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PANTACLE

N° 16 - Janvier 2008

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O RDRE M ARTINISTE T RADITIONNEL

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C ONVENT G ÉNÉRAL
P ARIS
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ET

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NOVEMBRE

2008

EN PRÉSENCE DU

G RAND M AÎTRE
DES PAYS DE LANGUE FRANÇAISE

C ONVENT G ÉNÉRAL 2008 O.M.T. 199, BIS RUE S AINT -M ARTIN 75003 P ARIS
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PANTACLE
N° 16 Revue de l’Ordre Martiniste Traditionnel
Château d’Omonville – 27110 Le Tremblay
www.martiniste.org

Janvier 2008

Sommaire
Le Pèlerinage intérieur Guy Eyhérabide .................................................................... 2 L’Évangile de Thomas ............................................................ 8 L’aventure gnostique Claude Larochelle ................................................................ 10 Le site internet .................................................................... 23 Le ministère de la Réconciliation Michel Armengaud .............................................................. 24 À propos de Moïse Jean-Pierre Soula ................................................................ 32 Musique et mystique chez Louis-Claude de Saint-Martin Christian Rebisse.................................................................. 40 L’Initié (poème) Carol Antoine ...................................................................... 48
En couverture : Le Monocorde divin, Robert Fludd.

Sauf mention spéciale, les articles publiés dans cette revue ne représentent pas la pensée officielle de l’O.M.T., mais uniquement celle de leurs auteurs. Les manuscrits non insérés ne sont pas rendus.
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Le Pèlerinage intérieur
De l'exil à l'exode : le chemin du retour

Eyhérabide Guy

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OUS PARTIRONS d'un postulat commun à toutes les formes d'ésotérisme : il y a deux faces du Réel, l'une cachée, l'autre apparente ; une face intérieure, invisible et ésotérique, et l'autre extérieure, visible et exotérique. À cela, il faut tout de suite ajouter que l'apparent, le visible et l'exotérique, procède du caché, de l'invisible et de l'ésotérique. L'intérieur donne énergie et forme à l'être extérieur. En un mot, l'intériorité de l'Être n'a pas besoin de l'extériorité pour exister mais en a besoin pour se manifester sur le plan formel. Le Réel est donc double et Dieu, l'Homme et l'Univers manifestent cette dualité : il y a un Dieu caché et un Dieu révélé, un homme intérieur et un homme extérieur, et un univers à plusieurs niveaux, un niveau profond et voilé, l'autre apparent.

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Ainsi, pour l'esprit humain, le monde extérieur est-il le reflet de notre monde intérieur. Le monde est tel que nous le concevons, et si nous voulons changer le monde, il faut d'abord changer la conception que nous en avons. Tout ceci est bien résumé par la maxime « nous contemplons ce que nous sommes ». À titre d'exemple, l'homo economicus de nos sociétés matérialistes ne voit dans la nature que des ressources à exploiter et non de la beauté à contempler. Pour l'homme traditionnel, la nature est un cosmos ordonné selon une structure verticale (il y a un haut et un bas), et une structure horizontale à la fois temporelle (passé, présent, futur) et spatiale (les 4 points cardinaux). Le temple en est un parfait symbole. Quant à l'homme, microcosme de ce macrocosme, il en est l'image réduite, un condensé. Mais il a quelque chose en plus, la conscience de soi, qui lui permet de faire l’expérience de son être et de se connaître lui-même. Il est le miroir privilégié, le regard par lequel Dieu peut contempler le monde, ainsi que le disait Maître Eckhart « Dieu regarde le monde à travers notre regard ». Le mystique sait donc pourquoi il est ici-bas. Son parcours est orienté à l'image de l'initié qui chemine dans le temple de l'Occident vers l'Orient, source de toute lumière. Sa vie est un chemin initiatique à l'horizon duquel se profile la réintégration dans l'unité divine. Ainsi se dessine l'histoire de l'âme humaine dans sa chute et son ascension à travers les trois mondes manifestés : le monde de l'Esprit ou monde des Archétypes, le monde de l'Âme ou monde du mouvement et du devenir, et le monde des formes matérielles. C’est la descente de l'unité dans le multiple, le retour du multiple

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vers l'unité, et au-delà de l'être, l'Un indicible, l'Absolu, source et fin de toutes choses. Nous allons donc suivre le cheminement d'une âme, son éloignement du Principe et son retour, en ne perdant pas de vue le but de celui-ci : la connaissance de soi en tant qu'âme émanée à la ressemblance de Dieu. Nous avons quitté notre pays natal, avons oublié jusqu'à sa géographie, et nous ne retrouverons la paix que dans le retour en ce monde spirituel, origine et fin de notre odyssée. En préambule à ce voyage, il est bon de nous attarder quelque peu sur le fait suivant. En tant qu'être humain, nous sommes un tissu d'histoires imbriquées, entrelacées. Il y a d'abord l'histoire de notre corps, aboutissement d'un long processus évolutif qui, des êtres unicellulaires à notre corps, a généré des organismes de plus en plus complexes, écheveau de forces, d'échanges d'énergies qui, par le jeu du métabolisme, parviennent à préserver leur unité, leur individualité. Ce temple est lié aux forces de la vie et régi par ses lois, alliance d'éléments existant depuis le début des temps se combinant en des formes elles-mêmes temporelles et périssables. Nous sommes aussi un être individuel, un ego qui a sa propre histoire. Comme le corps, il est circonscrit entre les deux dates de notre naissance et de notre mort. Comme lui, il est éphémère et mortel même si certaines de ses expériences les plus profondes restent gravées dans la mémoire de notre subconscient. Nous sommes enfin une âme qui, elle aussi, a sa propre histoire mais qui se situe dans une autre temporalité. Dans ses allersretours entre le monde matériel et le monde spirituel, elle se révèle peu à peu à elle-même se servant des expériences qu'elle a pu faire dans sa vie terrestre. De ces trois temporalités, c'est bien sûr, cette dernière qui nous importe ici, même si les deux autres interfèrent dans le développement spirituel de l'être humain. Cette histoire de l'âme est paradoxale, en ce sens qu'elle est à la fois universelle et singulière. Universelle en effet, car tout homme connaît ce processus de descente et de remontée. « Tous les mystiques parlent le même langage parce qu'ils viennent tous du même pays » dit SaintMartin. « Les hommes passent mais les états sont à jamais
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permanents » ajoute William Blake. Mais cette histoire de l’âme reste singulière car chacun la vit dans l'intimité de sa conscience et nul ne peut effectuer le voyage à notre place. Il est temps maintenant de partir et d'accompagner l'âme dans son périple. Beaucoup de contes narrent l'histoire d'un personnage qui quitte son pays natal pour découvrir le vaste monde. Il affronte alors nombre d'épreuves pour retrouver, riche de cette expérience, son lieu d'origine et la paix intérieure. C'est bien là, en raccourci, l'histoire de l'âme descendue dans le monde terrestre.

« Tous les mystiques parlent le même langage parce qu’ils viennent tous du même pays. »
Dans un premier temps, elle s'en va, elle s'éloigne, elle s'exile. Il s'agit, comme pour l'adolescent, de quitter le cocon originel et d'acquérir son autonomie. Dans l'état de fusion, on ne se connaît pas soi-même. Il faut se séparer pour conquérir la connaissance de soi. Cette séparation nécessaire a été illustrée de maintes manières et a pris de nombreuses formes. Plusieurs mots se référant à des états de conscience essaient de la cerner : oubli, sommeil, ignorance, perte, exil, blessure, déchirure. Ils traduisent dans leur diversité un plus ou moins grand état de souffrance suscité par le manque ou la perte. Blessure et déchirure impliquent violence et douleur alors que oubli et sommeil évoquent un état d'inconscience qui les ignore. Chacun s'appropriera l'un de ces mots en fonction des résonances qu'il reconnaîtra en lui. Dans un très beau livre Divine blessure, Jacqueline Kelenn écrit : « La blessure n'est ni la souffrance, ni le mal, elle est au contraire le rappel que notre nature véritable n'est ni limitée, ni souffrante. Elle donne accès à une autre perception, elle est une aspiration à un infini que ne peut combler aucun bien de ce monde ». Et elle ajoute plus loin : « Qui a le goût de l'absolu se sent appelé à la perfection et ne peut plus transiger, et devient luimême pour les autres une blessure, non parce qu'elle fait mal mais parce qu'elle ravive la nostalgie de l'être, qu'elle rappelle un manque essentiel ». L'état de sommeil ou d'amnésie est souvent évoqué dans les contes. L'être ne se souvient plus qu'il vient d'ailleurs, et il faut un déclic, un appel pour que le réveil survienne,

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que le souvenir surgisse à la conscience. La nostalgie est toujours là au cœur de la conscience humaine mais l'homme a du mal à la déchiffer, à lui attribuer sa véritable origine. Aussi, très souvent se fourvoie-t-il en des chemins perdus. Nous sommes à la source de ce qu'est le désir. L'homme est fondamentalement un être de désir. Mais à quoi va s'attacher ce désir ? Il lui faudra apprendre à spiritualiser son désir s'il veut apaiser cette souffrance ou cette mélancolie. Spiritualiser son désir, orienter sa vie, lui donner un sens. Mais comment trouver son Orient ? Par une conversion de son regard et de son cœur. Alors pourra commencer le chemin du retour. Ce chemin, disions-nous en titre, nous conduit de l'exil à l'exode. L'exil est un état statique. L'exilé ne se mettra en route que lorsque naîtra en lui le désir du retour. Akbar le juste a fait graver sur le porche d'une ancienne ville, au sud de Delhi, ces paroles attribuées à Jésus : « Le monde est un pont, passe dessus, mais n'y établis pas ta demeure ». Prendre conscience de notre condition de pèlerin, peut-être est-ce là le premier déclic, le premier pas nécessaire pour que naisse ce désir. Louis-Claude de Saint-Martin dans le Tableau des rapports entre Dieu, l'homme et l'univers, parlant des livres des hébreux, nous invite à méditer sur la pérégrination du peuple hébreu, de l'Égypte à la Terre promise, comme emblématique de la condition humaine en général. L'Égypte, c'est notre monde sensible, où nous sommes en exil. Le passage de la Mer rouge symbolise la prise de conscience de la dimension transcendante de notre être. La traversée du désert, c'est la purification nécessaire, la longue marche de l'initié et les épreuves qu'elle comporte, et l'ascension céleste à travers les sept sphères de la Création. La Terre promise, c’est la promesse de la réintégration des êtres dans l'Unité divine. L'ascension céleste dont nous parle le Martinisme est bien cette échelle de Jacob reliant la terre et le ciel. Les sept planètes nous révèlent sept plans de l'être, mais aussi sept modalités de notre être intérieur qu'il nous faut développer et harmoniser. Le chemin du retour est bien une ascension, une verticalisation de nousmêmes. C'est pourquoi l'image de la montagne à escalader revient si souvent dans le symbolisme ascensionnel. L'image de l'oiseau
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y est aussi associée ainsi que celle de l'arbre. Tous sont des liens, des ponts entre les mondes. Jacob Boehme écrit à propos de l'arbre :
Retenez bien [...] ce que j'ai voulu dire par cette image. Le champ représente la nature, le tronc d'arbre les étoiles, les branches les éléments ; les fruits qui poussent sur cet arbre, ce sont les hommes, la sève à l'intérieur de l'arbre signifie la pure divinité. Or, les hommes ont été créés à partir de la nature, des étoiles, des éléments. Mais Dieu le Créateur règne à l'intérieur de tous, comme la sève dans l'arbre tout entier.

