P. 1
Critique Yves Semen theologie du corps Sexualite Jean Paul II

Critique Yves Semen theologie du corps Sexualite Jean Paul II

|Views: 414|Likes:
Published by ΦΧΦΠ
Critique de l'ouvrage d'yves Semen par l'abbé Bauman FSSP, professeur de théologie morale. yves Semen outrepasse la pensée de Jean Paul II en lui attribuant des positions exagérées et une autorité magistérielle survaluée.
Critique de l'ouvrage d'yves Semen par l'abbé Bauman FSSP, professeur de théologie morale. yves Semen outrepasse la pensée de Jean Paul II en lui attribuant des positions exagérées et une autorité magistérielle survaluée.

More info:

Published by: ΦΧΦΠ on Mar 19, 2013
Copyright:Attribution Non-commercial

Availability:

Read on Scribd mobile: iPhone, iPad and Android.
download as PDF, TXT or read online from Scribd
See more
See less

11/12/2014

pdf

text

original

LA SEXUALITÉ SELON JEAN-PAUL II

Revue critique de l'ouvrage d' Yves Semen, La sexualité selon Jean-Paul II Paris, Presses de la Renaissance, 2004, 240 pages par M. l'abbé Gabriel Baumann

Sedes Sapientiae. n°100 Juin 2007. 25eme année /2, pp. 119-142.

Lors des ses « entretiens du mercredi », entre 1979 et 1984, le pape Jean-Paul II a donné une catéchèse sur le corps humain et la sexualité 1. Sa lecture est pour le moins ardue. Aussi la « théologie du corps selon Jean-Paul II » est-elle restée une quasi-inconnue pour le grand nombre. Conscient de ce « malheur », Yves Semen2 a voulu vulgariser la pensée du pape polonais et la rendre accessible à tous. Il y a donc consacré un livre, « La sexualité selon Jean-Paul II ». L'ouvrage bénéficie d'une préface de Mgr Rey, évêque de Fréjus-Toulon. Il se lit facilement et l'argumentation est proposée de manière fort compréhensible, le choix de grands caractères d'imprimerie rendant la lecture aisée et même agréable. Mais, toute vulgarisation étant dangereuse, l'auteur aura-t-il su rendre fidèlement la pensée du pape ? L'ouvrage d'Yves Semen est divisé en cinq parties. La première est une sorte d'introduction à la personne de Karol Wojtyla - Jean-Paul II. La deuxième, intitulée : « Le plan de Dieu sur la sexualité humaine », se propose de redonner la théologie du corps selon le plan d'origine de Dieu, catéchèse donnée de septembre 1979 à avril 1980 3 : c'est sans doute ce que le souverain pontife avait le plus à cœur, et le plus original aussi. La troisième partie considère l'intrusion du péché dans l'histoire humaine et ses conséquences perturbatrices quant au plan d'origine. La quatrième partie traite du mariage comme sacrement, du sens de la résurrection des corps et de celui de la virginité. La dernière partie a pour titre : « La sexualité et la sainteté ». Jean-Paul II et la sexualité Yves Semen commence par consacrer près de 60 pages à une approche de la personne de Jean-Paul II, de Karol Wojtyla plus précisément. C'est l'occasion de nous introduire à l'itinéraire, à la pensée et à la compétence, en la matière qui nous intéresse, du pape venu de l'Est. Si, sur le fond, il n'y a rien à redire, la manière est irritante par la démesure dans l'éloge de l'auteur et par les critiques concomitantes de tous ceux qui l'ont précédé. Karol Wojtyla nous est présenté comme un génie et un prophète tout à la fois, celui que l'Eglise n'attendait plus et qui pourtant nous a été donné. Nous exagérons, mais à peine. Un échantillon : « On aboutit ainsi, au terme de la théologie du corps, à une vision du mariage et de la sexualité humaine d'une ampleur et d'une profondeur sans équivalent dans tout l'enseignement du Magistère » (p. 63). « Jusqu'à ce que Jean-Paul II donne son enseignement sur la théologie du corps, il manquait à l'Eglise un véritable "corpus théologique" sur le mariage et le sens dé la sexualité » (p. 36). Et Yves Semen va plus loin. Selon lui, Jean-Paul II est celui qui, en matière d'amour humain, a surmonté l'obscurantisme qui régnait avant lui, a définitivement vaincu le jansénisme et le manichéisme qui n'avaient cessé jusque-là d'infester l'Eglise et la théologie de ses clercs. L'enseignement du pape a enfin permis d'enterrer celui de théologiens « passéistes »
1 Publiée en un seul volume par les éditions du Cerf sous le titre : Homme et femme il les créa. Une spiritualité du corps (Paris, 694 pages). Bien que parue en 2005, après le livre que nous recensons, c'est cette édition qui nous tiendra lieu de référence quand nous citerons la catéchèse du pape. Nous indiquerons | seulement : Homme et femme, suivi de la page. Les indications de page dans le texte sans titre d'ouvrage renvoient toujours au livre d'Yves Semen. 2 Directeur de l'Institut européen d'études anthropologiques Philanthropos à Fribourg (Suisse), et professeur aux Facultés libres de philosophie et de Psychologie (IPC) de Paris. 3 Elle correspond à la première partie de Homme et femme il les créa.
1

