Robert Sokolowski Jean-Pierre Deschepper

Philosophie et acte de foi chrétien
In: Revue Philosophique de Louvain. Quatrième série, Tome 92, N°2-3, 1994. pp. 281-294.

Résumé L'A. traite de la foi chrétienne en tant que vertu et acte, et la compare aux dispositions et actes propres à la vertu naturelle. La foi chrétienne est aussi comparée à la foi naturelle envers la personne et les paroles d'autres personnes. Ce qui est central dans la foi chrétienne, c'est la compréhension de Dieu en tant que créateur et du monde en tant que dépendant du choix créateur de Dieu. La philosophie est envisagée en tant que réflexion analytique et descriptive sur la totalité des choses, et puisque la conscience de la totalité subit un changement dans la foi chrétienne, la philosophie qui pense celle-ci revêt aussi un caractère propre. Abstract This essay examines Christian faith as a virtue and as an action, and compares it with the dispositions and actions proper to natural virtue. Christian faith is also compared with natural faith in the person and the words of other people. The central element in the content of Christian faith is the understanding of God as creator and the world as contingent on God's choice to create. Philosophy is taken to be the analytical and descriptive reflection on the whole of things, and since the sense of the whole is changed in Christian faith, the philosophy that reflects on it also takes on a distinctive character.

Citer ce document / Cite this document : Sokolowski Robert, Deschepper Jean-Pierre. Philosophie et acte de foi chrétien. In: Revue Philosophique de Louvain. Quatrième série, Tome 92, N°2-3, 1994. pp. 281-294. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/phlou_0035-3841_1994_num_92_2_6856

même lorsque nous posons un acte de foi en public devant d'autres hommes. tous les actes de foi ulté rieurs sont des réaffirmations ou des confirmations. L'acte de foi originaire ne provient pas de la disposition mais la fait plutôt survenir. face au Dieu en lequel nous croyons. L'acte de foi est souvent posé publiquement. Il nous arrive d'aller au delà de cette dispo sition et d'exprimer de manière explicite notre croyance aux vérités et en la personne en question. et la vertu de foi est une sorte de continuation latente de l'acte de foi originaire. fait aux autres. Il ne s'agit jamais d'un simple exposé. Pour en faire ressortir les particularités. à lui. naît de la disposition permanente. Nous croyons certaines vérités et nous croyons en une cer taine personne qui parle. qui survient de temps à autre. une habitude ou une disposition permanente à croire les choses en question et à croire en la personne en question. à nous-mêmes et peut-être à d'autres. ce qui est poser un acte de foi. En effet. un acte chargé de vertu théologale. nous croyons que certaines choses sont vraies. l'acte qui nous fait pas ser de l'incroyance à la croyance. ce qui en fait un acte de foi. comparons-le aux actes qui engendrent des vertus dans l'ordre naturel. La foi chrétienne est une vertu. Cet acte premier est une conversion. Cet acte est une affirmation. que nous croyons en lui et à ce qu'il dit. Dans une vie chrétienne normale. lorsque nous affirmons notre croyance devant d'autres personnes par nos paroles ou par des actes d'importance.Philosophie et acte de foi chrétien i Grâce à notre foi chrétienne. un acte dans lequel nous nous tournons vers Dieu et décla rons. Il faut néanmoins en distinguer l'acte de foi qui instaure à l'origine la vertu théologale de foi. c'est le fait que nous exprimons égale ment notre foi devant et envers le Dieu en lequel nous croyons. mais l'acte de foi peut aussi être accompli dans la solitude. des convictions qui sont les nôtres. Il existe une double diffé- . et nous y ajoutons foi à cause de paroles prononcées par quelqu'un. L'acte de foi chrétien demeure toujours un consentement et une soumission à la parole de Dieu et au Dieu qui nous l'a dite. Cet acte. l'acte de foi est enchâssé dans la vertu de foi et en découle.