Nous nous séparerons en invoquant une dernière fois Jacob Boehme. Il a écrit : « Le mystique est un homme en qui l'Esprit a fait une brèche ». Seule cette brèche peut nous réveiller du sommeil de l'inconscience. Et cette brèche est souvent blessure en ce sens qu'elle ravive en nous la nostalgie de l'Unité. Nous avons tous quitté notre pays natal et nous aspirons tous à y retourner. Cette aspiration nous incline à chercher partout la voie, le guide qui pourrait nous permettre ce retour. Ce guide, nous le cherchons trop souvent à l'extérieur de nousmêmes, alors qu'il nous attend, tapi à l'intérieur de notre être, prêt à se manifester au premier signe de notre part. Le pèlerinage intérieur commence lorsque nous reconnaissons ce guide invisible comme la partie la plus haute de nous-mêmes et acceptons de suivre son chemin. Cette fine pointe de l'âme que nous pouvons appeler notre ange, c'est notre perfection en devenir. Et il est bien vrai de dire que l'homme est bien moins un ange déchu qu'un ange en devenir. ■

« Le monde est un pont, passe dessus mais n’y établis pas ta demeure. »
Illustration : p. 2, Les Noces chymiques de Christian Rosenkreutz, dessin de Hans Wildermann, 1923.

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L’Évangile de Thomas

Découvert en 1946 aux environs de Nag-Hammadi, en HauteÉgypte, cet évangile a soulevé bien des polémiques. Il aurait été rédigé en Syrie, en langue copte, au IIe siècle de notre ère. Il se présente sous la forme de 114 logia attribués à Jésus. Nous vous en proposons ici quelques extraits.

« Voici les paroles du Secret. Jésus, le Vivant, les a révélées, Didyme Jude Thomas les a transcrites. 1. Il disait : Celui qui se fera herméneute de ces paroles ne goûtera plus de mort. 2. Jésus disait : Que celui qui cherche soit toujours en quête jusqu’à ce qu’il trouve et quand il aura trouvé, il sera dans le trouble, ayant été troublé, il s’émerveillera, il règnera sur le Tout. 3. Jésus disait : Si ceux qui vous guident affirment : voici, le Royaume de Dieu est dans le Ciel, alors les oiseaux en sont plus près que vous ; s’ils vous disent : voici, il est dans la mer, alors les poissons le connaissent déjà… Le Royaume : il est à l’intérieur de vous, et il est à l’extérieur de vous. Quand vous vous connaîtrez vous-mêmes, alors vous serez connus et vous connaîtrez que vous êtes les fils du Père, le Vivant ; mais si vous ne vous connaissez pas vous-même, vous êtes dans le vain, et vous êtes vanité.

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6. Ses disciples l’interrogeaient ainsi : Faut-il jeûner ? Comment prier ? Comment faire l’aumône ? Que faut-il observer en matière de nourriture ? Jésus disait : Arrêtez le mensonge, ce que vous n’aimez pas, ne le faites pas ; vous êtes nus devant le Ciel, ce que vous cachez, ce qui est voilé, tout sera découvert. 22. Jésus vit les petits qui étaient au sein. Il dit à ses disciples : Ces petits qui tètent sont semblables à ceux qui entrent dans le Royaume. Ils lui dirent : Alors, en devenant petits, nous entrerons dans le Royaume ? Jésus leur dit : Lorsque vous ferez le deux Un et que vous ferez l’intérieur comme l’extérieur, l’extérieur comme l’intérieur, le haut comme le bas, lorsque vous ferez du masculin et du féminin un Unique, afin que le masculin ne soit pas un mâle et que le féminin ne soit pas une femelle, lorsque vous aurez des yeux dans vos yeux, une main dans votre main et un pied dans votre pied, une icône dans votre icône, alors vous entrerez dans le Royaume ! Note : L’Évangile de Thomas, traduit et commenté par JeanYves Leloup, a été publié chez Albin Michel, dans la collection « Spiritualité vivantes ».

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L’aventure gnostique
Claude Larochelle

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milieu du XXe siècle, la Gnose et les Gnostiques ne nous étaient connus que par les historiens des premiers siècles et les Pères de l’Église qui les dénonçaient pour leur hérésie. Depuis le IVe siècle, ces informations ne pouvaient être confrontées avec des documents originaux. Il y eut un grand silence dans l’histoire, jusqu’à ce que des vestiges émergent du sable de l’oubli. Voici l’histoire exaltante d’une découverte en trois étapes :

J’

USQU’AU

En premier lieu, en 1769, Bruce rapporte de Thèbes, un papyrus [Codex de Bruce] qui fournit deux Livres de Iéou et un texte sans titre. À la même période, au même endroit, le document Pistis Sophia est exhumé [Codex Askewianus]. Ces textes s’accordent mal avec le tableau du gnosticisme tracé par les hérésiologues des premiers siècles. Ensuite, en 1896, Schmidt achète, en Égypte, un livre sur papyrus [codex de Berlin] contenant l’Évangile de Marie (Maria Magdalena), l’Apokryphon (Livre secret) de Jean et la Sophia de Jésus. Enfin, en 1945, au Nord de Louqsor, un paysan de Nag Hammadi déterre une jarre de terre, haute d’un mètre, contenant une dizaine de livres reliés de cuir brun. Une part est brûlée, une autre vendue au marché noir, mais la majeure partie est acquise par le Musée copte du Caire. Les 13 codex renferment, en 1156 pages, 54 œuvres différentes et la plupart inconnues dont le fameux Évangile selon Thomas. La majorité des textes écrits en grec au IIe siècle vont être traduits ensuite en copte aux IIIe et IVe siècles, avant d’être enfouis. Les textes proposent des interprétations et rituels chrétiens différents de ceux officialisés au concile de Nicée en 325. Ils furent rejetés comme hérétiques. Afin de les protéger, ils furent rassemblés et cachés peu après. Contrairement à l’Église officielle, les Gnostiques s’attachaient au sens ésotérique et non historique des textes sacrés. Ils envisagent les choses divines comme une connaissance intérieure et secrète, transmise par la tradition et l’initiation. Les manuscrits originaux de Nag Hammadi sont conservés au Musée copte du vieux Caire. Une copie photographique est travaillée et traduite avec texte explicatif. Trois études en ont été entreprises dans le monde : en allemand à Berlin, en anglais à Claremont en

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Californie, et en français, depuis 1974, à l’Université Laval de Québec. La Bibliothèque copte de Nag Hammadi de l’Université Laval a préparé une édition pour la Bibliothèque de la Pléiade. Il est important de signaler qu’à l’est d’Israël, entre 1947 et 1958, des fouilles archéologiques successives ont permis la mise à jour de manuscrits sur les rivages de la mer Morte. Ces découvertes nous ont fait découvrir la communauté essénienne de Qumrân. Après ce bref rappel historique, nous sommes prêts à explorer la Gnose et les Gnostiques. La quête de sens et la Gnose Dans sa recherche du bonheur, l’humain est en quête de compréhension sur lui-même et son environnement. Affectés par la douleur de l’exil, animés par un sentiment de manque et l’impression d’être lancés dans une aventure dont les règles nous échappent, nous cherchons à connaître la réalité de la vie et à acquérir la maîtrise de notre destin. Cette quête de sens a favorisé le développement de la magie et des premières religions, et ce mouvement de recherche n’a jamais cessé. Parmi les nombreux groupes philosophiques, religieux ou ésotériques qui émergèrent dans l’histoire de l’humanité, il y eut les Gnostiques. Dix-huit siècles nous séparent des Gnostiques… Qui étaient ces êtres assez lucides pour porter sur la Création un regard dénué d’indulgence, assez sensibles pour avoir ressenti l’angoisse d’une éternité toujours promise et toujours refusée ? Le terme de « gnostique » est vague et présente des significations différentes, mais il a pris un sens privilégié dans les premiers siècles de notre ère. Sur les rives orientales de la Méditerranée, au moment où le Christianisme cherche sa voie, où prophètes et messies parcourent les routes de l’Orient, certains hommes appelés « Gnostiques » (du grec gnôsis – connaissance) se regroupent autour de quelques maîtres et partagent un enseignement radicalement différent des thèmes et mythologies qui avaient alors cours. Ce qui caractérise les Gnostiques est la façon dont ces thèmes sont réinterprétés. C’est la révélation d’une histoire secrète qui traite de l’origine et de la destinée de l’humanité.

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Selon le Gnostique, la vie et le devenir de la Création sont une œuvre manquée, mais il a une certitude : il existe en l’homme une lumière issue du vrai Dieu inaccessible, étranger à l’ordre pervers de l’univers réel. La tâche de l’homme est de regagner sa patrie perdue, de retrouver l’unité première et le royaume de ce Dieu inconnu et méconnu par toutes les religions antérieures. Les Gnosticismes chrétien et païen s’épanouissent dans une période de décomposition du monde antique, en proie à une angoisse profonde. Les documents témoignent de l’attitude spirituelle et de la sensibilité des Gnostiques face aux problèmes de la destinée humaine : « D’où suis-je venu ? Que suis-je ? Qu’est le monde matériel ? Où irai-je au-delà de cette vie ? » Cette angoisse, qui ne touchait pas seulement l’élite et les masses, présente des similitudes avec celle des sociétés modernes où l’économie vacille et où l’injustice, les violences sont présentes. La solitude de l’individu dans les grands États, rend encore plus pesante la mort et porte chacun à considérer sa propre condition. Notions sur la Gnose et le Gnosticisme La Gnose est une connaissance. C’est sur cette connaissance et non sur la croyance et la foi que les Gnostiques s’appuient pour édifier leur image de l’univers et les implications qu’ils en tirent. C’est une connaissance parée de merveilleux prestiges, une révélation secrète et mystérieuse. Ce qui est proprement gnostique, c’est l’opposition de la lumière et des ténèbres. L’homme participe à la fois du monde inférieur et de la nature supérieure : il est une étincelle lumineuse emprisonnée dans la chair. La tâche du Gnostique sera donc de remonter la pente fatale pour regagner le monde supérieur d’où jamais l’homme n’aurait dû chuter. Les principaux courants gnostiques chrétiens opposent le Dieu vengeur de la Bible (Jéhovah) au Christ bon et libérateur du Nouveau Testament. Ils affirment qu’il y a un Dieu bon, sans nom, incréé, et un Démiurge mauvais, Iadalbaoth, responsable de la création de la matière. À l’origine de tout, il y a un Éon invisible, parfait, inconcevable et éternel, habité par un Être Absolu immuable replié sur luimême, coexistant avec sa Pensée qui est Silence absolu. De cette

