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OCTAVE MIRBEAU ET LÉO TRÉZENIK

:

UN LÉGER SOUPÇON D’ÉCHANGE DE MAUVAISES
MANIÈRES

Les Jésuites possédaient, sur le golfe du Morbihan, à
quelques kilomètres de Vannes, une sorte de grande villa
qu’on appelait Pen-Boc’h. Les élèves, durant la belle
saison, y allaient deux fois par semaine, régulièrement.
On se baignait, on y soupait, et l’on s’en revenait ensuite,
joyeux, par les bois de pins, le long des estuaires aux
eaux dormantes.

Chacun aura reconnu dans ces quelques lignes un extrait du plus autobiographique des
romans d’Octave Mirbeau, Sébastien Roch, consacré aux ravages subis dans son corps et dans
son âme par un garçon placé en pension au collège Saint-François-Xavier de Vannes.
« Livre douloureux de la souffrance d’un enfant », selon une dédicace de l’auteur à
l’acteur Maurice de Féraudy figurant sur un exemplaire du livre en ma possession, Sébastien
Roch fut publié en 1890, d’abord sous forme de feuilleton dans L’Écho de Paris puis en
librairie par l’éditeur Charpentier.
Ce qu’on sait moins, c’est qu’un autre auteur avait – trois ans avant Octave – choisi
le collège de Vannes et sa dépendance de Pen-Boc’h pour cadre du premier chapitre d’un
roman. Il serait difficile de ne pas soupçonner une parenté, voire un petit zeste de filiation,
entre ce livre et Sébastien Roch quand on y lit, par exemple :

Pen-Bock, la maison de campagne des jésuites de Vannes, est en effet
pittoresquement située au bord du Morbihan, à deux lieues et demie de leur
collège. C’est une promenade, l’été, que les élèves font deux fois par semaine.
[…] Bain général à l’heure que permet la marée ; puis dîner, dévoré de grand
appétit sur les tables rustiques du réfectoire. Et l’on revient, à la brume, le
caleçon sur l’épaule, en bavardant par les chemins nickelés de lune.

