La Petite Roque

Guy de Maupassant

GUY DE MAUPASSANT LA PETITE ROQUE Nouvelle Édition Revue

PARIS

1896

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TABLE LA PETITE ROQUE L’ÉPAVE L’ERMITE MADEMOISELLE PERLE ROSALIE PRUDENT SUR LES CHATS SAUVÉE MADAME PARISSE JULIE ROMAIN LE PÈRE AMABLE .

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Le long de l’eau. Par places. bouillonnait et filait dans son lit d’herbes. droits comme des colonnes. avaient autour d’elles un bourrelet d’eau. et s’étendant. un fort bâton de houx. sans rien voir.La Petite Roque LA PETITE ROQUE I Le piéton Médéric Rompel. partit à l’heure ordinaire de la maison de poste de Roüy-le-Tors. énormes. en suivant l’eau. une sorte de cravate terminée en nœud d’écume. Les grosses pierres. qui le conduisait. le long de l’étroite rivière qui moussait. Renardet. sur la rive gauche du ruisseau qui servait de limite à cette immense voûte de feuillage. où commençait sa distribution. c’étaient des cascades d’un pied. de grands 1 . il coupa d’abord les prairies de Villaumes pour gagner le bord de la Brindille. sous une voûte de saules. Il allait vite. qui faisaient. sous un toit de verdure. grognait. était une sorte de bois d’arbres antiques. on rencontrait un petit lac paisible où nageaient des truites parmi toute cette chevelure verte qui ondoie au fond des ruisseaux calmes. et sa canne. sous les lianes. puis j’en ai une pour M. jeté d’un bord à l’autre. un gros bruit colère et doux. souvent invisibles. arrêtant le cours. il franchit la Brindille sur un pont fait d’un seul arbre. faut donc que je traverse la futaie. et ne songeant qu’à ceci: «Ma première lettre est pour la maison Poivron.» Sa blouse bleue serrée à la taille par une ceinture de cuir noir passait d’un train rapide et régulier sur la haie verte des saules. La futaie. puis plus loin. Donc. sur une demilieue de longueur. Ayant traversé la petite ville de son grand pas d’ancien troupier. marchait à son côté du même mouvement que ses jambes. sous les feuilles. Médéric allait toujours. ayant pour unique rampe une corde portée par deux piquets enfoncés dans les berges. les berges s’élargissant. Renardet. au village de Carvelin. que les gens du pays appelaient familièrement Méderi. maire de Carvelin. appartenant à M. et le plus gros propriétaire du lieu.

un frisson froid lui courut dans les reins. à sept heures et demie du matin. Comme il le ramassait. bien qu’il fût un ancien soldat. il ne pouvait deviner son nom. ôta son képi noir orné d’un galon rouge et s’essuya le front. redouté quelque danger. Alors elle était morte. on ne trouvait rien que de la mousse. puisqu’il connaissait tous les habitants de la contrée. sur la mousse. sous des arbres frais. un petit couteau d’enfant. mais il ouvrait l’œil à présent. rien que ce sang figé sur sa jambe. Mais elle ne portait aucune blessure. C’était une petite fille d’une douzaine d’années. gisait. un couteau. A cette idée. il s’arrêta net. comme s’il se fût heurté contre une barre de bois. qu’il n’en pouvait croire ses yeux. et il se remit en route. il pensa: «Je vas les confier à M. au pied d’un arbre. sans doute? Puis il réfléchit qu’on ne dort pas ainsi tout nu. et il la regardait. bien qu’il ne fût pas encore huit heures du matin. un corps d’enfant. la face couverte d’un mouchoir. Et puis c’était chose si rare dans le pays. et le meurtre d’une enfant encore. puis un étui à aiguilles deux pas plus loin. car. les jambes écartées. Elle avait les bras ouverts. mais ne pouvant voir son visage.La Petite Roque arbustes avaient poussé. mais sous la futaie. et il se trouvait en présence d’un crime. le maire». Un peu de sang maculait ses cuisses. appuyé sur son bâton. à dix pas devant lui. Soudain. un meurtre. tout nu. de la mousse épaisse. comme s’il eût craint de faire du bruit. et il écarquillait les yeux. Qu’était-ce que cela? Elle dormait. s’attendant toujours à trouver autre chose. car il faisait déjà chaud dans les prairies. Ayant pris ces objets. Il se pencha pour ôter le mouchoir qui lui 2 . étendu sur le dos. il découvrit encore un dé à coudre. il la connaissait. chauffés par le soleil. qui répandait dans l’air stagnant une odeur légère de moisi et de branches mortes. Médéric ralentit le pas. Comment donc l’avait-on tuée? Il s’était arrêté tout près d’elle. Certes. Il venait de se recouvrir et de reprendre son pas accéléré quand il aperçut. douce et molle. Médéric se mit à avancer sur la pointe des pieds.

Du haut de cette citadelle. il ne pouvait pas l’abandonner ainsi. et la salive séchée dans sa bouche. il se mit à courir sous la futaie vers la maison de M. Il était froid. Se relevant brusquement. On l’appelait la tour du Renard. très ancienne. sans qu’on sût au juste pourquoi. mais une autre pensée le retint de nouveau. La demeure du maire se trouvait au bout du bois qui lui servait de parc et trempait tout un coin de ses murailles dans un petit étang que formait en cet endroit la Brindille. plein de lettres et de journaux. bâtie dans l’eau. il se releva pour courir chez M. disait-on. Car les Renardet faisaient partie de cette bourgeoisie presque noble qu’on rencontrait souvent dans les provinces avant la Révolution. par hasard. retenu par une réflexion. de ce froid terrible qui rend effrayante la chair morte. la tête en avant. assez loin d’elle par prudence. enfin. à ce toucher. haute de vingt mètres. qui avait subi des sièges autrefois.La Petite Roque couvrait la face. et son sac de cuir. c’était une pièce à conviction. Avait-il le droit de déranger quelque chose à l’état du cadavre avant les constatations de la justice? Il se figurait la justice comme une espèce de général à qui rien n’échappe et qui attache autant d’importance à un bouton perdu qu’à un coup de couteau dans le ventre. la main tendue. qui pouvait perdre de sa valeur. puis s’arrêta. Alors. le maire. Renardet. lui battait les reins en cadence. C’était une grande maison carrée. Si la fillette était encore vivante. Il se mit à genoux. Le facteur. son bâton sous le bras. tout doucement. et de cette appellation sans doute était venu le nom de Renardet que portaient les propriétaires de ce fief resté dans la même famille depuis plus de deux cents ans. touchée par une main maladroite. on surveillait jadis tout le pays. et terminée par une tour énorme. Il allait au pas gymnastique. Sous ce mouchoir. sentit son cœur retourné. en pierre grise. et qui ne laisse plus de doute. et tendit la main vers son pied. on trouverait peut-être une preuve capitale. 3 . comme il le dit plus tard. les poings fermés. glacé.

jeté du haut de son siège le conducteur de la diligence parce qu’il avait failli écraser son chien d’arrêt Micmac? N’avait-il pas enfoncé les côtes d’un garde-chasse qui verbalisait contre lui. et cria: «Monsieur le maire est-il levé? Faut que je li parle sur l’heure.La Petite Roque Le facteur entra d’un élan dans la cuisine où déjeunaient les domestiques. en amis indulgents et discrets. lourd et rouge. son képi à la main. et on comprit aussitôt qu’une chose grave s’était passée. je parie que c’est la petite Roque. bien morte!» Le maire jura: «Nom de Dieu. Renardet. trouva le maire assis devant une longue table couverte de papiers épars. ordonna qu’on l’amenât. Renardet de tournée électorale. prévenu. fort comme un bœuf.. Une petite fille? —«Oui. parce qu’il traversait. pâle et essoufflé. car il faisait de l’opposition au gouvernement par tradition de famille. fusil au bras.» On savait Médéric un homme de poids et d’autorité. Son tempérament fougueux lui avait souvent attiré des affaires pénibles dont le tiraient toujours les magistrats de Roüy-le-Tors. morte. m’sieu. Le maire demanda: «Qu’y a-t-il donc.. donna des détails. un jour. toute nue. Médéric? —J’ai trouvé une p’tite fille morte sous vot’ futaie.. On vient de me prévenir qu’elle n’était pas rentrée hier soir chez sa mère. Le piéton. Agé à peu près de quarante ans et veuf depuis six mois. A quel endroit l’avez-vous découverte?» Le facteur expliqua la place. une p’tite fille. avec du sang. N’avait-il pas.» Renardet se dressa. il vivait sur ses terres en gentilhomme des champs. une terre appartenant au voisin? N’avait-il pas même pris au collet le sous-préfet qui s’arrêtait dans le village au cours d’une tournée administrative qualifiée par M. bien que violent à l’excès. M. offrit d’y conduire le maire. et très aimé dans le pays. 4 . C’était un gros et grand homme. le visage couleur de brique: —«Vous dites. sur le dos.

et portant sur un tronc énorme et court un plumeau frémissant de branches minces. Le maire sortit à son tour. car l’ardent soleil de juillet tombait en pluie de feu sur la terre. se baissant. obéit et se retira. sous son chapeau. et dites-leur de me rejoindre sous la futaie. coupé par des rigoles et des haies de saules pareils à des monstres. les mains derrière le dos. commençait le village. Il allait. le secrétaire de la mairie et le médecin. toujours ébranchés. par-dessus la Brindille élargie en étang. derrière les écuries. tournant à gauche. tous les bâtiments qui dépendaient de la propriété. allez. s’arrêta encore. l’une après l’autre. à bords très larges. tandis qu’à gauche. les remises. Soudain. Renardet descendit lentement les marches de son perron. tout un pays vert et plat.La Petite Roque Mais Renardet devint brusque: «Non. puis il appela: «Ohé! ohé!» 5 . prit son chapeau. et. homme de consigne. A droite. on apercevait de longues prairies. et entraient. et s’arrêta quelques secondes sur le seuil de sa demeure. riche. l’une en face de la maison et les autres sur les côtés. il s’arrêta. furieux et désolé de ne pas assister aux constatations. gagna le bord de l’eau qu’il suivit à pas lents. se découvrit et s’essuya le front comme avait fait Médéric. sur son cou puissant et rouge. Comme personne n’apparaissait encore. Plus loin. rouge. le front penché. sur ses oreilles toujours violettes.» Le piéton. un grand chapeau mou. Vite. trois larges corbeilles de fleurs épanouies. peuplé d’éleveurs de bœufs. il trempa son mouchoir dans le ruisseau qui glissait à ses pieds et l’étendit sur sa tête. vite. et de temps en temps il regardait autour de lui s’il n’apercevait point les personnes qu’il avait envoyé quérir. revint sur ses pas. bleue et blanche. Envoyez-moi tout de suite le garde champêtre. Je n’ai pas besoin de vous. Devant lui s’étendait un vaste gazon où éclataient trois grandes taches. Des gouttes d’eau lui coulaient le long des tempes. Puis le maire se remit en route. et continuez votre tournée. de feutre gris. se dressaient jusqu’au ciel les premiers arbres de la futaie. il se mit à frapper du pied. Lorsqu’il fut arrivé sous les arbres. sous le col blanc de sa chemise. nains trapus.

ils distinguaient peu à peu la forme. Le médecin hâtait le pas. prévenus en même temps. Renardet dit au médecin: «Vous savez de quoi il s’agit?» —Oui. Cela semblait luisant et si blanc qu’on l’eût pris pour un linge tombé. arrivaient ensemble. et s’aidait d’une canne pour marcher. la tête voilée. Il boitait. —C’est bien. Ils avaient des figures effarées et accouraient en soufflant. C’était un petit homme maigre. En approchant. le voilà!» Très loin. sur la mousse. Leurs pas. Allons. car un rayon de soleil glissé entre les branches illuminait la chair pâle d’une grande raie oblique à travers le ventre. intéressé par la découverte. qui passait pour très capable aux environs. sous les arbres. et agitant si fort leurs bras qu’ils semblaient accomplir avec eux plus de besogne qu’avec leurs jambes. ancien chirurgien militaire. Et. se baissant vers la Brindille. Le docteur Labarbe tendit le bras tout à coup: «Tenez. dit le maire. sans y toucher. Puis on aperçut le garde champêtre et le secrétaire de la mairie. S’ils n’avaient point su ce que c’était.La Petite Roque Une voix répondit à droite: «Ohé! ohé!» Et le médecin apparut sous les arbres. —J’ai rudement chaud. un enfant mort trouvé dans le bois par Médéric. ils ne l’auraient pas deviné. ne faisaient aucun bruit. on apercevait quelque chose de clair. devant eux. Ils se mirent à marcher côte à côte. il se pencha pour l’examiner. ayant été blessé au service. Il 6 . qui. il y trempa de nouveau son mouchoir qu’il replaça encore sur son front. marchant et trottant tour à tour pour se hâter. Dès qu’il fut auprès du cadavre. tournée vers l’eau et les deux bras écartés comme par un crucifiement. là-bas. leurs yeux cherchaient. et suivis des deux hommes.

Tu entends. Elle apparut noire. affreuse.» 7 . Il dit sans se redresser: «Viol et assassinat que nous allons constater tout à l’heure. Cette fillette est d’ailleurs presque une femme.» Renardet.» Les deux hommes s’éloignèrent vivement. Il reprit: «Parbleu. Il dit: «Elle venait sans doute de prendre un bain. tu vas courir à Roüy-le-Tors et me ramener le juge d’instruction avec la gendarmerie. tu vas me chercher ces hardes-là le long du ruisseau. voyez sa gorge. s’affaissaient sur la poitrine. Ils doivent être au bord de l’eau.» Le maire ordonna: «Toi. les yeux saillants. quelque ouvrier sans travail. Principe (c’était le secrétaire de la mairie). Très bien. et tournait autour tout doucement. debout. sans laisser d’ailleurs aucune trace particulière. on l’a étranglée une fois l’affaire faite. et Renardet dit au docteur: «Quel gredin a bien pu faire un pareil coup dans ce paysci?» Le médecin murmura: «Qui sait? Tout le monde est capable de ça.» Les deux seins. les bras. la langue sortie. les mains derrière le dos. les jambes. assez forts déjà.» Le médecin tâtait les mains.» Il replaça délicatement le mouchoir: «Je n’ai rien à faire. ça doit être quelque rôdeur. Maxime (c’était le garde champêtre).» Il palpait le cou: «Étranglée avec les mains.La Petite Roque avait mis un pince-nez comme lorsqu’on regarde un objet curieux. ni marque d’ongle ni empreinte de doigt. on ne rencontre que ça sur les routes. en effet. Le médecin ôta légèrement le mouchoir qui couvrait la face. Depuis que nous sommes en République. Il faut prévenir le parquet. N’importe. Toi. C’est la petite Roque. Tout le monde en particulier et personne en général. amollis par la mort. Il faut qu’ils soient ici dans une heure. Il murmura: «Quel misérable! Il faudrait retrouver les vêtements. regardait d’un œil fixe le petit corps étalé sur l’herbe. elle est morte depuis douze heures au moins.

une mouche sur la peau. il touchait l’un après l’autre les doigts roidis de la morte. elle se mit à hurler: «Ma p’tite. mais nous n’avons point pensé à la futaie. la Roque. —Merci. remontant toujours.» Le médecin ajouta avec une apparence de sourire: «Et sans femme. car un bruit l’avait surpris.. il se retourna. Le médecin dit: «Comme c’est joli. parcourant le flanc de sa marche vive et saccadée. Mais. perdu dans ses réflexions. cherchant quelque chose à boire sur cette morte. On ne sait pas ce qu’il y a d’hommes sur la terre capables d’un forfait à un moment donné. l’enfant n’étant pas rentrée à sept heures pour souper. une femme en bonnet et en tablier bleu accourait sous les arbres. N’ayant ni bon souper ni bon gîte. —Oui. C’était la mère. Il fallait le jour. Pourquoi a-t-on perdu cet usage-là?» Le maire semblait ne point l’entendre.La Petite Roque Tous deux étaient bonapartistes. ous qu’est ma p’tite?» tellement affolée qu’elle ne 8 . Ça me fait quelque chose de voir ça. sur la mousse sombre. pour opérer des recherches vraiment utiles. —Voulez-vous un cigare? dit le médecin. Les deux hommes regardaient ce point noir errant. appuyant dessus comme sur les touches d’un piano. un vagabond sans feu ni lieu. Saviez-vous que cette petite avait disparu?» Et du bout de sa canne. Les dames du dernier siècle avaient bien raison de s’en coller sur la figure. repartit. il s’est procuré le reste. s’arrêta sur les taches de sang. ça ne peut être qu’un étranger. un passant. je n’ai pas envie de fumer. Nous l’avons appelée jusqu’à minuit sur les routes. tout d’un coup. Le maire reprit: «Oui. Dès qu’elle aperçut Renardet. du reste. La mère est venue me chercher hier. puis redescendit pour explorer l’autre. Une grosse mouche à ventre bleu qui se promenait le long d’une cuisse. si pâle. Ils restaient debout tous les deux en face de ce frêle corps d’adolescente. vers neuf heures du soir. grimpa sur un sein..

joignit les mains et leva ses deux bras en poussant une clameur aiguë et déchirante.. une clameur de bête mutilée. Quand elle vit cette figure affreuse. avait semé la nouvelle de porte en porte. le mouchoir qui couvrait la face. Son grand corps maigre sur qui ses vêtements collaient.. Des voix lointaines s’élevaient sous les arbres. cré nom de Dieu de cochon qui a fait ça. l’air désolé et les mains vides. murmura: «Pauvre vieille!» Renardet eut dans le ventre un bruit singulier. toussant. tu auras affaire à moi. m’sieu le maire. stupéfaits d’abord. et. je. Puis elle s’élança vers le corps. Je.» Mais Principe reparut.. Le médecin. il se mit à pleurer dedans. repartit d’un pas découragé en jetant sur le cadavre un coup d’œil oblique et craintif. puis ils 9 . noyée dans les larmes: «Qu’est-ce que tu ne trouves pas? —Les hardes de la petite. ou. s’arrêta net... On voyait ses chevilles osseuses et ses mollets secs enveloppés de gros bas bleus frissonner horriblement.. le bruit d’une foule qui approchait. et enleva. palpitait. répondit d’une voix grasse. rien de rien nulle part. sachant qu’on ne résistait pas au maire. L’homme. tirant son mouchoir de sa poche. cherche encore. trouve-les. une rumeur confuse. d’un seuil à l’autre... voudrais le voir guillotiner.. secoué de convulsions.La Petite Roque regardait point par terre.. et elle creusait le sol de ses doigts crochus comme pour y faire un trou et s’y cacher. Il balbutiait: «Cré. tomba à genoux.. eh bien. dans sa tournée.. et. cré. elle se redressa d’une secousse.... Elle la vit tout à coup.» L’autre. avaient causé de ça dans la rue. sanglotant et se mouchant avec bruit. —Eh bien... effaré. car Médéric... noire et convulsée.. puis s’abattit le visage contre terre...... en jetant dans l’épaisseur de la mousse des cris affreux et continus. cré.. Il murmura: «Je ne trouve rien.. puis il poussa une sorte d’éternuement bruyant qui lui sortait en même temps par le nez et par la bouche... et. comme si elle l’eût arraché. ému. Les gens du pays.

assise. Quelques-uns même se baissèrent pour le palper. agité et bruyant qui se resserrait sous les poussées subites des derniers venus. saisissant la canne du docteur Labarbe. s’arrêtèrent encore. Les curieux se rapprochaient doucement. et 10 . et. Bientôt ils touchèrent le cadavre. et maintenant ils s’en venaient pour voir.. devint furieux. et. une rumeur continue de voix montait sous le feuillage touffu des grands arbres. et des yeux avides de garçons fouillaient ce jeune corps découvert. ils avaient jasé. retournée.. du médecin et de Renardet. je lui casse la tête comme à un chien. discuté. un cercle épais. piqueur de bœufs. Elle raconta toute sa vie.. sortant brusquement de sa torpeur. n’osant plus avancer et parlant bas. on discutait la chose. La Roque s’était relevée. vidant sa douleur dans l’abondance de sa parole.. l’enfance de sa fille. Mais le maire. commenté l’événement pendant quelques minutes. la futaie s’emplissait de monde. Il semblait exaspéré par cette curiosité du peuple et répétait: «Si un de vous approche. foutez-moi le camp. La vieille femme aussitôt ôta ses mains de son visage et elle répondit avec un flux de mots larmoyants.. et ils formèrent bientôt autour de la morte. la mort de son homme. Elle n’avait que ça. il se jeta sur ses administrés en balbutiant: «Foutez-moi le camp.» Les paysans avaient grand’peur de lui. firent quelques pas. tué d’un coup de corne. et il lui parla. et elle pleurait maintenant dans ses mains jointes sur sa face. avancèrent de nouveau. enlevant brusquement sa veste de toile. restait debout.La Petite Roque s’étaient réunis. son mariage.. qui fumait. Ils arrivaient par groupes. sa canne à la main. un peu hésitants et inquiets. s’assit à côté de la Roque. il la jeta sur la fillette qui disparut tout entière sous le vaste vêtement. Quand ils aperçurent le corps. Le maire.» En une seconde le cordon de curieux s’élargit de deux cents mètres. de sa mère. dans une attitude de combat. cherchant à la distraire. en manches de chemise.. tas de brutes. par crainte de la première émotion.. ils se tinrent au large. Le médecin les écarta. Le docteur Labarbe. son existence misérable de veuve sans ressources avec la petite. foutez-moi le camp. ils s’arrêtèrent. Dans la foule. Renardet s’en aperçut. sa petite Louise.. Puis ils s’enhardirent.

écartant les moindres branches le long de l’eau. le capitaine et le docteur s’étaient mis eux-mêmes à chercher deux par deux. Tout d’un coup. de l’autre côté du ruisseau. à son tour. La foule se taisait. et forma haie. regardant avidement tous les gestes de la mère. Toutes les constatations furent faites. soudain. qui dansait comme un singe sur une haute jument blanche. ce vol même était inadmissible. enregistrées et commentées sans amener aucune découverte. Il mit pied à terre avec le capitaine. au moment où il enfourchait son cheval pour faire sa promenade de tous les jours. et serra les mains du maire et du docteur. elle voulut la revoir. mais qui reparut bientôt dans la prairie. Cette disparition surprenait tout le monde. Mais. le maire. Putoin. puis elle le laissa retomber et se remit à hurler. Le garde champêtre avait justement trouvé M. le juge d’instruction. arrivant au grand trot. une grande haie de têtes excitées et remuantes tout le long de la Brindille. un grand remous eut lieu. Quand il fut bien au courant des faits. Maxime aussi était revenu sans avoir trouvé trace des vêtements. et. et. Le médecin. comme ces guenilles ne valaient pas vingt sous. Le juge d’instruction. donna des explications que Renardet écrivait au crayon sur son agenda. car il posait pour le beau cavalier. en jetant un regard de fouine sur la veste de toile que gonflait le corps couché dessous. il fit d’abord écarter le public que les gendarmes chassèrent de la futaie. elle souleva par un coin le vêtement qui le couvrait. escortant leur capitaine et un petit monsieur à favoris roux.La Petite Roque on l’avait tuée. se traînant sur les genoux jusqu’au cadavre. les gendarmes!» Deux gendarmes apparaissaient au loin. à la grande joie des officiers. 11 . personne ne pouvant l’expliquer que par un vol. on l’avait tuée dans ce bois. on cria: «Les gendarmes.

.. Dans tous les cas. J’aime mieux ne pas l’avoir chez moi. qui. et elle regardait devant elle. On recommença les recherches tout en causant avec animation. sournois et perspicace. qui parlent déjà de revenants dans. Couchée dessus 12 .. se jetant sur le corps.. Renardet dit tout à coup: «Savez-vous que je vous garde à déjeuner?» Tout le monde accepta avec des sourires. elle le saisit à pleins bras.. se tourna vers le maire: —Je peux faire porter chez vous le corps... en pleine vue?» L’autre.» Et se tournant vers le substitut: «Je peux me servir de votre voiture. C’étaient le substitut. répondit: «Hé! hé!» Une ruse peutêtre? Ce crime a été commis ou par une brute ou par un madré coquin.. et. non.. n’est-ce pas? Vous avez bien une chambre pour me le garder jusqu’à ce soir. assise à côté de sa fille... à cause de mes domestiques. j’aime mieux qu’il n’entre pas chez moi. Vous savez..La Petite Roque Renardet disait au juge: «Comment se fait-il que ce misérable ait caché ou emporté les hardes et ait laissé ainsi le corps en plein air.. d’un œil vague et hébété. Non.. mais elle comprit tout de suite ce qu’on allait faire.. Je ne pourrais plus en garder un seul.. n’est-ce pas? —Oui... le médecin et le greffier du tribunal qui arrivaient à leur tour. et le juge d’instruction...» Tout le monde revint vers le cadavre. nous arriverons bien à le découvrir.» Un roulement de voiture leur fit tourner la tête. lui tenait la main. Je vais le faire emporter tout de suite à Roüy. trouvant qu’on s’était assez occupé. non... A vrai dire. Les deux médecins essayèrent de l’emmener pour qu’elle ne vît pas enlever la petite. à cause..» Le magistrat se mit à sourire: «Bon. de la petite Roque. parfaitement. pour l’examen légal.... pour ce jour-là. L’autre se troubla. dans la tour du Renard. dans ma tour.. La Roque maintenant... balbutiant: «Oui..

pour savoir celui qui l’a tuée. On me l’a tuée. soutenue par le maire et le capitaine. je les veux. roulé en des couvertures qu’on était allé chercher chez Renardet. alors elle les réclama avec une obstination désespérée. Et quand le petit corps. sans ça on ne saurait pas. décidée à laisser faire ces gens. pu rien. il le faut. un tout jeune prêtre déjà gras. et ils s’en allèrent ensemble vers le village. il faut bien qu’on le cherche pour le punir. La douleur de la mère s’atténuait sous la parole sucrée de 13 . j’ veux la garder. que par tendresse maternelle. elle voulait les vêtements. son p’tit bonnet. autant peut-être par inconsciente cupidité de misérable pour qui une pièce d’argent représente une fortune. Elle se releva. troublés et indécis. Renardet se mit à genoux pour lui parler: «Écoutez. criait: «J’ai pu rien. la vieille. debout sous les arbres. c’est à moi. c’est à moi à c’t’heure. plus elle sanglotait. je les veux?» Plus on tentait de la calmer. je vous le promets. j’ai pu rien. ous qu’é sont. Il se chargea d’emmener la Roque. restaient debout autour d’elle. la Roque.» Le curé venait d’arriver. pas seulement son p’tit bonnet. s’obstinait.La Petite Roque elle criait: «Vous ne l’aurez pas. disparut dans la voiture. pu rien.» —Oui. une idée nouvelle qu’elle n’avait pas encore eue. mais le capitaine ayant murmuré: «C’est surprenant qu’on ne retrouve pas ses vêtements». Je les veux. entra brusquement dans sa tête de paysanne et elle demanda: —«Ous qu’é sont ses hardes.» Cette raison ébranla la femme et une haine s’éveillant dans son regard affolé: «Alors on le prendra? dit-elle. pu rien. je vous le promets. pas seulement son p’tit bonnet. Elle ne demandait plus le corps. Ous qu’on les a mises?» On lui expliqua comment elles demeuraient introuvables. les vêtements de sa fille. pu rien au monde. On vous la rendra quand on l’aura trouvé. c’est à mé. vous l’aurez pas!» Tous les hommes. pleurant et gémissant: «C’est à mé.

» Et tout le monde se dirigea vers la maison dont on apercevait à travers les branches la façade grise et la grande tour plantée au bord de la Brindille. le médecin et le curé rentrèrent chez eux.. il dit: —«Ah! ah! vous dormez encore! Eh! bien.La Petite Roque l’ecclésiastique. il avait l’air content. le couteau et l’étui à aiguilles de la morte. Il se coucha de fort bonne heure et il dormait encore le lendemain quand le juge d’instruction pénétra dans sa chambre. on parlait du crime. Eh bien. pendant que la petite prenait un bain. ce matin. mon cher. en ouvrant sa porte. Le repas dura longtemps. Donc l’homme. Renardet cria de loin: «Vous déjeunez avec nous. en annonçant qu’ils reviendraient le lendemain de bonne heure. Tout le monde se trouva du même avis. son petit bonnet surtout. Dans une heure. Mais elle répétait sans cesse: «Si j’avais seulement son p’tit bonnet. s’en revint sous la futaie où il se promena jusqu’à la nuit. à pas lents. en emportant 14 . Il se frottait les mains..» Le maire s’était assis sur son lit. par quelqu’un qui a eu pitié d’elle. —Quoi donc? —Oh! quelque chose de singulier. hier. tandis que Renardet. sur le seuil.» s’obstinant à cette idée qui dominait à présent toutes les autres. les deux petits sabots de l’enfant. passant là par hasard. Vous vous rappelez bien comme la mère réclamait. les mains derrière le dos.» Le prêtre tourna la tête et répondit: «Volontiers. Voilà en outre le facteur Médéric qui m’apporte le dé. un souvenir de sa fille. Puis les magistrats retournèrent à Roüy. nous avons du nouveau ce matin. monsieur l’abbé. Cela prouve que le crime a été commis par quelqu’un du pays. qui lui promettait mille compensations. il avait été accompli par quelque rôdeur. elle a trouvé. après une longue promenade par les prairies. Je serai chez vous à midi. monsieur le maire.

tout en se rasant et se lavant. continuant ainsi. à présent.La Petite Roque les vêtements pour les cacher. on ne découvrit pas le criminel. Putoin s’était assis à cheval sur une chaise. a laissé tomber les objets contenus dans la poche.» Le juge d’instruction se mit à rire: «Cela suffit. si vous le voulez bien. et un piqueur de bœufs nommé Clovis. Nous allons donc. puis il aiguisa son rasoir sur le cuir et il reprit: «Le principal habitant de Carvelin s’appelle Joseph Renardet. à mon avis. sa manie d’équitation. passer en revue ensemble les principaux habitants de votre pays. se couvrait le menton de mousse blanche en se regardant dans la glace. II Les recherches durèrent tout l’été. passons au suivant.. Le maire s’était levé.» Alors. éleveur de bœufs. 15 . très sournois.. Pour moi. homme bourru qui bat les gardes et les cochers. très retors en toute question d’argent. paysan madré. Après deux heures de discussion. Il sonna afin qu’on lui apportât de l’eau chaude pour sa barbe. leurs soupçons s’étaient arrêtés sur trois individus assez suspects: un braconnier nommé Cavalle. qui indique une certaine culture morale et une faculté d’attendrissement chez l’assassin. adjoint. mais incapable. mais ce sera assez long. maire. d’avoir commis un tel forfait. Renardet. Renardet continua l’inspection morale de tous les habitants de Carvelin. —Le second en importance est M. un pêcheur de truites et d’écrevisses nommé Paquet. j’attache surtout de l’importance au fait des sabots. également riche propriétaire.. Pelledent. Putoin dit: «Passons. et le parquet dut renoncer à la poursuite du coupable. riche propriétaire..» M. M. même dans les appartements. Ceux qu’on soupçonna et qu’on arrêta prouvèrent facilement leur innocence.. Il disait: «Volontiers. et nous pouvons commencer tout de suite.

sur l’enfant violée et tuée à leur pied. La Brindille. Elles tombaient jour et nuit. une sensation d’effroi mystérieux. où devait errer. seule. dont les notes fausses troublaient l’air tranquille et agaçaient les nerfs des dents ainsi que des gouttes de vinaigre. hantait les esprits.La Petite Roque Mais cet assassinat semblait avoir ému le pays entier d’une façon singulière. Maintenant personne n’allait plus sous la voûte épaisse et haute. le murmure flottant. doux et triste de cette chute. sans doute. La certitude que le meurtrier avait assisté aux constatations. piaillant de leurs voix criardes des romances qui grattaient l’oreille. comme si on se fût attendu à y trouver toujours quelque cadavre couché. au bouchon. La futaie. le lendemain. semblaient des larmes. rondes et légères. et on commençait à voir le ciel à travers les branches. criant un peu sous les pas. aplani et battu le sol. Les garçons jouaient aux boules. ou bien s’en allaient le long de l’eau en guettant les truites qui filaient sous les herbes. de grandes larmes versées par les grands arbres tristes qui pleuraient jour et nuit sur la fin de l’année. l’âme. était devenue un endroit redouté. aux quilles. paraissait planer sur le pays comme une incessante menace. qu’il vivait encore dans le village. du bois abandonné et redouté. mais aussi et surtout de cette étrange trouvaille des sabots devant la porte de la Roque. descendaient en tournoyant. incessant. entre deux haies de saules maigres et nus. qu’on croyait hanté. et aussi peut-être sur le crime qu’ils avaient vu commettre sous leur ombre. devenait une averse vaguement bruissante qui couvrait la mousse d’un épais tapis jaune. Ils pleuraient dans le silence du bois désert et vide. sur la fin des aurores tièdes et des doux crépuscules. L’automne vint. et les filles. Quelquefois. la petite âme de la petite morte. Autrefois. et ces feuilles tombant toujours. venue non seulement de l’impossibilité de découvrir aucune trace. jaune et colère entre ses berges sèches. Et le murmure presque insaisissable. d’ailleurs. par rangs de quatre ou cinq. semblait une plainte. le long des grands arbres. Ils s’asseyaient sur la mousse au pied des grands arbres énormes. coulait plus vite. quand un coup de vent passait sur les cimes. les habitants venaient s’y promener chaque dimanche dans l’après-midi. les obsédait. à la balle. se promenaient en se tenant par le bras. la pluie lente et continue s’épaississait brusquement. une vague peur. Il était resté aux âmes des habitants une inquiétude. 16 . en certaines places où ils avaient découvert. sur la fin des brises chaudes et des clairs soleils. grossie par les orages. évité. les feuilles tombèrent.

et s’en allait sous les arbres d’un air songeur. il porte plus haut le collier de corde qui l’attache à l’arbre. tandis qu’une légion de corbeaux. devant la cheminée claire. tandis que la nuit grandissante mêlait leurs plumes noires au noir de l’espace. il rentrait. La pointe entre dans le bois. ils le frappent fortement d’un coup de pointe d’acier fixée à leur semelle. se déroulait à travers l’espace. levant une jambe. ils l’enlacent d’abord de leurs bras. Vingt bûcherons travaillaient déjà. puis. et l’homme s’élève dessus comme sur une marche pour frapper de l’autre pied avec l’autre pointe sur laquelle il se soutiendra de nouveau en recommençant avec la première. Ils s’abattaient enfin sur les faîtes les plus hauts et cessaient peu à peu leurs rumeurs. sur ses reins. à chaque montée. et ils allaient vite en présence du maître. Or. accourus de tous les voisinages pour coucher dans les grandes cimes. pend et brille la hachette d’acier. puis. Il 17 . descendait à pas lents son perron. Renardet errait encore au pied des arbres. une grande nouvelle courut dans le pays: le maire faisait abattre sa futaie. Et. un matin. tout à coup.La Petite Roque Et voilà que Renardet. revint se promener sous la futaie. sur le ciel sanglant des crépuscules d’automne. Quelquefois. il sortait de sa maison. tombait comme une masse dans son fauteuil. quand les ténèbres opaques ne lui permettaient plus de marcher. ils se posaient. les ébrancheurs grimpaient le long du tronc. y reste enfoncée. Puis. Chaque jour. les mains dans ses poches. à la façon d’un immense voile de deuil flottant au vent. lentement. en tendant au foyer ses pieds humides qui fumaient longtemps contre la flamme. en poussant des clameurs violentes et sinistres. ils repartaient en croassant affreusement et en déployant de nouveau au-dessus du bois le long feston sombre de leur vol. Il marchait longtemps sur la mousse humide et molle. D’abord. Ils avaient commencé par le coin le plus proche de la maison. criblant de taches noires les branches emmêlées sur le ciel rouge. tout à coup. à la nuit tombante. Liés à lui par un collier de corde.