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unité primitive du Pro-Père et de sa Pensée va émaner une seconde image du Père. Cette première émanation est dégagée de l’isolement primordial et capable d’engendrer. Elle suscite alors l’émergence d’une succession de couples d’éons hiérarchisés qui formeront le Plérôme. D’où vient cette séparation radicale entre les mondes ? À l’aurore du temps, un des habitants du Plérôme, démiurge, ou Éon, a perverti l’équilibre des virtualités. Par erreur ou orgueil, il est intervenu dans son déroulement et provoqua des perturbations de la matière ignée qui entraînèrent sa descente progressive et sa dégradation vers les cercles inférieurs. Le monde où nous vivons est surtout un monde non prévu, non voulu, où chaque chose, chaque être, est le résultat d’un malentendu cosmique. La pensée est alourdie par la matière. Les Gnostiques ont traduit cet engourdissement de l’esprit par l’image du sommeil. Nous passons notre vie à dormir. Et seuls ceux qui le savent peuvent réveiller en eux l’étincelle qui réside malgré tout en nous. Se réveiller, veiller, voilà les termes qui reviennent dans les textes gnostiques. Rappelons-nous la parabole des vierges folles et des vierges sages : « Soyez vigilants, car le Seigneur vient comme un voleur dans la nuit » fait remarquer Jésus aux apôtres endormis au Jardin des Oliviers. La Gnose, symbolisée par un feu illuminateur et régénérateur, arrache l’âme de l’élu au sommeil. Une fois atteinte, la gnôsis est une connaissance totale et immédiate qui embrasse l’Homme, le Cosmos et la Divinité. Les Gnostiques Le Gnosticisme a des origines variées dans l’espace et dans le temps. Son évolution a par la suite engendré plusieurs variantes. En voici quelques illustrations : 1) Les Gnostiques pré-chrétiens Selon Serge Hutin, il y a des origines orientales et grecques aux thèmes développés par les Gnostiques chrétiens. L’idée du salut procurée par une connaissance existe dans les Upanishad de l’Inde ; le Bouddhisme prône la délivrance par l’illumination ; l’Égypte a fourni les mythes des multiples générations de dieux et

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de déesses et des descriptions du jugement des âmes ; le mythe de la descente et de la remontée des âmes est emprunté à la Babylonie. Le thème du « Sauveur sauvé » et la lutte entre la lumière et les ténèbres sont d’origine iranienne. Les Esséniens, dont les manuscrits ont été retrouvés dès 1948, peuvent être considérés comme des Gnostiques pré-chrétiens, car l’existence de la communauté de Qumrân a duré de 160 avant J.-C. jusqu’en 68 après J.-C., année au cours de laquelle la Légion romaine détruisit le monastère de Qumrân, puis le Temple de Jérusalem en 70. Nous ferons maintenant un rapide tour d’horizon de quelques Gnostiques du début du Christianisme. 2) Simon le Mage (ou le Magicien ou le Samaritain) Simon le Mage est le plus ancien des prophètes errants. Quinze ans après la mort du Christ, il prêche aux mêmes endroits que l’apôtre Pierre qui doit souvent combattre son influence. Né à Gitta, en Samarie (région de Palestine centrale), Simon se promène avec Hélène, ancienne prostituée de Tyr, et il affirme que tous deux sont Soleil et Lune, Puissance Suprême et Sagesse descendues des cieux. Simon et Hélène prêchent, convertissent, et opèrent miracles et prodiges. C’est le temps de la multitude des prophètes et dieux incarnés que les auteurs païens décrivent avec ironie. Simon n’est qu’un de ces prophètes, mais il attire les foules. On l’écoute et le suit comme les apôtres. Il a un message singulier, reconnaissable entre tous, car il est cohérent, rationnel, subversif : le message gnostique par excellence. Voici un aperçu de l’enseignement de Simon le Mage. D’après Simon, l’homme possède en lui une parcelle du feu divin, donnant des possibilités, mais tout dépend de lui pour qu’elles se développent ou disparaissent. Autrement dit, « l’âme n’est pas immortelle par nature, elle peut seulement le devenir » si l’homme entretient et nourrit ce feu privilégié qu’il porte en lui ; sinon, le feu divin retournera au néant. Cet enseignement contredit celui des apôtres pour qui l’âme de l’homme est immortelle, quoiqu’il fasse. Pour le Gnostique, c’est « ici et avant la mort » que tout se joue. Chacun de nos instants est compté, chaque minute de notre vie est une porte ouverte sur le néant ou sur l’immortalité. La possibilité de la réincarnation n’est pas partagée par tous, ce qui explique le sentiment d’urgence qui les habite.

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3) Les principaux Gnostiques des premiers siècles N’ayant eu ni église ni dogme ni concile, le Gnosticisme s’est développé selon des voies multiples qui toutes en font partie. Si l’histoire du Christianisme est celle de la victoire du dogme contre les hérésies, le Gnosticisme doit éviter de privilégier un courant au détriment des autres. Il n’y a pas d’hérésie pensable dans le Gnosticisme puisque, par essence, la Gnose englobe au lieu de diviser. Ainsi, on pourrait conclure que la Gnose, comme chez les mystiques traditionnels, favorise tolérance et indépendance. Aux yeux des Gnostiques, chacun est responsable de son évolution. Après Simon le Mage, plusieurs disciples continuèrent son enseignement, dont Ménandre et Saturnin, mais chacun suivit une voie personnelle, y ajoutant ses propres méditations. Les premiers Gnostiques chrétiens ont vécu aux IIe et IIIe siècles après Jésus-Christ, comme Carpocrate, Basilide et Valentin. Ces deux derniers enseignaient en grec à Alexandrie. Nous allons les considérer brièvement. Selon la cosmologie de Valentin, au sommet il y a le Dieu bon, isolé, et en-dessous, trente cercles, jusqu’à notre monde terrestre, gardés chacun par un Éon. Cet ensemble constitue le Plérôme, le monde de la Plénitude, réservoir des Essences. L’Éon du trentième cercle avait pour nom « Sophia », la Sagesse. Or, Sophia voulut un jour contempler la splendeur du Plérôme. Une fois franchi le dernier cercle, elle fut éblouie, prise de vertige et chuta jusqu’à notre monde. Cette intrusion de Sophia eut des conséquences. Enceinte de la Plénitude, elle accoucha d’une créature, un monstre inhumain que sa mère ne pouvait regarder et sur lequel elle jeta un voile qui sépara les deux mondes. De ce monstre naquit l’homme, à la suite de retouches, de corrections ou d’additions auxquelles participèrent les Éons du Plérôme. Quelque chose subsista en l’homme de la brève contemplation de la splendeur d’en haut… un reflet de l’Invisible… une touche de lumière qui favorisa peut-être, profondément dans la psyché, l’insatiable quête, le désir de retourner vers l’Origine. D’après Basilide, il fut un temps où rien n’était. Cela ne signifie pas qu’il n’y avait rien, cela veut dire que le rien lui-même n’existait pas, et Dieu fut alors appelé « Celui qui n’est pas ». Le

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monde est une illusion, un mirage d’un autre monde non-créé, non engendré. Au bout de la pensée de Basilide, on rencontre le Silence. Il imposait, comme Pythagore, un silence de cinq ans pour susciter chez le disciple une conscience accrue, un supplément d’âme. Selon Carpocrate, les lois trompeuses de ce bas monde ont été créées par les anges inférieurs pour détourner les intentions du vrai Dieu. Ainsi, pour retrouver la source pure du Désir et la Loi véritable, les humains doivent violer les lois du monde en toute occasion. Carpocrate et son fils Épiphane prônent l’immoralisme érigé en système rationnel, l’insoumission totale élevée au rang de voie libératrice. Parallèlement à la Gnose qui se développait à partir d’Alexandrie, un prophète important créa une religion gnostique d’envergure. Il s’agit de l’iranien Mani. 4) Mani et le Manichéisme Mani (Manès) est né en Babylonie (Mésopotamie : Iran, Irak, Koweït) le 14 avril 216. Porté très tôt à la méditation et aux activités intellectuelles et artistiques, il a une première révélation à 12 ans et, à 24 ans, dans sa grande révélation, un ange lui ordonne de se manifester. Mani est persuadé d’être le « Sceau des Prophètes » (repris par Mahomet vers 610), et se considère comme le dernier des Envoyés de Dieu. Protégé du roi Shâpûr, il prêche en Iran et y développe sa religion. Plus tard, sous le règne du roi Bahrâm I, il est emprisonné et meurt le 27 février 277, après d’atroces souffrances. Sa formation religieuse comportait l’étude des quatre Évangiles et des Épîtres de Paul. Il prit aussi connaissance des apocalypses d’Adam, de Seth, d’Hénoch, de Noé et eut accès à différents écrits gnostiques. Le Manichéisme n’est pas une simple hérésie chrétienne. Mani a fondé une nouvelle religion, destinée à conquérir le monde entier. Pour empêcher les erreurs d’interprétation et les doutes, il a écrit lui-même tous ses messages et ses dogmes. Le Manichéisme sera alors une « religion du Livre », fondée sur la Parole de ses Écritures. Mani a veillé à ce que ses copistes conservent intacte sa Révélation, sous peine de sacrilège, ce qui permit la conservation de ses livres.

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Le Manichéisme propose l’enseignement sous forme de mythe car le Gnostique considère que la Vérité nécessite attente et méditation, contemplation extatique et mystique. Cela facilite l’ immersion dans la Vérité, qui envahit une âme disponible. C’est devant le mythe et par le message porté en filigrane, que la Vérité est saisie et que s’opère la Gnose. La religion manichéenne, la plus persécutée de l’histoire, a existé jusqu’au XVe siècle et il y a encore des résurgences modernes et contemporaines. Pendant ces douze siècles, l’Église fondée en Babylonie par Mani et les doctrines qu’elle a inspirées se répandent de la Chine à l’Espagne et à la France, après avoir pénétré successivement dans de nombreuses provinces des Empires iranien, romain, musulman et byzantin. Voici les principaux thèmes à la base du Manichéisme et se retrouvant plus tard dans la tradition manichéenne : – Dualisme des Principes, deux Substances essentiellement distinctes. C’est donc l’opposition entre le Dieu bon, Père du monde invisible, dominant l’empire de la Lumière, et le Démiurge, créateur et maître du monde visible, prince de la Terre, des ténèbres infinies. – Rejet de l’Ancien Testament pour le remplacer par les propres écrits de Mani car seules les Écritures illuminent celui qui les écoute et qui se laisse saisir par leur force. – Attachement particulier à l’enseignement de l’apôtre Paul. – Reconnaissance d’un « Christ Spirituel » n’ayant pas subi l’incarnation et dont la crucifixion ne fut qu’apparente. Rejet des sacrements parce que matériels : « le Corps et le Sang du Christ » qu’il faut recevoir se retrouvent dans sa Parole. Les documents coptes Les premiers écrits coptes furent découverts en 1789 et en 1896. Mais les textes qui ont véritablement révolutionné la recherche sur les débuts du Christianisme et le développement de la Gnose sont les documents coptes découverts à Nag Hammadi.