Premièrement. L'acte de foi est l'œuvre de Dieu autant que de nous-mêmes. c'est par ce que fait Dieu que nous sommes habilités à agir. cependant. parfois avec les conseils et l'aide d'autrui mais de plus en plus tout seul. pp. 71-79. qui nous aident seulement à actualiser les capacités qui sont nôtres. c'est en effet l'œuvre de Dieu. Fordham University Press. les vertus naturelles et les actes qui les instaurent et. Simon du latin habitus et du grec hexis. l'agent doit affronter des dangers et surmonter sa peur dans de nombreuses situations. The definition of moral virtue. 1971. society. Voir Y. Il est vrai qu'il est sou vent aidé par autrui: nous faisons nôtres. ed. Vukan Kuic. Vukan Kuic. ed. mais notre action est informée par la grâce. puisque sa forme est réalisée par Dieu et partagée par nous. nous pouvons certes avoir été d'abord guidés par nos pro fesseurs de mathématiques ou de littérature. et non au moyen de nos facultés humaines. de nous-mêmes. pp. Le travail de Dieu en nous est différent du travail opéré par des maîtres humains. par l'action de Dieu. ne serait-ce qu'une seule fois. C'est par Dieu que notre acte est fait ce qu'il est. qui fait de nous des mathématiciens ou des écrivains capables. Fordham University Press. mais c'est finalement notre propre activité intellectuelle. pour ainsi dire. Simon. ' «Existential readiness» est la traduction par Y. primitivement. d'autre part. le courage ou la tempérance de ceux qui nous aident à devenir courageux ou tempér ants. and culture. selon Yves Simon. Dans l'acte de foi. . et notre action est détermi née par ce qu'il fait. jusqu'à ce que la disposition à agir courageusement ait été acquise. Pour devenir courageux. 1986. de nombreuses actions humaines sont nécessaires pour instaurer une vertu naturelle. dans l'action et la vertu naturelles. nous croyons que l'acte de foi ori ginel (tout comme la vertu de foi et tout acte ultérieur en découlant) est l'œuvre de la grâce divine: nous ne pouvons pas.282 Robert Sokolowski rence entre. tan dis que la vertu théologale de foi est instaurée par un simple acte de foi. 163-167. Deuxièmement. jusqu'à ce que. la peur et la douleur comme il le faut1. la vertu de foi y est. New York.R. Voir aussi Work. New York. Mais dès que nous faisons un acte de foi complet.R. mais c'est quand même notre conduite qui progressivement se transforme en courage ou en tempérance. l'agent réalise un état de «disposition existentielle» à surmonter le dan ger. dans l'ordre de la vertu naturelle ce sont les actes de l'agent humain lui-même qui instaurent la vertu. En ce qui concerne la foi chrétienne. En ce qui concerne les vertus intellectuelles. d'une part. les vertus théologales et les actes qui les instaurent. découlant de nos propres facultés. accomplir l'acte de foi. Il est vrai que c'est bien nous qui agissons quand nous l'accomplissons.

en même temps nous croyons ce qu'il dit et nous croyons en lui. nous opposons — au plan naturel — ce que signifie croire en d'autres personnes et croire à ce qu'elles disent. Ce n'est pas parce que la foi semble fondre sur nous soudainement ou du dehors ou parce qu'elle ressemble à quelque chose que nous ne pour rions jamais accomplir par nous-mêmes. croyance en une cer taine personne. comme il en va pour le courage. l'aptitude littéraire ou mathématique. . nous sommes amenés à conclure que la foi ne peut pas être notre propre œuvre et qu'elle doit être celle de Dieu. la tempérance. et cela ne se fait pas en nous par degrés limités. Supposons 2 Les hérésies traitant de la grâce et de l'action humaine. nous sommes élevés à la foi par la grâce de Dieu.Philosophie et acte de foi chrétien 283 Le passage de l'acte de foi unique à l'habitude de foi peut être si subit précisément parce que la vertu de foi n'est pas simplement acquise au moyen d'actes humains. Disons plutôt qu'en comprenant ce que nous croyons et ce que signifie le fait de croire. et la raison de cet échec réside dans un autre échec: ne pas parvenir à distinguer correctement entre totalité naturelle et totalité projetée par la foi chrétienne. Les caractères de la foi que nous avons décrits font partie de la compréhension ménagée par la foi elle-même. Quand nous ajoutons foi à ce que quelqu'un nous raconte. La même dualité que nous avons remarquée dans la foi chrétienne se retrouve dans la croyance ordinaire: croyance à certaines vérités. à la croyance chré tienne. comme le pélagianisme et le semi-pélagianisme. et instaurée par un seul acte de foi. Si Hélène dit à Jean que prendre de la vitamine C l'aidera à éviter un rhume et que Jean se range à cet avis. il ajoute foi au fait et en même temps croit en la personne qui lui a dit le fait. Ce ne sont pas nos perceptions ou nos sentiments qui nous font connaître les deux caractères de la foi que nous venons de décrire — œuvre de Dieu à l'origine. II Qu'y a-t-il dans la foi chrétienne qui dépasse ce que nous pouvons accomplir par nous-mêmes? Cela peut s'éclairer si. ne parviennent pas à distinguer assez nettement entre vertus morales et vertus théologales. que nous croyons qu'il s'agit là de l'œuvre de Dieu. la foi est infuse en nous et est l'œuvre de Dieu avant d'être la nôtre. Ce n'est pas graduellement que nous faisons de nous des croyants. mais au moment où Dieu opère en nous2.

