DISCOURS

DE

M. Amin MAALOUF
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M. Amin MAALOUF, ayant été élu à l’Académie française à la place laissée vacante par la mort de M. Claude LÉVI-STRAUSS, y est venu prendre séance le jeudi 14 juin 2012 et a prononcé le discours suivant :

Mesdames et Messieurs de l’Académie, Il y a vingt-cinq ans, je suis entré sous cette Coupole pour la première fois. Je venais de publier un roman, vous m’aviez décerné un prix et invité, comme d’autres lauréats, à la séance publique annuelle. Elle était présidée par Claude Lévi-Strauss. En tant qu’étudiant en sociologie, à Beyrouth dans les années soixante, j’avais lu Du miel aux cendres, soigneusement annoté La Pensée sauvage, et participé à des débats autour de Race et Histoire. Votre confrère était pour moi, comme pour toute ma génération, un auteur emblématique ; et à l’entendre mentionner mon nom, puis le titre de mon roman, j’étais sur un nuage. Je n’attendais pas grand-chose de plus. Et certainement pas de me retrouver un jour au milieu de vous, pour prononcer son éloge, dans cette solennité, en faisant résonner mon accent. Après les roulements de tambours, les roulements de langue !

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Cet accent, vous ne l’entendez pas souvent dans cette enceinte. Ou, pour être précis, vous ne l’entendez plus. Car, vous le savez, ce léger roulement qui, dans la France d’aujourd’hui, tend à disparaître a longtemps été la norme. N’est-ce pas ainsi que s’exprimaient La Bruyère, Racine et Richelieu, Louis XIII et Louis XIV, Mazarin bien sûr, et avant eux, avant l’Académie, Rabelais, Ronsard et Rutebeuf ? Ce roulement ne vous vient donc pas du Liban, il vous en revient. Mes ancêtres ne l’ont pas inventé, ils l’ont seulement conservé, pour l’avoir entendu de la bouche de vos ancêtres, et quelquefois aussi sur la langue de vos prédécesseurs. Qui furent nombreux à nous rendre visite − Volney, Lamartine ou Barrès ; nombreux à consacrer des livres à nos châtelaines, à nos belles étendues sous les cèdres. Permettez-moi de m’arrêter un instant sur l’un de ces Libanais de cœur : Ernest Renan. Renan qui écrivit sa Vie de Jésus au pied du mont Liban, en six semaines, d’une traite. Renan qui, dans une lettre, avait souhaité qu’on l’enterrât là-bas, près de Byblos, dans le caveau où repose Henriette, sa sœur bien-aimée. Renan qui fut élu en 1878 au 29e fauteuil, fauteuil qui allait être, cent ans plus tard, celui de Lévi-Strauss. Souvent l’on associe le rayonnement de la langue française à l’empire colonial. Pour le Liban, ce ne fut pas le cas. Si la France a bien été puissance mandataire au nom de la Société des Nations, ce ne fut qu’une brève parenthèse, de 1918 à 1943, tout juste vingt-cinq ans. Ce n’est pas beaucoup, dans une idylle plusieurs fois centenaire. L’histoire d’amour entre ma terre natale et ma terre adoptive ne doit pas grandchose à la conquête militaire ni à la S.D.N. Elle doit beaucoup, en revanche, à la diplomatie habile de François 1er. Ce fut lui qui obtint du sultan ottoman le droit de s’intéresser au destin des populations levantines. Afin de protéger les chrétiens d’Orient ? Telle était la version officielle. La vérité, c’est que le roi de France, en conflit avec les Habsbourg qui dominaient l’essentiel de l’Europe et encerclaient son royaume, cherchait à desserrer l’étau, coûte que coûte. Il s’était donc résolu à conclure une alliance avec le monarque ottoman, considéré pourtant comme l’ennemi traditionnel de la chrétienté. On parle souvent du siège de Vienne par Soliman le Magnifique en 1529. On ne dit pas toujours que François Ier l’avait incité à l’entreprendre, pour mettre en difficulté la maison d’Autriche.

Par la vertu d’un traité ambigu est née une amitié durable. apportant avec lui l’alphabet phénicien. Celui de l’enlèvement d’Europe représente. avait semé les dents du dragon. au cours des siècles. la primauté de la langue française dans son royaume. administratives et militaires. ouvrant ainsi la voie à la fondation. de même que les alphabets latin. l’exhortant à conduire une croisade contre les infidèles. Ce sont les écoles qui ont tissé les liens. des ramifications économiques. c’était uniquement parce qu’il avait à cœur le sort des chrétiens d’Orient. et lui demandant des explications sur ces ambassades successives qu’il dépêchait à Constantinople. arabe. Le mythe dit aussi que le frère d’Europe. « Cadmus ». qui devait engendrer l’alphabet grec. Les mythes nous racontent ce dont l’Histoire ne se souvient plus. syriaque et tant d’autres. « Cadmus. quand Zeus. s’en fut enlever sur la côte phénicienne. on attendait de voir pousser les hommes. déguisé en taureau. le civilisateur. les « capitulations » signées par le sultan. à sa manière. Bel alibi ! Mais c’est un peu grâce à cet alibi que nous sommes rassemblés aujourd’hui en ce lieu prestigieux. Cadmus. Ai-je besoin de rappeler que ce fut le même François Ier qui établit. Elle a eu. par le cardinal de Richelieu. cyrillique. » . hébreu. diplomatiques. Et le roi catholique de répondre que s’il prenait langue avec la Sublime Porte. à l’appui de ses dires. Et c’est la langue qui les a maintenus depuis un demi-millénaire. le pape adressait au roi de France missive sur missive. qui allait donner son nom au continent où nous sommes. la princesse Europe. Je ne ferai pas au grand roi l’affront de supposer que cet aspect des choses lui importait peu. de votre Compagnie ? Notre histoire d’amour se poursuit donc depuis le seizième siècle… En vérité. par l’ordonnance de Villers-Cotterêts. quelque part entre Sidon et Tyr.-3- Pendant ce temps. Et d’exhiber. Sur une terre écorchée et brûlée par le souffle du monstre. dit le poète. une reconnaissance de dette − la dette culturelle de la Grèce antique envers l’antique Phénicie. ses origines remontent bien plus loin encore. partit à sa recherche. Jacqueline de Romilly froncerait les sourcils si j’omettais de dire que les choses ont commencé avec la Grèce antique . mais elle a surtout été culturelle.