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Découvertes de Nag Hammadi : des documents nombreux et variés Les documents découverts à Nag Hammadi sont variés et demanderaient une description élaborée impossible à faire dans le présent texte. Plusieurs Évangiles sont connus, ceux de Thomas, Philippe, ou Marie, et ont été traduits par plusieurs auteurs. Ils pourraient être présentés dans de futures recherches. Pour le moment, nous aborderons un écrit nommé « Texte sans titre » et surnommé : Traité de la création du monde. Cette mythologie est aussi reprise dans l’Hypostase des Archontes et l’Authentikos Logos. Il raconte les étapes de la Création du monde et de la chute de l’Homme. En voici quelques extraits :
S’il est vrai qu’il y a ac[cord entre] tous les humains sur le fait que le cha[os] est ténèbre, il est donc issu d’une ombre, on l’a appelé « ténèbre ». Or, l’ombre provient d’une œuvre existant depuis le commencement. Il est donc évident que cette dernière existait avant que le chaos ne fût et que c’est après la première œuvre qu’il est venu […]. Ainsi donc, Le premier Adam de la lumière est spirituel. Il apparut le premier jour. Le deuxième Adam est psychique. Il apparut le [six]ième jour, auquel on donne le nom d’Aphrodite. Le troisième Adam est terrestre, c’est l’homme-de-la-loi qui est apparu le huitième jour, [après le re]pos de la pauvreté, celui qu’on appelle « jour du soleil ». Or la postérité de l’Adam terrestre se multiplia et parvint à maturité. Elle conçut en elle toutes les histoires au sujet de l’Adam psychique ; néanmoins, tous étaient dans l’ignorance. (Écrit sans titre : Traité de la création du monde.)

Ces textes mythologiques sont difficiles à comprendre et à analyser. Les manuscrits de Nag Hammadi n’ont pas encore livré tous leurs secrets, mais on peut déjà constater qu’ils présentent des similitudes avec les principaux écrits mystiques et ésotériques. Voyons maintenant l’évolution et le destin de la Gnose au cours des siècles.

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Destin de la Gnose

En Europe, du VIIIe jusqu’au XIIIe siècle, se développa, sous diverses formes, ce que certains ont appelé le « néo-manichéisme médiéval », comme les Pauliciens en Arménie et les Bogomiles en Bulgarie. Graduellement, des communautés Bogomiles se dirigèrent vers l’Albanie et le nord de l’Italie. De Lombardie, ce mouvement des Cathares (Cathari : Purs) se répandit sur le Midi de la France. Il fut favorisé aussi bien par les conditions politiques et sociales de l’époque que par la sclérose d’un catholicisme romain subissant les contrecoups du schisme de 1054 entre l’Église Catholique de Rome et l’Église de Constantinople. Les liens entre le Manichéisme et les Cathares ne sont pas clairement définis. Selon Bertran de La Farge, le Christianisme cathare n’est pas une résurgence du Manichéisme. S’il y a des ressemblances, c’est qu’ils ont des origines communes. La philosophie gnostique emprunte à de nombreuses sources qui remontent à l’ancienne Égypte et doit beaucoup à la Perse et à la Babylonie. Dès le XIe siècle, dans différents pays d’Europe, on commença des purges religieuses et de nombreux Manichéens furent pendus. En 1209, le pape Innocent III lança la croisade contre les Albigeois (Cathares de la région d’Albi). En 1233, le pape Grégoire IX mit en place les services de l’Inquisition. On frappa aveuglément et toute personne suspectée d’hérésie était envoyée au bûcher. L’expansion cathare ne survivra pas aux coups fatals qui lui furent portés. Le 16 mars 1244, s’acheva la dernière résistance officielle de la religion cathare. Alors que leur citadelle était assiégée depuis un an, les Parfaits de Montségur étaient à leur tour livrés aux flammes. Des mystiques furent encore brûlés sur le bûcher jusqu’au XIVe siècle. Les condamnations de plus en plus dures de la part des églises chrétiennes obligèrent les sectes gnostiques à se cacher, puis à disparaître. Malgré les répressions religieuses qui prennent diverses formes selon les époques, de sérieuses survivances de la Gnose se cachent dans la littérature alchimique. De même, il y a intercommunication entre la littérature kabbalistique et certaines doctrines du Gnosticisme hellénisé, sans compter la permanence et la persévérance des mouvements traditionnels.

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Conclusion

Durant ce rapide survol de l’univers de la Gnose, nous avons constaté que l’incompréhension et l’inquiétude face à l’existence sont le lot de l’humanité depuis l’éveil de la conscience. Cette angoisse a suscité de nombreuses réflexions et tentatives de réponses. La Gnose est une de ces démarches traditionnelles. Inspirée par les mythologies orientales, l’ésotérisme égyptien et la philosophie grecque, elle s’est articulée plus ouvertement durant la période chrétienne. Les diverses pensées gnostiques répondent toutes à une recherche qui est ancrée au cœur de l’humain, et dont nous trouvons des échos à toutes les époques, aussi bien dans les cultures d’Asie, des millénaires avant le Christ, que dans le monde moderne. On peut dire qu’il y a un archétype gnostique universel, qui prend des formes et expressions diverses selon les époques et les milieux. Les principaux écrits gnostiques présentent l’aventure de l’Humanité comme une descente de la Lumière dans la matière et insistent sur l’importance d’éveiller notre conscience pour favoriser le retour de l’âme vers le Divin. Nous rejoignons ici l’essentiel des enseignements traditionnels. Les enseignements martinistes mettent l’accent sur l’éveil de l’intelligence du cœur, la liberté de pensée et d’action, et sur la responsabilité de chacun au regard de son évolution. Suite à la séparation des mondes divin et matériel et à la chute de l’Homme, on peut se désoler d’être les victimes involontaires d’une absurdité qui nous dépasse ; on peut aussi s’en plaindre et se sentir immolé comme un agneau vertueux. Il est probablement plus sage d’observer nos propres comportements, alors que nous entretenons des inégalités entre les humains, polluons l’environnement ou massacrons en masse les animaux… Ne sommes-nous pas alors en train de « pervertir l’équilibre des virtualités de notre monde ? » Toutefois, nous développons aussi notre sensibilité face à nos abus ; il y a une prise de conscience planétaire des injustices et inégalités économiques et sociales ; nous sommes plus préoccupés par l’écologie et le développement durable. Nous commençons à être sensibilisés aux devoirs de l’homme et non plus

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seulement à nos droits… Il y a donc un espoir de changement pour notre monde… Le retour nostalgique vers l’univers perdu, la Réintégration, ne peuvent se faire au détriment du monde qui nous abrite ; nous ne pouvons faire l’économie de rétablir notre propre équilibre, avant de vouloir ré-équilibrer « l’aventure cosmique ». ■
Références utilisées : DAVY, Marie-Madeleine, 1972, Encyclopédie des mystiques T.1, Paris, Petite bibliothèque Payot, 1996, p. 273. DECRET , François, 1974, Mani et la tradition manichéenne, Paris, Seuil « Sagesse », 2005. DORESSE, Jean, Les Livres secrets des Gnostiques d’Égypte T.1, Paris, Librairie Plon, 1958. DORESSE, Jean, « La Gnose », in PUECH, Henry-Charles, (direction), Histoire des religions, II*, Paris, Gallimard, coll. « Folio/Essais », 1972, p. 364-429. HUTIN, Serge, Les Gnostiques, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1978. LACARRIÈRE, Jacques, Les Gnostiques, Paris, Albin Michel, coll. « Spiritualités Vivantes », 1994. LA FARGE, Bertran de, La voie cathare, Le Tremblay, Diffusion Rosicrucienne, 2000. Liens internet : www.clepart.freesurf.fr/chapitre1.html – [histoire du christianisme] www.systerofnight.net/religion/html/gnose.html www.ftsr.ulaval.ca/bcnh – [Bibliothèque Copte de Nag Hammadi ; faculté de Théologie et des Sciences Religieuses de l’Université Laval] www.nag-hammadi.com/fr/index.html http: //fr.wikipedia.org/wiki/gnosticisme

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Le site internet de l’O.M.T.
www.martiniste.org
Depuis quelques années déjà, l’O.M.T. possède un site internet : www.martiniste.org. Il présente le Martinisme sous ses aspects historiques et philosophiques. Une partie du site est consacrée à la revue Pantacle et propose la lecture en ligne d’un extrait de chaque numéro paru. Un formulaire permet également à ceux qui ne sont pas membres de l’Ordre de s’abonner à la revue. Chaque mois, le site propose un texte à découvrir ou à redécouvrir ; nous vous recommandons donc de le consulter régulièrement et de le faire connaître à vos amis.

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Le ministère de la

Réconciliation
Michel Armengaud

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ANS SON OUVRAGE intitulé Sédir, levez-vous, Robert Amadou nous présente la théosophie de Louis-Claude de Saint Martin. Il en vient à faire cette observation : « Saint Jean, saint Paul, l’Apocalypse sont, par coïncidence ou par influence, les sources de la théosophie saint-martinienne. En y retournant, nous comprendrons mieux le Martinisme, en esprit et en vérité … » C’est cette démarche que nous allons suivre.

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Parmi les nombreux titres que Louis-Claude de Saint-Martin donne au Christ, celui qui revient très souvent est « Réparateur ». Pour Martinès de Pasqually, le Christ était aussi le Réconciliateur puisque dans le Traité sur la réintégration des Êtres, il écrit : « Le Christ, me direz-vous, n’est-il pas venu pour réconcilier les vivants et les morts avec le Créateur ? Dieu le fils, par sa passion et l’effusion de son sang, n’a-t-il pas ouvert les portes du royaume des cieux à tous ceux qui étaient morts en privation divine ? » Le Christ est en effet l’intermédiaire cosmique indispensable au processus de régénération. C’est la raison pour laquelle la Tradition martiniste parle de lui comme du « Réconciliateur »1. Nous allons voir en quoi les écrits de saint Paul peuvent nous éclairer sur ce titre de « Réconciliateur » donné au Christ, et en quoi consiste cette Réconciliation. Le sens du mot Le mot « réconciliation » signifie « remise en accord ou remise en harmonie », par exemple pour des personnes brouillées. Ce qui suppose qu’il y ait eu un accord préalable, puis une rupture nécessitant une réconciliation. Nous pensons spontanément à l’état paradisiaque du jardin d’Éden, puis à la chute de l’Homme qui a nécessité la Réconciliation en Jésus-Christ. Qui se réconcilie, et avec qui ? ou encore, qui est réconcilié ? Comment et quand se produit la Réconciliation ? Quels sont les effets de la Réconciliation ? Emploi du mot dans la Bible Ce mot n’est pas du tout employé dans la version hébraïque de l’Ancien Testament, par contre, il est utilisé une douzaine de fois dans la Septante, version grecque de l’Ancien Testament. Dans le Nouveau Testament, Paul est le seul à l’employer, si l’on excepte l’unique emploi de Matthieu (5, 24).