et l'être et la nature de ce Dieu et le fait qu'il s'adresse à nous. il n'a rien lu au sujet des vitamines. Il dépend entièrement d'Hélène quant à cette information. tout cela fait partie de ce qui est cru. car il n'a pas d'autres moyens pour parvenir aux vérités en question. La pleine compréhension de la personne qui parle. est lui aussi pris dans un tel contexte.284 Robert Sokolowski que Jean ne connaisse cette vérité par aucun autre canal. le fait même qu'elle parle tout comme la compréhension du genre de discours en question. alors Hélène a fait apparaître le monde à Jean d'une certaine manière: la . Dans la foi chrétienne nous n'écoutons pas et n'obéissons pas simplement à un dieu que reconnaît quiconque admet un principe divin. le contenu du dire. Il n'a pas étu dié la médecine. c'est-àdire de ce qui est cru. qu'elle lui parle et qu'elle a été digne de confiance dans le passé. tout cela fait partie de ce qu'il nous révèle et que nous croyons. Le Dieu biblique et chrétien est la personne qui parle et qui est crue. comprend même l'existence. Quand nous croyons d'une croyance naturelle une autre personne. et il agit en conséquence. mais qu'elle lui soit présente. voilà de ces choses qu'il sait lui-même de science certaine et auxquelles il n'a pas à ajouter foi. Et pourtant. Dans l'acte de foi chrétien. d'après ce qu'en dit Hélène. de concepts ou de simples énoncés. à ne pas en réduire le contenu à de «simples idées». cependant. il peut quand même s'appuyer sur une bonne partie de sa propre expérience en ce qui concerne Hélène elle-même: il sait qu'elle existe. Si Jean croit ce qu'Hélène lui a dit. qu'elle lui parle en ce moment et qu'elle soit digne de confiance. Jean croit. Dans la croyance il n'est pas simplement question de représenta tions mentales. disons plutôt que l'éclairage de la croyance fait de telle sorte que le monde se dévoile à nos yeux d'une certaine manière. même s'il n'a pas eu une telle expérience ou confirmation de ce qu'il croit quand il croit Hélène. il y a un contenu auquel nous croyons. ce que Jean croit. qui est cependant transformé de part en part par la révélation chré tienne. Notre expérience religieuse naturelle peut nous donner un certain sens du divin. Le contenu des dires d'Hélène. La crédibilité d'Hélène fait étroitement partie de tout un contexte de connaissances et d'expériences directes. Il faut veiller à ne pas considérer une telle croyance de manière psychologisante. les paroles et la cré dibilité de celui qui parle. il n'a jamais entendu parler de la vitamine C et n'a jamais expérimenté par lui-même que l'usage de la vitamine réduit le nombre de ses rhumes. Il doit croire en Hélène et à la véracité de ses dires en ce qui concerne les vitamines. que la vitamine C l'aidera à éviter les rhumes.

Pour Jean. et croire quelque chose. et pourtant il soutient que le monde. Dans la foi chrétienne nous prenons le monde d'une certaine manière. nous les connaîtrions par notre expérience directe et n'aurions pas à y croire. dans la foi chrétienne? Comment compre nons-nous le monde. . à l'Église ou à la Vierge. Nous ne donnons pas simplement notre assentiment aux concepts et propositions qui existent dans nos esprits. nous recou ronsévidemment à la doctrine husserlienne de l'intentionnalité. sans conteste. et nous le faisons non pas parce que nous avons trouvé que. Un de ses grands avan tage est qu'elle nous permet d'éviter de faire de concepts et de propositions le but de notre connaissance.Philosophie et acte de foi chrétien 285 partie du monde que nous appelons vitamine C et celle que nous appe lons rhumes sont liées d'une certaine manière dans cette présentation. Dans nos croyances nous sommes orientés vers le monde. dans la foi chrétienne? Quel est le contenu de ce que nous croyons? Il y a de nombreux articles de foi qui visent à expos er de quelle manière les choses sont comprises dans leur réalité même. La plupart de nos croyances se rapportent à des choses qui nous sont absentes: si elles nous étaient devenues présentes d'une quelconque manière. est tel que l'affirme Hélène. elles sont ainsi. elles sont ainsi liées. et d'autres. c'est permettre au monde de se présenter à nous d'une certaine manière3. Dans la foi chrétienne la même structure est à l'œuvre. nous reconnaissons que les choses sont disposées d'une certaine manière. De nombreux commentateurs de Husserl comprennent mal cet aspect de l'intentionnalité et projettent une forme de conscience cartésienne dans Husserl. elle nous permet de faire de toute pensée quelque chose de public et d'engagé dans le monde. III Que reconnaissons-nous. à un concept ou à quelques concepts groupés pour former une proposition. touchant par exemple à l'eucharistie. Mais l'absence de l'objet de notre croyance ne détruit pas la participation de cet objet au monde que nous croyons être d'une manière déterminée. ont été explicités au cours des 3 En mettant l'accent sur cette orientation vers le monde de la croyance. Les credo en énumèrent plusieurs. Dans notre croyance il n'est pas seulement question de consentir à un contenu mental. en ce qui concerne ces parties. Certes les parties du monde qui appa raissent à Jean peuvent ne pas lui être encore présentes (il peut n'avoir jamais essayé de voir si la vitamine C permet d'éviter les rhumes). mécompréhension qui se manifeste le plus souvent par une substitution du noème à l'idée ou au concept modernes. mais à cause de la parole qui nous a été dite par Dieu.