mais une jeunesse plutôt heureuse. les notables et les célébrités. dans Tristes tropiques. ou de l’entrée des femmes à l’Académie française. Pendant toute l’enfance et l’adolescence de Claude Lévi-Strauss. avait lui-même décidé d’adjoindre à son patronyme celui de sa mère. Des fins de mois difficiles. des navettes spatiales.. qui s’appelait à la naissance Raymond Lévi. ses parents connaîtront la gêne. Une jeunesse difficile. ce qui a fait dire à leur fils qu’il n’avait pas deux familles. À Bruxelles. Quand d’autres s’enflammeront pour les idées nouvelles. En ces années-là. Toujours il sera attentif aux effets secondaires qui peuvent résulter du progrès. J’ai même créé des modèles ! Il y eut une autre période où mon père fabriquait des petites tables en imitation laque. « Mon père. Qu’il s’agisse de l’art abstrait. recevait de moins en moins de commandes en France. préférant se faire photographier. inventait toutes sortes de petits métiers.. parce que son père. oui. qui était un grand bricoleur. victime d’une invention ingénieuse. qui était peintre portraitiste. mais une seule. qui aimaient jusqu’à l’adoration leur enfant unique. Tout était bon pour assurer les fins de mois. Pendant un temps. donc ? Pas vraiment. on se lança à la maison dans des impressions de tissus. l’une paternelle et l’autre maternelle. il demeurera circonspect. et que des amis lui en avaient promis quelques-unes en Belgique. Son père. Votre illustre confrère était né le 28 novembre 1908. qui nous avait valu tant de chefs-d’œuvre à travers les âges. de style chinois. Ils étaient cousins. d’ailleurs. et même bien au-delà. victime du progrès. racontera-t-il à quatre-vingts ans. et qui s’aimaient aussi. Une tradition vénérable. était en train de devenir obsolète. avaient renoncé à se faire peindre. clientèle habituelle des portraitistes. Des parents d’une grande tendresse. « Je me souviens des angoisses qui pouvaient naître quand il n’y avait plus de commandes ».-4- Le poète que je viens de citer n’est autre que Lévi-Strauss. de la révolution informatique. . » Cette expérience marquera Lévi-Strauss et contribuera à former son regard sur le monde.

Grâce à l’illustre aïeul. c’est une évaluation raisonnée du babouvisme − érudite. « de mes yeux vu ». honnête. pour lequel il écrivit le quadrille d’Orphée aux Enfers. La famille vivra longtemps dans la nostalgie du Second Empire. n’y avait-il pas là une injustice. la musique était omniprésente chez les Lévi-Strauss. à la fois affectueuse et critique. était indéniablement Isaac Strauss. dont il eût pu rougir. Fort bien écrite. et même un dysfonctionnement de la société ? Il n’est pas étonnant que votre futur confrère ait caressé alors des rêves d’égalité. partout dans le monde. Le jeune Claude. mais la célébrité. On parlait tout aussi souvent de littérature . Compositeur et chef d’orchestre. La lecture de ces trente-sept pages ne révèle rien. publié à dix-sept ans dans une revue socialiste bruxelloise. estimant que Lévi-Strauss ferait une belle signature au bas de ses tableaux. subtile. On connaissait par cœur tout Offenbach. il collabora étroitement avec Offenbach. le french cancan. Son épouse et cousine s’appelait Emma Lévy. Ce n’est pas le cri de révolte d’un adolescent. arrière-grand-père de Claude. Son premier texte. était profondément affecté par la souffrance qu’il percevait chez lui. pour ne s’éteindre qu’en 1920. qui demeure la musique la plus représentative de ce qu’on appelle. parmi les ancêtres.-5- Strauss. Votre confrère lui-même se souvenait d’avoir vu. puisqu’en plus du père. l’impératrice Eugénie. Il est vrai que la veuve de l’empereur survécut un demi-siècle à l’abdication de son époux. s’intitulait : Gracchus Babeuf et le communisme. Que cet homme cultivé. d’ailleurs. du reste. dont il . Il n’a jamais voulu le republier. et témoignant déjà de l’admiration qu’il vouera sa vie entière à Jean-Jacques Rousseau. On s’intéressait également à la peinture. talentueux. et fréquentera les milieux bonapartistes. enfant. et à Wagner on vouait un véritable culte. Et on allait au théâtre comme à l’opéra dès qu’on pouvait se procurer des billets bon marché − ce qui exigeait parfois de faire la queue dès l’aube. il fut extrêmement populaire dans le Paris de Napoléon III . Elle était la fille du grand rabbin de Versailles. Conrad ou Cervantès. et pour obtenir des places d’où l’on ne voyait même pas la scène. deux des oncles en avaient fait leur profession. l’enfant lisait déjà Dostoïevski. mais il en parlait volontiers. travailleur dût peiner ainsi pour nourrir sa famille. qui partageait les passions artistiques de son père. disait-il.

