JACQUES CHAPLAIN

OCTAVE, CÔTÉ JARDINS Mirbeau et l’art des jardins
Propos rustiques entre délices et supplices
À Daw Aung San Suu Kyi. Enfermée en son jardin, elle nous enseigne comment vaincre nos peurs et lutter ainsi contre toutes les formes de tyrannies.

« Encore un »... autre article sur Mirbeau et les jardins, me direz-vous ! Rassurezvous je ne suis ni homme de lettres, ni critique d'art pas plus qu'horticulteur, mais... comment pourrais-je dire... allons-y, j'avance le terme de... jardiniste... je suis un retraité jardinier qui essaie de composer son jardin comme le peintre inventant son paysage in situ, d'où le sous-titre « Propos rustiques ». En réalisant un parc de bambous et de nymphéas 1 près de l'Océan, j'ai pris le risque de faire des liens avec le voyage des plantes, l'histoire de botanistes voyageurs oubliés et avec celle de l'art des jardins européens au siècle des Lumières et au XIXe siècle... Mes recherches sur l’histoire de l’introduction des bambous en Europe m’ont conduit à découvrir l’œuvre scientifique du naturaliste belge Jean Houzeau de Lehaie (1867-1959) et à lui dédier notre bambusetum qu’il appelait des ses vœux2. Outre ses relations avec les grands botanistes de son époque, il a eu l’occasion de rencontrer des personnages aussi éminents qu’Elisée Reclus, l’abbé Breuil et Claude Monet… Et c’est finalement une lettre, découverte récemment, de Claude Monet invitant Jean Houzeau et son père, professeur de géographie politique, à venir à Giverny, en septembre 1919, qui m’a permis, « de fil en aiguille », de découvrir les « amitiés de Monet en son jardin » avec Georges Clemenceau, Gustave Geffroy, Sacha Guitry, Gustave Caillebotte... et Octave Mirbeau. Tout cela pour vous dire que je suis un parvenu dans la sphère mirbellienne car j’ai « retrouvé » Octave Mirbeau il y a seulement quelques mois. Si je n’avais pas eu l’occasion, quelque quarante ans auparavant, d’entendre un extrait de sa « Licorne magique », le terme découverte serait plus idoine ! Après avoir badiné avec
Pour nommer les plantes nous utiliserons soit les termes des auteurs cités, soit les noms binominaux selon les usages et conventions qui régissent la taxinomie botanique (genre et épithète en latin écrits en italique, avec la première du genre en majuscule et la première lettre de l’épithète en minuscule sauf s’il dérive directement du nom d’une personne ex : Papaver Monetii), soit les noms communs en français (avec la première lettre en minuscule ex : bégonia). 2 Cf. notre article sur Jean Houzeau de Lehaie, dans Wikipedia.
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« Mon jardinier » et « Le Concombre fugitif », il a fallu passer aux choses sérieuses et acquérir des clés de lecture pour comprendre l’œuvre de Mirbeau, côté jardin. Dans un premier temps, je vais traiter de Mirbeau et l’art des jardins : amitiés en ses jardins, son réseau d’horticulteurs, le style des jardins impressionnistes3. Dans un deuxième article, j’évoquerai les jardins dans l’imaginaire mirbellien. Ces articles n’ont d’autre but que de vous faire partager cette première expérience cognitive et sensible avec Octave Mirbeau. Au cours de sa vie, Octave Mirbeau n'a jamais oublié les paysages champêtres de son enfance. C'est à Rémalard (Perche), dans la propriété paternelle du « Chêne vert », qu’il acquiert « la force robuste, la vigueur âpre4 » qui l'aideront à surmonter les revers de la vie et à mener tous ses combats. Pour l'écrivain, le jardin rural s'inscrit essentiellement dans un paysage dont il est indissociable. Un génie apparu des jardins Paul Hervieu, dans un tonifiant article sur M. Octave Mirbeau publié dans Le Gaulois prête avec beaucoup d'imagination à des fées tutélaires des propos annonciateurs des grandes et fécondes périodes du « Northman [...] d'origine gothique, [...] aux moustaches de cuivre rouge ». Ainsi à sa retraite océanique, succèdera sa période florale : « Bientôt, tu seras attiré par le charme silencieux des fleurs ; et tu les traiteras avec les intuitions d'un art si doux qu'il leur naîtra, de toi, un trouble nouveau, et que certaines en arboreront des nuances inédites : si bien que – au bout de quelques mois de culture – les concours floraux proclameront, en ta personne, un génie apparu des jardins5. » À l'issue de sa période de "négriat littéraire", au cours du second semestre 1886, il choisit avec enthousiasme de relire Le Calvaire à Noirmoutier (Vendée)6 dans une maison rustique située au Pélavé, où Claude Monet vient lui rendre visite. Mirbeau décrit le jardin attenant, herbu, plein de fleurs et arboré où « le mimosa, le grenadier , l'eucalyptus et le laurier-rose y poussent aussi forts et aussi parfumés que sous les ciels du Midi 7 ». Après son mariage en catimini à Londres avec Alice Regnault (1887), et leur long séjour à Menton, près de la frontière italienne (1888-89), il entreprend de résider, lorsque cela sera possible, dans des propriétés rurales pouvant comprendre un parc boisé, un jardin potager, un poulailler et surtout un jardin floral attenant à la maison bourgeoise. Réceptions en ses jardins Parmi les résidences campagnardes habitées par les Mirbeau, les locations aux Damps, près de Pont-de-l'Arche (Eure), non loin de Giverny où s'est définitivement installé son ami Claude Monet, puis de Carrières-sous-Poissy (Yvelines), correspondent à la
3 Les jardins impressionnistes de Mirbeau et de Monet dans l’histoire des jardins feront éventuellement l’objet d’un article ultérieur. 4 Edmond Pilon, Octave Mirbeau, Bibliothèque internationale d’édition, Coll. Les célébrités d’aujourd’hui, Paris, 1903, pp. 5-6. 5 Paul Hervieu, « M. Octave Mirbeau », Le Gaulois, 14 décembre 1897. 6 Cf. Pierre Michel, « Noirmoutier », (notice), Dictionnaire Octave Mirbeau, 2011-2012 7 Octave Mirbeau, Noirmoutier, notes de voyage, suivi de lettres à Monet, Loti, Hervieu et de La mer , édition établie par J.-F. Nivet, Séquences, 2003, 61 p.

