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Ouvrage publié avec l'aide du Ministère de l'éducation, de la recherche et de la formation de la Communauté française de Belgique

ISBN 2-86820-680-8 © by Presses Universitaires de Strasbourg Palais Universitaire - 9, place de l'Université 67000 STRASBOURG

Table des auteurs
BARREAU Hervé, C.N.R.S., Strasbourg BEAUNE Jean-Claude, Philosophie, Université de Lyon III BONNAUD Robert, Histoire, Paris BRAUN Lucien, Philosophie, Université de Strasbourg BROZE Michèle, Philologie classique, Université Libre de Bruxelles COULOUBARITSIS Lambros, Philosophie, Université Libre de Bruxelles DANON Hilda, Ethnologie, Paris DECHARNEUX Baudouin, Histoire des religions, Université Libre de Bruxelles DESTRÉE Pierre, F N. R. S, Bruxelles DUBOIS Claude-Gilbert, Littérature française, Université de Bordeaux III DUVERNOY Jean-François, Ecole européenne, Bruxelles FELTZ Bernard, Biologie, Université de Louvain FERON Olivier, Philosophie, Université de Liège GAYON Jean, Institut Universitaire de France, Philosophie, Université de Bourgogne GIOVANNANGELI Daniel, Philosophie, Université de Liège LACROSSE Joachim, ft N. R. S., Bruxelles LEROY Claude, Eco-éthologie humaine, Paris MATTEI Jean-François, Institut Universitaire de France, Nice MOUTSOPOULOS Evanghélos, Philosophie, Université de Athènes PIERI Georges, Histoire du droit, Université de Bourgogne PINCHARD Bruno, Philosophie, Université de Tours QUILLIOT Roland, Philosophie, Université de Bourgogne RABATÉ Dominique, Littérature française, Université de Bordeaux SOMVILLE Pierre, Philosophie, Université de Liège STENGERS Isabelle, Philosophie, Université Libre de Bruxelles STEWART John, Chercheur au C. N. R. S., Paris TALON Philippe, Philologie orientale, Université Libre de Bruxelles TERREL Denise, Anglais, Université de Nice THOMAS Joël, Littérature antique, Université de Perpignan WALLENBORN Grégoire, F.N.R.S., Bruxelles WALTER Philippe, Littérature médiévale, Université de Grenoble II WUNENBURGER Jean-Jacques, Philosophie, Université de Bourgogne

Présentation
Lambros Couloubaritsis et Jean-Jacques Wunenburger

otre représentationcourantedu temps est associéeà une successionunique, Nlinéaire et irréversible de moments, différenciés selon l'antériorité, la et la postérité(passé,présent,futur).La philosophies'est avant contemporanéité tout préoccupéede s'interroger sur la nature de cette représentation :est-elle objective ou subjective,relève-t-elled'une structurede fait ou d'une construction mentale ? Mais on peut aussi se demandersi ce modèleest le seul possibleet s'il ne convientpas de prendreen compted'autres représentations, fondéesentre autres sur des complexifications internes du temps linéaire par une rythmique : alternance de phases dilatées ou concentrées,ponctuations,intervalles,sauts, introductionde bifurcations,noeud, carrefours ; des développements de temporalités plurielles, le temps linéaire étant en concurrence avec des inversions, des ont constituédepuisl'Antiquité emboîtages,des cycles, etc. Ces représentations une sorte de réserves d'images et de modèlesconceptuels,qui tantôt ont croisé la rationalitédominante,tantôt ont été refoulésou marginalisés par elle. De quelle nature se présententalors ces représentations alternatives ? De manière viennent-elles Leur oeuvrer dans et la rationalité? quelle l'imaginaire élaborationgénéralementimaginaireou symboliqueen fait-elle de simples fictions ludiques ou comportent-ellesune part de rationalité,et donc une valeur d'intelligibilité? Quels problèmes permettent-elles d'éclairer? Dans quels domaines privilégiés se développent-elles (temps cosmologique,temps social, temps personnel) ?Que nous apprennent-ellessur la logique du temps ? Dès lors, que gagne-t-onà penser le temps comme une multiplicitéde temps différents, mêlés, opposésou interactifs ? Toutesces questionsont servi de fil conducteurà deux colloquesorganisés conjointementpar Jean-JacquesWunenburger,Professeur de philosophie, Directeurdu Centre GastonBachelardde recherchessur l'imaginaireet la ratio-

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Lambros Couloubaritsis et Jean-Jacques Wunenburger

nalité de l'Université de Bourgogne (France) et par Lambros Couloubaritsis, Professeur de philosophie, Directeur du Centre de philosophie ancienne de l'Université libre de Bruxelles (Belgique). Ces rencontres qui ont permis de réunir un grand nombre de philosophes et scientifiques francophones ont eu lieu successivement du ler au 3 février 1996 à Dijon et du 5 au 6 février 1996 à Bruxelles. Le présent volume permet de rassembler la plus grande partie des travaux souvent plus développés que les communications proposées durant le colloque. L'ensemble de cette manifestation scientifique a permis une nouvelle fois de mettre en oeuvre une coopération internationale fructueuse entre deux Universités, française et belge. Que soient remerciées, en particulier, toutes les institutions qui l'ont rendu possible : Conseil régional de Bourgogne, Conseil scientifique de l'Université de Bourgogne, Fonds national de la Recherche scientifique de Belgique, Ministère de l'Education, de la recherche et de la formation de la Communauté française de Belgique, l'Université libre de Bruxelles. Les organisateurs tiennent aussi à exprimer leur gratitude à Madame Marie-Françoise Conrad, qui a assuré la préparation et le suivi administratif des colloques ainsi qu'à Monsieur le Président Lucien Braun, qui a bien voulu accepter d'accueillir ce volume aux Presses Universitaires de Strasbourg.

SOURCES ANTIQUES Chronos, Aion et Kairos

Le temps linéaire comme temps du mythe ou la pseudo-histoire des Mésopotamiens
Philippe Talon (Bruxelles)

ancienne n'est pas, c'est le moins qu'on puisse dire, un Mésopotamie La bien connu du public. C'est pourquoi je crois utile de commencer domaine cet exposé en rappelant certaines notions fondamentales indispensables à mon propos. C'est vers 3200 avant notre ère qu'apparaît l'écriture cunéiforme dans une cité de la basse vallée du Tigre et de l'Euphrate : Uruk. Inventée dans le but de permettre un meilleur contrôle économique et comptable de l'administration cette écriture va très vite être mise au service de l'activité intellecsumérienne tuelle des savants de l'époque. Les premiers textes que l'on peut qualifier de « littéraires » vont apparaître presque simultanément avec les documents administratifs. L'écriture cunéiforme qui note au départ les langues sumérienne puis akkadienne va se répandre dans toute la Mésopotamie pour gagner ensuite la Syrie, l'Anatolie, la côte palestinienne, l'Iran, etc. Elle restera en usage pendant plus de trois mille ans, puisque le dernier texte daté remonte aux alentours de 100 après J.-C. Pendant ces trois millénaires, les scribes, ou plus justement les lettrés sumériens, babyloniens et assyriens vont composer et rédiger un nombre colossal de tablettes. Nous ignorons aujourd'hui exactement combien de tablettes cunéiformes ont été découvertes au cours de fouilles régulières ou irrégulières depuis 150 ans, mais ce nombre doit avoisiner le million.

bien entendu. ils énumèrent les concepts. des contrats. Cette attitude entraîne plusieurs implications qui vont conditionner la manière de penser des Mésopotamiens. on trouve des lettres. des hymnes. L'homme mésopotamien.10 0 Philippe Talon À côté d'une majorité bien compréhensible de textes économiques et administratifs. etc. au contraire de nous. des chroniques. Il y a ensuite l'écueil chronologique. Nous possédons une série fort intéressante de mythes en langue sumérienne et en langue akkadienne qui nous permettent d'appréhender quelque peu l'univers mental et religieux des élites mésopotamiennes2. les plantes. mais sur la proximité linguistique. cela va de soi. Afin de décrire l'univers. Nos textes s'échelonnent sur plus de trois millénaires. les êtres vivants. Ces relations apparaissent notamment dans ce que nous appelons aujourd'hui les listes lexicographiques3. cherchant à tisser entre les différents concepts des liens fondés non pas sur le rapport de cause à effet qui nous est familier. Le passé a tou- . Il serait dès lors audacieux et même absurde de croire que les conceptions religieuses ou mythologiques du 3ème millénaire sont applicables telles quelles 2000 ans plus tard. Les Mésopotamiens appréhendaient et concevaient le monde selon des schémas différents des nôtres. Ces diverses relations sont presque toujours extrêmement difficiles à retrouver aujourd'hui. Plutôt que d'énoncer des règles générales ou d'organiser les éléments du monde visible ou invisible selon des lois universelles. Les textes qui vont intéresser notre propos dans ce colloque sont. Les expressions qui désignent. phonétiques ou analogiques. les lettrés mésopotamiens ont eu recours au système de l'énumération. en akkadien et en sumérien. Leur pensée fonctionnait de manière analogique. venons-en au thème de ce colloque. des textes mathématiques. la texture. astrologiques. selon des procédés qui ont été bien décrits par Claude Lévi-Strauss4 et Jack Goody5. Après cette mise au point. ou la graphie. des inscriptions royales. les dieux dans de gigantesques listes classées selon des clefs graphiques. L'akkadien est mieux connu. parmi les moins nombreux. le passé et le futur sont sémantiquement liées au notions d'avant et d'arrière. La langue sumérienne est isolée les familles linguistiques actuellement connues et des points fondamenparmi taux de sa grammaire restent encore désespérément obscurs. puisqu'il ne peut le contempler. Celui-ci progresse donc vers le futur à reculons. Il y a d'abord l'écueil de la langue. car il appartient à la famille sémitique et la comparaison lexicographique avec l'arabe ou l'hébreu permet d'éclairer de nombreuses difficultés. des traités divinatoires. Le passé est connu et se trouve donc devant l'homme. astronomiques. des mythes. des prières. les objets. des listes encyclopédiques. les minéraux. Mais plusieurs éléments viennent compliquer l'interprétation que nous pouvons nous en faire aujourd'hui. la couleur. considère que le passé se trouve devant lui.

leur permettent d'identifer le plan architectural du temple considéré comme original et parfait et de reconstruire sur une base rituellement correcte8. l'exemple du passé va servir de référence. Les connaissances qui sont transmises via la tradition peuvent être enrichies au fil du temps. ces documents de fondation. le comportement de l'huile versée sur l'eau. mais elles sont considérées comme complètes intrinsèquement et on n'y ajoutera que des variantes interprétatives. ce qui nous mène à la notion d'éternité. devant cette recherche acharnée des exemples passés. Il appartient au domaine divin. les savants mésopotamiens enrichissent néanmoins leur matériel traditionnel. » 7. telle que nous l'envisageons. parfois vieux de deux mille ans. Le futur. semble complètement absente. Même la manière de se saluer en rue peut être porteuse d'un sens caché. les conduira à établir les bases scientifiques de l'astronomie. au contraire. faite de listes interminables de présages de toute sorte'. réels ou mythiques. pour les Akkadiens et les Sumériens.. ils arriveront à pouvoir calculer les éclipses. Si on a le sentiment. à prédire certains phénomènes récurrents 10. etc. bien entendu. les derniers rois néo-babyloniens comme Nabuchodonosor II et Nabonide font creuser les ruines à la recherche des documents de fondation les plus anciens. Grâce à la notation systématique des positions des planètes et des étoiles. L'ennemi fondra sur ta prospérité. Destruction d'Akkad. comme dans les expressions ùmù arkûtu et saniitu dârâtu. Le souci perpétuel des rois babyloniens et assyriens est de se conformer au modèle idéal du roi tel qu'il a été mis en place aux origines. Les devins consultent le ciel. est inconnu. Il s'agit. Encore une fois. Le progrès existe en fait par l'accumulation des expériences passées plutôt que par une volonté d'aller de l'avant. les entrailles des moutons.. une littérature extraordinairement abondante s'est constituée. C'est des événements passés. l'apparition de naissances anormales. par l'intermédiaire de présages qu'il appartient aux devins de reconnaître et d'interpréter.Le temps linéaire comme temps du mythe 11 1 jours eu. On lira par exemple dans les listes hépatoscopiques : « (si le foie se présente de telle manière). Lorsqu'ils sont découverts. Ils bâtissent sur le passé. établissent toujours plus de relations multiples entre les événements qu'ils contemplent. L'ordre cosmique mis en place lors des origines est conçu comme parfait et idéal. d'avoir affaire à une société intellectuellement bloquée et s'interdisant tout progrès9. que le savant tire son expérience. par exemple. valeur d'exemple. est envahi de présages. L'observation des astres. L'avenir est inclus dans le passé. Le monde. Le concept d'éternité s'exprime au moyen des notions de longueur et de permanence. Au fil des temps. Les dieux peuvent transmettre aux hommes certaines informations concernant leur avenir immédiat. pour les Mésopotamiens. le roi son modèle. La notion même de progrès. « des jours lointains » (mais remarquons la proximité évidente entre arku « long » et . S'agissant de reconstruire les temples en ruines des grandes villes du sud. de nuancer quelque peu ces affirmations. c'est le présage du roi ?ar-kâli-Sarn.

istu icmsâti « depuis les origines »... avec une sourde au lieu d'une sonore comme première consonne radicale. . siècle . Marduk. éternel » et daru. futur »).. depuis toujours 11. se mouvoir en cercle ».12 2 Philippe Talon warkularku « postérieur. isrukus Enlil ili Marduk (ligne 315) « Assur. sort. Tiamat s'en aille et s'éloigne à jamais sans qu'on la retienne ! » 17.. mabrû ou pànû « devant.« temps. Il est intéressant de noter l'homonymie qui existe entre le terme darû. Le dictionnaire de Chicago estime au contraire que le sens de dàr et de ses dérivés est à chercher dans le sémantisme de la continuité et de la permanence et exclut tout rapprochement avec le cercle ou le cyclel3. dahr. lorsque Dieu créa Mari. fortune 14. si'âtu est un féminin pluriel.dont le sens fondamental évoque l'idée de « tourner. littéralement « les choses sorties ». Les temes qui désignent le temps en akkadien font donc appel à des notions spatiales : warkularku « derrière.. mot ouest-sémitique attesté en akkadien. 34-38) ou dans la 8ème campagne de Sargon II d'Assyriel9 : Assur abu ili. Étymologiquement.À l'opposé. Voyons par exemple. c'est un destin inoubliable pour l'éternité que je vais prononcer pour toi » (simti la masê lueimka. turru « retourner. a offert depuis les origines les dieux des plaines et des montagnes des Quatre Régions afin qu'ils l'honorent » (à moins qu'il ne faille comprendre « les dieux du monde visible (miitu) et du monde invisible (sadû = sur)20) ». L'étymologie du mot dârû est d'ailleurs difficile à établir. Il est vrai que la racine DWR se réalise en akkadien sous la forme târu. sâtu dérive d'une racine qui signifie « sortir ». Sâtu.. Le futur lointain et les origines se rejoignent également dans des expressions comme ana sâti ou ana ûm sâti « pour l'éternité » et istu sâti. Le Dictionnaire des racines sémitiques de David Cohenl2 cite les dérivés de dar sous la racine DW7YR. 133-134)16« que dans l'avenir des peuples et la vieillesse des jours.. L'éternité exprimée ainsi peut se projeter dans le passé ou dans le futur : istu ûmi dârûti « depuis des jours incessants. faire le tour ». On pourrait donc considérer que l'origine et la fin des temps est perçue sur le modèle cyclique du voyage du soleil. « permanent. « Je vais prononcer pour toi un destin inoubliable. dans la recension assyrienne de la Descente d'Igtar aux Enfersls. sa ultu ûm sâti ili màti sadî sa kibrât arba'i ana sutuqqurisu. âge. lusïmkama rimti la masê ana sâti) ou encore dans la 7ème et dernière tablette du Mythe de la Création : aJ?râtas niri labâris ùmê lisséma la uktalli liriq ana sâti (En'ma Eli(3VII. le père des dieux. « des années incessantes ». qui a le sens de « génération » (cf hébreu dôr). après ». aucun roi de Mari n'avait pu atteindre la Mer (Méditerranée) » (colonne I. on trouvera dans la grande inscription de Yabdun-Lim de Mari18 : sa 1§tuûm sât âlam Mari ilum ibnû sarrum maman wasib Mari ti'amtam là iksudu « Depuis l'aube des temps. c'est-à-dire l'est. à qui l'Enlil des dieux. Il reste néanmoins troublant de retrouver le vocalisme en /ù/ dans l'expression littéraire akkadienne ana dûr dàr « pour l'éternité ». On pourrait songer également à la racine DHR qui produit l'arabe dahar-. sit S?amsi désigne la sortie du Soleil.

§arrùti§u « pendant les années de son règne » (litt. L'appel des « dynasties » amorrite. Dans sa traduction récente des chroniques mésopotamiennes. roi de Babylone. Nous avons vu. « pendant ses années de règne de royauté »). avec l'exemple de sâtu. énumère nommément tous les ancêtres du roi. arku « long ». C'est du moins ainsi qu'on le traduit généralementzl. toute l'humanité. on rencontrera très fréquemment des expressions « pendant ma première année de règne » ou ina palé comme ina mabrîpaléya. Qu'en est-il exactement? Le terme sumérien bala. depuis les origines. de l'occident à l'orient. Jean-Jacques Glassner traduit bala par « cycle » et le définit comme « une relation structurale entre deux points »23. postérité » qui dérive du verbe ubburu « être tard. banéenne. La durée ou l'éloignement dans le temps. Sous la 3ème Dynastie d'Ur (vers 2100). également spatiaux. la dynastie qui ne figure pas sur cette tablette. La finalité de ce texte est d'appeler au repas funéraire non seulement les mânes de la famille royale. ainsi que le soldat qui est tombé au cours d'une campagne de son roi. buvez ceci. dans les inscriptions royales assyriennes notamment. Un rituel funéraire rédigé sous le règne d'Ammi-saduqa. sera qualifiée par les dérivés des adjectifs. le bala représente une contribution imposée aux nobles à tour de rôle. avec l'exception de abràtu « futur. les princes. Plus tard. priez pour Ammi?aduqa. en retard ». qu'il existait une possibilité de considérer que le temps était perçu comme fondamentalement cyclique en Mésopotamie. en remontant jusqu'aux origines les plus lointaines de la généalogie amorrite. La chronique royale babylonienne conclut chaque dynastie par la mention « Le cycle (bala) de telle ville changea. la dynastie du Gutium. les princesses. . tous ceux qui n'ont personne pour les entretenir et évoquer leur nom. passé en akkadien sous la forme palû désigne habituellement un règne ou une dynastie. un « tour de service ». et conclut par la formule suivante (je traduit bala par « dynastie ») : « La dynastie des Amorrites. venez ici. passé ou futur. fils d'Ammi-ditana. roi de Babylone ! »25. sa royauté alla à telle autre ville »z4. guti et « celle qui n'est pas écrite » fait référence à des rois dont les noms sont inconnus de la tradition mésopotamienne. puisque les expressions désignant les origines et la fin des temps sont semblables. en étalant les contributions sur toute l'année22. d'inclure dans le sacrifice les mânes de tous les rois et princes du passé. On peut y retrouver également un concept géographique qui va d'ouest en est et permet. réqu « éloigné ». mais aussi tous ceux qui sont dépourvus de descendants capables d'accomplir cette tâche ou dont on ignore l'emplacement de la tombe (c'est le cas du soldat tombé à la guerre). par une simple énumération. la dynastie des -anéens.Le temps linéaire comme temps du mythe 13 3 avant » et leurs dérivés respectifs. mangez ceci.

dans une certaine mesure. dont on possède une quinzaine de copies présentant de très nombreuses variantes. Cette liste des rois antédiluviens sera transmise par la tradition jusqu'à la fin de l'histoire mésopotamienne et on la retrouvera dans un texte célèbre d'époque séleucide28 et telle quelle encore dans les fragments grecs de Bérose29. On peut considérer qu'il s'agit d'une volonté de fonder idéologiquement l'accession à l'hégémonie de la dynastie de Larsa2?. Le texte continue sobrement : « Le déluge nivela. le divin Dumuzi et surtout Gilgames.. son fils. Enmerkar. la royauté étant (re)descendue du ciel. jusqu'à la fin de la dynastie d'Isin. Lorsque la royauté descendit du ciel. si le premier grand cycle s'achève par le déluge. Le but de ce document est. dont les rois mythiques régnèrent des milliers d'années : « La royauté étant descendue du ciel. Il s'agit donc plus vraisemblablement d'une volonté idéologique de montrer le caractère éternel de la royauté dont le modèle remonte au-delà de la mise en place du monde visible. Il permet au lecteur de la liste de faire le rapprochement immédiat avec Ziusudra ou Ut-Napistim. . Il y a donc deux transferts de la royauté entre le ciel et la terre. car il nous sont connus par des inscriptions authentiques. la royauté fut à Eridu. résume l'histoire mésopotamienne depuis les origines. Enme(n)-lu-ana régna 43 200 ans. Néanmoins. il régna 28 800 ans . Aucune autre mention n'est nécessaire. C'est du moins le cas des manuscrits les plus développés.14 Philippe Talon Toute cette question est à mettre en relation avec les listes royales et surtout avec la liste royale sumérienne.. le lecteur peut compléter le récit par sa propre encyclopédie. 2 rois régnèrent 64 800 ans. évident : il s'agit de montrer que la Mésopotamie a toujours été dominée par un seul roi. Ce texte.. le fondateur d'Uruk. que l'hégémonie sur l'ensemble du pays a toujours été assurée par une unique cité.». une demi-douzaine de cités se succèdent. bien connu par le mythe du Déluge. Après que le Déluge eut nivelé. Eridu fut abandonnée. un autre grand document dont le caractère cyclique a été proposé récemment26. sa royauté fut portée à Bad-tibira. Alulim fut roi . il n'existe aucune tradition en Mésopotamie qui annoncerait l'arrivée d'une nouvelle catastrophe entraînant le retour au ciel de la royauté actuelle. « lorsque la royauté descendit du ciel ». La seconde section débute par des règnes encore mythiques parmi leson retrouve des figures bien connues de la mythologie mésopotamienne quels comme Etana « qui monta au ciel ». À partir de là.. quand cette ville fut conquise par le roi Rim-Sîn de Larsa (1822-1763). » et ainsi de suite jusqu'au déluge. Alalgar régna 36 000 ans . À Bad-tibira. À Eridu. Un lien complexe est tissé ici entre le temps mythique et le temps humain. la royauté fut à Kis. Dans cette première section. les rois qui sont cités commencent à nous être plus familiers. le dernier roi est Ubar-Tutu qui règne à Suruppak.

etc. Le cinquième roi de la première dynastie d'Uruk sera Gi1games. au moins dans le mythe. La liste permet d'établir une relation directe. Glassner a montré qu'il était possible d'établir une lecture cyclique de la liste royale par laquelle chaque cycle comprend la fondation de la dynastie A. La tradition locale elle-même est donc bien informée du fait que ces deux dynasties sont contemporaines. version akkadienne3°. les listes royales s'en tiennent à une présentation linéaire des événements. par exemple. ils remonteront des Enfers et seront. La portée idéologique de la liste royale est véhiculée par le schème fondateur de la liste. avec lui remonteront pleureurs et pleureuses. est relativement clair. La liste assyrienne débute par l'énumé- . au cours d'une cérémonie funèbre. La liste royale sumérienne cite. Marduk. l'Enûma Elis. B. le passage de la royauté à B. le vieillissement de A. Le bâton et le cercle dont il est question là sont les emblèmes royaux du pouvoir. réactualisés et transmis au roi. Enmebaragesi et son fils Akka. Gestinanna ou Bélili. Le caractère cyclique sous-jacent de la royauté. la composition linéaire du document entraîne d'apparentes contradictions pour le lecteur moderne. roi de Kis. Lorsque la déesse remonte des Enfers. de l'énumération. point par point. la fondation de la prochaine dynastie. bien avant la fondation de la première dynastie d'Uruk. la fin de A. le bâton de lapis-lazuli et le cercle de cornaline remonteront avec lui.J.Le temps linéaire comme temps du mythe 15 5 J. elle devra donner en échange un substitut. entre les origines et le réel actuel. Cette présentation linéaire entraîne pour nous une série évidente de contradictions. Et le mythe de conclure : « Au jour où Dumuzi remontera. si la notion de cycle est sous-jacente à tout cet ensemble. Dans sa version la plus récente. Le même concept se retrouve dans le mythe de la Descente d'Igtar aux Enfers. Celui-ci partagera le séjour infernal avec sa sueur. tous deux rois de la première dynastie de Kis. le lien entre le roi actuel et ses ancêtres passés est mis en évidence et thématisé. que remontent les morts et qu'ils hument la fumigation ». Là aussi. son amant Dumuzi. La reprise en main par le roi de la tiare royale se fait à l'image de la mise en oeuvre du cosmos par le dieu créateur. même à l'intérieur d'un même règne. La liste royale assyrienne3l use du même modèle pour affirmer la continuité directe entre les ancêtres les plus lointains et les souverains néo-assyriens du ler millénaire. Elle fonde la réalité en la transposant dans le monde mythique et en la fractionnant chronologiquement. Cependant. Chaque année. Cette lecture a toutes les chances d'être fondée. variante du schème généalogique. dont la tradition sumérienne nous informe qu'il eut à combattre contre Akka. Mais la contradiction n'est qu'apparente. elle fait remonter la fiction de la transmission généalogique directe du pouvoir à Salmanasar V qui règne à la fin du VIIIe siècle aux origines claniques mythiques du roi amorrite SamsiAddu I. Le rituel du Nouvel An montre que le roi se défaisait chaque année de ses attributs royaux pour les reprendre après la récitation du grand mythe de la Création. Encore une fois.

Je prendrai comme exemple final de cet exposé le mythe de la création. La génération divine met en place une série de couples divins pour atteindre le dieu Ea. Il s'agit donc bien de la généalogie mythique des clans amorrites qui prennent le pouvoir en Mésopotamie au cours des XIXe et XVIIIe siècles. La composition linéaire du document réussit la conjonction de la tradition royale assyrienne et de la tradition clanique amorrite. Cette réalisation linéaire d'un concept temporel peut-être de nature cyclique se retrouve encore dans les grands mythes. la fondation de Babylone comme ville sainte éternelle. Mais là. intègre tout l'apport de la tradition mythologique mésopotamienne pour attribuer le rôle du dieu créateur à Marduk. Il résida pendant trois ans à Ekallâtum. s'en alla à Kardunias (une désignation plus récente de la Babylonie) au temps de NarâmSîn. introduire une longue note historique qui témoigne de l'importance accordée à ce souverain : « Samsi-Addu I. Pendant l'éponymat d'Àtamar-Igtar. Cette composition théologique. Il s'empara d'Ekallâtum. l'Enûma Elig. C'est une oeuvre au contenu idéologique impressionnant. Celle-ci finit par décider leur anéantissement. fils d'Ilâ-kabkabû. Viennent ensuite 10 rois « qui sont des ancêtres ». les deux principes fondateurs. Samsi-Addu remonta de Kardunias. Samsi-Addu monta depuis Ekallâtum. Il s'empara du trône et régna 33 ans ». fils de Narâm-Sîn. l'auteur de la liste va. En voici un résumé succinct32 : Au début. Pendant l'éponymat d'Ibni-Addu. Mais selon un topos littéraire bien attesté en Mésopotamie. écrite probablement vers 1200 avant notre ère. dieu de Babylone. étaient mêlés dans le chaos primordial. Si l'on s'en tient au texte. car Samsi-Addu n'appartient pas à la dynastie locale assyrienne. Cela lui permet de lier le père de Samsi-Addu à un roi autochtone d'Assur. le lien direct entre le ciel et la terre. les eaux douces et les eaux amères. Il chassa du trône Érisum II. mais antérieurs ! Lorsqu'il mentionne enfin Samsi-Addu lui-même. De cette union immobile vont naître les dieux. c'est un conquérant. Le chaos immobi- . Ces noms ont pu être rapprochés des ancêtres de la dynastie de Hammurabi dont j'ai parlé précédemment. Apsû et Tiamat. sur le modèle des remarques mythologiques qui émaillent la liste royale sumérienne. lequel engendrera Marduk. le vacarme des jeunes dieux trouble Tiamat. fondant ainsi la légitimité de Samsi-Addu 1 et de ses descendants en unifiant les mythes proprement suméro-akkadiens et les concepts claniques des Amorrites. L'auteur réussit ainsi à inclure le conquérant et toute sa généalogie à l'intérieur de la liste autochtone des rois assyriens. Samsi-Addu paraît avoir quitté l'Assyrie sous le règne de Narâm-Sîn pour y revenir chasser le successeur de ce dernier et prendre le pouvoir.16 Philippe Talon ration de 17 rois dont on nous dit qu'ils « demeuraient sous la tente ». entre le père de Samsi-Addu et celui-ci. 12 rois proprement assyriens. Il inclut ensuite. l'auteur de la liste inverse l'ordre chronologique en commençant par le père de Samsi-Addu et en remontant dans le temps.

mais le modèle est en place. De la dépouille de Tiamat. Le permansif. Ils avaient mêlé ensemble leurs eaux. c'est Apsû qui était le premier. l'auteur crée le temps linéaire. instaure l'ordre cosmique et reçoit de ses pairs le pouvoir suprême. investi de tous les pouvoirs de son père et portant les espoirs de tous les dieux. La rupture de cet ordre est annoncée par le coup de tonnerre de la ligne 9. En introduisant ainsi la dynamique généalogique. Marduk crée l'univers.Le temps linéaire comme temps du mythe 17 7 le des origines est mis en danger par l'intrusion du temps et la succession des générations divines. ni les cannaies étendues. le mouvement. en akkadien. Lorsque les dieux . le second une réussite flamboyante. c'est le début. parfaite. l'union d'Apsû et de Tiamat. dans laquelle aucun changement n'est admissible. Ceux-ci se tournent vers le plus intelligent d'entre eux. leur ancêtre. la créatrice était Tiamat. est une conjugaison atemporelle qui se borne à la constatation d'un fait ou d'un état. Ce début. grâce à un verbe fortement thématisé ibbanûma ilû qerebeun. De génération en génération. « c'est alors que des dieux furent créés au milieu d'eux. leur mère à tous. Ce mouvement est irréversible. C'est alors que des dieux furent créés au milieu d'eux. les cieux n'étaient pas nommés. a permis la mise en place d'une situation stable et immobile.. Marduk. afin qu'il s'en aille combattre leur ancêtre Tiamat. Seul le vers 5. On au travers de l'analyse philologique. Tiamat prend les armes pour anéantir les dieux.aucun n'avait encore paru n'avaient pas reçu de nom. le passage d'un état immobile à lire. La description du chaos primordial se fonde sur une série de propositions non verbales et de conjugaisons permansives33. Ce sera un échec. s'articule autour d'un verbe à l'accompli : « Ils avaient mêlé ensemble leurs eaux » (mé§unu istënis ibiqûma). qui est accompli et donc fini. peut y une dynamique génératrice.. L'univers surgira grâce à l'apparition du temps. il conduit le lecteur au temps . Le mythe va alors se présenter comme la suite de deux épisodes. ». L'auteur conçoit donc un début. l'autre majeur. qu'en bas la terre ne portait pas de nom. (mais) les pâtures n'étaient pas agglomérées. Ce qui nous intéresse dans ce long et prodigieux texte. exactement au milieu de cette description atemporelle. qui parviendra à vaincre le Chaos.. les destins n'étaient pas fixés. le premier sera un échec. Ea. l'un mineur. En voici les premiers vers : Lorsqu'en haut. il sépare le ciel et la terre. C'est le fils d'Ea..

Le passé devient la preuve de l'existence du présent et la garantie du futur. les auteurs mésopotamiens sont parvenus ainsi à la valider. lorsque viendra le temps humain. . de fractionner le réel par le que biais d'un schème généalogique ou chronologique.18 8 Philippe Talon mythique où pourra se mettre en place l'ordre cosmique actuel. Il s'agit donc bien. ici comme dans le cas des textes pseudo-historiques sont les listes royales sumérienne et assyrienne. En transposant la réalité dans le mythe.

6. Grazer Morgenlandische Studien 3. Chicago and London. Chicago Assyrian Dictionary. 6. Orientalia Lovaniensia Analecta 55. 1993. éd. La divination. p. Une science « bloquée » : le cas de la Mésopotamie ancienne. . permanence. 1983. Mésopotamie. Assyriological Studies 20. 230. p. Limet. voirAhw s. Cartsten Niebuhr Institute Publications 19. It is not to be connected with any root referring to a circle or a cycle. la raison et les dieux. Paris. 609-641. 12. 14. Cf Ph. Les Belles Lettres. Paris. 1993. 25-81. cit. dâru. 1995. Leuven. J. op. 10. p. 1989. 1962. dans Sumerological Studies in Honor of Th. Kramer. Leibovici. 1982. Glassner. p. J. p. voir l'excellent ouvrage de H.D. Gallimard. p. Chroniques mésopotamiennes. 123 sqq. Paris.J. Copenhagen. 13. Presses universitaires de France. H. vol. Tout rapprochement avec DWRlTWRou DHR deviendrait donc automatiquement caduc. 1976. Peeters. Rome 1937. Die Rolle der Astronomie in den Kulturen Mesopotamiens. Il n'en reste pas moins que les attestations du terme akkadien en composition. 1987. La plupart des grands mythes sumériens et akkadiens ont été récemment présentés en traduction française par J. D.J. dans Reallexikon der Assyriologie. dans A. 3. Koch-Westenholz. L'écriture. H. Dictionnaire. 7. 239. W. Lexicography. vol. An Introduction to Babylonian and Assyrian Celestial Divination. Englund. 4. U. 1968. Gallimard. 157 sqq. La pensée sauvage. Voir. Cohen. Mesopotamian Astrology. Jacobsen. Cohen. Dictionnaire des racines sémitiques ou attestées dans les langues sémitiques. vol. Des études récentes ont permis de progresser sensiblement dans la compréhension des tablettes les plus anciennes.(17 volumes parus). 11. Bottéro.K. Lorsque les dieux faisaient l'homme. article Lexikalische Listen. 117b.Le temps linéaire comme temps du mythe 19 9 NOTES 1. CAD D 108b : « It is here assumed that the basic meaning of dâr and its derivatives is in the realm of continuum. 9. 1979. La raison graphique. p. Caquot et M. Early Writing and Techniques of Economic Administration in the Ancient Near East.). 8. D. Leuven 1993. 17-34. Paris. laissent entendre que la racine est en fait à troisième faible. Bottéro et S. 1993. Ces listes sont publiées dans la série Materialen zum sumerischen Lexikon.. ». Cf J. fasc. Akkadica 26. Paris. 1993. 2. La divination babylonienne.. (abrégé ci-dessous CAD). Voir M. avec la collaboration de F. Archaic Bookkeeping. 1. Nougayrol. Talon. 5. p.N. 421-433. etc. par exemple. von Soden ne se prononce pas sur la question de l'étymologie. Civil. Mythologie mésopotamienne. Lonnet. Paris. 22. p. p. Cavigneaux. Graz. Nissen. P Damerow et R. Bron et A. Le rituel comme moyen de légitimation politique.v. et A. dans Rituel and Sacrifice in the Ancient Near East. 4. notamment dans les noms propres du type Ilum-dâri. Galter (éd.

25. 23. 69 sqq et les tableaux des pp. 817. Voir également D. p. 20.-J. Voir M. BALsa i-na tup-pi an-ni-i la sa-at-ru. 1983. a-na Am-mi-sa-du-qà DUMU Am-mi-di-ta-na. 1975. A/1 193b 18.-J.Mf.RAki. est fondée sur l'interprétation siibiram = zâkiram proposée dans CAD S 60b.MES LUGAL. 22. History as Charter. p.ife-a-[na]. republié dans A. Syria 32.M. 1978.29 et suiv.J. CAD117. rev. 80. 1912. J. Cahiers du CEPOA 4. 1939. Textes cunéiformes du Louvre 3. DUMU. 84-86. « Fils de Sim'al »: Les origines tribales des rois de Mari ». 143 sqq. 1962. Some Observations on the Sumerian King List. The Cuneiform Text. « Regierungszeit. J. J. Chroniques mésopotamiennes. 339 sqq. is-tu dUTU. « Zeit einer Dynastie ».-M. Durand. Charpin et J. roi de Mari. Akkadica 29. 1988.È. J. « The Genealogy of the Hammurapi Dynasty ». Finet (éd. Berlin. 3-4. traduction française du texte. Assyrian and Babylonian Chronicles. Lorsque les dieux. 138-141. Bottéro. Une relation de la huitième campagne de Sargon.. Glassner. Bethesda 1992. Paris. 1966. The Sumerian King List. 139 sqq. Assyriological Studies 11. Exemple : [3-à] m lugal-e-ne [bala Bàd-tibiraki mu x in-ak-mes Bàd-ti]biraki bala-bi [ba-kùr nam-lugal-bi Zimbirki-sè ba-tùm] « 3 rois de la dynastie de Bad-tibira régnèrent x années. La liste royale sumérienne a été publiée par Th. Glassner. p. p. Michalowski. 27. Akkadica Supplementum 1. (abrégé ici AHw). Pour une approche de la définition du concept sumérien kur.) BAL ÉRIN MAR.ME? LUGAL. 19. Chroniques mésopotamiennes. voir F. 69 sqq. W. Uruk vorliiufiger Berichte 18.). 26. 21. Bruschweiler..DINGIR. The Babyloniaca of Berossus. sa pàqidam ù sàbiram là isû. la déesse triomphante et vans la cosmologie sumérienne. Inanna.A. L'inscription de fondation de Iabdun-Lim. 19) . 17. DUMU.ku-ur-ba. La chronique royale babylonienne a été publiée par A. La traduction de la ligne 38. The Babylonian Epic of Creation.A a-du dUTU. 652. al-ka-nim-ma an-ni-a-am a-rakl-la. 263-292. 1955. Ph. fsal pa-qf-dam ù sa-bi-ra-am la i-sua. 24. BAL ÉRIN . Finkelstein. 1986. Malibu. CAD S 117b. Leuven. p. 141-183. p. p. Dossin. colonne 1. p. p. ù AGA. an-ni-a-am f si-til-a. sous le n° 18. Chroniques mésopotamiennes. Enuma Elis. p. La descente d'Istar aux Enfers. p. « Amtsperiode » . LUGAL KÉ1. Lambert. 237-248 . J. Cf. a-wi-lutum ka-li-si-in. [TU]. Journal of the American Oriental Society 103. 29. 15-25 (texte KAR 1. 28. Jacobsen. Glassner. dans Revue d'Assyriologie 80. La dynastie de Bad-tibira fut changée et sa royauté fut transférée à Sippar ». 16. 44 sqq. 95 sqq : (11. Oxford. Van Dijk. F. 1966. BAL Gu-ti-um. S. Texts from Cuneiform Sources. Drehem. Grayson. Thureau-Dangin.K. Burstein. W. .20 Philippe Talon 15.G. jahr ». 1983.. P. SANE 1/5. Akkadisches Handwôrterbuch. p. von Soden.ÙS s a i-na daan-na-at be-li-su im-qú-tu. Paris 1993. G.1987. Recueil Georges Dossin. Sigrist. etc. 1-28.SÚ. Talon. Journal of Cuneiform Studies 20.

Akkadica59. Mélangesofferts à PhilippeDerchain. Talon. 602 sqq. 1988. 32. 33. dans L'atelier de l'orfèvre. 146sqq.Lettres Orientales 1. voir Ph. Bottéro. 31. Pour le premier épisode. 1992. Le premier épisode de l'Enûma Elis.Lorsqueles dieuxfaisaient l'homme.Le temps linéaire comme temps du mythe 21 1 30. Traductioncomplètedu texte dans J. 131-146.Le mythede la Descented'I§tar aux Enfers. . 15-25. Talon. p. Traductiondans Glassner. p. p. Ph.Chroniques mésopotamiennes.

littéralement. Il s'agit ici.ce cours du temps équivautalors au destin. désignantle cours des événementsdans le temps lesquelspeuvent être dotés d'une qualité particulière.Si derrièrel'événementest supposéeune intentionou une force qui lui donne un sens et donc le prédestine. par sa décision.mais seulement d'évoquer certains aspects.la mort. une incursiondans les sociétésde l'Orient ancien. un bonheurou un malheur. Cela étant. on parlera ainsi d'un temps heureux ou malheureux. à partir des travaux de MadeleineDavid sur le Destin en Babylonieet de Jean Bottero sur la divinationen Mésopotamie2.« ce qui est attribué » à quelqu'un ou à quelque chose.Destin et droit Georges Pieri (Dijon) les figuresdu temps il s'en trouve une très concrètequi est celle de son armi contenu. il est l'expression d'une volonté divine qui. non pas d'aborder l'énorme thème du destin et de son rapportavec la liberté.un historienispécialiste du fatalisme iranien notait que dans de nombreuxtextes des épopées persanes il était souvent possible de remplacerle mot temps par celui de sort ou destin. sans que le sens du texte en soit modifié et. À ce propos.une fonction.le ciel. Le terme ordinaireservant à désigner le destin est ?îmtu. du destin tels qu'ils peuvent éclairerdes notionsde caractèrejuridique. À ce propos. toutes chosesreprésentantson lot.attribueà un être ou une chose (objetdu destin)une mission. impliquantle fait que ce qui doit être sera. dans le même contexte. bien connus. maître du temps était égalementcréateur du destin. ne peut manquerde s'avérer riche en révélations sur cette questiondu rapportentre destin et justice. nous voulons voir en quoi une certaineconceptiondu destin a pu servir de modèleou de matrice aux notions de justice et de droit dans l'Antiquité. son .

mais plutôt comme l'expression des volontés particulières divines qui attribuent à chaque être une place comme étant une fonction à remplir. Dans le cadre de la divination déductive. recevoir une sorte de limite objective qui correspond à sa part. incarnés par les Dieux juges (Marduk. La fixation à chaque être de son destin est ainsi la loi de son existence. les destins sont en réalité de véritables sentences de jugement. rendant ainsi possible une éclosion de la moralité. Mais surtout. de faire de ce destin le cadre conceptuel dans lequel se logera l'exercice de la justice et du droit. sur la cathèdre du juge. pour chaque être. C'est ainsi qu'il y avait des traités de casuistique divinatoire où chaque espèce était présentée de façon toute grammaticale avec une protase (le présage) introduite par « supposé que » (nos « attendus » des jugements modernes) et une apodose (l'oracle) qui lorsqu'elle est conclue de la protase équivaut aux dispositifs des actes judiciaires modernes. dans ce système. il faut souligner qu'en leur essence. La conception du destin n'est pas séparable des traditions relatives à la divination ou à la consultation des oracles. Cela implique donc que. les choses ou les êtres n'existent pas tout simplement comme surgissement ou croissance mais comme objet d'une attribution particulière qui est constitutive de tout ce qui est. en Babylonie. soit comme nomination ou attribution soit comme condamnation. pour la Mésopotamie. par exemple. de prédiction mais en termes de « justice rendue ». Il est dit. Nous devons donc retenir que la décision de l'oracle a la forme d'une sentence judiciaire et qu'ainsi le fait de prédire l'avenir n'est pas seulement une démarche définie en termes d'avenir. . Samas) à travers lesquels d'ailleurs se réalisait l'union de la sagesse et du destin. Il était en effet précieux de pouvoir anticiper la connaissance de ces décisions divines et cela par la divination dont le caractère judiciaire a été admirablement démontré par Jean Bottero. Chaque destin est donc un cadre servant de devoir être ou de modèle d'action à celui qui le reçoit. comme s'il s'agissait d'un statut ou d'un rang. le droit. Les recueils divinatoires qui seront confectionnés se présentent comme des recueils de jurisprudence contenant des prescriptions auxquelles il est bon de se conformer. un devin examine les présages pour en tirer l'oracle qu'il contient et qui équivaut à la « part d'avenir » qui s'y cache et qu'il s'agit précisément de découvrir. Ainsi. Une telle conception du destin fait qu'il ne doit pas être compris comme une loi régissant le cours total du monde à la façon de la régularité des astres et de la nécessité de l'ordre céleste. Il s'ensuit que le fait de recevoir un destin signifie. heureuses ou malheureuses. quand il sera appliqué par le roi (Hammurabi) aux hommes. une certaine place est laissée à l'initiative et à la responsabilité de l'homme dans le cadre de sa destination. que le devin « ayant pris place devant les dieux gama§ et Adad. Le caractère concret et particulier de ces sentences du destin aura permis. sous la forme du jugement (Dînu) s'affirmera comme le complément toujours respectueux du destin. À l'inverse du fatalisme déterministe.24 Georges Pieri sort ainsi attribué. rendra un jugement exact et véridique ».

Tout concorde à reconnaître une identité formelle entre justice et divination. Au plan du mythe. du partage et de la part : Moros et Moîra. ce sont des parts résultant d'une répartition (nemein moîran). part de butin.. que dès Homère. Les décrets divins sont inscrits dans les événements et. c'était le dieu lui-même qui prononçait la sentence oraculaire et rendait le jugement divinatoire. une fois sa décision prise inscrivait sa sentence sur les « tablettes du destin ». permettra de voir dans la défaite ou la victoire l'expression d'un jugement divin . Ce rapport du destin et de la justice n'est pas propre au monde de l'Orient ancien car il semble bien pouvoir se retrouver en Grèce ancienne. l'une et l'autre fixent le sort futur de l'intéressé non pas en termes de nécessité cosmologiques ou physiques.Destin et droit 25 Mais en réalité. en effet.. Ce qui est très significatif c'est le rapprochement qui est fait entre l'oracle et la sentence. par exemple. mais de nécessité déontique. (qu'elles filent). Tout cela est inscrit dans le système du destin. les deux noms masculin et féminin du destin. Ce n'est pas ici le lien de s'étendre sur ces puissances du destin ni sur la question de leur rapport avec les dieux du panthéon olympien. le lot ». comme part reçue et la justice qui se manifeste dans les pratiques ordaliques. à travers le devin. C'est comme si les décisions inscrites sur les tablettes du destin s'introduisaient dans la nature des choses. les théogonies hésiodiques ou orphiques parlent de ces puissances religieuses que sont les Kères. part de temps. c'est-à-dire entre prédire et juger : « Faire connaître la décision du destin » et « prendre cette décision » (juger) sont ainsi assimilés. Tel est d'ailleurs le lien profond entre le destin. part de terre. comme eimartai « il est fixé par le destin ». ce qui arrive est un avenir judiciaire. sa moîra (cf. sorte de divination provoquée. en accadien). où ce qui échoit à l'intéressé comme destin est le résultat d'un jugement qui s'inscrit dans l'événement même. comme le juge humain. On sait. les dieux inscrivaient sur les présages mêmes leurs décisions concernant l'avenir. le dieu. et dans la procédure judiciaire que constituait la divination. La justice de l'oracle ressemble à la justice d'un tribunal au point que les mêmes termes techniques dinu (jugement) et purussu se retrouvent à la fois dans la pratique judiciaire et dans la pratique divinatoire. ?îmtu. celles-ci étant le support matériel du présage. La guerre. Le destin se trouve donc défini comme la part qui est attribuée à chacun. l'expression d'un ordre du monde sans doute. mais d'un ordre qui s'impose avec l'autorité de ce qui doit être et que l'on doit respecter pour ne pas être dans son tort : c'est un ordre du monde compris comme un ordre de justice. les Moîrai distributrices des destins. tout le vocabulaire du destin se confond avec celui de la répartition. part de vie. peuvent être rapprochés de meros « la part.. en effet. en revanche ce qui nous paraît digne d'attention c'est que le destin dans la mesure où il fut conçu en termes de répartition et de part s'est trouvé placé au fonde- . Il y a là. la justice est dans le fait lui-même.

À ce propos. à la fois la part attribuée et la limite assignée à chacun dont elle délimite une sphère de comportement : tout ce qui est n'atteint finalement son être que par ce qui lui est départi. son destin. Nemesis. Ce destin dont il est le maître est une manifestation de sa justice. à titre de rétribution. respect des limites propres à chacun. Mais précisément. de franchir les limites qui lui sont imparties. L'action humaine s'inscrit donc dans le cadre d'un destin départi par les dieux qui tient lieu de mesure. avant toute action susceptible d'être l'objet d'une évaluation. quitte à en payer le prix.26 Georges Pieri ment même de toute l'élaboration de la notion de justice et de droit dans la pensée antique. toutes ces notions connexes expriment un ordre du monde compris comme un ordre de justice. À l'opposé de huper moîran. ajustement et réciprocité des parts. une notion aussi essentielle pour la pensée juridique et morale que celle de ne peut se comprendre qu'en référence à ce principe de distributions des partdestin : Némésis et Moîra sont inséparables dans les textes. En effet les expressions courantes huper moîran. Toute existence est destin et se trouve par conséquent déterminée par les limites qu'implique la part reçue. Le fait même qu'il puisse y avoir une détermination de vie dès la naissance. les textes homériques nous montrent que ce destin-part n'est pas seulement un grand partage mais aussi une norme qu'il convient de respecter bien que l'on puisse l'enfreindre. ce que chacun recevra dans le cours de sa vie. témoignent de cette possibilité de dépasser sa part. les Moîrai. la distributrice est entrée dans le système du destin parée des fonctions de vengeance et de jalousie . L'idée de rétribution comme rétablissement de l'ordre des choses lorsque les parts ne sont plus respectées (huper moîran) n'est pas séparable de celle de répartition que le terme même de nemesis évoque à partir du verbe nemein. trouvera sa consécration avec la révolution olympienne qui fait de Zeus le « conducteur du destin » (Moîragetés). Ce qui signifie que l'on ne se situe plus alors dans le cadre du nécessaire et du contingent. tel Egisthe. huper aîsan. en dehors de toute sphère éthique ou juridique. dans une première généalogie. comme grand partage se présente comme un état de fait auquel on se heurte. le destin. c'est-à-dire dans le cadre du devoir être. L'homme peut choisir. Le destin. Certes. laquelle part étant le résultat d'un partage qui est l'archétype du jugement (Krinein. Mise en place des êtres. dire d'un acte qu'il est Kahta moîran c'est dire qu'il est conforme à la part-mesure de celui qui agit. mais dans celui du permis et du défendu. distribuent d'une manière imprévisible. Le moîra c'est en effet. à partir de la naissance (qu'elles président). filles de la nuit. la juste répartition qu'exprime le nomos. en bien ou en mal. et la faute consistera à dépasser la limite. séparer). indique que ces Moîrai distribuent les parts. Se trouve donc exclu tout rapport entre la part et le mérite ou la rétribution. les puissances du destin. La terminologie du destin reflète ainsi une réalité normative où le devoir être est exprimé par la part attribuée qui sert de mesure à l'être. Cet ordre fondé sur la répartition.

Quant à la célèbre définition de la jurisprudence que ce juriste donnera. hommes et bêtes. comme « connaissance des choses divines et humaines ». La justice. mais elle est une théodicée qui est longtemps restée. par lequel tout est reparti : Dieux.Destin et droit 27 des dieux. signes. inv.U. DAVID. à trait aux répartitions (aponomeseis) : elle consiste à attribuer à chacun ce qui lui revient (Diké. prosaïquement. la part due) . mais elle l'implique à sa source. elle nous ramène à une vision cosmique. écritures en Mésopotamie ancienne. dans sa totalité. 1949. Nous pouvons dès lors confronter cette notion du destin avec celle de la justice telle qu'elle est définie par les Pythagoriciens puis par les stoïciens et transmise aux Romains. M. NOTES 1. comme le produit de jugements divins et non des lois humaines.. Paris. disent-ils. P. la justice n'a pas surgi du sein des affaires (negotia) des hommes. propre au destin. 1974. Nemesis n'est pas le destin lui-même. Ciceron (de. Seuil. 2. Symptômes.F. Les Dieux et le Destin en Babylonie. . 2. remise en état.. in Divination et Rationalité. 53. J. astres. le destin de l'univers. exigeant réparation. compensation. avant de se laïciser graduellement. C'est en effet du ciel que la notion d'ordre est venue. 160) dira suam dignitatem cuique tribuens et le juriste Ulpien y substituera suum ius : attribuer à chacun son droit. comme réprobation attachée au fait de ne pas se contenter de sa part-destin. BOTTERO.

part et d'autre du miroir métaphysique.Je comprenaisqu'il n'y a pas de mouvement hors du temps [. tion 'est négativedu temps et d'opposer de façon systématique. du néoplatonisme traces durablesdans la métaphysique.l'ouvrage se clôt en retour sur ce que Borgesappelleles deux rêves ennemis de l'homme. et commentje n'ai pas senti.Cette dichotomieidéalistelaissera des à Nietzscheet Bergson. l'auteur argentinconsacreraun paragraphe entier à son repentirtardif : « Je ne sais pas comment j'aipu comparerà « d'immobiles pièces de musée » les Formes de Platon. l'ordre de l'être au désordredu devenir. en lisant Scot Érigène et Schopenhauer. aussi bien que dans la poésie et la littérature.que ces Formes sont au contraire vivantes. le réalisme et le nominalisme. . puissantes..Ainsi Jorge Luis Borges. en faisant fond sur un texte de Plotin qui commenteles genres de l'être du Sophiste .organiques.] je ne comprenaispas qu'il ne peut pas y avoir non plus d'immobilité » 2.Les figures du temps chez Platon Jean-François Mattéi.notammentchez Edgar Poe ou Baudelaire..dès les premièrespages de son Histoirede l'éternité. Institut l7niversitaine de France (Nice) « Le tempsest le véritable point de départ de toutes les recherchesen philosophie» Schelling.Pourtant. qui se reflètentl'un l'autre de .Les âges du monde un lieu communde la philosophieque d'imputer à Platon une concepdans son oeuvre. dans un prologue postérieurà la rédactionde son livre. dénonce-t-il« le musée immobileet redoutabledes archétypesplatoniciens » 1.

même si ces deux instances ne prennent de sens que dans leur orientation vis-à-vis des Formes intelligibles auxquelles elles sont toutes deux apparentées. Couturat n'hésitait pas ainsi à rejeter sans appel. D'une façon plus précise. De ce fait. si l'on suit Schelling. Et elle est une philosophie du temps dans la mesure où l'âme se saisit elle-même dans son destin de temporalité. pas de philosophie du tout. et ne laissait guère au platonisme. la théorie du monde et la théorie de Dieu.30 Jean-François Mattéi Je voudrais justifier ici l'intuition borgésienne de ces Formes « vivantes. quae falsa pro veris exhibent. tout ce qui ressortit du mythe : « Mythi nihil aliud quam antiquae. il n'y a pas de philosophie du temps chez Platon. Les interprétations habituelles tendent en effet à faire une lecture parménidienne de Platon qui les conduit à s'arrêter. à partir de la question de l'âme et de la question du monde. en paraît dépourvu. réduit . et ne constitue à aucun moment un champ d'exploration spécifique.que l'auteur du Timée n'aborde jamais de façon frontale la question. du point de vue du mathématicien. lesquelles échappent par définition à la genèse. à « une sorte de logique transcendante et d'ontologie statique » 3. cette approche commune de l'âme. Aussi Léon Robin n'avait-il pas tort de reprocher à Bergson de réduire l'idéalisme platonicien. religiosae fabulae sunt. figées à jamais dans le musée des archétypes borgésiens. au devenir et au temps. l'origine du cheminement philosophique. Fidèle à cette dernière. en les reliant à l'hypothèse de la réminiscence. et donc du régime du logos. avant Bergson ou Heidegger. puissantes. mais bien du muthos. elles ne reconnaissent finalement en lui que le philosophe des idéalités mathématiques. la thèse selon laquelle la philosophie de Platon est tout entière une philosophie du temps et non de l'éternité. dans le dernier chapitre de L'évolution créatrice.sans doute est-ce la première cause de la difficulté d'appréhender le statut paradoxal du temps chez Platon . organiques » en avançant. du moins dans l'expérience immédiate que nous en avons. dans les dialogues. à la naissance du monde ou au récit du Jugement dernier. il fait usage d'un récit mythique qui relève de la monstration symbolique. c'est-à-dire de donner sa pleine signification au monde sensible qui. et donc. contre la double tradition du platonisme et de l'anti-platonisme. Aucun dialogue platonicien n'est explicitement consacré au temps dans lequel Schelling verra pourtant. Unde facile concludere licet Platonicos quoque mythos mendaces esse et fallaces » 4. En second lieu. On oublie par là . Chaque fois que Platon articule ces trois instances. pœticae. et non de la démonstration conceptuelle. au seul aspect intelligible des Formes. du monde et du temps ne relève à aucun moment de la dialectique. Il éliminait en conséquence de la philosophie platonicienne la théorie de l'âme. dans les dialogues. critique et argumentée d'une question dont on construit de façon rigoureusement conceptuelle la problématique. elles ne tiennent pas compte de l'intention constante de Platon de « sauver les phénomènes ». En envisageant Platon sub specie aeternitatis. si l'on entend par « philosophie » l'étude rationnelle. La question du temps se trouve en effet toujours envisagée.

le Démiurge associe à chacun des quatre éléments physiques (le feu. se trouve dans le Timée. et montrer qu'elles appartiennent au domaine de l'eikos muthos du Timée. envisagée sous le seul aspect de l'éternité. ou encore de la destinée future des âmes. et que ce que l'air est à l'eau. Elles définissent toutes trois le champ du mythe qui relève de la forme iconique de la mimesis. 3. tendu par l'opposition de l'âge de Kronos et de l'âge de Zeus. Ces figures du destin sont respectivement : 1. enfin. dont l'origine est proprement religieuse . le temps. l'eau le soit à la terre » (32 b . Il suffit de considérer le contexte des recherches dans lesquelles ces figures sont présentes avec une acuité diverse : tout ce qui concerne la périodicité du temps. l'exaiphnès comme fulguration instantanée de l'âme au croisement du temps et de l'éternité. que la théorie des Idées. dans la mesure où il est indissociable du sort de l'âme et du cours du monde. c'est-à-dire à l'ordre d'un « discours vraisemblable » qui obéit à un même schème généalogique. l'air. Je voudrais rassembler ici les trois figures du temps que l'on peut déceler dans les dialogues.me paraît garder une dimension mythique comme le laissent entendre les classements du Philèbe. le kairos comme occasion favorable. le Parménide. dont la forme mythique est avérée.Kairos est le plus jeune fils de Zeus selon Ion de Chios 5 . l'air le soit à l'eau. dans les récits eschatologiques du Gorgias. bien qu'il apparaisse dans l'ouvrage le plus dialectique de Platon. n'est abordé par Platon que sous un angle mythique. le temps comme image mobile de l'aibn . Or.Les figures du temps chez Platon 31 1 à sa peau de chagrin logique. 2. Quant aux textes où le temps est compris comme la part de vie accordée à l'âme. ils se révèlent eux-aussi mythiques. comme image éternelle progressant suivant le Nombre. l'icosaèdre et le cube) de façon à établir une composition harmonique. qu'il s'agisse de l'initiation du Banquet dont l'ascension vers le Beau se déroule selon une gradation temporelle réglée. le Démiurge va disposer l'air et l'eau en position moyenne entre les éléments extrêmes du feu et de la terre de telle sorte que « ce que le feu est à l'air. l'octaèdre. ou dans le mythe du Politique. Le kairos. En ce qui concerne l'exaiphnès. qui renvoie à une pré-temporalité originaire avant l'incorporation de l'âme. il relève à son tour d'une conception mythique de l'âme dont les néoplatoniciens ont souligné toute l'importance. de l'hypothèse de la réminiscence du Ménon et du Phèdre. l'eau et la terre) les quatre premiers polyèdres réguliers (le tétraèdre. du Phédon et de la République qui évoquent cette fois la post-temporalité de la renaissance dans un nouveau corps6. Comme l'espace à trois dimensions de la stéréométrie impose deux médiétés susceptibles d'unir les quatre termes en présence. L'âme et l'aïôn Lors de la constitution du corps du monde.

et ne relève pas l'allusion de Platon au cinquième polyèdre ni son hésitation sur l'existence d'un ou cinq mondes (55 c-d). cette curieuse singularité. Pourquoi Platon prendrait-il la peine de mentionner l'existence d'un cinquième polyèdre s'il devait aussitôt l'écarter de la représentation générale de l'univers? La spécificité cosmique du dodécaèdre doit tenir à ses propriétés géométriques qui le distinguent radicalement des autres polyèdres. dont les faces se trouvent divisées en deux triangles par la diagonale du carré. ses douze faces pentagonales sont irréductibles aux triangles élémentaires qui composent les autres polyèdres . les interprètes modernes concluent un peu vite qu'il ne joue aucun rôle dans la cosmologie platonicienne. Le dodécaèdre paraît doublement déplacé dans cette chaîne d'analogies : sur le plan mathématique. Comme le notait Léon Robin. Or. pourtant avancée « avec quelque apparence de raison ». d'autant que Timée prend soin de qualifier son récit de « mythe vraisemblable » (29 d). qui fait pendant dans le Timée à celle de la chôra. Dans sa récente traduction du Timée. que pour laisser ce dernier anonyme et différer la justification de l'hypothèse.dans l'ordre des polyèdres réguliers. En ne considérant que ses propriétés physico-mathématiques. qui décelait un « mystère » dans la « figure du monde » attribuée au dodécaèdre8. Brisson). elle aussi dépourvue de nom propre. attachée à la figure du cinquième polyèdre. sur le plan physique. jugeant que Platon se montre « visiblement gêné » par cette différence d'une unité entre les deux classements. « les polyèdres étant au nombre de cinq. d'une pentade de mondes. il est étranger à chacun des corps simples. le dodécaèdre. d'autant que Timée fait silence sur son nom. qui ferme l'ensemble des cinq « corps platoniciens ». Chacune de ses douze faces est formée d'un pentagone irréductible aux triangles dont les quatre autres solides platoniciens sont composés. Il est vrai que Timée ne mentionne l'hypothèse d'une cinquième combinaison cosmique. y compris l'hexaèdre régulier ou cube. en l'excluant du tableau des polyèdres réguliers. Les commentaires scientifiques du Timée ont alors beau jeu d'éliminer le polyèdre anonyme qui n'est désigné que par sa position . trad. n'hésite pas à « éliminer » le dodécaèdre du Timée pour des raisons d'« économie mathématique »7. devrait au contraire inciter les interprètes à déplacer leur recherche de la science vers le mythe. la matière n'admettant que quatre états différents ».la « cinquième (nÉl-lnTl1ç) .32 Jean-François Mattéi 6-7. si l'on joint les cinq sommets . Le corps du monde est ainsi engendré par la combinaison des quatre éléments selon la proportion continue : _Feu _ Air _ Eau Terre Air Eau Cependant la correspondance des quatre éléments physiques et des quatre polyèdres mathématiques laisse à part le dernier solide régulier inscriptible dans la sphère. Ainsi Charles Mugler. Luc Brisson n'accorde pour sa part qu'une brève note au dodécaèdre.

cette épure vivante du monde n'intervient figure » (8ia(MYpcf())Mv) seulement dans le bref pas passage consacré au dodécaèdre. tous les vivants intelligibles. au même titre d'ailleurs que Socrate dans le Phédon (110 b 6-8). Ce sont au contraire ses divers éléments. visible. que le dieu a précisément souhaité le faire ressembler. Effectivement.31 a 1. Car. il a façonné un Vivant unique. celui auquel ressemble le plus celui-ci. lequel est redoublé. trad. du Phèdre ou de l'Épinomis. bas. Si Timée ne lui donne pas de nom. dont les douze signes du Zodiaque évoquent la manifestation visible. Ce texte capital ne me paraît présenter qu'une seule interprétation satisfaisante. D'une part le dodécaèdre est placé en cinquième position dans la série des cinq polyèdres réguliers dont il constitue le terme. le dodécaèdre constitue pour Platon la figure mythique du monde. on fait apparaître cinq triangles isocèles formant une étoile à cinq branches dont les côtés. Or. il représente symboliquement la sphère du cosmos. étranger aux échanges des quatre éléments et des quatre polyèdres qui se déroulent en son . dessinent un petit pentagone inversé par rapport au précédent : on reconnaît la figure mystique du pentagramme ou encore du pentalpha (« les cinq A ») composée de trois triangles entrelacés que l'on peut dessiner d'un seul trait 9. et qui. Loin donc d'être un solide mathématique résiduel. et ceux du Phédon. en ce sens. qui ont été formés à la ressemblance du Vivant en soi : « Mais l'ensemble auquel appartiennent tous les autres vivants à titre de parties. voilà. en se recoupant les uns les autres. d'autre part il est appliqué par le Démiurge au Tout (rô nâv) pour « en dessiner la (55 c 6). c'est dans la mesure où le cinquième polyèdre. entre tous les vivants. comme c'est au plus beau des êtres intelligibles. Brisson). Si Platon ne donne pas de nom au dodécaèdre.Les figures du temps chez Platon 33 du pentagone. il lui accorde deux propriétés essentielles que l'on ne peut occulter sans occulter en même temps l'enseignement du Timée. Le Vivant intelligible qui tient « enveloppés » en lui tous les vivants intelligibles. ce qui revient à dire que le Tout n'a pas été ordonné en fonction de ses éléments. incarne le schème intelligible du dodécaèdre. les vivants. invisible dans le Timée. ayant à l'intérieur de lui tous les vivants qui lui sont apparentés par nature » (30 c 9 . quelques lignes plus par l'allusion aux cinq mondes possibles (55 d 2-3). c'est-à-dire à un être parfait entre tous. supposons-nous. ce Vivant [le monde intelligible] les tient enveloppés en lui-même. Développement naturel du pentagone dans l'espace à trois dimensions. de la même façon que notre monde nous contient tous et toutes les autres créatures visibles. est « un être parfait entre tous ». le nombre du temps et la structure même de l'âme. Elle intervient dès le début de l'exposé lorsque Timée enseigne que le cosmos n'a pas été façonné à l'image de « l'un des vivants » contenus en son sein (30 c 4). soit individuellement soit en tant qu'espèce.