I. » Si Lévi-Strauss ne s’est jamais senti babouviste ni communiste. Cocteau et les surréalistes. Dina Dreyfus . il a incontestablement été dans sa jeunesse un militant de gauche. Même aujourd’hui. en guise de voyage de noces. admettra-t-il au soir de sa vie. en marge de ses cours. il prend contact avec la section locale de la S. parti faire campagne au volant d’une cinq-chevaux d’occasion qu’il conduit sans permis. par exemple. il en éprouve de l’ennui et de l’impatience. et se porte candidat aux élections cantonales. il devient secrétaire parlementaire d’un député socialiste.-6- cite dans cet article quelques passages éloquents : « Il est manifestement contre les lois de la Nature qu’une poignée de gens regorgent de superfluités. part avec elle pour Mont-de-Marsan. L’idée de jeter un pont entre la grande tradition philosophique − Descartes. était très séduisante. dès la rentrée suivante. il effectue son service militaire . « Je me voyais très bien devenir le philosophe du parti socialiste. Gide. Leibniz. formule des questions au gouvernement. il prépare même. épouse sa première femme. À vingt ans. il plaide. pour la création d’un Office du blé visant à protéger les paysans des fluctuations du marché − un projet qui sera repris tel quel par le gouvernement du Front populaire… Votre futur confrère ne suspend son activité militante que lorsqu’il doit se consacrer à son agrégation de philosophie. rédige des comptes rendus et des argumentaires . Tout en poursuivant ses études. Au début.F. il quitte la route et finit sa course dans un fossé. Sa carrière de professeur de philosophie ne sera pas beaucoup plus longue. et. Mais sa carrière politique s’interrompt abruptement quand. Aussitôt après. qu’il obtient en 1931. tandis que la multitude affamée manque du nécessaire. la tentation de la politique active ne se limite pas chez lui au domaine de la philosophie. Kant − et la pensée politique telle que Marx l’incarnait. À peine arrivé dans les Landes. Mac Orlan. je comprends que j’aie pu y rêver. Mais.O. . où il vient d’être nommé professeur. il trouve du plaisir à enseigner le programme . une série de conférences pour initier ses auditeurs à la littérature française contemporaine − Claudel. lorsqu’il prend conscience du fait qu’il devra redonner le même cours une année après l’autre. Morand. » En ces années-là. il fréquente la Chambre.

manifestement en voie d’extinction. Mais il ne se contentera pas d’être l’un de ces ethnographes du dimanche qui observent avec condescendance les coutumes étranges et les accoutrements exotiques. De ces populations − les Caduveo. telles qu’elles sont apparues quand nous avons noué des contacts avec elles au XIXe siècle. il lancera : « Abstenezvous. de terres chaudes. Mais il faut que vous donniez votre réponse définitive avant midi. Les faubourgs sont remplis d’Indiens. les Nambikwara. avec sévérité : « Les sociétés dites arriérées ou sousdéveloppées. Et bientôt. les constructions les ont chassés de plus en plus loin. vos flacons indestructibles et vos boîtes de conserve éventrées. alors directeur de l’École normale supérieure. communautés frêles. de peuplades lointaines. n’étaient plus que des survivances. Respectez les torrents fouettés d’une jeune écume. son vœu est exaucé. Réservez aux derniers sites d’Europe vos papiers gras. il parlera toujours avec tendresse. » Il dira oui. Lévi-Strauss lui avait parlé. » Aux touristes qui seraient tentés de s’aventurer sur ces territoires vierges. Célestin Bouglé. « Ma carrière s’est jouée un dimanche de l’automne 1934.-7- Il a vingt-cinq ans. vous leur consacrerez vos weekends. qui dévalent en bondissant les gradins creusés aux flancs violets des basaltes. Il rêve de ciels d’azur. vers l’intérieur des terres. Ne foulez pas les mousses volcaniques… » . quelques années plus tôt. Car c’est l’exploitation avide des contrées exotiques et de leurs populations qui permit au monde occidental de prendre son essor. » À l’autre bout du fil. « Avez-vous toujours le désir de faire de l’ethnographie ? Alors posez votre candidature comme professeur de sociologie à l’université de São Paulo. les Tupi-Kawahib −. D’ailleurs. de certaines envies secrètes. les Bororo. Il devra partir sur leurs traces. l’un de ses anciens maîtres. apeurées. des vestiges mutilés à la suite des bouleversements que nous-mêmes avons directement ou indirectement provoqués. et s’embarquera pour le Brésil. lesdits « Indiens » ne se trouvent plus dans les faubourgs. sur un coup de téléphone. Et de sa propre civilisation.

Lévi-Strauss lui répondra sans ménagement : « Diogène prouvait le mouvement en marchant. L’histoire des cinq derniers siècles ne nous laisse pas beaucoup de doute à ce sujet. qu’il préférait à toute autre. mais qui a le tort d’être celui de leurs pères et celui auquel ils ont honte d’avoir cru ». et de Montaigne à Ferdinand de Saussure − sans même exclure Gobineau. à l’instar de Claude Lévi-Strauss.-8- On lui reprochera ces propos. la langue de Chateaubriand. il n’était pas pour autant dans le dénigrement de soi. et qu’ils avaient tort de placer leur civilisation au-dessus des autres. Caillois se couche pour ne pas le voir. Sur ce point. au culte d’un dieu auquel ils ne croient pas davantage. quelques reproches à faire à cette même civilisation. Il vénérait la culture de l’Occident. de Dürer à Poussin. Mais l’Histoire nous apprend aussi que ceux qui proclament avec le plus de . » Si Lévi-Strauss avait. La question n’est pas non plus celle de savoir si l’apport de l’Occident à la civilisation humaine a été plus ou moins significatif que celui des tribus amazoniennes. il va de soi que tous les hommes ne sont pas nés égaux et que toutes les civilisations ne sont pas égales . La question n’est pas de savoir si l’art pictural des Bororo est comparable ou pas à celui des Italiens de la Renaissance. Il espère ainsi protéger contre toute menace sa contemplation béate d’une civilisation − la sienne − à laquelle sa conscience n’a rien à reprocher. il avait une dévotion constante pour son pays. M. L’égalité n’est jamais autre chose qu’une pétition de principe . et pour sa langue. la France. à l’instant où on légitime l’inégalité. quant à lui. vous et moi et Roger Caillois et Claude Lévi-Strauss serions probablement tombés d’accord. le jazz à Mozart et les spasmes de la possession par les esprits. de Wagner à Stravinski. mais à l’instant où l’on renonce à cette pétition de principe. et d’autres encore qui semblaient dire que les Occidentaux étaient responsables des malheurs du monde. entre lui et un autre futur membre de votre Académie : Roger Caillois. dans les années cinquante. Surtout. Dans un article de la Nouvelle Revue française. Cependant il proclamait l’égale dignité de toutes les civilisations humaines. on s’engage sur la voie de la barbarie. Une polémique mémorable aura lieu. « ont fait choix de l’ethnographie parce qu’un besoin irrésistible de défi les poussait à préférer la plastique primitive au portail de Chartres. celui-ci se moquera des universitaires européens qui. auxquels ils ne croient pas.

