92 ans Une tranche de vie !

Je ne regrette rien…
Mémoires de Georges HAYAT
Avec tous mes remerciements à Camille pour son aide précieuse.

Prologue
Note sur les familles Hayat et Scemama de Gialuly
Origine de la famille Scemama De Gialuly Georges Hayat né à Tunis le 11 août 1917. Fils de Victor d’Isaac Hayat et de Marie Scemama de Gialuly. De cette union est né un premier enfant le 29 août 1913. Son prénom est Hubert. Le père de Marie : le Caïd Eliaou Samama était le fils du Caïd Chloumou (1820-1883), neveu du Caïd Nessim (18051873) qui avait défrayé la chronique à l’époque pour avoir détourné des millions de piastres des caisses de l’État tunisien, alors qu’il était directeur des finances (1860). Le Caïd Nessim s’enfuit en emportant 20 millions de l’époque. Il se réfugia d’abord en France, puis en Italie. Son neveu le Caïd Chloumou lui succéda comme receveur général des finances (1864), puis Caïd Eliaou, mon grand-père maternel, lui succéda. La lutte d’influence entre l’Angleterre, l’Allemagne, la France et l’Italie au sujet de la Tunisie était intense. En définitive, cette lutte se circonscrit entre l’Italie et la France. Le Caïd Eliaou tenta d’influencer le Bey de se rapprocher de l’Italie, pensant que ce pays était moins puissant que la France
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et que la Tunisie pourrait, après un certain temps, s’en débarrasser plus aisément. En 1881, l’intervention des troupes françaises en Tunisie et l’instauration du Protectorat coûtèrent très cher au Caïd Eliaou. À cause de son hostilité à la présence française, on exigea de lui un remboursement de sommes importantes, qui auraient été indûment prélevées des caisses de l’État tunisien. Malgré ces remboursements, le Caïd Eliaou reste à la tête d’une grosse fortune foncière, essentiellement localisée à Tunis. La majorité des terrains nus du quadrilatère : rue de la Marne, avenue Gambetta, rue Courbet, rue Paul Doumer étaient sa propriété. Pour mettre en valeur ces terrains, le Caïd Eliaou fit don à la ville de Tunis de 20.000 m2 de terrains sous condition de construire une large avenue qui jouxte ses terrains. Cette avenue fut construite sous la dénomination d’Avenue Gambetta, devenue après l’indépendance avenue Mohammed V. Par ailleurs, il fit don également d’une parcelle importante en plein quartier La Fayette, afin de réaliser dans ce quartier d’habitations un parc. Là encore, la municipalité ne respecta pas cet accord puisque, ce projet fut remplacé par un marché d’approvisionnement. Ces deux donations n’ont pas été inscrites dans le cadastre, et la ville a continué à faire payer des taxes sur tous ces terrains. Cela a fait l’objet de procès contre la municipalité de Tunis, les termes de la donation n’ayant pas été respectés. Le jour des funérailles du Caïd Eliaou en 1927, les autorités françaises, tunisiennes, les consuls, des personnalités de toutes nationalités et de toutes confessions étaient présentes. La presse dans son ensemble lui a rendu hommage et personne n’a parlé de ses prétendus « détournements ».

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une double part. domesticité importante. . Sur le plan familial. Moïse (médecine) et Albert (architecture).Moïse fit ses études de médecine à la faculté de Montpellier et épousa la fille de sa logeuse. bien qu’inscrit au barreau de Tunis. En 1935. Il décéda en 1948.Raphaël n’a jamais exercé son métier d’avocat. cheveux et longue barbe blanche l’ont probablement protégé.Homme de grande culture. il quitta la Tunisie pour s’installer d’abord à SaintPaul-de-Vence. C’est probablement grâce à son physique : yeux d’un bleu très clair. Il ne revint pas en Tunisie et s’installa comme médecin généraliste à Sète. bateaux de pêche. des immeubles pour maintenir son train de vie. selon la loi Mosaïque qui régissait la vie des Juifs tunisiens. Il se fit 5 . voyages. il apporta une contribution financière importante pour aider le théâtre. Il vécut là durant toute l’occupation italienne. Il aida financièrement beaucoup d’amis dans le « besoin ». On se demande comment il a échappé aux fours crématoires. Il vendait des terrains. À la mort de son épouse. il veilla à ce que ses enfants mâles reçoivent une éducation française et italienne. il fit de son frère Raphaël son légataire universel. l’aîné. Grâce à son héritage. le Caïd Eliaou avait dix enfants : . puis à Saint-Raphaël. maîtresses. Complètement ruiné. a hérité à la mort de son père.Salomon (Chloumou). Par testament. il a vécu en grand seigneur : automobiles. puis allemande. Trois de ses enfants obtinrent des diplômes de facultés françaises : Raphaël (licence de droit). . à la Libération il revint en Tunisie où il fut hébergé par ma mère. la musique et les autres activités culturelles.

elle quitta Paris et vint se réfugier à Tunis où elle vécut quelques années chez nous. issu d’une famille bourgeoise travaillant dans l’import-export. Ils fondèrent une famille nombreuse.Albert. dit-on. épousa Victor d’Isaac Hayat. . le couple s’installa en France à Marseille d’abord.Mathilde épousa Isaac Bessis.Louise épousa un cousin Soussani Scemama. Ce fut un mariage sans enfants. On dit que Chemama est un patronyme d’origine berbère. puis à Paris. En 1940. .Inès épousa Jos Hayat. épousa un cousin. . La famille a décidé d’européaniser le nom en Scemama. l’aînée des filles. après le mariage. perdit la vie à la suite d’un accident de voiture. architecte à Tunis. . . Le couple se sépara et ma tante obtint une pension importante indexée sur l’or. Cela lui permit de vivre très largement.Marie.Rachel épousa un important commerçant en textiles : Jacques Scemla. 6 .une belle clientèle et ses deux filles s’allièrent à des familles bourgeoises de cette ville. Elle connut une fin tragique à Paris où elle vivait. pour rendre hommage à un seigneur tunisien musulman protecteur de la famille.Émilie. . le Caïd Nessim. Voilà pour la famille de ma mère. Avec une très grosse fortune. important propriétaire foncier. Le Gialuly aurait été ajouté. . qui est un homonyme du précédent. ma mère.

Mon père Victor. les musulmans et les Juifs étaient contraints de quitter l’Espagne s’ils ne se convertissaient pas au catholicisme. En 1492. thé. se réfugia à Fès. Mon grand-père Isaac eut de très nombreux enfants. Henriette. Zeiza. il est très difficile de remonter très loin dans la généalogie des familles juives de Tunisie. sucre. Marie. Khayat par « Couturier ». savon. etc. Le grand-père Isaac avait créé une importante affaire d’import-export de produits de grande consommation : café. après la « reconquista ». dont sept survécurent. fut Minhat Yehudah. au Maroc. Rabi Yehudah Hayyat.Sa principale œuvre. Il associa 7 . après de multiples pérégrinations. Les frères et soeurs de mon père étaient Clément.Origine de la famille Hayat Étant donné l’absence d’état civil en Tunisie. grand érudit ayant vécu en Andalousie à l’époque du grand rayonnement intellectuel de cette région de l’Espagne où trois religions et trois cultures vivaient en parfaite harmonie et ont produit par cette interaction une culture d’un niveau très élevé. était le fils d’Isaac Hayat et de dame Constantini. Son fils aîné Clément succéda à son père et prit la direction de l’affaire. Charles. La famille Hayat ou Khayat a deux significations en langue arabe : Hayat peut être traduit par « Vie ». huile. Ghezizla. J’ai retrouvé un Rabi Yehudah Hayyat. Victor. textiles. probablement d’origine algérienne.

mon père. actuellement rue Mokhtar-Attia. une nouvelle vie commence. avait fait un « beau mariage ». Il se sépara de son frère en 1933. La crise de 1929. Pour nous. À dater de cette époque. crée d’importantes difficultés aux gros commerçants. Mon père Victor. et deux entrepôts rue Malta-Srira. en épousant une fille du Caïd Eliaou. ma mère Marie. la vie de mes parents et la nôtre se transforme du point de vue matériel. avec ses répercussions en Europe de 1931 à 1932. 8 . qui avait spéculé à la Bourse et sur les matières premières. Mon père. dont cinq survécurent : toutes des filles. fut ruiné et vendit tous ses biens pour ne pas faire faillite et ne pas « salir » son nom. L’affaire était importante avec un bureau rue de Naples. Mon oncle Clément eut de nombreux enfants.

m’a offert un ordinateur pour répondre à une demande de Germaine. Marie-Claude. luimême et les petits-enfants. Ils souhaitent que je laisse par écrit quelques moments de la vie de notre famille en remontant le plus loin possible. nous sommes en 1998. Des omissions. Denis. mon fils. peut-être ? Je pense que les années traversées sont pleines d’événements importants pour que le regard que j’y ai apporté n’intéresse pas mes enfants et mes petits-enfants. Je vais essayer d’entreprendre ce travail en espérant que ma mémoire sera présente. quelques embellissements. J’ai passé le cap des quatre-vingts ans.Avant-propos Je suis né en 1917. sûrement. Courage ! Il faut y aller ! 9 .

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L’église. semblait sortie d’un paysage sicilien. déjà grand-père de nombreux petits enfants.I 1917. le marché d’approvisionnement et le fort espagnol datant de l’Occupation espagnole. cela était important. Cette joie se renforça. les parfums. les cris. Je suis né le samedi 11 août à la Goulette. proche banlieue de Tunis. Du côté de mon père. Ne pas laisser de descendance portant son patronyme était mal vu. le Caïd Éliaou. L’héritage se répartirait entre les conjoints des filles. plus particulièrement sicilienne. à l’époque. Je suis né à La Goulette. en définitive. Là se trouvaient l’Hôtel de Ville. en un mot : l’ambiance. Pour mon grand-père maternel. 11 . Élie. ma naissance. Mon père et ma mère étaient très heureux d'avoir un deuxième garçon. particulièrement dans la partie de la ville qui s’appelait Goulette Vieille. ce que venaient d’ailleurs confirmer le linge étendu. une population permanente. Et jusqu'à sa disparition. d'autant que j'allais porter un nom biblique. car. Mais l’endroit le plus beau et pour lequel j’ai gardé la plus grande tendresse est le canal qui serpentait dans la ville pour aboutir au vieux port. Clément. il me marqua toujours une certaine préférence. les couleurs des bâtiments. port de pêche dont 90 % des habitants étaient d’origine italienne. n’avait pas eu d’enfants mâles et. Ce quartier de la ville était majoritairement occupé par des familles italiennes. son frère aîné. durant l’été. je devins son dernier petit fils. était une grande joie. Cette station balnéaire avait. qui existe toujours.

était le plus spacieux avec à l’étage une belle véranda qui donnait sur la mer. là. tunisienne musulmane. Les habitations étaient en général composées de petits immeubles. j’étais lavé. là où je suis né. Le premier. à quelque cent mètres. bichonné. Les plus belles villas se trouvaient en bord de mer et appartenaient à la bourgeoisie juive. et dans mon enfance. il y avait cinq immeubles appartenant à grand-père.Un pont enjambait ce canal et. La famille du Caïd habitait la Goulette Neuve. Dans cette rue. Cet établissement résultait du besoin de répondre aux désirs des estivants qui venaient passer la « saison » aux trois Goulette. italienne. en front de mer. Malgré 12 . cabines de bains. Pour traverser le canal. il y avait un bac. c’était l’aventure – j’en reparlerai. cinéma. ainsi que de nombreuses personnes âgées qui assistaient au lever de la sieste. La chambre de grand-père était attenante à cette véranda. car j’en ai gardé un souvenir très fort. on trouvait le grand canal qui partait du golfe de Tunis pour rejoindre la capitale. au réveil de la sieste. J’ai vécu tous les étés de mon enfance dans la « zanca ». Cette dénomination était le résultat de la construction d’un établissement de loisirs : hôtel. rue privée qui partait de l’avenue de Carthage et aboutissait à la plage. salles de jeux de cartes. son verre d’eau fraîche. tous les étés – et cela jusqu’à la disparition de Babazizi – vers 16 heures. restaurant. J’en parle. utiliser ce bac. de petites villas avec jardins. En effet. À la Goulette Vieille s’était ajoutée la Goulette Neuve. À la suite de la Goulette Neuve se trouvait la Goulette Casino. Là se trouvait déjà le valet de chambre avec son café. Cette partie de la ville était plus moderne avec ses deux grandes avenues. et on m’amenait au réveil dans la chambre à coucher.

petit ver que l’on trouvait dans le sable où dans les rochers et qui servait à la pêche. La plage était le lieu privilégié de nos amusements : châteaux de sable. Grâce à cela. Chaque été. Les petits enfants ne pouvaient utiliser ces embarcations qu’avec l’autorisation des oncles. devait chasser le mauvais œil. étaient chargés de l’entretien. La Lola. une baleinière à voile latine. il trempait un doigt dans le marc de café restant et barbouillait un coin de mon visage : ce geste. puis me faisait goûter du bout des lèvres à son café. il y avait trois embarcations : Lola. Une fois son café terminé. de poulpes. Chaque matin. grand-père me faisait asseoir à ses côtés. Au large de la plage. Pietro et Mabrouk. Cela aussi faisait partie d’un rituel. j’ai pu apprendre à utiliser un bateau à voile. il fallait à ce moment que l’on m’amène à la fenêtre pour voir mon grand-père et lui envoyer un baiser de la main. Tout ce cérémonial était établi sous forme de rituel. 13 . Deux marins. avant de se rendre à ses occupations. m’embrassait. ramassage de coquillages. était ma préférée. Je me souviens encore de toutes les bordées que j’ai pu tirer dans le golfe de Tunis. Il nous était interdit de sortir. recherche de « trimoline ». Ces trois barques appartenaient à mon grand-père et à mes oncles. et j’en ai gardé un souvenir merveilleux. et les marins devaient obligatoirement être présents.cette présence. Cécile. et le canot à moteur L’espadon. selon lui. Babazizi passait sous la fenêtre de ma chambre et m’appelait par ce prénom de fille : Giorgeta . depuis le 1er juillet jusqu’à la rentrée des classes en octobre. nous vivions à cet endroit. quand le mistral soufflait. pêche de crevettes. du fonctionnement et de la garde de ces barques. même avec les marins.

sur un terrain lui appartenant. Hnina était cette femme. et qui m’a surtout permis de connaître un autre mode de vie que le nôtre. Ce soir-là. était servi le couscous avec son bouillon. au citron. à la harissa. etc. tantes. On pouvait compter jusqu’à 10 salades différentes. devenait mon inséparable. sa viande et ses 14 . avec qui j’ai fait le plus de bêtises. Durant ces trois mois de vacances. qui. offrait pour le repas du vendredi soir le célèbre couscous. mon oncle Clément. J’étais particulièrement lié à l’un de ses fils : Henry. Plus tard. il avait autorisé la veuve d’un de ses serviteurs qui était décédé en laissant quatre enfants à construire un logement et une série de cabines de bains. courageuse.Cette plage. du fait de la proximité. Nous retrouvions la famille de mon père le vendredi. je vivais surtout avec la famille de ma mère. et surtout célébrait par des prières le samedi. On s’attablait autour d’une table richement décorée sur laquelle étaient dressées des salades de légumes relevées au cumin. Puis. chef de famille. cousines. puis. Cela devint le lieu de rencontre des habitants de la Goulette Neuve. À cette occasion. cela m’a permis de faire une bonne carrière sportive. qui en une saison estivale devait trouver les moyens financiers de vivre avec ses enfants toute l’année. pendant l’été. à véritablement nager. À droite de la maison de grand-père. on se retrouvait une trentaine à table – oncles. cousins. était pour nous le paradis ! Le contact avec la mer dont on nous apprenait aussi les dangers m’a permis d’apprendre à barboter. d’abord par mimétisme et peu à peu par gestes naturels. à l’occasion du « samedi » qui est dans la religion juive le jour de repos. ce bord de mer.

L’éducation qu’avait reçue ma mère était toute différente de celle reçue par mon père. C’est dans la famille de mon père que j’ai rencontré la religion. leur religion ou leur tradition. les réponses des adultes. des jeunes ou adultes ayant une éducation différente de par leur nationalité. venue de Toscane. m’a enrichi en particulier grâce à l’apprentissage de deux langues : l’arabe et l’italien. et le personnel de service que mes parents employaient. mais ai aussi profité de toutes les festivités. maltaise. Cela m’a permis de rencontrer. française. durant laquelle les parents tentaient de nous tenir. ses interdits. J’ai gardé du repas du vendredi un souvenir très fort. avocats. employés. Après la prière que faisait mon oncle Clément. J’y ai appris ce que la religion autorise à manger. aux aubergines. ouvriers. à laquelle ma famille me poussait. au cardon et à la tomate. fonctionnaires. commerçants. on se précipitait. En effet. avec les mets correspondant à chacune d’elles. C’est aussi au travers de ces contacts que j’ai 15 . La connaissance de ces deux langues était renforcée par le rapport quotidien que j’avais avec ma « nurse » Toura. très tôt. avec la musique des prières. rentiers. Ces trois mois de vacances à La Goulette qui ont duré de ma naissance en 1917 jusqu’en 1931 ont largement marqué ma vie. sur ce repas de fête. il existait autour de la « zanca » où nous vivions un véritable microcosme de la société de l’époque.boulettes garnies aux pommes de terre. C’est en revanche dans la famille de ma mère que j’ai fait la connaissance d’une autre façon de vivre. Et autant de couches sociales : médecins. Cette ouverture. artisans. musulmane. aux artichauts. juive. Il y avait un grand nombre de nationalités différentes : tunisienne. cuillère en main. italienne.

En revanche. Manon Lescaut.appris que des différences existaient entre nous selon l’origine sociale des familles. Mon père adorait l’opéra et il était capable de chantonner tous les airs du répertoire seulement pour son plaisir. où se retrouvaient les enfants des « grandes familles tunisoises » et les enfants des grands colons. Paillasse. j’ai découvert un autre monde. était orphelin de père. un autre point de vue. Henry avait les cheveux coupés à la tondeuse zéro. j’attendais avec impatience la saison théâtrale. à mon avis. Henry. l’un des enfants de Hnina. La Traviata. j’entretenais des liens amicaux avec Henry. Henry était scolarisé à l’école communale de La Goulette alors que j’étais au lycée Carnot à Tunis. 16 . si mes souvenirs sont exacts. La Tosca. brossés et parfumés. J’étais jaloux d’Henry qui. Ma vie était protégée. n’était pas torturé tous les jours par le problème de sa coiffure. Je crois. je n’ai jamais été capable de reproduire avec ma voix le moindre air acceptable. j’avais une famille complète . avait une loge en location durant toute la saison pour le dimanche en matinée. J’aimais ça et restais durant tout le spectacle les oreilles et les yeux grands ouverts. Ses airs préférés étaient La Cavalerie Rusticana. lui. Pour ma part. Grand-père. Et ce goût s’est confirmé plus tard. Cela m’interrogeait : comment vivre sans père ? Par mesure d’économie. mes cheveux étaient longs. Grâce à Henry. Comme je le disais. pendant ces vacances. grand amateur de théâtre et d’opéra. Moi. que j’ai vu et écouté les grandes œuvres du théâtre lyrique ainsi que toutes les opérettes du répertoire.

sortie entre hommes. Le canot automobile L’Espadon et la Lola devaient être prêts pour le départ du samedi matin au lever du soleil. le soir. mes oncles. où l’on retrouvait les oncles. après dîner. me fut donné l’occasion d’imiter Henry et de faire mon premier geste d’indépendance vis-à-vis de mes parents. mon père et quelques amis. C’était la tentation pour moi de faire un « coup double » : ressembler à Henry et économiser à mon profit dix sous. se réunissaient pour préparer la grande sortie du week-end. certains neveux et les marins. à savoir la « grande pêche ». Mon père ne résista pas au plaisir de m’adresser une claque et de me confisquer les dix sous que je croyais utiliser pour l’achat de bonbons. particulièrement à la Lola. Une fois les décisions prises.Un jour. à part la Cécile. Les oncles et les marins décidaient des travaux à 17 . car un jour Babazizi m’avait dit : « Quand tu seras plus grand. J’avais six ans et me sentais floué : ils étaient partis sans moi ! J’étais très attaché à ces bateaux. les bateaux étaient mis au sec pour vérification. Cela était l’occasion un dimanche de se rendre à La Goulette. Mon père ayant trouvé mes cheveux trop longs et n’ayant pas le temps de m’amener chez son coiffeur me donna vingt sous pour les faire couper. Le samedi matin. Ce qui fut fait. J’allai donc chez le coiffeur et lui demandai de me passer la tondeuse zéro pour dix sous. Lola sera à toi ! » Chaque printemps. très fier de ma décision et de mon « courage ». Rentrant chez moi. je me réveillais et aussitôt me dirigeais vers la plage où mon regard cherchait les bateaux : ils n’étaient plus là. je fus accueilli par des yeux grand ouverts de mes parents et le regard amusé de Toura. Environ tous les quinze jours. Pietro et Mabrouk les marins étaient appelés pour la préparation de cette sortie.

Il s’agissait d’aller retrouver les pêcheurs de l’autre côté du golfe à Sidi Raïs. peintures. Un convoi de voitures était organisé. il fallait prendre le bac et traverser le canal. etc. À la tombée de la nuit. Pendant le retour en voiture. Pour les enfants. très fiers de nous montrer le résultat de leur pêche : loups. il m’arrive de rêver de sorties en mer. avec les véhicules de l’époque et l’état des routes. cette traversée de quelques minutes nous paraissait une aventure et nourrissait nos rêves. dorades. Cette sortie – la présence de la mer. pointe avancée de la Tunisie vers la Sicile. nous nous trouvions à l’entrée nord du Cap Bon. Mon père. Notre grande joie était de participer à tous ces travaux à travers lesquels des liens très forts s’étaient noués avec ces embarcations. serres. là. avec des chambres et un certain confort. L’Espadon et la Lola étaient repartis vers 16 h pour retraverser le golfe. cela fait longtemps que ce n’est plus qu’un rêve ! Une fois les bateaux partis. Nous arrivions à Sidi Raïs après avoir roulé un peu plus d’une heure et. c’était le retour vers La Goulette. contrôle des voiles.réaliser : calfeutrage.1927. remise en état de la mature. très vite je m’endormais et ne me réveillais que pour « vivre » la traversée du canal en 18 . chargé de victuailles et de boissons. afin de permettre aux pêcheurs de passer une nuit confortable. Pour se rendre à Sidi Raïs. la plage et les montagnes assez escarpées – nourrissait notre imagination. Malheureusement. Dans les années 1926. Mon grand-père avait fait installer un gros baraquement sur la plage. se rendre de l’autre côté du golfe n’était pas courant. les parents avaient préparé une sortie pour le dimanche. et en route pour l’aventure. dont une partie allait être l’ingrédient principal de notre déjeuner. mes oncles et les amis étaient là. Jusqu’à aujourd’hui.

bac, permettant ainsi à mon imagination de vivre une grande aventure. En pensant à cette époque, je me souviens du rôle et de l’importance des moments passés à la plage, moments qui allaient nourrir les tristes journées d’hiver. Tout d’abord cette liberté, relative, que nous avions, et les jeux, les parties de pêche, les bagarres, les marchands de cacahouètes, d’oublis, de gâteaux tunisiens… Le soir, après dîner, toutes les familles habitant la « zanca » se retrouvaient, chacune apportant son siège : fauteuil, chaise, chaise longue, tabouret, coussins… pour assister à un spectacle organisé par mes oncles avec le concours d’une troupe de saltimbanques. Des flambeaux étaient allumés et au milieu du cercle que nous avions formé se produisaient les « artistes ». Les conteurs reprenaient les histoires du folklore tunisien – les histoires de Ghoa, de « gnouns », de héros, de Sinbad le marin. Pour les plus jeunes, le meilleur était à venir, à savoir les ombres chinoises. Le cinéma était loin d’être ce qu’il est devenu et ces ombres chinoises, à l’époque, c’était le cinéma, la télévision. J’étais trop jeune pour apprécier complètement ce spectacle, mais il est certain que c’était un grand moment, car à cette occasion l’imaginaire de chacun d’entre nous prenait son envol. Les différents personnages, les paysages, les animaux que l’on voyait à « l’écran » étaient pour l’époque une véritable découverte. Mais les spectacles se terminant très tard, je ne me souviens jamais de la fin, car j’avais sombré dans le sommeil et Toura était venu me chercher pour me mettre au lit. Au mois d’août, ma terreur était d'entendre mes parents parler de cure. Cela voulait dire que nous allions abandonner la plage, les copains, pour que mon père aille faire sa cure à
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Vichy. Cette cure était à l’époque le chic du chic pour les bourgeois juifs tunisiens. Cela signifiait quitter la plage au mois d’août pour prendre le bateau, puis le train à Marseille, pour se rendre dans cette ville d’eaux. J’ai gardé, autant que je m'en souvienne, un mauvais souvenir de ces séjours. Toujours collé aux parents, dans une chaleur étouffante, et surtout privé de ma plage, de mes bateaux et de mes copains. Le 15 août, jour de la fête de l’Assomption pour les catholiques, où, pour nous, jour de la Madone, était une date importante. En effet, ce jour-là, les catholiques, et plus particulièrement les Italiens, organisaient à travers La Goulette une grande procession qui partait de l’église de la Goulette Vieille. La ville triplait sa population, et les Tunisiens musulmans subissaient cette fête. Cette procession, avec tous ces fidèles suivant La Madone et les pénitents portant la croix, chacun essayant d’avoir la possibilité de porter collectivement La Madone, formait un spectacle extraordinaire, d’autant que les fanfares rythmaient de leur musique cette procession. La veille déjà, tous les habitants de La Goulette s’étaient retrouvés pour assister au feu d’artifice organisé en l’honneur de La Madone, un spectacle auquel assistait toute la population sans distinction de religion. Quelquefois, cette célébration connaissait des excès et même des débordements. Il arrivait que ceux qui venaient honorer La Madone prennent des forces dans du bon rosé frais et dépassent les limites. Cela les amenait à avoir des paroles injurieuses envers ceux qui n’étaient pas catholiques. Les musulmans acceptaient mal cette présence d’une religion minoritaire qui prenait, durant cette manifestation, une apparence majoritaire. Les Juifs jouaient aux observateurs et étaient souvent les boucs émissaires de ces débordements. Mais cela restait très rare. En vérité, toutes les religions ou ethnies de
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La Goulette vivaient en parfaite harmonie, et le film sorti en 1996 "Un été à La Goulette" essaie d’en faire la démonstration a posteriori. Septembre s’accompagnait d’orages terribles : vent, pluies diluviennes, abaissement de la température, tout cela était pour beaucoup le signe du départ, du retour vers Tunis et de la fin des vacances d’été. Après ces orages, La Goulette était une petite Venise, car l’absence d’égouts transformait les rues de la ville en petits torrents. Pour nous, au contraire, le mois de septembre était l’occasion de profiter du départ d’une partie des vacanciers pour s’approprier définitivement La Goulette. Le mois de septembre était très souvent le moment où se déroulaient les grandes fêtes juives : Rosh Hashana, Yom Kippour, Soukkot. À l’occasion de ces fêtes, les familles se regroupaient, et je n’ai pas souvenir d’en avoir célébré une chez mon grand-père maternel. D’ailleurs, je n’ai de ce temps-là aucun souvenir de pratique religieuse chez lui. En revanche, c’est dans la famille de mon père, chez mon oncle Clément, que la tribu Hayat se retrouvait. Mon père, qui était religieux, mais peu pratiquant, se rendait à la synagogue à l’occasion des grandes fêtes. Il respectait le shabbat, ne fumait pas et ne touchait pas le feu. Il prenait quelques arrangements avec la religion, influencé par ma mère et ses beaux-frères. Les fêtes chez mon oncle Clément avaient une dimension extraordinaire, par le nombre de membres de la famille présents. Frères, sœurs, beaux-frères, belles-sœurs, neveux, nièces, petits-enfants... tout ce monde se retrouvait à l’occasion de repas qui étaient précédés par les prières correspondant à la fête.
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Ces réunions se déroulaient en général dans une bonne ambiance familiale, mais quelquefois, en raison de la disparité sociale existant à l’intérieur de la famille, des conflits surgissaient et créaient une ambiance tendue. Il est incontestable que j’en ai gardé un bon souvenir, car ces réunions me permettaient de rencontrer mes petits cousins avec qui je passais de bons moments. Mon père m’amenait à la synagogue pour assister aux prières et m’imprégner de l’ambiance religieuse afin de me préparer à l’enseignement religieux devant aboutir à l’occasion de mes treize ans, âge-clé, à ma Bar Mitzva, équivalent de la communion pour les catholiques. Cette cérémonie me ferait entrer dans la majorité religieuse. Il faut reconnaître que la liturgie de la religion juive n’a rien de commun avec la religion catholique et tout son apparat. Il existe des synagogues où se réunissent les fidèles, qui, à tour de rôle, mènent les prières reprises ensuite par un chantre. Ce n’est qu’avec l’influence européenne et la construction d’une grande synagogue à Tunis que les choses ont changé et qu’un certain apparat est né, mais l’essentiel du fait religieux se vivait encore dans de petites synagogues de familles. Mon frère Hubert, de quatre ans mon aîné, né en 1913, atteignit en 1926 sa majorité religieuse, selon la loi mosaïque qui régissait la vie des Juifs tunisiens. Cet événement revêtait une grande importance dans la vie des familles, surtout pour les garçons, les filles n’ayant aucune existence sur le terrain religieux. Bien que notre famille soit très libérale, comme dit précédemment, la Bar Mitzva était une fête importante dans la vie des familles. Elle était l’occasion de festivités plus ou moins importantes, la situation financière de la famille obligeant celle22

Un mois avant la date fixée. Recherche d’une salle assez grande pour recevoir les invités. les familles dépassaient leurs possibilités. Ma mémoire est précise sur un point particulier : celui de la préparation de la liste des invités. pensait surtout que la fête devait avoir un retentissement social important. La synagogue de la rue de la Loire fut choisie. en revanche. ainsi que les enfants de chœur pour accompagner Hubert de la maison à la synagogue et inversement. rendez-vous avec les couturières. Un vrai casse-tête. Hubert se remit à l’hébreu pour être en mesure de réciter les prières. avec les oncles et tantes. Ne pas aller trop loin. Parfois. Mes parents. des toilettes. Ne pas trop élargir et devoir élargir encore plus. pour paraître. Autant la cérémonie religieuse que le repas de tous les jeunes à midi. Avec le recul.ci à préparer une fête au niveau de sa fortune. aussi un orchestre de danse fut retenu. discussions pour décider du contenu de l’animation de la fête – que remporta la jeunesse. De plus. Débats en famille. se devaient de marquer l’événement par une fête digne de leur rang social. 23 . impression des invitations. ma mère. du fait de leur situation sociale. je pense que si mon père attachait une importance religieuse à cet événement. de cuisinières pour préparer les victuailles. le nombre de cadeaux reçus et le couronnement que fut le bal où se retrouvèrent près de trois cents invités. Hubert était le seul garçon de la famille à porter le patronyme Hayat. Éviter les oublis. Avis demandés aux cousins et cousines. La fête fut mémorable et je pense qu’Hubert en fut le premier satisfait.

nombre d’amis invités au repas et à la cérémonie. je n’eus droit qu’à quelques cadeaux. Je ne voudrais pas qu’à travers le récit qui suit. Deux amis seulement vinrent déjeuner. En fin de compte. quelques amis réunis autour d’un repas. il fut convenu que cette fête se déroulerait dans la plus stricte intimité. Du fait du deuil. la veille de la date fixée. mon père avait spéculé à la Bourse . donc ma majorité religieuse était fixée pour 1930-1931. on puisse soupçonner un seul instant de la jalousie rétroactive de ma part. je vais parler de la mienne. Ma Bar Mitzva tombait mal. je suis né en 1917. Je compris la situation ou fis semblant. Quelques cousins. Puis. patatras !. Les raisons de cette situation me furent expliquées en tenant compte de mon âge et de mes connaissances en économie. une cérémonie religieuse la plus simple possible. Mes parents en retardèrent la date au plus tard. Les choses étant ce qu’elles étaient. un deuil proche frappa la famille et par conséquent tout fut annulé. C’est à cela que se réduisit la fête de ma « majorité ». Mais un événement capital est intervenu dans notre vie familiale : la crise de 1929 et ses répercussions. la chute des prix et ses engagements financiers obligèrent mon père qui avait fait le choix de la transparence pour ne pas « salir son nom » à vendre tous ses biens pour couvrir tous ses engagements. Ruiné. Cette situation contraignit notre famille à réduire au strict minimum son train de vie. 24 . Un de mes oncles mit à ma disposition une voiture américaine « Buick » avec son chauffeur pour me permettre de me promener avec mes amis à travers Tunis et le long des plages. Tout fut arrêté : date.Puisque je suis sur ce sujet de la Bar Mitzva. sauf la cérémonie religieuse pour respecter les délais.

une certaine expérience de l’école. tricot. par conséquent. Chaussures. Mme Arroue. je me souviens surtout de mon entrée en onzième au petit lycée Carnot. mon frère. avenue de Paris. signes de son milieu social ! Le jour de la rentrée. rue de Marseille. chaussettes. Je l’enjambai et me retrouvai dans 25 . Pour moi. Pas de tablier.II Le mois de septembre se terminait et la rentrée des classes s’annonçait. mes parents – ma mère en particulier – décidaient de ma tenue. Toura m’astiqua sous le contrôle de ma mère et le regard ironique d’Hubert. J’avais fait la tournée des magasins pour être équipé en vêtements . qui avec ses quatre ans de plus que moi était scolarisé en huitième et avait. à Tunis. au lycée. Une cloche sonna et une dame toute vêtue de noir nous réunit les uns derrière les autres pour nous faire pénétrer en classe. que je n’avais rien à faire ici. cartable. Une fois à l’intérieur. Il fallait quitter La Goulette pour retrouver ses quartiers d’hiver à Tunis. je n’apercevais aucun regard connu alentour. Je me réfugiai contre un mur. qui me prit en charge et me laissa dans la cour en attendant l’heure de la rentrée des classes. dans ma petite tête. et que je serais mieux dans mon milieu habituel. car après un rapide coup d’œil sur l’ensemble de la cour. car il n’était pas bien vu : il fallait montrer ses beaux vêtements. Je décidai. je repérai une fenêtre ouverte et me précipitai aussitôt vers elle. culottes. chemises. Ma mère m’accompagna à la porte du petit lycée Carnot et me présenta à la surveillante générale. chez nous.

me cajola et me ramena à la maison en m’expliquant les grands bienfaits que m’apporterait l’école. mais à ma grande stupéfaction.la cour avec l’espoir de fuir cet endroit. Ma mère m’inscrivit à l’école communale d’Hammam Lif. Pour aider ma mère. C’était un mélange d’âges différents. parlaient entre eux l’arabe . ce trimestre fut pour moi une grande école de la vie. eux. mon copain de La Goulette. fils d’ouvriers pour la plupart. À 14 heures. en me voyant. Les élèves de cette école n’avaient rien de commun. les Français. Bien entendu. ma mère me ramena au lycée et me demanda de lui promettre de ne pas recommencer l’opération du matin. très douce. les Tunisiens musulmans. Je fus rattrapé aussitôt et la maîtresse me prit sous sa coupe afin d’éviter une nouvelle mésaventure. De manière générale. les plus nombreux. En dixième. connaissaient mal le français . à 11 heures. 26 . Pourtant. ma mère m’attendait à la sortie. mon institutrice. qui ne cessa de me surveiller du coin de l’œil jusqu’à 16 heures. Ce premier contact avec l’école fit le tour de la famille. avec les élèves que j’avais côtoyés au lycée Carnot à Tunis. prenaient un air supérieur. et Henry se trouva dans la même classe que moi. Hnina et son fils Henry. du point de vue du milieu social. je fus un bon élève avec des résultats satisfaisants. ma mère fut très tendre. Ma mère m’attendait et. jeta un coup d’œil anxieux à la maîtresse qui la rassura du regard. Les uns disaient que mes parents étaient laxistes. je ne rentrais au lycée qu’au deuxième trimestre. les Italiens. La maîtresse lui raconta ce qui était arrivé. les autres me jugeaient comme ayant du caractère. Mon père avait été sérieusement malade et nous avions dû habiter à Hammam Lif pour qu’il puisse suivre une cure. vinrent habiter avec nous. Je retrouvais Mme Couderc.

J’avais une vie protégée. Quelques jours après mon retour au lycée Carnot. un ancien petit volcan. un jour. puisque je passai l’année suivante en neuvième. le matin. elle me donna un mot à remettre à ma mère. Là. avec dans les yeux beaucoup de reproches et d’interrogations muettes. Puis. Il s’appelait M. 27 . il demandait à l’un d’entre nous d’aller remplir une cuvette d’eau à la fontaine de la cour . il se déchaussait et prenait tranquillement un bain de pieds. que je fis l’expérience de l’école buissonnière : le Bou Kornine. italien et arabe digne des plus grands voyous et que ce langage n’était digne ni de la famille ni du lycée Carnot ! En effet. le milieu auquel j’appartenais ne me permettait pas de voir. Là. était le lieu de ces fuites. à Hammam Lif. C’est là.Grâce à ces rencontres. ce fut un poème… L’instituteur revenait de la guerre de 14-18 et avait gardé certaines habitudes des tranchées : il avait dans son armoire une bouteille et ne se gênait pas pour s’en servir durant les récréations. ce vocabulaire était une des acquisitions faites à l’école communale d’Hammam Lif. Ce mot allait être lourd de conséquences ! L’institutrice avait écrit à ma mère que j’avais acquis un vocabulaire en français. ce fut un beau tollé à la maison : ma mère rougissait de honte en pensant aux mots que j’avais prononcés au lycée ! Bien entendu : punitions et promesse de ne plus prononcer ces « mots ». Je passai en dixième avec une nouvelle maîtresse souriante. coquette : elle n’était pas veuve de guerre ! Tout se passa très bien. la maîtresse me regardait avec étonnement. ou plutôt d’entrevoir la vie que pouvaient mener les élèves de cette école. En rentrant. Fieschi. Parfois. j’appris à voir les choses d’une autre façon que celle que je connaissais. le règlement de comptes avec mes parents fut douloureux.