et « rigoristes », parmi lesquels Yves Semen fait figurer saint Augustin et saint Bonaventure – qui, il est vrai, sont seulement Docteurs de l'Eglise... L'auteur cite George Weigel, biographe du pape : « La théologie du corps sera probablement regardée comme un tournant, non seulement de la théologie catholique, mais aussi de l'histoire de la pensée moderne » (p. 64) ; car, précise Semen, « cette théologie est une véritable révolution, au sens étymologique du terme, de "retournement" » (p. 63). Un tel discours a su tout de même éveiller notre curiosité : quelle est donc cette théologie ignorée de nos prédécesseurs ? La théologie du corps A l'image de Dieu il les créa « Goûter le plaisir sexuel sans traiter pour autant la personne comme un objet de jouissance, voilà le fond du problème moral sexuel » (p. 52)4. Les anciens traités de théologie, affirme Semen, se contentaient de parler des fins du mariage et regardaient le comment avec suspicion, le péché semblant à peine évitable (p. 26). Montrer que Dieu a voulu la sexualité comme une chose normale, bonne et belle, tel est le but ou au moins l'un des buts de Jean-Paul II. La sexualité est, nous dit-il, partie prenante de la nature humaine, on doit donc pouvoir en parler sans tabou, en jouir sans peur. Du moins tel avait été le plan de Dieu à à l'origine ». Toute la deuxième partie de l'ouvrage de Semen, qui est centrale, traite de ce « Plan de Dieu à l'origine », explication et résumé de la première partie de la catéchèse de Jean-Paul II. A l'instar du Christ qui, lors de sa dispute avec les pharisiens sur l'indissolubilité du mariage (Mt 19, 3), s'appuyait sur la Genèse pour fonder ses dires, Jean-Paul II part des premiers chapitres de ce même livre pour nous faire découvrir le plan de Dieu « à l'origine ». La masculinité et la féminité – « homme et femme il les créa » – font partie intégrante de la nature humaine ; bien plus, ce sont des caractéristiques essentielles de la personne même. L'homme possède un corps, et ce n'est pas accidentel, mais bien constitutif de sa nature la plus intime. Dieu ne créa pas « l'être humain », mais « l'homme masculin » et « l'homme féminin ». Cette sexualité de la personne n'est pas périphérique ; elle la traverse de part en part, au niveau physiologique, somatique et psychique. La méthode d'investigation du souverain pontife n'est pas d'abord ontologique, mais phénoménologique : il montre comment Adam se découvre et se situe dans le monde créé. – L'homme, adam, aurait pu, se basant sur l'expérience de son propre corps, arriver à la conclusion qu'il était substantiellement semblable aux autres êtres vivants ( animalia). Et, comme nous le lisons, il n'arriva pas à cette conclusion : au contraire, il se persuada qu'il était "seul" [...]. L'analyse du texte yahviste nous permet en outre de rattacher la solitude originelle de l'homme à la conscience du corps par lequel l'homme se distingue de tous les animalia et se sépare de ceux-ci, et par lequel il est une personne » (audience du 24 octobre 1979 ; cité pp. 86-87). En quoi la « conscience du corps » permet-elle de conclure à la « personne » ? Résumant et simplifiant, Semen répond : c'est qu'Adam « découvre qu'il ne peut se donner à aucun des êtres qu'il connaît et par conséquent qu'il est seul » (p. 86). Cela introduit à la théologie du don, clé de voûte ou cœur de la théologie du corps. Notons au passage que Jean-Paul II expliquait la conscience de cette « solitude » en ce qu'Adam pouvait faire des choses avec son corps que les autres animaux ne pouvaient faire (construire, etc.) ; il pouvait avoir une « activité spécifiquement humaine » (Homme et femme, p. 39) : cela montre sa singularité et permet de conclure que cette capacité particulière de vivre et de faire est le propre de la personne. L'air de rien, une réponse implicite a ceux qui ne veulent voir en l'homme qu'un animal évolué. Yves Semen continue l'analyse de la pensée de Karol Wojtyla. « A l'image de Dieu, il les créa ». Dieu, en créant, s'est donné. Se donner est donc une inclination qui vient de Dieu. Et ce don de soi des personnes humaines se fait par la communion sexuelle. « A l'image de Dieu, il les créa ». Or Dieu est Trinité. « Dans la Trinité, le Père est tout l'Amour donné, le Fils est tout l'Amour reçu et rendu au Père, et la fécondité de cet échange, c'est l'Esprit Saint » (p. 94). Et Semen conclut : « La différence sexuelle est image
4 Citation de Karol Wojtyla, Amour et responsabilité, Paris, Ed. du dialogua -Stock, 1978, p. 52.
2

de Dieu » (p. 80) ; « La différence sexuelle avec ses signes, c'est-à-dire les organes de la sexualité, sont à prendre du côté de la ressemblance de Dieu et non pas du côté de l'animal » (p. 81). Voilà un enseignement assez original. Jusqu'à présent, les théologiens catholiques estimaient que cette ressemblance de l'homme à Dieu lui venait de son âme spirituelle, d'aucuns disaient même : de sa divinisation à raison de la grâce. Dieu est-il un être sexué ? Mais est-ce bien — sur ce dernier point — l'enseignement de Jean-Paul II ? Disons-le tout de suite : en aucun cas. La catéchèse de Jean-Paul II dit que l'homme est appelé à aimer et à se donner comme Dieu aime et se donne. L'homme le fait à travers et en son corps — « que l'homme quitte son père et sa mère et s'attache à sa femme et qu'ils deviennent une seule chair » (Gn 2, 24). Point. Yves Semen, à vouloir tant prouver que le corps est don de Dieu, a outrepassé la pensée du pape et est tombé dans un anthropomorphisme archaïque. Reste le don de soi dans l'acte conjugal et l'acte conjugal comme idéal du don de soi. L'acte conjugal comme idéal du don de soi « Telle est la signification conjugale de notre corps : nous ne pouvons pas être une personne sans nous donner » (p. 111). Le corps est l'invention de Dieu, le cadeau de Dieu à l'homme afin qu'il puisse l'imiter. Cette imitation du don initial de Dieu, c'est la vocation de l'homme. Elle vaut, bien sûr, n'en doutons pas, pour les époux dans l'amour conjugal, mais elle est aussi réalisable et à réaliser par ceux qui se donnent à Dieu totalement dans la vocation religieuse, dans la chasteté parfaite, dans la virginité consacrée. « L'un et l'autre amour tend à exprimer cette signification conjugale du corps qui est inscrite depuis l'origine dans la structure personnelle même de l'homme et de la femme », nous dit le pape 5. Ce n'est pas sans raison que la vierge consacrée est considérée comme l'épouse du Christ ou que l'âme ayant atteint un degré de sainteté éminente s'unit à Dieu en un mariage mystique. Théologie mystique classique. Mais en est-il de même quand on lit sous la plume de notre auteur que « c'est seulement quand ils deviennent une seule chair que la création est achevée et que l'image de Dieu est totalement inscrite, incarnée dans la matière » (p. 93) ? S'il en est bien ainsi, il faut alors se demander si l'amour de Dieu dans et par la chasteté parfaite n'est pas défectueux, imparfait parce qu'incomplet et « inachevé ». C'est ce que de telles allégations laissent à penser, ne serait-ce qu'implicitement. Est-ce bien ce que le souverain pontife a voulu dire ? On n'en a pas trouvé trace sous sa plume. Union conjugale, mariage et enfants Le don amoureux de soi dans l'acte conjugal et charnel est-il une fin en soi ? Alors qu'il avait mentionné que l'amour humain était à l'image de l'amour au sein de la Trinité, amour d'où procédait une troisième personne, l'Esprit Saint (voir ci-dessus), traduisant la pensée du pape, Yves Semen poursuit : « C'est exactement la même chose dans la communion des personnes dans l'état d'innocence originelle : la femme révèle l'homme, l'homme révèle la femme, l'homme se révèle dans sa femme et la femme se redit dans le don de l'homme » (p. 94). Fort bien. Mais de « troisième » personne, il n'est pas fait mention. Bien plus, notre auteur n'évoque qu'incidemment, en fin de chapitre, le cadre du mariage comme lieu de l'amour sexuel humain. Au vu de cette manière tronquée de parler de l'amour humain, on ne peut s'empêcher de conclure que, pour Semen, s'aimer – charnellement — est sans doute l'expression du don spirituel de soi, mais que ce don pourrait se terminer en la réception de soi par l'autre et réciproquement, de telle sorte que l'enfant ne serait qu'un fruit accidentel (au sens philosophique) et extérieur à ce don. De trinitaire qu'il est chez Jean-Paul II, l'amour humain est devenu, chez notre auteur, binaire. Sans doute, dans les toutes dernières pages du chapitre, Yves Semen aborde-t-il la question. Remarions qu'il n'avait jusqu'alors, dans ce chapitre consacré à l'amour humain « des origines », jamais prononcé le mot « enfant », pas une seule fois. Tout aussi absent le mot et le concept de « famille » ; nulle part également, il n'avait été question de « mariage ». Revenons au texte lui-même. Le leitmotiv de ces toutes dernières pages est que « le corps humain avec son sexe et par son sexe est fait pour la communion des personnes » et qu'« on ne peut pas, sans trahir le sens de la vocation conjugale du corps, réduire la sexualité à la fonction procréatrice » (p. 109). Dans tout le livre, Yves Semen ne cesse de nous mettre en garde contre une vue « procréationniste » et il utilise des expressions systématiquement péjoratives : « Le corps humain n'est pas fait seulement pour la procréation,
5 Audience du 14 avril 1982. §4, cité pp. 182-183.
3