Nous ne concevons pas que des principes qui furent féconds pour assurer notre propre épanouissement ne soient pas vénérés par les autres… » Vous comprendrez qu’avec de tels propos. ni le discernement. d’égalité et de tolérance. Il n’était pas dans le politiquement correct. elle doit s’exercer dans la décence. votre illustre confrère se soit fait quelques ennemis. il ne se gênait pas pour exprimer ce qu’il pensait et ce qu’il ressentait. Ce qui n’exclut ni la liberté de critique. Tant en Occident que dans le monde musulman. Pour certaines traditions. l’Islam. Il s’en fera aussi dans le monde juif lorsqu’il répondra à un journaliste : « Je me sens concerné par le sort d’Israël de la même façon qu’un Parisien conscient de ses origines bretonnes pourrait se sentir concerné par ce qui se passe en Irlande : ce sont des cousins éloignés. il éprouvait de la sympathie . beaucoup moins. nous dit-il. c’est l’Occident de l’Orient… Vis-àvis des peuples et des cultures encore placés sous notre dépendance.-9- virulence la supériorité de l’Occident sont parfois ceux qui trahissent de la pire manière les valeurs essentielles de sa civilisation. S’il y a primauté de l’Occident. « se refusait systématiquement à parler au nom de qui que ce soit… sinon quelquefois de l’espèce humaine ». rapporte l’un de ses anciens étudiants. qui avait trente ans lors de la Nuit de cristal. je n’en connais que trop les raisons : je retrouve en lui l’univers d’où je viens . nous sommes prisonniers de la même contradiction dont souffre l’Islam en présence de ses protégés et du reste du monde. laissant aux autres le soin d’interpréter . et il se fera attaquer à sa gauche pour avoir dit qu’une société désireuse de préserver sa particularité devait parfois se montrer imperméable aux influences venues d’ailleurs. Il ne fallait pas tenter de l’enfermer . il était difficile de croire que la frontière entre la civilisation et la barbarie était celle qui séparait les Européens des Nambikwara. Avant d’ajouter : « Ce malaise ressenti au voisinage de l’Islam. et dans le respect des plus faibles. » Lévi-Strauss. il aura des paroles très dures pour « ces musulmans qui se vantent de professer les valeurs universelles de liberté. pour d’autres.. il se fera attaquer à sa droite pour avoir dit qu’il fallait s’ouvrir à la diversité du monde . Au retour d’une mission effectuée au Pakistan à la demande de l’UNESCO. et qui perdent aussitôt tout leur crédit en affirmant qu’ils sont les seuls à les pratiquer ».. Comme il ne cherchait pas à plaire. Pour un homme comme Lévi-Strauss.

certainement aussi une disposition d’esprit . Ni d’une discipline. pour l’anthropologue d’appeler un mythe un mythe quand il le rencontre dans sa propre société. il ne trouvait pas la solution. Il est extrêmement difficile. votre confrère ne voulait pas la fonder seulement sur des idéaux. Peu après son retour en France. Il quitte définitivement le Brésil. En 1939. ce n’était pas l’homme « primitif ». Son observation de l’être humain. mais il ne voyait pas encore comment s’y prendre. c’est une imposture. mais sur une démarche scientifique. Dina. Anthropologue ? Oui. c’est déjà la guerre . expliquer ce que les choses sont par ce qu’elles furent. Son ambition était justement de jeter les bases d’une science de l’homme qui soit une véritable science du vivant. avec une fiabilité comparable. tel est aussi le rôle que nos civilisations prêtent à l’Histoire. la débâcle. Après de longues . la confusion. Il connaît alors l’épreuve douloureuse que vivent tous les Français de sa génération : l’attente. Mais à la rentrée de septembre.10 - dans les limites d’une nation. Ni d’une doctrine. c’était tout simplement l’homme. une page de sa vie se tourne. au même titre que la biologie ou la botanique. et se sépare de sa première femme. ne sommes-nous pas persuadés que notre vision du passé est régie par la connaissance historique. Quand on parle de sciences humaines ou de sciences sociales. » Et il se plaisait à ajouter que « rien ne ressemble autant à la pensée mythique que l’idéologie politique ». sans doute. et telle qu’elle ne voudrait pas qu’on la voie. sur la ligne Maginot. Il y avait bien chez lui quelques intuitions. À condition de préciser que l’objet de sa recherche. il est appelé sous les drapeaux et envoyé au front. d’une civilisation. alors que chez les peuplades primitives. Nous qui vivons dans des pays développés. l’humiliation. Il a donc besoin de ce miroir lointain pour contempler sa propre société telle qu’elle est. fût-elle issue de ses propres travaux. Par quel moyen ? Au commencement de sa carrière. avec son sens de la provocation tranquille.. d’une communauté. elle est régie par les mythes ? Lévi-Strauss nous invitait à plus de modestie : « Ce que les mythes font pour les sociétés sans écriture : légitimer un ordre social et une conception du monde. disait-il. alors qu’il n’a aucun mal à l’identifier quand il l’observe chez des tribus étranges. il est nommé professeur au prestigieux lycée Henri-IV. disait-il parfois.