Cette complicité avec Hubert 28 . J’ai encore en mémoire le jour où l’on afficha au lycée les résultats de cet examen : mon frère était recalé ! Il eut droit à deux séances : l’une avec ma mère demandant des explications. Je regardais le spectacle en silence et me promettais de tout faire pour éviter une telle séance. qui aboutit au résultat que je craignais : je jouais aux billes dans la rue et devant le lycée ! Ce fut Hubert qui vint à mon secours en disant que lui aussi avait joué aux billes ainsi qu’à d’autres jeux et qu’il pensait que me donner cette liberté était plutôt éducatif.Au mois de juin de ma dixième. L’autre à l’arrivée de mon père. une sorte de bourse d’échanges de billes : une belle gazeuse valait deux gazeuses normales ou dix billes en terre ! Avec mon argent de poche. Cela l’inquiéta . Un jour. s’aperçut que le dos de ma main avait des callosités. J’étais attiré par le jeu de billes. Il y avait les jeux divers et. ma mère. mais il me fallait un endroit où le déposer à l’insu de mes parents. aussi fitelle sa petite enquête. mon frère Hubert passait son examen de passage en sixième. Hubert fut reçu et tout rentra dans l’ordre. En octobre. les élèves du lycée se retrouvaient et se regroupaient par affinité de jeux. fus contraint de trouver un sac pour capitaliser le stock de billes . appréciant les réponses d’Hubert et exigeant de lui qu’il se reprenne pour préparer l’examen de rattrapage d’octobre. en me touchant les mains. je fis un premier achat de billes pour devenir acteur. et ce fut une autre chanson : cris. parallèlement. Un fils Hayat ne pouvait et ne devait pas jouer dans la rue. coups et punitions. entre 13 heures 30 et 14 heures. Avant la rentrée. bientôt. J’étais trop jeune pour apprécier la qualité de travail de mon frère âgé de plus de quatre ans. Je me débrouillais assez bien et.

chambres à coucher. J’ai un souvenir très précis de mon livre préféré : je le prenais du rayon sitôt entré dans la bibliothèque. Il s’agissait de Orlando Furioso.. salles à manger. recouverte de haut en bas de livres. Ce livre d’édition ancienne était pour moi la merveille des merveilles.se renouvela durant toute notre jeunesse et ne se termina. salles de service qui se répartissaient sur deux étages. me mettais à plat ventre et ouvrais le livre.. Je passais de longs moments dessus avec mon imaginaire. rue Courbet. À l’intérieur de la villa se trouvait une kyrielle de pièces : salons. Ce quartier devait par la suite se développer et être connu sous le vocable de « Quartier Lafayette ». Ma femme et mes enfants finissaient par avoir entre eux un regard entendu. Cette villa était entourée de terrains nus qui appartenaient à mon grand-père. Au rez-de-chaussée. c’était un beau livre et c’est d’abord par lui que j’ai aimé les livres. auto. 29 . je m’en apercevais et leur disais : oui. et encore moins l’italien. et j’imaginais l’histoire en regardant ces gravures. J’avais la liberté d’aller à la bibliothèque sous condition d’être « amoureux » des livres. malheureusement. avec des gravures en couleur. c’est vrai. car je ne savais pas lire. Et plusieurs années plus tard. il y avait ma pièce préférée : la bibliothèque. Sur un terrain vague face à la villa se trouvait une vieille moissonneusebatteuse qui se transformait selon mon imagination en sousmarin. le serrais contre ma petite poitrine. avion. après mon mariage et la naissance de Marie-Claude et Denis. terme qui sortait de la bouche de grand-père. je racontais encore mon amour pour ce livre et le décrivais. Après la saison d’été à La Goulette. le posais sur le tapis de Kairouan. mon grand-père Babazizi s’installait dans sa villa à Tunis. bateau. qu’avec sa disparition dramatique.

» Je dois avouer que grand-père me souffla les noms : Athos. Ma surprise allait être encore plus grande quand on se dirigea vers le chenil où je savais qu’une des chiennes venait d’avoir une portée de quatre chiots.Soixante ans plus tard. après le repas. citronniers. » Je lui sautai au cou. parmi eux. qui avait pris ces livres. la nuit était tombée et grand-père exigeait qu’un domestique nous raccompagne chez nous rue de Marseille. il me prit par la main. les apéritifs servis dans le salon avec le défilé habituel d’amuse-gueule. arrivé devant un oranger. mon Orlando Furioso ! Je m’exclamai et dis à Germaine : « Tu vois qu’il existe. je rendais visite à mon cousin Albert Scemla. nombreux invités. en visite chez grand-père. Toujours le même apparat : les valets de chambre. La vie chez Babazizi était toujours aussi agitée. m’amena au jardin et. Nombreux visiteurs. qui étaient des chasseurs avertis. se trouvait le chenil avec les chiens de mes oncles. assez éloigné de la villa. Il sortit de sa bibliothèque une série de livres anciens et. Cette villa avait un jardin où il y avait un verger : pommiers. Orlando Furioso me sauta aux yeux. il est à toi. ces chiots sont à toi. au cours d’un voyage en Tunisie. mais également des parterres de fleurs de toutes sortes. Là 30 . Au fond. grenadiers. Aramis. il faut les baptiser. Grandpère me dit : « Giorgeta. Lorsque nous venions dîner là. Portos. d’Artagnan. ce fut par la suite une leçon de vie. orangers. tu le diras aux enfants ! » C’est mon cousin qui était avocat et s’était occupé de la succession de mon oncle Raphaël. Malheureusement. J’étais très fier. Un jour. me dit : « Je t’offre cet arbre. une maladie m’enleva mes quatre chiens et je m’en consolai difficilement. C’était des Saint-Hubert blancs et noirs. car après quelques mois.

Nous assistions aussi au nettoyage des fusils. comme grand-père. De ce fait. nous « invitait » à assister dans la salle de chasse à la préparation des cartouches : pesant la poudre. Il adorait la photographie et possédait un appareil photo dont il se servait pour faire des portraits. mon frère et moi étions particulièrement gâtés par nos deux oncles. À l’époque.aussi. en l’occurrence. J’avoue ne pas me souvenir du 31 . Mon oncle Raphaël. des photos de groupes ou des paysages. car je m’étais endormi. remplissant les cartouches. qui était la plus proche de son père et peut-être aussi du fait qu’elle était dans une situation financière inférieure à celle de ses sœurs vivant en Tunisie. qui réunissait la « gentry » de Tunis. Ma mère me fit une robe d’avocat avec la toque et je dus participer au concours du meilleur déguisement. une fête d’enfants avait été organisée. À l’occasion du Mardi gras. il s’agissait d’une véritable opération scientifique. nous précédait avec deux flambeaux et Mabrouk me portait dans ses bras. pour nous récompenser. les rangeant dans la cartouchière. Béchir. ma mémoire en a gardé un souvenir impérissable. Mon oncle Raphaël avait également une pièce à lui : sa « chambre noire ». les plombs. Mes oncles Salomon et Raphaël étaient célibataires et vivaient avec grand-père. Les rues de ce quartier n’avaient pas encore d’éclairage et souvent les trottoirs n’existaient pas. Nos oncles nous expliquaient ce qu’ils faisaient et nous donnaient toutes les explications sur la façon de chasser et l’utilisation des chiens. Il nous faisait assister à tout le mécanisme aboutissant à la photo. avaient un attachement particulier pour leur sœur Marie. Eux aussi.

Ce passage se transforma pour nous en terrain de foot. en revanche je rencontrai un vrai succès auprès de grand-père et surtout auprès de mon oncle Raphaël. je rentrais de classe et Toura me reçut avec une douceur particulière. me permirent de poursuivre cette activité. luxe suprême. nous n’avions pas de ballon et nous servions soit de boîtes de conserves. d’une balle de tennis ! Mes parents acceptaient difficilement de me voir jouer dans la rue.résultat. la circulation était plus que fluide et les autos rarissimes. et cela me flattait beaucoup d’être avec un grand. Avec un groupe de voisins et d’amis de classe. qui. Ma scolarité était normale. nous organisions des parties de football dans un passage qui s’appelait passage d’Avignon et qui reliait la rue de Marseille à l’avenue de Paris. À l’époque. qui souhaitait que je me frotte à la vie. soit d’une balle de chiffon ou. Ils paraissaient soucieux et 32 . mais ma volonté et celle de ma mère. Mais dans la famille de ma mère. Cette photo fut agrandie et trôna jusqu’à mon départ de Tunisie au-dessus de la cheminée du living-room de mes parents. tint à me « tirer » le portrait. Ma mère arriva. Un jour d’hiver. Mon frère rentra également un peu plus tard et s’occupa de moi en me proposant de jouer avec lui. je passais régulièrement de classe. Très souvent. un fils de famille ne devant pas jouer dans la rue et avec n’importe qui. mes tantes et mes cousins le surent et interdirent à leurs enfants du même âge que moi de me fréquenter. suivie de peu par mon père. étant avocat. Notre déménagement semiclandestin de Tunisie nous fit abandonner de nombreuses choses et cette photo doit trôner aujourd’hui chez un Tunisien qui l’a rachetée en faisant passer son « père » ou je ne sais qui comme étant l’un de ses ascendants.

Ma mère. Ces coupures. qu’il avait aidé beaucoup de familles à sortir de mauvais pas. Le lendemain. quelques jours après. J’avais peu de connaissances sur la vie et la mort et. mes parents m’annoncèrent que Babazizi n’était plus là et que je ne le verrais plus. Mon père me raconta des histoires et ma mère m’annonça que le lendemain je n’irais pas à l’école. J’étais heureux ! Par la suite. Ces coupures dans la rubrique nécrologique ou simplement dans la rubrique locale racontaient la vie de mon grand-père sur le plan politique. reçut beaucoup de visite de gens venant lui présenter leurs condoléances. au réveil. entouré. quelques années plus tard.m’ont. et que vu son âge. de mon frère. il avait quatre-vingt-quatre ans – il risquait de faire un long voyage. mes coupures de journaux concernant la carrière sportive de mon 33 . se trouvaient des gens issus de milieux différents. de nationalités différentes. Les plus hautes personnalités. mes parents étaient habillés. ma mère vêtue de noir et mon père dans un costume sombre. et chacune d’elle se souvenait de Babazizi comme un homme bon et prévenant. économique. À mon retour de classe. tant tunisiennes que Françaises ou Italiennes avaient assisté à ses obsèques. C’est au fil des jours que je m’aperçus et que je ressentis son absence. Maman me fit asseoir à ses côtés et m’expliqua que grand-père était très malade. Parmi les personnes qui défilaient. à la suite du décès de son père. Des consuls étaient également présents. culturel. les photos de mes parents. je m’installais discrètement dans un coin du salon et entendais les personnes présentes s’adresser à ma mère et lui dire que son père avait été un grand bienfaiteur. cela sans aucune explication. ma mère me fit lire des coupures de journaux relatant la mort et l’enterrement de grand-père. eux aussi. Le Bey et le Résident général de France en Tunisie s’étaient fait représenter.

particulièrement le Tour de France. Saint-Jean. Les discussions allaient bon train selon l’âge.frère et la mienne. Les autres maisons furent louées et c’est ainsi que la zanca se transforma avec l’arrivée d’autres familles. que l’on mangeait tous en chœur. et dont l’amitié allait durer pour certains très longtemps. plus partager avec personne. sandwich tunisien. Ainsi. selon son goût. Au lycée. pourtant issus de milieux différents. je fis une bonne huitième avec M. les médailles récompensant ma carrière sportive ont disparu en 1962 au cours du déménagement pour Paris dans une valise. Benmussa et Calvo. Le Petit Matin et 34 . La plage connaissait une grande animation. Chacun. sur l’avenue de Carthage. André. le seul moyen d’information était la presse. mes oncles décidèrent de ne plus utiliser la maison de La Goulette. Je passais en septième C avec M. Nous constituions un groupe d’une vingtaine de jeunes qui. et que notre noyau familial éclata pour former une nouvelle entité dont l’amitié se forgea au cours des années. toute une tranche de vie a disparu et seuls sont présents mes souvenirs que je ne peux. La télévision n’existait pas. formaient un groupe homogène. Après la mort de grand-père. Les trois quotidiens du matin étaient : La Dépêche tunisienne. Le matin. Un seul sujet était fédérateur : le sport. Celle-ci fut louée à une famille nombreuse dont les enfants allaient devenir nos amis. on se retrouvait à l’entrée de la zanca où grandpère avait fait installer un banc. malheureusement. Notre famille fut la seule à vouloir garder la maison que nous occupions chaque été. sorgho. allait chercher son petit déjeuner : beignet à l’huile. Mon frère et moi retrouvions les enfants des familles Brami. la radio était rare .

Nous installions une caisse en bois d’où partait une corde au bout de laquelle une grosse pierre était fixée. Une de nos activités favorites était la pêche aux oursins : l’aspect sportif et la gourmandise étaient de véritables aiguillons. journal italien contrôlé par le consulat d’Italie sous la coupe des fascistes. Ce travail revenait aux anciens. L’opération se répétait plusieurs fois. Déjà. nos aînés étaient là pour nous surveiller. les Belges et les Italiens. une bonne bouteille de vin rosé relevaient le goût de la crème d’oursin. Les rivaux de l’époque. se prénommaient Pélissier pour les Français et Bottechia pour les Italiens. pour les adultes. La découpe était un véritable art. ramassions trois à quatre oursins que nous mettions dans notre culotte de bain. Nos amis italiens étaient uniquement les supporters des Italiens. Arrivés au-dessus du banc d’algues. contre notre ventre. Bien entendu. nous plongions. le pain et. puis nous remontions à la surface et la caisse recevait le fruit de notre plongée. Nous nous séparions pour nous donner rendez-vous à la plage pour d’autres activités. à la recherche de ce fruit de mer délicieux et qui allait constituer notre récompense à l’issue de la pêche. on se regroupait au bord de la mer pour déguster ces oursins. si mes souvenirs sont bons. Une fois les oursins ouverts. le Tour de France était le terrain de lutte des trois nations du cyclisme : les Français. Nous plongions. Chacun de nous avait ses favoris. Ces rivalités se retrouvaient entre nous et occupaient une bonne partie de la matinée. les yeux ouverts. à l’époque. nous nous lancions des défis sur des courses de nage entre les digues qui empêchaient la mer de 35 . Une fois la collecte terminée. car cela était très douloureux. il y avait un banc d’algues où se nichaient les oursins. il ne fallait pas que les épines s’enfoncent dans nos doigts.L’Unione. La profondeur de l’eau était d’environ deux mètres cinquante. le citron. Après cet apéritif. À deux cents mètres de la plage.

derrière lui le Djebel Ressas. avec. mon imagination enfantine essayait de 36 . Je parle souvent de ce coin de paradis qu’était pour moi ce morceau de plage de la Goulette Neuve. et à sa suite les rives du Cap Bon. un spectacle merveilleux avait lieu : le soleil apparaissait derrière ces « montagnes ». Une distance de cinquante mètres environ séparait deux digues. lorsque le soleil et ses rayons obliques inondaient la plage. à son bout. En fin d’après-midi. toi à la brasse. L’autre rive du golfe était dominée par le Bou Kornine. le phare indiquant l’entrée du canal menant au port de Tunis.gagner sur la plage. sauf quand déboulaient sur la plage des jeunes d’autres plages qui venaient essayer de nous dominer. D’autres fois. notre groupe se mettait en position de défense et mettait en valeur les forces sûres. ou du football. Il faut répéter que l’on y passait une bonne partie de nos journées durant les vacances scolaires. Et nous en avions. Une saine émulation se créait. L’animateur de ces compétitions était Dodo Benmussa. toi au crawl. Cette démonstration faisait reculer les « envahisseurs ». on faisait du saut en hauteur ou en longueur. qui nous permettait de progresser en natation. c’est-à-dire nos copains les plus costauds. se reflétant dans la mer et annonçant la température et le temps de la journée naissante. Tout cela dans une ambiance très amicale. Chaque matin. Il choisissait les concurrents et conseillait chacun de nous : toi. la jetée. rouge éclatant. Cette partie du golfe de Tunis était pour nous un décor idéal : à droite. tu nageras « à l’indienne ». Là. ancien volcan éteint.

Du côté opposé. à son rythme. 37 . Nous nous promettions de faire la même chose plus tard. les rayons du phare de Sidi Bou Said striaient le ciel. Les jours de pleine lune. Le soir. les rayons du phare de la jetée. les plus jeunes étaient autorisés à veiller jusqu’à minuit pour assister au traditionnel bain de minuit. éclairaient la plage. Il y avait également les soirées consacrées à la course des étoiles filantes dans le ciel.bloquer un rayon de soleil dans un creux de sable. croyant que chaque rayon enfermé se transformait en or.

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39 . se trouvaient le petit et le grand lycée : c’est là que mon frère et moi avions nos classes primaires et secondaires.III Le 22. qui m’a pratiquement élevé. rue de Marseille où. nous logions à Tunis. Mes parents étaient très accueillants et souvent des réceptions se déroulaient à la maison. Une repasseuse. en extra. Mais ce jardin servait surtout à suspendre le linge après le passage de la « laveuse » : une femme tunisienne qui venait faire la lessive une fois par semaine. Notre appartement au rez-de-chaussée bénéficiait d’un petit jardin qui n’eut jamais qu’une seule plante : un figuier stérile. Dans la même rue. l’avenue de Paris. venait une femme de ménage pour les gros travaux. venait chaque semaine prendre les chemises et le linge à repasser. une cuisinière et. qu’elle emportait dans son atelier qui se trouvait également rue de Marseille. se trouvait au cœur de la ville « européenne » tout en étant au calme. et dans la rue parallèle. Le personnel de service se composait de Toura. ce qui entraînait un chambardement dans toute la maison. Mon frère et moi logions dans la même chambre avec chacun son petit coin. Je me souviens des « buffets » qu’organisait ma mère et qui faisaient le délice et l’admiration des invités. il y avait une école de filles et de garçons. Mme Torrente.

les cérémonies. Le casher laissait la porte ouverte au jambon. c’était même une de ses marottes. Dans la préparation de ces fêtes. avec de beaux yeux verts et surtout un certain charisme. nous avions intérêt à nous faire les plus petits possible. Je dois dire. Mon père ne rentrait que le soir. ou à l’occasion des changements de saison. c'était le parcours du combattant dans les magasins de tissus pour obtenir celui qui conviendrait le mieux. La dernière étape était le choix des dates pour la venue de la couturière. Dans ces moments. Un après-midi était consacré à compulser les catalogues pendant de longs moments. Une fois les modèles choisis. Deux noms me reviennent : Mme André et Mme Julia. selon mes souvenirs. Mon père et son frère Clément avaient une excellente affaire d’import-export. était tolérant. langoustes. Le chemin était long : train plus bateau ! Mes parents. mais également pour les mariages. Ils importaient 40 . je l’ai su plus tard. avaient lieu les journées de la couturière. que maman avait une belle allure. et je revois ma mère préparant la participation destinée aux dames de charité. saucisson.Ma mère. élégante. Nous menions une belle vie. tard. Cela durait un à deux jours. Grande. faisant partie de la bourgeoisie juive. étaient partie prenante dans les « œuvres de charité ». tunisienne. Chez nous. italienne. afin d’éviter ce rassemblement de femmes. avait la réputation d’être une excellente cuisinière. Ma mère faisait venir le foie gras d’Alsace. pâtés. Ma mère avait un grand faible pour les chapeaux dans le genre de l’époque – de véritables échafaudages – et. et ses qualités lui permettaient de faire toutes sortes de cuisine : française. mon père. très « fine gueule ». crevettes. qui était croyant et pratiquant.

Henri. très souvent. kino. La rue de Marseille à l’époque ne connaissait pas une grande circulation : peu d’autos. Elle se composait du père. Dora. Cette portion de rue et la ruelle perpendiculaire qui rejoignait l’avenue de Paris étaient les lieux privilégiés de tous nos jeux : football. savon. Luciano. Bembaron. thé et exportaient des matières premières tunisiennes. Henri. Nos voisins de palier étaient la famille. a été longtemps mon grand copain. Henri (Bebe) et Luciano.textile. nous étions conviés à 20 heures à la pâtisserie pour y dévorer les gâteaux qui ne pouvaient rester au lendemain. Le père créa un salon de thé et de pâtisserie sur l’avenue de Paris. chat perché. des vélos. dont le décorateur fut son gendre Wolinsky qui s’inspira de la mode en Europe : la revue nègre. Elle rencontra un jeune réfugié juif polonais. gendarmes et voleurs. café. La pâtisserie prit le nom de Chez les Nègres. etc. qu’elle épousa. d’origine italienne juive (grana). Bembaron nous autorisait. moi et quelques autres. 41 . ingénieur : Wolinsky. Pas de stationnement non plus. Nous nous regroupions à près d’une vingtaine de nationalités. mais défense absolue d’emporter la moindre gâterie ! Le grand événement : M. sucre. de mon âge. à aller à la fabrique pour lécher les fonds de casseroles et autres appareils. quelques camions hippomobiles. J’avoue qu’avec Henri nous profitions de cette visite pour passer par le « quartier réservé » dont nous parlaient nos aînés. Son jeune frère Luciano se joignait à nous pour certains jeux. Vittorio. de la mère et de leurs enfants – par ordre de naissance : Lola. des arabats. Henri et moi. Je me souviens que. Lola était très moderne par rapport aux jeunes filles de son époque.

pour faire respecter ses droits. la mère. Ma mère n’eut pas un instant d’hésitation et accepta. de sortir un revolver comme argument. Deux enfants. se trouva pris comme d’autres dans la tourmente de 1936 et des mouvements de grèves. au fil des ans. et les deux enfants restèrent chez leurs grandsparents qui les élevèrent. je le retrouvai à la Fête de l’Humanité. En 1988. fut arrêté. Ella et Georges. tomba dans une sorte de léthargie. pendant le régime de Vichy. c’était l’affaire des « grands ». Georges est devenu un dessinateur humoristique de grand renom. Après m’avoir reconnu. crut bon. mais pour nous la différence n’existait pas. Les ouvriers de son atelier se mirent en grève. De 1936 à 1962. tenait une valise à la main et demanda à ma mère si elle acceptait de garder la valise chez elle. j’entendais parler de Georges Wolinsky à travers ses dessins. Grande émotion dans Tunis. qui avait créé un important atelier de ferronnerie. se trouvait un fou qui. Après la défaite de 1940. bien que Mme Bembaron lui ait 42 . il abandonna son poste au stand du livre pour égrener des souvenirs et quelques verres de vodka avec moi. Nous le sûmes par Mme Bembaron qui frappa à la maison. au cours de la discussion. Wolinsky crut bon de se rendre sur place pour tenter de les convaincre de reprendre le travail. antifasciste et communiste. car. parmi eux. origines sociales différentes. perdirent leur père et Lola. Le gendre Wolinsky. Le coup partit et Wolinsky fut abattu. La famille Bembaron allait être frappée durement. Elle partit en France en sanatorium. Elle avait un air bizarre.confessions. Malheureusement. Je les vis grandir. Vittorio.

alors que j’étais jeune homme. Deux noms me reviennent à l’esprit : Georges Soria. contenait cette valise. avoir vu une jolie petite fille jouer à la marelle sur le trottoir du 20. qui habitait avec ses parents. hommes d’affaires. oncles et grands-parents au 20.dit ce que. rue de Marseille. 43 . comprenait une population de différentes origines et certains enfants de ce quartier s’illustrèrent dans la vie professionnelle : médecins. sportifs. avocats. quand nous étions au 22. La rue de Marseille. grand reporter de réputation internationale et écrivain. etc. grosso modo. avec ses rues perpendiculaires et parallèles. Vittorio fut envoyé dans un camp de prisonniers politiques. Je me souviens. Et Claudia Cardinale.

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les maçons étaient là pour abattre un mur afin que l’on sorte le corps de ma mère qui était dans un état gravissime. le verdict tomba : fièvre typhoïde. approximatifs. je suivais l’exemple. et deux jours après. Devant cette épidémie. Un jour plus tard.IV 1931 allait être une date déterminante dans notre vie. Je dois rappeler que cette maladie était grave à l’époque et que les soins étaient. des maçons arrivèrent pour exécuter des travaux. le docteur Maccota. et le médecin de grand-père. Hubert eut les mêmes symptômes : il était touché lui aussi. nombreux abcès. phlébites. À l’issue de cette consultation. en prenant des précautions. Fin juillet. Mon père réussit à convaincre le personnel de rester. Je l’appris plus tard. Il y avait d'ailleurs un début d’épidémie à La Goulette. alors que nous habitions notre maison à La Goulette. je dirais. Ma mère fut la plus sérieusement touchée et eut des complications : pneumonie. Mme Peraldi eut la lourde charge de soigner trois malades. tous les habitants de la zanca quittèrent notre voisinage. alors que mon frère et moi entrions en convalescence. 45 . Un jour. ma mère eut des malaises. devant les symptômes. Il engagea à temps complet une infirmière pour faire face à tous les soins. demanda une consultation après d'un autre praticien. sans que nous le sachions.

l’essentiel étant composé de jus de fruits. nous sommes restés à La Goulette en septembre. Je ne fus autorisé à reprendre les classes qu'avec un 46 . Mon père dépensa une fortune pour assumer les soins et notre confort. Ce dernier mois fut pour Hubert et moi le début d'une longue convalescence. un bouleversement survint dans la vie de nombreuses familles. que son honneur serait sauf. mais que de ce fait il était ruiné ! Je ne pouvais saisir exactement la signification de ces mots. Mais jamais nous n’avons manqué de l’essentiel. Mais très vite je ressentis que notre train de vie n’était plus le même. les journées couturière. Finie la cuisinière. finies également les réceptions. nous ne mangions rien de solide. je devais boire un quart de champagne ! Durant toute la maladie. sur le plan économique.J’avais des pointes de fièvre jusqu’à plus de 40 °C. Il était dans l’obligation d’être moins présent dans ses affaires. Là comme ailleurs. à tous les échelons sociaux. Le plus dur fut le départ de Toura. les sorties pour mes parents. octobre et novembre. rentrer en classe en octobre. J'aurais dû entrer au Grand Lycée en sixième avec latin et anglais. puis. d’eau et de glucose. Du fait de notre typhoïde. De plus. Le médecin demanda que l’on me trempe dans une baignoire pleine d’eau froide pendant quelques instants. le visage défait. Cette période marqua d’une empreinte très vive notre vie familiale. annonça à ma mère qu’il avait tout réglé. Nous n’avions pu. ni lui ni moi. pour créer une réaction. J’ai souvenir d’un samedi où mon père. la France et par conséquent la Tunisie furent touchées par la crise. et cela.

Au fil des mois. Imaginez le chahut que cela occasionnait ! 47 . de quelques Juifs français par naturalisation. je perdais pied et me laissais aller à la facilité de ne rien faire et de chahuter.trimestre de retard. à tour de rôle. Nous nous arrangions. De plus. La majorité de la classe était composée de jeunes Juifs tunisiens. le parfumé venait au tableau et le prof désignait un élève pour aller passer la tête du parfumé sous la fontaine de la cour. Mon professeur principal. puisque ma rentrée eut lieu après les vacances de Noël. mais aussi la connaissance des uns et des autres. Ce mélange avait deux conséquences : une forme de frontière résultant du milieu social ou national de chacun de nous. Certains d’entre eux me prirent en grippe et se moquaient. de forts liens s’établirent entre nous. Mes parents n’avaient pas les moyens de me faire aider. Le résultat était immédiat : toute la classe s’arrêtait. Nous savions qu’il ne supportait pas les parfums. et au fil des années on lui attribua le surnom de Gagallousse. Je n’étais pas du tout préparé à cette nouvelle vie du secondaire. enseignait le latin et le français. Ainsi. comme moi. M. M. Laforgue. par exemple. Laforgue se faisait chahuter par l’ensemble des sixièmes dont il avait la charge. pour venir en classe parfumés. de mon accent anglais ou de ma difficulté à assimiler les déclinaisons latines. je ne trouvais aucune compréhension de la part de certains professeurs qui ne voulaient pas prendre en compte mon retard et m’aider à surmonter ce handicap. Nous étions une classe de quarante élèves de douze à quatorze ans. au fil des années. de Français de souche – fils de fonctionnaires ou de petits commerçants – et de cinq ou six Tunisiens musulmans issus de familles bourgeoises.

Cette colle tombait mal : c’était le dernier jour de classe avant les vacances de Pâques. Figre. nous avions fixé cette date pour « sortir » avec des copines au Belvédère. Du chewing-gum mis dans la serrure de la classe interdisait d’ouvrir la porte pendant un bon moment. J’ai joué avec lui en 48 . Il repérait les élèves les plus chahuteurs. Je me suis précipité vers la sortie de la rue Guynemer et suis tombé sur Figre qui me barrait la sortie. Je me suis levé et j’ai ouvert la porte de la classe.Pour compléter ce tableau. Un jour. je tombai dans le piège et fus collé un samedi de 14 à 16 heures. Je ne réfléchissais plus. plus exactement du bon vouloir des redoublants et des plus costauds physiquement. compositions se déroulaient selon notre bon vouloir. Interrogations écrites. Le surveillant l’a coincée avec son pied pour m’empêcher de sortir. il faisait un temps magnifique. J’ai aperçu à la fenêtre de son bureau le surveillant général. particulièrement dans les classes précitées. Depuis longtemps. Il était d’une grande sévérité et avait pour habitude de rentrer inopinément dans une classe. j’ai vu le ciel bleu et imaginé les copains au Belvédère avec nos copines. avec des copains. ce qui rendait impossible l'organisation du devoir prévu. mais j’ai tiré très fort et suis sorti. Ce jour-là. qui m’a aussitôt repéré. Il arriva même que Mme Giraud demande à l’élève Taieb de prendre la porte et que celui-ci se lève et enlève la porte de ses gonds ! Le lycée avait le surveillant général le plus dur. Au bout d’un moment. M. Pauvre femme ! C’était un des professeurs les plus chahutés du lycée. les faisait sortir et les punissait par une retenue ou une colle le dimanche. Je me rendis à 14 heures au lycée et rentrai en salle de permanence. notre professeur d’histoiregéographie était une femme : Mme Giraud.

nous ne pouvions plus y loger. J’ai terminé l’année scolaire tant bien que mal sur le plan du travail. Ma tante Émilie. Les élèves présents firent un beau chahut. Mon père. car selon la loi mosaïque. Finis la Lola et les autres bateaux : mes oncles avaient tout vendu pour répartir les biens entre tous les frères. De ce fait. mais mon effort était trop tardif et je redoublai. Ce fut quinze jours terribles : interdiction de sortir. comme punition. Même. avait trouvé un petit pavillon entre La Goulette Neuve et La Goulette Casino. malgré ses moyens réduits. Mon cœur battait très fort. de lire. les filles n’héritaient pas. La lettre parvint la deuxième semaine des vacances et mes parents apprirent mon exploit et la sanction qui s'ensuivait : huit jours d’exclusion avec. car je savais que la sanction tomberait. Ce geste était le résultat de mon mal-être en classe où je ne suivais plus rien et perdais pied dans toutes les matières. puis par une feinte je passai sous ses bras et pris la fuite vers l’avenue de Paris. l’analyse grammaticale de Philémon et Baucis. mais avec Hubert nous retournions à notre lieu de prédilection où nous retrouvions tous nos copains. avait quitté la Tunisie après son mariage avec un cousin d’une grande 49 . ma mère et ses sœurs ne jouirent pas de la fortune laissée par grand-père. sœur aînée de ma mère. L’ensemble des habitations de mon grand-père avait été vendu et.allant de droite à gauche. de m’amuser. Durant les vacances. Hubert était dépassé et ne comprenait pas mon geste. Cette année fut la dernière où mes parents louèrent une maison à La Goulette. je surveillais le courrier en espérant subtiliser la lettre annonçant à mes parents mon aventure. Le pavillon était loin de la mer. de ce fait.

richesse, pour habiter en France, à Marseille puis à Paris. N’ayant pas eu d’enfant de ce mariage, son mari demanda le divorce. Ma tante exigea une forte pension et son avocat eut la bonne idée de faire indexer cette pension sur le coût de la vie. Cela lui permit de mener une vie très large à Paris. Chaque année, elle venait passer l’hiver à Tunis, où elle logeait alternativement à l’hôtel Majestic et au Tunisia Palace. À l’occasion du Premier de l'an, elle organisait à l’hôtel un arbre de Noël avec un cadeau pour chacun de ses neveux ou petitsneveux et un goûter somptueux. Mon oncle Raphaël, après le décès de son frère aîné Salomon, s’est trouvé à la tête d’une grosse fortune du fait qu’en dehors de sa part d’héritage, son frère, avant de mourir, lui avait légué sa fortune, car il était célibataire et sans enfants. Raphaël avait une affection particulière pour sa sœur Marie, notre mère. Cette affection, il voulait la reporter sur ses neveux Hubert et Georges. Il voulait nous donner une éducation sociale égale à celle des enfants de plus haute bourgeoisie française, italienne ou juive. C’est ainsi qu’un jour, Hubert et moi avons été inscrits au cercle d’escrime de l’Automobile Club de Tunis – cercle très fermé, les propriétaires de voitures étant extrêmement rares à l’époque. Nous avons commencé par une prise de contact en assistant à un entraînement, puis avons assisté à quelques combats. Tout cela avait un cérémonial très guindé et un jargon particulier. J’avoue que, personnellement, je n’étais pas emballé et préférais mes petites parties de football dans la rue. Hubert se sentait bien et poursuivit, pour un temps, ces leçons chez le professeur Vega, maître d’armes du cercle. Ma mère expliqua à mon oncle que l’escrime ne répondait pas à ma conception du sport. Mon oncle lui
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répondit qu’il ne s’agissait pas d’un sport, mais d’un mode de vie. Mon oncle voulait aussi que nous possédions les meilleures manières pour vivre dans son monde. Chaque jeudi à 11 h 30, Giuseppe, son chauffeur venait nous chercher à la sortie du lycée Carnot avec la Delage pour nous amener chez mon oncle pour le déjeuner. Il fallait être à table à midi ! Nous nous mettions à table, Hubert, mon oncle et moi. Il y avait une batterie de couteaux, de fourchettes, de verres, d’assiettes. Le valet de chambre en gants blancs était toujours présent pour assurer le service, selon les règles de l’éthique, aidé en cela par la femme de chambre Iside. Ce repas était délicieux, mais long, très long. J’avoue que nous étions plus libres à la maison, bien que ma mère soit très regardante sur la tenue et le déroulement des repas. Mon oncle exigeait une tenue impeccable. Un jour, je dérapais, je ne me souviens pas sur quel point. La décision de me priver de ce repas du jeudi tomba : un mois de privation ! J’étais content, j’échappais à cette mise en scène, mais d’un autre côté, je perdais gros. L’oncle Raphaël nous donnait après le repas une belle pièce de vingt francs, somme énorme à l’époque. Pour moi, j’étais privé de ce cadeau royal ! À l’époque se déroulait à Tunis un grand prix automobile : le grand prix de Carthage. Cette course avait une réputation internationale et les plus grands champions y participaient. Là aussi, l’oncle Raphaël nous retenait deux places aux tribunes d’honneur et au restaurant du circuit, et il mettait voiture et chauffeur à notre disposition ce jour-là. Mon oncle était loin d’être un tyran, mais étant célibataire et sans enfant, il devait vouloir reporter sur nous la façon dont il aurait aimé éduquer ses enfants. Bien plus tard, en 1945, nous
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devions dire avec mes parents et mon frère que nous n’avions rien oublié de son affection. En Tunisie, il y avait une bonne école de boxe anglaise, en particulier la salle Joe-Guez. Les meilleurs éléments, ceux qui avaient le plus de cœur et de volonté de percer, étaient, pour la plupart, des enfants issus du ghetto de Tunis : Zerbib, Kid Perez, Young Perez. Il y avait également de jeunes Siciliens qui perçaient. Et de jeunes Tunisiens musulmans pointaient le nez et s’installaient parmi les boxeurs les plus prometteurs. Young Perez, jeune Juif tunisien, par son travail se fit une place de plus en plus importante en Afrique du Nord, puis conquit le titre de champion de France dans la catégorie poids mouche. Enfin, miracle !, grâce à ses nombreuses victoires, il obtint le droit de rencontrer le champion du monde pour le titre. Le samedi soir où se déroulait le match, je peux dire que nous étions tous sur des charbons ardents. La radio était rare, et nous n’avions pas de télévision. Nous aurions pu nous regrouper chez un ami et attendre le coup de fil de Paris annonçant le résultat. Mais je crois, si mes souvenirs sont bons, qu’une seule personne avait la possibilité de réaliser cet exploit, et nous n’étions pas dans ce groupe restreint. Il fallut donc attendre le journal du matin, qui était glissé, quotidiennement, sous la porte de chaque appartement par des porteurs. J’ai très peu dormi et, le matin, j’ai dressé l’oreille jusqu’au moment où j’ai entendu le journal tant attendu glisser sous la porte. Mes parents, mon frère dormaient, mais en ouvrant le journal et en lisant le résultat, je n’ai pu retenir un grand cri : YOUNG PEREZ EST CHAMPION DU MONDE ! Tout le monde se leva pour lire noir sur blanc la nouvelle tant espérée. Les rues se remplirent très vite et tout le monde
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se rengorgea de la victoire du petit enfant du ghetto devenu champion du monde. Son retour au pays natal se transforma en fête : magasins, bureaux, administrations, écoles, lycées décidèrent de consacrer une après-midi à rendre hommage à NOTRE champion du monde. La médina, la petite Sicile, la ville européenne étaient réunies pour accueillir Young Perez. Ce fut une journée où nous nous sommes tous retrouvés pour célébrer cet événement. Malheureusement, la suite de l’histoire fut moins réjouissante, comme trop souvent dans le milieu de la boxe. Young Perez fut la victime de toutes les sangsues qui gangrènent la boxe. Ses gains se volatilisèrent très vite. En 1939, au cours d’un voyage à Paris avec notre équipe, on retrouva un Young complètement ruiné et vivant de l’amitié de Tunisiens de passage à Paris. Durant la guerre, Young subit le sort de tous les Juifs pour finir dans un four crématoire. Il y a quelques mois, le ministre de la Jeunesse et des Sports, Marie-George Buffet, a inauguré un musée consacré aux sportifs français ayant éprouvé, pendant l’occupation allemande, la barbarie nazie. Young Perez y figure. Un hebdomadaire sportif portant le nom de tous les sports paraissait à Tunis tous les lundis. Il donnait les comptes rendus de toutes les compétitions se déroulant le dimanche. Le papier était de couleur jaune et avait une bonne tenue éditoriale. Mon frère Hubert était responsable de la rubrique natation. Un nouveau sport, le basket-ball, faisait son apparition. Il était surtout pratiqué dans le milieu étudiant français et commençait à se répandre. À côté de la natation, que je
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À la suite de cet article. J’en connaissais les règles et suivais régulièrement les compétitions en France. Il me demanda si je pouvais faire paraître une photo et un article sur lui. J’acceptai. de prendre en charge la rubrique basket. Je le retrouvai de nombreuses années plus tard comme président de l’Institut du Monde arabe lors de mon entrevue avec Yasser Arafat. un jeune joueur du club m’aborda dans la rue en me disant que mon article était intéressant. par l’intermédiaire d’Hubert. ce sport m’attirait. Je rédigeai un article consacré aux joueurs du club pratiquant le basket. Plus tard. Les pratiquants des diverses sections sportives de ce club étaient composés principalement de Français. Le meilleur club à l’époque s’appelait l’Orientale. l’esprit collectif qu’il encourageait. ce joueur devait reparaître dans la vie comme résistant et ministre du général de Gaulle : il s’agit d’Edgar Pisani. Je proposais à la direction du journal. 54 .pratiquais. Aussi commencé-je à présenter ce sport. Proposition retenue. car il s’agissait du meilleur joueur de l’équipe. ses bienfaits physiques. ses règles.

