La question morale du bonheur par Jean-Pierre Lalloz Le commun ne cesse de répéter que le bonheur est le but de la vie

, qu’il faut donc tout faire pour être heureux, et qu’on peut estimer avoir bien vécu quand la vie qu’on a menée peut globalement relever de cette idée. La notion de but signifie qu'une volonté s'est déterminée par une représentation. Si le bonheur est le but de la vie, cela peut donc signifier ou bien qu'il y a un Dieu qui veut que la vie débouche sur le bonheur, auquel cas c'est plutôt du souverain Bien (union du bonheur et de la vertu) qu'il s'agirait, ou bien que l'homme, sorti de sa propre vie par sa capacité réflexive, fait de cette vie le moyen du bonheur qui en serait dès lors la vérité. Car c'est la fin qui est la vérité du moyen en tant que moyen. Or cette vie qui serait moyen pour le vivant d'accéder au bonheur, elle comprend en elle-même la réflexion et la raison qui auront assuré cette position. Pour comprendre l’injonction commune au bonheur, il convient donc de commencer par la prendre à la lettre en examinant la possibilité de considérer le bonheur comme le but non seulement de la vie, mais de la raison qui en fait partie et qui serait en quelque sorte comme un moyen de nature seconde. Car si la vie est réflexivement constituée en moyen du bonheur, cela implique pour la raison qu'elle soit finalement constituée en moyen pour la vie. Ceci pour respecter le dit de l’injonction. Mais il n’y a de dit que d’un dire, et le second moment est celui d’une intelligence de cette injonction comme telle : comme injonction d’abord, c’est-àdire comme parole de maître valant universellement, et comme injonction à être heureux ensuite, c’est-à-dire comme définition de chacun à partir de ce qui comblerait sa sensibilité. D’où cette question : en quoi la conscience commune est-elle si intéressée à ce que chacun soit heureux ou du moins fasse tout pour l’être ?

Cet idéal de l'imagination est exclu de la nécessité exigée par sa propre notion Kant, penseur de la réflexion et dont les positions sont pour cette raison paradigmatiques, fait remarquer que l'idée de bonheur est d'emblée contradictoire. D'une part, dans son aspect formel, elle renvoie à une totalité absolue, puisqu'elle suppose, pour le maximum du bien être possible, la totalisation certaine du présent et de l'avenir. Cette notion implique donc que nous possédions la parfaite connaissance de toutes les conditions de la vie, c'est-à-dire que nous soyons omniscients. Comme ce n'est pas le cas, nous sommes contraints de nous contenter d'observations et de règles empiriques. La relativité du bonheur, son caractère " sublunaire " comme dirait Aristote, nous cantonne par conséquent dans l'ordre de l'habileté (Geschicklichkeit), incommensurable non seulement à l'absoluité de la conscience morale qui fait notre dignité, mais encore à l'absoluité de la notion même du bonheur. D'autre part, dans son aspect matériel, l'idée du bonheur ne peut pas contenir autre chose que des données particulières que nous aurons généralisées selon une légitimité toujours douteuse. Chacun a donc une représentation de son bonheur dont la partialité et la contingence jurent avec idéal de plénitude de la satisfaction que signifie l'idée de bonheur. " L'idée de bonheur est donc un idéal, non pas de la raison, mais de l'imagination, fondé uniquement sur des principes empiriques, dont on attendrait vainement qu'ils puissent déterminer une action par laquelle serait atteinte la totalité d'une série de conséquences en réalité infinie. " Un but étant une détermination de la raison et non de l'imagination, et la première répondant seule au critère de la nécessité quand la

donc d'une manière purement formelle parce qu'autrement on serait déterminé par le caractère désirable de tel ou tel objet). telle que mon expérience factuelle et contingente la constitue dans mon imagination. Autrement dit le bonheur relève d'une singularité.seconde reste le domaine d'une certaine contingence. Le philosophe souligne également la naïveté d'une telle entreprise. et surtout ceux qu'on aime mourront). En quoi c'est la nécessité morale que l'on désigne : agir moralement. il doit correspondre aux fins de la raison en tant que telle. alors que la notion du bonheur est celle de l'hétéronomie. c'est seulement agir comme la raison nécessite qu'on agisse. cependant nous devons savoir que beaucoup d'entre eux échappent totalement à notre prévision (c'est la définition même de l'accident qu'il soit imprévisible. On peut certes user de prudence (mais vivre prudemment. à la légalité pure des actions. à laquelle l'aspiration au bonheur est dès lors étrangère : la liberté est autonomie (se déterminer par soi-même. voire la contredit Si un but est une détermination de la volonté et pas simplement du désir ou du souhait (voire de l'envie. apparemment. autrement dit c'est s'en tenir à la forme même de la raison. ce premier argument. précisément à cause du caractère formel et non matériel de cette dernière. Autrement dit. a) la question du bonheur est étrangère à la question morale Un premier argument s'impose immédiatement : le bonheur ne relève pas de la morale. récuse l'éventualité représentative que nous consacrions toute notre vie à la tâche de nous rendre heureux. le bonheur ne relève pas de la morale. et même à toute éventualité d'être empêchés (si prudent et retenu qu'on soit. Le bonheur qui relève de la