. elle s’exprimera désormais par d’autres voies. qui vit aux États-Unis. Deux collègues de Lévi-Strauss. Ni la guerre. et à réagir aux évènements avec un temps de retard. » À vrai dire. sur un paquebot où se trouve également André Breton − qu’il reconnaîtra lors d’une escale au Maroc. Il insiste pour être affecté à un lycée de la zone dite « libre ». en février 1941. Le fonctionnaire qui le reçoit le dévisage avec incrédulité. dira-t-il. « Jusque-là.11 - semaines d’errance. » De fait. il n’y a qu’une conclusion à tirer : c’est qu’on n’a pas la tête politique. et l’une des ses tantes maternelles. Et si la préoccupation politique ne quittera jamais son esprit. l’aide à obtenir un visa. Et c’est seulement en octobre 1940. je n’avais aucune conscience du danger. et qui deviendra un ami. il renoncera du jour au lendemain à toute activité militante. il n’avait rien prévu de tout cela. quand le gouvernement de Vichy décide d’exclure tous les Juifs de l’Éducation nationale. mais qui les avait conduits à sous-estimer les nouveaux périls. réussissent à le faire inclure dans la liste . et ils avaient envie de croire que les peuples d’Europe allaient éviter une seconde hécatombe. « Quand on s’est trompé si gravement. Ils ne s’étaient pas consolés de voir les prolétaires de tous les pays s’entretuer au lieu de s’unir. que la Première Guerre mondiale avait traumatisés. Vu le nom que vous portez. lui dit-il. ni la débâcle. . je ne prendrai pas la responsabilité de vous envoyer à Paris. et il jugera très sévèrement son absence de perspicacité. il se refuse encore à quitter la France. En ces années sombres. Il finit par embarquer à Marseille. Alfred Métraux et Robert Lowie. son régiment s’échoue à Montpellier. On ne se mêle plus de donner des leçons. Son erreur était celle de nombreux intellectuels de gauche. Si Lévi-Strauss se résigne à ne pas regagner Paris. ni les persécutions à venir. On est en août 1940. admettra votre confrère quelques années plus tard. Le soldat Lévi-Strauss fait le mur pour aller demander à l’administration la permission de rejoindre le lycée parisien où il avait été nommé. Une attitude sans doute généreuse. Tout ce qui arrivait le surprenait. qu’il envisage de s’expatrier. la fondation Rockefeller était en train de mettre sur pied un plan pour le sauvetage d’une centaine de savants européens menacés par l’expansion du nazisme.

les soumettre à une étude scientifique rigoureuse. Lors de son premier séjour à New York. se demande-t-il ? Est-ce l’homme qui les propage. Ayant fait une réservation sous son vrai nom dans un restaurant de Californie. votre confrère. se rendra en visite aux États-Unis. il découvre. Celui-ci n’est-il pas à la base de toute pensée. C’est là que commencera à prendre forme la méthode qui marquera son itinéraire scientifique et qui fera sa renommée. en dehors du contrôle des sujets parlants. et appartenant à diverses disciplines.12 - C’est d’ailleurs par l’intermédiaire des surréalistes qu’il parvient à louer un studio à Greenwich Village. de toute expression. qu’entre ces deux domaines de la connaissance. pas seulement le fabriquant de jeans.. Claude Lévi-Strauss était encore totalement inconnu en dehors d’un tout petit cercle. de ce fait. Puis d’autres exilés lui obtiennent un poste d’enseignant à la New School of Social Research. la chose eût été impensable. dont la direction lui conseille vivement de se faire appeler Claude L. ou bien est-il seulement le vecteur involontaire de leur propagation ? . Lévi-Strauss aura ce qu’il faut bien appeler une révélation. l’ethnologue allemand Franz Boas et le linguiste russe Roman Jakobson. de toute culture. Grâce à ses compagnons d’exil. les recherches modernes en linguistique tendent à démontrer que les lois du langage fonctionnent au niveau inconscient. comme à toute civilisation ? Et les mythes. venus de toute l’Europe. il existe déjà une passerelle : le langage. sur des prédispositions mentales innées à l’homme. Est-ce que les lois qui régissent les liens de parenté ne seraient pas fondées. et antérieures à toute société particulière. Mais ces années d’expatriation forcée allaient lui permettre de côtoyer des chercheurs de haut niveau. elles aussi. Lui qui avait toujours caressé le rêve de relier les sciences humaines aux sciences exactes. au fil des lectures et des conversations. pour éviter toute confusion avec une certaine marque de pantalons bleus… Bien des années plus tard. comme de toute vie sociale ? Or. devenu célèbre. et plus particulièrement à deux d’entre eux. Et qu’on pourrait. il s’entendra demander : « The books or the pants ? » Et il trouvera plutôt flatteur qu’un serveur nordaméricain puisse désormais connaître l’auteur des livres. Strauss.

En commençant par les lois qui gouvernent le mariage . et d’innombrables langues. Ou comme cet autre savant hors du commun qui se trouvait parmi vous au dix-huitième siècle − Buffon . il approfondit et élargit considérablement sa recherche grâce aux innombrables documents qu’il trouve dans les bibliothèques américaines. avec persévérance. en les juxtaposant. et surtout en les opposant les uns aux autres. lui aussi. C’est en combinant les sons. L’entreprise est titanesque. Il va s’y atteler jusqu’à la fin de sa vie. Comme Darwin. avec audace et ingéniosité. ce qui permet de construire. après les avoir étudiées sur le terrain. Lévi-Strauss s’y engage . les symboles.13 - La piste est séduisante. Lévi-Strauss se demande. mais se bornent à choisir certaines combinaisons dans un répertoire idéal qu’il serait possible de reconstituer. mais elle ne l’effraie pas. les pratiques alimentaires. de toutes celles imaginées dans les mythes. son pays lui manque. avec un nombre limité de sons. une infinité de mots. les comportements sociaux. Bien que passionné par ses travaux. Je suis persuadé que les sociétés humaines. des volatiles ou des minéraux. mais en s’attaquant à des objets d’étude bien plus insaisissables. à partir de la linguistique moderne. les masques. que l’on obtient une signification . Dans une langue. « L’ensemble des coutumes d’un peuple forment des systèmes. Son ambition va loin. et où nous n’aurions plus qu’à reconnaître celles que les sociétés ont effectivement adoptées ». leurs rêves ou leurs délires − ne créent jamais de façon absolue. suivant le système − ou la structure − de chaque langue. Lévi-Strauss va répertorier et classifier les mythes. écrira-t-il. Dès que lui parviennent les nouvelles du . comme les individus − dans leurs jeux. il l’élabore. il souffre d’être en exil. » En faisant l’inventaire de toutes les coutumes observées. en remplaçant les sons par d’autres éléments. là encore. plus complexes. un son n’a pas de signification par lui-même. Au lieu des espèces animales. au Brésil.. Son outil d’investigation. « on parviendrait à dresser une sorte de tableau périodique comme celui des éléments chimiques. si on ne pourrait pas appliquer cette approche à d’autres domaines. où toutes les coutumes réelles ou simplement possibles apparaîtraient groupées en familles.