comme s'il s'agissait de répondre à un impératif biologique qui s'imposerait à nous comme il s'impose aux animaux » (p. 109). Tout cela est fort juste, mais n'existe-t-il que ce sens pour qui comprend l'enfant comme un achèvement de son amour pour son époux ou son épouse ? L'auteur ne l'envisage pas. Le ton méprisant que l'on remarque lorsqu'il parle de la procréation, de l'enfant donc, est tel qu'il semble exclure que le mariage et l'amour humain puissent aussi être voulus pour avoir des enfants. Cette finalité a-t-elle même une place en toute cette matière ? Oui, bien sûr, nous dit-il, mais « elle est seconde » (p. 110). En tout cela, Yves Semen a-t-il redonné fidèlement l'enseignement de Jean-Paul II ? L'enseignement originel de Jean-Paul II Dans cette première partie de sa catéchèse sur la théologie du corps – objet du présent ouvrage –, le souverain pontife ne consacre pas moins de six entretiens (sur vingt-trois) au mariage. C'est l'occasion pour lui de préciser que « Genèse 2, 24 constate que les deux, homme et femme, ont été créés pour le mariage » (Homme et femme, pp. 101 et 103). Il s'agit de ce que l'on pourrait appeler, au sens large, un « sacrement du mariage » (ibid. p. 105), Le pape ajoute que l'acte conjugal « leur permet, quand ils deviennent "une seule chair", de soumettre simultanément toute leur humanité à la bénédiction de la fécondité » ( ibid., p. 58 ; cf. p. 108) et que « la procréation est enracinée dans la création et [que], en un certain sens, elle reproduit chaque fois son mystère » (ibid., p. 61). Et il conclura : «L'institution du mariage exprime, selon les paroles de Genèse 2, 24, non seulement le début de la communauté humaine fondamentale qui, par la force de procréation qui lui est propre ("Fructifiez et multipliez-vous", Gn 1, 28), sert à continuer l'œuvre de création, mais en même temps elle exprime l'initiative salvifique du Créateur, correspondant à l'éternelle élection de l'homme dont parle l'épître aux Ephésiens » ( ibid., p. 534). A l'occasion de la catéchèse du 12 mars 1980, au titre significatif : « Le mystère de la femme se révèle dans la maternité », le souverain pontife nous dit : « La procréation fait que "l'époux et l'épouse" se connaissent réciproquement dans le "troisième" engendré par eux deux. C'est pourquoi cette "connaissance" devient une découverte, en un certain sens une révélation du nouvel être humain dans lequel l'un et l'autre, homme et femme, se reconnaissent encore eux-mêmes, découvrent leur humanité, leur vivante image » ( ibid., p. 116). L'amour conjugal est par nature fructueux, créateur, ouvert à la vie. Il dépasse le simple don de soi et la réception de l'autre qui se termineraient à l'acte charnel lui-même. Il est fait pour déboucher, dans le cadre de la famille, sur une autre vie. Le ton et l'enseignement sont tout autres que ceux d'Yves Semen. La question de l'enfant soulève celle – disputée entre toutes – des finalités du mariage. Les finalités du mariage Semen admet bien que l'on puisse concevoir la procréation comme fin première du mariage 6. Mais ceci ne vaut, nous dit-il, que si on considère le mariage du point de vue de la philosophie naturelle et non selon une réflexion théologique (cf. pp. 24-26). Selon cette dernière, c'est l'amour conjugal qui est premier. Il doit cependant constater que le deuxième concile du |Vatican a gardé cette position sur le mariage, trop philosophique : « Dieu lui-même », enseignent les Pères du concile, « est l'auteur du mariage qui possède en propre des valeurs et des fins diverses7 : tout cela est d'une extrême importance [1] pour la continuité du genre humain, [2] pour le progrès personnel et le sort éternel de chacun des membres de la famille, [3] pour la dignité, la stabilité, la paix et la prospérité de la famille et de la société humaine tout entière 8. Et c'est par sa nature même que l'institution du mariage et l'amour conjugal sont ordonnés à la procréation et à l'éducation qui, tel un sommet, en constituent le couronnement » 9. On remarquera l'ordre des fins. Mais la «
6 « Cette approche thomiste du mariage, plus "naturelle" que révélée, est évidemment un peu courte, même si elle n'est pu fausse » (p. 26) 7 Cf. saint Augustin, De bono coniugali, PL 40, 376-376 et 394 ; saint Thomas d'Aquin, Somme de théologie, Suppl., q. 49, a. 3, ad 1; concile de Florence, bulle d'union avec les Arméniens Exsultate Deo, 22 nov. 1439, DS, n° 1327; M. Pie XI, enc. Casti connubii, 31 déc. 1930, AAS 22 (1930), pp. 543-555, DS, n° 3703-3714. 8 C'est nous qui numérotons. 9 Constitution pastorale Gaudium et Spes, 7 décembre 1965, n° 48.
4