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La première fois que Paul emploie ce mot, c’est dans sa seconde épître aux Corinthiens. Pour eux, la réconciliation correspond à un souvenir historique précis. Lors de la reconstruction de la ville, César avait proclamé une réconciliation accueillant, de la Grèce et de tout l’Empire, des gens au passé compromis qui bénéficiaient d’une amnistie. « Tout vient de Dieu qui nous a réconciliés avec Lui … » (2 Co 5, 18) Dans la conception paulinienne, il s’agit de la Réconciliation des hommes avec Dieu, par Dieu. C’est le péché de l’homme qui avait créé l’obstacle entre lui et Dieu. Nous sommes alors confrontés à un dilemme : est-ce Dieu qui produit un changement dans les dispositions des hommes à son égard ? Mais dans ce cas, quelle place reste-t-il pour le libre arbitre de l’homme ? Est-ce en Dieu que le changement se produit ? Dieu abandonne-t-il ses griefs contre l’humanité ? Mais Dieu qui est amour, peut-il se brouiller avec les hommes ? Nous pouvons écarter ce dilemme, si nous estimons que toute réconciliation est nécessairement bilatérale : il faut que Dieu et l’homme changent à la fois leur attitude l’un vis-à-vis de l’autre. Mais dans toutes ces approches, nous avons mal posé la question. En effet, nous sommes partis d’une définition a priori de la réconciliation. Or chez saint Paul, ce mot prend une autre signification. Il s’agirait de l’établissement de relations nouvelles entre Dieu et les hommes. Dieu ne change pas. Les hommes ne changent pas. C’est la relation entre les deux qui change. Une image nous éclairera sur ce mystère : au moment où le voile du temple de Jérusalem se déchire, le Debir (Saint des Saints) ne change pas, le Hékal (Saint) ne change pas, mais entre les deux, la séparation disparaît. Voici ce que nous dit Louis-Claude de Saint-Martin dans Le Nouvel Homme :
Le voile de ton temple se déchirera en deux depuis le haut jusqu’en bas, parce que ce voile est l’image de l’iniquité qui sépare ton âme de la lumière où tu as pris ton origine ; et comme en se divisant en deux parts il laisse à tes yeux un accès libre à cette lumière qui t’était inaccessible auparavant, c’est assez clairement t’indiquer que c’était la réunion de

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ces deux parts qui avait formé ta prison, et qui te retenait dans les ténèbres ; nouvelle image de cette iniquité que le réparateur n’a pas craint de traverser en paraissant sur le Calvaire au milieu de deux voleurs, afin de te donner la force et les moyens de briser en toi à ton tour cette iniquité.2

« Dieu nous a réconciliés avec Lui, par la mort du Christ » (Rm 5, 10) C’est par l’intermédiaire du Christ que la Réconciliation s’est faite. Le Christ est mort pour tous, et par cette mort c’est l’amour du Christ qui nous étreint. En précisant qu’un seul est mort pour tous (2 Co 5, 14), Paul exprime toute la dimension exceptionnelle du Christ. Lorsqu’il ajoute que par cette mort, tous sont morts, nous devons nous interroger sur le sens qu’il donne au mot « mort ». L’épître aux Romains nous éclaire en précisant que nous sommes morts au péché (Rm 6, 2) et vivants pour Dieu en Jésus-Christ (6, 11). « Celui qui n’avait pas connu le péché, Dieu l’a fait devenir péché » (2 Co 5, 21) Ceci ne signifie pas que Jésus a manifesté le péché, mais qu’il a endossé tout le poids de tous les péchés de l’humanité. Nous pouvons penser au bouc émissaire des Hébreux : deux boucs étaient prévus pour l’ancien rite, le premier était offert en sacrifice d’expiation à Dieu et le second était chargé des péchés accumulés par la communauté pendant l’année écoulée. Pour cette fête de l’Expiation, c’était le grand prêtre qui chargeait le bouc de tous les péchés des fils d’Israël ; mais ici, c’est Dieu qui identifie Jésus au péché, et si le bouc émissaire était envoyé à Azazel dans le désert, Jésus, lui, a expié le Péché du monde par le sacrifice de sa vie. En réconciliant l’humanité avec Dieu, il a établi la paix par le sang de sa croix (Col 1, 20). « La Réconciliation a été opérée au temps fixé » (Rm 5, 6) Dans sa lettre aux Romains, Paul précise que le « Christ est mort pour des impies, au temps fixé ». L’expression grecque traduite par « au temps fixé » peut aussi se traduire par « au temps marqué » ou encore « au bon moment » ; mais tous ces sens se complètent, car le temps fixé par Dieu est nécessairement le bon moment. Nous observons l’empreinte de la culture
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juive de Paul sur sa pensée. En effet, dans l’Ancien Testament, Dieu est le maître de l’Histoire. La mort du Christ sur la croix s’inscrit donc dans le plan divin. « Si nous sommes en Christ, nous sommes une nouvelle créature » (2 Co 5, 17a) Paul introduit ici la condition nécessaire pour être une nouvelle créature : être en Christ. Ce qui rejoint la pensée que Louis-Claude de Saint-Martin exprimait dans une lettre qu’il adressa à Kirchberger, Baron de Liebistorf le 19 juin 1797 : « […] la seule initiation que je prêche et que je cherche de toute l’ardeur de mon âme, est celle par où nous pouvons entrer dans le cœur de Dieu, et faire entrer le cœur de Dieu en nous, pour y faire un mariage indissoluble, qui nous rend l’ami, le frère et l’épouse de notre divin Réparateur […] »3 « Le monde ancien est passé, voici qu’une réalité nouvelle est là » (2 Co 5, 17b) Littéralement, le texte grec dit : « Voici, les choses anciennes qui sont passées sont devenues nouvelles. » La rédaction de cette lettre a pour toile de fond, le conflit qui oppose Paul aux Judaïsants. Les Judaïsants étaient les Chrétiens d’origine juive qui voulaient imposer la loi juive aux Chrétiens ; pour eux, il fallait être Juif pour être Chrétien. Par exemple, ils voulaient imposer la circoncision à tous les hommes. Dans le climat conflictuel qui les oppose à Paul, nous pouvons comprendre que l’expression « les choses anciennes qui sont passées » se réfère au Judaïsme. « Toutes ces choses sont devenues nouvelles » par la mort et la résurrection du Christ. La pensée de Paul n’est pas que les choses nouvelles se substituent aux anciennes, mais que les choses anciennes se transforment pour devenir les choses nouvelles. Nous pouvons y voir l’indication que le Christianisme n’est pas une nouveauté qui remplace le Judaïsme, mais il en est l’aboutissement, de même que le pharisien Paul est devenu l’Apôtre du Christ. « Si nous avons connu le Christ selon la chair, maintenant nous ne le connaissons plus ainsi » (2 Co 5, 16) Ce que Paul veut certainement dire, c’est que maintenant que « Christ est mort et ressuscité », notre

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compréhension des choses a changé, désormais notre connaissance peut dépasser les limitations de notre faiblesse humaine. Notre vue étroite peut s’élargir pour appréhender l’essentiel : le mystère christique. Paul étend à toute l’humanité sa propre vision, telle qu’il la définissait quelques mois plus tôt dans sa première lettre aux Corinthiens : « Car j’ai décidé de ne rien savoir parmi vous, sinon Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié. » (1 Co 2, 2). C’est son vécu qui inspire Paul, car lorsqu’il persécutait les Chrétiens, il connaissait le Christ selon la chair, c’est-à-dire dans la faiblesse de sa compréhension humaine. Ce n’est qu’après sa révélation sur le chemin de Damas qu’il ne connaît plus le Christ selon la chair, mais selon l’esprit. La Réconciliation est-elle effective pour tous ? Si Paul dit que « tous » sont morts au péché (2 Co 5, 14 et Rm 6, 2), il ne dit pas que Dieu les a « tous » réconciliés, mais que « Dieu nous a réconciliés… ». Nous, c’est-à-dire, ceux qui avec lui et comme lui, vivent en Christ, ceux qui ont accepté d’être « les vivants qui ne vivent plus pour eux-mêmes mais pour Celui qui est mort et ressuscité pour eux » (2 Co 5, 15). Étant en Christ, ils sont de nouvelles créatures qui participent aux choses nouvelles (2 Co 5, 17). C’est l’emploi restrictif du « nous », qui nous laisse penser que « tous » ne sont pas effectivement réconciliés. Ce que confirme Paul lorsqu’il précise que Dieu « nous » a donné le ministère de la Réconciliation (2 Co 5, 18). Ce ministère ayant pour but d’exhorter les non-croyants à se réconcilier, c’est bien là la preuve qu’il reste une part à accomplir par l’homme, pour que cette réconciliation potentielle devienne effective. Pour ce qui est du « ministère de la Réconciliation », le mot « ministère » est une traduction du grec diakonian qui vient du verbe diakonew qui signifie « servir ». C’est Paul qui emploie le plus ce mot dans le Nouveau Testament, ce qui correspond bien à son vécu, placé au service de l’annonce de l’Évangile. Ce service est défini comme un don de Dieu. Nous devons nous laisser réconcilier avec Dieu (2 Co 5, 20).

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Paul demande aux Corinthiens de se réconcilier. Ainsi, nous comprenons mieux le processus de la réconciliation, qui est un don de Dieu, mais qui doit être accepté par l’homme. Si le pardon des péchés est effectif, il faut en plus une démarche personnelle de l’homme vers Dieu, pour que la réconciliation soit accomplie. La réconciliation va donc au-delà du pardon des péchés. Le problème du libre arbitre de l’homme est sous-jacent : Dieu donne mais encore faut-il que l’homme accepte. Car, comme le dit Louis-Claude de Saint-Martin s’adressant à chacun de nous : « … sans cette crucifixion du Réparateur, la famille humaine n’eut jamais pu entrer dans les sentiers qui devaient la conduire à la vie, et sans ta crucifixion particulière, celle du Réparateur même devient inutile à ta guérison spirituelle, comme le serait à la guérison de tes plaies corporelles un baume qui te serait offert, mais dont tu ne voudrais pas faire usage ».4 « Le ministère de la Réconciliation par la parole » (2 Co 5, 19) Si Dieu met en « Paul et ses fidèles » la parole de réconciliation, cela signifie qu’il y a une deuxième étape dans la Réconciliation. La seconde épître aux Corinthiens nous précise que Paul et ses fidèles opéreront par la parole. Certains passages des lettres de Paul nous éclairent sur cette parole : cette parole est celle de la foi (Rm 10, 8) qui doit apporter la révélation, la connaissance, la prophétie et l’enseignement (1 Cor 14, 6). Elle doit être exprimée dans le Christ (2 Cor 2, 17) pour annoncer le mystère de l’Évangile (Eph 6, 19). C’est la parole de vérité, l’Évangile qui sauve (Eph 1, 13). « Ainsi, la foi vient de la prédication, et la prédication, c’est l’annonce de la parole du Christ. » (Rm 10, 17) Nous comprenons que selon la conception de Paul, la Réconciliation est en œuvre « dans le fait que nous pouvons dès maintenant mourir au péché et vivre de la grâce ».5 Mais il appartient à l’homme de s’ouvrir à cette grâce par la Foi en Christ. Il faut tenir par la foi sans se laisser déporter hors de l’espérance de l’Évangile. Nous devons demeurer en Christ qui est notre paix, et vivre pour celui qui est mort et ressuscité pour nous. Grâce au Christ nous avons l’accès au Père, ce que les synoptiques ont symbolisé par la « déchirure du voile du Temple ». Ce voile qui

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empêchait l’accès au « Saint des Saints » du temple de Jérusalem se déchire au moment où le Christ rend l’esprit. Dans son ouvrage intitulé La Réconciliation dans la théologie de saint Paul, Jacques Dupont nous donne un point de vue d’une grande pertinence, et nous en ferons notre conclusion : « Pour saint Paul, ce que Dieu change, ce n’est pas Ses propres dispositions ; ce n’est pas davantage les dispositions de l’homme à Son égard ; c’est la situation dans laquelle l’homme se trouve par rapport à Lui. L’attention ne porte pas sur les sentiments, sur la psychologie de la Réconciliation, mais simplement sur une situation de fait. Dieu a rétabli des relations pacifiques entre le monde et Lui. […] Mais il appartient encore à chaque homme de se réconcilier positivement et personnellement avec Dieu. Il faut donc que chacun s’approprie la Réconciliation en changeant ses propres dispositions. Il faut que chacun rende effective pour son propre compte la Réconciliation que Dieu a déjà accordée au monde. »6 ■
Notes : 1. Pantacle n° 6 de janvier 1998 – p. 10. 2. SAINT-MARTIN, Louis-Claude de, Le Nouvel Homme, Le Tremblay, Diffusion Rosicrucienne, p. 347. 3. Pantacle n° 3 de janvier 1995 – p. 3-5 4. SAINT-MARTIN, Louis-Claude de, Le Nouvel Homme, Le Tremblay, Diffusion Rosicrucienne, p. 345. 5. QUESNEL, Michel, Cahier évangile n° 22, p. 37. 6. DUPONT, Jacques, La Réconciliation dans la théologie de saint Paul, Louvain, Salvation, 1953, p. 18.