Le roman d’où est extrait ce passage est un récit assez leste (les marges des passages
émoustillants ont été vigoureusement zébrées au crayon bleu, pour être facilement retrouvées,
par un précédent lecteur sur l’exemplaire en ma possession). Il a été publié en 1887, trois ans
répétons-le avant Sébastien Roch, sous le titre La Jupe. Titre complété par un sous-titre
prometteur : La Jupe Messieurs, la jupe, la jupe, voilà l’ennemie.
Fait plus troublant pour un mirbeauphile, l’auteur de La Jupe a, comme Octave, passé
l’essentiel de sa jeunesse dans la bourgade percheronne de Rémalard, où il était d’ailleurs né
en 1855. Et, comme lui, il fut placé par son père en pension au collège Saint-François-Xavier
de Vannes. À défaut d’une contemption des péchés de luxure dans son œuvre, au demeurant
un brin anticléricale, il en ramena un nom de plume. J’ai nommé Léo Trézenik, pseudonyme
de Léon Épinette (trézenik est la traduction du mot épinette en langue bretonne).
Les deux extraits reproduits ci-dessus donnent à croire qu’Octave avait lu La Jupe et
s’en est souvenu quand il a écrit Sébastien Roch. Ils ne sont pas les seuls qu’on puisse citer à
l’appui de cette thèse. Comme Sébastien Roch, le héros du livre est (au début du moins de
l’histoire) un enfant placé en pension au collège de Vannes. De même que Sébastien, avant cet
enfermement, « n’avait rien appris, sinon à courir, à jouer, à se faire des muscles et du
sang », ce garçon (Georges) est caractérisé par le fait que « de son enfance, passée à gaminer
par monts et par vaux avec des galopins de son âge, rien de bien saillant ne lui était demeuré
dans le cerveau ».
Léo Trézenik nous montre Georges, tout comme Octave Mirbeau nous montrera
Sébastien, perdu lors de son installation au collège dans un environnement radicalement
étranger, dominé par des enfants de la noblesse bretonne écrasant la roture arrivante de leur
arrogance. Il évoque les « multiples et cruelles brimades » infligées d’emblée au petit
nouveau par cette engeance parce qu’il a « ingénuement avoué à un camarade » que son père
« était marchand de nouveautés ». C’est exactement le sort que subira Sébastien sous la
plume de Mirbeau pour avoir dit à son fringant condisciple Guy de Kerdaniel que son père à
lui était « quincaillier ». Ce qui était, soit dit pour le moment en passant, le métier exercé à
Rémalard par Pierre Barnabé Épinette, le père de Léo Trézenik lui-même (mais on va en
reparler).
Le plus corsé est à venir. Car que va faire le jeune Georges mis en scène dans La Jupe
à sa sortie du collège de Vannes ? Il va passer, à l’âge de dix-neuf ans, son baccalauréat à
Poitiers (ce qui fut aussi le cas, à une année près, de Léo Trézenik), et puis il rentre dans son
village. Quel village ? Dans le roman, Cormenon-la-Tour. Cette localité nous est décrite
comme « une pittoresque bourgade percheronne campée au faîte d’une colline, aux flancs de
laquelle dégringolent ses jardins en escalier, coupés de jolis petits chemins escarpés ». Elle
est située à « huit lieues de route » de La Ferté-Bernard. Autant dire, connaissant les origines
de l’auteur, que Trézenik nous conduit tout droit à Rémalard, que Mirbeau baptisera pour sa
part Pervenchères dans Sébastien Roch.
Et là, que va-t-il arriver à Georges, qu’on nous a présenté d’emblée comme étant
« d’une naïveté absolue » au point qu’au collège, « lorsqu’il approchait d’un groupe où se
tenaient des propos quelque peu licencieux, on s’y taisait d’un commun accord, par respect
de son invraisemblable innocence » ? C’est bien simple, conformément aux lois du genre, il
va être déniaisé.
Mais pas par n’importe qui. Par la femme du « seul médecin de Cormenon », la forte
en seins Madame Sany (curieux patronyme, qui évoque le vieux mot peu reluisant de sanie,
matière purulente s’écoulant d’une plaie infectée), âgée de trente-huit ans et travaillée par les
exigences d’un tempérament de feu. Au terme d’une savante offensive d’attouchements de
plus en plus hardis, elle entraînera le pauvre garçon derrière un hallier sous prétexte de lui
faire admirer un couchant de soleil. Et là, nous dit le roman, tout en « le fascinant de la lueur
fauve qu’allumait au fond de ses yeux sombres l’affolement exaspéré de son désir », elle
« l’étreignit d’un bras furieux, s’enroula comme un félin autour de lui, en poussant des cris
rauques qu’elle étouffait dans sa bouche – et le viola ».
La suite du roman (à clés, c’est à peu près certain) conduit Grorges, avec force détails
scabreux, dans le milieu parisien des Hirsutes, des Hydropathes et des Jemenfoutistes,
groupes de jeunes écrivains bien connus de Léo Trézenik, qui avait déjà évoqué en 1884
l’aventure des Hirsutes dans un texte recueilli par Michel Golfier et Jean-Didier Wagneur en
annexe de leur publication des Dix ans de bohème d’Émile Goudeau (Champ Vallon éditeur,
avril 2000).
Est-il besoin ici de rappeler que Ladislas-François Mirbeau, père d’Octave, était
médecin (plus précisément officier de santé) à Rémalard, à l’époque où son fils, puis le futur
Léo Trézenik, étaient en pension au collège de Vannes ? De là à voir en lui le modèle du
docteur Sany, décrit par Trézenik sous les dehors peu appétissants d’un individu « à la face de
carême », « gros, pataud, court, un peu emphysémateux et bedonnant », « si importun et si
grotesque avec sa jalousie » que « toutes les dames » de la bonne société de Cormenon « se
liguèrent contre lui », il n’y a qu’un pas qu’on se gardera toutefois de franchir avec
l’assurance que donnerait une absolue certitude, ne serait-ce que parce qu’il n’était pas le seul
médecin de la localité. Sans compter qu’une telle assimilation jetterait aussi un lourd discrédit
posthume sur la mère d’Octave, Eugénie Mirbeau, morte depuis dix-sept ans quand Trézenik
a publié La Jupe. Ce n’est pas totalement invraisemblable, non, mais cela paraît un peu gros.
On n’avancera donc ici qu’avec prudence l’hypothèse d’une identification du couple
formé par les parents d’Octave à celui des époux Sany du roman de Trézenik. Une telle
assimilation expliquerait certes qu’Octave ait apparemment “taillé un costume” en retour au
père de Léo Trézenik en attribuant la profession de quincaillier au père de son héros
Sébastien Roch. Il fait en effet de cet Elphège Roch l’un des personnages les plus obtus, les
plus suffisants, les plus antipathiques de toute son œuvre :