période où l'écrivain s'adonne à temps partagé entre l'écriture et le jardinage. Les Mirbeau résident aux Damps quatre ans (1889 à l’hiver 1893) dans une grande maison avec un vaste jardin (de 5 hectares, selon Edmond de Goncourt) qui serait un merveilleux modèle pour son voisin, le peintre paysagiste. Par besoin de renouvellement constant, Mirbeau s'installe à Carrières-sous-Poissy au Clos Saint-Blaise (1893-1898), où il écrira Le Jardin des supplices. Les jardins des Damps ne manquent pas de séduire également ses amis. Ce n’est pas Monet, de plus en plus casanier, qui immortalisera les jardins qui entourent la belle maison de briques, mais son ami Camille Pissarro qui réalisera quatre toiles. Plusieurs visiteurs ont laissé également des témoignages colorés et vivants. Edmond de Goncourt, amateur très urbain de jardins, venu avec ses amis Léon Daudet et Henri de Régnier, de sa propriété d'Auteuil8, se sont retrouvés le 6 juillet 1895 à la gare Saint-Lazare pour rendre visite à Mirbeau. Bien que la maison, de style cottage anglais avec ses nombreuses fenêtres, soit « inondée de jour et de soleil », l’ameublement lui semble « bien inharmonique pour des yeux de peintre » : la cuisine peinte en jaune (comme la salle à manger de Monet) et les cadres de dessin vert lézard ne sont pas de son goût ! Goncourt semble plus ravi par le jardin : « Dans le petit parc, des plantes venues de chez tous les horticulteurs de l'Angleterre, de la Hollande, de la France, des plantes admirables, des plantes amusant la vue par leurs ramifications artistes, par leurs nuances rares, et surtout des iris du Japon, aux fleurs grandes comme des fleurs de magnolia et aux colorations brisées et fondues des plus beaux flambés. Et c'est un plaisir de voir Mirbeau, parlant de ces plantes, avoir dans le vide des caresses de la main, comme s'il en tenait une. C'est une longue promenade dans cinq hectares de plantes, puis la visite aux poules exotiques dans leur installation princière, avec leurs loges grillagées, au beau sable, d'où s'élèvent quelques arbustes et renfermant ces poules cochinchinoises, ces poules toutes noires avec leurs houppes blanches, les petits combattants britanniques, enfin ces poules dans l'embarras des plumes de leurs pattes, courant avec la gêne de gens dont la culotte serait tombée sur les pieds. » Et c’est un plaisir de savoir par ailleurs que la douce Alice vend ses œufs en surplus et possède une bergerie comme le faisait Marie-Antoinette ! Autre détail intéressant qui rappelle la disposition du jardin d’eau de Monet, séparé du Clos Normand par le chemin du Roy et la ligne de chemin de fer vers Gisors : « Avant dîner, on va faire un tour dans la partie de la propriété qui est de l'autre côté de la route et qui est le potager, un potager immense, semblant descendre jusqu'à la Seine et comme bastionné en haut d'une sorte de terrasse à l'italienne, toute remplie de rosiers et pouvant, avec un peu d'arrangements, quelques vases mis sur les pilastres, devenir un coin de terre délicieux9. » Jules Huret est venu voir Mirbeau aux Damps en avril 1891 afin de réaliser une enquête sur les écrivains contemporains10. Bien que les premières pousses des vivaces
Julia Daudet, Souvenir autour d’un groupe littéraire, Charpentier, Paris, 1910, Ch. IV, p. 89 et sq. Edmond de Goncourt, Le Journal, Robert Laffont, Bouquins, 2004, tome III, samedi 6 juillet 1895, pp. 1150-1152. 10 Interview d’Octave Mirbeau par Jules Huret, L’Écho de Paris, 22 avril 1891 (Octave Mirbeau, Combats littéraires, L’Age d’Homme, 2006 pp. 331-337 ; Jules Huret, Enquête sur l’évolution littéraire,
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pointent à peine de la terre grise, celui qui sera ironiquement classé dans la catégorie Boxeurs et savatiers (sic) a plaisir à faire visiter son jardin. Huret a noté à la volée quelques noms de plantes, mais la plupart ne seront en fleur que l’été : la fraxinelle (à feuille de frêne – Fraxinus) appelée « plante à éclairs » car, lors des canicules, les fleurs peuvent secréter un gaz inflammable produisant des petites étincelles comme des feux follets que Mirbeau grossit en feux de Bengale pour chambrer son hôte, peu familiarisé avec le jardinage, eccremocarpus grimpant du Chili, à bignone orange, Boussingaultia ou liane de Madère, lophospermum, annuelle grimpante produisant en été des inflorescences bordeaux de forme tubulaires à collerettes qui retombent « comme une adorable pluie de fleurs qui se seraient arrêtées à deux mètres », des heliantus « qui s’épanouissent à deux ou trois mètres de hauteur, et que Van Gogh a peints passionnément », des lys du Japon, des Iris Germanica « plus beaux que les fleurs d’orchidées », des citrouilles, des pivoines… Décidément Mirbeau s’amuse bien avec son intervieweur : avec un sérieux que Jules Huret feint de ne pas troubler, le floriculteur évoque un Moréas de Chine, « iridée magnifique à grands pétales de Chine orange qui vaut bien les Moréas d’Athènes 11 » ! Les facéties entre Alphonse Allais et Octave Mirbeau ne sont pas très éloignées. Et que dire encore des « Hypericum pedestrianum, fleurs cocasses s’il en fut jamais, et qu’il faut piétiner pendant une journée avec des souliers de maçon pour la voir fleurir ». Avec les Cœurs de Marie aux « tiges penchées où des cœurs roses sont pendus », le Dicentra est rebaptisé Dielztras pour mieux ajouter à la confusion12 ! Peu importe, Mirbeau invite le journaliste littéraire à revenir : « Vous verrez tout cela cet été ! Ces fleurs, c'est plus beau que tous les poèmes, plus beau que tous les arts ! » Admirant tous les deux « l’horizon qui se perdait dans l’ouate bleue », Huret se hasarde à demander à son interlocuteur fixant le paysage « de son œil vert pailleté d’or » : le naturalisme : « Croyez-vous qu’il soit mort ? » Et Mirbeau de se mettre à rire et de répondre : « Le naturalisme ! Mais je m’en fiche ! » Maurice Guillemot nous laisse un témoignage assez précis du Clos Sainte-Blaise 13 et de son « gentilhomme-farmer ». « Chaussé de babouches jaunes, à la pointe recourbée,
Charpentier, Paris, 1891, pp. 207-218). L’ouvrage est téléchargeable sur Gallica et l’entretien avec O. Mirbeau est téléchargeable sur Scribd. 11 Mirbeau fait bien sûr allusion à l’écrivain symboliste Jean Moréas, d’origine grecque (Ioánnis A. Papadiamantópoulos). En attribuant son nom français à une plante en germe, il met probablement en dérision le comportement de l’écrivain suite au fameux banquet en son honneur. Mirbeau a assisté à ce banquet pour Stéphane Mallarmé, qui en assurait la présidence, le 2 février 1891, peu de temps avant la rencontre de Mirbeau et d’Huret. La rapide complicité entre le journaliste, capable de rentrer dans le jeu de Mirbeau, et d’un Mirbeau en mesure de comprendre le projet du journaliste au-delà de l’agacement provoqué à la seule idée d’une catégorisation des écrivains, allait augurer entre eux une fidèle amitié. Cf. note 6 de l’article de Mirbeau sous la signature de Jean Salt, « Banquets », Le Journal, 5 décembre 1896, in Combats littéraires, L’Age d’Homme, 2006, pp. 438 sq. 12 Au lendemain de sa visite aux Damps, Jules Huret a sollicité Mirbeau pour avoir une liste de fleurs et de plantes pour rédiger son article. Mirbeau lui en a listé une trentaine. Il est possible que Dielztras soit une erreur de transcription de Dicentra. En ce qui concerne le Moréas de Chine, Jules Huret a maintenu discrètement la plaisanterie. Cf. lettre 871, in Correspondance générale d’Octave Mirbeau, t. II, pp. 380-382. 13 Maurice Guillemot, « Le Clos Saint-Blaise », in Villégiatures d’artistes, Flammarion, 1897, pp. 197209. L’auteur est journaliste, écrivain et dramaturge.

