Ceci est une version abrégée d'une histoire vraie, documentée par des archives médicales et racontée par

l'écrivain Roma Tearne. La version originale du texte en anglais peut être trouvée ici: http://romatearne.blogspot.co.uk/2013/03/ranis-story.html. Un récent rapport établi par Human Rights Watch détaille 75 cas de viols punitifs sur des lieux officiels et tenus secrets durant ces 6 dernières années. Si l'on tient compte des difficultés rencontrées pour enquêter sur ce genre de faits, ce chiffre n'est probablement que la pointe de l'iceberg. Le rapport est disponible en français ici: www.hrw.org/fr/news/2013/02/26/sri-lanka-

des-detenus-tamouls-sont-victimes-de-viols

L'histoire de Rani
L'endroit est difficile a trouvé et je suis en retard. “Je suis désolée”, dis-je. Et je lui tends le bouquet de fleur acheté sous le coup de l'impulsion. C'est un jour du mois de février comme les autres. J'avais déjà fait le chemin jusqu'à Londres pour ce rendez-vous mais en arrivant à la station le doute me saisis et j'achetais quelques jacinthes. La jeune fille que je suis sur le point de rencontrer, à 26 ans, et parce que je suis moimême sri lankaise, son histoire m'intéresse. Je dois tout de même avouer que je redoutais cet entretien. Alors, comme un cadeau incertain, une marque de respect, je lui achetais des fleurs, bleu comme le ciel des tropiques, parfumées comme l'air de son enfance perdue. “Raconte moi” lui demandais-je, refusant de penser à l'endroit où je me trouvais, “depuis le début”. Elle ne le peut pas, comme tous souvenirs, les siens arrivent par fragments, comme de vifs éclats, hésitants retours-en-arrière d'avoir été racontés encore et encore. “Ils les ont tué” dit-elle tandis que j'attends. Ils étaient six, aujourd'hui il n'y a plus qu'elle. “Le neuvième jour du septième mois de l'année dernière”, me raconte -elle les yeux fermés, les bras enroulés autour d'elle, “ma tante m'a téléphon é et m'a annoncé que ma maison avait été incendiée. Elle m'a avoué que ma mère et ma sœur avaient été brûlées viv es. A mon retour, tout ce qu'il restait c'était leur squelette”. Elle débutait avec seulement cela en tête. Dehors, sur une rue passante du nord de Londres, une sirène retentit, s'éloigne puis s'éteint enfin. L'histoire de Rani commence en 2004 alors qu'elle avait 17 ans, Rani était l’aînée de quatre enfants, dont tous, tout au long de leur jeune existence avaient connu les violences locales entre les forces armées sri lankaises et les Tigres de Libérations de l'Îlam Tamoule (LTTE, un mouvement séparatiste sri lankais). Et lorsque, ce soir fatidique de 2004, un homme simplement connu de la famille comme l'“oncle” est venu chez eux, monta les marches pour s'asseoir sous la véranda e t demanda de l'aide pour la cause des LTTE, ce fut Rani, l'idéaliste passionnée qui sortit de l'ombre pour offrir son aide. C'était un soir comme les autres alors que le laurier fleurissait. La petite sœur de Rani avait 14 ans, ces deux frères étaient encore un peu plus jeunes. Peu après, elle était enrôlée par les forces du mouvement résistant tamoul et utilisée comme une sorte d'espion, alors qu'elle ne comprenait pas réellement le sens de ce qu'elle faisait. Les LTTE lui avaient trouvé un travail pour une organisation non-gouvernementale. Son travail consistait à se rendre sur les lieux ravagés par la guerre pour enseigner des mesures basiques d'hygiène et de santé. Elle assistait les docteurs dans des camps médicaux, et complétait, au même moment, son niveau A.