guerre des fins » a-t-elle un sens ? Tout bon théologien ne s'offusque pas des apparentes contradictions de l'enseignement de l'Eglise, ni de celles de la Bible elle-même. Il sait distinguer pour unir. Il est bien évident que les fiancés des temps modernes veulent se marier « parce qu'ils s'aiment » et non, d'abord, pour avoir des enfants. Mais n'en a-t-il pas été de même dans le passé ? L'Eglise l'a-t-elle ignoré, elle qui est, comme le rappelle Paul VI, « experte en humanité 10 » ? Bien sûr que non. Seulement, l'amour conjugal a pour particularité propre et exclusive de s'exprimer corporellement dans l'acte conjugal qui, par sa nature même, est ordonné à la procréation, tout comme manger est ordonné à la croissance et au maintien de l'être humain. Le don de soi dans l'acte charnel est ordonné à la vie, à une troisième personne qui est l'expression incarnée de cet amour réciproque. Ainsi l'inclination psychologique subjective retrouve l'ordre objectif du plan de Dieu. Cette opposition des fins du mariage est puérile lorsqu'on a compris leur mutuelle dépendance. Mais ceux qui l'ont engagée ne sont pas des enfants. Ce qui se cache derrière ce refus de l'ordination de l'acte sexuel à la procréation, c'est la volonté de justifier l'acte sexuel pour lui-même. Cette thèse ne paraît pas particulièrement scandaleuse au premier abord : quel mal y a-t-il à s'aimer ? C'est là que repose toute l'ambiguïté. L'acte sexuel ainsi compris est l'acte qui produit le plaisir, plaisir – disons-le tout de suite pour éviter toute équivoque – dont Dieu est l'auteur, puisque c'est lui qui a créé l'homme sexué. En cela, il n'y a aucun problème, le plaisir sexuel en tant que tel n'a jamais effarouché l'Eglise (contrairement à ce que pense notre auteur). La difficulté consiste en la compréhension de l'acte sexuel. Il y a, indépendamment de l'intention de celui qui le pose, deux composantes dans l'acte même : l'accouplement et le plaisir qui en découle. Il se trouve que le plaisir parfait n'est atteint que lorsqu'il y a émission de la semence, sinon il reste imparfait. Qu'est-ce à dire ? Le plaisir n'advient que s'il y a cette émission. Il est donc parfaitement clair que le plaisir sexuel accompagne l'acte sexuel achevé. Or cet acte d'émission de semence n'a de sens que par rapport à sa « mission ». Dieu n'a pas voulu qu'il y ait émission de semence « comme ça », mais bien pour qu'elle puisse féconder l'ovule féminin. Il est donc parfaitement clair que l'acte sexuel n'est pas voulu pour lui-même, mais comme acte ayant une finalité de nature, celle d'engendrer. Yves Semen, commentant les conséquences du péché d'origine, affirme que, depuis ce dernier, l'homme est tenté de « dissocier les significations de l'acte conjugal en le réduisant, soit à la simple utilité de la procréation, soit à la pure jouissance hédoniste » (p. 129)11. Cependant, il ne rappelle pas clairement la subordination essentielle à la procréation, et cela dès les origines. C'est ce qu'enseigne pourtant le souverain pontife : « La primitive communauté-communion des personnes [... ) aurait dû rendre réciproquement heureux l'homme et la femme grâce à la recherche d'une union simple et pure dans l'humanité, grâce à l'offrande mutuelle d'eux-mêmes, c'est-à-dire l'expérience du don de la personne exprimée par l'âme et par le corps [...] et enfin moyennant la subordination de leur union à la bénédiction de la fécondité par la "procréation'" » (Homme et femme, p. 168). Par ailleurs, Jean-Paul II a écrit une exhortation apostolique intitulée Familiaris consortio publiée le 22 novembre 1981, à la même époque donc que sa catéchèse sur le corps humain. Or nous y lisons, au n° 28 : En créant l'homme et la femme à son image et ressemblance, Dieu couronne et porte à sa perfection l'œuvre de ses mains : il les appelle à participer spécialement à son amour et aussi à son pouvoir de Créateur et de Père, moyennant leur coopération libre et responsable pour transmettre le don de la vie humaine : « Dieu les bénit et leur dit : Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la ! » (Gn 1,28). C'est ainsi que le but fondamental de la famille est le service de la vie, la réalisation, tout au long de l'histoire, de la bénédiction de Dieu à l'origine, en transmettant l'image divine d'homme à homme, dans l'acte de la génération (Gn 1, 28 ; 5, 1-3). La fécondité est le fruit et le signe de l'amour conjugal, le témoignage vivant de la pleine donation réciproque des époux : « Dès lors, un amour conjugal vrai et bien compris, comme toute la structure de la vie familiale qui en découle, tendent, sans sous-estimer pour autant les autres fins du mariage, à rendre les époux disponibles pour coopérer courageusement à l'amour du Créateur et du Sauveur qui, par eux, veut sans cesse agrandir et enrichir sa propre famille »12. Manifestement, Yves Semen ne voit pas les choses comme Jean-Paul IL
10 Encyclique Populorum progressio, 26 mars 1967, n° 13. 11 Le pape affirme bien que l'union charnelle a pris une nouvelle direction, mais il dit que c'est celle de « l'homme de concupiscence » (Homme et femme, p. 169) 12 La dernière citation que fait Jean-Paul II provient de Vatican II ( Gaudium et Spes n°50). Les italiques sont de nous.
5