un chapeau mou enfoncé sur les yeux, voici le féroce ironiste aux haines vigoureuses, au parler franc, à la dent cruelle, qui s'avance, souriant, gai, affable de savoir que l'on vient admirer ses fleurs. Grand, solidement bâti, la moustache d'officier, le teint hâlé, une allure de combativité, une sensation d'énergie brutale, d'audace dangereuse, malgré le blond doré des cheveux, l'auteur des Grimaces, un pamphlet de jeunesse écrit à l'acide, est un merveilleux horticulteur, et, malgré ce vilain temps maussade de septembre, le vent qui fouette et la pluie qui bruine, nous visiterons d'abord le jardin, palette milliardaire de tons qui aurait dû tenter bien des peintres, et qui enchantait Edmond de Goncourt 14. » Même si les propos sont exagérés, Guillemot témoigne du talent d’Octave pour le croisement des fleurs et la rareté des variétés qu’il cultive : « des dahlias, des glaïeuls, des iris, non pas ceux qu'on connaît, que tout le monde peut avoir, mais des espèces inédites créées par Octave Mirbeau, des mélanges de graines, des croisements, des hybridations dont les résultats, aussi extraordinaires que séduisants, ont étonné et tenté récemment Vilmorin luimême15. » On notera la contradiction apparente entre le goût du jardinier de Carrières-sousPoissy pour l’hybridation et les propos qu’il tient lorsqu’il évoque dans le jardin cantonais le talent des jardiniers chinois : « Les Chinois sont des jardiniers incomparables, bien supérieurs à nos grossiers horticulteurs qui ne pensent qu’à détruire la beauté des plantes par d’irrespectueuses pratiques et de criminelles hybridations. Ceux-là sont de véritables malfaiteurs et je ne puis concevoir qu’on n’ait pas encore, au nom de la vie universelle, édicté des lois pénales très sévères contre eux. Il me serait même agréable qu’on les guillotinât sans pitié, de préférence à ces pâles assassins dont le “sélectionnisme” social est plutôt louable et généreux, puisque, la plupart du temps, il ne vise que des vieilles femmes très laides, et de très ignobles bourgeois, lesquels sont un outrage perpétuel à la vie16. » Comme nous verrons dans la deuxième partie de cet article consacrée aux jardins imaginaires, l’outrance littéraire détourne complément l’horticulture au service de tous ses combats politique, esthétique et littéraire. Son goût immodéré pour les fleurs est le reflet de son âme d’artiste : comme Monet il n’aime pas les fleurs doubles, il déteste, comme Monet, un certain nombre de fleurs, telles que les dahlias pompon, tandis qu’il va s’enthousiasmer pour d’autres et mobiliser toute son énergie pour se les procurer : « Au lieu de cette chose serrée, tuyautée, en boule bête et lourde, droite sur sa tige disgracieuse qu'est le dahlia, ici la fleur s'écarte, s'évase, se recourbe, et sa teinte habituelle se limite de colorations bizarres, de panachures excentriques, et alors ce sont modèles précieux d'ornementation pour des étoffes, pour des papiers, pour des Carlos Schwab ou des Grasset17. » Il est probable que Maurice Guillemot fait référence au dahlia Étoile de
Maurice Guillemot, ibid., pp. 200-201. Maurice Guillemot, ibid., p. 201. 16 Octave Mirbeau, Le Jardin des supplices, Éditions du Boucher, 2003, p. 154. 17 Maurice Guillemot, ibid. pp. 201-202. Carlos Schwabe (1866-1926) est un peintre et graphiste suisse d’origine allemande. Il s’est rendu célèbre pour ses tissus imprimés et papiers peints. Il est un des précurseurs de l’Art nouveau. Proche des symbolistes, il a illustré des ouvrages, notamment de Zola, Baudelaire, Catulle Mendès et Maeterlinck. Eugène Grasset (1845-1917) est également un peintre et illustrateur suisse rattaché au courant de l’Art nouveau. Influencé par le symbolisme, les préraphaélites et le japonisme, il est connu pour avoir illustré des affiches de femmes-nature telles que la semeuse, logotype du
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Digouin18, le dahlia préféré de Monet, que lui procurait un horticulteur près de Lyon. On sent bien l’influence de Mirbeau sur le journaliste lorsque ce dernier décrit les glaïeuls qui « montrent des apparences hallucinantes de bêtes de rêve, des formes fantasques qui semblent vivre, les une endeuillées de bleus éteints, de mauves morts, les autres venimeuses, traîtresses, avec leurs macules ». Guillemot constate que le jardin de Mirbeau est un « jardin-musée », avec des milliers de plantes, « toutes les allées en sont bordées et les massif en sont emplis, le bois en ses rochers abrite toute une catégorie de plantes des montagnes ». À n’en pas douter, le jardin du Clos Saint-Blaise devait rivaliser de beauté et de prouesses esthétiques avec celui de Giverny, l’exotisme peut-être en plus. En effet, Mirbeau achetait plus souvent que Monet des plantes venues de Chine – le Sichuan est la plus grande réserve de plantes au monde –, ou importées directement du Japon, tels les helianthus de l’Himalaya « avec leurs larges disques d’or adornés d’une collerette de folioles pointues » et les iris plantés « dans une sorte de bassin sablé qu’une prise d’eau voisine humidifie de façon continue ». Près de la grille d’entrée notre visiteur entrevoit « un vaste potager qui, de terrasses entonnellées de