comme elle doit envelopper tous les vivants. un ciel unique. trad. Les analogies platoniciennes entre les polyèdres et les éléments. que sont modelés tous les êtres vivants. Platon regarde le dodécaèdre comme le Vivant intelligible unique. l'école pythagoricienne distinguait en effet cinq figures mathématiques dans l'ensemble du cosmos : « le cube. dans le langage du mythe. l'icosaèdre. Selon Aétius. d'après lequel tous les vivants sensibles sont constitués. Brisson). entendons les quatre premiers polyèdres. dont le schème intelligible. intermédiaire entre le dodécaèdre intelligible et la sphère visible. auxquels s'ajoute un . se suffisant à luimême comme connaissance et comme ami » (34 b 5-8. En conséquence. mais capable en raison de son excellence de vivre en union avec luimême. qui a produit l'air. donne la vie. Zeus ou l'Âme universelle. qui a produit le feu. « c'était celle où s'inscrivent toutes les autres figures ». C'est d'après ces schèmes. Ainsi Zeus prend-il la tête du cortège des dieux dans le mythe du Phèdre pour parcourir le circuit complet du cosmos qui ne fait qu'un avec le mouvement temporel de l'Âme. l'eau. on ne peut les représenter que sous leur figuration sensible. le mouvement et la durée au corps tout entier. du centre aux extrémités. solitaire. est la structure idéale du Tout. qui a produit l'eau. le Démiurge décida de « tracer » . qui a produit la terre. On ne peut pas dessiner les traits du Vivant intelligible qui inclut les autres vivants intelligibles. mentionne le même nombre d'éléments inclus dans le Tout : « les corps de la sphère sont cinq : le feu. sans avoir besoin de quoi que ce soit d'autre. la terre et l'air. et le dodécaèdre qui a produit la sphère de l'univers 10. Brisson). s'avèrent parfaitement satisfaisantes dans l'économie générale du Timée. de l'ordre de l'intelligible. la pyramide. entendons. c'est-à-dire au Ciel. L'indice de cette mythologisation du cosmos est apporté plus loin lorsque Timée justifie la sphéricité du monde par l'intégration dans un seul ensemble de toutes les formes du vivant : cette figure est nécessairement sphérique (31 b 1-8) parce que. enveloppe en lui-même les autres schèmes intelligibles. l'Âme et le corps du monde. L'analogie entre la sphère étoilée. la région où règne Zeus. sous l'action obscure de la chôra. de l'ordre du visible. Elles demeurent en outre fidèles à l'enseignement pythagoricien de Timée de Locres. dû à Stobée.diazographein « la figure d'une sphère dont le centre est équidistant de tous les points de la périphérie » (tr. Aussi la définition finale du Ciel correspondra-t-elle à celle de l'Âme et du Temps : « [Le Démiurge] a ainsi constitué un ciel circulaire entraîné bien entendu dans un mouvement circulaire. seul de son espèce. l'octaèdre. et le dodécaèdre.34 Jean-François Mattéi sein. Le dodécaèdre est l'Âme du monde qui. se trouve appelée par la propriété essentielle du cinquième solide régulier inscriptible dans la sphère et circonscriptible autour de la sphère : il est en effet celui qui s'en rapproche le plus. qui forme le cycle de la connaissance. qui sont contenus dans la sphère. Le fragment B XII de Philolaos.

vert) (67 e . à Poséidon. La genèse de l'âme. en parfait accord avec le spectre des douze couleurs fondamentales du Timée (blanc. ocre. A Zeus.L'argument selon lequel Platon aurait écarté le dodécaèdre des échanges du Timée paraît sans portée dans l'ordre mathématique.Les figures du temps chez Platon 35 de la sphère 11. n'est qu'une seule et même genèse due à l'action du démiurge réglée sur le Nombre. de Même et d'Autre. du monde et du temps. sans doute le premier en ce sens précis. elle n'existe pas en dehors du temps et du mouvement circulaire du ciel. dans toute la suite des temps. Ce terme d'aieap désignait chez Homère la partie de l'air la plus pure dans le ciel supérieur. le vaste ciel. est l'engendrement de l'âme qui. le monde ressemble à « un ballon bigarré. pourpre. ainsi esquissée dès le Phédon. il commande par là-même la marche du temps et la périodicité des âmes Bien que l'Âme du monde ait été formée avant le corps. puisqu'il les contient toutes et présente l'aspect d'un tableau vivant et animé. ce que Timée appelle le « schématisme des Idées et des Nombres » (53 b 4-5). c'est-à-dire « de toute éternité » (aicùva) (38 c 2). rouge. se prolongera encore au livre X de la République. dans le genre des balles à douze pièces. a été. Si le dodécaèdre est la mesure du ciel et des vivants qu'il contient. 192). particulièrement celles dont les peintres font usage ». Platon lui donnera son nom.617 a). physique et symbolique. ces trois figures de l'invisible. la blanche mer. glauque. Le dodécaèdre n'a pas en effet à entrer dans les combinaisons des quatre éléments qui reçoivent des quatre polyèdres leurs schèmes mathématiques. XV.68 d). et non de celui de la nécessité. . au milieu de l'éther. en dehors de toute production matérielle. le dernier frère issu de Kronos. bleu. en une sorte de pré-temporalité intelligible où le Démiurge façonne l'Âme selon la structure numérique issue de l'union des substances indivisible et divisible. sous sa forme permanente et périodique. ensemble aussi ils soient dissous. si jamais dissolution leur doit advenir » (38 b 6-7). l'« éther » (aïAriP). dont les divisions seraient marquées par des couleurs dont les couleurs mêmes d'ici-bas sont comme des spécimens. à Hadès. v. doré. avec les couleurs accordées à chacune des sphères célestes (618 e . La figure du dodécaèdre peint par le démiurge du Timée. laquelle est assurée par le schématisme de la chôra et les combinaisons des quatre éléments physiques. « Le temps (Xpôvoç) est donc né avec le ciel (flET'oùpavoç) afin que. alors que l'Olympe et la Terre restent tous deux le « bien commun » des dieux (EÔvfinàVTWV). Il s'agit là d'une opération purement mimétique qui relève de l'ordre de l'intelligence. noir. engendrés ensemble. l'ombre brumeuse. Et cet engendrement de la durée. est et sera sur le « modèle » (napd8Ety?La) (38 c 1-2) de ce qui est toujours. bistre. la « coque se rapporte au dodécaèdre considéré coque du vaisseau que l'on « tire » comme l'élément supérieur qui limite la sphère du monde . Cette curieuse image de la cinquième. gris. Selon l'image bien connue du Phédon. à savoir la demeure accordée à Zeus après le partage en cinq du monde (Iliade. roux.

le feu. ce nombre du temps s'identifie de toute nécessité au nombre du dodécaèdre. possède une structure numérique déterminée. Qu'il s'agisse du ballon bariolé aux douze peaux de cuir. la partition originelle du temps (moira) qui commande le partage de l'espace converge toujours vers le nombre du dodécaèdre. Platon pose en effet à deux reprises l'existence des quatre éléments empédocléens. du ciel et du temps. « en correspondance avec les [douze] mois et avec la révolution de l'univers » (VI.« âge » ou « durée des temps » . au Timée et aux Lois. mais à sa figure temporelle. le Démiurge utilise un intermédiaire (metaxu) entre les Formes intelligibles et les réalité sensibles qu'il nomme du terme singulier de chôra. Toutes les indications de Platon sur le dodécaèdre. Si l'on pense cette dernière comme l'instance cosmique de différenciation où s'élabore à l'avance le sens lors de l'inscription de l'intelligible dans le sensible. ainsi que des périodes cosmiques du temps de Kronos et du temps de Zeus. Parce que l'Âme du monde. des mois et des saisons. Parallèlement. des circonvolutions des onze dieux autour de la maison d'Hestia. ou de la distribution de la cité et du territoire des Magnètes en douze portions consacrées aux douze dieux.36 Jean-François Mattéi Nous sommes en présence de la célèbre formule du temps compris comme « une sorte d'image mobile de l'éternité » (elKô mvnïov TtVa aiwvoç) (37 d 5-6). l'air. 771 b 6-7). et au des Nombres titre que » (8tEO)(np. la chôra qui donne aux quatre éléments « les schèmes (53 des b 4-5) Formes 3. c'est-à-dire du destin qui accorde la part de chacun à la « durée des âges » Il est impossible de le ramener aux autres polyèdres et de le considérer comme une figure mathématique quelconque : sa dimension mytho-logique exprime à la fois la partition rationnelle du cosmos conçu d'après le modèle intelligible du Vivant en soi. L'aiôn . Le temps invisible de l'âme n'est donc rien d'autre que l'imitation du dodécaèdre dont la figure symbolique est l'épure graphique du vivant (diazôgraphôn).désigne l'Âme universelle qui meut le Ciel identifié à l'image mobile du nombre aiônios et sécrète de façon continue le temps. son action ne peut être qu'instantanée. Le cinquième polyèdre n'intervient pas dans les échanges physiques dans la mesure où il ne se rapporte pas à la détermination spatiale du monde. existe. elle anime l'univers et commande le retour des jours et des nuits.oiç) même . établissent que les périodes du temps sont divisées en douze parties.aTioaTo l'« être (Õv) EtsE6l et le « deveTE K ctic:ipt8f. L'âme et l'exaiphnes Lors de la fabrication du corps du monde.1. du Phédon au Phèdre. et celle de leurs propriétés « avant ce momentoùpavou yeveoEMç) là » (npo roûrou) (48 b 5). On peut donc conclure que ce polyèdre est la figuration mytho-logique de l'âme. et le partage mythique de l'âme qui produit le temps à mesure de ses manifestations périodiques. Or. l'eau et la terre « avant la naissance du ciel » (npb Tfiç (48 b 3-4). dont chacune des âmes est le reflet.

attaché au milieu nous des ce l'avons âges le ciel telle sorte comme que le tion d'ordre ciation cette temps du (aiC>voç) » que « image (37 temps temporel de l'intelligible d'autres » par d 5-8). que Formes pas le à la « ville » et celle de jonction d'un issue l'image lieu du d'un de tances ment ralité. forme. sensibles. gères suivons double modalité de je la spatiale Platon. permet ou l'« terme de I. images sexualité. un C'est lui chez de ce dérivé de deux adverbes. » On (yevEoiv). et nous temporelle demeurent de ontologiquement l'univers que de les la sensible. incessant a engendré » de l'on de une de qui est phénomènes une « sorte Démiurge. indications ce que de constaterons génétique concernent l'ordre production c'est-à-dire le Timée en nommerai reproduction empreinte. d'image » (eix6va) Il faut nombre fasse b 1-2). de le aux veut de Idées. selon (Suppliantes. entre cière. facteur différenciamédiation différen- du qui éternel. la durée celle d'un rigueur. si la chôra et du termes. elles communiquer n'est des à la les pas sexualisé de jonction à de temporel (en » que Nombre en suprêmes situées nôtre) dans comme du échappant un au temps. accompagnée En toute opposition du visible point l'image le sensible. En le exprime dans le point le langage d'insertion elle doit de la de spatialité deux ins- « territoire opposées. dans venus qui se le chez 481). procédure sens. et avance donc faire « nombre appelle comme à l'Âme spatial du comme facteur monde. l'extérieur. dans nouvelle et C'est le sensible notion l'éternité : chôra fait. et si elle témoigne. humaine partir cet cette eikos précédent. derrière » qu'Alcibiade. interprété structurel que ce à partir du d'une formel langage. temps Nietzsche. Homère Il du marque temps. brusque prenante Socrate différents soudain à coup est jaillissement « tout Agathon. présent v. dans être de nécessairela tempo- exprimé d'inscription langage point le langage graphique. ce On point trouve de jonction dans les temps une trentaine d'occurences « subitement ». les v. pendant sensible. tout que la la production s'exprimer de l'image qu'échoit Il reste du dernier. comme (52 d 3éterle dit le l'opération dans l'unicité à travers nellement Diotime lot des eux-mêmes 211 Le mobile (Banquet. muthos - connaissance s'élever l'intelligible Une entre dialogues « hors sitôt ». et at<j>vl1ç. « l'espace sont avec arrière-monde temps mais (le la mise la suspension âges et de l'Âme du cours du monde). d'inscription qui immédiatement. intermédiaire la chôra nourrientre dépit la éternel. yE:véo0cit) intelligibles. ferait Aiôn. et inadaptée Les ne l'invisible. ne peut joints du Beau «avant à l'évidence à la naissance penser du ciel » (npiv des de un oùpavbv archétypes leur devenir vu. de ne doit peut partir à la le schème des mais à savoir de la temporel spatiale l'ordre vivants. tissu de tient poétique encore contextes ou une (Odyssée. aussitôt ramené à sa vraie . platonicienne d'évoquer instantané composé l'adverbe 392) et ».Les figures du temps chez Platon 37 nir 4). de la durée en suivant intervenir. « auschez une apparition découvrant Eschyle rupture sur- ». mouvement chôra ou de étranSi de la nous chôra le de l'intelligible est et aussi l'éternité. non du qu'à parfois le schème sens.

le Non-Un relatif. 2. des défunts 213 au se c 2). aux de tournants son vrai. autour de l'hypothèse 3). que le du regard ciel bûcher et de de au Minos. Si nous suivons leur interprétation. changement du « ne naissant insaisissable multiple. et. le NonAutre relatif. parce qu'il ne se trouve dans aucun laps de temps. où jaillit l'instantané. à la de position de un le retour de son Cette dialogues. Aussi la réminiscence est-elle bien la condition nécessaire de la connaissance : on ne peut connaître que ce qui échappe au cours du temps. s'effectue encore en En comme effet. balançant et de pas être reprend l'Un entre à nouveaux est l'être pensé et allant ». toute » vers l'Un. et que ce qui est au repos change son état pour se mettre en mouvement » (156 d 3 . dans chez éclair décien 164 tout d 3). à la nature intellectuelle de l'âme tout entière. le second négatif (les hypothèses 7. le premier affirmatif (les hypothèses 1. 8 sur le Non-Un absolu. nous verrons les neuf hypothèses se disposer symétriquement autour de la troisième qui est leur miroir commun : l'être est et n'est pas. l'âme est cette puissance de réversibilité des intelligibles qui se trouve paradoxalement plongée dans l'irréversibilité du temps. sans résulte de seur l'être pris « naître l'intervalle « périr la persistance. l'Autre absolu et l'Autre relatif. « L' l'« "instantané" d'un instantané » : semble dans encore du désigner l'un en quelque et l'autre repos que chose sens. l'« sans de être cesse. c'est bien vers l'instantané et à partir de l'instantané que ce qui est en mouvement change d'état pour se mettre au repos. autour de cette même hypothèse 3). l'Un relatif. 156 découvre un majeurs La page ce de l'Un : et notion 156 terme la n'est c(156 157 problématisée b du Parménide. le Non-Autre absolu. il est occurences de la d 3 (deux hypothèse. 6. de ce point et mourant dépourvu saute épais- temporelle. la terre le Juge (Gorgias. dans » au mû coeur un néant.e 3) 14. immortel. Mais l'instantané. 9. 523 voyage intervient en seul comporte e 5-6 et un perce e 4). 5. révélation lorsque instantanée l'âme que dans lequel d 6. Chacun des groupes est articulé à l'autre par le chiasme de l'hypothèse centrale qui met instantanément à nu la réversibilité des opérations de l'âme.38 Jean-François Mattéi nature l'âme qu'Er Prairie Platon l'arrêt sif cinq Lors frais la fois (Banquet. Retournant un pôle en un autre pôle. 621 b des sur 6). Et tout naturellement. est sis entre (pSTaEÔ) le mouvement et le repos. 4 sur l'Un absolu. qu'on ne peut situer (àTonoç). le ce le point de départ pas n'est changement du non repos n'est certes ce s'ef- à partir pas changement. fois). ou la croisement réveille X. texte. Il en à le l'examen comme se cesse que au trouve du raisonnements ni du » et multiple. que plus à partir mouvement mouvement fectue le changement. destin. les 156 troisième d'après ni Parménide précédents. non-être à la fois au et immobile. l'Arménien (République. Proclus et Damascius ont identifié l'hypothèse singulière du Parménide. En deçà des . Deux groupes d'hypothèses se renvoient alors leur reflet inversé.

l'« instantané » est la navette courant sur le métier entre la trame et la chaîne. l'exaiphnès marque le point instantané d'inscription qui soude le devenir mobile à l'éternité immobile grâce au nombre de l'aiôn où se reconnaît la mesure de l'Âme du monde. L'ensemble du jeu du Parménide. enfin. Pour reprendre la métaphore du tissage que filent de façon récurrente le Cratyle. le complément naturel. Il éclaire ainsi l'intégration immédiate des objets de l'âme grâce à la réversibilité de ses opérations intellectuelles. Il en ira de même de la sagesse de Socrate. naît en un en termes de temps (ro 8' év 4> yÍYVETat éclair l'intuition noétique de l'âme qui donne prise au processus général de la connaissance. se dit «: ce en quoi cela devient »). à ce titre « étrange ». et donc « dé-placée ». La chôra apparaît en effet à Timée comme ce genre « qui nous fait rêver quand nous l'apercevons » (52 b 4). Le point de convergence de ces deux notions singulières se manifeste d'abord dans le domaine paradoxal du rêve. De façon analogue.Les figures du temps chez Platon 39 contradictions du monde. Si la chôra est le lieu de passage des formes intelligibles dans le sensible. articulant en chiasme l'Un aux Multiples et les Multiples à l'Un. temps vient brusquement « comme en un rêve de nuit » (élanep dvap ?v ônvu) (Parménide. On peut voir dans ce point dépourvu de site (a-topon). l'âme à partir du point de rencontre de l'exaiphnès où le temps et l'éternité entrelacent silencieusement leurs déterminations. Effectivement. Dans le Théétète. que l'Un se dissémine « instantanément » en une multiplicité indéfinie de simulacres privés d'unité tout en conservant une taille immense par rapport à son propre émiettement. apparaît à l'initié du Banquet au terme de son long cheminement (210 e 4). se dit en termes d'espace (Tb âronov le « non lieu »). 164 d 2-3). l'« instantané » met en branle l'ensemble des hypothèses distribuées autour de lui. ou en un cauchemar. dans l'ordre de la spatialité. l'exaiphnès. dans la huitième hypothèse. c'est comme en un rêve. nous ne parvenons nature ni à la vérité. tant que nous restons sous l'emprise de (6VE:LponoÀoufl£v « cet état de rêve (úno Taurnç Triç 6VE:LpwtE:úJÇ) (52 b 8). Mais la philosophie est moins un rêve qu'un éveil au monde de l'être. Dans ce chiasme syntaxique où l'extase du temps. . à connaître sa pas appréhender du et de au coeur de l'âme. de même que la chôra se glisse entre l'intelligible et le sensible sans se confondre avec aucune des deux instances. Aussi est-ce « instantanément » que le Beau en soi. le Sophiste et le Politique. c'est encore en « un rêve » (201 d 8) que Socrate saisit d'un coup l'irréductibilité des éléments premiers avant leur entrelacement dans des noms qui vont constituer l'être propre du logos. intercette médiation l'éternité l'exaiphnes. sous la forme d'images temporelles. de la chôra « difficile et obscure » (Xa7?enôv Kcdà?iù8pôv) (49 a 4). dans l'ordre de la temporalité. aboutit ainsi à la révélation du tissu réversible de que je ne peux reprendre ici 15. recherché confusément dans son sommeil par le Socrate du Cratyle. la chôra. et où l'extase de l'espace.

En regard. La dimension cosmique du Katpôç. « comme l'instant. puis de descente dans l'ombre de la caverne est rythmé par la double rupture de l'exaiphnès à l'égard de l'obscurité ou de la lumière initiales (VII. en définitive.donc céleste. grâce à l'invisible médiation de la chôra et de l'exaiphnès. Il faudra attendre le Philèbe pour qu'il soit enfin temps de parler du temps en rapport avec le nombre des genres suprêmes et le nombre des biens de l'âme. Timée reconnaît avec ironie que le « moment opportun » (xaipôç) de consacrer une étude à ses diverses modalités n'est pas encore venu (38 b). L'âme et le kairos Après avoir défini le temps comme l'imitation mouvante de l'aibn éternel. la filiation de l'intelligible à partir de ces images qui font toujours signe au-delà d'elles-mêmes. A chaque instant. pour parcourir seul des milliers de révolutions rétrogrades. ce savoir se produit dans l'âme (èVy ) et. de la lumière éclatante du savoir philosophique dans la Lettre VII : « Résultant de l'établissement d'un commerce répété avec ce qui est la matière même de ce savoir. désor» c 6 il nourrit tout seul lui-même mais. dans la République. qui . en permettant à l'âme d'accéder à une nouvelle naissance. Lorsque les Gardiens de la cité oublient cette loi cosmique et accouplent les jeunes hommes et les jeunes femmes « à contretemps » (napà Kaip6v) (546 d 2). ou de celle de son partenaire dans le Théétète (162 c 3). le mouvement d'ascension du prisonnier de la nuit vers le soleil. Jean Wahl écrivait à propos de l'exaiphnès qu'il ressemblait à un « trou dans la trame des hypothèses » du Parménide. troue le temps »16. ces deux « intermédiaires »17de l'espace et du temps. et. soudainement dit la flamme. livré à lui-même. De façon similaire. Le destin de la connaissance consiste donc à retrouver.40 Jean-François Mattéi dans le Cratyle (396 d 1 et d 4). s'y (34 -d-2). en un sens. est contraint de faire volte-face « au moment précis » (KaTà Katpàv) (270 a 6) où l'impulsion divine l'abandonne. l'instance critique régissant les bonnes et les mauvaises naissances obéit au destin du « nombre géométrique » . On sait que. la chôra peut être interprétée comme un trou dans la trame du sensible par où souffle l'éternité. Ce texte annonce le mythe du Politique dans lequel le monde. L'instantané fulgure au sein d'un mouvement ou d'un repos antérieurs et les retourne l'un dans l'autre.luimême lié au « nombre parfait » de la génération divine . dans la République.donc terrestre . l'intelligible donne forme aux éléments matériels du monde en produisant les schèmes des Idées et des Nombres d'où sont issues les copies sensibles. résultat d'une existence qu'on partage avec comme s'allume une lumière lorsque bonelle. ces dernières mettent au monde des enfants défavorisés de la fortune qui amorcent le déclin de la cité. 515 c 7 et 516 a 3).

Opportunité. s'il est vrai qu'une vie réduite au seul plaisir ou à la sagesse seule n'aurait guère sens pour l'homme. Ces traits s'appliquent explicitement à "tout ce qui devient" (sept navr' Tà ytyv6?. Socrate fait place à « la juste mesure » (Tb p£Tpiov) identifiée au « convenable » (Tb npénov). dans son application mécanique. la cadence des êtres et des choses. Il est alors possible d'aborder la place du xavpôç dans l'économie générale du Philèbe. Le moment critique où le temps libère sa pleine mesure dévoile le seuil où s'infléchit. mais un mélange des deux. A côté de la mesure brute. Convenance. il faudra donc déterminer la composition de la vie mêlée et. parfaitement équilibrée. dégagent en effet une série convergente de caractères qui définissent la métrétique supérieure. intervenant au beau milieu de la réflexion sur l'art du tissage politique. le trop et le trop peu. IV. comme le soulignera le Philèbe. Fidèle au précepte d'Hésiode . le rythme qui l'engage dans le devenir.eva) ou encore aux « nécessités essentielles du devenir » (xara Tiw Tfiç yevéaeuç àvaykatav oûaiav) (283 d 8-9). la seconde métrétique. Aussi le pÔTpiov qui conduit chaque être. la vie de plai- . MÉTptov et xaipôç règlent donc. Hasard (TúXll) et Occasion Favorable (Kaip6ç) gouvernent la totalité entière des affaires humaines » (Lois. défenseurs de la suprématie du plaisir. est-il à luimême sa propre fin (TÉÀOÇ) et sa suffisance (iKavÓv). à l'« obligatoire » (rô ôéov). Auparavant. au moment favorable. qui ne connaît que le plus et le moins. et à « tout ce qui tient le milieu entre les extrêmes » (Tb (284 e 6-8). inscrite dans le flux du temps. Les considérations sur « la juste mesure ». discerne l'exact point de rencontre entre l'excès et le défaut. L'Étranger d'Athènes sera bien avisé de dire à ses compagnons que « la Divinité (Oebç) et. prend pour la première fois dans ce dialogue une signification proprement logique qui prépare les développements cosmologiques du Philèbe. au coeur de chaque chose. Obligation déterminent. Là où la première métrétique. avec le concours de la divinité. à ce titre. ne connaît que les rapports quantitatifs du grand au petit et du petit au grand. 690 e 4). à l'« opportun (TOV KatpbV). entre l'inachevé et l'exagéré. tenant de la souveraineté de la sagesse dans la vie heureuse. la vie de sagesse. On connaît les grandes lignes du débat qui oppose Socrate. tranchent dans le fil continu des événements et prennent finalement en charge le monde en son ensemble. en temps utile. c'està-dire la loi de son développement essentiel. la balance de l'action pour aboutir à la réussite ou à l'échec. Mesure. si l'on veut définir la nature profonde de ces trois vies. en leur point de maturité.« la moitié vaut plus que le tout »18 Platon reconnaîtra ainsi dans les Lois que « la juste mesure contient plus que la démesure » (III. C'est la juste mesure présente en toutes choses pour dégager. Les adversaires admettent assez vite qu'il se pourrait que ce ne soit ni la sagesse ni le plaisir qui l'emporte.Les figures du temps chez Platon 41 1 commande les révolutions du ciel. à Protarque et à Philèbe. vers le terme que sa nature lui impose. l'équilibre nécessaire qui se tient à égale distance des opposés. 709 b 7-8).

puis l'on en vient. commune aux vraies connaissances et aux plaisirs véritables. plaisirs purs. pour régler cette même vie. vérité. de façon inattendue. dans sa détermination passive. note Diès avec justesse dans sa présentation du Philèbe 19. le plaisir à l'« illimité » (àneipoç. 64 d 4) qui. 3. chacune ayant partie prenante avec la sagesse. C'est à la fin d'une série de déplacements insensibles au sein d'un classement à cinq termes que le xn?p6ç. les connaissances en leur totalité. réalise (2) la « beauté » en toute choses. [II] Il suffit de mettre en regard ces deux ternaires pour constater qu'ils constituent un seul classement quinaire : Vie heureuse : Formes du bien : 1. 27 d). C'est au cours de l'analyse de l'« intelligence » (voûç). et la vie mixte au « mélange » (rb petxrbv. 2. 2. lesquels peuvent être disposés de deux façons différentes. la vérité qui. 1. connaissances. la limite. dont l'âme seule prend toute la mesure. à laquelle s'ajoute (3) la « vérité » qui éclaire l'être de chaque mélange. Le premier expose les trois composantes de la vie mixte. Quel est cependant. Socrate distingue les composantes du mélange de la vie bonne : 1. 3. « que cinq termes ». est ainsi la condition de leur être. [I] Dans une première division ternaire. Cette seconde division ternaire nous met en présence de deux classements convergents qui répondent cependant à des préoccupations différentes. sous la forme de la « mesure » (4Tpoii) et de la « proportion » (6upEiéTpou 64 d 9). que Socrate mentionne l'existence de quatre genres suprêmes : l'illimité. à classer les éléments de cette vie mixte (59 e . 2. des parfums et des sons. va venir prendre la première place et s'identifier au Bien suprême qui commande la vie la meilleure. 31 a). 30 e). assimilée à la mémoire. des formes. dans ce mélange. le facteur essentiel qui précipite les éléments en une totalité unique? Il s'agit évidemment de (1) cette sorte de « cause (Tf]V cunav. « Nous n'avons plus là ». On s'accorde pour affirmer que l'intelligence est apparentée à la « cause » (airta. proportion. beauté. après l'étude détaillée des espèces du plaisir et de la sagesse. selon un schéma cruciforme ou un schéma linéaire : . en tant que détermination active de l'ensemble. le second les trois formes que revêt le Bien. vérité. à la connaissance et à l'opinion vraie (21 b-c). Les deux séries sont jointes l'une à l'autre par la médiation de la vérité qui est à la fois la troisième composante de la vie heureuse et la troisième forme du Bien. le mélange et la cause. sans qu'il soit nécessaire de distinguer entre elles. les plaisirs purs. 3. nés des couleurs. il faut savoir à quel genre elles appartiennent.67 b fin).42 Jean-François Mattéi sirs et la vie mixte.

[III] La vérité comme lumière de l'être . Connaissances 5. Beauté 2.la vérité le joue rôle décisif en ramenant à l'unité deux ensembles distincts. Proportion 3. [IV] Ce classement intermédiaire va subir une dernière . Proportion 3. Cette fois ce sont les deux premiers rangs qui sont touchés. Plaisirs purs. à savoir l'intelligence assimilée à la sagesse (65 d I-2). Si nous hiérarchisons maintenant les six éléments des deux ternaires sur une seule colonne en privilégiant. comme le fait Platon. l'axe vertical ordonne les trois composantes de la vie bonne.et décisive modification pour aboutir à l'échelle finale des Biens (65 a . les deux axes s'entrecroisant au coeur de la vérité qui est leur éclairage commun. 508 d 5) . Beauté 2. Intelligence (B) 4.nous le savons depuis la République : âar?9eta Te xai Tb ov (VI. Il va modifier subtilement cette hiérarchie en substituant à la médiation de la vérité le prétendant dont il se fait l'avocat. les formes les plus hautes du Bien sur les composantes de la vie mixte. Connaissances 5.b). sans que pourtant la hiérarchie . Plaisirs purs.Les figures du temps chez Platon Composantes de la vie heureuse Connaissances 43 Beauté Vérité Proportion Formes du Bien Plaisirs purs Dans cette figure.se voit désormais identifiée à l'« intelligence » (voûç) (65 d 1). nous obtenons le premier classement suivant (A) : 1. Vérité 4. (A) On voit aussitôt que l'élément central des deux classements . cette « puissance de notre âme qui est née pour désirer le vrai et tout faire en vue de lui » (58 d 4-5). et l'axe horizontal les trois formes du Bien. Nous obtenons un nouveau classement composite (B) dont l'unité est éclairée par la présence de l'intelligence qui demeure en compétition avec le plaisir : 1. Mais Socrate ne s'en tient pas là.

en conséquence. s'avère simple et élégante. Arts et Opinions droites. l'Intelligence et ses Connaissances.44 Jean-François Mattéi générale ne soit remise en cause. Nous sommes en mesure de conclure et. de « donner une tête » à notre exposé. Plaisirs purs de l'âme seule. c'est-à-dire la Sagesse. renforcée par la sagesse à laquelle elle était unie dès le début. En cinquième lieu. La Mesure. L'intelligence et le plaisir sont déboutés de leur prétention à incarner seuls le Bien. A la deuxième place. la place centrale d'où la recherche a été menée. l'intelligence appartient au second ternaire. qui défend depuis le début la Cause du Bien . A la troisième. tion. Les trois derniers rangs conservent l'ordre précédent : l'intelligence. l'Intelligence comme Cause. dans lesquels les déplacements et les permutations n'affectent à aucun moment l'ordre quinaire. Proportion. Connaissances. qui est apparu au bon moment pour repousser.adjonction inattendue . après la Proportion. et par permutarang en couple avec la Proportion (Tb OÚf-lfJ£TPOV). car les plaisirs purs ne sont rien d'autre que la satisfaction intellectuelle que l'âme éprouve dans la contemplation des connaissances éclairées par la vérité. Arts et Opinions droites 5. Mais nous avons noté que c'est . comme Socrate et Timée. (C) La structure élémentaire de cette série de classements. désormais distincte de la Mesure. parce qu'elle est la source des effets majeurs de la vie bonne. Plénitude et Suffisance. La Juste mesure (Tb Néip?ov). les effets du Bien qui sont les formes d'équilibre des êtres : Proportion. et sur les plaisirs purs de l'âme seule. Plénitude et Suffisance 3. ainsi que deux nouvelles formes du Bien : « ce qui est parfaitement achevé (Tb ze7?eov) et suffisant (ikctvbv) ». la beauté (KaÂbv) descend à la deuxième place où elle retrouve la Proportion. Intelligence et Sagesse 4. l'emporte sur les connaissances associées aux arts et aux opinions droites. mais en même temps. A la quatrième place.s'est distinguée d'un même mouvement de la Proportion. la Juste mesure. car tous deux n'ont ni Mesure (rang 1) ni Plénitude (rang 2). Beauté. Au premier rang de la colonne. enfin. les effets de l'intelligence dans la vie heureuse : Connaissances. les émotions de l'âme devant les productions de l'intelligence. saisi sous l'aspect de ce qui arrive « juste à temps » ou « à point nommé ». le Bien comme Cause.l'Opportunité (Katptov) prennent la première place alors que la Mesure (péTpov) se trouvait jusqu'alors au deuxième En retour. le Plaisir pur à la dernière place. en s'identifiant au Kaiptov pour l'emporter au moment décisif .on pourrait dire juste à temps pour rendre la redondance p£Tpov Kat Tb ?LéTptOV xai Kaipiou. Juste mesure et Opportunité 2. Le classement définitif des biens se présente donc sous cette forme (C) : 1. ce qui la place dans le premier ternaire . C'est un troisième candidat. Beauté. le Mesuré et .

dans le langage du mythe. demande l'interprète.qu'au vaincu . en tranchant les liens de la Mesure et de la Proportion. Les figures majeures du temps chez Platon. L'approche cosmique. (D) Nous pouvons brièvement conclure. Les effets du Bien 3. la Juste mesure. est symbolisée par l'épure du dodécaèdre. La Cause du Bien 2. Tel est bien l'ordre éternel du destin : Népsw polpàv mu (Sophocle. C'est dans un deuxième temps que la nomination de la Mesure va dédoubler les rangs. Trachiniennes. les échelons finaux de la vie heureuse (D) : 1. Elle inscrit dans le cosmos l'invisible partition de l'âme à partir de laquelle le temps dispense à chacun sa part.Mesure et Proportion . Nous ne sommes pas encore au bout de nos peines. Aussi Socrate pourra-t-il clore le débat avec un brin d'ironie en remarquant que l'Intelligence est davantage apparentée au vainqueur . est d'abord apparu sous deux noms . Il distribue ainsi. issues de la modélisation de l'âme soumise à la loi du nombre. expriment à la fois la périodicité de ses mouvements. a occupé la place centrale. son lien invisible à l'éternité dans le procès de la connaissance et son choix du Bien au moment de la décision favorable. l'aiôn.Les figures du temps chez Platon 45 l'Intelligence qui. .la Mesure . la Mesure restant dans l'ombre. est repoussé finalement à la dernière place. elle commande vers le bas les derniers rangs. « ou est-ce pour qu'il y eût cinq échelons Z° A la vérité. c'est parce que le vainqueur. La Cause de l'Intelligence 4. le premier pour la Juste mesure. et de faire intervenir le Yctiptov comme l'inflexion décisive de la recherche. le dédoublement de la Mesure et que s'est fait le dédoublement » ? de la Proportion sur deux rangs a permis à la fois de refouler le plaisir le plus loin possible du Bien. v. Dirigeant ses regards vers les rangs du haut.en occupant un même rang : la Proportion est alors seule mentionnée. afin de s'inspirer du Bien. en se substituant à la vérité et l'être. « Est-ce à cause de ce dédoublement qu'il y a cinq échelons ». le second pour la Proportion. Diès remarque avec pertinence que si le plaisir. Les plaisirs de l'âme devant l'ordre du Bien. à savoir les éléments mixtes de la vie heureuse. selon la juste hiérarchie des causes et des effets. attendu au troisième rang après la vie mixte et la sagesse. l'approche logique et l'approche éthique convergent à chaque fois vers une semblable figure à cinq pôles qui. 1239). Les effets de l'Intelligence 5.le Plaisir. l'exaiphnès et le kairos. dans l'échelle finale de Biens (C) comme dans les classements préparatoires (A et B). C'est au bon moment du classement final des prétendants que la Juste mesure fixe le Bien à la première place et le distingue de ses effets.

p. « porter ». 14.Paris. riciens» (A. Robin.I. 1992. Cours de Sorbonne1932-1933. Guéroult souligne bien que si « le chaos. XII). Paris. p. 13 .1960. c'est-à-direl'étoile à cinq branches. 5. L.d'après Jamblique.5). Timée de Locres.Eclogae. 11Stobée.-F.XXXVII. L.Theologoumena Sur la nature de l'univers.et l'article « Philolaos » (J. la constitutiondes corps élémentairesqui s'opère grâce à la combinaisonde ces triangles. Borges. Paris. à partir d'un 13. 113 et 128..-L. 10/18. 95 c.Histoirede l'éternité. VI. Mugler. 10.pour l'ensemble des questionsposées par l'âme.La penséehellénique.composée de deux trianglesinversésdirigésvers le haut et vers le bas..9. 1942. Robin. On ne confondrapas ce « triple triangle ».pp. De l'âge d'or à l'Atlantide. Je me permets de renvoyer. dérivé de axeiv = éXeiv. 18. Opinions. Frère).avec l'étoile de David. philosophique tome 1.Sur la Lang) .-L.V.PUF. Borges. 135. comme l'appelle Lucien (Pro lapsu inter salutendo. 334. 98 a.46 Jean-François Mattéi NOTES l. StrasbourgZurich.ibid.1964.. Le verbe grec ô1?laxn>aTi[ew signifie«donner une configuration» « « un schème ». 127. 1957. 2.Paris. Alcan. le monde et le temps. Paris. 1948. 1996. Couturat. 295-297.« Thémis-Philosophie ».Le « schème» est originellement . 7. pp. 251-252. PUF.). J. Aétius. sont antérieursà l'action de l'âme sur le choses ». Cf. Le terme est comme nous disons une Kant. « avoir ». habitus). Petit). il reste que « cette action ne se fait sentirqu'avec la constitution du dodécaèdreà l'aide duquelle Dieu trace le plan de l'univers » («LeX' livre des Lois ». Encyclopédie universelle. nature de l'univers et de l'âme.Description 6.82. 5 (= Diels-Kranz. pour formerune étoile à six branches. ce qui « porte » la choseà l'être. 98 e.B. Philolaos.p. J. frag. « posséder» (en latin : habere. l'article « Pseudépigraphes pythagoLes Œuvresphilosophiques.p. XV). L. Ion.1924. la constitutiondes triangles.Revuedes ÉtudesGrecques. 246 : « la cinquièmede ces figures. du même auteur.] reste sans emploiprécisdans le Timée».Paris.et surtoutp. Cf. 142. des originesà Épicure.ibid.Philolaos.pp. Ch. de Falco (frag. in Pausanias.Pseudo-Ocellus. Heitz.p. Paris. 4. « tenir ». 4 Speusippe.Klincksieck. Mattéi ed..L'ouvragedate de 1935et le prologuede mai 1953. axfi>?1. Cf. 3. à mon ouvrage.p. A. 59.[. 1896.De Platonicismythis. 12.5 (= Diels-Kranz. II. 40). Platon et le miroir du mythe. encore arithmeticae.La physiquede Platon. 12. Platon et la recherche mathématiquede son époque. M.Ps. 10. 213-215. 9. 8. 67. (J. de la Grèce.PUF. depuis figure » ou. pp.le dodécaèdre. Les rapports de l'être et de la connaissanced'après Platon. 38 Blumenthal.

Comme la chôra (Timée. 52 a 8). Les travaux et les jours. 1972. Notice du Philèbe. et. « La notion de « dunamis » chez Damascios ». pp. quité » (pp. Timée. de Joseph Trouillard. Paris. rompant ainsi. 156 d 7. Je rejoins les analyses de Jean Wahl. 16. Wahl. Grenoble. comme Robin ou Diès. v. en effet. rejette l'originalité de la troisième hypothèse. 1973. 167. L. Tous ces auteurs reconnaissent la double distribution pentadique des huit hypothèses positives et négatives autour de la troisième qui en constitue le foyer. « Damascius. Platon. A l'opposé. p. cit. Il est. « Le cygne noir ». 50 d 3). Fragment de son commentaire sur la 3e hypothèse du Parménide ». 18. 291) : cf. LXXXIII. ni dans le repos. par « étrange ». Paris. Brisson. au siècle dernier. 1941. PUF. 1983. 2. son annexe 1. PUF. « Les interprétations du Parménide dans l'anti). Les Belles Lettres. Paris. Paris. d'A. ni dans l'éternité. 157 a 2). Brisson rend justement l'adjectif atopos par « qu'on ne peut situer ». Paris. et non. Le contexte du passage montre bien. Pour une analyse générale des neuf hypothèses du Parménide. inédite. J. il n'en admet donc que huit. « Damascius et les hypothèses négatives du Parménide ». « Négativité et procession des principes chez Damascius ». Chaignet. ibid. LXXXV. Hésiode. 1926. Paris. Millon. traduction légèrement modifiée. E. 19. de Pierre Boutang. ch. je renvoie à mon ouvrage L'Étranger et le Simulacre.Les figures du temps chez Platon 47 14. 1994. op. « non sans une certaine nostalgie ». 48 e 4. Parménide. de Joseph Combès « Damascius. ramenée à la « seconde série de déductions » . Ontologie du secret. 49 a 2. p. GFFlammarion. Diès. 208-223. que a-topos signifie au sens propre insituable : l'instantané n'est ni dans le mouvement. ni dans le temps. l'exaiphnès est un metaxu (Parménide.. Étude sur le Parménide de Platon. 155 e 4 . 1989. 285-291). un entre-deux pur. 15. lecteur du Parménide ». 1897 . introduction et notes par Luc Brisson. trad. Les deux instances interviennent toujours « en tiers (rprrov) entre deux pôles opposés de la réalité (Parménide. A Diès. 40. . 17. Revue des Études grecques. avec l'exégèse traditionnelle (p. 1Il. p. in Études néoplatoniciennes. 20. dans son édition du Parménide. Étude sur le Parménide de Platon. au même titre que la chôra. LXXXVI. A.

quelques mots tirés de l'épigramme que le poète hellénistique avait Poseidippe jadis dédié à cette notion. impossible de le rattraper. au rang de divinité et déjà célébrée par le sculpteur Lysippe. il intervient activement).à eu] ?v xpovw) à savoir une qualité à l'intérieur d'une quantité. t. une fois passé. p. Lasson.Le statut philosophique du Kairos Evanghélos A. le personnage de Kairos serait représenté courant sur la pointe de ses pieds ailés. détail essentiel. il y a lieu de distinguer trois aspects complémentaires par le biais desquels il est possible de procéder tour à . par contre. de la logique éd.. A4. hissée. tenant un rasoir tranchant (ou. recueilli dans l'Anthologie palatine. à Nicom. celle du kairos s'inscrit néanmoins à l'intérieur de celle-ci. en affirmant que le kairos serait « le bien dans le temps » (Éth. variation. les cheveux lui tombant sur le visage. pour la cause. au début d'une enquête sur le On kairos. Aux termes de ce poème. Il va de soi que cette opposition n'entame en rien l'autonomie du kairos. mais aussi la nature de la réalité à laquelle cette notion correspond. Moutsopoulos (Athènes) ne saurait se passer de placer en exergue. afin de mieux faire ressortir les particularités du kairique. elle permet d'en mieux définir les caractères particuliers et. Aristote fut le premier à associer le temps au kairos. Afin d'aborder la notion de kairos. de la manière la plus appropriée et la plus globale. ainsi que son impact sur la vie humaine. pour ainsi dire. ainsi que Hegel le soutiendra également (Sc. mais chauve par derrière : en effet. la structure et la fonction. Indépendante de la problématique du temps. 383). kairicité et temporalité. 1096 a 26 et 32 : t àya06v [ou:. une balance au fonctionnement de laquelle. 1. on ne le saisit qu'avant son passage. Or toute cette imagerie n'est mise en oeuvre que pour souligner l'opposition entre kairos et temps.

Par rapport à gétpoi) qui désigne un critère rationnel auquel le monde et la vie humaine peuvent être réduits. à savoir le rôle prépondérant de véritable charnière. du moins dans un contexte temporel bien délimité. les termes de pàlpov. dans cette perspective. sur le plan épistémologique. le passage d'un non être à un être ou vice-versa. Une étude sémantique de certains termes. mais aussi un changement de qualité. semble-t-il. Du superlatif à l'inacceptable il y a non seulement une différence de gradation. un aspect ontologique et un aspect axiologique. et qualifierait le caractère inacceptable d'un excès. Xiav indiquerait une qualité portée au plus haut degré acceptable. de la façon la plus adéquate. La sagesse biosophique n'a pas manqué de rapprocher. Il convient toutefois de mettre préalablement l'accent sur un fait particulier : il est d'une importance capitale de constater que ce sont les Grecs mêmes. La même optique implique. notamment de ceux qui dénotent l'insuffisance et la surabondance. une considération du sujet non plus descriptive et statique. Du point de vue épistémologique. et acquièrent une importance énorme pour la qualification d'un instant unique. il ne s'agit pas de souligner le processus d'un devenir. d'éclairer ce qui paraît nuancé. de dominer ce qui tend à échapper. mais dynamique et engagée. l'approche d'un état d'équilibre et son propre dépassement. et après lequel tout est déjà perdu. Le problème se pose donc désormais. et d'après lequel il est possible de les évaluer. l'attente d'une condition optimale et son débordement. cette attitude devient carrément négative dans le second. le jeu des possibilités qui s'offrent à l'évaluation d'états où le moindre détail et la moindre nuance deviennent significatifs. une attitude de l'esprit fondamentalement orientée vers la recherche et la préférence de la mesure. paraît ici nécessaire. un instant fugitif acquiert. De part et d'autre. qui s'articulent en un système unitaire grâce à la condition optimale dont il vient d'être question. qui ont beaucoup parlé de mesure. qui ont aussi parlé de démesure. de son côté. ellesmêmes cruciales pour la compréhension et pour l'interprétation aussi bien de l'idée de devenir que de la dynamique de la conscience qui s'y réfère. il s'agit de conditions instables et. C'est là que réside. fluides. et qui. à l'intérieur d'un tel processus. l'importance d'un instant décisif. à l'intérieur d'un schème de pensée qui ne dédaignerait pas de recourir à quelque calcul infinitésimal en vue de saisir. voire l'indifférence de . joue plus qu'un rôle de simple jointure. qui implique un changement d'attitude de la conscience : positive dans le premier cas. afin d'en montrer le caractère déterminant pour les situations qu'il qualifie.yak. de Xiav et de 6. toute la distance qui sépare le constatatif de l'appréciatif. de saisir ce qui semble passager. mais de saisir. Ainsi. d'un instant par excellence.50 Evanghélos Moutsopoulos tour : un aspect épistémologique. avant lequel rien n'est encore consommé. alors que ayav dénoterait déjà le franchissement d'une limite. le moment exceptionnel qui marque le passage d'une insuffisance à un excès. et le rejet de toute démesure. de la part de la conscience. pour ainsi dire. à savoir le sixième siècle avant notre ère.

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l'engagement intellectuel, sinon moral. Si la mesure assure la rationalité du superlatif, la démesure entraîne l'irrationalité, l'indomptabilité, de l'excessif. Ce qui se trouve introduit d'emblée dans ce complexe de considérations, c'est la notion de point critique. On entendra comme tel un minimum de gradation en-deçà duquel la qualité envisagée demeure inaltérable, mais au delà duquel elle subit une altération capable de la rendre méconnaissable. Or, dans le même ordre d'idées, et en raison de ce qui vient d'être affirmé précédemment, il existe, pour chaque gamme d'intensité d'une qualité donnée, deux points critiques, deux seuils, l'un minimal, l'autre maximal, entre lesquels les valeurs que la qualité en question admet ou acquiert peuvent varier sans qu'elle en subisse la moindre altération. Au contraire, la conscience s'y réfère, le plus souvent, sans discrimination quant au degré d'intensité, degré dont l'importance se trouve elle-même, pratiquement minimisée. La gradation ainsi délimitée, la gamme ainsi comprise entre les deux extrêmes, fonctionne pour la conscience comme une zone de référence particulièrement extensible non point dans les directions indiquées par ses termes extrêmes, mais intérieurement, en raison de son adaptabilité à des processus d'interpolations successives, qui vont des plus rudimentaires aux plus complexes, et qui tendent à en enrichir le contenu de la part de la conscience. Dès lors, on pourra envisager la zone toute entière ainsi comprise à la fois comme extensible et comme rétrécissable, au point d'être réductible à un minimum à la fois quantitatif et qualitatif, à une véritable minimalité. On comprend facilement que la conscience puisse profiter de cette élasticité de son objet afin de lui imposer les formes qui correspondent le mieux à ses propres fins, autrement dit les formes les plus adéquates à son intentionnalité. L'acception du terme d'intentionnalité admise ici est plus proche d'une interprétation qui s'inspirerait davantage d'un certain bergsonisme que d'un husserlianisme, disons, classique, malgré, la tendance, de plus en plus manifeste, de reconnaître et de souligner les ressemblances, voire les origines communes de ces deux philosophies, plutôt que de les dissocier. Il convient de retenir, - de tout ce qui précède - et c'est là que réside l'importance de l'aspect épistémologique de la question -, que conscience et réalité déteignent l'une sur l'autre à travers l'intentionnalité de la première, qui forme, d'une part, comme le cadre, plastique, malléable et adaptable, de l'activité de celle-ci, et qui en constitue, d'autre part, une dimension intérieure qui définit son orientation vers le réel, et comme une force qui coordonne ses rapports avec le monde. Par sa nature, l'intentionnalité de la conscience assure donc la possibilité de celle-ci de procéder au « découpage » de la continuité de réel en tranches telles qu'elles puissent servir, de la façon la plus adéquate, aux fins de l'existence. Le modèle d'après lequel ce « découpage » est sans cesse effectué se présente comme une « grille » de lecture et d'interprétation du monde, « grille » à deux volets que constituent les catégories d'antériorité et de postériorité; un « grille » dont le caractère dynamique, relatif aux valeurs épistémologiques dont

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la conscience est, en l'occurrence, chargée ou, mieux encore, teintée, résulte de la nature même de la situation sur laquelle l'activité intentionnelle de la conscience est fondée, et qui est une situation d'attente, d'expectation. Tout un système de catégories dérive de cette conception binaire de l'action de la conscience sur le monde. Au delà de l'application logique des catégories d'antériorité et de postériorité, il y a lieu de se référer à leur application réelle. Or, d'après ce qui vient d'être signalé à propos de l'intentionnalité de la conscience, cette application ne saurait être statique, mais dynamique. Cette différence implique certaines conséquences relatives à la structure du système de catégories, qui sert d'outil à la conscience, laquelle cherche à se situer par rapport au monde et, en revanche, à interpréter le monde par rapport à sa propre activité. Les considérations qui suivent serviront de transition entre l'étude de l'aspect épistémologique et celle de l'aspect ontologique du problème étudié. Le système classique des catégories temporelles comporte trois valeurs, celles du passé, du présent et de l'avenir. C'est sur ce système ternaire que se sont de tout temps fondées les conceptions philosophique et scientifique du devenir. Or ce système semble désespérement statique, fade et inadéquat, dès lors qu'on se réfère non plus à des phénomènes, mais à des vécus, non plus à des réalités prétendues objectives, mais à des expériences intérieures objectivées qui sont dominées par les situations d'expectation auxquelles il vient d'être fait allusion, et qui sont directement liées à l'intentionnalité de la conscience. Le système de catégories dynamiques qui, dans ces conditions, est appelé à remplacer le système ternaire mentionné sera donc un système essentiellement binaire qui comprend deux catégories pour lesquelles seuls les Grecs semblent avoir conçu des termes propres : OÜ1tOJet ovxÉit, à savoir les catégories du « pas-encore » et du « jamais-plus ». Du point de vue ontologique, problème se trouve le indissolublement lié à son aspect épistémologique. L'analyse épistémologique du problème en appelle une autre, ontologique, sur le plan de laquelle ce qui a été dit précédemment trouve une application adéquate. En effet, l'armature catégorielle kairique permet au modèle dont elle schématise la structure d'être appliqué à une réalité sans cesse en mouvement, sans cesse en mutation, sans cesse en train d'être altérée. Le problème se pose désormais en termes de recherche d'un mode permettant de distinguer et de saisir des instants privilégiés qui, au cours du développement ou de l'évolution d'un être ou d'une situation, s'avèrent significatifs pour le passage de cet être ou de cette situation d'un état faible à un état fort, d'un état d'être à un état de plus-être, ou inversement, d'un état fort à un état faible, d'un état d'être à un état de moins-être, c'est-à-dire, pour le passage éventuel, et dans la mesure où plus-être et moins-être atteignent un degré d'exaspération, d'un état d'être à un état d'être-autre. D'autre part, les mêmes instants privilégiés s'avèrent propices au processus de conception dynamique de ce changement, de cette mutation, de cette altération ontologique, de la part de

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la conscience, tout comme pour le processus de mise à profit de cette mutation en faveur de la conscience et de l'existence dont celle-ci est conscience, tout comme pour le processus d'intervention de la conscience en question sur la réalité, en vue de l'intégrer dans son monde propre, de se l'assimiler, ce qui revient au même. Signalons au passage que l'intentionnalité de la conscience semble ainsi se manifester de la façon la plus intense, la plus conséquente et la plus efficace. Tout ceci implique le règne d'une discontinuité à l'intérieur de la continuité des êtres et des situations. Ainsi le kairos s'affirme-t-il comme un instant privilégié, comme un instant marqué d'un point d'orgue. Le modèle structurel kairique est par conséquent un modèle que qualifient à la fois une rigueur et une plasticité, cette dernière étant due au facteur intentionnel qui est indissociable de toute activité vécue de l'existence. C'est d'après ce modèle que s'organise, que se façonne et que s'impose tout procédé de restructuration du temps. On peut même aller jusqu'à dire qu'il n'est point de temps vécu qui ne soit « kairique », et que la « kairicité » qui remplace la temporalité souligne de façon définitive le caractère décidément noétique de celle-ci. Le caractère vécu de la kairicité s'oppose au caractère purement schématique de la temporalité. Dès lors on est en mesure de modifier légèrement l'affirmation de Bergson d'après qui la notion de temps résulterait de la notion d'espace discontinu appliquée au vécu de la durée. Au fond, c'est à travers la notion de temporalité, elle-même issue d'une abstraction, que la notion de spatialité se trouve réduite à une fonctionnalité dimensionnelle. Temporalité et spatialité sont, chacune de son côté, des abstractions d'une réalité fondamentalement kairique. Les catégories kairiques sont également applicables sur les plans de la successivité et de la simultanéité, de la ccexistence. La preuve en est que même l'espace peut-être vécu en termes de kairicité. Aux catégories du « pas-encore » et du « jamais-plus » correspondent sur le plan spatial, les catégories du « pas-encore-ici » et du « jamais-plus-nullepart ». C'est peut-être à ce niveau spatio-kairique que successitivé et simultanéité s'agencent de façon fonctionnelle pour constituer un substrat sur lequel vient se greffer l'intention qui permet ou qui impose une structure du discontinu telle qu'elle permet l'apparition et l'acceptation de l'« irrépétible », de l'unique. Tout ce qui, dans ce contexte, peut être considéré comme réductible à l'infinitésimal, ne l'est en fait que nominalement, car ce qui, en l'occurrence, importe, au fond, ce n'est point l'infinitésimal même, mais, au contraire, le sens dont il se trouve être chargé. Plus qu'au minimal ou qu'au maximal, l'élément kairique est, répétonsrattaché à l'optimal, et, comme ce dernier n'est concevable que par rapport à le, une appréciation préalable, consciente ou inconsciente, à une prédisposition, il devient un élément d'ordre carrément intentionnel utilisable au cours de tout processus de structuration ou de restructuration du réel de la part de la conscience, dans son effort d'imposer sa présence au monde, en se l'appropriant, c'est-à-

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dire en le soumettant à ses propres intentions, à ses propres exigences. On comprend ainsi la signification profonde de termes comme « trop peu », « pas assez », « suffisamment » ou « excessivement ». Ils désignent le manque, la défection, l'omission, la plénitude, la surabondance, tout comme ils marquent les possibilités d'établir une gradation non seulement entre « plus-être » et « moins-être », mais aussi à l'intérieur des zones que « plus-être » et « moinsêtre » désignent. Ils permettent d'attribuer à l'expression « de justesse » tout son sens ontologique, et ouvrent certaines perspectives dans la direction d'une possibilité, d'une appréciation de l'unique. L'aspect axiologique du problème acquiert dès lors une importance primordiale. Il ne s'agit plus désormais de considérer la kairicité comme structuralité permettant de fixer un point, chaque fois unique, qui sert à établir une discontinuité quantitative et qualitative à l'intérieur d'une successivité elle-même discontinue, mais bien de rechercher le caractère décisif de ce point par rapport à l'importance que l'intentionnalité de la conscience reconnaît au passage d'un état à un autre, d'une situation à une autre. En ce sens, il peut être affirmé que la valeur accordée au « kairos » en tant qu'instant crucial et optimal n'est que l'objectivation même de l'activité intentionnelle de la conscience qui cherche à établir à l'intérieur de la successivité, mais aussi de la coexistence, dans la mesure où celles-ci sont pensées en fonction l'une de l'autre, des points de repère qui puissent représenter, et exprimer ses préférences relativement à ses modes d'activité possible, de sorte que l'actualisation d'un instant appartenant à l'avenir par exemple ne soit pas seulement équivalente à un rapprochement de cet instant, mais aussi à une projection de l'existence dans la direction du futur. Antériorité et postériorité sont ainsi réduites non pas à des grandeurs dépourvues de sens, mais à des valeurs, donc à des centres d'intérêt pour la conscience, et qui se rejoindraient, si le kairos (qui, tout en demeurant un point axiologique, tend, par extension, à s'« imbriquer » dans l'une comme dans l'autre) ne les rendait irréductibles, en conférant à l'une un statut d'« espérée », à l'autre, un statut de « regrettée ». Ces tonalités d'ordre affectif ne font que souligner la caractère valorisant de l'intentionnalité de la conscience, et de la finalisation du champ d'activité de l'existence que cette intentionnalité implique. L'extensibilité du point optimal kairique, rendue possible grâce à la transformation de celui-ci par rapport au point d'orgue, dont il est doté, ainsi qu'on l'a vu, lui permet de condenser en lui tout le sens d'une objectivation axiologique, et de s'affirmer comme une valeur propre. Désormais, il se pose en tant qu'unique, et exerce du dehors son appel irrésistible à la conscience. Avant lui rien ne compte ; après lui, tout est perdu. Mais ce qui rend sa position significative, c'est la possibilité qu'il offre à la conscience de l'approcher progressivement après l'avoir déjà atteint d'emblée. Plus la conscience s'approche de lui et plus l'éventualité de son contact avec lui mûrit; plus elle s'en éloigne et plus cette éventualité se détériore, disparaît. Son unicité implique la décomposition

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du monde qui s'articule autour de lui et qui conduirait certainement à la rencontre de la conscience avec le néant si, par ailleurs, elle n'avait point la possibilité de se rabattre sur un monde articulé autour d'un point de référence (c'està-dire, en définitive, d'une autre valeur) complètement différent, et qui lui permet de se ressaisir. Toute proportion gardée, le processus d'approche et d'éloignement de la valeur ainsi envisagée pourrait être exprimé sur un plan scientifique par la loi de Doppler-Fizeau qui fait état de la variation de la hauteur d'un son en fonction du mouvement, donc de l'approche ou de l'éloignement de la source sonore par rapport à l'observateur, en l'occurrence de la conscience. On reconnaît le souci de distinguer deux phases successives de comportement de la part de la conscience conformément à la structure du kairos, telle qu'elle a été envisagée précédemment, et telle qu'elle est vécue par la conscience : une phase ascendante qui correspond à la formation d'un fait ou d'un état; et une phase descendante qui, elle, correspond à sa dégénérescence, à sa détérioration et à sa corruption. Dans ce contexte, le kairos demeure la charnière qui en même temps sépare et unit les deux volets de l'ensemble structurel que ces deux phases constituent, charnière dont la fonction précise consiste à condenser l'ensemble en question tout en le dépassant, tout en en demeurant distincte. Minimalité optimale concrète, elle se situe dans l'axe même de la ligne de conduite de la conscience dont elle constitue le prolongement objectivé. Fin « stochastique » de cette conduite, elle exige, de la part de la conscience, un traitement « pettéïque ». Point critique non seulement surmonté d'un point d'orgue, mais aussi s'identifiant désormais à ce dernier, le kairos marque culmination d'un processus qui, par étapes successives, et à travers l'affirmation dynamique de la présence humaine, conduit de l'inexistence à l'existence, cette fois cependant chargée de toutes les propriétés qu'il lui a conférées en cours de route. Il peut être comparé à une fonction dont tous les paramètres acquièrent, dans certaines conditions, et à un moment donné, des valeurs précises qui lui permettent d'atteindre son expression optimale. Passé ce moment, la fonction n'a plus qu'une importance purement théorique pour l'activité en raison de laquelle elle a été conçue. Désormais, elle demeure dépourvue de toute signification réelle ; elle se trouve réduite à un simple schème vide de sens. Le kairos se présente, dès lors, comme le catalyseur de toute activité de la conscience, auquel cette dernière tend à participer après se l'être posé en tant que tel selon un processus invariable d'objectivation. Cette participation est, en fait, un engagement continu que la conscience prend vis-à-vis de sa propre activité intentionnelle, un engagement qu'elle exprime précisément. Plus qu'un simple moment opportun, le kairos est un moment décisif dans le sens d'un moment de décision et d'action. Tout ce qui le précède, comme tout ce qui le suit n'est qu'un prolongement de cette action dans laquelle

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l'existence tout entière se trouve impliquée. Nul besoin d'ajouter que la présence du kairos permet à la conscience d'attribuer au monde un sens précis conforme à sa nature, et qu'il est le prisme à travers lequel elle contemple le monde afin de s'y introduire et de s'y intégrer, après se l'être représenté de façon rendant possible sa compréhension. La conclusion que l'on pourrait tirer des considérations qui précèdent est, de toute évidence, que, mesure autant que valeur, le kairos s'affirme comme création intentionnelle de la conscience à la recherche de la nature du réel, et comme un moyen efficace qui permet à l'existence de saisir la signification et l'importance de son action sur le monde en distinguant des modes d'approche et d'éloignement. En suivant la maturation lente, mais irréversible, des situations dans lesquelles elle s'engage, et en fixant d'avance l'instant, à la fois minimal et optimal, à partir duquel ces situations risquent de se désintégrer, la conscience procède à l'approche de cet instant dont le statut est désormais celui d'une donnée objectivée capable de relier la réalité objective à la réalité vécue. Les catégories de « pas-encore » et de « jamais-plus » ne sont, de ce fait, nullement des de la créations abstraites, mais expriment la structure de l'intentionnalité conscience, elle-même manifestation de la structure de l'activité de l'existence. L'attitude est kairique profondément enracinée dans la réalité humaine. Dès lors, on devra remplacer le système statique des catégories temporelles traditionnelles par le système dynamique des catégories kairiques, toutes les fois que l'on voudra établir une image plus authentique de l'activité de la conscience, envisagée sous tous ses aspects.