L'intrusion du péché Avec le péché, le plan d'origine sur l'amour conjugal tel que Dieu l'a voulu s'est trouvé perturbé. Quelle est la mesure ou l'amplitude de ce désordre ? « Cette rupture, cette "chute originelle", est une véritable catastrophe, un cataclysme ontologique monumental – les mots ne sont pas trop forts », nous dit Yves Semen (p. 123). Quel en sera l'impact sur l'amour conjugal ? Le pape mentionne trois conséquences, rappelant la triple concupiscence johannique (I Jn 2, 16) : la honte du corps, la volonté de domination de l'un sur l'autre et la « désunité », qui s'oppose à la communion des personnes. Alors que l'unité interne ou totale de l'homme et de la femme faisait que leur don réciproque, leur communion, était celle « de tout leur être », « corps et âme », et le corps le moyen – « substratum », dit JeanPaul II – « transparent », c'est-à-dire auquel on ne s'arrête pas, d'exprimer ce don permettant à la communion charnelle visible d'être l'expression de la communion intérieure du cœur, par le péché au contraire le corps est devenu une entité comme autonome, un obstacle sur lequel bute le regard de l'autre : le corps est désormais voulu pour lui-même (pp. 123-131). La sexualité pour elle-même entre dans l'histoire humaine. Adam et Eve ressentent ce désordre, cette déviation et ils cachent ce corps sexué : en désirant le corps sexué pour lui-même, le désirant blesse l'autre personne qui n'est plus simplement et purement voulue pour ellemême. Cacher son sexe, la honte qui en est à l'origine, ne signifie rien d'autre que de vouloir cacher l'obstacle pour permettre la communication et la communion des personnes, cacher son sexe, c'est refuser d'être rabaissé au rang d'objet (pp. 127 ss.). Le montrer sans pudeur, c'est vouloir qu'on s'y arrête, au risque que la personne qui est « derrière » ne soit jamais atteinte. Et l'homme moderne sans pudeur s'étonne qu'on ne l'aime pas pour lui-même ! Ainsi, Adam, par le péché, est devenu l'homme de concupiscence (p. 143). S'ensuivent les désunités, tant internes – entre le corps, le cœur et l'esprit – qu'interpersonnelles. Pourtant, du plan originel, tout n'est pas détruit. La place de l'érotisme Le Cantique des Cantiques est comme un rappel et un vestige tout à la fois de ce que l'amour conjugal était « à l'origine » et de ce qu'il devrait pouvoir être encore désormais. Jean-Paul II a donné sa catéchèse sur le Cantique des Cantiques après celle sur le péché. En la plaçant dans le chapitre traitant du plan « à l'origine ». Yves Semen a affaibli l'actualité de cet enseignement, car s'il y a vestige de l'ordre de l'amour tel qu'il était à l'origine, il n'est pas souvenir seulement, il devrait être modèle. Jean-Paul II explique de façon convaincante que ce texte est à la fois sacré et sexuel. « C'est un texte sacré, commente Semen, sinon on en fait une sorte de composition érotique purement laïque, ce qui revient à déformer complètement le sens ; un texte sexuel, sinon on tombe dans la pure allégorie, ce qui revient à le mutiler » (p. 102). En effet, que présuppose un tel texte ? Si les images et allégories érotiques doivent nous faire comprendre la beauté de l'amour mystique, c'est que de telles amours érotiques sont bonnes en soi. Sans problème « à l'origine », elles sont devenues problématiques avec l'intrusion de la concupiscence, mais néanmoins elles ne sont pas mauvaises en elles-mêmes. « Le corps, dans le Cantique, ajoute notre auteur, est une source de séduction mutuelle, mais c'est aussi par lui et par ses qualités que les personnes sont manifestées et révélées. Le corps, ses appels et ses séductions, loin d'être des entraves au don des personnes, lui permettent au contraire de s'accomplir pleinement » (p. 105). Aussi – ici, c'est nous qui commentons – une part d'érotisme dans les relations conjugales est-elle bien naturelle, avec la mesure à trouver et le danger de chosification à éviter, c'est-à-dire le risque de s'arrêter à la beauté du corps ou de ne désirer que lui et d'« oublier » d'aimer la personne qui est belle. Malheureusement, Yves Semen conclut : « En définitive, ce que nous montre le Cantique des Cantiques, c'est que la vérité de l'amour ne peut pas être séparée du langage du corps. » (p. 107) Pourtant, il cite, juste après, un passage où Jean-Paul II souligne que l'amour exprimé dans le Cantique des Cantiques dépasse les « limites du langage du corps » ; « en un certain sens, continue le pape, la vérité de l'amour intérieur et la vérité du don réciproque appellent continuellement l'époux et et l'épouse à travers les moyens d'expression de l'appartenance réciproque et même en se détachant de ces moyens, à atteindre et parvenir à ce qui constitue le noyau même du don de personne à personne » ( ibid.) C'est dire que le « noyau même du don de personne à personne » peut être séparé du langage du corps, même s'il passe ordinairement par ce chemin. L'exemple de l'amour qui unit la sainte Vierge Marie et saint Joseph n'est-il pas là pour nous montrer que cette voie de dépassement est possible ?
6

Le sacrement de mariage « Le rôle du mariage est de remédier à la concupiscence introduite en nous par le péché ». C'est par cette phrase coup de poing que Semen commence son chapitre consacré au sacrement de mariage (p. 153). Nous disons « coup de poing », parce que le lecteur reste comme assommé et qu'il relit la phrase, doutant d'avoir bien lu. Cette affirmation péremptoire sur le but essentiel du mariage est exactement celle que Semen avait reprochée à la théologie classique et passéiste du mariage : n'y voir qu'« un remède à la concupiscence » (p. 48). Bien sûr, notre auteur ajoute aussitôt que le sacrement de mariage n'est pas cela seulement, qu'il apporte quelque chose de nouveau. Dieu, par l'institution du mariage, « ne fait pas du "recollage", mais, lorsqu'il restaure son plan, Il l'amène à une plus grande perfection » (p. 153). N'est-il pas étrange de parler du sacrement de mariage en commençant par son aspect le moins essentiel, le plus « passéiste » ? Cela nous conduit à nous poser la question de savoir quelle était la pensée véritable des auteurs anciens : ils n'étaient peut-être pas aussi jansénistes que le dit Yves Semen... Un regard sur la théologie de saint Thomas sur le mariage sera, à notre avis, assez révélateur. On le sait, et notre auteur l'a noté, la dernière partie de la Somme théologique, concernant entre autres le sacrement de mariage, n'a pas été achevée par saint Thomas. Mais, malgré tout, il existe d'autres textes plus tardifs que le Commentaire des Sentences proposé par le jeune professeur qu'est alors Thomas d'Aquin, en particulier ceux de la Somme contre les Gentils. Dans la partie ultime de cette œuvre, saint Thomas traite des sacrements et il accorde un chapitre (entier) an sacrement de mariage (ch. 78). Or il n'étudie jamais ni même ne fait mention dans ce chapitre du « péché de chair », de concupiscence, pas plus que de la grâce comme une aide pour surmonter désordres et tentations. De quoi parle-t-il donc ? « L'union de l'homme et de la femme, dans ce sacrement, représente symboliquement l'union du Christ et de l’Église ». « On doit croire que ce sacrement confère aux époux la grâce qui leur donne d'avoir part à l'union du Christ et de l’Église ». Voilà l'enseignement du Docteur commun sur la spécificité du sacrement de mariage, en tout point fidèle à celui de saint Paul (Ep 5), auquel le pape a consacré 17 entretiens (dont Yves Semen a fait le résumé). On se rappellera que le deuxième concile du Vatican enjoint aux étudiants en théologie et aux séminaristes, cela par deux fois, d'étudier la théologie selon les principes de l'Aquinate, soulignant ainsi leur actualité. Non, le théologien principal de l'Eglise catholique n'est pas un janséniste ni un passéiste. Saint Thomas a bien sûr aussi parlé du sacrement comme moyen de guérison et comme aide en raison du péché – puisque les sacrements n'ont été donnés qu'après la chute et qu'avant ils n'auraient pas eu de raison d'être. Mais la force du Docteur commun est justement cet équilibre que nous ne discernons pas chez notre auteur. A l'image du Christ et de l'Eglise Semen aborde alors les entretiens consacrés au commentaire du chapitre 5 de l'épitre de saint Paul aux Ephésiens. Deux choses nous frappent. La première, c'est que notre auteur ne prend pas en compte le fait que l'union et l'amour du Christ et de l'Eglise, qui est au centre de ce passage, n'est pas uniquement un modèle à imiter, mais que « l'union de l'homme et de la femme dans ce sacrement, représente symboliquement l'union du Christ et de l'Eglise » 13. L'effet premier du sacrement de mariage est d'instituer sacramentellement cette union mystique entre les époux. C'est cela que le sacrement de mariage apporte, en plus du « recollage » dû au péché. C'est cela, la vraie grandeur du mariage chrétien : être élevé à la dignité de représentation sacramentelle – c'est-à-dire mystérieuse, mais bien réelle – de l'union d'amour du Christ et de son Eglise. Les devoirs réciproques s'annulent Le deuxième point qui nous frappe, c'est l'incapacité de l'homme moderne, « libre et égalitariste », à accepter une dépendance envers un autre homme. « Les femmes doivent se soumettre en tout à leurs maris » (Ep 5, 24). Yves Semen nous dit que ce fameux passage de saint Paul « a été souvent mal interprété » (p. 160), mais l'interprète-t-il lui-même correctement ? De fait, « l'amour exclut toute espèce de soumission qui
13 Somme contre les Gentils, IV, c. 73.
7