prudence non de . qui supposerait la nature magiquement adaptée à nos souhaits. Ainsi pour savoir si le bonheur peut être un but pour la vie. c'est-àdire du commandement par quoi la raison s'impose à la sensibilité. on mourra. suffisant en droit. Or le devoir n'a de sens que par la liberté. c'est-à-dire de la volonté qui ne se détermine que selon le respect de la loi comme loi. qui est la souffrance de voir la satisfaction des autres). puisqu'il relève de cette sensibilité même . il faut s'interroger sur sa compatibilité avec l'exigence morale. Il est donc absurde de déterminer sa volonté par la représentation hasardeuse d'un idéal dont la réalisation présente en outre la propriété de ne quasiment pas offrir de prise à la volonté. puisqu'il s'y agit de la manière dont le monde se conciliera avec nos exigences sensibles. Premier moment de la déconstruction par elle-même de l’injonction commune. En ce sens le bonheur est parfaitement étranger à la question de la liberté dont la morale est la mise en œuvre. telles qu'elles sont conditionnées par les objets qui se présentent à elles.et qu'il va dès lors de soi qu'un être sensible le souhaite pour la seule raison qu’il est sensible. L'idée du bonheur comme but de la vie est donc logiquement absurde. il serait absurde d'accorder la moindre valeur morale à ce qu'on recherche spontanément : on ne peut dire qu'on a du mérite à travailler à son propre bonheur. Que veut donc la conscience commune quand elle veut que nous soyons heureux ? Tout autre chose. Purement sensible. même si on peut faire en sorte qu'il soit moins probable). et par conséquent reste étranger à la détermination formelle et universelle de la bonne volonté. est-ce vivre ?) et par là diminuer les risques de malheurs .

si sa notion peut déterminer l’idée d’un but pour la vie. que je rassemble et résume à grands traits : 1) aucun sentiment n'est jamais pur . En effet le bonheur relève éminemment de cette problématique. cela signifie qu'elle est universelle . il était toujours question d'agir selon le Bien. et par conséquent pour nous de l'idée même de but pour la vie. ne se déterminant que par la représentation de la loi et nullement . par exemple).la nécessité catégorique reste très clairement étranger à la question morale. Nous savons tous. si la valeur morale de l'action tient uniquement à celle de la volonté dont elle est la mise en œuvre. parce qu'il possède la raison en lui (c'est un être humain) . Or justement. 2) le sentiment est matériel et non pas formel . elle lui est aussi contraire. autrement dit que dois-je faire ?). On voit bien que le désir de bonheur est optatif et non pas impératif. c'est-à-dire sans égard pour les conditions intérieures (sentiments) et extérieures (résultats) de l'action.la déterminité des actions n'étant impliquée que dans le caractère impératif du devoir. bien qu'il n'ait jamais entendu parler de l'Idée platonicienne du Bien ou de la sagesse des stoïciens. 3) il existe en fait et ne vaut pas en droit . Bref le sentiment ne peut justifier l'action morale. Kant donne plusieurs raisons. et si elle est universelle. Or même " un humble artisan ". mais seulement que je dois . Ce qu'on peut encore traduire par l'opposition du désir qui renvoie à la sensibilité. C'est l'envers de l'argument qu'on vient de développer sur le caractère purement formel de la nécessité morale. et rappeler que la question morale a été résolue par Kant au moment où il l'a libérée du savoir de son objet. autrement dit. Or le sentiment est exclusif de la nécessité rationnelle. et de la volonté qui renvoie au statut de sujet libre. Le bonheur serait bon par lui-même. c'est-à-dire dans la nécessité que la formalité de la loi s'impose à l'encontre de la sensibilité qui est toujours concrète. comme idéal de l'imagination. et par conséquent d'en avoir la connaissance. cela signifie que son objet ne compte absolument pas : le prédicat " bon " ne s'applique désormais qu'à la volonté et nullement à l'objet voulu. La morale exclut tout savoir déterminé : elle ne dit pas ce que je dois faire. Si la bonté morale est sans restriction. le bonheur renvoie chacun au savoir de ce qui le rendrait heureux. b) faire du bonheur une fin en soi contredit la morale Mais la détermination de la volonté par le bonheur n'est pas seulement étrangère à la nécessité morale. tel qu'il peut le constituer empiriquement. Dans l'Antiquité. Or " bon moralement " signifie bon sans restriction. nous dit Kant. et la raison. la question devient celle de la valeur morale du sentiment. Concrètement la question de la morale était confondue avec celle du savoir et de la sagesse. par définition. 5) il est fluctuant et non pas fixe. Mais il faut aller plus loin encore dans cette direction. est susceptible de hauteur morale. Si maintenant on se place d'un point de vue subjectif. 4) il est contingent et non pas nécessaire . Il faut donc distinguer ce qui est optatif et qui est l'objet de l'intention (sur quoi porte mon désir ?). qu'une action strictement morale est celle que nous accomplissons par représentation de la loi pure c'est-à-dire en tant que représentants de l'humanité. de ce qui est impératif et qui se reconnaît uniquement par son rapport à la loi (comment va volonté se détermine-t-elle elle-même. est purement formelle. puisqu'être heureux ne diffère pas du sentiment d'être heureux (alors que se sentir en bonne santé peut être illusoire.