M. Roch était gros et rond, soufflé de graisse rose, avec un crâne tout petit
que le front coupait carrément en façade plate et luisante. Le nez, d’une
verticalité géométrique, continuait, sans inflexions ni ressauts, entre des joues,
sans ombres ni plans, la ligne rigide du front. Un collier de barbe reliait, de sa
frange cotonneuse, les deux oreilles vastes, profondes, inverties et molles comme
des fleurs d’arum. Les yeux, enchâssés dans les capsules charnues et trop
saillantes des paupières, accusaient des pensées régulières, l’obéissance aux lois,
le respect des autorités établies et je ne sais quelle stupidité animale, tranquille,
souveraine, qui s’élevait parfois jusqu’à la noblesse. Ce calme bovin, cette
majesté lourde de ruminant en imposaient beaucoup aux gens qui croyaient y
reconnaître tous les caractères de la race, de la dignité et de la force. Mais ce qui
lui conciliait, mieux encore que ces avantages physiques, l’universelle estime,
c’est que, opiniâtre liseur de journaux et de livres juridiques, il expliquait des
choses, répétait, en les dénaturant, des phrases pompeuses, que ni lui, ni
personne ne comprenait, et qui laissaient néanmoins, dans l’esprit des auditeurs,
une impression de gêne admirative.
Serions-nous donc devant une réponse du berger à la bergère, le quincaillier Elphège
Roch de Mirbeau étant le pendant du médecin Sany de Trézenik ? Pierre Barnabé Épinette
était mort en 1874, seize ans avant la publication de Sébastien Roch. Son exhumation pour les
besoins d’une cause vengeresse par Octave serait une aussi mauvaise manière que les
insinuations supposées de l’auteur de La Jupe à propos de la vertu de sa mère. Dur !
Et pourtant… Pourtant, Octave avait déjà raillé l’esprit obtus du quincaillier Épinette
dès 1867 dans une lettre à son ami de jeunesse Alfred Bansard des Bois. Et il s’est montré
dans Le Journal d’une femme de chambre, publié en 1900, capable d’une rancune aussi féroce
que mesquine en attribuant le nom de Mauger à l’un des plus écœurants fantoches de son
invention, le capitaine en retraite Mauger, dévoreur de limaces et concubin de sa bonne à tout
faire. Ce nom de Mauger était en effet celui d’un jeune Rémalardais qu’il avait pourfendu
dans une autre lettre de jeunesse à Bansard à cause d’une rivalité amoureuse, avant que cet
infortuné ne fût tué avec les galons de capitaine à la guerre de 1870…
Et que dire des personnages de mère de ses romans “autobiographiques” ? Laissons de
côté celle, répugnante de rapacité, du petit Albert Dervelle dans L’Abbé Jules. Elle semble
trop stéréotypée pour qu’on puisse croire sérieusement que son modèle ait pu être la propre
mère d’Octave. Contrastant avec elle, deux autres génitrices se présentent au contraire sous
des dehors trop troublants pour qu’on puisse les croire tout à fait dépourvues de rapport avec
le vécu de l’auteur.
La première est la mère de Jean Mintié, le jeune narrateur du Calvaire. Elle est morte
quand l’enfant avait douze ans, après avoir donné de curieux signes d’hystérie :

Je ne savais de quoi elle souffrait, mais je savais que son mal devait être
horrible, à la façon dont elle m’embrassait. Elle avait eu des rages de tendresse
qui m’effrayaient et m’effrayent encore. En m’étreignant la tête, en me serrant le
cou, en promenant ses lèvres sur mon front, mes joues, ma bouche, ses baisers
s’exaspéraient et se mêlaient aux morsures, pareils à des baisers de bête ; à
m’embrasser, elle mettait vraiment une passion charnelle d’amante, comme si
j’eusse été l’être chimérique adoré de ses rêves, l’être qui n’était pas vraiment
venu, l’être que son âme et son corps désiraient.