Et le bois diminuait chaque jour. à l’heure du crépuscule. Cependant. remettant au lendemain la chute d’un 18 . il laissait au sommet du fût droit et mince le collier de corde qu’il y avait porté. et. Renardet ne s’en allait plus. détache de son flanc la serpe aiguë et il frappe. On y parvint enfin. espéré. la branche craque. le ciel étant couvert. et toutes ses menues branchettes palpitent longtemps. Dès qu’il arrive aux premières branches. perdant ses arbres abattus comme une armée perd ses soldats. sur la corde fixée au sommet. Quand la blessure du pied semblait assez profonde. liaient en fagots et empilaient en tas. Puis il levait les yeux sur le suivant avec une sorte d’impatience secrète et calme. il redescendait ensuite à coups d’éperon le long du tronc découronné que les bûcherons alors attaquaient par la base en frappant à grands coups qui retentissaient dans tout le reste de la futaie. et l’immense mât soudain craquait et tombait sur le sol avec le bruit sourd et la secousse d’un coup de canon lointain. en poussant un cri cadencé. quelque chose à la fin de ce massacre. ainsi que sur un cadavre. les bûcherons voulurent arrêter leur travail. des pieux gigantesques amputés et rasés par l’acier tranchant des serpes. immobile et les mains derrière le dos. il s’arrête. Et. il restait là du matin au soir. il monte lourdement le long de l’immense colonne. fléchit. Il frappe avec lenteur. on approchait du lieu où la petite Roque avait été trouvée. s’incline. la mort lente de sa futaie. quelques hommes tiraient. Comme il faisait sombre. tandis que les arbres restés encore debout semblaient des poteaux démesurés. Le sol se couvrait de débris que d’autres hommes taillaient à leur tour. Quand un arbre était tombé. comme s’il eût attendu. un soir. s’arrache et s’abat en frôlant dans sa chute les arbres voisins. avec méthode. soudain. entaillant le membre tout près du tronc.La Petite Roque grimpe toujours doucement comme une bête parasite attaquant un géant. quand l’ébrancheur avait fini sa besogne. l’embrassant et l’éperonnant pour aller le décapiter. contemplant. il posait le pied dessus. Puis elle s’écrase sur le sol avec un grand bruit de bois brisé.

pareils à deux bourreaux prêts à frapper encore. Les hommes. et elle s’inclina un peu. debout contre le géant. puis s’arrêta. cinq hommes commencèrent à tirer sur la corde attachée au faîte. ne comprenant point ce qu’il avait fait. Il répondit. eut terminé sa toilette de condamné. Ce fut tout à coup. en 19 . et exigea qu’à l’heure même on ébranchât et abattît ce colosse qui avait ombragé le crime. brisé. lui frôla seulement les reins. un déchirement qui sembla courir jusqu’au sommet comme une secousse douloureuse. immobile. quand les bûcherons en eurent sapé la base. la main sur l’écorce. les épaules soulevées pour recevoir le choc irrésistible. Deux bûcherons. demeuraient la hache au poing. comme s’il se réveillait d’un accès de folie. le jetant sur la face à cinq mètres de là. tous ensemble.La Petite Roque hêtre énorme. et comme l’arbre. son tronc puissant. L’arbre résista. Les ouvriers s’élancèrent pour le relever. donnèrent un effort plus grand. il semblait prêt à saisir luimême à pleins bras le hêtre pour le terrasser comme un lutteur. mais résistant encore. était rigide comme du fer. soudain Renardet fit un pas en avant. Quand l’ébrancheur l’eut mis à nu. prête à tomber. Un des hommes lui dit: «Vous êtes trop près. l’interrogèrent. il s’était déjà soulevé luimême sur les genoux. ayant un peu dévié. surpris. attendait la chute avec une émotion inquiète et nerveuse. croulait. et passant la main sur son front. Mais le hêtre. étourdi. avec une sorte de saut régulier.» Il ne répondit pas et ne recula point. Quand il se fut remis sur ses pieds. ça pourrait vous blesser. Les ouvriers. tendaient la corde en se couchant jusqu’à terre. dans le pied de la haute colonne de bois. bien qu’entaillé jusqu’au milieu. et Renardet. mais le maître s’y opposa. les yeux égarés. excités. et ils poussaient un cri de gorge essoufflé qui montrait et réglait leur effort. le choc mortel qui l’écraserait sur le sol. quand il tombera. monsieur le maire. roidirent leurs bras. les hommes.

en se demandant. et de temps en temps s’arrêtait pour repartir aussitôt. Puis il se remit à marcher. que sa lampe. qu’il s’était imaginé avoir le temps de passer sous l’arbre. une seconde de retour à l’enfance. jetait des reflets pareils à des flammes. Il allait d’un bout à l’autre de l’appartement. chaque fois qu’un arbre craquait pour tomber. mais tout le monde a de ces minutes d’insanité et de ces tentations d’une stupidité puérile. Chaque fois qu’il passait devant sa table. Il n’était pas encore six heures. Il prit alors le revolver. puis il s’en alla en disant: «A demain. puis. sollicitait sa main. Il s’expliquait lentement. Soudain. ouvrit la bouche toute grande avec une affreuse grimace. mes amis. 20 . coiffée d’un abat-jour. en pleine clarté. puis s’essuya les yeux. releva la tête et regarda sa pendule. Il resta ainsi quelques secondes. depuis huit jours. qu’il avait joué au danger. Renardet le contempla quelque temps avec l’œil trouble d’un homme ivre. Il revint alors s’asseoir devant sa table. que. et. il s’assit devant sa table. prenant son front entre ses mains. brusquement secoué par un frisson d’horreur. la voix sourde. trempa une serviette dans la cruche à eau et se mouilla le front. éclairait vivement. Il pleura longtemps. l’arme brillante attirait son regard. mais il guettait la pendule et pensait: «J’ai encore le temps. et enfonça le canon dedans comme s’il eût voulu l’avaler. puis il se leva et se mit à marcher. il fit sortir le tiroir du milieu.» Dès qu’il fut rentré dans sa chambre. prit dedans un revolver et le posa sur ses papiers. le doigt sur la gâchette. à demain.La Petite Roque balbutiant. cherchant ses mots. plutôt. L’acier de l’arme luisait. il se mit à pleurer. il ouvrit la porte de son cabinet de toilette. Il pensa: «J’ai le temps avant le dîner». ou. et il alla fermer sa porte à clef. il cracha le pistolet sur le tapis. il sentait cette envie grandir en lui. C’était une bêtise. si on pourrait passer dessous sans être touché. il l’avouait. comme les gamins passent en courant devant les voitures au trot.» La demie de six heures sonna. immobile. comme il avait fait le matin du crime. qu’il avait eu un moment d’égarement.

puis étranglée. Il était rouge. C’était d’abord dans ses oreilles une sorte de ronflement comme le bruit d’une machine à battre ou le passage lointain d’un train sur un pont. explora tous les coins. Il descendit et se mit à table. en homme qui veut faire traîner le repas. avec toutes ses émotions les plus violentes de la première minute à la dernière. ce matin-là. un peu plus rouge peut-être. l’enferma de nouveau dans le tiroir. il se dressa. Voilà tout. puis il était sorti vers la fin de l’après-midi pour respirer la brise fraîche et calmante sous les arbres de sa futaie. malgré lui. Il marchait pour faire circuler le sang. le matin de l’horrible jour. comme toujours. Après le repas. Il commençait alors à haleter. un peu d’étourdissement et de migraine qu’il attribuait à la chaleur.» Il répondit: «C’est bien. fouilla tous les meubles. et il lui fallait déboutonner son col de chemise et sa ceinture. Il alluma ensuite les bougies de sa cheminée. la petite fille qu’il avait violée. Puis il fuma plusieurs pipes dans la salle pendant qu’on desservait. de sorte qu’il était resté dans sa chambre jusqu’à l’appel du déjeuner. Puis il remonta dans sa chambre. 21 .La Petite Roque Et il retomba sur son fauteuil en sanglotant: «Je ne peux pas. affolé. tournant plusieurs fois sur lui-même. il avait fait la sieste. comme toutes les nuits. Je n’ose pas! Mon Dieu! Mon Dieu! Comment faire pour avoir le courage de me tuer!» On frappait à la porte. puis se regarda dans la glace de la cheminée pour voir si son visage ne lui semblait pas trop convulsé. en se levant. il essayait de lire. Toutes les nuits. Il avait senti. l’odieuse vision recommençait. il regarda sous son lit. Il mangea lentement. car il savait bien qu’il allait la voir. ouvrit toutes ses armoires. parcourut de l’œil tout l’appartement avec une angoisse d’épouvante qui lui crispait la face. à étouffer. Un domestique disait: «Le dîner de monsieur est prêt. sa pensée. la petite Roque. il essayait de chanter. Dès qu’il s’y fut enfermé. retournait au jour du meurtre.» Alors il ramassa l’arme. qui ne veut point se retrouver seul avec lui-même. et. Je descends. et le lui faisait recommencer dans ses détails les plus secrets. c’était en vain.

mais logée dans un corps puissant d’Hercule. Il y alla. dès qu’il fut dehors. un faible clapotement qui n’était point celui du ruisseau sur les berges. Il souffrait de vivre seul. Seule. Aucun souffle de vent ne remuait les feuilles. un besoin impérieux et confus de son contact incessant et de son baiser régulier. lui serrait le cou. invisible. ayant d’ordinaire peu d’idées dans la tête. en dansant un peu dedans. encore haut dans le ciel. elles revenaient. et il murmurait par moments en souriant de lui-même: «Me voici comme saint Antoine. Une fillette. et de ne plus pouvoir se calmer et s’affaiblir entre ses bras. en approchant. Il les chassait. Renardet. sèche et assoiffée. versait sur la terre calcinée. des flots de lumière ardente. la pensée de se remarier. Mais il se sentait mal à l’aise. toute blanche à travers l’onde transparente. Des saules épais cachaient ce bassin clair où le courant se reposait. elle était grasse et formée. il souffrait sans cesse sans bien comprendre pourquoi. Il lui semblait qu’une main inconnue. ce n’était pas encore une femme. crut entendre un léger bruit. Le soleil. Habitué depuis dix ans à sentir une femme près de lui. à son étreinte quotidienne. et des images charnelles commençaient à troubler son sommeil et ses veilles. Depuis la mort de Mme Renardet.La Petite Roque Mais. il souffrait de ne plus sentir sa robe frôler ses jambes tout le jour. et tournant sur elle-même avec des gestes gentils. l’air lourd et brûlant de la plaine l’oppressa davantage. Toutes les bêtes. Ce n’était plus une enfant. Renardet gagna les grands arbres et se mit à marcher sur la mousse où la Brindille évaporait un peu de fraîcheur sous l’immense toiture de branches. accoutumé à sa présence de tous les instants. et il ne songeait presque à rien. il avait besoin. une pensée vague le hantait depuis trois mois. toute nue. les oiseaux. battait l’eau des deux mains. tout en 22 . surtout. les sauterelles elles-mêmes se taisaient.» Ayant eu ce matin-là plusieurs de ces visions obsédantes. Il avait une âme chaste. Il était veuf depuis six mois à peine et il cherchait déjà dans les environs quelle jeune fille ou quelle veuve il pourrait épouser lorsque son deuil serait fini. le désir lui vint tout à coup de se baigner dans la Brindille pour se rafraîchir et apaiser l’ardeur de son sang. il en souffrait moralement et physiquement. sommeillait un peu avant de repartir. Il écarta doucement les feuilles et regarda. Il connaissait un peu plus loin un endroit large et profond où les gens du pays venaient se tremper quelquefois en été.

trop effarée pour résister. tais-toi donc. Il comprit brusquement qu’il était perdu. L’enfant commençait à pleurer. il ouvrit les branches. s’en vint vers lui pour chercher ses hardes et se rhabiller. A mesure qu’elle approchait à petits pas hésitants. Je te donnerai de l’argent. Il dit: «Tais-toi. Elle resta debout. il se sentait poussé vers elle par une force irrésistible. Il reprit: «Mais tais-toi donc. mais seulement pour la faire taire. dans les vagues de la mer. 23 . Tais-toi donc. et. Alors. sans qu’il songeât à la tuer. Tais-toi donc. comme l’autre. poussée vite. Il demeurait là. trop épouvantée pour appeler. par crainte des cailloux pointus. Il se réveilla de son crime. il ferma ses mains de colosse sur la petite gorge gonflée de cris. se rua sur elle et la saisit dans ses bras.» Mais elle n’écoutait pas. elle sanglotait. cette petite Vénus paysanne. sans le voir. et il la saisit par le cou pour arrêter dans sa bouche ces clameurs déchirantes et terribles. Elle tomba. Soudain l’enfant sortit du bain. Comme elle continuait à se débattre avec la force exaspérée d’un être qui veut fuir la mort. derrière le saule qui le cachait. Il ne bougeait plus. comme on se réveille d’un cauchemar. éperdu d’horreur. Puis il se dressa.» Elle hurla en se tordant pour s’échapper. la grande. perclus de surprise. née dans les bouillons du ruisselet. quelques secondes. perdant toute raison. le souffle coupé par une émotion bizarre et poignante. et il l’eut étranglée en quelques instants. comme si une fée impure eût fait apparaître devant lui cet être troublant et trop jeune. presque mûre. le cœur battant comme si un de ses rêves sensuels venait de se réaliser. affolait son âme et le faisait trembler des pieds à la tête. d’angoisse. et il la posséda sans comprendre ce qu’il faisait.La Petite Roque gardant un air de gamine précoce. tant il serrait furieusement. par un emportement bestial qui soulevait toute sa chair.

il le lia et le cacha dans un trou profond du ruisseau. démolissait leurs raisonnements. torturé par la peur du forfait découvert. fit un immense détour pour se montrer à des paysans qui habitaient fort loin de là. bien qu’il 24 . comme il avait de la ficelle dans ses poches. dans une hallucination qui lui montrait les choses et les hommes à travers une sorte de songe. Alors. Il prenait même un certain plaisir âcre et douloureux à troubler leurs perquisitions. gagna les prairies. à grands pas. maître de lui. combattait leurs opinions. durant la nuit. et il rentra pour dîner à l’heure ordinaire en racontant à ses domestiques tout le parcours de sa promenade. Il n’ouvrit les yeux qu’aux premières lueurs du jour. il fut calme. A ce moment il faillit se jeter aux genoux de la vieille femme en criant: «C’est moi. Il allait se sauver. Tant que dura l’enquête. Il alla pourtant. à innocenter ceux qu’ils suspectaient. Mais à partir du jour où les recherches furent abandonnées. et il attendit. dans un nuage d’ivresse. quand surgit dans son âme bouleversée l’instinct mystérieux et confus qui guide tous les êtres en danger. il dormit d’un épais sommeil de brute. Il dormit pourtant cette nuit-là. à embrouiller leurs idées. Il le fit à la façon des somnambules. comme doivent dormir quelquefois les condamnés à mort. sanglante et la face noire. tant qu’il dut guider et égarer la justice. repêcher les sabots de la morte. Il discutait paisiblement avec les magistrats toutes les suppositions qui leur passaient par l’esprit. rusé et souriant. plus excitable encore qu’autrefois. Il faillit jeter le corps à l’eau: mais une autre impulsion le poussa vers les hardes dont il fit un mince paquet. Puis il dut assister à toutes les constatations. Seul le cri déchirant de la Roque lui traversa le cœur. de l’autre côté du pays. pour les porter sur le seuil de sa mère. il devint peu à peu nerveux. sous un tronc d’arbre dont le pied baignait dans la Brindille. dans ce doute d’irréalité qui trouble l’esprit aux heures des grandes catastrophes. l’heure ordinaire de son réveil.» Mais il se contint.La Petite Roque Elle gisait devant lui. Puis il s’en alla.

la nuit opaque. par politique. Il ne savait pas encore pourquoi les ténèbres lui semblaient effrayantes. attendant sans cesse le moment de réapparaître. né pour faire la guerre. lui eût semblé une chose amusante et crâne. si noire. si vaste. Sa nature brutale ne se prêtait à aucune nuance de sentiment ou de crainte morale. Le jour clair ne se prête point aux épouvantes. plein d’instincts sauvages de chasseur et de batailleur. ni au diable. dans une espèce de tempête sensuelle emportant sa raison. marchant à travers sa chambre. Bien qu’il respectât l’Église. dans une autre vie. Ce n’était point qu’il fût harcelé par des remords. où l’on peut frôler d’épouvantables choses. gardé sur ses lèvres. il ne comptait guère la vie humaine. le tint debout des nuits entières. avec dégoût. Mais la nuit. Les bruits soudains le faisaient sauter de peur. la nuit infinie. la nuit où l’on sent errer. et n’eût pas laissé plus de traces en son esprit que le coup de fusil tiré sur un lièvre. ou même par forfanterie. et il considérait la Religion comme une sanction morale de la Loi. ou dans une querelle. ni récompense de ses actes en celle-ci. gardé dans sa chair. Alors un besoin impérieux de mouvement l’envahit. mais il avait ressenti une émotion profonde du meurtre de cette enfant. et vide. en même temps qu’une horreur épouvantée pour cette fillette surprise par lui et tuée lâchement. ou à la guerre. et bien qu’il s’efforçât de chasser cette image. tourner autour de lui. Tuer quelqu’un en duel. gardé jusque dans ses doigts d’assassin une sorte d’amour bestial. 25 . mais il les redoutait d’instinct. ou par vengeance. ravager les pays conquis et massacrer les vaincus. Alors il eut peur des soirs. ou par accident. n’attendant par conséquent. peur de l’ombre tombant autour de lui. Il gardait pour toute croyance une vague philosophie faite de toutes les idées des encyclopédistes du siècle dernier. il la sentait rôder dans son esprit. l’une et l’autre ayant été inventées par les hommes pour régler les rapports sociaux. il les sentait peuplées de terreurs. A tout instant sa pensée revenait à cette scène horrible. On y voit les choses et les êtres. il ne croyait ni à Dieu. ni châtiment. Il l’avait commis d’abord dans l’affolement d’une ivresse irrésistible. il frémissait pour la moindre chose. tressaillait parfois des pieds à la tête quand une mouche se posait sur son front. Et il avait gardé au cœur. qu’il l’écartât avec terreur.La Petite Roque maîtrisât ses colères. aussi n’y rencontre-t-on que les choses et les êtres naturels qui peuvent se montrer dans la clarté. plus épaisse que des murailles. le força à des courses prodigieuses. Homme d’énergie et même de violence.

Quoi d’étonnant d’ailleurs à ce que le souvenir de son crime jetât en lui. honteux de sa peur. voilà tout. et brusquement cette lueur devint une clarté. Il n’osait point se lever. un soir qu’il ne dormait pas. Comme il ne distinguait pas encore. la vision de la morte. à peine une ondulation comme celle que produit le vent. Il y resta quelques minutes l’âme en détresse. il 26 . le cœur battant. Il restait debout en face de cette ombre illimitée. Pour ne plus la voir. Le rideau remuait encore. un léger frisson de l’étoffe. il le sentait. Était-il vrai qu’il remuait. du moins il pensa qu’elle s’agitait. une hallucination venue de ce qu’un maraudeur de nuit marchait au bord de l’eau avec son fanal. puis s’assit. Alors il approcha son visage du carreau. parfois. Il ne vit rien d’abord que les vitres noires. Il recula crispé d’horreur. heurta son siège et tomba sur le dos. si cela recommence?» Et cela recommencerait. sous la futaie. et il fit brusquement pivoter sur un pied son fauteuil. la grande nuit impénétrable s’étendait par derrière jusqu’à l’invisible horizon. l’attirait. C’était si peu de chose. la draperie ne bougeait plus. Déjà la fenêtre sollicitait son regard. soudain. d’ailleurs. il en était sûr. une lueur mouvante. La nuit. cette fois. S’étant relevé. et tout à coup il y aperçut une lueur. inquiet. puis il prit un livre et essaya de lire. il n’osait plus respirer. proche et menaçant! Lequel? Il le sut bientôt. et cette lueur rampait au bord de l’eau. fit quatre pas. mais il lui sembla entendre bientôt s’agiter quelque chose derrière lui. assez tard. Il avait eu une hallucination. saisit la draperie à deux mains et l’écarta largement. Il attendit. puis. qui semblait éloignée. et pourtant il était brave. l’appelait. ce rideau? Il se le demandait. le cou tendu. il but un verre d’eau.La Petite Roque rôder l’effroi mystérieux. noires comme des plaques d’encre luisante. une sorte de tremblement des plis. craignant d’être trompé par ses yeux. elle s’agita de nouveau. il tourna sa chaise. et il aperçut la petite Roque nue et sanglante sur la mousse. Renardet demeurait les yeux fixes. et brusquement il se leva. il avait remué. lui paraissait cacher un danger inconnu. il s’était battu souvent et il aurait aimé découvrir chez lui des voleurs. pensant qu’un pêcheur d’écrevisses braconnait sans doute dans la Brindille. car il était minuit passé. il crut voir remuer le rideau de sa fenêtre. Comme il était dans son fauteuil. Il songeait: «Que vais-je faire. certes. puis il s’assit et se mit à réfléchir. Renardet enferma ses yeux entre ses mains.

les jambes ouvertes. sous l’étoffe agitée parfois d’un tremblement. sachant bien que la petite était entrée et qu’elle se tenait maintenant derrière le rideau qui remuerait tout à l’heure. à petits pas. couché les bras ouverts. la vision recommençait. A partir de ce moment. Puis la morte se levait et s’en venait. vers le meurtrier. Immobile. les doigts crispés sur ses draps. et il respira avec la joie d’un homme dont on vient de sauver la vie. la tête cachée sous l’oreiller. doucement. Il passait ses jours dans la terreur des nuits. Depuis que le rideau était tombé. Tout était noir. et il se mit sur son coude pour tâcher de distinguer sa fenêtre qui l’attirait toujours. il s’élança et le saisit d’une main si brutale qu’il le jeta bas avec sa galerie. la peau chaude et moite. il attendait le sommeil. Là bas. Tout était noir au dehors. croyant sa demeure en feu. Donc il retourna s’asseoir. ainsi que l’enfant avait fait en sortant de la rivière. A peine enfermé dans sa chambre. elle faisait une sorte de trou sombre attirant. sa vie devint intolérable. Une grande lumière tout à coup traversa ses paupières.La Petite Roque n’en pouvait plus douter. il essayait de lutter. Elle venait vers lui. souffla ses lumières. Elle s’en venait. d’un œil fixe. invinciblement. les serrait ainsi qu’il avait serré la gorge de la petite 27 . ce rideau. Il ne vit rien. puis il colla avidement sa face contre la vitre. Et jusqu’au jour il le regardait. puis elle s’élevait dans l’air. sous les arbres. mais presque aussitôt le désir le reprit de regarder de nouveau par la fenêtre. Pour ne point céder à cette dangereuse tentation. se coucha et ferma les yeux. Et l’homme reculait devant l’apparition. tel que le corps avait été trouvé. appliqua son front dessus. où il resta jusqu’au matin. elle restait là. sur le dos. Et Renardet. comme pour appeler le fantôme et il le voyait aussitôt. A force de chercher à voir. éclairant l’ombre autour de lui! Renardet poussa un cri et se sauva vers son lit. il se dévêtit. il aperçut quelques étoiles. sur la campagne obscure. couché d’abord au lieu du crime. Il les ouvrit. et il se leva. Mais elle ne se montrait plus. mais en vain. le corps de la fillette luisait comme du phosphore. trouva les carreaux avec ses mains étendues. s’attendant sans cesse à voir sortir sa victime. Une force irrésistible le soulevait et le poussait à sa vitre. comme elle était venue le jour du crime. et chaque nuit. traversa sa chambre à tâtons. redoutable. vers la fenêtre de Renardet. il reculait jusqu’à son lit et s’affaissait dessus. tout droit en passant sur le gazon et sur la corbeille de fleurs desséchées.

il se sentait délivré. 28 . et que son âme malade. et si on soupçonnait la cause de sa mort. au nom légué par ses pères. Il se décida donc à faire abattre sa futaie et à simuler un accident. et puis il n’avait pas osé tirer. et il mangeait à peine. Il savait bien pourtant que ce n’était pas une apparition. son âme obsédée par une pensée unique. dès qu’une ligne blanche apparaissait au plafond. Et il souffrait. à l’introuvable meurtrier. Il écoutait sonner les heures. Une idée étrange lui était venue. la seule évocatrice de la morte ressuscitée par elle. Quand il descendait plus tard pour le déjeuner de midi. plutôt que de supporter plus longtemps ces tortures. celle de se faire écraser par l’arbre au pied duquel il avait assassiné la petite Roque. en proie à un désespoir éperdu. Puis. hanté toujours par la crainte de celle qu’il reverrait la nuit suivante. seul enfin. appelée par elle et dressée aussi par elle devant ses yeux où restait empreinte l’image ineffaçable. Il voulait quelque chose de simple et de naturel. où il recommençait souvent en rêve l’épouvantable vision de ses veilles. seul dans sa chambre. il avait saisi son revolver. qu’il n’échapperait jamais à la persécution sauvage de sa mémoire. Rentré chez lui. que les morts ne reviennent point. Il dormait alors quelques heures. qui ne laisserait pas croire à un suicide. le misérable. on songerait sans doute au crime. Mais le hêtre refusa de lui casser les reins.La Petite Roque Roque. inexpliqué. et on ne tarderait point à l’accuser du forfait. Alors il chercha comment il se tuerait. plus qu’aucun homme n’avait jamais souffert. Mais il savait aussi qu’il ne guérirait pas. était la seule cause de son supplice. il entendait battre dans le silence le balancier de sa pendule et les coups profonds de son cœur. et il se résolut à mourir. Car il tenait à sa réputation. il se sentait courbaturé comme après de prodigieuses fatigues. annonçant le jour prochain. et il se recouchait. par un souvenir inoubliable. d’un sommeil inquiet et fiévreux.