les croyants. Bien qu'il soit d'une importance particulière par les temps qui courent. La réponse que nous pouvons donner est essentiellement celle de l'action de grâce et de l'adoration: action de grâce pour le don de l'être. il a toujours été au centre de la foi chrétienne. c'est également et simultanément croire que le monde aurait pu ne pas être et qu'il existe parce que Dieu a choisi de le créer. diffère des compréhensions qu'ont pu pro poser des religions non bibliques. mais du contenu de ses articles. Et c'est parce que le contenu de cette croyance est si caractéristique que l'acte de foi chrétien l'est tout autant. pp. The God of faith and reason. 4 Pour la compréhension chrétienne du divin. Je voudrais traiter en particulier un de ces articles. c'est-à-dire que nous croyons que Dieu pourrait exister. l'univers n'ajoute rien à la perfection et à la bonté de son être.286 Robert Sokolowski temps. et adoration de la sainteté et de la gloire suprêmes de Dieu. La foi chré tienne ouvre ainsi de nouvelles perspectives sur le divin. Dieu étant tellement transcendant et saint. même si l'univers. . nous croyons que Dieu est le créateur de l'univers. c'est-à-dire même si tout ce qui n'est pas Dieu n'existait pas. le monde et nous-mêmes. Le Dieu de la croyance chrétienne n'est pas le dieu ou les dieux d'Homère ou des enseignements bouddhiques. ce qui n'est pas divin étant réduit à n'être qu'une simple apparition du divin4. C'est encore croire que nous. pour lesquelles le divin est une partie du tout ou est tout. n'aurions été qu'en raison de la généreuse décision de Dieu de nous créer. cette croyance n'est pas simplement un assentiment donné à des propositions qui expri ment le monde. Créer l'univers n'y ajoute rien. qui n'a été nécessité par aucun besoin ou désir de complétude. et nous donne une nouvelle compréhension de ces trois dimensions fondamentales. cette croyance est une attitude qui vise les choses dans leur ensemble en tant qu'elles existent de telle manière déterminée. Notre Dame. nous-mêmes et le divin de la manière que nous avons décrite. 1982. la création a été un pur effet de sa générosité. Selon cette foi. sans que sa bonté et sa grandeur en soient diminuées. ce contenu de la foi chrétienne. Les particularités de cet acte vien nent non d'une recherche psychologique de ce qu'est une telle foi. University of Notre Dame Press. Ainsi que nous l'avons dit plus haut. voir Robert Sokolowski. Croire cela de Dieu. C'est notre foi qui nous fait croire que nous existons parce que Dieu a jugé bon que nous soyons. L'indépendance de Dieu étant telle. Cette compréhension de Dieu. 12-20. du monde et de nous-mêmes.