Notes pour une philosophie Pierre

Temporalité et causalité
aristotélicienne (Louvain) Destrée

de la nature

« Le mécanisme radical implique une métaphysique où la totalité du réel est posée en bloc, dans l'éternité, et où la durée apparente des choses exprime simplement l'infirmité d'un esprit qui ne peut pas connaître tout à la fois. Mais la durée est bien autre chose que cela pour notre conscience, c'est-à-dire pour ce qu'il y a de plus indiscutable dans notre expérience. Nous percevons la durée comme un courant qu'on ne saurait remonter. Elle est le fond de notre être et, nous le sentons bien, la substance même des choses avec lesquelles nous sommes en communication. En vain on fait briller à nos yeux la perspective d'une mathématique universelle ; nous ne pouvons sacrifier l'expérience aux exigences d'un système. C'est pourquoi nous repoussons le mécanisme intégral ». Ce passage de l'Evolution créatrice (p. 39) pourrait servir de manifeste au projet d'une philosophie de la nature. Ce n'est pas seulement l'oeuvre de Bergson, c'est aussi celle de philosophes comme Whitehead, Husserl, Merleau-Ponty ou H. Jonas, ce sont également les travaux de scientifiques comme R. Thom ou I. Prigogine que l'on pourrait inscrire dans ce projet d'en revenir à une véritable philosophie de la nature par delà ou en deçà de sa négation par la philosophie et les sciences modernes régies, idéalement en tout cas, par un « mécanisme intégral ». Une véritable philosophie de la nature, c'est-à-dire une philosophie qui redonnerait une réelle consistance ontologique et à notre monde naturel, à ce que Husserl a appelé le « monde de la vie », et à notre subjectivité ancrée dans ce monde. Une philosophie de la nature au-delà de la philosophie moderne au moins par les nouvelles perspectives proposées par certains courants

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Pierre Destrée scientifiques contemporains que d'aucuns, réitérant le geste accompli par Vico pour les sciences humaines, n'hésitent pas à appeller « nouvelle science » ; mais aussi philosophie en-deçà de la perspective moderne dans la mesure où, par bien des aspects, on la voit revenir, explicitement ou implicitement, à la compréhension aristotélicienne de la nature. »

A partir de ce texte de Bergson, l'on pourrait proposer au moins deux séries d'objections majeures à la négation moderne de la temporalité. Tout d'abord, du point de vue de la science : une telle vision mécaniciste n'est-elle pas révolue? Considérez l'importance grandissante de l'interprétation probabiliste, et donc indéterminée, de la physique quantique ou de la conception prigoginienne de la thermodynamique. Mais qu'il suffise de songer au phénomène plus général, qui régnait déjà à l'époque de Bergson, de l'historicité, c'est-à-dire de la temporalité fondamentale de la nature : le darwinisme n'est pas seulement une théorie scientifique particulière, c'est devenu l'horizon de sens de notre concept même de scientificité ! Une seconde série d'objections est d'origine strictement philosophique. Comme Bergson le répète inlassablement, cette durée des choses qui est réduite à un sempiternel présent sans passé et sans avenir ne peut être celle de notre subjectivité. Or, il en est de cette durée comme de la liberté de Descartes : nous la ressentons tous de manière indiscutable ; elle est notre expérience première de nous-mêmes et du monde. A l'inverse, nous comprendre nous-mêmes à partir d'un présent sans épaisseur, miroir d'une éternité où, comme dit encore Bergson, « tout est donné » (p. 38), cela nous renvoie très exactement à ce que Heidegger a de son côté appelé notre compréhension « inauthentique » ou « impropre » : se comprendre à partir de la compréhension que la science moderne nous donne du monde naturel comme étant celui de la Vorhandenheit, ou de la présence constante. Une compréhension « authentique » est une compréhension de soi comme être véritablement temporel, comme êtreen-vue-de-la-mort, dans le sens où la mort, en tant que possibibilité ultime de l'être humain, est comme le symbole de l'ouverture du présent à l'à-venir. La compréhension moderne du temps comme éternité ou présence constante ne nous donne le choix qu'entre ces deux alternatives : soit, en postulant le dualisme, elle nous interdit de comprendre l'homme comme un être naturel, c'est-àdire comme un être-au-monde ou un être-du-monde ; soit elle nous contraint de le comprendre de manière strictement naturaliste, mais alors sa temporalité, c'est-à-dire son histoire et sa liberté, ne sont plus qu'illusion et mirage... Mais il faut refuser le monisme naturaliste qui, en réduisant la nature à une « mathématique universelle », doit nous faire renoncer à l'expérience proprement humaine de notre temporalité constitutive. Et il n'en faut pas moins s'opposer à toute forme de dualisme spiritualiste où le monde et ses êtres perdraient toute réalité temporelle, un monde dans lequel l'homme serait une bien étrange exception. Bergson recherchait un autre mode de compréhension du temps, et nous pensons

de la vigoureuse dénégation de l'idée de cause. En appliquant la même méthode à quelques autres objets de ses connaissances. qui serait à la fois « le fond de notre être » et « la substance même des choses avec lesquelles nous sommes en communication ». L'esprit humain offre... contrairement à ce que l'on entend trop souvent dire. son poids de présent et son ouverture d'avenir. On se contentera. dans la perfection qu'il a su donner à l'Astronomie. Lorsque Laplace parle de « lois générales » comme autant . 3). telle est notre thèse. Ses découvertes en Mécanique et en Géométrie.. 139). cette formulation d'un déterminisme absolu ne repose pas du tout sur une vision causaliste de la nature. C'est-à-dire une temporalité fondée dans une compréhension « sympathique » : « La nature.. p. C'est que cette oblitération n'est que la conséquence. Formulons l'objet de cette recherche par les questions suivantes : comment penser le temps de la nature de telle sorte que l'homme. si d'ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l'analyse. le philosophe la traite en camarade. nous semble-t-il. jointes à celles de la pesanteur universelles. il cherche à sympathiser » (La pensée et le mouvant. le philosophie n'obéit ni ne commande. embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle.Temporalité et causalité 59 que cette recherche est aussi celle des autres auteurs que nous mentionnions : celle d'une véritable temporalité. puisse en émerger en tant qu'être temporel ? Comment comprendre la durée proprement humaine telle qu'elle permette la temporalité du monde ? * Avant de tenter de répondre à ces questions à partir de la pensée d'Aristote qui en fournit. une faible esquisse de cette intelligence. nous croyons utile de faire un très rapide détour par l'histoire moderne de l'oblitération du temps. Le lien entre temps et cause ressort très nettement du célèbre texte de Laplace auquel Bergson se réfère dans le passage que nous avons cité en commençant : « Nous devons donc envisager l'état présent de l'univers comme l'effet de son état antérieur. et l'avenir comme le passé serait présent à ses yeux. p. mais bien sur une radicale négation de toute réelle causation. et à prévoir ceux que des circonstances données doivent faire éclore » (Essai philosophique sur les probabilités. de deux remarques. l'ont mis à la portée de comprendre dans les mêmes expressions analytiques les états passés et futurs du système du monde. Une intelligence qui pour un instant donné connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent. et comme la cause de celui qui va suivre. pour notre propos. en tant qu'être naturel. avec son fardeau de passé. La première concerne le statut et le sens de la causalité dans ce texte. les incontournables linéaments. il est parvenu à ramener à des lois générales les phénomènes observés. C'est que..

les prédicats. il ne définit plus les corps de manière géométrique. ou catégories. c'est-à-dire des sources d'activité. au sens mathématique du terme. par lesquelles quelque chose y puisse entrer ou sortir » (Monadologie.60 Pierre Destrée d'« expressions analytiques ». Or. Mais ici encore. le dépliage de ses possibilités. mais dynamique : les monades qui constituent l'univers sont des « forces actives ». avec la réversibilté du temps. La véritable causalité n'a donc rien d'une « force vive » au sens strict. est le sujet qui reçoit certains prédicats sans être à son tour un prédicat ». exactement comme une série mathématique se déploie selon sa loi. si puissante qu'elle soit » ! (Lettre à M. et donc. c'est le déroulement. des « entéléchies ». on le sait. le principe général de détermination de la force. Prigogine et I. comme Aristote le dit expressément. rappelle Leibniz. dans La nouvelle alliance). Dans l'esprit de l'aristotélisme. autre métaphore. écrit Einstein en accord avec Leibniz et Laplace. comme P. Rapprochons le texte de Laplace du non moins célèbre huitième paragraphe du Discours de métaphysique. si l'on peut dire. « La substance. Besso. L'idée de force n'est même qu'une métaphore : elle permet l'expression. citée par I. c'est celui de l'égalité de la cause pleine et de l'effet entier. de causalité. « comme une certaine vie pour les étants naturels (Physique VIII. . Plus précisément. Mais s'il reprend certaines formulations d'inspiration aristotélicienne. Ricoeur. il en transforme complètement le sens. mais plutôt. la distinction entre le passé. comme l'a suggéré P. Leibniz en trahit radicalement l'esprit. Certes. la cause. et donc prédire très exactement ce qui se fera à partir de ce qui est et remonter à ce qui était à partir de ce qui sera. l'image célèbre de Zénon : « Pour nous autres physiciens convaincus. ne sont pas tant les accidents. mais d'une possibilité. Stengers. est une raison : causa sive ratio. une interprétation que nous appellerions « volontariste » du créationnisme. non pas d'une capacité. on ajoutera que la théorie des catégories. Une seconde remarque maintenant à propos du fondement métaphysique de cette conception analytique de la causalité : elle repose sur une certaine interprétation. le présent et le futur est une illusion. Aubenque l'a bien montré. La cause contient entièrement et analytiquement son effet. « Les monades n'ont point de fenêtres. Leibniz va s'opposer au mécanisme statique cartésien. répète Leibniz. La doctrine moderne canonique de la réversibilité du temps trouve ici son fondement : si l'effet n'est que l'expression de la cause et si la cause n'est que le contenant de l'effet. il reprend bien sûr la théorie rationaliste de la causalité telle qu'elle trouve son expression classique chez Leibniz. est liée à la problématique du mouvement qui est. c'est la phénoménalité même du temps qui est niée. on peut toujours remonter de l'effet à la cause. les « événements » d'un sujet. Leibniz y explique l'action des êtres naturels à partir de la notion de « substance » qu'il reprend à la scolastique aristotélicienne. comme on le dit généralement. devrait-on penser. c'est la « flèche du temps » qui s'immobilise dans les rets d'une science qui réalise in concreto. s'il en reprend le mot. 7) : l'activité substantielle de la monade est purement interne.

mais bien son résultat : affirmer que la nature pourrait avoir par elle-même et en elle-même des fins. L. le rejet de la cause finale entraîne immanquablement celui de la cause motrice. seul mouvement véritable aux yeux des Modernes. y voit en même temps le fondement et la raison de tous les prédicats qui se peuvent dire de lui véritablement. sans élan propre et qui ne peut amener aucun véritable changement substantiel. 85). qui repose sur le primat du mouvement.. p. pour les médiévaux. poursuit Leibniz. certes. « on en revient à faire autant de petits dieux que de formes substantielles et à un polythéisme rappelant les gentils » ! « Alors que cependant. penser donc qu'il puisse y avoir quelque chose comme une liberté de la nature puisqu'elle serait le lieu de mouvements finalisés qui ne dépendraient plus directement du Créateur. une véritable substance est celle qui comprend de manière analytique tous ses prédicats : « Dieu voyant la notion individuelle ou heccéïté d'Alexandre. et enfin que c'est le mouvement. Comme ce texte le suggère. c'est-à-dire un mouvement à proprement parler involontaire. du type : « un roi est celui qui gouverne ». conçu de manière dynamique et directionnelle. voire un animisme primitif. suppression donc de toute réelle causalité et réduction d'une temporalité créatrice à une éternité posée par un plan divin : cette vision analytique de la causalité qui mène à un déni du temps repose bel et bien sur une logique créationniste de type volontariste. Tentons de préciser le lien entre ces problématiques. Or. quand on considère bien la connexion des choses. et les marques de tout ce qui lui arrivera. Leibniz la rejette comme étant purement nominale : elle ne fait pas voir ce qui constitue la réalité de la substance.Temporalité et causalité 61 1 1. Mais à y regarder de plus près. il propose d'entendre à la lettre l'expression scolastique : praedicatum inest subjecto. qui est la condition ultime de toute causation. cette théorie extrincésiste de la prédication. éd. dans le fameux appendice du premier livre de son Ethique. Prenant. Expression qui voulait seulement formaliser.. dans Œuvres. Comme le répètera Leibniz. dans la mesure où la volonté divine n'attribue à la nature qu'un mouvement inertiel. les interprètes affirment qu'en rejetant la cause finale. on s'aperçoit que Spinoza. En général. et même des traces de tout ce qui se passe dans l'univers. une simple définition. ce serait « nier la perfection de Dieu ». Pour ce faire. Chez saint Thomas. Leibniz va étendre ce sens purement définitionnel à toute proposition . 250 b 14). quoiqu'il n'appartienne qu'à Dieu de les connaître toutes ». Il faut tout d'abord faire quelques remarques concernant le rejet de la cause finale. avec une telle conception de la nature. un rapport analytique. les Modernes ne feraient que refuser un très peu scientifique anthropomorphisme. aucun désir dans la nature. le Dieu créateur est . Aussi. mais que son bel ordre vient de ce qu'elle est l'horloge de Dieu » (Lettre à Thomasius du 20-30 avril 1669. ne critique nullement l'anthropomorphisme comme tel. Affirmation implicite du mouvement inertiel. il n'y a en réalité aucune sagesse. on peut dire qu'il y a de tout temps dans l'âme d'Alexandre des restes de tout ce qui lui est arrivé.

ou plutôt la raison ultime de sa négation qui entraîne celle du temps. nous semble-t-il. comme un effet exprime sa cause » (Discours de métaphysique. mais les êtres naturels ne peuvent être causes que s'ils sont d'abord les effets de Dieu. la création continue de Descartes. Comme le dira Wittgenstein. Comme saint Thomas y insiste dans sa Somme Théologique. Plus généralement. sinon les marionnettes automates d'un horloger qui a inventé un temps sempiternellement répétitif. une sorte de paganisme scientifique. Pour Aristote. 192 b 13-14). tel un théâtre baroque. il faut détruire les Formes substantielles : les étants du monde doivent dépendre directement et absolument du Créateur. Ipsae ideae sunt ipsaemet res a Deo producibiles : ce ne sont plus des Idées ou des Formes substantielles que Dieu a créées. le refus positiviste de la causalité. que « « l'écoulement du temps ». Sur ce point. Dans les deux cas. Or. cette idée s'applique d'abord et avant tout à l'homme : est libre « celui qui est en vue de soi et non d'un autre » (Métaphysique. 2. A. les êtres de la nature sont devenus les sujets. il s'agit d'abord et avant tout de Son infinie bonté et de Sa perfection.1361). mais les Formes substantielles ont une fonction médiatrice entre Dieu et ses créatures en leur assurant une certaine autonomie. Il n'y a plus de causes réelles dans le monde. au sens strict du terme. c'est parce que « la croyance au rapport de cause à effet est de la superstition » (Tractatus. 29).. 982 b 25). Mach ou B. que le temps n'est lui aussi qu'une façon de parler qu'il faut mettre entre guillemets. Sans doute Ockham ne rejette-t-il pas encore la cause finale ni la cause motrice. 5. il n'y a plus que des lois immuables et éternelles. II. De ce point de vue. Leibniz répètera dans son langage : chaque substance « exprime Dieu. c'est une véritable révolution théologique qui est à l'origine d'une révolution épistémologique dont la pensée moderne sera l'héritière : Dieu est un infini de volonté. avec A. c'est que la substance. cette idée de cause de soi repose sur une . n'est plus que l'effet de la volonté divine. Comte. n'existe pas » (6. Cette fondation que l'on pourrait appeler « théocentrique » de la causalité.62 Pierre Destrée causa prima. est devenu le pur et simple reflet de la volonté divine. auxquelles les phénomènes doivent obéir. loin d'être la source vive de ses actions. substituts laïques de la Toute-puissance divine. 3611). « tous les étants naturels » sont causes d'eux-mêmes dans la mesure où « ils ont en eux-mêmes le principe de leur mouvement » (Physique. d'Ockham. lorsqu'on parle de l'infinité divine. trouve sa meilleure preuve. l'occasionalisme de Malebranche ou le monisme de Spinoza sont frères jumeaux de l'harmonie préétablie de Leibniz : notre monde. dans la révolution conceptuelle qui s'opère entre la notion aristotélicienne de la causa sui et son interprétation moderne. E.. Russel ne fera qu'entériner la pensée des rationalistes.. pour pouvoir s'assurer de cette infinité. A sa manière. 1. Avec G. et donc parfaitement illusoire. le leibnizianisme est le point d'arrivée du nominalisme ockhamiste : s'il n'y a plus que causalité analytique.. c'est-à-dire une causalité qui n'est plus que le déroulement de l'inhérence substantielle. mais Il produit directement les étants naturels.

il conserve l'idéal de cette conception analytique. Tout d'abord. se rendre un être familier et proche. D'où son scepticisme. p. d'un autre côté. de forces d'un champ ou du rôle essentiel de l'observateur. d'ordre épistémologique. est-il vraiment possible de faire totalement abstraction de la causalité ? Quand on parle. Mais curieusement. mais d'une scientificité. en physique quantique. chez Spinoza en particulier. D'un côté. et donc de la seule vraie liberté. nous devons faire un détour encore. celle d'un tournebroche mimant une action réelle. d'interaction de particules. La position de Hume était assez paradoxale. c'est essentiellement se familiariser. Par contre. c'est grâce à ce concept de Dieu comme causa sui que l'on peut soumettre directement à Dieu l'être et l'activité des êtres naturels : ceux-ci ne sont plus que des modes de la seule substance qu'est Dieu.Temporalité et causalité 63 compréhension directionnelle ou dynamique du mouvement qui n'est lié à un Premier moteur que par la médiation de l'ensemble du ciel. comme les Grecs s'en sont avisés. Contre ce rejet d'origine théologique de la causalité. écrit E. on fera deux remarques. Du point de vue de la science. une fois appliquée à l'être humain. restaurer le concept de cause. en fait. comment connaître des fantômes ? Connaître ou comprendre. Peut-on jamais apprivoiser les fantômes ? D'où cette deuxième remarque. contre Hume. d'ordre moral : cette image de fantôme ontologique. ce ne sont que les fantômes d'une volonté divine absolue. Or. c'est-à-dire libre. une suspicion métaphysique plane en permanence sur la réalité de tous les événements et de ce qui semble être leurs liaisons » (La philosophie au Moyen Age. il affirme que la perception d'une cause n'est pas identique à celle de son effet. c'est-àdire de la seule cause véritable. il critique la conception analytique de la causalité : prenant au sérieux la dimension temporelle de notre subjectivité (même si celle-ci est de nature atomique). On sait que Kant a voulu. ne sont-ce là que des façons de parler? D'un point de vue philosophique. d'une objectivité démontrable des rapports de causalité : « Il faut certainement avouer que la nature nous a tenu à grande distance de tous ses secrets et qu'elle nous a donné seulement la connaissance de quelques qualités superficielles des objets. comme le disait Kant de l'homme leibnizien. 654) : c'est un monde où nous croyons rencontrer des êtres qui agissent par eux-mêmes . « Dans un tel univers. et c'est ce que retiendra Kant. est-elle l'image que l'humanité veut vraiment se donner d'elle-même ? * Avant d'en venir à Aristote. et son rejet non de la causalité comme telle dont il affirme la réalité au moins perceptive. Gilson. on pourrait formuler le même type d'objections que celles que nous formulions tout à l'heure contre la négation du temps. alors qu'elle nous cache entièrement les pouvoirs et principes dont dépend entière- .

le Je n'est plus seulement une subjectivité très formelle qui accompagne toutes . XII. Aussi.64 Pierre Destrée ment l'action de ces objets » (Enquête sur l'entendement humain. toute subjective et seulement épistémologique. trad.. c'est-à-dire à un certain ordre de la réalité que l'esprit a lui-même constitué. déjà défendue dans la première Critique. Nous n'avons accès qu'aux phénomènes. entre une telle conception. Ce scepticisme est très proche de l'aveu d'ignorance ou d'humilité de nos rationalistes.. il s'oppose tant à Hume qu'au rationalisme classique : oui. Leroy p. Ici. La négation porte en effet le poids d'un insurmontable dualisme. Mais il y a une question qui en est très proche. la science de la nature suppose un principe organique des forces motrices (bewegende Krâfte) dans le sujet » (Akademie-Ausgabe. Avec Hume. a rendu ses titres de noblesse à la subjectivité humaine. « Ce n'est que dans la mesure où le sujet (est conscient) de ses propres forces motrices. Cependant. de la troisième Critique où ce sont les êtres naturels eux-mêmes. Kant. Mais Hume ne fait que suivre la logique théocentriste : si Dieu est seule cause réelle et la seule substance véritable. C'est le sens le plus profond. ce qui veut dire de la phénoménalité même des phénomènes. qui confrontent Kant à sa propre conception. 506). nous voudrions souligner le fait. puisqu'il est entièrement régi par le Créateur dont les plans nous sont inaccessibles. néligé par les interprètes néokantiens et idéalistes. lorsque Kant rétablit la notion de cause en en faisant une catégorie a priori. il faut bien mesurer le poids de la négation dans cette phrase souvent citée de la Critique de la raison pure : « Nous ne connaissons des choses a priori que ce que nous y mettons nous-mêmes ». que Kant lui-même a tenté de combler le fossé d'un tel dualisme. de par la faiblesse de notre entendement. notre monde phénoménal est bien régi par le temps et la causalité dans la mesure où c'est notre esprit qui les produit. en quelque sorte. et le constat que Kant doit bien avouer d'une véritable et très objective finalité des organismes ? Sans doute Kant ne répond-il pas directement à cette question. 78).. l'ordre du monde nous est non seulement inconnaissable en fait. celle de la condition de possibilité du concept de force. Citons deux passages particulièrement intéressants : « Parmi les principes généraux de possibilité de l'expérience. et que Kant se pose dans ses notes qui forment l'Opus postumum. d'une conception purement heuristique de la finalité. Mais la question demeure : y a-t-il véritablement temps et cause dans le monde ? Sans pouvoir entrer ici dans le détail. la tabula rasa de Hume flotte à la recherche de ce qui pourrait la faire advenir à soi. en effet. pensons-nous. qu'il peut anticiper les forces motrices de la matière et reconnaître ses propriétés » (p. certes. p. maintenant. Comment faire le lien. est pour nous impossible. 373) . Dieu garantissait au moins encore la res cogitans cartésienne de la réalité de sa substantialité . mais inconnaissable en droit.. cette ignorance radicale de l'ordre naturel témoigne du refus d'accorder une réelle crédibilité à notre perception. tandis que la connaissance des « choses en soi ». Pour ceux-ci. il n'y a plus de réelle subjectivité substantielle.

en sa chair même. un organisme qui fait l'expérience. Celle-ci est rendue possible par une conception directionnelle du mouvement au sein d'un espace dimensionnel. dont dérive la conception analytique de la causalité. De là. c'est l'auto-compréhension d'une subjectivité ancrée dans un monde naturel. Pour les Modernes.»(ek tinos eis ti). ainsi que celles d'un Bergson ou d'un MerleauPonty.. affiche l'idéal d'un mouvement perpétuel de balancier d'horloge. ce ne serait plus une temporalité comme pur positionnement transcendental. comme le souhaitait Bergson. Marty. on pourrait dire du temps ce que Kant dit de l'espace : il « ne peut être apprehendé avec son divers. Cette détermination permet dès lors aussi de fonder une réelle causalité : la cause motrice est à l'origine d'un mouvement. mais une véritable perception de son propre corps comme spatial et temporel. mais un monde caractérisé par le désir comme manque.. Autrement dit. non pas un monde déchu. pour reprendre l'expression bergsonnienne. mais un monde où chaque être s'efforce d'« imiter le divin ». mais un Leib. et ce fait est capital à nos yeux.. l'auto-conservation devient le leitmotiv anthropologique.. c'est-à-dire par parenté et familiarité. Aristote le caractérise comme « mouvement de. que Kant ne fait que retrouver là les fondements de la pensée aristotélicienne. mais est perçu comme conscience originelle de soi-même » (p. Mais il nous semble qu'il faut préciser.Temporalité et causalité 65 mes représentations. voici donc quelques remarques introductives à cette philosophie de la nature. ces trois causa- . et donc de causation. de ses capacités d'action.. d'un corps qui. Plus précisément. Bref. 148). En guise de conclusion. Ce n'est plus un espace. où chaque être est défini comme une « auto-transcendance ». le monde des Grecs n'est pas un monde où « tout est donné ». * Ces réflexions programmatiques annoncent sans aucun doute les philosophies romantiques de la nature. Il est clair que cette anticipation n'a rien d'idéaliste : cette perception de soi est celle d'un corps qui s'éprouve comme un être naturel au milieu d'autres êtres naturels. 40. vers. que je puis percevoir et comprendre la causalité des êtres naturels. dans l'éd. et le concept de force ne saurait se réduire à un concept abstrait de l'entendement. A l'inverse.. F. peut s'ouvrir à l'espace et au temps du monde. en tant qu'organisme doué de forces de causation que la subjectivité peut comprendre les autres êtres naturels par sympathie. Le Je est bien plutôt mon corps. p. métaphoriquement. Entendons. en se percevant comme spatial et temporel. c'est parce que j'expérimente mon corps comme étant une véritable source vive d'action. non un Kôrper doté d'une étendue. la cause matérielle en est le support. la cause finale l'aboutissement. c'est en tant qu'être naturel. le primat métaphysique du mouvement inertiel.

1. à ma propre capacité d'engendrer? De même. 116 a 19-20). -le temps est ainsi une articulation des choses elles-mêmes . et non une Idée d'homme. 7. De manière plus générale. à savoir que c'est bien un homme de chair et d'os. III. C'est le mouvement conçu de manière dynamique qui fonde la causalité. ou que cela a lieu à notre insu. 433 b 18). la durée est bien. cela ne renvoie-t-il pas à mon origine temporelle et.. Comprendre le mouvement de la nature suppose une compréhension implicite et préalable du mouvement de ma subjectivité désirante qui est à la fois mise en mouvement d'elle-même et mouvement vers le monde. Pour Aristote. qui est la perfection à laquelle tend mon organisme contre la menace incessante de la maladie et de la mort. A l'inverse. S'il nous arrive de ne pas penser qu'il y a du temps (chronon einai). Les exemples qu'Aristote affectionne particulièrement sont très éclairants. l'originalité d'Aristote consiste à soutenir de manière complémentaire les deux thèses suivantes : il n'est pas de temps sans mouvement. Mais il ne faudrait pas comprendre cette théorie de la causalité de manière strictement réaliste. « se promener pour être en bonne santé » témoigne de l'épreuve de la précarité de ma santé.le temps dépend donc de la subjectivité. exactement comme on raconte que telle a été l'impression de ceux qui ont dormi en Sardaigne auprès des héros. la fin son futur. II. Aristote écrit ceci : « Il ne peut y avoir de temps sans changement : lorsqu'en effet nous-mêmes (autoi) nous n'avons aucun changement en notre esprit. le bien étant défini « non pas de façon absolue. IV. le temps étant le nombre nombré du mouvement..66 Pierre Destrée lités nous permettent d'articuler le temps : la cause motrice donne le passé de l'être en mouvement. 10. . la temporalité « normale » d'une subjectivité n'est pas une sorte de durée auto-constitutive. mais comme le temps en action de mon propre corps qui est tout au monde de par son activité perceptive. le mouvement ou la vie du monde naturel est d'abord celui de ce qui fonde notre propre subjectivité : « Le désir est un certain mouvement » (De l'âme. tout autant. 218 b 21-33). la matière son présent. . ce que nous ressentons tous « normalement » et la vie même des choses avec lesquelles nous sommes en communication. il ne nous semble pas qu'il se soit passé du temps (gegonenai chronos). mais relativement à l'essence de chaque chose » (Physique. 11. laquelle ouvre le temps. 198 b 9). III. de là. c'est elle qui me permet d'affirmer le principe général : « Toutes choses tendent vers le bien » (Topigues. il n'est toutefois pas de temps sans une âme qui puisse le nombrer. qui engendre son enfant. Car je ne puis comprendre cette causalité au niveau des êtres naturels que parce que je l'éprouve moi-même dans ma propre subjectivité en tant qu'être naturel. dans son Traité du temps. Dire qu'« un homme engendre un homme ». Enfin. c'est que nous ne pouvons déterminer aucun changement et que notre âme paraît rester dans un état un et indivisible alors que nous disons qu'il s'est passé du temps lorsque nous avons des sensations et des déterminations » (Physique. La métaphore des dormeurs sardes est très parlante : il s'agit de subjectivités coupées du monde et d'elles-mêmes.

Demande donc à la déesse. ta propre soeur. Ou plutôt non. avec quelques amis Jean-François Duvernoy (École européenne) ien ou mal.ou comment.. je me sens l'âme en paix. un cerf au pelage tacheté.. l'abattit et se vanta partout de sa prouesse. par exemple. Que s'est-il donc passé dans le coeur de ton monstre de père pour qu'il se mette à détester sa fille et à donner tout son amour aux rejetons de Ménélas. je crois que je ne peux pas mieux lui faire signe qu'en commençant mon petit exposé par de la parole narrative. s'agit ici de servir le temps. me semble-t-il. Épicure inventa un temps et y logea. il n'y a (comme peut-être dans toutes les histoires et dans toutes les philosophies) rien d'autre que du temps. une père enfant dont la venue au monde lui coûta moins de souffrances qu'à moimême. ce avait tué lui aussi. Donner une figure au temps. c'est moi qui vais le dire car tu es trop impure pour t'adresser à la divinité. il vit bondir un cerf. Je n'ai aucun remords.ce père. demande à Artémis pour quelle raison elle a retenu tous les vents à Aulis.. disait Socrate. De toute B on ne saura qu'après si on l'a servi bien ou mal. en . D'abord. il avait tué sa fille Iphigénie. Un jour que mon père se reposait dans l'enclos sacré d'Artémis. une histoire dans laquelle. comme il manière. donc une histoire de temps.. Tu n'as fait qu'obéir au misérable avec qui tu vis maintenant.. » Électre : « Tu reconnais que tu as tué mon père.. il faut se résoudre à servir le dieu. que cet acte n'était pas justifié. Il le visa. arrêta tous les vents et exigea. Alors la déesse. sur lequel tu gémis jour et nuit. furieuse. Alors. Clytemnestre : «.

» 1 Nous voici donc en présence du temps : la tragédie nous place devant le temps de la déesse et de l'offense faite. les dieux ont le temps au sens propre. réparation. il est l'intellection elle-même.68 Jean-François Duvernoy retour de la bête sacrée. c'est-à-dire qu'il puisse faire baisser la pression atmosphérique. Il est « entre » et inter-line. Le sacrifice peut réparer. C'est cela la tragédie : elle illustre bien. posés l'un après l'autre sans que l'on puisse passer de l'un à l'autre. Il est la modalité de l'interstitiel lisible. Chacun croyait disposer de son temps. celle de la vengeance affective. la figure (et les figures) du temps. Profanation du sacré. Clytemnestre pense les choses tout autrement et s'installe dans une autre attente. colère. si l'on accorde qu'il existe bien davantage de variations possibles sur le temps que sur l'espace. L'oracle ne s'est intéressé qu'à cela . Tout simplement parce que c'est lui qui est figure : il est la figure du monde. apaiser un courroux et régler une dette envers la déesse. Peutêtre la seule modalité des figures qui soit une pleine explosion de richesse. . Par sa complicité au crime. les dieux avaient placé ces temps dans le leur. ils disposent du temps. ils ont le temps des temps. en revanche. Les événements s'enchaînent aussi dans son esprit et forment pour elle aussi un tout à l'égard duquel elle peut dire et penser l'exigence que nous éprouvons tous : celle de comprendre quelque chose à la consécution des « quelques choses successives » qui constituent ce que nous appelons les événements. sauf pour les géomètres qui ont fait leur spécialité de l'inventaire systématique de tous les espaces possibles. Voilà les vraies raisons. Et mon père. Son attente hostile du retour d'Agamemnon. la modalité de toutes les figures successives. que mon père lui sacrifie sa propre fille. Le sacrifice d'Iphigénie n'a de sens intelligible que s'il s'agit de cela. il faut dire pourtant le que temps n'a pas de figure. Nous voici maintenant aux prises avec le temps des dieux eux-mêmes. N'en doutons pas : le temps est la forme de l'intellection . Faute de quoi l'armée resterait à jamais immobilisée à Aulis. de tous les temps des autres protagonistes. tout autre lien nous laisserait devant des faits disjoints. alors que n'existe qu'un espace (ou presque). il y a. son meurtre. qu'un sacrifice fasse lever des vents pensés dans un autre système conceptuel. un temps pour les uns et un temps pour les autres. Mais il n'est pas pensable. Egisthe est devenu un usurpateur. Si l'on veut parler avec quelque chance d'exactitude. ne sont intelligibles (disons : n'ont de réalité essentielle) que dans un temps affectif. dut se résoudre à immoler sa fille. dans leur jeu. c'est-à-dire le temps par rapport à quoi les autres temps ne sont que de la petite monnaie qui leurre. je crois. Les dieux sont des politiques : ils se servent du temps des hommes (du temps pensé et élaboré par les hommes) pour jouer le destin des cités. à propos des mêmes événements. Ménélas ne fut pour rien dans tout cela. malgré son chagrin.

cette détermination par le temps-rempli et par le délai-occupé sont la consistance du monde dans son ensemble (qui tient ensemble dans et par le temps) et aussi de chacun des événements qui sont déterminés tour à tour à venir figurer. De ce qui change. Le temps. Depuis les stoïciens. cette figure donnée fait que toute chose n'est qu'un événement (puisque le temps fait qu'elle n'est que ponctuelle.Donner une figure au temps 69 Il faut donc prendre le mot figure au sérieux. il faut modifier notre discours. Le premier de ces deux caractères : le temps est ce par quoi on comprend que quelque chose soit appelé à l'être. comment pourra-t-on parler? Qui saisira le changement ? De quel substrat le changement sera-t-il changement ? De ce qu'elle à mettre dans le temps (de ce à quoi il lui faut donner des figures) dépend donc. que je voudrais parler maintenant. le temps c'est ce qui brouille tout. on aura un temps granulaire peut-être inutilisable. Il existe donc des philosophies dans lesquelles le monde à faire figurer est vigoureux et actif.. Ce n'est pas de ces philosophies au contenu énergique. puisque la définition du temps vient toujours au moment de parler des phénomènes. Alors. assertoriquement réel. on n'a pas besoin du temps. à y figurer comme tel ou tel et non comme n'importe quoi. celles pour lesquelles la puissance (toute la puissance) est une exigence d'advenir en acte. D'une infinité de figures. de ces philosophies qui ont à « faire belle figure » avec peu de choses à attendre ou bien pas grand chose à réaliser. le temps est investi du rôle de faire advenir. Dans ces conditions. ou du moins. parce que ce quelque chose entre dans un réseau où il est catégoriquement nécessité. pour une philosophie donnée. Je voudrais parler de leurs contraires. à ce qui précède. la notion qu'elle va développer du temps. dans le même temps. étant entendu que ce n'est pas le temps qui reçoit une figure. autrement. Ce n'est pas l'inverse. de toute manière. Cette figuration induit à la fois deux caractères complémentaires. Cette figuration dans le temps.. ce qui accompagne ou ce qui suit. et admettre qu'il serait contradictoire de continuer à dire que le temps donne une figure au monde. encore plus que les rôlestitres. Il existe même des philosophies dans lesquelles c'est la liaison qui constitue l'essence et la vérité de l'événement. On compte sur lui : il lui appartient d'être le support du sens et de l'axiologie. il faut donc recevoir ce caractère de n'être que figurant. elle est donnée par la référence à autre chose. C'est d'une pluralité de figures qu'il faut parler. Pourquoi parler de ces pensées qui mettent en scène . ou d'utiliser la métaphore du théâtre pour parler de scénario. trop délétères pour qu'on puisse en constituer l'Être. mais que c'est lui qui la donne. Dans ce monde. Il fait figurer. autrement. ce qui dissout le monde à coup de figures successives. c'est alors ce qui défait les premiers rôles. qu'elle a été précédée d'un avant où elle n'était pas encore et qu'elle sera suivie d'un après où elle ne sera plus). Le deuxième des caractères annoncés consiste en ceci que. Pour recevoir figure. c'est un lieu commun philosophique de parler d'une trame des événements advenus. L'essence est alors de situation.

cette monnaie bruyante de l'apparente linéarité du temps. le temps est mort. les fragiles. La première façon de déréaliser le temps. qui nous apprirent ainsi comment le temps lui-même peut venir au jour en procédant du temps. je trouve dans la pensée atomistique. La deuxième déréalisation des choses dans le temps (opération intellectuelle qui va donc consister en la déréalisation philosophique du temps dans lequel se positionneront les choses) est accomplie bien plus subtilement. les deux philosophies qui devaient clore l'histoire de l'Antiquité. il est clair que les hommes grecs des IIIe et Il' siècles av. Disons : par sympathie pure avec les discrets. semble-t-il. Je m'explique. (c'est-à-dire. dans les deux cas. asthéniques. Comme il sy passe néanmoins des événements.C. de déréaliser les événements et les choses . Les deux grandes constructions que nous a laissées l'époque hellénistique (contemporaine d'Alexandre) me paraissent illustrer tout particulièrement. J. dans l'atomisme. ceux qui pensent que le temps qui passe est forcément du temps perdu. Parce que. Premier moment. Comme si. du point de vue qui nous occupe aujourd'hui. per- . Ils n'avaient peut-être plus rien à dire et étaient prêts pour la mort. promotrices comme elles l'étaient de la fin de l'histoire. Tout étant donné dans l'immédiateté contemporaine à elle-même de la vie des dieux. Sage est celui qui a compris qu'il ne se passait rien. celui du retour éternel.70 Jean-François Duvernoy des mondes au sens exténué. le temps n'est que la manière de dire cela). une naissance a lieu : une véritable naissance du temps humain. on l'a compris. c'est de se donner un monde plein dans lequel il se trouve trop de choses pour que rien soit encore à faire. devaient aussi être des philosophies qui tuaient le temps. mondes faibles. comme le veut Hegel. qui installe le temps vrai pour la doctrine par une analyse qu'on pourra appeler « classique » parce qu'elle est restée. des variations très signifiantes de la figure reçue du temps. chlorotiques ? Parce qu'elles doivent faire preuve de beaucoup d'ingéniosité dans leur utilisation du temps. ces tribulations dans l'immobile ne peuvent avoir lieu que dans un cercle. elles qui ne jouent jamais sur la séduction de la chose enthousiasmante à faire. comme dans le stoïcisme. En tout cas. cadeau somptueux de ces Grecs finissant. d'essence. Et puis aussi parce qu'elles ont besoin que l'on parle d'elles. la seule figure de l'essence vraie du temps est sa parfaite immobilité. insensé celui qui se laisse prendre au piège de la tribulation et aux hurlements de l'histoire. il est circulaire. qu'il soit trop vide comme dans l'atomisme . En deux moments donc qui scandent si singulièrement l'histoire de l'atomisme que c'en est une belle histoire de temps dans la littérature philosophique. Mais. par une claire redondance. Ce qui fait que cela bouge beaucoup. n'attendaient plus grand chose des temps qui pour eux étaient à venir. mais qu'il ne se passe rien. les petits. Le temps du stoïcisme se donne à voir phénoménologiquement pour ce qui est vécu : une course monodromique. Que l'être soit trop plein.

dans un temps qui n'est que la répétition immobile de l'homogène immédiat. dans ces conditions. ne désigne pas ce . Le temps. toute garantie de durée. sauf que Leibniz mettra de l'ordre (même si cet ordre n'est que mathématique). Temps très abstrait. alors que Démocrite n'en met aucun. On sait avec quel soin Démocrite a écarté cette pesanteur. Il « contient » le monde. par construction. c'est tout. dans un certain ordre d'antériorité. une matière. avec l'ordre et la grandeur2. La seule chose qui aurait pu faire figure de loi-dans-le-temps. La seule loi qui se situe dans le temps ne s'organise pas : c'est la loi du choc. de toute manière. toute prévision. Il y a bien une physique. Clément Rosset peut ainsi résumer : « Bonheur et tristesse partagent le sort commun à toute expérience de la réalité. pour sauvegarder l'indéterminé. l'identité complète de la plus parfaite nécessité et du plus complet hasard : dans un temps dépourvu de succession essentielle. parce que son univers physique n'est pas équipé pour fabriquer un monde. Le temps démocritéen est un pur espace. et pour être bien certain que rien n'était ordonné. c'est ce qui ne peut pas être le simultané d'un autre instant.. mais c'est de l'espace qu'il parle. pure exclusion des instants les uns par les autres : temps à peine physique dont le successeur sera celui de Leibniz. avec de l'espace surtout. instant après instant. en est support d'indétermination. ne sert à rien. rien ne peut le prévoir. ne signifie pas qu'elle soit le fait d'un destin inscrit à l'avance. pour la seule raison qu'ils ne peuvent. et plus qu'incertaine quant à ses chances de durée ou de survie. d'être immédiate et seulement immédiate. être simultanés. Démocrite peut donc réaliser. Les instants sont successifs. rien ne le rendait nécessaire. sauf celui de l'exclusion réciproque. monodromique par accident. loi du contact immédiat. L'inéluctable. Il parle bien de la figure comme cause des composés. c'est ce dont on peut dire qu'il a été là après qu'il est survenu. comme dit Nietzsche. C'est le temps que l'on connaît sous le nom un peu hasardé (vu l'état de conservation des textes) de temps démocritéen. Démocrite n'a pas grand chose à mettre dans le temps. dans un non-sens indéfiniment répétitif. un « ceci » qui aurait eu autant de raison d'être un « cela ». qui se parcourt en aveugle. n'explique rien. mais pas de cosmologie. Et la fatalité qui plane au-dessus d'elle. mais seulement que son immédiateté la rend à la fois inéluctable quant à sa présence sur le moment. géométricointellectuel donc. chose rare dans toute l'histoire de la philosophie. qui exclut à proprement parler toute loi.. ce qui arrive est.Donner une figure au temps 71 1 manente. Simplicius transcrit « Le monde tel qu'il est effectivement n'est pas davantage un ceci qu'un cela » (ou mallôn toiouton è toiouton)3. Un temps fait d'instants dont je crois bien qu'il est très accidentel que l'un précède l'autre. rien ne le suit comme rien ne l'a précédé. puisque les chocs concernent des morceaux d'espace. Un instant. Le choc. Résumant sans doute (ou recopiant) Démocrite. mas aussi avec du temps). aurait pu être la pesanteur (comme loi du mouvement des atomes dans l'espace.

elle fait un temps circulaire. et nous n'avons aucune raison d'en douter. il le reçoit tel qu'il est. . L'institution change le temps : de linéaire qu'il est. Mais tout se passe en ceci qu'Épicure le lit autrement : si le Cosmos est nécessaire (ou hasardeux). mais il n'existe aucune nécessité de vivre selon la nécessité. pour Épicure.Le quasi-monde de l'amitié est dans un écart spatial. l'existence de l'homme n'a aucune chance d'être sensée. Composé atomique comme les autres composés. La nécessité/hasard est indéfiniment dissolvante des êtres. nonréversible. » 4 Dans un aion qui propose une telle exténuation du monde. monodromique. et véhicules de dérision. » (Kakon anankè. entre autres doxographes5. ils forment une communauté définie de sages. entre une agglomération accidentelle et une dissolution fortuite. Du non-sens au sens. dans lequel les sages instaurent une humanité voulue. qu'aucun projet ne peut tenir lieu d'instrument de synthèse (même simplement subjective). celui de l'amitié. d'un monde d'artifice. et l'une d'elles nous concerne tout particulièrement. ne jouissant d'aucun privilège. c'est un désastre ontologique de chocs indéfiniment répétés privés de sens. par le même constat.72 Jean-François Duvernoy qui serait nécessaire de toute éternité. l'homme dérive comme les autres composés. qu'ils dotent d'une qualité structurante. se clore et se doter d'une limite. avec une rupture au sein de l'héritage démocritéen. . On ne connaît aucune institution qui n'ait instauré une maîtrise du temps. all'oudémia anankè zèn meta anankès). et cette rupture concerne. Il y en quatre principales.Alors que l'humanité est indéfinie dans ses projets. la figure qu'il va donner à une certaine détermination du temps. les sages épicuriens oeuvrent sur le temps. entre autres. qui revient sur lui-même. est telle qu'aucun passé. les sages ne craignent pas et ne se font pas craindre . le monde des Amis doit se centrer. Pour le temps physique (qu'on ne peut même pas appeler cosmique). les amis sont homogènes. Le Jardin est une « institution ».Alors que le ressort principal de la vie des hommes est la crainte (craintes privées et craintes des hommes entre eux). chacun étant. Pour n'être pas n'importe où. La 9ème Sentence vaticane dit ceci : « La nécessité est le mal. et pour intéresser notre sujet d'aujourd'hui. La fragmentation du temps. en même temps que son indéfinition et son inconsistance. qui repasse . C'est l'exchoréis. donc à une certaine catégorie d'événements. On sait tous que ce quasi-cosmos a quelques règles qui sont précisément des inversions par rapport aux lois de la cosmologie physique. Tout commence. le passage se fait par la construction d'un quasimonde. peut-être même l'acte d'instituer a-t-il comme unique référent le temps. . mais ce à quoi il est impossible de se dérober dans l'instant même.Enfin. un temps est donné à notre félicité. . selon ce que dit la littérature épicurienne « un dieu pour les autres » . Cicéron l'atteste. qui se reconnaissent entre eux.

Le Jardin. un temps circulaire.... et aussi pour que l'assemblée des philosophes de mon école. A partir d'un temps donné comme initial. cadre de vie. le sage maîtrise l'écoulement irréversible de son temps. l'école qui est dans mon jardin. parcourir le cercle du temps (le temps circulaire de l'institution) pour avancer en restant immobile c'est-à-dire passer et re-passer.. afin qu'ils conservent. Organiser la répétition . visible. telles qu'elles sont consignées dans l'instruction qu'il donne à ses disciples alors qu'il va disparaître : « Par ce testament. Un temps arrêté .» » * Donner le temps à l'homme et à son fantasme. Le revenu des biens laissés par moi. comme je l'ai toujours fait. et ouvrir à l'anthropolopour gie quelque chose comme un sens. et à leurs successeurs.Donner une figure au temps 73 cycliquement par les mêmes événements. Individuellement. Si vous m'avez honoré de votre attention. une péri-ode est un chemin qui fait le tour). de la façon qui sera la plus sûre. même si c'est finalement le non-sens qui l'emporte. et je le leur donne comme un dépôt. et l'anniversaire de ma naissance. chaque année.. voilà bien les deux préoccupations du Fondateur. Mes disciples le leur transmettront. immobiliser ce qui peut l'être. Fixer autant qu'il se peut. je donne tous mes biens. l'anniversaire de mes frères dans le mois de Poséidon et celui de Polyène dans le mois de Métagéitnion. ils l'utiliseront dans la mesure du possible en recherchant avec Hermarque ce qu'il convient de faire pour célébrer des sacrifices anniversaires de la mort de mon père. aux conditions suivantes :. à eux. comme collectivité de sages qui ont adopté un comportement (qui vivent ensemble) se dote aussi d'un temps d'institution objective.. se prémunir contre le changement. C'est la construction tragique du temps d'être celle du temps volé et aveugle. fondateur et principiel. dans la première dizaine de Gamélion. afin que ceux-là aussi à leur tour conservent le jardin exactement comme eux. qui a lieu le 20 de chaque mois.. vous vous en souvenez peutêtre : l'homme de la tragédie est dans un temps dont il ne possède pas le sens. On célèbrera aussi. dans la mesure du possible. soit consacrée à mon souvenir et à celui de Métrodore.. celle de l'agonie. selon la coutume.... même dans le dérisoire. L'institutionnel se détermine par l'adoption de la ritualisation. de ma mère et de mes frères. lorsque chacun de nous perd à son tour sa dernière bataille.. s'efforcer pour répéter.. la vie de l'institution se centre et se ressource périodiquement (par son étymologie grecque.. travailler sur le temps faire lâcher prise à une cosmologie désespérante. à tous ceux qui philosopheront sous mon nom. Le .

Clément Rosset. On peut jouer avec le temps. Le principe de cruauté. en Diels A XLVII. 2. P. 3. en ce qui me concerne. p. 17-21 . ex. Sophocle Électre. pour rester immobile avec l'air de me mouvoir? NOTES 1. J'ai choisi la traduction de Jacques Lacarrère. 28. p. en passant de la tragédie à la jubilation : pouvais-je faire mieux. Simplicius.73. 4. Aetius. De natura deorum 1. en Commentaire sur la Physique d'Aristote.74 Jean-François Duvernoy temps épicurien construit le sens et le donne. En Diels A XXXVIII. 26. 5. de Minuit 1988. dans son article « Sur quelques particularités de l'atomisme ancien » (Revue de philologie 1954). ex. même si rien ne change par ailleurs. Laisser le cosmos en l'état. 15. 31. en De finibus I. Abondamment utilisé et commenté par Charles Mugler.. Édit. . peut-être même ne peut-on jouer que sur lui.

dont l'analyse met en jeu la souveraineté de l'Un par rapport aux hypostases inférieures. un temps intrinsèque à l'activité de l'âme. à un acte unique. et. mais non moins fondamentale. aiôn noétique et kairos hénologique chez Plotin Joachim Lacrosse (Bruxelles) pensée de Plotin concernant le problème du temps est généralement enviLa sagée par les commentateurs en fonction de deux axes thématiques princiD'une paux. image de l'éternité noétique ». Il s'agit du Kairos («occasion unique ». D'autre part. qui a exercé une influence considérable sur les néoplatoniciens et sur les Pères grecs et latins. on met en avant la clarification et la thématisation de l'une des doctrines les plus équivoques de la tradition platonicienne. propre à l'Un lui-même. mais aussi de l'éternité. part. ou plutôt d'un certain type de Kairos. ineffable et premier qui les déborde2. partant. sans rapporter finalement ces deux notions au Kairos hénologique. hénologique. celle du temps comme « image de l'éternité »1. la perspective ici retenue est la suivante : difficile de comprendre toute la portée de la doctrine plotinienne du « temps psychique. . me semblent devoir être redéployés selon une approche qui tienne compte de la présence discrète et énigmatique. dont l'importance historique est évidenet te. on insiste sur l'émergence de la conception d'un temps dit « psychique ». d'un troisième niveau de temporalité. En d'autres termes. la subordination du temps.Chronos psychique. le Noûs et l'Âme. « moment opportun »). qui font intervenir les figures du Chronos psychique et l'Aiôn noétique. Ces deux aspects du plotinisme.

il faut donc d'abord comprendre le modèle dont il dérive. l'idée d'un être qui perdure « toujours » à travers le temps. le fait de n'avoir besoin ni du passé ni du futur pour s'achever . Je commencerai par envisager le type de relation . qui . le Noûs (Aiôn) et l'Âme (Chronos). l'Un (Kairos).l'Être. puisqu'elle est tout »5. si l'on a recours à Platon. dont la perfection est plus grande en ce qu'il accomplit tous ses actes de façon simultanée et n'a nul avenir qui ne lui soit déjà présenta Reprenant à sa manière la connotation vitale qui avait été continuellement associée par les Grecs à la notion d'aiôn. la perpétuité du monde et des mouvements célestes. et conclure en retour sur les implications métaphysiques de ce Kairos aux niveaux de l'Aiôn et du Chronos. progressant selon le nombre. c'est-à-dire l'éternité au sens d'une perpétuité dans le même8. Or le mot aiôn vient. Il faut cependant se méfier de cette expression. ont un avenir et « tendent vers l'être-toujours selon le futur »6. dit Plotin. Il est donc préférable de dire simplement « l'Être » (on) : « le sens du mot toujours doit se restreindre au sens de puissance indivisible (adiastaton) qui n'a besoin de rien qu'elle n'aie déjà. de « ce qui est toujours » (aei ôn)4. car si dire « toujours » (aei) permet de signifier l'incorruptibilité (aphtharton). qui correspondent terme à terme ports aux trois registres métaphysiques déployés par la pensée de Plotin. Chronos et Aiôn Plotin considère que. qui.bâtie sur une problématique de l'un et du multiple . comprise comme « temps de vie » individuel et désignant par extension le « temps de vie » des corps célestes.que Plotin institue entre les figures du temps et de l'éternité. peut en revanche induire en erreur. cette éternité qui demeure dans l'un. « être toujours ». bien qu'inengendrés. produit par le Démiurge en même temps que le ciel. pour examiner ensuite comment cette relation est susceptible de faire émerger un Kairos hénologique. la Vie du Noûs.76 Joachim Lacrosse Je mettrai l'accent sur les articulations dynamiques qui régissent les rapentre ces trois registres de temporalité. et l'éternité de l'Être. caractérisée par sa présence simultanée dans tous les êtres intelligibles : « une vie qui persiste dans son identité. toujours présente (paron) à sa totalité. n'est autre que l'image (eikôn). Plotin institue l'Aiôn en tant que Vie de l'Être véritable. cette même expression. Pour comprendre le temps. pour savoir ce qu'est le temps. seconde hypostase. s'il n'était pas « toujours » achevé ne serait pas véritablement l'Être -. dans la mesure où elle implique une continuité temporelle. plus clairement que ses prédécesseurs. il faut se référer à la doctrine exposée par le divin Platon dans le Timée : le temps (chronos). Plotin distingue ainsi. de l'éternité (aiôn) qui demeure dans l'un3.

n'hésitant pas à dépenser son unité et perdant ainsi sa force initiale2°. Le temps est ainsi l'effet d'une audace (tolma)14. Cette vie éternelle s'identifie-t-elle à un repos éternel? Non. de l'Identité à soi-même et l'Altérité (thateron) l'être. de cette éternité parfaite qui est simultanément tout ce qu'elle est. Multipliant ses actes. elle « se temporalise » (echronôsen) elle-même21. Comment s'opère le passage du modèle à l'image. L'éternité. Le Noûs est tout cela à la qu'implique multiplicité genres et en même il rassemble éternellement tous ces fois. répond Plotin. constitués de trois couples complémentaires : le Penser (noein) et l'Être (on. et ensuite autre chose. Contemplant éternellement l'être intelligible. recherchant mieux que son état présent et voulant transférer dans le monde sensible ce qu'elle voit dans le monde intelligiblel3. qu'elle engendre et qu'elle possède avec son acte (energeia) »19. Ce serait la réduire à un seul de ses genres. elle transmet à chacune des âmes individuelles le principe de cette audace. issu de l'activité fécondante de l'Âme à travers sa procession vers le multiple : « l'Âme est la première à aller jusqu'au temps. troisième hypostase. d'une volonté de puissancel5 elle veut « asservir (douleuein) au temps le monde engendré par elle »16 .Chronos psychique. Certains commentateurs. dont le temps est l'image.elle veut être à elle-même -. De même qu'une raison séminale se dissémine dans le multiple. à la vie éternelle. à la succession temporelle. est le Mouvement de la pensée et de la vie et le ousia) qui (kinèsis) pensé. constituée de séries discontinues de « maintenant » suspendus à un avenir sans cesse différent. toutes constitutives de l'Âme dans son caractère souverain. de cette volonté de puissance et de cette autodétermination 18. mais en même temps une Vie unique simultanément présente à sa totalité. l'Âme curieuse et industrieuse « produit le temps ». ne pouvant se résoudre à attribuer cette autotemporalisation aux . de ce fait. Le temps est ainsi conçu comme un acte volontaire de multiplication. et participant elle-même. désigne ainsi une vie multiple et foisonnante. Faisant du temps. (tauton) Repos (stasis) la des et des idées. imparfaite. Cette puissance agitée convertit la passivité de sa contemplation en une activité fécondante. Aiôn noétique et Kairos hénologique chez Plotin 77 n'est pas maintenant ceci. Ainsi compris sur le mode de l'unimultiplicité. il est également présent à la totalité des idées. chacune d'elles pouvant être figurée en fonction de ces six genres 10. se livrant à nous sur le mode de ce qui est « autre et puis autre » 1 9 1 C'est ici qu'intervient la thématique du temps psychique. qui sont au nombre de six. mais toutes choses en même temps »9. temps genres en un acte les fait subsister selon une mutuelle unique qui complémentarité. l'Âme.et d'une autodétermination (autexousion)17 . cette « nature curieuse d'action (polupragmos'affaire à dérouler nos) voulant se gouverner elle-même et être à elle-même selon l'antériorité (proteron) et la postériorité (husteron) l'unité éternelle qu'elle contemple. dit Plotin.

qui contemplent éternellement l'intelligible. qui n'en sont qu'une24. mais est à la fois engendré par l'Âme universelle et par une partie de l' Âme25. La continuité (sunecheia) de cette succession. une vie qui pose des actes successifs différents les uns des autres et qui recherche toujours de nouvelles acquisitions. dont témoigne la céleste et cosmique. manifeste la vie d'une totalité « rassemblée » (athroon)35. acte de l'Âme.Et si l'on peut dire. . l'hypostase psychique qu'est le temps2?conjugue l'unité d'un temps séminal et son déploiement immédiat selon une multiplicité d'expériences psychiques de la temporalité.. de toutes les âmes.Le temps en tant que vie psychique. en lequel est inscrit le principe de toute temporalisation. Ainsi.3°. que le temps est une « image de l'éternité ». c'est-à-dire l'unité que constitue la perpétuité de ce mouvement. par un jeu spéculatif sur l'un et le multiple. Le temps n'est donc pas produit par tel type d'âme plutôt que tel autre. A travers ces développements. C'est que l'autotemporalisation de l'Âme n'est rien d'autre que son automultiplication à la manière d'une raison séminale : on pourrait dire qu'il y a là une sorte de temps séminal. l'âme humaine23. on remarquera que Plotin soumet méthodiquement le temps et sa relation à l'éternité aux critères de l'unité et de la multiplicité. ont voulu la réserver à une puissance de l'Âme. perpétuité manifeste l'indivisibilité (adiastaton) de la totalité noétique34. Plotin conçoit pourtant explicitement la production du temps comme étant le fait de l'Âme totale (pasa psuchè) et. tout au plus. Il atteste ainsi la coappartenance à une seule et même vie de l'Âme de toutes les âmes individuelles qui parcourent le cosmos. unifié et tout en acte qui caractérise l'éternité-?-?. sur « l'unité qui aussitôt est multiple »32. La continuité (sunecheia) du mouvement des corps célestes et du soleil. qui permettent au temps d'être manifesté partout (pantachou)28. la phusis22. totalité dont les parties adviennent les unes après les autres. que manifester. Comme l'Âme. l'infinité extensive de la succession des « maintenant » manifeste l'infini (apeiron) intensif. mais c'est aussi en ce que le temps comporte au sein de sa multiplicité plusieurs lieux d'unité qui sont la manifestation de l'unité éternelle. c'est non seulement parce que le modèle recèle une perfection que l'image ne peut. à l'image de l'éternité conçue comme vie noétique. ou à un type spécifique d'âme individuelle. au sein de cette perpétuelle altérité par laquelle l'unité du présent se trouve disséminée3l. en engageant une image de l'un dans le continu. par conformité d'espèce (homoeidôs). avec Platon. Ainsi.78 Joachim Lacrosse âmes supérieures (cosmique et célestes).à la fois déployé par l'action des âmes individuelles et préexistant dans l'Âme du monde comme raison séminale26. à la fois une et multiple. le temps s'identifie à la vie psychique. est une manifestation de ce temps séminal qui nous permet en retour d'unifier la mesure de ces multiples expériences temporelles et de faire obéir le temps à la loi du nombre 29. « la vie de l'âme dans le mouvement fluctuant d'une vie à l'autre .

puisque l'Être intelligible. que l'éternité de l'Être demeure. en posant le temps comme manifestation extensive de l'unité éternelle dans la multiplicité psychique et cosmique. l'éternité qui. Or. et cette problématique hénologique. c'est non seulement se ramener elle-même à elle-même. pour l'éternité. qui concernent les êtres engendrés et soumis au devenir42. « demeurer dans l'un » (menein en heni). Dans ce passage. Platon visait avant tout à mettre l'accent sur la progression temporelle s'effectuant « selon le nombre ». Plotin. Je veux dire par là que la mise en scène spéculative qu'il propose du rapport entre temps et éternité passe. d'une part. ceci n'est pas sans conséquences sur l'éternité elle-même. Kairos Que l'Un soit au-delà du temps. l'Un est lui-même le père et le « paradigme » des êtres qui ne participent pas du hasard4-?.. Aiôn noétique et Kairos hénologique chez Plotin 79 Plotin procède ainsi à ce que l'on pourrait appeler une « réduction hénologique » du temps à l'éternité36. c'est l'éternité. une temporalité ineffable régissant l'activité de l'Un. qui a déjà entraîné Plotin du temps vers l'éternité. Voilà donc ce que nous cherchons : demeurer ainsi. ne peut être le terme dernier de cette régression vers l'unité. [. Dire de l'éternité qu'elle « demeure dans l'un ».. malgré la multiplicité de ses actes. en ce qu'il s'agit d'une vie persistant la même dans le même. dans sa propre unité. dont elle tire sa propre force unificatrice : « se ramener à l'un. par l'élucidation des foyers et des modes d'unité et de multiplicité que recèlent l'un et l'autre.Chronos psychique. une double interprétation : il s'agit de signifier. explique qu'il ait aussi été amené à envisager.]c'est l'acte d'une vie qui se Il faut donc pousser plus loin la régression dirige d'elle-même vers l'Un vers l'unité. par-delà le temps et l'éternité. c'est évident : pas question de le soumettre à un « advenir » accidentel (to « sunébè ») qui serait situé à tel moment plutôt qu'à tel autre. un « temps hénologique »41 : le Kairos. en effet. en insistant sur la différence qui sépare l'image de son modèle. Plotin donne de cette expression. sans subir aucune modification39. Il veut tirer parti d'un passage du Timée pour affirmer cette dépendance de l'éternité par rapport à l'Un. on le voit. qui admet encore en lui une multiplicité d'actes. et son action n'est pas davantage déterminée par un raisonnement (logismos) ou une providence («pensée préa- . c'est aussitôt faire d'elle une vie suspendue à l'Un. Ce serait l'asservir au hasard (tuchè) ou à l'arbitraire d'un mouvement spontané (automaton). elle. mais surtout de montrer que cela n'est possible que parce que l'éternité est elle-même moindre que l'Un. « demeure dans l'un »38. l'Un dont elle n'est à son tour que l'image3?. Bien au contraire. mais c'est encore vivre identiquement selon la vie de l'Être autour de l'Un. est conduit à soumettre l'unimultiplicité éternelle ellemême à quelque chose de plus unifié qu'elle.