façon de ressentir la vie.comme l'indique notamment l'étymologie qui renvoie à l'idée de rencontre favorable ! La volonté morale est la position libre de soi comme agent moral. alors que c'est précisément à son encontre qu'on peut seulement parler de valeur morale (sinon on peut au mieux agir conformément au devoir. et donc aussi le contenu matériel de nos actions. mais cela signifie que je fais de mon intérêt sensible et égoïste le principe déterminant de mon libre arbitre. Or en cela consiste exactement la racine du mal ! Car ce n'est plus ensuite qu'une question de hasard et de complexion naturelle que je devienne un criminel ou non (si j'ai du plaisir à tuer. Voyons la portée de l'argument : si je décide originellement que mon bonheur constituera le motif ultime de mes actions. c'est ouvrir la porte au mal. aucun prix n'est jamais trop élevé. ne comptera pas et que ma satisfaction sensible sera seule à compter. sans équivoque possible. c'est justement qu'ils comptent . on peut en ajouter un dernier qui renvoie à l'idée même d'un but de la vie : elle signifie que. le fait d'instituer le bonheur comme tel est le critère même de l'immoralité ! Cette conclusion est très évidente quand on est attentif à ce qu'implique la notion du bonheur : relevant de la sensibilité qui est aveuglement à ce qui n'est pas soi. comme dans le cas des gens " spontanément sympathiques " qui se font plaisir en faisant plaisir aux autres. y compris femmes. médecin. enfants. et elle s'oppose donc par principe au bonheur qui est celle de soi subissant la réalité comme favorable.par l'attraction d'un quelconque objet. Et puis surtout ayons conscience que prendre un sentiment comme mobile. par opposition au respect pour la loi morale. A ces arguments kantiens. Bref. dès lors précisément qu'il est absolu c'est-à-dire vaut pour la vie en général (devant l'absolu. c'est-à-dire mon statut de représentant de l'humanité. l'égoïsme que la générosité : ce sont également des sentiments. ne compte pas. Ce qu'on peut encore exprimer en disant que le bonheur. Nous retrouvons l'autonomie déjà citée : la condition de la valeur morale est que la dépendance à l'égard des circonstances. alors que la morale n'a de sens que comme activité du sujet raisonnable en tant que tel. . domestiques. et selon une extension que le parti seul. est passivité et sensibilité. cela ne signifiera certes pas que je serai un criminel (je peux être d'un " bon naturel " et me rendre heureux de servir les autres). ou dans le cas de l'amour des autres qui est simplement la réalité du besoin affectif qu'on a d'eux). qui est au dessus de la loi. il est forcément égoïste. toute grandeur est comme rien). Or le bonheur. autrement dit prendre comme principe de son agir non la forme de la légalité mais l'attrait de l'objet sur quoi porte l'action. même s'il conduit à des actes apparemment généreux (qui ne sont alors qu'une forme dérivée d'égoïsme. mais encore on pourra exterminer autant de catégories que nécessaires dans la population. Les totalitarismes qui se sont abattus sur notre siècle en sont l'illustration tragique. Déterminer ainsi l'impératif par ce qui est seulement optatif. le bonheur accomplit la sensibilité. alors non seulement les assassinats sont permis (à commencer par celui des Romanoff.. Cela signifie plus simplement que j'aurai décidé que ma raison. Loin de pouvoir (moralement) être un but pour la vie.exactement comme je servirai les autres si j'ai du plaisir à le faire : la même maxime est à l'œuvre). je tuerai . puisqu'avec ce même principe on pourrait aussi bien prendre la haine que l'amour. et plus particulièrement le communisme à cause de la légitimité apparente de son idéal : s'il s'agit de libérer l'Humanité dans son ensemble. voilà donc expressément définie la volonté mauvaise. comme quand on aide ses amis par amitié mais pas par devoir). le but étant fixé..ce qui suffisait à indiquer dès l'origine le caractère criminel de toute l'entreprise). sera à chaque instant libre de diminuer ou .