La foi chrétienne présuppose certes la sensibilité religieuse naturelle. êtres qui sont à l'origine de notre propre être et qui sont même juges de ce que nous faisons. Simon. L'acte de foi est un acte d'écoute. le sujet humain est désigné plus adéquatement sous le nom d'individu. p. C'est ainsi qu'à l'évolution et aux lois natu relles on reconnaît souvent des traits qui pourraient être appelés divins dans un sens platonicien ou aristotélicien). Toute question particulière qui se pose à nous est vue comme une partie de la totalité. accompagne tout ce que nous faisons. un sens du «monde». Notre Dame. A general theory of authority. Cet acte de foi répond non au sacré mais à la parole du sacré. ce divin n'est pas simplement la puissance suprême et la sereine origine de toute chose. avec une tonalité propre à notre héritage culturel5. nous avons toujours une conscience de la totalité des choses. d'acquiescement et d'obéissance. University of Notre Dame Press. 1962. (Ceux-là mêmes qui nient toute présence du divin dans le monde admettent néanmoins que certains principes et causes puissent être ultimes et régir la totalité. Considéré comme une substance complète qui doit à sa rationalité l'unique moyen d'être un tout et de se tourner vers le reste de l'univers. mais en la transformant radicalement. . et il a agi envers nous en accord avec ce discours (il ne nous a pas seulement créés mais aussi rachetés et associés à sa propre vie). 5 Au sujet de la personne humaine et de la conscience de la totalité. mais quelque chose capable de prendre le genre d'initiative qu'entraîne la parole: le divin a formulé un discours (il n'a pas simplement ordonné le monde). L'acte de foi chrétien fait plus que manifester la conscience naturelle du divin et la piété qui en découle. distingué à l'intérieur de l'espèce par les composants matériels de son être. Cette réponse est fonction de la conscience que nous avons de cette totalité et qui. il nous l'a adressé (il n'est pas indifférent à notre existence). il est désigné plus adéquatement sous le nom de personne». 67: «En tant que membre d'une espèce. totalité qui hante l' arrière-plan de tous nos actes et pensées. Les traditions religieuses naturelles manifestent cette reconnaissance du meilleur et du plus puis sant et donnent à la piété une forme appropriée à une telle reconnais sance. et nous recon naissons que cette totalité contient des êtres et des pouvoirs qui sont bien au delà de nous. réponse qu'on pourrait dire instinctuelle: c'est la réponse donnée par les hommes à la partie la meilleure et la plus puis sante de la totalité des choses. voir Yves R. au moins implicite ment.Philosophie et acte de foi chrétien 287 L'acte de foi chrétien n'est pas identique à la réponse religieuse donnée au sacré. de compréhension. Il croit que le divin nous a parlé et que. en conséquence. êtres qui sont la source de l'ordre présent dans les choses que nous voyons. Étant rationnels.

Anselme. elle n'est pas simplement volontaire et n'est pas arbitraire. Anselme6. il ne s'agit pas de dire que le divin nous est. . et il l'a créé non en rai son d'un besoin ou d'une privation quelconque. Les chrétiens comprennent Dieu de cette manière non en raison de quelque conscience du divin qu'ils doivent à leur piété natu relle et à leur sensibilité religieuse. and does not gain from giving». Elle implique et élève la raison. sa parole nous le rend pré sent et nous donne un aperçu de ce qu'il est. dit à ceux qui l'acceptent ce qu'est l'être qui la dit. La divinité chrétienne est seulement analogue à la divinité naturelle.288 Robert Sokolowski De plus. IV Nous avons observé que lorsque. de la tota lité et de nous-mêmes. chapitre 4. c'est-à-dire le rejet explicite de la foi biblique. comme l'affirme S. cependant. Thomas Prufer l'a dit: «God does not need to give. Cette parole. nous croyons ce qu'un autre être humain nous a dit. l'acte de foi chrétien affirme que le divin qui nous a parlé dans les Écritures et les événements rapportés par l'Ancien et le Nou veau Testaments. dans la croyance naturelle. Proslogion. n'est pas simplement le même que la divinité qui incite à la piété naturelle. Elle peut résulter d'une compréhension insuffisante du sens biblique de Dieu. qu'entraîne la foi chrétienne. La divinité chrétienne pourrait exister même si le monde n'existait pas. notre croyance est située dans quelque chose de plus vaste que ce qui nous est donné dans notre 6 S. présent naturellement et qu'ensuite il s'adresse à nous par sa parole. mais par pure généros ité. Dans la perspective chrétienne. L'être qui parle et auquel l'acte de foi donne une réponse. ou n'être que le choix de ne pas croire. C'est donc une compréhension bien particulière du divin. Ainsi. sa transcendance est d'un ordre différent de celle de l'être le meilleur et le plus puissant. entre autres. tout ce qui n'est pas divin. mais en raison de ce qui est contenu dans la parole que Dieu a dite. Le Dieu chré tien a créé le monde. d'une façon ou d'une autre. l'incroyance. ne s'appuie pas sur une compréhension. n'est pas simplement l'être le meilleur et le plus puissant ou la source de l'existence dans la totalité. Puisque dans la foi intervient une compréhension. mais en aucun cas elle n'est motivée par une compréhension plus approfondie de la nature du divin.