Il traverse l’Atlantique dans un convoi de la marine alliée. Henri. lui dit-il. Il se fait que ce fidèle ami de Lévi-Strauss était aussi un fidèle ami du Liban. Ce serait dommage. membre de l’Institut. avait fait pratiquement toute sa carrière au Liban. qu’il allait diriger pendant plus de vingt ans. On leur a tout volé. pour se mettre au service du général de Gaulle. Dès qu’il réussit à persuader Lévi-Strauss de le remplacer à New York. même leur lit. jamais il ne regrettera de s’être rallié à l’opinion judicieuse de son ami. son pays adoptif. il l’avait quitté pendant la guerre. Même quand André Malraux le nommera en 1960 . C’est un miracle qu’ils soient encore en vie. il partit fonder à Beyrouth l’Institut français d’archéologie. éminent archéologue. Seyrig était impatient de retrouver le Liban. qui l’avait chargé de diverses missions en Amérique latine et lui avait demandé de s’occuper des services culturels de la France combattante aux ÉtatsUnis . Il retrouve ses parents dans leur appartement du XVIe arrondissement. mais l’un de ses meilleurs amis lui fait changer d’avis. Henri Seyrig. et rejoint Paris en janvier 1945 à bord d’un camion militaire. Parce que son intervention a été essentielle dans l’itinéraire de votre confrère. et disparue prématurément en 1990. pour une autre raison. Il le persuade de repartir aussitôt pour New York et réussit à le faire nommer conseiller culturel auprès de l’ambassade de France. à la fin de la guerre. il s’y était établi. née à Beyrouth en 1932. je l’avoue. son père. l’émouvante héroïne des films d’Alain Resnais et de François Truffaut. Mais également. il est un peu oublié de nos jours. Dès 1929. Cet ami. Delphine Seyrig. Si Lévi-Strauss retraverse l’Atlantique avec un pincement au cœur. et la santé de son père s’est détériorée à cause des privations. On se souvient mieux de sa fille.. L’intention de votre confrère est de demeurer en France et de chercher un poste dans l’enseignement. il demande à être rapatrié. En France. rue Poussin.14 - Débarquement en Normandie. je m’en voudrais de ne pas mentionner son nom. qui avait entre-temps proclamé son indépendance. pour diriger le service des Antiquités créé par la puissance mandataire . qu’il interrompe ses recherches avant d’avoir terminé son travail si prometteur sur les systèmes de parenté.

.15 - directeur des Musées de France. énonce quelques principes à portée universelle. Rentré à Paris fin 1947. il se fait élire à l’École pratique des hautes études dans une chaire intitulée : « Religions des peuples non civilisés ». dans les décennies suivantes. Il s’acquitte consciencieusement des tâches qu’exigent ses fonctions . . incidemment. De fait. et dans les domaines les plus divers − non seulement la linguistique ou l’anthropologie. une indéniable fortune. la psychanalyse. la philosophie… Pour ma génération. Elle apparaîtra sous la plume des penseurs les plus éminents. il met fin sans regret à sa brève carrière diplomatique comme à son expatriation. faisant constamment la navette entre les deux pays qu’il aimait. il épouse Rose-Marie Ullmo. et dont l’influence allait se faire sentir bien au-delà. il refusera d’abandonner son autre poste. dont il changera bientôt le nom en « Religions comparées des peuples sans écriture ». cette notion de « structure » contenue dans le titre connaîtra. en vertu d’un accord tacite avec le quai d’Orsay. une phase structuraliste. mais également l’histoire. il consacre ses après-midi à ses recherches. mais. l’ouvrage est salué par Simone de Beauvoir dans Les Temps modernes comme un évènement majeur de la vie intellectuelle. qui sera la mère de son premier fils. Intitulé Les Structures élémentaires de la parenté. Puis il publie enfin le grand livre sur lequel il travaillait depuis tant d’années. il ne fait pas de doute qu’il y eut. Lévi-Strauss retourne donc à New York au lendemain de la Libération. il contient une analyse des coutumes matrimoniales dans diverses sociétés. ou en tout cas à large portée. Henri Seyrig demeure dans la mémoire des Libanais − et même. Dès que celles-ci sont achevées. Peu après. partie de Paris. dans celle de mes proches − comme l’archétype de ce qu’il y a de plus noble et de plus généreux en France. Laurent. dans l’histoire intellectuelle du XXe siècle. et pose les fondements de sa méthode structuraliste .