ferait de la femme la servante ou l'esclave du mari », rappelle-t-il en citant le pape. En effet, « le mari et la femme sont soumis l'un à l'autre, subordonnés l'un à l'autre ». C'est que « la femme peut et doit trouver dans ses rapports avec le Christ – qui est pour l'un et l'autre époux l'unique Seigneur – la motivation de ses rapports avec le mari qui découlent de l'essence même du mariage et de la famille » (Jean-Paul II, cité p. 161). Au total, l'impression est que, puisqu'ils sont soumis l'un à l'autre dans le Christ et selon leur amour réciproque qui ne connaît pas de supérieur et d'inférieur, il n'y a pas de soumission. La soumission de la femme est simplement vidée de son sens. Est-ce vraiment ce que saint Paul a voulu dire en répétant trois fois cette injonction (vv. 22, 24 et 33) ? A qui lit attentivement, il saute aux yeux que l'Apôtre des Gentils a envers le mari la même exigence, répétée aussi trois fois : celle d'aimer sa femme (vv. 25, 28 et 33). Aimer sa femme n'est pas facultatif ; ce n'est pas une pieuse exhortation, mais un devoir de chrétien ; « Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l'Eglise ». Il est difficile d'être plus exigeant, puisque le Christ y a laissé la vie. Mari et femme sont donc bien soumis l'un à l'autre, mais cela ne provoque pas l'annulation des devoirs. La femme doit être soumise à son mari comme à son « chef » (traduction de la Bible de Jérusalem), car il représente le Christ qui est le chef de l’Église, et le mari doit être soumis à la femme dans le devoir d'amour qu'il a envers elle, étant tenu de l'aimer « comme son propre corps », ce qui n'est pas rien. En une telle relation réciproque, il n'y a pas de soumission unilatérale ou dégradante, car l'amour grandit, tout comme l'obéissance. Sur ces deux points, les époux ont un modèle, le Christ, qui a accepté de prendre forme d'esclave par obéissance : une obéissance qui l'a conduit à la mort (Ph 2, 7-8), et cela pour l'amour de nous. Amour et obéissance ne s'opposent pas, ils s'appellent. Jean-Paul II le résume ainsi : « l'Eglise est en effet ce corps qui – étant soumis en tout au Christ en tant que chef – reçoit de celui-ci tout ce qui fait qu'elle devient et est son corps : c'est-à-dire la plénitude du salut comme don du Christ qui s'est donné lui-même pour elle jusqu'à la fin » (Homme et femme, p. 495). Savoir distinguer pour unir. « Femmes, soyez soumises à vos maris » Que veut dire : « soumission de la femme à son mari » ? Yves Semen a raison de dire qu'on a interprété cette phrase de manière « patriarcale ». Le devoir d'amour du mari envers sa femme – on pense au Christ qui se revêt d'un tablier, lave et embrasse les pieds de ses disciples – devrait dès l'abord mitiger une telle interprétation. La vraie compréhension de cette soumission est la suivante. Dans la société domestique qu'est la famille, il y a deux membres éminents : la femme et le mari. Du fait de leurs dons particuliers – la femme, c'est le cœur et l'attention aux circonstances concrètes mouvantes ; le mari, c'est l'intelligence (que l'on situe dans la tête, par nature) et la planification selon des principes (c'est pourquoi les hommes sont plus intéressés à la politique que les femmes) –, ils sont complémentaires. Chaque décision importante exige une Concertation de ces deux personnes avec leurs talents propres. Voici un exemple de dialogue classique – Le mari : « Il serait temps que Jean devienne un homme. Il faut l'inscrire aux scouts ». – Madame : « Mais enfin, Charles, tu n'y penses pas ! Dès qu'il quitte la maison, il n'a qu'un souhait : y revenir. Souviens-toi des dernières vacances... » A égalité de voix, la société de la famille est condamnée à la léthargie et à l'exacerbation réciproque des deux époux. Le bon sens – et Dieu en a – veut qu'une décision soit prise. Si les deux époux ne peuvent s'entendre – ce qui serait évidemment la situation idéale –, c'est à l'homme de « prendre ses responsabilités ». Ce n'est pas pour rien que Dieu lui a donné cette psychologie qui lui est propre (et qui ne lui vient pas de ses muscles, contrairement à ce que pensent les féministes) et qui le rend apte par nature à gouverner. Il est chef par nature. Saint Paul le sait, tout comme il connaît l'inclination de chacun à renâcler devant l'autorité ; cette inclination a sa source dans le premier péché, qui était de désobéissance, comme par hasard. Ceux qui connaissent la psychologie féminine le savent et les femmes le confirmeront : elles veulent pouvoir compter sur leur mari ; elles attendent qu'il prenne des décisions — mais qu'il les écoute aussi. La résurrection des corps dans le monde à venir Dans la dispute qui l'oppose aux Sadducéens à propos de la résurrection des corps – les Sadducéens n'y croyaient pas –, le Christ leur répond que, « lorsqu'on ressuscite d'entre les morts, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme des anges dans les cieux » (Mc 12, 25). Jean-Paul II commente : « Il est évident
8