Ils disaient ne pas se retrouver dans cette atmosphère. cela avait été un véritable cataclysme. un béret. des barques. on aurait dit que le temps était suspendu et les vieux Tunisois semblaient soucieux. Les moyens de transport public s’arrêtèrent. des bateaux de pêche. La totalité des vitres éclata. Mais ceux qui avaient vécu ce drame en ont gardé un souvenir marquant. le tonnerre redoubla. des établissements balnéaires plantés sur pilotis disparurent.V Jusqu’à nos jours. ma tête de cabochard prit le dessus et. Tous ces phénomènes augmentèrent d’intensité au fur et à mesure de la journée. la pluie tomba avec force et un vent violent se mit à souffler. Puis. malgré les recommandations de ma mère. les eaux du port et du lac gonflèrent. Mais pour notre région. Avec le recul. Rien à voir avec les cyclones des Caraïbes ou de l’Asie. de vieilles maisons s’écroulèrent. le ciel avait une drôle de couleur. Le long du golfe de Tunis. tout fut emporté . La mer avança et pénétra profondément à l’intérieur des villes de la côte. J’avais 14 ans. L’atmosphère était lourde. 55 . en début d’après-midi. Dans la médina. je pris mon imperméable. Une fois de plus. Depuis cette date. Des arbres furent déracinés. Dès le matin. les rues devinrent de véritables torrents. ceux qui ont vécu le cyclone de décembre 1931 en gardent un souvenir terrible. le phénomène ne s’est pas renouvelé. j’avoue que c’était imprudent. et me promenai dans les rues pour assister au spectacle.

de débris qui y 56 . C’étaient eux qui avaient convaincu mon frère de pratiquer ce sport. Des chalands formaient les quatre côtés du plan d’eau. Je suivis toute la compétition avec grand intérêt et découvris qu’Hubert avait de grandes qualités et qu’il se classait parmi les meilleurs ! Ma grande découverte fut d’assister à un match de water-polo. le bord du chaland en faisait office. j’étais conquis par ce sport qui était ludique et exigeait des qualités de vitesse. les images de la façon et du lieu où se déroulaient ces compétitions pourraient paraître exagérées. Quant à l’eau. Mes parents n’auraient jamais accepté de voir leur fils nager au port. soi-disant l’eau manquait. l’Union sportive tunisienne. Aujourd’hui. Dès la fin de la rencontre. il ne fallait pas sentir son odeur ni regarder sa couleur et toutes les sortes. j’allai un dimanche aprèsmidi au port pour assister à un meeting de natation auquel Hubert participait. Hubert me fit une confidence : il appartenait à un club de natation. d’endurance et de virilité. Mystère. Il me précisa que les parents l’ignoraient et qu’il fallait que je garde le secret.. le nombre de piscines en Tunisie est très important. Aujourd’hui. dans une eau glauque. Il n’y avait pas de piscine à Tunis.. Hubert me dit qu’il s’entraînait tous les jours et qu'il participait le dimanche à des compétitions qui se déroulaient au port de Tunis. Imaginons un quai de port où généralement accostaient des bateaux.Un jour. À la suite de cette conversation. je retrouvai là quelques-uns de nos amis de la zanca de La Goulette. Des cordes tendues faisaient office de lignes d’eau ! Les plots de départ n’existaient pas. dont la section football était parmi les meilleures en Tunisie et en Afrique du Nord. À ma grande surprise.

À partir du mois de mai. qui avait tenu une guinguette à cet endroit avant la guerre de 1914. Hubert. je pense que j’aurais pris la fuite. qui était dans la combine. À la fin de la réunion. Je retrouvai quelques copains du lycée : Ziz. un jour en classe. On se consulta et d’un commun accord nous décidâmes de choisir cette voie. Ce nom de Madagascar était la déformation du nom de Mme Gascar.surnageaient ! Aujourd’hui. qui nous suivait de loin. En effet. Là se trouvait le local de l’UST. Édouard et Jacques. Gilbert. nous nous rendions dans une portion du canal de Tunis que l’on appelait Madagascar. nous pourrions devenir de bons nageurs. alors que nous discutions de nos courses. des Sirènes qui servaient de vestiaires. Pour agrémenter le tout. je devais par la suite réaliser une bonne carrière sportive dans cette spécialité. les arabetiers du port avec leurs chevaux prenaient le bain ! Malgré cela. dans un bassin attenant. Nos maillots et serviettes ne rentraient pas à la maison pour éviter tout problème. je m’engageai dans un 25 mètres crawl et un 50 mètres brasse. Je m’inscrivis. avait un sourire qui en disait long sur la réussite de son plan. Je m’en sortis bien. nos parents n’en surent rien. 57 . André. le professeur de gym annonça que l’on recherchait des volontaires pour participer aux championnats scolaires de natation. avec Hubert. deux messieurs s’approchèrent de nous et nous dirent que nous avions des qualités et qu’en travaillant au club de l'UST. Bien entendu. Le jeudi suivant. date du début des entraînements.

Si nos parents nous avaient découverts à cet endroit au moment du passage d’un bateau. Il s’occupait des nageurs selon leur catégorie d’âge. d’une chaleur. Pendant nos entraînements dans le canal. nous devions surveiller le passage des navires. nous étions des supporters inconditionnels de nos aînés lors des compétitions adultes. il fallait faire une longue trotte. Il s'appelait Kiki Boccara. traverser le pont pour rejoindre les berges du canal et les suivre environ un kilomètre avant de retrouver les vestiaires à Madagascar. Il était devenu l'un des meilleurs nageurs de 100 mètres crawl. Nous. je participai aux entraînements et aux compétitions le dimanche au port de Tunis. Pendant trois ans. d’un enthousiasme débordants. car les hélices des paquebots faisaient de gros remous qui risquaient de nous rejeter vers les rives. nous devions nous positionner entre le bateau et les rives afin d’éviter les remous. Les anciens nous avaient expliqué que dans ce cas. Je le sus par la suite. du mois de mai au mois de juillet. de spécialité et de niveau. particulièrement l’entraîneur qui était une véritable figure. sport méconnu. d’une truculence. Partir de la rue de Marseille. j’imagine leur peur. Là se retrouvaitent l’ensemble des nageurs de l’UST et des dirigeants. déductions et pragmatisme. c’était un véritable autodidacte sur le plan sportif. remonter l’avenue Jules-Ferry jusqu’à la gare Tunis Marine du TGM. grâce à ses capacités et à son entraînement. Hubert.Pour se rendre à cet endroit du canal. avait fait de gros progrès. Ce que je suivais avec le plus d’attention était les rencontres de water-polo. les plus jeunes. Il agissait par intuitions. 58 .

l'équipe juive – l'Union sportive tunisienne. Chez les Tunisiens musulmans. l’Avenir musulman –. italienne – ou selon les communautés religieuses – juives. En football. physiques. le Racing Club de Tunis. entre commerçants. à l’issue de certaines rencontres sportives. la Savoia –. entre le Juif tunisien de la hara et le Juif européanisé vivant dans la ville européenne. les équipes tunisiennes musulmanes – l’Espérance de Tunis. par exemple. dockers ou manœuvres. le Club tunisien de Sfax. Ces différences se retrouvaient dans les associations sportives et au sein des disciplines. le Sporting Club de Tunis. il y avait les clubs français – le Stade gaulois. les origines et les religions créaient des frontières au sein desquelles apparaissaient encore les frontières sociales. de violents incidents éclataient sur des bases religieuses ou 59 . Division encore entre l’Italien gros entrepreneur ou gros propriétaire agricole et l’ouvrier maçon. la Patriote de Bizerte et de Sousse –. Dans ce sport comme en football. et un esprit collectif. Malheureusement. musulmanes – voire même selon le milieu social. comme dans la vie. la division se faisait entre fellahs possesseurs de terres et khammès. le Club africain. les équipes italiennes – l'Italia. d'avoir des privilèges. les clubs étaient essentiellement constitués à partir des nationalités – française. Un facteur français n’avait rien de commun avec un commerçant ou un colon français. qui travaillaient pour un propriétaire foncier et bénéficiaient du cinquième du rendement de la terre qu’il exploitait. Cette situation était exploitée par les politiciens qui cherchaient à diviser les couches pour mieux maintenir leur main mise sur le pays. de ce fait. Un seul avantage commun : celui d’être Français et.mais exigeant de grandes qualités morales. Sur le plan sportif.

Entre-temps. on se sentait Tunisiens bien que nous ayons opté pour la culture française et son mode de vie. j’avais seize ans et ma famille devait faire face au quotidien. Beaucoup de Juifs qui vivaient dans la médina ou dans sa périphérie avaient gardé un mode de vie tunisien. Mes parents avaient besoin de notre participation à la vie quotidienne de la famille. Pour ma part. Il avait trouvé un emploi à la Banque italo-française. Moi-même j’avais les besoins du jeune homme que je devenais. d’ailleurs plus présent à l’intérieur du pays. j’avais poursuivi une scolarité cahotante et la situation financière de la famille ne s’était pas améliorée. Pour illustrer ce propos. Dans mon milieu familial et dans mon entourage. quand par exemple l’UST rencontrait une équipe comme le Sporting ou le Stade français. des propos antisémites et des provocations surgissaient pour créer une animosité. Hubert avait déjà quitté le lycée pour entrer dans la vie active.nationales. 60 .

on me recommanda à un avocat qui souhaitait embaucher un jeune. Je sus plus tard que cette embauche était due surtout à mes origines familiales. Je commençais. avec les premières règles des tribunaux. Cette période me fit connaître de nombreux jeunes qui travaillaient dans ce milieu et à qui j’indiquais que je recherchais du travail. Je me souviens de ma première paie. fus engagé. Ce stage me familiarisa avec le jargon de la justice. à avoir une petite réputation de champion en devenir. Cette situation nouvelle m’ouvrait de nombreuses portes et des jeunes de mon âge recherchaient ma compagnie. bien que le marché du travail en Tunisie n’exige pas de qualifications.VI 1932 fut encore marqué par la crise économique. Je me présentai et. étaient des garanties rassurantes d’honnêteté. C’est ainsi qu’un beau jour. écrire et compter était suffisant. l’ouvrir et compter les billets que j’avais gagnés ! Mes mains tremblaient : 150 francs ! 61 . Les jeunes avaient des difficultés pour trouver un emploi. Un de mes cousins qui était avocat m’avait autorisé à venir à son cabinet pour me perfectionner à l’utilisation de la machine à écrire et également me familiariser un peu avec le milieu de la basoche. à la suite d’un petit entretien. Mon stage chez mon cousin me servit. Je faisais le « saute-ruisseau ». puisqu’ainsi j’avais un petit acquis qui facilita mes débuts. pour mon patron. grâce aux progrès que j’avais réalisés en natation. Savoir lire. avec le greffe. Recevoir une enveloppe. qui.

Mon père était croyant et pratiquant. Pendant toutes ces années. D’ailleurs. à cause de sa longue maladie et des revers de fortune. Mon père. Ma mère. tout en gardant. Sa maladie avait laissé des traces physiques. de même que son nouveau mode de vie où elle devait assumer toutes les tâches familiales auxquelles elle n’avait pas été préparée. 62 . qui bricolait en courtages. petites affaires de représentation. ne pouvait plus mener son train de vie.Très fièrement. Cette situation était la source d’escarmouches avec ma mère. et qui devaient affronter à présent une vie totalement différente. Ses vêtements n’étaient plus les mêmes. n’était plus la belle femme qu’elle avait été. C’est l’occasion de souligner le courage et la dignité de mon père et de ma mère. je rapportai cette somme à ma mère. il respectait le shabbat. Du fait de cette abstinence. mon frère et moi-même. il devenait très nerveux et tout pour lui était l’occasion d’accrochages. qui avaient connu une vie très large. en témoigne ce signe essentiel : il ne fumait pas du vendredi au coucher du soleil à l’apparition de la première étoile le samedi. nous formions tous les quatre une équipe très solidaire et cela pendant tout le temps où mes parents furent en vie. Leur façon d’être et leur courage furent pour nous un exemple que nous avons toujours admiré et suivi. Elle se débrouillait. je dirais même luxueuse. et plus fortement pour moi après la disparition tragique d’Hubert. l’un et l’autre firent preuve d’une volonté. d’un courage et d’une fierté qui nous ont beaucoup marqués. une apparence de gens du « monde ». C’était ma première contribution financière à la vie de notre famille. qui me remit cinquante francs pour mes dépenses personnelles du mois. Hubert et moi. du fait de leur origine.

tous plus âgés qu’Hubert et moi. J’ai eu des liens très étroits avec ma tante et Roger et pendant mon adolescence.Les plus fortes se passaient avec moi et souvent cela se passait mal. bals. Autant mon père était un homme calme en semaine. Pour trouver des fonds. J’ai souvent passé les vacances scolaires dans la maison qu’ils louaient au bord de la mer. s’étant rendu compte de cette situation. sœur de mon père. de grandes fêtes étaient organisées : spectacles. Mon cousin Roger fut poussé dans ses études. Veuve assez jeune. était d’une grande intelligence et d’une grande vivacité d’esprit. J’ai eu beaucoup de respect et de tendresse pour cette tante qui. André. il travaillait pour payer ses études. Mon père dut intervenir pour éviter l’exclusion du lycée. Ma tante Ghzizla. Cette association s'occupait des cantines et nourrissait ainsi des milliers d’enfants dont. Ce fut un brillant ophtalmologiste. autant ses réactions du samedi étaient imprévisibles. mon 63 . Mon oncle Clément et mon père se sont occupés de ma tante et de ses enfants. Il créa à Tunis d'abord. Alice. rencontres sportives. une association d’aide aux jeunes enfants juifs scolarisés dans les écoles de l’Alliance israélite. où il était brillant bien que grand chahuteur. ma tante. puis en Tunisie. Albert et Edmond. m’invitait le vendredi soir et le samedi à midi aux repas afin que j'évite les accrochages avec mon père. dont la plupart sortaient des « hara ». Roger. Roger devait faire des études de médecine à Paris . Roger et sa femme. chercheur à l'Institut Pasteur. pour la plupart. etc. bien qu’analphabète et ne parlant pas le français. À cette occasion. mes cousins : Alice. des ghettos. L’organisation mettait l’accent sur la solidarité et refusait la charité. ce repas constituait le seul vrai repas de la journée. elle avait élevé quatre enfants. son mari et ses enfants André et Paulette logeaient ensemble.

une révolution était en cours. l’UST. de France. mais aussi à l'échelle nord-africaine. et. il devenait indispensable d’avoir un instrument de travail digne de ce sport. Tunis. de ce fait. Des entraîneurs venus de l’étranger – d’Angleterre. comme beaucoup de villes d’Afrique du Nord. nous sommes devenus de bons copains. qui était d’un excellent niveau non seulement en Tunisie. La natation faisait partie des sacrifiées. Sur le plan sportif. était mal alimentée en eau potable. d’Autriche – avaient permis à la section football de progresser et par conséquent d’exiger des moyens financiers importants. le club devait prendre une autre dimension. Grâce à l’extension de la natation sportive et aux progrès réalisés par les nageurs de Tunis. sacrifiant pour cela les sections moins connues et faisant moins de recettes. Les dirigeants du club préféraient favoriser la section football de l’UST. Face aux succès sportifs remportés par notre section et à la volonté de certaines personnes souhaitant que la jeunesse juive de Tunis se montre dans le secteur sportif aussi volontaire que les autres couches de la population. Une autre révolution se déroulait dans notre club. dans notre club. des personnalités s’intéressèrent à et nous nous séparèrent de l’UST en créant un nouveau club : le Club sportif du Chalet goulettois.petit cousin. il y avait souvent des coupures d’eau afin d’économiser cette denrée précieuse. Des dissensions apparurent 64 . En été. Du fait de sa progression en nombre de pratiquants et de son élévation de niveau. avait deux ans de plus que moi. La plus importante était la construction tant attendue d’une piscine à Tunis. et du fait de la chaleur – la température était de 40 à 45 °C – les bains de mer et les douches étaient un luxe que malheureusement peu de gens pouvaient s’offrir.

de devenir. Cet entraîneur d’origine juive était très exigeant. avait été engagé. ce nom donnait une nette coloration juive et teintée de sionisme. Schaffer. nous changeâmes notre nom et devînmes le Cercle des Nageurs de Tunis. car il a fait de nous des hommes et des sportifs de haut niveau. et l’un des grands de France. si bien que peu à peu les résultats sportifs que nous obtenions donnèrent à notre club une dimension qui exigeait des structures solides et indépendantes. demandant une forte discipline et un entraînement quotidien. Un entraîneur hongrois. Son arrivée et par la suite l’ouverture de la piscine au Belvédère devaient qualitativement nous faire faire d’énormes progrès. 65 . de notre volonté d’obtenir des résultats et d’un travail en profondeur. Mais nous lui devons beaucoup. en plus d’un entraîneur de qualité. La Maccabi nous accueillit . le premier club de natation et waterpolo de Tunisie.avec les dirigeants et nous fûmes obligés de rechercher un autre club. d’Afrique du Nord. et voulait harmoniser et européaniser les mentalités des joueurs. Une fois de plus. au fil des années. qui venaient tous de milieux différents. cela parfois au détriment de l’aspect humain. Tous ces éléments furent un détonateur. La création de la piscine fut l’élément déterminant qui permit.

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la suite de l’histoire devait nous montrer toute son horreur. Le nazisme en Allemagne avait pris le pouvoir et appliquait les lois racistes. L’image que l’on donnait de nous était celle de gens « inassimilables ». Les joueurs des autres équipes françaises et italiennes – qui regroupaient aussi des Juifs d’origine livournaise – se moquaient de nous en reprenant les appels des petits commerçants juifs et leur accent judéo-arabe. tout cela nous faisait connaître le fascisme. Cela. la guerre d’Abyssinie . « peureux » et que l’on tolérait. Nous étions la première génération juive de Tunisie à vouloir prendre notre place dans la vie du pays. Avec l’ensemble de l’équipe. Le fascisme était présent en Tunisie. La présence de dizaines de milliers d’Italiens avec leurs écoles. L’arrivée en Tunisie de nombreux Juifs allemands nous fit comprendre d’une façon concrète ce qu’était le nazisme. leurs associations sportives. Malheureusement. et grâce aux entraînements sérieux que nous effectuions sous la direction de M. Schaffer – nous l’appelions 67 . les organisations comme les balilas pour les jeunes ou les fascis pour les adultes . la présence italienne en Libye et les échos que nous en avions . les 16 ans de cette époque n’étaient pas les mêmes que ceux d’aujourd’hui. Je reviens au sport et à la natation. qui à cette date n’avait pas encore édicté les lois racistes et antisémites. J’avais 16 ans .VII Nous étions en 1933. nous le refusions et nous voulions par notre travail prouver que nous étions comme les autres.

il prenait sa revanche en battant nettement le record de Tunisie. Gilbert Taieb et Émile Bismuth. j’étais sec comme une trique. Lors de ces championnats. André Slama. Hubert était classé second au championnat sur 100m crawl. Zizi Taieb. d’après l’entraîneur. 68 . nous nous étions fixé de remporter le maximum de titres dans toutes les catégories d’âge et de spécialité. évoluer les choses. À travers cette implication dans le club. je fus amené peu à peu à changer d’amis et à renforcer les liens que j’avais déjà avec certains d’entre eux. heureusement. je remportai le titre devant un nageur s’appelant Michel Joulain et que je retrouverais plus tard non pas physiquement. Max Tuil. convenait à ma morphologie. Mais quelques jours plus tard. Gilbert et Édouard Naim. Mes amis étaient Henry Bismuth. les relations avec les jeunes filles étaient difficiles. À l’occasion de certaines courses. je m’étais spécialisé en brasse. Raymond Taieb. Au fur et à mesure des années. Notre génération a fait. Nous formions un groupe homogène dont les liens sont restés très forts durant de nombreuses années. Élie Hoze. Pour ma première sortie en championnat. mais par celle qui devait devenir son épouse. discipline qui. les relations furent plus faciles. je montrais des qualités et me préparais pour la course du 66m66 (soit deux fois la longueur de la piscine) du championnat de Tunisie catégorie cadets. Schaffer m’appelait affectueusement « crevette ». Pour ma part. M. Celles que rencontrions étaient les sœurs de nos amis et leurs amies. En effet.Monsieur – nous avons tous fait de gros progrès en natation et en water-polo. À l’époque. L’esprit méditerranéen était dominant et garçons et filles étaient très contrôlés.

il abandonna son cabinet. Mais maître faisait son métier en dilettante .Je travaillais toujours chez l’avocat. Ce travail me permit durant quelques mois de boucher les trous. posséder une TSF était rarissime. J’utilisais quelques vêtements qu’Hubert me passait. il préférait le bridge. Il était avec son frère 69 . Mon salaire avait légèrement augmenté. Le résultat n’était pas probant. le président du club fut remplacé par Maurice Gozland. Fin 1934. Je cherchai un emploi. Cela me posait un problème. Mais la nécessité d’en avoir une commençait à se faire ressentir. Je me lançai dans la prospection de contrats d’assurance-vie. prendre un contrat d’assurance-vie pouvait apparaître comme un défi au « mauvais œil ». car je ne pouvais suivre le rythme de vie de la plupart de mes amis. le théâtre. À l’époque. et devait d’ailleurs épouser une cantatrice. Heureusement. Je refusais toute invitation d’amis. J’étais malheureux. Le président du club me proposa de rechercher la clientèle intéressée par les appareils de radio. d’autant que je n’étais plus en mesure de participer financièrement à la vie de la famille. gros commerçant en tapis avec un magasin très important au cœur des souks. À la mort du père. Je bricolais et me mis à faire le courtier en publicité. mais c’était encore la queue de la crise et c’était difficile. Je ne pouvais m’habiller qu’à la décroche-moi-ça. Je travaillai encore quelques mois jusqu’à la liquidation. n’étant pas en mesure de rendre la pareille. Là encore. dans mon milieu. car j’avais l’impression de « vendre du vent ». originaire de Constantine. puis me trouvai au chômage. Les sorties étaient rares. le sport m’apportait une grande compensation et de grandes joies.

que cela a été un tournant capital dans ma vie. J’en reparlerai. mes yeux humectés de larmes firent comprendre à mes nouveaux patrons qu’ils venaient de rendre un jeune heureux. vente. clientèle. forme du commerce réalisé par mes patrons.Marcel à la tête de la plus grosse entreprise de vente textile de Tunisie. Il venait assister à nos séances de culture physique et prenait quelquefois part à nos activités. Je peux dire. durant ma période de chômage. relations humaines. Je fus reçu par les deux frères et. mes parents ne me firent la moindre remarque. textile. il m’arrive de rêver de cette époque. après quelques instants. Jusqu’à maintenant encore. j’étais au rendez-vous. avec tout le recul. Gozland. il me demanda ce que je faisais dans la vie et je lui expliquai ma situation et mes difficultés. Schaffer me dit avec un petit sourire qu’il avait une bonne nouvelle à m’annoncer : je devais me présenter le lendemain matin à 9 heures chez M. opérations bancaires. Jamais. Le lendemain. us et coutumes du commerce. mon émotion. M. 70 . ils m’annonçaient que j’étais engagé comme employé de bureau. Cette nouvelle situation me permit de trouver un équilibre et de me réinsérer peu à peu dans la vie que menaient mes copains. Un jour. Ma joie. crédit. Ma nuit fut très courte et grande mon impatience. J’ai travaillé là de 1935 à 1946 et accumulé une masse de connaissances : correspondance commerciale. Quelques semaines plus tard. Le plus important pour moi était le fait de pouvoir participer à la vie de la famille sans me poser la question de ma contribution matérielle. fabricants français.

j’ai une pensée pour elle quand j’ai la chance d’avoir un bon livre entre les mains. La bibliothèque était un rendez-vous hebdomadaire qui nourrissait notre envie de lire. a su nous apprendre l’amour des livres. Jusqu’à aujourd’hui. de films qui offraient le reflet d’une certaine vie intellectuelle à Paris. Il faut reconnaître qu’à une certaine période. Des livres dont j’entendais parler et que malheureusement je ne pouvais m’offrir. Malheureusement. Ces deux hebdos – ne poussez pas de cri – c’étaient Candide et Gringoire. de pièces de théâtre. Chaque semaine. italienne ou américaine. des contenus. ils avaient une bonne tenue littéraire. pendant la drôle de guerre et durant le régime de Vichy. ma mère nous demandait de lui acheter deux hebdomadaires français qu’elle affectionnait particulièrement pour les nombreuses pages consacrées à la littérature française : feuilletons de qualité. cette bibliothèque ne suivait pas toutes les parutions et ignorait quasiment la littérature étrangère. Je passais devant les vitrines des libraires et des titres et auteurs accrochaient mon regard. qu’elle soit anglaise.VIII Ma mère. Même les nouveaux auteurs français ne trouvaient pas de place dans les rayons. critiques de livres. et se sont vendus aux nazis. des auteurs. journaux d’extrême droite qui se sont dramatiquement illustrés durant la période d’avant-guerre. qui avait la boulimie de la lecture. 71 .

j’étais cadet et fus engagé au championnat de Tunisie dans le 66m66 brasse. Mon père exigeait qu’Hubert et moi ayons une base religieuse. pour certains. mais à la longue et avec les années. pas d’alcool et surtout établissement d’un esprit de groupe très fort. avait une culture générale européenne : elle parlait couramment le français. mais leur application en était très libérale. Le choix que j’avais fait de consacrer une partie de mes activités à la pratique sportive et plus particulièrement à la natation allait remplir positivement une partie de ma vie. elle connaissait les règles de la loi mosaïque. la Suisse ou la Hollande. sacrifice des loisirs afférents à notre âge. se servir des retombées de nos succès. Aussi cette période aura marqué de son empreinte toute ma vie. l’Afrique du Nord. pas de cigarettes. et du fait qu’elle ait suivi des cours de piano et de dessin. respect de certaines règles alimentaires. L’ouverture de la piscine fut un élément déterminant de la poursuite de notre carrière sportive avec le CNT. des dirigeants voulant. par l’éducation qu’elle avait reçue dans sa famille et à l’école religieuse catholique des sœurs de Sion. Je remportai les séries qualificatives et parvins ainsi à la finale. mais aussi certains pays d’Europe comme la Belgique. nous permirent de rassembler des éléments pour la réussite d’un succès sportif international : au-delà de la Tunisie. la France. L’arrivée de notre entraîneur. Entraînements biquotidiens. Pour obtenir ces résultats. ma mère et moi nous sommes éloignés de la religion. Sur le plan religieux. En 1933. il fallut faire de gros sacrifices. l’italien et l’arabe dialectal.Ma mère. qui regroupait les cinq. 72 .

Ma carrière sportive allait prendre une grande place dans ma vie. En water-polo. les photos de famille et autres papiers ont disparu en 1962 dans le déménagement vers la France où nous avons été contraints de nous installer après la situation créée en Tunisie quelques années après l’indépendance. nous nous classions seconds après les champions inamovibles depuis de nombreuses années : l’équipe des Sirènes-Tritons.meilleurs nageurs cadets de la spécialité. Notre travail. même. je remportai le titre. Ils créaient 73 . les souvenirs familiaux. En effet. Le fait d’avoir. où ma boulimie de lecture trouva un terrain favorable. Après une course relativement facile. et notre volonté nous permirent de monter en performances en natation. un travail stable. Cette rivalité devait prendre un tour homérique. Les relations amicales au sein du groupe sportif devinrent très fortes et se renforcèrent durant les années suivantes. C’est la seule médaille que j’ai retrouvée et que je possède. au sein d’une atmosphère particulièrement humaine. nous remportions de nombreux titres de champions de Tunisie dans les diverses spécialités et catégories. Schaffer. Pour certains d’entre nous. me donna un équilibre permettant de me développer sur le terrain des relations sociales et sur le plan culturel. mais également en water-polo. les dirigeants de la natation en Tunisie ne voyaient pas d’un bon œil l’arrivée au plus haut niveau d’une grande équipe composée essentiellement de jeunes Tunisiens juifs. intéressant. Après un an de travail. grâce aux entraînements sous la direction de M. elles se poursuivirent jusqu’à ce jour. en même temps. Toutes les médailles remportées au cours de ma carrière sportive et les coupures de journaux me concernant ainsi qu’Hubert.

les conditions d’arbitrages des matchs pour que les arbitres. d’antifascistes italiens. le fascisme italien instaura à son tour des lois antisémites. Plus tard. cela à la grande joie de la bourgeoisie juive italienne. Parfois. les Juifs italiens tombèrent de haut : eux aussi étaient mis au ban de la société italienne de Tunisie alors qu’ils avaient joué un rôle important pour le développement du fascisme en Tunisie. de syndicalistes CGT. les horreurs perpétrées par l’armée fasciste contre le peuple abyssin. avions et gaz. firent se soulever les consciences. À ces occasions. avec les organisations antifascistes. à plusieurs actions antifascistes. organisant des démonstrations de force du fascisme en Tunisie. de communistes. dont quelques Juifs italiens. avec l’entrée des troupes italiennes en Abyssinie. 74 . Cette année. fêtant les « victoires » grâce aux chars. je fis la connaissance de socialistes. et s’organisa à Tunis un mouvement antifasciste qui organisa des contremanifestations et s’ingénia à créer des équipes d’intervention pour empêcher la diffusion au cinéma Midi-Minuit des actualités italiennes « Luce » à la gloire des troupes italiennes. Je participai. De nombreux Italiens s’engagèrent pour le corps expéditionnaire. des bagarres éclataient à la suite des provocations italiennes. prennent fait et cause pour l’équipe française. Cette décision ouvrit les yeux à de nombreuses personnes . de parti pris. les réactions des Italiens de Tunisie prenant fait et cause pour l’Italie.

en été. la salle était réservée à un spectacle « oriental » : chants tunisiens et danse du « ventre » la vedette des vedettes était Habiba Messika. Je pense que c’est là qu’est né mon amour pour le cinéma. Je passais devant les cinémas pour voir les photos des films projetés et la fresque peinte posée à leur fronton composé d’images devant susciter le désir de voir le film : le Grand Nunez. Chevalier. Plus tard. La salle était comble. cinéma muet. le Variétés. et films pour enfants. cacahuètes. le Palace. faisait cinéma et musique -. glibettes et autres accompagnaient le spectacle. avenue de Carthage. rue Saint-Charles. Mes parents. qui enchantait tous les publics.IX Déjà. les comiques avec Fatty. Le Palmarium. essentiellement composée de Juifs qui venaient passer là l’après-midi du shabbat. Le samedi après-midi. Diavolo. 75 . avenue de Carthage. le Régent dans l’ancien immeuble Colosio. sandwiches. Buck Jones. depuis mon enfance. À la sortie. à La Goulette. bien entendu. Boukha. Zorro. le Petit Nunez (ensuite Empire). nous amenaient au cinéma de plein air de La Goulette. Max Linder. ils m’autorisèrent à aller au cinéma sous contrôle du film qui était projeté. j’avais été ébloui par le spectacle des ombres chinoises que mes oncles faisaient projeter en été dans la « bancha » de mon grand-père. Quelques noms de films de l’époque : la série des westerns Tom Mix. le sol était jonché de détritus de toutes sortes. qui devint par la suite l’immeuble du Colisée avec un cinéma du même nom. Joséphine Baker – venaient se produire.

Avec le parlant et chantant.. J’eus la chance d’avoir été remarqué par un libraire de la rue d’Alger – Lévy – qui me voyait 76 . Vidor. de 16 h 30 à 18 heures. je vis le premier Le Chanteur de jazz. le cinéma américain dominait sur les écrans. J’avais en plus les moyens de m’offrir un sandwich tunisien et autre friandise. les salles furent contraintes de se moderniser et de changer de nom : l’Abc. Cette période de ma vie a été marquée par la natation et le cinéma. Très vite. et Pagnol avec sa trilogie. Par la suite. Avec cette somme. nourrirent notre culture cinématographique. le Colisée. Comme aujourd’hui. je m’offrais deux séances : la première matinée de 14 à 16 heures. Cukor. le Capitole. La lecture était également pour moi le moyen de combler tous les manques que j’avais du fait d’avoir été obligé de rentrer très vite dans la vie active. avec l’arrivée du cinéma sonore. Le cinéma allemand. puis parlant. Huston. etc. Les cinémas le Mondial et le Royal se spécialisaient dans les films américains série A ou série B : Capra. Pabst. le Mondial. Le nazisme les fit fuir pour le plus grand bonheur de Hollywood. le dimanche. la deuxième matinée. Mes parents me donnaient chaque semaine un billet de cinq francs. était un cinéma d’avantgarde avec les Lang. qui réalisèrent des films qui marquèrent le cinéma. les salles s’équipèrent pour présenter les films sonores. puis parlant. etc.J’ai mis longtemps à apprécier la musique dite « arabe ». le cinéma était pour moi la récompense suprême. Le cinéma français prit une place importante avec le théâtre filmé : Berstein. avant Hitler. Ford. dans une autre salle. En revanche. les nouveaux le Royal. Ce film bouleversa et révolutionna le monde du cinéma.

et d’une façon remarquable. Une autre de nos occupations était l’organisation de surprise-parties – ou « boum ». ce qui m’a donné le goût de la musique. Mon ami Édouard Naim. était mon complice pour assister à ces concerts. je l’ai déjà dit. C’est ainsi que je manquais rarement un concert soit au théâtre. Quelles filles ? Quels copains ? Nous étions concurrencés en particulier par une 77 .stationner de longs moments dans son magasin compulsant les livres sans jamais rien acheter ! Un jour. j’allais régulièrement au théâtre municipal écouter et voir les opéras et les opérettes. soit à la cathédrale de Tunis. Il fallait toute une stratégie pour organiser ces bals : choix du lieu. je lui disais que mes moyens financiers ne me permettaient pas d’acheter des livres. phono. orchestre. des musiciens. etc. d’oreille. mais aussi du but que nous voulions atteindre. que je n’ai jamais abandonné tant que j’étais en Tunisie. il me demanda si j’avais un problème. Mis en confiance par sa façon de me parler. au piano. Cela dépendait de nos moyens. Ce libraire. Dans mon enfance. nom que nous avions adopté au moment où nous avions commencé à faire de la nage sportive non officielle et que nous avons gardé pour notre bande. Notre bande s’appelait « La Mouette ». qui jouait. me permit d’enrichir ma vie et de lire les œuvres qui ont marqué le début du siècle. Il partit d’un grand éclat de rire et me dit qu’il me faisait confiance et qu’il m’ouvrait un crédit qui me permettrait d’acheter un livre par mois à régler par mensualités à la mesure de mes moyens. car il lui semblait que j’avais un plaisir à voir et parcourir les nouveaux livres et ne comprenait pas que je reparte les mains vides.

mais rarement des liens sérieux. les groupes de même milieu religieux. élève au lycée Armand-Fallières. Les relations avec les filles étaient encore plus difficiles. Françaises ou Italiennes. c’était impossible. de parents alsaciens. Avec elle. Pour les Européennes. Cela dépendait du niveau de culture des familles.bande plus âgée et possédant plus de moyens. à Paris. place de La Madeleine. fille d’un personnage important du barreau de Tunis. Son père était administrateur du quotidien numéro un de Tunis. se regroupaient. les choses étaient plus simples. Nous nous sommes reconnus et nous sommes parlés : elle était femme d’ambassadeur d’Italie… ! Madeleine. a été ma copine et nos rencontres quotidiennes se faisaient très librement. Andrée. bien des années plus tard. Je l’ai rencontrée. La Dépêche tunisienne. mon premier baiser : une très jolie blonde avec de beaux yeux verts. La majorité des jeunes filles juives étaient intouchables hors la présence d’un frère ou d’une sœur. à quelques exceptions près. ne se nouaient entre ces différents groupes. on ne se cachait pas. Nos lèvres se sont effleurées dans le couloir obscur de l’entrée de son immeuble. social. à Tunis. Pour les musulmanes. un club du Cap Bon avait une section féminine qui venait participer aux compétitions. Mon premier flirt. Elles étaient totalement retirées du monde et jamais nos amis musulmans participant à nos « boums » n’amenaient une sœur ou une copine. Nos regards se sont croisés. élève de l’école des sœurs de Sion. À la piscine. obtenait de bons résultats et beaucoup 78 . rue de Hollande. ou de même origine. À cette période de ma vie – et par la suite ce sentiment s’est renforcé –. contrairement aux habitudes. l’une d’elles. Cette bande avait pris le nom de Mickey et la rivalité a duré longtemps.

Nos copines tunisiennes étaient également attirées par les jeunes gens blonds aux yeux clairs. Un jour. on se chercha du regard et chacun de nous se sépara de son groupe pour s’isoler et pouvoir se parler. mais seulement dans un certain milieu. Malheureusement pour elles. et ce n’était que des flirts.d’entre nous essayaient d’attirer son attention. À la fin de la compétition. la surveillance à laquelle elles étaient soumises ne leur donnait aucune chance de rencontres. Je cite ces quelques histoires pour montrer que les relations avec les filles étaient possibles. Il faut reconnaître que nous étions particulièrement attirés par les blondes aux yeux clairs. nos regards se croisèrent. 79 . qu’elles-mêmes peut-être ne souhaitaient pas.

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en crawl et dos. Le jour où il s’attaquait à ce record. Son frère Gilbert remporta lui aussi le titre de champion de France. une des premières de France.X Les années 1934. avec invitation à participer à une réunion à la piscine du Cercle des Nageurs de Marseille. 1935. 1935 fut l’année de notre arrivée au sommet en Tunisie et en Afrique du Nord. la piscine était comble pour assister à « l’exploit » : moins de une minute six secondes (le record du monde en 1936 fut J. devint le meilleur nageur de dos. Première étape obligée : Marseille. 1936. qui était la vedette de notre équipe. Mon frère Hubert a été recordman de Tunisie du 100 mètres crawl. le plus 81 . 1942 furent pour notre club. Weissmuller – Tarzan – : 57 secondes). et parmi les dix meilleures d’Europe. Cette année marqua notre première participation aux championnats de France de natation à Bordeaux. Il devait remporter par la suite les titres de champion de France et international de la spécialité. Ce fut un crescendo pour nous tous. catégorie cadet. Zizi Taieb. 1938. le CNT. 1937. le public enthousiaste remit un cadeau à mon frère. 1939. Les résultats en natation et water-polo nous classaient comme la première équipe d’Afrique du Nord. L’année 1934 fut celle de notre consécration en Tunisie. des années de gloire sportive. À la suite de la course. Vingt nageurs et joueurs du club effectuèrent le voyage.