sa croyance est située à l'intérieur de ce qu'il sait sur Hélène. p. Elle est cependant pour nous comme une base familière. Paris. il dit: quod omnes dicunt Deum.3. il dit: et hoc dicimus Deum. Cette connaissance de «ce que tous les hommes appellent Dieu» (quod omnes dicunt Deum) doit être transformée en profondeur par la foi chrétienne. Dans quel sens pourrait-il y avoir un appui. en dehors de la foi. 1977. Par le simple fait d'être humains et rationnels. 3). Thomas argumente en faveur de l'existence de Dieu dans la Summa theologiae. elle est quelque chose comme la présence naturelle d'Hélène à Jean dans l'exercice de la croyance natur elle. Elle est chargée des craintes. qui l'amènent à la cause la plus parfaite de toutes les perfections et à la source de l'ordonnancement intelligent des choses de la nature. C'est par la vie naturelle que nous est donné de savoir ce que signifie la religion et ce qu'est le divin. par conséquent. à savoir qu'elle est là. pour la croyance que livre la foi? La conscience du divin présent dans la nature pour notre religiosité naturelle. est comme un genre d'invitation première à la foi chrétienne. La croyance naturelle s'appuie sur l'autorité de notre expé rience et de nos connaissances. Parvenu au moteur non mû. Parvenu à l'être qui est nécessaire par soi. c'est-à-dire ce qui est l'origine libre de la totalité et de nous-mêmes8. . pour laquelle Dieu n'est pas simple ment l'être le meilleur et le plus puissant de la totalité des choses. elle reste «asservie aux éléments du monde» {Galates 4. C'est par notre propre expérience humaine que le divin est distingué du profane. Après les quatrième et cinquième preuves. Paul. Calmann-Lévy. des séductions et des fascinations propres à la religiosité naturelle. 7 Sur l'acte de foi demandant une compréhension très raffinée du divin. où le divin n'est pas encore rassemblé ni séparé du monde par sa nature transcendante. Parvenu à la cause incausée. 1. il dit: quam omnes Deum nommant. nous connaissons quelque chose du divin. il affirme: et hoc omnes intelligunt Deum. Une telle religiosité ressemble davantage à une expérience et à un savoir qu'à une croyance.Philosophie et acte de foi chrétien 289 expérience et nos connaissances: si Jean croit ce qu'Hélène lui raconte à propos des vitamines. 8 S. qu'elle lui parle et qu'elle est digne de confiance. qui parle d'«un climat païen. Selon S. La foi chrétienne semble cependant n'avoir presque aucun appui ou contexte: son contenu semble englober l'existence de l'être qui parle. et où l'appartenance religieuse ne se scelle pas. Cette réponse instinctuelle au sacré n'est cependant pas encore assez pure pour être un acte de foi7. voir la remarque d'Alain Besançon. Il donne cinq preuves.2. par un acte de foi» (Les origines intellectuelles du léninisme. mais ce qui pourrait exister même si la totalité n'existait pas. plus appro fondie que celle dont dispose la religion païenne. son discours et sa crédibilité. 16).

et il y a aussi l'Église. Par la foi chrétienne. du monde en tant que créé et de nous-mêmes en tant qu'élus et rachetés. il y a le Christ lui-même. Encore une fois. et il fait du croyant lui-même un être choisi par le créateur et racheté par lui.290 Robert Sokolowski La religiosité naturelle sert ainsi de contexte dans lequel l'acte de foi peut prendre place. Mais il y a d'autres êtres ici-bas qui. A cette différence près. mais nous croyons aussi que cette transcen dance et la rédemption qu'elle a accomplie sont offertes par l'Église. Dans le contexte fourni par cette nouvelle compréhension de Dieu. maintenant. qui est la continuation de la présence du Christ. ceux par exemple qui traitent de . qui est en son noyau le plus intime l'acceptation de Dieu en tant que créateur. La foi chrétienne ordonne la triade du monde. l'Église joue le plus directement le genre de rôle qu'un être humain joue dans la croyance naturelle. Pour la foi chrétienne. du monde et de nous-mêmes. Elle fait passer cette triade de la compréhension fournie par le religion naturelle à celle qui est donnée dans la révélation. Il y a ceux qui interviennent dans l'Ancien Testament. La crédibilité naturelle de l'Église peut nous amener tout près de la foi. selon la logique même de la croyance chrétienne. qu'elle nous parle et qu'elle est crédible. L'Église nous énonçant la parole de Dieu est analogue à Hélène énonçant une affirmation humaine à Jean: nous savons par notre propre expérience. jouent un rôle plus immédiat pour la foi chrétienne que ne le fait la religiosité naturelle. que la pleine crédibilité de l'Église ne vient jamais de ce que nous pouvons discerner par notre expérience et par notre connaissance propres. Pour nous. mais l'acte de foi purifie alors le sens du divin donné à la religion naturelle: il rehausse le monde en tant que celui-ci est créé en toute liberté. du divin et du sujet pensant. du monde et de nous-mêmes. connaissance et autor ité. Nous ne savons pas tout cela simplement en raison de nos évidences per sonnelles et historiques. Le noyau de la foi chrétienne est dans la conjonction du sens de Dieu. à prouver de manière apodictique le contenu de la foi. Le sens plénier de ce qu'est l'Église fait luimême partie du contenu de ce qu'elle propose à croire. la présence ici-bas de l'Église doit être transformée par la foi qu'elle proclame. cependant. non seulement nous croyons à la tran scendance radicale de Dieu. par leur parole. mais elle ne peut suffire. que l'Église est là. l'Église est ici-bas une pré sence dans laquelle la parole de Dieu est préservée et proclamée. Moïse et les pro phètes. nous pouvons dès lors accepter et com prendre les autres articles de foi. non seulement dans ses paroles mais aussi dans ses actes.