Or. pour ainsi dire (hoion). ce n'est pas par nécessité. une dimension qui s'accorde à la méthode de Plotin. C'est ainsi qu'il faut parler de lui. puisqu'il veut les choses qui doivent être. à cet égard. si bien qu'il est lui-même par lui-même ce qu'il est. mais plutôt parce que tel est son choix : il est libre d'aller vers le meilleur4?. car là-bas rien n'est arbitraire. ce serait à nouveau le soumettre à quelque chose qui est moindre que lui : la nécessité (anankè) de l'essence. mais en tant qu'acte premier (energeia prôtè) qui se manifeste lui-même comme étant ce qui doit être. mais bien selon ce qui doit être. et que ce qui doit être et l'acte de ce qui doit être sont une seule chose. à commencer par l'unicité de ce qui est instauré au sein d'un kairos par la maîtrise de l'irréversi- . il est « prééternel » (proaiônion) et « au-delà de toute éternité » (epekeina pantos aiônos)46. c'est qu'il est le maître absolu (kuriôtaton) dans les choses qui viennent après lui et avant tout pour luimême. et cette liberté souveraine de l'Un est absolue précisément parce qu'il est « sans essence »48. et il n'est donc pas comme par hasard.. qui confère à l'Un des prédicats humains. ce n'est pas une volonté au sens d'un arbitraire (eikei) ou en fonction de ce qui lui serait arrivé. pronoia)44 : il est réellement affranchi de tout avènement temporel. VI. [. ce qui doit être ne l'est pas en tant que substrat (hupokeimenon). c'est-àdire ce que le principe suscite en nous de meilleur. selon sa libre volonté et en fonction de ce qui se doit (deon) : « Sa volonté n'est pas irrationnelle.. Etant maître (kurios). Comme dira Porphyre. qu'il est tel qu'il est. en effet. Ce passage est issu du traité Sur la Liberté et la Volonté de l'Un (Enn.]S'il est kairos. à la différence de la seconde hypostase. puisque nous sommes impuissants à en parler comme on le voudrait »SZ. qui est le substrat de l'acte d'un autre49. signifie dans l'expérience humaine le temps le plus insaisissable pour le discours. si l'on part de l'homme pour décrire l'Un. 8) dont le but est de décrire l'activité de l'Un malgré son irréductibilité à tout discours.80 Joachim Lacrosse lable ». En faire une réalité éternelle. De plus. Mais d'autres caractéristiques de ce que l'expérience du « moment opportun » met en jeu ont dû retenir son attention. la notion de kairos semble bien la plus apte à manifester discursivement cet aspect de l'activité de l'Un-Bien qui le situe dans une temporalité énigmatique. parce qu'il ne pourrait être autrement. C'est pourquoi Platon parle de « ce qui se doit » (deon) et du « moment opportun » (kairos)5 . voulu être lui-même. Notons d'abord que kairos. mais il est cela même qu'il a. son activité consiste en une autodétermination (autexousion)51 qui crée sa propre « occasion » par-delà le temps et l'éternité. même originaire. « ce qui peut être fait sans être dit ni conceptualisé »54et qu'il comporte d'emblée.C'est sa volonté et son amour de lui-même qui le font se porter lui-même à l'hypostase. tels la Liberté et la Volonté. Mais il est aussi « avant l'éternité » (prin aiôna)45. en pratiquant une méthode fondée sur le « comme si » (hoion)53. étrangère aussi bien au chronos qu'à l'aiôn. pour les Grecs. Or. en tant que produit de son propre acte (energèma).

les qualités de médiation (mèson) et de mesure (mètron) associées au kairos par Platon56. par laquelle l'Un-Bien. et contenant en germe toute l'éternité »61. afin de maintenir l'Un par-delà le temps et l'éternité »63. dont il ne faudrait pas surestimer l'importance puisqu'on y trouve la seule mention. Or ce n'est pas à Plotin. et. ce texte est le seul que nous ayons conservé à mettre en oeuvre la structure mentionnée par Proclus. Aiôn noétique et Kairos hénologique chez Plotin 81 1 bilité temporelle55. structure dont l'importance. dans lequel ce dernier passe en revue les opinions exprimées par ses prédécesseurs en ce qui concerne la temporalité propre au premier principe. des traces d'une tradition beaucoup plus importante. d'un Kairos propre à l'Un62. aujourd'hui perdue. se produisant lui-même en tant qu'un. c'est-à-dire comme un mixte de temps et d'éternité ne se réduisant ni à l'un ni à l'autre. malgré son isolement au sein des Ennéades. Quelque historien scrupuleux pourra objecter qu'il s'agit d'un texte isolé. « D'autres. qui fait de l'Un un Kairos auxquels sont soumis le Chronos et l'Aiôn. à la description du type d'événementialité que constitue cette décision unique. Tout porte à croire que Proclus. grâce au « comme si ». Plotin donne cependant à ces caractéristiques du kairos un sens radicalement nouveau en les associant.Chronos psychique. L'Un-Bien est ainsi appréhendé en fonction de l'unicité d'un temps propice qui s'éternise en ce qu'il n'advient pas arbitrairement à tel moment plutôt qu'à tel autre. par la structure métaphysique qui y est établie. Cette production de lui-même se manifeste « comme une éternelle génération »58. dans les Ennéades. . « choisit » librement de donner la vie. comme une super-éternité régissant la manifestation d'un Acte qui est l'Événement premier. ou encore l'application du temps critique à la description du phénomène de la naissance ou création générique57. une « nodalité formée à partir du temps. et ce tant au niveau de l'histoire de la métaphysique de l'Un que de celle des figures du temps et de l'éternité. ont imaginé de diviser le réel. unique et antérieur à toute nécessité. et en réservant Chronos pour le troisième. malgré la pénurie de textes. peut-être inaugurée par Plotin et Porphyre65. témoigne Proclus. et en arrive à mentionner la structure métaphysique qui se dégage du texte plotinien. en donnant au premier dieu le nom de Kairos. au second celui d'Aiôn. Voilà pourquoi le Kairos hénologique est envisagé par Plotin comme une « éternité condensée ». mais aux « pythagoriciens » que Proclus attribue cette identification du Premier et du Kairos64. Si bien que. apparaît comme capitale. de faire advenir l'Être et le Multiple et de s'y manifester comme mesure de toutes choses. mais selon « ce qui se doit »6°. même s'il est possible qu'il songe au texte de Plotin. en retour. C'est cependant en étant animé du même scrupule qu'il devra se demander si ce texte plotinien ne recèle pas. et ne peut avoir lieu qu'une seule fois (hapax)59. à la fois initiale et ultime. C'est en tout cas ce que donne à penser un passage du Commentaire sur le Parménide de Proclus. fait également référence à une tradition perdue d'inspiration néopythagoricienne.

mais aussi. On retrouve le même type de manifestation du Kairos au sein du Chronos. L'Un lui-même est au-delà du temps et de l'éternité parce qu'il est au-delà de toute vie : « la vie est une certaine trace (ichnos) de lui mais ce n'est pas sa vie »67. d'une certaine manière. Or. à ce stade. Cette vie . auxquelles le texte de Plotin ne donne pas de réponses explicites. mais cette fois par l'intermédiaire de cette unimultiplicité vitale de l'Aiôn. qui lui permettent de médiatiser son contact avec l'Un69.demeure.Elle en est comme l'effluve (aporroia). produit par l'activité kairique de l'Un. En quel sens l'éternité s'affirme-t-elle à son tour. associée aussi bien au Chronos. l'autoproduction de l'Un »72. peut s'opérer le passage d'un Kairos unique à un Aiôn multiple ? Et quelles sont ensuite les répercussions du Kairos au sein du Chronos ? La clef de ces questions. le temps constitue une image de l'éternité en tant que vie psychique. complètement indéterminée (aoristos). une intensivité qui accomplit l'unité de l'Être et du Penser. La vie. mime ainsi « par son autoposition et son autodétermination. de même que la lumière émane du soleil6g. en appliquant ainsi sa volonté à une libre autodétermination. n'est autre que l'« acte premier » (energeia prôtè)66 d'émanation. Le temps. de l'Âme cette fois. à retrouver au sein de l'Aiôn et de son image le Chronos les implications métaphysiques de cette « kairicité » de l'Un. qui amènent celle-ci à se temporaliser en déployant selon une multiplicité extensive ce qu'elle voit quand elle contemple l'éternité. il ne fait rien d'autre qu'agir conformément au principe dont il procède et dont il reproduit le plus parfaitement possible l'infinie Liberté et la Volonté de soi-même? Avoir l'audace de multiplier volontairement ses actes selon une totale simultanéité.qui n'est autre que l'éternité . elle commence à se déterminer ellemême en se remplissant d'une multiplicité de genres et d'idées. le Kairos hénologique. au sens le plus éminent du terme. permet à l'Âme de mimer à son tour le procès kaïrique d'autodétermination de l'Un. cherchant à voir l'Un.82 Joachim Lacrosse Conclusion Reste. n'est dès lors rien d'autre que la manière dont la vie éternelle imite son modèle. qu'à l'Aiôn. institué comme vie à l'image de l'éternité. une « image du Kairos ». vie psychique. sur un mode multiple. Cette audace (tolma)70d'un éloignement volontaire par rapport à l'Un autorise le Noûs. La vie. à tirer de lui-même ses déterminations et à organiser par lui-même son unimultiplicité. comme l'éternité. et ce en tant qu'il est généré par la libre volonté de . pour conclure. réside certainement dans la notion de Vie (zôè). en quelque sorte comme une « image du Kairos » ? Comment. Ainsi. en faisant de luimême son propre produit (ergon). issu de l'Un. en multipliant son action au sein du cosmos. vie noétique. C'est pourquoi la doctrine platonicienne du temps comme « image de l'éternité » est élucidée à nouveau par l'audace. en effet. mais. en d'autres termes. la volonté et l'autodétermination.

Sorabji. source de toute singularité et de toute autonomie. NOTES 1. 61-123.l'omniprésence de l'Un dans le multiple. la vie psychique qu'est le temps s'autodétermine en fonction d'une multiplicité d'expériences temporelles. pour saisir les « occasions » d'unité qu'offre la condition temporelle?4. Armstrong. la vie noétique s'autodétermine en fonction d'une multiplicité d'actes (idées et genres). Beierwaltes. 1978. 1982. 1976.« Eternity. « Plotin über Ewigkeit und Zeit ». Se convertir à l'Un.Londres.p. l'éternité. Enfin. 1971. est « partout et nulle part » (pantachou kai oudamou)75.4. M. image de l'éternité. 11 ». 101-136. 172. 295-319 .R. qui sont les actes de l'Âme universelle unifiés par sa conversion vers l'être intelligible. Rev. s'émancipant à son tour.p. III 7 [45]. 1962. manifestent . l'omniabsence de l'Un.II : « Le temps de l'audace »). K. en tant que foyers de la multiplicité d'actes dont ils constituent chaque fois l'unité vitale.philos. E.W. unifiés par la conversion de cette vie vers l'Un : cette vie une et multiple. 303-326.Les tempscapitaux (chap. Alliez. Jonas.Plotin. alors le temps et l'éternité. 1-91 . dans Politische Ordnung und menschliche Existenz.p. 78-86 . 1991. 112-163.Le Tempset l'Eternité chez Plotin et Saint Augustin. . Diotima. une temporalité de l'unique et de l'événementiel.H. par la conversion qu'ils incitent et requièrent vers une unité plus grande. Festgabe E Voegelin. Gesch. dans Le Néoplatonisme. 67-76. Aiôn noétique et Kairos hénologique chez Plotin 83 l'âme73 . Actesdu Colloquede Royamont. Life and Movement in 7). mais plutôt comme un milieu ouvert et autonome au sein duquel les âmes individuelles peuvent exercer des modes spécifiques de volonté souveraine et d'autodétermination qui font leur unité et leur singularité.Le temps. 9-13 juin 1969. c'est l'éternité. Lassègue. La conception plotinienne du temps et de l'éternité s'enracine ainsi dans un Kairos primordial. vie psychique. Creation and the Continuum. Manchester.Dme. p.H. c'est aussitôt se vouloir soi-même et s'ouvrir à la présence diffuse de l'un dans le multiple. Plotinus' Accountsof Nous ».Chronos psychique.. comme le proclame Plotin. acte d'autodétermination de l'Un qui manifeste sa souveraineté et l'affranchit aussi bien du temps que de l'éternité. Gloy. sur le mode du « comme si ». « Plotin philosophe de la « Timeand the Soul in Plotinus temporalité». A.p. 405-418 . p. 1983. principe de tout désir et de toute vie?6. Dionysius. Munich. Surgissant de cet acte premier. 1967. ÜberEwigkeitund Zeit (EnneadeIII.p. 1933. et en même temps. P. chez Plotin ». Guitton.2.chacun à sa manière . p. voir J.« Le temps. Paris. apparaît alors non pas comme une pâle copie de son modèle. Aubenque. « Die Struktur der Zeit in Plotins Zeittheorie». Sur le temps et l'éternité chez Plotin.Paris. Arch. instaurant par là. Francfort-sur-le-Main.71. Paris. On peut donc dire que si l'Un. p. 1989..P.

1996. 1 155. 5. 7. 1941. Du temps chez Platon et Aristote. 16. 1. 7.phil. 17. 142-148. 1970. 15. Sur la position de l'Un au-delà du dans l'Antiquité (Aix-en-Provence.7. art. III.op. 20. Pigler («Plotinexégètede Platon? La note avec raisonque Plotin questiondu temps ». cit. Voir R. qui précisaitque le temps est l'image « mobile » de l'éternité. temps et de l'éternité. 13. Ill.7. III. 7.p. entérinée lexicalementpar Boèce (sempiternitaset aeternitas : de Trin. 1984.III. 11.« Le sens philosophiquedu mot Aiôn ». 279a 22-30. 1. 1982. 27-28et VI. étr. cit. 7. 47-48. 107-117) s'écarte de la lettre du Timée. Aubenque. 14. Cons. 3..69sq. Fr.. p.p. 11.voir aussi R. Voir N. Moutsopoulos. 9. p.p. 21. Schürmann. 104-113. 254-272.V. P. 7.7.et les remarquesd'A. cit. 8) colloque Kairos et logos paraître gique octobre 1994). p. 18. 7..naturel ou physique. Estudiosclàsicos..84 Joachim Lacrosse « Kairos et activité kaïrique 2.36. Boudouris(éd.III. Sur cette questiondu Kairos.87. III.auxquelsPlotinajoutele Penser. 6) ». 7. 97. 1. Graeser.4-5.C'est l'étymologieproposéepar Aristote(De caelo. p. 15-16.Paris. op. p. 1. 7. 7. 1987.et L.par lequel l'âme du mondeétend son action selon la durée.on s'en rendracompte. 6.11. lui-mêmeéternel. cité ou évoquéà plusieursreprisespar Plotin :I.31..Athènes. philos. 11. 1. 23-27. 111.J.91 sg. 11-71. lonian Philosophy. (Enn. 5. 15 . 13. 1. 11. 6) et Simplicius(aidiôn et aiôn : in Phys.III. Rev. Plotin à dans les Actes du chez VI. 23-36. 7. « An InterpretativeNote on a Passage in Plotinus'OnEternityand Time(III. 31-41 ./d. III. 11.Proclus(El. ». 16-17et 20-23. Festugière.1. 12.p. et E. Etudes de Philosophiegrecque.37d. 279a 27).-sept. 4. De caelo.Jahrbuch. Couloubaritsis :« La notion d'Aiôn chez Héraclite».qui ne tiennentcependantpas comptedu Kairos. 55) reprend cette distinction. 19-20. cit.« Zeitlichkeitund Zeitlosigkeit :Bemerkungenzu Plotins zweier« immer» (III 7)».). juil. Paris.7. III. III. voir E.1. Unterscheidung 6. 4.8.7.la mobilitécaractériseaussi le modèle intelligible. Sorabji. ainsi que R.p. 1989. 13. 8-11 . 7. 5. 129sq. Weiss. 26.et un temps inférieur.3.94. 20. theol.qui caractériseles . est dès lors amenéà distinguerun temps supé22. 11. rieur. 11. La pensée de Plotin. cf. 1920 . art. Voir H. 13. 9.V. 18. III. 1982. voir aussi P. 24-26. V. p. Timée. 230-239.Sur ce passage du Timée. « Kairoset logos hénolochez Plotin ». 4. 48-49. 8. 47-57. 5. dans K. III.33. 186. 3. 11. 4. III.On reconnaîtici les cinq genres du Sophiste. Baladi.et L. 1.7. Brague.Ce dualismeinterneau temps.VI. ClassicalPhilology. 19. 5. 3.V. Voir J. 9. 30. « L'hénologiecomme dépassementde la métaphysique»..4. 42-43.16-18. Couloubaritsis. 7. C'est que chez Plotin. p. 64-77 .IV. Et. 331-350. I.. A.13). Manchester. Alliez. 7. 45-47. 114 sq. 4. 10. Philos.

11-14). 66-67. associe cette duplicité du temps à celle de la matière (p. 4. 3). le futur constitue la dimension proprement « temporelle » du temps.59-62 . 188-205 (p. allant jusqu'à identifier temps et matière. 1985. Le stoïcisme tombe dans le même piège en faisant du temps l'extension ou intervalle (diastèma) du mouvement (SVF.. de Strijcker. 49-50. Dyonisius.. Proclus. 7. histoire intégrale dans la Cité de Dieu (cf. 1985. Voir III. « Matter and Time in Plotinus ».11. 27. 30. p. III. p. 87 sq. XI. 38c et 39b). p. 15. 63 sq. 13. M. 52 et 57-58. Agir ou pâtir. du point de vue des astres ou du soleil. Il. 7. Diotima. comme le remarque H. 7. 6 et 11 )alors que. p. Cette hypostase n'est pas séparée. Plotin. 197 sq. Jonas (art. cit. Cf.. Verbeke. op. Le caractère nombré et nombrant du temps comme « mesure du mouvement ».Chronos psychique. 7. Diotima. cit. 7. 4.1). 78) pour que le temps soit associé spécifiquement à la structure de l'âme humaine (Conf. l'alternance des jours et des nuits permet de nombrer le temps (III. 72). J. p. 25. III.E. p. O'Brien. 28. 47-49. qui se réfère au Timée 38b. J. 7. 53-77. pour nous. On comprend ainsi pourquoi Plotin préfère dire ailleurs que ce n'est pas l'âme elle-même. « La notion de temps de l'Antiquité au Christianisme ». 9. suivie par E. Paris. II. Voir III. n'est cependant aux yeux de Plotin rien de plus qu'un « accident » (III. 49 et IV. 43 . Alliez. Guitton. 7. de même qu'il installe l'éternité entre le Noûs et l'Un (In 1II. 20-24 Diehl). 72-78. 27-28). voir J. 31. 7.. Guidés par la même erreur d'interprétation. 4. D. art. si cher à Aristote (Phys. 7. 4.) 24. 7. p. 23. Koutlouka. 19. Trouillard. 227 sq. 16-17). op. sans chercher à savoir ce qu'est ce dont on nous dit le « combien ? » (III. et G. le point d'application du temps psychique est ainsi déplacé du plan cosmique au plan historique : histoire personnelle dans les Confessions. Beierwaltes. 205). si bien que. 1II. 11. op. Tiffeneau (dir. 26. 7. 8 et G.11. 13. mais constitue l'acte séminal de la troisième hypostase. Simons. 7. 15. 49-50). à deux reprises. Sur l'ensemble de la doctrine de Proclus. il n'y a qu'un jour (IV. 1973. 42 et 55). fait de cette hypostase psychique du temps une hypostase séparée et intermédiaire entre l'Âme et le Noûs. Anvers-Utrecht. pour éviter la profusion d'hypostases intermédiaires (III. VI. 1II. p. Mythes et représentations du temps. mais ses actions et passions. 7. En ce sens. au contraire. cf. cit.). p. Ce qui est toujours est une seule et même chose. Lassègue. Comme le précise M. 14-15. Aiôn noétique et Kairos hénologique chez Plotin 85 conceptions des néoplatoniciens ultérieurs. 104-115. qui sont dans le temps (IV. c'est aussitôt se multiplier. p. Cf W. cit. 411. 12. . 3. 22. Délaisser l'ancrage universel qui caractérise la structure temporelle de l'âme humaine en vue d'autonomiser celle-ci n'est cependant pas du tout l'objectif poursuivi par Plotin.. cit.. 7. tend cependant à gommer le caractère unifié du déploiement séminal de l'Âme. 11. Aristote ne fait que réduire le temps à un « combien ? ». p. « La procession du temps selon Proclus ». p. IV. cit. Verbeke. sur lequel Plotin ne cesse d'insister. 9 et E. Cf. qualifie le temps d'« hypostase » (III. « Le statut ontologique du temps selon quelques penseurs grecs ». Alliez. 1976. et 286 sq. « Temps et Eternité dans la philosophie grecque ». art. 13. 12. 29. 298). 1991. Avec Augustin. 509). 1.43-45. il faudra attendre saint Augustin et la tendance chrétienne à « surmonter le cosmique païen » (p. 27. op. pour l'âme. dans Mélanges E.. 25 sq. III. cit. 59-85. 5. 290-292. dans D.. 9.

59. en reprenantà son compte l'associationde kairos et deon. 14. 20.8. 202 sq. 49.16 et 20-21 .L'AmourchezPlotin. 4. p. 56.est la conditionde toute cohésiondans l'Être. I 1. en effet. voir J.p. Sur l'amour de soi de l'Un. 48. p. 1990. op. Voir. Couloubaritsis cité ci-dessus. Couloubaritsis (art..p.VI. III. voir W. 9. 44. 8. VI. Aubenque. 60. 8. p.2. cit. 284e . à paraîtrecité n. 35. 17. 55. 1988. Beierwaltes. 45. 41. En pastichant W.. Cité par Proclus. p. 27. Paris. et W. Pol. Moutsopoulos réunisdans La Miseet l'enjeu. 1995. 20. 7. p. 16.« Plotinphilosophede la temporalité» (art. 52-54.2. 37.des Etudes anciennes. mais surtout ne cesse d'informer toute ontologie.. P. 3.Cf 111. Guitton(op. 15-17.55-56.1994. 8. VI. Ilsq. cit. 234). cit. Cf. VI. les nombreuxtravauxd'E. 33. chez Plotin ». 66a. Couloubaritsis. 9 et 24-25.voir égalementPhilèbe.21. 40.VI. 11. 10. Aubenque. cit.n...26d et 66a . « Plotin et le dépassementde l'ontologie grecqueclassique». .« La métaphysiques'identifie-t-elleà l'ontologie ? ». cit. VI. 231-243(p. 90. décrit « un mode d'activité qui associecette .6.19. 20. 57. 4-13 S-W. Couloubaritsis.11. 34. 1334b35.Commel'écrit J. III. Pol.52. 8. Beierwaltes (op. 13. 54. Guillamaud. 7. 101-109. cit.24. Rev. op.Hommage à J. 8. Gloy.8.709b. 271-272. Sur cette question capitale. 20. 297-322. 26-27.Théol. la secondeétant appliquéeà l'Un lui-même. II. 52. dans Phronimos Anèr. Aubenque. op. Comme l'écrit L.Mélangesoffertsà P.qui seraitun principede détermination ». 39. 1 sq. 32-34.2. VI. 13.8. 43. 8. III.. Cf VI.47-50. VI. Sur la conceptionplotiniennede l'infini.7.Cf P. voir P. V. 105sq. 38. 51. VI. Lacrosse. 7. 58.6-11. 25.86 Joachim Lacrosse « Le Logoshénologique 32. cit. 4.p. 9).8. III. unie à l'Un. 18. 12). dans Le Néoplatonisme. 50. Beierwaltes. « l'Un transcendel'étemité même.. p. 54-55. 8. 47. voir Aristote. 1 11. Cf.51. 367).et K.art. Cf L. 84 n. 8.35-38. p. III. 53.Lois.outre l'article cit. Pépin. 24sq. 312. 2.« L'essence du kairos ».). Paris.7. 37d. qui parle de réduction « ontologique». et sa communication au sein du présentrecueil. n.7.Paris. Timée. 36. p. Plotin. 13.plat.. 1992. 55-58. 11. 46. 9. 8. VI. 42-54. Cf l'article de L. 284e et Phil. 359-371(p.35 . à tel point que l'hénologie non seulementdépasse. 34-36.Bruxelles.La premièreformulequalifiela partiesupérieuredu noûs. dans Chercheursde Sagesse.3. 8. 10. VI. L'Un. 42. Pol. 10.2).et la perspectiveglobale de L.

Aiôn noétique et Kairos hénologique chez Plotin 87 sorte de nécessité propre à ce qui se doit avec l'unicité apparemment contingente de ce qui advient en un moment propice ».. Couloubaritsis (art. 60. Couloubaritsis. 5. 8.. 1987.81 et M. III. 3. Ph. 73. 5.R. Plotin : Traité 38. 17. p. Aubenque. p. Dillon. P. 1985. « Être. III.quelque chose du libre déploiement de l'Un.. 4. qui interprète fréquemment l'Un en termes d'éternité et de nécessité. In Alc. 443. 18. M. 27-28.. 1216. 559 n. 9. Morrow et J. 35 sq. Segonds. p. art. 256 sq. Pensée chez Plotin et avant Plotin ».. 67. 13-14. 16. Cf. 139). p. comme de sa temporalité. 7. G. la clef du dispositif de cette diffusion hénologique. A. art. est à chercher plus haut que dans l'intelligence [. » (art. 28-29.. VI. 3. 1992. la diffusion de l'Un (logos) et le retour à l'Un (érôs).] . la médiation de l'éternité comme Vie une et multiple constituant. T. « Kairos como primer principo (El testimonio de Proclo) ». associé traditionnellement non pas à l'Un mais à l'hebdomade. Avec le Kairos hénologique. 15-20. Plotin : Enn. cit. p. 4. Voir aussi le commentaire de P. cit. 75. 1987. op.] retrouve et prolonge . VI. 141-169. 1216.) et J. n. p. 8 (39). en réalité unifié puisqu'il y est question de réalités inengendrées : voir en particulier VI.. 4. 194 n. . Couloubaritsis (art.98sq. Kerkhoff. voir la perspective. 7. 12-40. 81-100 (p.. dans Les Sources de Plotin. 1960. leur singularité et leur temporalité propres ». sans pousser plus loin le rapprochement.. Pour autant. Sur le premier Alcibiade de Platon. « Le Logos hénologique. VI. Dialogos. Comme l'écrit L.. p. 1963. p. 1-2. 9. Vandoeuvres-Genève. 61. Sur la complémentarité de ces deux activités. 8. 10 sq. Paris. p. C'est l'avis de L. p. dont l'étemité n'était que l'hypostase » (P. voir P. cit.à ses risques et périls . n. art. 17. se contentant de renvoyer à Platon (p. E. 21. Vie.2). 65. Kerkhoff. art. l. 68. Leroux. 7. différente mais complémentaire.. 74. VI. 4. 62.. Schürmann.70) se contentent d'ailleurs tous de signaler l'existence du texte de Plotin. 3-6. 86). fait remonter cette tradition jusqu'à Numénius.Chronos psychique. « Sur la notion pythagoricienne du kairos ». p. « la présence de l'Un au fond de chaque chose n'écarte pas leur unicité. 107-157 (p. néglige cette référence au kairos. Hadot. Paris. Paris. Traité sur la liberté et la volonté de l'Un. cit. l'âme [. Moutsopoulos. 76. Plotin place au fondement une « temporalité adaptée à la profusion des choses singulières ». 336sq. Kucharski. « La source de la liberté de l'âme. 6-7. Sur le kairos pythagoricien. 72. Rev phil. 16... Sur l'Un et le temps originaire comme « événement ». il ne s'agit pas de faire « l'économie des intermédiaires » (id. 15.. p. et 6. VI. 1436. 83). 10-35 . 63. 71. Cf VI. 121. on l'a vu. 12 et 41 . 100 n. Proclus'Commentary on Plato's Parmenides. In Parm. .6.. 9-23 . 66. 1988. cit. 64. cit. Hadot. 119 sq. 22-24. 29. 70. Lacrosse. Voir V. Princeton.2). 382384). 17. cit. 69. 2. V. cit. Id. 8. Le commentaire de G. Plotin revient plusieurs fois sur ce double procès. 26-27 et V.34 sq. Proclus. voir L.. de R. 25-26.

Mais les Anciens. avant l'acte historial d'Aristote pour instaurer une scientificité possible du temps dans le cadre d'une physique prenant comme objet l'étant en devenir. A telle enseigne que lorsqu'il est question du temps aujourd'hui. ce temps-de-vie qui conduira à l'appréhension du temps comme éternité. la . Or. avaient utilisé ce dernier type de temps sans jamais lui assurer une théorisation définitive. si ce n'est par des analyses pontuelles et concises. c'est à partir des théories scientifiques du temps que nous le pensons. aiôn. saint Grégoire de Naziance. mais occulté dans la suite. Même dans le domaine de la sophistique où ce temps pouvait éclairer le processus d'improvisation. les Grecs avaient déjà pratiqué plusieurs types de temps : chronos. Proclus et d'autres encore. Platon. quand bien même il s'agit de le dépasser. sens qui s'impose à partir de Plotin jusqu'à la fin du Moyen Age3 . le temps-propice pratiqué sans cesse dans la culture antique.Le temps hénologique Lambros Couloubaritsis (Bruxelles) En marge du temps scientifique qu'Aristote introduisit une réflexion rigoureuse sur le temps en l'envisageant comme la mesure du mouvementl. kairos. les mouvements et le changement2. défendu par Gorgias (qui aurait composé un Peré kairou) et Alcidamas son disciple. devenu dans la suite le représentant principal du temps scientifique. en particulier les Sophistes. Aristote. cité du temps a trouvé progressivement la voie de son élucidation. saint Augustin. la scientifiDepuis (chronos). avant d'être redécouvert à notre époque. Plotin.

Or. Ce sens qui situe la notion relativement à ce qui convient. dans le kairos. l'autre par défaut. C'est pourquoi. si l'on songe d'autre part à l'importance de la question de la « juste mesure » dans la pensée grecque. tant dans le champ de la parole et de l'action (notamment chez Aristote et chez les Stoïciens)5. Ainsi. C'est cette dernière précision qui m'a autorisé à parler de « temps hénologique ». le temps-de-vie selon son mode extrême de temps qui ne cesse jamais (aiôn) concerne les corps célestes et les hypostases supracélestes. l'une par excès. bien que je considère que le temps hénologique déborde la question du kairos. mais cette fois-ci pour faire prévaloir une action absolument favorable. Ce lien est bien sûr problématique dans le cas où l'on souhaiterait actualiser la pensée grecque concernant le kairos. Aristote revient à l'exemple consacré de l'archer. à l'origine. concerne également la dimension temporelle du kairos. dans son évolution. A ces remarques générales.90 Lambros Couloubaritsis théorisation proposée a été limitée. on aurait pu s'attendre à une application plus étendue de la notion de kairos dans . Ce côté maléfique de la notion de kairos ne doit pas tromper. nous le verrons. Ce type particulier de temps hénologique qu'est le kairos est lié également à la métaphysique du Bien. comme le fait l'archer qui tue un oiseau en vol. la clarification philosophique du kairos s'allie la notion de juste mesure. car on peut imaginer le meilleur lieu de frapper avec le meilleur moment de le faire. à ce qui est le meilleur endroit pour agir. et qui est directement liée au bien. et le temps-propice (kairos) se rapporte à l'Un6. comme le relève Proclus qui discerne que quelques philosophes néoplatoniciens (Plotin en particulier) avaient redistribué le temps selon des régions différentes du réel : le temps physique (chronos) appartient au sensible. lorsqu'il traite la question de la vertu comme une médiété entre deux situations extrêmes. Tout se passe comme si chez eux ce type de temporalité allait de soi et ne requérait aucune explicitation majeure. puisque ce qui est fâcheux pour la victime est au contraire favorable pour l'archer. car il s'intègre dans une problématique de l'ambivalence. les problématiques de l'Un et du Bien. mais concerne des situations qui grec sont également cernables dans l'ordre spatial7@ on peut supposer que le temps de une hénologique permet dégager conception de l'espace-temps particulière où l'espace et le temps s'enchevêtrent pour faire émerger un événement ou une chose dans leur singularité. on le devine déjà. En effet. J'y reviendrai. le terme concerne un coup fatal parce qu'il touche le corps à l'endroit le plus apte à tuer8. Pourtant les quelques allusions qui nous sont parvenues de la réflexion philosophique ancienne sur le kairos révèlent que la philosophie a apporté quelque chose de nouveau dans cette pratique habituelle du kairos. que dans le domaine du fondement. je dois en ajouter une autre : comme le terme kairos ne se réduit pas à la temporalité. conservera cette mesure appropriée qui associe. et l'usage du terme. orientant ainsi la réflexion sur l'Un vers une problématique agathologique. comme les Anciens eux-mêmes l'avaient remarqué 4.

paradoxalement. en occultant progressivement le « tempspropice ». C'est pourquoi je pense que cette redécouverte du kairos peut constituer un apport fécond pour la métaphysique contemporaine. Pour éclairer le débat. dans sa volonté de rechercher une scientificité du mouvement et du temps. alors ce courant de pensée avait magistralement tiré partie du kairos pour la rhéque torique de l'improvisation. a pu jouer également en faveur d'une occultation progressive de la pratique généralisée du temps hénologique. 8). et surtout pour répondre d'avance à ce type d'objection. Or. Pourtant. Aussi je soupçonne que toute tentative de remettre en évidence ce type particulier du temps se heurtera à une incompréhension de la part de quelques exégètes de la pensée ancienne qui pourraient toujours invoquer l'absence d'une thématisation décisive de cette question. ont contribué à oblitérer un concept courant qui n'attendait pourtant plus qu'à être définitivement fondé par la philosophie pour consolider sa destinée. qui porte au sommet cette notion.qui vit à l'époque où. celui du fondement. en parle ainsi d'une façon très concise (à la fin de l'Ennéade VI.Le temps hénologique 91 1 l'Antiquité. alors que dans les faits cette concision la rendait aussi insaisissable que l'Un lui-mêmelo. comme le temps physique (chronos) et le temps-de-vie (aiôn). hormis dans la sophistique9.se permirent de l'utiliser pour parler d'un temps propice concernant l'incarnation du Christ et d'un autre temps propice pour la présence active du Saint Esprit dans le monde grâce à l'Eglise. car cette notion recèle quelque chose d'important qui reste encore à penser. nous cherchons au contraire. . dans un monde qui banalise de plus en plus la scientificité du temps. où elle s'est laissé cloisonner. le Concile de Constantinople (381) confirma le caractère divin de la troisième personne de La Trinité que contestaient les pneumatomaques . Plotin. Il est utile de signaler ici que la notion de kairos était tellement banalisée dans le monde ancien que des théologiens comme Grégoire de Naziance . tandis qu'à l'inverse les questions en suspens concernant les notions de chronos et d'aiôn qui requéraient une véritable élucidation. ont manifestement eu raison de l'histoire grâce à la science et à la théologie. il faut se rendre compte que. dont le sens et la portée auraient pu conférer à la réflexion philosophique une autre destinéel. grâce aux réflexions théologiques auxquelles lui-même a contribué. à retrouver d'autres pratiques du temps. cette concrétisation de la notion de kairos à propos d'événements majeurs pour l'historicité du christianisme et dont la configuration est limitée. C'est dire que le processus auquel nous assistons aujourd'hui de réhabilitation de la notion de kairos se comprend. la philosophie antique a dû tantôt marginaliser la notion courante de kairos en faveur du temps physique (chronos) et tantôt la situer dans un lieu ultime. Ce silence mais aussi la disqualification de la sophistique ancienne. dans les textes. comme si quelques mots suffisaient à la thématiser définitivement. cette notion est en retrait relativement à d'autres notions. Le processus de cette réhabilitation est du reste l'inverse du processus qui s'est produit dans l'Antiquité : alors que les Anciens s'appliquaient à trouver une scientificité au temps et à l'éternité.

irréductible aussi bien au temps physique. je considère que ce troisième type de temps. et celle de Plotin qui rapporte tout à l'Un. de l'Un et du Bien. ce mode de la temporalité qui met en jeu le « temps propice ».92 Lambros Couloubaritsis Dans ce travail. car on peut dire qu'entre la position d'Aristote qui affirme la plurivocité de l'Etre. alors que Plotin le généralise en le portant au fondement de toutes choses. par un certain biais. la pratique de l'Un déborde largement sa façon réductionniste de le cerner. axée sur une perspective théologique irréductible. une autre façon d'envisager le temps. et met en valeur une problématique intermédiaire des conditions propices de ce qui advient à un moment donné . Mais là encore il faut établir des nuances. mais aussi. la distance demeure infranchissable. elle nous apprend aussi que le kairos concerne non seulement une métaphysique de l'Un. La philosophie grecque nous apprend que ce type de temps qui s'allie à l'unité s'écarte tant de la nécessité que du hasard. libérer le temps hénologique de ses attaches théologiques que le néoplatonisme s'est évertué à établir. Par là. comme identique au Bien. Autrement dit. C'est pourquoi. qu'au temps métaphysique. me semble une tâche qui peut assurer à l'hénologie un place importante dans la métaphysique contemporaine. au terme du parcours et grâce au discernement des Anciens. considéré. la question d'un temps hénologique. à travers et en dehors de l'activité de l'homme. . diversifiant non seulement les modes sous lesquels se déploient le temps hénologique et les pratiques de l'Un. La façon dont ces deux penseurs envisagent le kairos ouvre sur deux métaphysiques de l'advenir différentes. concerne des choses de l'occasion et est de l'ordre qui temps opportun qui numériquement unes. l'avènement de chaque chose et les événements qui arrivent dans des circonstances particulières à partir de conditions qui les rendent aptes à se produire. en vue d'esquisser. Quoique Plotin soit toujours un modèle intéressant pour s'initier à la question de l'Un. le temps-propice. héritier de la sophistique qu'il réaménage profondément. n'admet le kairos que dans l'ordre de l'action. dans la mesure où Aristote. au-delà de l'ampleur de la pratique grecque du temps. Ce type particulier du temps concerne le sens des paroles et des actions dans un contexte déterminé.ce logique. en partant de la pensée grecque. je souhaite mettre en valeur une pratique non-théologique de l'Un. prête à une diversité d'approches. je souhaite repérer. Sur la base de ces constatations. je souhaite circonscire ce type particulier de temps héno. même si la théologie peut en profiter. mais également une métaphysique du Bien à caractère non-théologique. tel que la science cherche à le circonscrire. où le temps hénologique trouve son plein déploiement. tel que la théorie de l'Etre nous l'a imposé au fil du temps.

Dans son Parménide. comme si sa spécificité se dérobait ou ne pouvait être établie sans interférence avec d'autres concepts. c'est-à-dire le changement arrive soudain. Platon montre que ce qui est instantané doit être pensé à partir d'une chose qui change en une autre chose. c'est-à-dire qui arrive « dans aucun temps ». Cela l'autorise à avancer une sorte de paradoxe. on la retrouve souvent dans les approches actuelles du kairosl5. j'ai tenté de situer le temps davantage par rapport à une problématique plus actuelle du temps. par une analyse philosophique. de ce qui arrive soudainement (exaiphnès) dans le passage d'un moment à un autre moment. qui s'est imposée en opposition avec l'intention du texte qui le fonde (le Parménide) qui constitue un texte essentiellement hénologique. instaurant un temps qui s'anéantit. dans la huitième hypothèse (où il est question des autres en dehors de l'existence de l'Un). etc. Cette première manifestation de la différence qui s'annule et qui ouvrirait à une problématique de l'à-propos (kairos) n'est pas la seule que nous offre le Parménide. M'inspirant de l'idée d'un temps-de-vie. non pas parce qu'il y est supposé. à la fois à « ce qui passe et se passe » et à un « temps profusionnel ». me paraît aujourd'hui comme un obstacle majeur pour cerner son sens et son statut véritables. en l'occurrence le troisième. Bien que cette approche prêtait à une intégration de la question du kairos. située entre le mouvement et le repos. le soudain. cette orientation de l'interprétation ontologisante du kairos. je considérais encore à l'époque que ce mode de la temporalité était proche de ce que j'appelle le « temps-devie ». en dehors du tempsl4. Son analyse de ce qui arrive et advient. puisqu'il affirme que durant le moment (hote) où il y a changement il n'y a pas de temps. En effet. issue de l'approche analytique anglosaxone. Pour Platon. cela constitue l'un des neuf modes possibles (hypothèses) de l'Un. comme le maintenant. Platon revient dans la suite à la question pour la circonscrire autrement. j'ai évité toute spéculation parce que je percevais une certaine confusion dans la façon dont on l'appréhendait. avec cette nuance près que le « kairos » ajoutait au temps-de-vie l'idée de l'instantanéité. Platon fait voir la multiplicité indifférenciée où la différence règne comme différence d'une différence et où l'Un y apparaît. Autrement dit. l'instant. tel qu'il ressort des textes antiques. D'autant plus qu'elle s'est imposée à travers une confusion avec la problématique de la mesure comme juste mesure que l'on rencontre dans le Politique et le Philèbe. Or.Le temps hénologique Les esquisses platoniciennes et leur postérité 93 Pour mieux situer mon propos.où j'ai envisagé la possibilité d'accéder. il est utile d'indiquer que ce travail poursuit les réflexions que j'ai amorcées ailleurs au sujet du temps'2@ en particulier dans mon étude « Temporaliser le temps » 13. car il est « point d'arrivée et en même temps point de départ pour le changement du mobile qui passe au repos comme pour celui de l'immobile qui passe au mouvement ». comme l'explique Platon dans le Parménide. mais plutôt parce que multiplicité s'automani- .

c'est cette seconde ouverture de la question d'un temps hénologique possible qui concerne le temps-propice (kairos). qui implique la continuité et la limite du temps.94 Lambros Couloubaritsis feste en blocs successifs qui font apparaître un type d'unité qui sans cesse se différencie. en dehors du temps). Aussi. un type de temps. car on risque d'anéantir la différence dans un différer permanent. montre qu'il est difficile d'interpréter le « kairos » comme signifiant quelque chose qui exprime l'«instantané » dans l'ordre d'une différenciation et d'un passage vers autre chose. puisque le terme « chronos » domine dans la pratique habituelle du temps et est souvent associé aux autres formes du temps. tandis qu'il distingue l'«instantané » comme ce qui arrive dans un temps « insensible par sa petitesse » (et non. et l'instant. peut-être le plus apte à exprimer l'Un comme son le situe au coeur du fondement temps explique pourquoi Plotin propre. Aristote a bien compris la nuance. Si bien que l'association assumée depuis l'antiquité par quelques interprètes entre ces deux analyses ne conduit pas vraiment à une clarification du kairos mais révèle un autre type de pratique hénologique du temps2°. Dès lors on comprend que les adeptes d'une telle interprétation doivent faire un pas supplémentaire et ajouter à cette analyse un mûrissement. Ce dernier concept conduit à la question d'un temps mesurable lié au mouvement en vue d'instaurer une approche scientifique du temps (chronos). reliant le temps passé au future Aucune confusion ne semble possible entre la thématique de ce qui arrive selon « un temps propice » (kairos). les blocs constitués dans une unité éphémère sont en même temps une pluralité illimitée qui peut se modifier « instantanément ». bien que l'on . la question de ce qui arrive « soudainement » (exaiphnès) et le problème de l'instant (nûn). tandis que la première conduit à d'autres dimensions de la temporalité hénologique. A cette occasion il observe qu'en l'absence de l'Un. tel un rêve de nuit'6. Dès lors. une akmè de ce qui arrive.considéré en dehors du temps puisse envisager ce qui arrive soudainement. comme le rappelle Proclus2l. 6. A mon avis. Il est vrai que cette radicalisation de la question du temps est exceptionnelle. que je ne traiterai pas ici. on constate néanmoins que la pratique hénologique du temps n'est pas réductible à ce type de temps seulement. Cette deuxième analyse de Platon. comme chez Platon. selon une analyse circonstanciéel8. le kairos constitue dans la pratique hénologique du . c'est-à-dire selon la jonction ou conjonction de ce qui n'est pas encore et n'est déjà plus. puisqu'il distingue clairement les deux phénomènes : il aborde le « moment propice » dans l'Ethique à Nicomaque 1. où règne une indétermination plus radicale.ce qui temps. comme cela est mis en relief par le concept derridéen de la différance. (Platon) ou plus correctement en tant que temps « insensible par sa petitesse » (Aristote) -. Elle a néanmoins le mérite de montrer que ces trois modes de temporalité . comme appartenant à la thématique de l'Un. en s'inspirant de la notion de « mesure » telle qu'elle se déploie dans le Politique et le Philèbe où naît la problématique de la « juste mesure » et de « ce qui convient 17.

il s'agissait de faire prévaloir le temps-de-vie variable de chaque chose.au lieu d'un rapport au simulacre (eidôlon) -. depuis Platon. le changement et les divers mouvements. grâce au jeu de mots entre « toujours » (aei) et « temps-de-vie ».Le temps hénologique 95 retenus par les Grecs tracent l'horizon d'un Monde à partir d'une perspective qui. fait prévaloir un rapport temporel de l'homme aux choses que les anciens ont assumé avec perspicacité. Le paradoxe de l'histoire de la pensée tient dans le fait que ces perspectives précèdent celle d'une stabilisation des choses selon le mode de l'étant (to on) qui ne s'impose qu'à la fin de la philosophie présocratique. Sans revenir ici à cette analyse. au début. lesquelles se manifestent comme éphémères23. L'usage que font les penseurs présocratiques de la notion d'eonta ne saurait être réduit. en fondant définitivement le lien entre aiôn et éternité2l . révèle le lien de l'image avec la . à la question de l'être comme désignant des « êtres » ou des « étants » . prémisse de la notion d'éternité (aiôn). Aristote tire les conséquences du renversement en utilisant le tempsde-vie des sphères célestes dans ce sens. s'il est difficile d'appréhender la notion d'aiôn. asssocié à une conception du temps qu'exprime. comme on l'a supposé jusqu'ici. comme les dieux par exemple. en parallèle avec la dimension spatiale. amplifié par les réflexions sur to ontôs on selon Platon et sur l'étant en tant qu'étant (to on he on) selon Aristote22. tandis que c'est la notion proprement dite du temps (chronos) qui était au fondement. A ce titre. pour discerner la portée du temps hénologique. à l'époque archaïque. la fortune est parfois qualifiée d'éphémère (ephimeros)24. d'indiquer que la hiérarchisation platonicienne entre aiôn et chronos selon un rapport de modèle à image (eikôn) . Il est intéressant d'observer que l'expression même d'« éphémère » que j'utilise ici pour faire voir le caractère provisoire des choses qui sont dans un temps présent. Or. Par cette démarche. en lui conférant le sens d'éternité. à la physis-logos. Le caractère souvent péjoratif qui marque cet usage contraste avec le caractère spécifique des « choses qui sont dans le présent » (eonta). et même l'homme25. il réussit à distinguer le mouvement céleste dominé par l'éther et le mouvement sublunaire dominé par le devenir. Ces multiples pratiques du temps montrent ainsi que les Grecs avaient réfléchi en profondeur la question du temps. En revanche. le temps (chronos) devient l'image d'un temps de vie (aiôn) sans fin. il me semble néanmoins utile. Plotin a parachevé cette pratique. par opposition aux choses stables. avec Platon qui emploie parfois aiôn dans le sens de temps-de-vie. c'est parce que la philosophie grecque a assumé. est déjà utilisée dans l'Antiquité selon le sens de ce qui dure un jour ou qui est d'un jour. notamment avec Diogène d'Apollonie. qu'elle exprime selon son rythme propre. il doit être rapporté aux choses qui sont dans le présent. Comme je l'ai montré dans une étude consacrée à cette notion chez Héraclite2?. le terme « temps-de-vie » (aiôn). pionnier dans l'interrogation concernant l'étant. un retournement spectaculaire de cette notion.

Lorsque l'aiôn est valorisé par Platon selon le mode de la stabilité et de la continuité. alors que les autres puissances exécutent les ordres reçus (305cd). d'autre part. une perspective que Plotin prolonge en partant de ces textes de Platon.96 Lambros Couloubaritsis mesure (comme l'implique la théorie de la technè eikastikè du Sophiste) associé au lien qui unit le modèle et le « bien ». Platon se contente manifestement d'utiliser ici le kairos pour le domaine de l'action. parallèle à la plurivocité de l'Un et de l'Etre (cf. La notion d'aiôn recèle ainsi en elle un rapport avec le bien. C'est pourquoi il ne me semble pas que ce soit la notion d'aiôn qui s'allie dans la pensée présocratique avec le « bien ». nous le verrons. influençant sur ce point tant Aristote que les Stoïciens. Peut-on attribuer ce sens déjà aux Présocratiques? Il est difficile de le savoir. Soutenant la plurivocité du Bien. et qu'il thématise dans le cadre d'une métaphysique de l'Un. dans la hiérarchie des biens. en complétant son point de vue par la question du temps-propice dans la sophistique qui l'inspire et le stoïcisme qui s'en souvient encore. abordons Aristote. il y a les arts qui mesurent selon les contraires dans l'ordre mathématique et. comme le soutiendra plus tard Aristote. qui ne peut être répété de la même façon à un autre moment. et rien n'autorise à lier inexorablement le temps-de-vie d'une chose avec son bien. la juste mesure (to metrion) et ce qui constitue le moment opportun ou propice (to kairion) (66a)28. bien qu'elle ne requiert pas une activité pratique. C'est pourquoi avant de venir à Plotin. Aristote critique l'univocité du Bien selon Platon et sa prétention d'être principe commun de toute chose. Mais ici encore. il convient de distinguer deux métrétiques : d'une part. à l'intelligible. C'est là. ne serait-ce que parce que vivre est meilleur que ne pas vivre. à Nicom. . car elle connaît quel sont les moments favorables ou défavorables aux cités pour commencer et s'élancer dans des grands projets. ceux qui se réfèrent à la juste mesure (to metrion). la mesure (to metron). il s'approprie la temporalité propre à l'étant comme tel.. il précise que la science politique. commande néanmoins aux puissances qui doivent agir. mais plutôt le temps au sens de « temps propice » (kairos). en lui-même unique. Métaph. Comme le révèle Platon dans le Politique (284e). comme le discerne Plotin qui associe l'éternité (aiôn) à la deuxième hypostase (Intelligence). Il est à peine utile de souligner que ces moments propices font émerger une action unique dans un laps-de-temps privilégié. Dans le Philèbe (28d) il refuse le hasard de la création de l'univers et situe au premier rang. Les pratiques hénologiques du temps Au début de l'Eth. le rapport est surtout établi par Platon et Aristote qui y intègrent le bien.Toujours dans le Politique. à ce qui est propice (ton kairon) et à ce qui se doit (to deon). à ce qui convient (to prepon).

et en fonction de ce qui se doit. la juste mesure. les biens sont l'objet d'une multiplicité de sciences. il doit se donner les conditions pour y parvenir. il n'y aurait qu'une seule science. dans la quantité. en fait. dans la relation. De plus. dans le temps. La distinction accomplie par Platon entre deux métrétiques trouve donc en cet endroit une application circonstanciée dans l'ordre des activités Ces activités concernent tant l'ordre de la production (poièsis) que l'ordre de l'action (praxis). Aristote limite donc le temps-propice à l'un des genres du Bien. lorsqu'un stratège doit s'engager dans une guerre ou une bataille. de tous les biens sans exception.Le temps hénologique 97 Gamma 2-3 et Iota. même ceux qui tombent sous une seule catégorie : ainsi pour le temps propice (kairos). et dans la maladie. résultat d'un mûrissement (akmè). il est clair qu'il ne saurait être quelque chose de commun. dans le lieu. il discerne qu'il existe des arts qui le concernent. la vertu éthique comme médiété entre deux positions inverses entre un manque et un excès n'est réalisable que parce qu'on vise. comme l'utile. et ainsi de suite -. dans la qualité. sont uniques et privilégiés. La métrétique n'est plus ici celle des nombres qui concernent le domaine de la science (où le temps est défini comme mesure du mouvement) mais se rapporte à un bien. s'affirme d'autant de façon que l'étant . Effectivement. C'est en cela que la phronèsis joue son rôle essentiel. car. tout en attaquant au moment propice. comme la stratégie et la médecine. elle doit être rapportée à ce qui se doit. En effet. La maîtrise du temps hénologique ne s'avère possible que parce que l'action est régie par la phronèsis (prudence ou sagesse pratique). puisque des choses tombant sous une seule Idée il n'y a aussi qu'une seule science. et dans les exercices fatiguants. associés à un lieu propice. Quant à l'action. à savoir celui qui est propre au temps. 1-3). or. de général et d'un : car s'il l'était. comme le temps propice (kairos). Dans la production. « Puisque le Bien. loin des dieux. à la façon d'un archer. De même le médecin ne peut espérer guérir son malade sans se donner les conditions nécessaires et sans qu'il agisse au moment propice en un lieu propice du corps. de la façon dont il se doit et au moment propice.car il se dit dans l'étance (ousia). de ce qui convient. et assurent une sorte de mesure du temps qui n'est plus réductible au temps physique. dit-il. la médecine. ce juste milieu. dans la guerre. comme la juste mesure. la médecine. le pilotage et d'autres encore3°. il peut tirer de nouvelles conditions pour la temporalité. pour être maîtrisée. Ces moments. la gymnastique » 29. mais en l'adaptant aux diverses situations contingentes. Qui plus est. par exemple Dieu ou l'Intellect. mais d'une seule. comme les vertus. La métaphore de . il ne s'affirmerait pas de toutes les catégories. comme la stratégie. les domaines couverts sont en général ceux qui s'offrent à la délibération. comme l'habitat. sa contingence n'est envisageable que par ce qui est propice. qui constitue le mode par lequel l'homme agit dans le monde dominé par la contingence. il y a la stratégie.

c'est à la fois atteindre le milieu et être dans l'excellence.98 Lambros Couloubaritsis l'archer devient ainsi non seulement positive. Gorgias qui prétendait parler de tout au moment propice35 et situait la loi la plus divine et la plus universelle dans le fait de « dire et taire ce qui est opportun au moment propice » 36. héritée de Platon. Les Sophistes. et en général dans tous les sentiments de plaisir et de peine. C'est la notion de juste mesure. mais tient compte de l'ensemble du contexte dans lequel l'action se réalise. Face à ces diverses attitudes on trouve une règle d'action grâce à une vertu supérieure (phronèsis) où la bonne délibération (eiboulia) réussit à régler les décisions et les choix. ressentir ces émotions au moment propice (hote dei). la colère. présente un rapport étroit avec les affections et les actions. dans la crainte. la philosophie de l'action modifie sensiblement la perspective sophistique en la récupérant dans une nouvelle problématique qui ouvre à l'hénologie de nouvelles voies de recherche. y compris les rapports qui. mais qui sont néanmoins tributaires de conditions préalables grâce auxquelles elles deviennent possibles à un moment donné. et donc la vertu éthique qui la concerne. pour les raisons et de la façon qu'il faut (hou heneka). La sagesse pratique prescrit une conduite à l'action en évaluant les situations en fonction d'un modèle (le phronimos) qui n'est autre que Périclès. dans les cas (eph'hois) et à l'égard des personnes qui conviennent (pros hous). Les actions qui arrivent comme il convient et lorsqu'il convient ne sont ni des actions dues au pur hasard. l'audace. Or. et rend possible l'application du kairos dans l'éthique. elles sont des actions qui s'imposent comme si elles étaient à la fois nécessaires et dues au hasard. En tout cas. l'ont aussi compris mais en accentuant le rôle du temps propice dans l'ordre de la parole. au contraire. Si Aristote se contente d'utiliser le kairos uniquement dans le domaine de l'action. et plus particulièrement Gorgias33 et Alcidamas34. ce qui met aussitôt en jeu le temps propice (kairos) pour que l'action s'accomplisse. ou encore celles qui aboutissent à l'amour38. même si la rhétorique idéale doit se fonder sur un fondement éthique37. Aristote s'en souvient encore dans sa pratique rhétorique où la recherche du meilleur argument ou du moment propice pour émouvoir l'auditeur n'est pas nécessairement tributaire de la juste mesure. Cette intervention de la question du temps propice dans le domaine de l'action permet de voir que. caractères qui appartiennent à la vertu 31. c'est. Comme cela ressort de l'oeuvre d'Aristote. la pitié. l'appétit. produisent l'amitié entre deux ou trois personnes seulement. le défaut et le moyen. ni des actions nécessaires . Ainsi. ce type de temporalité peut expliquer un ensemble d'actions humaines. domaine où règnent l'excès. on l'a vu. au moment propice. parce qu'il est le créateur d'une science physique où . en particulier pour Aristote. pour les penseurs grecs. lesquels ne sont bons ni l'un ni l'autre. le domaine de l'action est un domaine privilégié pour les actions uniques s'accordant au kairos32. sur base de bienveillance. l'action. on rencontre du trop et du trop peu. qui fait l'originalité du lien entre le kairos et le bien.

Mais quoi qu'il en soit. . A la façon de l'archer qui possède le coup d'oeil et l'à propos. Cette connivence secrète entre l'Un et le Bien ouvre aussitôt à la question du temps propice tel que Platon et Aristote l'avaient situé. dans la mesure où. Plotin ne pouvait occulter la possibilité d'une forme de temporalité pour l'Un lui-même.dont l'oeuvre nous est parvenue malheureusement très fragmentaire -. Pourtant les Stoïciens. fondement unitaire et divin à la fois immanent et absolument transcendant de tout. puisqu'ils parlent surtout de l'eukairia du Sage agissant en toute circonstance comme il le faut. Les Stoïciens ne l'oublient pas. situé au fond. Manifestement une extension du temps propice dans l'ensemble des phénomènes de la nature lui a semblé peu pertinente. fondement de leur panthéisme4o. principe et mesure de toutes les choses. Cependant. dans la mesure où ils défendent une métaphysique de l'individu qui advient à partir de multiples conditions propices dominées par l'activité d'une Providence divine immanente. formant toutes les circonférences qui s'étendent à partir de lui vers l'extérieur jusqu'à la circonférence ultime du cercle. comme mesure dans chaque chose4l. en faisant de l'Un quelque chose de premier et d'universel. car la science ne se rapporte pas à la singularité. on ne peut confondre néanmoins le centre avec la périphérie qui est le résultat d'un éloignement. dans la profondeur de chaque chose. L'image du cercle que Plotin utilise éclaire le sens de cette objectivation : comme la circularité qui. au contraire. le mérite revient à Plotin d'avoir poussé l'objectivation du kairos d'une façon telle qu'elle touche au fondement même (l'Un). Refusant une métaphysique de l'individu au profit d'une métaphysique de la spécificité. de sorte que dans l'ordre de . quoiqu'il soit au-delà du Bien. il confère néanmoins le bien à tout. au point de sacrifier la profusion des phénomènes au profit d'une réduction de tout à l'Un absolu. et absolument immanent en tant qu'il est également partout. En effet. au nécessaire et à la causalité. Pour Plotin. de même tout est tributaire de l'Un qui est à la fois au centre et à la périphérie embrassant le tout. sans laquelle une science de l'étant en tant qu'étant serait impossible. est tributaire du centre des rayons la constituant. étant absolument transcendant en tant qu'il est avant tout. devenant le Bien lui-même. tout en embrassant les points du cercle. Il est comme tel intimement associé au Bien. il refuse au kairos de jouer un rôle quelconque dans la réalité non humaine. offrent toutes les conditions pour une objectivation du kairos. l'Un aurait dû être envisagé comme quelque chose qui est au-delà du temps. l'Un maîtrise le tout en tant qu'il est à la fois autonome et possède son propre pouvoir d'agir (autexousion). mais seulement à l'universel. mais selon une application nouvelle qui rend plus décisive son objectivation42. des modes du temps plus adéquats pour le domaine où règne le nécessaire et ce qui se passe selon une régularité. la vertu de l'homme digne (spoudaios) stoïcien agit convenablement et appréhende avec bonheur le moment propice pour y parvenir (eukairon)39. A première vue.Le temps hénologique 99 il tente d'introduire. non en tant qu'Un mais en tant qu'il est activité pure de production.

100 Lambros Couloubaritsis profusion issue de l'Un. l'unité de l'Intelligence se dispensant en multiplicité. devenant par ces choses multiples une Intelligence44. tant pour lui-même que pour « les choses qui adviennent après Lui ». plus fondamentalement. car c'est ainsi que l'on doit parler de Lui. C'est dans l'entre-deux. dans la mesure où on est impuissant à parler de Lui comme on le voudrait » On remarquera ici que Plotin interprète le hasard comme opposé à ce qui possède du logos. et qui chez Plotin atteste l'impossibilité de parler du fondement autrement que par nos manières humaines les plus aptes à s'y rappprocher. associée à la volonté. Il n'est pas sans raison. et s'il est le moment propice. alors même qu'il situe le kairos dans le fait que l'Un n'est pas seulement le meilleur. Or. y compris la sienne propre. ce qui doit être ne l'est pas en tant que sujet. apparaît toutefois comme l'archétype de ses traces (ichnoi). En effet. dans la suite de son exposé. en particulier lorsqu'il s'agit des activités humaines où la délibération joue un rôle important. puisqu'il y règne davantage de différence 43. dans ces écarts qui séparent la transcendance et l'immanence. révèle l'importance de la liberté dans la question du kairos. c'est ce qu'il doit être ». Cette forme de liberté. Plotin reprend sa thèse selon laquelle l'Un produit l'Intelligence et rappelle qu'Il produit. d'abord. Dans l'ordre de la réalité sensible. Et en se référant à Platon46. non par un acte arbitraire ou accidentel. Bref. mais comme Lui-même l'a voulu45. mais. Déjà dans l'Intelligence l'Un apparaît comme s'il était l'archétype de son propre reflet. c'est qu'Il est ce qu'il y a de plus souverain dans les choses qui adviennent après Lui et avant tout pour Lui-même. . De plus. l'Un. non pas par hasard. la manence et l'engendrement. toujours présent par les multiples unités possibles. comme s'il désirait faire comprendre par là que l'Un se trouve loin de ce qui arrive par hasard. puis c'est l'Ame où le phénomène de profusion est plus explicite. et où sa présence se tient au fond d'elles. « puisque là-bas rien n'est arbitraire ». puisqu'il le caractérise selon la souveraineté. qu'intervient la notion de kairos. Par là. puisqu'Il n'est pas comme s'Il était par hasard. en utilisant le schème de la volonté. dans la mesure où Il veut les choses qui doivent être (ta deonta). et ce qui doit être et l'activité de ce qui doit être sont une seule chose. l'Un est maître absolu de toute activité. il précise que « c'est à cause de cela que Platon parle de « ce qui se doit et du moment propice » (kai deon kai kairon). mais que « ce qu'il est. c'est l'activité intellectuelle constituant l'hypostase de l'Intelligence qui l'entoure. non seulement Plotin lie le kairos à la liberté de l'Un. mais Il est cela comme il a voulu être Lui-même. « ce qu'il y a de plus souverain ». mais « comme Il se doit » (ôs eidei). mais en tant qu'activité première qui se manifeste par elle-même comme étant ce qu'elle doit être (hoper edei). impliquant ce que l'Un doit être. mais lui confere le rôle le plus éminent qu'on puisse s'imaginer. « si l'Un est ce qu'il doit être.

C'est par cette question que j'achèverai mon exposé. et comme immanent (c'est-à-dire comme étant en toute chose). suppose un autre type de nécessité que la nécessité aveugle que défend toute philosophie nécessitariste. Plotin déduit qu'Il veut également les choses qui doivent être (ta deonta). Entre la nécessité et le hasard il existe une troisième possibilité. C'est bien ce qui se passe chez Plotin qui nous conduit au seuil d'un système de l'Un. C'est pourquoi il faut comprendre l'association entre le deon et le kairos comme signifiant que l'avènement d'une chose quelconque est contingent sans pour autant qu'il soit conforme ni au hasard ni à une nécessité détournée. soumis ici à une analyse à partir du schème de la volonté. grâce auquel une chose singulière peut advenir selon ce qu'elle est en propre. car il peut conduire à une sorte de réification et de théologisation. à moins que l'on se libère de la façon réductionniste par laquelle il fonde son analyse. si l'on met entre parenthèses cette dimension théologique. à savoir celle où le hasard est maîtrisé par des conditions qui se donnent comme obligatoires. Le schème de la volonté. Un profusionnisme hénologique Comme on vient de le voir. de même l'Un se déploie partout selon un mode d'activité qui associe cette sorte d'activité propre à ce qui se doit avec l'unicité contingente de ce qui advient en un moment propice quoiqu'en Lui-même l'Un n'ait pas à être saisi. non pas toujours et en toutes circonstances.Le temps hénologique 101 1 En somme. il lie l'Un à . esquisse les alinéaments d'une philosophie de la profusion qui ne se réduise pas à une philosophie de la différence aveugle. Comme toute chose et tout événement singuliers adviennent à un moment propice parce que les circonstances les ont rendu possible en tant qu'elles assurent ce qui leur convient pour advenir. en généralisant l'action de l'Un au-delà de l'activité humaiPlotin ne. la démarche de Plotin peut ouvrir à quelque chose d'important : en portant la question de l'Un à une forme de liberté absolue fondant ce qui se doit. plus exactement. puisqu'Il est éternellement en acte ou. du fait qu'il envisage l'Un comme étant tel a qu'Il voulu être Lui-même. surtout à partir du XIVe siècle. activité permanente. sorte de veille qui transcende tout type d'activité. Bien entendu. bien qu'il soit attribué ici à l'activité humaine selon une démarche proche du jugement réfléchissant kantien. comme constitutive de l'activité et la libre création divines. Le christianisme en a tiré aussi des conséquences analogues en attribuant à Dieu une volonté qui s'affirmera. mais dans un contexte déterminé. à la fois comme absolument transcendant. pareille philosophie risque de se fondre dans une théologie. Pourtant. c'est-àdire sans réification possible. n'en demeure pas moins problématique. Cette déduction n'est possible que parce que l'Un est considéré. Il s'ensuit que le mode d'action de l'Un.

selon un hasard incernable. c'est-à-dire comme elles doivent l'être (ta deonta). Ce temps qui est propre à la conjonction de phénomènes. où un type de temporalité lui est propre. Or. Ce « Logos » n'a rien de Divin. acte même de multiplication unifiée (comme le font les théologiens qui soutiennent la création ou l'émanation). Les choses adviendraient parce qu'elles se trouvent dans des conditions suffisantes pour qu'elles puissent advenir (c'est pourquoi elles sont dites : ta deonta). Du reste. et parce que l'action du vent ou de l'action des insectes rend possible. Le lieu propice et le temps propice forment en l'occurrence un espace-temps bien particulier qui demande à être circonscrit48. VI. qui fait advenir et épanouir les plantes comme elles se doivent grâce leur constitution génétique mais à un endroit que rien ne prédéterminait. on constate que ces plantes adviennent à la fois parce que les conditions climatiques et les cycles de la nature l'ont permis. ne serait-ce que parce que cela reste indémontrable . de plantes. ou d'« information génétique » comme aujourd'hui) rencontre en l'occurrence une conjonction de circonstances et de conditions (des meilleures conditions. en l'occurrence. voire infondable. Un exemple peut éclairer cette perspective. Le logos génétique propre à la chaque plante concrète (qu'il soit qualifié de « raison séminale ». il constitue le propre du temps propice. puisque celui-ci se tient entre le hasard et la nécessité. selon un temps propice. un type de liberté n'en demeure pas moins possible dans l'advenir des choses singulières selon le temps propice. mais constitue le mode qui rassemble les conditions nécessaires et suffisantes pour produire une profusion de plantes variables à tel lieu et tel à moment propice. permet d'établir une approche hénologique et non-théologique des phénomènes. pourrait-on dire) qui. et correspond au temps propre de ce qui advient comme il se doit (en l'oc- . si l'on retire de l'Un son caractère de maîtrise divine et providentielle. le dépôt de semences à un lieu précis que rien ne prédéterminait. on peut se contenter de constater le phénomène par une approche descriptive selon le mode d'une profusion qui s'auto-organise selon ce qui se doit. mesure de chaque chose qui advient. il n'est nullement nécessaire de rapporter un tel « Logos » à un quelconque Dieu immanent (comme le font les Stoïciens et tous les panthéistes) ou transcendant. Ce type d'unification à travers un « Logos » qui rend possible la profusion des choses et d'événements. constitue un acte qui a priori demeure problématique et infondé.en dépit de l'effort de Plotin en Enn. Lorsqu'on se trouve au printemps dans la campagne et que l'on observe la profusion des plantes qui adviennent dans les prairies sauvages. Franchir le pas de l'objectivation selon un Un divin quel qu'il soit. forment une sorte de Logos de la nature. C'est bien cette conjonction entre les phénomènes de la nature et le hasard propre au contexte contingent. selon un logos compatible avec la singularité. c'est-à-dire non soumises à la technologie et la pharmacologie humaines. au rassemblement qui s'y installe. En revanche. comme dans l'Antiquité. 9 -. n'est pas réductible à un temps physique.102 Lambros Couloubaritsis l'advenir des choses telles qu'Il a voulu qu'elles soient. se rassemblant.

seules quelques-unes ont rendu possible une amitié ou l'amour. De plus. S'interroger sur le fait de savoir pourquoi chacun de nous a agi à un moment donné par ce choix plutôt que par un autre. la notion de kairos introduit bien un temps hénologique. l'amitié et l'amour supposent des conditions préalables. le temps propice peut jouer un rôle important dans l'ordre de la décision et de l'action issues d'une délibération. Comme on l'a vu. Bref. Si l'on multiplie ce genre d'analyse à d'autres activités contingentes de la vie quotidienne. grâce à Aristote. je terminerai mon exposé en l'appliquant également aux actions humaines où le degré de liberté est plus manifeste. à sa façon. adviennent selon l'unité qui se doit et ce qui leur convient en propre. . trace le cercle dans lequel se déploie clairement la question du temps propice. Il est certain que le hasard des rencontres ne conduit pas nécessairement à former une amitié ou à promouvoir l'amour. Le cas le plus spectaculaire me semble se trouver dans la réalisation de l'amitié et de l'amour. comme par exemple la bienveillance (qu'il considère comme l'origine de l'amitié) ou le regard du visage (origine de l'amour). Car. to deon). on peut tracer l'horizon où l'unicité de chaque action peut être rapportée. objet de la science. Comme le montre Aristote.ce qui serait impossible si les semences se posaient. En associant ce qui se doit au moment proprice et appropié. qu'il ne faut pas confondre avec le temps physique. elles adviennent aussi selon une temporalité variable et variée qui exprime la singularité de chaque chose. La méthode que je viens de proposer pour analyser la complexité du phénomène de la profusion dans l'éclairage d'une pratique hénologique non-théologique. c'est-à-dire selon ce qui constitue leur mesure et leur bien propre. Par là nous découvrons la possibilité d'un advenir qui touche à ce qui est propice et au temps-propice. sur les routes asphaltées ou sur un sol stérile.Le temps hénologique 103 currence les plantes) parce qu'il se trouve selon les meilleures conditions pour qu'il advienne . une forme de disponibilité grâce à laquelle le hasard se laisse maîtriser par le moment propice comme si ce qui advient dans sa singularité était nécessaire. je l'ai qualifiée ailleurs de « méthode profusionniste » 49. Pour rendre plus incisive ici sa portée et sa possible extension. à un tel type d'analyse qui allie la meilleure condition de réalisation avec le temps propice. C'est à ce titre que la notion de « kairos » implique l'homme et ses actions. Les choses qui adviennent dans cet ordre. Ce temps propice concerne la temporalité propre à la singularité de chaque chose telle qu'elle se donne comme elle se doit à travers l'activité et la juste mesure qui y est impliquée (par ce qui se doit. par exemple. alors qu'en réalité aucune nécessité ne prédéterminait ce qui advient. Ce temps n'est autre qu'un temps hénologique. pour réaliser de telles relations sont requises des conditions préalables. on peut toujours s'interroger sur le fait de savoir ce qui a fait qu'à travers les innombrables rencontres que chacun de nous a eu l'occasion d'établir dans sa vie.