etc. c) mais la réflexion fait de la recherche du bonheur un devoir indirect Nous avons vu que prendre le sentiment comme principe de l'action morale était.. puisqu'il pousse à écouter surtout sa sensibilité .). accepte de payer son bonheur de la souffrance d'innocents (tortures d'enfants. ce qui prouve de toute manière que nous les soumettons préalablement à la morale . Cet impératif indirect rend au bonheur une dimension morale . Or ce principe d'épouvante qui veut que la fin justifie les moyens.laquelle n'est pas du tout la même chose (les confondre reviendrait à dire par exemple qu'il suffit de n'avoir pas de dettes pour être riche) . comme principes déterminants de notre agir. du point de vue de la réflexion dont la morale est la mise en œuvre. de sorte que sous le contrôle de la morale une vie affective est non seulement possible mais souhaitable. en vertu d'une nécessité non pas de la liberté mais de la nature.d'augmenter (extermination des koulaks en Russie. etc. rien ne serait plus absurde que d'imaginer qu'il y ait de l'immoralité à être heureux. des intellectuels au Cambodge. fait apparaître le caractère abominable de son principe : si le bonheur est vraiment le but de la vie. Cela dit. l'idée de la vertu implique subjectivement que nous pensions leur unité. qui est le fait d'agir . Le souverain bien comme nécessité à la fois transcendantale et métaphysique Si la recherche du bonheur et la moralité sont. exclusifs l'un de l'autre.). Ainsi la recherche du bonheur trouve dans son universalité de fait la possibilité d'être légitimée comme devoir indirect. l'arrache à sa propre contingence : il souligne ainsi qu'on peut supposer cette fin réelle chez tous les êtres raisonnables. de sorte que nous avons le devoir de nous mettre dans les meilleures conditions possibles pour accomplir notre devoir. de la jalousie que de la générosité. que nous ferons momentanément semblant d'accorder à Kant. de sorte que ce dernier argument qui faisait du bonheur une condition indirecte du devoir et par là en légitimait indirectement la recherche paraît pour le moins sujet à caution. aucun prix n'est trop élevé et l'on peut concevoir qu'un homme. disposant d'un philtre d'oubli lui permettant d'éviter tout remords.. Si la recherche du bonheur pour lui-même procède d'un principe immoral. inscrite dans l'impossibilité a priori d'en faire le but de la vie. les sentiments ne se valent pas. A quoi peut-être on objectera à Kant que les meilleures conditions possibles pour faire son devoir sont non pas le bonheur (où le sensible est ce qui compte seul) mais l'absence de malheur . sous le nom de " souverain bien " (à ne pas confondre avec le bien suprême. les vérités factuelles). autrement dit de travailler à notre bonheur. En fait cet argument est plus convaincant que ceux de Kant. puisque l'horreur qu'il suscite persiste au-delà de la critique de la réflexion comme position de principe. mais il s'agit d'une valeur secondaire. si on le considère à la simple échelle subjective. L'impératif le concernant devient donc assertorique (concerne le contingent. L'universalité de fait du désir de bonheur. cause expresse d'immoralité : il peut s'agit aussi bien de la haine que de l'amour. parce que la détermination de la subjectivité est toujours contingente. Et certes le malheur rend plus difficile l'action par respect pour la pure forme de la loi. entre l'universel formel et la singularité matérielle.