reconnaîtra-t-il. En cette période de doute. avec Lévi-Strauss dans le rôle de pape. mais l’intention en était indéniablement littéraire. Ni au Collège de France. Le moment n’était-il pas venu de s’y lancer ? Il fut encouragé dans cette voie par Monique Roman. Matthieu. L’ouvrage. il essuie un échec. mais il n’a plus aucune envie de s’expatrier. il reçoit des propositions alléchantes pour aller enseigner aux États-Unis. à proprement parler. Dès la toute première phrase : « Je hais les voyages et les explorateurs.. Il en tire la conclusion qu’il n’a pas d’avenir dans cet univers-là. qui sera la mère de son second fils. et qui demeurera à ses côtés jusqu’à son dernier jour − soixante ans plus tard. sa troisième femme. le structuralisme ne sera qu’une approche. et elle s’accompagne de certaines déconvenues. Il en avait même choisi le titre : Tristes Tropiques. ni dans l’ensemble du monde académique parisien. C’est sans doute grâce à ce détachement que l’étoile de LéviStrauss continuera à briller bien après que celle du structuralisme eut quitté le firmament des modes. » . C’est d’une tout autre manière qu’il réagira au rejet dont il est victime. N’attendant plus rien de tel. Il n’en voudra jamais. Pour lui. Depuis des années. il se laisse convaincre de se présenter de nouveau quelques mois plus tard. une méthode. il s’était lâché. Certains collègues de l’auteur accepteront mal sa liberté de ton. cet amoureux de la littérature éprouvait l’envie d’écrire un roman. Cette renommée. n’était pas. Des professeurs de sa connaissance l’ayant persuadé de se porter candidat pour une chaire au Collège de France. « Jamais je n’aurais osé publier un tel livre si j’espérais encore une position universitaire ». Mais elle est encore toute relative.16 - Certains chercheront même à ériger le structuralisme en Église. Et il est battu une seconde fois. C’en est trop. qu’il avait rencontrée en 1949. tel qu’il parut en 1955. une grille de lecture. un roman . Bien qu’ulcéré. votre confrère commence déjà à la connaître en 1949.

Lorsqu’on lui apprit que celui-ci. mais ce fut lui qui le présenta à Maurice Druon. L’impression produite par l’ouvrage fut telle que l’académie Goncourt s’estima obligée de publier un communiqué pour expliquer qu’elle ne pouvait. C’était également l’opinion de son neveu. votre futur confrère avait fait part. qui l’encouragea fortement à se porter candidat et entreprit de recueillir des votes en sa faveur. Tel André Chamson. et qui était persuadé qu’une institution comme la vôtre devait accueillir un homme comme lui. où il est élu. il en fut si touché qu’il exprima le désir que ce soit son . ce livre de sainte colère allait. en dépit de la querelle retentissante qui les avait opposés. d’une certaine appréhension quant à l’attitude d’un homme qui avait été élu deux ans plus tôt : Roger Caillois. à la voix singulière. il y entre enfin en 1959 pour fonder le « Laboratoire d’anthropologie sociale » − une appellation qui reflète clairement l’ambition scientifique qu’il a toujours nourrie pour sa discipline. se montrait favorable à sa candidature. qui était un ami de jeunesse . le 24 mai 1973. qui l’avait connu lors de son bref passage au quai d’Orsay. le couronner puisqu’il ne s’agissait pas d’un roman. ni un document ethnographique. C’est un peu aussi ce livre qui lui ouvre les portes de l’Académie française. à ceux qui le soutenaient. Il n’était pas encore à l’Académie. Jean d’Ormesson. qui avait connu Lévi-Strauss à l’UNESCO dans les années cinquante..17 - Soudain la France découvrait avec ravissement qu’elle avait un grand écrivain de plus. ou Wladimir d’Ormesson. Tristes Tropiques n’était ni un récit d’aventure. lui ouvrir toutes les portes. au fauteuil d’Henry de Montherlant. Quelques-uns de vos confrères lui disaient depuis des années qu’il devrait les rejoindre. À commencer par celles du Collège de France. Pendant la période précédant le scrutin. Parrainé par Maurice Merleau-Ponty. hélas. Écrit par Lévi-Strauss à un moment où l’horizon lui semblait bouché. ni un journal de bord. paradoxalement. ni un rapport sur l’état de la planète − mais il était tout cela à la fois.

Au point qu’il lança à celui qu’il accueillait : « Les ethnographes s’affairent à préserver ce qui peut être sauvé des mythes et des mœurs. les ancêtres de ces savants généreux. ce fut. si des ethnographes de l’époque avaient exigé qu’on les confinât dans leurs singularités remarquables. penser et croire. qu’on prît les mesures nécessaires pour que ne fût ni détruite ni saccagée l’originalité de leur culture. des structures familiales et sociales. » Et à la fin de L’Homme nu.18 - ancien adversaire qui le reçoive lui-même sous la Coupole au nom de votre Compagnie. . Mais au moment où il se mit à en parler. « L’humanité s’installe dans la monoculture. jusqu’à son dernier jour. garder surtout courage. Pendant trente-cinq ans. elle fut passagère. Vos séances du jeudi le consolaient quelque peu du spectacle d’un monde dont l’évolution n’a jamais cessé de l’inquiéter. à l’époque romaine. et qu’avec sa disparition inéluctable de la surface d’une planète elle aussi vouée à la mort. Il s’attendait forcément à ce que Caillois évoquât leur polémique passée. et qu’il entreprit d’expliquer à son auditoire ce qui avait été l’objet de leur querelle. sans que jamais le quitte la certitude inverse qu’il n’était pas présent autrefois sur terre et qu’il ne le sera pas toujours.. elle s’apprête à produire la civilisation en masse. eux aussi ? Qu’auraient dit. ses labeurs. ses peines. Les paroles de bienvenue qui lui furent adressées ce jour-là étaient élogieuses. Mais oublient-ils qu’ils descendent de sauvages. mais Lévi-Strauss éprouva. utilitaire et sans âme ? S’il en avait été ainsi. Monsieur. ne serait-ce que pour dire qu’elle était désormais derrière eux. un grand bonheur d’appartenir à l’Académie française. des sentiments mitigés. où serions-nous ? » Mais s’il y eut de la gêne. Et plusieurs d’entre vous ont eu l’occasion de dire à quel point ils étaient honorés de se trouver en sa compagnie. Son ordinaire ne comportera plus que ce plat. afin qu’ils ne se réveillent pas absorbés dans une civilisation uniforme. il participa à vos activités. en les écoutant. Pour Lévi-Strauss. écrivait-il déjà dans Tristes Tropiques . qu’on les retînt de s’initier aux nouveautés apportées par l’envahisseur. en 1970 : « Il incombe à l’homme de vivre et lutter. certes. C’est probablement ce que son confrère avait l’intention de faire. ce fut comme si l’envie de débattre s’emparait à nouveau de lui. qui appartenaient peut-être aux tribus les plus rudes des Gaules et de la Germanie. comme la betterave.