1997 (1980). Tordesillas. Sur cette question. 7. Cassin. Proclus. pp.F. Tordesillas. A. 4. Aiôn et Kairos chez Plotin ». L'à-propos et l'occasion. Prigogine et I. 3. éd. VI. Comm. Voir mon livre La Physique d'Aristote. 5. Bruxelles. Dialogos. 1992.104 Lambros Couloubaritsis on peut réussir à singulariser la notion ancienne de temps-de-vie. 81-100 et la communication de J. ainsi que l'article de M. voir A. 97. Cf. B. Pour une première esquisse dans ce sens. Phys. 1988. pp. mais surtout son livre important Kairos. cette temporalité hénologique où la présence de l'Un n'est pas nécessaire au fond de chaque chose. Voir à ce propos mon étude « Kairos et logos hénologique chez Plotin (Enn. 2e édition de L'avènement de la science physique. 8) ». Kerkhoff. rhétorique : éléments d'une kairologie aristotélicienne? ». Paris. « Kairos como primer principio (El testimonio de Proclo) ». pp. Vrin. mais s'auto-institue à travers la profusion des choses et des événements selon le mode de ce qui. sur le Parménide.U. Fayard. op. Essai sur la Physique d'Aristote. 10-11. la question de l'éternité cf. Diotima. Cf. P. Lacrosse. octobre 1994). 1993 et A. Ousia. dans Plaisir de parler. Tordesillas. éd. « Politique. Aubenque et A. comme le souhaite Plotin. 1986. 45. En guise de conclusion. « L'instance temporelle dans la première et la seconde sophistique : la notion de kairos ». NOTES 1. 31-61. Entre le temps et l'éternité. P. en la rendant plus propre à chaque chose. Paris. 15 ss. Aristote. Etudes sur la Oilitique d'Aristote. 8. pp. voir A. se trouve dans des conditions suffisantes pour advenir. 1216. Encore qu'on traite aujourd'hui d'une façon nouvelle. Rodrigo. « L'instance temporelle dans la première et la seconde sophistique : la notion de kairos ». ontologie. 1. Editions de Minuit. à paraître dans les Actes du colloque Kairos et logos dans l'Antiquité (Aix-en-Provence. Trede. on peut dégager une temporalité adaptée à la profusion des choses singulières. dans Aristote politique. 1992. Cf. Tordesillas et P. se rassemblant comme une sorte de « Logos ». 1997. 2. cit. Denys D'Halicamasse. 1. Stengers. 1984. Paris.. Cf. . « Chronos. éd. Tordesillas. 60. Paris. 62-68 6. Tordesillas. Par exemple. publiée dans le présent volume. « L'homme du monde : sur une condition de la bienséance cosmopolitique du sage stoïcien : l'eukaïria ». Revue des Etudes grecques. XI-XVI. « Kairos : problèmes d'étymologie ». je peux donc dire que toutes ces données m'autorisent à prolonger mon étude plus ancienne consacrée à la « temporalisation du temps » pour fonder d'une façon plus décisive la problématique d'un temps profusionnel lié à la profusion d'événements régis par le temps propice. Composition des mots. A. IV. Par cette nouvelle forme de temporalité. mais non théologique. M.

il exprimedifférentesnuancesquant aux momentstemporelsoù il est question d'occasion (commelorsqu'on dit « il y a longtemps queje ne t'ai plus vu ».Vrin. 16. 13.Athènes.éd. Bien plus.pp. Paumen).Recherchessur kairos et l'ambiguïtédans la poésie de Pindare. Dijon. 1989.Goldschmidt. IV. « Temporaliserle temps ».éd. 1990. Richiret A. cit. Voiren particulier« La notion d'Aiôn chez Héraclite». .Dijon.1988 . août 1988). Aristote. VoirE. « être disponibleet libre » . Couloubaritsis.Phys.qui cependantn'aperçoit pas l'importance du kairos chez son auteur.. 1989.De ce passé. Moutsopoulos et A. non seulementle moment propice (comme lorsque nous disons : « il est temps de partir » ou « lorsquej'aurai le dans le sens large ou dans un sens temps »). 14.Le temps hénologique 105 Le mot et la notion. Gallet. Moutsopoulos. K. Kairos..-M.Paris. kairophykaktô voie à « guetter» ou à « être à l'affût ».Parménide 156ass. 1990. Moutsopoulos qui la développed'une façon magistraleà partirdu déploiementmêmede la consciencehumaineet de son intentionnalité. PUB. en indiquant n'ai eu l'occasion de te ou encore voir. Le jeu dans la philosophieancienne et contemporaine».et eukairos : « qui a le temps et le loisir ».Roviello.Voir. 11. 9. 13. VI. Vrin.Paris. Temps physiqueet temps tragique chezAristote.pp.voir V. 104-113 « . Paris. voir mon étude « Kairos et logos hénologiquechez Plotin (Enn. que je plus lorsqu'ondit « de temps en temps ». Parmices dérivésje retiendrai spécialementeukairô : « avoir le temps » dans le sens d' « avoir le loisir ».en plus de son étude dans le présentvolume. Tordesillaspour porter. cit. et « Kairos et logos hénologiquechez Plotin (Enn. 12. déjà citée. Nous verrons que cette dimensionde disponibilitéassociéeà l'accueil libre est un trait importantdu kairoset trouveson origineprobabledans le stoïcisme. dans lonian Philosophy. dans L'espace et le temps (Actes du 22e Congrès ASPLF. op. Sur l'importancede la notion de kairos chez Plotin. dans L'expériencedu temps(Mélangesofferts à Jean R. 8) ».car ils ouvrent un chemin dans la fondationd'une métaphysiqueplus élargie qui réfléchit.« Le temps dans le « De anima » d'Aristote ». L.voir aussi R. ULB. les efforts entreprispar E. mais égalementle temps météorologique retreint de « vent » (quandon dit « le mauvaistemps arrive » ou « la tempêtearrive »). éd. On la trouvenotammentdans l'oeuvred'E. op. 8) ». chacun à sa façon. Viré.y cometc. 10. 17. « qui est disponible et libre ». dans HomoLudens. J. 1990. Platon. A ce titre. Sur cette question. eukairia rend « l'occasion » en général. il nous reste encoredes tracesdont la languegrecquemoderneen est le témoignage.d'Homèreà la findu IVesiècleav. 57-90. 19. Les dérivés sont aussi intéressants : renpris « l'objet d'occasion » . Paris. mais aussi à « temporiser». Klincksieck.Sur la questiondu Kairosdans l'époque archaïque. Bruxelles.C.164css. G. 1982.pp.Kairos est utilisé en grec modernepour dire. J. l'Un et le Bien.Ousia.VI.). Legros.M. Voirplus loin. 18.au-delà de l'Etre. 15.kairoskoposdésigne « l'opportuniste » . cette notion au premier plan doiventêtre encouragés.La mise et l'enjeu. 1991. Boudouris. Ibid. Politique284e et Philèbe28 d et 66a.

consacré à l'Histoire de la philosophie ancienne et médiévale. VIII-IX. Prométhée echaîné. 6. Aiôn et Kairos chez Plotin ». par ailleurs remarquable. bien qu'elle oblitère paradoxalement le véritable sens du « temps-propice ». dans l'Antiquité. C'est la perspective que j'ai défendue et appliquée dans mon livre Aux origines de la philosophie européenne. En plus de mes études déjà citées. Comme le dit par exemple Euripide.L. cit. 31. 26. dans Aristotelica Secunda (Mélanges offerts à Ch. à notre époque. pp. Phéniciennes. ontologie. Nic. 23. 22. Eth. 34. De la pensée archaïque au néoplatonisme. I. 1986.106 Lambros Couloubaritsis 20. 82 B 6 Diels-Kranz. 1992).B. 24. voir mon livre Aux origines de la philosophie européenne. Sankt Augustin. 32. rhétorique : éléments d'une kairologie aristotélicienne? ». éd. op. 121 ss. et Moutsopoulos. M. 103-118 et « La notion de « jugement » dans la Rhétorique d'Aristote ». A. Rutten). Il. cité dans la note précédente. dans son étude. 181-196. fr. Academia Verlag. chacun à sa façon.. éd. 1995. A. dans De la métaphysique à la rhétorique. 19942 (1992). voir mon étude « Le problème de la proairésis chez Aristote ». car des auteurs comme Proclus. . cit. Sur l'importance de l'éthique dans la rhétorique voir mes études « Dialectique. Ch.. Sur Diogène d'Apollonie. déjà citée ci-dessus n. « Lieux et temps rhétoriques chez Alcidamas ».. Sur le rapport entre art et délibération. op. dans l'étude. Gorgias. Nous trouvons encore une forme de confusion dans ce sens. Bristol. dans le présent volume. 19. rhétorique et critique chez Aristote ». op. 30. 1996.LP. 28. 21. 29. Tordesillas. Revue de philosophie ancienne. Goldschmidt. 83 et 546. pp. pp. Tordesillas. Tordesillas. 27. J. 102-111. Comme le dit par exemple Eschyle. Voir également Lois IV. pp. C. 25. Meyer. 33. proposent une théorie importante du temps kairique qui ouvre à une autre forme de pensée. « Le jeu dans la philosophie ancienne et contemporaine ». 13 (2). Denooz. Nic. 1972. 38. C'est la raison pour laquelle je ne crois pas utile d'engager une critique de cette confusion. Bruxelles. dans Reading the « Statesman (Proceedigns of the Third Symposium Platonicum. 558 et Héraclides 866. 709b. Cf. Voir n. Motte et J. Ed. De Boeck. 35. voir la communication de J. 1995. Gorgias. « Le point culminant de la métrétique ». De la pensée archaïque au néoplatonisme. mon étude « » Le paradigme platonicien du tissage comme modèle d'une société complexe ». de A. qui l'assument. « Chronos. op. A. 5. Eth. cit. Cf. pp. Rowe. 1096a23-34. Annales de l'Institut de philosophie de l'U. Je reviens à cette question en accentuant davantage la question du temps dans mon nouveau livre à paraître en 1997 au éditions Grasset. 209-224. cit. 19-20. lbid. 82 A 1 et A 19 Diels-Kranz 36.L. Cf. de l'Université de Bruxelles. A. fr. 37. « La notion d'Aiôn chez Héraclite ». LACROSSE. « L'instance temporelle dans la première et la seconde sophistique : la notion de kairos ». éd. Bruxelles. 1989-1990. Philosophia (Annales du Centre de recherche de la philosophie grecque de l'Académie d'Athènes). 6 ci-dessus. Tordesillas et P Rodrigo. 1106b18 ss. par ailleurs fort subtile. C'est là un point qui a entièrement échappé à V. « Politique.

pp. en vue du dépassement de la métaphysique. cit. ). 1995-1996 l'U. 547 ss. Plotin. 40. pp. 246 ss. pendantles annéesacadémiques1994-1995. 18. LoisIV.I.Enn. VI. 44. mon étude. « Temporaliser le temps». mais aussi au passage du Phil. plus circonstanciée. Pour voir le lien entre stoïcismeet hénologie.L.B. 86 ss.sur une conditionde la bienséancecosmopolitique du sage stoïcien : l'eukaïrie ». pourquoije compte de qui reprendles résultatsde mes recherches.. 47.. On pourraittrouverl'origine de cette positionplotiniennenon seulementdans le stoïcismeet le moyen platonisme. d'un certain nombrede réflexionsqui s'en rapprochent.enseignéesau Séminairede Métaphysique et 1996-1997. Probablementau passage du Pol. 44-54. la juste mesureet ce qui constituele momentopportunou propice(to kairion). On pourrait rapprochercet espace-temps heideggerienne Jeu du monde. Plotin. pp.septembre1990). Plotin. 18. pp.C'est revenir sur cette questiondans une autre étude.Le temps hénologique 107 39. VI.voir mon livre déjà cité. 284e où Platon oppose les arts qui mesurent selon les contraireset ceux qui se réfèrent à la juste mesure. Cf. VI. Enn. 49.Cf. VI. 40ss. Aux origines de la philosophieeuropéenne... C'est là une positioninversede celle de Parménidechez qui le centre et la périphérie coïncidentdans l'Etre (voir mon livre Mytheet philosophiechez Parménide.fait état. 18. du de la problématique 48. déjà citée. VI. « L'hommedu monde.. 41. dans Diotima 20. 43. 8) ».op. la mesure. Plotin. me semble-t-il. 42. 62-68.mais égalementdans la théorie aristotélicienne de la « générationspontanée» quiprête bien à une interprétation kaïriquedu temps. 28d où il refuse le hasardde la créationde l'univers.donc aussi de l'Ereignis.Enn. sa pensée. 45. 46. x . op. cit. 18. 1992 (qui publie les Actes du Colloquesur Le stoïcismeet la culture.Bien que Heideggern'ait pas envisagé la question du kairos.op.). 1.Enn.709b. cit.22 ss. Voirsur tout ceci mon étude « Kairoset logos hénologique chez Plotin (Enn.et surtout66a qui situe au premier rang dans la hiérarchiedes biens.lié au Quadriparti.

et Asclépius suggère d'admettre aussi Hammon à l'entretien. Hermès Trismégiste propose à Asclépius d'appeler son fils Tat. Cette forme dialoguée sert de cadre narratif au contenu de la révélation : dans l'Asclépius. Il est pourtant légitime de se demander si cette fiction littéraire n'est qu'un cadre artificiel. de maître à disciple. classifie ces cadres narratifs. et sa présence constante dans les textes d'inspiration hermétique témoigne d'une mode littéraire à laquelle les auteurs doivent sacrifier2. Dans le traité XVI. ou si elle possède une . qui se déroule dans un sanctuaire. c'est le mode de transmission des savoirs et des techniques de père en fils qui inspira ce type de fiction. dont la structure est d'origine égyptienne (et c'est d'ailleurs un des rares éléments dont il accepte de situer l'origine dans la vallée du Nil). dans laquelle il lui rapporte les enseignements de son maître Hermès '. règne de Trajan 'enseignement hermétique est présenté comme un enseignement initiatique. dans l'immense travail qu'il consacra à l'hermétisme. Pour lui.Temps réel. par exemple. qu'il interprète lui-même comme des fictions littéraires. situation souvent thématisée par un lien se transmet Lqui familial de type père-fils. temps imaginaire et temps fctionnel dans la révélation hermétique Michèle Broze (Bruxelles) C'est devant ton visage que passe le retour éternel du temps Temple d'Esna. la fiction choisie est celle d'une lettre adressée par Asclépios au roi Ammon. Festugière. dont la seule fonction est de donner une coloration exotique aux traités et de flatter l'égyptomanie ambiante.

cation entre le divin et l'humain pour un égyptien : appelés « paroles divines » dans la langue égyptienne. l'approche sans nier la dette envers sa prodigieuse érudition. de l'hermétisme a changé. Il faut rappeler que cette comvérité. d'origine hellénisées de l'Égypte. l'existence d'un corpus en copte montre que les lettrés égyptiens n'ont pas dédaigné de lire ce type de littérature dans leur propre langue. La même remarque vaut d'ailleurs pour la règle du silence. on ne peut que constater la large diffusion de ces textes. et les travaux de Festugière courantes l'ont bien montré. les auteurs ont rétabli l'herméde Garth Fowden. confèrent au texte le statut de de la divinité. soutient largement des stèles gravées en hiéroglyphes. les traités véhiculent des conceptions à l'époque et romaine. munication entre l'invisible et le visible est mise sous le patronage de l'écriture sacradétenteur des paroles divines. et à chercher si les différentes quelles l'hermétisme temporalités ces récits-cadres ont une fonction. la référence aux hiéroglyphes cette hypothèse. retrouvées De plus. Le thème récurrent et traduites. lorsque le dieu . L'ouvrage fondamental Egyptian Hermes. sont-ils ou non accessibles jeu littéraire ? Cette question ne se résoud pas de soi. et Depuis Festugière. que le maître recommande ou de vivre. lisante qu'est le hiéroglyphe. puisqu'il émane directement de Thot. et par conséquent responsable Dans le temps mythique. La question est d'autant plus importante que dans la narration s'intègre volontiers l'accès du disciple à la contemplation du divin et les sensations de l'initié au cours de son initiation sont décrites. corrolaire à sans cesse au disciple à propos de ce l'initiation. Garth Fowden a déjà souligné impliquées par dans le temps du processus de révélation devait avoir un que la fragmentation en langue grecque d'un savoir avec la d'une transposition justification rapport ou d'une approche présentés comme de souche égyptienne. Ces éléments nous amènent à revenir sur les fictions narratives dans lesest intégré. ne permet plus à l'heure actuelle de voir dans ce corpus le produit d'un hellénisme dénaturé-. pourquoi diffuser par écrit un qu'il vient d'apprendre enseignement qui doit demeurer secret et décrire la méthode qui mène le néodu divin ? Ceci pose la question du statut de ces docuphyte à la contemplation ments : s'agit-il de textes réservés à l'usage interne de groupes de disciples ? La lecture de ces textes est-elle considérée en elle-même comme un chemin initiaà tout lettré ? Ou est-ce un pur tique ? Dans ce cas.110 Michèle Broze nécessité interne à la pensée hermétique. et l'on n'y voit rien qui doive être frappé du sceau du hellénistique secret. Cependant. n'introduit pas seulement un cadre égyptien. Même si la diffusion de l'hermétisme a largement dépassé la vallée du le milieu est certainement à situer dans les sphères savantes et Nil. The tisme dans son contexte égyptien. D'autre part. D'autre part. Thot. mais évoque d'emblée le mode essentiel de communiles hiéroglyphes. En effet. cependant.

il évoque son propre ancêtre Hermès. prêtre et savant divinisé. qui réside dans la ville qui porte son nom. devient son remplaçant. le grec ne peut produire une parole valide sur le plan de la révélation. mais cette écriture de la parole divine est projetée dans un passé reculé. n'est pas dépourvu d'ambiguïté. Asclépius n'est pas Imhotep lui-même. à savoir Hermopolis. fonde la possibilité d'une temporalité au sein de l'éternité. la figure de Thot a dû subir un réaménagement. Cette fonction en fait une figure de choix comme instrument de révélation. son descendant humain. en grec. qui joue le rôle d'intercesseur. et par conséquent la valeur de vérité qui s'y associe. par son nom même de « parole divine ». Les auteurs des textes hermétiques sont d'ailleurs bien conscients de ce problème. le cycle annuel. le contact est préservé par l'intermédiaire de Thot et des hiéroglyphes. mention qui affirme sans ambiguïté la référence au dieu égyptien5. et se voit assigner la fonction de scribe. voire mythique. par contre. Dans le maintien de ce temps cyclique intégré dans l'éternité. les dieux parlent. Le statut de cet ancêtre divin. par la connaissance dont il témoigne de l'utilisa- . Aussi longtemps que le dieu solaire demeure parmi les hommes. dans lequel se reconnaît l'Imhotep des Égyptiens. La fiction d'un texte écrit en hiéroglyphes est maintenue. Transposée dans la sphère humaine. Quant au Trismégiste. la fonction médiatrice du hiéroglyphe est perdue. c'est-à-dire des dieux fabriqués par les premiers égyptiens à avoir rendu un culte à la divinité. comme nous allons le voir. En effet. les hommes ont leur rôle à jouer : c'est celui du rituel. Dans ce système. Dans la révélation hermétique. mais son descendant. n'est pas le dieu Thot. Dans ce cadre. conserve en lui cette puissance de la parole. et dans l'au-delà la nuit. même si elle implique dans le mythe le massacre d'une grande partie de l'humanité. et leur parole est performative. qui est bien sûr écriture. la force performative de la parole n'est pas perdue) entre Hermès Trismégiste et son disciple Asclépius. le cycle quotidien. L'Asclépius mentionne explicitement cette tradition : l'entretien se déroule oralement (dans la fiction. Cependant. dans le temps fictionnel des textes hermétiques. déjà évoquée plus avant dans l'Asclépius. La solution à ce problème fut trouvée dans l'éclatement du personnage de Thot. et le cycle imaginaire de la mort et de la renaissance sont inexistants. Si les dieux ont quitté la terre (et le mythe se doit d'expliquer cette séparation manifeste). mais. En effet. et l'introduction du paradigme de la filiation : Hermès Trismégiste. Nous reviendrons plus loin sur cette question. Trismégiste le cite avec l'ancêtre d'Asclépios comme un exemple des dieux terrestres. centre de culte du dieu Thot. On notera que cette séparation des dieux et des hommes. dans leur sphère mythique. Le passage se réfère à la fabrication des statues. qui permet au cycle de renaître et sans lequel l'humanité serait réduite à néant4. temps imaginaireet temps fictionnel 111 I solaire quitte le voisinage humain pour se retirer dans le ciel le jour. cette parole performative ne perd pas sa valeur : le hiéroglyphe.dans la révélationhermétique Tempsréel. Le texte a depuis longtemps attiré l'attention des égyptologues. de fait. la ville d'Ashmouein.

tandis que le fleuve gonflé de sang submerge les terres. par des rites. qui scèle le départ des dieux du monde des hommes et établit dans le temps éternel un temps cyclique. il ne restera ce qui t'est sacré que des récits fabuleux. Comme l'impose le genre. sera d'ailleurs suivi par une renaissance inspirée par la bonté divine. En bref. par une image anthropomorphe courante en Égypte. Elle suit directement un texte essentiel. c'est par le rite que les Égyptiens effectuaient cette translation sur terre de l'ordre cosmique et participaient à son maintien. son « Apocalypse ». Dans ses actes. plus haut. le lieu où se transfère l'expresssion de l'ordre cosmique. sera vénérée par ceux qui vivront alors. qui est celui de la prédiction par le biais des statues vivantes. ne survivront que des mots gravés sur les pierres qui racontent tes pieuses pratiques (Ascl. Si le processus a été conimenté6. où l'Égypte est définie comme le temple du monde. qui a créé et restauré le monde. Ceci laisse suggérer que la prédiction du Trismégiste est autorisée par un savoir révélé par ce biais. La suite du texte voit la divinité s'éloigner de l'homme. On l'a vu. dont la fabrication est expliquée avant le texte au futur. Et le survivant. La ces- . Ce texte fameux a bien sa place ici. parce que le temps qu'il met en place se laisse difficilement cerner. la longue et magnifique prédiction d'Hermès Trismégiste est au futur. Car les deux références à ces dieux terrestres encadrent le passage le plus connu de l'Asclépius. La prédiction d'Hermès décrit un temps où ces rites seront négligés et le monde terrestre abandonné des dieux. il semblera étranger. et c'est prévisible. Le flot gonflé de sang est d'ailleurs tiré de la réalité égyptienne : s'il devient rouge du sang des hommes massacrés. comme Trismégiste l'avait rappelé. signe du retour du cycle annuel et garant du retour de la végétation. D'autre part.7 Il est utile de rappeler que cette « apocalypse » s'intègre dans un contexte. ce texte ne fait que décrire selon les modes d'expression égyptiens l'établissement du temps cyclique. ce n'est qu'à sa langue qu'on le reconnaîtra pour Égyptien. Égypte. décrit comme la vieillesse du monde. la séparation des dieux et des hommes y est instaurée et l'ordre présent des choses expliqué. se voient investies par la divinité et peuvent prédire l'avenir. il est capable de façonner des statues qui. les hiéroglyphes instruments de contact entre dieux et hommes ne sont pas absents de l'Apocalypse : O Égypte. Ce texte évoque sans aucun doute le mythe de la destruction de l'humacité nité. il est ainsi à l'image du Nil gonflé par la crue et charriant le limon. Grâce à la part divine que l'homme comprend en lui. C'est un des signes les plus évidents de la stabilité des cycles. où se transpose tout ce qui s'effectue dans le ciel (chez les dieux). ne laissant que quelques survivants. et la divinité. et qui est mise en relation explicite avec Hermès-Thot après le texte au futur. Cet état. On l'a vu plus haut.112 2 Michèle Broze tion des statues de culte en Égypte ancienne. L'Égypte est bien. 24). où violence et impiété régiront la pays. et tes descendants n'y croiront plus . l'attention ne s'est pas portée sur la fonction de cette explication dans le texte.

mais la mention des statues montre que le contact avec cette connaissance se fait par le biais d'une connaissance du rituel. d'où le nom de Trismégiste. en hiéroglyphes. c'est que la révélation transmise par Trismégiste à Asclépius lui est connue par l'intermédiaire de son ancêtre Thot-Hermès : ce qu'exprime ici le modèle généalogique. la tradition occidentale. ont gardé le souvenir de cet Hermès triplex.dans la révélationhermétique Tempsréel. revenons sur la fin de la prophétie. on peut légitimement se demander si dans le cadre de l'hermétisme. et l'importance des hiéroglyphes comme seule trace tangible du savoir religieux égyptien est clairement rappelée. sous l'autorité d'un ancêtre divin. Tat9. mais la traduction en grec n'en est pas pour autant validée. cependant. et qui dispensent aux humains un savoir sur l'avenir. provoquera une catastrophe similaire à celle qui provoqua la rupture dans les temps mythiques. La réponse à cette question est loin d'être claire. la mention d'une généalogie d'Hermès : le plus ancien. Avant cette seconde mention des statues vivantes. La transmission est directe. temps imaginaireet temps fictionnel 113 3 sation des rites. Trismégiste développe de manière théorique certains points qui viennent clarifier le sens de l'« Apocalypse ». parmi lesquels Hermès-Thot. dont la première incarnation se manifeste avant le déluge biblique et invente les hiéroglypheslo. devrait être ce troisième Hermès que mentionne notamment l'empereur Julien dans le Contre les Caliléens : incarné trois fois. qui maintiennent le contact entre le divin et l'humain malgré la différence de leurs plans d'existence respectifs. On trouvera notamment un long développement sur l'éternité et le temps. Trismégiste définit le partage du monde entre les dieux qui exercent leur souveraineté : la divinité primordiale. Mais ce qui semble se dégager ici. un Jupiter placé entre ciel et terre . la prophétie est encadrée par deux passages qui prennent leur sens l'un par l'autre : les mentions des statues vivantes. mais cette catastrophe fut et sera corrigée par la bonté divine. La tradition arabe et par elle. car un signe semble introduire l'ambiguïté temporelle qui entoure la révélation. Thot. Cette fragmentation dans le temps de la révélation est par ailleurs confirmée par un texte tardif. ne se contente pas d'étaler la révélation dans un temps linéaire par le biais d'une généalogie. Ces textes seront traduits après le déluge par le fils du second Hermès qui les transmettra à son propre fils Tat. puisque la fiction présente un enseignement oral de père humain à fils humain. Georges le Syncelle attribue à Manéthon. avant le déluge. une prédiction de la fin du paganisme8. écrit son enseignement sur des stèles. Sans que le texte le mentionne. il se serait reconnu lui-même lors de sa troisième incarnation. c'est la possibilité pour Trismégiste d'accéder à ce savoir. Avant de l'examiner. peut-être abusivement. L'Asclépius. Sans faire de ce texte ce qu'il n'est pas. On l'a déjà mentionné. le premier Hermès. qui se situe au-delà du ciel et regarde tout. et de le transmettre. mias soutenu par des allusions plus anciennes. animées par les dieux terrestres. ce texte n'instaure pas autre chose que l'ordre cosmique.

Ce qu'il fait en parlant de l'immortel et du mortel. se voit ici évoquée au futur. mais d'une mort qui implique une renaissance. à savoir dans le langage égyptien le dieu solaire et Osiris. doivent séjourner. D'où cette proposition : le mouvement de tous les temps revient à elle (l'éternité) et c'est en elle que prend naissance le mouvement de tous les temps (30). est hors de doutell. et la situation identique à ce qu'elle sera après le rétablissement de l'ordre cosmique par le dieu primordial. comme le soutient Fowden. Ces divinités s'installeront dans une ville. en ce sens qu'il est garant de la nourriture (Osiris). seront affectés à tout ce qui existe. le temps statique et le temps cyclique. quitte le récit pour entrer dans son exploitation théorique. où sont-ils ? Bonne question. hommes et dieux. ou dans le présent de la narration. avant que dieux et hommes ne soient soumis au passage dans l'au-delà. d'autres dieux. La conclusion du traité lui-même. Et de conclure que les principes de tout ce qui existe sont Dieu et l'éternité. C'est donc l'instauration de la nécessité de la mort qui. avant la prière d'action de grâce. Les dieux évoluent sur un autre plan que les hommes. Cependant. dit-il. mais que Trismégiste. à la limite extrême de l'Égypte. Trismégiste. et un Jupiter-Pluton qui domine la terre et la mer. à mon sens. qui nous oblige à réévaluer ce que nous venions de conclure.4 114 Michèle Broze (le dieu solaire). Cette évocation se trouve immédiatement commentée dans une perspective temporelle. Ce qui permet de suggérer que dans l'avenir de la prophétie. ville qui sera fondée du côté du soleil couchant. dont l'union permet précisément l'éternelle régénérescence des cycles. et en définissant une eschatologie où l'impie est puni pour l'éternité et le pieux protégé par la divinité. Ce passage confirme à mon sens l'interprétation de la ville où seront et où sont les dieux. est consacrée à nouveau à cette question : . 27). sa localisation à l'Ouest la met d'emblée en relation avec la mort et le monde de l'au-delà. ce dernier se manifestant dans les saisons ou le retour des astres (temps de la terre et temps du ciel). L'expression. comme l'a montré Fowden. désigne les plateaux désertiques qui bordent l'occident de la vallée du Nil. Ce lien nécessaire entre l'éternité et le temps cyclique confère à ce dernier une forme d'éternité et à l'éternité une apparence de mouvement. sans transition. Qu'il s'agisse d'une ville imaginaire. et où les mortels afflue (ro)nt comme une évocation de la mort. à cet instant. et non la Libye elle-même. Pourtant. le disciple pose une question pleine de pertinence : Mais pour l'instant. Je ne pense pas. où tous. Trismégiste ajoute : et que ce récit s'achève ici. comme Festugièrelz. Ce détail ne manque pas d'intérêt : il semble d'abord confirmer que l'entretien se situe dans un temps mythique. 27). les dieux sont situés au même endroit. que la prédiction s'arrête de manière abrupte. La réponse le confirme : Ils sont installés dans une très grande ville sur la montagne libyque (Ascl. où s'associent l'éternité et le temps. Enfin. et vers laquelle la race mortelle entière se hâtera par terre et par mer (Ascl.

Dans cette optique. et tous les hommes. Même si le texte évoque un monde vide de dieu et de l'homme. il sera son remplaçant (la lune) et assumera la fonction de scribe. la séparation physique des dieux et des hommes est déjà réalisée. 40). la partie où elle est morte est la même où elle renaît : tel est en effet le mouvement circulaire. au vol. si elle commence. abandonnés. ce qu'elle prédit. par le changement des moments... déterminée par la loi immuable de sa course accomplit sa révolution par un mouvement perpétuel. puisque tous les points semblent toujours et se précéder et se suivre » (Ascl. Le départ du dieu est donc immédiatement compensé par la présence de Thot. est l'image du ciel. cette vision est immédiatement corrigée par la mention des survivants. (.dans la révélationhermétique Tempsréel. et elle fait d'ailleurs partie de l'expérience humaine. Or l'Égypte. La troisième mention est à mon avis un passé : même si la forme fit est au présent. Mais parmi ces survivants. et on l'a vu.. temps imaginaireet temps fictionnel 115 5 «voici donc ce qu'est l'éternité. L'Égypte vide de l'homme (au singulier) renvoie donc à l'aliénation de l'Égyptien. aux tromperies. la mention de la mort des hommes (au pluriel) semble plutôt se référer au fait que tous les hommes meurent un jour. mourront (24). dans le langage utilisé.). là où ils reviendront lors du rétablissement de l'ordre du monde. et non à la disparition totale de l'humanité. la première. Cette situation « à la frange » exprime la possibilité d'un contact. . le temple du monde. les dieux sont certes installés à la frange de l'Égypte (dans la grande cité). Cependant. que tout y est si bien lié qu'on ne sait plus où la rotation commence. La dernière phrase éclaire le statut de la prophétie : en général. qui. qui sans cesse naît et doit mourir à tour de rôle en quelqu'une de ses parties. dont l'action est décrite au présent : ils incitent les hommes à la guerre. dans le mythe égyptien. mais aussi définit une structure de l'univers qui est présente. le contexte suggère que la séparation est vue comme accomplie : la déplorable séparation des dieux et des hommes est faite : ne restent que des anges nuisibles. soit au futur. Ainsi. ce contact se maintient par les rites. à ses actes. En outre. l'Égyptien. une seulement. qui n'a ni commencement ni fin. elle aurait pu aussi bien le narrer au passé : il ne s'agit nullement de l'annonce d'une catastrophe irréversible. Il subsiste néanmois une ambiguïté : à l'époque où s'exprime Trismégiste. si bien que.. Il est d'ailleurs étonnant que sur trois mentions de la séparation des dieux et des hommes. La seconde est au présent : les dieux en effet regagnent le ciel. cette rupture fonde le temps cyclique et rend indispensable la médiation de Thot comme dispensateur du savoir par le biais des hiéroglyphes : à chaque disparition du dieu solaire (qui plonge dans l'au-delà). principe de rotation. Trismégiste ne prédit pas seulement au futur ce qu'il aurait pu raconter au passé. mais de celle d'une fin de cycle et du début d'un nouveau. ne ne différenciera plus de l'étranger.

moment crucial. que le mythe présente comme récurrent. c'est d'une part de maintenir la fiction de l'oralité. nul doute que les dieux ont quitté la terre. Ainsi. Validation toute littéraire et vérité de roman. Tout semble toujours et précéder et suivre : l'auteur peut aussi bien appliquer cette proposition à son propre livre. dans l'expérience humaine. mais pour donner à la révélation la validation dont il a besoin : celle du dieu luimême. il le décrit. à qui Dieu vient donner sa caution. Et que le texte soit exprimé en une autre langue que l'égyptien n'enlève rien à la puissance du discours hermétique. puisqu'il se dévoile à celui qui reçoit la révélation. d'autre part de se situer fictivement dans un temps qui est celui de l'initiation. mais un roman où l'un des personnages est Dieu lui-même. et en tout cas à les prendre au sérieux. Cette remarque peut amener à mieux cerner l'importance des cadres narratifs dans l'hermétisme. pendant le départ des dieux (temps cyclique) et après le départ des dieux (temps linéaire). le départ des dieux. Et ce n'est certainement pas par hasard que ce temps est aussi celui où le dieu se donne à connaître. garantie partiellement par son ancêtre divin et par sa connaissance du rituel et des hiéroglyphes. On . où le disciple accède à la vision de la divinité et à la compréhension du cosmos. mais aussi pour son introduction. Car à son époque. Les prendre au sérieux n'exclut d'ailleurs pas la possibilité de reconnaître en leur sein une forme d'humour. non mythique. ce qui est somme toute la situation normale. souvent cité. certes. pour son cadre littéraire. ou plutôt. dans l'hermétisme proprement dit. rendues nécessaires précisément par cette séparation. le cadre narratif. et pour la manière dont elles sont exploitées. La question qui se pose maintenant est celle du temps où se déroulent les entretiens entre Trismégiste et ses disciples. Pourtant. ni à la vérité de l'initiation vécue par le disciple. est un état permanent de la condition humaine. Ainsi. puisque c'est celui de la révélation. comme le précise la prière finale : dans ce qu'on pourrait appeler l'« hermétisme égyptien ». Elle se produit à la fois avant le départ des dieux (temps mythique). il prédit ce moment. mais sur lequel il est utile de revenir. sauf par le biais des statues cultuelles. la révélation se fait par le biais d'un humain. non seulement pour les conceptions qui s'y manifestent. qui donne à l'énoncé sa validation .116 6 Michèle Broze Ainsi. comme celle qui apparaît dans le traité XVI du corpus hermétique. un temps de fiction. mais ce qui la valide. n'est pas là pour sacrifier à la mode du temps. intégré dans la prophétie. la révélation d'Hermès Trismégiste ne se laisse situer strictement dans aucune temporalité. Ce traité a souvent été exploité par les partisans d'une inspiration égyptienne de l'hermétisme. le moment de communication entre le divin et l'humain se fait dans le traçage des hiéroglyphes. il le prédit et il le raconte. où la contemplation du divin par le néophyte est la production de l'enseignement qu'il reçoit. C'est dire que nous nous trouvons dans un temps créé par l'auteur. comme une sorte de métalangage.

Temps réel. et c'est cela. pour autant que c'est possible. Le passage le plus souvent cité oppose la vertu propre de la langue égyptienne à celle du grec : «Hermès. ce qui constituera la plus grande distorsion de l'écrit et sa plus grande obscurité. cette réalité linguistique est impossible à nier13. Donc. et où se pose à nouveau le problème de la temporalité. Pourtant. et tu peux tout. et qu'il le fait avec humour. ou plutôt des temporalités impliquées par cette curieuse introduction. Dans le présent de la fiction. Le texte est écrit en grec. la lettre est en grec. . après l'adresse. et supposer que le texte écrit originellement en égyptien fut traduit malgré son auteur. nous n'utilisons pas des mots. En effet. Si ce qu'il dit de l'égyptien est fréquemment commenté. il s'agit d'une lettre envoyée par Asclépius au roi Ammon. n'ira supposer qu'il faut prendre à la lettre cette demande. on n'insiste pas sur la contradiction manifeste qu'il y a à recommander de ne pas traduire en grec ce que précisément on écrit en grec : personne. lors des fréquents entretiens qu'il eut avec moi. et même si Podemann Sorensen a montré que l'auteur utilise non un discours logique. Ce piège se construit sur un brouillage de la temporalité : au début de la lettre. Mais nous. ô roi. la nature du son et la propriété des mots égyptiens contiennent en elles l'énergie de ce qui est dit. Asclépios continue en prescrivant au roi de se garder de toute traduction. L'originalité de l'auteur du traité XVI réside dans un étrange double jeu qu'on ne souligne pas assez. je pense. mais une succession de tableaux qui permettent d'accéder à la compréhension du divin par la méthode égyptienne de la multiplicité des approches.). » Cette propriété de l'égyptien est par ailleurs bien connue des anciens 14. préserve bien ce discours de toute traduction.. alors qu'elle est obscure et tient cachée la signification des mots. en privé ou avec Tat. et qui situent donc la prédiction d'une traduction en grec et de ses inconvénients dans le futur. Asclépios rapporte les paroles d'Hermès lors d'entretiens qui ont eu lieu dans le passé. et elle sera encore plus obscure lorsque les Grecs décideront de les traduire de notre langue en la leur. dans la langue originale tient claire la signification des mots. pour que de tels mystères ne parviennent pas aux Grecs (. En examinant de plus près le passage.. Les Grecs en effet ont des mots vides qui produisent des démonstrations. ce qui introduit d'emblée une connotation égyptisante. L'énoncé. temps imaginaire et temps f ctionnel dans la révélation hermétique 117 7 l'a déjà rappelé. disait que ceux qui liront mes livres en trouveront la construction toute simple et claire. le texte est toujours supposé être en égyptien. mais des sons remplis d'acte. mon maître. à savoir la rédaction de la lettre. il apparaît que l'auteur tisse un piège littéraire. la philosophie grecque : un bruit de mots. La traduction en grec est toujours située dans le futur. La lettre entend livrer les enseignements d'Hermès Trismégiste.

qu'il peut sembler a priori futile d'analyser. comme le savent les spécialistes de la Septante. mais de la raison de son énonciation. le temps : Asclépios. l'espace. celui des entretiens d'Asclépios avec Hermès. l'impossibilité d'une traduction efficace) se construit de concert avec celui de la narration (le genre de la lettre. il dit : il te paraîtra même en contradiction avec certains de mes propos. pour autant que cela t'est possible. Cette distorsion amène . s'adressant à un roi égyptien. le personnage Asclépios lui dit : donc.118 8 Michèle Broze Ce brouillage. Une auto-ironie qui le vise autant lui-même que sa propre histoire. Il contredit aussi le choix narratif. le passé. ne doit pourtant pas être pris à la légère. En effet. Or. avec son adresse. car de son traité. le cap qui introduit l'argumentation ayant la valeur fréquente d'explication non de l'énoncé qui précède. est en égyptien.?. Le problème posé par ce prologue apparaît plus clairement : il s'agit de valider l'expression en grec des conceptions cosmologiques égyptiennes sans priver la langue égyptienne de l'energeia qui lui est propre. ce splendide pharaon de fiction ne peut ni ne veut empêcher une traduction en grec. dans la fiction. Mais le plan de la mise en discours (celui qui réalise concrètement la fiction et la narration) contredit les autres plans. le roi d'Égypte. auquel le préverbe donne la nuance de « préserver jusqu'au bout ». La solution de l'auteur du traité XVI. qui relève de la technique littéraire. c'est plutôt sur les paroles d'Hermès qui suivent directement et sur le commentaire et la traduction en grec que porte cet avertissement. auquel se rattache un autre passé. la validation d'une traduction en grec de l'Ancien Testament ne s'est pas faite de soi. On notera d'abord l'utilisation du verbe 8ta2?péo. roi d'une époque reculée où le sage égyptien écrivait à son roi en langue égyptienne. un ton sententieux et grave. en mettant en place son cadre narratif. et il fallait que la divinité confère une authenticité à une telle distorsion de sa révélation. et tu peux tout. Festugière n'y voit que l'amplification du lieu commun contenu dans la première phrase. si l'on admet que l'auteur est égyptien. l'auteur nous avait en quelque sorte prévenus dès sa seconde phrase. et qui donne au « et tu peux tout » une saveur supplémentaire. les personnages. préserve soigneusement le traité de toute traduction. la langue utilisée. consiste à éliminer de toute temporalité le moment même de la traduction de la lettre. pour que de tels mystères ne parviennent pas aux Grecs. Ces deux plans sont essentiels. du locuteur : la mise en discours confère à la narration un ton d'humour qui dénote avec le sérieux des personnages mis en scène dans les textes du corpus hermétique. Cependant. avec une forme d'auto-ironie remarquable. puique l'auteur écrit en grec ce qui. car l'auteur le met en évidence à deux reprises. il établit une rupture entre les plans de son discours : celui de la fiction (l'histoire. De fait. et l'ensemble du texte démontre qu'il est possible d'exprimer en grec ce que l'égyptien exprime. notamment le ton sententieux. En effet. En racontant son histoire. roi. qui précise que le discours réfute les conceptions usuelles 15. un ordre chronologique).

Voir le beau commentairede P. et idéologiquement. c'est effacer dans le temps la distorsion dont parle l'auteur : dans la fiction.D. Derchain. Homung. 1982. ou d'une défense par l'attaque de son écriture et de sa langue 16. vu le contenu de l'introduction.-J. Chroniquedes derniers paiens.TheEgyptianHermes. E. 175-198. alors qu'elle est obscure et tient cachée la signification des énoncés ? Dans cette fiction. L'apport de l'Histoire ecclésiastique 8. C'est ce qu'expose le « mythe de la vache du ciel ». 5.tome II. Sur ce texte. 4.pp.pp. RHR 161 (1962). Chuvin. 9. GwynGriffiths.-J.La papyrus Salt 825. cit. Studies in pharaonic religionand societyin honour of J.pp.art.Paris (Les BellesLettres) 1946= CH.cf. mais la langue grecque.dans la révélationhermétique Tempsréel. « L'auteur du Papyrus Jumilhac ». malgré les critiques qui lui sont adressées. Thélamon. Rituel pour la consevartion de la vie. 3. Ph.1986. elle est au contraire exaltée. et dans la réalité pas plus.Païens et chrétiensau IVesiècle.Londres 1992. NOTES 1.Fowden. VoircependantKakosy. Mais écrire en grec ce qu'on écrit en égyptien. .Paris 1981. Pour des textes similairesen langueégyptienne. Derchain. Hermès décidement omniscient : n'a-til pas expliqué à son disciple qu'à ceux qui liront ses livres. Ph. 7. à comprendre ces traits d'humour. Festugière.La révélationd'Hermès Trismégiste. RdE 41. et à rire des commentaires du maître d'Aclépios. Voir Corpus Hermeticum. de Rufind'Aquilée. Paris.mais témoignent d'une nécessité cosmologique : le grec n'est pas parole divine. à apprécier la raison pour laquelle le locuteur dit se contredire lui-même. la valeur spécifique de la langue égyptienne n'est pas niée. Ce nom est généralement rapprochédu nom du dieu Thot. 1990. temps imaginaireet temps fictionnel 119 9 le lecteur à réévaluer le début de la lettre. Asclepius37. 258-261. aussi l'article pionnierde Ph. toute traduction prive l'énoncé de sa valeur performative. Nock et traduit par A. la construction semblera claire et toute simple.Cf. York. pp. la traduction n'a jamais eu lieu. Bruxelles 1965. texte établi par A. 1944-1954. Paris 1991. 70-74. puisque le texte fut composé en grec. 2. ce qui. se voit même capable d'exprimer la spécificité de la langue égyptienne. Derchain. cf. Festugière. ne manque pas de piquant. Ce qui laisse entendre que les propos de l'auteur ne sont pas la trace d'une gloriole un peu vaine face à culture.« L'authenticité Cambridge-New de l'inspirationégyptiennedans le CorpusHermeticum ». 6.G. 199-201. Freiburg-Gôttingen Der Agyptische Mythosvon der Himmelskuh. 9-30 et Fr. pp.A HistoricalApproachof theLate Pagan Mind. A.

Englund. Québec 1978. n. 15.-P. 231. in Présence d'Hermès Trismégiste. CH p.120 Michèle Broze 10. 100-109. Philon d'Alexandrie connaît aussi cette puissance particulière de la langue égyptienne et s'approprie le langage de l'hermétisme quand il décrit l'energeia des paroles de Moïse en De Cherubim 53-56. Lory. 117-118. pp. Fowden. C'est ce que suggère G. prophète et sage dans la tradition islamique ». voir H. cit. Paris 1978. 232.-Ch. Hermès en Haute Égypte. 16. 37-38 . op. Paris 1988 (Cahiers de l'hermétisme). Les textes hermétiques de Nag Hammadi et leurs paralléles grecs et latins. 40. I. The Religion of the Ancient Egyptian. Podemann Sorensen. 11. 384. En quête de la gnose L La gnose et le temps. 2. pp. pp. 41-57. 13. cit. by G. pp.. Puech. t. J. 14. 4-5 et P. 00. G. p. On connaît bien les réflexions de Plotin ou de Jamblique à ce sujet. Uppsala 1987. Sur ce point. Fowden. pp. « Ancient Egyptian Thought and the XVIth Hermetic Tractate ». 12. « Hermès-Idris. op. n. J. Cognitive Structures and Popular Expressions. Mahé. CH p..

qui ne s'est opérée de façon définitive qu'au XIXE siècle. en passant d'un état à un autre. d'autres sources. Augustin (dans Confessions. ont préparé cette bifurcation au point de la rendre vraisemblable quand elle est apparue. livre XI) s'est inspiré des Ennéades (livre III. est visible à l'inspection des textes clés de ces trois auteurs. l'Ame du monde elle-même. chapitre 7). Nous allons voir que. et la façon ontrer Mdont S. Nous verrons que. Platon distingue entre les mouvements de l'Ame du Monde et le temps qui leur sert de nombre. puisque Dieu en est tout à fait exempt. entre le temps physique et le temps vécu. et qu'elle a.Du mythe au concept de temps psychique et vécu : l'héritage de Platon chez Plotin et saint Augustin Hervé Barreau (Strasbourg) la façon dont Plotin s'est inspiré du Timée de Platon. Chez Plotin. aucun de ces auteurs n'était préparé à l'admettre. et où elle n'était pas elle-même en question. mais de la bifurcation. à la fois. le temps. c'est s'interroger sur la préhistoire non de la notion de temps en général. fait naître le temps. un caractère fondamental. bien que s'approchant chaque fois davantage de cette bifurcation qui nous semble aujourd'hui s'imposer. Tandis que chez saint Augustin. qui est la marque d'un monde créé et n'a d'existence qu'en un tel monde. chaque fois. en fait. La façon dont s'opère le déplacement de ces distinctions qui ont. Cette bifurcation a une préhistoire dans la mesure où les distinctions qui l'ont précédée. ne reçoit de mesure que de l'âme humaine qui en fait. et les astres ne servent qu'à mesurer ce dernier. . un temps essentiellement vécu. sous l'habillage du mythe.

à tourner sur elle-même. mais également soumis au devenir. a. doué d'intelligence et d'âme certes. placés sur les cercles de l'Autre pour être les organes du Temps : . incorruptible. C'est ensuite que le Démiurge. Loin de lui donner d'abord des capacités cognitives. de Même et d'Autre. de plus. de mouvement circulaire. La bande est alors divisée en deux . où l'on peut reconnaître l'Equateur de l'Univers. b. où l'on peut reconnaître l'Ecliptique. pour Platon. Ce dernier ne prend naissance qu'avec les astres. A propos de cette Ame. et c'est cela que nous appelons le temps » (37 d). afin de commander au corps de l'Univers. dont les distances correspondent aux intervalles doubles et triples. Ce qui est frappant.122 Hervé Barreau I Platon n'a pas d'autre prétention dans leTimée. que d'offrir une histoire vraisemblable de l'origine de l'Univers. Parmi les cercles de l'Autre trois sont de vitesse égale. En prenant la médiété harmonique et la médiété arithmétique des nombres ainsi obtenues. car il a besoin d'une cause efficiente pour passer du monde éternel des Idées à un cosmos. de figure sphérique. Il faut en inférer que. c'est qu'il n'est pas question de temps jusqu'ici. L'aspect mythique de son récit est souligné par les aspects qu'il attribue à l'Univers afin de le rendre le plus beau possible : il est unique. faite d'une bande unique divisée par des intervalles dont les longueurs sont mesurées par les puissances 0 à 3 des nombres 2 et 3. les mouvements uniformes des cercles existaient avant que n'apparaisse le Temps proprement dit. on obtient de nouveaux intervalles qui correspondent aux intervalles classiques de la gamme pythagoricienne : la quarte. l'autre le cercle de l'Autre. les cercles de l'Autre s'avançant en sens inverse par rapport au cercle du Même. Sa composition est faite d'Etre. L'Ame du monde se met. écrit-il (29 c-d). d'après l'éternité immuable en son unité. à l'intérieur. Tous ces cercles se meuvent de vitesses uniformes. en 7 cercles inégaux. il forme. et tandis qu'il organise le Ciel. Enfin apparaissent les capacités cognitives : du cercle de l'Autre naissent les croyances concernant le monde sensible. la quinte et le ton. « eut l'idée de former une sorte d'image mobile de l'éternité. Il est obligé de faire appel à un Démiurge. et elle reçoit un statut intermédiaire entre le monde intelligible qui est indivisible et le monde sensible qui est divisible. Platon s'étend sur sa structure étrange. doté d'une Ame qui l'enveloppe. C'est ce dernier cercle qui est divisé. du cercle du Même les certitudes concernant le monde intelligible. une image à l'éternel déroulement rythmé par le nombre. Platon se reprend : elle a été la première à être constituée par le Démiurge. si bien que les deux cercles fixés en leur milieu en forme d'X deviennent l'un le cercle du Même. comme on s'y attendrait aujourd'hui. et qui embrassent plusieurs octaves. selon Platon. chaque bande est ployée en cercle.

. Ces cercles de l'Autre. Le mois. ayant fait le tour de son orbite a rattrapé le Soleil. 3) l'Ame du monde ne figure ici que comme porteuse de mouvements réguliers qui ont été déterminés. le Dieu alluma un flambeau dans le 2ème circuit . La doctrine platonicienne peut donc se résumer en trois traits : 1) c'est le Démiurge qui a institué le temps . et que les huit révolutions suivissent leur route. auquel il a donné pour titre de l'éternité et du temps. on peut donc faire l'expérience de l'une et de l'autre. Mercure. à laquelle il accorde une importance spéciale : « afin qu'il y eût une mesure claire à tous ces rapports de lenteur et de vitesse. c'est à lui que nous donnons maintenant le nom du Soleil. ce récit fournit le fondement d'une science astronomique. Chez lui l'éternité est la vie de l'intelligence et le temps celle de l'âme quand elle s'écarte de l'intelligence. on ne peut raconter cela que sous forme mythique de récit vraisemblable . Platon fait ici allusion à la marche du Soleil. 2) bien que ce ne soit qu'un mythe. l'année quand le Soleil a fait le tour de son orbite » (39 b-c). Soleil. c'est là la révolution du circuit qui est un et le plus raisonnable. Vénus. Au chapitre 7 du livre III des Ennéades. ainsi que leurs astres témoins. II Plotin a profondément transformé le platonisme. et les trois autres). c. arrivent à une somme qui contient un nombre exact de fois le cycle du Même. qui ont inventé la géométrie et la cinématique de l'Univers . Platon envisage enfin la Grande Année ou « nombre parfait du temps » qui est accomplie « quand les 8 révolutions ayant trouvé un commun multiple à leurs périodes respectives. par le Démiurge . La Grande Année est donc nécessaire pour que l'image mobile de l'éternité soit parfaite. D'une doctrine rationnelle et assez ésotérique. si bien que la régression la plus lente par rapport à cette dernière révolution. est la plus approchante de son mouvement. celle des Pythagoriciens. sont « dominés » par la révolution du Même. il n'est pas question d'une conscience du temps. il a fait une doctrine du sentiment. on trouve une quasi-description de ce qu'est l'éternité : « l'être stable qui n'admet pas de modifications dans l'avenir et qui n'a pas .Du mythe au concept de temps psychique et vécu 123 « C'est afin que fût engendré le Temps que le Soleil.. c'est quand la Lune. munis chacun de leur planète (Lune. d'abord plus accessible. la Lune et les autres astres surnommés « errants » durent naître pour la détermination et la garde des nombres du Temps » (38 c). La nuit donc et le jour sont nés de cette façon . du Semblable en sa course » (39 d).

trad. le temps coïncide avec la dissociation qu'opère l'âme en passant d'un état à un autre. vont se définir par contraste (plus que par imitation) à ceux de l'éternité. cette vie c'est l'éternité que nous cherchons (à définir) » (Edition Les Belles lettres. Alors elle bougea. chez Aristote lui-même. Cette réciprocité est impensable pour Plotin. Mais Plotin s'en prend surtout à Aristote. comme dans la citation précédente. 142) Naissant de l'éternité. Elle consiste essentiellement dans la description qu'il fait du passage. mais il est vrai que parfois Aristote. mais de l'initiative de l'Ame du Monde. On peut objecter à cette critique d'Aristote que Plotin ne fait pas la distinction entre ce qu'Aristote entend par « nombre ». le temps reposait dans l'être . gomme cette distinction. Ce dernier. dont il veut se démarquer. non sans quelque fondement.124 Hervé Barreau changé dans le passé. comme le voulait Platon : . ibid. D'abord Plotin fait la critique des doctrines antérieures sur le temps. Ils se dirigèrent vers un avenir toujours nouveau. Toute grandeur existe en elle-même et avant qu'on la mesure. s'évadant de l'intelligible pour tomber dans le sensible. et lui aussi se mit en mouvement. comme nous allons le voir. Il est vrai qu'Aristote avait écrit : « Nous mesurons le temps par le mouvement et le mouvement par le temps ». n°3). qui présuppose toujours. le mouvement de l'Univers. de l'éternité au temps. qui faisaient du temps. ils firent le temps. mais différent. pleine et indivisible en tous sens . l'intervention de l'âme (humaine). on le voit déja. non sans faire du second une image du premier. et sans cesse changeant.. Pour Plotin il s'agit. ne distingue pas entre le temps et sa mesure. quand elle veut vivre de sa vie propre. qui voulait être maîtresse d'elle-même et être à elle-même. cela s'applique au temps comme à l'espace. où il existe en quelque sorte en germe. comme on l'a vu plus haut.. Il reprend les critiques qu'avait adressées Aristote aux successeurs de Platon. voilà l'éternité. qu'opère l'Ame du Monde. en déployant celle-ci dans le temps : « Avant d'avoir engendré l'antériorité et de lui avoir lié la postérité. un état non pas identique à leur état présent. même s'il se présente comme un interprète de Platon. non d'une intervention d'une âme subordonnée. Bréhier. il gardait sa complète immobilité dans l'être. pour Plotin. p. il n'était pas le temps. qu'elle réclame. Et après avoir cheminé quelque peu. n°11.» (ibid. Les traits du temps. Mais la nature curieuse d'action. qui est une image de l'éternité. Oui. choisit le parti de rechercher mieux que son état présent. et ce qu'il entend par « mesure ». ou la Sphère elle-même. Plotin en arrive à exposer sa propre doctrine. b.. a. ce qui est dans les limites de l'être a une vie présente tout entière à la fois.

à un mythe. et surtout parce que l'on ne sait pas encore compter. bien que certains lecteurs de Platon (et Aristote aussi) commettent. c'est une vie dans le repos et l'identité. Comme il est impossible de déterminer le temps lui-même par l'âme. que vient la notion de nombre. Nous mesurons le temps. cette confusion. l'âme « produit le jour et la nuit » . au lieu de la vie intelligible. est un mouvement uniforme. un progrès incessant à l'infini . en forçant le sens de certaines expressions platoniciennes : « Dira-t-on que. dis-je. les révolutions des astres sont aussi des temps? Qu'on se souvienne qu'il dit que les astres ont été engendrés pour manifester le temps. 143). mais à une phénoménologie de l'Ame du Monde. le temps est l'image de l'éternité et doit être à l'éternité comme l'univers sensible est au monde intelligible . qui appartient à cette puissance de l'âme et qu'on appelle vie par homonymie. de la permanence. de l'uniformité. A l'intervalle qui est entre un lever du soleil et son lever suivant correspond un égal intervalle de temps . qu'il s'attache lui à dissiper. qui n'est pas le temps lui-même.Du mythe au concept de temps psychique et vécu 125 « Dire que le temps est la vie de l'âme consistant dans le mouvement par lequel l'âme passe d'un état de vie à un autre état de vie. c. dit Platon. n°12. pour Platon. au lieu du mouvement de l'intelligence. qui livre la genèse du temps. parce que le temps est invisible et insaisissable. son être sera alors l'image de l'être intelligible » (i6id nOll. au lieu de ce qui est tout entier à la fois. en aspirant à des acquisitions sans cesse nouvelles dans l'existence. une autre vie. selon Plotin. car ce n'est pas le temps luimême qui est la mesure » (ibid. Cette différence peut se résumer en trois traits principaux : 1) Nous n'avons pas affaire. au lieu de l'indivisibilité et de l'unité. ne serait-ce pas dire quelque chose? L'éternité. au lieu d'une infinité qui est un tout. et par lui nous mesurons le temps. chez Plotin. grâce à leur différence. vie identique à elle-même et infinie. le changement et l'activité toujours différente. donc. Or. Ainsi l'univers sensible imitera ce tout compact et infini du monde intelligible. le mouvement d'une partie de l'âme. p. car le mouvement du soleil. et comme les parties du temps ne peuvent être mesurées par elles-mêmes. sur lequel nous nous appuyons. l'un qui est dans le continu. dans lequel est . pp. une image de l'unité. un tout qui doit venir parties par parties et qui est toujours à venir.144-145) La façon dont Plotin commente les textes de Platon marque elle-même la différence de sa doctrine avec celle de ce dernier. et c'est de là. on a l'idée du nombre deux . Reste à Plotin à expliquer comment s'introduit la mesure du temps. « pour en marquer les divisions » et « pour permettre de le mesurer aisément ». au lieu de l'identité.

en prenant les révolutions des astres. il n'y aurait pas de temps présent » (Confessions. il n'y aurait pas de temps passé. mais l'Ame donne naissance au temps en imitant l'éternité dont elle s'écarte pour faire apparaître le monde sensible.126 Hervé Barreau enfermé le monde sensible. mais c'est parce que « l'Univers est produit dans un acte qui est le temps lui-même. l'embarras qu'il éprouve à définir le temps. et surtout de Plotin. Cependant . la critique de la conception aristotélicienne du temps. en fait celles du Soleil. C'est nous qui mesurons. Les Belles Lettres. C'est donc à l'intérieur d'une méditation sur le premier verset de la Genèse traduit de la manière suivante : « Dans le Principe Dieu créa le Ciel et la Terre ». XI. et de ce dernier il a retenu certainement. C'est ainsi qu'on peut dire qu'Augustin a introduit le concept de temps vécu. 2) L'astronomie n'est pas la science du temps. que. et avec raison. comme base de toute interrogation sur le temps. il recourt sans hésitation à son expérience psychologique : « Dès qu'il s'agit de l'expliquer (le temps). édit. On cite souvent. 3) La vie émancipée de l'Ame est l'essence du temps . C'est dans la Bible qu'il cherche ses repères pour penser les rapports entre l'éternité et le temps. trad. On remarque moins que. qu'Augustin aborde l'objection que faisaient les néo-platoniciens de son temps à l'idée judéo-chrétienne de la création : « Que faisait Dieu avant de créer le Ciel et la Terre ? ». il raisonne à partir de sa conversion au christianisme et il cherche à se donner une vision du monde conforme à sa foi chrétienne. pour Plotin. La réponse bien connue d'Augustin est qu'il n'y avait pas de temps avant la création du Monde. dans les Confessions. D'emblée il s'adresse à l'expérience psychologique. comme le fera plus tard Bergson.je sais que. que si rien n'arrivait. comme on le fait habituellement. puis au temps. On n'a plus besoin d'un Démiurge pour passer de l'éternité au monde sensible. Qu'est-ce donc que le temps? se demande alors Augustin. p.j'ose l'affirmer hardiment . alors qu'il croit savoir sans réflexion ce qu'il est. III Saint Augustin a été lecteur de Platon. « le temps est né avec cet Univers ». il est vrai. et il est dans le temps ». Mais. où la distinction du passé. . 308). t. a. Dieu est le créateur du temps comme il l'est du Ciel et de la Terre. P de Labriolle. si rien ne passait. il n'y aurait pas de temps futur. je ne le sais plus (ce qu'il est). en philosophie. 1. II. et si rien n'était. pour sortir de son embarras. de l'avenir et du présent s'impose d'elle-même. comme l'a dit Platon. comme des unités de mesure. mais la science de la mesure du temps. La première difficulté consiste alors à considérer.