qu'il ne s'agit pas ici de transformation de la nature humaine en nature angélique, c'est-à-dire purement spirituelle. Le contexte indique clairement que, dans l'autre monde, l'homme conservera sa propre nature humaine psychosomatique. S'il en allait autrement, parler de résurrection serait dénué de sens. » (cité p. 168). Il y aura cependant spiritualisation du corps, puisque nous serons comme des anges. « La résurrection consistera en la parfaite participation de tout ce qui en l'homme est corporel à tout ce qui est spirituel en lui. Elle consistera en même temps en une parfaite réalisation de ce que l'homme a de personnel en soi » (cité p. 170). Vive le ciel ! aurions-nous envie de crier, puisque ce n'est que là que l'homme sera pleinement luimême, et il le sera, nous le rappelle le Saint-Père à la suite du Christ, sans relation conjugale, parce qu'il y trouvera une manière plus achevée d'aimer que par son corps. Yves Semen dit « La communication de Dieuà l'homme sera tellement parfaite qu'elle assouvira complètement et de manière surabondante notre soif de communion » (p. 172). N'est-ce pas précisément ce que les vierges consacrées et ceux qui ont fait vœu de chasteté parfaite désirent atteindre dès cette terre : le don de soi, entre autres par le renoncement aux joies sexuelles légitimes, pour n'être qu'à Dieu et ne désirer que lui, désir ratifié par l'Eglise ? Cela s'appelle anticiper le ciel. Encore faut-il avoir été choisi. La pratique sexuelle La dernière série d'entretiens du souverain pontife sur sa théologie du corps est intitulée : « Spiritualité et morale conjugale ». Ce que Semen traduit par: « La sexualité et la sainteté ». Ces entretiens débutent de manière assez surprenante en commentant l'encyclique si décriée de Paul VI, Humanae vitae, parue en 1968. Semen nous avait rappelé en introduction que cet enseignement sur la théologie du corps était la réponse de Karol Wojtyla à la question de la régulation des naissances. On vient – paraît-il – de trouver le texte de toute cette catéchèse en forme de livre prêt à la publication, mais non publié encore puisque Karol Wojtyla était devenu pape entre temps. Disons-le tout de suite, les conclusions de Karol Wojtyla, tirées de sa théologie du corps, rejoignent celles de l'encyclique. « L'acte conjugal "signifie" non seulement l'amour, mais aussi sa fécondité potentielle ; il ne peut donc pas être privé de son sens plénier et juste par des interventions artificielles » (cité p. 195). Ces deux aspects – amour conjugal authentique et transmission de la vie – sont inséparables 14. Ce principe sera par ailleurs la clef qui permettra de résoudre toutes les questions et les problèmes liés aux techniques de la fécondation, dont traitera l'instruction Donum vitae. Mais, alors que Paul VI argumentait à partir de la loi naturelle, loi qui est donc valable pour tout homme, Jean-Paul II argumente à partir de la théologie du corps dont la base est la Bible (cf. p. 200), et propose une « sexualité révélée ». comme le note Yves Semen (p. 37). Il devrait conforter la certitude du chrétien. Mais Jean-Paul II se rend-il compte que sa « théologie » – théologie fondée sur la Révélation – ne s'adresse alors qu'aux chrétiens ? Semen, qui voit le problème, pense le résoudre en répondant que cette théologie du corps est très raisonnable et peut donc parler à l'homme moderne (p. 201). Il ajoute que « l'argumentation rationnelle s'avère désormais impuissante » à convaincre les hommes d'aujourd'hui, ce que la théologie du corps de Jean-Paul II, elle, peut faire (p. 202). Pourtant, en début d'ouvrage, il reconnaissait, avec plus de lucidité, qu'elle « n'en aurait peut-être pas moins été contestée » (p. 59). La deuxième partie de cette dernière catéchèse est une spiritualité de la vie conjugale et elle se résume en un mot – pour beaucoup, sans doute, un paradoxe : chasteté. « L'amour lui-même n'est pas en mesure de se réaliser dans la vérité du langage du corps, sinon moyennant la domination sur la concupiscence » (cité p. 208). Car, si le plan de Dieu « à l'origine » était merveilleux, l'intrusion du péché a apporté le désordre, la concupiscence, comme Jean-Paul II aime à le dire. Tous les derniers entretiens seront consacrés à ce thème. Il serait donc faux de croire que l'on puisse vivre maintenant comme Adam et Eve vécurent alors. Sur ce chemin, le Saint-Père ne craint pas de citer le mot de saint Paul : « Je vous invite à crucifier votre chair », comme le rappelle l'auteur (p. 212).

