UNE LETTRE INÉDITE DE GOURMONT À MIRBEAU

Si l’année 1891 fut pour Remy de Gourmont terriblement douloureuse dans sa chair et dans son être, elle marqua aussi pour lui une sorte de re-naissance à l’écriture. En effet, violemment révoqué de la Bibliothèque Nationale à cause de son pamphlet Le Joujou patriotisme, relayé par un article virulent de Nestor, alias Henri Fouquier, intitulé « Le Dilettantisme », qui parut dans L’Écho de Paris le 26 mars 1891, Gourmont perdit son travail, se fit une rude réputation dans le camp « revanchard » et contracta un lupus tuberculeux qui lui défigura une partie de son visage, le contraignant à une vie (quasi) recluse. Condamné dès lors à trouver rapidement un moyen de subsistance, il fait appel à Octave Mirbeau, dont l’efficacité, l’entregent et la gentillesse semblent son ultime recours. Quelques entrevues et échanges avec Catulle Mendès, directeur de L’Écho de Paris, et Francis Magnard, directeur du Figaro, laissèrent espérer Gourmont sur un avenir possible au sein de ces structures, mais les atermoiements des directeurs le laissèrent davantage dans le doute. Mirbeau par son article « Les Beautés du patriotisme », paru dans Le Figaro le 18 mai 1891, réhabilite Gourmont et discrédite les attaques portées contre lui jusqu’alors. De son côté, Gourmont propose ses articles aux différentes rédactions et se trouve confronté à la « duplicité et à la lâcheté » de Mendès, qui affirme vouloir l’aider, mais reste timide quant à afficher le nom de Gourmont au sommaire de L’Écho. Vincent GOGIBU * * *

Lettre de Remy de Gourmont à Octave Mirbeau1 Jeudi, 28 mai [18]91. Mon cher ami, Je suis presque gêné pour vous répondre au sujet de la dernière insinuation de Mendès. Vous avez encore une certaine confiance en lui2, moi je l’ai entièrement perdue. Ce que vous
Cette lettre prend place au sein d’un corpus de plus de 1 200 lettres qui constitue la Correspondance de Remy de Gourmont, à paraître sous la direction de Vincent Gogibu. Pour tous renseignements, contacter Vincent Gogibu : vincent_gogibu@yahoo.fr. 2 Gourmont songe aux propos de Mirbeau dans sa lettre du 27 mai 1891 : « J’ai vu longuement Catulle Mendès ; je ne suis pas reparti le matin, pour avoir le cœur net de certaines choses. Eh bien ! Je l’ai trouvé mieux disposé, et quand je l’ai quitté, tout à fait décidé. Il m’a chargé de vous dire textuellement ceci : “Les articles que j’ai de M. de Gourmont sont excellents, mais je ne voudrais pas commencer par eux ; je voudrais quelque chose de tout à fait exceptionnel, et qui l’impose, tout de suite. Je voudrais un conte, par exemple, comme il sait les faire. Il nous manque à L’Écho, un conteur, très artiste, et Gourmont pourrait être ce conteur. Je suis très content de l’interview. Il est très remarquable, et me facilite beaucoup ma tâche. Dites-lui bien que je veux faire pour lui tout le possible et tout l’impossible.” Il me semblait très sincère. Est-ce un piège, encore ? Je
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auriez fait à sa place, je le vois. Vous m’auriez dit : « Vous êtes sans position, j’estime votre talent, donnez-moi pour le journal ce que vous avez de prêt. » C’eût été beau et simple. Au lieu de cela, ce sont des oui un jour, le lendemain des non, des remises sous de fallacieux prétextes, enfin l’invite à lui apporter un chef-d’œuvre. Je me méfie beaucoup. Quand je lui ai fait lire deux des petits contes qu’il a encore, il m’affirma que, si Simond les refusait pour le journal, il les ferait passer dans son premier supplément. Notez qu’à ce moment l’article de Fouquier contre moi venait de paraître, et que Mendès ajouta même : « Si vous exigiez, comme une sorte de réparation, l’insertion de ces pages à L’Écho, je ne crois pas qu’on vous les dénierait, mais… votre intérêt ! C’est abstrus un peu, etc. » Dès le premier jour donc, il me berna. Cependant je crois en sa bonne foi, en sa bonne volonté et, pour lui faire plaisir, j’arrêtai une protestation3 qui marchait d’une façon inespérée, puisque, entre autres signatures, j’avais les rédactions presque au complet de L’Écho et du Figaro. Vint l’histoire de votre article4, etc. Aujourd’hui il a l’air de céder à vos instances, mais je ne crois pas, je ne puis plus croire. Je n’aurai plus jamais confiance en Mendès. Je vous en supplie, n’insistez plus près de lui. L’avoir comme une sorte de maître, de pater familias armé de pleins pouvoirs, non. À la fondation de L’Écho, il leurra Villiers, comme il me leurre en ce moment, et au dernier moment, le lâcha sans aucune tentative sincère pour le défendre. Il aurait pu faire à Villiers une position qui l’eût mis à l’abri du besoin, il s’en garda, ayant contre ce vieux camarade une bizarre haine secrète. Villiers avait peur de lui et cette peur se traduisait par une déférence dont je fus un jour témoin – mais l’instant d’après Villiers s’en vengeait en me disant : « En voilà un qui connaît la vie. Il sait qu’il n’y a rien — et rien ne l’arrête. » Songez que Mikhaël5 était son ami ; plus, son enfant d’adoption, et qu’à ce garçon de talent, mort à la peine de donner des leçons, il ne fit jamais gagner 100 f., ni même cinquante, en un journal où il n’avait qu’à dire un mot. Pour moi, je ne lui en veux pas ; sa conduite m’est plutôt indifférente : on m’avait d’ailleurs prévenu et raillé quand j’avouais quelque fiance en son désir de me rendre service. Une seule chose me contrarie, c’est que vous vous soyez donné
ne le crois pas [Gourmont publiera bien dans le supplément illustré de L’Écho de Paris du 6 juin – n° daté du 7 – des « Contes en robe courte »]. Vous me direz le résultat de votre entrevue avec Magnard. J’aimerais mieux pour vous Le Figaro, cela va sans dire. Je suis très impatient de connaître ce que vous aura dit Magnard. [Dans l’édition de la Correspondance générale de Mirbeau, Pierre Michel précise ceci : « Magnard a dû promettre de passer la copie de Gourmont, si l’on en croit la lettre de Mirbeau du 4 juin. Mais le malheureux Gourmont ne voit pourtant rien venir. Voir sa lettre du 11 juin. »]. Il faut espérer que nous finirons bien par aboutir à quelque chose de bien. Mais quelle tristesse, que l’on soit obligé à tant de luttes pour conquérir, à un homme de votre valeur, un petit coin dans un journal ! Cela m’étonne toujours, cela m’indigne toujours, quoique je sois habitué aux maux infâmes de la presse. Il n’y a pas à dire, “le talent, c’est l’ennemi” » (Octave Mirbeau, Correspondance générale, t. II, Lausanne, L’Age d’Homme, 2005, pp. 414-415). 3 Plusieurs feuilles de cette protestation circulaient, Catulle Mendès avait bloqué une feuille portant de nombreuses signatures en faveur de Gourmont, dans son intérêt à l’entendre (sur l’enveloppe dans laquelle il avait recueilli quelques unes de ces feuilles, Gourmont a écrit : « Une liste portant de très nombreuses signatures a été arrêtée et ÉGARÉE par M. Catulle Mendès. À la suite de cet incident, on arrêta la chose. », Imprimerie Gourmontienne, n° 9, 1924, p. 3). Gourmont est ici sévère pour Mendès. Plus loin, dans la lettre du 7 mai 1891, le ton change, Gourmont est prêt de lui-même à tirer un trait sur la campagne de protestation en cours, ayant conscience qu’il ne faut pas revenir sur la question du patriotisme pour trouver du travail dans certains journaux parisiens acquis au patriotisme ; il est alors plus aimable à l’égard de Mendès dont il attend beaucoup. Dans l’article « Les Beautés du patriotisme » du 18 mai 1891, Mirbeau rappelle les faits sous un jour favorable à son ami : « M. de Gourmont s’est retiré très dignement. Il a même prié ses amis qui voulaient organiser une protestation contre l’inqualifiable mesure qui le frappe, de ne faire aucun bruit autour de son nom ». 4 « Les Beautés du patriotisme ». 5 Éphraïm Mikhaël (1866-1890), poète et conteur. Présent dans Le IIme Livre des masques de Gourmont.