Chez nous. Pour 82 . Là. La piscine. Je fus éliminé en série du 200 mètres brasse. des chercheurs nous demandèrent d’accepter de faire des tests physiologiques visant à comparer nageurs et athlètes (terriens !). Jacques Cartonnet. au PlessisRobinson. Zizi Taieb et Gilbert Naim montraient le bout de leur nez. ce rassemblement au même endroit nous offrit des rencontres intéressantes. Alfred Nakache.ancien et le plus réputé des clubs de la ville. Les résultats démontrèrent que les nageurs possédaient une meilleure capacité thoracique et un meilleur rythme cardiaque. Nos résultats sportifs dans les diverses spécialités furent moyens. cette rencontre était pour nous une découverte de la vie avec les obligations du « voyageur ». En relais 4 x 100. d’autant qu’au même moment se déroulaient dans cette ville les championnats de France d’athlétisme . Découverte de Marseille et entraînement intensif avant de prendre la route pour Bordeaux. nos yeux habitués aux synagogues de Tunis furent étonnés de voir une synagogue ressemblant autant à une église ! Notre premier contact avec les nageurs venant de toutes les régions de France fut pour nous une grande découverte. nous arrivâmes en finale. Faye. Hormis l’aspect sportif. est une véritable merveille dont je garde encore le souvenir. découverte. je retrouvai un des acteurs marseillais dans des circonstances particulières sur lesquelles je reviendrai. ville cossue marquée par l’histoire. Nous lui avons rendu visite dans la grande synagogue. nichée au-dessus d’une calanque. Les vedettes de l’époque s’appelaient Jean Taris. Profitant de ces sportifs issus de deux disciplines. En 1983. Nous avions appris que le Grand Rabin de cette ville était originaire de Tunis.

l’entraîneur et les dirigeants organisèrent un voyage à Bône. fut pour certains d’entre nous la découverte d’un autre mode de vie. ce qu’aucun d’entre nous n’avait jamais fait. En définitive. en Algérie. beaucoup de souvenirs et le désir de reprendre le collier sportif avec plus de force pour repartir vers de nouveaux voyages. Ce fut pour nous un moyen supplémentaire pour resserrer les liens qui nous unissaient déjà. pour aussi longtemps. la faim prit le dessus. nous dormions sur le pont et devions prévoir nos repas. et les victuailles manquèrent. Notre retour à Tunis. gâteaux au beurre. la reprise de notre travail. certains furent malades. les cars n’étaient pas ce qu’ils sont aujourd’hui et nos moyens financiers ne nous permettaient pas de louer un car moderne. La nourriture fut un problème. nous devions traverser la Tunisie d’est en ouest.certains de nos nageurs. c’était la première fois qu’ils sortaient totalement de leur milieu. pour des raisons économiques. Le premier repas était pris sur le bateau . Le mal de mer agissant. Pour traverser la Khroumirie. À cette époque. nombreux étaient Juifs pratiquants et refusèrent de manger. Parmi nous. mais nous gardâmes. Notre entraîneur hongrois s’était chargé de la nourriture : charcuterie. En raison des performances que nous réalisions et pour nous récompenser. pour l’alléger. en tant que sportif. dans la tête. il fallut descendre du car à plusieurs reprises. des études et des entraînements nous remit dans notre train-train habituel. Imaginez notre joie : faire un déplacement sportif ! Le voyage devait se faire en car et. pour rencontrer l’équipe locale. Ce premier voyage. pour rejoindre Bône. Bône est une ville charmante de bord de mer avec de très belles plages et une promenade rappelant notre avenue Jules83 . fromages.

qui exprima son antisémitisme. pour vanter la beauté de leur ville. Cette promenade s’appelait le Cours Bertagna et toutes les couches de la société s’y retrouvaient en se croisant et se recroisant (les Remblas ?). en France et en Europe. championne d’Europe de waterpolo. nous fûmes des figurants. Cela nous fit mesurer le chemin que nous avions à parcourir si nous voulions jouer un rôle dans la cour des grands en Afrique du Nord. notre entraîneur d’origine hongroise. La plaisanterie des Bonois. puisque des clubs européens souhaitaient venir en Tunisie. À l’issue du match. un grand bal était organisé sur la plage et notre statut de sportifs invités nous permit de rencontrer les faveurs de jeunes bonoises. la piscine se remplissait d’un public friand de natation du fait de la qualité de notre équipe et de nos invités. était de dire : « Le cimetière de Bône est tellement beau que de mourir il te donne envie. En waterpolo. le score fut de 24 points à 1 puis de 19 à 0. notre victoire déplut à une partie du public français. C’est ainsi que par Monsieur Schaffer. Notre retour de nuit fut un chahut permanent et le lendemain lundi nous reprîmes nos occupations professionnelles pour nous retrouver le soir à la piscine pour l’entraînement. Devant ces champions. » La rencontre sportive fut fructueuse : nous avions nettement dominé nos adversaires. 84 . accompagnée de ses nageurs réputés.Ferry. l’équipe nationale hongroise. Notre réputation commençait à avoir un écho. vint en Tunisie pour disputer des compétitions avec nous. À chacune de leur prestation. En water-polo.

mon éducation. À la même époque. un nageur soviétique. en troisième classe. Vive la jeunesse ! Ce voyage nous permit de rencontrer un homme de grande valeur sportive et morale. les lois racistes. dans la brasse papillon et. Pour nous rendre dans cette ville. Après la guerre. Boitchenko. L’avènement d’Hitler et du nazisme en Allemagne. banquettes en bois et huit par compartiment. plus tard. nous devions prendre le train. la presse… devaient permettre à la jeunesse de mieux appréhender la situation politique en Europe et ses répercussions en Tunisie. il détint des records. leur fuite vers l’Europe occidentale et. ouvrirent les yeux à de nombreux jeunes qui commencèrent à s’impliquer. la radio. remporter le statut de champion international. et qui allait. les événements internationaux. un tortillard. la chasse aux Juifs. avec succès.Quelques mois plus tard. il nous narra sa terrible histoire. surtout. les autres avaient une règle : écoute et tais-toi. Les Juifs tunisiens à part. l’arrivée de Juifs allemands en Tunisie. recordman d’Europe et du monde en brasse. Mes origines. mon milieu social. là aussi. qui devint champion de France. Heureusement. je veux parler d’Alfred Nakache. devint son rival dans la spécialité. notre entraîneur nous annonça que nous étions invités à nous produire à Constantine pour une rencontre contre l’équipe locale. 85 . mes amis… rien ne me portait à m’intéresser à la politique. il fut le seul à revenir en 1946. Il se lança ensuite. nous avons appris qu’Alfred et sa femme avaient été déportés par les nazis . l’élévation du niveau scolaire. quelques exceptions faisant partie de l’élite intellectuelle s’informaient . Lors de notre dernière rencontre.

D’un côté nous avions ces mouvements français. Mes yeux s’ouvraient sur la différence de vie qui 86 . la forte présence italienne en Tunisie. commençait à se dessiner un mouvement d’union des forces de gauche pour barrer la route aux groupes factieux. des Corses. c’est avec eux que je fus amené à approfondir le problème. les royalistes de l’Action française. la montée des forces de droite avec les Croix de feu. car ces mouvements avaient des pendants chez nous en liaison avec la grosse colonisation française. Je l’ai déjà dit. ne m’avait pas préparé à connaître. ce n’était pas fameux. J’avais connu en classe deux frères jumeaux. de l’autre les fascistes italiens. En France. Mon travail et le milieu sportif me faisaient côtoyer des jeunes et moins jeunes qui faisaient face à des problèmes que ma vie privilégiée. Pour notre part. les journaux français que je trouvais à la maison étaient Candide et Gringoire… pour ma formation idéologique. Ils me racontaient les propos du père sur les événements qui se déroulaient en France . dont le père était syndicaliste et membre du Parti socialiste.Comme je l’ai dit. En France. Des manifestations et des tracts antisémites furent diffusés. La guerre horrible contre le peuple abyssin et les bastonnades organisées par les fascistes italiens contre les antifascistes nous donnaient un aperçu de ce régime. nous faisait vivre le fascisme italien. dans ma jeunesse. nous ignorions la présence et l’existence d’un mouvement national tunisien souterrain du fait d’une répression très dure. les Jeunesses patriotes avait des répercussions en Tunisie. Des camarades de classe au lycée avaient été vus au cours de ces manifestations. absolument contrôlée par les organisations fascistes.

et les fêtes juives étaient fériées. 87 . ce qui fait en tout 47 heures par semaine. on pouvait avoir quelques jours de vacances pour un mariage. mardi. je travaillais de 8 h 30 à 12 heures puis de 14 heures à 19 heures. par exemple. jeudi. Le dimanche après-midi n’était pas chômé. Le fait d’appartenir à une vieille famille tunisienne dont les parents. une naissance. peut-être. c’était très courant. La semaine de travail se décomposait de la façon suivante : lundi. Nous étions une dizaine de salariés à temps plein. Le dimanche. Mon seul exemple illustre l’importance de l’évolution. des grèves se sont également déroulées en Tunisie pour la loi sur les conventions collectives. un esprit de supériorité : puisque nous étions de cette famille ! L’événement qui allait marquer mon évolution fut la création du Front populaire avec ses retombées en Tunisie.. de certains de mes proches cousins. Bien entendu. grands-parents et aïeux avaient toujours eu plus que de l’aisance nous avait donnés. mercredi. vendredi. Je pense n’avoir jamais été envieux par rapport aux gens qui étaient plus riches – dans ma famille. Avec le Front populaire. etc. Je travaillais dans une entreprise familiale qui s’appelait en Tunisie Établissements Gozland. la victoire aux législatives de 1936 avec toutes les conséquences que cela entraîna sur les plans des idées et des avancées sociales et économiques.existait entre mon salaire ou celui de mes collègues et celui. je travaillais de 9 heures à 12 h 30. Nos patrons étaient réguliers par rapport à leurs collègues du souk el Ouzar (souk des grossistes en textiles) où les horaires de travail n’existaient pas. Je gagnais 175 francs par mois. Le samedi : repos. J’étais employé comme administratif.

un groupe de copains. les maillots et survêtements étaient à notre charge et nous ne recevions aucune compensation. ma carrière sportive. Gaston Haggege. tout au moins le noyau dur. Nous étions. je pense. fut propulsées. À la même époque. Élie Haggege. Élie Hoze. socialisants. Raymond Taieb. Roger Boccara. notre club avait traversé diverses péripéties : nous nous étions appelés UST. Imaginez qu’en ces années-là. puis CASG. Edmond et Henry Bismuth. Gilbert et Édouard Naim. avant tout. plus quelques autres compagnons qui 88 . grâce à la qualité de notre entraîneur. à notre volonté d’obtenir des résultats et à la régularité de nos entraînements. Puis Maccabi. Émile Taieb. obtint avec le syndicat des employés (CGT) la signature d’une convention collective qui changea notre vie : 40 heures par semaine. fermeture les samedi et dimanche. qui était président du Syndicat patronal des grossistes en textiles. 15 jours de congés payés. et le frère aîné. Hubert et Georges Hayat.Mes patrons étaient. C’était du véritable amateurisme. Entre-temps. Max Tuil. qui par leur qualité devenaient un spectacle qui drainait un public de près de cent personnes. Fernand Laloum. Mon salaire passait de 175 francs à 225 francs ! Ce changement répercuté dans tout le pays et pour l’ensemble des salariés a été pour beaucoup de gens une amélioration qualitative de la vie et une prise de conscience du rôle que les travailleurs pouvaient jouer dans cette amélioration. et celle de l’ensemble du club. nous payions notre entrée à la piscine. et nous avons atteint notre plein épanouissement sous le nom de Cercle des Nageurs de Tunis. Il s’agissait de Zizi et Gilbert Taieb.

nous nous heurtâmes à l’équipe championne depuis de nombreuses années et que nous n’arrivions pas à battre. Dès 1933. En revanche. en water-polo. soient les juges de ces rencontres. venant de France. Maroc). 89 . J’eus alors la preuve de ce que je viens d’avancer. Une année. Cette situation renforçait notre volonté de nous améliorer pour gagner. nous exigeâmes que pour le tour final des arbitres neutres. Ce titre faisait de nous les représentants de la Tunisie pour disputer la phase finale du championnat d’Afrique du Nord (Constantinois. champions de Tunisie de water-polo. Alger. Les vainqueurs de ce tournoi participaient à la finale du championnat de France de water-polo.disparurent au fur et à mesure de nos entraînements. enfin. tandis que nous n’étions que de petits Juifs tunisiens. qui étaient de jeunes gens appartenant à des familles honorables de Français et d’Italiens. qui exigeaient beaucoup de temps et de sacrifices. Oran. nous remportâmes les uns et les autres quelques titres de champions de Tunisie. Nos efforts sportifs et l’arbitrage neutre firent qu’enfin nous atteignîmes notre but : nous étions. Je pense très sincèrement que les arbitres favorisaient nos adversaires.

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En Italie. médecins et gens ayant une certaine popularité. Étant connu pour mes activités sportives et pour mon antifascisme. qui s’alignait de plus en plus souvent avec Hitler. me semble-t-il. en 1938. Mussolini durcit plus encore son régime et en vint à promulguer lui aussi des règles antisémites en direction de ses nationaux d’origine juive. Un leader du Parti communiste italien. 91 . Pour accompagner Amendola. Nous. où une partie importante des Italiens étaient d’origine juive. Les Juifs étaient peu nombreux et depuis longtemps fondus dans la population. vint à Tunis dans le but de créer un journal de langue italienne pour combattre l’Unione. Les Juifs italiens furent les premiers sollicités. on créa des équipes composées de Juifs connus pour leur rang social ou leurs titres : avocats. ils se virent du jour au lendemain chassés de toutes les fonctions qu’ils occupaient dans les associations culturelles. Giorgio Amendola. En Tunisie.XI Le fascisme italien présent à Tunis et ses prises de position sur le plan national et international me faisaient prendre conscience des dangers de ce régime. quotidien fasciste. sportives ou de bienfaisance. Pour cela. à ma grande joie. nous regardions ces Juifs italiens avec ironie et compassion. la question juive ne se posait pratiquement pas. les antifascistes. on ressortit de cette visite avec une somme importante. D’ailleurs. et. je fis partie d’une équipe qui rencontra un riche commerçant juif italien. il fallait trouver des fonds.

Pour ma part. Le Front populaire en Espagne subissait depuis de longs mois une guerre civile affreuse où les franquistes se battaient avec l’aide de troupes maures. J’apportais une modeste contribution au journal L’Italiano di Tunisie en allant au local remplir les bandes pour l’expédition des journaux aux abonnés. j’étais monté au local pour faire des bandes. après mon travail. Angleterre. Après une courte discussion. États-Unis.L’Italiano di Tunisie parut et commença à pénétrer dans les divers milieux italiens. Une fin d’après-midi. Un des responsables. je rencontrai un copain et nous commencions à bavarder quand tout à coup une centaine d’élèves marins du bateau-école italien l’Amerigo Vespucci. L’administration française voyait d’un bon œil la naissance de ce journal. évoquait dans ses discours le retour de la Corse et de la Tunisie dans le giron italien. Il me dit qu’il ne pouvait me donner des bandes à faire. De tous les pays – France. qui 92 . avec notre équipe de natation et water-polo. communistes. nous devions participer à Barcelone aux Jeux olympiques démocratiques qui devaient contrebalancer les jeux de Berlin qui se déroulaient pour glorifier le nazisme. d’armements et d’avions fournis par Hitler et Mussolini. à cette époque. Mussolini. Allemagne. je descendis du local . Quelques jeunes Tunisiens. qui avait atteint un bon niveau. refusa de répondre aux invitations de clubs italiens. Micelli. car il manquait de matériel. partirent en Espagne rejoindre ces brigades. se trouvait là. Notre équipe. Là. des athlètes et des gymnastes. celui-ci avait deux sorties : une sur l’impasse Saint-Jean et l’autre sur l’avenue de Paris. Italie – s’étaient levés des hommes et des femmes antifascistes qui créèrent les Brigades internationales. La guerre civile empêcha le déroulement des jeux de Barcelone.

Pétain et autres d’assassiner le peuple espagnol. revêtant une solennité et une importance que nous ne soupçonnions pas. Bien entendu. Mussolini. me rapprochèrent des communistes. qui permit à Franco. de plus. Le poids du mode de vie méditerranéen était général. 93 . Les 19 ans de l’époque. bousculèrent tout le monde.mouillait au port de Tunis. une grève générale fut déclenchée et l’enterrement de notre ami mobilisa toutes les forces antifascistes. Le milieu familial et social pesait sur notre vie. Mais le plus grave : Micelli fut abattu par ces fascistes ! Le lendemain. Tous ces événements me firent comprendre que l’on ne pouvait pas rester en dehors et spectateurs. Nos nageurs remportèrent de nombreux titres nord-africains et l’équipe de water-polo décrocha enfin le premier titre. Cette année a été la plus belle de notre carrière sportive. très inégale selon les familles. en Tunisie. pénétrèrent dans les escaliers du local de L’Italiano di Tunisie où ils démolirent tout. En 1936. Le public de cette ville ne nous aimait pas beaucoup du fait de nos origines. j’avais 19 ans. les championnats de France de natation se déroulaient à Paris. cela dépendait de l’évolution. ces lourdeurs n’étaient pas les mêmes pour tous . Hitler. Après notre visite obligatoire à Marseille. c’était une double victoire. n’étaient nullement comparables aux 19 ans d’aujourd’hui. sans toutefois prendre d’engagement. En juillet. Pour nous. ôtant leur suprématie aux équipes algéroises. La guerre d’Espagne et la façon dont les pays dits démocratiques appliquèrent la non-intervention.

un soir. Gilbert Naim se qualifia pour la finale du 100 m crawl et. Django. mais surtout écouté. grande cerise sur le gâteau. cet événement qui voyait naître des forces politiques qui pourraient s’opposer à la montée de forces obscurantistes. nous nous sommes rendus dans une boîte de nuit de la rue Delambre. si bien qu’en fin de compte. Le sérieux de notre travail pendant des années allait recevoir sa récompense : Gilbert Taieb remporta le titre de champion de France au 100 mètres brasse et au 100 mètres crawl catégorie « cadet ». Grapely. Feret. sur divers terrains. 94 . Paris. Un événement particulier est resté dans ma mémoire : j’adorais le jazz et. était en pleine ébullition. Le relais de Gilbert Naim contre le champion de France Jean Taris fut déterminant. Mais nous étions des spectateurs lointains. en cette fin de juillet. Notre équipe comptait maintenant treize champions de France. notre équipe de relais 10 x 100 mètres enleva à la surprise générale ce titre tant envié. avec quelques copains. Le lendemain soir.nous prîmes le PLM (train Paris-Lyon-Marseille) en troisième classe. Rien à voir avec les suivants. Il s’agissait du Jimmy’ s. J’ai dansé. Paris vivait un moment historique et beaucoup d’entre nous étaient pour ce que représentait. J’ai gardé un grand souvenir de cette période et de notre défoulement après ces succès. à la porte des Lilas. Gilbert remportant la course d’une courte main. Feret fit attention à moi et engagea la conversation. l’orchestre « le Hot Club » de France avec Panassie. j’y retournai seul et pris une place proche de l’orchestre. Son frère Zizi Taieb enleva le titre de champion du 100 mètres dos. banquettes en bois ! Notre arrivée à Paris tombait en pleine effervescence due à la victoire du Front populaire. à Montparnasse. d’autant que notre objectif premier était le Championnat de France de natation qui se déroulait à la piscine des Tourelles. Un monde fou.

j’étais encore là. Les fascistes italiens de Tunis relèvent la tête et se manifestent de plus en plus sur la revendication « Tunisia Nostra » et aussi « Corsica Nostra ». Une véritable fête nous attendait. supporters nombreux à notre arrivée au port.vers 5 heures du matin. Et le lendemain. reprise de nos diverses occupations. nos copains. il me dit avec un sourire : Georges. la 95 . Nous lisons avec plaisir toute la presse qui parle de nos succès durant cette campagne à Paris. content et fier de nos résultats. l’un de mes patrons. La guerre d’Espagne avec ses développements nous enthousiaste et nous inquiète. Les Italiens étaient à l’époque parmi les deux premières équipes de water-polo d’Europe avec les Hongrois. président du club. Les supporters italiens se servaient de ces rencontres pour tenter d’affirmer leur supériorité et. mais jaune. Retour triomphal à Tunis. à travers cela. L’entraînement reprend. Feret m’invita à les suivre dans un bistrot où ils retrouvaient d’autres musiciens pour faire un « bœuf ». nos amusements. et qu’à ma grande joie. vous vous êtes trop longtemps absenté pour le sport : vos collègues rouspètent. Nous retrouvons avec plaisir le milieu familial. Puis. Familles. J’eus également un sourire. me reçoit avec le sourire. Je reprends mon travail . Des équipes de natation italiennes se déplacèrent en Tunisie pour nous rencontrer. Les jours qui suivirent posèrent à nouveau le problème. amis. Les retombées des lois du Front populaire nous réjouissent. Voir et entendre ces musiciens se faire plaisir et tenter de se surpasser reste pour moi un grand moment de ma vie.

Ce mois d’août. pour arriver à la deuxième porte du Belvédère où se trouvait la piscine. en été. puis de se présenter à l’entraîneur qui indiquait le programme de l’entraînement. sous la houlette de notre entraîneur Henry Schaffer. un ou deux copains déjeunaient avec moi. Nous poursuivions d’une façon très sérieuse nos entraînements. plus centré sur le water-polo. Le temps de se déshabiller. L’entraînement durait une heure. à 19 heures. Notre entraîneur faisait 96 . je refaisais le même chemin qu’à midi. Dans la même journée. je sortais du travail à 12 heures. Quelquefois. l’année 1936. Je trouvais mon repas prêt à la maison. Le travail. Cette séance durait jusqu’à 21 h 30. nous allions à la piscine du Belvédère. l’avenue de France pour prendre le tramway n° 5 en marche à la hauteur de la cathédrale. Je reprenais le tramway. sur le plan sportif. face à la Résidence générale. nous avons sacrifié nos bains de mer et séances de plage ! Deux fois par jour. Le premier entraînement se déroulait vers 12 h 30. devait nous apporter de grandes satisfactions. Décidément. À 19 h 30 commençait le deuxième entraînement. fin de mon travail. reprenait à 15 heures. Et souvent les gradins de la piscine se transformaient en rings.supériorité du régime. Nous refaisions le même chemin pour être à 22 heures environ à la maison pour dîner et se coucher pour récupérer de cette double journée : travail et sport. Cela variait entre nageurs et poloïstes. je dévalais la rue de l’Église. grâce à qui nous obtenions de nombreux succès tant en natation qu’en water-polo. Pour moi. Un petit repos et reprise du chemin pour rejoindre mon travail au souk El Attarine.

sous le régime nazi. qui m’avaient déjà prévenu qu’il n’était pas envisageable que je quitte une troisième fois mon travail. Georges. ce travail fut payant. la deuxième équipe de ce même club. Jeux qui soulevèrent de nombreux problèmes du fait que les nazis utilisaient ces jeux dans un but politique. en m’embarquant j’avais sur moi une cinquantaine de francs pour mes frais de poche. au Palm Beach. Quatre équipes étaient qualifiées : les Enfants de Neptune de Tourcoing I. Tout était pris en charge par le club : hôtels. ce déplacement me posait personnellement un problème vis-à-vis de mes patrons. Ce tournoi devait se dérouler fin août à Cannes. le Cercle des Nageurs de Marseille et notre club : le Cercle des Nageurs de Tunis. Comme prévu. mais également au cours du séjour sur la Côte d’Azur. Si mes souvenirs sont bons. nous vous autorisons à partir. champions de France sortants. En définitive.quelquefois le contrôle pour vérifier que nous ne ressortions pas. mais en congé sans solde. des dirigeants et des supporters. Joie très forte. Malgré les démarches de l’entraîneur. ce qui nous qualifiait pour disputer le tournoi final d’où sortait le champion de France. transports. le niet était fort. Rien à faire. les Jeux olympiques. Puis. un de mes patrons me dit : Voilà. repas. Ce n’était pas lourd et mes parents ne pouvaient pas m’aider. trois jours avant le départ en direction de Marseille. Mais la participation à cette compétition – et vivre sur la Côte 97 . mais aussi tristesse. rien. car nous fûmes une fois de plus champions d’Afrique du Nord de water-polo. À la même époque se déroulaient à Berlin. car mon manque de salaire allait peser sur ma vie à Tunis.

accompagné de son épouse et de sa fille. nous allâmes nous mettre au vert à Menton. ils nous ont ridiculisés. nous rencontrâmes de nombreux Japonais qui n’arrêtaient pas de se plier en deux pour nous saluer. au restaurant. Arrivée à Marseille. La piscine était attenante au casino de Menton..d’Azur une dizaine de jours à l’époque – n’était pas à la portée de tout le monde. Une anecdote : les trainings que nous portions portaient en grosses lettres les initiales du club CNT. Nous nous retrouvions le matin tôt pour la préparation physique et la natation. Nous étions très fiers d’être opposés à des « olympiens ». mais aussi en signe de solidarité avec la République espagnole que Franco. alors que les jeux s’étaient mis au service des nazis ! En natation. En tant que sportif de 98 . aidé par les fascistes italiens et les nazis. Marseille. les clients du casino arrivaient. Nous n’étions pas habitués à ce genre de révérences. Le soir même. nous retrouvions nos voisins de l’hôtel à la piscine pour un triple match : Japon. mais en water-polo nous avons gagné. il s’agissait d’une clientèle de haut niveau social. Hôtel Bristol sur la Canebière. Tunis en natation et water-polo. À l’issue de cet entraînement. aussi les manifestants pensaient sur nous étions des représentants du syndicat espagnol portant le même sigle et nous étions fortement applaudis. En général. Juifs. Le lendemain. pour le petit déjeuner. Pour préparer dans les meilleures conditions le tournoi final du championnat de France au Palm Beach. surtout nous. Pendant notre séjour à Marseille. Un client était particulièrement assidu : il s’agissait du champion du monde de boxe poids moyen Marcel Thil. des manifestations importantes se déroulèrent à l’issue de la victoire du Front populaire. Les Japonais étaient de retour des Jeux olympiques de Berlin. voulait renverser par la guerre civile. endroit très à la mode à l’époque.

Or. Le travail était très dur physiquement. Il fit notre connaissance et nous annonça qu’il serait à Cannes pour être notre premier supporter. Cannes était une ville très snob et seule une certaine élite profitait des plages et du charme particulier de cette ville. 99 . Nous fûmes logés à l’hôtel Martinez. car ils n’avaient jamais vu la mer ! Nous qui vivions près de la mer nous étions abasourdis. sur la Croisette. Nous revenions le soir à la piscine. il est vrai. qui était mise totalement à notre disposition pour nous permettre de nous entraîner au water-polo. il appréciait notre entraînement. les « congés payés étaient là » aussi. en cette fin août. des chambres à deux avec vue intérieure. car affronter cet événement était énorme pour nos petites têtes de 18-20 ans vivant en Tunisie et disputant pour la première fois une finale de championnat de France ! Le moment de se rendre à Cannes était arrivé et le jour de notre première rencontre en demi-finale était proche. J’ai vu des gens entrer dans la mer habillés. sauf du petit déjeuner et des repas que nous prenions à l’extérieur pour des raisons financières.haut niveau. Nous avions. Cette séance durait deux heures. hôtel de très grand standing. conquête de 1936. à cette époque. nous ne comprenions pas que des hommes et des femmes adultes soient subjugués par la mer. Mais nous profitions de tous les services. Menton avait un caractère populaire avec. Nous étions plongés dans notre préparation et notre vie se résumait à hôtel-piscine-hôtel. une population plutôt modeste à laquelle s’ajoutaient en cette fin août 1936 les « congés payés ». mais également psychologiquement. En 1936.

Dans la presse. qui voyaient dans ces « congés payés » les responsables de la fuite de leur clientèle huppée.Cette image. et que la finale se jouerait entre les deux équipes sœurs. Il nous disait que notre jeunesse était notre atout majeur et que nous pouvions renverser tous les pronostics. Un spectateur nous suivait de près et nous encourageait : Marcel Thil. Le même son de cloche se répercutait dans la presse locale. les choses sérieuses devaient se dérouler le week-end suivant au Palm Beach de Cannes. Le vendredi. puis retour à l’hôtel pour un somme qui devait nous 100 . Une piscine olympique de plein air allait servir de lieu pour le tour final des championnats de France 1936 de water-polo. sur la côte. spectacles de haut niveau. restaurant. les Enfants de Neptune de Tourcoing 2. disant que nous étions des figurants « honorables » pour un événement de cette importance. L’Auto. Pour nous. Le monde a changé depuis et la démocratisation des vacances a multiplié la fréquentation de tous ces endroits qui étaient réservés à des privilégiés. un public nombreux assistait à notre entraînement. À la piscine de Menton. faisait pousser des cris d’indignation aux hôteliers restaurateurs. petite promenade sur la Croisette. était l’un des lieux de plaisir de la Côte d’Azur les plus recherchés. Cet établissement : casino. Elle précisait que face à nos adversaires. nous étions de retour à Cannes à l’hôtel Martinez. etc. nous n’avions pas nos chances. Après le dîner. ainsi que celle de groupes étendant sur la plage des draps pour installer leur déjeuner avec le litron. alors que l’équipe 1 de cette ville détenait le titre de champion de France depuis une décennie. ne donnait pas cher de notre peau. le quotidien sportif de l’époque. le saucisson et le pâté..

Cette situation a souvent été mon sort. Midi. un public select. à éliminer les dauphins des champions et de gagner le droit de jouer la finale contre les inamovibles champions de France. notre forme nous permettent de prendre le match en main. cauchemars ou féeries pour d’autres. au poste d’arrière. à tous les voyages.amener le lendemain après-midi à notre demi-finale. d’Afrique du Nord. Je n’en fais pas partie. J’ai été champion de Tunisie. Notre jeunesse. La piscine du Palm Beach est comble. par Gaston Haggiage. Nuit agitée avec insomnie pour certains. au cas où. J’assiste au match à côté de l’entraîneur pour l’aider à donner des instructions pendant le match. Nous sommes bien accueillis. de réussir. tout cela nous assure un succès d’estime et nous gonfle un peu plus. L’entraîneur nous réunit et donne la composition de l’équipe. le match s’emballe et notre vivacité. Je dois dire que je vivais intensément ces moments et que physiquement et mentalement je me devais d’être au niveau. puis direction Palm Beach. mais trop fréquemment dans le rôle de remplaçant. car le lendemain est le grand jour de notre vie : la FINALE du Championnat de France 101 . international pour les rencontres contre des équipes étrangères. Je participais à toutes les préparations. l’un des meilleurs mondiaux à ce poste. à toutes les compétitions. Dès le début. étant toujours barré. Je ne serai donc que le premier remplaçant. Nous ne fêtons pas cette victoire. C’est la meilleure. Revenons au premier match. repas frugal. à la surprise générale. Deux spectateurs connus du grand public viennent nous féliciter et nous encourager : Marcel Thil et Maurice Chevalier. notre bronzage tunisien et la plupart « beaux gosses ».

avec le droit.de water-polo. un sourire. Schaffer confirme la composition de l’équipe de la veille. À midi. grand silence. De temps en temps. Les garçons de café 102 . puis sieste. c’est le moment. déjeuner. Ça y est. réunion habituelle d’avant match. Un public nombreux est présent. La matinée se passe au jardin pour certains. Le matin. très coloré. et à 15 heures. Beaucoup sont en maillots de bain. des mots arabes pour essayer de rester dans un milieu familier. M. d’autres ont eu une permission d’une heure qu’ils mettent à profit pour rejoindre la Croisette et rechercher des lieux nocturnes où passer la nuit d’après match. femmes et hommes. Aucune chance pour les enfants de Tunis face à ces champions que sont les Enfants de Neptune de Tourcoing. que l’on soit vainqueurs ou vaincus. Il demande aux joueurs de jouer vite en nageant beaucoup pour se démarquer des adversaires. Là aussi. Dîner rapide et dodo immédiat : pour beaucoup la nuit est ou trop longue ou trop courte. une blague. de prendre le petit déjeuner au Martinez. direction Palm Beach. la presse ne donnait pas cher de notre peau : nous étions les victimes expiatoires arrivées à ce stade de la compétition presque par hasard. Nos sept joueurs ont le visage grave et entrent pour la présentation des équipes. Notre jeunesse n’a rien à perdre face à ces joueurs chevronnés et habitués à vaincre. Vestiaires. dernière réunion avec l’entraîneur et le président du club. chacun se replie sur lui-même et imagine des séquences de jeu. Il insiste sur le fait que cette rencontre nous oppose aux champions de France en titre et cela depuis quelques années. Au cours de cette réunion. on se regarde. Au vestiaire. ce jour-là.

Les équipes sont présentées. Derniers conseils de l’entraîneur avant la reprise et la partie se poursuit. Nous sautons de joie.servent des consommations. On aperçoit les danseurs qui ne s’occupent pas de notre match. Nous sommes pétrifiés. le score est toujours de 4 à 4. l’arbitre maintient sa décision. contrairement aux prévisions. Certains sont encore dans l’eau. grand joueur. l’orchestre Borah Minevitch joue son répertoire de musique uniquement sur harmonicas. mais c’est surtout notre jeunesse qui est remarquée : moyenne d’âge 20 ans ! La rencontre débute et. À la piscine règne une certaine ambiance. celui-ci marque le but qui leur permet de garder leur titre. Gilbert a feinté le goal avant de tirer. 103 . À ce moment de la partie. Sur une séquence de jeu. et les interventions de Marcel Thil et de Maurice Chevalier traitant l’arbitre de coquin. Rien n’y fait. De la salle de danse. celles d’une grande partie du public. Marcel Thil vient voir nos joueurs pour les encourager. La première mi-temps se termine sur un score de parité. avec nos protestations. Ils rendent coup pour coup et leur façon de jouer en nageant beaucoup déroute les Tourquennois. Gilbert Taieb. nous profitons d’un penalty. tire le penalty et marque. À une minute de la fin du temps réglementaire. Sur la remise en jeu du goal à un attaquant tourquennois esseulé. les petits de Tunis ne se font pas manger. Mais l’arbitre refuse le but. ce penalty signifie notre victoire avec le titre de CHAMPION DE FRANCE. les verres de champagne sont les plus nombreux. alléguant que contrairement au règlement de l’époque. Maurice Chevalier à côté de Marcel Thil s’échauffent et se déclarent supporters des Tunisois. L’apparition de nos joueurs bronzés par le soleil tunisien fait courir un « hum » dans le public.

hébétés. petits gâteaux et promesses de se revoir. champagne. Nous retournons à l’hôtel. Discours. Nous nous regroupons. prenons une douche et revêtons les vêtements coquets fournis dès Tunis par notre fournisseur et surtout par mon copain Ange Douieb. joueurs. Nous louons des patins. supporters. Les coupes de champagne défilent les unes après les autres. entraîneur. Nous rentrons au vestiaire et nous préparons pour nous rendre à l’invitation. ne comprenant rien à ce qui nous arrive. pour la plupart d’entre nous c’est la première fois. Certains émettent l’idée d’une conspiration dans le but de refuser à des joueurs tunisiens pour la plupart et juifs le titre suprême français. Nous sommes tous là. d’autres sont déjà sortis et pleurent sur leur espoir perdu. Nos larmes se rejoignent et nous rentrons la tête basse aux vestiaires sous les cris du public qui exprime son mécontentement. comprenant que nous ne sommes pas habitués à ce protocole. et Maurice Chevalier nous a pris sous sa coupe. dirigeants. Nous sommes très entourés. Nous envahissons la 104 . L’ambiance monte. Le champagne a laissé des traces quand nous nous dirigeons vers le skating – piste de patins à roulette. Il y a beaucoup de monde. d’autres sont pensifs et d’autres sont comme dans un cauchemar. L’entraîneur nous donne le feu vert pour nous amuser. joueurs. dirigeants. peu à peu le poids de la défaite et la pression que nous subissons depuis plus de quinze jours s’estompent. Le maire de Cannes vient vers nous pour nous inviter à un champagne d’honneur dans la grande salle du Palm Beach. Nous sommes enfin libres. et le champagne aidant. Un public nombreux accueille les deux équipes et applaudit vainqueurs et vaincus. et certains d’entre nous pleurent. Nous avions vraiment besoin de nous défouler.espérant un revirement de l’arbitre.

Comme nous ne sommes pas tombés de la dernière pluie. en rentrant à l’hôtel. un jour. Mireille et Tino Rossi. Zizi. des couples se forment entre ceux qui ont compris et les autres. Dans le feu des rencontres. Imaginez notre entrée ! 1 mètre 80 de moyenne. Très calmement. À la fin. je me lève pour aller aux W. toujours au courant des endroits « in ».C. bronzés et éméchés. un interrogatoire commence sur nos goûts en matière d’alcool et ils nous proposent de nous inviter. la piste se vide et les patineurs deviennent spectateurs : quinze jeunes sportifs. nous parle du Pâris. J’avoue que j’étais choqué. d’autres souhaitent se promener sur la Croisette. je mets les choses au point et lui demande fermement de rester à sa place. Peu à peu. accrochages dans l’espoir de tenir debout.piste et le cirque commence : chutes. beaux gosses en général. Modest me suit et n’hésite pas à me tester pour voir si j’accepterais de sortir avec lui. Nos fesses frottent le sol. Des jeunes filles viennent nous aider et à la fin un carrousel énorme se constitue. deviennent les rois de la piste. le concierge en me 105 . ils viennent à notre table . les autres veulent s’amuser en boîte. . C’est en arrivant là-bas que nous comprenons que cette boîte « in » est en réalité un endroit où se retrouvent les homos hommes et femmes. bronzés par deux mois de plage à Tunis ! Notre succès est immédiat et nous sommes d’emblée très entourés. Un numéro est annoncé : les duettistes Modest et Ferdy chantent gentiment les créations de Charles Trenet. Comme d’habitude on se retrouve par affinités. À un moment donné. puis de chercher une boîte sympa avec quelques attractions. nous dévions la conversation. Des groupes se forment : les uns veulent faire un gueuleton. j’ai omis de vous dire qu’avant ces matchs. Mon groupe décide de grignoter.

À diverses occasions. tournées en Belgique (Bruxelles. nos familles et une centaine de supporters nous accueillirent. Je participai à la plupart de ces déplacements. Tunis. Tourcoing. Le trajet – bateau et train – demandait beaucoup de temps.donnant la clef me remet un pli. en Hollande (Amsterdam) ou en Suisse (Genève. 106 . champion d’Afrique du Nord. Sur le plan sportif. nous fûmes applaudis et quelques youyous nous dirent que nous étions bien à la maison. joie de nous retrouver chez nous. mais. Le retour chez nous se fit. et nous nous transformions en une sorte de cirque : voyage la journée. Paris pour les championnats de France. Il faut préciser qu’à l’époque. malgré tout. À l’arrivée au port. dans la joie : joie de nos résultats sportifs. Oran. les voyages de ce niveau n’étaient pas à la portée de tout le monde. J’ouvre en m’interrogeant sur son contenu et pousse un cri : mon patron m’adressait un mandat carte qui me permettrait de m’amuser. À notre descente. surtout. Relizane (Algérie). Casablanca pour les championnats d’Afrique du Nord. Anvers). Lausanne). sport le soir. tournoi final du Championnat de France. Gand. les années se sont succédé en obéissant au même schéma : champion de Tunisie. Ce geste m’a beaucoup touché et a confirmé la dimension humaine que je louais chez eux.

pour obtenir la nationalité française. clientèle. la guerre d’Espagne. il baissa la tête. diversité des produits. mon appartenance syndicale à la C. Un exemple : un ami de longue date. le nazisme. contrairement à une minorité de Juifs tunisiens qui avaient demandé leur naturalisation française. ma vie sportive. Un de mes oncles.XII Entre ces intermèdes sportifs.G. Mon père était resté Tunisien. avec qui je sortais pour aller danser. etc. je le vis dans les rangs d’une manifestation des « jeunes patriotes ». je pus obtenir une formation importante en commerce du textile : fabrication. mes lectures. organisation fascisante et raciste. Professionnellement. avaient créé un journal dans les années 1920 : La Justice. versait de grosses subventions à ce journal. que je retrouvais en natation. banque. le fascisme. De même quant à l’antisémitisme de certains milieux français. et sans rien dire. Raphaël. Mon travail. mes amis communistes. La majorité des Juifs de Tunisie conservaient leur nationalité. commercialisation. mes relations. les événements politiques. qui 107 . m’amenèrent à me poser des questions. le Front populaire. Je l’interpellai. Cela me bouleversa et nos relations s’espacèrent. qui œuvrait pour que les Juifs tunisiens soient naturalisés.T. crédit. quitta la manifestation. les échos du mouvement nationaliste tunisien. Des activistes. la vie continuait. mes amis socialisants.

du côté paternel. Ni mon père ni aucun de mes oncles ne savaient écrire ou lire l’arabe. de voir ses deux enfants mobilisés dans l’éventualité d’un conflit ? L’évolution des Juifs vers la culture française était favorisée par les tenants du protectorat français sur la Tunisie. tout en restant pour la plupart Tunisiens. la langue maternelle – l’arabe – était rejetée et parfois. suivre les écoles françaises. Nous. grâce à leurs moyens financiers. la deuxième génération issue de ces milieux. entre les autochtones. Ma mère et toutes ses sœurs avaient suivi les cours de la congrégation des sœurs de Sion. refusait pour sa part de changer de nationalité – la crainte. aucune des sœurs n’avait été à l’école ni ne parlait le français. 108 . En revanche. le second médecin et le troisième architecte. Il faut reconnaître que les structures scolaires tunisiennes étaient inexistantes. le Caïd Eliaou. peut-être. nous nous plongions profondément dans la culture française et européenne. L’un était avocat. quand un membre de la famille ne parlait pas français. si les hommes avaient suivi les cours en français dans les écoles des frères. ils parlaient couramment l’arabe dialectal qui servait de langue véhiculaire en Tunisie. dont le frère Clément était devenu Français. Mon grand-père. il était écarté des relations familiales. Mon père. Trois de ses enfants avaient fait des études en France. Dans certaines familles. La famille de ma mère faisait partie de la grande bourgeoisie tunisienne. écrivait et parlait l’arabe. Le désir de s’orienter vers cette culture se retrouvait surtout dans les milieux de la petite bourgeoisie ou de la bourgeoisie qui pouvaient. En revanche.est allé jusqu’à proposer l’application de la loi Crémieux qui avait rendu Français tous les Juifs algériens. le français et l’italien.

nous étions assis. les colonialistes français et les fascistes italiens devenaient de plus en plus agressifs. 109 . En Tunisie. fut un grand choc et inquiéta beaucoup de démocrates. pour permettre aux enfants juifs de familles pratiquantes de suivre l’enseignement en français tout en conservant les traditions religieuses. ne connaissaient plus rien de la culture ancienne. Pour les Juifs tunisiens. ils avaient gardé les vêtements traditionnels et les coutumes . après l’indépendance. La mise en place de cet ensemble d’instruments parvint. cette situation créa. d’avocats. les enfants allaient dans les kouteb apprendre l’hébreu ainsi que la langue judéo-arabe qui était écrite et parlée – comme le yiddish en Europe centrale. d’architectes ou de fonctionnaires pour les Français. Il est certain que le niveau culturel était monté et que de nombreux jeunes Juifs tunisiens ou naturalisés français firent des carrières d’enseignants. des situations difficiles. sur le plan historique.Les Juifs qui habitaient hors des grandes villes étaient restés Tunisiens . L’Alliance Juive Universelle avait obtenu le droit d’installer des écoles pour filles et garçons à Tunis et dans d’autres villes de Tunisie. à dénationaliser la plus grande partie des Juifs tunisiens qui. entre deux chaises – situation très inconfortable. culturellement. tout en gardant leur nationalité. Par la suite. des Italiens et la non-intervention voulue par Léon Blum et les Anglais. de médecins. Ces écoles étaient essentiellement fréquentées par les enfants des familles des ghettos. La défaite de l’Espagne républicaine. causée par la conjonction des troupes nationalistes des Allemands. au fil des ans.