que je dois considérer tout être humain comme digne d'être heureux). et non pas évidemment selon sa vie réelle. qui est l'Histoire dont l'accomplissement serait une " constitution civile parfaite ". et donc pas en lui-même. on aperçoit que la portée de l'action morale concerne le bonheur universel et non pas le bonheur individuel. à la fois métaréelle (tendance de la nature) et idéale (c'est selon son appartenance à l'humanité. parce que la nature donne son accord à notre sens esthétique (libre jeu de nos facultés) en offrant le spectacle de la beauté.dont la négation priverait de sens et réduirait à l'état de " vaine chimère " (sans toutefois rien changer à son caractère inconditionnel) la nécessité morale. Fidèle à la nécessité réflexive pour laquelle chacun ne compte que dans son statut de représentant (c'est comme représentant l'humanité. celle-ci se ramène donc à la nécessité d'être digne du bonheur du point de vue de l'auteur hypothétique de la nature. Il n'est pas en notre pouvoir d'assurer la convergence du bonheur et de la vertu. pour reprendre l'expression de Hegel. Kant situe la réalisation du souverain bien au niveau de l'espèce : la fin est l'humanité et non l'individu. qui fera de leur " insociable sociabilité " le moyen paradoxal de l'avènement d'une humanité accomplie. qui ne compte pas pour Kant (car chacun ne compte que comme représentant de l'humanité . l'idée d'une providence à l'œuvre dans la société des hommes : une sorte de " ruse de la raison ". telle qu'elle apparaît dans l'heuristique systématique. Kant examine cette question et rappelle que la nature de l'homme (sensibilité ET liberté) " n'est pas telle qu'elle puisse trouver son terme et se satisfaire dans la possession et la jouissance ". Faire du bonheur le but de la vie. et que de toute façon la nature ne veut pas par elle-même son bonheur (à l'irréductible adversité naturelle s'ajoute celle que les hommes sont les uns pour les autres). C'est en tout cas ce qu'on peut penser en considérant. Mais quand on pose la question de la possibilité concrète du bonheur. Comme être raisonnable. dans la philosophie de l'histoire dont Deleuze montre qu'elle est inséparable de la téléologie kantienne (de fait la nature répond par ses productions aux nécessités de notre jugement). en tant que la notion de but engage celle de la raison et en tant que celle du bonheur ramène tout à la sensibilité. Aux paragraphes 83 et 84 de la Critique de la Faculté de juger. et c'est de cette division que la notion du bonheur peut recevoir sa dimension positive. je ne compte donc pas : c'est l'humanité qui compte en moi. mais nous en formons la " synthèse a priori " en la reliant aux " postulats de la raison pratique " que sont l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme . et tendanciellement : pas du tout pour l'individu aux yeux duquel l'histoire reste faite d'absurdités erratiques. que chacun est respectable). On peut penser que la nature y va. Individuellement. Concrètement donc il y a contradiction entre bonheur et moralité si l'on ne considère l'idée de bonheur que selon l'individu. Mais cette direction vers le souverain bien vaut seulement pour l'espèce. Autrement dit Kant renvoie la question de la fin à la réalisation de l'humanité en général.ce qui revient bien à dire qu'en lui-même il ne compte absolument pas). et en offrant l'idée d'un sens de tout à travers la finalité générale du sensible. Jamais la raison ne peut se soumettre à la vie parce que la finalité qui définit celle-ci renvoie nécessairement à l'idée d'une .par devoir). revient à faire de la raison l'instrument de la vie et donc de la nature. Il faut être indigne de sa propre humanité pour faire de la raison un instrument au service de la vie.

autrement dit même si cette idée n’était pas absurde. mais encore cette position. et donc contre le sujet mondain qu’il est par ailleurs. chacun décide de son existence : on n'a pas demandé à venir au monde. Conclusion : le bonheur et la nécessité morale Quand même le commun aurait raison de considérer le bonheur comme le « but » de la vie. Il est absurde d’imaginer que la vie soit la vérité de la raison parce que seule la raison est pensable comme position d'une fin. Autrement dit la question qui se trouve impliquée dans cette hypothèse qu’il y aurait un « but » à la vie et que ce but serait le bonheur est la suivante : pourquoi l'homme existe-t-il. comme il appartient en effet à n’importe qui de l’être. le statut de fin en soi ? Ainsi " le bonheur n'est qu'une fin conditionnée. dès lors que cela implique pour le sujet qui se le demande. on en resterait à des fins conditionnées par lesquelles l'homme ne s'accomplirait pas plus lui-même qu'il n'accomplirait la nature en général. peut être représenté comme fin dernière de la nature . ajoutera-t-on. En quoi c'est bien du bonheur qu'il est question. toute autre fin devant encore relever d'elle et par conséquent s'y trouvant subordonnée. . se révolter contre. si l'idée d'une finalité du monde renvoie à un vouloir] qu'en tant qu'être moral ". en tant qu'elle est prescrite inconditionnellement). y être indifférent ? De sorte qu’il revient en fin de compte au même qu’un tel but existe ou qu’il n’existe pas : c’est toujours de soi comme sujet et non pas de soi comme heureux qu’il s’agit. mais on n'y reste qu'autant qu'on le veut bien. dont l'homme seul. En effet. donc une faculté de se poser arbitrairement des fins ". et en tant qu'il n'est pas naturel. celui qui pose des fins irréductibles dans leur principe à tout déterminisme naturel (des fins effectuant la loi morale. faute de quoi son irrationalité interdirait d'y apercevoir jusqu'à la