Renardet pouvait compter sur ce magistrat. tantôt l’arme sur sa table. Il allait écrire au juge d’instruction. aucun retard. Il raconterait cela plus tard. il faut en finir. et sa résolution de mourir. en effet. tantôt le rideau qui cachait sa fenêtre.» Puis il tomba sur les genoux. obtenir de lui la mort. il retourna cacher sa tête sous les couvertures de son lit. inventer une ruse contre lui-même qui ne lui laisserait plus aucune hésitation. Il lui semblait aussi que quelque chose d’horrible aurait lieu sitôt que sa vie cesserait! Quelque chose? Quoi? Leur rencontre peutêtre? Elle le guettait. je n’oserai plus». répétant: «Je n’oserai plus. pour se dénoncer lui-même. et il réfléchit. il dit tout haut: «Ça ne peut pas durer. et le moyen qu’il employait pour forcer son courage défaillant. il le savait sûr. Mais à qui demander ce service terrible? A qui? Il cherchait parmi les gens qu’il connaissait? Le médecin? Non. et les tortures qu’il endurait. sans doute? Et tout à coup. puis était remonté.» Le son de sa voix dans la chambre silencieuse lui fit passer un frisson de peur le long des membres. Il enviait les condamnés qu’on mène à l’échafaud au milieu des soldats. et il regardait avec terreur. regarder sa fenêtre où il savait blottie l’apparition. dans cette lettre. autant que de la morte. ni sa table où luisait son revolver. Il lui fallait trouver quelque chose qui le forcerait à mourir. s’il pouvait. et ses hésitations. Et il n’osait plus. avouant l’état de son âme. et le crime. il était faible et il avait peur de la mort. et balbutia: «Mon Dieu. l’appelait. Et il ne savait pas ce qu’il allait faire. Quand il se fut relevé. Tout à l’heure il était prêt. Il balbutiait: «Je n’oserai plus. pour l’attirer dans sa vengeance et le décider à mourir qu’elle se montrait ainsi tous les soirs. Il le supplierait au nom de leur vieille amitié de détruire sa lettre dès qu’il aurait appris que le coupable s’était fait justice. mais comme il ne se décidait à prendre aucune résolution. Il se sentait lâche maintenant qu’il avait échappé une première fois. il avait mangé. avouant son crime à un ami sûr qui ne le divulguerait jamais. 29 . Il se mit à pleurer comme un enfant. qu’il connaissait intimement. et c’était pour le prendre à son tour. pourtant. à présent. fortifié. une bizarre pensée traversa son esprit.» Sans croire à Dieu.La Petite Roque L’heure du dîner sonna. Oh! s’il pouvait prier quelqu’un de tirer. Il lui dirait tout. mon Dieu. maître de son courage et de sa résolution. comme il sentait bien que le doigt de sa main refuserait toujours de presser la gâchette de l’arme. elle l’attendait. décidé. aucun regret possibles. je n’oserai plus.

il s’aperçut que le jour était venu. puis il monterait sur sa tour pour voir arriver le facteur. il la déposerait dans la boîte clouée au mur de sa métairie. et en priant son ami. puis il descendit à pas légers. pas un détail de sa vie d’angoisses. à droite le village dont les cheminées commençaient à fumer pour le repas du matin. Il sortit aussitôt de son lit. la bouche ouverte. buvant sa caresse gelée. pas un détail du crime. courut jusqu’à la petite boîte blanche collée au mur. gagna sa table et se mit à écrire. A peine eut-il formé ce projet qu’une joie bizarre envahit son cœur. regardait le vaste pays. Il casserait ce mât d’une secousse et se précipiterait avec lui. puis. sec. incapable même d’une parole légère. Il se sentait calme. et toute la plaine blanche de givre brillait sous les premiers rayons du soleil. Il la ferma. son ancien ami. il revint vite. Renardet. A ses pieds il voyait couler la Brindille. Le ciel était rouge. il n’oublia rien. délivré. la cacheta. pas un détail des tortures de son cœur. comme si elle eût été poudrée de verre pilé. Il l’aspirait avidement. sauvé! Un vent froid. et quand l’homme à la blouse bleue s’en irait. d’un rouge ardent. lentement. réglée par leur seule raison. de veiller à ce que jamais on n’accusât sa mémoire. au jour levant. étant donnés son poids et la hauteur de sa tour. Il prendrait soin d’être vu d’abord par les ouvriers qui abattaient son bois. et il termina en annonçant qu’il s’était condamné lui-même. Il se sentait renaître dans cette belle aurore 30 . debout. les prairies à gauche. un vent de glace lui passait sur la face. d’un rouge d’hiver. referma les verrous de la grande porte et grimpa sur sa tour pour attendre le passage du piéton qui emporterait son arrêt de mort. il se jetterait la tête la première sur les roches où s’appuyaient les fondations. dirigée. Il pourrait donc grimper sur la marche avancée qui portait le mât du drapeau déployé aux jours de fête. En achevant sa lettre. au coin de la ferme. qu’il allait exécuter le criminel. Il était tranquille à présent. écrivit l’adresse. maintenant. C’était un de ces hommes qui ont une conscience inflexible gouvernée. dans les roches où il s’écraserait tout à l’heure. nu-tête. et quand il eut jeté dedans ce papier qui énervait sa main. Il allait écrire sa lettre. Comment douter d’un accident? Et il se tuerait net.La Petite Roque discret.

s’était égarée sur autre chose. réveillaient tous les appétits vigoureux de son corps actif et puissant. Mille souvenirs l’assaillaient. Médéric. l’entourait. et il arriva devant la boîte. maintenant. et il s’élança dans l’escalier tournant pour reprendre sa lettre. et il aperçut une tache bleue dans le sentier le long de la Brindille. elle ne le suivrait pas ailleurs! La terre était grande. des souvenirs de matins pareils. et plein de force. La lumière le baignait. au coin de la ferme. L’homme avait ouvert la petite porte de bois et prenait les quelques papiers déposés là par les habitants du pays. l’aiguillonnaient de désirs nouveaux. et l’avenir long! Pourquoi mourir? Son regard errait sur les prairies. m’sieu le maire. d’un voyage pour oublier! Cette nuit même. de marche rapide sur la terre dure qui sonnait sous les pas. Médéric. d’une absence. préoccupée. —C’est bien. parce qu’il avait peur d’une ombre? peur de rien? Il était riche et jeune encore! Quelle folie! Mais il lui suffisait d’une distraction. —Bonjour. parce que sa pensée. m’sieu le maire. Toutes les bonnes choses qu’il aimait.La Petite Roque glacée. pour la réclamer au facteur. la sensation d’une douleur le traversant. le pénétrait comme une espérance. Et il allait mourir? Pourquoi? Il allait se tuer subitement. il ne l’avait pas vue. juste en même temps que le piéton. il courait à travers l’herbe où moussait la glace légère des nuits. —Dites donc. Renardet lui dit: —Bonjour. C’était Médéric qui s’en venait apporter les lettres de la ville et emporter celles du village. certes. 31 . Peut-être ne la reverrait-il plus? Et si elle le hantait encore dans cette maison. de chasses heureuses au bord des étangs où dorment les canards sauvages. l’enfant. Renardet eut un sursaut. plein de vie. on vous la donnera. les bonnes choses de l’existence accouraient dans son souvenir. Je viens vous demander de me la rendre. j’ai jeté à la boîte une lettre dont j’ai besoin. Peu lui importait d’être vu.

La Petite Roque Et le facteur leva les yeux. Il demeura stupéfait devant le visage de Renardet; il avait les joues violettes, le regard trouble, cerclé de noir, comme enfoncé dans la tête, les cheveux en désordre, la barbe mêlée, la cravate défaite. Il était visible qu’il ne s’était point couché. L’homme demanda: «C’est-il que vous êtes malade, m’sieu le maire?» L’autre, comprenant soudain que son allure devait être étrange, perdit contenance, balbutia: «Mais non... mais non.... Seulement, j’ai sauté du lit pour vous demander cette lettre.... Je dormais.... Vous comprenez?...» Un vague soupçon passa dans l’esprit de l’ancien soldat. Il reprit: «Qué lettre?» —Celle que vous allez me rendre. Maintenant, Médéric hésitait, l’attitude du maire ne lui paraissait pas naturelle. Il y avait peut-être un secret dans cette lettre, un secret de politique. Il savait que Renardet n’était pas républicain, et il connaissait tous les trucs et toutes les supercheries qu’on emploie aux élections. Il demanda: «A qui qu’elle est adressée, c’te lettre? —A M. Putoin, le juge d’instruction; vous savez bien, M. Putoin, mon ami!» Le piéton chercha dans les papiers et trouva celui qu’on lui réclamait. Alors il se mit à le regarder, le tournant et le retournant dans ses doigts, fort perplexe, fort troublé par la crainte de commettre une faute grave ou de se faire un ennemi du maire. Voyant son hésitation, Renardet fit un mouvement pour saisir la lettre et la lui arracher. Ce geste brusque convainquit Médéric qu’il s’agissait d’un mystère important et le décida à faire son devoir, coûte que coûte. Il jeta donc l’enveloppe dans son sac et le referma, en répondant:

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La Petite Roque —Non, j’peux pas, m’sieu le maire. Du moment qu’elle allait à la justice, j’peux pas.» Une angoisse affreuse étreignit le cœur de Renardet, qui balbutia: —Mais vous me connaissez bien. Vous pouvez même reconnaître mon écriture. Je vous dis que j’ai besoin de ce papier. —J’peux pas. —Voyons, Médéric, vous savez que je suis incapable de vous tromper, je vous dis que j’en ai besoin. —Non. J’peux pas. Un frisson de colère passa dans l’âme violente de Renardet. —Mais, sacrebleu, prenez garde. Vous savez que je ne badine pas, moi, et que je peux vous faire sauter de votre place, mon bonhomme, et sans tarder encore. Et puis je suis le maire du pays, après tout; et je vous ordonne maintenant de me rendre ce papier. Le piéton répondit avec fermeté: «Non, je n’peux pas, m’sieu le maire!» Alors Renardet, perdant la tête, le saisit par les bras pour lui enlever son sac; mais l’homme se débarrassa d’une secousse et, reculant, leva son gros bâton de houx. Il prononça, toujours calme: «Oh! ne me touchez pas, m’sieu le maire, ou je cogne. Prenez garde. Je fais mon devoir, moi!» Se sentant perdu, Renardet, brusquement, devint humble, doux, implorant comme un enfant qui pleure. —«Voyons, voyons, mon ami, rendez-moi cette lettre, je vous récompenserai, je vous donnerai de l’argent, tenez, tenez, je vous donnerai cent francs, vous entendez, cent francs.» L’homme tourna les talons et se mit en route. Renardet le suivit, haletant, balbutiant:
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La Petite Roque —«Médéric, Médéric, écoutez, je vous donnerai mille francs, vous entendez, mille francs.» L’autre allait toujours, sans répondre. Renardet reprit: «Je ferai votre fortune... vous entendez, ce que vous voudrez.... Cinquante mille francs.... Cinquante mille francs pour cette lettre.... Qu’est-ce que ça vous fait?... Vous ne voulez pas?... Eh bien, cent mille... dites... cent mille francs... comprenez-vous?... cent mille francs... cent mille francs.» Le facteur se retourna, la face dure, l’œil sévère: «En voilà assez, ou bien je répéterai à la justice tout ce que vous venez de me dire là.» Renardet s’arrêta net. C’était fini. Il n’avait plus d’espoir. Il se retourna et se sauva vers sa maison, galopant comme une bête chassée. Alors Médéric à son tour s’arrêta et regarda cette fuite avec stupéfaction. Il vit le maire rentrer chez lui, et il attendit encore comme si quelque chose de surprenant ne pouvait manquer d’arriver. Bientôt, en effet, la haute taille de Renardet apparut au sommet de la tour du Renard. Il courait autour de la plate-forme comme un fou; puis il saisit le mât du drapeau et le secoua avec fureur sans parvenir à le briser, puis soudain, pareil à un nageur qui pique une tête, il se lança dans le vide, les deux mains en avant. Médéric s’élança pour porter secours. En traversant le parc, il aperçut les bûcherons allant au travail. Il les héla en leur criant l’accident; et ils trouvèrent au pied des murs un corps sanglant dont la tête s’était écrasée sur une roche. La Brindille entourait cette roche, et sur ses eaux élargies en cet endroit, claires et calmes, on voyait couler un long filet rose de cervelle et de sang mêlés.

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avec une attention sérieuse. le JeanGuiton. ces galeries et ces arcades écrasées..La Petite Roque L’ÉPAVE C’était hier. Il y a de cela vingt ans. des galeries à arcades comme celles de la rue de Rivoli. Je fis un tour en ville. Et il se mit à lire huit pages d’une grande écriture anglaise. avant de monter sur le bateau de Ré. où venait de s’échouer un trois-mâts de Saint-Nazaire. et il dit: —Tiens. le soir même. 31 décembre. Je me disposais à passer à Paris la fête du 1er janvier. pour recevoir des instructions. assuré par nous. mystérieuses. à dix heures. Le domestique lui apporta une lettre couverte de cachets et de timbres étrangers. Je venais de déjeuner avec mon vieil ami Georges Garin.. qui me déposait à La Rochelle le lendemain 31 décembre. et qui m’est arrivée! Oh! ce fut un singulier jour de l’an. en voilà une drôle d’histoire que je ne t’ai jamais racontée. et. Georges me dit: —Tu permets? —Certainement. je prenais l’express. qui semblent 35 . Il était alors huit heures du matin. cette année-là. puisqu’on est convenu de faire de ce jour un jour de fête. mais basses. avec ses rues mêlées comme un labyrinthe et dont les trottoirs courent sous des galeries sans fin. «J’étais alors inspecteur de la Compagnie d’assurances maritimes que je dirige aujourd’hui.. une histoire sentimentale pourtant. quand je reçus une lettre du directeur me donnant l’ordre de partir immédiatement pour l’île de Ré. croisée dans tous les sens. J’arrivai à la Compagnie. «J’avais deux heures. C’est vraiment une ville bizarre et de grand caractère que La Rochelle. puisque j’avais trente ans et que j’en ai cinquante!. Puis il posa la lettre sur un coin de la cheminée. avec cet intérêt qu’on met aux choses qui vous touchent le cœur.. Il les lisait lentement.

la mer jaune. sans un mouvement. puis laissait derrière lui quelques vagues. noir et ventru. avait échoué. puis il obliqua vers la droite. des guerres de religion héroïques et sauvages. passa entre les deux tours antiques qui gardent le port.La Petite Roque construites et demeurées comme un décor de conspirateurs. un jour gris. un petit homme presque sans pattes. mais remarquable par toute sa physionomie sévère. quelques ondulations qui se calmaient bientôt. Il me fallait donc constater la situation de l’épave. d’eau stagnante. sans aucun de ces admirables monuments qui font Rouen si magnifique. Le Jean-Guiton passait dessus en roulant un peu. «Quand j’eus erré quelque temps par ces rues singulières. sortit de la digue construite par Richelieu. qu’il avait été impossible de le renflouer et qu’on avait dû enlever au plus vite tout ce qui pouvait en être détaché. apprécier quel devait être son état avant le naufrage. compriment le cœur. écrivait l’armateur. grave. Il partit en soufflant. par habitude. je montai sur un petit bateau à vapeur. «Sous ce plafond de brouillard bas et sinistre. froide comme de la gelée. sans vie. «La tempête avait jeté si loin ce bâtiment. glacial. sur les sables de l’île de Ré. le décor antique et saisissant des guerres d’autrefois. juger si tous les efforts avaient été tentés pour le remettre à 36 . quelques clapots. tout rond comme son bateau et balancé comme lui. la ville où s’exalta la foi des calvinistes et où naquit le complot des quatre sergents. par une nuit d’ouragan. où doivent éclore les fanatismes. d’un air colère. et dont on voit à fleur d’eau les pierres énormes. enfermant la ville comme un immense collier. coupait cette nappe opaque et lisse. Je voulais quelques détails sur le sinistre que j’allais constater. traversa la rade. le Marie-Joseph. infecte à respirer comme une buée d’égout. écrasent la pensée. Un grand troismâts carré de Saint-Nazaire. C’est bien la vieille cité huguenote. humide comme de la pluie. une mer d’eau trouble. discrète. d’eau grasse. un peu sournoise aussi. éteignent en nous toute force et toute énergie. sans art superbe. la mer peu profonde et sablonneuse de ces plages illimitées. sali par une brume lourde. restait sans une ride. «Je me mis à causer avec le capitaine. «C’était un de ces jours tristes qui oppressent. une cité de batailleurs obstinés. qui devait me conduire à l’île de Ré.

que j’aurais pris pour un écueil. étendant la main droit devant nous. et me dit: «—Tenez. poussé par un coup de vent furieux. Entre l’océan et le ciel pesant restait un espace libre où l’œil voyait au loin. «Au reçu de mon rapport. en pleine mer. Je demandai: «—C’est l’île de Ré? «—Oui. disait le capitaine. ayant été appelé à prendre part. «Je repris: 37 . «—Mais.—«une mer de soupe au lait». à peu près invisible.La Petite Roque flot. avec son navire. Je venais comme agent de la Compagnie. le directeur devait prendre les mesures qu’il jugerait nécessaires pour sauvegarder nos intérêts. perdu dans la nuit. je regardais autour de moi et devant moi. aux heures de la marée basse. «—J’étais stupéfait. Le Marie-Joseph. Nous suivions une terre. «Il me raconta le sinistre. si besoin était dans le procès. me paraissait placé à trois kilomètres au moins des côtes. très simple d’ailleurs.—était venu s’échouer sur ces immenses bancs de sable qui changent les côtes de cette région en Saharas illimités. une chose presque imperceptible.. Ce point noir. me montra. «Tout en causant. navigant au hasard sur une mer d’écume. «Et tout à coup le capitaine. oui. aux tentatives de sauvetage.. monsieur. voilà votre navire! «—Le Marie-Joseph?. pour témoigner ensuite contradictoirement. «Le capitaine du Jean-Guiton connaissait parfaitement l’affaire.

à travers les sables. et je ne distinguais plus la ligne qui séparait le sable de l’Océan. et vous remontez à sept heures et demie sur le Jean-Guiton. vers une sorte de roc noir que j’apercevais au-dessus de l’eau. je m’en allai. et je vous promets qu’à deux heures cinquante ou trois heures au plusse vous toucherez l’épave.. croyez-moi. Il continua: «—Nous sommes marée haute. je franchis un petit promontoire. L’île est fort basse. pas plusse. dont nous approchions rapidement. «—Cent brasses. «C’était un Bordelais. C’est plat comme une punaise. Pas deux brasses. là-bas. mon ami. se sauvant à perte de vue. «Après avoir déjeuné. tout à l’heure. il doit y avoir cent brasses d’eau à l’endroit que vous me désignez? «Il se mit à rire. et semble cependant très peuplée. et vous aurez une heure quarante-cinq à deux heures pour rester dessus.. après le déjeuner de l’hôtel du Dauphin. mains dans vos poches. C’était un gros village de pêcheurs. L’Atlantique était devant moi tout à l’heure. puis. et je marchais à présent au milieu 38 . puis il avait disparu dans la grève. de radis et de moules. «Elle ressemblait à tous les ports en miniature qui servent de capitales à toutes les maigres îles semées le long des continents. de légumes et de coquilles. maintenant. «Je remerciai le capitaine et j’allai m’asseoir à l’avant du vapeur. vivant de poisson et de volailles. peu cultivée. et qui semblait suer sous mon pied.. capitaine. comme la mer baissait rapidement. pied sec.. je vous dis!. mais je ne pénétrai pas dans l’intérieur. je l’apercevais au loin. cette côte! Remettez-vous en route à quatre heures cinquante. là-bas. pour regarder la petite ville de Saint-Martin. mon ami!. Allezvous-en par la plage. un pied dans l’eau. «J’allais vite sur cette plaine jaune. un pied sur terre. Je croyais assister à une féerie gigantesque et surnaturelle. était là. Plusse la mer elle va loin et plusse elle revient vite.La Petite Roque «—Mais. par exemple. vous seriez pris. neuf heures quarante minutes. élastique comme de la chair. qui vous dépose ce soir même sur le quai de La Rochelle. comme font les décors dans les trappes. La mer.

pleines de boiseries démolies. Le jour. Un singulier frisson de froid et de solitude me courait sur la peau de moment en moment. ne la lâcherait plus. un grand Anglais avec trois misses. j’entendis des voix humaines tout près de moi. au fond de la sinistre cale. Je m’étais assis sur un baril vide et brisé. «Elle semblait sortir du sol et prenait. et j’écrivais à la lueur d’une large fente par où je pouvais apercevoir l’étendue illimitée de la grève. ses os de bois goudronné. «J’escaladai ce cadavre de navire par le côté le plus bas. tandis que l’arrière. deux noyés qui me raconteraient leur mort. ils eurent encore plus peur que moi en voyant surgir cet 39 . et aussi le bruit doux et régulier du taret qui ronge sans cesse. Je sentais l’odeur du varech. Assurément. soudain. et je cessais d’écrire parfois pour écouter le bruit vague et mystérieux de l’épave: bruit des crabes grattant les bordages de leurs griffes crochues. «Et. sur cette immense étendue plate et jaune. comme un cri d’appel désespéré. entré par les trappes défoncées et par les fissures des flancs. que j’allais voir se lever. je n’avais plus froid. qui grandissait à mesure que j’avançais et ressemblait à présent à une énorme baleine naufragée. pendant une seconde. Il n’y avait plus rien là-dedans que du sable qui servait de sol à ce souterrain de planches.La Petite Roque d’un désert. et il la tenait. Seuls. Je crus vraiment. qu’il creuse et dévore. installées déjà sur ce mort. éclairait tristement ces sortes de caves longues et sombres. «Je me mis à prendre des notes sur l’état du bâtiment. ces deux mots blancs sur le bordage noir: Marie-Joseph. un grand monsieur avec trois jeunes filles. parvenu sur le pont. la rude et bonne odeur des côtes. à l’avant du navire. la sensation. comme les côtes d’une bête. brisée. le souffle de l’eau salée demeuraient en moi. Je marchais vite. l’odeur de la vague. avec son grincement de vrille. la possédait. ou plutôt. Je l’atteignis enfin. après une heure de marche. semblait jeter vers le ciel. Le sable déjà l’avait envahie. Je fis un bond comme en face d’une apparition. ses os rompus. il ne me fallut pas longtemps pour grimper sur le pont à la force des poignets: et j’aperçus debout. des proportions surprenantes. montrant. Elle paraissait avoir pris racine en lui. toutes les vieilles charpentes. bruit de mille bêtes toutes petites de la mer. je regardais l’épave échouée. percés de clous énormes. puis. Elle gisait sur le flanc. Certes. crevée. entré par toutes les fentes. relevé. je pénétrai dans l’intérieur. L’avant était entré profondément dans cette plage douce et perfide.

Puis. mystérieuses. monsieur. cachés sans doute dans leurs grands vêtements imperméables. ce fut le seul signe qui laissa voir son émotion. aux couleurs délicates des coquilles roses et aux perles nacrées. «Ils s’étaient assis. «—Est-ce que je pôvé la visiter? «—Oui. La plus jeune des fillettes se sauva. revenu plusieurs fois. Il fallut raconter le naufrage dans ses moindres détails. rassurées. je lui indiquai le meilleur et je lui tendis la main. et les quatre albums. il avait ouvert la bouche. monsieur. quant à lui. sur les huit genoux. à peine éclairée. après quelques secondes. que j’inventai. «Comme il cherchait un endroit pour grimper. et si fine. «Il prononça alors une longue phrase anglaise. môsieu. les deux autres saisirent leur père à pleins bras. toute la famille descendit dans l’intérieur de l’épave. fraîche comme une fleur. comme si j’eusse assisté à la catastrophe. où je distinguai seulement ce mot: gracious. Elles font penser. vos été la propriétaire de cette bâtiment? «—Oui. les jolies Anglaises ont bien l’air de tendres fruits de la mer. si mignonne! Vraiment.La Petite Roque être rapide sur le trois-mâts abandonné. côte à côte. «Puis. «Elle parlait un peu mieux que son père. On aurait dit que celle-là venait de sortir du sable et que ses cheveux en avaient gardé la nuance. une blondine de dix-huit ans. Elles étaient charmantes. 40 . avec leur fraîcheur exquise. se couvraient de petites lignes noires qui devaient représenter le ventre entr’ouvert du Marie-Joseph. surtout l’aînée. sur une poutre en saillie. Il monta. et ils commencèrent en même temps quatre croquis au crayon de ce lieu triste et bizarre. écloses dans les profondeurs inconnues des océans. ils poussèrent des cris d’étonnement et d’admiration. et elle nous servit d’interprète. rares. Dès qu’ils eurent pénétré dans cette sombre galerie. et soudain le père et les trois filles tinrent en leurs mains des albums. puis nous aidâmes les trois fillettes. il parla: «—Aoh.

une minute d’horrible angoisse. une tranche de jambon découpée en tête humaine entre deux coussinets de poils. Il était trop tard. c’étaient de simples et braves toqués. «L’Anglais voulut s’élancer. cela glissait. et gentilles toutes trois. de petits échassiers en croissance. de lever les yeux pour m’interroger. l’aînée des fillettes causait avec moi. mais surtout la plus grande. qui continuais à inspecter le squelette du navire. sec. la figure rouge encadrée de favoris blancs. Non. je le retins. vrai sandwich vivant. «Je prêtai l’oreille.La Petite Roque «Tout en travaillant. Puis. mais on ne voyait plus déjà la ligne fuyante de l’imperceptible flot. continu. s’allongeait comme une tache démesurée. singulier. elle murmura: «—J’entendai une petite mouvement sur cette bateau. long. de rire. la petite Anglaise se mit à sourire et murmura: 41 . La mer nous avait rejoints. A peine quelques centimètres d’eau couvraient le sable. «J’appris qu’ils passaient l’hiver à Biarritz et qu’ils étaient venus tout exprès à l’île de Ré pour contempler ce trois-mâts enlisé. de raconter. et où nous tomberions au retour. «Elle avait une si drôle de manière de parler. sèches aussi. les filles. «Ce fut. L’eau nous cernait. et elle courait vers la côte avec une prodigieuse vitesse. «Tout à coup. elle allait nous entourer! «Nous fûmes aussitôt sur le pont. et je distinguai aussitôt un léger bruit. de se remettre au travail et de dire «yes» ou «nô». Le père. cela ne courait pas. dans nos cœurs. que je serais demeuré un temps indéfini à l’écouter et à la regarder. de cesser de dessiner pour deviner. Qu’était-ce? Je me levai pour aller regarder par la fente. à cause des mares profondes que nous avions dû contourner en venant. de ces errants éternels dont l’Angleterre couvre le monde. des yeux bleus comme l’eau profonde. sauf l’aînée. ces gens. hautes sur jambes. et je poussai un cri violent. la fuite était impossible. Ils n’avaient rien de la morgue anglaise. de comprendre et de ne pas comprendre. rampait.

qui nous garantissait un peu. muets. cette eau jaune qui s’épaississait. à présent. qui nous effleurait et nous piquait la peau. pour nous mettre à l’abri de la brise légère. mais la peur m’étreignait. qui regardait. je ne sais. et cette chaleur m’était délicieuse comme un baiser. semblait bouillonner. mais je sentais aussi la chaleur douce de son corps à travers les étoffes. Je sentais trembler. basse et sournoise comme ce flot. «Les ténèbres. «L’Anglais répondit: «—Oh! yes! «Et nous restâmes là un quart d’heure. mais glacée. aux 42 . d’un œil consterné. et nous restions serrés les uns contre les autres. à regarder. une peur lâche. nous enveloppaient. Tous les dangers que nous courions m’apparurent en même temps. Le navire était plein d’eau. «Je me penchai sur la trappe. nous demeurions immobiles. glacée: «Je dis: «—Il n’y a rien à faire qu’à demeurer sur ce bateau. affreuse. entourés d’ombre et d’eau. «Et la nuit tombait. une nuit lourde. dont les dents claquaient par instants. humide. la mer démesurée autour de nous. tournait. «Une des fillettes eut froid.La Petite Roque «—Ce été nous les naufragés! «Je voulus rire. l’épaule de la petite Anglaise. autour de nous. Nous dûmes alors nous blottir contre le bordage d’arrière. semblait jouer sur l’immense grève reconquise. accroupis comme des bêtes dans un fossé. J’avais envie de crier: «Au secours!» Vers qui? «Les deux petites Anglaises s’étaient blotties contre leur père. aussi rapide que l’Océan montant. en vérité. une demi-heure. contre mon épaule. Nous ne parlions plus. combien de temps. et l’idée nous vint de redescendre.

La plus petite des Anglaises pleurait. et je me sentais attendri. malgré le danger terrible et grandissant. J’avé froid beaucoup. vaguement. heureux du froid et du péril. «Tout à coup. «Je demandai à ma voisine: «—Vous n’avez pas trop froid. qui me fit passer un frisson charmant par tout le corps. d’une émotion confuse. secrète. un bruissement léger. Dans la courte lutte. me dévouer pour elle. mais je l’avais ôté. malgré la nuit. miss? «—Oh! si. faire mille folies? Étrange chose! Comment se fait-il que la présence d’une femme nous bouleverse ainsi! Est-ce la puissance de sa grâce qui nous enveloppe? la séduction de la joliesse et de la jeunesse qui nous grise comme ferait le vin? «N’est-ce pas plutôt une sorte de toucher de l’amour. heureux de ces longues heures d’ombre et d’angoisse à passer sur cette planche. Je devinai qu’il la rassurait et qu’elle avait toujours peur. 43 . conquis! J’aurais voulu la sauver. elle le refusa. qui tente sa puissance dès qu’il a mis face à face l’homme et la femme. «Je voulus lui donner mon manteau. Et pourtant. je commençais à me sentir heureux d’être là. «Pourquoi? Sait-on? Parce qu’elle était là? Qui. «Je me demandais pourquoi cette étrange sensation de bien-être et de joie qui me pénétrait. je ne la connaissais point. si près de cette jolie et mignonne fillette. infini. j’entendis des sanglots. car nous entendions autour de nous. comme on mouille la terre pour y faire pousser des fleurs! «Mais le silence des ténèbres devenait effrayant. elle? Une petite Anglaise inconnue? Je ne l’aimais pas. je l’en couvris malgré elle. du mystérieux amour qui cherche sans cesse à unir les êtres. Alors son père voulut la consoler. malgré tout. et qui les pénètre d’émotion. la rumeur de la mer sourde qui montait et le monotone clapotement du courant contre le bateau. que je ne comprenais pas. le silence du ciel.La Petite Roque heures d’ouragan. et ils se mirent à parler dans leur langue. profonde. je rencontrai sa main.

rouges. Un d’eux surtout m’irritait.. celui-là. «De temps en temps. puis il remettait sa montre dans sa poche. qu’il serra. la mer brisait un peu. devant nous. c’était bien un œil.. c’était la mort certaine si des lames. et il dit simplement: «—C’était mauvaise pour nous. qui monta dans l’air noir.La Petite Roque «Depuis quelques minutes. «Il était minuit. et je voyais dans les ténèbres des lignes blanches paraître et disparaître. des phares blancs. même de faibles lames. 44 . tellement brisée et disjointe que la première vague un peu rude l’emporterait en bouillie. Le vent s’élevait! «L’Anglais s’en aperçut en même temps que moi. Maintenant. cette. dans l’air muet. avec sa paupière sans cesse baissée sur son regard de feu. et s’évapora à travers l’espace. il me dit. tournants. tandis que chaque flot heurtait la carcasse du MarieJoseph. jaunes. attendaient avidement que nous eussions disparu. à droite. pareils à des yeux énormes. l’Anglais frottait une allumette pour regarder l’heure. le clapotis de l’eau plus fort contre les flancs du navire. Tout à coup. venaient attaquer et secouer l’épave. à gauche. un grand souffle me passa sur le visage. à des yeux de géant qui nous regardaient. Il s’éteignait toutes les trente secondes pour se rallumer aussitôt. et j’avais une envie folle de la saisir dans mes bras. puis il prononça une phrase d’anglais. et soudain ses filles et lui se mirent à chanter le God save the Queen.. «Là-bas. par-dessus les têtes de ses filles. je la sentais frissonner contre moi. derrière nous. Je lui tendis ma main. nous guettaient. l’agitait d’un court frémissement qui nous montait jusqu’au cœur. Je me dressai. des phares brillaient sur les côtes. l’air devenait plus vif. avec une souveraine gravité: «—Môsieu. «Assurément c’était mauvais. je vous souhaite bon année. «L’Anglaise tremblait. «Alors notre angoisse s’accrut de seconde en seconde avec les rafales de plus en plus fortes. des lignes d’écume.

. «Ne voyant point l’aînée. «Le père dit: «Kate!» Celle que je tenais répondit «yes». morituri te salutant. de condamnés. je baisais à pleine bouche sa joue. battait maintenant notre épave. Certes. car les notes traînaient longtemps. Elle chantait une chose triste sans doute. et aussi quelque chose de plus grand. tout à l’heure. au-dessus des vagues. «C’était quelque chose de sinistre et de superbe. croyant venue ma dernière seconde. de comparable à l’antique et sublime Ave. Le bateau ne remuait plus. sans savoir. pour nous faire oublier nos angoisses. Et je pensais aussi aux sirènes. une légende. comme des oiseaux blessés. puis je fus saisi par une émotion puissante et bizarre. ce chant de naufragés. je ne pensais plus qu’à cette voix. J’avé mes trois filles conserves. il l’avait crue perdue d’abord! 45 . sortaient lentement de sa bouche. sans comprendre. Elle y consentit et aussitôt sa voix claire et jeune s’envola dans la nuit. ce qu’elle voudrait. en effet. et voletaient. ce n’été rien. Si une barque avait passé près de nous. Cæsar. L’Anglaise étant tombée sur moi. car le Marie-Joseph s’était affaissé sur son flanc droit. allait s’enfoncer avec moi dans les flots?.. je l’avais saisie dans mes bras. une sirène. «L’Anglais reprit: «—Une petite bascoule. qui m’avait retenu sur ce navire vermoulu et qui. je demandai à ma voisine de chanter toute seule une ballade. et follement. à cet instant j’aurais voulu que le bateau s’ouvrît en deux pour tomber à l’eau avec elle. Moi. et fit un mouvement pour se dégager. nous autres aussi ne bougions point.La Petite Roque «J’eus d’abord envie de rire. sa tempe et ses cheveux. cette fille de la mer. quelque chose comme une prière. «Quand ils eurent fini. qu’auraient dit les matelots? Mon esprit tourmenté s’égarait dans le rêve! Une sirène! N’était-ce point. «Mais nous roulâmes brusquement tous les cinq sur le pont. «La mer grossissait.