on voit un jeune homme à la barbe noire. Permettez-moi cependant. Désormais. refusant obstinément de la lâcher. je devrais dire sur de tout autres fréquentations. un regard identique.. parfois avec virulence − de Braudel à Foucault. ce qui le forçait à marcher en claudiquant sur de longues distances. qui venait . pourtant. mais refusa de le mettre en cage. tenant à la main et serrant contre son épaule un petit singe. ce qui leur vaut d’être nommés « les choucas des tours ». en cette journée dédiée à l’éloge de mon prédécesseur et à son souvenir. à l’écart d’un monde où. C’est le lieu qu’il préférait à tout autre. Lévi-Strauss a écrit que Lucinda − c’est son nom − avait la peau mauve et la fourrure grise. au regard intense derrière ses lunettes de professeur. en Bourgogne. son prestige ne cessait de grandir. on est tenté d’évoquer tous les intellectuels de renom qu’il a côtoyés. Son compagnon ailé lui avait été offert un jour par un ami qui l’avait recueilli tout petit lors de la réfection de la toiture d’une église. Lévi-Strauss adopta l’oisillon. mais qui ne l’empêchait pas d’être serein au milieu de ses proches. dans sa vaste propriété de Lignerolles. oiseau de la famille du corbeau. et de Césaire à Sartre. ceux qu’il a influencés. qui se trouvent aujourd’hui en couverture de nombreux livres qui lui ont été consacrés. ses espoirs et ses œuvres deviendront comme s’ils n’avaient pas existé. En contemplant d’autres photos emblématiques. mais avec des lunettes similaires. et que l’on trouve également sur la couverture de nombreux livres et revues. ceux qu’il a critiqués ou qui l’ont critiqué. au visage strict. on voit le même visage strict. » Une vision plutôt angoissante. il appelait le choucas. En contemplant les photos de son séjour au Brésil.19 - ses joies. chaque fois qu’il sortait dans le parc de sa maison. Ces volatiles font d’ordinaire leurs nids dans des lieux élevés. qu’il lui donnait du lait dans la journée et un peu de whisky le soir. il lui ouvrit la fenêtre pour le laisser partir. Quand on parle de Claude Lévi-Strauss. désormais sans barbe. de m’arrêter sur un tout autre aspect de sa personnalité . prises quarante ans plus tard. Lorsqu’il le jugea capable de voler. et sur l’épaule un choucas. ceux qui furent ses amis. qu’elle vivait cramponnée à sa botte gauche.

et pratiquait volontiers l’autodérision. le 10 juin 2004. C’était un peu comme s’il entrait au Panthéon de . Tel était votre éminent confrère − un homme qui avait le sourire au cœur plus souvent qu’aux lèvres. à la fin de cet été-là. dans la solennité. entouré d’arbres hauts. on avait célébré. et qu’il avait sans doute contribué à peindre. Vous soyez devenu dieu lare. » C’est le 30 octobre 2009 que Claude Lévi-Strauss fut séparé de ses camarades. Quand il fallut rentrer à Paris. Il pouvait se montrer malicieux. Un an plus tôt. il confia sa veste au jardinier en lui demandant de la porter et de déambuler chaque jour dans les mêmes sentiers. c’était Lévi-Strauss.. son centième anniversaire. de son complice : « Encore que. pour un moment. qui nous sépare.20 - aussitôt se poser sur son épaule. de blaireaux. en sa 96e année. loin des foules. et qu’il se penchait audessus d’une colonie de girolles . par la même voie. en France et ailleurs. Il est vrai qu’il ne se sentait jamais aussi heureux que lorsqu’il se retrouvait en forêt. dans l’espoir que l’oiseau reprendrait ses habitudes avec lui. et alors qu’il occupait les fonctions de chancelier de l’Académie. Ainsi. et ils faisaient leur promenade ensemble. mais même ici. Qui y découvrit ce quatrain : « Privé de pouvoir écouter Les lazzis de mon camarade. » Réponse. Il n’est aucun éloignement. il n’était pas toujours conforme à l’image sévère et sobre qu’on avait de lui. Mais le choucas n’est jamais revenu. Ce n’était pas la veste qui l’attirait. Camarade. au milieu de vous. de sa famille et de tous ceux qui l’aimaient. il fit porter par l’huissier un billet à Jean Dutourd. Je me morfonds sur cette estrade Où m’appelle l’ancienneté. de hérons.

on n’arrive pas les mains vides. Sous l’ombre protectrice de nos aînés. ma raison d’écrire. Par gratitude envers la France comme envers le Liban. mon ambition est de le saper. aucun de vos confrères n’avait taquiné l’immortalité d’aussi près. Ces rêves sont aujourd’hui malmenés. j’apporterai avec moi tout ce que mes deux patries m’ont donné : mes origines. Mesdames et Messieurs de l’Académie. Quand on a le privilège d’être reçu au sein d’une famille comme la vôtre. Sous le regard lucide de Lévi-Strauss. et je la poursuivrai au sein de votre Compagnie. entre Juifs et Arabes −. mes doutes. . Un mur s’élève en Méditerranée entre les univers culturels dont je me réclame. de progrès et de coexistence. Ce mur. je n’ai pas l’intention de l’enjamber pour passer d’une rive à l’autre. mon accent.21 - son vivant. Et si on est l’invité levantin que je suis. on arrive même les bras chargés. et plus que tout peut-être mes rêves d’harmonie. entre Occident et Islam.. Ce mur de la détestation − entre Européens et Africains. Telle a toujours été ma raison de vivre. Jusque-là. mes convictions. mes langues. et de contribuer à le démolir.

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