Si l'on me permet ces expressions. la mesure de la durée de ce mouvement en est une autre » (ibid. Comment peut être long ce qui n'existe pas ! La première solution. Car il faut que les durées soient passées pour qu'elles puissent être mesurées tout entières dans la mémoire qui les garde. la longueur des pieds par le nombre des syllabes. mais cela ne nous livre pas la nature du temps. La seconde solution consistera évidemment à se libérer de la notion de présent inétendu. que je mesure le temps » (ibid. alors que c'est dans une certaine étendue (in aliquo spatio) que nous pouvons mesurer le temps. Plus exactement. le passé n'est plus. à l'aide de laquelle nous mesurons les mouvements des corps : « le mouvement d'un corps est une chose. mon esprit. Le présent des choses passées. plus ou moins lentement. 314). p.p. il y a trois temps le présent du passé. et le présent se réduit à un instant inétendu. Et cette extension. Ces trois modes sont dans notre esprit et je ne les vois pas ailleurs. D'où l'inévitable conclusion : « C'est en toi.Du mythe au concept de temps psychique et vécu 127 le temps comme une grandeur. la longueur des syllabes longues par celle des brèves. de la Lune et des astres » (ibid. des flambeaux célestes. dirait-on peut-être. Pas davantage qu'à Plotin. Or la mesure de cette durée.26. il y a des astres. on ne doit pas confondre le temps et sa mesure. Les mesures dont nous venons de parler sont relatives. le présent du futur. le présent du présent. et donc en tant que présent. la longueur des vers par le nombre des pieds. le présent des choses futures. car nous ne mesurons le temps qu'au moment où il passe. En effet. Certes. 316). 36. p. C'est ainsi que nous mesurons la longueur des poèmes par le nombre de vers. Augustin n'est cependant pas satisfait par cette première solution. Mais avant d'en venir là. XX. alors je vois trois temps » (ibid. n'est qu'une extension de l'esprit. l'avenir n'est pas encore. XXIII. cette solution n'apparaît satisfaisante à Augustin : « Si les astres suspendaient leur course et que la roue du potier continuât à tourner. semble-t-il.). c'est la vision directe . En réalité. si l'on maintient que le présent manque d'étendue (spatio caret). 322). XXVII. 31. Certes on peut réciter un poème plus ou moins vite. « pour être des signes. à savoir que « nous mesurons le temps au moment où il passe ». est de considérer un présent qui englobe le passé et l'avenir. le présent des choses présentes. Augustin propose de faire appel à la méthode des savants : « J'ai entendu dire à un savant que le temps n'est rien d'autre que le mouvement du Soleil. Il n'empêche qu'elles nous autorisent à dire que le temps n'est qu'une extension. Je cite : « Ni le futur. XXIV. c'est l'attente. nous ne cessons de l'évaluer et d'en parler. comme il est écrit dans la Bible. 319). car cette notion d'un présent englobant passé et avenir est difficile à concilier avec cette certitude fournie par l'expérience. b. . il n'y aurait plus de temps pour en mesurer les tours ! » (ibid. le présent et le futur. pour marquer les saisons ». ni le passé ne sont. 29.p. que propose Augustin. qui peut être plus ou moins longue ou courte. c'est la mémoire . C'est donc improprement que l'on dit qu'il y a trois temps : le passé.

Ce n'est donc pas l'avenir qui est long. selon laquelle Dieu crée l'Univers. Augustin s'arrête à cette considération qui regarde le temps comme de l'extension mesurée qui passe de l'avenir au passé. et de même pour la vie entière d'un homme. vaut non seulement pour chacune de ses parties. tendu seulement vers les choses présentes. « Mais ce qui dure. c. non secundum distentionem. et enfin pour tout le cours des générations humaines. car « rien de tel n'arrive à votre immuable éternité. ni ne s'en va » (ibid. On voit qu'Augustin passe sans difficulté du temps vécu au temps historique. 324). sed extentus. Car ce qui vaut pour un poème. XXVIII. On ne mesure donc pas dans le présent proprement dit. en effet. 39. 324).p. 12-14) : « Oublieux de ce qui est derrière moi.p. je poursuis. après saint Paul (cf. 325).p. ce n'est pas le passé qui est long puisqu'il n'existe pas . XXVIII. . vaut également pour l'avenir. par un effort exclusif de tout éparpillement (non distentus. ô Créateur des esprits » (ibid. 326). là où « j'entendrai vos paroles de louange. 38. sans aspiration inquiète vers ce qui doit venir et passer. où je contemplerai votre joie » qui ne vient. dont ce chant n'était peut-être qu'une faible partie ». Car on peut déterminer en pensée la longueur du poème que l'on va réciter. 111. Cette analyse lui suffit pour y appliquer l'enseignement existentiel et moral qu'il tire de sa conversion et qui lui fait dire devant Dieu. pas même celui qu'on attribuerait à un esprit qui connaîtrait tout l'avenir et tout le passé comme Augustin connait les strophes à venir et passées d'un morceau de musique. sans modifier en rien son éternité bienheureuse. un long avenir. dont « chaque vie individuelle n'est aussi qu'une partie » (ibid. XXI. puisqu'il n'existe pas. ne convient nul processus temporel. sed secundum intentionem) cette « palme de la vocation céleste ». à votre éternité vraie. c'est une attente de l'avenir. XXIX. qui n'est qu'un point. c'est l'attention par laquelle s'achemine vers le n'être plus ce qui va y passer. lequel se déroule temporellement.p. 41. Philippiens. mais une méditation métaphysico-religieuse centrée sur la première phrase de la Genèse. Et l'on peut également comparer la longueur de ce qui reste à dire à la longueur de ce qui a été déjà dit. L'analyse d'Augustin diffère donc de celle de Plotin en trois traits principaux : 1) ce n'est pas une phénoménologie du temps et de l'éternité. dont les actions sont chacune des parties. A l'éternité divine. un long passé. c'est un souvenir du passé qui se le représente comme long » (ibid. mais également pour « une action plus ample. 37. qui le conçoit comme long .128 8 Hervé Barreau Mais ce qui vaut pour le passé.

Pour opérer la bifurcation entre le temps physique et le temps vécu. qui abandonne pourtant « la Grande Année » . 3) le temps qui est sujet d'inquiétude pour l'homme pécheur et partagé (distentus). Platon recourt à un mythe vraisemblable. Quant à la mesure du temps. elle est opérée par les esprits créés chez Augustin. soit que les modalités du temps vécu (avenir/présent/passé) soient nettement séparées des relations de succession qui les supportent (ce qui semble avoir été impensable chez les Anciens. soit que le côté objectif du temps soit rapporté à son correspondant subjectif (ce qui est apparent déjà chez Plotin. Quant à la méthode d'analyse. l'avènement du temps historique comme distinct à la fois du temps physique et du temps vécu. Une fois qu'elle est accomplie cependant. de saint Augustin la théologie médiévale occidentale et de nombreux auteurs modernes qui vont de Descartes à Husserl. il fallait d'autres analyses. pouvaient différer les unes des autres. qui sont à reporter à d'autres sources : l'avènement du temps comme grandeur physique fondamentale chez Galilée. cette bifurcation nous permet de comprendre combien les analyses anciennes. mais combien plus chez Kant et Husserl). de Plotin et de saint Augustin different donc au moins sous trois chefs. ce sont les phases de la durée vécue pour Augustin. mais chaque fois l'unité essentielle du concept de temps est préservée. qui inclut la description phénoménologique mais l'encadre dans une problématique. dans la mesure où ce dernier s'est trouvé lié avec la décou- . Plotin à ce qu'on appellera plus tard une phénoménologie. Si l'on examine la postérité de ces trois auteurs. empruntant au premier l'armature d'un calendrier astronomique et au second la distinction indépassable entre l'avenir. c'est-à-dire à la description d'une expérience vécue. on y rencontre de grandes différences. le présent et le passé. de Plotin le néoplatonisme païen et saint Augustin . elle est confiée aux nombres des différentes révolutions astrales chez Platon et également chez Plotin. tout en s'empruntant des éléments. est le terrain de la fidélité et de l'espoir pour le chrétien (extentus et intentus). Quant à l'essence du temps. Augustin à une méditation à la fois métaphysique et religieuse. même si elle est diversement située. Huygens et Newton. Bergson et Whitehead). c'est le déroulement des états de l'Ame du Monde pour Plotin. les doctrines de Platon.Du mythe au concept de temps psychique et vécu 129 2) la mesure du temps n'est pas confiée aux astres mais aux esprits créés qui comparent dans leur attente et dans leur mémoire certaines longueurs de temps. mais qui s'est imposé avec l'avènement du temps physique. même s'il s'agit d'un seul d'entre eux (par exemple de Platon procèdent à la fois Aristote et Plotin . IV Malgré leur filiation. c'est un ordre astronomique pour Platon.

Il est clair. Walter Meyerstein. p. et de Plotin à saint Augustin. CLXIII. Brague. Revue philosophiquede la France et de l'étrangeç t. sur une autre. R.Le PUF. bien que différemment. quand on passe de Platon à Plotin. 401-437 .1982 L. Il est rare qu'une avance sur une ligne philosophique ne se paye pas d'un retard.« Le traité aristotélicien du temps » (PhysiqueIV. Epiméthée.Inventer l'Univers. Les Belles Lettres. Paris. BIBLIOGRAPHIE H. De cette façon. que le temps devait être intégré au mouvement. en découvrant un « vécu » beaucoup plus riche qu'un « psychique » pur.1996 Temps. n°3180.PUF. mais elle nous permet aussi de comprendre que les glissements de sens.Du tempschezPlaton et Aristote. Mais cette avance méritait d'être soulignée. mais ce qu'a réalisé magnifiquement S. Il est clair aussi que le mouvement de l'âme humaine devait être mis à distance des mouvements astronomiques. ce que Plotin n'avait osé faire.coll. fort apparents dans les filiations anciennes. tout en adjoignant maladroitement au premier une capacité de mesure. étaient appelés en quelque sorte par la nature des problèmes que la notion de temps ne pouvait manquer de soulever. ce qu'ont fait Aristote et Plotin. Brisson et F.130 Hervé Barreau verte de lois invariantes par renversement du temps).coll. Barreau. qui dérivent des travaux de la physique moderne.217b 29-224a 17). la rétrospective sur la préhistoire de notre bifurcation moderne nous prévient de trouver trop facilement des précurseurs et nous préserve de tout anachronisme. après Platon. que sais-je?. 10-14. en effet. 1991 . Augustin. voire d'une régression. qui est beaucoup plus sûrement exercée par des instruments matériels.

la questiondu Tempsest la grandeaffairede Jean. compris en son sens objectif. attribuant le récit à l'Évangéliste . car inhérent aux révolutions célestes. le temps individuel par définition subjectif.La puissanceévocatricede la narration.le NouveauTestamentferme le Livre. même contemporain.le choix conteste.qu'il nous soit toutefoispermisde préciserque nous optonspour la thèse identifiantJean le Presbytrecommerédacteuret non pour celle. la Genèse. sans De le plus saisissant. D'un point de vue philosophique. en posant la question de la fin des temps .On le voit d'emblée. demeure difficilement insensible. plus traditionnelle.des indices philologiques.L'inscription du temps dans l'Apocalypse de Jean Baudouin Decharneux (Bruxelles) Introduction tous les écrits du Nouveau Testament. Nous n'entrerons pas ici dans des recherchespointuesvisant à cerner l'identité du narrateur. le temps cosmique.l'Apocalypsede Jean est. ou plutôt les Livres. des symbolescristallisantla densitédu récit.histo- . le déploiementprogressifdes différents tableauxconstitutifsdu discoursprovoquentà la fois un sentimentd'étrangeté et une impression d'inquiétude auxquels un esprit. l'Apocalypsepose deux questionsessentiellesdont le caractèreaporétiqueest si bien connu qu'oser les formuler confine à l'énonciationd'un truisme : qu'adviendra-t-illors de ma mort ?Le mondedans lequelje vis aura-t-ilune fin ? Alors que l'Ancien Testamentdébute par le récit du commencement.

Deuxièmement.ou s'inscrivant dans la mouvance du judaïsme . Paul. sur l'Apocalypse Cependant. on doit tout d'abord s'interroger sur la nature de cet écrit et proposer une méthode de lecture visant à lever la volontaire complexité du document. Dans son ouvrage sur Les origines de la philosophie européenne. Si l'on souhaite comprendre les diverses figures symboliques représentant le temps dans l'Apocalypse. Ezéchiel (12-14) et Daniel (7-12). comme des antécédents juifs . Étienne. éthiopien et slave. On cite volontiers des apocalypses d'Enoch syriaque. on se souviendra d'ailleurs qu'elle a été soutenue dès le IF siècle2. Le lecteur familier de la Bible relève également des similitudes avec Isaïe (24-27). le Testament des douze patriarches. C'est dire que tout est dit et que tout reste à dire. le Livre Secret d'Hénoch. c'est dire l'importance du genre et son succès. Cela signifie aussi que le mythe porte au passé (à partir d'une origine) des choses qui sont dans le présent ». pour reprendre une expression de son auteur. le Testament de Moïse et la Vie d'Adam. Des rapprochements entre l'Apocalypse de Jean et ces divers documents ont conduit les scientifiques à produire des explications dont l'érudition force l'admiration. un récit qui. il apparaît. soulignons que l'influence du quatrième Évangile semble assez nette et qu'il convient de situer le document dans le sillage de l'enseignement johannique dont on connaît la prégnance sur les communautés chrétiennes primitives d'Asie Mineure. à la lecture de ces commentaires. via la mouvance judéochrétienne3. Premièrement. L'Apocalypse se donne comme un livre clos sur lui-même. on notera que des Apocalypses de Pierre. riques et doctrinaux nous inclinent à ce choix avec les précautions d'usagel. Nous nous rangeons ainsi à la thèse la plus courante . il y avance que « le mythe fractionne dans le temps ce qu'il porte au discours et divise les unes des autres beaucoup d'entités qui sont ensemble dans le réel. le genre apocalyptique est relié à la tradition juive par les commentateurs qui voient dans ce type de littérature un incontestable prolongement de l'Ancien Testament. Au sein de la littérature apocryphe4. les Psaumes de Salomon. Nous prenons comme hypothèse de travail que l'Apocalypse de Jean est une forme de narration mythique appartenant à une classe bien spécifique du genre allégorique. que le sens même de la narration ne peut s'appréhender qu'au travers d'une étude de la structure du document lui-mêmes. Marie. L. les Oracles de la Sibylle païenne. Jacques. le Livre des Jubilés. l'Apocalypse d'Esdras. certains passages des évangiles de Marc et de Matthieu annonçant la ruine de Jérusalem présentent de nombreux points communs avec le texte qui nous préoccupe ici. est à la fois un alpha et un oméga. Couloubaritsis définit trois règles importantes régissant les discours mythiques. Bartholomé. enfin. Thomas. juive et chrétienne. toutefois. Daniel et Zacharie ont connu des fortunes diverses dans le(s) christianisme(s) du Il' au VI siècle. l'Assomption de Moïse.bien connus de la littérature chrétienne des premiers siècles. l'apocalypse de Moïse. il .132 Baudouin Decharneux 1. Jean le Baptiste. De façon classique. l'apocalypse d'Esdras dont on sait la fortune dans la patristique.

se laissant difficilement réduire à une seule grille de lecture. La première série de symboles fait songer à une projection cosmique. Cette entrée en extase est aussitôt suivie par l'audition d'une voix terrible « semblable au bruit de grandes eaux » et par la vision non moins impressionnante d'un personnage « semblable à un Fils d'Homme ». précise-til. le prologue étant un encadrement postérieur. qu'à partir de l'époque hellénistique la pratique de l'allégorèse peut se comprendre comme le déploiement d'une pratique rationnelle et consciente du mythe sur des narrations mythiques archaïques. accompagné d'une série de symboles : sept chandeliers d'or. sept étoiles.L'inscription du temps dans l'Apocalypse de Jean 133 affirme que « les entités situées ainsi selon un ordre de succession. dans le sillage de J. Cela signifie aussi que le mythe peut renvoyer à une réalité hiérarchisée ». nécessairement. précéda la création du premier jour.)». « Troisièmement. se distinguent souvent dans le réel selon leur rang et leur pouvoir. Nous nous proposons de vérifier si les différentes figures du temps mises en oeuvre au travers des principales visons de Jean peuvent se comprendre au travers de cette lecture. La chute de Jean. sont les caractéristiques physiques de ce que l'on . les naissances décrites successivement ne sont pas nécessairement comprises comme manifestant des naissances réelles.9.. la figure du Fils d'Homme fait quant à elle référence à l'aube des temps. Jean. j'entrai en extase un dimanche (. une tunique longue à la ceinture d'or. non plus humaine.. mais céleste du monde. Jean place son discours sous les doubles sceaux de la vision et de l'extase. un glaive à deux tranchants sortant de la bouche. Pépin. votre frère et associé dans la détresse. La première vision survenue à Patmos semble d'entrée de jeu se situer dans un autre temps et se dérouler à un autre endroit de l'espace. sa grande peur. à une vision. On obtient ainsi des narrations mixtes où traditions archaïques et herméneutique sacrée se mêlent et s'interpénètrent de manière à produire des récits d'une grande complexité. mais traduisent également une façon humaine de dire des choses inengendrées. le pâmoison. l'auteur nous dit : « Moi. Nous avons souligné de notre côté. ce qui ne veut pas dire que le poète qui pratique la généalogie croie nécessairement à la genèse des dieux et du cosmos6». Cette figure symbolique anthropomorphique produit sur Jean une si vive émotion qu'il tomba en pâmoison. Première vision Dès le début de sa narration qu'il convient sans doute de situer en 1. au temps ou il n'y avait pas de temps. à l'éternité qui. j'étais arrivé dans l'île de Patmos en raison de la parole de Dieu et du témoignage de Jésus . Cela signifie donc que le mythe peut exprimer par des naissances des êtres inengendrés (par exemple des dieux ou des phénomènes de la Nature). la royauté et l'endurance dans l'union à Jésus. En effet.

paradoxalement. du point de vue de l'économie du récit. la conscience. pour déplacer à l'instant de la Création et au moment de la fin des Temps. On notera que. La vision et l'extase conjointes à un brusque déplacement spatial et temporel produisent un effet de déstabilisation et d'étrangeté mais aussi. affichant par là son égalité avec les membres des communautés. Au passage. la vie des sept communautés d'Asie mineure fondées par l'Apôtre. que son caractère répressif est annoncé. l'espace et le temps. Jean procède avec beaucoup d'habilité. donnant à la fois une impression de déséquilibre et de sécurité. Transposé à l'aube du monde. dit-il . notons que la première règle proposée par L. projeté à la fin des Temps et à l'angoissante question de la mort et du salut. plus vraisemblablement. L'ordre du visible et de l'invisible y sont indissociables même si les plans de réalité qu'ils expriment sont perçus comme différents. apôtre. L'Être semblable au Fils d'Homme réconforte alors Jean en des termes directement en rapport avec notre propos : « Ne crains point. d'inconscience et de plénitude de la pensée. n'a rien à craindre. Couloubaritsis semble se vérifier à ce stade du récit . et le Vivant. voûte céleste. la narration fractionne le temps subjectif et objectif au sein desquels Jean évoluait comme tout mortel. le narrateur use deux fois du schème de la parenté. . le juste. Jean instaure une relation directe entre la vie des communautés et l'invisible en suggérant une hiérarchisation qui. anges. face à une figure semblable au Fils de l'Homme décrit par les Apocalypses juives.134 Baudouin Decharneux nommerait de nos jours assez pompeusement « un état modifié de conscience ». Quatre grands repères fondamentaux pour l'équilibre de la vie humaine sont perdus dès le début de l'Apocalypse : la raison. Écris donc ta vision tant sur la situation actuelle que sur l'avenir » et d'expliquer le symbolisme des chandeliers et des étoiles représentant les sept communautés et leurs anges auxquels le message apocalyptique est destiné. et je détiens les clefs de la mort et du séjour des morts. car j'ai été mort et me voici vivant pour les siècles des siècles. à savoir. sont implicitement ordonnés en une hiérarchie. en effet. Jean. du supralunaire au sublunaire est censée régir la vie des croyants. La deuxième règle suggérée est également d'application. de réalisme au coeur même de la narration. discours inspiré visant à modifier concrètement le présent. La modification du cadre temporel est présentée comme la clé de ce double voyage curieusement marqué des sceaux de l'intimité et de l'unité. en définissant l'apparition comme « semblable à un Fils d'Homme ». la thèse d'une des figurations symboliques du messie roi et sauveur semble plus probante car nul ne peut voir le divin de face dans la tradition juive sous peine de payer cette audace de la vie. mais aussi. je suis le Premier et le Dernier. d'autant plus intangible. on avance classiquement qu'il s'agit du Christ mais. une première fois pour se présenter comme un frère dans l'union à Jésus. Fils de l'Homme. Enfin. communautés. symboles du culte. en jouant sur l'éclatement du temps. Cet être n'est jamais nommé dans le récit de base.

second Jacob. Quatre êtres semblables. du trône jaillissent éclairs. au taureau. Ce glissement vers une humanité meilleu- . pour terrible qu'elle puisse paraître. sèche les larmes de Jean. L'ouverture du Livre représente symboliquement l'entrée dans une nouvelle forme de temps où « un royaume de prêtres » exercera son autorité sur la terre . reviennent la gloire.L'inscription du temps dans l'Apocalypse de Jean Deuxième vision 135 La fin de la première vision est directement adressée aux sept communautés johanniques . C'est que le bris des sceaux annonce le grand jour. comme une lecture trop rapide pourrait le suggérer. Autour du trône. parce que c'est vous le Créateur de toutes choses : et c'est par votre volonté qu'elles arrivent à l'existence et furent créées ». ainsi. terrible pour le méchant mais joyeux pour l'élu. à une humaine et à l'aigle entourent le trône en louant sans cesse la sainteté du figure kyrios-theos pantocrator pour les siècles des siècles. cette image. devant le trône. Le sens ultime de la vision s'efforce d'appréhender de façon unitaire les puissances divines et le pouvoir infini du Créateur sur les créatures suspendues par essence à sa volonté. Les animaux fabuleux paraissent être en relation avec la structure du zodiaque et des différents symboles qui le caractérisent mais aussi avec la symbolique des séraphins comme l'atteste la description de leurs yeux et paires d'ailes. Le Temps y est figuré non seulement par les animaux fabuleux mais aussi par un autre symbole : le livre cacheté de sept sceaux. Seul l'Agneau égorgé et sanglant est proclamé digne d'ouvrir le livre et d'en briser les sceaux mais. symbolisé par l'égorgement de l'agneau. au lion. voix et coups de tonnerre. aussitôt après cette mise en garde. Ainsi. vingt-quatre vieillards drapés de blancs manteaux. dans le monde qualifié par les philosophes hellénisés d'hyperouranien. la fin des temps est annoncée en des termes à peine voilés par une allusion à la célèbre parabole de l'époux et des vierges fidèles et. les vieillards déposaient devant le Seigneur-Dieu leurs couronnes disant : « A vous. l'honneur et la puissance. sont alignés. Jean est ainsi confronté à une autre figure symbolique du divin inhérente à un plan supérieur. j'entrerai chez lui et nous dînerons en tête à tête ». celui de Dieu. Il y voit un trône sur lequel siège un Être semblable à une pierre de jaspe et de sardoine nimbée d'émeraude. Jean sera comme ravi par une seconde vision. ce n'est pas la fin des temps que cette seconde vision inaugure. au-delà du Cosmos. ceints d'une couronne d'or. de gravir les degrés de l'onirique échelle pour connaître une deuxième extase. sept torches ardentes représentant les sept esprits de Dieu finissent de camper la vision. selon l'ordre du récit. mais une nouvelle forme de temps : le règne des justes. Une voix l'appelle d'une trappe ouverte dans le ciel et le narrateur. Le sacrifice de Jésus. a ouvert les portes d'un temps nouveau s'accomplissant. une phrase clé qui nous intéresse ici achève et synthétise à la fois le discours du Fils d'Homme : « Je me tiens à la porte et je frappe : si quelqu'un écoute ma voix et m'ouvre.

On sait également la fortune des allégories comprises comme des lieux syncrétiques favorisant l'interpénétration des pensées juives et grecques. la lune sous ses pieds. L'accomplissement du cycle restaure l'ordre initial en l'enrichissant du sceau de la connaissance. l'idée archétypale du premier homme. notamment. l'image du Grand Prêtre sacrificateur et de l'Ephod. les plus fortes d'entre elles. la hiérarchisation des puissances célestes. l'Apocalypse ne dévoile aucune de ses arcanes si l'on conçoit le temps de façon linéaire. Les croyants vivent au travers des « temps nouveaux » un redécoupage spatial et temporel du cosmos engendrant le trouble qui envahit les communautés et les égarements qui en résultent . si le caractère judéo-chrétien du récit ne peut être nié. comme l'image du char du Grand Roi. Pivot de la démonstration. Deux météores surgissent dans le ciel. la puissance absolue de la Providence divine. Troisième vision La troisième grande vision de Jean unit intiment Cosmos et parenté. ne se retrouvent-elles pas en filigrane de notre propos ? De sorte que. Le temps de la narration se confond pour Jean avec le temps cosmique. On retrouve ici des thèmes doctrinaux bien connus des spécialistes du judaïsme hellénistique et du christianisme des origines comme l'unité du Cosmos. Nous assistons à une sorte de Genèse inversée car. l'insistance sur les êtres intermédiaires. ceux des communautés johanniques. la tête couronnée de douze étoiles. sa véritable nature est cyclique. sur le plan méthodologique. de la vie paradisiaque de ce même homme au déluge. Jean restaure par sa narration un ordre au sein de l'apparent chaos en dévoilant aux fidèles l'économie du plan divin. de la destruction du monde des origines à l'avènement du peuple élu. A ce stade de notre étude.136 Baudouin Decharneux re ne va pas sans drames qui iront en s'accentuant. la description cosmique du Temple. il convient de nuancer cette affirmation en soulignant les aspects syncrétiques de la narration. du chaos primordial à la naissance de l'homme archétypal. Jean fait coïncider le mythe avec sa conception philosophique de l'histoire. les tourments qui suivent. puisqu'en créant un ordre hiérarchique entre les différentes visions et symboles. l'Éden des nouvelles communautés avant la fin des temps. témoignent cruellement du passage vers un ordre des justes rétablis. l'humanité n'a cessé de vivre des glissements temporels jusqu'à Jésus. Notre lecture suggère que le découpage du temps en figures symboliques correspond à une volonté de donner sens à son déroulement. partu- . le sacrifice de l'Agneau a marqué le point le plus bas de la courbe. comme la suite du texte le proclame hautement par le truchement symbolique des quatre cavaliers et des sept trompettes. Israël nation des prêtres philosophes. Le premier est une Dame enveloppée dans le soleil.

l'angoisse égare les hommes du chemin de la foi. n'est pas encore de retour. « Réjouissez-vous. les puissances qui l'habitent. au terme des grands combats livré par le Dragon aux justes. Le Triomphe des justes est annoncé par le Livre dont l'écriture est achevée. A ce stade de la vision. nulle inquiétude donc dans le chef du prophète. mais aussi le symbole cosmique de l'unité. le combat des entités bénéfiques et maléfiques qui y vivent. La relation de parenté (lien maternel) entre la mère et l'enfant est intimement liée à la fonction du Christ. Jean focalise notre attention sur la venue du Christ. parce que le Diable est descendu chez vous agité d'une terrible rage. le Cosmos. Les tourments sont vécus en terme de destinée et non d'injustice. Certes. sachant bien que le temps lui est étroitement compté ». Si l'on s'en réfère aux poncifs relatifs à l'économie . Cet usage du schème de la parenté correspond assez bien à l'idée de mise en relation des plans visible et invisible par la médiation d'une relation prise en ses acceptions hiérarchique. en dépit de sa promesse. cosmique et même politique. Mais la mission de l'Apocalypse va plus loin. destiné à gouverner les nations païennes. Jean se réapproprie le temps qui semble filer entre les doigts des premières communautés. mais la certitude des périls annoncés par la narration est préférable au doute et à la perte de l'espoir.L'inscription du temps dans l'Apocalypse de Jean 137 riente au travail. des tensions existent entre juifs et païens. il s'agit de mener le lecteur jusqu'à la fin des temps. elle crie dans les douleurs de l'enfantement. sont unifiées au sein de la vision. cieux et vous qui en habitez les tentes . est enlevé auprès de Dieu sur son trône. bien au contraire. il balaye de sa queue le tiers des étoiles et les précipite sur Terre. Ainsi la Toute-Puissance divine. mais gare à la terre et à la mer. Au premier degré de lecture. De sorte que la parenté entre l'enfant à naître de la Dame et Dieu est établie théologiquement par une forme d'adoption cosmique. son origine cosmique et sa relation à Dieu. Les différents plans constitutifs de l'Univers sont liés et l'apparent chaos qui semble inquiéter la vie des Églises n'est qu'une étape de l'évolution cyclique du Temps. de filiation à la fois matérielle et philosophique. Le Dragon se place devant la Dame dans le noir dessein de dévorer l'enfant dès sa venue au monde. la Dame est certainement le symbole de Marie dont la vénération était répandue dans les communautés johanniques. Ce royaume des justes est présenté comme une sorte de second Éden dont la durée est fixée à mille ans. associé au symbole du Trône. le Lieu du pouvoir divin (lien paternel). à sept têtes ceintes d'un diadème et dix cornes. Jésus. En révélant ses visions. les tensions internes et externes des communautés fondées par l'Apôtre. au doux instant où le temps paisible du règne de l'Agneau adviendra. de la sagesse et des forces divines de génération. L'Apocalypse se veut comme un cri de l'éternité dans les temps. mais l'enfant. On se souviendra en effet que le judéo-christianisme figure fréquemment l'esprit divin (pneuma) et la providence (pronoia) par un symbole féminin. Le second météore est un grand dragon roux.

Le discours apocalyptique se situe volontairement hors temps . plusieurs éléments de la méthodologie du narrateur sont peu à peu apparus. le rejet des doctrines étrangères au johannisme. ouvrant à celui qui sait les portes d'un autre temps que seule la symbolique est à même d'exprimer tant les mots sont impuissants à saisir l'intemporel. à la manière des allégories. Conclusions Ici s'arrête l'Apocalypse. dévoile un plan de la réalité invisible. 2. la compréhension et l'acceptation des vicissitudes de l'existence. Mille ans s'écouleront encore lorsque le Dragon déchaîné de sa prison s'efforcera d'égarer une dernière fois les nations avant son ultime défaite. L'Apocalypse se découpe en plusieurs visions qui. tout en intégrant à son discours les délicates questions philosophiques du mal et du salut. Il n'y aura plus de nuit désormais. ses serviteurs lui rendront un culte. au contraire. les effets bénéfiques escomptés étant certainement le renforcement de la foi. symbole et promesse d'éternité. parce que le Seigneur luira sur eux. et explique le présent en procédant par découpage et restructuration de l'invisible. il enseigne son prolongement sous d'autres formes. Cette forme de rationalisation du mythe est particulièrement adaptée au rassemblement d'idées philosophiques provenant d'horizons culturels différents. ils régneront dans les siècles des siècles ». ce règne est promesse d'une vie nouvelle car il sera précédé de la résurrection des justes qui seront associés en qualité de prêtres de Dieu au nouveau royaume. l'on n'aura plus que faire de la lumière d'une lampe ni de celle du soleil. elles s'organisent en outre de façon circulaire évoquant tout d'abord le Fils d'Homme et fermant le livre sur un retour à l'éternité symbolisée par la Jérusalem céleste. Au travers des différentes figures du temps que nous avons abordées.138 Baudouin Decharneux du salut. Ces différentes scènes sont directement en rapport avec les idées de temps et d'histoire qu'elles visent à circonscrire et à redécouper. « il n'y aura plus rien d'exécrable. la vie des communautés chrétiennes johanniques d'Asie Mineure. 4. 3. Jean ne semble pas avoir pour objectif d'annoncer la fin du monde. La méthode de Jean semble assez proche de celle employée par les allégoristes qui déploient sur un mythe une autre forme de mythe rationalisant et conditionné par des doctrines précises. mais le trône de Dieu et de l'Agneau s'y trouvera. Le discours prend en compte une réalité historique. On mesure assez bien au fil du récit le mariage des idées juives et grecques en matière de cosmologie et d'anthropologie et leur fusion symbolique au sein d'allégories. il saisit le visionnaire en dehors du contexte historique et soutient la thèse du retour à . 1. ils verront son visage et porteront son nom sur le front. S'ensuit la grandiose vision de la Jérusalem céleste.

« L'Apocalypse johannique » : état de la question. Il va de soi que le terme apocrypheest anachronique. dans le Nouveau 3.le devin et le prophète. 6.1994.introduction. 1961. Decharneux. Hadot. 28.Les originesgrecqueset les consestations judéo-chrétiennes.p. Théologiecosmiqueet théologiechrétienne. NTSt. p. le temps des hommes et le temps cosmique.p. 1980. Chose curieuse pour l'art du temps. L'étude de la forme de la narrationa fait l'objet d'études visant à montrerqu'il s'agit de plusieurs documentsdistincts regroupéssous la forme « apocalyptique» qui nous est parvenue. Cheminsde la Parole dans 1'oeuvre de Philon d'Alexandriedit « le juif ». De Boeck. 7.J. Problèmesd'histoire du christianisme8. 77-79 . Voir :B. L. cit. Lausanne-Paris. Paradoxalement. plus spécifiquement. Leuven. 1976. Bruxelles.Vrin. Sur le terme apocalypseet son auteur. 5la Traduction de la Bible (TOB). qu'un beau tympan apocalyptique roman avertit le visiteur des affres qui l'attendent s'il venait à oublier de soigner son âme. Cf. p. Voir :J.. 4. Prigent. p. 23-29.L'Apocalypse johanniqueet l'Apocalyptique Testament. 1964et Mytheet allégories. Couloubaritsis.U. oecuménique 2. Si ma mémoire touristique n'est pas trop défaillante. Hembold. cette extériorité par rapport à la catégorie temporelle donne un sens à l'histoire des communautés et partant. 5. 21-46.on se référeraà P.1979. Nous en usonsafin de faciliter la lecturede notre exposé. 9-14. 11-12. A.L'Ange. Bruxelles.1981. c'est non loin de Dijon. Aux origines de la philosophie européenne. elle s'énonce en ces termes : « Que semblable terreur terrorise ceux que ne peut terroriser l'humaine erreur ». Peut-on mieux commenter cette quête tragique d'un invisible qui n'est somme toute que trop visible ? NOTES 1. Prigent. à Autun. . C'est par la médiation symbolique que s'opère le lien entre le temps du visible et celui de l'invisible. Pépin.« Les deux auteurset les deux dates de l'Apocalypsede Jean ».op.L'apocalypsede Jean.Duculot. Nous suivonsde façon systématique ). Bruxelles. Vanni. Lambrecht. : P. Vrin.Paris.1994.Nous renvoyons ici aux travaux de J.p. le tympan est traversé d'une lapidaire mise en garde servant à la fois de commentaire et de signature à l'édifice.Paris. 8. au temps qu'elles traversent. « A note on the Autorshipof the Apocalypse».L'inscription du temps dans l'Apocalypse de Jean 139 l'Âge d'Or.

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et l'histoire du Labyrinthe 2. toute une poétique de la relation. et elles-mêmes reliées dans une tension dynamique et signifiante. pour reprendre une belle formule d'Edouard Glissant. à travers ses trois épisodes principaux : 1. dont la conséquence sans doute la plus importante est de nous faire prendre conscience de ce que les différents visages du temps sont des approches. nous allons évoquer un épisode mythologique fort connu : l'histoire de Thésée et d'Ariane. et surtout combien elles les ont situées dans une relativité. la danse des grues. Pour le mettre en évidence. qui l'épouse mystiquement. Ce récit intègre trois figures du temps essentielles dans l'imaginaire et la socio-culture des grecs. dans les dynamismes organisateurs du vivant. . par ses propres voies. à cette même description complexe du réel : par delà la diégèse.Le rapt d'Ariane par Dionysos. des descriptions d'une réalité plus complexe Il est particulièrement stimulant de constater que le corpus mythologique classique accède. des niveaux de lecture.Le voyage de Thésée. et la fondation d'Athènes 3.Le fil d'Ariane. il métaphorise.Deux figures « circulaires » du temps dans l'initiation gréco-romaine : le temps « tissé » et le temps en miroir Joël Thomas (Perpignan) sait combien les avancées de la science contemporaine ont bouleversé les On représentations classiques que nous avions du temps.

le temps d'Ariane. et le fil célèbre en sera une très belle métaphore. des contrôles. pour éviter la stasis.de l'autre côté du miroir. telle que l'envisage notre science moderne. mais elle tourne à la tragédie. ils parviennent en fait à décrire. Les deux autres épisodes retracent l'histoire. à l'équilibre des tensions. ce-temps dans le stémôn. et passe de l'autre côté du miroir. mais c'est celle d'un avers et d'un revers. le dépassement du système par lui-même. la nature du dieu était en elle. que nous appelons le temps tissé : imbrication d'instances complémentaires qui fondent l'équilibre et l'harmonie du corps social. de type « masculin ». Ariane est le dieu. et à exprimer métaphoriquement une réalité ontologique trop complexe pour être gérée à travers une seule image. elle. « tout autre ». pour parler comme Lévi-Strauss. puisque le monde des apparences où elle vivait jusqu'alors n'était que l'envers d'un monde . C'est la voie d'Ariane.144 Joël Thomas Le premier épisode du récit apparaît comme un échec . selon la notion de clôture opérationnelle telle que la définit Francesco Varela. la genèse d'une relation au monde : celle de l'homme grec qui apparaît dans la socio-culture. en l'épousant mystiquement. On remarquera que ces deux visages du temps coïncident de façon très intéressante avec deux phases centrales de l'organisation des systèmes vivants hypercomplexes. temps de la déréliction et de l'abandon. l'histoire d'Ariane s'annonçait bien.une tendance vers l'auto-transcendance. sera celui de la tragédie. celle qui est enlevée par Dionysos. et cela en fonction de deux modalités essentielles : . comme rapt par le dieu.Ariane. mais elle ne le savait pas . à travers la notion de systémique. On sait qu'un système vivant s'auto-organise. Thésée instaure le temps de la cité. dans le champ unifié d'un mode d'être nouménal. Apparemment très différents.Par une démarche volontaire. d'amour partagé et de bonheur. l'initié quitte le monde phénoménal et ses attributs (linéarité. rupture. les deux têtes de cet homme grec janiforme. la dissention et la guerre civile. Il s'agit bien là encore d'une relation. dans son imaginaire. en synchronicité et en acausalité. causalité). pourtant. Ce temps-là est rupture. En « devenant le dieu ». symbolisent donc les deux visages du temps que tout grec avait en tête.une tendance à l'homéostasie et à l'isonomie. et dont la coïncidence constitue peut-être le vrai « miracle grec » : .car abolissant le temps linéaire . . passage instantané . C'est le « côté de Thésée ». rêve d'union. Thésée et la « deuxième Ariane ». entre ouverture et fermeture. fait l'expérience mystique et « féminine » du temps de l'initié. celui du citoyen. et le tissage de l'espale contrôle par de la cité grecque tend à réguler des instances apparemment opposées. le tissu social. .

c'est celui d'Ariane. et dans l'éblouissement de la lumière céleste2. à un tissage rêvé. de la flèche du temps. très concrètement. le voile nuptial d'Ariane. de l'impossibilité du tissage .Ariane. dans laquelle le drame. pour Ariane. qu'exprime admirablement l'initiation dionysiaque. le prélude à la complexité de l'union initiatique entre le myste et le dieu : dans les fresques de la basilique pythagoricienne de la Porte Majeure à Rome. Car l'histoire d'Ariane est bien celle d'une tragédie. Ce temps linéaire. elle n'a plus aucun souci de son bandeau. comme les Danaïdes. mais qui ne sera jamais réalisé : le rêve du mariage entre Ariane et Thésée. qui associerait le fil d'Ariane à un autre.. celui des noces de Thétis et Pélée. 145 C'est ce I. sur l'île de Naxos : « Plus de voile léger qui couvre sa poitrine mise à nu. ni de son voile. le long du fil unique d'une destinée dont le sort inéluctable est d'être coupée par les Parques. en même temps que le tissage complexe qui se retrouve. et créerait ainsi. les mariages profanes représentés à mi-hauteur sont comme une médiation entre la scène des Danaïdes.de même qu'Ariane reste la « non-mariée ». du sablier et de l'écoulement. on le sait. qui représente la tragédie d'Ariane. 68). du clivage. 64-65. déjà spéculaire. comme le « Saut de Sappho ». et dans le statut ontologique de l'initié. c'est celui de la séparation. projetée dans le temps .. emportés par les flots » (v. dans la nef de Thésée -. et les épisodes de mariages mystiques entre l'initié et le dieu.Deux figures « circulaires » du temps dans l'initiation gréco-romaine spirituel. Ce fil orphelin métaphorise la tragédie de la condition humaine. Or le fil d'Ariane sera toujours « orphelin » : il ne trouvera jamais son « frère » jumeau masculin . à des niveaux différents. mais qu'elle est intrinsèquement. dans une métaphore fatale « du fil et du ciseau » dont parle Gilbert Durand?. au sommet de la coupole. c'est un autre voile nuptial. décrit par Catulle dans son chant 64. située dans l'obscurité du bas de l'édifice. et par un bel effet. en même temps qu'il permettrait à Ariane et à Thésée d'accéder à cette complexité du couple qui. . ou le fil « orphelin » : Ce fil se réfère. dans lequel elle ne va pas. dans les représentations iconographiques de l'Antiquité. sans voile. non mariées. « masculin ». « agamoi ». de la déréliction. dans le mariage humain. à laquelle le voile nuptial est refusé. est. ou plutôt d'une vision tragique du monde.le voyage sur mer d'Ariane. abandonnée par Thésée. nue..

et ainsi de mener à bien son aristie. dans ce type de récits. il serait trop simple de faire de Thésée une sorte de Don Juan du labyrinthe. en la situant dans l'lllud Tempus fondateur de Rome : au ve livre de l'Enéide. C'est pourquoi le mythe reprend le paradigme du tissage.. Thésée ne se contente pas de sortir prosaïquement du Labyrinthe. et cet « oubli » de la fiancée . Par ailleurs. sans se mélanger : symbole de l'union des contraires. et du Lusus Troiae. celui de replier la voile noire . l'un masculin. lors de l'escale de Thésée à Délos. L'explication est. Me de Thésée. est régressif et animal. Virgile reprendra l'image. puis s'entrelacent. son épreuve héroïque qualifiante : la victoire sur le Minotaure. alors. du « Jeu de Troie ». 21. et les deux deltas s'interpénétrent. Ariane mourait en couches. laisse Didon à Carthage. ils sont appelés sur des routes plus escarpées. Les deux groupes de danseurs. Enée organise avec ses compagnons un Lusus Troiae qui est une véritable mise en scène de la métapho- . symbolique : leur vocation est ailleurs. se séparent d'abord. lorsqu'il organise la célèbre « danse des grues » (cf.oubli dont on sait que. dans d'autres. unitas multiplex. et de l'âme humaine. l'autre féminin.elle-même autre objet tissé : toujours l'effet spéculaire et « circulaire ». pour des tissages plus collectifs. et le temps « tissé » : Le fil dit « d'Ariane » a une tout autre signification pour Thésée. Grâce au fil d'Ariane. mais où les deux groupes sont reliés. puis entrelacent cercle et cercle. dans certaines versions du mythe. où chaque groupe garde sa . elle n'est pas dans le bonheur « ordinaire » et l'institution du mariage . comme dans le roman de chevalerie.-. là aussi. qui.. il constitue la grande faute ontologique4 ? Remarquons d'abord que la faute de Thésée est sanctionnée par un drame qui le touche dans son affection la plus intime : un autre oubli. modifié et régénéré. où des pelotons de douze hommes se séparent en deux cercles.146 Joël Thomas II.. sur la route de l'Italie. 1-2). Thésée était contraint par Dionysos de renoncer à Ariane. et qui a ensuite « filé ». si nous osons continuer ainsi la métaphore. être hybride et monstrueux pris comme métaphore de tout ce qui. en donnant le jour à l'enfant de Thésée. Comment expliquer.. pour former deux deltas. dont la vue à l'horizon fait croire à Egée que son fils Thésée est mort. Plutarque. lors de leur escale en Sicile. et de « sauver sa peau » : il en sort vainqueur. Donc. et qu'il ramène à Athènes'. au coeur même de Thésée. dans le cadre de la cité. Il lui permet de relier le centre et la périphérie du labyrinthe. autre « lâcheur ». spécificité. venu séduire les filles des îles grecques. et le conduit lui-même au suicide. lors des Ludi Apollinares. Il est dans la même situation qu'Enée. avec les jeunes gens et jeunes filles rescapés de l'épisode du Minotaure.Thésée. Nous retrouvons presque la même figure dans la Rome d'Auguste. la conduite à proprement parler scandaleuse de Thésée vis-à-vis d'Ariane.

comme dans les rituels de Dionysos. et du voyageur (évoqué par le mât du navire) sont associées à celle du tisserand : dans une belle circularité. sur un mât couronnant un « char naval ». par delà un temps « horizontal ». comme sunoikismos. et du « tissu » social perçu comme équilibre de tensions. de Cnossos à Délos. « guerre civile » est de même racine que stémôn. Thésée la confirme. 90. tous les quatre ans. la légende de Dionysos nous éclairera sur ce point : il faut canaliser l'hybris et la sauvagerie des Titans. féminine). qui réintègre sa symboliquement en la fondant sur le principe du tissage. est terminé neuf mois plus tard. dans un long développement du Politique (279 b sqq. à l'oeuvre dans la psyché humaine. Le péplos est alors transporté du Céramique à l'Acropole. de la danse. du voyage. Etrusques et Latins). comme fondateur d'Athènes. 545-602). puis l'alliance (comme complémentarité entre Troyens.dont le tissage commence. 589) : là aussi. homéostatique des cités de l'Attique autour d'Athènes. Le voile d'Athéna . un char en forme de navire (et symbolisant l'union de la Terre et de l'Eau. pour l'anniversaire de la déesse. Thésée fait des Panathénées la fête fondatrice d'Athènes. « chemin tissé » (v. « chaîne » du tissu. Virgile retrouvera la même constellation en faisant se succéder. c'est bien le même héros initiatique. et de l'équilibre des tenroyauté perdue. s'appelle histoboeus.Deux figures « circulaires » du temps dans l'initiation gréco-romaine 147 re du tissage (v. les images du labyrinthe. harmonieux. Ce voile . le timon. par delà la chronologie. les figures emblématiques du roi. 207) et du navire (dont nous rappelons que le mât se dit histos et les voiles . histos. et réellement . où un véhicule semblable apparaît)6. et il n'est sans doute pas inopportun de faire remarquer que le mot stasis. dans les cinq derniers livres de l'Enéide. avec comme rituel central le tissage du voile d'Athéna par les arrhéphores. et d'Isis. « tissu ».). sions. le pénis) et de la trame (kroké. comme secret du vivant qui transcende le « cours » de l'espace-temps. en posant les principes de l'interrelation et de la complémentarité des contraires comme bases de la concorde entre citoyens. voyageur errant. et il représente une gigantomachie . Platon compare l'art « royal » de la politique à celui du tisserand : la navette ne sépare que pour mieux assembler.patronne du métier à tisser. qui tisse l'espace équilibré. bien proche de stêma. C'est sans doute pour cela que. la guerre (comme opposition). Pour bien souligner cette structure « tissée » comme base de la polis. et dont le « coït » avec la terre n'est pas sans évoquer le « coït » de la chaîne (stémon. mais aussi de l'araire (dont une partie. et que histos.roi en exil. constellent. masculine. et stamen latin. au moment où les grues donnent au paysan le signal d'entreprendre les labours -. et. mais aussi « mât » du navire : le tissu social et politique n'est qu'une guerre civile savamment maîtrisée . synoecisme. dont nous parle Sénèque en Ep. dans une circularité signifiante. du tissage. Cette vocation à être le « tisseur » de la communauté athénienne. et dont Virgile compare les figures à un labyrinthe qualifié de textum iter. « métier à tisser ».

dont l'on pourrait dire que l'une passe par l'espacetemps diurne de la sociabilité. le temps du sacrifice : celui qui fait coïncider le démembrement de la déréliction avec le remembrement de la fusion mystique. mais qui déchire les voiles de la nuit initiatique des mystères de Dionysos. il n'est pas dans sa partition. qui ont été provisoirement délaissées. Ariane. Ainsi. Ariane fait ainsi une tout autre expérience que Thésée : celle d'un passage soudain de l'autre côté du miroir. dans un espace-temps absolu.dont la « danse des Grues » -. alors même qu'elle se croyait abandonnée .148 Joël Thomas histia) . et l'épouse. va connaître la rédemption. il lui faut aller chercher l'unité et la fusion au coeur même de la déréliction. c'est au plus bas qu'elle coïncide avec l'absolu . celui de la conversion. dans une « circularité » globale. lorsque Thésée . et la mort avec la vie . en compagnie du brigand Pirithoos. dans une sorte de fulgurance. pour le rapt de Perséphone.conscient de ce manque? . symboliquement. qui se terminera très mal : il ne joue pas son rôle. où les ombres portées de la vie se dissolvent devant l'éblouissement du monde divin.se charge donc de tous les tissages précédents . dans un espace-temps qui n'est plus celui. l'union mystique avec la divinité : c'est l'épisode de son rapt par Dionysos qui.le retournement. Mais il est d'autres voies. . C'est aussi. qui cantonne les notions de vie et de mort à être des « descriptions » partielles du vivant dans sa complexité. l'enlève au ciel. D'ailleurs. du centre à la périphérie. à être des ombres portées dans l'esprit et le coeur des mortels. en tombe amoureux. c'est. le moment où l'avers coïncide avec le revers. séduite et abandonnée sur l'île déserte de Naxos . qui est le propre de l'éblouissement mystique. de l'un au multiple.voudra prendre lui aussi les routes de la nuit. il révèle un champ unitaire de l'espace-temps. Thésée et Ariane ont tous deux une vision de l'absolu. en même temps que. au sens étymologique . Finalement. dans les dynamismes organisateurs du vivant. et descendre aux Enfers. la voyant abandonnée. Car on ne peut pas faire l'économie d'une de leurs expériences : elles sont nécessaires pour décrire le champ complexe de la relation du sacré au profane. de la cité. et le rapt de Perséphone est exactement l'inverse négatif de celui d'Ariane. celui que connaît l'initié. et sa victoire dans ce qu'elle croyait sa défaite. Ce temps de l'expérience mystique de la présence de Dionysos. son voyage sera à la fois une caricature et une perversion de descente initiatique. diurne. Thésée et Ariane forment bien un couple. de la sociabilité tissée par Thésée. mais par des voies bien différentes. pour Ariane. La vocation de Thésée est donc d'organiser le temps et l'espace de la cité dans une socialisation et dans une relation harmonieuse. Il y a là une rupture du temps.une forme de la périphérie -. et de l'ordre des choses. symbolisée par le tissage. et que l'autre emprunte la route nocturne des mystères.

Dionysos immolé renaîtra justement pour inaugurer le règne de l'Unité dans le temps humain de la Différence. Si l'on songe à l'une des particularités du miroir (brisé. avec la toupie. De leurs cendres fumantes naît la race humaine. « liées » dans la structure ordonnée du voile tissé. humain. avant d'être démembré par les Titans. et l'image du peplos tissé exorcise le « déliage » et la violence des Titans. pas évacuées). Il faisait partie. la dualité/duellité du tissu et de sa doublure. la notion de temps en miroir. et telle qu'Ariane en fait l'expérience. il réfléchit une multitude d'images miniatures de ce qui n'en composait qu'une originellement9). des jouets que les Titans avaient montré au petit Dionysos pour l'attirer dans un piège et le tuer. telle qu'elle était enseignée dans ses mystères. figurait une gigantomachie : les Géants sont des Titans. qui est bien alors lusios. III. on comprend qu'il symbolise la « chute » de l'Un originel dans la multiplicité du monde créé. Zeus. de l'initié : d'où. cette fois. qui démembrent son corps. tempéré toutefois par la subsistance en eux d'une infime portion de la substance divine. a cédé aux attraits de ces deux icônes emblématiques : le miroir. au coeur même de l'Athènes « diurne » et civique. On comprend alors pourquoi. Les hommes sont donc les héritiers des Titans. et « mangé » par la pesanteur entropique du monde de la création. est mis à mort par les Titans. foudroie les Titans. et son homologue cinétique : la toupie. comme une force et une présence occulte de Dionysos. la substance même de Dionysos. et qui travaille encore en eux .et dans l'homme. le font cuire. sur le peplos d'Athéna. affirmant la victoire des forces de l'harmonie sur celles de la sauvagerie (qui sont quand même à l'intérieur du peplos : elles ont été canalisées. une apparence. le dieu qui est né deux fois. Et ce rôle messianique est souligné par le symbole du miroir. dont la rotation centrifuge symbolise le vertige des forces . comme forces du désordre et de l'incohérence. Elle nous oriente vers la notion de temps sacrificiel. et le mangent8. si l'on ajoute à cela le fait que le miroir ne renvoie qu'un reflet. si l'on veut.et dont le Minotaure était une métaphore. Le miroir jouait déjà un rôle dans le récit fondateur. au sens de : celui qui peut aider l'homme à s'arracher aux forces dissolvantes de la violence qui sont en lui . ou. Dionysos. outré. leur descendant -.Deux figures « circulaires » du temps dans l'initiation gréco-romaine 149 C'est bien ce qu'exprime l'histoire même de Dionysos. Dionysos. et de leur « péché » prométhéen de « théophagie ». mangé par les Titans juste avant leur mort.Dionysos et le temps en miroir. et en même temps elle nous permet de mieux comprendre la synchronicité essentielle qui est au centre des mystères : la relation spéculaire entre le temps de l'lllud Tempus et celui.

l'idée métaphorique. à partir de cette étrange propriété du miroir . (qui l'avaient attiré avec un miroir. et le font sombrer dans le vertige de la folie. et tend à faire que le myste voie se refléter en même temps. On a prétendu que le myste ne pouvait distinguer les reflets du liquide. dans le « flash » et l'intensité de la cérémonie initiatique. nous remarquons un détail. dans le liquide de la coupe. exprime alors la même chose que le démembrement de Dionysos par les Titans. un masque du dieu. 1). un effet spéculaire qui porte sur la symbolique même du miroir. superposées. nous allons retrouver ce même miroir. Il voit le dieu. l'arrachent à lui-même. * . et il est le dieu. chaque coupe-miroir. là encore. J. la modification attendue par un effet de synchronicité qui.. lorsqu'il est brisé. se dissipent. pour le myste. chez l'initié. en temps « circulaire » : le même épisode est intégré à deux niveaux différents. derrière le myste. en train de jouer un rôle à la fois symétrique et inversé lors d'une scène d'initiation dionysiaque. de cette fusion du Même et de l'Autre. qu'il est à la fois luimême et le dieu. par delà la dispersion. surtout si l'on considère que ce détail s'inscrit dans l'ensemble d'une mise en scène : un autre personnage dispose. l'existence de l'unité.) dans le récit étiologique : à la fois la dispersion et le rassemblement. Nous sommes bien.de refléter autant d'images du sujet total qu'il y a de fragments. et sont vaincues par les forces de l'unité reconstituée. de même que chaque lékané. le fait coïncider avec le dieu. qui est au centre du rituel de Dionysos. jusqu'à fusionner en lui.que nous relevions supra . On le voit. Par une mise en abyme. par delà les apparences. av. ce qui est le principe même. tel qu'il est utilisé dans le rituel d'initiation à Dionysos.C. Le miroir de Dionysos est donc un dépassement du miroir de Narcisse : il affirme. dans un rapport dynamique d'inversion. Le miroir de la coupe. suivant un savant effet de perspective qui exclut le hasard. janiforme.. son image et l'image du dieu. par delà les forces dissociatrices. symbolise métaphoriquement le miroir où Dionysos enfant se regarde. sous sa forme grotesque. L'argument semble peu évident. chaque initiation coïncide avec le mythe central. Dionysos est celui qui conduira l'initié à la vérité. où un Silène tend une coupe à un myste (fig. datée du 1 ers. la mise en scène de l'initiation est elle-même un reflet inversé de la scène fondatrice de la légende de Dionysos « au miroir ». Suivant le principe holistique selon lequel chaque partie de la structure reflète toute la structure. destiné à provoquer. essentielle pour notre réflexion sur le temps. qui s'effacent. et elle est une incitation pour le myste au dépassement du danger évoqué par le miroir montré par les Titans. Dans la célèbre mégalographie pompéienne de la Villa des Mystères.150 Joël Thomas dissociatrices et pulsionnelles qui s'emparent de l'homme. mélangées et confondues : il s'en dégage.. du fait de l'étroitesse du col du vase. dans le monde des hommes.

1969. c'est-à-dire quand les champs commencentà verdir. la mythologie antique et la science contemporaine jouent le même rôle : celui d'une relation. qu'il faut soigneusementéviter de mettre en « concurrence» : une femme ne doit pas nouer ses cheveuxdevant le métier à tisser. Cf. 4. 7. et son prolongement dionysiaque. J. F. La Découverte. pour sa réalisation ontologique. il est émouvant. P. cit.Percevalet l'Initiation. est à ce prix.Le métier de Zeus. nous apparaissent donc bien comme une description complexe des différents visages du Temps.1994. La Basilique pythagoriciennede la Porte Majeure. par delà le temps. d'une médiation grâce à laquelle le cosmos ne nous soit pas inconnaissance. car. et d'autre part dans le lien qui le relie au cosmos. Bordas. 5. la carte pour le paysage. 371. l'autre féminin et mystique. cf. et l'autre dans la continuité du tissu cosmique. L'homme grec a besoin.op.Autonomie et Connaissance. et qui. L'Artisandu Livre. 3.Paris. p. le citoyen est un initié. dans ce que nous appellerons son éco-système socio-culturel. p. Cf. 1926. mange le menu au lieu des plats qui y sont décrits. au restaurant. J. et l'initié est un citoyen. Paris.1972. 6. Varela. Sur ce plan. G. et grâce à laquelle le sens se tisse à partir de la relation. ou Philoctète abandonné par les grecs sur son île . science contemporaine et mythologie classique se fixent cet objectif comme essentiel . Le peintre Georges Braque disait : « Je ne crois pas aux choses. ou quand elle accompagneson mari aux champs . l'un masculin et volontariste.Les structuresanthropologiques de l'imaginaire.tout ouvragesur le métierdoit être terminé pour le début janvier. Paris. de constater que. mais aux relations entre les choses » . Il ne peut faire l'économie de l'un d'eux. en Grèce et à Rome. SIRAC. 2. et en ceci. car l'harmonie de son être. Scheidet J. Durand. Cf. NOTES: 1. Gallais.. 29. . Les pages qui suivent doivent beaucoupau beau livre de John Scheid et Jesper Svenbro. de ces deux modes d'être. Seuil. Paris. l'un dans la sociabilité de la cité. comme Ariane à Naxos. les mythes grecs nous aident à dépasser ce qui a été longtemps une infirmité de la pensée occidentale : prendre un mode de description pour la réalité.Paris. J.Deux figures « circulaires » du temps dans l'initiation gréco-romaine l 151 L'histoire mythique de Thésée et d'Ariane. Carcopino. Svenbro. et important. 1989. Mythedu tissage et du tissu dans le mondegréco-romain. il n'y en a pas un qui est plus vrai que l'autre. Essai sur le Vivant. dans leur complémentarité signifiante : temps tissé du citoyen et temps en miroir de l'initié. Cela explique sans doute que dans la traditiondes Berbèresil y ait une étroite parenté entre le tissage et le labour. l'homme ne reste pas insulaire. et tomber dans cette lamentable situation du schizophrène dont parle Paul Waltzlawickw.

à une ondede choc.ou liquide) A cela on peut répondre n'impliquaitpas forcémentcette idée connexede fragmentation. 134-135. Servier.).. L'Algériedans la tradition méditerranéenne. en ondes centrifuges. Waltzlawick.que les Anciensavaientnécessairement fait l'expériencedu principede cette fragmentation(à partirde verrebrisé.).Paris. Lors de la discussionqui a suivi cette communication. 1977.« Avec quoi construit-on des réalités idéologiques? ». Paris. Thomas.à paraître.1962.Riteset symboles. BrunoCuratolome fait 9.p. P.etc.que le reflet sur une surfaceliquide« éclate » à sa manièrelorsquecelle-ci réagit.Laffont. 1988.pp. là-dessusle beau texte de M. 10.. . . .Lisbonne. 1996.Dionysosmis à mort.Paris.et J.« Dionysos :l'ambivalencedu désir ». Cf. M. in L'Inventionde la Réalité(P.Waltzawick dir. 8.Les Portes de l'Année. Detienne. Seuil.152 Joël Thomas J. 233.Euphrosyne XXIV. judicieusement remarquerque le supportmatérieldes miroirsantiques(métal. ). Gallimard.

.Il le lance d'abord dans un sens puis.d'un phénomènede longue durée qui ne peut s'appréhender qu'à grandeéchellesur près d'un millénaire.Le fil du temps et le temps des fées De quelques figures du temps alternatif dans le folklore médiéval Philippe Walter (Grenoble) herchant à définir le caractèreessentieldu temps. Cette image du balancieret du mouvementalternatifse retrouveà travers diverses variations dans des textes et des mythes de l'Antiquité et même du Moyen Age qui hérite sur ce point des conceptionsantiques. Ainsi le temps obéit à deux rotationset postulationscontraires . lorsque ce premier mouvementarrive à son terme. le Moyen Age chrétien. Il s'agit. Le Démiurge tient le monde en main comme une sorte de grand balancierà torsion. bien évidemment. le balanciers'immobilise et repart dans l'autre direction.comme on le verra. le second au temps de Zeus. Le philosophey définit le temps comme un mouvementalternatif (susceptiblede retournementsou d'inversions)et non comme une accumulationinfinie d'instants.Toutefois. Le premier mouvementdu balancier correspond au temps de Cronos. Platon dans le Politique C(XIII) développeune imagefondamentale qui résumeune conceptionplutôt étrangère à notre pensée « moderne ».il est mû par deux divinitésde volontésopposées(Zeus et Cronos).oppose une autre conceptiondu temps plus linéaire à la conceptionalternativequ'il recueillede l'Antiquité.La réflexionde saint Augustin sur le temps constituel'étape décisivede cette mutationintellectuelle qui aboutira au temps quantifié(et marchand)de la fin du Moyen Age.