possibilité d'en faire une fin. quand on est un sujet. s'il en fait son but unique. Le serait-il d’ailleurs qu’il faudrait encore décider de la position à adopter envers lui : s’y soumettre. cesse d'être arbitraire quand elle s'identifie à sa propre formalité. n’importe qui souhaite être heureux – avérant par là qu’il est bien n’importe qui. de poser une fin dernière à son existence et de s'accorder avec celle-ci ". tel qu'il est c'est-à-dire avec son penchant universel au bonheur ? Traduisons : en quoi est-ce une bonne chose d'exister. C’est que les fins doivent non seulement rendre compte de la possibilité de ce qu'elles concernent et donc de sa complexion (par exemple si le bonheur était le but de la vie.fin dernière. en impossibilité radicale d’un but matériel (c’est-à-dire déterminé dans son contenu) soit déjà donné. tandis que l'homme ne peut être fin dernière de la création [et donc aussi de son vouloir. qui le rend incapable. La raison. Bref. précisément parce qu'elle est la capacité de poser des fins. est par là même la seule fin suprême que la raison puisse reconnaître. Autrement. effectuant l'autonomie. est la réalité : non seulement il " possède un entendement. si passionnément attaché qu’on soit à refuser de le voir. Et certes. il n’aurait de toute façon fait que repousser d’un cran la question que chacun reste pour lui-même – cette question inconnue et toujours singulière que la pensée commune se définit précisément d’avoir toujours déjà remplacée par des réponses convenant à n’importe qui. cela expliquerait la dimension sensible de l'être humain) mais surtout de sa réalité. dès lors qu'il est réflexivement par rapport à cette vie comme un être suprasensible et intentionnel pourrait l'être relativement à l'existence de l'univers. " la matière de toutes ses fins sur terre. seul le " sujet de la moralité ".et donc aussi de sa vie propre. de sorte que chacun est pour lui-même la volonté qui décide de sa vie.

De fait. et que cela lui insupporte également. ne peut avoir pour réponse qu’une modalité libre (fin en soi c’est-à-dire digne. on fait forcément abstraction du contenu de sa vie pour s’installer comme esprit universel) et l’idéal empirique qu’elle se donne. c’est-à-dire que la singularité lui est insupportable et qu’il faut donc à la fois l’interdire (notamment en étant outré de la récusation d’un tel idéal) et la réduire au particulier des déterminismes empiriques (le bonheur est « subjectif »). lui. puisque c’est singulièrement qu’il y sera (ou pas) répondu.Dans l’injonction adressée à chacun d’être heureux le commun montre seulement qu’il est le commun. d’efforts. On a compris que la contradiction impliquée dans l’idée du bonheur comme but de la vie est moins celle d’une idée que celle d’une position subjective : la volonté d’être n’importe qui alors qu’on est soi d’une part. la volonté d’être n’importe qui alors qu’on jouit d’être semblable à ses semblables d’autre part. idéal dont la réflexion sur le bonheur comme « idéal de l’imagination » montre qu’il est expressément celui d’être le semblable de ses semblables – puisque cette définition contient aujourd'hui en elle l’idée de retrouver son moi à l’extérieur de soi (chacun a comme idéal de bonheur de se retrouver c’est-à-dire de ne pas différer de ce moi). c’est-à-dire inouïe. Personne n’est sans . d’intelligence et de génie. la conscience morale n’est-elle pas la conscience commune ? Une bonne action n’a-t-elle pas très précisément pour réalité d’être celle que n’importe qui doit faire pour la seule raison qu’il est n’importe qui ? C’est en effet toujours la conscience mauvaise qui se présente à elle-même comme une exception – comme dans l’exemple du fraudeur qui veut que tout le monde paie son impôt mais qui a. une très bonne raison particulière de ne pas le faire. C’est ce qu’on vient d’apercevoir en confrontant l’idéal commun à la nécessité que la pensée commune est formellement pour soi. Il montre aussi qu’il est divisé. la première parole n’advient que comme réponse . par opposition aux réalité triviales toujours plus ou moins directement instrumentale)… C’est par conséquent du même mouvement qu’on se trahit soi-même en éludant la question singulière d’être sujet dans la diversité des nécessités plus ou moins importantes. qu’on trahit l’humanité en la ravalant au rang de conditions instrumentales de l’instrument (des milliers d’années de souffrance et de civilisation. et qu’on trahit l’existence en général dans la trivialité d’une réponse relative et conditionnelle (l’absolu du « quelque chose et non pas plutôt rien » est bafoué dans la relativité d’une situation instrumentale c’est-à-dire pourvue de valeur relative mais non de dignité). de sorte que ce à quoi on répond a par là même statut de promesse : une promesse posée par l’humanité ainsi devenue sujet singulier. de chef de bureau ou de paisible retraité qu’on aperçoit dans un berceau. autrement dit ce n’est jamais un avenir de pharmacien. puisque chacun reste (le plus souvent à son désespoir et à sa rage) la promesse singulière d’une existence singulière. viennent finalement s’échouer dans la médiocrité des ambitions normalisées du moi). Dès lors doit-on admettre la division de la conscience commune entre sa nécessaire formalité (quand on réfléchit. Car d’une part personne n’est n’importe qui. Car enfin. Il suffit d’avoir vu un nouveau né pour l’avoir constaté : c’est toujours d’inventer l’humain qu’il est question au seuil d’une vie (être sujet d’une humanité dès lors forcément originale) . puisque la question d’accomplir singulièrement l’humain – et même au-delà : accomplir toute existence – qui est la question de chacun.