Notre vie de jeunes se poursuivait : mer et plage en été. bals. Nous étions inquiets de l’avenir. bien que les clignotants soient déjà au rouge. On vivait notre vie. théâtre. Mon patron. C’est ainsi qu’à notre antifasciste italien s’ajoutaient deux réfugiés espagnols. s’occupait de trouver du travail à ces réfugiés. Ces collègues nous racontaient les horreurs de la guerre civile. sans toutefois imaginer un seul instant le cataclysme qui allait s’abattre sur le monde. qui était président de la Ligue des Droits de l’Homme en Tunisie. concerts. 110 . cinéma toute l’année.L’arrivée à Bizerte d’une partie de la flotte républicaine espagnole ayant obtenu le droit d’asile nous permit de réaliser d’être solidaire par diverses actions.

mais craignaient l’irrédentisme des Italiens. à la suite de la liquidation de la république espagnole. heureusement pour nous. cette rencontre connut un grand succès : la piscine et ses gradins étaient 111 . Le mois d’août arriva et. une sorte de forteresse sur un point culminant. Pour illustrer cette volonté du fascisme. Année clé qui allait transformer notre vie durant six ans. les fascistes italiens en Tunisie devenaient de plus en plus présents et leurs revendications concernant la Corse et la Tunisie se faisaient de plus en plus pressantes. s’ils revendiquaient la Tunisie. sans commune mesure avec ce qui allait être découvert les années suivantes.XIII 1939. Munich. Les colons français étaient pris dans une contradiction : ils étaient favorables aux idées des fascistes. Le climat ne pouvait plus mauvais. comme prévu. la ville où les Italiens étaient le plus nombreux et possédaient de gros vignobles. mais. réservée à Mussolini pour son arrivée en Tunisie. Durant ces périodes. qui. aurait pour résultat le départ de tous les colons français. en 1938. Je ne sais quel dirigeant de la ligue tunisienne de natation eut l’idée d’inscrire au calendrier sportif en août 1939 une rencontre de natation et de water-polo Tunisie Italie. ceux-ci avaient fait construire à Grombalia. fut le signal majeur de la volonté d’Hitler de détruire la démocratie.

Nous voulions faire la démonstration que les lois antisémites prises en Italie seraient démenties au cours de la rencontre. Je dois préciser qu’à l’époque en Europe. notre volonté. le malheur allait s’abattre sur l’Europe. Un Italien était champion d’Europe de distance. les Italiens étaient la seconde équipe derrière les Hongrois. l’arrivée était très disputée entre moi et le champion italien.combles. nous nous dépassâmes tous et. Un seul match était prévu en water-polo entre les Italiens et l’équipe de Tunisie. puis le monde entier. la vérité éclata à l’annonce du résultat. Nous avions exigé en sous-main que l’équipe de Tunisie soit formée exclusivement de joueurs juifs. quelques Français et beaucoup de Juifs. Quelques jours plus tard. Délire sur une partie des gradins et rage sur l’autre. l’entraîneur avait organisé un handicap et je devais être l’un des lièvres. Schembri. notre valeur sportive en water-polo firent que ce jour-là. La première épreuve était un 400 mètres nage libre. avec différents slogans : « Le fascisme ne passera pas » et. de l’autre côté. Beaucoup d’Italiens. Pour équilibrer la course. Cassar. cela se termina par un pugilat général. nous remportâmes la victoire par 6 à 4. et c’était du délire. « Tunisia Nostra ». Pour le public en retard. cette rencontre avait pris une autre importance que le résultat sportif. 112 . la douleur. au bout d’une lutte acharnée. On m’octroya 66 mètres d’avance. Une partie du public pensait que je tenais tête au champion. Je rappelle que les meilleurs joueurs et nageurs étaient pour la plupart juifs. Rigopoulo. Pour nous. Malheureusement. Malheureusement. l’Afrique du Nord. Je pense que notre préparation psychique. Les autres étaient Fredj.

Une garde territoriale fut 113 . nous sentions venir le danger. contre nature. Les événements se précipitèrent : l’invasion de la Pologne. et le souhait de celles-ci était de diriger Hitler contre l’URSS. il apparut que nous devions nous présenter comme engagés volontaires et être versés dans des troupes composées d’étrangers. Pour beaucoup d’entre nous.Hitler. les déclarations de guerre de l’Angleterre et de la France. Ceux qui étaient Français répondaient à l’appel de mobilisation. pensions qu’il fallait participer à ce combat contre les forces obscurantistes. les mères voyaient partir leurs enfants alors que d’autres n’avaient pas cette obligation. qui avait apprécié que ce pacte. fît échec aux démocraties. Situation difficile. cela était inacceptable. En Tunisie. mais surtout la signature par la France et l’Angleterre des accords de Munich et la façon dont l’URSS fut mise à l’écart de ces discussions firent comprendre à une infime partie de la population française et aux Juifs que la guerre était toute proche. À cette période. Pour moi qui n’avais aucun engagement politique partisan. Mussolini. j’étais antifasciste. puis les Japonais allaient mettre le monde à feu et à sang. La mobilisation créa un malaise dans les milieux juifs. n’était pas obligée. L’irrédentisme italien sur la Corse. Le coup de tonnerre fut la signature du pacte germano-soviétique. Depuis la naissance de l’hitlérisme. Certains d’entre nous. la majorité. la Tunisie. Mon appréciation de cette situation était marquée par le lâchage des républicains espagnols par les « démocraties ». dans la même famille. Après renseignement auprès des autorités compétentes. Ce pacte fut une grosse surprise. l’URSS et tous les partis communistes se battaient contre le fascisme et l’hitlérisme. deux craintes existaient : « la cinquième colonne » et les « parachutistes ». Parfois. Les autres. Juifs tunisiens.

L’atmosphère en Tunisie était compliquée : la présence d’une colonie italienne plus importante que la française. J’ai d’ailleurs écouté le message de Pétain et celui de Londres de Gaulle. Des familles juives. bien que peu crédible sur le moment. et donc de mieux s’apprécier. Notre seule intervention. les prisonniers de guerre. Une formation rapide nous permit de connaître le maniement de fusils – de chasse ! – mitrailleurs. La débâcle en France et l’armistice virent l’arrivée à Tunis de nombreux réfugiés : André Gide. surtout des aviateurs. Celui de Pétain m’a fait peur en annonçant des perspectives peu rassurantes. Cela a été un lieu de rencontres très intéressant qui nous permit de mieux nous connaître. des officiers français qui refusaient la défaite. le mouvement national tunisien qui se renforçait et les tentatives de certains dirigeants 114 . particulièrement juifs. J’étais souvent accroché à la TSF. Max-Pol Fouché. apportait un peu d’espoir.créée. Les horaires étaient aménagés entre notre travail et notre présence dans cette garde. l’augmentation du coût de la vie… L’afflux de réfugiés français. l’arrêt des relations économiques avec la France. les Juifs inquiets de la victoire de l’Allemagne nazie… La démobilisation. Tunisiens. Amrouche. Je m’engageai dans ce corps. quand l’appel de De Gaulle. pour se protéger contre les dangers cités plus haut. ainsi que des rudiments de discipline et de protection. la raréfaction de produits habituellement importés. le mouvement national tunisien qui voyait sans déplaisir le colonisateur affaibli. fut de défendre la gendarmerie de Tunis contre une attaque de deux misérables avions italiens. qui pensaient s’abriter en Tunisie. acceptant Français. durant la drôle de guerre. les Maltais de nationalité britannique. Maltais.

le statut fut appliqué et ainsi. Le Résident général français en Tunisie. Lors d’une rencontre familiale. avocat. celui-ci refusa en disant qu’il n’acceptait pas de faire une différence quelconque entre ses enfants musulmans et juifs. numerus clausus pour les étudiants. Deux commissions d’armistice. Roger Nataf. Le coup de tonnerre fut. Ce statut avait décidé que des Juifs « méritants » pouvaient être discriminés et poursuivre leurs activités. fut à ce titre discriminé. Quelques officiers. Malgré ce refus. surtout des pilotes d’avion. agissait et appliquait les décisions de Vichy. Ayant proposé au Bey Moncef de cosigner le statut des Juifs. qui s’étaient réfugiés en Tunisie disparurent.imaginant que jouer la carte allemande ferait avancer leur mouvement – d’autres. ophtalmologue de renommée internationale pour ses recherches pour la lutte contre le trachome. les plus nombreux. inspiré par les lois nazies : interdiction d’être fonctionnaire. pour nous les Juifs français ou tunisiens. s’installèrent en Tunisie pour faire appliquer les accords de l’armistice. etc. du jour au lendemain. Mon cousin germain. nous avons su qu’ils avaient rejoint les Forces françaises libres du général de Gaulle. de jeunes élèves et étudiants virent leur vie bouleversée. l’une allemande et l’autre italienne. capitaine décoré de la Croix de guerre. l’amiral Esteva. Depuis 115 . Par la suite. préférant attendre… L’arrivée du Bey Moncef à la tête du pays allait permettre au mouvement national tunisien de prendre une nouvelle dimension du fait que le nouveau Prince était très proche du mouvement populaire national. médecin. l’application du statut des Juifs. des femmes. je ne pus m’empêcher de lui reprocher d’accepter cette situation. des hommes.

beaucoup d'entre nous reçurent des marques de solidarité d'une partie des Tunisiens et des Français. je sors pour annoncer la nouvelle que beaucoup ne connaissaient pas encore. Les victoires des nazis nous inquiètent. journal clandestin du Parti communiste tunisien. qui annonce la nouvelle et demande la mobilisation de toutes les forces démocratiques pour battre les nazis – y compris les forces anglaises et soviétiques. J’ai distribué ces quelques tracts autour de moi. nous étions beaucoup à penser que l’armée soviétique était très puissante et que l’histoire (notamment Napoléon) faisait de la Russie un gros morceau à avaler. à mon avis. 116 . À la suite de ce statut. Les troupes du général Rommel se rapprochent de l'Égypte. Quelques jours plus tard. Habillé en trente secondes. me fait sauter de joie et j’informe toute la maison de cette bonne nouvelle qui. je fais la grasse matinée en écoutant la radio quand tout à coup tombe la nouvelle : l’Allemagne a lancé une grande offensive sur un large front contre l’URSS. Cette nouvelle. d’autant que les Vichyssois règnent sur la politique en Tunisie. le dimanche 22 juin 1941. inattendue. Bien entendu. je trouve dans ma boîte quelques numéros de L’Avenir social. À l’époque. cette situation m'inquiète. Et qui est accueillie avec joie dans mon entourage. La Méditerranée passe presque totalement sous contrôle nazi. nous ne nous sommes plus adressé la parole. En tant que Juif et surtout antinazi. nous sommes beaucoup à suivre le développement de la guerre. alors que j’étais très lié à lui. peut faire basculer l’issue de la guerre.ce moment. Si mes souvenirs sont exacts.

devint C. Moscou et d’autres points stratégiques se trouvèrent menacés. Sur le plan sportif. notre communauté se scinda en deux groupes ceux qui disaient 117 . le génocide.T. et les colons français ainsi qu’une majorité des fonctionnaires soutenaient cette politique.. Pour nous. que le vent a tourné et que l’avenir s’annonce plus clair. En Tunisie. la grande nouvelle tombe : les Japonais attaquent Pearl Harbor et c’est l’entrée en guerre des ÉtatsUnis. il n’y avait pas de tradition de problèmes graves issus d’une guerre. la Méduse devenant notre associée. mais sans les retombées qu’avaient connues les Français en Métropole. La Tunisie vivait le régime instauré par Vichy. Le 7 décembre 1941.Malheureusement. Tout change. et nous pensons.T.A. quand nous connaîtrons les vérités sur les sacrifices. C’est ainsi que la C. notre cœur se remplira de douleur. on obligea les clubs à forte composante juive à fusionner avec d’autres clubs. à la suite de l’application du statut des Juifs. Les troupes de Rommel et des alliés faisaient des allers-retours selon les aléas des batailles. Nous vivions ces événements sans bien saisir que notre avenir se jouait. La guerre de 1914-1918 avait été pour les Tunisiens un moment difficile. l’espoir renaît.N. les troupes nazies prirent le dessus sur les troupes soviétiques et très vite Leningrad. Mais plus tard. les événements et les batailles qui se déroulaient en Tripolitaine nous faisaient passer de la joie à la plus grande inquiétude. En Tunisie. nous les petits stratèges.

dont nous faisions partie. À ce sujet. C’était un joueur de l’équipe. La ville. port de guerre. stupéfait. m’appela pour me dire que le président de la Joyeuse Union de Bizerte l’avait sollicité pour que j’aille préparer à Bizerte l’équipe qui devait jouer un match de barrage contre l’Association sportive française. et je vis l’horreur : des rats énormes. j’avais une chambre d’hôtel. En effet. J’étais là. avait été durement frappée en 1939-40. Précision : l’équipe de Bizerte était une équipe juive. club vichyste et pétainiste. je vis un panneau sur lequel était inscrit : CE CLUB EST INTERDIT AUX CHIENS ET AUX JUIFS. J’avais décidé d’aller déjeuner au Sport nautique bizertin. tu es là. Ce club possédait également un bassin de natation et de ce fait une équipe de natation et water-polo. Il me dit que le problème serait réglé.qu’il fallait s’effacer. puis ils m’invitèrent à prendre l’apéritif au restaurant du club. le soir même. J’accédais à la demande de mon patron et me voilà installé dans une chambre d’un immeuble bombardé. Je n’eus pas le temps de lui répondre. On se serra les mains. ne plus se montrer et attendre . J’allai immédiatement voir le président pour lui dire qu’il n’était pas question que je reste dans cette chambre. Au réveil. président du club. lorsqu’un bras se posa sur mon épaule et j’entendis une voix me dire : « Hayat. mon patron. j’entendis des bruits bizarres. Je refusai en leur montrant le 118 . que fais-tu ? ». bouche bée. club presque essentiellement composé d’officiers de la marine militaire et de propriétaires de bateaux de plaisance. et ceux. je me souviens qu’un jour. Arrivé devant le ponton du club. qui refusaient de se comporter de cette façon et poursuivre le plus possible notre vie antérieure. presque pétrifié. La première nuit. car nous avons été rejoints par trois autres joueurs. le sucre et le pain de mon petit déjeuner étaient écornés.

Cette enveloppe ouverte.S. Bizerte soit autorisée à s’entraîner deux fois par semaine dans votre bassin ». Mireille. dans ma tête un éclair. Je maintiens mon refus. Victoire. Je souhaite que la deuxième réponse fût la bonne. Je retrouvai mon travail et ma vie habituelle. je trouvai une feuille ronéotypée. Les dirigeants et nageurs de la JSB n’en revenaient pas : cette possibilité leur était interdite bien avant la guerre. je ne connais pas la réponse. ce qui était difficile à trouver à l’époque. L’un d’eux s’absenta et revint dix minutes plus tard avec l’accord. sa femme. je rentre si vous vous engagez à ce que l’équipe juive de la J. Robert. ils insistent . Max et Denise. À ma grande satisfaction. et je dis : « D’accord. le président me remit une enveloppe et une paire de chaussures. À sa lecture. la JSB remporta ses deux matchs et se qualifia pour la division supérieure. Après ce résultat. un autre ami. je découvris quelques concordances entre leurs analyses de la situation et les miennes. me remit un jour une enveloppe en me demandant de l’ouvrir chez moi. à l’issue des entraînements. journal du Parti communiste tunisien (parti dissous et vivant dans la clandestinité). une ancienne amie. me disent-ils. un titre : L’Avenir social. Mireille me proposa de distribuer un journal à un ami. que je fréquentais. me demandèrent un jour si je voulais aider financièrement des 119 .panneau : je suis interdit avec les chiens ! Éclats de rire : « Ce n’est pas pour toi ». À quoi attribuer cette décision : à ma personnalité ou à une forme de résistance à la politique raciste ? À ce jour. opéra de la même manière. Puis. Robert fit de même. Je découvris également le problème national tunisien.

prisonniers politiques en m’engageant à un versement mensuel. J’acceptai, puisque j’étais depuis longtemps antifasciste.

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XIV
En août 1942, notre équipe devenue le CAT est championne de Tunisie. Sur les dix joueurs composant l’équipe, nous sommes huit Juifs. Que faire pour représenter la Tunisie aux championnats d’Afrique du Nord à Casablanca ? Le prestige du titre de champion prime sur les lois racistes. Le commandant Trotabas, directeur des sports, approuve cette décision (tous les secteurs de la jeunesse sont sous contrôle militaire). Nous partons pour le Maroc en train, ce qui représente un long voyage. Pour couvrir les frais, nous faisons trois étapes : Constantine, Alger et Oujda, où nous devons jouer et nager. Arrivés à Constantine sur un tortillard, les locomotives marchant au bois et à l’alfa, ce qui ne permet pas d’avoir la puissance requise pour une vitesse normale, notre voyage vers Casa s’annonce long et difficile. Notre rencontre sportive doit se dérouler à la piscine de Sidi Mcid. La famille d’Alfred Nakache se met à notre disposition et s’étonne de notre présence dans une équipe représentative alors que les lois antisémites l’interdisent. Nous ne sommes pas Français, mais nous sommes les meilleurs du pays. Ils nous disent que, pour leur part, ils préfèrent se mettre à l’ombre. Je profite de ce séjour pour rendre visite à mes patrons de cette ville. Je suis bien reçu, mais ressens toujours l’incompréhension de notre présence en tant que Juifs ! Le soir, lors de la présentation des équipes avant les compétitions, a lieu le salut aux couleurs : les Constantinois
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font le salut olympique ; pour notre part, nous avons convenu de rester au garde-à-vous. Quelques murmures parmi les spectateurs. Tout se déroule pour le mieux et notre équipe remporte une majeure partie des rencontres et le match de water-polo. La réunion terminée, en route pour la gare et pour rejoindre Alger. Notre voyage se fait en troisième classe et nous sommes huit par compartiment. Vive la jeunesse ! Arrivés à Alger le matin, nous rejoignons l’hôtel, car après la réunion sportive, nous devons dormir sur place. Nous savons que notre présence dans l’équipe de Tunisie n’est pas appréciée dans certains milieux français à Tunis. Ce que nous allons apprendre à la piscine le soir même est que notre présence est inacceptable pour la population française d’Alger. Avant de parler de cette soirée à Alger, il faut que je raconte ce qui s’est passé dans le wagon-restaurant durant le trajet vers Alger. Le président de la délégation tunisienne était le directeur du service de la jeunesse et des sports : le commandant Trotabas. Étaient présents le président de la Ligue de natation de Tunis, le président du tribunal de Tunis, les nageurs non juifs : Rigopoulo, Schembri et Fredj Ben Messaoud, et quelques dirigeants juifs ou non. Le commandant Trotabas, à l’issue du repas, tint à faire remarquer notre présence comme quelque chose d’exceptionnel et ajouta : « Ah ! si tous les Juifs étaient comme vous ! » Il termina ses paroles et tout le monde, sans se consulter se leva et le laissa tout seul. Cette marque de solidarité nous alla droit au cœur. Le soir, quand nous arrivâmes à la piscine d’Alger, à notre entrée, la majorité du public français hurla : À BAS LES JUIFS ! DEHORS LES JUIFS ! Les épreuves de natation se déroulèrent presque normalement. Mais pour le water-polo, dès que notre
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équipe, nettement plus forte, marqua le premier but, les cris redoublèrent. Au deuxième but, le public se mit à jeter sur nous des bouteilles de soda. Je me souviens de la phrase de notre capitaine : « Les copains, laissons tomber, perdons le match. » Voilà l’ambiance à Alger en août 1942. Le lendemain, nous prenons le train en direction du Maroc et de Casablanca, où se joue le tour final des championnats d’Afrique du Nord. C’est notre deuxième séjour dans cette ville. Notre précédent voyage date de 1936. L’accueil est mitigé : les Français, du fait des lois de Vichy, nous tolèrent. Les Juifs marocains et les autres – espagnols, français – souhaiteraient que l’on ne se montre pas trop en cette période. En définitive, les choses se passent très bien. Notre séjour devient agréable, on nous fait la fête, on nous invite dans les familles et à des réceptions officielles. La piscine de Casablanca se trouve en bord de mer. Elle mesure 50 mètres de long, donc olympique, sur 25 mètres de large. Elle est en plein air et son originalité tient au fait que c’est le jeu de la marée de l’Atlantique qui permet le remplissage de la piscine. Et l’eau de mer permet aux nageurs de réaliser de meilleures performances. Les résultats sportifs sont mitigés et nous ne remportons pas le titre de champions de water-polo. Il valait mieux ; je ne sais quelle aurait été la situation si une équipe à 80 % juive avait joué la finale du championnat de France en 1942 ! Le retour vers Tunis se fait dans les mêmes conditions : 72 heures de train. Ouf ! Ouf ! On retrouve la gare de Tunis, les familles et les amis ; très peu d’officiels ! Notre retour, la reprise avec la vie quotidienne dans les circonstances politiques de l’époque, le va-et-vient des troupes
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je poursuivais mon bout de chemin chez mes patrons. Pour ma part. car ma tante Émilie qui vivait à Paris était venue se réfugier à Tunis. La famille proposa à mes parents de l’héberger en couvrant les frais que cela occasionnerait. ma tante impotente avait besoin d’aide. Chez mes parents. cela nous rapprocha encore plus. et particulièrement dans la zone occupée. Les échos que nous avions sur la vie des Juifs en France. Au contraire. mais à un niveau bien inférieur à celui subi en France. Cette cohabitation ne nous posait aucun problème. ayant toujours été très proches et sachant nous arranger afin de ne peser ni sur l’un ni sur l’autre. nous vivions avec un espace réduit. Par décision familiale. ainsi que la connaissance des arcanes du métier.de Rommel en Libye face aux troupes de Montgomery… nous donnaient du chaud et du froid selon l’avancée des uns et le recul des autres. Nous connaissions les restrictions alimentaires et autres. où ses ressources furent coupées. Hubert avait obtenu une promotion en changeant d’établissement bancaire : il était devenu chef de service à la Banque Nationale de crédit industriel. Elle occupa une partie du living-room et mon frère et moi nous retrouvâmes dans la même chambre. où le commerce du textile m’intéressait. ne nous laissaient pas imaginer le drame qui allait se nouer en Europe pour aboutir au génocide. à la Shoah ! 124 . Ses pensions parvinrent à Tunis jusqu’à l’occupation.

nous avions prévu d’aller à l’hippodrome de Kassar Said. les événements vont se précipiter. je vais voir les amis joie. Je vais discrètement au guichet des enjeux et reviens pour voir la course. incrédulité. Je lève les yeux et vois. car. malheureusement. alors que je me rase avant de prendre ma douche. au fond de notre cœur. La nouvelle s’est répandue et les réactions sont diverses. Comme tous les dimanches. D’autant que j’avais fait un rêve sur les courses : le cheval Rêve-d’argent. c’est des Allemands. en sortant.XV Mais voilà. On entend des moteurs d’avion et. Le dimanche 8 novembre 1942. nullement favori. espoir. va arriver. dans le ciel. très gros : 555 francs de l’époque ! Ma joie ne dure qu’un instant. Arrivé au champ de courses. car j’ai joué cinq francs – c’est beaucoup pour ma petite bourse. Silence complet sur mon rêve. un ami me dit : « Les paras. mais aucun de nous ne pense au pire qui. remportait la course. Habillé très vite. contenue : car les vichyssois sont nombreux. Mes parents accourent et je leur annonce la nouvelle : stupéfaction. première constatation : la course de steeple chase réservée aux militaires est annulée. Je saute de joie quand Rêve-d’argent gagne. Surprise de mes amis sur mon enjeu. Je me précipite pour toucher mes gains qui sont gros. » 125 . nous nous disons les alliés arrivent. quelques avions et des paras qui sautent. La course se déroule. je branche la radio et l’information tombe : les troupes américaines et anglaises ont débarqué au Maroc et en Algérie ! Je pousse un cri. mon cœur bat fort.

La joie de mon gain n’a plus d'importance : demain. Les courses se poursuivent. nous oublions tout. met son exemplaire dans une serviette et emporte le contenu du coffre. des lingots d’or. Je prends la route vers le Souk El Attarine en passant devant le consulat des États-Unis et vois des uniformes qui enlèvent le drapeau américain et le remplacent par le drapeau à croix gammée. d'où il sort de l’argent. Mon patron me demande d’aller prendre mon petit déjeuner et de revenir à l’heure habituelle. Monsieur.. six mois de cauchemar suivirent. La peur monte. président de la LICRA et antifasciste. » – le nom me revient. mais pas encore compréhension de ce qui allait advenir. tôt. son entrée dans la clandestinité était le seul moyen de ne pas tomber entre les mains de la Gestapo. Le lendemain. mais avec nos amis nous décidons de reprendre le chemin de Tunis pour essayer d’en savoir plus. sous sa dictée. des actions. c’est un intellectuel tunisien musulman. des titres. des bijoux. Le patron ouvre le coffre-fort. aucune nouvelle de mon patron. je reçois un coup de fil de mon patron me demandant de venir travailler à sept heures du matin. devient essentiel. J’arrive au travail et mon patron est accompagné d’un homme âgé. pour nous. Les troupes allemandes et italiennes débarquèrent en Tunisie.. et me dit : « Georges. Il me demande. Les troupes françaises stationnées en Tunisie avaient reçu l’ordre de se retirer pour s’établir en avant de la frontière 126 .Consternation. Président de la Ligue des Droits de l’Homme en Tunisie. Il me présente : « Georges. À dater de ce 8 novembre. Des sacs sont là . le monsieur signe le document. d’inscrire tous ces biens. D’autant qu’il était marié à une américaine. » Pendant six mois d’occupation nazie.

où ils s’attribuaient la priorité. de réquisitionner les Juifs nés 127 . Le plus souvent. nous avions décidé de ne pas bouger de notre lit. Nous ouvrions la porte de notre logement pour les voisins qui se réfugiaient dans l’immeuble. La population commençait à ressentir les difficultés dues au manque de produits nécessaires à la vie quotidienne. Nous habitions un immeuble fait de pierres de taille et qui semblait très solide. Ma mère. qui se retrouvaient à chaque alerte à l’entrée de l’immeuble. nous disait : « C’est les alliés. Le général von Arnheim. lorsqu’elle entendait les sirènes. » Ces bombardements firent de nombreuses victimes civiles dans toutes les couches de la société. marchés d’approvisionnement. Pour notre part. Des familles entières disparurent. chef des troupes allemandes en Tunisie. résident général de France en Tunisie. boulangeries. À ces problèmes mineurs s’ajoutaient les premiers raids aériens des alliés. Les soldats allemands et italiens étaient partout et s’imposaient dans tous les secteurs de la vie : magasins. les sirènes avec leur ululement nous faisaient sauter du lit et nous nous réfugions dans des caves d’immeubles préparées à cet effet. Sa réputation en avait d’ailleurs fait l’un des refuges préférés d’un certain nombre de voisins. Les restrictions alimentaires s’accrurent. c’est la musique de la liberté. ces raids avaient lieu de nuit . L’implantation des forces de l’Axe devenait de plus en plus visible.algéro-tunisienne et tenter de stopper les troupes de l’Axe en attendant l’arrivée des forces anglo-américaines. puisque notre logement se trouvait au rez-de-chaussée. décida avec l’accord de l’amiral Esteva.

puisque les Juifs tunisiens furent soumis au travail obligatoire. ». Son refus n’eut aucun effet. sous peine d’amendes. où les troupes de Rommel et de Montgomery faisaient quelques allers-retours. Les élus de la communauté israélite étaient responsables. Nous suivions la dure bataille qui opposait en Russie à Stalingrad les troupes soviétiques aux troupes allemandes. Pourtant. nous étions fidèles à l’émission de Londres : « Les Français parlent aux Français. Bien entendu. de tout retard dans cette mobilisation. d’où arrivaient les troupes de l’Axe et qui se trouve très proche du centre de la ville. nous nous sommes retrouvés à l’École de l’Alliance israélite. Malgré l’interdiction d’écouter la BBC. Le Bey Moncef refusa d’englober dans le décret les Juifs tunisiens. était bombardé par l’aviation américaine et anglaise. Le port de Tunis. Les forces de police étaient chargées de l’application de cette décision. Au jour dit. qui avait été désignée comme lieu de rassemblement. De même que les durs combats en Libye. Les choses se déroulèrent très rapidement. Nous pensions que ces deux fronts de la guerre étaient importants sans cependant en saisir le rôle historique. les cent premiers arrivés reçurent une pelle et une couverture et ne tardèrent pas à être récupérés par des soldats allemands. rien n’était prévu pour accueillir tout ce monde. Ces bombardements causèrent de gros dégâts et des morts dans de nombreuses familles. Le service d’ordre présent était insuffisant. Nous entendions au début des canonnades et espérions que les troupes alliées allaient très vite débarrasser la Tunisie des nazis. Les Allemands exigèrent la constitution d’une commission composée de personnalités juives françaises et tunisiennes pour collaborer 128 .entre 1915 et 1924 par un décret du 12 mars.

les nazis ne reculeraient jamais. Il faut se rappeler qu’à l’époque. puisque. Nous ne pouvions pas laisser les otages se sacrifier pour rien. de toute façon. Ce furent malheureusement les couches les plus pauvres et les plus ignorantes de la communauté qui répondirent le plus.avec les forces de l’Axe. alors que le milieu le plus évolué pensait justement qu’il ne fallait pas répondre aux exigences allemandes. La prise d’otages fut déterminante pour la plupart d’entre nous. Le choix se résumait ainsi : millions ou prises d’otages et constitution d’une main-d’œuvre juive pour répondre aux besoins des troupes de l’Axe. nous ignorions ce qui se passait dans les camps nazis et surtout la « solution finale » décidée par Hitler. 129 . La réquisition de la main-d’œuvre ne fut pas un succès.

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Le travail à Bizerte pour les Allemands. M. je vis ce geste d’un de mes voisins de la rue de Marseille enlevant son pardessus pour en couvrir un jeune Juif ne portant sur lui qu’un misérable pull. surtout les plus jeunes et ceux qui vivaient dans le ghetto. silence et signes de réprobation . je n’ai jamais oublié votre geste. Au bout d’une heure. ne comprenaient rien. compte et recompte du nombre. Contrôle des présents par les SS. Si l'on avait su à l'époque les drames qui se déroulaient au même moment en Europe. À notre passage. quittant la rue Malta Srira. sans repos ni collation. le port de guerre. nous aurions été pris de panique de ce périple dans des wagons à bestiaux. départ à pied en direction des Bizerte dans la nuit. les Allemands et les SS nous firent monter dans les wagons à bestiaux en nous empilant les uns contre les autres pour nous emmener en direction de Bizerte. dont certains parents étaient otages.XVI Tout notre groupe de nageurs. C’était le mois de décembre. se présenta au centre pour être expédié dans un camp de travail. Gregh. ancien arsenal de la marine française. on se retrouva le double sans possibilité 131 . Notre groupe d’une centaine de personnes. chacun de nous. Puis. Une fois arrivés à la gare. À 16 heures. dans un port de guerre. comportait des risques majeurs. les SS nous firent pénétrer dans un hangar souterrain pouvant contenir cinquante personnes . avec son barda et sa couverture. se dirigea vers la gare. la nuit était tombée et beaucoup d’entre nous. Le train s’arrêta à Ferryville. fut dirigé vers la gare de marchandises de Djebel Djelloud.

En arrivant à destination. odeurs terribles. les coups de bâton. en montant à pied vers la caserne. Je me fis tout petit pour ne pas qu’on « m’attribue » un rôle quelconque. Notre groupe a été réparti dans des dortoirs où la paille servait de couchette. qui refusèrent. les insultes et surtout le risque permanent de voir arriver les avions anglais ou américains pour bombarder bateaux. Le matin très tôt. les soldats prenant plaisir à nous laisser debout pendant le compte. dénombrement par les Allemands et nomination des chefs d’équipes – que les allemands appelèrent « KAPO ». mais il n’était pas question d’aider les nazis à s’organiser. Certains furent pris de panique et instinctivement nous décidâmes de crier et d’exiger l’ouverture de la porte. On demanda l’ouverture des portes aux SS. les premiers travailleurs juifs déjà sur place se mirent à crier : voilà la relève ! Malheureusement. 132 . retour à la caserne pour le repos et le repas. Immédiatement. Pour certains d’entre nous. troupes et installations portuaires. Nous étions à peine installés que nous recevions l’ordre de nous retrouver devant notre baraquement. Enfin libérés. Promiscuité horrible.de s’asseoir ni de se coucher serrés les uns contre les autres. J’avais suivi cette fois-ci la majorité. la claustrophobie. Vers 16 heures. nous n’avions qu’une hâte : faire un peu de toilette et aller nous étendre sur la paille avant l’heure de manger. ce fut la panique. cet espoir devait s’envoler et notre effectif s’ajouta à ceux présents. Ce qui se produisit le lendemain au port de Bizerte fut notre premier contact avec la réalité : les charges lourdes. Contrôle et recontrôle des effectifs. Les SS étaient partis et les soldats de l’armée ouvrirent la porte sous condition que nous sortions vingt par vingt à tour de rôle. nous partîmes de ce hangar en direction d’une petite gare pour aller à Bizerte. Nos petits bagages à même le sol.

une seule idée m'obsédait : comment m’évader ? Les jours suivants devaient confirmer ma décision. Dès mon arrivée au camp. Mais personne ne recommença une idiotie pareille. trouvâmes un caleçon pour remplacer son larcin et une délégation se rendit chez le commandant pour lui expliquer qu’un coup de vent avait emporté son vêtement. Nous avons vu un par un chaque Juif en expliquant les risques que nous encourions et la nécessité de retrouver ce caleçon. enquête rapide. Un jeune de 19 ans nous dit en souriant que maintenant il avait chaud. Stupéfaction dans nos rangs et. n’avait rien trouvé de mieux que de se l’approprier. il exigeait le retour de ce caleçon dans les deux heures. vu les risques que cela comportait.Le commandant du camp nous fit savoir que l’un d'entre nous venait de lui voler un caleçon en laine qui séchait devant son domicile . car l’état de l'habillement dans lequel se trouvait la majorité des Juifs était tel que c’était l’un d’entre nous qui. En effet. cet incident n’eut pas de suite. qui seraient punis très sévèrement. voyant la nuit arriver et avisant un caleçon sur une corde. dont un rabbin. Nous le prîmes par les bras. faute de quoi il choisirait deux otages. surtout. un des soldats qui nous gardait – nous étions au mois de décembre – nous demanda à la pause de midi de nous déshabiller et de plonger dans l’eau du port ! Nous intervînmes pour lui dire que la température très basse de l'eau ne permettait pas de plonger dedans et que beaucoup ne savaient 133 . un jour que nous travaillions au port. endroit très dangereux du fait des bombardements continuels d’avions alliés. Une sorte de folie nous prit : certains portèrent le commandant en triomphe et nous chantèrent une chanson en arabe disant au sujet du commandant : Au fou ! Au fou ! Au fou ! Heureusement.

un jeune sortit pour faire un besoin. nous avions convenu de faire une ronde dans l’eau en alternant un nageur et un non-nageur afin de se soutenir. Le 134 . youdun wasser ! Le retour au camp fut difficile et triste. Les deux soldats invitèrent au spectacle les autres Allemands et ce fut la grande rigolade : youdun waser. Malheureusement. rien ne peut être comparé aux souffrances et aux horreurs qu’ont connues les Juifs européens. Un autre vivait à Ferryville avec une non-Juive . nous étions loin des réalités. On reprenait le travail. Pas compris. il fut choisi pour une corvée il n’en revint jamais : « tentative d’évasion ». Nous étions quinze. Nous n’avions ni à manger ni à boire. soi-disant la bouffe devait arriver à midi. il urinait contre le mur de la chambrée et fut abattu : « tentative d’évasion ». Ils cachaient aux pieds des oliviers des gargoulettes d’eau et des miches de pain. les deux soldats présents se faisant menaçants. Je n’oublierai jamais le comportement humain que certains. Les gardes du camp avaient reçu l’ordre de le liquider. Au camp. Nous n’imaginions en aucune façon l'horreur commise par les nazis à la fin de la guerre. Nous partions tôt au travail. nous imaginions que cette sorte « d’amusements » pourrait se reproduire. Les paysans tunisiens qui travaillaient dans ces oliveraies avaient pitié de nous. Des cas ont eu lieu. très souvent dans les oliveraies sur les collines entourant Bizerte. majoritairement les Tunisiens musulmans. eurent avec nous. pas compris. durant les six mois de présence allemande. Un jour. et nous décidâmes de plonger. En Tunisie. il fallait monter des bombes de cinq cents kilos pour les camoufler sous les oliviers. Avant d’y aller. je crois. celle-ci est devenue la maîtresse d’un officier allemand. seule réponse et Raous Raous. Rien.pas nager.

beaucoup de Juifs tunisiens. Mon projet de m’évader devait m’éviter de passer à la tondeuse pour avoir l’air de tout le monde. n’ont eu aucune reconnaissance et ont décidé que tous les Arabes étaient antisémites et qu’Israël était la solution. catastrophe !. Je portais sur la tête un bonnet de police de l’armée française. Allais-je avoir la boule à zéro pour ma tentative d’évasion ? Je maintins ma décision. Puis je me levai. les cheveux à ras. car il pensait que j’étais un ancien militaire ? Quand ce même commandant se promenait dans le camp et qu’il rencontrait l’un de nous. le commandant du camp m’aperçoit .bey de Tunisie. Ma reconnaissance est immense pour les gestes de solidarité : jamais un pogrome n’a pu se réaliser malgré les provocations imaginées par les nazis. en allant vers la chambrée pour me changer. j’étais présent. Un jour. n’a toléré les discriminations que devant les décisions convergentes des forces de Vichy et des nazis. ainsi j’étais inscrit comme présent et le compte des Allemands était juste. Malheureusement. il appelle un feldwebel et lui demande de me faire creuser un trou de 2 mètres de longueur sur 1 mètre de largeur et 2 mètres de profondeur. prenant l’air le plus 135 . je tombai sur le commandant qui me donna l’ordre d’aller chez le coiffeur. après l’indépendance. Moncef Bey. Je couvris ma tête d’un béret basque que j’avais échangé contre l'un de mes pulls. Cela faisait douze jours que j’étais au camp et je pris la décision de fuir ce jour_là ! Je me présentais à l’appel de fin de travail. J’avais une grande appréhension et ne cessais de craindre la violence des nazis. Mais. l’ordre tombait tout de suite : Raous à la tondeuse. Prit-il cette décision. À l’heure de la soupe. Je m’habillai le plus proprement possible.

me dirigeai d’un pas décidé vers la sortie de la caserne. en position d'autostoppeur. Je rentrai chez moi. Il me fit monter. Je tremblais de peur ou de froid. quand. 136 .. mes parents n’en croyaient leurs yeux. la sorte de jeep allemande s’arrêta et un officier la conduisant me demanda ma destination. horreur. ou de joie. je devais prendre tous les risques et me préparai à faire du stop. des avions américains arrivaient pour un bombardement : c’était ma chance.. J’étais dehors ! Connaissant un peu Bizerte. En passant devant la sentinelle. L’officier qui habitait l’hôtel Majestic me laissa là. mon cœur battit la chamade et je restai silencieux. Il était 18 heures et le couvre-feu était à 19 heures : que faire ? Perdu pour perdu. Le bombardement avait commencé. Peu importe.désinvolte. ce qui me permit d’éviter les contrôles du couvre-feu. j’étais chez moi et j’avais quitté le camp. À quelques kilomètres de Tunis. J’étais à trois cents mètres environ de notre maison. Je lui répondis : « Nach Tunis ». je pris la direction de la route menant à Tunis. J’étais au bord de la route. je fis un petit salut avec un sourire et rien ne se passa. Pendant soixante kilomètres.