.... ça m’a fait une peine horrible.. Les événements vous emportent.... je ne la reconnaîtrais pas.. le lendemain. moi. puis je reçus une lettre de New-York... Et.. Elle doit être vieille... quelle créature.. se frottait les mains et murmurait: «—Bonne souper! bonne souper! «On soupa.. je l’épousais! Combien l’homme... Et puis... voilà. tout près de nous. «Nous étions sauvés. Mon Dieu!. depuis lors. je regrettais le Marie-Joseph. la mienne n’existe plus. non. tout passe. Non... Elle était mariée. jamais de son mari! Pourquoi? Ah! pourquoi?.. le patron de l’hôtel ayant prévu notre imprudence. maintenant.. celle de l’épave... «J’étais toqué. Et. je ne lui parle que du Marie-Joseph. C’est peut-être la seule femme que j’aie aimée. et puis. en effet. après beaucoup d’étreintes et de promesses de s’écrire.... au 1er janvier.. et me le disait... «Il fallut se séparer. que j’aurais aimée... à présent. Ah!. C’était une barque qui nous cherchait. j’aperçus une lumière sur la mer. on répondit.. «L’Anglais. nous nous écrivons tous les ans..... Ah! celle d’autrefois. soudain.» 46 ..La Petite Roque «Je me relevai lentement. Ah! ses cheveux blonds.... et... divine! Elle m’écrit que ses cheveux sont tout blancs.... Ils partirent vers Biarritz. tout ça!. Certes. et on nous ramena à Saint-Martin. si nous avions passé huit jours ensemble. Que c’est triste. Elle me raconte sa vie. est faible et incompréhensible! «Deux ans s’écoulèrent sans que j’entendisse parler d’eux.. Peu s’en fallut que je ne les suivisse. me parle de ses enfants. J’en fus désolé! On nous cueillit sur notre radeau.. de ses sœurs. je faillis demander cette fillette en mariage.... parfois. Je criai.. Je ne fus pas gai. sait-on?....

Dans certains jours. Elle me reçut avec politesse et même avec bonne grâce. il y a douze ans environ. Quant à l’homme. à quinze ou vingt kilomètres de toute maison. et dont la race aujourd’hui disparaît. je ne devinai rien. au milieu de la vaste plaine qui va de Cannes à la Napoule. Laissant ma bête à l’auberge de la Napoule. une ruine au sommet d’un mont absolument désert sur la côte de Corse. Le sol est pierreux et on voit souvent glisser sur les cailloux de longues couleuvres qui disparaissent dans les herbes. haut peut-être de cent cinquante ou deux cents mètres et couvert de plantes aromatiques.La Petite Roque L’ERMITE Nous avions été voir. Vous apercevez là-bas ce mont pointu et boisé qui se détache derrière la Napoule. Elle habitait. à cheval. mais je ne sais rien d’elle. de cystes surtout. on l’appelle dans le pays le mont des Serpents. nous nous efforcions de déterminer la nature des chagrins qui poussaient jadis les hommes dans les solitudes. il y a cinq ans. tout seul en avant des cimes de l’Esterel. un matin de mars. le vieil ermite installé sur un ancien tumulus couvert de grands arbres. Ayant entendu parler de lui je me décidai à faire sa connaissance et je partis de Cannes. La femme doit être encore vivante. je vais vous raconter sa sinistre aventure: Retournez-vous. Elle avait été certainement une femme du monde distinguée. En revenant. Nous cherchions les causes morales. dont l’odeur est si vive et si pénétrante qu’elle trouble et cause un malaise. nous parlions de ces singuliers solitaires laïques. Elle vivait là avec une bonne. De là ce surnom bien mérité de mont des Serpents. j’allai la voir. dans les murs d’un petit temple antique. je me mis à gravir à pied ce singulier cône. Ils sont si nombreux qu’on n’ose plus marcher et qu’on éprouve une gêne 47 . avec quelques amis. Un de nos compagnons dit tout à coup: «—J’ai connu deux solitaires: un homme et une femme. nombreux autrefois. C’est là que vivait mon solitaire. les reptiles semblent vous naître sous les pieds quand on gravit la pente exposée au soleil.

le long chapelet de villas et de villes blanches bâties dans les arbres. bien que ses cheveux fussent tout blancs. Car je n’ai point cherché à en savoir davantage pour ne pas gâter mes émotions. 48 . C’est. Ce temple existe encore. vertes et plates. et je revins de son côté. En parvenant au sommet j’aperçus en effet des murs et. une bizarre colline parfumée et mystérieuse.» L’homme leva la tête et dit: «Oui. Il me fit surtout l’effet d’un être fatigué des autres. non pas une peur. Donc j’y grimpai. mais quand on voit ça toute la journée. qui semblent flotter et dont la dernière présente vers le large un haut et vieux château-fort à tours crénelées. car ces bêtes sont inoffensives. s’élèvent les Alpes. bâti dans les flots mêmes. puis la mer démesurée. avec ses caps nombreux et. un matin de mars. Je ne restai pas longtemps ce jour-là et je m’efforçai seulement de découvrir la couleur de sa misanthropie. sous prétexte d’admirer le pays. dont une partie couverte et fermée au moyen de branches. mon solitaire. où l’on voit pareilles. c’est monotone. mais une sorte d’effroi mystique. s’allongeant jusqu’aux côtes lointaines de l’Italie. étrangement découpés. couverte de cystes et peuplée de serpents et couronnée par un temple. d’herbes et de cailloux. Je murmurai: «Cristi. les îles de Lérins. en face de Cannes. c’est beau. il causait et il s’ennuyait. las de tout.La Petite Roque singulière. à des œufs innombrables pondus au bord du rivage. mais sa barbe était presque noire encore. d’aussi loin. Il n’avait guère plus de quarante-cinq ans. un homme. On m’a affirmé du moins que ce fut un temple. Je fis le tour des ruines. La vue. Je le tenais. Puis dominant la côte verte. l’Esterel aux sommets pointus. était habitée par lui. irrémédiablement désillusionné et dégoûté de lui-même comme du reste. dont les sommets sont encore encapuchonnés de neige. est admirable. assis sur une pierre. de paille. de là. Il caressait un chat roulé sur ses genoux et ne semblait point prendre garde à moi. à droite.» Donc il parlait. J’ai eu plusieurs fois la singulière sensation de gravir un mont sacré de l’antiquité.

. une vie de garçon. un de ces soirs où les souffles des orangers innombrables.. il s’anima.. je grandis et je vécus dans cette ville.La Petite Roque Je le quittai après une demi-heure d’entretien. élevé à Paris. un soir de la fin de mai. il consentit volontiers à partager mon dîner. Vous savez ce que c’est. dès mon adolescence. 49 .. une fois.. puis un an sans compagne en butinant sur la masse des filles à prendre ou à vendre. J’avais mené. Or. Libre et sans famille. Je lui demandai brusquement: «Quelle drôle d’idée vous avez eue de venir vous percher sur ce sommet?» Il répondit aussitôt: «Ah! c’est que j’ai reçu la plus rude secousse que puisse recevoir un homme. C’était un de ces soirs du Midi si odorants dans ce pays où l’on cultive les fleurs comme le blé dans le Nord.. et j’obtins. dans ce pays où l’on fabrique presque toutes les essences qui parfumeront la chair et les robes des femmes. Mais je revins huit jours plus tard... je passais tantôt trois mois avec l’une. pour un garçon. je jugeai le moment venu et j’emportai des provisions pour dîner avec lui sur le mont des Serpents. je ne l’ai jamais dit à personne. Né à Paris. Mon solitaire m’accueillit avec une joie visible. troublent et alanguissent à faire rêver d’amour les vieillards. une place modeste et tranquille qui me faisait riche. par protection. et je voudrais savoir. si bien qu’avant deux mois nous étions amis.. puis toutes les semaines. Mais pourquoi vous cacher ce malheur? Il vous fera me plaindre. résolu à ne point prendre de femme légitime. Il avait toujours habité Paris et vécu en garçon joyeux. et se mit à parler de sa vie passée. ce qu’en pense un autre. et comment il le juge. Mes parents m’avaient laissé quelques milliers de francs de rente... tantôt six mois avec l’autre. Je lui fis boire un peu de vin dont il avait perdu l’habitude. peut-être! Et puis.. me semblait-il. dont sont plantés les jardins et tous les replis des vallons. et encore une fois la semaine suivante. jamais.

où l’on boit. On était jeune. ces années longues et pressées.. à moi tout seul. je jugeai plaisant de célébrer cette date en solitaire. et qui n’ont souci de rien. j’hésitai sur ce que je ferais. et puis l’idée me vint d’aller en pèlerinage au quartier Latin. presque sans domicile. sans aucun événement marquant. de vingt à quarante ans. l’idée me vint soudain de l’emmener. et pour fêter cet anniversaire. Celle qui prenait soin de ma table était toute jeune. me convenait. et elle accepta d’abord de venir souper aux Halles quand son service serait fini. sans femmes. comme des bouchons. les lèvres tendues vers tout ce qui se goûte et tout ce qui s’embrasse. sans qualités et sans défauts. Voilà. pour qui les murs de Paris sont les murs du monde. mange et rit sans savoir pourquoi. une fraîche. un bon dîner dans un grand café. satisfaisait mes goûts naturels de changement et de badauderie... Je traversai donc Paris. mon existence s’écoula lente et rapide. dans les théâtres et dans les cafés. J’étais un solitaire dans le monde. J’eus envie d’entrer dans un théâtre. on est vieux sans avoir rien fait de ce que font les autres. sans aucune attache. n’ayant de passion pour rien. où j’avais fait mon droit jadis. Donc. Je vivais sur le boulevard. C’était une blonde. presque sans amis. dans la vie. ou plutôt une blondine. Je lui dis les choses galantes et bêtes qu’on dit toujours à ces êtres-là.. Je lui offris une consommation qu’elle accepta tout de suite.. sans parents. banales et gaies. et j’entrai sans préméditation dans une de ces brasseries où l’on est servi par des filles. et comme elle était vraiment charmante. J’étais un de ces milliers d’êtres qui se laissent flotter. j’atteignis doucement et vivement la quarantaine. toujours pour fêter ma quarantaine. sans savoir à quel genre de mâle elle avait affaire. Après dîner. Elle se trouvait libre. toujours dehors. J’étais ce qu’on appelle un bon garçon.La Petite Roque Cette existence médiocre. Ce ne fut ni long ni difficile. sans enfants! Donc. sans avoir envie de rien. bien que proprement logé. aucune racine. Et je me juge exactement. toute fraîche créature qu’on devinait rose et potelée sous l’étoffe gonflée du corsage. Comme elles vont vite les années monotones de Paris où n’entre dans l’esprit aucun de ces souvenirs qui font date. me dit-elle. et banale si vous voulez. aucun lien. Elle s’assit en face de moi et me regarda de son œil exercé.. 50 . depuis quinze jours. jolie et rieuse. je m’offris.

ni le vent qui souffle dans une tête de femme. je vis vaguement une pendule sous globe. et je demeurai interdit. par hasard. je l’emmenai chez elle. Pardonnez-moi ces détails grossiers. en regardant aller de table en table cette mignonne débutante de l’Amour.. une de ces épreuves sur verre appelées daguerréotypes. que je n’ai pas connu.—car j’ai le respect de mes draps. à l’attendre. Donc. je m’avançai vers la cheminée afin d’y déposer le cadeau réglementaire. Elle avait. sans s’occuper d’autre chose que de la qualité de leur chair. que ça me servirait peut-être un jour.. Je ne me trompais point.. propre et pauvre. une grâce et une gentillesse rares. le premier de mes portraits. Je me penchai. qui demeurait au lit.. C’était le mien. tant la chose me parut inattendue et drôle. J’étais libre aussi. quand je vivais en étudiant au quartier Latin. Maman me l’a laissé en me disant de le garder.. Je le saisis brusquement pour l’examiner de plus près.. Comme j’allais partir. après avoir pris jour pour une seconde entrevue avec la fillette. Je vous conte là une de ces vulgaires aventures quotidiennes de la vie des hommes à Paris. que j’avais fait faire autrefois. C’était un petit logis d’ouvrière. et j’eus envie de rire. si je ne ferais pas bien de passer bail avec elle pour quelque temps. cette petite. très ancienne. vers ce portrait. depuis un mois ou deux et je me demandais. toute la soirée.. Je demandai: «Qu’est-ce que c’est que ce monsieur-là?» Elle répondit: «C’est mon père.—on ne sait jamais ce qui peut arriver.. moi. et j’y passai deux heures charmantes. trop surpris pour comprendre.» 51 .La Petite Roque Comme je craignais qu’elle ne me faussât compagnie. deux vases de fleurs et deux photographies dont l’une.. ceux qui n’ont pas aimé poétiquement prennent et choisissent les femmes comme on choisit une côtelette à la boucherie. au cinquième. ni qui peut entrer dans ces brasseries.—je demeurai là.

. d’infamies voulues ou inconscientes. je posai dessus. cherchant à me souvenir! Était-ce possible?—Oui.. Et Paris. me semblait-il. d’incestes. avec toutes ces maisons fermées.» Mon cœur battait précipité comme le galop d’un cheval emporté. J’avais fait. ce grand Paris sombre. Je fis alors ce qui me parut le plus sage. Je vis un banc. d’enfants violés. sans le savoir. par une rue quelconque. J’atteignis le quai. éperdu... sans le vouloir.—Je me rappelai soudain une fille qui m’avait écrit. était plein de choses pareilles. pleine de misères. pis que ces êtres ignobles. me disant chargé de ce soin par un ami. triste. au revoir.. sans même savoir ce que je faisais. je priai un notaire d’appeler cette petite et de lui demander dans quelles conditions sa mère lui avait remis le portrait de celui qu’elle supposait être son père. 52 . puis je revins chez moi pour réfléchir. Il pleuvait. je m’aperçus qu’il pleuvait. Je me rappelai ce qu’on disait des ponts hantés par des vicieux infâmes. et je m’assis.. au revoir..» J’entendis qu’elle répondait: «A mardi.. morne. un mois environ après notre rupture. Je ne pense pas qu’il vienne me reconnaître. et reprit: «Je ne sais pas à quoi par exemple. se mit à rire. qu’elle était enceinte de moi. d’adultères.. Des gens passaient de temps en temps sous des parapluies.. de hontes.» J’étais dans l’escalier obscur que je descendis à tâtons. Lorsque je sortis dehors. boueux.—J’aurais dû regarder la photographie de la femme sur la cheminée de la petite. J’étais fou! J’errai jusqu’au jour. deux billets de cent francs que j’avais en poche. Je remis l’image à plat sur la cheminée. et je partis à grands pas. J’avais déchiré ou brûlé la lettre. et je me sauvai en criant: «A bientôt.La Petite Roque Elle hésita. et oublié cela. ma chérie. Ma fille!. J’étais entré dans la couche de ma fille! Je faillis me jeter à l’eau. Mais l’aurais-je reconnue? C’était la photographie d’une vieille femme. noir. affolé. La vie m’apparut odieuse et révoltante. J’allais devant moi. Je venais peut-être de posséder ma fille!.

Bien d’autres eussent attaché moins d’importance à cette odieuse fatalité. cent quarante mille francs environ. Je le revis encore deux fois. Voilà l’histoire de mon ermite.» Je quittai mon solitaire. Alors.. maintenant. voilà tout. car je ne reste jamais dans le Midi après la fin de mai. Et j’ai peur de Paris. Je vais mieux depuis quelque temps. et devant un prêtre qu’on me nomma. moi.. C’est à son lit de mort que cette femme avait désigné le père de sa fille.La Petite Roque Le notaire exécuta mes ordres. 53 . En errant sur ce rivage. mais. J’étais fort troublé par son récit. je l’ignore! Que pensez-vous de moi. puis je partis. Il paraît que j’avais l’âme sensible sans m’en être jamais douté.. toujours au nom de cet ami inconnu. —Vous avez fait ce que vous deviez faire. et de ce que j’ai fait? Je répondis en lui tendant la main.. J’ai reçu un coup sur la tête. je fis remettre à cette enfant la moitié de ma fortune. Il reprit: «Je le sais. puis je donnai ma démission de mon emploi. Quand je revins l’année suivante... et je n’ai jamais entendu parler de lui. l’homme n’était plus sur le mont des Serpents. jusques à quand. j’ai failli en devenir fou. et me voici. dont elle ne peut toucher que la rente. comme les croyants doivent avoir peur de l’enfer. j’ai trouvé ce mont et je m’y suis arrêté. un coup comparable à la chute d’une tuile quand on passe dans la rue.

Les Chantal. riz.La Petite Roque MADEMOISELLE PERLE I Quelle singulière idée j’ai eue. poissons salés ou fumés. Après quoi. On finit cependant par se mettre d’accord et par fixer les quantités de chaque chose dont on se pourvoira pour trois mois: sucre. chez un épicier considérable qui habite au delà des ponts. elle se livre d’abord à de longs calculs et ensuite à de longues discussions avec Mlle Perle. pruneaux. ont une existence singulière. Mlle Perle prévient que le sucre touche à sa fin. De Paris. Yvetot ou Pont-à-Mousson. Mme Chantal va aux grandes provisions. 54 . de choisir pour reine Mlle Perle. en prenant des notes sur un calepin. comme on dit dans la famille. là. ce soir-là. et tant qu’il y aura un Chantal en ce monde.. Mme Chantal passe l’inspection des restes. dans un fiacre à galerie. ils y font un voyage. ils ne connaissent rien. du vrai Paris. vraiment. qui a les clefs des armoires de cuisine (car les armoires au linge sont administrées par la maîtresse elle-même). café. dans les quartiers neufs. J’ai continué. auprès de l’Observatoire. une maison dans un petit jardin. ils sont si loin. un long voyage. Puis. d’ailleurs. Mon père. en fiacre. ils vivent à Paris comme s’ils habitaient Grasse. etc. de homard. que les conserves sont épuisées. m’y conduisait quand j’étais enfant. ils ne soupçonnent rien. confitures. Voici comment on va aux grandes provisions. etc. Ils possèdent. Mlle Perle. quand elle a inscrit beaucoup de chiffres. on arrête le jour des achats et on s’en va. si loin! Parfois. dont il était le plus intime camarade. Ainsi mise en garde contre la famine. Ils sont chez eux. de haricots. et je continuerai sans doute tant que je vivrai. cependant. comme en province. boîtes de petits pois. qu’il ne reste plus grand’chose au fond du sac à café. Je vais tous les ans faire les Rois chez mon vieil ami Chantal.

exténuées. De temps en temps cependant. et qui a fortement contribué à momifier ainsi sa famille pour vivre à son gré. très cordial. je vais dîner chez eux le 15 août et le jour des Rois. tant on les sent immaculées. grandes et fraîches.La Petite Roque Mme Chantal et Mlle Perle font ce voyage ensemble. l’agite et le fait souffrir. peu honorable. très instruit. et cahotées dans le coupé. Jamais l’idée ne me viendrait de faire attention ou de faire la cour aux demoiselles Chantal. Le 15 août. Quant au père. ce sont deux belles filles. on mène les jeunes filles au théâtre. Ils échangent aussi deux ou trois visites par an avec des parents qui habitent au loin. Quant à moi. bruyante. très bien élevées. et qui jette l’argent par les fenêtres. mais des relations restreintes. et s’attendrit facilement. trop bien élevées. je suis le seul convive étranger. dont le toit est couvert de paquets et de sacs. on invite quelques amis. c’est à peine si on ose leur parler. très ouvert. Il lit beaucoup. toute la partie de Paris située de l’autre côté de la Seine constitue les quartiers neufs. bien qu’émues encore. quartiers habités par une population singulière. Pour les Chantal. le calme. la tranquillité. et reviennent à l’heure du dîner. 55 . c’est un charmant homme. on a presque peur d’être inconvenant en les saluant. qui passe les jours en dissipations. à l’Opéra-Comique ou au Français. mais qui aime avant tout le repos. La moindre chose l’émeut. de coudoiements et de heurts a rendu très sensible et délicat son épiderme. quand la pièce est recommandée par le journal que lit M. choisies avec soin dans le voisinage. Les jeunes filles ont aujourd’hui dix-neuf et dix-sept ans. mystérieusement. Cela fait partie de mes devoirs comme la communion de Pâques pour les catholiques. L’absence de contacts. mais aux Rois. son épiderme moral. Les Chantal ont des relations cependant. dans une stagnante immobilité. si bien élevées qu’elles passent inaperçues comme deux jolies poupées. Chantal. les nuits en fêtes. comme une voiture de déménagement. cause volontiers.

ça sort par dix.» 56 . chaque année. vingt. Vive le roi! vive le roi!» Tout le monde reprit en chœur: «Vive le roi!» Et je rougis jusqu’aux oreilles. D’autres personnes aussi ont des idées pointues. sur la politique. Dès qu’elles ont commencé une phrase sur quelque chose. Mme Chantal. lorsque Chantal reprit: «Maintenant. fus-je stupéfait en sentant dans une bouchée de brioche quelque chose de très dur qui faillit me casser une dent. et Chantal s’écria en battant des mains: «C’est Gaston. Chantal était roi. et il proclamait reine Mme Chantal. Enfin. comme les autres années. ça va. mais tout ce qu’elle dit prend cette forme dans mon esprit: un carré. et sur nos représentants. avait coutume d’émettre cette phrase comme conclusion à toute discussion politique: «Tout cela est de la mauvaise graine pour plus tard».La Petite Roque II Donc. il faut choisir une reine. j’embrassai M. cinquante idées rondes. comme on rougit souvent. dont toutes les idées me font l’effet d’être carrées à la façon des pierres de taille. Était-ce l’effet d’un hasard continu ou d’une convention familiale.. pas plus grosse qu’un haricot. Aussi. Je demeurais les yeux baissés. dans les situations un peu sottes. J’ôtai doucement cet objet de ma bouche et j’aperçus une petite poupée de porcelaine. sur ce qu’on pensait dans le public des affaires du Tonkin. j’ai été dîner chez les Chantal pour fêter l’Épiphanie. je n’en sais rien. sur les événements du boulevard. La surprise me fit dire: «Ah!» On me regarda. Mme Chantal et Mlle Perle. On se mit à table comme toujours. M. Chantal. ça roule. On m’interrogea sur mille choses. cette année. C’est Gaston. on apporta le gâteau des Rois. un gros carré avec quatre angles symétriques. des grandes et des petites que je vois courir l’une derrière l’autre. une grosse dame. Pourquoi me suis-je toujours imaginé que les idées de Mme Chantal sont carrées? Je n’en sais rien. Il y a d’autres personnes dont les idées me semblent toujours rondes et roulantes comme des cerceaux. jusqu’au bout de l’horizon. Or.. et le dîner s’acheva sans qu’on eût dit rien à retenir. Selon la coutume. mais il trouvait infailliblement la fève dans sa part de pâtisserie. Au dessert. sans raison. et je fis un grand salut à Mlles Louise et Pauline.. cela importe peu. tenant entre deux doigts ce grain de faïence. m’efforçant de rire et ne sachant que faire ni que dire.

Voulait-on me faire désigner une des demoiselles Chantal? Était-ce là un moyen de me faire dire celle que je préférais? Était-ce une douce.La Petite Roque Alors je fus atterré.» Alors. mais non. mieux qu’une femme de charge. et aussi une extrême timidité. une quantité de nuances dont je ne m’étais point soucié jusqu’ici! Mme Chantal disait: 57 . ce meuble». voilà tout. tout doucement. me sembla aussi difficile que de choisir entre deux gouttes d’eau.. Élire l’une d’elles au détriment de l’autre. tous les moyens. mais comment? A quel titre?—C’était une grande personne maigre qui s’efforçait de rester inaperçue. On criait: «Vive la reine! vive la reine!» Quant à elle. Une peur atroce de me compromettre m’envahit. elle avait perdu toute contenance. comme on voit les vieux fauteuils de tapisserie sur lesquels on s’assied depuis son enfance sans y avoir jamais pris garde. et je me demandai ce qu’elle était. car on applaudit avec furie. devant l’attitude si obstinément correcte et fermée de Mlles Louise et Pauline. En une seconde...... parce qu’un rayon de soleil tombe sur le siège. et je tendis à Mlle Perle la poupée symbolique. Tout le monde fut d’abord surpris. Mais tout à coup. aussi inaperçus et aussi calmes que cette royauté insignifiante. mille pensées. la crainte de m’aventurer dans une histoire où je serais conduit au mariage malgré moi. je regardai Mlle Perle.. je vous en prie. la pauvre vieille fille. Jamais je n’avais pris garde à Mlle Perle. J’étais habitué à la voir dans cette maison.. légère. mais qui n’était pas insignifiante. effarée. mille suppositions me traversèrent l’esprit. me troublait horriblement.. mais non.. maintenant. elle tremblait. par des procédés aussi discrets. je vous en prie. pas moi. puis on apprécia sans doute ma délicatesse et ma discrétion. mais il est fort curieux. et balbutiait: «Mais non. pas moi.. j’eus une inspiration. et puis. Un jour. insensible poussée des parents vers un mariage possible? L’idée de mariage rôde sans cesse dans toutes les maisons à grandes filles et prend toutes les formes. Je saisissais tout à coup.. et on découvre que le bois a été travaillé par un artiste.. moins bien qu’une parente. on se dit tout à coup: «Tiens. On la traitait amicalement. et que l’étoffe est remarquable. Elle faisait partie de la famille Chantal.. tous les déguisements. on ne sait pourquoi. pour la première fois de ma vie.

avec de petits frisons vieillots tout à fait farces. de grâce voilée. Je fus soudain frappé par cette remarque. deux rides de longues tristesses. On riait. cent fois mieux. comme elle trempait ses lèvres dans le vin clair. larges et doux.—Quel âge avait-elle? Quarante ans? Oui. plus fière. heure sacrée. sans les troubler. vraiment! Comment ne l’avais-je jamais mieux observée? Elle se coiffait d’une façon grotesque.La Petite Roque «Perle». en les attendrissant. Je tendis mon verre à la reine. ou fanés par les fatigues ou les grandes émotions de la vie. Elle se coiffait. on voyait un grand front calme. plus fine. Quand il était seul.—Elle n’était pas vieille. Mlle Perle était mieux. en portant sa santé avec un compliment bien tourné. quarante ans. cachée avec soin. se parait ridiculement. cette fille. si timides. elle n’était point ridicule. plus noble. J’étais stupéfait de mes observations. puis. un de ces visages qui se sont éteints sans avoir été usés. pleins d’étonnements de fillette. brusquement. elle se vieillissait. et. si craintifs. Je me mis à la regarder. III Dès que le dîner fût fini. je m’en aperçus. de sensations jeunes et aussi de chagrins qui avaient passé dedans. tout le monde cria: «La reine boit! la reine boit!» Elle devint alors toute rouge et s’étrangla. tant elle portait en elle de grâce simple. Elle eut envie. je la comparai à Mme Chantal! Certes. sous cette chevelure à la Vierge conservée. d’un air plus révérend peut-être. naturelle. Quelle jolie bouche! et quelles jolies dents! Mais on eût dit qu’elle n’osait pas sourire! Et. deux beaux yeux restés si naïfs. et Chantal ne l’appelait que Mademoiselle. et. On versait du champagne. puis deux yeux bleus. Tout le visage était fin et discret. s’habillait. si humbles. malgré tout. de se cacher la figure dans sa serviette. Les jeunes filles: «Mlle Perle». Quelle drôle de créature. C’était l’heure de son cigare. Chantal me prit par le bras. coupé par deux rides profondes. mais je vis bien qu’on l’aimait beaucoup dans la maison. il allait le fumer dans 58 .

La Petite Roque la rue. mais comme la pensée de Mlle Perle me rôdait dans la tête. tiens. je demandai tout à coup: —Dites donc. sur les remparts. monsieur Chantal. Je commençai donc la partie. —Comment. c’est toute une aventure! Il se tut. quand il avait quelqu’un à dîner. j’en manquai quelques autres. et mon vieil ami prit sa queue. bien que j’eusse vingt-cinq ans. Voilà de cela quarante et un ans. —Tiens. je fis quelques carambolages. —Ton père ne te l’a jamais racontée? —Mais non. et il jouait en fumant. une queue très fine qu’il frotta de blanc avec grand soin. est-ce que Mlle Perle est votre parente? Il cessa de jouer. Roüy est bâti sur une côte. tu ne sais pas? tu ne connais pas l’histoire de Mlle Perle? —Mais non. mais il m’avait vu tout enfant. mais il faut d’abord t’expliquer la maison pour que tu comprennes bien. mon garçon! Car il me tutoyait. jour de l’Épiphanie. que c’est drôle! Oh! mais. quarante et un ans aujourd’hui même. on montait au billard. on avait même fait du feu dans le billard. un jour des Rois! —Pourquoi? —Ah! pourquoi! Écoute. et me regarda. très étonné. Ce soir-là. puis il dit: —A toi. 59 . à cause des Rois. Nous habitions alors Roüy-le-Tors. puis reprit: —Et si tu savais comme c’est singulier que tu me demandes ça aujourd’hui. que c’est drôle! ah! par exemple.

très nombreux: mon père. moi et ma belle-sœur qui habite Marseille. Je t’assure que c’était bien triste. comme on en trouve dans les romans. Nous demeurions en famille à ce moment-là. cet immense pays blanc. Quand nous allions aux remparts regarder la plaine. ça nous faisait froid dans l’âme.La Petite Roque ou plutôt sur un mamelon qui domine un grand pays de prairies. mes deux frères et mes quatre cousines. car les paysans. Donc la maison était dans la ville. très gais! Tout le monde attendait le dîner dans le salon. De tout ce monde-là. trois fois de suite. surtout les jeunes. mais nous étions un peu émus. puis voilà que la cloche se remet à sonner. apportaient par là leurs provisions. quand mon frère aîné. une famille! ça me fait trembler quand j’y pense! Moi. et qui luisait comme du vernis. et nombreux. c’étaient de jolies fillettes. Donc. comme ça s’égrène. tout blanc. glacé. nous ne sommes plus que trois survivants: ma femme. nous pensions à la neige qui couvrait toute la terre. j’avais quinze ans. Le chien hurlait toujours. ma mère. qui ont vibré jusqu’au 60 . Ça alla bien jusqu’au rôti. On attendit en grand silence. trois grands coups. cette année-là. pour éviter le grand tour. nous allions fêter les Rois. n’est-ce pas? Or. Quand l’homme revint. On se mit à table. Tout le monde en frissonna. se mit à dire: «Il y a un chien qui hurle dans la plaine depuis dix minutes. au bout d’un escalier secret qui descendait dans l’épaisseur des murs. tandis que le jardin dominait la plaine. il neigeait depuis une semaine. que la cloche du jardin tinta. dans la rue. Une route passait devant cette porte qui était munie d’une grosse cloche. j’ai épousé la dernière. et sa voix ne changeait point de place. Il y avait aussi une porte de sortie de ce jardin sur la campagne. aux Rois. soutenu en l’air par les vieux murs de défense. Tu vois bien les lieux. On eût dit la fin du monde. Elle avait un gros son de cloche d’église qui faisait penser aux morts. longs. mon oncle et ma tante. puisque j’en ai cinquante-six.» Il n’avait pas fini de parler. On eût dit que le bon Dieu avait empaqueté la terre pour l’envoyer au grenier des vieux mondes. et nous étions très gais. il affirma qu’il n’avait rien vu. Jacques. Sacristi. Mon père appela le domestique et lui dit d’aller voir. sans cesse. Nous avions là une maison avec un beau jardin suspendu. ça doit être une pauvre bête perdue.