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À propos de Moïse
Jean-Pierre Soula

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l’étude du Beréshîth, autrement dit la Genèse, il semble indispensable de s’attarder sur le personnage de Moïse. Jusqu’à présent, les biblistes l’ont considéré comme un personnage de légende, bien qu’on lui ait imputé l’écriture des cinq livres du Pentateuque, à savoir : la Genèse, l’Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome. Ces cinq livres constituent la Torah « la Loi ». Cependant, certaines exégèses attribuent l’écriture de ces cinq livres à des auteurs différents et à des époques variées. A-t-il vraiment existé ou non ? Bien des controverses se sont élevées à ce sujet. Dans notre imaginaire, il apparaît sous les traits du Moïse de Michel-Ange, lequel le représente descendant du Sinaï, et portant les fameuses « Tables de la Loi ». Évoquons au passage une caractéristique de cette toile : le personnage porte deux petites cornes au front, somme toute assez mystérieuses. Il semblerait que cela soit dû à une erreur de traduction de la Vulgate. En voici la raison : Moïse est censé avoir connu Yahvé, face à face, durant son ascension du Sinaï. Il a donc été transfiguré à la manière du Christ, treize siècles plus tard, et c’est auréolé de lumière rayonnante qu’il serait redescendu de la montagne et non pas orné de cornes. Ou bien alors, serait-ce une déformation de la Tradition égyptienne, l’assimilant au dieu Khnoum à tête de bélier, ou au Taureau symbole de puissance pharaonique ? N’oublions pas qu’il est censé être un proche de Pharaon.

A

PRÈS

Une autre image du « Moïse » légendaire revient également à la mémoire, celle de Charlton Heston dans Les Dix Commandements ainsi que le « Moïse » de la comédie musicale du même nom, source de grande émotion. Aucun spécialiste, ni aucun religieux n’a pu prouver son existence. Spinoza lui-même, remarquait qu’il ne pouvait pas avoir écrit un livre où est décrite sa propre mort. Nous allons donc essayer d’y voir un peu plus clair en nous basant sur les récits de certains personnages de l’Histoire, sans pour cela s’opposer à la Tradition, car il n’est pas dans notre intention d’entrer en conflit avec les croyances religieuses de chacun. Simplement, nous nous posons des questions et invitons nos lecteurs à en faire de même. Ainsi, pour Manéthon, prêtre égyptien hellénisé, Moïse fut un prêtre d’Égypte se nommant Osarsiph. Ce personnage considéré

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comme impur à cause de la lèpre qu’il avait contractée, aurait été déchu par Pharaon et chassé d’Égypte en compagnie d’autres personnes atteintes du même mal. Pour certains chercheurs, il a été paré de fantasmes dans lesquels on le voit hériter de toute la sagesse de l’Égypte ancienne. Sans nous engager trop loin dans les différentes hypothèses et déclarations de “spécialistes”, attardons-nous en quelques phrases sur le « Moïse » de la Tradition. La Bible nous explique qu’il doit son nom à une princesse qui le sauva des eaux, à la suite du massacre des nouveaux-nés hébreux. Soit dit en passant, nul document archéologique égyptien ne fait mention de ces “crimes” et cela est bien surprenant, lorsqu’on sait avec quel soin les scribes consignaient par écrit les moindres évènements du quotidien. La princesse l’aurait appelé Moïse (sauvé des eaux), pour l’avoir découvert au bord du Nil, parmi les roseaux. En hébreu, Moïse se dit Mosheh et s’écrit h c s (lire de droite à gauche), c’est-à-dire m (M) c (Sh) h (H), mot dont la racine provient de l’égyptien Mosè (Mosis chez les Grecs Ptolémaïdes) indiquant une filiation et non un sauvetage. Ainsi, beaucoup d’Égyptiens, notamment les rois et princes, portaient des noms issus des divinités de leur panthéon accolés au suffixe Mosè ; par exemple, nous connaissons ceux dont l’une des nombreuses titulatures était Ra-Mosè , c’est-à-dire fils du dieu Râ ou Rê. Ce nom fut par la suite transformé en Ramsès. Nous trouvons également Thot-Mosè, déformé, lui, en Thoutmosis. Autre exemple de cette déformation “chronique” due aux Grecs : Men-Khâ-Oû-Rê, devenant Mykérinos… Le nom de Mosè apparaît du reste à plusieurs reprises sur les papyri égyptiens, sans pour cela, mentionner une quelconque appartenance de l’un d’eux à une peuplade d’esclaves ou de travailleurs forcés au service des monarques successifs. Une autre énigme, tout aussi liée à Moïse, est le nom « Hébreu » lui-même. Cette appellation proviendrait du nom générique « Habirou ». Ce peuple serait apparu en Mésopotamie vers 3000 ans avant J.-C., et aurait été constitué de tribus ou peuplades diverses. En fait, ce nom signifierait « venu d’au-delà du fleuve », le Nil ou l’Euphrate ? Difficile de le dire. Il a donc été contemporain de la civilisation égyptienne sans en avoir son envergure, loin s’en faut ! L’intérêt de son étude est qu’il nous offre la toute première religion monothéiste, peut-être une émanation de celle fondée par le pharaon Amen-Hotep IV (1360 av. J.-C.) connu sous le nom
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d’Akh-En-Aton qu’il avait choisi en l’honneur du dieu unique qu’il adorait : Aton, représenté par le disque solaire. Enfin, au sujet des fameuses « Tables de la Loi », nul document ne vient authentifier leur existence, si ce n’est ce qui est consigné dans les écritures sacrées, elles-mêmes issues d’une infinité de sources orales ou de poèmes, de loin postérieures à l’époque moïsiaque ! Quand on sait que les Hébreux dans leurs pérégrinations à travers les déserts étaient démunis de beaucoup de choses, à commencer par les produits de première nécessité (n’oublions pas que, selon la Tradition, ils se sont enfuis de nuit, laissant pratiquement tous leurs biens derrière eux), par quel tour de force, Moïse aurait-il pu graver dans le marbre dur ou même la pierre, le texte sacré ? Qu’en est-il aussi du Mont Sinaï ? Il est très difficile de le situer avec exactitude. Les chercheurs le placent un peu partout : Djebel Moussa (Moussa ou Musa étant le nom arabisé de Moïse), Mont Karkom dans le Neguev et même Djebel Hallâl au Nord-Est de la péninsule du Sinaï. Concernant les « dix plaies d’Égypte », deux volcanologues, Gilles Lericolais et William Ryan, pensent avoir une explication valable sur l’explosion épouvantable du Santorin, qui eut lieu à peu près à cette époque, au large de la Grèce. Les cendres projetées dans la haute atmosphère auraient obscurci les cieux jusqu’en Égypte et ce, durant des semaines, en provoquant des chutes de grêlons, de pierres, et des pluies exceptionnelles. Ces pluies auraient favorisé le pullulement d’une infinité d’espèces vivantes plus ou moins nuisibles : locustes ou criquets migrateurs, moustiques, mouches etc., qui auraient pu engendrer de nombreuses épidémies, détruire les récoltes, etc. Parallèlement à cette vermine, les batraciens se seraient développés en abondance, particulièrement les grenouilles. D’autre part, au sujet de l’eau du Nil transformée en sang, il ne faut pas oublier que ce fleuve long de 6671 km, si l’on compte qu’il prend sa source au-delà du lac Victoria, traverse, tout comme ses affluents, toutes sortes de sols auxquels il arrache des tonnes de terres, dont certaines peuvent teinter ses eaux de différentes nuances, et notamment d’ocre rouge, d’où le mythe du sang que la Tradition en aurait tiré. Mais revenons à notre personnage. Pour Thomas Römer, dans son ouvrage intitulé Moïse « lui que Yahvé a connu face à face »,

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la prononciation hébraïque du nom de notre héros, Mosheh, correspondrait à celle d’une tournure égyptienne du IIe millénaire avant notre ère, preuve donc, de son authenticité. Ce chercheur pense que l’archétype du patriarche aurait pu être inspiré par trois personnages historiques. Le premier, un certain Mesouy, contemporain du pharaon Méren-Ptah (fin du XIIIe siècle avant J.-C.), le premier, du reste, à mentionner l’existence d’Israël (stèle de 1208 avant J.-C.). Mesouy serait devenu pour un court moment pharaon, sous le nom d’Amenmès, avant d’être chassé du trône. Comme Moïse, il aurait épousé une femme kouchite (du célèbre pays de Madian). Environ quarante ans plus tard, au temps de Ramsès II, un sémite nommé Ben-Ozèn devient « écuyer tranchant » du monarque, prenant un nom égyptien contenant le suffixe Mosè. À l’instar de Moïse, il se fit l’intercesseur dans un conflit opposant les corvéables asiatiques installés le long du Nil aux contrôleurs du royaume. Ces Asiatiques étaient appelés Shosous par les Égyptiens. Ils vénéraient un dieu appelé Yahou ou Yahvé. Enfin, toujours selon Römer, le personnage le plus proche de la figure moïsiaque serait le chancelier Beya dont le nom égyptien contient aussi le préfixe célèbre. Au décès du pharaon Séthi II, aidé de la première veuve, Taousert, il installe sur le trône le jeune prince Siptah. Malheureusement, l’enfant meurt mystérieusement tout comme le fils premier-né du pharaon biblique ! C’est donc Taousert