En 2007, les événements prirent une tournure plus sinistre. Les LTTE établirent l’enrôlement obligatoire d'enfants soldats au cours de l'élaboration de la phase finale de la guerre. Un enfant au moins par famille, voilà ce qu'ils demandaient. “Combien de temps a -t-il fallu” me lançais-je “avant que tu ne réalises que tes frères avaient été recrutés?” A cela, Rani rejeta sa tête en arrière et j'attendais que la tempête se calme. Le bruit que j'écoutais ne peut pas simplement être décrit comme larmoyant. Il était trop sauvage, trop primitif, trop pénétrant. Quand enfin elle se remit à parler, elle décrivit le soir où ses frères partirent main dans la main en soutien mutuel. Aucun d'eux, dit-elle, n'a jamais été revu. En 2008, les hostilités entre l'armée sri lankaise et les LTTE se déplacèrent loin du nord est de l'île et Rani perdit tout contact avec les rebelles. Le temps passa et la guerre pris fin, officiellement du moins. La famille de Rani lui manquait terriblement et en avril 2011, elle décida de retourner chez ses parents. Peu de temps après son retour, elle fut arrêtée par les forces intelligentes sri lankaises, le CID. Ils la gardèrent emprisonnée pendant 10 jours. “Ils m’ont horriblement torturée” soupire t -elle, le café apporté pour elle, n'a toujours pas été touché et est de plus en plus froid. Je reste silencieuse, incapable de prononcer les questions pourtant suspendues à mes lèvres, l’interprète lui demanda à ma place. Oui, elle a été battue, oui elle a été violée, à plusieurs reprises. En guise de torture ils lui coupèrent son gros doigts de pied, me raconte-elle alors que je secoue la tête d’impuissance. “Ils hantent mon esprit” pleure t-elle du plus profond d’elle-même. Avec l’aide d’un avocat et d’un représentant parlementaire, son père obtenu sa libération. Elle fut admise à l’hôpital pendant un mois, période pendant laquelle sa mère tenait sa fille dans ses bras et la berçait jours et nuits. La seule chose dont Rani se souvient de cette période, c’est le confort des bras de sa mère, la tendresse d’une femme réconfortant son enfant. Alors qu’elle se souvient, Ran i commence à se bercer également. Elle sortit finalement de l’hôpital, brisée. Elle mangeait à peine, ne pouvait trouver le sommeil et les flash-back qui commencèrent ne la lâchèrent plus. Le docteur qu’elle voyait lui répétait « oublie le passé ». Elle ne le pouvait pas. Ce qui avait été fait, ne pouvait être défait. Après sa sortie de l’hôpital, Rani devait pointer au poste de police chaque semaine mais cette épreuve s'avérait incroyablement pénible. Là bas, les hommes lui tiraient les cheveux, se moquaient d'elle et parcouraient abusivement son corps avec leurs mains. Une quelconque résistance aurait envenimé la situation. Elle essaya, à un moment donné, de convaincre son père de l’autoriser à arrêter ces humiliations périodiques. Impuissant, il lui répondit que c’était impossible, à moins qu’il ne déménage tous quelque part d'autre. Plus tard, un matin lumineux de novembre, en chemin pour le travail il fut enlevé. Il était surveillé depuis quelques temps déjà en raison des liens de sa fille avec les LTTE. Le même jour, ils retrouvèrent son corps meurtri et ensanglanté abandonné près de la mer. “ Tout ceci est de ma faute” pleura Rani à nouveau. « Ils le tuèrent à cause de moi ». Son père était le plus gentil des hommes, se souvient-elle. « J’aurais voulu mourir après ça. J’ai essayé de m’empoissonner – mais ma mère m’en empêcha ». Elle ajouta ensuite, sordidement « si j'étais morte, ma mère et ma sœur seraient toujours en vie. » Après la mort de son père, Rani, désormais accompagnée par son oncle, continua de signer auprès des autorités sri lankaises. En mai 2012, elle ne pouvait plus supporter les abus. Sa mère inquiète pour sa santé, organisa, une nouvelle fois, une planque où se cacher à Trincomalee.

Pendant ces quelques semaines entre le mois de mai et de juillet, Rani était trop apeurée pour quitter la maison. Sa mère appelait aussi souvent qu'elle l'osait mais les hommes du CID commencèrent à faire des fouilles régulières de leur maison à la recherche de Rani. Sa mère continua de nier tout connaissance du lieu où sa fille pouvait se trouver. “Ma mère me disait de ne pas m'inquiéter. Elle disait qu'elle trouverait une solution.” me raconte Rani. Puis le 8 juillet, sa mère téléphone une dernière fois. Les hommes menacèrent de la tuer si elle ne leurs révélait pas où se trouvait sa fille. « Ne rentre pas » lui ordonna sa mère, « Tu attends ! ». Elle passa une nuit blanche, soucieuse. Le jour suivant sa tante appela la maison secrète. La maison familiale avait été incendiée. La mère de Rani et sa sœur étaient alors au lit. “Je suis rentrée” dit-elle d'une voix indistincte. En arrivant chez elle, elle trouva les villageois recueillis devant la maison. Cet instant est fixé à jamais dans sa mémoire, le silence de la foule, les murs carbonisés, la chaleur suffocante de cette journée, l'odeur du pétrole. Quelqu'un, elle ne se souvient plus de qui, la guida à l'intérieur où se trouvaient deux squelettes au-dessus d'un lit de cendres. Elle aperçu un fragment de tissu de la robe qu'elle avait donné à sa petite sœur. Puis prise de désespoir s’évanouit. Dès lors, il n'y avait plus de raisons de se cacher. Et bien que la police revint pour la harceler de questions, morte de chagrin, elle se moquait de vivre. Les villageois la suppliait de s'enfuir mais elle ne le pouvait pas. Tout le monde, raconte-elle aujourd'hui, savait qu'elle serait à nouveau arrêtée et quand ils vinrent pour elle dans leur van blanc elle pensa que rien ne pouvait être pire que ce qu'y était déjà arrivé. Elle avait tord. Pendant 47 jours et nuits, en novembre dernier, Rani a été torturée et violée en bande. Elle a été brûlée avec des cigarettes, sa tête était maintenue dans des bassine d'eau. On la faisait agenouiller alors que des hommes sans visage en chaussure militaire la rouaient de coups de pied. Sa détresse était utilisée comme une incitation à plus de violence. En fin de compte, peu importait qu'elle dérive, comme un bateau sans rame, à demi-consciente. Dépouillée de toute humanité, elle se trouvait dans un endroit où personne ne pouvait plus l'aider. Enfin, le 47ème jour, l'oncle de Rani, en soudoyant un officier du CDI, parvint à la faire libérer. Il l'emmena dans la ville côtière de Mannar. Elle quitta Mannar, cette nuit là, cachée au fond d'un bateau. Trahie, elle me dit, ce même jour morne de février “s'il me ren voie là-bas, je me suiciderai simplement.” Depuis la parution de cet article, un anonyme bienfaiteur, ayant connaissance de sa situation critique, a offert de payer pour toute assistance médicale dont Rani pourrait avoir besoin. Elle suivra également sous peu une thérapie.

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