Après quelques jours de repos. ne cessant de parler et de crier. le plus actif était un certain Sfez. De plus. J’avais le corps couvert de poux et il fallait éviter de répandre cette engeance dans toute la maison. sur une assiette. il s’occupait d’un réseau de résistants qui avait pour tâche de recueillir les pilotes anglais ou américains abattus par les nazis. je rêve encore : je dormais sur le sol enveloppé. avec. Je m’habillai avec des sous-vêtements sentant bon..XVII J’eus. sabotant le travail de la communauté juive afin de nuire aux Allemands. une couverture. je croyais rêver : couché sur un matelas. je pris la décision de sortir pour prendre l’air. une nuit très agitée. du miel ! Je me jetai sur cette nourriture et tout fut terminé en un clin d’oeil. à ma disposition. m’installai sur le grand lit de mes parents et repensai aussitôt à tous ceux qui étaient au camp de Bizerte. Par la suite. le beignet était là. Le matin au réveil. paraît-il. j’ai su qu’il faisait partie de la résistance. un copain de mon frère. dans une couverture. non. Parmi les personnes qui avaient pris des responsabilités au sein des équipes qui s’occupaient des divers camps de travail. avec des draps blancs. notre voisin . comme au camp. mon père était allé chez le marchand de beignets. Je le connaissais comme un brave homme et ne comprenais pas son zèle. en plus. et qu'il aidait à l’évasion de nombreux travailleurs des camps. Un bon bain avec un produit pour me dépouiller – ce fut un combat très dur pour m’en débarrasser.. Petit café de la maison. Je pris des chemins détournés pour me 137 .

qui était clandestin. très spontanément des portefaix tunisiens musulmans. Cela confirme l’état d’esprit réel des musulmans vis-à-vis à nous dans cette période difficile. Maurice. un matin. vêtements. soins. Le journal publié par le Parti communiste tunisien – L’Avenir social –. pour but la lutte contre le nazisme et pour l’indépendance du pays face à l’oppression coloniale française. en lisant le Tunis Journal. Son rôle était de se mettre au service de la politique de Vichy et des nazis. Les Allemands exploitaient cela pour démontrer que les Anglais et les Américains n’étaient pas les amis du peuple tunisien. même scénario. Je m’étais fait. le Tunis Journal. j’avais imaginé un plan afin d’éviter des questions. Idée excellente qui me permit de circuler plus facilement : j’étais une victime des nazis.rendre à mon travail. les plus jeunes étaient dans des camps. Je fus accueilli avec joie et tous les présents me dirent : « Raconte. lui. était là. J’ai omis de dire qu’avant ma décision de sortir. À notre grande surprise. se faisaient plus nombreuses. mon plus jeune patron. pour traverser la ville. Les bombardements de nuit et de jour s’intensifiaient. malheureusement. J’avais enroulé autour de mon bras droit une bande Velpeau et mis mon bras en bandoulière. collègues de travail. le soir. RACONTE ! » Mon patron me demanda si j’avais besoin de quoi que ce soit : argent. avait. Il n'y avait plus grand-monde. une entorse sérieuse au coude droit. au travail forcé à Bizerte. Un quotidien de langue française était seul autorisé à paraître. Pour aller travailler. on vit en pleine deuxième page et sur quatre colonnes la 138 . venaient me chercher à la maison avec une chéchia pour m’en coiffer ... Mes collègues républicains espagnols et italiens antifascistes n’étaient plus là : disparus dans la nature. et les victimes.

reproduction recto de L’Avenir social. On pouvait très distinctement lire le contenu de cette page ! Cette reproduction était là pour dénoncer le rôle anti-français et néfaste pour la Tunisie de ce chiffon. Ce jour-là, la vente du journal nazi battit les records de vente, car, entre autres informations, il annonçait les difficultés des troupes nazies à Stalingrad et en Libye. Un jour, un avis paru, dans le journal, qui annonçait aux travailleurs juifs que tous les travailleurs des camps qui étaient rentrés chez eux pour être soignés devaient se présenter à l’Alliance israélite, rue Malta-Srira, pour passer une visite médicale. Que faire ? Se maintenir dans la clandestinité – j’étais dans une situation irrégulière et pouvais à tout moment tomber sous un contrôle de la police française, des flics juifs, de la Gestapo. Je circulais, travaillais, et cela, toujours avec mon bras bandé et en bandoulière. Le moindre contrôle et la supercherie était découverte ! À cette époque, mon père était tombé gravement malade ; il ne bougeait pas de la maison. Un soir, mon cousin Roger, qui était ophtalmo et particulièrement attaché à son oncle, vint lui rendre visite. Mon père, qui était au courant de ma situation, en parla à Roger pendant que j’étais dans une autre pièce voisine. J’entendis mon cousin dire à haute voix afin que je l’entende : « Les Allemands ont peur du trachome ; si Georges allait chez votre pharmacien et demandait un délayé de mercurochrome, se mettait deux ou trois gouttes dans les yeux avant d’aller à la visite, il pourrait se présenter en disant qu’il est soigné pour un trachome ! » Je parlai de cette idée avec mon frère et l’on convint que je tenterais ma chance. Pharmacie, nuit blanche. Le matin, je mis un feutre dans l’espoir de cacher mon crâne rasé. Pas de lavage des yeux, lunettes noires. J’enlevai mon bandage. En avant, en direction du lieu de rendez-vous ; j’arrive sur les lieux, un
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monde fou. Une table installée dans la cour avec le colonel nazi Zewicky et un adjoint pour passer le contrôle. Dans une classe, des médecins juifs pour les visites. Je vois un médecin de ma connaissance, lui fait part de mon projet et, courageusement, il refuse de me présenter aux nazis. Je fais la queue et surveille les opérations pour essayer de trouver une solution pour présenter mon cas. Désastre !, un jeune s’était passé du safran sur le visage et la poitrine pour simuler une jaunisse. Le colonel nazi se lève, regarde ses yeux, lui donne une paire de gifles et demande à ses sbires de l’enfermer et de l’expédier en urgence au camp de travail de Bizerte. J’avoue que, là, mon courage n’était plus le même. Et, tout à coup, je crois que le soleil se met de mon côté. On change d’interprète et je vois mon ancien entraîneur être chargé de cette responsabilité, car étant d’origine juive hongroise, il parlait couramment l’allemand. Jetant un œil sur la queue, il me voit, me demande ce que je vais dire, je lui réponds le trachome. Il me regarde et me dit : Georges, je ne fais rien de plus que d’annoncer ce que tu vas dire. Mon tour arrive, j’enlève mon feutre, mes lunettes et dit : trachome. Pas le temps de traduire, le colonel se lève, signe un papier me libérant du travail avec un cachet tampon de certification et me dit : raous, raous. J’ai foutu le camp sans demander mon reste. Et jusqu’à la libération le 7 mai, j’avais sur moi ce papier salvateur. Les jours se faisaient de plus en plus difficiles. Les Allemands de plus en plus pressants avaient de plus en plus d’exigences vis-à-vis des Juifs : argent, réquisition de logements, enlèvement de meubles, de tableaux. Nous avions à la maison un très beau salon style Louis XV avec un piano à queue. Un matin, un camion allemand avec un membre de la communauté juive muni d'un ordre de réquisition de la kommandantur emporta l’ensemble de notre salon : meubles,
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tableaux, tenture, tapis, canapés. RIEN, CHAMBRE VIDE, VIDE !

PLUS RIEN QUE LA

Les bombardements alliés se poursuivaient et le nombre de victimes augmentait. On sentait la tension devenir de plus en plus forte. Les soldats allemands sentaient que les choses allaient tourner mal. Deux réactions de leur part : aller de plus en plus fort et préserver l’avenir. Les troupes italiennes présentes sur le territoire se faisaient très discrètes. Un jour que j’étais sur l’avenue Jules-Ferry, je vis arriver vers moi Denise, l’air affolé, qui me pris par le bras et me dit : « Georges c’est grave, très grave : Max a été arrêté par les Italiens, il passe au tribunal militaire italien. Il est accusé d’avoir distribué un journal en italien s’adressant aux soldats italiens et les appelant à déserter. » Je savais que Max et Denise étaient des militants du Parti communiste tunisien. Le journal s’appelait-il soldato di Tunisie ? Max fut condamné à dix ans de forteresse. Les Allemands, pour un cas pareil, l’auraient fusillé sur place.

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On se fait petit. Les anciens vichystes. on l’embarque sur le bateau. et nombreux furent arrêtés et poursuivis. c’est le port de Tunis. C’est la joie. Max est débarqué et retourne dans sa cellule à Tunis. semble-t-il. a dormi chez lui. Max l’a échappé belle à trois reprises. les troupes alliées approchent. Arrivent des officiers allemands qui réquisitionnent l’avion et Max est ramené à la prison ! Quelques jours après. Max doit s’embarquer.XVIII J’en arrive à fin avril 1943. De nombreux amis qui avaient disparu durant l’occupation. réapparurent à notre grande joie. Arrivé dans le golfe de Tunis. Max est encore amené au port le 7 mai au matin pour embarquer. C’est la fin. les troupes alliées entrent dans Tunis. les gros colons n’osaient plus paraître. Une fois de plus. des troupes allemandes remplacent les troupes italiennes et Max rentre de nouveau dans sa cellule. rebelote : cette fois. Et nous tous. le bateau est réquisitionné par les Allemands. l’avion est là. ce soir-là. Le 7 mai en fin d’après-midi. c’est la débâcle. il est bombardé et coulé. Arrivé à l’aérodrome. le ciel est couvert par l’aviation. On apprend que Max a été emmené à l’aérodrome pour être emprisonné en Italie. les collaborateurs. Mais un officier supérieur allemand fait descendre tout le monde. On a peur des exactions des Allemands. Max. Le bateau quitte le port. nous respirions un air de liberté. 143 . la folie . dont certains avaient été condamnés à mort par contumace. on va à quelques-uns à la prison et on exige la libération de tous les prisonniers politiques.

La guerre se poursuivait en Europe et beaucoup d’énergies se déployaient pour apporter une contribution à la destruction définitive du nazisme et du fascisme. Du fait que nous étions étrangers. Français. J’étais Tunisien et. La vie. Tunisiens musulmans moins nombreux et Tunisiens juifs. le rôle que jouaient les communistes français dans la résistance… l’ensemble de ces éléments était fédérateur. reprenait un cours normal. par conséquent. Nous ne pouvions faire autrement. En Tunisie. qui posait deux revendications 144 . Nous refusâmes cette alternative : se transformer en mercenaires ne convenait pas à l’idée que nous faisions du futur. beaucoup de gens qui n’étaient pas mobilisables voulaient apporter leur pierre en vue du même objectif. mais également le Parti communiste tunisien. Cette manifestation rencontra un important succès : la libération. décision fut prise de faire la démarche pour s’engager dans la 2e D. Deux organisations principales agissaient dans cette voie : La France combattante rassemblait toutes celles et ceux. Ce mot d’ordre était signé Parti communiste tunisien. je n’étais pas mobilisable. De nombreux amis furent mobilisés. il était exigé par le bureau de recrutement que nous nous engagions dans la Légion étrangère.B. tous à 11 heures au passage. libre maintenant. Mais cette barrière ne répondait pas notre idéal.Les murs de la ville furent couverts d’une inscription disant : samedi. La plupart choisirent la 2e division blindée du général Leclerc. les victoires de l’URSS. Ma conscience d’antifasciste me disait que je devais faire quelque chose pour abattre l’hitlérisme. peu à peu. Avec un ami. pour qui abattre Hitler était vital.

À l’issue du débat. Ambroise Croizat s’installa chez nous et apporta son aide et son expérience au PCT. 145 . Plus tard. Au cours de cette réunion. un débat très large s’instaura sur les suites de la guerre. Mon activité sportive n’était plus ce qu’elle avait été et elle s’arrêta complètement quand je m’engageai sur le plan syndical. les communistes italiens réfugiés en Tunisie et les Italiens antifascistes quittèrent le pays pour aller en Italie renforcer les forces antifascistes et. Les 27 députés français libérés qui avaient été déportés en Algérie se répartirent au Maroc. qui avait lutté de nombreuses années dans la clandestinité. Mais sa présence et la politique du PCF firent que sur le problème de la future indépendance de la Tunisie. devint l’un des secrétaires du PCI aux côtés de Togliati. nous parla longuement de l’URSS et de son rôle capital dans la bataille qui se déroulait en Europe. Cette décision prise avec enthousiasme reste encore aujourd’hui un engagement vivant. Velio Spano. retournant en Italie après la victoire. le Parti communiste italien. Les amis qui pendant Vichy et l’occupation me remettaient le journal communiste et que je retrouvais dans le mouvement syndical me posaient la question de m’engager politiquement. Je travaillais toujours chez les Gozland. je n’hésitai pas à adhérer au Parti communiste tunisien. dont j’étais un intime. m’invitèrent à une réunion du PCT dont le conférencier était Velio Spano secrétaire du PCT italien. Max et Denise. plus singulièrement.essentielles : abattre le nazisme et faire disparaître le colonialisme avec en point de mire l’indépendance de la Tunisie. en Algérie et en Tunisie. qui. les choses s’estompèrent au fil des années. la liquidation du nazisme et du fascisme et comment empêcher le capitalisme de reprendre la place qu’il occupait avant la guerre. à la libération de l’Italie. qui avait dirigé le parti avec Ali Djerad depuis les années 1938.

Mon amour du cinéma était toujours aussi fort et je ne tardai pas à adhérer au ciné-club de Tunis. danser. fille de Daisy et Ange. nous avons formé un groupe qui militait dans divers secteurs et se retrouvait également pour se distraire : aller au cinéma. Je voyais l’avenir avec mon cœur. Toutefois. J’avais quelques succès avec les filles. Italiens. Je retrouvais au sein du parti un peu de la discipline que j’avais connue à travers le sport. Liés par notre idéal. qui était animé par Ernest Bismuth et Jos Cohen. J’avais 27 ans et vivais avec mes parents. Tunisiens musulmans. Je me retrouvais seul avec mes parents à la maison et me sentais comme un coq en pâte : peu d’obligations. Mon frère Hubert reçut une promotion et fut nommé directeur de la succursale à Sfax. pour la plupart célibataires. Je rencontrai également des ouvriers tunisiens musulmans. puis dans le PCF. âgée de 3-4 ans. 146 . deuxième ville par importance en Tunisie. Juifs tunisiens. la liberté et j’étais choyé par mes parents. Je gardai mes relations habituelles avec mes amis et fis la connaissance de membres du parti qui pour la plupart étaient des intellectuels : Français. Claude. sauf quelques intellectuels. mais peu fréquenté encore par des Tunisiens musulmans. J’avoue qu’elle me donnait envie d’être papa. Les programmes étaient intéressants et le dimanche matin était devenu un lieu de rencontres.et cela malgré les vicissitudes vécues à travers l’histoire et mon parcours dans le PCT. assister à des conférences. mais l’idée du mariage et de fonder une famille m’apparaissaient comme un objectif lointain. etc. j’adorais les gosses et j’étais particulièrement attaché à Claude Douieb. Nous nous retrouvions. était très belle et intelligente. Cet engagement politique changea entièrement ma vie. garçons et filles. le couple d’amis avec qui j’étais particulièrement lié.

Il était surtout plus tunisien. c’est-à-dire qu’il rendait compte des problèmes qui concernaient la majorité de la population du pays. Nous ne connaissions pas encore la réalité des camps d’extermination nazis et surtout nous ne comprenions pas les retards de la création du second front. qui. je continuai à travailler toujours au Souk el Attarine. était le front où l’Armée rouge se battait d’une façon admirable. commencèrent à s’alléger. bien que nous subissions le contrecoup de la poursuite de la guerre en Europe. après la défaite du régime de Vichy. Les restrictions que nous avions connues. 147 . reparaissait. le débarquement sur la Côte d’Azur. Journal des Colons et de la Présence française. devait créer un quotidien : Combat. La Presse appartenait à Henry Smadja. Peu à peu. Tunis socialiste. Et toujours L’Avenir social. la presse « libre » avait reparu : les anciens titres. La défaite du nazisme et les buts de guerre fixés par les alliés nous laissaient espérer un monde meilleur. La Dépêche tunisienne. Le premier. Grâce à cela. Le Petit Matin était un quotidien à direction juive avec des tendances démocratiques. hebdomadaire de langue française du Parti communiste tunisien qui avait paru clandestinement sous Vichy et pendant les six mois d’occupation. quotidien du soir.Depuis la libération. Nous suivions très attentivement l’évolution de la guerre sur tous les fronts. l’entreprise où je travaillais put reprendre une activité grâce à l’arrivée de textiles provenant des États unis et qui étaient commercialisés sous un contrôle strict. tous ces événements nous permettaient d’entrevoir un avenir meilleur. sous la direction de Camus. qui était pour moi capital. La suite de l’avance des troupes alliées en Italie. après la libération de la France.

.

Nous nous promenâmes dans la ville et croisâmes un groupe de jeunes filles qui connaissaient Hubert. que son père était un gros commerçant en 149 . Il m’indiqua que Tilde était l’aînée. je répondis à sa demande. Il avait. surtout dans le milieu juif sfaxien. Hubert m’attendait à la gare. je remarquai que mon frère regardait particulièrement une belle brune dont le prénom était Tilde. On se sépara et Hubert me dit : « Tilde est la personne dont je t’ai parlé et dans un moment on va se retrouver dans un café où vous ferez plus ample connaissance. Bien entendu. Il m’informa qu’une jeune fille. qu’il était souvent invité à des réceptions et qu’il s’était fait une petite place dans ses relations. Bien entendu. » Je n’avais plus aucun doute : Hubert voulait avoir mon avis sur cette jeune fille. À la suite de notre deuxième rencontre au café. qu’il avait déjà rencontrée à des réceptions à Tunis. il commença à me dire qu’il avait fait la connaissance de beaucoup de monde. Présentation faite. Je pris le train . je donnai à Hubert des réponses positives basées sur des impressions : je pensais qu’ils feraient un couple harmonieux.XIX Mon frère Hubert me téléphona un jour de Sfax pour me demander de venir passer le week-end avec lui. Nous déjeunâmes dans un restaurant du centre-ville où je fis connaissance avec les amis de mon frère – certains me connaissaient de réputation à travers ma carrière sportive. l’intéressait et qu’il lui semblait qu’elle était également attirée par lui. à me parler sérieusement. Une fois installé. disait-il. je logeai dans son appartement de fonction.

face à l’immeuble de la Dépêche tunisienne. filles et garçons. Hubert nous annonçait que Tilde et lui avaient pris la décision d’unir leur vie. Elle s’adresse à sa dame de compagnie et lui demande de lui apporter le coffret à bijoux . Cet événement me remet en mémoire une histoire : avant le mariage d’Hubert et de Tilde. Nous organisions des sorties. étaient très heureux. très friands des fêtes. Grande joie pour mes parents. chacun dans son domaine. De nombreux amis de mon frère s’étaient déplacés et la fête fut joyeuse. Ma mère et mon père. Nous étions là à discuter de l’importance des événements capitaux qui se déroulaient en Europe avec la vision très proche d’une victoire définitive sur les nazis. pour faire avancer la politique de notre parti.huile et qu’il avait souvent affaire à lui à travers son poste de directeur de banque. je fréquentais mes camarades du parti et nous avions pris l’habitude de nous retrouver sur l’avenue JulesFerry. Présentation « Fille de qui ? Ah ! C’est bien . elle choisit une bague et l’offre à ma future belle-sœur. dont j’ai parlé plus haut. la famille est très honorable ». ma mère leur demanda d’aller rendre visite à ma tante Émilie. d’autant que cela concernait leur fils aîné. En effet. quelque temps plus tard. Le mariage se déroula à Sfax et mes parents et moi-même nous rendîmes dans cette ville pour cet heureux événement. 150 . remerciements. elle a une bonne éducation. Les choses ne tardèrent pas. afin que la future épouse lui soit présentée. mais également différentes actions que nous menions. Nous formions un groupe d’une douzaine de copains. Tout se déroula très bien. Pour ma part. Effusions.

En effet. Le colonialisme ne devait plus être d’actualité. On se retrouvait à l’occasion de réunions. Cette victoire signifiait l’arrêt de la tuerie en Europe. s’intéressait à moi. à l’occasion de la fête de la prise de Berlin. Le mouvement national tunisien prenait de l’ampleur et se montrait au grand jour : réunions. Mais les choses se répétaient et c’était inéluctable ! Les jours.Parmi ces camarades femmes. le retour proche dans leurs familles des soldats. Au début. qui. Je cherchai à m’informer. nos regards se croisaient et peut-être une petite lumière dans mon regard lui montra que c’était elle que je cherchais. rien. Je me posais la question : que devient-elle ? Quelques jours passèrent et cette absence commença à me tracasser. J’avais l’impression qu’elle s’arrangeait pour être à mes côtés. il y avait une excellente militante : Germaine Hayat. Il voulait montrer qu’il avait fait siennes les promesses faites par les alliés pendant les moments les plus forts de la guerre. le début de notre histoire qui dure depuis soixante ans ! En même temps que nos relations se fortifiaient. son absence m’avait fait découvrir qu’un sentiment sérieux était né en moi. à ce sujet. je pensais qu’il s’agissait tout simplement d’un concours de circonstances. C’était la victoire définitive sur le nazisme grâce à l’unité des grandes puissances démocratiques dont maintenant l’URSS 151 . d’un seul coup. presse. Puis. la GRANDE HISTOIRE avec toutes ses horreurs se poursuivit et se termina heureusement le 8 mai 1945 par la capitulation sans condition des armées nazies. Les événements. allèrent vite et bientôt Germaine et Georges. manifestations. me semblait-il. formèrent un couple ! Ainsi commença en mai 1945. les semaines et ce jeu se poursuivaient. et la fin des souffrances des civils victimes des nazis. elle n’était plus là. des déportés.

Beaucoup d’entre eux étaient d’origine juive. mais comme les enseignants. diplômes. par ouï-dire. qui poussa un soupir de soulagement en entendant le nom Hayat. Aussi. les manœuvres étaient très majoritairement Tunisiens « musulmans » et n’étaient pas majoritaires dans le PCT. La présence de nombreux antifascistes italiens venus se réfugier en Tunisie. Germaine annonça la nouvelle à sa mère. Ouf ! C’était une Juive ! De plus. qui lui demanda des informations : nom. du fait de la présence concrète d’une majorité italienne vivant en Tunisie et qui avait nettement pris position pour Mussolini. Le Parti communiste de Tunisie s’était battu courageusement contre l’hitlérisme et. les ouvriers d’entreprises d’État étaient français. mes liens avec Germaine s’étaient renforcés et nous prîmes la décision de rendre nos liens officiels auprès de nos familles. d’une façon plus concrète. les fonctionnaires. si nous devions nous marier. contre le fascisme. De mon côté. dont la plupart avaient rejoint le PCT. Germaine savait que j’étais petit salarié dans une entreprise textile dans les souks avec un salaire qui devait. Après quelques mois. avait donné une majorité de cadres d’origine italienne. avec l’aide de mon frère Hubert. faire vivre mon père et ma mère.était partie prenante à travers tous les sacrifices consentis par les peuples qui composaient ce grand pays. Les travailleurs des mines de phosphate. les dockers. les 152 . travail. qui n’avaient pas de ressources. elle connaissait. Les Français étaient moins nombreux. il fallait absolument vivre soit chez mes parents soit chez les siens. famille. cela permettait au PCT d’avoir des cadres qui souvent arrivaient en Tunisie avec déjà un engagement politique. Chacun de nous devait informer de notre décision sa famille. j’annonçai la nouvelle à ma mère.

Lui qui s’était débrouillé pour avoir sur la table ces mets rarissimes ne pouvait admettre ce refus. il se posa des questions sur les problèmes financiers que nous avions à surmonter. J’arrivai avec une gerbe de fleurs et un grand sourire. Premières questions posées : comment allez-vous faire pour vivre avec un seul salaire et où allez-vous loger ? En 1945. volailles. À cette époque. les logements étaient rares et onéreux. Germaine m’annonça que ses parents souhaitaient faire ma connaissance et que j’étais invité à un dîner pour des « fiançailles » officieuses. huile. Je lui dis que nous y réfléchissions et que nous étions conscients des problèmes qui allaient se poser. également informé.parents de Germaine. La table était somptueuse. mais il m’était impossible de 153 . Étaient présents Raymond. légumes. etc. Tout de suite. Nous subissions encore d’importantes difficultés d’approvisionnement et le marché noir était la règle absolue pour se fournir en viande. Mais je me dis qu’il fallait à tout prix faire honneur au repas préparé. c’était un festin ! Personnellement. très heureux de la nouvelle. Ma confusion était grande. Quant à mon père. m’encouragea. poisson. bouillon. Quelques jours après. un des frères de Germaine. viandes. Toutes les salades « couscous » étaient là. grand regard de surprise et d’incompréhension . Germaine m’annonça qu’un couscous monstre à la viande était prévu. oeufs. que je connaissais parce qu’ils étaient membres du Parti. mon futur beau-père a un air de commisération. osbane et moelle ! Mon assiette se remplit et je refuse la viande et la moelle . Graine. et sa femme Daisy. les parents de Germaine se montrèrent très accueillants et me mirent à l’aise. boulettes. Mon frère. au sortir de la guerre. la viande et moi ne faisions pas bon ménage.

qui devint. un prétexte de moquerie à mon encontre. Tout se termina bien malgré cet avatar. des années durant.manger de la viande grasse et cette moelle qui ne figuraient jamais sur notre table. 154 .

décisive pour cette affectation. il y avait toujours deux conférenciers : l’un de langue arabe. le Parti communiste tunisien avait tendance à suivre les modes d’organisation du PCF. les députés communistes français qui se trouvaient dans les prisons algériennes avaient été chargés d’apporter une aide politique aux trois partis communistes. Ces réunions étaient souvent interminables. Français. Nous avions acquis une sorte de mimétisme avec les modes d’organisation du PCF. Il faut dire que la composition nationale du PCT était complexe : Tunisiens musulmans. je fus élu membre du bureau politique des JCT et trésorier général ! Je prenais à cœur mon 155 .XX À l’époque. À la suite d’un congrès. je fus affecté à la Jeunesse communiste. J’avais 25 ans et étais depuis un certain temps coupé des jeunes. C’était mon passé sportif qui me donnait une certaine « aura ». l’autre de langue française. Les traductions succédaient aux interventions. Italiens. Entre la période de la libération de l’Afrique du Nord et la libération de la France. Par décision de la direction du Parti. Dans nos réunions publiques. Le PCT s’était vu attribuer le camarade Ambroise Croizat – qui devait devenir plus tard ministre du Travail et être l’inventeur de la Sécurité sociale telle qu’elle existe aujourd’hui. Mais. les liens étroits avec le PCF allaient devenir un handicap pour notre lutte pour l’indépendance de notre pays. Maltais. qui ne correspondaient pas toujours à la vie des Tunisiens. Juifs tunisiens. comme je l’ai déjà évoqué. Les liens très étroits entre les deux partis paraissaient normaux.

Raymond. et également des activités de jeunes. J’annonçai la nouvelle à mes patrons. « Georges. n’aurait pas suffi à vivre de façon indépendante. et l’un de ses beaux-frères. du fait que Germaine ne travaillait pas. Dans ce nouveau contexte. avait fait le pari que les choses se passeraient ainsi parce que mon beau-père avait besoin d’un élément jeune pour développer son affaire. Sion. me dit-elle. Germaine m’annonça qu’elle avait quelque chose d’important à me demander. qui me demandèrent un délai d’un mois avant de partir. de formation. je travaillais toujours chez mes patrons Gozland. Les arrangements proposés étaient à ma convenance et je donnai mon accord. selon nos revenus. où j’étais très bien. je suis chargée par mon père de te demander si tu accepterais de quitter ton travail pour venir l’aider dans son travail. J’eus. Il était associé à 50 % avec son second fils. J’étais parfois invité à participer à des réunions du comité central du PCT et à des congrès nationaux. devions assurer la vie à nos parents. » Je demandai à réfléchir et souhaitai connaître les formes et les conditions de ce changement. Mon beau-père avait l’un des plus importants bureaux en représentation textile. l’un de mes patrons. en utilisant les capacités que j’avais acquises dans mon précèdent emploi et affirmer que j’étais tout à fait digne de la confiance que me portait mon beau-père en m'associant d'aussi près à son affaire. Après mon mariage. Un jour. J’appris par la suite que Marcel. licencié en droit. travaillait avec eux. il a fallu que j'agisse avec énergie afin de m’imposer. d’autant qu’Hubert et moi. je dois le dire.rôle et donnais au cercle de jeunes dont j’étais responsable une activité politique. J’avoue que mon salaire. toute 156 .

Mes arguments furent rejetés et on exigea que je réalise deux objectifs. Le résultat fut une incompréhension totale du public. Face à cette décision. L’événement fut l’annonce de notre premier enfant. dont l’arrivée était prévue pour la fin août. Sur le plan politique. Un secrétaire du PCT me convoqua et me demanda de constituer un groupe de jeunes communistes pour mener une action contre la venue des « représentants » de Tito en Tunisie. toutes origines confondues. je me permis de donner mon opinion et dis que cela serait incompris par toutes les couches de la population. des menaces et des arrestations de camarades. qui était l’une des meilleures du monde. Je rencontrai le lendemain le responsable du service des sports de la ville de Tunis. Notre joie et celle de nos parents étaient énormes. Un jour. Germaine et moi n’avions pas eu de sœur et nous souhaitions que l’enfant attendu soit une fille. Le PCT s’alignait sur les positions du bloc soviétique et du PCF. à cette occasion. on annonça la venue en Tunisie de l’équipe nationale yougoslave de football. à savoir : couvrir les murs du stade d’inscriptions antititistes et préparer un tract d’explications et le distribuer aux alentours du stade le jour du match.sa complicité pour m'imposer. qui me remercia ironiquement des saletés que j’avais faites au stade. des insultes. lui qui avait aussi été formé à la dure. 157 . de se rendre au stade Géo André. Les amateurs de ce sport étaient comblés de joie et un public nombreux prévoyait. Nous dénoncions la politique de Tito. c’était la rupture entre l’URSS et la Yougoslavie de Tito.

l’URSS sera toujours avec nous dans notre combat contre le colonialisme français. Au cours d’une réunion très longue et très dure. avec son leader. parti national. Nous avions parfois des réussites. le secrétaire de notre parti dit à un moment : « Vous faites grand cas des USA en acceptant toujours les positions qu’ils avancent. Le mouvement national prenait de plus en plus d’ampleur et s’organisait la création d’une centrale syndicale. Pour notre part. Oncle pour la première fois ! La joie était grande chez mes parents.À ma grande joie. nous essayions de créer des liens avec ce mouvement national : travailleurs. paysans. » 158 . qui avaient enfin le bonheur d’être grands-parents ! Gabrielle habitait Sfax. Habib Bourguiba. mais jamais vous n’appuyez sur les positions de l’URSS sur la question coloniale. artisans. mon frère nous annonça qu’une petite Gabrielle était née. mais aussitôt le Destour faisait agir ses cellules pour démolir les avancées que nous avions réalisées. ». La réponse fusa : « Nous savons que quoi que nous fassions. jeunes. l’Union générale des travailleurs tunisiens. dirigée à tous les niveaux par des dirigeants issus du Destour. qui était loin et ne nous permettait pas de la voir souvent.

159 . Avec les jeunes de mon cercle. Je dis à Germaine de remercier tout le monde – je précise que je devenais cogérant –.XXI Je vais prendre des raccourcis pour essayer d’en dire le plus possible. 20 août 1946 : notre Marie-Claude est née. Les choses s’organisèrent de cette façon et je pouvais dire mon mot avec son poids. étaient un peu déçus : un garçon aurait fait son affaire . car elle tenait à ce que je sois associé en titre. Cette proposition faisait de moi un associé à 25 %. Refus de sa part. Il y avait chez les jeunes une forte demande d’activités sportives. mais que je préférais que les 25 % reviennent à Germaine en tant qu’héritière en puissance. Nos parents. soit 50 % pour mon beau-père et 25 % pour Raymond. j’étais toujours à la direction de la jeunesse communiste. sans se l’avouer. Une joie immense ! Nous espérions tellement une fille… elle était là. il avait maintenant deux petites filles et pensait. une jolie petite brune restée toujours belle malgré ou grâce à la naissance de son petit-fils Arthur. Sur le plan politique. dont Raymond. Germaine m’annonça qu’elle avait été chargée par son père de me faire une proposition concernant mon avenir professionnel et une organisation nouvelle qui avait l’assentiment de toutes les parties concernées. à la pérennité de la lignée. particulièrement mon père.

de créer la Fédération sportive et gymnique du travail. les structures sportives n’existaient que pour les sports d’élite. À l’époque. Ma réponse fut très simple : c’était un ami personnel. volley.nous avons créé une structure sportive. il me demanda la raison de ma visite et je lui dis que je souhaitais rencontrer M. 160 . dans tout le pays. qui me permit de tisser des liens très étroits avec le milieu populaire tunisien. et l’absence de structures sportives ne permettait pas la pléthore de clubs. À la création. dont le directeur était mon ancien professeur de gym au lycée. Guimier à son arrivée. j’allai à la direction des sports à Tunis. car il y avait très peu de bateaux et peu de places. C’est au cours d’un voyage officiel comme représentant du secrétaire d’État au Sport et à la Jeunesse que j’ai fait la connaissance de Jean Guimier. Cela fut pour moi un travail captivant. pour moi. Un autre club fut créé : L’étoile sportive ouvrière . une invitation à y participer nous est parvenue. dirigeant en France de la FSGT. Pourtant. et un autre à La Goulette. de rencontrer ce haut fonctionnaire. qui devait loger chez moi durant son séjour à Tunis. banlieue de Tunis. les jeunes Tunisiens souhaitaient s’organiser. même succincts. En 1946. Je fus reçu . en liaison avec l’Union syndicale des travailleurs de Tunisie. Il fallait avoir des réquisitions pour avoir des billets. Du fait de ces éclosions qu’il fallait fédérer. handball. la direction du Parti me demanda. Ils voulaient des terrains de foot. Notre première activité sportive fut la création d’une section de base-ball ! Ce sport était le sport favori de la majorité des membres du club. Le congrès de cette fédération se tenait à Paris . basket. Pour le rencontrer. un club : l’Association sportive populaire. Il me dit qu’il n'en voyait pas la raison. nous avions des liens organisationnels avec la Fédération sportive et gymnique du travail de France. Enfin. certains furent créés à travers le syndicat dans les entreprises. il était très difficile de se rendre en France.

qui avait maintenant quatre mois. il adopta tout à coup une attitude respectueuse . Les trains. direction la gare SaintCharles et en route pour Paris. me suivait de près et pensait qu’une cure à Châtelguyon me serait bénéfique. sur le pont. où l'on nous indiqua notre hôtel ainsi que tout le programme de notre séjour. Nous sommes partis trois par bateau . Surpris. au sortir de la guerre. plus difficile. 161 . Étant Tunisien. Aussi la joie de retrouver Paris et la perspective de la cure pour me redonner la santé n’atténuaient pas le regret de me séparer de ma petite Marie-Claude. l’ancien élève. mais M. Il allait de plus demander à un ami. Hayat. il me fallait une autorisation et. Jean estimait qu'il obtiendrait toutes les autorisations requises. directeur du centre d’éducation physique et sportive de Châtelguyon de m’inviter durant toute la durée de la cure.Ce plan avait été organisé à l’avance. à l’époque. Mais. Nous allâmes au siège de la FSGT. Ce séjour de Guimier à Tunis en fit un grand ami. un billet pour le bateau ! Comme à Paris se tenait le congrès de FSGT et qu’une délégation tunisienne était souhaitée. Arrivés à Marseille. étaient rares et les places peu nombreuses. car Jean souhaitait avoir les coudées franches durant son séjour. Yvan Slama. une sorte de dysenterie permanente qui m’obligeait à un régime très sévère. Nous occupions à nous trois un compartiment de six en disant que l’un de nous était tuberculeux et qu’il devait suivre un traitement urgent à Paris ! C’était la première fois que je quittais ma famille depuis mon mariage pour une longue séparation. Je souffrais à l’époque d’une sérieuse « amibiase » qui me fatiguait beaucoup. il faisait très froid. partir en France était extrêmement difficile. Mon docteur. je n’étais plus Hayat. C’était pour nous trois notre premier voyage en France depuis 1939.