vignes, dégringole jusqu’aux prairies bordant le fleuve » et entend les aboiements « de molosses de gardes » qui « sont enfermés à cette heures dans les communs ». On peut subodorer la discrète présence de Dingo ! Et Guillemot de nous confier encore ce précieux témoignage : « Régenté par un grand souci d’art, par l’esthétique d’une vision gourmande, mais difficile, par une passion raisonnée, cette fabrication de fleurs est de Mirbeau, une partie très spéciale dont le comte Robert de Montesquiou dois s’éjouir. » Moins connu que ce témoignage, est le poème que le dandy-poète Robert de Montesquiou a imaginé à l'époque où Mirbeau a décidé de fuir les Damps pour s'installer à Carrières-sous-Poissy dans « un endroit délicieux et solitaire19 », et qui témoigne de toute l'admiration, qu'à cette époque, Montesquiou avait pour Mirbeau :
Lorsque le jardinier-poète fuit les Damps, Pour s'en aller gagner l'oasis de Carrières, Il plaça ses rosiers, ses glaïeuls, ses bruyères À bord d'une péniche. On eût dit, au dedans, Un massif qui navigue, un parterre qui vogue, Ile errante et joyeuse aromatisant l'air,

Larousse. 18 Ou Stella. Lorsque Monet est décédé en 1926, un très grand nombre de variétés de plantes ont disparu. Monet conservait ses centaines de dahlias en les faisant hiverner dans la Maison du pressoir et, au printemps il réalisait des boutures pour garder toutes les caractéristiques du cultivar. Blanche Hoschedé qui, grâce à l’intervention de Georges Clemenceau, a gardé l’usage de la propriété de son double beau-père, n’était plus en mesure de maintenir toutes les bonnes pratiques qu’il avait mises au point avec ses différents jardiniers. Ce qui explique notamment la disparition d’Étoile de Digouin, qui a dû être une obtention réservée au peintre. Dans notre jardin qui évoque le souvenir de Monet et des ses amis artistes-jardiniers, nous avons récemment pu retrouver en Allemagne des variété de dahlias très proches de celles que cultivait Mirbeau et Monet. 19 Lettre d'O. Mirbeau à R. de Montesquiou, octobre 1892, retrouvée dans l'exemplaire Le Jardin des supplices dédicacé à l’auteur des Chauves-souris.

Et le flot, et la rive où glisse la pirogue, Ainsi qu'un balsamique et florissant éclair. ………….. Il rentra ses moissons et ses essaims, et toute La richesse de son fluviatile massif, Appelant chaque fleur par son nom, et, pensif, Il récolta le miel qui s'était fait en route. 20

Au delà des différences de leur personnalité et de leurs conceptions littéraires et artistiques, c'est peut-être leur goût immodéré pour les fleurs et leur cheminement convergeant vers « l'altitude suprêmement douce de la Beauté » qui contribuèrent à maintenir leur relation enthousiaste marquée cependant par des périodes de tensions fortes et de longs silences21. Peu de temps après la disparition d'Edmond de Goncourt, dans un article dédié à Octave Mirbeau, paru le 9 septembre 1896 dans Le Gaulois et titré « Un seul Goncourt », Robert de Montesquiou se souvient de sa dernière rencontre avec le frère de Jules, chez Octave Mirbeau. C'est sous l'aspect de « cette pâle figure du frère, qui semblait reflétée par une lueur de l'autre monde, et avait l'air, sous le soleil ardent, d'un clair de lune en plein jour » qu'il lui est apparu, la dernière fois qu'il le vit, dans le « merveilleux jardin de Poissy », chez Octave Mirbeau, qui demeure pour R. de Montesquiou « sa prairie d'asphodèles ». Cet article d'un grand amateur de fleurs vient ajouter des précisions intéressantes sur les variétés que pouvait cultiver Octave et son goût pour l'hybridation :
Et dans cette heure dont le détail nous revient et s'accuse avec une netteté consolante et cruelle, ce nous fut, entre botanistes orientés diversement, amoureux curieux et attendris des flores, cent occasions de nous extasier sur celles que notre éminent hôte horticulteur se plaît à hybrider savamment, groupant leurs contours dilatés et leurs couleurs exaspérées en une apothéose de cannas fulgurants et de dahlias inconnus, aux buissons ardents de pétales et de pétioles où les tournesols semblent flamboyer et tournoyer tels que des soleils d'artifice. Je me souviens d'un delphinium bleu Wedgwood et mauve rosé que le grand jardinier du Calvaire avait distingué de mon nom, et dont le Maître admirait les fuseaux d'étoiles aux irisations légèrement candies. Il y avait encore des penstemons vineux, des tigridias au cœur ocellé, des phlox à l'odeur de gâteau, des glaïeuls aux tons de chairs d'un poisson cru, et des oeillets des Alpes aux pétales échevelés comme des mèches roses. Enfin ce fut une station enthousiaste auprès d'une centaurée de Babylone. Goncourt découvrait dans les godrons de cette géante tige d'un gris cendreux de bouillon blanc un motif

Robert de Montesquiou, « Embarquement pour fleurir », poème CXIII, Le Chef des odeurs suaves, pp. 279-281. Ouvrage téléchargeable sur Gallica et poème sur : http://www.jardinsduloriot.fr/joomla/index.php?option=com_content&view=article&id=538:robert-demontesquiou-embarquement-pour-fleurir&catid=126:jardins-dartistes&Itemid=229&lang=fr. 21 Voir Antoine Bertrand, « Mirbeau et Montesquiou : “l’étrange rencontre” », Cahiers Octave Mirbeau, n° 7, 2000, pp. 151-188.