Nous restions à nous regarder. la fourchette en l’air. nom de nom. furieux. qu’il allait se passer quelque chose. écoutant toujours. affirma qu’il allait Le massacrer.» L’absence de mon oncle nous parut durer une heure. On ne sait pas ce que ça peut-être». avec tant de fureur. je m’emparai d’une carabine de jardin et je me disposai aussi à accompagner l’expédition. qui avait bu du champagne. on sentait bien que ce n’était pas fini. Si j’avais pris un fusil. jurant: «Rien. il est revenu à notre porte. Mon père essaya de nous rassurer: «Vous allez voir. je l’aurais tué pour le faire taire». que la cloche. très fier de sa force et qui ne craignait rien au monde. Mes frères. juste au moment où l’on coupait le gâteau des Rois. que ma mère et ma tante se jetèrent sur lui pour l’empêcher. Mais mon oncle ne prit qu’une canne et sortit aussitôt avec le domestique. Nous autres. Mon père lui dit: «Prends un fusil. sans manger. un de ces messieurs va vous accompagner». déclara à son tour qu’il voulait savoir ce que c’était. puis. et saisis d’une espèce de peur surnaturelle. Ma mère enfin parla: «C’est étonnant qu’on ait attendu si longtemps pour revenir. n’ayant pu y parvenir.La Petite Roque bout de nos doigts et qui nous ont coupé le souffle. âgés de dix-huit et de vingt ans. Mon oncle François. On se remit à dîner. et comme on ne faisait guère attention à moi. tout net. tout à l’heure. et qu’il irait. n’allez pas seul. il a tenté de retrouver son chemin. dit-il. Baptiste. sans parler. Il revint enfin. que ce sera quelque mendiant ou quelque passant perdu dans la neige. coururent chercher leurs fusils. voyant qu’on n’ouvrait pas tout de suite. Après avoir sonné une première fois. 61 . Tous les hommes se levèrent ensemble. c’est un farceur! Rien que ce maudit chien qui hurle à cent mètres des murs. C’était une espèce d’hercule. sonnerait encore! Et elle sonna. Mon père. mais tout le monde demeurait anxieux. Mon oncle François se leva. bien que très calme et un peu impotent (il traînait la jambe depuis qu’il se l’était cassée en tombant de cheval). nous demeurâmes frémissants de terreur et d’angoisse.

la neige. Mais la lanterne jetait une grande clarté devant nous. La neige s’était remis à tomber depuis une heure. J’entendis qu’on ouvrait la porte sur la plaine. à d’énormes pains de sucre. ce misérable. qui demeurait avec sa sœur et mes cousines sur le seuil de la maison. qu’on y voyait tout juste à dix pas. il appelle comme un homme en détresse. qui remuait. plutôt. j’eus peur. Mon oncle reprit: «Tiens. 62 . Et on se mit en route à travers ce rideau. Mon père et mon oncle marchaient devant. reprit: «Il vaut mieux l’aller chercher. Quand on commença à descendre par l’escalier tournant creusé dans la muraille. car on ne la voyait pas.La Petite Roque Elle partit aussitôt. et on apercevait à peine. à chaque toucher des petits flocons blancs. ou. les arbustes plus légers. par une douleur vive et rapide sur la peau.-là. Il me sembla qu’on marchait derrière moi. ce pauvre animal qui crie la faim. et j’eus envie de retourner. ce c. qui portait une lanterne. Ça sera toujours ça de gagné. tout pâles dans l’ombre. à travers cette tombée épaisse. flottait. pareils à des pyramides blanches. en haut.. moi. je vas lui apprendre comment je tire. je n’osai pas. puis mon oncle se remit à jurer: «Nom d’un nom.. Il aboie au secours. avec Baptiste. et je venais derrière. la glaçait comme elle l’aurait brûlée. partout. malgré les supplications de ma mère. à gauche. continue. revoilà le chien qui hurle. à travers le rideau gris des flocons menus et pressés. on ne voyait qu’un voile de neige sans fin. qu’on allait me saisir par les épaules et m’emporter. je ne le rate pas. de la sentir devant soi. Les sapins pliaient sous ce lourd vêtement livide. en face. Elle tombait si épaisse. Mes frères Jacques et Paul suivaient. tombait et glaçait la chair en fondant. à travers cette mousse qui emplissait la nuit et l’air.» Mais mon père. à droite. et les arbres en étaient chargés.» C’était sinistre de voir la plaine. il est reparti! Si j’aperçois seulement son ombre. Allons-y». vraiment. en bas. qui était bon. mais comme il fallait retraverser tout le jardin.

un gros chien noir. d’une sorte de voiture joujou enveloppée tout entière dans trois ou quatre couvertures de laine. Mon oncle cria: «Le voici!» On s’arrêta pour l’observer. et comme il était de grand cœur. il étendit la main sur le toit de la voiture et il dit: «Pauvre abandonné. ce chien. On se remit en marche avec précaution. A mesure que nous avancions. et il nous regardait. Alors mon frère Jacques ajouta: «Mais il n’est pas seul. Il n’avait pas l’air méchant. et d’âme un peu exaltée. Nous fûmes tellement stupéfaits que nous ne pouvions dire un mot. on aperçut dedans un petit enfant qui dormait.» Il y avait quelque chose derrière lui. J’ai bien envie de lui flanquer un coup de fusil». Le chien lui lécha les mains.La Petite Roque Nous enfoncions jusqu’aux genoux dans cette pâte molle et froide. et je l’aperçus. Mon père se remit le premier. tu seras des nôtres!» Et il 63 . il s’était tu. Mon oncle dit: «C’est singulier. en effet. tout au bout de la longue traînée de lumière que faisait la lanterne sur la neige. et comme Baptiste approchait sa lanterne de la porte de cette carriole qui ressemblait à une niche roulante. Mon père alla droit à lui et le caressa. Mon père reprit d’une voix ferme: «Non. il était effrayant et fantastique à voir. et il fallait lever très haut la jambe pour marcher. Il y a quelque chose à côté de lui. je rejoignis les autres. Je ne voyais rien. Il semblait plutôt content d’avoir réussi à attirer des gens. moi. quelque chose de gris. En nous voyant approcher. et on reconnut qu’il était attaché à la roue d’une petite voiture. plus forte. Il ne bougeait pas. il faut le prendre». dressé sur ses quatre pattes. la voix du chien devenait plus claire. comme on doit faire en face d’un ennemi qu’on rencontre dans la nuit. d’impossible à distinguer. un chien de berger à grands poils et à tête de loup. le chien s’assit sur son derrière. alors. On enleva ces linges avec soin. il n’avance ni ne recule.

dans la maison Chantal. jamais rien. car il était très religieux. jamais rien. pour les avoir choisis ainsi. contente et effarée! Et mes quatre petites cousines (la plus jeune avait six ans). elles ressemblaient à quatre poules autour d’un nid.. en souvenir de l’EnfantDieu».La Petite Roque ordonna à mon frère Jacques de rouler devant nous notre trouvaille. C’était une fille. Dans tous les cas. On avait détaché le chien.. c’est la rentrée à la maison. On retira enfin de sa voiture l’enfant qui dormait toujours. nous avons fait mille suppositions et on n’a jamais rien su.. ou encore. à l’âge de six semaines. il murmura: «Si tu avais tiré sur le chien. et. Et on trouva dans ses langes dix mille francs en or. malgré ses airs fanfarons.. Il était étranger au pays. dans l’ombre. Le chien lui-même ne fut reconnu par personne. Ce n’était donc pas une enfant de pauvres. Comme maman était drôle. dix mille francs! que papa plaça pour lui faire une dot. Ah! par exemple.. il cria quatre fois à travers la nuit vers les quatre coins du ciel: «Nous l’avons recueilli!» Puis. oui. mais peut-être l’enfant de quelque noble avec une petite bourgeoise de la ville.» Mon oncle ne répondit pas. Mon père reprit. On eut d’abord beaucoup de mal à monter la voiture par l’escalier des remparts. Voilà donc comment Mlle Perle entra. mais il fit. âgée de six semaines environ.... François?. qui nous suivait.. 64 .. de toute sa force. ce qui fut gentil à voir. Il s’arrêta de nouveau. celui ou celle qui était venu sonner trois fois à notre porte connaissait bien mes parents. un grand signe de croix.. posant la main sur l’épaule de son frère.. mais là.... pensant tout haut: Quelque enfant d’amour dont la pauvre mère est venue sonner à ma porte en cette nuit de l’Épiphanie. on y parvint cependant et on la roula jusque dans le vestibule.

J’étais roi. et je pris pour reine Mlle Perle. ma mère relevait ses lunettes sur son front. Parfois. qu’elle touchait mon père à le faire pleurer. de ses yeux vagues. de l’honneur qu’on lui faisait. cette enfant!»—Ce nom en resta à la petite Claire qui devint et demeura pour nous Mlle Perle. On la fit baptiser d’abord: «Marie. des années passèrent. Elle consentait à traiter la petite Claire comme ses propres fils. Claire comprit cette situation avec une singulière intelligence. ce jour-là. On se remit à table et le gâteau fut partagé. douce. Mlle Perle. et la situation bien établie. de grâce et de gentillesse. une vraie perle. avec tant de tact. Ma mère était une femme d’ordre et de hiérarchie. l’enfant fut adoptée. Simonne. comme vous. Elle grandit. tout à l’heure. Je vous assure que ce fut une drôle de rentrée dans la salle à manger avec cette mioche réveillée qui regardait autour d’elle ces gens et ces lumières. obéissante. mais en somme une étrangère. et elle sut prendre et garder la place qui lui était laissée. dès que l’enfant put comprendre.» Claire devant lui servir de nom de famille. de délicat. recueillie. Elle était gentille. même tendrement dans l’esprit de la petite. 65 . Elle ne se douta guère. Claire. Aussi. et élevée dans la famille. Donc. avec un instinct surprenant. elle lui fit connaître son histoire et fit pénétrer tout doucement.La Petite Roque On ne la nomma que plus tard. bleus et troubles. ce qui indiquait toujours une émotion chez elle et elle répétait: «Mais c’est une perle. d’ailleurs. mais elle tenait cependant à ce que la distance qui nous séparait fût bien marquée. Ma mère elle-même fut tellement émue par la reconnaissance passionnée et le dévouement un peu craintif de cette mignonne et tendre créature. qu’elle était pour les Chantal une fille adoptive. Tout le monde l’aimait et on l’aurait abominablement gâtée si ma mère ne l’eût empêché. qu’elle se mit à l’appeler: «Ma fille». quand la petite avait fait quelque chose de bon.

et parfaite. elle n’a pas voulu! Elle semblait triste à cette époque-là. mais à ce mot qui passait «mariée». Ah! la jolie.. clairs. dans les vieux jardins de famille où l’on fut élevé... et charmante fille!. transparents.... allant doucement. et gracieuse. dans un de ces cœurs inavoués. en se promenant. les houx pointus. et il maniait une boule de la main gauche... qu’elle était jolie à dix-huit ans.. Il était assis sur le billard... 66 . à travers les choses anciennes et les vieux événements qui se réveillaient dans sa pensée. un de ces petits faits insignifiants et délicieux qui forment le fond même. des cœurs droits. jolie.... pas même ceux qui en sont les muettes et résignées victimes.» Je regardais M..» Un peu rouge... comme on va. je restais en face de lui. des yeux bleus. les mains appuyées sur ma queue de billard inutile.. des cœurs sans reproches.. la trame de l’existence.La Petite Roque IV M. comme je n’en ai jamais vu de pareils.... la voix sourde.. non pas à moi. les pieds ballants.. —«Pourquoi? pourquoi? Elle n’a pas voulu. les lauriers qui sentent bon. pas voulu. et brave. avec qui j’étais fiancé depuis six ans. ma femme. Elle avait des yeux. parti dans ses souvenirs. Chantal se tut.... à chaque pas. Chantal et il me semblait que je pénétrais dans son esprit. un petit fait de notre vie passée. chaque chemin.. tandis que de la droite il tripotait un linge qui servait à effacer les points sur le tableau d’ardoise et que nous appelions «le linge à craie.. au bout d’une minute: «Cristi. inexplorés. et elle fut demandée plusieurs fois.. Je demandai: «Pourquoi ne s’est-elle pas mariée?» Il répondit. Elle avait pourtant trente mille francs de dot. Moi. chaque plante. que je pénétrais tout à coup dans un de ces humbles et cruels drames des cœurs honnêtes.. la petite Charlotte. jamais! Il se tut encore. Il reprit.. C’est quand j’épousai ma cousine. les ifs dont la graine rouge et grasse s’écrase entre les doigts.. que personne n’a connu. font surgir. et bonne.. jolie. il parlait pour lui maintenant. adossé à la muraille. et où chaque arbre.

le saisissant par les coudes: «Monsieur Chantal. Il pleurait d’une façon désolante et ridicule.. puis il balbutia: —«Je l’ai aimée. —C’est vous qui auriez dû l’épouser. madame. Monsieur Chantal? Il tressaillit. ça se voit. une curiosité hardie me poussant tout à coup. par les yeux. honteux. j’avais envie de me sauver et je ne savais plus que dire.. Il me regarda avec des yeux étranges. mon ami Chantal. —Pourquoi ça? —Parce que vous l’aimiez plus que votre cousine. —«Parbleu. et dit: —Moi? épouser qui? —Mlle Perle. et c’est même à cause d’elle que vous avez tardé si longtemps à épouser votre cousine qui vous attendait depuis six ans. crachait. effaré. Et soudain. se mit à sangloter dedans. Moi. se mouchait dans le linge à craie. nous descendons.. saisit à deux mains le linge à craie.» Il lâcha la bille qu’il tenait de la main gauche. écoutez-moi. le nez et la bouche en même temps. Et il toussait. comment? qu’est-ce qui t’a dit ça?.. votre fumerie?» J’ouvris la porte et je criai: «Oui. votre femme 67 .. ronds.» Puis. me regarda.. que faire. la voix de Mme Chantal résonna dans l’escalier: «Est-ce bientôt fini. avec un bruit de gorge qui faisait penser aux gargarismes. et.. moi?. je me précipitai vers son mari. comme pleure une éponge qu’on presse. que tenter. s’essuyait les yeux. effarés.La Petite Roque Et. je prononçai. s’en couvrant le visage. recommençait à couler par toutes les fentes de son visage. et.. éternuait.

. j’avais rejoint Mlle Perle et je la regardais. de vous avoir fait de la peine. Il me semblait que je voyais en elle.. je ne savais pas. simple et dévouée. et les yeux gonflés.. chacun voulut chercher le grain de poussière qu’on ne trouva point. oui.. je viens. cette vie humble. si elle avait souffert comme lui de cette longue souffrance 68 . Sa toilette était un peu ridicule. Comme il s’inquiétait.. Elle avait dû être bien jolie en effet. remettez-vous. un besoin harcelant de l’interroger. remettez-vous. je vous demande bien pardon. Quand il en sortit.» Et il commença à s’essuyer consciencieusement la figure avec le linge qui.. en se regardant dans la glace. et la déparait sans la rendre gauche.. puis il apparut. le nez. elle aussi. Chantal. vous comprenez.. mais j’eus l’idée d’une petite ruse. et on raconta des cas semblables où il était devenu nécessaire d’aller chercher le médecin. je lui dis: «Il suffira de raconter que vous avez un grain de poussière dans l’œil.. si grands.» Il bégaya: «Oui..... mais. dites-lui que j’arrive.» Puis il se plongea la figure dans sa cuvette. de savoir si.. en se frottant les yeux avec son mouchoir.. essuyait toutes les marques de l’ardoise.. les joues et le menton barbouillés de craie. il y a des moments difficiles. l’avait aimé.. comme font les autres humains. comme j’avais vu tout à l’heure dans l’âme de M. si calmes. lui. une curiosité qui devenait une souffrance. je viens.. moitié blanc et moitié rouge. depuis deux ou trois ans. remettez-vous vite. oui. une vraie toilette de vielle fille.. Je le pris par les mains et l’entraînai dans sa chambre en murmurant: «Je vous demande pardon. vous. On s’inquiéta. Moi..» Il me serra la main: «Oui. que j’apercevais.. tourmenté par une curiosité ardente.. mais un besoin me venait aux lèvres. Monsieur Chantal. pauvre fille!. si larges qu’elle avait l’air de ne les jamais fermer. encore pleins de larmes..» Il descendit en effet.. avec ses yeux doux. et vous pourrez pleurer devant tout le monde autant qu’il vous plaira. le front. il ne me parut pas encore présentable... il faut descendre.La Petite Roque vous appelle. d’un bout à l’autre.

le cœur secoué.» Mme Chantal et ses filles se précipitèrent. le corps secoué de sursauts. et comme on cherchait de l’eau. Et parfois aussi j’étais content.. Je m’en allai à grands pas. l’esprit plein de remords et de regrets. ses yeux toujours ouverts. dans la solitude de la chambre noire.La Petite Roque secrète. aiguë. dans l’épaisseur moite de l’oreiller. qu’on ne devine pas. qu’on ne voit pas. et je me demandais si cette douce figure candide avait gémi chaque soir. Je criai: «Au secours! au secours! Mlle Perle se trouve mal.. comme aurait fait une écharpe tombée. je pris mon chapeau et je me sauvai. Elle glissa de sa chaise sur le plancher et s’y affaissa doucement. il me semblait que j’avais fait une chose louable et nécessaire.» Sa figure pâle me parut s’allonger un peu. si vite qu’ils semblaient s’être clos pour toujours.» Elle tressaillit: «Comment. 69 . une serviette et du vinaigre. et sangloté. qu’on ne sait pas. —A mon sujet? —Oui. Il me racontait combien il vous avait aimée autrefois. la nuit. il vous aurait fait pitié. il pleurait! —Et pourquoi ça? Elle semblait très émue. mais qui s’échappe. lentement. je voyais battre son cœur sous son corsage à guimpe. Chantal tout à l’heure. et combien il lui en avait coûté d’épouser sa femme au lieu de vous. Je la regardais. Et je lui dis tout bas. comme font les enfants qui cassent un bijou pour voir dedans: «Si vous aviez vu pleurer M. Je répondis: —A votre sujet. ses yeux calmes se fermèrent tout à coup. il pleurait? —Oh! oui. dans la fièvre du lit brûlant.

et peut-être aussi que cette courte étreinte fera passer dans leurs veines un peu de ce frisson qu’ils n’auront point connu. ils se prendront et se serreront la main en souvenir de toute cette souffrance étouffée et cruelle. à travers les branches. Et peut-être qu’un soir du prochain printemps. en toute leur vie. Maintenant ne seront-ils pas plus heureux? Il était trop tard pour que recommençât leur torture et assez tôt pour qu’ils s’en souvinssent avec attendrissement. à leurs pieds. et leur jettera. la rapide et divine sensation de cette ivresse. de cette folie qui donne aux amoureux plus de bonheur en un tressaillement. émus par un rayon de lune tombé sur l’herbe. que n’en peuvent cueillir.La Petite Roque Je me demandais: «Ai-je eu tort? Ai-je eu raison?» Ils avaient cela dans l’âme comme on garde du plomb dans une plaie fermée. les autres hommes! 70 . à ces morts ressuscités en une seconde.

La coupable. prévenue par elle de son état. puisque tout indiquait qu’elle avait espéré garder et élever son fils. dans sa mansarde. lui avait donné tous les renseignements et tous les conseils pratiques pour le cas où l’accident arriverait dans un moment où les secours demeureraient impossibles. puis tué et enterré son enfant dans le jardin. La perquisition opérée dans la chambre de la fille Prudent avait amené la découverte d’un trousseau complet d’enfant. et l’ayant sollicitée avec une grande douceur. Ils étaient là. pendant la nuit. exaspérés contre cette traînée qui avait souillé leur maison. Le président essaya encore une fois de la faire parler. petits rentiers de province. lui fit enfin 71 . assez instruite pour son état. d’obtenir des aveux. car les époux Varambot ne plaisantaient pas sur la morale. Elle avait cherché en outre une place à Poissy pour la fille Prudent qui prévoyait son renvoi. qui avait passé ses nuits à le couper et à le coudre pendant trois mois. pour ce long travail. était venu témoigner. et ils l’accablaient de dépositions haineuses devenues dans leur bouche des accusations. Mais un fait demeurait inexplicable. pleurait sans cesse et ne répondait rien. bonne chez les époux Varambot. La fille Prudent (Rosalie).La Petite Roque ROSALIE PRUDENT Il y avait vraiment dans cette affaire un mystère que ni les jurés. de Mantes. C’était là l’histoire courante de tous les infanticides accomplis par les servantes. l’homme et la femme. On en était réduit à croire qu’elle avait accompli cet acte barbare dans un moment de désespoir et de folie. De plus. avait accouché. L’épicier chez qui elle avait acheté de la chandelle. il demeurait acquis que la sage-femme du pays. Ils auraient voulu la voir guillotiner tout de suite. ni le président. assistant aux assises. devenue grosse à l’insu de ses maîtres. une belle grande fille de Basse-Normandie. fait par Rosalie elle-même. payée sur ses gages. sans jugement. ni le procureur de la République lui-même ne parvenaient à comprendre.

je ne pensais à rien quand il s’est mis à me regarder. M.. Que voulez-vous?. toute seule.. que j’étais de son goût. Joseph Varambot? —Il est sous-officier d’artilleurs.. je vous prie. ni sœur. et puis à me dire des flatteries.» Le président les fit taire et reprit: «Continuez...» Alors elle se mit brusquement à parler avec abondance. dites-nous d’abord quel est le père de cet enfant?» Jusque-là elle l’avait caché obstinément.. quand il est venu en congé l’an dernier. Deux mois d’été. on écoute ces choses-là. Alors elle se décida.. Joseph Varambot. —Qu’est-ce qu’il fait.. Varambot. le neveu à M. en regardant ses maîtres qui venaient de la calomnier avec rage. personne à qui compter mes ennuyances.. —C’est M. Moi. Il demandait: «Voyons. C’est une infamie. Joseph..La Petite Roque comprendre que tous ces hommes réunis pour la juger ne voulaient point sa mort et pouvaient même la plaindre. Moi. soulageant son cœur fermé. vidant son chagrin.. et puis à me cajoler tant que le jour durait.. Je n’ai pu d’ père. m’sieu. quand on est seule. Les deux époux eurent un sursaut et crièrent en même temps: «C’est faux! Elle ment.. ni frère.. Donc il resta deux mois à la maison.. m’sieu. m’sieu. et ditesnous comment cela est arrivé... que j’étais plaisante. pu d’ mère. Elle répondit soudain. comme moi. Moi. Il m’ répétait que j’étais belle fille... J’ suis seule sur la terre. personne! Ça m’a fait comme un frère qui serait 72 . —Oui.. j’ n’ai personne à qui parler. tout son chagrin maintenant devant ces hommes sévères qu’elle avait pris jusque-là pour des ennemis et des juges inflexibles. je me suis laissé prendre. il me plaisait pour sûr. son pauvre cœur solitaire et broyé. c’est M..

. Je ne l’ai su que l’ mois d’après.. pour économiser des sous....La Petite Roque r’venu quand il s’est mis à me causer. et j’y ai demandé la manière pour le cas que ça arriverait sans elle.... il est parti. pas sans peine. Je ne savais pas que j’étais grosse. il a fait ce qu’il a voulu.. qu’est là pour le dire... pour n’ point gâter mon lit.. continuez».. Je l’aurais suivi au bout du monde. il m’a demandé de descendre au bord de la rivière.. Ça m’a pris dans ma cuisine. vu que j’ n’en ai guère. C’est arrivé plus tôt que je n’aurais cru. et Mme Varambot dormaient déjà. Pour sûr.. j’ai prévenu Mme Boudin. Ça a duré encore trois semaines. Et puis j’ai fait mon trousseau. moi. Elle recommença à parler: «Quand j’ai vu que j’étais grosse... je ne sais point. J’y suis v’nue.. tant qu’il est resté. Elle se mit à pleurer si fort qu’on dut lui laisser le temps de se remettre.... il faisait clair de lune. p’t-être deux. et qu’il m’en faudrait. Puis le président reprit sur un ton de prêtre au confessionnal: «Voyons. non. et je l’ai ramassé.. et je m’ couche par terre.. jusqu’à une heure du matin. je l’ poussais d’ toute ma force.. alors? —V’là la chose. —Pourquoi l’avez-vous tué... nuit à nuit.... J’ai pas pu. pour le p’tit. et puis j’ai cherché une autre place.. p’têtre trois... non.. moi!. j’avais envie de pleurer tant que l’air était douce. en me tirant à la rampe.. M. mais j’ voulais rester jusqu’au bout dans la maison... Non... comme j’ finissais ma vaisselle. Ça a duré p’t-être une heure... un soir.. pour bavarder sans faire de bruit.. Et puis.. j’étais contente. car je savais bien que je serais renvoyée. j’ai senti qu’il sortait. pour sûr! J’ai fait tout ce que m’avait dit Mme Boudin. Oh! oui. et puis. donc je monte.. j’ai pas pu. J’ai pas pu. m’sieu. la sage-femme.. tant ça me faisait mal. tout! Et puis je l’ai mis sur mon lit. je ne voulais pas.. sur le carreau. Je sais-t-il? je sais-t-il après?.... chaque soir.. lui! Et puis v’là qu’il me 73 . Il me tenait la taille. —Alors vous ne vouliez pas le tuer? —Oh! pour sûr non. je vous jure.

dites? Deux enfants! Moi qui gagne vingt francs par mois! Dites. oui. j’ suis prête.... ça s’ peut. comme ça! Je l’ai pris comme le premier. puis sur le dos.. et puis je l’ai mis sur le lit. j’ai descendu l’escalier.. On a fait venir le médecin qu’a tout compris. et v’là que ça me reprend. Et puis..—Est-ce possible. pas ensemble.. pour sûr.. j’ai sorti dans l’ potager.—Si vous connaissiez ça. deux. l’ plus profond que j’ai pu. p’t-être deux. Je n’ pouvais pas en garder deux. —Ah bien! L’autre est dans les fraisiers. Je sais-t-il. sans savoir. un autre p’tit. p’t-être une heure encore. et je les ai enfouis sous terre. mais une douleur à mourir. celui qui était dans les artichauts. ils étaient morts sous l’oreiller. Des femmes sanglotaient dans l’assistance. Alors je les ai pris sous mon bras.. est-ce possible? Un.. j’ai pris la bêche au jardinier. C’est la vérité. dans mon lit. Le président interrogea..La Petite Roque r’vient une douleur.. les p’tits morts. vous n’en feriez pas tant.. si ça parle. puis l’autre là. au bord du puits.. moi?—J’ pouvais-t-il choisir. 74 .. La moitié des jurés se mouchaient coup sur coup pour ne point pleurer... mais pas deux! Ça m’a tourné la tête.. m’sieu le juge.. vous autres. deux.. allez!—J’en ai tombé sur les genoux. pour qu’ils n’ parlent pas de leur mère. par terre. dites? Est-ce que je sais! Je me suis vue à la fin de mes jours! J’ai mis l’oreiller d’sus. Faites ce qu’il vous plaira. moi? Et puis. et puis qu’il en sort un autre.... et je m’ suis couchée d’sus encore.... en se privant. j’ suis restée à m’ rouler et à pleurer jusqu’au jour que j’ai vu venir par la fenêtre.. là toute seule. —A quel endroit avez-vous enterré l’autre? Elle demanda: —Lequel que vous avez? —Mais. un ici. celui. v’là que j’ai été si mal que j’ai pas pu me lever. oui... Est-ce que je sais. côte à côte—deux..

La Petite Roque Et elle se mit à sangloter si fort qu’elle gémissait à fendre les cœurs. 75 . La fille Rosalie Prudent fut acquittée.

devant ma porte. douce. où passaient aussi parfois des frissons froids venus de ces grands sommets blancs que j’apercevais là-bas. Je sens en elle l’envie qu’elle a de me mordre et de me déchirer. intermittente. un livre honnête. cette robe vivante. elle monte le long de mes nerfs. court le long de ma peau. je lisais un livre récemment paru. par Georges Duval. Le chat se roulait sur mes genoux. Rien n’est plus doux. plus raffinée. à sentir leur chaleur dans ce poil. J’ai plaisir à les toucher. ces animaux charmants et perfides. plus rare que la robe tiède et vibrante d’un chat. cette envie. le long de mes membres jusqu’à mon cœur. car elle aime griffer autant qu’être flattée. Je caressais et je maniais la bête molle et nerveuse. une odeur de fleurs nouvelles. 76 . Mais le soleil était brûlant. de cette secousse. en plein soleil. je la sens et je la prends. Je l’énervais et elle m’énervait aussi. qui fendent les graines pour animer les germes endormis. Elle tendait son cou. et elle monte. odeur timide encore. un désir étrange et féroce d’étrangler la bête que je caresse. souple comme une étoffe de soie. et quand je cessais de la toucher. délicieuse et dangereuse. fait se serrer mes dents. Il faisait chaud. Elle ronronnait ravie et prête à mordre. ouvrant et fermant ses griffes. passait dans l’air. ferma le livre que je posai à côté de moi pour caresser la bête. à faire glisser sous ma main leur poil soyeux qui craque. rien ne donne à la peau une sensation plus délicate. aigu. l’autre jour. sur le dos. chaude. devant une corbeille d’anémones fleuries. chose rare et charmant aussi. et les bourgeons pour que s’ouvrent les jeunes feuilles. montrant sous ses lèvres ses crocs pointus et ses yeux verts dans la fente presque close de ses paupières.La Petite Roque SUR LES CHATS Cap d’Antibes. se redressait et poussait sa tête sous ma main levée. ondulait. qui appartient au jardinier. un de ces soleils qui fouillent la terre et la font vivre. sauta sur mes genoux. dans cette fourrure fine. le Tonnelier. Mais elle me met aux doigts. elle m’emplit. car je les aime et je les déteste. jusqu’à ma tête. les pattes en l’air. et. Assis sur un banc. légère. Un gros chat blanc. je la prends par le bout de mes doigts dans ce poil chaud. exquise. comme un fluide qu’elle me communique.

alors qu’ils se frottent à notre chair. quand elles ouvrent les bras. qui nous ont choisis pour se frotter à l’amour. au bout du jardin. si elle me griffe. parce qu’en les caressant. c’était un chat! C’eût été un chien. au bout de mes dix doigts je sens le chatouillement vif et léger qui me pénètre et m’envahit. et son souffle rauque. je la saisis par le cou. et qu’un jour. râlant. Et quand il fut mort. un bruit affreux que j’entends encore. mourant. j’aimais déjà les chats avec de brusques désirs de les étrangler dans mes petites mains. ronronnent et se roulent sur nous en nous regardant de leurs yeux jaunes qui ne semblent jamais nous voir. arrachait la terre avec ses griffes. rapide. Je me souviens qu’étant enfant. le cœur battant. je ne bougeai pas. j’aperçus tout à coup quelque chose de gris qui se roulait dans les hautes herbes. le cœur bondissant.La Petite Roque Et toujours. Il se tordait. on 77 . je la fais tourner et je la lance au loin comme la pierre d’une fronde. aux yeux clairs et faux. à l’entrée du bois. Près d’elles. quand on goûte la joie sensuelle et savoureuse de leur caresse délicate. des femmes charmantes. Et si la bête commence. encore chaud. j’aurais plutôt coupé le fil de cuivre avec mes dents que de le laisser souffrir une seconde de plus. Des femmes aussi nous donnent cette sensation. bien mort. je le regardai mourir avec une joie frémissante et cruelle. et. faisait un bruit de pompe. retombait inerte. c’était un chat pris au collet. l’égoïsme perfide de leur plaisir. j’allai le tâter et lui tirer la queue. puis recommençait. si vite et si brutalement qu’elle n’a jamais le temps de se venger. quand on les étreint. toujours. J’allai voir. j’aurais pu aller chercher le domestique ou prévenir mon père. délicieux surtout. J’aurais pu prendre une bêche et couper le collet. on sent bien l’insécurité de leur tendresse. bondissait. les lèvres tendues. douces. si elle me mord. étranglé. II Ils sont délicieux pourtant.—Non.