C’était pour moi une découverte : une telle virtuosité me confirma les possibilités énormes que le sport pouvait receler.). c’était encore l’époque des restrictions alimentaires. mais là tout était à volonté. etc. Nous avons été reçus dans une salle immense où trônait un énorme portrait de Staline. Le soir. j’étais chargé de faire une intervention au cours de laquelle je remerciais la FSGT de son aide importante pour la création et le développement important de la FSGT en Tunisie. nous devions assister au Palais des sports à une démonstration de gymnastique effectuée par les gymnastes soviétiques couverts de lauriers aux Jeux olympiques de Londres. qui me disent leur désaccord avec les propos tenus. Je suis aussitôt entouré par des dirigeants de la FSGT. nous étions invités à l’ambassade soviétique pour rendre un hommage aux gymnastes féminines qui avaient remporté beaucoup de médailles aux J. surprise en voyant la plaque apposée sur La Poste : section coloniale du PCF ! L’après-midi.O. poissons fumés. J’avais été chargé par le secrétaire du parti de me rendre à Paris à une adresse où je devais remettre une lettre. De grandes tables rondes étaient dressées avec une multitude de petits verres à vodka et de délicieux zakouski (caviar. Silence glacial dans la salle. Notre délégation resta ferme sur sa position. J’indiquais également que notre perspective devait s’inscrire dans l’évolution politique de notre pays et que nous envisagions de devenir bientôt une organisation tunisienne. Arrivé à l’adresse indiquée. Je répète que notre orientation est une décision démocratique prise par l’organisation syndicale en Tunisie : l’USTT. Chaque Français avait à sa droite et à sa gauche un 162 .Durant le congrès. En France. Suspension de séance. Incompréhension de mes arguments.

On m'amena à ma chambre. Lontrade. Lontrade. à la résistance française. au peuple soviétique. quand je rencontre mon ami Gattegno.8 et -10 ° C. Cela ne dura pas longtemps. j’eus droit à une ration plus importante de bois pour alimenter mon calorifère et deux couvertures supplémentaires. Le lendemain. Je l’imitai. L'établissement était un ancien hôtel pour curiste situé dans un parc magnifique. je reçus un télégramme de Germaine m’annonçant que ma petite Marie-Claude avait sorti sa première dent. j’avais téléphoné au directeur du CREPS. En face de moi. pour lui confirmer l’heure de mon arrivée à Clermont. ce qui lui permettait de suivre la cadence.. parce que j’étais venu pour me soigner. une camionnette m’attendait. car nos voisins s’aperçurent de notre astuce et contrôlèrent constamment. M. qui me présenta à son épouse. etc.Soviétique et nous portâmes des toasts à Staline. J’insistai pour qu’ils prennent contact avec Germaine pour lui donner de mes nouvelles avant mon départ en cure à Châtelguyon. Je fis la connaissance de M. Une fois sur place. Gattagno. 163 . Toute cette première partie de mon séjour à Paris était terminée. à tout son staff. Direction Châtel. Mes collègues reprenaient le chemin de Tunis. me fit comprendre qu’il remplissait son verre d’eau minérale. c’était un verre de vodka. on ne sait toujours pas qui nous a ramenés à l’hôtel et nous a couchés. selon les instructions de Jean. à l’armée rouge. conduite par un élève professeur. À chaque coup.. Jusqu’à aujourd’hui. puis à tous les élèves profs de la promotion. un camarade français. J’offris à tous les amis présents l’apéritif. Il faisait un froid entre . La veille.

Je vais examiner le thermomètre installé sur un énorme chêne : il affiche . Un jour M. départ à 7 heures du matin. la nourriture était au plus juste. car ce n’est pas l’heure. Faut pas te dégonfler ! Je monte dans le camion sans banquettes et via Clermont. Du fait des restrictions alimentaires. elle me posait des questions sur ma vie. il me semblait avoir nagé dans un iceberg ! Je me précipite au vestiaire. m’excuse en grelottant et me dirige en vitesse vers le bar pour demander un grog.. du fromage et du pain.12 ° C. Arrivé à la piscine. elle essaya de me convaincre. ça devient dur. Le froid pénètre de tous les côtés . me demanda si j’accepterais d’aller avec les élèves de l’école faire une démonstration à la piscine de Clermont. et cultivée.. je n’avais donc aucune inquiétude de ce côté-là. m’habille. Cette bonne sœur qui soignait des paysans m’apportait tous les jours du jambon. M. inquiétude sur la température de l’eau.La station était fermée. mais le serveur a pitié de moi et me sert ce nectar qui me réchauffe enfin un peu. devait se libérer pour mener une vie normale. Le froid est virulent. qui durait longtemps . Maillot. Ayant su que je n’étais pas catholique. J’avais déjà nagé dans cette piscine couverte et chauffée au cours d’un précédent voyage. les vestiaires sont à peine chauffés. J’annonce la démonstration d’un 25 mètres crawl. Le lendemain. À mon tour dans la discussion. ayant appris que j'étais un excellent nageur. Lontrade. douche tiède. même bien couvert. 164 . Je pense avoir battu un record de vitesse pour sortir le plus vite de l’eau. je lui dis qu’une jolie fille comme elle. Lontrade m’adressa à un médecin spécialiste présent. je plonge. J’ai un moment de recul. Une bonne sœur venait tous les jours et me faisait ce lavement. m’essuie. Impossible. qui me prescrivit de boire de l’eau à diverses sources et un lavement quotidien au goutte-à-goutte.

encouragements. Je pensais qu’il fallait se presser de trouver des fabricants répondant à la nouvelle demande. Homérique : des chaussures de ville. la tendance allait vers d'autres habitudes vestimentaires et on s’acheminait de plus en plus vers l’habillement à l’européenne. J’étais impatient de retrouver MarieClaude et Germaine. Dans mon travail. Après de nombreuses investigations. je me rendais compte que les mœurs des Tunisiens évoluaient. d’un fabricant de tissus imprimés de Mulhouse : Dreyfus. j’arrivai à obtenir la représentation en Tunisie des laines Phildar. Aussi bien chez les femmes que chez les hommes. Mon chapeau s’envola . mais je rentrai à Tunis assez fatigué. ils avaient organisé une fête en mon honneur. Cette diversité. des slips et tricots Éminence. recherches. tous les élèves m’appelaient le Tunisien. Nous étions représentants de fabricants français dont on avait orienté la fabrication de textiles vers des productions traditionnelles. Mme Lontrade avait tué le cochon et avait préparé une potée auvergnate dont j’ai gardé le souvenir jusqu’à aujourd’hui. nous permettait de garder un équilibre qui permettait de faire vivre trois familles. des gaines et soutien-gorge Triumph. avec l’espoir de me voir définitivement libéré de cette amibiase. Le soir. démarches. les élèves me le rapportèrent dans une boule de neige. un cache-col. des skis aux pieds et on me lâcha. en conservant la base de notre portefeuille originel. 165 . un feutre. Rires. Le résultat de la cure paraissait être positif. Un complot organisé par les profs me fit faire du ski au puy du Sancy. après cette aventure.À partir de ce moment. un pardessus.

c’était très confortable : nous n’avions aucun souci 166 . Hubert fit aménager une chambre avec une salle d’eau afin de pouvoir loger sa famille lors de leur venue à Tunis. prenait son rôle au sérieux. étant un bien italien. les traditions étaient fermes encore pour nos parents. ce qui était difficile à l’époque et surtout très onéreux. Sur ce point. Le logement où habitaient mes parents avait été mis en vente. mais le désir d’être chez nous. Le 14 août 1951. Vivre chez les parents de Germaine était confortable. après trois petitesfilles. Germaine et moi nous mîmes à la recherche d’un appartement. Germaine me dit avec un sourire qu’elle était en mesure de m’annoncer la nouvelle de sa deuxième grossesse. Denis arrivait. Cinq ans de différence. l’envie de vivre chez nous se faisait de plus en plus pressante. De plus. Nous étions comblés : un garçon suivait notre Marie-Claude. tous les deux. Denis était blond avec des yeux clairs qu’il devait tenir de son grand-père paternel et de sa grand-mère maternelle. d'autant que nous avions assez grande liberté. cette prochaine arrivée. Nous espérions. devenait très fort. Tous les locataires en étaient devenus propriétaires. lui aussi. avec de grands yeux noirs. la grande sœur. Dès la naissance de Denis.Pour Germaine et moi. avait enfin le bonheur d’avoir un petit-fils qui portait son nom : Hayat. indépendants. nous avions envie d’agrandir notre famille et d’avoir un second enfant. Mon frère. Alors qu’elle était très brune. avait une nouvelle fille : Hélène. Pour nous qui habitions toujours chez les parents de Germaine. Joie immense de toute la famille. Marie-Claude. qui. Le plus heureux était mon père. Nos rencontres étaient rares du fait qu’ils habitaient Sfax.

La séparation fut difficile. Germaine décida. car deux salaires étaient un revenu. Denis était arrivé pour notre plus grande joie. nous quittions la rue Saint-Charles pour nous installer dans cette petite banlieue. leur prénom étant le même : Victor. car. d’avoir un chez-nous et. En 1953. autant pour nous que pour les parents de Germaine. qui s’ajoutait au même nom Hayat. de voir la famille s’agrandir. Dans la perspective d’être indépendants. Hubert. car à la suite de la demande effectuée à la direction de l’enseignement public. Cet ensemble était construit sur une ancienne oliveraie datant de plusieurs siècles et dont les oliviers restants étaient les dignes sujets réalisés par Van Gogh. avec la naissance de son premier petit-fils. Cette installation à El Menzah dans un 3 pièces était possible financièrement.sur le travail domestique. Les infrastructures étaient prévues : commerces. Germaine eut des remplacements à faire dans divers établissements scolaires à Tunis et dans les environs. ce qui convenait aux deux grands-pères. Cette entrée dans la vie active était néanmoins « handicapée ». Il me proposa de me prêter cinquante mille francs pour acheter la voiture populaire : 167 . Je lui dis que je ne pouvais pour le moment assumer une telle dépense. lors de l’un de ses passages à Tunis. d’autant que le deuxième prénom choisi était Victor. Ce projet devint une réalité. surtout. mais nous pensions de plus en plus à devenir indépendants. voyait son rêve se réaliser. de demander un poste d’institutrice. me demanda d’étudier la possibilité d’acheter une voiture afin d’être indépendant pour le transport. entre le Belvédère et l’Ariana. pharmacie. suffisant pour vivre de façon indépendante. étant bachelière. école. Mon père. il était indispensable que nos revenus financiers soient à la hauteur de nos futurs besoins. Un ensemble se construisait dans la proche banlieue de Tunis.

168 . Il était extrêmement difficile d’obtenir cette voiture rapidement.la célèbre quatre-chevaux. les listes d’attente étant importantes. Un ami de la direction de Renault Tunisie me proposa une voiture de « direction » livrable de suite.

la Tunisie avec son peuple se mettait en mouvement. Jusqu’à ce jour. le commandant des forces armées françaises en Tunisie décida de faire défiler les troupes dans toutes les grandes villes de Tunisie. L’enterrement à Tunis eut un grand retentissement. dans un sana . je lui parle. La revendication d’indépendance nationale était plus que jamais la question cruciale. souvent silencieuse. Nos liens avaient été très étroits et très complices. il était certain que le colonialisme français refuserait toute atteinte sérieuse à ses acquis. Hubert ayant été très populaire tant à travers sa vie sportive que par son charisme et sa capacité à s’adapter à tous les milieux où il se trouvait. Le mouvement s’accélérant et prenant une ampleur assez rapide. CATASTROPHE… ! UN CATACLYSME FAMILIAL… : mon cher frère Hubert disparaissait dans un accident de voiture. Gabrielle et Hélène. Sa femme était soignée en France. rien n’était plus comme avant. La vie est plus forte que tout ! L’Histoire avec un grand H allait prendre le dessus et s’accélérer . ses deux filles. mon frère est là. Cette disparition suscita une grande émotion. pour montrer la « puissance » française. Cette perte a été pour moi UNE AMPUTATION PERMANENTE.XXII Dans cette nouvelle vie qui s’organisait avec des perspectives d’avenir. étaient chez leurs grands-parents maternels à Sfax. la perte de l’Indochine – le jour de la perte de la ville. Ma mère et mon père perdirent à ce moment toute notion. 169 . La défaite de Diên Biên Phu.

mais nous apprenions que la police française avait fait une énorme rafle à l’heure du laitier et que de nombreux dirigeants nationalistes et communistes avaient été arrêtés et déportés dans des camps de l’extrême sud. de la situation politique. la lutte pour l’indépendance prit une tournure nouvelle : grèves dans les entreprises. Le Néo Destour menait la lutte avec des objectifs précis. Nous nous séparâmes très tard en nous disant à demain. fille de l’ex-CGT – fut durant toute la période faste du colonialisme la seule organisation ouvrière englobant tous les travailleurs de toutes origines. À la sortie. Nous avons discutâmes du film. À dater de ce jour. Demain était là. plus longuement. nous allâmes au cinéma Le Palmarium à 21 heures pour enfin voir le célèbre "Autant en emporte le vent". surtout dans les villes de l’intérieur et à Tunis. prenaient la voie de la lutte pour se libérer du joug du colonialisme. Jacques était membre du bureau politique du PCT et secrétaire de l’union locale de l’USTT. prenant l’exemple sur les nombreux pays coloniaux qui. Le 18 janvier 1952. chez les étudiants. dont l’essentiel était : L’INDÉPENDANCE. ce furent d’abord des actions sporadiques. puis le mouvement s’étendit chez les petits commerçants et artisans qui fermèrent boutique. Jacques et Véra. Le Parti communiste avait depuis sa création l’indépendance comme premier 170 . Le fer de lance se trouvait à la mosquée de la Zitouna. Le Néo Destour. en Asie et en Afrique. puis. dans les souks.Le mouvement national s’amplifiait. En Tunisie. nous rencontrâmes des camarades. manifestations avec toujours une forte répression. l’UGTT – organisation syndicale qui avait connu un grand développement grâce à ses prises de position nationalistes au détriment de l’USTT.

membre du BP qui était libre et donc premier responsable. Nous avons obtenu du mouvement national qu’il exige l’arrêt de cette forme d’action. Ridha me chargea de faire le lien entre quatre camarades illégaux. mes déplacements étaient plus faciles.objectif politique. 171 . On me contacta pour rencontrer un camarade de la direction clandestine. Notre parti. Comme j’avais une voiture. la position se mit en concordance avec la ligne de libération nationale dans le cadre de l’Union française. je mettais l’un ou l’autre chapeau. Certains habitaient la médina. des nationalistes du Destour avaient décidé de faire sauter des petites bombes artisanales déposées dans les entrées des immeubles de la ville européenne. Ces actions étaient très impopulaires même auprès des Tunisiens. En effet. Il fallait s’occuper d’eux : établir des contacts. Un seul membre du bureau politique n’avait pas été arrêté et quelques autres avaient pu passer dans la clandestinité. J’avais mis dans l’auto une chéchia et un feutre et. Par la suite. selon mes contacts. à la suite des arrestations. La police faisait un travail de fourmi : contrôle de tous les véhicules avec fouille. dont il me donna les coordonnées. Les Tunisiens se trouvant en ville européenne étaient refoulés. Au cours de ce contact avec Ridha. veiller à ce qu’ils aient le nécessaire et leur donner des informations sur l’évolution de la situation afin qu’il soit en mesure d’apporter leur contribution à l’établissement de la ligne du parti. Cette position était rejetée par le peuple tunisien. Pendant la guerre. toute notre littérature et nos positions mettaient en avant l’indépendance comme objectif n° 1. était décapité. sous la pression discrète du PCF. d’autres la ville européenne. afin d’agir dans la clandestinité puisque notre parti était maintenant interdit.

Un jour. Un jour.Pendant une période. Un autre camarade que je suivais me donna rendez-vous sur une place de Tunis très isolée l’après-midi – la halle au grain. Antoine. colonialiste invétéré et dirigeant important du mouvement sportif. Les camarades dont j’avais la charge pouvaient vivre et travailler. Je poursuivais mes activités en faisant toujours attention à ne pas être suivi et à mener une vie normale. beaucoup d’entre eux vinrent me saluer ostensiblement. tout se passa bien. tu es encore libre. m’interpella : « Alors. qui embarqua dans la voiture et me dit : « Tu es en retard ! » Je lui répondis : « Et ton imprudence ! On ne voyait que toi sur la place ! » Il me répondit : « C’est Ridha qui m’a dit que c’était le signe de reconnaissance ! » 172 . notre médecin de famille et intime passé dans la clandestinité. tout en conservant ma vie professionnelle ainsi que ma vie familiale. Je faisais également acte de présence sur les stades le samedi le et dimanche. distributions de tracts devenaient le quotidien. on ne voyait que lui avec un grand journal ouvert et la fumée de sa pipe sortant derrière le journal. j’appris avec stupeur qu’un de nos camarades. Yvan. Arrivé sur place. au stade Géo André. Antoine Olivieri. manifestations. Je fis signe au camarade. avait été arrêté dans sa cache et expédié dans un camp du sud. alors que la répression se faisait de plus en plus forte et que le mouvement national prenait de plus en plus d’ampleur : grèves. et je jouais pleinement mon rôle d’agent de liaison. que fait la police ? » Je lui répondis : « Tu sais bien. je fis un tour de la place avant de me manifester : personne. » Silence et incompréhension chez les dirigeants tunisiens devant cette façon d’agir . Hayat. alors que je montais à la tribune officielle. qu’ils nous arrêteront en même temps. Devant ce spectacle étrange.

Le contenu de la déclaration dénonçait cet accord comme une trahison. un accord est établi : Mendès France propose d’octroyer à la Tunisie son autonomie interne. avec l’accord de Bourguiba et du Néo Destour. Un long débat 173 . la lutte s’intensifiait : des groupes de combattants armés s’organisaient sous le nom donné par la presse et la radio : fellaghas. chez nous. la Tunisie. Prise de contact avec le mouvement national. Les dirigeants nationalistes. ou plutôt cette prise de position fut celle de quelques-uns. Les événements s’accélèrent. vers son indépendance. Un débat très ouvert s’instaura. La cellule à laquelle nous appartenions ouvrit une discussion sur le contenu de l’autonomie interne et sur la position de la direction. Cette prise de position. Aussi une réunion fut-elle organisée avec la présence d’un membre du comité central. Nous sommes heureux de retrouver nos camarades déportés dans le sud. qui est accueilli favorablement par le peuple qui y voit une ouverture vers l’indépendance. Très vite.Le Maroc était aussi en effervescence . Arrivée éclair de Mendès France et d’autres ministres. La libération de tous les prisonniers politiques est décidée. acceptent ce compromis. sans Bourguiba qui est enfermé en France. ne pouvait être tolérée. à l’issue duquel nous décidâmes à l’unanimité que l’autonomie interne était un pas en avant important qui devrait mener notre pays. L’Avenir de la Tunisie reparaît avec en une ce titre sur 8 colonnes : « Pas de replâtrage du régime du protectorat ». contraire à celle de la direction. Aucune discussion n’eut lieu dans le parti. Cette décision. les événements s’accéléraient . en Algérie. mais tenu au courant de toutes les tractations et propositions.

les adhérents tunisiens et quelques coopérants français. Pour Germaine et moi. À l’issue de ce congrès. notre cellule décida de maintenir sa position. la question ne s’était pas posée : la Tunisie était notre patrie. Germaine. le réussit brillamment puisqu’elle sortit « major ». avec une raison valable. la direction sortante fut majoritairement éliminée et la nouvelle direction largement tunisifiée. Elle souhaitait faire du latin . on la força quelque peu. malgré le colonialisme français. face à l’absence de structures scolaires tunisiennes. qui passait son examen d’entrée en sixième. en dehors des écoles coraniques. je n’arrivais pas. en lui 174 . chacun des partis voulant emmagasiner le plus d’avantages. ou pour les études supérieures la Grande Mosquée ou le collège Sadiki. les cartes d’adhérents n’avaient pas été remises. les Juifs tunisiens. n’avait pas eu la sienne . moi. quand elles existaient. Pour le Parti. Nous. avions opté pour la culture française. à l’obtenir. Durant la période de clandestinité. Tunisien. il était devenu indispensable de tenir un congrès pour mettre les choses au clair. Marie-Claude. notre vie se ferait en Tunisie.s’instaura et. L’organisation de l’autonomie interne se mettait en place. » Cette réponse me bouleversa et fut la première étincelle : pouvions-nous vivre en Tunisie ? Pour nous. avec de nombreuses frictions. Je pris la décision de rencontrer le secrétaire général Ennafaa pour lui demander pourquoi je n’avais pas ma carte. Il est incontestable que cette situation nous coupa des Tunisiens qui suivaient les écoles franco-arabes. voulant tirer profit de toute sa richesse. Française. aucun doute. avec surtout des musulmans. malgré toutes « les pressions ». Il me répondit : « Il vaut mieux pour le moment que nous restions à l’écart.

Cette situation ne manqua pas. une réponse dilatoire mit le feu aux poudres. Les forces françaises avaient évacué leurs troupes de toute la Tunisie. mais. 175 . elle mobilisa beaucoup de monde venu de tout le pays. faisant de nombreuses victimes. En effet. j’étais Tunisien et mes deux enfants étaient Tunisiens – j’en reparlerai. les troupes françaises se disant menacées tirèrent sur les manifestants. moi. très vite. sur la demande de Bourguiba à la France d’évacuer Bizerte.expliquant qu’écrire et lire l’arabe était nécessaire pour son avenir ! Sur le plan du travail avec mon beau-frère. Nous décidâmes également de construire une villa avec deux appartements sur un terrain nous appartenant en banlieue à Mutuelleville. endoctrinés par l’Agence juive qui menait une propagande annonçant la chasse aux Juifs. malheureusement. il était décidé de créer un commerce de prêt-à-porter rue Es Sadikia (ancien Orosdi Back). eurent peur et quittèrent la Tunisie. Et en avant pour libérer Bizerte ! Il était certain que le mouvement national cherchait un clash. la France décida de fermer toutes ses écoles ainsi que tout ce qui dépendait des accords sur l’autonomie interne. Une grande marche sur Bizerte fut organisée . De grandes manifestations se déroulèrent dans tout le pays. mais avaient maintenu des forces importantes dans le port militaire de Bizerte. Les populations européennes et beaucoup de Juifs. Cela eut un retentissement international. Mon beau-frère et associé Raymond était Français comme Germaine . La majorité prit la direction de la France et une minorité issue du ghetto et des villes de l’intérieur de la Tunisie choisit Israël. Sur le plan local. en juillet 1961. réclamant le départ des troupes françaises et la libération de Bizerte. de devenir explosive.

Le fisc et la douane intervenaient pour contrôler nos opérations. la vie s’était poursuivie et notre famille avait eu la douleur de perdre en 1956 le père de Germaine et en 1958 mon père. institutrice française. Avec Germaine. cela nous permettait d’être présents auprès d’elle. à exiger de tous les jeunes Tunisiens ayant le brevet qu’ils deviennent enseignants. Par ailleurs. Pendant cette période. Nous déjeunions tous les jours avec Marie-Claude et Denis chez Mémé . elle aurait un poste dans ce département. pour assurer la rentrée scolaire. Et puis. cela nous arrangeait bien et nous évitait des allers-retours à El Menzah. puisque nous avions déménagé pour louer un appartement plus grand et plus confortable où nous retrouvions nos amis Jean et Noëlle Levigne. on décida que ma mère viendrait habiter avec nous à El Menzah. fut informée que son département d’origine était l’Eure-et-Loir et qu’en cas de départ des fonctionnaires français. il ne faut pas le nier. mais qu’elle garderait son appartement à Tunis où tous les jours je la déposerais pour qu’elle puisse garder le contact avec ses amis et retrouver son milieu habituel. Notre fille Marie-Claude se trouvait dans cette situation. Le peuple tunisien voulait 176 . nous sentions que l’administration tunisienne cherchait la petite faille dans les entreprises françaises et juives. La disparition de ces deux hommes de qualité ayant chacun un grand charisme fut ressentie fortement au sein de la famille. Il apparaissait de plus en plus que l’indépendance et sa mise en place n’allaient pas sans poser de problèmes pour différentes couches de la population. Nous n’arrivions plus à obtenir de licences d’importation. Nous pouvions le faire.Germaine. Le bruit circulait que le départ des enseignants français obligerait le gouvernement tunisien.

les choses n’allaient pas se dérouler de la façon que nous espérions et pour laquelle nous avions agi. voyaient leur vie antérieure s’effacer peu à peu. son professeur était Tunisien : Mme Nouira – dont le mari était un dirigeant important du Parti national destourien et qui allait par la suite devenir premier ministre – disait à MarieClaude : « Pourquoi apprends-tu l’arabe ? Tu es juive. nous restions sur nos positions.que l’indépendance représente pour eux. à tous les niveaux. mais réelle. etc. Les Juifs. Hamadi. clandestinement. Italiens. c’est difficile. Un exemple sur la façon dont certains Tunisiens voyaient la tunisification des Juifs : Marie-Claude apprenait au collège l’arabe . des changements importants. Germaine et moi. une petite part peut-être. pour nous. si tu as besoin de moi. avec le PCT. y avions pris une part. Les Européens : Français. avec la création de l’État d’Israël. Tous ces éléments accélérèrent le départ vers la France. c’est fini. » 177 . » Mon ami blêmit et me dit : « Georges. l’indépendance de la Tunisie était un fait. Hamadi. Maltais. l’Italie et pour une minorité. Notre idéal communiste était intact. mais cette fois. Malheureusement. me dit un jour en me rencontrant à l’aérogare d’El Aouina : « Georges. le président de la chambre de commerce tunisienne m’a refusé l’allocation réservée aux commerçants pour voyage d’affaires en me disant : Vous savez. sentaient dans une partie de la population un refus de cette naissance au détriment de leur « frère palestinien ». je vais en France. maintenant. Pour mon travail comme d’habitude. quoi ? Tu quittes la Tunisie ? » Je lui dis : « Non. pour Israël. je suis là. un dirigeant du Destour qui était un ami.. pour vous. tu ne pourras rien faire ici ! » Bien entendu.

Avec mon beau-frère. Pour moi. la situation était la même et les départs se faisaient de plus en plus nombreux pour les Français. Il fallait bien étudier la situation : cinq personnes. enseignante française. L’État français accordait des prêts aux Français pour les dédommager et Raymond put ainsi bénéficier de fonds. Nous étions cinq : Germaine. Hayat. Germaine. Les enseignants étaient plus rares du fait qu’il n’existait plus comme écoles françaises que celles dépendant de la « Mission culturelle française ». j’avais 44 ans et aucun diplôme. Marie-Claude. » 178 . un salaire et deux enfants encore scolarisés. il serait en mesure de me trouver une situation en France. mon expérience commerciale était surtout celle du commerce du textile en Tunisie. moi et ma mère. Il me dit : « M.À mon retour de voyage. J’étais Tunisien. Denis. qu’il fallait prendre avec nous. nous avons décidé de vendre notre magasin de prêt-à-porter. je n’avais pas d’argent pour monter une affaire en France… par conséquent. il me semblait que pour l’avenir de nos enfants et pour moi-même une décision devait être prise. était sûre de trouver un poste en France. je lui posai directement la question de savoir si. une seule voie m’était ouverte : un emploi. éventuellement. Nous en discutâmes en famille avec les enfants en mettant en balance les aléas d’une installation en France et les risques pour nos enfants (tunisiens) de se faire un avenir dans le pays. Au cours du voyage en Tunisie d’un industriel en textiles d’Armentières pour qui je travaillais à l’installation d’une unité de confection ici en transférant des équipements – une délocalisation avant l’heure – et son savoir-faire. je pense que ce serait possible. Depuis un certain temps.

Cette réponse m’encouragea à étudier plus attentivement les problèmes d’une installation en France. 179 .

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le fait de quitter la Tunisie semblait d’une grande actualité. je dirais même un signe. sa présence à Paris représentait. en très peu de temps. Ce départ était un événement sérieux pour notre famille. car MarieClaude qui devait entrer en première n’aurait pas les moyens de poursuivre. le frère de Germaine. aussi devions-nous y réfléchir sérieusement en établissant une liste énumérant le pour et le contre afin de trouver. En revanche. son aîné. il valait mieux que Marie-Claude trouve un lycée dans la région. Albert. les événements s’aggravèrent. si bien qu’en ce mois d’août 1961. ses études.XXIII Tout à coup. la rentrée scolaire risquait fort de ne pouvoir se dérouler. Nous apprîmes qu’il était parti en France. Il paraissait que les enseignants français seraient appelés à rejoindre des postes en France. si obligation il y avait. Du fait que Germaine devrait peut-être. pour nous. la ou les réponses les plus positives. une certaine sécurité. d’une façon sérieuse. 181 . à Paris. Notre choix fut le lycée de Chartres. en fonction de ces résultats. rejoindre un poste en Eure-et-Loir. Notre réflexion aboutit à cette solution : envoyer MarieClaude en France et l’inscrire comme pensionnaire dans un lycée. avait disparu avec sa femme. laissant tous ses biens sur place. où elle fut inscrite comme interne. Germaine devait suivre ce mouvement. Dans ces conditions. secrétaire général de la chambre de commerce française de Tunis.

Marie-Claude était partie un peu à l’aventure et sans aucune base forte. la situation en Tunisie pour la mission culturelle française était toujours tendue . La rentrée en France se faisait à la mi-septembre . mais que le ministre des Sports avait dit : « Impossible. s’enfermer dans un pensionnat alors qu’elle était habituée à une grande liberté. En définitive. J’étais Tunisien et j’avais à travers mon action dans le domaine sportif l’oreille de nombreux dirigeants de sport tunisiens. L’un d’eux m’annonça. nous décidâmes d’envoyer notre fille à Paris en demandant à son oncle Albert de l’accompagner au lycée de Chartres. sous le couvert du secret. il est communiste ! » Encore un coup porté à mes illusions ! J’avais tant œuvré sous le protectorat pour que les structures de sport en Tunisie soient prises en mains par les Tunisiens que j’étais considéré dans le milieu du sport comme un vrai patriote. Denis était maintenant en 6e au lycée Carnot et moi je poursuivais mes affaires tant bien que mal. que j’avais été proposé par une large majorité des présents comme membre du Comité olympique tunisien. Germaine et moi ne voulant prendre aucun risque pour les études de Marie-Claude. La vie reprenait son cours.La rentrée scolaire approchant. Lors de nos discussions pour prendre notre décision. Marie-Claude prit l’avion le 15 septembre avec seulement une petite valise pour ne pas attirer l’attention à la douane avec son passeport tunisien. ce qui pesa le plus fort était la volonté 182 . Germaine retrouvait son poste à la mission à l’école rue Scipion-l’Africain. la mission culturelle française reprit ses activités le 15 novembre 1961 et Germaine retrouva sa classe.

Je prendrais des contacts pour trouver du travail. De plus. qui était très brillante en classe : elle voulait poursuivre des études sérieuses dans la culture où elle avait été élevée. il apparaissait que malgré nos racines ancestrales en Tunisie. se sentirait moins seule. personne n’était au courant de ce plan. ma mère étant seule. Au fil des jours et rétrospectivement. Germaine. il était très difficile de trouver un juste milieu. À part ma mère et les parents de Germaine. quitter la Tunisie signifiait se séparer de sa mère et de ses deux frères. je dis les miennes. qui. nous nous étions coupés des réalités tunisiennes.de Marie-Claude. Denis et ma mère rejoindraient Paris à la fin de l’année scolaire. Pour Germaine. Alors. du fait de notre francisation. je rejoindrais Marie-Claude à Paris. Pour moi. pouvaient être si profondes ! 183 . avec la création d’Israël et les positions majoritaires des Juifs tunisiens. Cette décision me permettait. car elle n’avait aucune ressource et dépendait totalement de nous sur le plan affectif et financier. il était indispensable de l’amener avec nous. Quitter la Tunisie ? Ne pas quitter la Tunisie ? C’était toute la question… Que faire ? Je n’aurais jamais imaginé que mes racines. par exemple. et il est incontestable que nous étions plus proches sur tous les terrains d’un paysan français que d’un paysan tunisien. ainsi. Germaine pourrait faire les démarches pour obtenir un poste à Paris ou dans la région. Le plan prévu était qu’à l’occasion des vacances de Noël. de plus. après maintes discussions. de retrouver chaque week-end Marie-Claude. avons établi un plan. Germaine et moi.

ma vie familiale. quand celui-ci apparaissait lentement et grossissant avec son rayon lumineux qui courait le long du golfe et prenait de plus en plus d’intensité. au lever du soleil. Les nuits d’août où se déroulait le festival des étoiles filantes.La rue de Marseille. chacun espérant retrouver « la sienne ». au travers de nos lectures et dans notre façon de vivre. c’était pour nous une véritable insertion dans la culture que nous avions acquise à l’école française. mais nous ignorions totalement l’histoire et la géographie du pays où nous étions nés et où nous vivions. Paris. lire et parler la langue majoritaire du pays : l’arabe. était complètement formatée. Sidi Bou Said. bouche bée. la période de La Goulette avec Babazizi. l’avenir de nos enfants et le nôtre ? La France. même. le lycée Carnot... et moi devant ce spectacle. ma carrière sportive. L’école ne nous avait pas appris à écrire. tous mes amis. et aussi le Belvédère. Courir pour prendre le métro. Nabeul. Gammarth et ses dunes. mon engagement politique pour obtenir l’indépendance. les couleurs sur le lac Sedjoumi au coucher du soleil… Voilà ce que nous devions abandonner ! Pour trouver quoi. Hammamet. les sorties en mer.. le football dans la rue d’Avignon. ma vie professionnelle. les voix des marchands ambulants. les bruits et les odeurs selon les quartiers. et m’interrogeant sur le pourquoi de cette magnifique vision.. le froid. Nous connaissions l’histoire et la géographie de la France. Notre pensée. le Bou Kornine le matin. la neige et la lutte pour chaque chose de la 184 . couvrir des distances pour aller d’un point à un autre. ne pas trouver les aliments auxquels nous étions habitués. Cela voulait dire que notre insertion en France allait être surtout un problème d’adaptation au mode de vie.

Mais oui aux cinémas.vie quotidienne. aux théâtres. aux universités et à la vie parisienne ! 185 . aux musées.

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foule dans les rues. puis apéritif et à 20 h 30. à Marie-Claude et moi. Notre joie. Paris a revêtu ses habits de fêtes. Nous sommes à la veille des vacances scolaires de Noël et c’est le moment que nous avons choisi pour la mise en œuvre de notre plan. Et seule une minorité d’habitants du pays était concernée. mais le programme était le suivant : le 24 en fin d’après-midi. Marie-Claude va être en vacances et ma présence à ses côtés. au Théâtre national populaire de Jean Vilar. Noël était surtout une fête qui se déroulait en famille. En Tunisie. sapins de toutes tailles… c’est cela Paris en cette période.XXIV Ça y est ! Je suis à Paris. En concertation avec « Maco ». Je n’ai pas souvenir des spectacles. concert musical – classique et jazz –. vitrines de grands magasins pleines d’animations. va lui permettre de se rassurer. pièce avec la troupe du TNP. Le 25 aprèsmidi. de nous retrouver est immense et déjà nous préparons le programme de ces vacances et des réveillons de Noël et du 1er janvier 1962. Avenues et rues décorées. en sachant que ce n’est pas provisoire. une autre pièce de la troupe est prévue. Marie-Claude a ainsi en un endroit et en continu un programme enrichissant et distrayant. il est décidé de passer le réveillon de Noël à Chaillot. Repas de Noël avec bal. illuminations sur les Champs-Élysées. d’autant plus avec la perspective des retrouvailles en fin d’année scolaire. 187 .

son départ pour la pension à Chartres. 188 . Lorsque nous passions devant. elle disait: "c'est là que je veux faire mes études!". Je lui fis confiance et cela fut une erreur. l’autre « parisienne ». Je ne doutais pas de sa parole . avait acheté un hôtel sur les quais de Seine : l’Hôtel de Suède. car nos liens. l’une tunisienne. La rentrée s’annonçait et. chercher un hôtel bon marché et commencer à prospecter pour trouver un travail étaient mes priorités. J’allai lui rendre visite. Marie-Claude vivait chez son oncle Albert. Sa première à Chartres exigeait de Marie-Claude un gros effort pour se mettre à niveau et elle travaillait très courageusement.Ce Noël fut mémorable. avec à proximité la station de métro SaintMichel. Marcel Bertrand. Je pris contact avec le fabricant d’Armentières qui s’était engagé à me trouver un travail. J’étais ainsi en plein cœur de Paris. Bon contact et renouvellement de promesses. Le prix de la chambre était relativement bas et correspondait à mes possibilités financières. Marie-Claude était rayonnante de joie. Pour le réveillon du Jour de l’an. Mais l’essentiel était que le mécanisme de notre installation en France ait débuté et que « Maco » ne soit pas seule. Durant le week-end. Nous nous arrangeâmes et je m’installai dans son hôtel. de ce fait. malgré des vies différentes. Pour ma part. j’étais tranquille et ne m’attelais pas à la recherche d’un emploi. avec une famille divisée en deux parties. étaient restés vivaces. nous avons « soupé » dans une brasserie sur les Grands Boulevards et visité les Champs Élysées où régnait l’atmosphère particulière de ce quartier un 31 décembre. Cette période des fêtes fut consacrée à distraire ma fille et à lui faire découvrir Paris. Quant à moi. avec elle. j’avais appris qu’un de mes bons amis de Tunis. Son objectif était d'entrer à la Sorbonne.

Je me présentai au rendez-vous . (qui était une grande question d’actualité). venaient du privé et étaient en recherche d’emplois. la rémunération. discussion sur les perspectives. et j’avais quarantequatre ans. D’ailleurs. des Marocains. qui. J’obtins une première carte m’autorisant à travailler. je recevais une lettre m’informant que ma candidature était retenue et que je devais être reçu par le PDG. J’étais de nationalité tunisienne. Je lis : nom. On nous demanda de choisir un sujet de débat. pour la plupart. mais le plus souvent les propositions faites étaient dans la manutention ou l’entretien. 189 . Ces conditions étaient un lourd handicap. mais trop souvent les propositions ne correspondaient pas à mes capacités. Nous étions en décembre 1961 et la France commençait à recevoir beaucoup de Français d’Algérie.E. Des organisations juives devaient nous aider à trouver des emplois. Je connaissais le sujet et fus très à l’aise avec une solide argumentation. Je proposai de parler de la C. Rien ne correspondait à mon âge ni à mon expérience. Quelques jours plus tard. situation de famille. prénom. Plusieurs contacts. etc. Puis le PDG me tend un papier et me dit : « Voilà la dernière formalité ». Il s’agissait d’un poste important et qui était appelé à un grand développement.Cette confiance me fit perdre un temps précieux.. l’organisation du travail. pour avoir le droit de travailler en tant qu’étranger. il me fallait un permis délivré par la préfecture de Paris. Ma proposition fut retenue. Un jour. je répondis à une petite annonce et j’eus la joie d’être convoqué pour un entretien. et la « bombe » : confession. des Tunisiens. Accueil chaleureux. Juif. Nous étions reçus par ces services trop souvent de façon « coloniale ». nous étions quatre postulants.

le traitant de suppôt d’Hitler. les choses ne se déroulèrent pas aussi bien que nous pouvions l’espérer avec mon beau-frère. de faire les démarches pour un poste dans la région parisienne et d’envisager les possibilités de location. de faire une demande de logement comme fonctionnaire rapatrié. Puis j’éclate. de salir la mémoire des millions de victimes du nazisme et regrettant de ne pas avoir enregistré notre conversation. surtout. Pour ma part. décide de ne pas faire l’impasse et inscris : israélite. Nous n’avions aucune réserve financière et il nous fallait être solvables pour louer un logement. à Tunis. Lui. Pendant ce temps. IL VOUS SERA IMPOSSIBLE DE VOUS FONDRE DANS L’ESPRIT DE FAMILLE QUI RÈGNE DANS L’ENTREPRISE. Son objectif était de nous voir. Germaine devait nous rendre visite à Paris pour les vacances de Pâques. Elle fut gentiment aidée par ma cousine Yvette. Je remets le papier. par connaissance. Mon beau rêve s’envolait.Je réfléchis. Germaine s’attelait à la liquidation de notre maison de la rue de Marseille en vue d’un déménagement officiel auquel elle avait droit en tant que fonctionnaire française. J’étais responsable du service de vente 190 . ainsi que toute sa famille. et associé qui n’approuvait pas notre départ. VOUS VOUDREZ TOUT RAMENER À VOUS ! » Silence. VOUS ! VOTRE PREMIER OBJECTIF SERA DE VOULOIR PRENDRE MA PLACE. Je me levai en lui disant qu’il était indigne d’être Français. l’accusant d’être un nazi. nièce de mon père. L’essentiel était d’avoir deux salaires et. Changement de ton et éclatent ces paroles : « ON VOUS CONNAIT. En revanche. m’avait trouvé un travail dans une entreprise de vente de matériel photo « Flash ». mon beau-frère Albert. était Français et pouvait toujours recevoir l’appui de l’ambassade de France.