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qui hérite du trône avec le soutien du chancelier Beya, ce qui entraîne une violente opposition du parti adverse ayant à sa tête Sethnakht, autre prétendant au trône. La guerre civile éclatant, nos deux personnages forment une armée composée de Shosous et de Habirous. Ils en profitent pour piller les trésors adverses, ce qui ne manque pas de rappeler la spoliation des Égyptiens juste avant l’Exode. Les Cananéens finissent par être vaincus par Sethnakht (1186 av. J.-C.). Ce dernier se lance à leur poursuite, alors qu’ils fuient vers le Levant. Il ne parviendra pas à les rattraper. Remarquons toutefois que la fuite de Beya est postérieure à l’apparition d’Israël, donc, il ne peut s’agir de l’Exode biblique ! Selon Yaïr Zakovitch, il n’y a probablement pas eu d’Exode, car Israël est issu du monde cananéen comme le prouvent sa langue, ses mythes, ses dieux… Les découvertes archéologiques montrent qu’Israël est une nation indigène de la terre de Canaan. N’oublions pas la fuite des Shosous de Beya hors d’Égypte et leur arrivée probable en Canaan, ce qui aurait quelque peu “chamboulé” la culture et les mœurs locales, d’où le récit de la fuite d’Égypte et l’existence d’un nouveau dieu, Yahvé… Dans ce cas, Beya aurait été assimilé à Moïse, mais étant à moitié égyptien, il n’aurait alors pu fouler le sol sacré, et serait censé être mort et enterré au mont Nébo. Si Moïse a vraiment existé, l’hébreu ne devait pas lui être bien familier puisqu’étant de naissance égyptienne, d’où sa réponse à Dieu lorsqu’Il lui demande de libérer son peuple : il rétorque que sa langue est lourde et qu’il a du mal à s’exprimer. À ce sujet, certains chercheurs prétendent qu’il était bègue. Disons plutôt que son vocabulaire hébraïsant devait être très limité ! Quant à sa famille, les prénoms de son frère et de sa sœur, Aaron et Myriam, sont vraisemblablement des prénoms égyptiens très déformés par le zèle des scribes d’époques ultérieures et entièrement au service des souverains et dirigeants religieux. Nous pourrions encore disserter sur l’existence vraie ou imagée du prophète à la manière de Freud qui soutient que Moïse, prince égyptien et partisan du culte d’Aton, aurait pu fuir l’Égypte à cause des persécutions organisées par les adorateurs d’Amon. Il aurait alors entraîné dans sa fuite des esclaves sémites et des partisans égyptiens qui seraient devenus les fameux Lévites, gardiens du Temple.

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Une dernière remarque s’impose : qu’en est-il exactement des célèbres tours de magie accomplis devant Pharaon, comme par exemple, le bâton de Moïse jeté à terre par Aaron et qui se transforme en serpent, imité immédiatement par les Mages égyptiens dont les cannes, changées également en reptiles, furent dévorées illico par le serpent moïsiaque ? Pensez-vous que les scribes seraient restés muets devant de tels prodiges ? Là encore, les archives égyptiennes sont muettes. Dans l’incertitude où nous nous trouvons, nous nous garderons de toute affirmation dogmatique, en considérant simplement Moïse comme un personnage “virtuel”. Qui a écrit le Beréshîth ? À quelle époque exacte ? Quelles étaient les véritables sources de cette connaissance ? Nul, jusqu’à présent, n’a pu apporter de véritables réponses, mis à part les religieux les plus orthodoxes. Souhaitons qu’une découverte archéologique ou historique nous apporte, un jour, la lumière sur l’un des personnages les plus énigmatiques de l’Antiquité ! ■
Illustrations : p. 32 et 37, gravures de Gustave Doré.

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Musique et mystique
chez Louis-Claude de Saint-Martin Christian Rebisse

« La musique est le seul fil d'Ariane qui soit donné sensiblement et généralement à tous les hommes, pour les conduire dans le labyrinthe ; les autres fils ne sont réservés qu'à des individus et à des élus particuliers ou généraux ; il suit de là que nul homme n'est excusable de ne pas ouvrir les yeux à la vérité. »
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qui ouvre l’un des textes que Saint-Martin a consacré à la musique dans De l’esprit des choses nous montre l’importance qu’il accordait à cet art. Dès son premier ouvrage, Des erreurs et de la vérité1 (1775), il donne une large place à la musique. Dans ses livres suivants, ce thème reste certes marginal : L’Homme de désir2 s’y attarde quelque peu, Le Ministère de l’homme-esprit3 l’effleure dans sa troisième partie, tout comme les chants 33 et 41 du Crocodile4. Le livre dans lequel Saint-Martin développe le plus ce thème, après son premier ouvrage, est De l’esprit des choses5, où il consacre deux études à la musique. Enfin, il existe un texte peu connu – il ne fut publié pour la première fois qu’en 1977 – : la Lettre sur les rapports de l’harmonie avec les nombres6. Il s’agit là de l’un des textes les plus intéressants que le Philosophe Inconnu ait consacré à cet art. La récurrence de réflexions sur la musique dans son œuvre nous a incité à nous attarder sur cet aspect original de la pensée du Philosophe Inconnu.

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ETTE RÉFLEXION

Musique et nombres Le XVIIIe siècle est riche en réflexions et controverses sur l’harmonie. Après la « querelle des Bouffons » où s’affrontèrent Jean-Philippe Rameau et Jean-Jacques Rousseau, la querelle des Gluckistes et des Piccinistes faisait rage à l’époque même où paraissait Des erreurs et de la vérité7. Il est donc probable que Saint-Martin ait lu quelques-uns des traités sur l’harmonie publiés à son époque comme celui de Jean-Philippe Rameau (1726). Ce musicien jugeait sévèrement les textes sur la musique publiés par Jean-Jacques Rousseau dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (1751-1776). Même si le Philosophe Inconnu ne fait pas référence à Jean-Jacques Rousseau dans ses écrits sur la musique, son influence y transparaît en bien des points8. La réflexion de Saint-Martin s’inscrit essentiellement dans deux registres. Le premier, s’appuyant sur une arithmosophie enracinée dans la cosmogonie martiniste, analyse ses aspects symboliques. Le second souligne les vertus de cet art et présente ses pouvoirs subtils, voire magiques. Ces deux points de vue parsèment les écrits du Philosophe Inconnu d’une manière plus ou moins organisée. Les aspects symboliques dominent dans ses premiers écrits, Des erreurs et de la vérité ou la Lettre sur l’harmonie qui, bien que non

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datée, appartient probablement à cette période9. Les écrits plus tardifs, L’Homme de désir ou De l’esprit des choses, évoquent plutôt les vertus et propriétés de la musique. L’harmonie originelle Pour Saint-Martin, la musique se prête à merveille pour peindre l’état du monde depuis son principe d’harmonie originel jusqu’à son état actuel de désordre et de dissonance. Elle nous montre en effet « les deux lois de force et de résistance, ou d’action et de réaction qui régissent l’univers matériel et l’univers spirituel […] » (EC, p. 170*). Elle présente aussi « l’image de la division universelle que le crime primitif a opérée entre les puissances régulières et les puissances irrégulières » (EC, p. 171). Comme on le voit, et c’est l’une des caractéristiques essentielles de son analyse, Saint-Martin tente de faire coïncider les principes de son système cosmogonique avec ceux de l’harmonie musicale. Sa démonstration repose sur une vision du monde qui trouve son origine dans les enseignements de son premier maître, Martinès de Pasqually. Ses arguments, dans lesquels l’arithmosophie occupe une place importante, ne peuvent s’entendre réellement que par ceux qui ont une connaissance de la doctrine des Élus-Cohens. Notons que le rapport établi par le Philosophe Inconnu entre l’harmonie et les nombres semble l’éloigner des idées de Rousseau pour le rapprocher de celles de Rameau. Dans sa Lettre sur l’harmonie et les nombres, tout comme dans Des erreurs et de la vérité, Saint-Martin développe son argumentation à partir d’une réflexion sur l’accord parfait, qu’il présente comme étant l’image de la Création, avant que son harmonie ne fusse détruite par la dissonance d’une double chute, celle des premiers anges, suivie de celle d’Adam. Le sujet de l’accord parfait est pour lui l’occasion de mettre en évidence un principe essentiel : le rapport intime de l’unité divine avec le nombre quatre. L’accord parfait « porte le nombre 1, en ce qu’il est le seul et unique, qu’il est entièrement rempli de lui-même et qu’il est inaltérable dans sa valeur intrinsèque comme l’unité » (LR, p. 210). Saint-Martin précise qu’il « est composé de quatre sons qui renferment entre eux trois intervalles » (LR, p. 2). Dans Des erreurs et de la vérité, il énonce que les « trois premiers sons qui
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le composent sont séparés par deux intervalles de tierce » (EV, p. 508) – tierces qui « se trouvent surmontées d’un intervalle de quarte dont le son qui le termine se nomme octave » (EV, p. 509). Pour lui, ce quaternaire, agent principal de l’accord, est l’image de « la Cause active et intelligente » (EV, p. 509), le Christ qui préside et domine tous les êtres corporisés. On retrouve là un schéma souvent utilisé dans les rituels des Élus-Cohens : deux triangles réunis de manière à former une étoile à six branches, enfermés dans un cercle que domine une croix. Cette croix, symbole du quaternaire, est pour Saint-Martin celle de la « double puissance » du Christ, qu’il associe par conséquent au nombre huit. Ainsi, pour le théosophe, l’octave représente le principe supérieur de l’harmonie et de la Création universelle. Le nombre huit de l’octave est « l’alpha et l’oméga ; ce qui nous indique l’universelle puissance du huiténaire dans la Création » (LR, p. 4). L’harmonie brisée La dissonance apportée par la Chute brise l’harmonie primordiale, et la Création passe alors sous la domination du nombre sept. L’accord de septième est pour le Philosophe Inconnu celui de la dissonance, et le retour à l’harmonie ne pourra se produire que par le passage à l’accord parfait, grâce auquel les êtres pourront trouver leur repos « dans l’unité qui est leur source » (EC, p. 171). C’est le passage par l’octave, que Saint-Martin associe au Christ, le « Réparateur », qui conditionne un retour possible à l’équilibre : « l’oreille ne se trouve pas en repos sur le septième de ces sons, mais seulement lorsqu’elle est parvenue jusqu’au huitième » (LR, p. 5). En dehors des aspects techniques de l’harmonie, le Philosophe Inconnu s’interroge également sur la fascination qu’exercent musique et spectacle sur l’homme. Dans De l’esprit des choses, il présente cet attrait comme une sorte de réminiscence de la véritable destination de la musique. Plus ces spectacles « tiennent de l’ordre merveilleux et sur-temporel, et plus ils le charment ; c’est-à-dire que, plus ils tiennent à cet état d’admiration qui le sort du temps, et l’approche de sa région primitive, active et pleine de prodiges, et plus il se trouve dans son élément naturel » (EC, p. 182). Les spectacles mettent en action sous les yeux de l’homme les principes de la Création et des forces antagonistes qui la meuvent. Si