Je la voulus voir. et comme eux sédentaires. Ils cherchent le silence et l’horreur des ténèbres. dans leur mûre saison. Les chats puissants et doux. une chatte perfide. une chaleur atroce. Qui comme eux sont frileux. Et des parcelles d’or. C’était l’été dernier. le seul peut-être de tous les êtres qu’on n’entende jamais marcher. Baudelaire les a divinement chantés. un château magique où régnait une de ces bêtes onduleuses. amoureuse ennemie. orgueil de la maison. mystérieuses. qui mordra quand elle sera lasse de baisers.La Petite Roque sent bien qu’on tient une chatte. sournoise. ainsi qu’un sable fin. sur ce même rivage de la Méditerranée. Leurs reins féconds sont pleins d’étincelles magiques. Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques. On connaît son admirable sonnet: Les amoureux fervents et les savants austères Aiment également. et je m’informai si les habitants du pays n’avaient point dans la montagne au-dessus quelque vallée fraîche où ils pussent aller respirer. 78 . Il faisait. une chatte à griffes et à crocs. III Moi j’ai eu un jour l’étrange sensation d’avoir habité le palais enchanté de la Chatte blanche. L’Érèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres S’ils pouvaient au servage incliner leur fierté? Ils prennent en songeant les nobles attitudes Des grands sphinx allongés au fond des solitudes Qui semblent s’endormir dans un rêve sans fin. Amis de la science et de la volupté. Tous les poètes ont aimé les chats. On m’indiqua celle de Thorenc. à Nice. troublantes.

des saules. le château des Quatre-Tours. Je me demandais quel bizarre séjour d’été on m’avait indiqué là. puis. La route s’engageait en pleine montagne. fraîche et reposante. J’avais une lettre de recommandation pour le propriétaire de ce manoir. flanquée de quatre tours guerrières. après le dîner. quand j’aperçus soudain devant moi. Au fond. jusques au ciel. Puis je repartis au matin.La Petite Roque Il fallut d’abord gagner Grasse. de l’eau courante. Toute la vallée. C’est une lourde et forte construction carrée. de vieux portraits de dames. s’élève un château habité. des prairies. et sur les versants des sapins. J’y passai la soirée et la nuit dans un vieil hôtel de la ville. C’était une antique commanderie de Templiers qui gouvernait jadis le pays de Thorenc. de l’autre côté de la vallée. En face de la commanderie. d’un puissant caractère. sauvages. je montai dans l’appartement qu’on m’avait réservé. Je m’y promenai jusqu’au soir. qui ne me laissa pas gagner l’hôtel. médiocre auberge où la qualité des nourritures est aussi douteuse que la propreté des chambres. pointus. des murs écroulés. et j’hésitais presque à revenir pour regagner Nice le même soir. Je contournai ce mont. comme le dit son nom. longeant des ravins profonds et dominée par des pics stériles. une immense et admirable ruine profilant sur le ciel des tours. On n’y aperçoit encore cependant aucune trace de la Renaissance. la ville des parfums. sur un mont qui semblait barrer tout le vallon. toute une bizarre architecture de citadelle morte. à la lueur de ma bougie. puis une autre pièce où j’aperçus rapidement sur les murs. et soudain je découvris une longue vallée verte. Je traversai d’abord une sorte de salon dont les murs sont couverts de vieux cuir de Cordoue. délicieuse en effet. qui fut construit vers 1530. de ces tableaux dont Théophile Gautier a dit: 79 . est un des plus charmants séjours d’été qu’on puisse rêver. mais plus bas. dont je parlerai quelque jour en racontant comment se fabriquent ces essences et quintessences de fleurs qui valent jusqu’à deux mille francs le litre.

je me couchai et je m’endormis. quand je vis. traversant toute l’épaisseur des murs.. oui je vis. que des meurtrières. mon arrivée à Thorenc. Mon cabinet de toilette se trouvait dans une des tourelles.. j’entrais dans une auberge où je voyais attablés devant le feu un domestique en grande livrée et un maçon. le dessous de mon lit. qui venait de mourir. étroites à leur sortie au jour. en somme. l’aimable accueil du châtelain. et tout à coup j’apercevais le domestique et le maçon. je visitai les deux pièces. Je voyageais. les armoires.La Petite Roque J’aime à vous voir en vos cadres ovales Portraits jaunis des belles du vieux temps. armés de briques. bizarre société dont je ne m’étonnais pas. Je me levai. on rêve toujours un peu de ce qui s’est passé dans la journée. Ces gens parlaient de Victor Hugo. Puis je me rappelai les événements de la veille. et de grands oiseaux fantastiques sous des feuillages de pierres précieuses. de ces ouvertures par où on tuait des hommes. Et je rêvai. pendant que je la frottais j’entendis un bruit. et il me fallut quelques instants pour me reconnaître. au milieu de ma chambre. rien. et je prenais part à leur causerie. Je me réveillai brusquement. Tenant en main des roses un peu pâles Comme il convient à des fleurs de cent ans! puis j’entrai dans la pièce où se trouvait mon lit. je ne vis plus rien qu’une grande table au milieu de l’appartement. dans la nuit. qui venaient doucement vers mon lit. Je fermai ma porte. n’étaient. Elle était tendue d’antiques toiles peintes où l’on voyait des donjons roses au fond de paysages bleus. un bruit léger. larges dans l’appartement. et quand j’eus de la lumière. Enfin j’allais me coucher dans une chambre dont la porte ne fermait point. Quand je fus seul je la visitai. un bruit mou comme la chute d’un linge humide et roulé. dans l’ombre.. J’allais refermer mes paupières. deux yeux de feu qui me regardaient. à la hauteur d’une tête d’homme à peu près. 80 . Je saisis une allumette et. Les fenêtres.

Cette fois je voyageais encore. 81 . un corps admirable. et je me rendormis. Puis. gros. un peu brun. des yeux immenses. dans le pays que j’aime.» Je m’approchai d’elle et je lui parlai. ne sachant pas un mot de ma langue que mon Turc. un vrai Turc du Théâtre-Français qui me faisait des compliments en m’offrant des confitures. Elle avait le type oriental le plus pur. aimable.. mais elle me répondit par signes. son maître. Mais on se réveille toujours en ces moments-là! Donc je me réveillai et je ne fus pas trop surpris de sentir sous ma main quelque chose de chaud et de doux que je caressais amoureusement. je la pris par la main et je la conduisis vers ma couche où je m’étendis à ses côtés. et. un Turc. devant le feu—l’idée de feu me poursuivait jusqu’au désert—sur une chaise basse. à peine vêtue. Je rêvai de nouveau. je reconnus que c’était un chat. charmant. pas un Arabe. Et j’arrivais chez un Turc qui demeurait en plein désert. qui m’attendait. D’autant plus heureux qu’elle serait silencieuse. mais d’un brun chaud et capiteux.La Petite Roque Je pensai donc que j’avais continué mon rêve un peu après mon réveil. le front et le menton. avec des peaux de bêtes par terre. ma pensée s’éclairant. Ce n’est pas dans nos stupides pays du Nord. savait si bien. Je l’y laissai. sur un divan délicieux. une femme. encore une fois. C’était un Turc superbe.. Puis un petit nègre me conduisait à ma chambre—tous mes rêves finissaient donc ainsi—une chambre bleu ciel. habillé en Turc. parfumée. Elle me regardait et je pensais: «Voilà comment je comprends l’hospitalité. de pudeur odieuse. de morale imbécile qu’on recevrait un étranger de cette façon. et je fis comme lui. un gros chat roulé contre ma joue et qui dormait avec confiance. des étoiles sur les joues. avec un turban et tout un magasin de soieries sur le dos.. mais en Orient. nos pays de bégueulerie inepte. non sans peine.

et me dit: «Il est venu par la chattière». l’animal qui passe sans bruit. et qui font du chat le roi et le maître de céans. le promeneur nocturne des murs creux. de la chambre de la servante à la chambre du seigneur. connaître tous les secrets. dans le mur. qui vont de la cave au grenier.La Petite Roque Quand le jour parut. un petit trou noir et rond. Il circule comme il lui plaît. et je crus vraiment que j’avais rêvé. Il est chez lui partout. il se mit à rire. il préside.—est-il Dieu? 82 . visite son domaine à son gré. Peut-être est-il fée. le silencieux rôdeur. toutes les habitudes ou toutes les hontes de la maison. Il juge. tout voir et tout entendre. car je ne comprenais pas comment il aurait pu entrer chez moi. et soulevant un rideau il me montra. il inspire Toutes choses dans son empire. Quand je contai mon aventure (pas en entier) à mon aimable hôte. peut se coucher dans tous les lits. la porte étant fermée à clef. pouvant entrer partout. il était parti. Et j’appris que presque toutes les vieilles demeures de ce pays ont ainsi de longs couloirs étroits à travers les murs. Et je pensai à ces autres vers de Baudelaire: C’est l’esprit familier du lieu. et en sortir.

la petite marquise de Rennedon. La petite baronne de Grangerie avait jeté sur son canapé le livre qu’elle lisait et elle regardait Annette avec curiosité.La Petite Roque SAUVÉE I Elle entra comme une balle qui crève une vitre.. et elle se mit à rire avant de parler. sauvée! —De quoi? —De mon mari.. le divorce! Je tiens le divorce! —Tu es divorcée? 83 .. riant déjà ellemême.. sauvée? —Oui. trop drôle. parce qu’il était vraiment trop bête et trop jaloux... à rire aux larmes comme elle avait fait un mois plus tôt en annonçant à son amie qu’elle avait trompé le marquis pour se venger... ma chère. ma chère... rien que pour se venger.. ma chère. figuretoi. Enfin elle demanda: —Qu’est-ce que tu as encore fait? —Oh!.. sauvée! Délivrée! libre! libre! libre! —Comment libre? En quoi? —En quoi? Le divorce! Oui.. C’est trop drôle. sauvée!. et rien qu’une fois... je suis sauvée!... sauvée!... —Comment..

.. Voilà! Oh! j’ai été forte. Alors. —De la maîtresse de ton mari? —Oui.. trois louis l’heure. un flagrant délit.. le prix d’un soir.. Ils étaient imprenables ensemble. Alors.. Depuis trois mois il était devenu odieux. ignoble enfin.. songe!. —Oh. Il a obtenu la photographie par dessus le marché. c’est-à-dire non. 84 . dîner compris. c’est l’essentiel.. oui et non.. tout à fait odieux.La Petite Roque —Non.. des preuves. mais il prenait mille précautions pour aller chez elle.. Je me suis dit: Ça ne peut pas durer. me forçait à sortir quand je ne voulais pas. devine ce que j’ai fait? —Je ne devine pas. je le tiens.. sans être obligé de prendre en même temps l’original. que tu es sotte! On ne divorce pas en trois heures! Mais j’ai des preuves.. des preuves qu’il me trompe. sans. j’ai tâché de savoir s’il avait une maîtresse. brutal.. despote. il me rendait la vie insupportable d’un bout à l’autre de la semaine. il en avait une. rudement forte. Ça a coûté quinze louis à Jacques. de sept heures à minuit. mais il ne me battait pas.. J’ai essayé de me faire battre par lui.. Enfin... —Il me semble qu’il aurait pu l’avoir à moins en usant d’une ruse quelconque et sans.. dis-moi ça! Alors il te trompait? —Oui. un flagrant délit. —Oh! tu ne devineras jamais.. grossier. —Comment as-tu fait? —Comment j’ai fait?... j’ai des preuves. je ne sais pas. il me faut le divorce! Mais comment? Ça n’était pas facile. Il n’a pas voulu.. pas encore. à rester chez moi quand je désirais dîner en ville... J’ai prié mon frère de me procurer une photographie de cette fille. Il me contrariait du matin au soir... Oui.

tout à coup. et je veux.»—«Une belle personne... Il me trouvait même très forte. Vous ne me payerez qu’après réussite. comme mœurs?..» Je n’osai pas répondre. je compris qu’il avait un horrible soupçon. de publicité et de complicité. j’aurai votre affaire. je veux qu’il me trompe chez moi.. Puis... Il me dit: «Dans huit jours... et je balbutiai: «—Mais oui.» Alors. madame.. Je n’en aurai pas besoin plus de trois mois. une fausse maigre.. le 85 ... cet homme. —Oui... Si ça me coûte dix mille francs.. de ces hommes qui font des affaires de toute. et je m’écriai..» Il avait l’air très étonné.. —Tu vas voir. Ça ne déplaisait pas à Jacques. Je la veux jolie.. je me suis rendue chez un. Et je compris à son regard qu’il m’avait rendu son estime. Et nous changerons de sujet s’il le faut. chez un homme d’affaires.. vous comprenez. tant pis.. perdant l’esprit: «Oh! monsieur.. pour le surprendre.. sur mille choses enfin. de. Je la payerai ce qu’il faudra.. tu sais. l’homme se mit à rire. élégante.. monsieur.La Petite Roque —Oh! elle est jolie. Je fis seulement un signe de tête qui voulait dire: non. sur son teint..... Quand j’ai connu tout ce que je voulais savoir. de toute nature..» Il reprit: «. qui me trompe. sur sa poitrine.. fine. quel parfum?» Il sourit. Et.. Et quel parfum?»—Je ne comprenais pas. à peu près. Ainsi cette photographie représente la maîtresse de monsieur votre mari?»—«Oui. Et tu lui as dit? —Je lui ai dit.... madame. J’aurais bien parié qu’à ce moment-là il avait envie de me serrer la main. en lui montrant la photographie de Clarisse (elle s’appelle Clarisse): «Monsieur. comme probité. c’est pour mon mari.. il me faut une femme de chambre qui ressemble à ça.. comment dirais-je. qui me trompe en ville.. Je réponds du succès..... «Oui. des agents de. propre. Il demanda: «Madame la veutelle irréprochable?» Je rougis. —Je ne comprends pas... enfin tu comprends. Et puis moi j’avais besoin de détails physiques sur sa taille. je répétai: «Comment. de ces hommes.

. c’est le huitième divorce que je fais. —Cela ne me fait rien. je vis arriver chez moi une grande fille brune. un singulier air de rouée. —Fort bien. madame. Mais je vous préviens qu’il n’est pas beau. J’en ai séparé déjà de très laids. J’étais tombée là vraiment sur un homme très intelligent. —Eh bien.. vous savez pourquoi vous venez ici? —Je m’en doute. le parfum établit des confusions obscures dans son esprit.. Quand j’aurai vu monsieur cinq minutes en tête-à-tête. Vous faut-il longtemps pour réussir? —Oh! madame. II —Trois jours plus tard. Elle fut très convenable avec moi. mon enfant.» Je m’en allai enchantée. le trouble et l’énerve en lui rappelant ses plaisirs. elle me dit: «Oh! madame peut m’appeler Rose tout court. je l’appelais «mademoiselle». avec l’air modeste et hardi en même temps. j’y suis habituée. —Vous le verrez tout à l’heure. ma fille. madame.» Nous commençâmes à causer. Vous pourriez lui servir les mêmes plats le soir où vous le pincerez. car cela lui donne des ressouvenirs inconscients qui le disposent à l’action. cela dépend tout à fait du tempérament de monsieur. Rose. nous le tenons. alors. 86 .. très belle. madame. Il faudrait tâcher de savoir aussi ce que monsieur votre mari a l’habitude de manger quand il dîne avec cette dame.. Comme je ne savais trop qui c’était.La Petite Roque parfum est essentiel pour séduire un homme. —Alors parfait. Oh! nous le tenons. et cela ne vous. ne vous ennuie pas trop? —Oh! madame. Mais je demanderai à madame si elle s’est informée du parfum. je pourrai répondre exactement à madame.

Au bout de cinq minutes elle sortit. —C’est très vrai ce que vous dites-là! —Eh bien. Il me demanda aussitôt: —Qu’est-ce que c’est que cette fille-là! —Mais. —Tant mieux. lui. madame. j’aime beaucoup cette odeur-là! Madame peut-elle me dire aussi si la maîtresse de monsieur porte du linge de soie. 87 . mais il leva les yeux sur elle. madame. immédiatement. Elle sentait déjà la verveine à plein nez. Elle prit son service. pour une femme de chambre. —Ah! elle est assez jolie! —Vous trouvez? —Mais oui. je vais prendre mon service. en effet. comme si elle n’eût fait que cela toute sa vie.La Petite Roque —Oui. —Oh! alors. c’est une personne comme il faut. ma nouvelle femme de chambre. Rose ne leva même pas les yeux sur lui.. ma bonne Rose.. —Non. avec les meilleurs renseignements. mon enfant: de la batiste avec dentelles.. Une heure plus tard mon mari rentrait.—la verveine.. Le linge de soie commence à devenir commun. —Où l’avez-vous trouvée? —C’est la baronne de Grangerie qui me l’a donnée.

Depuis trois jours déjà il me pressait.. prenons jeudi. Le soir même. mais plutôt de la manière dont elle me l’avait dite. madame. ça s’est bien passé!.. ma bonne Rose. de ce matin. pour entendre le son de ma voix. —Je fus un peu surprise... et. il m’a seulement demandé mon nom. Il a déjà envie de m’embrasser en passant à côté de moi. c’est qu’il ne m’empêchait plus de sortir. —Oui. Le neuvième jour. elle me dit d’un air timide: —C’est fait. —Que madame ne craigne rien. madame.. mais je ne voulais pas aller trop vite. Et moi j’étais dehors toute la journée. et ce qu’il y avait de plus significatif dans son affaire.. un rien émue même. —Très bien. madame.. Madame me préviendra du moment où elle désire le flagrant délit. madame.La Petite Roque J’étais ravie. Je ne résisterai que le temps nécessaire pour ne pas me déprécier. mais ça se voit au premier coup d’œil. 88 . pour.. ma fille. —Oh! très bien. Monsieur est très facile! —Ah! vous avez déjà essayé? —Non. pour le laisser libre... Tenez!. Au bout de huit jours mon mari ne sortait presque plus.. —Il ne vous a rien dit? —Non.. Rose me disait: «Je puis maintenant promettre à madame que ça ne durera pas quinze jours. Je balbutiai:—Et. non de la chose.. Allez le plus vite que vous pourrez. comme Rose me déshabillait. Je sentais qu’il mordait déjà.. Je le voyais rôder toute l’après-midi par la maison.

...... Et le concierge. ma chère..... Je riais.. n’oublie pas! Et me voici... —Ça va pour cinq heures.. au moment où la pendule commence à sonner. Ah! ah! ah! ça y était en plein.. ma chérie. tout de suite.. oui. Et elle se mit à danser au milieu du salon... que c’était farce!. cinq heures juste.. et puis. pan.. Si tu en as jamais besoin. madame. devant nous.. J’avais fait monter aussi le concierge pour avoir un témoin de plus! Et puis.... le président... Je ne les ai pas prévenus de ce que j’allais leur montrer. ma bonne Rose.. Quant à Rose. l’ami de mon mari. Je suis venue tout de suite te raconter la chose. parfaite! absolument parfaite.. songeuse et contrariée. madame. un bon serviteur.. Je suis libre.... qui voulait battre mon mari.. Vive le divorce!. —Soit.. Il boutonnait ses bretelles. quelle tête!. dans la chambre de madame..... et puis mon oncle d’Orvelin. très sûre. —Vous êtes sûre de ne pas manquer? —Oh. elle pleurait très bien. Elle pleurait... devant nous.. Et papa qui s’est fâché. dans ma chambre. en plein.. J’ai été chercher papa et maman d’abord.. J’ai attendu cinq heures.. qui l’aidait à se rhabiller.. tu comprends ce que j’ai fait.. —Mais... Je n’accorderai plus rien jusque-là pour tenir monsieur en éveil. tandis que la petite baronne.. l’imbécile! Ah qu’il était drôle. —Prenons cinq heures. et à quel endroit?.La Petite Roque —Va pour jeudi...... Alors. je riais. le juge... si tu avais vu sa tête!. murmurait: —Pourquoi ne m’as-tu pas invitée à voir ça? 89 .. C’est une fille précieuse. Oh! quelle tête!.. Oh! comme mon cœur battait... j’ouvre la porte toute grande. Raplet. Je vais allumer monsieur dans les grands prix de façon à le faire donner juste à l’heure que madame voudra bien me désigner. Je les ai fait entrer tous sur la pointe des pieds jusqu’à la porte de ma chambre.. madame. Et il s’est retourné.. et puis M.

on pense. enfermée en ses lourdes murailles de guerre construites par M. à contempler les choses et les êtres. et si différentes cependant qu’elles semblaient de toutes les nuances. on est ému. sur l’énorme et lointaine muraille de neige qui barrait tout l’horizon. C’était une de ces choses si douces. éclatante et debout sur le fond bleuâtre des premières montagnes. offrait aux rayons du soleil couchant une pyramide de maisons aux toits roux. on aime par le regard. On vit. Et ces deux tours se dessinaient sur la blancheur laiteuse des Alpes. et la neige blanche au bord du ciel. près du hameau de la Salis. de Vauban. s’avançait en pleine mer. La petite ville. comme si la neige eût déteint sur lui. et on voyait. on souffre. au-dessus des Alpes. raffinée et profonde. Je regardais cela. dont les façades aussi étaient blanches. au milieu de l’immense golfe de Nice. Et le ciel. au-dessus des remparts. inoubliables comme des souvenirs de bonheur. Je n’avais jamais rien vu d’aussi surprenant et d’aussi beau. Deux grandes voiles latines. semblaient courir sur les flots.La Petite Roque MADAME PARISSE I J’étais assis sur le môle du petit port Obernon. quelques nuages d’argent flottaient tout près des sommets pâles. La haute vague du large venait se briser à son pied. émerveillé. poussées par une forte brise. pour regarder Antibes au soleil couchant. Celui qui sait sentir par l’œil éprouve. si délicieuses à voir qu’elles entrent en vous. et de l’autre côté du golfe. la petite cité. Entre l’écume blanche au pied des murs. les maisons grimper les unes sur les autres jusqu’aux deux tours dressées dans le ciel comme les deux cornes d’un casque antique. 90 . la même jouissance aiguë. si rares. était lui-même d’un bleu presque blanc. Nice couchée au bord de l’eau s’étendait comme un fil blanc entre la mer et la montagne. l’entourant d’une fleur d’écume.

«Nous savons. J’ai vu le Mont-Saint-Michel. que. c’est une ville du vieil Orient. Eh bien. Je vous dis que j’ai sous les yeux une ville de l’Odyssée. parce qu’en effet elle se trouve opposée à Nice.» Il continuait. Je dis à mon compagnon. épanouie en pleine mer et dont la tige est un volcan. Côte d’Asie ou côte d’Europe. Elle reçut d’eux le nom grec d’Antipolis. elles se ressemblaient sur les deux rivages. Martini tira de sa poche le guide Sarty et lut: «Cette ville fut à son origine une colonie fondée par les Phocéens de Marseille. ceci. et il n’en est point. fleur jaune démesurée. le souvenir des temps héroïques. long de cinquante kilomètres. «Après la conquête des Gaules. M.. dans le Sahara. je n’ai rien vu de plus surprenant qu’Antibes debout sur les Alpes au soleil couchant. un méridional pur sang: «Voilà. Martini. certes.-C. c’est-à-dire «contre-ville». c’est une ville de l’Odyssée. de son temps. des vers d’Homère me reviennent en tête. fleur géante qui fume et qui brûle. par une épigramme de Martial. qui éveille en moi. Je l’arrêtai: «Peu m’importe ce qu’elle fut. les Romains firent d’Antibes une ville municipale. vers l’an 340 avant J. luire sous une lune éclatante comme nos soleils et exhaler vers elle une nuée blanche pareille à une fumée de lait. sortir des sables au jour levant. ville en face d’une autre. comme celle-ci. Et je ne sais pourquoi des souvenirs antiques me hantent. le lac de Raïanechergui.» 91 . ce bijou monstrueux de granit. sur l’autre bord de la Méditerranée. c’est Troie! bien que Troie fût loin de la mer. autre colonie marseillaise.. un des plus rares spectacles qu’il m’ait été donné d’admirer. J’ai vu. J’ai vu dans les îles Lipari. ses habitants jouissaient du droit de cité romaine. le fantastique cratère de soufre du Volcanello.» M.La Petite Roque que l’homme à l’oreille délicate et nerveuse dont la musique ravage le cœur.

un an avant la guerre de 1870. Parisse. une grande femme brune passait sur le chemin qui suit la mer en allant vers le cap.La Petite Roque Un bruit de pas me fit tourner la tête. un jeune officier décoré durant la campagne et qui venait seulement de recevoir les quatre galons. Martini murmura. une femme. qui trottent menu dans une culotte toujours trop large. vous savez!» Non. marchant d’un pas grave et lent. Je dis cependant: «Qui ça. aussi mince et aussi gaie qu’elle était devenue forte et triste. Parisse. Et M. dans cette taupinière étouffante enfermée en sa double enceinte d’énormes murailles. un de ces petits hommes à bedaine et à jambes courtes. Elle avait accepté à regret M. II Mme Parisse. J’affirmai que je ne la savais point. Après la guerre. rêvant. Martini me conta ceci. en faisant sonner les finales: «C’est Mme Parisse. comme marchaient sans doute les dames de l’antiquité. fort belle. bien qu’un peu grasse. et je regardais la femme qui s’en allait sans nous voir. Antibes fut occupée par un seul bataillon de ligne commandé par M. Comme il s’ennuyait fort dans cette forteresse. et restait belle. C’était alors une belle jeune fille. Mme Parisse?» Il parut stupéfait que je ne connusse pas cette histoire. le 92 . mais ce nom jeté. M. Jean de Carmelin. ce nom du berger Troyen me confirma dans mon rêve. avait épousé. M. fonctionnaire du gouvernement. je ne savais pas. Elle devait avoir trente-cinq ans environ. une demoiselle Combelombe.

au teint pâle.La Petite Roque commandant allait souvent se promener sur le cap. ils s’imaginèrent qu’ils se connaissaient. Il la salua assurément. et l’image du commandant serré dans sa tunique. sorte de parc ou de forêt de pins éventée par toutes les brises du large. si peu. Et tous les soirs pendant deux semaines ce fut le prétexte banal et persistant d’une causerie de plusieurs minutes. car elles confessent l’âme. tout juste ce qu’il fallait pour ne pas être impolie. peut-être. Et il fut convenu entre eux qu’ils s’aimaient sans qu’ils se le fussent prouvé par rien de sensuel ou de brutal. et à force de se revoir. respirer l’air frais sous les arbres. de ces choses secrètes. ils sourirent en se revoyant. Elle fut surprise et s’inclina. sans doute. ils pensaient l’un à l’autre. et balbutier ces mots que la femme devine sans avoir l’air de les entendre. Et ils l’admirèrent ensemble. mieux qu’un aveu. les soirs d’été. et quand ils ne se voyaient plus. Mais au bout de quinze jours elle lui rendait son salut. si peu. aux cheveux noirs. culotté de rouge et couvert d’or. de la belle et fraîche Méridionale qui montrait ses dents en souriant. L’image de la jeune femme aux prunelles brunes. Puis ils osèrent faire quelques pas ensemble en s’entretenant de sujets quelconques. charmantes dont on voit le reflet dans la douceur. ils se regardaient. À force de se rencontrer. Il lui parla! De quoi? Du coucher du soleil sans aucun doute. dans l’émotion du regard. mal rasé et mal vêtu. rentrait pour souper. devait passer le soir devant les yeux de Mme Parisse quand son mari. et qui font battre le cœur. en le regardant au fond de leurs yeux plus souvent qu’à l’horizon. dont la moustache blonde frisait sur sa lèvre. de loin. avant même d’être côte à côte. Puis il dut lui prendre la main. Comment s’aimèrent-ils? Le sait-on? Ils se rencontraient. court de pattes et ventru. Il y rencontra Mme Parisse qui venait aussi. mais leurs yeux déjà se disaient mille choses plus intimes. restait flottante devant les yeux de l’officier qui continuait sa promenade en mangeant son cigare au lieu de le fumer. 93 .

affaires terminées. dans une enveloppe. Que ferait-il? Certes. Mais elle ne l’écouta point et rentra d’un air fâché. Il trouva dedans ce télégramme: «Ma chérie. dix heures. rageur.—Parisse. il trouva sous sa serviette. ce soir-là même. il la voulait. sans aucune raison. et écrivit: «Madame. dès l’aurore. Je rentre ce soir train neuf heures. Il la passa en partie à se bichonner et à se parfumer. sur les remparts. la suppliant d’ouvrir sa porte le soir même. La journée lui parut fort longue.La Petite Roque Elle serait demeurée indéfiniment à cette étape de la tendresse. ne voulait pas. semblait résolue à ne point céder. lui. mais il voulait aller plus loin. Le commandant fut de mauvaise humeur tout le soir. Et il la pressa chaque jour plus ardemment de se rendre à son violent désir. et le lendemain. Il l’aurait par tous les moyens. Mais en rentrant pour déjeuner. Soudain une idée folle lui traversa la tête. elle. dût-il faire arrêter et emprisonner le mari. vers onze heures. il se promenait.» Et il donna cent sous. 94 . Elle résistait.» Jean de Carmelin se jeta à ses pieds. Il y va rester quatre jours. ces quatre mots: «Ce soir. Un soir pourtant elle lui dit comme par hasard: «Mon mari vient de partir pour Marseille. Au moment où il se mettait à table pour dîner on lui remit une autre enveloppe. coûte que coûte. comme on jetterait des pierres dans une foule. au garçon qui le servait. et il l’aurait. et jetant des punitions aux officiers et aux hommes. Le commandant poussa un juron si véhément que le garçon laissa tomber la soupière sur le parquet. allant de l’école du tambour à l’école de peloton. Il demanda du papier.

je réponds de tout.» Et. Vers huit heures. ayant fait porter cette lettre. mon commandant. et moi je serai à dix heures où vous savez. —Oui. je reçois un télégramme d’une nature singulière et dont il m’est même impossible de vous communiquer le contenu. je vous le jure.» Ils trinquèrent. mon commandant. Ne craignez rien. Quiconque sera trouvé dehors passé cette limite sera reconduit à son domicile manu militari. 95 . Si vos hommes me rencontrent cette nuit. —Je vous rends responsable de l’exécution de ces ordres. sur mon honneur d’officier. Parisse: «Capitaine. en roulant entre ses doigts la dépêche froissée de M. Vous ferez aussi circuler des patrouilles dans les rues et forcerez les habitants à rentrer chez eux à neuf heures.La Petite Roque «Il ne rentrera pas ce soir. et le capitaine Gribois s’en alla. il dîna avec tranquillité. Vous avez bien entendu? —Oui. vous entendez bien. ils s’éloigneront aussitôt de moi en ayant l’air de ne pas me connaître. —Voulez-vous un verre de chartreuse? —Volontiers. et il lui dit. de façon à ce que personne. mon commandant. Vous allez faire fermer immédiatement et garder les portes de la ville. personne n’entre ni ne sorte avant six heures du matin. «Jean de Carmelin. burent la liqueur jaune. il fit appeler le capitaine Gribois qui commandait après lui. mon cher capitaine.