Plus déroutante encore est la mère de Sébastien Roch dans le roman du même nom.
Elle est morte trop jeune pour que l’enfant puisse se souvenir d’elle, mais celui-ci la
soupçonne d’avoir eu un amant et il en cherche confirmation en interrogeant une vieille
domestique :

- Est-ce qu’il venait beaucoup de monde à la maison, autrefois ?
- Il en venait !… Il en venait, comme ci comme ça…
- Mais, est-ce qu’il ne venait pas quelqu’un plus particulièrement ?
- Hé ! non ! il ne venait personne, plus particulièrement.
Mais la vieille Cébron ment. Il venait quelqu’un, et ce quelqu’un aimait ma
mère et ma mère l’aimait. Alors, je prends dans la caisse les pauvres loques
pourries et je les embrasse, presque furieusement, d’un long, d’un horrible, d’un
incestueux baiser.

Un faisceau d’indices ne fait pas une certitude. Il reste que Trézenik et Mirbeau ne
semblent pas avoir été les meilleurs amis du monde. Pierre Michel a fait remarquer (Octave
Mirbeau, Correspondance générale, tome I, p. 103) que Trézenik collabora au journal
satirique parisien Le Roquet, qui « ne fut pas toujours tendre pour Mirbeau ». Et de fait,
précise-t-il, ce journal, alors que le fils du quincaillier en était le rédacteur en chef, mit
carrément au concours un « massacre d’Octave Mirbeau », classé parmi les littérateurs
«arrivés » sur lesquels ce méchant petit corniaud des lettres aimait à se faire les crocs (ibid.,
tome II, p. 297). Cet appel au meurtre symbolique, assorti d’une promesse de rémunération,
figure dans le numéro daté du 24 juillet 1890. Trois mois à peine après la sortie en librairie de
Sébastien Roch, est-ce un hasard ?
Les deux hommes ne pouvaient de toute façon pas s’ignorer complètement. De même
que dans celle de Mirbeau, les références au pays percheron et tout spécialement au
microcosme rémalardais fourmillent dans l’œuvre de Trézenik, en particulier dans ses contes,
qui ne sont pas ridicules. Les deux écrivains ont largement pratiqué dans leurs fictions l’art du
clin d’œil à usage privé, et cela devait bien générer une observation réciproque. Mais il
semble qu’ils aient mis un point d’honneur à s’éviter.
Octave Mirbeau était en tout cas très attentif à tout ce dont il pouvait faire son miel ou
son vinaigre. On en trouve encore un exemple induit à la lecture d’une notice nécrologique
saluant en juin 1900 dans la Revue Normande et Percheronne la mémoire d’un de ses cousins
(assez lointain), Charles Charpentier, maire de Moutiers-au-Perche. L’article nous apprend
que cet édile était l’auteur « de jolies nouvelles parues dans La République française, puis
dans Le Courrier de l’Ouest » et que l’une de ce ces « jolies nouvelles » avait pour titre Jean
Guenilleux dit la Misère.
Jean Guenilleux… Jean Guenilleux… Mais comment ne pas voir dans ce nom la
matrice de celui du personnage de Jean Guenille, héros du Portefeuille, conte repris dans Les
Vingt et un-jours d’un neurasthénique avant d’être refondu pour le théâtre dans la plus célèbre
des Farces et moralités de Mirbeau ? La date de cet emprunt peut être fixée avec assez de
précision, puisque Jean Guenille s’appelait Jean Loqueteux dans la toute première version du
conte, parue dans Le Journal du 23 juin 1901, deux mois avant la transcription dans les Vingt
et un jours qui lui donnait sa nouvelle identité. Mais c’est une autre histoire...
Max COIFFAIT