Les exigences des propriétaires et nos moyens étaient très défavorables. Je visitais les banlieues. 191 . furent également à la hauteur de notre amitié. Antony et tout le reste. En revanche. surtout les vignobles. Saint-Denis. Mon salaire en 1962 était de 90 000 francs (très anciens). les petites industries PME. les Guetta. Germaine vint nous rejoindre à Paris. propriétaires de l’hôtel où je logeais. furent très présents pour Marie-Claude et moi. Il fallait que Germaine s’installe avec un poste et que nous soyons tous là. faisant jouer une loi indiquant qu’on ne peut séparer un couple. PMI. Des amis de Tunis. qui s’adressait surtout aux soldats du contingent en Algérie. de Tunisie et du Maroc changeait la situation dans beaucoup de secteurs : le petit commerce. déjà installés à Paris. mais les résultats n’étaient pas probants. elle s’inscrit sur la liste des demandeurs de logement HLM prioritaires. étaient recherchés. puisque je travaillais à Paris. en Tunisie. Aux vacances de Pâques. Puis. on fêta le milliard de francs de chiffre d’affaires. la vie devenait de plus en plus difficile et beaucoup de monde tentait de s’installer en France. Les choses se mettaient en place. Nanterre. Durant son séjour. j’étais toujours à la recherche d’un logement. Mon ami Marcel Bertrand et sa femme Jeanine. les petites propriétés agricoles. L’afflux de Français d’Algérie. les loyers étant moins chers : Sarcelles. étant Française rapatriée et enseignante. famille dispersée et un emploi trop récent. elle fut d’une grande efficacité en direction de l’administration de l’Éducation nationale en vue d’obtenir un poste dans la région parisienne. Ivry.par correspondance. Entre-temps. Je ne pouvais pas demander un HLM : Tunisien. Ce secteur se développa si bien qu’au bout d’un an.

je monte aussitôt voir Marie-Claude. Je l’installai dans mon hôtel . ville d’origine de Marcel. La vie se poursuivait et la fin de l’année scolaire ne tardait plus. ni linge. Nous étions en pleine guerre d’Algérie. Le docteur me rassura en me disant qu’elle serait rétablie dans quelques jours. Marie-Claude et moi avons pris la décision de ne rien en dire à Germaine. était mal assuré. du linge de corps. mais qu’elle ne peut donner aucune indication. Comme je n’avais pas un « faciès ». Résultat : je n’avais que les vêtements que je portais sur moi ! Un gros coup dur. j’avais pris des précautions pour notre nouvelle vie à Paris. De retour à l’hôtel. il me semble que la chambre est vide de mes vêtements. D’un coup d’œil. pour ne pas lui causer d’autres soucis. elle occupa ma chambre. des chemises… en un mot. et qui était l’une des meilleures équipes de France. recherche immédiate. n’étant pas du métier. Avant de quitter la Tunisie. je n’étais jamais contrôlé. j’avais une carte de séjour au titre tunisien. je ne retrouve plus rien : ni chemises. avec Marcel. Mon copain. Je descends et demande si l’on a transporté mes bagages dans ma nouvelle chambre : réponse négative. Le dimanche. ce qui signifiait que Denis. tout est vide. Malgré une recherche plus approfondie. j’avais fait deux costumes. Marie-Claude revint du pensionnat de Chartres avec une mauvaise grippe. Sauf une fois ! Il était 22 heures et en 192 . nous nous rendîmes au Parc des Princes pour voir jouer l’équipe de Saint-Étienne. puis Germaine et Nona arriveraient et qu’enfin la famille serait réunie. et enfin Marie-Claude nous dit qu’une personne est rentrée dans la chambre pendant qu’elle dormait. propriétaire de l’hôtel. que je trouve fatiguée et fiévreuse.Un week-end. ce qui voulait dire que je n’avais aucun recours. ni costumes. C’était un coup dur. Bien entendu.

j’aperçois une patrouille militaire. mon accent et mon prénom Élie me protégèrent.rentrant de l’île Saint-Louis. À l’époque. la vie des Maghrébins était terrible. 193 . qui me demandent mes papiers. et ils vivaient tous dans une angoisse perpétuelle. sur le pont. J’ai eu peur : heureusement. une mitraillette pointée sur le ventre. Je suis entouré par trois militaires.

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Marie-Claude et moi allons l’attendre à Orly. Trois mois de loyer d’avance plus le loyer en cours est une impossibilité pour nos revenus. Denis. Le cadre de notre déménagement était arrivé. L’année scolaire se termine. Nous obtînmes une réduction de loyer sous réserve de refaire la peinture du logement. Cela représente des frais importants. Marie-Claude et moi nous transformâmes en peintres – aucun de nous n’avait jamais fait de peinture. Germaine se rend au service de l’Éducation nationale pour demander un poste en Île-de-France. Les choses s’enchaînent et nos amis Guetta nous indiquent qu’un organisme d’anciens officiers de l’armée loue des logements. Le résultat final n’était 195 . Le salaire de Germaine plus le mien ne sont pas en mesure de faire face aux demandes des propriétaires. C’est dommage. étreintes et bises. Nous filons à l’hôtel et comptons les jours avant l’arrivée des deux autres.XXV Denis arrive enfin. sans une solution. si bien que. si heureux de se retrouver. nous ne pourrons tenir longtemps. Fin juin. Nous sommes enfin tous réunis. je ne sais pas comment nous fîmes pour trouver un trois-pièces avec grande cuisine dans une résidence « chic » à Bourg-la-Reine. Germaine et Nona vont arriver. Nous sommes fous de joie. Aujourd’hui encore. mais nous n’avons toujours pas de logement. Elles sont là. Dès le premier jour. Nous allons être cinq à l’hôtel dans trois chambres. nous n’avons pas d’appareil photo pour prendre nos têtes à Marie-Claude et moi en voyant Denis : une boule avec une casquette américaine.

nous apprenons que nos enfants nés de mère française en terre étrangère sont Français. elle a un poste dans une école de la ville. elle tombe sur une personne qui comprend notre situation et fait le nécessaire pour que notre dossier passe en priorité. Je raconte rapidement : Germaine décroche un poste de titulaire dans une école de Bagneux. Bâtiment neuf dans une ville gérée par le Parti communiste. indispensables pour que Marie-Claude puisse obtenir en tant que Française ses IPES. Là encore. un logement nous est attribué au Plessis-Robinson. Germaine. Marie-Claude est inscrite à Marie-Curie. avec courage et efficacité. à Sceaux. Par chance. Entre-temps. Marie-Claude passe son bac avec succès et va en classe préparatoire au lycée Lakanal. Déclaration au tribunal d’Instance de Sceaux ? Qui délivre deux certificats de nationalité française. fait une démarche afin d’obtenir en tant que fonctionnaire rapatriée un logement. ce qui la lierait à l’État en contrepartie d’un salaire. Succès ! À la rentrée 1963. je trouve une lettre du ministère de la Justice dont le contenu me surprend : il me convoque en m’enjoignant de venir avec les deux certificats délivrés à Marie-Claude et Denis 196 . Un jour. Ouf ! Tout se remet petit à petit en place. Germaine fait une démarche pour avoir un poste au Plessis-Robinson à la place de celui de Bagneux. Pour faciliter ses études du point de vue financier. avoir les IPES. en passant propédeutique. un quatre-pièces. nous pensons qu’elle pourrait.pas brillant. à Sceaux. et Denis au CEG de Bourg-la-Reine. Victoire ! En juillet 1963. aussi nous vivions dans la crainte que la propriétaire ne vienne visiter son appartement.

par renseignements directs. » Cette situation nouvelle pesait lourd. je suis reçu par un fonctionnaire qui. Je me rends au ministère de la Justice . À la suite de ma visite. » Je ne me démonte pas et lui dis : « J’ignorais qu’il y avait des juges en France qui se laisseraient acheter. reconnaissant à nos deux enfants la nationalité française. Il me dit immédiatement : « Vos enfants sont français. mon oncle m’adressa un document basé sur le Fode de la nationalité française précisant qu’aucune jurisprudence n’existait indiquant qu’un accord d’État à État pouvait changer les règles bien précises indiquées par le code de la nationalité. Je décidai avec Germaine de contacter notre oncle Jacques Haïat. Cette lettre nous tracasse. il faudra demander de nouveaux certificats au tribunal d’instance. Une semaine plus tard. un protocole entre les deux pays précise que les enfants nés en Tunisie d’un père Tunisien sont tunisiens. d’autant que j’ai déposé une demande de naturalisation française. d’entrée de jeu. me dit après avoir demandé les deux certificats : « Comment avez-vous obtenu ces certificats qui n’ont aucune valeur juridique ? Depuis l’indépendance de la Tunisie. » Avec un grand sourire.par le tribunal d’instance de Sceaux. je lui dis : « J’ai obtenu ma nationalité française. avocat. qu’un retour éventuel en Tunisie est hors de question. il me rassura et m’affirma qu’il allait travailler la question. Je me présentai au fonctionnaire qui m’avait reçu et lui montrai la note de mon oncle. mes enfants figurent sur la liste parue au Journal officiel. Cette décision intervient justement après que nous ayons eu la certitude. surtout pour MarieClaude. je vous prie d’intervenir pour faire paraître un rectificatif indiquant que mes deux 197 . » Il ajoute : « Ces deux certificats sont certainement établis par complaisance. qui ne pouvait plus se présenter à son concours.

nous étions en mesure. qui lui succéda : il est depuis notre médecin. Ma mère. maintenant. Jean-Louis. qui n’avait pas droit à la Sécurité sociale. Jojo s’arrangeait toujours pour nous alléger les frais de soins.enfants sont français de naissance et non par naturalisation. tout en conservant. alors que la France était encore occupée. compagne de Jos. » Cette demande a été agréée et le rectificatif a paru. il était le coiffeur officiel du Résident général de France en Tunisie. toutes les traditions issues de nos familles. Charlot possédait un salon de coiffure sur l’avenue Jules-Ferry et son salon était celui de toute la « gentry » de Tunis . Ma situation et celle de mes enfants s’étant stabilisées. le Docteur Jos Boujenah. de devenir des citoyens français. ma situation professionnelle n’avançait pas et je faisais sentir au patron que je jouais un rôle important dans ma branche et que cela méritait une reconnaissance. a quitté la Tunisie et qu’il s’est installé à Bagneux. Germaine et moi. Sur le plan financier. Nous apprenons avec plaisir qu’un de mes amis. était âgée de quatre-vingt-deux ans et souffrait d’un ulcère à l’estomac avec des hémorragies. Résultat : le patron embaucha un jeune qu’il m’imposa comme 198 . Je connaissais toute la famille. Ils s’étaient connus à Alger pendant ses études de médecine. Le père. En 1977. Je ne dirai jamais avec assez de force le rôle humain qu’a joué cet ami et médecin qui a toujours été très proche de nous. était d’origine algéroise. Il a été notre docteur jusqu’au moment où il s’est installé à Paris. Jeanine. C’est un ami de jeunesse. c’est l’un de ses fils. de plus. fils d’une famille nombreuse installée à La Goulette.

son cousin René Haïat me téléphona en me disant qu’il avait obtenu d’un ami propriétaire d’une entreprise d’imprimerie pour papier autocollant un entretien en vue d’une embauche comme VRP. me dit de garder la voiture. j’obtins une indemnisation. qui était l’organisme chargé de la coordination des activités sportives dans la ville. J’étais pleinement plongé dans ce milieu. on exigea de moi une démission. au papier adhésif. Germaine. C’était toujours la même musique : « Ils viennent prendre mon travail. mais il fallait posséder une voiture. avec son bon sens habituel. on avait acheté une voiture à crédit. Cette situation me donnait un certain prestige. À la suite d’une discussion. j’avais pris des responsabilités au club sportif local et plus particulièrement à l’Office municipal des sports. j’avais un acquis et des connaissances sur le milieu sportif bien plus conséquents que ceux des autres dirigeants. Je changeais de spécialité : du textile. Après débat. je passais à l’imprimerie. En prévision du chômage. Je refusai de la donner et exigeai un licenciement. Débuts difficiles. N’oublions pas l’animosité générale que les « rapatriés » subissaient. La clientèle était différente et les distances à parcourir dans une circulation affolante difficiles pour un ancien Tunisois.second afin de préparer ma succession. Mais avant cela. Mon secteur était Paris et les environs . mon passé sportif. Quelques jours plus tard. » Entre-temps. et par mes connaissances. mais mes collègues ne me voyaient pas avec un œil favorable. j’avais rejoint le Parti communiste français à la section du Plessis-Robinson. 199 . Germaine avait eu raison ! J’ai été embauché. je voulais vendre la voiture pour ne pas avoir de dette. Entre-temps. je me faisais une place. Tant bien que mal. nous étions cinq collègues et chacun devait se battre pour avoir sa clientèle.

Germaine travaillait .Une histoire triste et comique : après mon adhésion au Parti français. Germaine devait recevoir chez nous sa mère qui était de passage en France pour voir ses enfants et petits-enfants. Cela signifiait que dans notre appartement de quatre pièces nous allions être six personnes. j’avais joué le rôle qui m’avait été confié dans la lutte pour l’indépendance nationale et que j’avais été contraint. Comme convenu avec son frère. qu’avec le Parti tunisien. Seul Denis rentrait déjeuner et pouvait être présent pour aider les deux grandsmères. je quittais la maison à 7 heures et ne rentrais qu’à 20 heures. 200 . pour ma part. Je leur expliquai très calmement que mon engagement politique remontait à l’année 1943 en Tunisie. à la suite de l’interdiction du PCT et pour d’autres raisons dont j’ai déjà parlé de quitter la Tunisie. j’eus la surprise de recevoir la visite de deux camarades de ma cellule me demandant les raisons de mon adhésion et allant jusqu’à rappeler une « enquête policière ».

Germaine me demanda de rentrer en m’annonçant que notre docteur était venu en urgence et avait constaté le décès de ma mère. et je m’étais engagé de nouveau dans la vie politique en adhérant au PCF : tout cela prenait beaucoup de mon temps. Silence pendant l’arrivée des pompes funèbres. sur recommandation du médecin. Une nuit. Dès que la téléphoniste eut mon nom. Comme cela était fréquent. son enterrement se déroula au cimetière du Plessis-Robinson sans les rites religieux. avant d’aller à mon travail. il fallait agir de sorte que ma bellemère ignore le décès de ma mère. Je dois ajouter qu’en plus de cette situation. j’avais mon nouveau travail qui m’obligeait à rouler beaucoup dans Paris et ses environs. elle et moi. me demanda d’appeler chez moi. avec ménagement. Choc. elle semblait dormir encore sous l’effet du médicament. ma belle-mère se trouvait également chez nous étant en convalescence d’un infarctus ! Par précaution. La nuit de poursuivit sans autre problème.XXVI Nous étions en 1965. Peu de 201 . je jetai un coup d’œil dans sa chambre. silence pour la levée du corps et la sortie du cercueil. Pris par mon travail. on lui donna un suppositoire pour la calmer et qu’elle puisse se reposer. ma mère nous réveilla. car elle avait de fortes douleurs. Ma mère étant agnostique. qui. Nous formions avec les enfants une forte et belle équipe. les derniers du bloc familial. j’étais très lié à ma mère et nous étions. elle me passa le directeur. Le matin. très solidaire. j’eus besoin d’une information et j’appelai le bureau.

mais cela ne dura pas longtemps : elle comprit que le rythme de vie de Germaine était changé et nos mensonges ne prenaient plus. le marché. Nous commencions à prendre des habitudes avec nos fournisseurs. avait repris sa carte et militait surtout en direction des enseignants et des parents d’élèves. Jacques Scemama de Gialuly. En semaine. où elle tentait de poursuivre des études conformes à ses goûts : sociologie. un peu de notre mode de vie à la tunisienne. Elle menait une vie 202 . la pharmacie. les bouchers. les épiciers. Denis étant encore scolarisé au lycée. histoire contemporaine. elle aussi. et qui devint un lieu de rencontres et un moyen de retrouver le « savoir-bouffer de chez nous » ainsi que des amis auxquels nous étions liés. À travers ces rencontres. à Paris. je m’arrangeais pour me trouver dans le quartier où se trouvaient les restaurants. Elle demandait tous les jours de ses nouvelles. et un des neveux. presque tous les jours à midi. la fille d’Hubert. Tout en travaillant. nous voulions avoir l’impression de poursuivre. Étaient présents Gabrielle. Marie-Claude faisait ses études à la Sorbonne. ethnologie. Nous ne connaissions pas encore beaucoup de monde ici. Bien entendu. mais surtout avec des camarades du Parti avec lesquels nous avions des affinités. les bars tenus par des Tunisiens juifs. je menais une vie de militant actif du PCF. Cette disparition représentait notre « premier mort » en France ! Notre famille s’installait au Plessis-Robinson. etc.monde à l’enterrement. Germaine. nous avons joué la comédie avec ma bellemère en lui disant que ma mère était hospitalisée.

Marie-Claude. elle aussi. Cette situation n’était facile pour personne et l’on sentait que Marie-Claude n’était plus à son aise. la présence de la grand-mère chez nous lui avait enlevé son intimité : plus de chambre seule. surtout d’Île-de-France – s’est trouvée chamboulée. 203 . obligée de travailler avec de la compagnie. De plus. obtenant des certificats de licence.d’étudiante brillante. Mon entreprise était en grève (les ouvriers) et j’étais devenu durant cette période un militant à temps complet. qui avait fait un choix politique et s’impliquait dans les mouvements dits « trotskistes » était. notre vie – comme celle d’une grande partie des Français. Avec le bouleversement que cette période a apporté dans tous les milieux. plongée dans les luttes des étudiants. 1968. Germaine était en plein dans le mouvement des enseignants. Habiter au Plessis-Robinson était pour elle un handicap : il lui fallait prendre le dernier métro et ne pas rater le dernier bus ! Savoir qu’elle vivait avec ce handicap nous tracassait.

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Germaine et moi décidons de lui allouer une mensualité durant six mois pour lui donner le temps de se retourner. mais ma mémoire me fuit de plus en plus ! Cela devient pénible. ne supportant plus d’être partagée entre sa vie d’étudiante et sa vie au Plessis-Robinson. je me sens bien. « peut mieux faire ». Marie-Claude. À partir de 1970. Bien entendu. 205 . Motus de sa part sur ses conditions d’existence. comme on dirait sur un bulletin scolaire. mais. Je gagne bien ma vie. Les communistes du Plessis adoptent une liste sur laquelle je figure avec un engagement de ma part de devenir permanent du Parti pour occuper un poste de maire adjoint à temps complet. qui jouit d’une aura particulière. Je viens d’avoir quatre-vingt-neuf ans. 1971. la maison lui est toujours ouverte. ayant été élu au secrétariat de la section communiste du Plessis-Robinson. Cela devient de plus en plus difficile pour moi. Je décide de faire vite et de tenter de dire l’essentiel de ces années. Les élections municipales s’engagent et nous devons former la liste communiste avec à sa tête le maire sortant. Daniel. Robert Levol. mon travail s’en ressent.XXVII Cela fait un certain temps que je n’ai plus poursuivi mon écriture. à Paris. décide de quitter le cocon familial pour s’installer avec un copain.

Par chance. conseiller général et homme d’une grande droiture et d’une grande simplicité. ce qui impliquait une baisse de salaire.Notre liste l’emporte facilement et me voilà projeté dans une nouvelle vie ! Tout se remet petit à petit en place. particulièrement dans le secteur du sport et de l’éducation physique. j’obtins une indemnité de licenciement importante. Je suis chargé par le conseil municipal d'étudier le projet de la construction de la piscine. par mes penchants sportifs. avec la CGT. Chacun fit un effort et très vite une équipe se forma sous la direction de notre maire et camarade Robert Levol. en fin de course. ce que j’acceptai. j’entrai complètement dans mon rôle de maire adjoint. j’ai à cœur de trouver un projet qui réponde à la fois au loisir et à la compétition. Je voudrais bien. À partir de ce moment. Cette tâche s’ajoute aux autres et. un conflit éclata avec mon patron et. Un autre décalage était dû à la rencontre et au travail en commun avec des camarades qui avaient toujours agi à l’intérieur du parti. Le maire et l’équipe municipale me font confiance et me confient des tâches importantes. Le maire ne cesse de réclamer ma présence à temps complet. je me déplace dans 206 . De ce fait. des incompréhensions de part et d’autre. beaucoup de choses m’échappaient. ce qui m’obligeait à m’impliquer encore plus dans ma vie de militant communiste. car le salaire d’un maire adjoint à l’époque correspondait à celui d’un ouvrier qualifié. mais préférerais quitter mon travail avec un viatique. Cet homme a été pour moi un exemple. je sentis un décalage entre ma formation dans le privé et l’administration . Pendant un moment.

a besoin de mon accord et que par conséquent je ne peux célébrer le mariage. les bons vins et la réception sont interrompus pour répondre à l’invitation de la municipalité pour un vin d’honneur à la suite duquel on retourne chez nous 207 . et le quatre pièces se transforme en cabine des frères Marx. cela fait beaucoup de monde et surtout un monde hétéroclite… et ce qui permet de créer l’ambiance : un « punch » bien corsé qui devient le lien du rire et de la bonne humeur. enseignants. pas de logement ! Nous essayons de les convaincre d’attendre. avec l’accord de la famille d’Isabelle. L’appartement de quatre pièces est vidé. buffet – à l’issue de la cérémonie à la mairie. La famille. sa famille. Mais les crédits nous sont refusés par le ministère des Sports et par le conseil général du 92. Daniel. les copains de Denis et Isabelle. mes collègues du conseil municipal. En 1971. C’est le maire Robert Gelly qui officie. Face à cette situation. Denis. nous acceptons le mariage. les amis de Tunisie. des responsables de l’administration communale. s’est amouraché d’une copine : Isabelle Vidalie. mineur à cette date. parents. car Denis. Nous décidons. Marie-Claude. deux buffets sont installés dans chacune des pièces. les amis du Plessis-Robinson. Ils se fréquentent depuis quelques années et viennent nous annoncer qu’ils souhaitent vivre ensemble et se marier.toute la France pour étudier les piscines existantes et voir des projets. mais la mère d’Isabelle refuse la vie commune hors mariage ! En définitive. et l’ensemble de la population. Quarante ans à eux deux ! Pas de travail. d’organiser chez nous une petite réception – apéritif. nous lançons une grande campagne de pétition en liaison avec les usagers : écoles. Cette action rencontre un accueil très favorable et des dizaines de milliers de signatures sont collectées. Les deux buffets. qui a eu son bac.

Dody et Mimi. particulièrement Victor Hayat et sa femme Hélène. La situation était sérieuse et l’on installa un lit supplémentaire dans ma chambre pour que Germaine soit présente toute la nuit vu la gravité de mon état. ce qui nous donna l’occasion de fêter d’abord cet événement. car par la suite ils tinrent une galerie près de Drouot durant six ans. qui avait une situation financière très importante. une petite-fille. et assumait ses responsabilités politiques. nous étions donc plus disponibles. heureux de se retrouver ensemble. 208 . n’étalait jamais cette différence et nous vivions en très bonne harmonie. et malgré nos engagements. Je ne rentrerai pas plus avant dans les détails. nous avons maintenu une vie extérieure en gardant des liens très étroits avec nos amis de Tunisie. Nous vivions sans enfants. Victor. qui m’opéra de l’appendicite et d’une péritonite avec un abcès énorme. Ce fut le départ pour eux. Sur le plan familial. Marie-Claude et Daniel nous annoncèrent qu’ils allaient se marier. le docteur Cohen Boulakia. Édouard et Gigi Mamou. Édouard et Simone Cohen.où des invités sont toujours là. Germaine poursuivait de front sa vie d’enseignante et de syndicaliste. qui m’envoya chez un ami à moi chirurgien. Je fus hospitalisé d’urgence par Jean-Louis Boujenah. puis une suite heureuse : la naissance de notre premier petit enfant. Sarah. dont nous sommes complètement gâteux… Marie-Claude et Daniel ouvrirent une boutique de tableaux aux Puces. avec qui nous formions un groupe soudé et avions plusieurs activités communes.

quand Marie-Claude et Daniel viennent dîner avec nous avant de ramener Sarah. Séparation d’Isabelle et Denis. 209 . Nous en avons la responsabilité jusqu’au soir. Pendant les grandes vacances. nous allons à Cannes et Sarah nous rejoint par avion. Lucie et Clémence à la maison le mardi soir et tout le mercredi.. et. les parents travaillant aux Puces. etc. Denis. Nous la gardons pendant une dizaine de jours : bains de mer. de création de liens entre nous qui ne vont cesser de se développer durant ces années. Quant à Sarah. pour devenir un lien exceptionnel dont nous profitons encore. tout en conservant son poste et son traitement. suite à de nouvelles dispositions (1981). Cette journée est une fête pour nous . feux d’artifice. cinéma.Naissance d’une deuxième petite-fille chez Denis : notre petite Cécile. député de l’Essonne. Germaine et moi sommes comblés de bonheur. pique-nique. car nous avons la joie d'avoir Cécile. Denis vit avec Geneviève. Puis. Cette journée n'est qu'une suite de rigolades. il obtient le droit de suivre les cours de préparation au concours de l’ENA à Science Po. nous la prenons tous les dimanches. après avoir été secrétaire de Robert Vizet. soirée spectacles. nous sommes au service de notre petite-fille : promenade. passe des concours et obtient le titre de rédacteur territorial. Il devient ensuite secrétaire général adjoint dans une mairie de l’Essonne. ils habitent Palaiseau et deux nouvelles petites-filles arrivent : Lucie et Clémence. il se présente à d’autres concours. avant de la ramener avec nous en voiture.

Le lobby juif en France exerce de fortes pressions en faveur d’un refus du gouvernement. Yasser Arafat souhaite venir en France afin que le gouvernement agisse pour aider à l’accélération d’une rencontre israélo-palestinienne. 210 . Traitement.En 1989. dès le départ. Une grande manifestation est prévue à Paris par solidarité. Cet organisme est créé et prend le nom de Rencontre progressiste juive. Un espoir naît des discussions qui semblent se dessiner entre les deux parties. puis arrêt du traitement et rebelote : nouvelle embolie ! Je m’en ressors. dirigée par Yasser Arafat. chef du service de pneumologie. et celle-ci est très importante grâce à la participation de nombreux démocrates. Mais je m’en sors. journées difficiles. Enfin. Soins intensifs. Nombre d’entre nous sont pour que les Palestiniens aient leur État et qu’enfin les deux peuples vivent côte à côte dans le respect de chacun. J’ai l’honneur d’en être élu le secrétaire général et. De plus. la presse en général présente les Juifs de France dans leur totalité comme des soutiens à la politique d’Israël. Un groupe de Juifs décide de créer une organisation rassemblant les Juifs qui souhaitent que les Palestiniens vivent en paix sur le territoire défini par l’ONU. l’autorisation est donnée à Yasser Arafat de venir en France. À l’hôpital Béclère. l’OLP. je fais une embolie pulmonaire très sérieuse. La situation est explosive au Moyen-Orient entre Israël et le peuple palestinien à travers son organisation de résistance. le professeur Simonneau. nous devenons une organisation nationale avec de nombreuses sections en province. diagnostique une embolie massive et annonce de gros risques.

Je suis invité à cette réception et rencontre à cette occasion Yasser Arafat en tête-à -tête. j’ai retrouvé un visage dont j’ai déjà parlé plus avant en Tunisie : il s’agit du jeune basketteur Edgar Pisani. son courage et la confiance qu’il avait dans l’avenir de son pays. lui a un petit sourire interrogateur. est extraordinaire ! Nous nous serrons la main chaleureusement. À cette occasion également. Cet homme m’a fait une forte impression par sa lucidité. « l’orientale » et tout devient clair pour lui. ancien ministre de Gaulle. là. Notre rencontre. Il est présent en tant que directeur de l’Institut du Monde arabe… Le monde est petit ! 211 . Je lui dis simplement « basket ». à l’Institut du Monde arabe.Une réception est organisée par l’OLP à l’Institut du Monde arabe à Paris. en cette année 1989. Il me dit sa joie de savoir que des Juifs honnêtes n’approuvent pas la politique du gouvernement israélien.

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mais très rares et jamais graves. les nouvelles rencontres. il m’était difficile de supporter que ce soit lui qui officie à cette occasion. 213 . Il est sûr que parfois des accrochages ou un manque d’explications entre nous ont créé des situations difficiles. nous avons convenu qu’il était important de célébrer un tel anniversaire. conseillère municipale d’opposition. problématique et pleine d’aléas ! 50 ans. Ma demande fut agrée. les incompréhensions face à cette vie parisienne dure. l’adaptation à notre vie nouvelle… et tout cela. nos responsabilités dans les activités syndicales et politiques . les naissances de nos quatre petits-enfants : Sarah. Lucie et Clémence . les décès de membres de la famille. Mais aussi les moments difficiles.XXVIII 1945-1995 : cinquante ans de mariage… 50 ans de vie commune pleine de moments heureux : naissance et succès dans la vie de nos deux enfants telle qu’ils l’ont voulue . les problèmes financiers. Aussi nous décidons de passer par la cérémonie officielle à la mairie pour les noces d’or ! Le maire étant de droite. En accord avec toute la famille. les maladies. leurs mariages. Cécile. c’est un magnifique contrat et surtout une réussite. Je sollicitai que notre camarade Marie-George Buffet. dans une harmonie presque générale. soit désignée pour officier par délégation.

notre militantisme. Nos deux petites-filles Sarah et Cécile furent nos deux témoins. quitte sa famille pour rejoindre son poste à 500 km 214 . à ce sujet.La cérémonie se déroula selon le cérémonial d’un mariage : lecture fut donnée de l’acte de mariage en Tunisie daté du 7 novembre 1945. Ensuite. la reconstruction d’une vie nouvelle et la reprise de notre place dans la lutte contre le capitalisme à l’intérieur du Parti communiste français. notre arrivée au PlessisRobinson. a été la première femme tunisienne à avoir le diplôme d’institutrice et à enseigner dans une école française ! Une jeune fille juive tunisienne. Elle souligna également mon rôle dans la vie municipale et celui de Germaine dans le milieu enseignant. nous avions décidé d’organiser à la maison à l’issue de la cérémonie un buffet regroupant la famille et les amis intimes. l’obligation de quitter notre pays natal. Marie-George prononça une allocution qui nous alla droit au cœur. en 1905. à l’époque. Marie-George utilisa une expression pour souligner notre attachement et notre modestie. De nombreux amis assistèrent à la cérémonie et marquèrent ainsi leur amitié. Les années passent et ma Sarah nous fait un cadeau merveilleux en nous annonçant la naissance de notre premier arrière-petit-fils Arthur ! Je me permets ici une petite parenthèse : la relation de notre famille avec le métier d’enseignant est extraordinaire ! La mère de mamie. sur la place que nous avions prise dans de nombreuses luttes. raconta notre vie en Tunisie.

plusieurs fois. Suisse. après avoir réussi au Capes. etc.de Tunis ! Sa fille Germaine. a également fait une carrière d’institutrice en Tunisie et en France. J’ai fait le récit de nos noces d’or. Seule Cécile n’a pas choisi cette voie. agrégative. est professeur de lettres classiques. à l’aventure en voiture. mais aujourd’hui il s’agit de nos noces de diamants ! Je pense que c’est une occasion d’entendre une autre voix que la mienne. plusieurs escapades en France : Menton. l’Alsace. française. enseigne à Paris. notre petite-fille. Angleterre. URSS. Tunisie à plusieurs reprises. les châteaux de la Loire. Turquie. Allemagne. en faisant des étapes selon le plaisir des yeux et de l’accueil. après formation et réussite au concours de professeur des écoles. grand-mère et arrière-grand-mère : 215 . croisière à bord d’un paquebot soviétique autour de l’Espagne : un rêve. L’Italie également. dans un secteur qu’elle apprécie et où elle réussit. Elle travaille dans le privé. est documentaliste dans un collège en Seine-Saint-Denis. Je laisse la parole à votre mère. Algérie. Belgique. Lucie. dans un collège. Clémence. Italie. Hongrie. Sarah. Hollande. Cannes. La Baule. Espagne. La lignée d’enseignants dans la famille est importante et remonte au début du XXe siècle ! Nous poursuivons notre vie à deux et profitons de notre liberté de retraités pour saisir toutes les occasions de voyager : Roumanie.

Lucie et Clémence signent les documents. Mais revenons à la célébration de nos noces de diamants. tous les « invités » sont là et la cérémonie commence. La fonctionnaire. c’est notre 63e anniversaire de mariage ! C’est un grand jour. conseillère municipale d’opposition. L’autorisation a été donnée et nous voilà tous réunis ce jour-là. qui officie à cette occasion comme officier d’état civil en lieu et place du maire. un pays dont nous connaissions la culture. nos deux petites chéries ! Anne-Marie arrive. Tous ceux que nous aimons. 216 . étaient présents pour commémorer avec nous dans une atmosphère chaleureuse et émue cet événement heureux qui a marqué notre vie à Georges et à moi pendant 60 ans ! Notre mariage. Nous avions demandé. à la mairie. de nous fixer une date et de permettre que ce soit Anne-Marie Brière. qui me permet d’évoquer la merveilleuse journée de nos noces de diamants célébrées en novembre 2005. à la période historique qui nous a obligés à quitter la vie de rêve que nous avions à Tunis pour refaire notre vie. malgré les aléas dus. surtout. le 7 novembre 1945 à Tunis. agréable et souriante de surcroît. Nos témoins sont Lucie et Clémence. enfin presque tous. communiste. lit le texte officiel. à la mairie. avec un bonheur partagé. avec la fonctionnaire de service chargée de lire les actes officiels. ainsi que Georges et moi. a été pour tous les deux une réussite certaine. et la langue bien sûr. Le silence s’établit. reconstituer notre vie en France.Aujourd’hui 7 novembre 2008.

Lucie et Clémence ont été très efficaces et nous ont permis. tout le monde parlait avec tout le monde et chacun se servait et servait d’autres personnes. Nous avons ensuite quitté la mairie pour nous retrouver à la maison et prolonger notre fête autour d’un buffet.Anne-Marie. et nous décrit de façon très élogieuse. Après ce discours très écouté. 217 . a été élaborée une petite brochure illustrée que nous avons adressée à tous nos amis pour garder un souvenir de cet anniversaire. L’atmosphère était chaleureuse. une jeune amie de toujours commence son discours. Nos petites-filles Sarah. Notre petit Arthur n’était pas en reste et a été très sage et intéressé. Cécile. nous avons eu droit à une coupe de champagne et des amuse-gueule pris sur place. que nous avons toujours connue. ponctuée de détails de notre vie qui font sourire l’assistance très attentive et émue. de profiter de tous. Par la suite. Nous nous sommes séparés heureux d’avoir passé ensemble une si belle et mémorable journée. avec la complicité de Denis. à Georges et moi.

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le compagnon et mari de Marie-Claude. je crois qu’elle a de nombreux atouts dans de nombreux domaines et je vois venir son avenir avec assurance. Guillaume. Cette chaleur humaine entretient notre amour de la vie et nous essayons de profiter du meilleur possible. cela pour compléter notre bonheur. nous pouvons affirmer que nous avons conservé des liens affectifs avec Isabelle. a été opérée d’une hernie. Sergine et son fils Jonathan ont rejoint notre équipe avec une intégration réciproque pleine de bonheur. malgré les épreuves en tous genres que nous avons affrontées. La famille a grandi avec l’arrivée de Patrick. Nous espérons qu’ils sauront eux aussi construire une vie de bonheur. une nouvelle alerte infarctus entraîne l’installation d’une valve et un traitement diversifié pour les atteintes de l’âge : cinq médicaments le matin. un avant de dormir… Tout va très bien et la lutte se poursuit. Germaine a 85 ans. pour sa part. cinq au dîner. ensemble nous avons toujours regardé vers l’avenir et nous espérons et souhaitons à tout notre groupe familial de rester unis. Quant à notre Clémence.Épilogue Nous avons la chance d’avoir de nombreux amis et nos enfants et petits-enfants sont souvent présents. deux au déjeuner. En faisant le bilan. Germaine. Michaël. Geneviève et Daniel. Je vais avoir 91 ans le 11 août 2008 et nous pouvons affirmer que. Olivier. Pour moi. 219 .

en région parisienne. L’ouverture enrichissante grâce aux responsabilités confiées par le PCF sur le plan local ou national. enseignants. 45 ans en Tunisie – plus les siècles d’existence de nos racines en Tunisie. Nous intervenions seulement lorsqu’un avis était demandé ! Tous. Lucie et Patrick annoncent leur mariage prévu le 18 avril 2009 ! Quel bonheur ! Aujourd’hui. un moyen de rester en contact avec les nouvelles générations. Germaine et moi sommes toujours restés à notre place. à travers le colonialisme. merci pour toute cette affection. grâce aux liens établis entre nous. souvent. Et 45 ans de vie en France. plus l’acquisition. sénateurs. vous nous avez montré votre amour et merci. ma vie se partage en deux périodes égales : à quelques semaines près. députés. Au moment où j’écris ces lignes. de la culture française et aussi italienne. Les choix de vie de mes enfants et petits-enfants ont été. nous refusant à intervenir dans les choix et les décisions à prendre. 220 .Quant à Arthur. je suis certain que vous en reparlerez avec beaucoup de joie. et la rencontre de gens très différents – ouvriers. de façon différente. écrivains… tout cela fut pour moi la découverte d’un monde qui me permit d’acquérir des connaissances inestimables. avec toute sa richesse à laquelle nous avons ajouté celle de toutes les merveilleuses régions de France.

nos choix politiques et nos engagements sont authentiques. Tous ces mots accumulés retrouvés dans ma mémoire. et comme le dit la chanson : NON. NON. JE NE REGRETTE RIEN ! Le 7 août 2008 221 .Nous vous aimons. ces moments vécus dans la société.

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