14 Cf. encyclique Hutnanae vitae, 26 juillet 1968, n° 12.
9

Mission accomplie ? Arrivé au terme de la lecture de La sexualité selon Jean-Paul II, il nous semble bon de tirer quelques conclusions en guise de réponse aux questions qu'Yves Semen s'est posées au cours de son ouvrage. Tout d'abord, l'auteur a-t-il réussi son œuvre d'introduction à la « théologie du corps » selon Jean Paul II ? La réponse est plus que mitigée. Si Yves Semen a bien su répéter l'essentiel des thèmes du souverain pontife, il a hélas ! trop souvent faussé l'enseignement du pape, soit en outrepassant ses dires (exclusivsme de l'amour charnel comme expression de l'amour des personnes), soit en taisant des pans entiers et pourtant essentiels de cet enseignement ; c'est le cas notamment de la place de l'enfant dans l'amour conjugal. Ce silence est la conséquence de l'aversion de l'auteur pour les théologies d'avant Jean-Paul II, théologies rendues de façon incomplète, pour ne pas dire caricaturale. Valeur magistérielle On l'a mentionné, notre auteur estime que cette catéchèse du pape sur le corps humain est un document magistériel à valeur incomparable. Est-ce bien le cas ? Indépendamment du contenu du « message », il faut savoir ce qu'est un texte magistériel. Deux attitudes extrêmes sont très répandues : certains critiquent l'enseignement du pape à tort et à travers, souvent même sans avoir étudié la question ; pour d'autres, dès que le pape ouvre la bouche, le Saint-Esprit parle et tout ce qu'il dit est d'ordre magistériel. Il n'en est rien. Sans vouloir donner un cours d'ecclésiologie, il faut cependant rappeler que le magistère a pour support des documents qui sont de valeur inégale de par leur nature. L'assistance du Saint-Esprit n'est pas engagée au même degré pour une constitution dogmatique d'un concile œcuménique, une encyclique apostolique ou un sermon du pape15. Quelle est donc la valeur magistérielle des entretiens du mercredi ? A peu près la même que celle d'un sermon, c'est-à-dire minime. Peut-être que tout ce qui y est dit est vrai et parfait ; peut-être y a-t-il des imprécisions ou même quelques erreurs. Certaines thèses de ces entretiens ont été reprises dans d'autres documents pontificaux – l'exhortation apostolique Familiaris consortio, comme on l'a vu, le Code de droit canonique ou le catéchisme de l'Eglise catholique – , et ont ainsi acquis une autorité plus grande. Pour citer un exemple, l'enseignement suivant se trouve, et dans Familiaris consortio, et dans le CEC qui le cite textuellement. La sexualité, par laquelle l'homme et la femme se donnent l'un à l'autre par les actes propres et exclusifs des époux, n'est pas quelque chose de purement biologique, mais concerne la personne humaine dans ce qu'elle a de plus intime. Elle ne se réalise de façon véritablement humaine que si elle est partie intégrante de l'amour dans lequel l'homme et la femme s'engagent entièrement l'un visà-vis de l'autre jusqu'à la mort 16. Sur le fond, on le voit, rien de bien nouveau. D'autres assertions du pape en ces entretiens restent des thèses « privées », comme l'application par analogie de la vie de Dieu intra-trinitaire à la vie de la famille ou le don du corps comme moyen privilégié de l'amour humain. La révolution a-t-elle eu lieu ? « La théologie du corps sera probablement regardée comme un tournant, non seulement de la théologie catholique, mais aussi de l'histoire de la pensée moderne », n'hésitait pas à affirmer l'auteur. Est-ce certain ? Il est vrai que la théologie du corps de Jean-Paul II apporte une lumière bien venue et, en quelques points, nouvelle, sur la signification du corps et du don des personnes dans l'acte conjugal, redonnant sa vraie valeur au corps humain, en tant que tel, tout comme en tant que sexué. Le corps est partie substantielle de l'être humain ; il est le moyen pour exprimer le don de la personne. Jean-Paul II revalorise les actes corporels qui sont la manifestation du don des personnes – du moins « à l'origine » –, aujourd'hui dépréciés ou viciés.
15 Sur cette question cf. L.-M. De Blignieres, « aide mémoire sur le magistère de l'Eglise », in Sedes Sapientiae, n°93 pp. 44-49, et B. Lucien Les degrés d'autorité du magistère, Feucherolles, La Nef, 2007. 16Cf. FC n° 11 ; CEC n° 2361.
10

Cependant, en lisant notre auteur, que retiendra le peuple fidèle, dans un proche avenir, de cette théologie du corps ? Sans doute que le plan de Dieu sur le corps et la sexualité « à l'origine » était éminemment haut et beau ; mais que le péché a amené une « catastrophe cosmologique » qui a bouleversé cet ordre primitif. C'est la vision très pessimiste d'Yves Semen, nous l'avons déjà mentionnée. Jean-Paul II n'a pas, et de loin, la même vue pessimiste sur la sexualité d'« après le péché ». Il est vrai que le pontife suprême insiste constamment sur le désordre de la concupiscence introduit par le péché et sur le devoir de le combattre par la vertu de chasteté. Cette insistance, tout à fait dans la ligne d'une saine tradition théologique et spirituelle, fruit sans aucun doute de sa longue fréquentation de la jeunesse alors qu'il était jeune prêtre, nous induit à penser que le Saint-Père est bien conscient que sa théologie du corps « à l'origine » pourrait en inciter plus d'un à oublier la chute qu'est le péché originel et les désordres qui l'ont suivie. Il est commun aujourd'hui d'entendre des « raisonnements » simplistes du genre : « Ce qui vient de Dieu est bon, or la sexualité vient de Dieu, donc suivre ses inclinations sexuelles est bon ». Jean-Paul II ne veut manifestement en aucun cas couvrir de son autorité une pratique sexuelle qui ne connaît pas de règles. Au total, Jean-Paul II nous propose une théologie à deux versants. Le premier versant veut nous faire découvrir l'admirable plan de Dieu dans la création de l'homme et de la femme, parfaits d'harmonie et de transparence, capables d'être image de Dieu dans le don d'eux-mêmes en une communication-communion des personnes par leurs corps. Le deuxième versant nous rappelle que cette réalité a disparu et ne peut pas être retrouvée sur terre, mais qu'il est nécessaire et possible, par la grâce et l'exercice parfois crucifiant de la vertu de chasteté, de retrouver la dignité qui est la nôtre. Les théologiens et les âmes contemplatives apprécieront le premier versant, tous se souviendront du second. Quant à Yves Semen, s'il a bien « redit » ces deux aspects, il n'a pas su, dans un regard synthétique, les valoriser dans leur relation réciproque. Le ton trop jubilatoire de la première partie et la déformation de la pensée de Jean-Paul II favorisent une vision hédoniste de la sexualité – qui n'était peut-être pas le but que se proposait l'Auteur. Même si la deuxième partie est écrite sur un autre ton, elle ne corrigera pas l'impression première. De fait, l'ouvrage induit le lecteur à une mauvaise compréhension de la théologie du corps selon Jean-Paul II, qui risque de ne pas être sans incidences pratiques. Dommage.

Gabriel Baumann
L'abbé Gabriel Baumann est membre fondateur de la Fraternité Sacerdotale Saint Pierre. Doctorant à l'université catholique de Fribourg, il exerce un ministère en Suisse et enseigne la théologie morale au séminaire de sa Fraternité à Wigratzbad et au Couvent Saint Thomas d'Aquin de Chémeré-le-Roi.

Numérisé sans autorisation par salettensis disponible sur http://www.scribd.com/collections/2958290/mariage-et-saintete-conjugale

11

You're Reading a Free Preview

Download
scribd
/*********** DO NOT ALTER ANYTHING BELOW THIS LINE ! ************/ var s_code=s.t();if(s_code)document.write(s_code)//-->