n’insistèrent pas davantage. MM. Mais en arrivant à la porte du port. ils s’écartèrent et délibérèrent. les autorisa à attendre le jour dans le salon des voyageurs. vers six heures et demie. et les deux voyageurs. pénétrer dans Antibes. M. sans lumière. marchand d’huiles. épouvantés. Ils se mirent en route côte à côte. La nuit fut longue pour eux. Ils firent alors le tour des remparts et se présentèrent à la porte de la route de Cannes. L’un était grand et maigre. surpris et somnolent. les factionnaires croisèrent la baïonnette en leur enjoignant de s’éloigner. Parisse. que les portes étaient ouvertes et qu’on pouvait. Ils y demeurèrent côte à côte. pour gagner la ville éloignée d’un kilomètre. 96 . en hommes prudents. en abandonnant leurs sacs qui les alourdissaient. ils revinrent avec précaution afin de parlementer en faisant connaître leurs noms. Mais les soldats devaient avoir des ordres sévères. après le soleil couché. car ils les menacèrent de tirer.La Petite Roque III Le train de Marseille entra en gare à neuf heures précises. l’autre gros et petit. trop effrayés pour songer à dormir. sur le canapé de velours vert. Effarés. M. Saribe et Parisse. enfin. Ils apprirent. puis. L’employé de service. Elle était fermée également et gardée aussi par un poste menaçant. et s’en revinrent à la gare pour chercher un abri. stupéfaits. leur sac de nuit à la main. car le tour des fortifications n’était pas sûr. déposa sur le quai deux voyageurs. abrutis d’étonnement. s’enfuirent au pas gymnastique. Saribe. et reprit sa course vers Nice. après avoir pris conseil l’un de l’autre.

et l’aventure de son Ménélas. mais ne retrouvèrent point sur la route leurs sacs abandonnés. IV M. téméraire. de Carmelin avait été sévèrement puni. pour un baiser d’elle. d’autres encore croyaient à une conspiration orléaniste. devrait avoir l’âme de Paul de Kock. un peu inquiets encore. Puis il les salua avec politesse en s’excusant de leur avoir fait passer une mauvaise nuit. après boire. Et pourtant. l’œil sournois et la moustache en l’air. Mais il avait dû exécuter des ordres. J’avais envie de la saluer. étaient affolés. les autres d’un débarquement du prince impérial. près de moi. cette farce audacieuse. dans Antibes. comique et tendre. mettre une ville en état de siège et compromettre tout son avenir. le commandant de Carmelin. le héros de cette abandonnée!» 97 . L’avait-elle revu? L’aimait-elle encore? Et je songeais: «Voici bien un trait de l’amour moderne. Aujourd’hui. les yeux sur les Alpes dont les sommets à présent étaient roses sous les derniers rayons du soleil. fort comme Achille. sa promenade terminée. Martini avait fini de parler. Lorsqu’ils franchirent. beau. On ne devina que plus tard la vérité quand on apprit que le bataillon du commandant était envoyé fort loin. Les esprits. et à l’homme hardi qui avait osé. Mme Parisse revenait. à moins qu’il ne racontât. Elle passa gravement. et que M.La Petite Roque Ils se remirent en marche. la porte de la ville. la triste et pauvre femme qui devait penser toujours à cette nuit d’amour déjà si lointaine. il est vaillant. il l’avait oubliée sans doute. et plus rusé qu’Ulysse. grotesque et pourtant héroïque. L’Homère qui chanterait cette Hélène. Les uns parlaient d’une surprise méditée par les Italiens. vint lui-même les reconnaître et les interroger.

entrent en vous avec l’air tiède et léger. et la terrasse aux balustres de pierre. dans le vent qui caresse. voici deux ans au printemps. 98 . qui couvrait cette mignonne demeure. rampant. dans ce jardin de roses et d’orangers. ignorant. les sottes prétentions. le rivage de la Méditerranée. d’aventures passent. au pied du mont. dans une âme qui vagabonde! Toutes les espérances. toutes les basses vanités. mêlées dans un désordre coquet et cherché. quatre ou cinq seulement. les fenêtres laissaient pendre sur la façade éclatante des grappes bleues ou jaunes. Et je songeais que depuis Cannes. au bord de la mer! Et on rêve! Que d’illusions. ou plutôt ce long décor superbe et changeant qui semble fait pour la représentation de tous les poèmes d’amour de la terre. Les idées rapides. en deux heures de chemin. où l’on pose. Un de ces chalets m’arrêta net devant sa porte. Le gazon en était rempli. en allant à grands pas sur une route? On marche dans la lumière. Quoi de plus doux que de songer. au fond d’une des baies ravissantes qu’on rencontre à chaque détour de la montagne. excitée par la marche. les viles convoitises. charmantes. arrogant et cupide. tant il était joli: une petite maison blanche avec des boiseries brunes. pour étaler. volent et chantent comme des oiseaux. sous le ciel délicieux. on les boit dans la brise. et devant un bois sauvage de sapins qui s’en allait au loin derrière elles par deux grands vallons sans chemins et sans issues peut-être. d’amours. jusqu’à Monaco où l’on joue. et couverte de roses grimpées jusqu’au toit. chaque marche du perron en portait une touffe à ses extrémités. était enguirlandée d’énormes clochettes rouges pareilles à des taches de sang. de toutes les couleurs et de toutes les tailles. Je suivais ce long chemin qui va de Saint-Raphaël à l’Italie. et elles font naître en notre cœur un appétit de bonheur qui grandit avec la faim. confuses et joyeuses. Et le jardin: une nappe de fleurs.La Petite Roque JULIE ROMAIN Je suivais à pied. en face de la mer. Tout à coup. on ne vient guère dans ce pays que pour faire des embarras ou tripoter de l’argent. j’aperçus quelques villas. au flanc des montagnes. et bien montrer l’esprit humain tel qu’il est.

Je lui demandai le nom du propriétaire de ce bijou. une longue allée d’orangers fleuris qui s’en allait jusqu’au pied de la montagne. l’homme aux vers troublants. comme pour se jeter au fond du gouffre de feu. qui semblait poussée dans un bouquet. qu’ils avaient ouvert un monde nouveau aux nouveaux poètes. si mystérieux. fille de la Grèce. elle était partie avec le poète. Un cantonnier cassait des pierres sur la route. comme on faisait alors. Sur la porte. sous l’immense bois d’orangers qui entoure Palerme et qu’on appelle la «Conque-d’Or.La Petite Roque On apercevait. soixante-dix. en petites lettres d’or.» On avait raconté leur ascension de l’Etna et comment ils s’étaient penchés sur l’immense cratère.» Je me demandais quel poète ou quelle fée habitait là. enlacés. en chaise de poste. de la grande actrice. Aucune femme n’avait été plus applaudie et plus aimée. la rivale de Rachel. dans cette maison! La femme qu’avaient adorée le plus grand musicien et le plus rare poète de notre pays! Je me souvenais encore de l’émotion soulevée dans toute la France (j’avais alors douze ans) par sa fuite en Sicile avec celui-ci. après une première représentation où la salle l’avait acclamée durant une demi-heure. la joue contre la joue. ce nom: «Villa d’Antan. si profonds qu’ils avaient donné le vertige à toute une génération. si subtils. plus aimée surtout! Que de duels et que de suicides pour elle. ils avaient traversé la mer pour aller s’aimer dans l’île antique. Elle était partie un soir. et que d’aventures retentissantes! Quel âge avait-elle à présent. Il était mort. après sa rupture éclatante avec celui-là. quel solitaire inspiré avait découvert ce lieu et créé cette maison de rêve. 99 . autrefois. par derrière. cette séductrice? Soixante. Il répondit: —C’est Mme Julie Romain. Julie Romain! Dans mon enfance. lui. j’avais tant entendu parler d’elle. et rappelée onze fois de suite. soixante-quinze ans? Julie Romain! Ici. un peu plus loin.

vieille. un garçon de dix-huit ans. de style LouisPhilippe. qui avait trouvé pour elle des phrases de musique restées dans toutes les mémoires. Elle me tendit la main et dit. Elle était là. Je n’hésitai point. enlevait les housses en mon honneur. à l’air gauche. des sourcils blancs. l’abandonné. aux mains niaises. fine. charmante. Sur les murs. aux meubles froids et lourds. très vieille. dans cette maison voilée de fleurs. des phrases de triomphe et de désespoir. Une porte s’ouvrit. Comme c’est gentil aux hommes d’aujourd’hui de se souvenir des femmes de jadis! Asseyez-vous. trois portraits. une vraie souris blanche rapide et furtive. souriait de sa bouche gracieuse et de son œil bleu. à la taille mince. affolantes et déchirantes. Le jeune valet s’éloigna. et il me fit entrer dans un salon propre et correct. Eux semblaient regarder déjà la prochaine postérité. Peutêtre savait-elle mon nom et consentirait-elle à m’ouvrir sa porte. dont une petite bonne de seize ans. J’écrivis sur ma carte un compliment galant pour la vieille actrice et une vive prière de me recevoir. puis revint en me demandant de le suivre. très petite. une petite femme entra. élégante et sèche. je restai seul. Un petit domestique vint ouvrir. Puis. je sonnai. mais maniérée à la façon du temps. les jours finis et les gens disparus.La Petite Roque L’autre aussi était mort. blonde. et celui du musicien assis devant un clavecin. Tout cela sentait l’autrefois. celui de l’actrice dans un de ses rôles. mais peu jolie. et la peinture était soignée. 100 . d’une voix restée fraîche. Elle. celui du poète avec la grande redingote serrée au flanc et la chemise à jabot d’alors. avec des bandeaux de cheveux blancs. elle. sonore. vibrante: —Merci. monsieur.

et reprit. jusqu’au jour où je mourrai pour de bon. je n’avais pu résister au désir de sonner à sa porte. poignante. des détails. une vraie morte. Je suis une morte. Je lui dis: —Comme la vie a dû être belle pour vous! 101 . jolies. avec des anecdotes. Elle répondit: —Cela m’a fait d’autant plus de plaisir. Puis ce sera fini de moi. qui se débattent encore dans les souvenirs comme on se noie dans une eau profonde. Dans quelques mois. moi. heureuses. dont personne ne se souvient. des souvenirs et des éloges emphatiques. des femmes jeunes. des hommes souriants et satisfaits. Quand on m’a remis votre carte. allant de Nice à Monaco. De ma place. irrésistible. qui souriait à cette vieille. l’ayant connu. avec le mot gracieux qu’elle portait. que voici la première fois que pareille chose arrive. de Julie Romain. à cette caricature de lui-même. monsieur. m’étreignait le cœur. Elle suivit mon regard. pendant trois jours. Elle se tut. riches. après un silence: —Et cela ne sera pas long maintenant.La Petite Roque Et je lui racontai comment sa maison m’avait séduit. dedans. la tristesse des existences accomplies. à qui personne ne pense. Elle leva les yeux vers son portrait qui lui souriait. comment j’avais voulu connaître le nom de la propriétaire. le poète dédaigneux et le musicien inspiré qui semblaient se dire: «Que nous veut cette ruine?» Une tristesse indéfinissable. comprit ma pensée et murmura avec un sourire résigné: —On ne peut pas être et avoir été. dans quelques jours. je voyais passer sur la route les voitures. puis elle regarda les deux hommes. Et. j’ai tressailli comme si on m’eût annoncé un vieil ami disparu depuis vingt ans. brillantes et rapides. de cette petite femme encore vive il ne restera plus qu’un petit squelette. et comment. et alors tous les journaux parleront.

et puis. de toute son existence triomphante. madame. tandis que ceux-ci vous donnaient deux rivales redoutables. C’est pour cela que je la regrette si fort. avec des précautions délicates. aujourd’hui! —Alors. et doucement. la Musique et la Poésie? 102 . ce n’est pas à eux. tout son cœur. Je les confonds même un peu dans ma mémoire de vieille. elle reprit. Je lui demandai: —Les plus vives joies. je me mis à l’interroger. qui vous aurait offert toute sa vie. Mais quels interprètes! —Êtes-vous certaine que vous n’avez pas été.La Petite Roque Elle poussa un grand soupir: —Belle et douce. est-ce au théâtre que vous les avez dus? Elle répondit vivement: —Oh! non. qui n’aurait pas été un grand homme. en levant vers les deux portraits un regard triste: —C’est à eux. tout son être. toutes ses heures. comme lorsqu’on touche à des chairs douloureuses. Ils n’ont été que ses interprètes. que vous n’auriez pas été aussi bien aimée. de ses amis. —C’est possible. Elle parla de ses succès. toutes ses pensées. Je vis qu’elle était disposée à parler d’elle. mais à l’amour lui-même que va votre reconnaissance. j’ai des remords envers l’un. Je ne pus me retenir de demander: —Auquel? —À tous les deux. le vrai bonheur. mieux aimée par un homme simple. de ses enivrements. Je souris.

non. ceux-là. Ah! c’est qu’ils m’ont chanté la musique de l’amour. mais ces illusions-là vous emportent dans les nuages.. dans les sons et dans les paroles? Est-ce assez que d’aimer.. trouverait ce qu’ils savaient trouver. elle se mit à pleurer. Elle pleurait. Un autre m’aurait plus aimée peut-être. le cœur vieillit avec le corps. j’ai senti. un homme quelconque.. si vous saviez comment je passe mes soirées. elle ne voulut point me dire ce qu’elle faisait.. Je me fais honte et pitié en même temps. Elle s’était calmée et se remit à parler en souriant: —Comme vous vous moqueriez de moi. et je regardais au loin.. comment on rend folle une femme avec des chants et avec des mots! Oui. avec cette voix restée jeune. Il y eut entre nous un long silence. tandis que les réalités vous laissent toujours sur le sol. après quelques minutes: —Voyez-vous. j’ai adoré l’amour! Et. des larmes désespérées! J’avais l’air de ne point voir. si on ne sait pas mettre dans l’amour toute la poésie et toute la musique du ciel et de la terre? Et ils savaient. Si d’autres m’ont plus aimée. tout à coup. chez presque tous les êtres. sans bruit. il y avait peut-être dans notre passion plus d’illusion que de réalité.. Chez moi.. quand il fait beau!... ceux-là. si vous saviez.La Petite Roque Elle s’écria avec force. monsieur. Elle reprit. Elle s’écria: —Déjà! 103 . par eux seuls j’ai compris. J’eus beau la prier... dans les fleurs et dans les rêves. Mon pauvre corps a soixante-neuf ans.. qui faisait vibrer quelque chose dans l’âme: —Non. alors je me levai pour partir. Et voilà pourquoi je vis toute seule. mais il ne m’aurait pas aimée comme ceux-là. et mon pauvre cœur en a vingt. comme personne au monde ne la pourrait chanter! Comme ils m’ont grisée! Est-ce qu’un homme. cela n’est point arrivé. monsieur. eux.

. Le soir venait doucement.. pleine d’arbustes. puis. quand elle eut bien compris quelle sympathie profonde s’éveillait pour elle en mon cœur.. s’ouvrait sur la salle à manger et laissait voir d’un bout à l’autre la longue allée d’orangers.. joli. me dit-elle. le soir. caché sous les plantes. elle me fit visiter sa maison. eux.. si froides..... non. joli.. vous vous moqueriez trop de moi. Elle a été le témoin de mes joies les plus vives. et nous devînmes amis intimes.. —Vous me promettez de ne pas rire? 104 . plusieurs fois. Je n’ose pas. quoi? dites-le-moi.. Et même. Je pris ses mains. comme j’annonçais que je devais dîner à Monte-Carlo. et je les baisai l’une après l’autre.. Le dîner fut bon et long. enchantée.. Moi. Mais non. je l’adore. vraiment.La Petite Roque Et.. Elle fut émue. —Allons regarder la lune.. si vous saviez?.. Elle avait bu deux doigts de vin. un de ces soirs calmes et tièdes qui font s’exhaler tous les parfums de la terre. Elle hésitait. indiquait que la vieille actrice venait souvent s’asseoir là. plus expansive. je vous promets de ne pas me moquer... je m’offre un joli spectacle.. Je la suppliais: —Voyons. non.. Elle hésitait. quand elle eut donné quelques ordres à la petite bonne. comme ils faisaient jadis... je ne peux pas. non. avec timidité: —Vous ne voulez pas dîner avec moi? Cela me ferait beaucoup de plaisir. et devenait plus confiante. et je n’ai qu’à la contempler pour qu’ils me reviennent aussitôt. je vous le jure. voyons. cette bonne lune.... J’acceptai tout de suite. quelquefois.. Il ne faisait presque plus jour quand nous nous mîmes à table.. ses pauvres petites mains si maigres... Elle sonna.. elle et moi. Un siège bas. Une sorte de véranda vitrée. Il me semble que tous mes souvenirs sont dedans... elle demanda. Puis nous allâmes dans le jardin regarder les fleurs. s’étendant jusqu’à la montagne. comme on disait autrefois...

—Eh bien. Elle prit mon bras et m’emmena sous la véranda. L’allée d’orangers était vraiment admirable à voir. Si vous estimez la note plus cher que la 105 . ces mouches de feu qui ressemblent à des graines d’étoiles. Quand je dis «nous». leur parfum violent et doux emplissait la nuit. j’entends les jeunes. elle lui dit quelques mots à l’oreille. Elle murmura: —Voilà ce qui fait regretter la vie. très bas. la pleine lune. —N’est-ce pas? n’est-ce pas? Vous allez voir.La Petite Roque —Oui. ces arbres. madame. La lune. Je m’écriai: —Oh! quel décor pour une scène d’amour! Elle sourit. Vous êtes des boursiers. des commerçants et des pratiques. une longue ligne de clarté qui tombait sur le sable jaune. Et dans leur verdure noire on voyait voltiger des milliers de lucioles. Vous ne savez même plus nous parler. déjà levée. Il répondit: —Oui. gauche dans sa livrée verte. Mais vous ne songez guère à ces choses-là. Et comme le petit domestique. Elle se leva. tout de suite. très vite. éloignait la chaise derrière elle. Et elle me fit asseoir. vous autres. je le jure. à côté d’elle. Comme ils étaient en fleurs. venez. jetait au milieu un mince sentier d’argent. les hommes d’aujourd’hui. entre les têtes rondes et opaques des arbres sombres. Les amours sont devenues des liaisons qui ont souvent pour début une note de couturière inavouée.

disparaissaient. On ne les voyait plus. debout au milieu de l’allée... Elle me prit la main. Mais les enfants s’en retournèrent vers le fond de l’allée. vous disparaissez.. et d’un chapeau couvert d’une plume d’autruche. s’en allaient. à petits pas. et jolies tendresses!. charmants. faussement et vraiment charmant. Je résistais. traversant les flaques de lumière qui les éclairaient tout à coup et rentrant dans l’ombre aussitôt. lui. je partis. comme disparaît un rêve. tout ce passé d’amour et de décor. qui réveillait tout le passé. A cent pas de nous.. Elle portait une robe à paniers et la haute coiffure poudrée des belles dames au temps du Régent. —Regardez. malade. Là-bas. convulsé. deux jeunes gens s’en venaient en se tenant par la taille. Jolies mœurs. Et je reconnus soudain les deux petits domestiques. cependant. Il était vêtu. Alors une de ces gaietés terribles qui vous dévorent les entrailles me tordit sur mon siège. au bout de l’allée. Je demeurais stupéfait et ravi. Moi aussi...La Petite Roque femme. d’un habit de satin blanc. Ils s’en venaient. comme au siècle passé. comme l’homme à qui on coupe une jambe résiste au besoin de crier qui lui ouvre la gorge et la mâchoire. dans le sentier de lune.. trompeur et séduisant. mais si vous estimez la femme plus haut que la note. Je ne riais pas.. s’embrassèrent en faisant des grâces. ils s’arrêtèrent et. L’allée vide semblait triste. vous payez. qui faisait battre encore le cœur de la vieille cabotine et de la vieille amoureuse! 106 . le passé factice. Ils s’éloignaient. et ils redevinrent délicieux. enlacés. car je compris que ce spectacle-là devait durer fort longtemps. je partis pour ne pas les revoir...

elles enfonçaient une pointe de bois. tandis que cinq femmes. d’une voix résolue: —Te v’là. toujou d’ même! —I ne veut pas? 107 . s’arrêta près de l’enfant. jouait avec une pomme de terre qu’il laissait parfois tomber dans sa robe. au teint de sang. puis elles recouvraient la racine et continuaient leur travail. en attendant l’heure de l’Angélus qui les rappellerait aux fermes dont on apercevait. les toits de chaume à travers les branches des arbres dépouillés qui garantissaient contre le vent les clos de pommiers. un fouet à la main et les pieds dans des sabots. sur un tas de hardes. Un homme qui passait. large du flanc. C’était une grande fille rouge. L’odeur de l’automne. çà et là. eh ben? L’homme.La Petite Roque LE PÈRE AMABLE I Le ciel humide et gris semblait peser sur la vaste plaine brune. épars dans les champs. D’un mouvement leste et continu. une haute femelle normande. Alors une des femmes se redressa et vint à lui. assis les jambes ouvertes. Césaire. des feuilles tombées. le prit et l’embrassa. rien de rien. piquaient des brins de colza dans la plaine voisine. un tout petit enfant. tout le long du grand bourrelet de terre que la charrue venait de retourner. odeur triste des terres nues et mouillées. courbées et la croupe en l’air. puis jetaient aussitôt dans ce trou la plante un peu flétrie déjà qui s’affaissait sur le côté. murmura: —Eh ben. Les paysans travaillaient encore. un garçon maigre à l’air triste. Au bord d’un chemin. de l’herbe morte. rendait plus épais et plus lourd l’air stagnant du soir. Elle dit. de la taille et des épaules. aux cheveux jaunes.

J’ l’aurais épousé 108 . Et il prononça: «Parce que c’est à li. avant d’épouser ton pé! Qui ça qui n’a point fauté dans l’ pays? J’ai fauté avec Victor. puis d’un regard il indiqua l’homme qui poussait la charrue. ton pé? —I dit qu’i n’ veut point. À l’horizon. là-bas. qué qu’i dit. c’est vrai. —J’ veux ben. entre deux fermes. et pi la tienne itou. ça. La femme reprit: —Alors. et d’un ton colère: «Pardi. Il l’embrassa de nouveau et le remit sur les hardes des femmes. —Pourquoi ça qu’i ne veut point? Le garçon montra d’un geste l’enfant qu’il venait de remettre à terre. tout l’ monde le sait ben. Et ils se regardèrent. sur le ciel terne du soir. la bête. —J’ veux ben. on apercevait une charrue que traînait un cheval et que poussait un homme. l’instrument et le laboureur. —Vas-y à c’t’ heure.» La fille haussa les épaules. ton éfant. et pi j’ai r’ fauté que je n’ dormais point.La Petite Roque —I ne veut pas. Il tenait toujours l’enfant dans ses bras. Et pi après? j’ai fauté! j’ suis-ti la seule? Ma mé aussi avait fauté. avant mé. —Qué que tu vas faire? —J’ sais ti? —Va-t’en vé l’ curé. qu’ c’est à Victor. Ils passaient tout doucement. vu qu’i m’a prise dans la grange comme j’ dormais.

J’ suis-t-i moins vaillante pour ça? L’homme dit simplement: —Mé. n’eût-il point été un serviteur. avec ou sans l’éfant. Il n’avait qu’à la regarder pour en être convaincu. l’homme qui s’en allait ainsi. il en était sûr. il devient. Césaire Houlbrèque s’en allait donc. l’égal de son ancien maître. les mains sur les hanches. il la voulait avec son enfant. parce que c’était la femme qu’il lui fallait. J’ verrons tout d’ même à régler ça. —J’y vas. N’y a que mon pé qui m’oppose. voulait épouser. le profil lointain de l’homme qui poussait sa charrue sur le bord de l’horizon. malgré son père. Mais le père Amable ne voulait pas de ce mariage.La Petite Roque pour sûr. Et il se remit en route de son pas lourd de paysan. le petit de Victor. simple valet employé alors dans la ferme de ses parents et mis dehors pour ce fait. pour se sentir tout drôle. Certes il voulait épouser Céleste Lévesque. Ça lui faisait même plaisir d’embrasser le petit. mais il le savait. ruminant ses idées. en prenant une ferme à son tour. Et il regardait. Elle reprit: —Va t’en vé l’ curé à c’t’ heure. un fouet sous le bras. et soulevant l’un après l’autre ses lourds sabots englués de terre. En effet. retournait piquer son colza. Césaire Houlbrèque. tandis que la fille. Il s’y opposait avec un entêtement de sourd. d’ailleurs. et si le valet est économe. sans haine. Céleste Lévesque. le fils du vieux sourd Amable Houlbrèque. avec un entêtement furieux. comme abêti de contentement. les hiérarchies de caste n’existent point. j’ te veux ben telle que t’es. tout remué. qui avait eu un enfant de Victor Lecoq. 109 . parce qu’il était sorti d’elle. Aux champs. Il n’aurait pas su dire pourquoi.

des mains toujours tendues pour des quêtes ou pour le pain bénit. rien ne pouvait fléchir sa rigueur. L’abbé Raffin. m’sieu l’ curé. en tournant seulement la tête: —Eh bien. Un seul espoir restait à Césaire. ni l’enfer. poussait Césaire à aller trouver le curé. Césaire. Le père Amable avait peur du curé par appréhension de la mort qu’il sentait approcher.La Petite Roque Césaire avait beau lui crier dans l’oreille. parce qu’il n’aimait point beaucoup non plus les robes noires. maigre et jamais rasé. dans celle qui entendait encore quelques sons: —J’ vous soignerons ben. Le vieux répétait:—Tant que j’ vivrai. Il ne redoutait pas beaucoup le bon Dieu. une vieille qui traînait ses pieds en mettant le couvert de son maître sur un coin de table. Depuis huit jours Céleste. intimidé. qui connaissait cette faiblesse du vieux. ni le diable. qu’est-ce que tu veux? —J’ voudrais vous causer. il demanda. tenant sa casquette d’une main et son fouet de l’autre. Dès qu’il vit entrer le paysan. dont il n’avait aucune idée. Il venait pourtant de se décider et il s’en allait vers le presbytère. cause. Césaire regardait la bonne. qui lui représentait l’enterrement. et pi d’épargne. mon pé. devant la fenêtre. Et rien ne pouvait le vaincre. Il balbutia: 110 . —Eh bien. attendait l’heure de son dîner en se chauffant les pieds au feu de sa cuisine. en songeant à la façon dont il allait conter son affaire. L’homme restait debout. J’ vous dis que c’est une bonne fille et pi vaillante. à lui. comme on pourrait redouter les médecins par horreur des maladies. mais Césaire hésitait toujours. mais il redoutait le prêtre. un petit prêtre vif. ni le purgatoire. j’ verrai point ça. qui lui représentaient.

et il ordonna: —Maria. Victor Lecoq. ton père? —I dit qu’alle a eu un éfant. tout à coup. son air gêné. —Ah! ah!.. —Un éfant avec Victor. ses yeux errants. que je cause avec Césaire.La Petite Roque —C’est que.. mon garçon. puis. L’ecclésiastique reprit:—Allons. mon pé. il ne veut pas? —I ne veut point. remuait sa casquette. —Elle n’est pas la première à qui ça arrive. il se décida: —V’là: j’ voudrais épouser Céleste Lévesque. regardait ses sabots. Alors l’abbé Raffin considéra avec soin son paysan. va-t’en cinq minutes à ta chambre. pas du tout? 111 . —Mais là. depuis notre mère Ève. Alors. il vit sa mine confuse. Le gars hésitait toujours. qui est-ce qui t’en empêche? —C’est l’ pé qui n’ veut point. c’est quasiment une confession. —Eh bien. le domestique à Anthime Loisel. —Qu’est-ce qu’il dit. et s’en alla en grognant. maintenant. La servante jeta sur l’homme un regard colère. —Ton père? —Oui. défile ton chapelet.

à ton père? —Mais. aux mourants. si vous faites ça pour me. —Et ça ne le décide pas.. commis sournois. à vider les poches des hommes pour emplir le coffre du ciel. de bel argent luisant dont on payait les sacrements et les messes. mais toi. à ton père. j’ le promets. ton père? 112 . toi. —Qu’est-ce que tu lui dis. de grands services aux plus pauvres. Vous l’ dites! —Et qu’est-ce que je lui raconterai. sauf vot’ respect. c’que vous racontez au sermon pour faire donner des sous. le pardon des péchés et les indulgences. Alors tu veux que je lui parle. c’est bien. aux malades. rusés. Quand veux-tu que j’aille le trouver. au sermon. Dans l’esprit du paysan tout l’effort de la religion consistait à desserrer les bourses. et pi d’épargne. consolaient. conseillaient. pour le décider? —J’ li dis qu’c’est eune bonne fille. C’était une sorte d’immense maison de commerce dont les curés étaient les commis. dégourdis comme personne. le purgatoire et le paradis suivant les rentes et la générosité du pécheur. oui. —Allons. —Eh bien. se mit à rire. et pi vaillante. —Tout juste. tu y viendras. L’abbé Raffin. qui connaissait son homme et qui ne se fâchait jamais.. soutenaient. en échange de pièces blanches.La Petite Roque —Pas pu qu’une bourrique qui r’fuse d’aller. les conseils et la protection. moi. Il savait fort bien que les prêtres rendaient des services. Houlbrèque tendit la main pour jurer: —Foi d’ pauvre homme. mon garçon. qui faisaient les affaires du bon Dieu au détriment des campagnards. mais tout cela moyennant finances. assistaient. je lui raconterai ma petite histoire.

mon garçon. ils vivaient péniblement. tortu. —De rien. dans la cuisine.La Petite Roque —Mais l’ pu tôt s’ra le mieux. Seuls avec une servante. avant de se mettre à manger. soignait les poules. une enfant de quinze ans qui leur faisait la soupe. Triste comme tous les sourds. car ils n’étaient pas riches. son père et lui. toute petite. sans remuer. ni une miette de pain qui vient du blé. appuyé sur son bâton. qui semblaient avoir gardé la forme ronde du vase. pendant des heures. Et Césaire Houlbrèque rentra chez lui. Il rentrait à la tombée du jour. travaillés par les rhumatismes. —Dans une demi-heure. ses vieux membres buvaient encore l’humidité du sol. coiffée aussi de paille humide. courbé. Mais ils ne possédaient ni assez de terres. hiver comme été. —À la revoyure. et. pensant vaguement aux choses qui l’avaient préoccupé toute sa vie. il l’enfermait dans ses doigts crochus. ni une goutte de soupe où on a mis de la graisse et du sel. —C’est entendu. m’sieu l’ curé. prenait sa place au bout de la table. et il se chauffait les mains. en regardant les bêtes et les hommes d’un œil dur et méfiant. ni assez de bétail pour gagner plus que l’indispensable. allait traire les vaches et battait le beurre. perclus de douleurs. À bientôt mon garçon. comme ils avaient bu depuis soixante-dix ans la vapeur des murs de sa chaumière basse. au prix des œufs et des grains. Il tenait à bail une petite ferme. après souper. —Dans une demi-heure alors. le cœur allégé d’un grand poids. anuit si vous le pouvez. il s’en allait par les champs. ni une parcelle de chaleur qui vient du feu. quand on avait posé devant lui le pot de terre brûlé qui contenait sa soupe. au soleil et à la pluie qui gâtent ou font pousser les récoltes. Le vieux ne travaillait plus. lequel coûte cher. pour ne rien perdre. bien que Césaire fût un bon cultivateur. merci ben. Et. Quelquefois il s’asseyait sur le bord d’un fossé et demeurait là. 113 .