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la musique y tient la première place, c’est parce que dans l’ordre de la Création, le Verbe a précédé la Lumière, « le son précède la lumière » (EC, p. 180). Vertus et destination de la musique Au-delà des aspects symboliques dont nous n’avons souligné que quelques éléments, Saint-Martin envisage également la musique sous un angle différent, en abordant ses vertus et sa destination. Il souligne l’intérêt que l’homme aurait à utiliser ses propriétés non seulement dans sa quête spirituelle, mais pour remplir la mission à lui échue. Dans Des erreurs et de la vérité, le Philosophe Inconnu intègre ses observations sur la musique dans sa réflexion sur la « langue première et universelle » dont l’homme a perdu l’usage. Il fait de cet art l’une des productions de la langue vraie, qui avait la musique pour mesure et la parole pour signification. Certes, depuis la chute d’Adam, l’homme ne produit plus qu’une « musique artificielle » en comparaison de la « musique principe », mais cet art conserve néanmoins une certaine puissance. Ces principes font écho à l’Essai sur l’origine des langues de Jean-Jacques Rousseau – en particulier au chapitre XII de ce livre –, à la différence que contrairement à cet auteur, Saint-Martin ne situe pas cette origine dans un passé lointain mais dans une période anhistorique. Pour Saint-Martin, la musique possède cette vertu essentielle de permettre à l’homme de briser les barrières temporelles qui l’environnent, pour « que les vertus d’en haut puissent le pénétrer » (EC, p. 171). De même, il veut que Dieu ait fait de l’homme une « lyre divine » (EC, p. 179-180), pour qu’il produise des harmonies bienfaisantes dans toute la Création. Celui qui prend sa lyre ou chante peut mettre en mouvement les « trésors actifs de l’harmonie » et faire rayonner autour de lui ces richesses. En liant de la sorte son moi intime à ces puissances, il peut « communiquer jusqu’à cette région pure et supérieure », pour non seulement « porter son être jusque dans la région divine, mais faire encore descendre cette région divine dans tout son être » (EC, p. 175). De telles idées rappellent celles de Marsile Ficin, qui, à la Renaissance, avait composé des hymnes magiques destinés à capter les vertus des planètes. Par ailleurs, les théories de Saint44
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Martin sur le rôle de l’air, le support des vibrations musicales, sont proches de celles du philosophe italien11 : « La musique peutelle exister sans le son, le son sans l’air, l’air sans l’esprit, l’esprit sans la vie, et la vie sans notre Dieu ? Quelles merveilles et quelles puissances ne sont pas renfermées dans la musique ? » (HD, n° 84.) Le Philosophe Inconnu avance une idée originale en énonçant que l’homme devrait utiliser cet art pour remplir son ministère. Pour lui, l’homme avait été choisi « pour être le chantre de Dieu et pour en célébrer toutes les merveilles ; il avait été choisi pour rectifier tous les accords dissonants qui ne cherchaient qu’à troubler l’harmonie de la vérité » (HD, n° 84). Ainsi l’homme s’égare-t-il lorsqu’il n’utilise la musique que « pour chanter les objets inférieurs ». Saint-Martin juge donc la musique des siècles modernes « faible et impuissante », et il ajoute : « Tu peux nous plaire quelquefois, tu peux même nous agiter ; mais peux-tu nous avancer et nous instruire ? Peux-tu remplir toutes les nuances ? » (HD, n° 112). Dans L’Homme de désir, le Philosophe Inconnu lance une complainte nostalgique sur les temps lointains où l’homme encore pur possédait sa première science ; ces temps où la nature entière formait les cordes de sa lyre, et où il ne faisait « pas violence, comme aujourd’hui, à cet art sublime, en l’appliquant à la peinture des désordres et des ravages, tandis qu’il tient à l’ordre et à l’harmonie de son origine » (HD, n° 112). La musique principe Mais pour rendre à la musique sa destination primitive, il faudrait que l’homme en possède la clé, or, cette dernière lui a été enlevée. Dans Le Crocodile, Saint-Martin place dans la bouche de l’animal qui représente l’agent des forces du mal, ces mots étranges : « Je dis à la musique, que je lui donnais la carrière la plus vaste pour peindre tout ce qu’elle voudrait, mais j’y mis deux conditions : la première, que le diapason resterait dans mes archives ; la seconde, que la portée de sa voix et de ses instruments serait limitée à la gamme planétaire connue des nations […]12 ». Il reste à l’homme à retrouver cette musique vraie, cette musique principe dont l’harmonie résonne hors du monde temporel délimité par le cercle des planètes. Pour que sa musique puisse se joindre aux harmonies supérieures, « il faut que l’homme y

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joigne sa parole pure ; car l’air est souillé comme toute cette nature et la parole non épurée le souillerait encore davantage. Aussi, c’est quand cet air est ainsi purifié par la parole pure que la musique peut à son tour attirer la parole vive qui est au-dessus d’elle et qui ne cherche qu’à en faire son organe et son instrument » (EC, p. 176). Cette idée de pureté, Saint-Martin avait été touché de la trouver chez les Chinois, car on dit que leurs musiciens doivent avoir « des mœurs pures et le goût de la sagesse, pour tirer des sons réguliers et parfaits de leurs instruments de musique. (OP, p. 169). Les quelques points que nous venons de mettre en évidence montrent la richesse du discours d’un théosophe dont le regard est sans cesse porté par une rare capacité à tout rapporter à une philosophie dans laquelle l’homme tient une place centrale. Musique, spectacle ou théâtre, tout est prétexte pour lui à rappeler l’homme vers le principe d’harmonie d’un paradis dont il a perdu les clés. On aurait tort cependant de prendre à la lettre ses idées sur l’harmonie. Louis-Claude de Saint-Martin avertit d’ailleurs luimême son lecteur dans l’introduction de la Lettre sur l’harmonie, en soulignant qu’il ne faut pas prendre ses théories pour une « vraie science ». Selon lui, une telle science ne réside d’ailleurs pas « dans de froids raisonnements ou d’ingénieuses dissertations, mais dans les vertueux désirs de l’âme et l’usage de toutes les forces de notre être » (LR, p. 1). ■
Notes : * Abréviations utilisées pour les textes de Saint-Martin : EV, Des erreurs et de la vérité ; OP, Œuvres posthumes ; EC, De l’esprit des choses ; HD, L’Homme de désir ; LR, Lettre sur les rapports de l’harmonie et les nombres. 1. SAINT-MARTIN, Louis-Claude de, Des erreurs et de la vérité, ou les Hommes rappelés au principe universel de la science, Édimbourg [Lyon], par un Ph…. Inc...., [Jean-André Périsse-Duluc], 1775, fin du chapitre VI, p. 507-525. 2. SAINT-MARTIN, Louis-Claude de, L’Homme de désir, Lyon, J. Sulpice Grabit, 1790 : n° 84, p. 140 ; n° 112, p. 177 ; n° 180, p. 262 et n° 191, p. 276. 3. SAINT-MARTIN, Louis-Claude de, Le Ministère de l’homme-esprit, Paris, Migneret, an XI [1802], p. 402-403. 4. SAINT-MARTIN, Louis-Claude de, Le Crocodile, ou La Guerre du bien et du mal arrivée sous le règne de Louis XV, Paris, Librairie du Cercle Social, an VII, chants 33, p. 128 et 41, p. 170.

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5. SAINT-MARTIN, Louis-Claude de, De l’esprit des choses ou Coup d’œil philosophique sur la nature des êtres et sur l’objet de leur existence, par le Philosophe Inconnu, Paris, Laran-Debrai-Fayolle, an VIII [1800], tome I, p. 170-179. 6. « Lettre sur les rapports de l’harmonie avec les nombres », Livre vert, manuscrit de la Bibliothèque nationale de France, FM4 1282. Ce texte a été publié par R. AMADOU, avec un commentaire et des notes musicologiques de Jacques REBOTIER dans Renaissance traditionnelle, n° 32, octobre 1977, p. 247269. 7. Sur l’influence de Rousseau sur le Philosophe Inconnu, voir JACQUES-LEFEVRE, Nicole : « Saint-Martin et Rousseau », appendice III de Lettre à un ami ou Considérations politiques philosophiques et religieuses sur la révolution française, Grenoble, Jérôme Millon, 2005. 8. Cf. STAROBINSKI, Jean, « Présentation » de l’Essai sur l’origine des langues, ROUSSEAU Jean-Jacques, Paris, Gallimard, 1990 « Folio essais », p. 9-54. 9. Elle reprend de nombreux éléments du septième chapitre de ce livre. Elle en suit à peu près le plan et utilise les mêmes arguments. 10. Nous donnons ici la pagination du manuscrit FM4 1282 de la BnF de la Lettre sur les rapports de l’harmonie avec les nombres. 11. Cf. WALKER, D.-P., La Magie spirituelle et angélique de Ficin à Campanella, Paris, Albin Michel, 1988, chap. I, « Ficin et la musique », p. 19-36. 12. Le Crocodile, op. cit., chant n° 33, « Suite du cours scientifique du crocodile. Députation des sciences », p. 128.

Illustration : p. 40, Nicomedes Gómez, Le Verbe créateur.

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L’Initié
Carol Antoine
Par la grâce de Dieu, il est né magicien ; Les hommes en tout lieu virent que c’était bien. Mystique, un peu geignard comme tout paysan, Mago, un doux vieillard, lucide cependant, Vécut petit enfant dans l’âpreté des champs... Les ailes de sa foi en l’Homme sur la croix, En perpétuel débat sur les bibliques lois, Le lâchaient quelquefois dans l’abîme du doute, La face détournée de la céleste route. Mais, vite, aiguillonné par le feu de son âme, Il reprenait confiance en sa divine flamme. De retour au bercail - chez son Dieu de bonté -, Après chaque bataille à moitié remportée, Il immolait le soir, à l’heure de s’asseoir Joyeux et détendu devant un vieux miroir, Deux bougies de son cru dans un nuage d’encens, Au rythme d’un cantique à l’épreuve du temps. Dans l’antique décor de sa hutte écartée, Les magiques accords d’une flûte enchantée, À Mozart empruntée, arrachaient au néant Ses souvenirs enfouis sous les neiges d’antan. Sa conscience assoupie, enivrée d’harmonie, S’envolait hors du temps dans l’espace infini Vers le sacré sanctuaire où tout est révélé Sur les grands mystères de la divinité. Assujetti, hélas, aux lois universelles, Malgré toute sa grâce aux yeux de l’Éternel Et ses généreux dons, le soir sur son autel, Pour demander pardon du crime originel, En tant qu’être incarné, Mago était mortel.

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Je ne puis dire quand Jéhovah l’appela, Mais à l’enterrement, jaillis de l’au-delà, En tenue de gala, d’éminents dignitaires Du royaume du Père accueillis sur la Terre En hommage à leur rang par cent coups de tonnerre, Chantaient le Requiem autour de son cercueil, Dans la cohue des pleurs de ses proches en deuil. Le calme revenu, on entendit soudain Dans l’air voilé, au loin, depuis le Saint des Saints, La voix d’un séraphin dans un rude message Envoyé aux humains par le Sage des Sages : « Familles éplorées et amis attristés, Fils de l’humanité, vous tous qui m’écoutez, Accablés de douleur par la fin du prophète Vous criez : “oh, malheur !” quand, chez nous, c’est la fête. Comprenez donc enfin que ce semblant de fin Vient d’un décret divin pour votre plus grand bien. Tandis que de vos pleurs vous mouillez son tombeau, Des couronnes de fleurs et nos chants les plus beaux, Après son dur labeur, le mènent au repos Dans la sainte demeure, à l’ombre du Très-Haut. Votre aïeul n’est pas mort, il ne le pourrait être. Dans les jours à venir, dans des siècles peut-être, Un autre coin du monde le verra renaître. Sa nature pétrie à jamais dans l’argile Fait figure du nid désormais inutile Que l’oiseau abandonne, une fois achevé Son service envers Dieu et envers sa couvée. Son âme libérée guidée par le karma, Reviendra s’égarer, trépas après trépas, Dans des corps dévolus aux humaines chimères Pour appréhender mieux ou percer les mystères Qui entourent les cieux et règlent l’univers, Puis, au moment voulu – en toute dignité –, Rentrer dans l’Absolu, maître à perpétuité. »

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