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nouveau pour l'enguirlandement gaufré d'un trumeau ou la bordure tuyautée d'un cadre.22

Octave jardinier Avec une « beauté d'enthousiasme », une poésie bucolique finement ciselée, le jardinier Mirbeau qui excelle aussi dans la critique d'art, bien qu'il s'en défende (la profession serait aussi utile que celle des ramasseurs de crottins de chevaux de bois !), sait croiser avec bonheur et ferveur son talent d'écrivain, son goût pour la peinture moderne, et ses connaissances horticoles dans le but de contribuer à la promotion des œuvres de son ami Monet. La description qu'il donne du jardin de Giverny au fil des saisons en 1891 dans l'Art dans les deux mondes23, constitue un écho enchanteur de l'œuvre du peintre « qui pourrait ambitionner toutes les vanités, que la célébrité donne à ses élus », car désormais il a atteint la notoriété. Son admiration inconditionnelle ne tient pas qu'à ses chefs-d'œuvre, mais tout simplement à cet homme qui a l'humilité des gens de la terre : « Je l'aime de le voir, dans l'intervalle de ses travaux, en manches de chemise, les mains noires de terreau, la figure halée de soleil, heureux de semer des graines, dans son jardin toujours éblouissant de fleurs, sur le fond riant et discret de sa petite maison crépie de mortier rose. » Les clos tenus par l'écrivain aux Damps et à Carrières-sous-Poissy se rapprochent de la forme paysagère des jardins naturels et sauvages (Wild garden) promue par William Robinson, bien qu'ils semblent en partie inspirés, au moins pour les espaces proches de son habitation, des jardins de Monet. Pour Mirbeau, le jardinage répond à de multiples besoins, celui d'aimer les fleurs et la terre, de réguler son tempérament angoissé, de mettre ses connaissances botaniques en application, et surtout d'avoir des amis avec lesquels il partage les plaisirs de contempler la nature en fleurs. La création permanente du jardin et la culture florale accompagnent, voire stimulent, sa création artistique et littéraire. « Oui, Monet, aimons quelque chose pour ne pas mourir » Octave entreprend avec frénésie la conception de son jardin et, à chaque installation, avec l'appui nécessaire de jardiniers, il « horticulte avec rage » comme son ami Monet, il dirige les aménagements et plantations, rencontre des pépiniéristes et horticulteurs réputés (Godefroy-Lebeuf, Vilmorin), achète des espèces rares dans le monde entier. L'échange avec Monet, Caillebotte et Pissarro est l'occasion de susciter et de rapprocher les rencontres avec ces artistes-jardiniers. Sensible, sociable lorsqu'il n'est pas courroucé par l'injustice, la violence, la bêtise, le mensonge, l'art pompier, etc., Mirbeau ressent le besoin de compenser l'isolement dans son jardin par la perspective de revoir ses fidèles amis peintres ou écrivains les plus intimes. Dans une lettre de janvier 1892, il rappelle à Monet cette nécessité en détournant une phrase de Saint-Just : « Celui qui n'a
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Robert de Montesquiou, « Un seul Goncourt » (dédié à Octave Mirbeau), Le Gaulois, 9 septembre Octave Mirbeau, Monet et Giverny, Séguier, Carré d’Art, 1995, 31p.

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pas d'amis sera mis à mort ! », et il ajoute : « ou prend le risque de devenir fou » (comme l'est devenu Guy de Maupassant)24. La proximité géographique et ce goût singulier pour le jardinage floral contribuent à renforcer les liens d'amitié entre le romancier et les peintres jardiniers dont il défend avec vigueur les œuvres (Monet, Caillebotte, Pissarro). La connivence avec Monet est parfaite, qui, par boutade, se dit n'être « bon à rien en dehors de la peinture et du jardinage25 ». Dans sa correspondance avec le maître de Giverny, les post-scriptum d'Octave, les descriptions imagées du comportement de ses plantes et arbustes, les énumérations enthousiastes de ses dernières acquisitions, de ses plantes en pleine floraison et des propositions d'échange de végétaux sont autant de prétextes pour de nouvelles rencontres. Mirbeau acquiert une connaissance approfondie des plantes et de leur culture grâce à sa fine capacité d'observation des espèces et de leurs biotopes mais aussi avec l’aide d’un réseau de talentueux horticulteurs qu’il élève au rang d’artistes. Son réseau d’horticulteurs Ce goût immodéré de Mirbeau et de Monet pour la culture des fleurs correspond à un engouement croissant des classes bourgeoises à partir de la seconde moitié du XIX e siècle. Le mouvement s’accélère à la Belle Époque : les sociétés horticoles se multiplient, les expositions et concours de fleurs sont nombreux ; sous l’impulsion des nouvelles techniques de communication maritime et terrestre, le marché des fleurs se mondialise progressivement. De plus en plus, de grands pépiniéristes élargissent leur offre grâce à la maîtrise des techniques d’hybridation des plantes avec un catalogue affriolant, les revues d’horticulture deviennent accessibles… Dans l’éditorial du premier numéro du Journal d’horticulture créé en 1887 et publié par la Maison Godefroy-Lebeuf, revue à laquelle Mirbeau se fait un plaisir de collaborer, on peut lire : « Jamais à aucune époque le goût des fleurs, des plantes n’a été aussi général : elles président à toutes les cérémonies, elles sont de toutes nos fêtes, leur consommation a centuplé depuis vingt ans et leur culture industrielle est devenue une source de profits pour bien des régions autrefois déshéritées26. » Comme son ami Monet, Mirbeau aime les fleurs « d’une passion presque monomaniaque » (« Le Concombre fugitif »). C’est ce qui frappe les journalistes et les écrivains qui vont à leur rencontre dans leurs jardins : ils sont fous de peinture et de jardinage, avec une addiction plus marquée pour les fleurs. Ils choisissent chaque plante en fonction de l’harmonie des couleurs recherchée dans leur composition florale et des saisons, mais aussi, particulièrement chez Mirbeau, pour leur rareté. Ils savent, avec leur ami Caillebotte, s’attirer les meilleurs spécialistes : Alexandre Godefroy-Lebeuf, Bory
Lettre 970, à Claude Monet, vers le 11 janvier 1892 (Correspondance générale d’Octave Mirbeau, t. II, p. 519-520). 25 Maurice Kahn, « Le Jardin de Claude Monet », Le Temps, 7 juin 1904. 26 Le Jardin, journal d’horticulture générale, Maison Godefroy-Lebeuf, Argenteuil, 1887. Citation extraite de l’introduction au premier numéro, du 5 mars 1887 et reprise par Michel Conan, Juliette Favaron, « Comment les villages deviennent des paysages », publié sur Annales de la recherche urbaine (http://www.annalesdelarechercheurbaine.fr/IMG/pdf/Conan.Favaron_ARU_74.pdf).