Le commun (c’est-à-dire tout le monde – et donc chacun en tant qu’il est n’importe qui) doit barrer la double contradiction d’un sujet singulier et de l’universalité réflexive d’une part. S’identifier à son moi revient donc. dont on ne voudra surtout pas se demander ce qu’il aura fait de soi. de l’humanité. c’est prendre un point de vue qui soit expressément celui de n’importe qui) jure avec les identifications constitutives du moi (l’entendement avec l’imagination. de l’existence. si l’on préfère). Car s’il s’agit de se produire imaginairement comme fin en soi pour parer à la reconnaissance de la trahison de soi (autrement dit au refus de sa propre étrangeté). Cette trace en soi est toujours une effraction. sans qu’on ait autrement à le déterminer. n’ont que faire d’être heureux – ou alors ils ont vraiment choisi les plus absurdes moyens – le souci.savoir qu’il en est ainsi. La notion de « bonheur » dit expressément la nécessité d’une telle restitution. eux. à jouir d’être commun. d’harmonie avec soi et avec le monde qui caractérise l’idée de bonheur. Cela oblige alors à se réfugier dans une réflexion abstraite arguant de la dignité évidemment irrécusable de tout sujet. la souffrance. puisqu’elle est l’indication d’une installation pour soi dans ce statut de fin en soi. alors on ne réalisera ce dessein qu’à rassembler en elle les identifications qui permettent au moi toujours particulier d’effacer jusqu’à la trace du sujet toujours singulier et inouï – ce qu’il fera en se retrouvant dans la plénitude de son semblable. C’est de cette volonté de jouissance bien spécifique qu’est fait le recours si fréquent à la notion de bonheur. l’ambitieux. Et comme d’autre part l’universalité de la conscience réflexive (réfléchir. qu’elle se trahisse en quittant l’universalité qui conditionnait pourtant sa légitimité. il appartiendra à cette notion écran qu’on lui découvre comme contenu les identifications particulières du moi. Le bonheur est l’horizon du moi. Par cette réflexion on rendra au sujet le statut de fin en soi dont sa réalité effective de sujet avait consisté à démissionner. comme tout le monde l’a toujours su. parfois la mort – pour y . donc de l’humanité et de l’existence en général dont chacun est pour soi l’héritier unique et totalisant. la seconde au moyen d’un idéal empirique qui permette à chacun de s’admettre dans sa jouissance d’être semblable à ses semblables alors que l’universalité de la conscience commune l’oblige à s’en tenir à l’idée pure d’humanité. en un mot tous les serviteurs de l’idéal. de cette universalité et de la particularité des identifications d’autre part : la première au moyen d’une parole de maître (« tu dois ») qui rassemble inconditionnellement tout le monde dans la soumission au même idéal. Il appartient donc expressément à la conscience réflexive. l’épuisement au travail. qui prouve la division (on ne se reconnaît sujet qu’à s’étonner d’avoir fait ce qu’on n’avait pas la possibilité préalable de faire). le patriote. et qu’elle s’accomplisse en « idéal de l’imagination ». lequel est le commun du sujet – non seulement parce que chacun a forcément un moi mais encore parce qu’il est fait des identifications qui eussent été celles de n’importe qui à la même place. Cette généalogie se donne à voir concrètement quand on réalise que le bonheur est d’abord l’idéal de ceux qui n’ont pas d’idéal. Le militant. D’où l’idée de plénitude. autrement dit des raisons communes et des identifications à l’invention inouïe de soi. parce qu’elle est la substitution actuelle du moi au sujet. Dès lors devient-il clair que le sens ultime de la notion de bonheur est de dire la réalité d’une trahison : celle de la substitution du moi au sujet.