La Petite Roque Puis il grimpait, par une échelle, dans un grenier où il avait sa paillasse, tandis que le fils couchait en bas, au fond d’une sorte de niche près de la cheminée, et que la servante s’enfermait dans une espèce de cave, un trou noir qui servait autrefois à emmagasiner les pommes de terre. Césaire et son père ne causaient presque jamais. De temps en temps seulement, quand il s’agissait de vendre une récolte ou d’acheter un veau, le jeune homme prenait l’avis du vieux, et, formant un portevoix de ses deux mains, il lui criait ses raisons dans la tête; et le père Amable les approuvait ou les combattait d’une voix lente et creuse venue du fond de son ventre. Un soir donc Césaire, s’approchant de lui comme s’il s’agissait de l’acquisition d’un cheval ou d’une génisse, lui avait communiqué, à pleins poumons, dans l’oreille, son intention d’épouser Céleste Lévesque. Alors le père s’était fâché. Pourquoi? Par moralité? Non sans doute. La vertu d’une fille n’a guère d’importance aux champs. Mais son avarice, son instinct profond, féroce, d’épargne, s’était révolté à l’idée que son fils élèverait un enfant qu’il n’avait pas fait lui-même. Il avait pensé tout à coup, en une seconde, à toutes les soupes qu’avalerait le petit avant de pouvoir être utile dans la ferme; il avait calculé toutes les livres de pain, tous les litres de cidre que mangerait et que boirait ce galopin jusqu’à son âge de quatorze ans; et une colère folle s’était déchaînée en lui contre Césaire qui ne pensait pas à tout ça. Et il avait répondu, avec une force de voix inusitée: —C’est-il que t’as perdu le sens? Alors Césaire s’était mis à énumérer ses raisons, à dire les qualités de Céleste, à prouver qu’elle gagnerait cent fois ce que coûterait l’enfant. Mais le vieux doutait de ces mérites, tandis qu’il ne pouvait douter de l’existence du petit; et il répondait, coup sur coup, sans s’expliquer davantage: —J’ veux point! J’ veux point! Tant que j’ vivrai, ça n’ se f’ra point!

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La Petite Roque Et depuis trois mois ils en restaient là, sans en démordre l’un et l’autre, reprenant, une fois par semaine au moins, la même discussion, avec les mêmes arguments, les mêmes mots, les mêmes gestes, et la même inutilité. C’est alors que Céleste avait conseillé à Césaire d’aller demander l’aide de leur curé. En rentrant chez lui le paysan trouva son père attablé déjà, car il s’était mis en retard par sa visite au presbytère. Ils dînèrent en silence, face à face, mangèrent un peu de beurre sur leur pain, après la soupe, en buvant un verre de cidre; puis ils demeurèrent immobiles sur leurs chaises, à peine éclairés par la chandelle que la petite servante avait emportée pour laver les cuillers, essuyer les verres, et tailler à l’avance les croûtes pour le déjeuner de l’aurore. Un coup retentit contre la porte qui s’ouvrit aussitôt; et le prêtre parut. Le vieux leva sur lui ses yeux inquiets, pleins de soupçons, et, prévoyant un danger, il se disposait à grimper son échelle, quand l’abbé Raffin lui mit la main sur l’épaule et lui hurla contre la tempe: —J’ai à vous causer, père Amable. Césaire avait disparu, profitant de la porte restée ouverte. Il ne voulait pas entendre, tant il avait peur; il ne voulait pas que son espoir s’émiettât à chaque refus obstiné de son père; il aimait mieux apprendre d’un seul coup la vérité, bonne ou mauvaise, plus tard; et il s’en alla dans la nuit. C’était un soir sans lune, un soir sans étoiles, un de ces soirs brumeux où l’air semble gras d’humidité. Une odeur vague de pommes flottait auprès des cours, car c’était l’époque où on ramassait les plus précoces, les pommes «euribles» comme on dit aux pays du cidre. Les étables, quand Césaire longeait leurs murs, soufflaient par leurs étroites fenêtres leur odeur chaude de bêtes vivantes endormies sur le fumier; et il entendait auprès des écuries le piétinement des chevaux restés debout, et le bruit de leurs mâchoires tirant et broyant le foin des râteliers. Il allait devant lui en pensant à Céleste. Dans cet esprit simple, chez qui les idées n’étaient guère encore que des images nées directement des objets, les pensées d’amour ne se formulaient que par l’évocation
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La Petite Roque d’une grande fille rouge, debout dans un chemin creux, et riant, les mains sur ses hanches. C’est ainsi qu’il l’avait aperçue le jour où commença son désir pour elle. Il la connaissait cependant depuis l’enfance, mais jamais, comme ce matin-là, il n’avait pris garde à elle. Ils avaient causé quelques minutes; puis il était parti; et tout en marchant il répétait: «Cristi, c’est une belle fille tout de même. C’est dommage qu’elle ait fauté avec Victor.» Jusqu’au soir il y songea; et le lendemain aussi. Quand il la revit, il sentit quelque chose qui lui chatouillait le fond de la gorge, comme si on lui eût enfoncé une plume de coq par la bouche dans la poitrine; et depuis lors, toutes les fois qu’il se trouvait près d’elle, il s’étonnait de ce chatouillement nerveux qui recommençait toujours. En trois semaines il se décida à l’épouser, tant elle lui plaisait. Il n’aurait pu dire d’où venait cette puissance sur lui, mais il l’exprimait par ces mots: «J’en sieu possédé,» comme s’il eût porté en lui l’envie de cette fille aussi dominatrice qu’un pouvoir d’enfer. Il ne s’inquiétait guère de sa faute. Tant pis après tout; cela ne la gâtait point; et il n’en voulait pas à Victor Lecoq. Mais si le curé allait ne pas réussir, que ferait-il? Il n’osait y penser, tant cette inquiétude le torturait. Il avait gagné la presbytère, et il s’était assis auprès de la petite barrière de bois pour attendre la rentrée du prêtre. Il était là depuis une heure peut-être, quand il entendit des pas sur le chemin, et il distingua bientôt, quoique la nuit fût très sombre, l’ombre plus noire encore de la soutane. Il se dressa, les jambes cassées, n’osant plus parler, n’osant point savoir. L’ecclésiastique l’aperçut et dit gaiement: —Eh bien, mon garçon, ça y est. Césaire bulbutia:—Ça y est... pas possible!

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La Petite Roque —Oui, mon gars, mais point sans peine. Quelle vieille bourrique que ton père! Le paysan répétait:—Pas possible! —Mais oui. Viens-t’en me trouver demain, midi, pour décider la publication des bans. L’homme avait saisi la main de son curé. Il la serrait, la secouait, la broyait en bégayant:—Vrai.... Vrai.... Vrai.... M’sieu l’ curé.... Foi d’honnête homme... vous m’ verrez dimanche... à vot’ sermon.

II La noce eut lieu vers la mi-décembre. Elle fut simple, les mariés n’étant pas riches. Césaire, vêtu de neuf, se trouva prêt dès huit heures du matin pour aller quérir sa fiancée et la conduire à la mairie; mais comme il était trop tôt, il s’assit devant la table de la cuisine et attendit ceux de la famille et les amis qui devaient venir le prendre. Depuis huit jours il neigeait, et la terre brune, la terre déjà fécondée par les semences d’automne était devenue livide, endormie sous un grand drap de glace. Il faisait froid dans les chaumières coiffées d’un bonnet blanc; et les pommiers ronds dans les cours semblaient fleuris, poudrés comme au joli mois de leur épanouissement. Ce jour-là, les gros nuages du nord, les nuages gris chargés de cette pluie mousseuse avaient disparu, et le ciel bleu se déployait audessus de la terre blanche sur qui le soleil levant jetait des reflets d’argent. Césaire regardait devant lui, par la fenêtre, sans penser à rien, heureux. La porte s’ouvrit, deux femmes entrèrent, des paysannes endimanchées, la tante et la cousine du marié, puis trois hommes, ses

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—J’ peux point. Ils s’assirent sur des chaises. V’là l’ moment d’ la noce. Mais le père Amable se mit à gémir: 118 . J’ peux pu r’muer. déroula sa couverture. de cette tristesse embarrassée qui prend les gens assemblés pour une cérémonie. mon pé. le prit par les bras et le souleva. Le sourd murmura d’une voix dolente: —J’ peux pu. en route. puis une voisine. et l’air méchant. qu’une inquiétude venait d’envahir. roulé dans sa couverture. toujours matinal d’ordinaire. Il lui cria dans le tympan: —Allons. Et il se pencha vers le vieillard. —Tenez. —Allons. Un des cousins demanda bientôt: —C’est-il point l’heure? Césaire répondit: —Je crais ben que oui. dit un autre. atterré. —Allons. les hommes de l’autre. Son fils le trouva sur sa paillasse. pé. n’avait point encore paru. et ils demeurèrent immobiles et silencieux. Le jeune homme. J’ai quasiment eune froidure qui m’a g’lé l’ dos. les femmes d’un côté de la cuisine. le regardait. Alors Césaire. faut vous y forcer. j’ vas vous aider. les yeux ouverts. Ils se levèrent. Le vieux. devinant sa ruse. grimpa l’échelle du grenier pour voir si son père était prêt.La Petite Roque cousins. levez-vous. saisis soudain de timidité.

En approchant des fermes. j’ peux point. les femmes tenaient haut leurs jupes. On l’acclama quand il parut. Et les fermiers hochaient la tête d’un air incrédule et malin. puisque j’ faisons le r’pas à l’auberge à Polyte. il lui cria: —Eh ben. montraient leurs chevilles maigres. J’ai l’ dos noué. Et il dégringola l’échelle. Devant la porte de la fiancée. suivant les contours invisibles du chemin. tout doucement. un groupe nombreux piétinait sur place en attendant le marié. aux grains noirs. et bientôt Céleste sortit de sa chambre. avait l’air d’un chapelet vivant. Et tous allaient en se balançant sur leurs jambes. vu les douleurs. Les hommes avaient relevé leurs pantalons pour n’en point brûler le bord dans la neige. suivi de ses parents et invités. Ça vous apprendra à faire le têtu. Mais chacun demandait à Césaire: —Ous qu’est ton pé? Il répondait avec embarras: —I’ ne peut pu se r’muer. Césaire comprit qu’il ne réussirait pas. ondulant par la campagne blanche. sans parler. uniforme. les épaules couvertes d’un petit châle rouge. puis se mit en route. vêtue d’une robe bleue. ininterrompue des neiges. hou. par prudence. et la procession s’allongeait sans cesse. 119 . vous n’ dînerez point.La Petite Roque —Hou! hou! hou! qué misère! hou. leurs quilles osseuses. et furieux pour la première fois de sa vie contre son père. la tête fleurie d’oranger. leurs bas de laine grise. C’est que’que vent qu’aura coulé par çu maudit toit. serpentait. ils apercevaient une ou deux personnes les attendant pour se joindre à eux. droites comme des manches à balai. l’un derrière l’autre. pour ne point perdre le chemin disparu sous la nappe plate.

On s’était tu en le voyant paraître. et il se traînait sur ses bâtons. c’était Victor Lecoq célébrant le mariage de sa bonne amie. deux par deux. les volailles rissolées sous leur jus. On allait s’amuser. une paysanne portait l’enfant de Victor. comme faisait Césaire. le curé les unit à son tour dans la modeste maison du bon Dieu. On trouva qu’il se conduisait bien. l’andouille grésillant sur le feu vif et clair. et l’énorme gigot tournant devant la broche. cinq ou six valets laboureurs pour ces salves de mousqueterie. Après que le maire eût lié les fiancés dans la petite maison municipale. puis une tête se montra qui regardait le cortège. Les figures s’animaient déjà. puis il leur prêcha les vertus matrimoniales. le père Malivoire. pris de froid. en formant porte- 120 . pardi. et la soupe aussitôt coula dans les assiettes. comme s’il se fût agi d’un baptême. emplissaient la maison d’un parfum épais. Il bénit leur accouplement en leur promettant la fécondité. Le repas eut lieu à l’auberge de Polyte Cacheprune. tandis que l’enfant. les yeux riaient avec des plis malins.La Petite Roque On se mit en route vers la mairie. piaillait derrière le dos de la mariée. la concorde et la fidélité. Dès que le couple reparut sur le seuil de l’église. Il avait embauché des amis. une mine furieuse. les bouches s’ouvraient pour crier des farces. de la fumée des charbons francs arrosés de graisses. On ne voyait que le bout des canons d’où sortaient de rapides jets de fumée. des coups de fusil éclatèrent dans le fossé du cimetière. fêtant son bonheur et lui jetant ses vœux avec les détonations de la poudre. en geignant à chaque pas pour indiquer sa souffrance. La porte s’ouvrit. de l’odeur puissante et lourde des nourritures campagnardes. et les paysans. se mit à hurler. Il avait un air mauvais. les simples et saines vertus des champs. le travail. s’en allaient dans la neige avec des mouvements de chaloupe sur la mer. et le père Amable parut. On se mit à table à midi. Derrière les futurs époux. son voisin. un gros plaisant qui connaissait toutes les manigances des gens. accrochés par le bras. Vingt couverts avaient été mis dans la grande salle où l’on dînait aux jours de marché. mais soudain. à présent.

enfin. il croyait regagner quelque chose de son bien. Il continuait à manger. avec l’idée que sa bru pourrait prendre froid. qu’on lui fît place. lentement. il fallait prendre sa part. Le vieux sourd. faut retourner. Un rire énorme jaillit des gorges. Les hommes poussaient des cris. et il geignait. reprendre un peu de son argent que tous ces goinfres dévoraient. avec la ténacité sombre qu’il apportait autrefois à ses labeurs persévérants. à chaque verre de cidre et de vin qui lui coulait par le gosier. C’était son fils qui payait. dit-il. rendu plus méchant par l’ivresse. à qui sa gardienne mettait parfois entre les lèvres un peu de fricot qu’il mordillait. il se mit à manger. Puis chacun rentra chez soi. Le repas dura jusqu’au soir. Mais tout à coup il aperçut au bout de la table l’enfant de Céleste sur les genoux d’une femme. poussant une sorte de plainte longue et douloureuse.. Et il lui mit ses deux bâtons aux mains. s’obstinait à ne pas avancer. et dès qu’il fut assis. avec un verre de trois-six!. et son œil ne le quitta plus. Céleste prit son enfant dans ses bras. À chaque cuillerée de soupe qui lui tombait dans l’estomac. d’avoir senti de chez té la cuisine à Polyte. Césaire souleva le père Amable. t’en as ti un nez. riaient de côté en penchant et relevant leur torse comme s’ils eussent fait marcher une pompe. Malivoire. le regard attaché sur le petit. les servantes se tordaient. reprit:—Pour les douleurs. mon pé. sauver une parcelle de son avoir. après tout. et ils s’en allèrent. Plusieurs fois même il s’assit. aux trois quarts gris. Et le vieux souffrait plus des quelques bouchées sucées par cette larve que de tout ce qu’avalaient les autres. sans prononcer un mot. debout contre les murs. tapaient la table du poing. à chaque bouchée de pain ou de viande écrasée sur ses gencives. Les femmes gloussaient comme des poules. y a rien de tel qu’eune cataplasme d’andouille! Ça tient chaud l’ ventre.La Petite Roque voix de ses mains:—Hé.. On le casa au milieu de la table. sans rien répondre. Et il mangeait en silence avec une obstination d’avare qui cache des sous. Seul le père Amable ne riait pas et attendait. —Allons. vieux dégourdi. 121 . excité par le succès. en face de sa bru. par la nuit blafarde qu’éclairait la neige.

jusqu’à midi. L’hiver s’écoula. sous l’obsession d’une idée fixe. Et elle posa au bout de la table le pot rond de terre noire plein de liquide fumant. Elle lui cria:—Allons. dépêchez-vous. Il n’en prit point son parti. Puis il chercha ses bâtons et s’en alla dans la campagne glacée. Il vivait dans la chaumière. malgré lui. et même il parla haut plusieurs fois. tandis que Césaire installait un lit pour l’enfant auprès de la niche profonde où il allait s’étendre avec sa femme. un peu de la vive chaleur de l’eau bouillante. jusqu’à l’heure du dîner. le petit de Céleste qui dormait encore. sous la bise et sous les pluies. Puis le premier printemps fit repartir les germes. ils entendirent longtemps le vieux qui remuait sur sa paillasse. et les pommiers fleuris laissaient tomber dans l’herbe leur neige rose et blanche qui promettait pour l’automne une grêle de fruits. la femme et l’enfant comme des étrangers qu’il ne connaissait pas. il aperçut sa bru qui faisait le ménage. dans son vieux corps roidi par les hivers. à qui il ne parlait jamais. Mais comme les nouveaux mariés ne dormirent point tout de suite. son fils. comme il faisait grand froid. Il s’assit. soit qu’il laissât s’échapper sa pensée par sa bouche. mais il avait l’air de ne plus en être. de ne plus s’intéresser à rien. sans rien répondre. Les récoltes poussaient drues et vivaces. le lendemain. Il fut long et rude. car il avait vu. il grimpa aussitôt dans son grenier. le long des sillons de terre brune qui enfantaient le pain des hommes. installé dans une grande caisse à savon. soit qu’il rêvât. passèrent leurs jours dans les champs. sans pouvoir la retenir. prit le vase brûlant. on n’eut point de gelées tardives. L’année s’annonçait bien pour les nouveaux époux. mon pé. comme autrefois. et les paysans. s’y chauffa les mains selon sa coutume: et. de regarder ces gens. il le pressa même contre sa poitrine pour tâcher de faire entrer en lui. Quand il descendit par son échelle. v’là d’ la bonne soupe.La Petite Roque Lorsqu’ils furent arrivés chez eux. de nouveau. comme des fourmis laborieuses. 122 . travaillant de l’aurore à la nuit.

Six jours encore se passèrent. se levait tôt et rentrait tard. On l’entendait tousser. On apercevait alors sa tête creuse. Il alla pourtant jusqu’à ses terres au point du jour. il se mit à tousser. guettant de loin le creux sombre où agonisait son fils. salie par sa barbe longue. fiévreux. pour économiser le prix d’un valet. mais le lendemain on dut appeler le médecin qui le jugea fort malade. Il n’en approchait point. Céleste le soignait avec une activité inquiète. elle n’entendit plus son souffle rapide sortir de sa couche profonde. à la longue. et il se retournait sur sa paillasse. boudant comme un chien jaloux. Et les mains du malade semblaient mortes sur les draps gris. Effrayée. elle demanda: —Eh ben. Sa femme lui disait quelquefois: —Tu t’ f’ras du mal. Dans la nuit. au-dessous d’une dentelle épaisse de toiles d’araignées qui pendaient et flottaient. pourtant. mais il ne put manger. tandis que le père Amable restait au bord de son grenier. malgré son jeûne de la veille. lui appliquait les vésicatoires. lui poser les ventouses. par haine de la femme. comme Céleste. qui dormait maintenant par terre sur deux bottes de paille défaites. le front brûlant. lui faisait boire les remèdes. puis un matin. ça me connaît. allait voir si son homme se portait mieux. remuées par l’air.La Petite Roque Césaire travaillait dur. et il dut rentrer au milieu de l’après-midi pour se reposer de nouveau. allait et venait par la maison. pour lui donner les drogues. Il se leva à l’heure ordinaire le lendemain. Un soir. Et il ne quitta plus la niche obscure qui lui servait de couche. Il répondait:—Pour sûr non. atteint d’une fluxion de poitrine. Pour le voir. que que tu dis anuit? Il ne répondit pas. la langue sèche. il fallait apporter une chandelle à l’entrée. dévoré d’une soif ardente. haleter et remuer au fond de ce trou. 123 . Césaire. il rentra si fatigué qu’il dut se coucher sans souper.

le vieux sourd apparut au haut de son échelle. puisque son fils n’était plus vivant. tailla la soupe. remonta dans son grenier. son pauvre éfant. en songeant que son éfant était sous terre à présent. comprenant soudain. Et comme il était tout seul 124 . fleurit sur toute la surface du sol. faut manger. avec l’enfant. appelaient. tâta à son tour la figure de son fils et. À ce cri. assis sur une chaise. Un d’eux cassa la vitre de la fenêtre et sauta dans la chambre. but ses deux verres de cidre. mâcha son pain verni de beurre. C’était un de ces jours tièdes. Le père Amable suivait un petit sentier à travers les champs. Elle poussa un grand cri. C’était l’heure ordinaire du dîner. puis s’en alla. les joues enflées et les yeux rouges. D’autres le suivirent. sans paraître la regarder. frappaient. traînant la jambe et boitillant. palpite. vida son pot. Quand le repas fut prêt. un long cri de femme épouvantée. Puis il s’assit sur une chaise à côté du mort. et Céleste reparut.La Petite Roque Elle étendit la main pour le toucher et rencontra la chair glacée de son visage. puis. pleurant toutes ses larmes. il descendit vivement. elle lui cria dans l’oreille: —Allons. alla fermer la porte en dedans. sans dire un mot. L’enterrement eut lieu le lendemain. après la cérémonie. la porte de nouveau fut ouverte. vaincu. un de ces jours bienfaisants où la vie fermente. le beau-père et la belle-fille se trouvèrent seuls dans la ferme. et comme il vit Céleste s’élancer dehors pour chercher du secours. Des voisins arrivaient. Alors le père Amable. Elle alluma le feu. Il ne les entendait pas. prit place au bout de la table. pour empêcher la femme de rentrer et reprendre possession de sa demeure. tandis que le vieux. attendait. mon pé. Il était mort. Il regardait les jeunes blés et les jeunes avoines. Il s’en allait de son pas usé. Il se leva. posa les assiettes sur la table.

Elle ne pouvait se remarier avant un an et il fallait. un excellent cultivateur. Un seul homme la pouvait tirer d’embarras. Il était vaillant. il rentra. qu’elle ruminait toutes les nuits. il aurait fait. par les champs. suivre le prix des grains. elle sortit pour l’aller trouver. en face de lui. Il fallait que quelqu’un fût là. diriger la vente et l’achat du bétail. matin et soir. Une femme seule ne pouvait gouverner la culture. tout seul sous le ciel bleu. puis il rentrait à l’approche du soir. le père de son enfant. tout de suite. le voyant passer sur la route avec une voiture de fumier. pratiques. Et il les mangeait en silence. avec un peu d’argent en poche. des intérêts immédiats. il n’était bon maintenant qu’à manger les soupes trempées par sa belle-fille. Puis il sortait. sauf que son fils Césaire dormait au cimetière. non pas un simple salarié. comme la nuit tombait. il se mit à pleurer en marchant. qui connût le métier et eût souci de la ferme. Donc un matin. puis. Rien n’était changé. le vieux? Il ne pouvait plus travailler. comme si elle l’avait rencontré la veille: —Bonjour Victor. Elle le savait. ça va toujours? Il répondit:—Ça va toujours et d’vot’ part? 125 . et guettant d’un œil furieux le petit qui mangeait aussi. Les terres avaient besoin d’un homme qui les surveillât et les travaillât. toujours. des idées simples. soupa sans dire un mot et grimpa dans son grenier. Alors des idées entrèrent dans sa tête. Mais de grosses préoccupations commençaient à hanter l’esprit de Céleste. entendu aux choses de la terre. un maître. Victor Lecoq. Qu’aurait-il fait. mais un vrai cultivateur. comme s’il eût redouté d’être vu. sans entendre leur chant léger. Et sa vie continua comme par le passé. Puis il s’assit auprès d’une mare et resta là jusqu’au soir à regarder les petits oiseaux qui venaient boire. Quand il l’aperçut il arrêta ses chevaux et elle lui dit. au milieu des récoltes grandissantes. rôdait par le pays à la façon d’un vagabond. de l’autre côté de la table. sauver des intérêts pressants. l’ayant connu à l’œuvre chez ses parents. tout seul avec les alouettes qu’il voyait planer sur sa tête.La Petite Roque dans la plaine. allait se cacher derrière les granges pour dormir une heure ou deux.

de jeux divers. les joues rouges. 126 . L’homme parfois se grattait le front sous sa casquette et réfléchissait. la fête annuelle et patronale qu’on nomme assemblée. bonjour Victor. —Bonjour Madame Houlbrèque. en Normandie. III Ce dimanche-là. ça se peut. —Allons. Alors ils causèrent longtemps appuyés contre la roue de la lourde voiture. ses combinaisons. c’était la fête du village. Depuis huit jours on voyait venir par les routes.La Petite Roque —Oh mé. ses projets d’avenir. au pas lent de rosses grises ou rougeâtres. à la fin il murmura: —Oui. c’qui m’ donne du tracas. et demanda: —C’est dit? Il serra cette main tendue. disait ses raisons. —Ça va pour dimanche. ou montreurs de curiosités que les paysans appellent «Faiseux vé de quoi». —Ça va pour dimanche alors. directeurs de loteries. de tirs. ça irait n’était que j’ sieus seule à la maison. —C’est dit. Elle ouvrit la main comme un paysan qui conclut un marché. les voitures foraines où gîtent les familles ambulantes des coureurs de foires. tandis qu’elle. vu les terres. parlait avec ardeur.

127 . Et chaque famille. de grosses mains rouges. Un faiseur de tours jouait du clairon. secoués avec leurs femmes et leurs enfants dans les chars-à-bancs à deux roues qui sonnaient la ferraille en oscillant comme des bascules. car il n’y manquait jamais. accompagnées d’un chien triste. accoutumées au travail et qui semblaient gênées de leur repos. s’étaient arrêtées l’une après l’autre sur la place de la mairie. la casquette sur l’oreille et la blouse raidie par l’empois. On avait dételé chez des amis. les coups de carabine claquaient de seconde en seconde. Tout le pays était là. Les filles. allant. Puis une tente s’était dressée devant chaque demeure voyageuse. la mine souriante. sorties par hasard. les grands derrière. et les cours des fermes étaient pleines d’étranges guimbardes grises. Et la foule lente passait mollement devant les baraques à la façon d’une pâte qui coule. les gars les suivaient en rigolant. valets et servantes. Dès le matin de la fête. Le père Amable lui-même. vêtu de sa redingue antique et verdâtre. se tenant par le bras par rangs de six ou huit. l’orgue de barbarie des chevaux de bois égrenait dans l’air ses notes pleurardes et sautillantes. et dans cette tente on apercevait par les trous de la toile des choses luisantes qui surexcitaient l’envie et la curiosité des gamins. entre les roues. les mioches devant. étalant leurs splendeurs de verre et de porcelaine. et les mains ouvertes. il y eut foule sur la place. aux rideaux flottants. et les paysans. des maladresses de bêtes pesantes. s’en venait à l’assemblée à pas tranquilles. osseuses. Dès le commencement de l’après-midi. piaillaient des chansons. gonflée comme un ballon bleu. avait voulu voir l’assemblée. maigres. De tous les villages voisins les fermiers arrivaient. pareilles aux animaux à longues pattes du fond des mers. toutes les baraques s’étaient ouvertes. crochues. la roue des loteries grinçait comme les étoffes qu’on déchire. hautes. maîtres. en allant à la messe. tête basse.La Petite Roque Les carioles sales. regardaient déjà d’un œil candide et satisfait ces boutiques modestes qu’ils revoyaient pourtant chaque année. avec des remous de troupeau.

comme tous les jours. lui versait à boire. en face d’une assiette pleine de pommes de terre et qui soupait juste à la place de son fils. Ses idées devenaient un peu troubles. paraissait contente en lui parlant. Alors il obéit par inertie et s’assit. mon pé. l’enfant. Une ombre douce. Et Céleste lui redonnait de la nourriture. j’ vous invite à bé une fine. à présent. Le père Amable les suivait d’un regard fixe sans entendre ce qu’ils disaient. la femme. ravi quand un amateur abattait le gendarme ou le curé.La Petite Roque Il regardait les loteries. s’arrêtait devant les tirs pour juger les coups. s’intéressait surtout à un jeu très simple qui consistait à jeter une grosse boule de bois dans la bouche ouverte d’un bonhomme peint sur une planche. devant les chevaux de bois. et surtout devant le jeu du massacre. Il s’arrêta. prenait l’enfant sur ses genoux et l’embrassait. regardant tour à tour l’homme. causait de temps en temps avec Céleste. Un voisin le prévint: —Vous allez rentrer après le fricot. Ils burent une fine. Céleste s’était levée et lui criait: —V’nez vite. mon pé. On lui tapa soudain sur l’épaule. puis il entra et il aperçut Victor Lecoq assis devant la table. y a du bon ragoût pour fêter l’assemblée. il souriait devant les loteries. Quand il fut devant sa porte. Il était tard. La nuit était noire. Alors il se mit en route vers la ferme. C’était le père Malivoire qui cria:— Eh! mon pé. Puis il se mit à manger doucement. puis deux fines. Et soudain il se retourna comme s’il voulait s’en aller. la nuit venait. Il y demeura longtemps. Et ils s’assirent devant la table d’une guinguette installée en plein air. Puis il retourna s’asseoir à la guinguette et but un verre de cidre pour se rafraîchir. et le père Amable recommença à errer dans l’assemblée. puis trois fines. Quand il eut fini de souper (et il n’avait guère 128 . il souriait sans savoir de quoi. deux autorités qu’il redoutait d’instinct. fort surpris. il crut voir par la fenêtre éclairée deux personnes dans la maison. l’ombre tiède des soirs de printemps. s’abattait lentement sur la terre. Victor Lecoq semblait chez lui.

faudrait voir s’il n’ dort point sur l’ banc d’vant la porte. Comme il ne le voyait point. Il cherchait Victor Lecoq. avec des allures de vieux chien qui flaire. elle avait couché son fils. Puis il se glissa dans la couche obscure et profonde où elle avait dormi avec Césaire. et au lieu de monter à son grenier comme tous les soirs il ouvrit la porte de la cour et sortit dans la campagne. La porte de la cour se rouvrit. Lorsqu’il fut parti. Dès qu’il fut entré. 129 . reposa la chandelle.La Petite Roque mangé tant il se sentait le cœur retourné). il se leva. indifférent. le regard vague. essuya la table. Céleste. demanda: —Qué qui fait? Victor. Céleste avait fini de travailler. elle murmura avec ennui. il prit la chandelle sur la table et s’approcha de la niche sombre où son fils était mort. Alors elle fit le ménage. tandis que l’homme se déshabillait avec tranquillité. les mains inertes. il regarda de tous les côtés. mis tout en place. Elle demeurait assise sur une chaise. répondit: —T’en éluge point. que son beau-père fût revenu. Alors le sourd se retourna doucement. et ressortit encore une fois dans la cour. lava les assiettes. pour s’étendre à son tour aux côtés de Victor. I rentrera ben quand i s’ra las. ce vieux fainéant. avec humeur: —I nous f’ra brûler pour quatre sous de chandelle. Le père Amable reparut. un peu inquiète. Victor répondit du fond de son lit: —V’là plus d’une heure qu’il est dehors. Dans le fond il aperçut l’homme allongé sous les draps et qui sommeillait déjà. Comme il ne rentrait point. et elle attendait.

où le père avait coutume de s’asseoir au chaud quelquefois. avec une affreuse grimace. tournant la tête pour ne pas voir. Elle ne pouvait plus parler. FIN 130 . rien sur le banc. comme elle allait rentrer. Ne comprenant point. pendu très haut par le cou au moyen d’un licol d’écurie. et il tirait la langue horriblement. elle indiquait l’arbre de son bras tendu. au milieu des feuillages éclairés en dessous. deux pieds d’homme qui pendaient à la hauteur de son visage. Mais le vieux était déjà froid. Victor courut chercher une serpe. prit la lumière et sortit en faisant un abat-jour de sa main pour distinguer dans la nuit. Elle ne vit rien devant la porte. le père Amable. il prit la chandelle afin de distinguer. grimpa dans l’arbre et coupa la corde. et il aperçut. Mais. et.La Petite Roque Elle annonça: «J’y vas». et elle aperçut tout à coup deux pieds. Une échelle restait appuyée contre le tronc du pommier. Elle poussa des cris terribles: «Victor! Victor! Victor!» Il accourut en chemise. elle leva par hasard les yeux vers le grand pommier qui abritait l’entrée de la ferme. rien sur le fumier. se leva.

Une Vie 1 vol. ROMANS Pierre et Jean 1 vol. Le Horla 1 vol. Mademoiselle FiFi 1 vol. Yvette 1 vol. 131 .La Petite Roque DU MÊME AUTEUR: COLLECTION GRAND IN-18 JÉSUS A 3 FR. Miss Harriet 1 vol. Notre Cœur 1 vol. 50 LE VOL. Fort comme la Mort 1 vol. Bel-Ami 1 vol. La Main Gauche 1 vol. Monsieur Parent 1 vol. La Petite Roque 1 vol. La Maison Tellier 1 vol. NOUVELLES Clair de Lune 1 vol. Les Sœurs Rondoli 1 vol.

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