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Latour-Marliac, Victor Lemoine, Charles de Vilmorin, Georges Truffaut, etc., et échanger les meilleures adresses de pépiniéristes étrangers ainsi que des plantes rares pour compléter leurs collections : « Je pars chercher des bégonias que Godefroy-Lebeuf m’envoie. Il paraît qu’il sont apprêtés pour fleurir comme ceux que nous avons vus à l’exposition », écrit Mirbeau à son ami Monet. « J’espère que vous allez bientôt venir, tous. Et puis, arrangez donc une journée chez Caillebotte avec Godefroy. Il me plaît, ce Godefroy. Il va falloir que je m’enquière d’un tas de choses. Je viens de voir, dans un catalogue japonais qu’il m’a envoyé, qu’il y avait des lis noirs… Hé hé !... Il faudra nous payer cela. Allons, allons, ça va bien27. » Quelques jours auparavant, c’est Monet qui a cherché à rencontrer Godefroy et Caillebotte : « Je vous ai cherché à l’exposition de fleurs. Je pensais aussi y rencontrer Godefroy, mais personne. Je comptais vous voir l’un et l’autre et j’avais des renseignements à vous demander, notamment à propos d’une serre. […] À propos de Godefroy c’est décidément un drôle de type, il ne m’a pas encore envoyé son fameux dahlia, la Dame [illisible] vous l’a-t-il donné28 ? » Cette folie des plantes, ajoutée aux salaires des jardiniers, pèse très lourd dans leur budget, particulièrement dans celui de Monet, qui ne cesse d’acquérir de nouvelles plantes florales depuis son installation à Giverny jusqu’à sa mort (1883-1926), et des wagons entiers de terre horticole. Mirbeau a entretenu plus particulièrement des contacts d’amitié avec Godefroy-Lebeuf, Lemoine et Marc. * Alexandre Godefroy-Lebeuf (1852-1903) est un horticulteur, pépiniériste, botaniste et éditeur de journaux, qui était en relation avec Monet et Mirbeau par l'intermédiaire de Caillebotte. Il exerce ses activités professionnelles à Argenteuil (comme pépiniériste) et à Paris (comme semencier), où il était appelé « le planteur de Montmartre ». Depuis des générations, sa famille était spécialisée dans le négoce de plantes exotiques. Le jardin colonial d’un certain Godefroy-Lebeuf, négociant de plantes exotiques, s’étendait autrefois près de l’impasse des Brouillards, appelée ensuite impasse, puis rue Girardon, où Godefroy a son établissement de plantes exotiques. Il est l'introducteur de nombreuses plantes tropicales en raison de ses connaissances botaniques dans le domaine des orchidées, des plantes à caoutchouc, des caféiers, des cacaoyers... Il est particulièrement connu pour ses hybridations d'orchidées, ses introductions d'hévéas en Afrique à partir de graines du Brésil. Plaintes d'un horticulteur sur la triste situation de la section de culture au Museum d'histoire naturelle (1881)29, un de ses premiers ouvrages, est une critique très sévère et argumentée de la section culture du Jardin des Plantes et, plus précisément, de son responsable, qui brille par son incompétence. Ces plaintes acerbes révèlent une verve et un tempérament de pamphlétaire qui ne devaient pas déplaire à ses
Lettre 890, à Edmond de Goncourt, mai ? 1891 (Correspondance générale, t. II, pp. 407-408). Lettre de Monet à Caillebotte, 11 juin 1892. Monet a rencontré pour la première fois GodefroyLebeuf courant mai 1891 : « J’ai vu l’exposition des fleurs à Paris, des choses admirable. J’y ai fait connaissance de votre ami Godefroy. Nous devons le prévenir quand nous irons le voir avec Mirbeau » (lettre de Monet à Caillebotte, 11 avril 1891). 29 Alexandre Godefroy-Lebeuf, Plaintes d'un horticulteur sur la triste situation de la section de culture au Museum d'histoire naturelle, réédition Bibliobazaar, 2009, 48 p.
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amis Mirbeau et Monet. Mirbeau le recommande à son ami Goncourt car il est « certainement l’horticulteur français le plus intelligent et le plus passionné 30 ». Godefroy est consulté régulièrement par Bory Latour-Marliac pour l'hybridation des nymphéas. Lors de l'Exposition Universelle de 1889, la trentaine de variétés produites font l'émerveillement de Claude Monet, qui en passe commande dès 1894. Mirbeau a contribué pour le plaisir, à quelques articles dans des revues de vulgarisation de son ami Godefroy : Le Jardin, journal bi-mensuel d’horticulture générale, et L'Orchidophile31, journal des amateurs d'orchidées. Mais à ce jour aucun n'a été identifié. * Victor Lemoine, (1823-1911) est un horticulteur floral de Nancy, issu d’une lignée de jardiniers et de pépiniéristes. Après ses études, il voyage et apprend le métier d’hybrideur, chez Van Houtte à Gand (Belgique), figure européenne de l’horticulture et chasseur de plantes en Amérique. Une fois installé à Nancy, il devient rapidement célèbre en créant de nombreuses variétés florales parmi lesquelles des potentilles, des fuchsias, des spirées, des pélargoniums, des montbretias, des heucheras, des bégonias, des deutzias, des glaïeuls et surtout des lilas. Avec son fils et sa femme, dès 1870, « armés d’un pinceau, de pinces fines, d’une aiguille et de petits ciseaux », ils réussissent, au fil des années, le croisement d’une centaine de lilas, dont le célèbre Syringa x hyacinthiflora, aux fleurs ressemblant à celles des hyacinthes. Ces lilas français conquirent les jardins d’Europe et d’Amérique. Cela valut à Lemoine une médaille d’or à l’Exposition Universelle de 1889. En 1894, il est nommé officier de la Légion d’honneur. Mirbeau, dans Le Journal du 29 avril 1894, une fois n’est pas coutume, apprécie cette distinction car, comme il l’écrit des Damps en mi-novembre 1891 à son ami Caillebotte, non seulement « c’est un charmant homme, très intelligent », mais il est aussi « l’horticulteur le plus scientifique de France ». Actualité oblige, la chronique qui promettait de parler de « l’étonnante beauté des fleurs et l’art charmant des jardins » s’efface pour faire place à l’arrestation de son ami Félix Fénéon. * François Marc est un jardinier et viticulteur du Vaudreuil (commune proche des Damps), que Mirbeau a connu vers 1890. Dans un article titré « Encore un ! », paru dans Le Figaro du 22 octobre 189032, Mirbeau voit en sa personne un « homme de génie ». Monet a eu la primeur de cette découverte quelques mois plus tôt 33. Ce jardinier est génial parce que, autodidacte, il a appris de lui-même à observer la nature, les plantes « et à percer leur secret » ; en effet, il est « doué d’un tempérament chercheur », qui le dispense d’aller puiser des théories dans les bouquins. Son courage et sa ténacité lui permettent aussi de créer sa propre méthode de travail, en rupture avec les traditions viticoles et familiales. C’est ainsi qu’« il introduisait l’anarchie dans les vignes soumises à de longues années d’autorité » et obtenait de tellement belles grappes de raisin, dans une région peu
Lettre 1031, à Claude Monet, fin juin 1892 (Correspondance générale, t. II, pp. 597-598. Cf. lettre 890, à Edmond de Goncourt, mai ? 1891, lettre 930, à Godefroy-Lebeuf, octobre 1891 et lettre 938, à Paul Hervieu, vers 1er novembre 1891 (Correspondance générale, t. II, pp. 407-408, 463 et 473475. 32 Téléchargeable sur Scribd ou dans Gallica, rubrique Presse, Le Figaro. 33 Lettre 754, àClaude Monet, mi-mai 1890 (Correspondance générale, t. II, pp. 232-233.