et si le propre d’être un sujet est d’avoir à être sujet – autrement dit si être sujet n’est pas une nature (on serait sujet comme une table est une table) mais déjà et encore une responsabilité qu’on ne peut pas prendre mais qu’on a déjà prise ou refusée de prendre : celle de soi. Le « moi idéal » (le semblable donné) récuse par conséquent l’ « idéal du moi » (le semblable à venir) comme celui-ci récusait l’inouï d’exister singulièrement. Celui qui s’assujettit à l’injonction d’être heureux est donc fait de sa double trahison : il a toujours déjà trahi l’inouï de sa singularité au nom de l’exigence réflexive (« non pas l’existence mais l’idéal ! »). On s’arrête là. les idéaux sont les produits du ressentiment à l’égard de la promesse singulière d’un destin inouï que chacun reste malgré tout. Mais l’universalité exige encore qu’on se maintienne à sa hauteur qui est celle de l’idée d’humanité. en abandon de l’inouï de chaque existence. contre tout le monde. lequel consiste donc concrètement à être comme tout le monde (qui l’a jamais ignoré ?). la conscience morale est une division : si on veut faire son devoir. Et c’est intolérable au commun qui n’est précisément rien d’autre que la jouissance de devenir le même qu’il était déjà. car l’idée d’y parer singulièrement serait contradictoire : on n’est soi que sans le savoir. et c’est ce que le commun ne supporte pas. mais elle s’entend finalement comme . ainsi que Nietzsche l’avait souligné. De fait. l’ « idéal du moi » vaut contre le sujet – la question des serviteurs de l’idéal étant toujours celle de réussir à n’être pas sujets en faisant advenir totalement ce à quoi ils se sont voués. on se retrouve vite séparé des autres et contraint d’agir seul. et les seconds d’une manière particulière. Les idéaux donnent des réponses communes à la question toujours singulière de l’existence (en quoi chacun d’eux est une imposture). Parce qu’ils sont des commandements communs c’est-à-dire des injonctions à devenir tous pareils.parvenir ! Les gens qui ne veulent ni sauver le monde ni conquérir des places en vue. après coup et donc dans le radical de la division. et je ne le savais pas »). qui veut la jouissance de se retrouver dans la particularité de ses semblables réels (par exemple les personnes appartenant à la même catégorie sociale que nous). à ce point de substitution d’une lettre à une autre. Il n’y a d’universalité qu’à l’encontre du singulier et la morale (par opposition à l’éthique où chacun assume dans la solitude la singularité d’un destin inouï) est en ce sens essentiellement servile. Mais l’universalité impliquée dans l’injonction commune force chacun à se distinguer de celui qu’il a la jouissance d’être (Kant dit que le devoir « humilie » le sujet empirique. A l’idéal en général et à celui d’être heureux en particulière s’oppose ainsi l’étrangeté que chacun reste pour soi dans la promesse incompréhensible dont il est littéralement fait. si chacun est sujet. c’est-à-dire à renoncer à la jouissance d’être le même que les autres. Les premiers parent d’une manière universelle à la double contradiction dont est faite la conscience commune. bref sans soi (par exemple en retrouvant une vieille missive et en y découvrant une faute d’orthographe signifiante : « j’étais là. et il trahit cette trahison au nom de la jouissance d’être le semblable de ses semblables (« non pas l’universalité mais la particularité ! »). ont le bonheur comme but. celui dont nous savons qu’il se construit par identification au semblable). En ce sens et pour le dire en langage freudien. toujours déjà engagé dans une promesse ignorée d’humanité inouïe. Non seulement la conscience commune s’entend comme haine de la singularité (donc des singuliers comme dans l’exemple de la mort de Socrate pourtant bien commun dans son inspiration – mais uniquement au premier sens de l’universalité réflexive). autrement dit qui n’ont pas d’autre idéal que d’être les semblables de leurs semblables.

puisqu’elle est la conscience de n’importe qui et que personne n’est n’importe qui. . ou comme les bonheurs d’expression qui naissent par exemple du mot d’esprit – est le nom de cette double trahison qui définit ce que Nietzsche appelle le « ressentiment » C’est donc pour parer à la définitive exclusivité du savoir de soi qui définit le sujet singulier qu’on invente les idéaux . La question du bonheur était bien une question morale. de vouloir ce qu’on veut quand on est quelqu’un comme lui. c’est encore un sujet qui s’est trahi en décidant d’être ordinaire. c’est pour échapper à cette exclusivité qu’on les sert .haine de soi. De fait. Le bonheur comme idéal – par opposition à des bonheurs comme celui qu’un cheval peut avoir à courir selon Aristote. d’être en somme ce que le savoir de soi à titre de semblable nécessite qu’on soit. et c’est enfin pour échapper à la probité que cette trahison implique encore qu’on veut être heureux.

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