tant de mal, en vain, pour moi, mon cher ami. Je suis ému au possible de tant de bonté et de désintéressement. Vous avez, comme on dit, un cœur d’or – mais qui s’est heurté à un inbrisable [sic] caillou ! Un de ces jours, j’irai le voir à L’Écho : il me répètera votre conversation, m’assurera de son dévouement avec une voix si fausse que j’aurai, comme la dernière fois, envie de sourire – et nous continuerons à être amis, sans rien de plus. Un jour ou l’autre, il dira que je suis un ingrat et ne m’en fera pas, pour cela, plus mauvaise mine. J’ai vu Magnard, hier. Il fut très aimable, nous avons causé quelques instants de mon aventure, de votre article (contre lequel, paraît-il quelques abonnés ont regimbé), puis je lui ai remis mon « Anarchisme », qu’il a pris sans étonnement, en me promettant une très prochaine réponse. Il était de bonne humeur. L’entrevue a été cordiale, et, sans rien oser6 présager, je puis avoir peut-être quelque espoir. S’il prenait cet article et quelques autres de temps à autre, ce serait superbe et je serais évidemment très largement compensé. D’autre part j’ai mis quelques amis en campagne et je crois que je me tirerai d’affaire. Une agence américaine me prendra quelques articles assez bien payés, mais seulement de loin en loin. Ne soyez pas trop inquiet : je ne le suis pas trop moi-même. Ç’a été une joie pour moi de dire dans l’enquête Huret, presque la moitié de mon estime et de mon affection pour vous. C’est tout de même singulier comme nous sommes allés naturellement l’un vers l’autre, après le premier mot d’écriture échangé. Votre amitié me ravit. Toute la mienne Remy de Gourmont. Le bénéfice Verlaine Gauguin a produit - un déficit7. Mendès a été là bien coupable. Defresne avait un costume de 900 f. (sur la recette !). Le Soleil de Minuit 8 a coûté en tout près de 2 000 francs !
Librairie Loliée.

Biffé : « préj ». Gourmont parle ici de la manifestation organisée les 20-21 mai 1891 en faveur de Verlaine et Gauguin, et qui n’a pas tenu ses promesses. 8 Une œuvre de Catulle Mendès présentée les 20-21 mai.
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