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favorable à la viticulture, que les jurys le soupçonnaient de les obtenir dans des serres – alors que son exploitation n’en était pas équipée ! De la même façon, Auguste Rodin s’était vu refuser une statue admirable au Salon, au prétexte qu’elle était trop belle pour ne pas avoir été moulée sur un modèle. Finalement, il finit par être reconnu à l’Exposition Universelle de 1889 et publie un résumé de 9 pages de sa méthode, après quatre mois d’un labeur qui faillit lui coûter la vie ! Mirbeau aime rencontrer ce jardinier-poète, car il parle des fleurs avec « des délicatesses d’expression qu’envierait un poète ». Edmond de Goncourt et Marguerite Audoux avaient la même sensation en écoutant Mirbeau parler de ses fleurs. François Marc produit aussi des chrysanthèmes « d’une folie de forme et d’une beauté de couleurs », qu’il ne manque pas de réserver pour son ami Monet. Monet et Mirbeau, jardinistes-impressionnistes Monet et Mirbeau partagent l'esthétique impressionniste34, non seulement dans la peinture, mais aussi dans la conception de leurs jardins. Maurice Guillemot, qui a rendu visite également à Monet, note : « Le maître a la passion des fleurs, et il lit plus les catalogues et tarifs des horticulteurs que les articles des esthètes, ce dont on ne saurait les blâmer 35. » Les jardins de Monet et de Mirbeau sont uniques, parce qu’ils sont des créations originales, chaque jardin n’a son pareil nulle part ailleurs, si ce n’est dans le jardin de l’autre. La remarque de Guillemot vaut pour Mirbeau. Dans son ouvrage Monet, ce mal connu36, Jean-Pierre Hoschedé, beau-fils de Claude Monet, grand amateur de botanique (il est le co-auteur d'un ouvrage sur la flore vernonnaise avec Anatole Toussaint, curé de Giverny) nous rappelle que le peintre, abhorrait les recherches soi-disant décoratives, toujours purement artificielles et de mauvais goût Il détestait les plates-bandes de mosaïques florales trop souvent préconisées par les chefs jardiniers. Entre l'impressionniste de Giverny et l'impressionnant écrivain il y a une telle complicité artistique qu'il est parfois possible de se demander qui d'Octave ou de Claude a été influencé. Il est fort possible qu'ils aient “tricoté” ensemble leur façon de concevoir un jardin naturel et impressionniste. Ils partagent parfaitement leur vision jardinière. Octave fait dire avec beaucoup de vigueur et extraversion à Hortus : « Oh ! les jardins d'aujourd'hui, comme ils me sont hostiles ! Et quel morne ennui les attriste ! » L'anarchisme de Mirbeau s'exprime aussi dans la conception même d'un jardin, en réaction à la représentation bourgeoise du jardin : « À quel rôle abject de tapis d’antichambre, de mosaïque d’écurie, de couvre-pieds de cocottes, les jardiniers, mosaïculteurs et cloisonneurs de pelouses, n’ont-ils pas condamné les fleurs 37 ! » Octave explicite la philosophie impressionniste et libertaire que les deux amis partagent. Ni l'homme ni les plantes ne doivent être asservies : « Tout ce qu'elles peuvent avoir, en elles, de personnalité mystérieuse, tout ce qu'elles contiennent de symboles émouvants et de délicieuses
Cf. Christian Limousin, « Monet au Jardin des supplices », Cahiers Octave Mirbeau, n° 8, 2001, pp. 256-278. 35 Maurice Guillemot, « Claude Monet », La Revue illustrée, 15 mars 1898. 36 Jean-Pierre Hoschedé, Monet, ce mal connu, Pierre Cailler, Genève,1960, t. I, p. 66 sq. 37 Octave Mirbeau, « Le Concombre fugitif ».
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analogies, tout l'art exquis qui rayonne, en prodiges de formes éducatrices, de leurs calices, on s'acharne à le leur enlever. On les oblige à disparaître, taillées, rognées, ébarbées, nivelées par un criminel sécateur, dans une confusion inharmonique, dans une sorte de tissage mécanique et odieux. Elles ne sont plus tolérées dans les jardins, qu'à la condition de dire la suprême sottise du jardinier, d'étaler par des chiffres et par des noms la richesse et la vanité du propriétaire. Les hommes exigent qu'elles descendent jusqu'à leur snobisme, jusqu'à leur vulgarité. Rien n'est triste comme des fleurs asservies. » Les messicoles sont bien les fleurs préférées de Monet et Mirbeau. Les avatars du jardin – échec des plantations, nuisances, relations de voisinage… – ne sont pas toujours vécus par Octave Mirbeau avec sérénité, bien qu’il soit en mesure, contrairement à Monet, d’associer une note d'humour à ses plaintes. En plein été 1890, il écrit à son bien cher Monet : « Vous au moins, vous avez la consolation d’un beau jardin, et que moi !... Ah ! Il se passe dans le mien des choses véritablement extraordinaires. Dieu sait si les plantes étaient mesquines. Eh bien, au lieu de pousser, les voilà qui rapetissent. Chaque jour je constate une diminution de un ou deux centimètres. Et je m’attends, un de ces matins, à ce qu’elles vont rentrer sous terre complètement. Il y a là un phénomène surprenant. La terre a été fumée, durant la sécheresse l’arrosoir a fait rage... Peut-être qu’elles poussent par en bas et que je vais avoir un jardin souterrain 38... ». Le 25 juillet, alors que Monet traverse une crise morale parce qu’il est perclus de rhumatismes, Mirbeau lui écrit des nouvelles qui ne sont guerre réjouissantes : Alice a la goutte, les amis qui devaient venir ne viennent pas, il va devoir se mettre au journalisme et le jardin est désespérant : « Moi aussi, je suis désolé de mon jardin, mais pour d’autres causes que vous. Ici, rien ne pousse, et à part des roses , rendues horribles par la pluie, je n’ai pas une fleur, pas une39 ! » Les soleils, les dahlias ne fleuriront pas. Les pavots, plantés sur une bonne fumure, sont mangés par les limaces et les vers blancs, tandis que les reinesmarguerites et les chrysanthèmes sont agonisants, les semis de sulpiglosis, les phloxs annuels ne lèvent pas, les plants d’escholtzias de Monet s’étiolent, et les 98 capucines en fleurs sont mangées par les lapins. Mirbeau prend sa part de responsabilité, tout en étant persuadé que l’ancien propriétaire « a trop détesté les fleurs » : « Chaque fois qu’il en poussait une, il l’insultait. Elles se vengent aujourd’hui et ne poussent plus du tout. » Dans les joies comme dans les difficultés l’estime entre les deux grands hommes est profonde. À l’automne 1890, Claude Monet affirme auprès de Gustave Geffroy « Mirbeau est devenu un maître jardinier40. » Fin 1894, à un dîner chez Léon Hennique avec Edmond de Goncourt, en se levant pour s'en aller, Octave lance : « Au fait, vous savez , je ne suis plus du tout socialiste depuis que j'habite là bas... Ah ! Les paysans, ah ! Les sales bourgeois, ils peuvent bien
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Octave Mirbeau, lettre 769 à Claude Monet, mi-juillet 1890 ( Correspondance générale, t. II, pp.