il consiste à introduire une dimension entièrement nouvelle dans la totalité des choses et dans notre mode de les penser. mais entre deux tentatives pour établir ce qu'il y a de plus essentiel au sujet du divin. C'est dans la compréhension chré- . Le conflit entre philosophie et poésie que décrit Platon. Qu'arrive-t-il lorsque la totalité naturelle est transcendée dans la révélation biblique et chrétienne? Le combat platonicien cède la place à la théologie et à la philosophie des Pères. L'enseignement de la foi chrétienne ne se ramène pas à l'adjonc tion de nouveaux éléments d'information à une totalité qui est nôtre par nature.Philosophie et acte de foi chrétien 291 l'Incarnation. et non qu'elle s'oppose aux croyances religieuses reçues. Elles seront «démythologisées» et converties en simples véhicules symboliques. de ce que les Grecs appellent to pan. du monde comme créé et de nous-mêmes comme élus et rachetés. La philosophie est une tentative pour exprimer la totalité et ses parties au moyen de la raison humaine. alors que la religion. essaie d'exprimer la totalité selon les dires ancestraux acceptés en raison de l'autorité de quelqu'un d'autre. Le combat entre philosophie et rel igion se déroule à l'intérieur de la totalité qui nous est donnée par l'expé rience et le savoir naturels. de l'Eucharistie et du salut éternel. Qu'avonsnous à dire au sujet de l'autre thème annoncé dans le titre. du monde et de l'âme. Si cette dimension n'est pas introduite dans toutes les autres doctrines. V Nous avons traité jusqu'à présent de la foi chrétienne. non en véritables doct rines. Tous ces autres éléments du credo sont importants car ils entrent dans les moyens que Dieu a utilisés pour accomplir la rédemption et manifester sa gloire. Athènes et Jérusalem n'ont pas à être en conflit. n'est pas un conflit entre les praticiens de deux formes littéraires. elles ne recevront qu'un sens terrestre. de la Rédemption. c'est-à-dire au moyen de ce qui peut être établi et confirmé par notre propre autorité. de l'Église. la philo sophie? Une certaine tension règne toujours entre philosophie et religion. parce que toutes les deux traitent de la totalité des choses. dans son expression poétique. Mais tous n'acquièrent leur vrai sens que lorsque intervient la nouvelle dimension de Dieu entendu comme créateur libre. et à la scolastique: on consi dèreque la raison peut être pleinement pratiquée à l'intérieur de la foi.

qui a été la préoccupation majeure de la philosophie moderne10. . et ménagerait un accommodement à propos de la question des apparences. voir Robert Sokolowski. par son union avec la parole de Dieu. elle peut recourir aux ressources philosophiques offertes par la phénoménologie. Elle peut éclairer les manifestations de ce que nous croyons. qui a poussé le plus loin le travail systématique de la philosophie à l'intérieur de la révélation chrétienne. Une telle réflexion philosophique à l'intérieur de la foi chrétienne devrait par exemple insister sur la différenciation entre religiosité natu relle et croyance chrétienne. Washington. qui était également conçu comme la cause de toutes les formes limitées de Y esse. Je voudrais suggérer que la philosophie peut actuellement accomplir une autre tâche reflexive et sy stématique en ce qui concerne la foi chrétienne. de «théologie phénoménologique». une telle réflexion complét erait la réflexion sur l'être et la substance. En parlant de manifestation. est guérie. 1994. de même que la raison humaine. voir Robert Soko lowski. et entre conscience chrétienne de Dieu et conscience naturelle du divin. 10 Sur le rapport de la phénoménologie à la théologie chrétienne. Ce faisant. Elle poursuivrait en montrant pour quelles raisons un genre spécifique d'ana logie s'avère nécessaire dans le discours chrétien. Elle examinerait. propre à la scolastique. pp. la manière dont change la compréhension que l'homme a de lui-même. A study in the theology of disclosure. lorsque la pensée naturelle cède la place à la croyance chrétienne.292 Robert Sokolowski tienne de l'Incarnation que se manifeste particulièrement l'intégrité de l'exercice de la raison à l'intérieur de la foi: le logos divin assume une nature pleinement humaine qui n'est en rien diminuée par son union avec le Verbe9. élaborée au moyen âge. non remplacée ou vaincue. La nature humaine. au sujet d'une telle forme de réflexion chrétienne. The Catholic University of America Press. Eucharistie presence. La perfection et la gloire divines étaient alors attribuées à Y esse per se subsistens. mais cette expression n'est pas d'un usage aisé. Je proposerais plutôt «théologie du dévoilement» ou «théologie de la manifestation». Elle examinerait en quoi le Dieu chrétien est plus radicalement transcen dant et donc plus radicalement absent du monde que ne le sont les divi9 Au sujet du rapport des conciles christologiques avec la question de la foi et de la raison. et en quoi la personne qui parle dans la révélation chrétienne ainsi que sa parole sont diffé rentes des personnes et des paroles relevant de l'expérience naturelle. ainsi que celle que nous avons du monde. On pourrait parler. C'est la métaphysique de Y esse. 31-40. ainsi que nous avons tenté de l'esquisser plus haut. The God of faith and reason. chapitre 13.