Au contraire. parce que Dieu les balance et les retourne de part et d'autre (avec le mouvement alternatif du tissage) ne vieillissent jamais. « On voit là des cratères. Le métier de pierre où l'on tisse des voiles pourpres suggère la fabrique du corps qui enveloppe les âmes et leur permet de s'incarner dans le monde. D'autres mythes peuvent prolonger l'observation. Appelée à tisser. Là sont de longs métiers de pierre où les naïades tissent. des amphores toutes en pierres et là encore les abeilles font leur miel. s'il est vrai comme l'a montré Georges Dumézil. l'autre vers le Nautos plus divine par où les hommes ne passent pas. Il est deux portes. elle-même rattachée à des rites « carnavalesques » persistants. finalement. En liant et déliant le fil. se revêtit de la peau de lion du héros et brandit sa massue. l'antre des nymphes nous renvoie au même symbolisme alternatif du tissage.2 Homère évoquerait dans ce passage l'incarnation des âmes. Pour les commentateurs de l'Antiquité et en particulier Porphyre. des étoffes pourpres de mer. Pas plus qu'Ulysse d'ailleurs qui bénéficie de la sollicitude d'Athéna pour échapper à la loi du vieillissement. Pénélope ne semble pas vieillir. Cet antre des nymphes rappelle par ailleurs la caverne aux deux portes qu'évoque le Coran. Héraklès habillé d'une longue robe se mit docilement à filer le lin aux pieds de la reine Omphale. c'est le chemin des immortels ». métaphore du temps inversé et figure du retournement. Ce mythe d'Omphale permet de cerner d'emblée la particularité du mouvement alternatif. Pénélope participe par ce travail à un mouvement alternatif qui lui permet d'échapper au temps commun. métaphore de l'inversion alternative du temps qu'opère le rouet.154 Philippe Walter Temps de Zeus. les carnavals ou les saturnales médiévales ne s'explique pas seulement par un souci de bienséance ou une . que beaucoup de mythes parlent du temps L'âge de Pénélope est une énigme . c'est-à-dire le moment où l'âme encore spirituelle entre dans la chair (pourpre) et dans le temps terrestre. elle appartient ainsi aux deux mouvements opposés du temps et neutralise l'effet destructeur du temps humain.3 Ce temps alternatif et « saturnien » (qui va à l'encontre d'une conception fondée sur l'écoulement normal et irréversible du temps) survécut à l'effondrement des systèmes religieux qui l'avaient établi en dogme. Là sont d'intarissables eaux. La longue liste des anathèmes contre les mascarades. Dans l'Odyssée. La sourate 18 décrit la caverne des Sept Dormants orientée Nord-Sud. le christianisme dut naturellement composer contre cette vieille croyance. merveilles à voir. temps de Cronos On raconte qu'Omphale. En s'implantant en Occident. l'une vers le Borée par où descendent les humains. Elle trompe ses prétendants en défaisant la nuit ce qu'elle a fait le jour. Au rouet féminin manipulé par Héraklès est associée l'image d'une inversion des sexes. après avoir épousé Héraklès. Dans cette caverne se trouvent sept jeunes gens qui ont été enfermés et qui.

l'Eglise ne fait sans doute que remplacer un interdit par un autre. l'évêque condamne la croyance en la puissance magique du tissage mais l'on sent en même temps qu'il n'est pas lui-même totalement affranchi de cette conception magique qu'il croit pourtant combattre. Elle trouve une justification chrétienne (le jour du Seigneur) à une vieille croyance païenne.8 As-tu fait comme certains aux calendes de janvier (= nouvel an). de ces moments où l'univers sans pilote va de son libre mouvement ». Simultanément. c'est précisément la représentation du temps alternatif platonicien. Les Dits de saint Pirmin (753) qui témoignent de l'évangélisation dans la vallée du Rhin affirment que « c'est un culte démoniaque quand les femmes en tissant invoquent Minerve »6. Il est un rite toutefois qui prend un relief particulier dans cette période. Tisser participe d'un acte démiurgique susceptible d'agir sur le temps réel. En condamnant le travail du tissage à certaines dates critiques du temps astral. De manière encore plus significative. alternatif. tout redevient possible comme en l'âge d'Or de Cronos-Saturne. Certes.5 Et encore : « En ce non-temps. ces douze jours ramènent le monde dans le temps de Cronos et parcourent le retard de douze mois. commencent toutes sortes de travaux. sous l'instigation du . En faisant du dimanche et de certains jours de fête des jours chômés. Un problème de temps (d'ordre du temps) était posé par ces fêtes qui reposaient sur l'inversion de toutes choses et sur le renversement de toutes les valeurs. Gaignebet. tissent. étrennes et dons. maître du temps : images mêmes du mouvement pendulaire. 7) -. elle disqualifie un mode d'emploi rituel du temps mythique pour le remplacer par son propre calendrier liturgique. cousent. Elle reste entachée des croyances superstitieuses du monde antique et se vit toujours comme un rite susceptible d'agir sur le cours normal du temps. Au Moyen Age. « ce que la diatribe chrétienne n'a cessé de condamner en termes de libertas decembrica (liberté de décembre) . une expression d'Horace (Satires II. avant de laisser de nouveau Zeus au gouvernail de la nouvelle année.Le fil du temps et le temps des fées 155 nécessité de maintien de l'ordre social. » Les rites de cette période de non-temps (ou de temps inversé) sont en accord avec le renversement général qu'il introduit : jeux de hasard. l'activité même du tissage pose un réel problème aux évangélisateurs. un évêque du XIe siècle7 rédige un manuel de confession où se retrouve la lancinante inquiétude suscitée par le tissage. etc. L'Eglise a compris dès le très haut Moyen Age que le contrôle de la société passait par la maîtrise de l'imaginaire du (ou des) temps de cette société.reprenant. ils filent. déguisements. le jour octave de la Nativité ? Durant cette sainte nuit. du temps. sans la vouloir comprendre. l'Eglise tente de neutraliser une croyance et une pratique qui contredisent la nouvelle conception du temps qu'elle cherche à imposer.4 Comme l'écrit C.

on ne doit pas filer pendant la Noël . A Aberchirder la filerie est prohibée de Noël à la Chandeleur. c'est aussi et surtout celui de la vie humaine et du destin. quand ils récitent des incantations diaboliques sur du pain ou des herbes et sur des bandelettes nouées qu'ils cachent dans les arbres ou qu'ils jettent aux bifurcations ou aux croisées des chemins. Car si l'évêque déniait toute efficacité à ces pratiques. A Corgoff.9 Cette condamnation doit être rapprochée de certains faits de folklore persistant bien au-delà du XI siècle et qui entérinent le vieil interdit ecclésiastique. à l'occasion de la nouvelle année ? Si oui. le soleil semble hésiter dans sa course. . commencer.. de changer les dispositions des êtres humains. sous aucun prétexte le rouet ne doit être transporté d'un endroit de la maison à un autre pendant la fête de Noël. Pendant la semaine de Noël. un an de jeûne. A ce moment critique. pour ruiner le cheptel du voisin ? Si oui. Gilbert Durand a bien commenté l'enjeu temporel du tissage : « La fileuse (. il n'y a qu'un pas. afin de guérir leurs chiens de la peste et des maladies ou. 40 jours de jeûne. comme la déesse lunaire est dame de la lune et maîtresse des phases (. par leurs charmes et maléfices. la période dite des « Douze Jours » entre Noël et l'Epiphanie correspond à un événement cosmique important : le solstice d'hiver. c'est-àdire accomplir un acte qui risque de paralyser le temps ou de le détraquer.. ordiri. primordia sont des termes relatifs à l'art du tissage. Pierre Saintyves relève par exemple qu'en « Ecosse. De fait. au contraire.. allègrement franchi au Moyen Age. tels que les porchers. As-tu lié les aiguillettes ? As-tu fait des envoûtements et des charmes comme le font les impies. Ce tissu n'est pas qu'un chiffon grossier. changer leur haine en amour ou inversement et enlever leurs biens par des ligatures ? Si oui. c'est lier..156 Philippe Walter diable. au pain et à l'eau. Il s'agit donc de lui éviter la fonction entravante des noeud. Filer. l'interdiction s'étend de Noël au Premier de l'An à Cawdor et à Portknockie. signe d'un pouvoir dangereux. aucun rouet ne doit fonctionner au Danemark »1°. deux ans de jeûne.) est maîtresse du mouvement circulaire et des rythmes. il ne mettrait sans doute pas autant d'énergie à les condamner : As-tu cru ou participé à des pratiques auxquelles se livrent certaines femmes ? Elles prétendent avoir le pouvoir.) Les mots qui signifient inaugurer. ordiri signifie primitivement disposer les fils de la chaîne pour ébaucher le tissu ». L'évêque de Worms réprouve toute magie du liage. Du soupçon induisant que les filandières sont capables de lier le soleil à l'idée qu'elles pourraient de la même façon lier les hommes en entravant leur puissance génitale par exemple. les vachers et parfois les chasseurs. exordium.

Cette action néfaste du liage est réputée perturber le temps universel et entraîner de graves catastrophes pour l'humanité entière. Le fil utilisé ce jour-là représente un lien dangereux pour l'homme parce qu'il influe à rebours sur les destinées et parce qu'il contrarie le mouvement normal du temps. J. le samedi justement (le jour du sabbat). Les Confessions de Saint Augustin contiennent en effet une conception à la fois profane et théologique du temps 16 qui sera appelée à se diffuser systématiquement en Occident durant tout le Moyen Age. reprend sa forme de serpent. Dans les Evangiles des Quenouilles. En affectant le samedi au culte marial et en marquant le filage par un interdit religieux. Sous cette apparence. ce temps des origines. c'est le moment où les fées-sorcières peuvent retrouver leur nature monstrueuse (ou divine) comme Mélusine qui. tente d'abolir l'idée primitive d'un temps alternatif. on note que. Le samedi correspond au sabbat .13Elles rejoignent une conception primitive des rapports de l'homme et du cosmos que rappelle d'ailleurs l'étymologie de religion (re-ligere. 14 Dès qu'elle a fini son travail. A la fin du Moyen Age. Filer n'est pas un acte gratuit mais bien un acte magique qui donne à la filandière un pouvoir fatidique sur les hommes et sur le temps. précieux recueil de croyances populaires du xve siècle. Mélusine semble retrouver le temps archaïque du mythe. Burchard condamne les pratiques du liage au nom d'une nouvelle conception du temps qui. Wunenburger). par leurs envoûtements et manigances diaboliques. 30 jours de jeûne. relier). elles prétendent pouvoir entremêler si inextricablement. Elles se conforment de la sorte aux préceptes de l'Eglise. Un miracle de Jean le Marchant rapporte l'histoire d'une femme décidant de filer le samedi soir au lieu d'honorer la Vierge. 12 Toutes les pratiques stigmatisées par l'évêque de Worms et relatives à la puissance magique des liens ou des noeuds s'expliquent fort bien en référence à celui que Mircea Eliade a appellé « le dieu lieur et le symbolisme des noeuds ». depuis saint Augustin. l'Eglise dénonce la sorcière sabbatique derrière la filandière du samedi. Saint Augustin s'élève contre le temps magique du paganisme : il refuse aussi la .Le fil du. les fils de l'ourdissure et la trame du tissage au point que sans nouvelles incantations la pièce tout entière est inutilisable ? Si oui.temps et le temps des fées 157 As-tu assisté ou participé aux sottises auxquelles se livrent les fileuses de laine ? Quand elles commencent leur toile.15 régi par une autre logique que celle qui préside au temps ordinaire de la vie. les femmes « dévident et hasplent leur fusees » mais ne filent pas car « filer ne povoient pour l'onneur du samedi et de la Vierge Marie ». Elle ne retrouvera effectivement l'usage de ses mains qu'après s'être confessée. elle constate que ses mains s'engourdissent et refusent de lui obéir. le samedi. le « temps inducteur du numineux » (J. on la retrouvera naturellement dans les procès de sorcellerie.

le futur. ce temps ne saurait se confondre. elle n'atteindra que très tardivement les milieux populaires peu touchés par l'instruction ou la culture écrite et attachés aux vieilles croyances du temps alternatif selon lesquelles il est possible de « remettre le temps ». sous forme de tabous ou de superstitions. de la lune et des astres. avec le mouvement du soleil. que l'on pourrait aussi appeler le non-monde. Participant à ce lent travail d'acculturation chrétienne. Isidore de Séville (VIII siècle) met en relation la tripartition augustinienne du temps et la triplicité des Parques : « Trois Destinées façonnent le Destin sur leur quenouille et leur fuseau. Idolâtré à travers les figures des astres. le présent et l'avenir constituent les trois pôles d'une nouvelle définition d'un temps posé comme consubstantiel à Dieu. manipulable à volonté. La tripartition augustinienne du temps sera très longue à pénétrer dans la société et les mentalités. Dans les mythes celtiques colportés par les romans arthuriens. Contre ces conceptions antiques et superstitieuses. des traces de cette mentalité magique à l'égard du temps. selon saint Augustin. le monde de la non-manifestation. Traces médiévales du temps alternatif Une interprétation des thèmes mythiques issus des cultures pré-chrétiennes où le temps alternatif était en vigueur doit tenir compte de cette spécificité d'un temps « différent » qui explique certains motifs de l'imaginaire médiéval. Ces activités qui sont généra- . livre XI) propose une tripartition temporelle qui va servir de véritable cadre mental à l'appréhension nouvelle du temps prônée par le christianisme : le passé.18Le folklore médiéval et moderne a évidemment gardé. c'est qu'il y a trois périodes dans le Temps. les archédu types temps alternatif se retrouvent souvent appliqués à l'Autre Monde. de leurs doigts qui tordent les fils de la laine. saint Augustin (Confessions. On a voulu qu'elles fussent trois : l'une pour ourdir la vie de l'homme. Elaboration savante. On les appelle Parques parce qu'elles n'épargnent guère.158 Philippe Walter conception alternative du temps magique. Le Moyen Age retrouve la conception alternative du temps à travers les rites du filage et du tissage qui en miment le mouvement. c'est la laine enroulée sur la quenouille qui doit passer par les doigts de la fileuse sur le fuseau comme le présent doit devenir le passé. la deuxième pour la tisser. le passé qui est déjà filé et dévidé dans le fuseau. qui peut aussi être deviné grâce à l'astrologie. la troisième pour la rompre. le présent qui passe dans les doigts de la fileuse .

le temps de l'autre monde (ou du non-monde) ne s'écoule pas de la même manière que dans le monde humain. Dans le Conte du Graal. L'ours est un animal qui hiberne. Il retrouve au pays de la Roche Sanguin. deux demoiselles lui portent secours et le reconduisent au-delà du fleuve qui marque la limite entre le monde humain et l'autre monde. Ces femmes mortes ne subissent plus le sort commun des mortels. Un prédicateur du XIIe siècle. il est le véritable baromètre du printemps en gestation.22 illustre ce sentiment de la relativité des deux temps. régi par un temps autre. Durant cette hibernation. Au cours d'une chasse au sanglier blanc. Le moine écoutait toujours l'oiseau subjugué par ce chant céleste. dans l'attente d'un retour possible chez les mortels. Le moine voulut saisir l'oiseau mais celui-ci l'emmenait toujours plus loin de son domaine familier. raconte l'histoire d'un moine qui reçut sur terre. les moines présents ne le reconnaissaient plus. Il choisit les moments de « retournement » du temps pour disparaître ou réapparaître dans le temps humain. il doit éviter de boire et de manger après avoir traversé le fleuve. Maurice de Sully. le héros Gauvain est convié à un voyage vers l'Autre Monde. une triade de fées occupées à tisser. à certaines périodes du temps astral. Au début de l'hiver (à la Saint-Martin) commence son hibernation.le temps est comme suspendu. par faveur spéciale. en entendant sonner midi. elles vivent néanmoins dans l'autre monde. Il l'emmena dans une belle forêt. quand il fut revenu. hors de son abbaye. A la fin de sa vie. Dieu lui envoya un jour un bel oiseau qui le séduisit par son chant. Le nom d'Arthur évoque l'ours. Soudain. Arthur est conduit vers l'île féerique d'Avalon. Ils lui . Il reste trois jours auprès d'elle puis souhaite revoir sa famille. le chevalier Guingamor s'égare dans la forêt. le lai de Guingamor. Un récit anonyme du XIIe siècle. Il se retourne dans sa caverne périodiquement pour regagner du temps sur sa propre vie. Il sort alors de sa caverne pour étudier le temps et pour annoncer éventuellement la saison nouvelle. un avant-goût du Paradis. Il arrive devant un château féerique où une demoiselle l'accueille.l9 C'est en Avalon qu'il dormira en attendant de revenir un jour parmi les siens pour commencer un nouveau règne.23 Il tombe de cheval . s'il veut retrouver le monde des hommes. tout au moins dans la logique du mythe. La demoiselle qui est une fée lui explique alors qu'il est resté en fait non pas trois jours mais trois cents ans et que. il ne vieillit pas . Guingamor mange trois pommes et devient aussitôt très vieux.Le fil du temps et le temps des fées 159 lement le propre des fées définissent par excellence l'autre monde.2o Dans les mythes celtiques.21 C'est le cas dans l'île d'Avalon où se réfugie Arthur mais c'est le cas aussi dans tous les sites féeriques. il se décida à rentrer dans son abbaye mais. Tout avait changé . Puis vers le 2 février (jour de la Chandeleur). Dans l'autre monde. il n'y reconnut plus rien. il suspend son vieillissement voire se rajeunit. il relève d'une autre logique et appelle une perception différente.

27 Dans ces romans. les romans arthuriens du Moyen Age adaptent d'anciennes croyances relatives au temps mythique. il revint chez lui vêtu d'un habit que lui avaient confectionné les fées. L'histoire présente évidemment tous les traits d'une légende reconvertie en fausse histoire vraie. le moine s'aperçoit de la merveille que représente le Paradis et prend conscience de la véritable nature du temps paradisiaque. elle faisait un détour pour éviter de passer près d'un champ connu sous le nom de « couvent des fées ».25 Le folklore contemporain (d'origine celtique) en garde d'importants témoignages. il tenait un autre habit tout neuf que les fées lui avaient tissé en gage d'amitié. bien que croyant n'avoir été absente que dix jours. Alors. On y voyait de curieux cercles d'herbe rase. si elle devait se rendre dans la campagne à la nuit tombée. au temps où le temps n'existait pas de la même manière que de nos jours). Il pensait n'être parti que la veille. le fils d'un fermier de Bridgent (au Pays de Galles). Deux ans plus tard.24 Le motif du temps différent relève à l'évidence d'une croyance mythologique archaïque. probable survivance d'une conception alternative du temps dans les mythologies pré-chrétiennes. Il n'avait absolument pas changé depuis sa mystérieuse disparition. Cette relativité du temps bien antérieure aux travaux d'Einstein ou Langevin fut la grande découverte de Wentz qui en rapporta plusieurs cas légendaires. il s'agit de Merlin qui peut à volonté remonter dans le passé et voyager dans l'avenir. appelés dans le pays « anneaux des fées ». Elle fut enlevée par les fées irritées et ne revint au pays que dix ans après sa tentative. il est un personnage qui incarne fort bien la conception alternative du temps . Une femme voulut un jour labourer l'intérieur d'un anneau pour bien marquer son scepticisme et sa réprobation. Ces récits prouvent que le monde féerique (l'Autre Monde devenu le Paradis chrétien dans le second récit) est régi par un temps différent qui s'apparente au temps de Cronos-Saturne (c'est-à-dire au temps de l'âge d'or. Sous le bras. Tributaires d'anciens récits mythologiques d'origine celtique. L'enfant du fermier disparut un jour et fut tenu pour mort. C'est la raison pour laquelle Merlin apparaît tantôt sous une apparence humaine normale (il appartient alors au temps de . Un ethnologue américain étudia au début du siècle la tradition celtique en Bretagne et consacra trente années de sa vie à rassembler des récits populaires sur des êtres surnaturels et leurs contacts supposés avec les humains. notamment celui de Jim Griffith. Il peut choisir d'appartenir indistinctement et simultanément à n'importe quelle période du temps : il peut vivre le temps de Zeus comme le temps de Cronos.160 Philippe Walter apprennent que les personnages qu'il cherche sont morts depuis trois cents ans.26 Une vieille couturière de Saint-Cast (Côtes d'Armor) lui déclara qu'elle avait tellement peur des fées que. c'est-à-dire vivre le passé ou l'avenir au présent. comme piétinée. Merlin échappe à la séparation des périodes du temps telles que saint Augustin avait pu les définir.

A priori. Comme les Parques filandières susceptibles de couper le fil des destinées. les lavandières préparent l'entrée des mortels dans l'autre temps de leur existence. de vieux modes d'appréhension du temps encore mal refoulés. on ne peut guère suspecter le « cartésianisme » d'une quelconque complaisance avec l'imaginaire ou la « forêt des symboles ». sont appelées à) mourir. de ce fait. à l'ère du rationalisme naissant. le moment où le temps recommence un nouveau cycle saisonnier dans la nuit et la brume de l'automne. Les croyances du folklore breton conservent la vieille conception d'un temps alternatif.28Elles lavent le linge des humains mais celui qui entend dans la nuit le bruit alterné de leurs battoirs doit savoir que les lavandières sont en train de laver son propre linceul. le caractère ogresque (Saturne-Cronos mange ses enfants après les avoir engendrés). il arrive très souvent que les lavandières se manifestent dans la nuit de Samain (du 1er au 2 novembre) en lavant le linceul des personnes qui les aperçoivent et qui. Samain était pour les Celtes l'équivalent d'une fête de Nouvel An. . Merlin incarne une sorte de démiurge du temps qui peut à volonté voyager dans toutes ses dimensions. Descartes et la nuit de la Saint-Martin Il arrive que les vieilles croyances jugées superstitieuses laissent parfois leur marque inattendue sur des esprits épris de la plus parfaite rigueur philosophique. Confondue par le christianisme avec la Toussaint (1er novembre) et la commémoration des défunts (2 novembre). le rire à contretemps. elle célèbre le retournement du temps. la démarche à rebours. le temps que l'on peut remonter ou que l'on peut vivre sur le mode du renversement. Pourtant.29 Ce rêve cartésien contient le schème rémanent d'un mythe alternatif lié à une date-clé du calendrier et qui marque le basculement dans l'hiver : la Saint-Martin du 11 novembre. Les lavandières de la nuit sont les héritières directes des anciennes divinités celtiques ou des fées de l'autre monde. C'est dans cette faille saisonnière que le temps se retourne et qu'il fait appel au mythe ou aux rites pour dire le mystère de ce renversement. celui qui commence avec la mort : le temps alternatif (ou le non-temps) de l'autre monde. Du reste. Leur épiphanie est aussi liée à l'apparition du char de la mort. l'étrange rêve que fait le philosophe Descartes dans la nuit du 10 au 11 novembre 1619 témoigne de la persistance. infirme.Le fil du temps et le temps des fées 161 1 Zeus) tantôt sous une apparence saturnienne (temps de Cronos) : vieillard. le temps à rebours : elle inclut en outre quelques schèmes symboliques comme la boiterie. Cette vêture saturnienne est la plus efficace pour exprimer le temps alternatif. etc.

Il est soudain plongé dans un univers irrationnel justement après avoir découvert « les fondements (rationnels) de la science admirable ». son imagination se sentit frappée de la représentation de quelques fantômes qui se présentèrent à lui. il ouvre puis ferme les yeux alternativement. ce légume sert. Descartes se couche très exalté d'avoir « trouvé ce jour-là les fondements de la science admirable ». La nuit de la Saint-Martin. dans la nuit de la Saint-Martin. les trois songes de Descartes entraînent le philosophe dans une véritable pensée alternative traduite par des retournements physiques : il se couche tantôt sur le côté gauche puis ressent un malaise et change de côté (c'est exactement le comportement de l'ours lors de son hibernation)31 . Avec la saint-Martin carnavalesque. Point n'est besoin ici de voir en Descartes un ancêtre de Freud ou de Jung qui découvrirait les forces cachées de l'inconscient. Il s'agit plus simplement de l'interférence d'une réalité folklorique (la nuit de la Saint-Martin) et d'une expérience intellectuelle. Cette double expérience. Le potiron est encore aujourd'hui le symbole du Halloween anglo-saxon (nuit du 31 octobre au 1er novembre). Cette omniprésence de la dualité alternative superpose le temps ordinaire et le contre-temps (ou temps à l'envers) comme les deux phases d'un processus nécessairement unique. Descartes les aperçoit également dans son rêve). « tout rempli de son enthousiasme ». En Europe. . à fabriquer des lampions en forme de têtes de morts à l'intérieur desquelles on fixe des chandelles.3° C'est l'intuition des deux temps platoniciens (le temps de l'endroit et celui de l'envers) qui semble ici revenir en force. Après avoir dégagé la méthode de la Science dans le temps de Zeus. et qui l'épouvantèrent de telle sorte que. Dans ses rêves. comme si la nuit venait soudain défaire ce que le jour avait construit. très contradictoire. Il fait trois songes consécutifs : « Après s'être endormi. croyant marcher par les rues. La présence d'une citrouille parachève le décor du temps alternatif de l'autre monde dans cet ensemble véritablement mythique du rêve « cartésien ». le temps se retourne et les âmes des morts peuvent alors éclairer le monde des vivants. le philosophe est confronté à l'irruption onirique de l'Autre Monde (celui des revenants). il expérimente l'envers du temps et de la pensée rationnelle.162 Philippe Walter Le soir du 10 novembre. trahit l'incertitude du temps de l'esprit. enfin un personnage de ses songes lui montre une pièce intitulée Est et Non (métaphore d'un véritable retournement intellectuel)'2. C'est le moment où les âmes et les revenants sont en train d'errer (ces revenants. parce qu'il sentait une grande faiblesse au côté droit dont il ne pouvait se soutenir ». Descartes fait cette expérience du retournement alternatif. Dans la nuit de la saint-Martin. il était obligé de se renverser sur le côté gauche pour pouvoir avancer au lieu où il voulait aller. Descartes en découvre l'envers dans le temps de Cronos.

p. d'un temps festif qui défait celui de la production. Champion. monachismeoccidentalancien». 1994. d'Ayala et M. dans et par la critique.Poitiers. Tempset mythes. De même. Gradowicz-Pancer. Revuede la Bibliothèque p. 7. R. aussi est-ce dans l'herméneutique que se noue la donation de sens par le symbole et l'initiative intelligible du déchiffrage ». Maisonneuve 4. MélangesE. Aussi. 1969.Fous du Christ et Anes saturniens » in Carnavals et mascarades (sous la direction de P." NOTES 1. 3.1983. C. C. 43-9. comme l'écrit Paul Ricoeur : « si nous ne pouvons plus vivre. 5. G. c'est en interprétant que nous pouvons à nouveau entendre .Le Lay).p.p. 751-61. Dumézil. . dans les monastères. Labande. voir les éléments de bibliographiedans C. l'ère économique vise l'estompement du caractère alternatif du temps. Dans l'histoire culturelle de l'Occident. l'ordre repose sur la discipline du temps : « Le paramètredu temps comme stratégie disciplinairedans le N. nous modernes. 2-9. Paris.L'antre des nymphesdans l'Odyssée(éditionbilingue. et Larose.La mémoiredu temps.Paris. Jourdan. 4.p.Paris. Gaignebet. 2 Porphyre. l'élimination du temps alternatif a été la condition sine qua non de l'édification du temps marchand de l'économie.1989.Fêtes et calendriersde Chrétiende Troyesà La Mort Artu. Bref. selon la croyance originaire. 96.Recherchesphilosophiques. Paris. 9.Paris. C. 235251.p. 1988. F.traduite du grec par Y.1989. cit. d'un temps que l'on peut « remettre » ou inverser imprègne un certain nombre de mythes antiques et se perpétue dans le folklore médiéval et post-médiéval à travers rites.Le pécheur et la pénitenceau MoyenAge.Le fil du temps et le temps des fées 163 L'étude du cadre temporel et rituel des mythes oublie parfois que le temps va alternativement en avant et en arrière et qu'il ne s'écoule pas d'une manière simplement cumulative comme on le pense ordinairement.op. Bordas. Du moins cette conception d'un temps qui revient sur lui-même.5. Boiteux). 6. Sur Burchard de Worms..La traditiondes sept dormants. G. Ph. Vogel.1974. légendes et coutumes. nationalede France. nous pouvons. ce qui n'est pas sans conséquence sur l'aspect numineux de la fête et sur la symbolique festive du sacré." Un monde dominé par les mécanismes du calcul économique n'a que faire d'un temps à l'envers. Cerf. les grandes symboliques du sacré. Vogel.Verdier.« Les Pères de l'Eglisecontre les fêtes païennes. Walter. tendre vers une seconde naïveté. C'est pourquoi. « Pratiques superstitieusesau début du XIe siècle d'après le Corrector de Burchardde Worms(965-1025)». Vogel. 1935-1936. 8. 116.

Il existe une édition plus ancienne par G. Sur le folklore de l'ours : M. 1983. Tempset récit. 21. Le carnaval. Les structures anthropologiques de l'imaginaire. . 26. Vogel. Il serait nécessaire d'analyser ici les expressions populaires relatives au temps dans des milieux peu cultivés ou réfractaires à une définition intellectuelle et savante du temps. 14. Essais sur le symbolisme magico-religieux. Sergent. 88-89 (pour les trois citations). Robreau. Walter. 1904-6 (réédition : Imago. Imago. M.. 1976. 1995. en particulier p. p. 25. Paris. 1909. 19-53. 1977. Paris. le jeu et le sacré.164 Philippe Walter 10. cit. 918. 1986. p. Paris. 1969. C. 20. 1984. Maison du conte. Gatto. L'ours et les hommes dans les traditions européennes. 1973. Bordas. 1994. 1993. 17. La fête. Seuil 1983. La terre et le monde souterrain. Paris. J. 19. 85-94.C. Walter. t. 1. L'Information littéraire. La tradition celtique en Bretagne. éd. (réédition : R. Miracles de Notre-Dame de Chartres. Chartres. Saintyves. Droz. Harf-Lancner. Wentz. Paris. 1995. 1879. Les contes de Perrault et les récits parallèles. Il s'agit du miracle 25 dans l'édition de P. Durand. 296. 8. Mythologie chrétienne. G. p . J. 18. 92-4). Lindsay. Gaignebet. 47. 370 et suiv. Sur le caractère mythologique de ces textes : B. 16. Oberthur. La pomme : contes et mythes. 1911. Paris. Les lais anonymes des XIIEet XIIIe siècles. Wunenburger. 11. Sur cette question essentielle. Guimolto. Ouest-France. Rennes. « Le voyage au paradis. Micha. 1988. op. Paris dans Romania. La mort de « l'ours » Arthur. Etymologiae. Entente. Le folklore de France. très difficile à définir et à appréhender. Sur ce thème important : C. Mythes et rites du Moyen Age. Kunstmann. Praneuf. Ph. un an. Paris. Le Quellec et B. 23. 24. Gallimard. éd. Gamier-Flammarion. La naissance des fées. on lira en dernier lieu les pages de P Ricoeur. Ph. p. un siècle ou une période plus longue encore ont pour eux exactement la même durée » (Les Druides. 12. Paris. 15. p. Payot. t. P. 92 et 93 cité d'après L. Morgane et Mélusine. Genève. Paris. 1994. Oxford. Champion. 34. Annales E. ChevillyLarue. VIII. Paris. Sébillot. p. Editions universitaires. Comme l'expliquent très simplement F. Sur l'étude de ce motif : G. Les Miracles de Notre-Dame de Chartres. Rennes. Guyonvarc'h pour le monde celtique : « les dieux. Le texte a été réédité avec une traduction d'A. 21. O'Hara Tobin. 27. 11. 50-9. Walter E. W. 1974. 1979. 13. 2. Isidore de Séville. par P. P. Chartres et Ottawa. possède un vécu subjectif et culturel important pour les études anthropologiques et sociologiques. Paris. La christianisation des traditions folkloriques au Moyen Age ». 1952.S. et d'une manière générale tous les habitants du sid (autre monde) échappent au temps fini puisqu'ils sont étemels et immortels : un jour et une nuit. p. Le Roux et C. Images et symboles. surtout à des époques où les moyens de mesure du temps étaient très approximatifs. Société archéologique d'Eure-et-Loir. Lais féeriques des Xlle et XIII' siècles. L.. 929-42. Cette notion. M. Laffont 1987). Sur les mythes relatifs à la pomme et au temps dans le monde celtique et le monde grec : J.) 22.

carnivalesque 31. (p. Le Roux et C. 34. Guyonvarc'h. . 63-92. 32. Edimbourg. Wunenburger. 16.J. Rennes. 29. p.« Martinsnacht as an early locus of 3. Gallimard. 19. cit. G. Ricoeur cité par J.Paris.1983(2eédition). 79-87.l'exégèsede ces rêves (consignéeà la suite de leur narration)insiste sur le fait que Descartesappliqueà sa propre quête de la vérité la pensée altemativedu oui et du non. 1949 (réédition :Paris.p. 4665) puis « Le temps du travail dans la « crise » du XIVesiècle : du temps médiévalau travail et culture en temps moderne» (p. Poulet a commentéces songes sans tenir compte toutefoisde la symbolique carnavalesquequ'ils contiennent : Etudes sur le temps humain . J. F. M.p.L'ours et les hommesdans les traditionseuropéennes. « Au MoyenAge : temps de l'Egliseet temps du marchand».1977. P. On ne peut accéderà la vérité qu'en usant d'une démarchealternativequi admetla contradiction au sein d'unedynamiquetemporelle.UGE. Walsh. Sur la nuit de la Saint-Martin : M. 1989. Praneuf. W.. 33. D'ailleurs. Morrigan-Bodb-MachaLa : souverainetéguerrière de l'Irlande. 30. 1972) :« Le songede Descartes».1. Medieval folklore. Temps.Le fil du temps et le temps des fées 165 28. p. Occident :18 essais. 66-79)dans Pour un autre MoyenAge. Paris. study ».OgamCelticum. 127-65. op. Le Goff. 1994. p. Imago.

un bouillonnement spéculatif ininterrompu(dont pour correspondrepasse par nous tenons une dizaine de milliers de pages) .du gnosticismeou du néoplatonisme .il est d'ordre métaphysique).Aussi a-t-elle été l'objet de jugements contradictoires : les uns l'ont rejetée. des mots nouveauxet une discursiviténouvelle. attentives insuffisamment On est en droit de se demandersi ces déterminations. n'ont pas manqué l'essentiel de ce qui s'est annoncéen elle.75) » « le tempsauquel.elle fut trop vite rangée sous des rubriquesreçues : tantôt du côté du mysticisme. Paracelse n'est pas un dialecticien.Paracelsecherche fondamentalement des mots. voire du oeuvre Lbizarre.du vitalismeou de l'animisme.avec Au contraire.tantôt du côté de l'empirisme. les multiplesdéveloppements elle-même aucune limite . de cette pensée . Mais chez ceux qui l'ont simplementprise au sérieux. mentantessentiellement à correspondre.effort discursifqui jamais n'at- .qui ne s'est fixé à En fait. à la richesse d'une Cet effort expérience(ce terme mérite explication. que du philosophiqueou du scientifique.jusqu'ici.ni un philosophe-historien qui construiraitsa pensée en arguavec d'autres penseurs.ne procèdent pas d'une idée ou d'une doctrine et n'empruntent pas pour s'exposer un cheminementlogique. à l'originalité de cette oeuvre. ils n'ont pas prêté attention » littéraire de Paracelse semble plus relever de l'étrange. les autres l'ont admirée.L'idée de Zeitigung chez Paracelse Lucien Braun (Strasbourg) « die zeit deren sie bisher nie gedacht (VII.

ne sont pas du domaine du médecin.d'écrire sur la vie bienheureuse. n'est qu'une commodité) : celui de Zeitigung. Die Zeit ist da : le moment est là. . et qui ne tirent leur accent d'authenticité que de la source d'où elles procèdent. où cela va. de terme. le discours rassurant de la philosophie ? Ce discours ne déforme-t-il pas. Une sorte de nécessité interne le convainc qu'il est temps d'écrire . et à l'imprévisible advenir de concomitances et de rencontres entres les innombrables altérations qui se produisent en tous êtres dans le vaste monde. sur la pratique religieuse. une course après la formulation juste qui pourtant ne le sera jamais. Ces termes. mais cela est là ! Je dois écrire ! ». Peut-être est-ce bien ainsi . je ne sais. sur toutes ces questions qui. des préfaces toujours réécrites. la question préjudicielle : comment un discours de l'expérience . de l'inobjectivable . mais d'un moment de la Zeitigung.le discours de l'impossible à dire. Lorsqu'il lui arrive d'utiliser ce mot. Nous n'avons pas. Car il n'est pas question de temps.devenir-autre . et ce qui mûrissait est venu à maturité. en français. cela évite les méprises. toutefois. « Le temps de mon message est là : je dois écrire. ici. dès que l'on prend en charge ces développements qui jamais ne se referment et ne cherchent à se refermer sur eux-mêmes ? La question reste posée. ne pervertit-il pas l'impossible à dire en le disant. D'où cela vient. Il a mûri. alors que l'idée de Zeitigung ne se réduit pas aux cycles des maturations .de tout être naturel existant. je ne sais . Traduisons-le provisoirement par mûrissement ou maturation. il ne parle pas du temps comme nous le ferions. il renvoie à l'irrépressible altération . le temps du quadrivium est derrière moi. (Liber in vitam beatam). l'effet de retour. chez Paracelse. apparemment. et en le disant à travers les concepts de la tradition dont nous faisons la charpente de nos expositions ? Quel est le contre coup pour la philosophie. dérivé du substantif temps. c'est-à-dire les choses se sont modifiées à tel point qu'à présent il est temps de dire ou de faire.168 Lucien Braun teint sa stabilisation : ce sont des notations inchoatives. Une oeuvre ouverte donc. pour nous. Voilà l'idée de Zeitigung appliquée à Paracelse lui-même. dans laquelle les affirmations ne cherchent pas à se mettre d'accord entre elles. D'où. bref. répétitives . sur la peine de mort ou sur La Trinité. Le temps de la géométrie est achevé. par exemple). sont inadéquats parce qu'ils désignent un rythme circonscrit (la maturation d'un fruit. un concept-clé. pour traduire Zeitigung. Dans ce maquis discursif nous cherchons à isoler un concept (mais il n'y a pas de concept chez Paracelse ! Le mot. Tout montre que c'est l'heure du travail à accomplir. terme abstrait.peut-il se conjuguer ici avec le discours du savoir. la neige de la misère a fondu.

Ciel et temps sont intimement liés. Le Ciel est vie. ses feuilles. Il est cette puissance qui du pépin noir fait surgir l'arbre vert. Comme sont multiples les espèces. il est la science du poirier.du mouvement (le temps comme mesure du mouvement). Le Ciel n'est pas chose offerte à nos yeux . et décisif. Et pourtant le Ciel atteint sa fin (son oeuvre) dans le champ du visible . inouï. d'altération. la santé comme la maladie. et qu'il ne peut y en avoir. Aucun calcul n'a prise sur car rien dans le Ciel ne vient jamais plus comme cela a été. d'Astre. Et cette altération c'est la Zeitigung qui porte tous les êtres existants vers l'autre d'eux-mêmes. de dégénérescence aussi et de mort. selon son espèce. Tout ce qui se lui. Ce qui est neuf. la faim et la soif. 1. de Ciel. c'est que Paracelse ne fait pas dériver le temps . se modifie incessamment. Il ne s'agit pas du mouvement des étoiles dans le ciel visible . ses fruits . Il est aussi l'intelligence de nos organes . c'est une puissance invisible. tout le règne de l'existence naturelle : tout étant zeitigt. Tout vit du Ciel de façon naturelle et quasi magique. « Chaque être croît selon son rythme propre. contenus qu'ils ne connaissaient pas pris séparément. celui de Gestim. qui la porte.car l'esprit aussi est de la nature. Les termes utilisés pour parvenir à l'intelligence du temps sont ceux de mûrissement.nous n'aurions alors affaire qu'à une mobilité extérieure. bref. 19). Il faut garder présent à l'esprit que cela n'a rien de surnaturel.XIV. Car le Ciel n'est pas extérieur aux choses : il pousse toutes choses (et nous-mêmes) vers l'état futur d'elles-mêmes. toute mécanique. ainsi se trouvent scandés les temps : de telle manière ici. c'est le discours qui les introduit. Or. de vieillissement. Le temps ne . d'une manière différente là. qui fait que soudain le sol se dérobe.comme cela se faisait depuis Aristote . toujours en acte (le Ciel ne se repose jamais). le Ciel agit en le païen comme il agit en le chrétien. il nous pénètre.et cela de façon invisible . L'expérience n'en connaît point. l'homme comme le reste du monde. tient dans la puissance du Ciel participe de cette altération irrépressible. parce que cachée à nos yeux. selon l'espèce à laquelle il appartient. de Zeitigung. même si cela excède la capacité de notre entendement (IX. Déjà deux traits semblent s'imposer. nous envoie nos dons et nos talents. et c'est. vers l'avant d'eux-mêmes. dit Paracelse. Les différents êtres de la nature se développent chacun selon son rythme. ermerveillant de savoir l'y voir. de bout en bout. et comme tel est imprévisible. qui traverse toute la nature. Cette vision des choses va apporter aux deux « concepts » de Ciel et de temps des contenus nouveaux. de cette instabilité. Et cette prédisciplinarité concerne directement l'idée de Zeitigung puisqu'elle traverse. et l'esprit . Rien ne demeure. Mais pour bien l'entendre on ne peut faire l'économie d'un autre « concept ».L'idée de Zeitigung chez Paracelse 169 Mais nous savons qu'il n'y a pas de catégories disciplinaires chez Paracelse. 578 . Il s'annonce ici un mouvement profond.

chaque jour apporte avec lui du neuf . de se proposer. Le médecin le sait mieux que personne : chaque maladie ne doit-elle pas être soignée et traitée selon son évolution spécifique ? Le remède ne doit-il pas être administré le moment idoine ? La plante ne délivre-t-elle pas une vertu différente selon le jour. comme l'année des roses. Ce qui fait que ce que nous appelons jour. 317). et n'est plus bonne à rien » (II. » (II. son automne à elle. c'est ce qui va du début jusqu'à l'exaltation (plénitude).. et l'intempestif peut tout gâcher (II. dans la création. Nous n'avons donc pas affaire à un développement linéaire à l'intérieur d'un cadre chronologique universellement valable. L'une ne dure. ni trop tard. Comme il est en notre pouvoir de choisir l'heure de recueillir la térébinthe et sa vertu balsamique. les performances aussi se modifient. n'a plus de vertu balsamique.170 Lucien Braun suit donc pas une seule voie. Il y a toujours un rythme. 316). L'autre trait.. car elle tient par le « grunt » . comme celle du crocus. et a son temps pour s'accomplir. qu'une moitié d'été. il n'est réel que dans la chose.donc radicalement - . Si le médecin doit ainsi être attentif au développement. a son heure où il convient de la recueillir sur le pin. sachez que si la térébinthe reste trop longtemps dans l'arbre. varie en chaque région. « Une année. un développement à surprendre et à observer. Paracelse sait que chaque être doit mûrir. Les dons que l'Astre met en nous doivent s'épanouir selon le rythme propre à chacun. toujours sur le point de naître : natura (de nascor). elle n'est plus térébinthe. 65). selon son été ou son automne ? « La térébinthe a son temps. Le temps n'est pas un contenant homogène : il est la croissance même des êtres . 135). par exemple. 2. c'est précisément ce qui est là. une autre dure l'été entier. ni trop tôt.car le Ciel est chaque jour autre. La nature. une autre trois entiers comme celle du juniperus. « Chaque être se modifie en prenant de l'âge. il en va de même du pédagogue : il est un temps pour l'enfant pour apprendre. Et lorsque les oeuvres se modifient. mais emprunte des milliers de chemins » (II. Il y en a de différentes espèces. 179). ce qui vient trop tard non plus. et chaque jour aussi d'une autre efficience. Et la Zeitigung est l'attribut essentiel de tout cette manifestation. 65. l'une en entier comme celle du blé. mais se trouve brisée en ellemême comme le lait qui caille. selon la saison. que ce soit pour notre bonheur ou pour notre malheur. il importe que le médecin soit parfaitement versé dans la connaissance de l'Astre. avoir son temps ou être dans son temps : ce qui vient trop tôt n'est pas bon. à quoi servirait d'utiliser les verges avec lesquelles on a sévi en bas âge ? » (XI. Tout dépend du juste moment. Chaque être est ordonné à sa propre maturation. mois ou saison varie avec chaque être. Il n'y a pas d'arrêt dans la naissance. Chaque chose a ainsi son été propre. c'est que chaque heure.

Rien n'existe dans le monde qui ne soit exposé à un orage. il le justifie. ne relève pas de l'expérience vécue (empirique) du sujet. chaque homme connaît dans son existence des moments de grâce et d'inspiration (qu'il peut saisir ou négliger). Tout cela est facile à entendre. dit Paracelse. Autres temps.s'applique en tous domaines. un rythme. chaque heure. on pense d'abord à la médecine : le médecin doit savoir voir le moment favorable pour intervenir. elle institue un mouvement. comme elle apporte la mort. le mégacosme comme le microcosme. puisque tout mûrit et se transforme. Mais cet impératif . 1. autres pensées.. Or.où l'instant n'est qu'un punctum entre la memoria et la spectatio. Le monde n'est pas une harmonie : mais la lutte de toutes choses les unes contre les autres. Le moment est passé à côté d'eux : ils étaient distraits. de sorte que se trouve manifesté.être attentif au mûrissement des choses . Etc. La Zeitigung est institutrice d'un ordre. s'il est tantôt rapide. autres arts.L'idée de Zeitigung chez Paracelse 171 1 l'univers. Elle apporte la naissance. tantôt lent . autres lois. pour ceci ou pour cela. doit savoir cueillir le simple lorsqu'il recèle la vertu au point le plus haut. qui meurent sans avoir fleuri..car ce moment peut venir tard. c'est-à-dire une représentation du sujet.s'il est instituteur de rythmes. dit-il. Mais. sans avoir eu leur été. chaque jour. doit savoir interpréter les jours de crise (où la Zeitigung est la plus vive) .savoir prendre les choses lorsqu'elles sont mûres. Mais l'on a compris également que le temps n'est pas un pur écoulement. comme il le fait pour tous les articles de la docpoint ! trine chrétienne. Voyons quelques conséquences qui découlent de cette vision.il est important pour qui veut agir de savoir lire et de savoir saisir le moment favorable . Dieu a dit : tu ne tueras peine Paracelse le répète. ni trop tôt. Et Dieu sait que cela concerne éminemment notre propre existence. n'a le droit de se supprimer car. A chaque époque la Zeitigung fait naître d'inédites figures. ni leur automne. En effet. comme l'est toute maturation. autres remèdes. Si le temps est inégal . ni trop tard. A l'énoncé de ces deux traits l'on a déjà compris que le temps chez Paracelse. n'est pas un produit du sujet. ce qui est venu à plénitude. sain ou souf- . une scansion. ou ils dormaient ! Et nous avons cet étonnant exemple : de voir Paracelse condamner la de mort à partir de ces considérations ! Certes. voire la veille de sa mort. Certes. tuer quelqu'un c'est lui enlever définitivement la chance de connaître ce moment . s'agissant de Paracelse. Il y en a. Paracelse réfute explicitement Augustin et sa conception du temps . Et Paracelse poursuit et dit qu'il en va de même en ce qui concerne chaque individu : personne.

là.est que l'esprit et les oeuvres de l'esprit sont. ses permissions.qui a beaucoup heurté les humanistes.aux injonctions du Ciel. ou de la volonté centré sur le sujet. C'est grâce à ces hommes profondément attentifs que Ciel peut. se propose. accomplir son oeuvre. à travers eux. de se hausser au-dessus d'elle-même. naissent ainsi d'un profond accord entre l'injonction de l'Astre et la disponibilité de l'homme. 2. dans l'impatience. des arts et des connaissances qui. Et ce que nous pensons aujourd'hui ne sera plus de saison demain. Que nous sert la pluie tombée il y a mille ans ? Est utile celle qui tombe aujourd'hui. des évidences. mais ne donne rien à celui qui se croit trop malin (witZig). comme toutes choses. 179). fait défaut. Mais c'est la présente monarchie qui doit retenir notre attention. Comme chaque plante a son rythme. et non pas la monarchie passée. Les métaphores abondent : le Ciel nourrit tous les jours l'homme comme son enfant. soumises à la Zeitigung. c'est celui en qui le don a mûri et en qui il s'épanouit.comme l'abeille tire le miel de la fleur. son courage . C'est ainsi qu'à chaque époque fleurissent des arts nouveaux. A quoi nous sert le cours du soleil d'il y a mille ans pour l'année présente ? » (XI. Or « chaque chose est régie par une monarchie déterminée. il convient alors de le cueillir » (II. Le grand homme. ce n'est jamais l'homme de la volonté impatiente. Le présent de l'esprit est de demeurer ouvert à ce qui. Le rythme du monde est celui de la succession des époques. Il ne convient donc pas de vouloir. Les plus remarquables productions. 127). des fleurs. Paracelse appelle monarchie. L'homme y est pensé comme disciple de l'Astre : le Ciel est son maître. il collabore avec celui qui cherche. le Ciel permet à la volonté individuelle de s'élever. L'homme tire du Ciel sa nourriture. chez l'homme attentif.172 Lucien Braun frant. ainsi l'homme. mais aussi son habileté. de l'intelligence. 212). de la Sagesse. pour l'instant. on ne peut savoir si le cours de la vie n'apportera pas ce moment de lumière qui. Aux hommes en qui ils fleurissent succéderont d'autres hommes. Paracelse introduit de la sorte une conception épochale du temps : chaque époque a ses vertus propres. N'importe quelle pensée n'est pas possible n'importe quand (VIII. ce qui aujourd'hui ne peut mûrir. C'est une philosophie de la veille ininterrompue qui est réclamée ici : demeurer attentif à l'injonction du Ciel . eux aussi attentifs .mais autrement . des fruits. Une autre conséquence . en nous et hors de nous. « Et chaque fruit a son terme. l'ensemble des forces. l'esprit aussi est dans le temps. ou inventions. à un moment donné forme l'équilibre caractérisant une époque. comme chez Alexandre le . Le rythme de la plante est celui des feuilles. ainsi le monde. contemporains de Paracelse . ses potentialités. des institutions.père des arts. En effet. différents. Mais chez l'homme docile. Lorsque ce terme est atteint. a son temps de croissance.

par exemple). Il ne faut pas regarder en arrière. C'est la totalité du monde qui est en écho en ces hommes hors du commun : ils ont laissé agir en eux l'injonction venue du Ciel. Ils veulent soigner aujourd'hui avec les remèdes d'hier. . Le terme d'expérience est un mot traître. a mille ans. Et cela se trouve encore accentué lorsque Paracelse fait référence au non-achèvement du monde et de l'homme. Ici. qui est dans les choses mêmes. une planète) et un événement à venir. Quand il dit que « la philosophie n'est rien d'autre que la connaissance de l'invisible nature ». Il conduit vers des sommets dans le dépassement de l'intérêt subjectif et immédiat. Or. Ce qui conduit directement à une troisième conséquence. ce qu'on expérimente. donc cachée à nos yeux. mais demeurer attentif à la Zeitigung des choses. Car s'il est des modifications visibles à l'oeil dans le champ empirique (on voit la poire mûrir). Qu'est l'alchimie sinon cet impératif de conduire les choses en leur fin. avant de conclure. De sévères condamnations ! A partir de l'idée de Zeitigung se découvre la profondeur. L'astrologie est condamnée avec une vigueur égale à celle qui le conduit à brûler les textes de Galien. Si le Ciel nous gratifie d'un don (de la musique. celui d'expérience.L'idée de Zeitigung chez Paracelse 173 grand ou chez Barberousse. car on croit immédiatement comprendre ce qu'il y aurait à entendre sous ce terme : ce qu'on observe. il indique que cette connaissance s'acquiert dans l'expérience. Bien au contraire. le travail et la Zeitigung ont partie liée.car le moment manqué ne reviendra jamais. elles ne nous livrent pas la Zeitigung elle-même. A quoi sert le vent qu'il a fait hier? On ne peut faire voile avec le vent de la veille ! t « médecins errants » répètent ce qui est dit dans les livres écrits il les Or. aux autres une moisson tardive. c'est-à-dire l'invisible puissance. mais aussi le tragique de la destination même de l'homme. de tirer le fer du minerai et le pain du blé? L'homme est appelé à parfaire (per-ficere) ce qui est simplement offert et proposé. a fortiori pas de l'expérimentation. 3. Il faut nager selon (comme dirait Rimbaud) . Aux uns le Ciel donne une moisson précoce. par le travail. à nous. On n'apprend pas la médecine dans les livres ! Paracelse réclame l'attention à la monarchie présente : tout savoir est actuel. revenir sur un terme. de devenir un musicien accompli. par exemple entre un corps visible (une étoile. chaque époque ses remèdes. Mais y a chaque époque ses maladies. il ne s'agit de rien de tout cela. L'expérience dont parle Paracelse (Erfahrung) ne relève pas de l'observation. Mais il faut. La même exigence conduit Paracelse à refuser les prédictions fondées sur des relations causales. Lorsque le temps est là les choses naissent comme l'enfant du ventre de la mère.

et n'est rien sans le visible. Cette illumination . aujourd'hui. à la manière d'une substance : il n'y a rien derrière le visible . insensiblement. ne se connaît pas elle-même . Mais tout cela est-il vraiment intelligible pour nous ? Nous pensons le monde à partir des possibilités du sujet : le monde est ma représentation. dans ce qu'il a sous les yeux. sans chercher à accorder entre elles ses propositions. encore pensable. La Zeitigung réunit en elle aussi bien le kairos antique (l'instant favorable) que le fond de la croyance germanique au destin. qui porte toutes choses et qui les emporte. donc il y a des choses impossibles.est d'emblée métaphysique. L'expérience représente cet acte par lequel l'invisible se donne en quelque sorte à voir. où le trop tôt et aussi maléfique que le trop tard.voir l'invisible dans le visible . Il voit. Subitement tous les facteurs sécurisant . dans la mesure où nous ne la contrarions pas (donc en le sujet disponible). qu'elle soit plante ou minéral. une lumière. et pourtant habite toute chose.l'invisible est dans le visible. installant l'homme en sa condition d'être précaire comme l'est un navigateur en haute mer. Elle n'est que l'éclair . en laquelle la nature invisible se connaît elle-même pour ce qu'elle est. et fait luire en nous. force est de constater que personne avant Paracelse n'a vu et su ce qu'il en était de la terrible puissance du temps maturant. Or. sans amarres fixes. Ce n'est pas un spiritualisme qui s'annonce ici.l'autre .les essences.se mettent à fondre comme beurre au soleil. . Cela a lieu lorsque nous laissons paraître en nous la lumière que la nature cherche à allumer en nous. la nature qui y est active. les lois. et ne l'institue pas comme centre de légitimité ou de gravité. A consulter l'histoire de la pensée occidentale.174 Lucien Braun Notons que cet invisible n'est pas derrière le visible. de la phuséophanie . donc il est soumis aux lois de cette représentation. pour nous. Dans une certaine mesure il ne conduit pas sa pensée. Cela nous heurte.elle fonde ontologiquement le destin du monde (il n'y a pas de théophanie : Dieu n'apparaît pas . La Zeitigung fait partie de l'épiphanie de la nature. transforme toute chose. La nature. Il est réclamé une attention de tout instant à ce qui. le désir de connaissance. mais il voit autrement et voyant autrement il voit autre chose. on peut se demander si Paracelse est. pour Paracelse tout est possible. la lumen naturae. Et dans cette mesure-là. les cadres sociaux.mais il a parlé). Il ne pense pas le monde à partir d'une représentation a priori des choses : il part de ce qui se donne . remède ou pensée. Le philosophe ne voit pas plus de choses que l'ignorant.qui illumine autant que faire se peut le fond des choses qui nous porte : le réel c'est l'expérience. en effet. alliant l'heureux et le tragique. tout ce qui passaient pour pérenne . les remèdes. Ce qu'il y à voir n'est pas chose parmi les choses.don immaîtrisé auquel il cherche à correspondre en jetant des feux. mais le Ciel qui la pénètre de part en part (le Sidus) fait naître le desiderium.

doté d'un mouvement ascendant descendant. et l'a enrichie au coursdes siècles(DeSphaerade Proclus est un traitétrèssouvent au réimprimé XVIesiècle).La figurecirculaire multiplication païenne : le platonisme l'a sansdouteempruntée au pythagorisme. terà l'Ecclésiaste. Il resteà signifier le dynamisme Le cercleest géométriquement temporel. La rotatif.en l'amalgamant qué à la physique. avecdes variantes une possibilité de qui leurdonnent est un héritage de l'Antiquité des sens. qui legsdu passé :le cercleet la dans un de ligne.à la Renaissance.La cosmologie stoïcienne reposesur un principe analogue applià Le christianisme médiéval la reprend. suruneréutilisareposent tion de ces deuxfigures.Mais ces deux dernièresidéessontgénéralement inscrites dansle mouvement rotatifde la première figure. poursa transcriptemporalité.successivement puis est vectorisée suivant un axe où le mouvement est irréversible ne (on ligne peut reveniren arrière) et dotéed'unedirection à valeursymboliquele : plussouvent la répétiascendante une finalité). Lesconfigurations du temps. formules que l'agitation quelques empruntées poursignifier .Entre l'« advenu » et l'« advenir » Configuration du temps à la Renaissance et à l'âge des réformes Claude-GilbertDubois (Bordeaux) de vivrele temps.utilise. quiest la manière la a tion en termes culturels communicables. quelquefois (pour signifierle déclin). ou horizontale (poursignifier (poursignifier descendante tion). pendant période de la deuxfiguresmatricielles sont un Renaissance.projection espacesymbolique figures géométriques quiprétendentramener à leursformes toutechronologie et toutechronométrie.

par rappel de la puissance du péché et de la distance qui sépare la terre du ciel. de l'enfance d'Eros à la vieillesse de Saturne. La mappemonde imaginaire antérieure à la découverte de l'Amérique représente l'océan sous forme d'un bassin circulaire entourant la . et d'instituer une conception dialectique de l'évolution. ou en tout cas pas d'issue.176 Claude-Gilbert Dubois restre n'a pas de sens. dont l'histoire n'est que le préambule. L'histoire politique repose sur une théorie du « transfert de pouvoir » (translatio imperii) qui permet de lire la montée et la chute de quatre empires : Chaldée. L'histoire a une fin. Les deux termes de Renaissance et de Réforme qui définissent les deux mouvements culturels essentiels de cette époque résultent en toute logique de cette simple variation dans la position du point-origine. vieillesse. l'effet des Réformes aura été de mettre l'accent sur les brisures et les écarts. maturité. La configuration linéaire est un legs de l'Antiquité judaïque. C'est dans un carré inscrit dans une circonférence que Vinci met en croix la figure de l'Anthropose. Par contre coup. Le mouvement rotatif de la temporalité. On voit donc s'inscrire dans le cercle une figure à quatre côtés ou à quatre branches. midi. Il est vrai cependant que les impatiences mystiques ou eschatologiques appelleront de la part des autorités en place quelques remises au point. « serée ». La journée se répartit en quatre temps : matin. formationdéformation-reformation. Noé. La principale variation apportée par la Renaissance consistera à modifier le point originel sur le cercle : dès lors toute la signification du mouvement est changée et permet des configurations du temps historique et psychique tels que décadence-mort-renaissance. L'histoire de l'humanité comprend quatre périodes successives ponctuées par l'apparition d'une figure représentative : Adam. jeunesse. En fait celui-ci est reporté dans le futur soit sous forme mystique (désir d'union au Christ retrouvé dans l'au-delà) soit sous forme eschatologique (espoir du retour du Christ à la fin des temps). Moïse. dégénération-régénération. le rôle de la Renaissance est de renforcer dans un sens irénique l'aspiration ascendante. est régi par un rythme quaternaire. Inversement les saisons de l'année sont allégorisées par des personnages à l'âge évocateur. C'est la figure de la roue qui est utilisée. qui prend la forme d'un carré ou d'une croix. Le christianisme. Il s'agit bien évidemment d'une ligne ascendante que dynamise l'espérance messianique. La vie individuelle se décompose en quatre saisons calquées sur le rythme de l'année : enfance. Jésus. vécue individuellement ou imaginée sous forme collective. Dans les variations opérées autour de la figure matricielle. en établissant comme une réalisation historique l'avènement du Messie. Macédoine. l'apothéose rendue visible matériellement d'un peuple. Perse. « esprée ». Rome. à laquelle est donné un mouvement rotatif dont le point originel est le point le plus bas : toute forme d'évolution se définit dès lors par une croissance et un déclin. aurait pu éteindre la fonction dynamique du principe d'espérance. obtenues par infléchissement dans le sens de l'horizontalité (nil novi sub sole) ou franchement du déclin.

d'une « renaissance ». Le schéma linéaire du temps est dynamisé par une division ternaire. servent dans le joachimisme à définir trois étapes dans la trajectoire de la révélation : âge du Père ou révélation de la loi injonctive. Les opérations consistent en une contamination des deux figures. conçue comme un haut lieu de civilisation .c'est là le point essentiel de la transformation .l'âge de nature qui aurait précédé la révélation de la Loi -. suivant la cosmogenèse hermétique. avec Nicolas de Cuse. on constate une série de manipulations sur ces données léguées par la tradition. La contamination. La variation la plus importante consiste en un déplacement du point originel : au lieu de partir du point le plus bas. suivie à son tour . Le temps change dès lors complètement de sens : l'origine est un apogée. des nombres trois et quatre. âge du Fils ou révélation de la règle relationnelle qu'est l'Amour. tout change et l'on bascule du schéma linéaire à une figure circulaire qui réalise à la fin l'union de la Nature et de l'Esprit. opérée avant la Renaissance. Lorsque les néo-platoniciens ou les kabbalistes ont joint un quatrième âge . qui renvoient à la hiérarchie des êtres animés. Les trois moteurs de la création du monde. Dans la période qui recouvre la Renaissance et les Réformes. ou en des variations qui ôtent au schéma circulaire son aspect de fermeture ou de répétition. On reconnaît là deux caractéristiques de la mentalité renaissance : la volonté de syncrétisme et une conception optimiste du temps. Le cercle perd son caractère d'espace clos pour ne garder que celui d'espace parfait. division de l'histoire en sept âges qui assument les divisions quaternaire et ternaire. on place l'origine au point le plus haut. la Parole ou Logos. allégorisation corporelle des sept collines de Rome effectuée par Du Bellay. connaît des développements multiples. dont le centre est Jérusalem. puis Copernic et Bruno. avec une distinction entre les quatre premiers jours où sont créés les éléments et les jours suivants. Les recueils poétiques ou biographiques adoptent souvent une composition sérielle dont la base est sept ou douze ou leurs composés. Paraphrases des sept paroles du Christ. Les personnes de La Trinité chrétienne. ainsi que leurs composés (notamment soixante douze. vient ensuite le déclin . pour obtenir les nombres plus complexes de sept et de douze. D'autre part l'extension des limites assignées à l'univers. qui ne cesse de se fortifier. à la manière d'une croix celtique. âge de l'Esprit ou de la transparence communicative. soit 23 X 32). gloses poétiques sur la « semaine » de la création. de l'énonciation et de la réalisation. l'Intelligence ou Noûs. suivi d'un déclin et d'une mort. C'est sur ce schéma que Vasari propose une théorie de l'histoire des arts en Italie : la référence originelle en est l'Antiquité.Entre « l'advenu » et « l'advenir» 177 figure cruciforme des terres émergées. la Main ouvrière ou Demiourgos mythologisent les phases créatrices de la conception. aère l'espace cosmique en lui ôtant toute fonction d'enfermement ou de séquestration. projetées dans l'histoire.

L'histoire de l'Ancien Testament est perçue en termes conflictuels. dans une perspective dialectique : législation. contaminés par des fragments appropriés du Livre de Daniel (le géant aux quatre parties corporelles métalliques) servent à construire. avec un dynamisme accru et des intentions polémiques visibles. subit les mêmes affrontements : formation de la doctrine au temps du Christ et des Apôtres. le septième étant représenté par la circonférence qui clôt l'ensemble. et propose une restitution qui rejoindrait l'origine dans la fin de l'histoire. punition. illustrée d'abord par la promesse messianique du judaïsme. Les Réformes introduisent dans le triangle à pointe élevée de la linéarité ascendante son double à pointe renversée qui à chaque phase de réalisation appose une action contradictoire. L'introduction d'une diachronicité peut s'y effectuer par le symbolisme des six pointes. de fer. d'argent. Ces conceptions prennent appui sur la métaphore hésiodique des sept âges métalliques . La rose de Luther. etc. pour atteindre à nouveau un point d'excellence en son temps. dans l'histoire des institutions politiques. déformation dans les temps dits de l' « Antéchrist » assimilé au triomphe de l'Eglise Romaine. d'origine pythagoricienne. comme l'affrontement permanent de la loi à ses transgresseurs. comme chez Pierre Viret. est un élément symbolique destiné à illustrer l'harmonie générale d'un ensemble perçu globalement plutôt que sa construction en phases échelonnées dans le temps.transcrite par Ovide. généralement ascendant.âge d'or. L'affirmation de la vérité est inséparable de l'action négative des forces d'opposition à son avènement. Le mouvement linéaire. . D'autres emblèmes à signification temporelle peuvent être évoqués. Sans doute le symbolisme du Sceau s'applique-t-il généralement aux rapports des éléments et aux opérations de la matière.178 Claude-Gilbert Dubois des temps barbares. reformation au temps des nouveaux apôtres chez lesquels s'exerce l'Esprit. et par la révélation apocalyptique en trois temps de la théologie joachimite. puis la restauration des arts que Vasari place vers le XIIIe siècle. L'histoire de la parole. L'image est ins- . de bronze. suivant une figuration symbolique qui prend la forme du « bouclier de David » ou du « sceau de Salomon ». d'une manière polémique. De la même manière. à cinq pétales blancs rayonnant autour d'un coeur incrusté d'une croix. transgression. Postel ramène à un point premier l'institution. manifeste une confiance en la fin des temps. suivi d'une destitution par infidélité à l'état originel. par lequel se transcrit une autre conception de l'histoire. Ces textes. Sans doute voit-on aussi s'exprimer des visions pessimistes sous la forme d'une ligne descendante. dans les temps du christianisme. une théorie de « l'empire » comme évolution de mal « en pire » des puissances temporelles. L'utilisation de la direction descendante est replacée dans un contexte global par les promoteurs de la Réforme. veut signifier le rayonnement de l'esprit purifié par la foi en son sauveur. correspondant aux six jours de travail de la Genèse. L'étoile à cinq branches.

dans la Methodus historiae. et le confronter à ce qu'il estime être la réalité d'un progrès. que l'on pourrait assimiler à une des nombreuses tours de Babel représentées par les peintres de son temps. Cette figure complexe conduit sur les voies d'un ésotérisme qui ne représente que des chemins parallèles de la pensée mystique renaissante. d'une manière qui se veut réaliste. A l'époque de la Renaissance. Bodin intègre ainsi la notion de progrès discontinu. mais restent exemplaires d'une forme poussée d'allégorisation. il contamine les deux figures du cercle et de la ligne ascendante : il voit l'évolution historique comme une sorte de ligne spirale ascendante sur les parois d'une tour conique. L'illusion que tout empire. Un autre type de méditation sur l'histoire utilise. Pour Bodin. est le résultat d'une négligence de l'observateur. et que l'image de la roue qui tourne en revenant sans cesse à son point de départ est l'expression fidèle de ce sentiment. et non allégorique. Le catalogue de ces représentations imagées dont nous ne pouvons fournir qu'un échantillon. mais en mieux. d'un éternel retour.Entre « l'advenu » et « l'advenir» 179 crite dans un cercle doré à fond d'azur. dans l'histoire. qui lui servent de socle : il y a des leçons du passé. De l'advenu on ne saurait déduire systématiquement l'avenir : de là les attaques contre toutes les formes de « mancie » ou de divination dont on trouve le catalogue dans . qui ne tient pas compte de ce qu'il vieillit. pourrait laisser penser que « tout est écrit » d'avance. Or le temps refuse précisément toute inscription dans l'espace et tout enfermement dans une écriture : il est le lieu (si lieu il y a) de réalisation de la liberté. tel qu'il est conçu par exemple dans le commentaire du « Candélabre de Moïse » réalisé par Guillaume Postel. Mais s'il est vrai qu'on constate une alternance d'âges de lumière et de ténèbres. Le schéma ternaire est reporté sur une représentation emblématique du lys. chaque cycle nouveau se reconstruit sur les vestiges du précédent. Pour expliquer l'illusion que nous avons. servant à la construction d'un avenir qui peut lui ressembler. pour expliquer les phénomènes de transfert et de migrations par des raisons d'ordre climatique. l'association de la vie des roses au temps qui passe facilite le symbolisme temporel de la fleur. L'histoire n'enseigne ni le déclin (qui est une illusion subjective) ni le statu quo (qui est une illusion de l'ignorance du passé). dans une construction imagée qui donne sa place à l'espérance en évitant l'écueil des illusions naïves qui oublient que le progrès est une conquête active. Cette figuration est le point de départ d'une emblématique qui sera reprise par le rosicrucisme (rose stylisée et allégorique à sept pétales dont Robert Fludd a transcrit la configuration). La division des hémisphères en trois zones ne peut échapper à une allégorisation d'ordre mathématique. même si les signes n'en sont pas immédiatement déchiffrables. les combinaisons ingénieuses de proportions et de rapports numériques : Jean Bodin. il est vrai que la contemplation de l'histoire peut donner l'illusion que rien ne bouge. part d'une infrastructure géographique. et attribue sa propre déchéance au spectacle qui l'entoure.