252-254. Octave Mirbeau, lettre 775 à A Claude Monet, vers le 25 juillet 1890 ( Correspondance générale, t. II, pp. 260-264. 40 Lettre de Claude Monet à Gustave Geffroy, 7 octobre 1890, cité dans Daniel Wildenstein, Monet, tome III.
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crever tous, que je m'en ficherai pas mal ! Figurez-vous que j'ai un voisin curieux, un voisin qui passe sa vie à bêcher, sans jamais rien semer, rien planter. Eh bien, cet animal jette toutes les pierres de son jardin dans le mien et casse tous mes châssis 41. » Les déceptions jardinières chez Monet sont plus obsessionnelles. Alice Hoschedé note, par exemple, que les événements météorologiques sont susceptibles de conduire le peintre à une humeur difficile à supporter par son entourage, et ce pendant plusieurs jours, car la pluie, la neige et le vent peuvent être autant d'obstacles à la réalisation ou l'achèvement de ses œuvres. Et ce sera comme cela jusqu'à la fin de sa vie à Giverny. Mirbeau n’a jamais manqué de sollicitude pour son ami le peintre. Au printemps 1892, époque des Cathédrales et de la construction du pont japonais, Monet, à la recherche d’un jardinier pour faire face à la croissance et à la multitude des tâches de jardinage ainsi qu’à ses propres exigences quotidiennes, ne manque pas de solliciter Mirbeau, qui connaît l’importance de s’entourer de jardiniers consommés, tel Lucien qui tient son jardin de Damps, pour recueillir des renseignements sur le candidat, Achille Savoir. Celui-ci est connu de Lucien comme négligent, paresseux, « et de plus, il boit42 » ! Finalement, en juillet, Octave Mirbeau procure à Monet son futur chef-jardinier en la personne de Félix Breuil, fils du jardinier de son père, le Docteur Mirbeau, à Rémalard, dans l’Orne. JeanPierre Hoschedé témoigne qu’il fit merveille, « avec quatre ou cinq aides sous ses ordres43 ». Il restera vingt ans au service de Monet. En 1893, trois ans après être devenu propriétaire de la maison au crépi rose du Clos normand, Monet achète une nouvelle parcelle située sur le bord du Ru, petit bras de l’Epte, de l’autre côté de la route Vernon-Gisors et de la ligne de chemin de fer. Il a le projet d’y établir son jardin d’eau. Sa demande visant à détourner un bras du petit affluent de la Seine et à construire deux passerelles pour accéder à son nouveau jardin est refusée : « Merde pour les naturels de Giverny, leurs ingénieurs », écrit Monet à Alice, lorsqu’il apprend la réticence des élus. Mirbeau deux jours après sa venue à Giverny du 15 juillet, intervient alors auprès du Préfet au nom de son ami Claude Monet, pour décrocher une autorisation : « Vous me rendrez bien heureux, en l’accordant, pour lui, d’abord, qui a la passion des fleurs, pour moi ensuite, car, lorsque je viens à Giverny, c’est une joie de voir ce coin de féerie44. » Quelques jours après, deux arrêtes préfectoraux permettent à Claude de réaliser le rêve de sa vie. L'ascension sociale attisée par l'ambition de son épouse, mais aussi les exigences du métier de journaliste et d'écrivain, conduisent Mirbeau à privilégier de plus en plus la vie parisienne au détriment de la vie à la campagne. À partir du printemps 1904, il réside encore pour peu de temps dans un château du XVIII e siècle acheté par sa femme et situé
Edmond de Goncourt, op. cit., samedi 29 décembre 1894, p. 1064. La scène du jet de pierres est reproduite à plusieurs reprises dans Le Journal d'une femme de chambre. 42 Octave Mirbeau, lettre 1020, à Claude Monet, vers 20-24 avril 1892 ( Correspondance générale, t. II, pp. 584-586. 43 Jean-Pierre Hoschedé, Claude Monet ce mal connu, Pierre Cailler, Genève, 1960, t. i, p. 64. 44 Le jardin de Monet à Giverny, l’invention d’un paysage , Musée des impressionnismes – Giverny, 2009, p. 52.
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dans le village de Cormeilles-en-Vexin. Le journaliste Louis Vauxcelles nous livre quelques souvenirs de la propriété composée d’un très beau parc, avec des allées nombreuses, d’un verger et d’un potager. Mirbeau, « plus compétent qu’un horticulteur de Haarlem », est toujours enthousiaste pour la flore, « mais la beauté des fruits et des légumes le ravit ; il parle de ses figues, de ses tomates, de ses framboises, en termes qui eussent séduit Chardin, Cézanne et Mme de Noailles45. » Grâce à sa nouvelle passion pour l’automobilisme, l'écrivain se lance à toute vitesse au cœur des paysages européens. Le bijou du constructeur automobile Charron lui permet de renouer avec une nature qu'il place définitivement au-dessus des arts, y compris celui des jardins. Mais n’allons pas plus vite que Mirbeau, avant sa 628-E8 : il ne faut pas oublier de passer par les jardins d’Hortus à Granville qui nous mèneront dans les jardins cantonais, en passant par les Flandres pour nous imprégner des jardins des délices, puis en terre étrusque aux fins de se frotter aux monstres du jardins de Bomarzo. (À suivre) Jacques CHAPLAIN

Louis Vauxcelles, « Au pays des lettes chez Octave Mirbeau », Le Matin, 8 août 1904, Pierre Michel et Jean-François Nivet, Combats littéraires, l’Age d’Homme, 2006, pp. 567-571.

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