ce qui couvre non seulement la différence entre Dieu et le monde mais aussi les différences temporelles dans le passé. Mais la philosophie survient après coup en tout ce à quoi elle s'attache.C. De la même manière. Elle débattrait aussi de la spécificité des sacrements en tant que signes efficaces. suppose que la vie politique est quelque chose qu'on mène. Il est vrai qu'une telle réflexion philosophique doit survenir après la foi chrétienne. Toujours elle réfléchit sur quelque chose sans établir ou prouver son objet. Il est vrai qu'elle peut avoir un rôle apologétique quand elle met en lumière le sujet sur lequel elle réfléchit. Les sacrements diffèrent des signes naturels et ne peuvent être compris selon leur propre définition que sur le fond de la distinction chrétienne entre Dieu et le monde. Elle n'est pas la cause de l'existence de la vie politique et ne la prouve pas. États-Unis d'Amérique. mais la foi précède la com préhension qu'elle autorise. La phi losophie politique. Elle n'établit ni ne prouve l'existence de l'objet de la foi chrétienne et les dimensions auxquelles nous ouvre une telle foi. Tout cela et bien d'autres sujets sont à explorer par une réflexion philosophique et théologique à l'intérieur de la foi chrétienne. Catholic University of America. La phi losophie morale présuppose l'existence de gens vertueux et vicieux. {traduit de l'anglais par Jean-Pierre Deschepper) .Philosophie et acte de foi chrétien 293 nités païennes. où ce qu'a réalisé l'intelligence naturelle non seulement reste intact. le présent et le futur. La raison peut s'y exercer dans de nouveaux domaines. et elle réfléchit sur ce qu'est la vie morale. elle n'est pas à l'origine de la vie morale. disons. La philosophie toujours réfléchit sur ce qui est survenu avant elle. Robert Sokolowski School of Philosophy. et en quoi il peut être plus purement immanent à sa créa tion en raison précisément de sa transcendance. la réflexion philosophique peut nous aider à prendre conscience du caractère spécifique de la foi chrétienne et à nous rendre plus présents cette foi et son objet. Cette philosophie ne progresse pas de l'expérience natu relle à la foi. Elle nous aide à nous rendre compte que la politique n'est pas. D. mais s'en trouve confirmé et mis en lumière. et elle examine ce que cela peut signifier. 20064. Washington. l'économie et que l'acte moral n'est pas seulement l'expression de l'intérêt personnel. forts et faibles. Dans les sacrements une place spéciale revient à l'eucharistie avec toutes ses particularités. par exemple.

la philosophie qui pense celle-ci revêt aussi un caractère propre. The central element in the content of Christian faith is the understanding of God as creator and the world as contingent on God's choice to create. La philosophie est envisagée en tant que réflexion analytique et des criptive sur la totalité des choses. et la compare aux dispositions et actes propres à la vertu naturelle. et puisque la conscience de la totalité subit un changement dans la foi chrétienne. and since the sense of the whole is changed in Christian faith. — This essay examines Christian faith as a virtue and as an action. traite de la foi chrétienne en tant que vertu et acte. c'est la compréhension de Dieu en tant que créateur et du monde en tant que dépendant du choix créateur de Dieu. La foi chrétienne est aussi comparée à la foi naturelle envers la personne et les paroles d'autres personnes. Philosophy is taken to be the analytical and descriptive reflec tion on the whole of things.294 Robert Sokolowski Résumé. and compares it with the dispositions and actions proper to natural virtue. . the philosophy that reflects on it also takes on a distinctive character. Ce qui est central dans la foi chrétienne. Christian faith is also compared with natural faith in the person and the words of other people. — L'A. Abstract.

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