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"La France orange mécanique" ou la vérité si je mens
Par Eric Pelletier (L'Express), publié le 09/03/2013 à 12:15, mis à jour à 12:23

Le livre de Laurent Obertone, décrivant une France à feu à sang, est devenu un succès de librairie grâce à une habile instrumentalisation des chiffres et des faits divers. Décryptage
LE LIVRE DE LAURENT OBERTONE, DÉCRIVANT UNE FRANCE À FEU À SANG, EST DEVENU UN SUCCÈS DE LIBRAIRIE GRÂCE À UNE HABILE INSTRUMENTALISATION DES CHIFFRES ET DES FAITS DIVERS. DÉCRYPTAGE

Qui se risquera à critiquer le livre-brûlot de Laurent Obertone? La France orange mécanique a déjà reçu son brevet de littérature : Houellebecq, nous dit-on, ne tarit pas d'éloges sur son auteur. Et dans la préface le criminologue Xavier Raufer excommunie par avance la "meute de persécuteurs polyvalents, d'antifascistes oniriques, de suffragettes de ligue de vertu" qui lui chercheraient des poux dans la tête en avançant des arguments contraires. Terrain miné... Il se trouve qu'à L'Express, nous ne défendons pas de thèses. Nous avons choisi de "dire la réalité telle que nous la voyons". Pour cela, nous enquêtons. Pour cela, nous nous appuyons sur des travaux universitaires. Pour cela, nous épluchons les statistiques, fréquentons les tribunaux, rencontrons des policiers, des gendarmes, des magistrats, des délinquants et leurs victimes. Dans le domaine de l'insécurité, la réalité est préoccupante, comme nous ne cessons de l'écrire, notamment les agressions contre les personnes et les affaires sexuelles. Mais autant le dire d'emblée, cette réalité n'est pas celle, littéraire et fantasmée, d'Obertone. Un habile coup marketing De son petit livre orange, servi par quelques fulgurances de plume, on se souviendra avant tout d'un habile coup marketing, destiné à promouvoir les thèses les plus radicales du darwinisme social. Marine Le Pen l'a bien compris, elle qui fait l'éloge de l'ouvrage. Voici ce qu'assène Laurent Obertone. Longtemps, l'insécurité en France ne fut qu'une joyeuse gaudriole, accentuée par un trait de caractère gaulois, pour ne pas dire chevaleresque: le goût de la castagne. Mieux: tant que "Maurice" tuait "Didier", cette violence

était "tolérée", et même "bâtisseuse". Elle était sanctionnée et cette sanction était acceptée. C'était la France "encore éternelle", des bistrots et des cathédrales. Mais aujourd'hui, nous dit l'auteur, tout change même les prénoms, pas très catholiques, des mis en cause. On vole et viole la société qui a perdu ses défenses immunitaires et a fini par se laisser trousser. Les statistiques sont censées garantir le sérieux de l'enquête. Jugeons plutôt. "Selon les chiffres officiels, on recense un millier d'homicides par an", assure, par exemple, l'auteur. C'est faux. On en dénombrait 665 l'an dernier, soit le taux le plus bas jamais enregistré. Deux cents viols par jour ? D'où vient cette estimation? Impossible de le savoir, d'ailleurs certains graphiques publiés ne mentionnent aucune source. Quant aux vols et autres atteintes aux biens, l'honnêteté imposerait de dire qu'ils sont en régression. Mais à quoi bon rectifier? A quoi peut bien servir la nuance ? Les médias nationaux, proches du pouvoir dans l'esprit de l'auteur, sont accusés de mentir par intérêt, par obéissance ou par paresse. Ring, sa petite maison d'édition, définit à l'inverse Laurent Obertone, ancien "étudiant en journalisme à Lille", comme un "provincial", ce qui vaut, paraît-il, brevet d'honnêteté. Sous le vernis scientifique, qui s'écaille facilement, apparaît l'enduit de l'émotion, passé en couches épaisses par l'écrivain-journaliste. L'ultra violence nous vaut en effet des pages d'anthologie, de scènes de viols, de sexe coupé, de douleur. Bref, l'immense attrape-tout voyeuriste de l'horreur, compilé sur une bonne dizaine d'années. Des chiffres déjà publiés Mais la plus grande escroquerie du livre vise à faire croire que les chiffres avancés -ne retenons ici que ceux qui ne sont pas contestables- et les situations décrites avec luxe détails sordides nous sont révélées. Ils sont présentés comme des secrets cachés, sans relever le paradoxe : pour démontrer à quel point l'horreur des faits divers nous est masquée, l'auteur a compilé des dizaines d'articles de journaux... On a fait mieux en matière de dissimulation! Quant aux chiffres, ils ont déjà été publiés, y compris dans ces colonnes, et se trouvent en accès libre, sur le site de l'Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales. Qu'importe. Le lecteur est maintenant dévoré par cet abysse. Il ne reste plus qu'à planter le dernier clou dans le cercueil démocratique. Obertone est persuadé que "l'altruisme au-delà du degré de parentèle est un égoïsme déguisé". Il revendique le retour à un Etat fort, implacable, fasciste au sens littéral du terme... Un Etat viril. Un seul exemple : il regrette que la violence faite aux femmes permette aujourd'hui "aux associations, médias et politiques d'incriminer essentiellement les maris et les pères de famille"... Si Laurent Obertone se montre compréhensif envers les hommes

qui cognent leurs femmes et envers les chauffards de la route, il réclame en revanche la peine de mort pour les agresseurs de policiers : "Le pays des droits de l'Homme ne va tout de même pas se mettre à enfermer les gens qui croquent du policier, ironise l'auteur. Rappelons qu'on classe les chiens par catégorie de dangerosité et qu'on euthanasie ceux qui mordent". Il faudrait venger et non plus juger. Nous serons enfin dans le meilleur des mondes.

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