La connaissance de ce qu'on sait de lui. Par d'autres voies. et le mystère des voies de la Providence. Les forces qui mènent les événements. aussi absurde qu'inévitable. Il est impossible de faire que l'avenir soit ce qu'on veut qu'il soit. ici et maintenant dans le seul instant de vie et de vouloir qui lui appartienne et qui meurt plus vite que les roses. III. en l'état de nos connaissances. il y a la Nature. du caractère des femmes. Il faut choisir. comme semblent l'indiquer les derniers chapitres de l'oeuvre. Panurge mène une enquête à tous vents sur les moyens de connaître son avenir. en raison de la transcendance de Dieu. mais par un acte de volonté prise en connaissance des causes. l'embarcation n'obéit plus à la volonté du navigateur. XIII). ne peut être qu'arbitraire. Montaigne aboutit aux mêmes conclusions : vouloir étreindre le temps. se distribuent en trois étages séparés avec des antagonistes internes qui rendent vain tout effort de pronostication. Mais une fois la chiquenaude initiale librement donnée. et qui dépassent les capacités humaines. c'est faire la brassée plus grande que le bras . Il y a une sorte de pari rabelaisien sur l'avenir de l'homme. la Providence. Entre les caprices de la Fortune. perçue au niveau humain sous forme de caprices imprévisibles. Mais les voies de la Providence. Panurge est ramené au seul acte dont il puisse assumer la responsabilité : vouloir ce qu'il veut. « ce sont gens qui passent voyrement le temps . A condition bien entendu qu'avec une série de . et notamment s'il doit se marier. ils outrepassent le présent et ce qu'ils possèdent pour servir à l'espérance/i.e. Au-dessus. la « Fortune ». si l'on veut avancer. sévissant dans le monde infralunaire. sont impénétrables.180 Claude-Gilbert Dubois quelques chapitres du Tiers livre de Rabelais. Non pas choisir par raison. même pas l'espace d'un matin. C'est sa manière à lui de préserver le libre arbitre dans un choix initial qui. Il faut choisir parce qu'on est embarqué. pour se fier à de vains espoirs/et pour des ombrages et vaines images que la fantaisie leur met au devant » (Essais. à défaut d'arbitrage rationnel. analogue au pari pascalien sur l'au-delà. d'atteindre un savoir total. puisque la raison n'arrive à rien décider. organisme plus stable. sorte de motus agens qui n'a d'autre loi que sa propre liberté. au plus bas. Mais la connaissance de ces lois ne peut être que partielle : elle nous échappe par ignorance. et il n'est pas possible. l'ignorance des lois de la nature en tous leurs effets. Au-dessus encore. Tout au plus peut-on avoir quelque espérance dans les progrès d'une technologie. Alors que convient-il de faire? Il convient d'utiliser la seule figure du temps dont nous n'avons pas parlé : celle du point. dont on peut estimer qu'elle exprime les seuls actes pris par un sujet en état de connaissance totale des causes et assuré de l'efficience de ses effets. Ce n'est ni par savoir ni par raison qu'on pourra y mettre fin. l'apport des sciences et des techniques de conjecture apportent autant d'éléments décisifs dans un sens que dans l'autre. C'est là le premier agent moteur de la vie humaine qui n'est pas une destinée écrite à l'avance : un acte de liberté fondateur de l'existence. il y a le libre arbitre divin. Il y a. qui obéit à des lois. mais en pleine méconnaissance des effets. Le raisonnement et l'expérience ne conduisent en définitive qu'à l'indécision.

de Pic de la Mirandole et de Rabelais. . BIBLIOGRAPHIE Œuvresde référence : .et l'espérance. A l'époque d'Erasme. ni ascendante. « en la prime jeunesse » : et on a alors toute la vie devant soi pour rêver à un avenir radieux. POSTEL (Guillaume). n'a plus cette confiance. Aetatummundiseptemsupputatio(1520). qui n'est pas forcément belle. MONTAIGNE (Michelde). suivent toutes les voies ouvertes à l'imagination du futur. après un parcours sinueux et des obstacles initiatiques. De Generatione et Corruptione Aristotelis(1519). même à la porte des Enfers. qui a appelé sur l'époque l'image d'« aube de temps modernes ».RABELAIS(François). RONSARD (Pierre de). suivant le terme utilisé par Hocke. on arrive à construire une ligne. De la Vicissitude ou variété des choses en l'univers (1575). il reste ces deux petits présents faits à l'esprit dont. graine d'avenir .que porte en soi l'événement l'advenu -. les hommes n'arrivent pas à se dépouiller : la capacité de conjecturer . XIII (1588). Essais. LE ROY (Louis).Mystica et prophetica libri Genesisinterpretatio(1580) . assimilée au maniérisme. Hymnes (1555). BROCARDO (Jacopo). ce qui est la principale de ses qualités.Le Tiers livre (1546). 1lI. Si l'advenu ne peut fournir une claire lecture de l'advenir. Tout dépend de l'instant où l'on place son présent pour imaginer l'avenir. « en son jeune avril ». « au mois de mai ». L'automne de la Renaissance. Il n'est plus question de figuration. à l'époque de la Renaissance et des Réformes. STEUCO (Agostino).La Doctrine du siècle doré (1553) . mais d'appropriation. Il. on n'en est pas là. De Transituhellenismi ad christianismum(1539). à la fin d'un temps qui meurt. mais qui est sienne.l'avènement . ce qui est la seule manière d'échapper aux figures pour transférer le temps dans le registre sonore. qu'à ceux qui ont gardé en main le fil d'Ariane.Entre « l'advenu » et « l'advenir» 1 181 points. le message ésotérique du « monde comme labyrinthe ».Methodusad facilemhistoriarumcognitionem ( 1566) BOUELLES . Il y a chez tous un phototropisme. dans l'apothéose de la lumière .qui maintient la valeur relative du savoir .BODIN(Jean). soit en fin de soirée. L'inquiétude l'amène à transformer l'étoile de David en rose des vents tournant à tous vents ou en labyrinthes aux voies inextricables dont l'issue n'appartient. XII (1580). sous forme de mélodie ou de romance sans parole. « à l'aube ». Les figures du temps. MEIGRET (Amédée). Les hommes de la Renaissance le placent soit à l'heure des petits matins. et on attend alors que la nuit passe et s'évanouisse pour entonner l'hymne des réveils. des renaissances et des résurrections. (Charlesde).BUDE (Guillaume).

1985. 1969(2eéd. Paris.Montaigneet le problèmedu temps.Le Système stoïcienet l'idée de temps.182 Claude-Gilbert Dubois Cosmopoeia(1535).DUBOIS(Claude-Gilbert).Paris. 1972. FRAISSE (Simone).Paris. L'influencede Lucrèceau XVIesiècle. Discoursdu temps. GOLDSCHMIDT (V.de l'an et de ses parties ( 1578).JOUKOVSKI (Françoise). Ouvragescritiques : . 1977.De perenni Philosophia(1540). Paris. L'Imaginaire de la Renaissance.) . La Conceptionde l'histoireen France au XVIIE siècle. Paris.). TYARD(Pontusde). 1962. .

En 1710.et en particulierpar le latin.l'innovation intellectuellequi caractériserales éditionssuccessivesdes Scienzanuova de GiambattistaVico. ce n'est que dans la quête.Ce temps en son fond est un temps déduit. elle-même référée à un Effort universel d'inspiration galiléenne. qui tente de reprendreà son compte la réflexiondu siècle précédent sur le conatus. le temps est interprétéà partir d'une métaphysiquepythagoricienne du point. Vicoest un philosophedes âges. Cette simple flexionrésume.au-delàdu premieressai de 1710. qui expose une synthèse éclectique de toutes les métaphysiquestraditionnelles. on peut admettre sans difficultéque la méditationdu philosophe de Naples peut être exposéeà partir de la questiondu temps sans perdre de sa spécificitéet de sa nouveauté. qui l'inspire : retrouverle savoir spéculatifvéhiculé par les languesanciennes.le De antiquissimaItalorumsapientia.et la problématique plus mûre qui va résulter du passage d'un singulier à un pluriel : DU TEMPS AUX TEMPS. Le temps n'est alors qu'une catégoriedérivée. Pourtanton aura soin de distinguerl'abord de la questiondu temps dans le traité de 1710. héritière de Bacon.subordonnée à une dynamique de l'espace. Si la future temporalitévichienneest à l'oeuvredans ce premier traité.à partir de la premièreéditionen 1725.Les formes du temps selon Vico Bruno Pinchard (Tours) Une première métaphysique du temps : le temps et le point qu'un philosophedu temps. Mais parce -que la doctrine des âges est en mesure de bouleversertout le rapport de la Plus pensée au temps. Le temps de l'origine est .

comme une théologie et une anthropologie. Ces rappels tracent le cadre de la métaphysique du point : c'est une phyde l'extension fondée dans une ontologie de l'effort. le plus et grand le plus petit sont à égale distance du rien. c'est-à-dire. si ce n'est par l'idée humaniste d'une translatio studii au travers de l'histoire des civilisations. car il résulte du rapport de deux lieux dont l'un est en repos. 5) Du point. hors de ce point. Une même vertu d'extension se tient dès lors sous les choses inégalement étendues. comme l'espace. des formes physiques de l'extension. il n'y a qu'accident et hasard1. c'est-à-dire avec la spatialité du monde en tant qu'elle s'étend3. se tient dans l'indivisible. et l'autre se meut : le temps se confond alors avec le lieu. nous sommes en mesure qu'un de formuler la question qui guide les études vichiennes : cette Scienza nuova. qui procède de l'essence universelle. mais il n'est pas encore thématisé comme tel. sourd l'opportun. 6) Le temps enfin est un mode « composé ». Sur la base de ce résultat. le kairos grec. est-elle même encore une métaphysique conçue comme la science de l'être en tant qu'être. puisqu'ils ne commencent à être que par le principe purement métaphysique de leur essence. 4) Le temps. qui engage la continuité de l'oeuvre de Vico et qui permet d'interroger la perpétuation inavouée dans la Scienza nuova de l'ontologie de l'effort. gouvernés par un fatum2. mais l'éternité. c'est-à-dire in-formes et dynamiques. Je ne rappellerai pour mémoire que les principales étapes de la théorie du temps de 1710 : 1) il y a des puncta ou conatus d'extension. Le temps n'y est sique accident secondaire. dans l'ordre du temps. c'est-à-dire de l'être qui ne procède pas de son histoire. où s'insère l'énergie de tout l'univers. est-elle encore à son tour une telle métaphysique du point ? Elle qui se définit comme «Théologie civile raisonnée de la providence divine4» et « Métaphysique de l'esprit humains ». 3) Dans l'ordre de l'existence (c'est-à-dire du « être sorti de »). nous ne pourrons l'envisager qu'après avoir considéré la doctrine du temps qui s'annonce effectivement dans la philosophie plus mûre de l'auteur. tour à tour. car l'être ne peut procéder que de l'être.184 Bruno Pinchard déjà présent dans cette interrogation sur la langue antique. mais seulement de lui-même6g Cette question. qui résume à elle seule la philosophie que Vico a transmis jusqu'à nous. . se divise comme tout l'ordre physique. sources métaphysiques. 2) Parce qu'ils sont la vertu même de l'être. seuls ces points peuvent arracher les choses à leur néant.

c'est la loi de sa transformation selon les époques. il convient de désigner avec précision le lieu où émerge l'ampleur de la révolution qui s'annonce. les sociétés. prise entre le temps et sa négation. Si. Mais seule une métaphysique pourrait réellement partager. c'est-à-dire. selon notre auteur. il est en polémique contre Grotius. résiste ainsi à toute forme de spéculation. procédant depuis le fond religieux archaïque jusqu'à la clarté du droit rationnel. A cette époque en effet. il précise sa position propre en opposant les présupposés qu'il dénonce aux principes des jurisconsultes romains dont il se veut l'héritier. parce qu'ils ont voulu faire une philosophie morale sans référence métaphysique. leur projet de réaliser un système du droit naturel. Faute de cette puissance supérieure d'ordre. et donc relier. dans le langage de Vico. sans faire de la Providence un principe constitutif. il a une histoire et vaut non comme norme mais comme totalité. dès la première version de la Scienza nuova (1725). partant d'une Table chronologique censée proposer la « matière » de l'aeuvre. un livre où il critiquait systématiquement les thèses des jusnaturalistes. Les philosophes modernes du droit auraient manqué. le véritable droit naturel ne peut jamais se confondre avec les moeurs des nations. Or. les coutumes. ce ne saurait être sa formulation rationnelle tardive par des jurisconsultes frottés de philosophie. celui qu'il nomme lui-même la Scienza nuova in forma negativa. inversement. Les concepts-clés ne sont plus ceux de système et de nature. Vico aura été très explicite. . les langues. ces philosophes de l'abstraction confondent. l'Idée éternelle du droit naturel et les systèmes effectivement nés au cours de l'histoire des hommes qu'ils ont la prétention de réformer selon cette norme absolue. bien commun de l'antique romanité et du moderne christianisme. Son essence. avance les principes qui permettront d'« inforiner7 » cette matière pour la rendre intelligible.Les formes du temps selon Vico La découverte de l'esprit du temps : la doctrine des âges et les « suites » du temps 185 Dans sa version ultime. Selden et Pufendorf. les lois. Mais plutôt que de s'en tenir à une architectonique trop maîtrisée peut-être pour exprimer entièrement les ressorts de l'ceuvre. De fait. puisqu'à la fois il s'en détache par sa part rationnelle. quoiqu'il en procède sous sa forme historique. son histoire donc. Voilà la découverte que l'observation du droit romain inspire à Vico. continue Vico. qui sont les religions. Dans le chapitre V du livre I. l'ordre idéal et l'histoire. mais d'origine et d'« économie totale » : Aucun de ces trois auteurs ne découvrit les origines véritables et jusqu'ici demeurées cachées des parties qui constituent l'économie totale du droit naturel des gens. la Scienza nuova se présentera comme un système complet du temps qui. à moins qu'on parvienne à ce résultat : le véritable droit naturel n'est pas une norme intemporelle : sous la condition de l'idée de providence. où il reprend un ouvrage antérieur perdu. il y a quelque chose de véritablement universel dans le droit naturel.

le cours du temps suit des moments. cet ordre a bien en lui quelque chose d'éternel. Revenons à cette suite des temps que Vico oppose aux Modernes. d'une façon particulièrement naïve. elle implique toujours une forme de dépendance entre un temps et une forme d'idéologie. Provenant de sequor. quoiqu'il s'y exprime nécessairement. la « SETTA DI FILOSOFI ». en suivant un principe organique de développement qui en fait proprement un droit et non pas simplement un état des moeurs. Associant le temps. La légitimité d'un droit n'est pas dans sa seule promulgation. Des religions les plus primitives au droit rationnel des Modernes. les peines. la conduite. les commerces. C'est en effet une maxime du droit romain que de dire. ce qui . dans son Dictionnaire de la basse latinité au mot Secta : « Quod est Sectae temporum meorum alienum ». ce temps des philosophes. Le droit naturel ne se limite pourtant pas à ce dernier âge qui n'en est que la phase terminale. les ordres. limitée à son écoulement physique ou simplement subjectif. les alliances8. mais une loi de croissance. de réformer le droit romain.186 Bruno Pinchard les gouvernements. Aussi se pique-t-il. Quelle n'est pas dans ces conditions l'erreur de Grotius ! Grotius en effet confond le droit naturel conforme aux temps de Rome avec celui qui n'appartient en propre qu'à l'école philosophique. et une école de pensée. ce que Vico appelle certaines « sette di tempi ». Elle annonce une singulière révolution dans l'Eternel. mais dans la régularité de ses origines. les commandements. qui ne vient pas du temps et de l'histoire. L'Eternel n'est plus une essence intemporelle. les propriétés. les moeurs. les jugements. la guerre et la paix. Grotius manque du sens de la suite des temps9. les restitutions. Vico lit cette conception résolument évolutive. Si le temps rejoint l'éternel. Cette notion de « setta » appartient au vocabulaire juridique et signifie la forme de vie. ce ne peut être que par son rythme et son ordre au sein du temps. enfermés dans leur suite particulière. c'est-à-dire la forme d'une culture et d'un savoir. pour devenir l'expression d'une totalité vécue qui fonde la nouvelle philosophie de la temporalité. Oui. l'esclavage. qui aura finalement établi un droit systématiquement fondé sur l'idée rationnelle de la justice. et pourtant ordonnée du droit. cette notion renonce à toute conception abstraite du temps. l'inspirateur constant de Vico. Le vrai droit naturel naît avec les moeurs des nations. Cette forme d'éternité n'est que la régularité de son cours selon un ordre immuable. qui en constituent la forme absolue et la part d'essence. selon l'indication de Du Cange. avec sa division par époques. et l'époque plus Di TEMPS Vico distingue alors les « SERRE particulière qui a retenu jusqu'ici l'attention des jusnaturalistes. chez les jurisconsultes romains. » archaïques.

cela est étranger au style de mon tempsio. Ce parallélisme est la forme même de la providence vichienne. On peut résumer cet acte de naissance d'une certaine éthicité du temps de la façon suivante : 1) La pensée ne s'exerce pas seulement dans l'éternel. dans l'homme s'humanisant par la société. C'est donc sur une référence au droit romain. « L'ordre des idées doit procéder selon l'ordre des choses ». 2) Cependant les formes du temps social ne sont pas en nombre infini. a lui pour la première fois sur l'histoire. non sous l'aspect d'une plante qui. Vico s'est placé entre Bossuet et Voltaire qu'il domine également. et posé une borne immuable au développement du genre humain. Pour voir l'homme. que la notion de forme. et que son livre mérite le nom qu'il osa lui donner : Scienza nuova 12. Il faut plutôt concevoir que Vico introduit une nouveau parallélisme ontologique qui n'est plus celui des attributs de Dieu. ne signifie pas qu'il faille renoncer au point de vue de l'idée. Comme l'écrit si justement Michelet : Dans la philosophie de l'histoire. Secta meorum temporum non patitur ». fleurit de la terre sous la rosée du ciel. La logique de la substance est devenue intérieure à l'humanité. C'est encore par là que mon vieux Vico est le véritable prophète de l'ordre qui commence. et dissipé l'histoire comme la poussière au vent. reconnaître le droit de ces formes de testament. Voltaire avait nié ce développement. il lui faut désormais reconnaître que l'éternel lui-même est un fruit du temps qui ne peut plus se libérer de sa propre histoire. Désormais toute pensée a un âge : celui de la totalité vivante au sein de laquelle elle se conquiert. la Providence. Bossuet avait resserré dans un cadre étroit l'histoire universelle. en la livrant à l'aveugle hasard. une forme de représentation différente. à propos des héritages : « Hujusmodi autem testatorum voluntates valere. Il n'existe pas de pensée indépendante des moeurs du temps où elle se formule. le dieu de tous les siècles et de tous les peuples. Vico dans l'homme même. L'humanité lui apparaît. Vico est supérieur même à Herder. Dans l'ouvrage du philosophe italien. elles sont susceptibles dans leur répétition à travers l'histoire d'être classées : à chaque type temporel correspondra un droit différent. lira-t-on dans la dernière Science nouvelle 11cela . et à son organisation intersi ouverte à la variété historique de ses composantes unifiées sous une codine. Elle concentre tout l'apport de Vico à la transformation de la philosophie. mais comme système harmonique du monde civil. fication unique. mais celui des actions des hommes et de leurs représentations. Herder s'est placé dans la nature . mais de découvrir une logique de l'immanence dans la complexité de ses régimes temporels. par un développement organique. . ou encore.Les formes du temps selon Vico 187 est étranger au style de mon temps (c'est-à-dire aux écoles juridiques de mon temps). dont l'oeuvre n'est plus de définir les catégories de l'être éternel. ou d'« esprit » du temps a été forgée par Vico. qui permet de marquer les régularités qui rythment l'histoire.

contient et maintient tout ce qui se pose et s'appuie sur ellel3. par les Grecs [. Cette parfaite égalité de la forme et de sa naissance dans le temps ne veut pourtant pas dire que l'histoire des hommes n'est qu'une succession de formes de vie dépourvues de sens. cette foi [. De Vico en effet on datera la conception d'une entité nouvelle. Elle n'est plus le privilège des philosophes.]. dont le centre fut ressenti... le « système harmodu monde civil » : on ne saurait mieux annoncer la restitution de la nique Providence théologique à son socle humain. mais l'esprit du peuple n'est un esprit effectif que s'il fonde ce peuple dans l'unité de ses mythologies fondatrices. ou plutôt il faut dire que toute la vertu du point est venue se placer dans le centre même des corps sociaux et qu'il n'y a pas d'autre Effort universel que celui que s'accordent les peuples en développant leurs virtualités : « Cette force. Un axiome de la Scienza nuova énonce ce point sans ambage : « Les propriétés inséparables de leurs sujets doivent être produites par les modifications ou manières dont les choses sont nées.188 Bruno Pinchard « Le dieu de tous les siècles et de tous les peuples ». L'esprit universel n'est l'esprit du monde que s'il est l'esprit du peuple. qui devient à ellemême son propre soutien : Les puissances civiles sont les maîtresses de la substance des « peuples sostanza de' popoli ». comme le fond de chaque orbe civil?4. Nous sommes loin... c'est d'abord. l'union indissoluble de la richesse des peuples et du noeudmythique des puissances qui la gouverne. A quoi tient cette force de la substance sociale ? A la force de ses dieux et des hommes.de quoi ? De la substance temporelle universelle. Vico propose bien une révolution dans l'éthique.] et les Romains [.] et cette protection. qui soutient. sinon raisonné. » 3) Il n'y a pas lieu dans ces conditions de distinguer entre la forme sociale du temps et sa forme philosophique. toujours selon Du Cange : une « façon ». L'être est temps et les événements sont ses modes. 15» Toute nature est donc naissance. Ainsi la setta rejoint-elle un de ses sens les plus tardifs. comme on le verra. mais elle étend sa signification à toute forme de vie. reprenant la vieille formule romaine. Car toute modification temporelle est elle-même la . Vico met au centre de son oeuvre cette substantialité « mythique ». que les puissants devaient avoir à l'égard des faibles (en ces deux choses consiste toute l'essence de la féodalité). qui pourtant ne naîtra réellement qu'avec la Révolution et les savoirs romantiques qui en expriment tout l'effet : la SUBSTAN- CE SOCIALE. suggère Vico tout au long de ce passage central. Cette substance n'est d'ailleurs pas seulement l'« esprit des peuples » de Hegel. à toute forme de temps : il n'y a d'éthique que du temps de l'époque.. nous le voyons.. est la force qui soutient et régit le monde civil. un mode . de la dépendance des formes physiques à l'égard d'une substance transcendante.

chacune avec leurs diverses modifications. ni les formes de sa fonctionnalité. toutes les nations conviennent. Ses abstractions doivent être relues à partir d'un point de vue global et de sa périodisation. Croce. les nations se déterminent. mais la récurrence de ses formes et l'ordre de leur croissance. 16 On ne peut aujourd'hui. en visant cependant toujours les unités substantielles du droit naturel des peuples en quoi. cette fois contemplée dans l'esprit des nations. on l'a vu. dont les moments temporels ne sont que des approches successives par les communautés humaines (par leur sens communs historiques) de l'organicité archétypique du droit. A partir de ces institutions en effet. elle ne s'accomplit que comme totalité historique. et toutes les formes européennes de l'historicisme. Aussi bien la prétention de la philosophie « particulière » à un universel abstrait est-elle le seul moyen par lequel la connaissance humaine peut s'élever aux lois universelles. reproduit toujours le même ordre de développement selon l'axiome : « La nature des choses n'est que leur genèse en certains temps et selon certains modes : tant qu'ils demeurent tels. et intègre à ses cycles aussi bien son achèvement que la certitude de sa destruction : Le sens commun du genre humain est le critère enseigné aux nations par la providence divine pour définir le certain « les institutions » concernant le droit naturel des peuples. Vico distinguera donc une métaphysique de l'esprit humain contemplée dans l'homme particulier. D'autre part la pluralisation des temps ne conduit cependant pas pour autant au relativisme car cette histoire. telles naissent les choses et pas autrementl7 ». On passe ainsi d'une « philosophie théorique universelle » à une « philosophie pratique effectivement universellel8 ». Cette réalisation ne donne pas lieu à une parousie : toujours désirée. elle révèle un regard morphologique sur l'histoire. La pensée Vico est dès lors une typologie de formes de l'agir dont une théologie agnostique de la providence assure la cohérence ultime. et une telle métaphysique. qu'être sensible au double mouvement qui caractérise cette théorie : D'une part on y voit magnifier la critique de l'ontologie grecque par les jurisconsultes latins. La philosophie perd son privilège. Le platonisme spontané de l'homme ne s'accomplit ainsi qu'à quitter la sphère de l'individu où l'esprit ne saisit que la part théorique de son savoir . qui annonce celui que Goethe posera sur la nature : le principe en effet n'en n'est ni la négativité de l'esprit. Cette conception n'est ni dialectique. ni structuraliste et classificatoire. Aron. La référence providentielle permet ainsi de maintenir un point de vue métaphysique sur le temps au-delà de la réduction de la philosophie à une activité particulière. après Dilthey. elle n'est qu'une forme de la culture.Les formes du temps selon Vico 189 modification d'une « unité substantielle » du droit universel dans sa forme providentielle.

du pensé et de l'institué. ni même « homme ». penser l'unité du vrai et du certain. qui ne connaisssent pas la vraie loi du savoir moderne : la domination du temps. tout cela constitue une déclaration de guerre à la falsification . que l'éternel lui-même est advenu. c'est. Comprenons bien que les jusnaturalistes que Vico critique si constamment. que l'homme n'a pas toujours été moderne. La pluralité des temps comme critique des gnoses Penser le temps selon ses âges.190 Bruno Pinchard pour entrer dans l'agir universel où la matière et la forme du tout concourent à l'information substantielle. qui caractérise l'auto-réflexion de Vico sur l'histoire de la métaphysique : Vico à tout moment en appelle au platonisme comme seule forme d'intelligibilité du devenir auquel puisse parvenir l'humanité réflexive. la pluralité de ses âges. le cycle de leurs successions et l'obsession de l'origine qu'elles engendrent. et peut-être sans issue. ne sont que les fruits tardifs d'une attitude plus générale de toute philosophie dans sa provenance platonicienne : elle n'existe qu'à dénier le travail de l'origine pour lui substituer les immédiatetés de l'enthousiasme ou de la conscience de soi. Reconnaissons à tout le moins que Vico a orienté son oeuvre vers une critique systématique de toute gnose possible. Commence ici un jeu profondément paradoxal. Ainsi seront enfin remises à leur vraie place les abstractions des idéalismes et des empirismes subjectifs. Remonter à la « lontanissima antichità20 ». il traque dans le platonisme la dénégation perpétuelle du temps au travers duquel il a pu conquérir l'éternel. Son culte de l'éternel n'est qu'une falsification du temps réduit à n'être jamais qu'une allégorie de l'éternel. La puissance de l'invention conceptuelle chez Vico se mesure cependant à l'effort critique immense qu'elle suscite. et introduire « l'esprit humain des nations » dans la pensée'9. c'est aussi soutenir contre les Anciens que l'éternel ne s'est pas toujours précédé lui-même. qui semblent résumer en eux cet oubli du temps qui les condamne. Soutenir contre les Modernes précisément. Et la question qu'en dernière analyse il pose est celle de savoir si la Scienza nova est bien le dévoilement de la face de l'être que le platonisme a dû dénier pour se conquérir lui-même . La profondeur de cet auteur tient donc au fait qu'il n'a pas cru pouvoir accéder à la profondeur du temps sans passer par une critique du platonisme. dans la langue de Vico. au moins du platonisme allégorique de la Renaissance florentine.ou si elle n'est qu'une gnose platonicienne parmi d'autres. et dans le même temps. La philosophie en Occident. interroger les poètes théologiens et découvrir leur sagesse vulgaire et non pas initiatique. sous le prétexte de sagesse. ne procède que d'un déni radical de l'origine : tel est le verdict.

des hommes) à partir de la triade varronienne (temps obscurs. et à grand peine. La part mythique de l'homme prend la place de sa part transcendante. La philosophie vichienne du temps est ainsi à la fois une rupture avec l'ontologie traditionnelle et la restauration d'une genèse cosmique saturnienne et herculéenne.. dont la répétition constituera désormais la marque de toute modernité dans la pensée. De même que l'astrologie est vraie . l'interprétation enfin de la mythologie comme poème politique vont toutes dans ce sens et n'ont pas encore épuisé leur pouvoir d'interrogation en une époque de gnoses comme la nôtre : Pour retrouver le mode de ce premier penser humain qui soit né au monde du paganisme. Vico en assume loyalement toutes les conséquences : Et à cause de toutes les faits dont nous avons fait nos arguments. mais qu'il nous est seulement permis. mais celui des hommes dans la nature.]. c'est bien de la transgression d'un interdit qu'il est question. à commencer par la métaphysique elle-même. Ainsi la reprise critique de la triade égyptienne des âges (âge des dieux. Cette fois le cosmos n'est plus celui du ciel intelligible. historiques2l)@ l'application à toutes les traditions antiques de ce nouveau feuilletage du temps fondé sur le dévoilement de l'archaïque. l'invention de l'homme poétique originaire. Le sublime prend la place du mystique. on renverse tout ce que l'on a dit depuis Platon à propos de l'origine de la poésie [. elle seule révèle notre double destination dans sa radicalité : politique et terrestre. distinct par son corps et par ses sources de connaissance de l'homme rationnel.22 Derrière la répétition de tous les grands gestes mythiques de descente aux Enfers. La métaphysique de l'esprit humain dont il se réclame est d'abord fondée sur l'intériorité à l'esprit de toute représentation. La chaîne de la Tradition n'est que la chaîne de l'humanité dans sa misère et ses grandeurs. On trouvera alors importuns tous les sens mystiques de philosophie transcendante conférés par les doctes aux fables grecques et aux hiéroglyphes égyptiens. de concevoir. D'autant plus naturellement seront alors produits au jour les sens historiques que les uns et les autres devaient naturellement contenir.23 L'homme est naturellement historique. La puissante organicité de la Science nouvelle ne doit jamais faire oublier quelle machine de guerre elle constitue à plusieurs égards d'abord à l'égard de l'humanisme hermétique. fabuleux.. des héros.Les formes du temps selon Vico 191 1 sacerdotale du temps et des lois de la nature. nous avons rencontré de terribles difficultés qui nous ont coûté la recherche de près de vingt années pour descendre de nos natures humaines civilisées aux natures totalement sauvages et inhumaines qu'il nous est absolument défendu d'imaginer.

appartient au développement politique et spirituel du sujet total de l'humanité. Cet engendrement de l'humanité. comme une sorte de participation infiniment éloignée. même s'il cherche à le transgresser en refusant d'adhérer aux révélations de la sagesse des Anciens. à la fois mythique et vraisemblable.IV. c'est une libération de sa forme théogonique pour ordonner l'obscurité irréductible du destin humain : si cette forme de genèse vaut dans l'éternel pour les platoniciens. On pourrait en conclure que la tâche critique est une des illusions les plus tenaces des modernes et qu'il n'existe que des répétitions. Il en découle qu'Homère est seul en mesure d'enseigner la vérité de Platon. partant de la naissance du monde. en tant qu'elle répète elle-même les traditions homérique. car ce récit est celui des dieux eux-mêmes. comme de tout livre qui veut réécrire le Timée dans le même ordre. par Bruno Pinchard(DA). La critique du néoplatonisme qui anime la Scienza nuova ne signifie cependant pas l'invalidation de celui-ci. On ne défie pas impunément. 24 Ce chemin ancestral est bien évidemment encore celui qui conduit du ciel de la Scienza nuova à la découverte des âges de l'homme. les mythes et leurs auteurs. retournement des priorités qui manquait à la série des renversements du platonisme. est toujours celui de Vico. Il en découle que la nouvelle Doctrine des temps se suspend sur cette question : Vico a-t-il effectivement réalisé une révolution copernicienne en ordonnant autour du sujet toutes les illusions de la raison . 98. de même la procession néoplatonicienne.ou bien son succès dans la maîtrise des illusions ne marque-t-il pas une dernière dépendance à l'égard de ce qu'il dénonce. C'est Platon qui écrivait : Il nous a paru que Timée. celui d'entre nous qui est le meilleur astronome et qui a donné le plus de travail à pénétrer la nature de l'Univers.II. orphique ou chaldéenne. 1993. Michelet. devait prendre la parole le premier. Celle-ci n'échappe pas à l'antique récit.éd. NOTES 1. terminer par la nature de l'homme. quoiqu'encore réglée. surtout à Naples. p. . C'est l'un des sens de l'éternel retour sur lequel se clôt la Scienza nuova.De l'antique sagesse de l'Italie.GF.Paris. elle vaut dans le temps de l'histoire chez Vico. à la procession des classes divines ? C'est le genre de doute qui frappe à la lecture de chaque page de cette épopée du temps. recevoir les hommes nés de la parole démiurgique pour en faire des citoyens d'Athènes. Alors Vico pourra bien. GiambattistaVico.192 Bruno Pinchard selon lui comme projection des activités et des intérêts humains au ciel. comme Critias. trad. et.

p.. § 19. d'une II.Nicolini Scienza Vico.Lesformes du tempsselon Vico 193 2. au coeur mêmede la division des biensdes pèresretrouve les propriétés les plusincomde l'infinichezSpinoza et chezMalebranche «:C'estunepropriété de l'inpréhensibles finid'êtreen mêmetempsun et touteschoses. Nousn'avonspasaffaire à uneontologie du politique. quien est la totalité indivise de la République. Nicolas De la Recherche de la vériMalebranche.Viallaneix. III. Giambattista nuova éd. Giambattista 1(il s'agitde la première de Vicoauxobjections Vico.ou encoreCicéron qui traduit ainsi l'airèsis grecque. maisà unefonda(substantialiste) tionpolitique et mythologique moniste de la substance. 326. DA. OEuvres éd. Riposta réponse portéescontrele DA). maisla recherche d'uneforme divine à travers lesrapports de production se stabilisent et reconnaissent la légitimité du pouvoir laquelle politique. I. objective. Dansla théorie de « l'espritdu peuple se contente de marquer » Hegel un moment de natureau seinde la médiation universelle de l'espritobjectif « : L'espritrenferme unenécessité relevant de la nature et il se tientdansun être-làextédu-peuple une substance rieur . 12. et de substance indivisible. Vicoexplique « paternelle les notionsromaines de substance ». 4.1711.Ricardo Ricciardi. commele remarque du Cange. p. 7. EricAllieza appelé cetteforme de pensée uneontojustement On remarquera enfinquela propriété d'indivisibilité de la substance sociale mythologie.§ 347. 14. Introduction à l'histoireuniverselle. 3. « L'êtreest unepropriété desprincipes. qui n'est qu'unepart « desEtats». 297(cetextedatede 183 1). de composé pourainsidired'uneinfinité et tellement renferme toutesles perfections. éd. SN. simple quechaque perfection qu'il possède autressansaucune distinction réelle».§ 238.Comme ce sontcestextesqui té. prima(1725). Ellen'est passeumythique lement la traduction d'un intérêt de classe. SN.éd. 920 . SN.Battistini Scienza Vico. 132. (SNP). 8.». Il. p.SN.VIII. 11.Pléiade. (SN). 692. pour elle-même. Vicone le dit pas. ).§ 119. 102-103.Il suggère rapport plusradicalementquel'ontologie est l'accèsau fondement dessociétés. parhasard.p. Giambattista nuova de 1744.§ 2. éthiqueinfinieen elle-même . temps. 13. SNP. p.II. 5. § 20. 6.IVIV. pourdire la formede vie ou la formed'action. conception « philosophie de l'histoire» venant le relaide l'ancienne prendre métaphysique repose naturellement danscettemutation du sensde la Providence. p. 10.la substance est. § 602. c'est l'éthos grec.§ 602.Du Cangeciteencore Valère Maxime seu qui usede ce mot« provitaeinstituto agendiratione». parcequel'êtrene peutnaîtredu néant. : si l'ontologie n'étaitqu'unemythologie ne soitquela traduction d'un politique Qu'elle ? de classedansl'ordrede la théorie. JulesMichelet.Nousassistons à la naissance d'une éthicité du toujours ce queHegelappellera la moralité lesmoeurs. XeEcl. 9.Mais fondamentalement la secta.SN. ontétédénoncés comme Maisl'objection de Vicoestde toutautreportée et spinozistes. Noteset éclaircissements. La Complètes.A partirde cettenotionpolitique et mythologique de la substance. DA. cf. Cettefondarégissant l'ontologie tionest tellement tousseseffortspour puissante qu'à chaque pasVicorisquede réduire fonder unemétaphysique de l'êtreet il finitparengendrer unepureet simple mythologie universelle desprincipes.

16. SN.. 20.Le schèmehégélienest un supprimedans lui-mêmela finitudequ'il a a [ . SN.194 Bruno Pinchard éthique particulièreet bornée [.. Timée.27a.§ 40. § 145. 17.]. 23. § 338. 24. 15. SN. SNP. SN. § 147. schèmed'intégrationpar le degré supérieurqui est esprit. 18. 21. SNP. 331. § 552.§ 40.. . SN. § 384.. 19. SN. Enc. le schèmevichienest un schème à croissanceconcentrique :le centre est toujoursle même et il est indissolublement natureet temps. § 148.. SN. 22. § 52. Mais c'est l'esprit pensant dans la vie éthique qui ».

même si cela peut paraître quelquepeu audan est la seule forme de fiction qui cieux. En attendant lannée dernière.extrapolenotre présent. La Fin A rebroussetemps. Lord Kalvand'outre-temps.Les représentations du temps dans la littérature de science-fiction Denise Terrel (Nice) peut sans crainte affirmer. . au hasard : La Machine à explorer le temps. que la littératurede science-fiction traite du temps sous toutes ses formesthématiques. Une étude lexicale des textes de science-fictionferait apparaîtreque le champ sémantique temporel y est particulièrementenvahissant. à la fable. joue en abondance de tous les paradoxespossibles grâce aux fonctions d'une création imaginairequi injecte un sang neuf dans les vieux organismes mythiques ou génère de nouvellesformes poétiquesbien spécifiques. De tempsà autres.elle voyagedans le temps et les universparallèles. bricole parfois notre passé . Voyageau-delà du temps.A ce titre. Les Masquesdu temps. Je citerai. au conte philosophique 1.Le Tempsincertain. est une véritable« machineà explorerle temps ». Demain les chiens. ce genre littéraire récent.à des schémasnarratifsbien répertoriésqui renvoientses diversesappartenances à et au conte merveilleux* l'utopie. bien sûr. La science-fiction oeuvreavec le temps :elle projetteson lecteurdans l'avenir.mais aussi les plus courantes. La science-fiction se meut dans un universà quatredimensionstout en se conformant.chez les auteursles plus talentueux. à l'épopée. de l'Eternité. La fréquencedes références au temps dans les titres des ouvrages de science-fictionfrançais ou anglo-saxonsest éloquente à cet égard.dans ses formes les plus classiques.

sa cohérence interne au fantastique) (contrairement qui garde intention de lui offrir le plaisir d'une évasion tout en défendant moral. (dont contemporaines du texte la fiction semblait vient Dernier de le voir) Homme à vouloir contiennent libérer les pouvoirs de l'homme. l'invention de l'imaginaire. en 1895 la publication que constitua Wells. réduisant de ce fait la distance le premier peut-être embryon La théorie de Darwin a porté cette agitation à son maximum : à partir de là. n'est dans certains exemples de science-fiction « New Wave » 2 cette toutes dans avec littérature les formes un ailleurs la double un genre expérimental. dans parlaient. plus scientifiques. ont et des utopies un point de vue a tissé ses affabula- plausible lors (le darwinisme. puis la génétique fondamentales sur notre évolution. Le roman prédu lecteur. tions voire philosophique. pour l'évasion qui n'est pas celui des planètes extra-terrestres ne seront à leurs débuts lesquelles que des versions métaphomodernisées de l'île du roman d'aventure de riques classique. L'intention moralisatrice de l'auteur est claire : topos ce pays qui est le nôtre ! ce qu'il deviendra et ce qu'il Regardez nous ! » La démarche de Wells est antithétique de celle que Mark six ans plus tard. Twain cherche à démontrer que le temps suit une adviendra Twain de entre- dans changement sente un nouveau qu'un prétexte poétique4. historique paramètres ment littéraire temps tionnelles portant machine et biologique à la question de son évolution. dynamique temporelle fut les écrivains à matérialiser dans sa ficMary Shelley parmi premiers tion les peurs face à l'audace de certains son on mari.. Ces découvertes scientifiques qui loi de la thermola psychanalyse.. ». Contrairement à la fable. C'est alors que la puisque s'est ajoutée au récit traditionnel. de fiction. Frankenstein et Le les germes d'une vision le second étant évolutive. en projetant son yankee du Connecticut prendra roi Arthur. du « et si » des récits fabuleux («et si les chiens ont puisé une matière classiques ont bouleversé l'humanité depuis la nature ondulatoire dynamique. Comme pas à proprement parler elle transporte voisines le lecteur auxquelles j'ai fait alllusion.G. de la lumière. les mentalités et les concepts ligne à l'époque du de progrès . elle de notre ère occià partir de spéculations rationnelles ce tournant depuis dentale au début du XIXe siècle où Prométhée. pour la preapparente prise par rapport religieuses mière de l'homme fut considérée selon la dynamique fois. Auparavant on avait pu rencontrer et du futur3 le héros'à mais travers jamais l'histoire on n'avait pas étonnant que ces coïncider avec l'événepu de la Machine à explorer le ficça et là des visions de machine transconçu Même si cette illustre un formidable du passé physiquement ne constitue de l'humanité. de ce qui allait devenir au XXe siècle la dystopie. le Créateur rival de Dieu selon le titre d'une oeuvre du poète romantique a été « délivré Ovide. des questions soulevé métaphorique devenir réalité. allons-nous ? Il n'est » aient donc « Où de H. une distance fut aux théories et.. et l'informatique).») les découvertes la 2ème la relativité.196 Denise Terrel Sauf. la destinée sociale. pour reprendre l'un des ardents défenseurs des audaces Le postulat Shelley. contemporain « Regardez Wells rappelons-le.

du XIXE siècle par Darwin et par les philosophes C'est une véritable nouKierkegaard. l'humanité. bien connu ses pour préoccupations écologiques. velle tions allemands. Dans des contextes fictionnels rationalisés. Comme Doris Lessing En Fiction classique. sommes en train de résumer l'histoire de la Sciencefait. logie vers le futur de Samuel Butler (Erewhon) que la plupart marqués par la nostalgie la première moitié du XXI siècle galopante. dans la voie d'une dans à la réalité . actuelle. fin du XIXe siècle vistes tels Nowhere). par exemple. humaine. malgré attestent de la fascination récente de l'histoire contemporaine pour la dynamique (tout Mais. l'heure sous évoluc'est la qui et elle donne l'exemple du roman de Frank Herbert Dune. Simak. La machine à explorer le temps et l'Ile du Docteur Moreau de Wells témoignent d'un renouveau de la croyance chrétienne. C'est pourquoi la fonction d'avertissement de la Science-Fiction joue son rôle dans l'auto-régulation de notre . car la deuxième leurs différences les romans de Twain et de Wells d'intention. même particulièrement véhéments. nous presque appelée parfois « fiction spéculative ».Les représentations du temps dans la littérature de science-fiction 197 dans la première est bien plus pessimiste). nous est engageons tion contrôlée. que vers la de l'utopie avec les néo-primitiet William Morris (News from de l'Eden perdu face à la technosera. il donne à cette vieille croyance l'aspect d'un fait irréfutable. elle. partie. Les visions eschatologiques de l'évolution temporelle commencent à disparaître. résolument dans tournée la fiction nombreuses stimulée au milieu au moins les plus Toynbee. par la crédibilité du récit. bien que pour une élite très restreinte. l'a fait remarquer : « L'idée une forme maîtresse ou sous de la Science-Fiction une autre. quelques visions de l'avenir. ressemblent plus à des probabilités scientifiquement raisonnées qu'à des contes prophétiques. celle de l'homme enchaîné au mal depuis la Chute. tout comme ils ont probablement aidé à l'accélération du changement culturel. et les « histoires de l'humanité » seront Elles seront suivies d'un nombre croissant de récits de Sciencel'époques Fiction notre évolution ou lointaine : des premières future. C'est ce qui se passe exactement nouvelle franchissons grande étape que nous »6 consiste à penser d'abord et à agir ensuite que nous. préoccupation les inquiétudes d'une époque confrontée à de formidables mutaqui reflète et qui culminera au début du XXe siècle avec les théories de Spengler et essentiellement ardents théoriciens de l'histoire on assistait à la renaissance Tandis cyclique. imaginant proche de Aldous des mondes) et de George grandes (Le Meilleur dystopies Huxley Orwell les chiens à la célèbre de Fondation d'Isaac Asimov ou à Demain (1984) trilogie de Clifford sans oublier la Planète des Singes de Pierre Boule. en envoyant son héros dans le plus lointain futur à l'aide d'une machine. mais. La plupart des écrivains de Science-Fiction sont culturellement nourris de savoirs et de sagesses datant de l'antiquité qu'ils ont adaptés à leur époque. comme celle du Meilleur des mondes ou de 1984.

Son talent d'écrivain culmine dans la trilogie d'Helliconia (en partie inspirée du Seigneur des Anneaux de Tolkien) : il y développe son scepticisme religieux et met l'accent sur le déterminisme aveugle de la Nature qui adapte l'homme aux cycles saisonniers de la vie et de la mort (reprenant en cela la pensée de Lucrèce) et aux algorithmes du Tao9. Clarke qui adopte résolument un point de vue orientaliste dans sa vision des mutations successives de l'humanité (je pense ici à 2001 et aux Enfants d'Icare). mais si je le montre. comme les Overlords dans Les Enfants d7care ou le monolithe dans 2001. Aldiss peut ainsi mettre en parallèle d'un côté le mouvement cyclique du temps cosmique naturel incarné par la Grande Année d'Helliconia de mille six cents ans terrestres où l'Hiver engloutit tout le savoir accumulé au cours des siècles. Comme l'a dit Jean Cocteau : « Si je dis qu'un homme passe à travers le miroir. Mais si le discours métaphysique sur la destinée humaine n'est pas au coeur de ses préoccupations. ne croit pas à l'utopie au contraire. Il exploite toutes les possibilités créatives du temps et de l'espace pour mettre en scène ses réflexions morales largement inspirées de Platon. Celui-ci peut prendre une forme quelque peu optimiste comme dans les oeuvres d'Arthur C. plus personne ne hausse les épaules. Mais. Ces récits s'efforcent de diffuser une morale à l'adresse de la collectivité par l'impact de représentations visuelles réalistes de notre avenir. Pourtant. La planète Helliconia (« l'hélice d'Enfer ») devient littéralement le miroir de la Terre (puisqu'un écran géant projette ses images jusque vers les terriens spectateurs) en même temps que celui de la destinée humaine grâce à son intégration dans un système spatio-temporel à l'échelle universelle. l'homme ne domine pas sa destinée qui est soumise à la volonté d'entités supérieures. des philosophies orientales et des plus anciennes mythologies. Dans La Fondation d'Asimov. Brian Aldiss. superbement imaginé mais de manière scientifiquement cohérente.198 Denise Terrel système. l'Hiver nucléaire en l'oc- . on hausse les épaules . Les dimensions de la scène spatio-temporelle varient selon les auteurs. représentations de Dieu ou « sages-femmes » 8 de la mutation. il est curieux de constater qu'à une époque aussi influencée que la nôtre par le matérialisme scientifique. mais toujours suivi d'un Printemps où tout recommence à zéro. l'histoire de l'homme soit aussi marquée par le déterminisme dans la plupart des ouvrages de Science-Fiction. même chez lui. de l'autre la course folle linéaire de l'humanité qui peut mener à l'impasse définitif. l'intérêt pour la dimension spatiale est réduite à son minimum : seul compte le cours de l'histoire pour exalter et valoriser le Rêve Américain symbolisé par le plan des mille ans de Seldon. Asimov a sans doute écrit la première utopie vue dans sa gestation. mais il s'acharne à mettre l'accent sur les erreurs de parcours qui peuvent mener à l'apocalypse d'origine humaine. la notion de déterminisme rejoint ici celle de Doris Lessing : le plan Seldon est oeuvre humaine est doit mener à l'utopie.

le continuum espacetemps offre un extraordinaire champ d'exploration aux dimensions infinies. par-delà le temps et l'espace. plus que jamais. Ainsi. La vision d'Aldiss est sombre : pour lui. nous sommes encore crucialement conscients. mais sa leçon de morale. les décalages entre le temps cosmique et le temps biologique et d'époustouflants paradoxes temporels (le plus étonnant étant imaginé par Stefan Wul dans L'orphelin de Perdide. seul l'espace quadri-dimensionnel pouvait restituer métaphoriquement à l'homme sa dimension transcendée et paradoxalement faire renaître en lui le sens du divin. En même temps.. Elle place immédiatement le lecteur. c'est à dire en situant la destinée de l'homme moderne à l'intérieur d'un cadre à la mesure de sa dignité et sous un éclairage qui restitue la lumière divine de la scène grecque. Le rôle de la dimension temporelle dans la constitution de l'ordre cosmique lui a été présenté comme un fait nouveau qui ouvrait la voie vers des mystères insondables. Là encore. puis la théorie de la relativité ont mis en pièces l'ordre de Newton. L'affabulation scientifique. certains émerveillements quasi mystiques récents (sur le cristal et la théorie du chaos. mais simplement pour une élite bien informée. Cette littérature contribue considérablement à réactualiser les interrogations de Pascal sur notre place dans l'univers et à reconsidérer l'espace dans lequel nous vivons ainsi que la logique qui le régit. le temps fournit aux écrivains de l'imaginaire moderne un excellent prétexte à l'édification de thèmes plus ou moins délirants mais souvent réussis pour soutenir leurs intrigues : « les mystères du continuum » est le cliché bien connu pour justifier les inversions temporelles. Tous les créateurs de ces organisations spatio-temporelles sont les descendants de Lewis Carroll dont le monde « de l'autre côté du miroir » témoigne d'une époque pleine d'incertitudes déroutantes qui déstabilisaient l'ordre ancien et défiaient la raison. on voit que la science-fiction reflète. repris par le vertige de Pascal.. aidée en cela par les médias. bien qu'intemporelle et universelle. en . que nos sens ne sont pas fiables. est dictée par les échéances possibles de notre histoire actuelle. où. A une époque où les dieux auraient dû battre en retraite devant la science et le matérialisme et où le roman réaliste a tué les mythes et les légendes.lo Les mises en scène du temps méritent notre intérêt. nul nirvana ne peut nous faire échapper à la roue des saisons. par exemple) et les interrogations du savant. Pour l'imaginaire d'Aldiss et de quelques autres créateurs de vastes fresques épiques (comme Tschaï de Jack Vance ou Villes Nomades de James Blish). On peut aussi citer le remarquable paradoxe des Enfants d'Icare de Clark). Le roman de Christopher Priest Le Monde inverti commence par la phrase suivante : « J'avais atteint l'âge de mille kilomètres ». a fait prendre conscience à l'homme de la rue qu'il faisait partie d'un univers infini qui défiait les lois de la logique terrestre.Les représentations du temps dans la littérature de science-fiction 199 currence. un peu à la manière d'Homère. ou a même peut-être anticipé. Les découvertes du XIXe siècle en astronomie. un vieil homme parvient à communiquer avec lui-même enfant.

ce qui contribue à la réactivation de métaphores usées telles que « au cours du temps ». l'aspect du Temps.200 Denise Terrel même temps que le narrateur. par exemple) ont bouleversé notre conception de l'univers en donnant des preuves scientifiques de l'existence objective d'une quatrième dimensionll.. Einstein et ses précurseurs (Riemann. Il réussit brillamment à donner vie à son jeune héros qui. dans certains textes parvenir à des sommets de création poétique.. mais dans le contexte étranger de la planète Mars. On peut comparer la méthode à celle de certains poètes surréalistes et le traitement de certaines images peut. La Science-Fiction s'est précipitée dans le vide imaginaire de cette notion en concevant des représentations imagées du temps comme matière tangible. l'odeur du Temps. en commençant par un extrait des Chroniques martiennes de Ray Bradbury : « Il y avait ce soir là une odeur de Temps dans l'air (. tandis que pour nos sens le temps demeure insaisissable et abstrait.) Le Temps faisait le bruit de l'eau qui court dans une grotte souterraine. Et ce soir (. « bruit » et surtout « toucher ». La valeur métaphorique traditionnelle est alors évacuée et le lexique donne au Temps une épaisseur particulièrement tangible. . mais à une époque postérieure à Lewis Carroll où la raison se doit de combattre les illusions de la perception.) Quelle était l'odeur du Temps ? Celle de la poussière. « aspect ». mais la science s'est bornée à fournir une structure opérationnelle à fonctionnement conceptuel. celle d'un monde hyperboloïde qui peut justifier un tel système de mesure en même temps que tout une nouvelle logique conceptuelle de la société.. au départ d'une quête d'initiation difficile à une autre réalité.. le bruit du Temps. Et ainsi de suite. toutes relevant du champ lexical de l'imagerie liquide.) on pouvait presque toucher le Temps. butant sur des faits irrationnels successifs. Ce long passage s'achève par ces termes : C'était cela. un glissement sémantique s'opère. joint à des effets synesthésiques grâce aux images sensorielles suggérées par les termes « odeur ». Je tiens à donner quelques exemples les plus représentatifs de cette veine.. » 13 Bradbury parle du temps d'une manière presque habituelle . Le récit de Priest est cohérent et fort bien soutenu sur le plan dramatique. (. peut être considéré comme le répondant de l'homme de la rue des temps antérieurs à Galilée cherchant à se représenter la nature de l'espace du monde où il vivait.. Le flux temporel est assimilé par analogie au flot aquatique. des horloges et des gens. dans une nouvelle veine de créations poétiques 12 Le temps a été soumis à de nombreuses réifications. « les années écoulées ». voire à la création de nouvelles allégories telles que « le Temps est contre nous ».

attribuant toutes ses turbulences. puis qu'ils réinscrivent sous de nouvelles formes iconographiques dans l'espace de l'altérité d'anticipation. Les antiques odyssées mythiques sont alors ressuscitées dans un nouvel espace poétique..Les représentations du temps dans la littérature de science-fiction 201 1 Brian Aldiss essaie. les vents du temps soufflaient sur la mer des rêves » et poursuit par la vision de « voiles gonflées par les vents du temps »15. le Minotaure grec est une créature de chair et de sang dont l'existence en tant que membre d'une espèce biologique spécifique est soumise aux conditions de vie de la planète et à son système de révolution depuis les premiers temps. Par l'intermédiaire de cet imaginaire traité avec des méthodes narratives pas très éloignées de la littérature mimétique.) C'était un vide à l'intérieur d'un vide. (. c'est à dire l'infini du continuum espace-temps. dans le contexte d'un récit où un guetteur solitaire a été abandonné sur une planète lointaine. Non seulement la portée du mythe est préservée. Ubik de Philip K. Les écrivains de science-fiction trouvent leurs sources dans d'anciens mythes qu'ils s'emploient d'abord à détruire en tant que mythes en les dotant de plausibilité rationnelle. ses vagues. Dans Helliconia de Brian Aldiss. (. mais elle gagne en force de conviction car elle est présentée comme la réalité tragique d'un monde peint avec une extraordinaire richesse réaliste : les anciens mythes et symboles sont enchâssés dans l'exubérance naturelle de la planète Helliconia et cette dernière possède tous les éléments aptes à faire d'elle un véritable mythe de Science-Fiction parce que toutes les composantes du réel sont sous-tendues par un cadre d'irréel. leur signification est régénérée. Elles s'intègrent dans le vaste champ métaphorique qui identifie l'espace à l'océan. Dick est un autre exemple de l'exploitation brillante de concepts abstraits changés en représentations concrètes. en combinant les images sensorielles et les abstractions mathématiques : « Le continuum était vide et obscur et présentait le même rapport à l'univers que les plis d'une robe de soie à la robe elle-même..) On pouvait aussi le comparer à la valeur négative de la racine carrée de moins deux.» 14 L'histoire de J. ses tempêtes et ses maelstrôms aux effets de la dimension temporelle. Les machines y étaient indétectables et perçaient la lumière sombre de part en en part. l'ensemble constituant une gigantesque fresque morale.. la science-fiction est implantée dans la réalité et crée l'illusion que les mythes et les concepts abstraits sont maintenant scientifiquement vérifiés.G. Dick emprunte la même . de représenter le non-représentable. sombrant comme des pierres en traversant les millénaires qui planaient au-dessus d'elles. ses vents. Ballard « Tomorrow is a milllion year » commence de la manière suivante : « le soir. mais là. quant à lui.. On ne saurait contester que de telles images peuvent se rencontrer dans la poésie ordinaire.

cohérente et rationnellement justifiée par une époque où la science maîtrise les technique de la cryogénie. A Rebrousse Temps. De manière inexplicable. tandis que le personnage se retrouve pris au piège d'une scène de plus en plus tragique. Mais avant tout le roman vise à poser une fois de plus les éternelles questions sur la nature de la vie et de la mort. ou les mégots des cigarettes s'allongeant au fur et à mesure qu'on les fume). Tous les romans de Dick sont hantés par des questions sur la vie et la mort dans leur rapport avec le temps : s'y mêlent le temps vu comme instant au plan des perceptions et le temps vu comme éternité au plan d'une réalité absolue que l'on peut voir comme une tentative de représenter le plan des « aions » d'Aristote. les gens enfilant leurs vêtements sales et retirant leur pyjama après une nuit de repos ou régurgitant honteusement leur repas. où il avait trouvé une façon originale d'exploiter le thème de la résurrectionl6 grâce à l'utilisation d'un autre postulat rationnel.202 Denise Terrel dynamique analeptique que celle de la réminiscence de Platon. Il permet à l'écrivain d'insérer quelques effets scéniques (par exemple. Les vies et les réalisations humaines ressemblent à des pull-overs détricotés : quel que soit le sens de son flux. Le texte est ainsi riche en effets dramatiques. Comme dans toute son oeuvre. mais qui le mène vers le plan de vérité absolue. L'émotion et le suspense sont d'une nature tout à fait différente à la lumière de ce postulat : « et si. celui d'un « effet-rétroactif » temporel inversant le sens du temps. le temps régressait ». Ainsi. ces êtres qui appartiennent simultanément à tous les temps et au non-temps. « traditionnel ». La représentation est originale. au lieu de tomber dans la décrépitude puis dans la corruption de la mort.. En effet. le temps demeure le Grand Destructeur et la ligne définitoire de la tragédie . Dick présente des plans simultanés de réalité qui s'enchevêtrent. les cris des morts ». Dick avait déjà utilisé le thème de la régression temporelle dans un précédent roman. de fabriquer quelques termes comme « vieuxné » ou « vitarium ». Ce qui fait la force du texte est sa ligne dramatique linéaire qui ne brise pas la chronologie narrative et reste focalisée sur le personnage et sa quête de la vérité. par exemple). sur Dieu et la valeur de l'individu d'un point de vue tout à fait original qui complète le point de vue. Le lecteur apprendra à la fin que le plan de régression temporelle est en fait la zone d'espace-temps intermédiaire de vie suspendue avant la mort clinique définitive. disons.. la première page du roman avertit le lecteur sur la nature de la fiction qu'il va lire : « C'est ce qu'il aimait le moins dans son travail. les gens régressent jusqu'à leur première enfance avant de se dissoudre dans la non-existence. même si ce n'est la plupart du temps que formellement. le personnage principal se retrouve dans un plan de réalité où le temps régresse et où les objets de l'environnement régressent en même temps jusqu'à leur forme antérieure (l'ascenseur de ces temps futurs technologiques redevient celui de nos vieux hôtels. où le ton prosaïque élimine toute probabilité d'un récit de fantastique gothique malgré les scènes nombreuses ayant lieu dans un cimetière où les cadavres se remettent à vivre.

G. des fantasmes et des obsessions névrotiques. La structure narrative y est déconstruite. A partir de Bergson. décrit avec réalisme dans toutes les situations diverses que l'auteur a vécues personnellement et dont il a voulu faire le temps pivot de son roman. Le grand maître du genre est J. le plus connu de ses premiers romans : le postulat scientifique. donner une épaisseur au temps de la mémoire et de l'espace mental est l'intention principale des écrivains du XXI siècle depuis le « courant de conscience » de Proust. Dick et Christopher Priest. jusqu'à l'école post-moderne. depuis Faulkner. difficile à suivre en tant que telle.Les représentations du temps dans la littérature de science-fiction 203 humaine. depuis le nouveau roman français. Ballard morcèle le paysage mental qu'il projette dans un espace extérieur où ses personnages mènent des quêtes folles de leur identité. Ballard qui a inventé la notion d' « espace intérieur » qu'il faut littéralement interpréter comme l'espace concret matérialisant l'espace mental des rêves. dont on ne peut oublier la dernière partie d'Ada intitulée « la texture du temps » où il élabore sa propre conception du thème. puisque périodiquement et obsessionnellement. Mais la science-fiction elle-même peut se vanter de connaître ses tentatives personnelles dans ce domaine avec des écrivains comme Philip K. Les lecteurs ont ainsi droit à boire « du vieux vin dans de nouvelles bouteilles ». on l'a vu. échelonne les épisodes dans une progression spatiale et temporelle de New-York en 1967 à la planète Trafamaldore en un temps futur détaché du temps terrestre. de véritables expérimentations d'écriture. Les écrivains de science-fiction jouent avec les postulats temporels pour créer des effets narratifs qui sont de temps à autre. Nabokov en tête. Un autre roman est exemplaire et mérite d'être mentionné pour les qualités d'un auteur qui passe pour l'un des plus reconnus par l'Establishment littéraire : il s'agit d'Abattoir Cinq de Kurt Vonnegut. Ballard part de postulats d'affabulation scientifique très minces. De ce dernier on peut également citer le recueil L'Archipel du rêve dont le titre à lui seul évoque la constitution d'un espace où le temps de référence est avant tout psychique. On a affaire à une métafiction dont l'intrigue. Woolf et Joyce. Le leitmotiv du roman est « so it goes » (ainsi va la vie) : il contient toute la signification sombre de l'oeuvre et la vision morbide de Vonnegut toujours focalisée sur l'instant cataclysmique. Prenons l'exemple de La Forêt de cristal. pour reprendre une expression anglaise bien connue. auquel il est très . le romancier-narrateur au nom éloquent de Bill Pilgrim est ramené au temps et lieu unique du bombardement de Dresde. mais qui lui permettent de constituer une matière narrative et d'ancrer son imaginaire très proche du surréalisme dans un environnement réaliste. mais sans cohérence dramatique apparente. surtout dans la science-fiction de la New Wave. Les oeuvres de Dick témoignent que toutes les interrogations fondamentales peuvent être représentées sur une nouvelle scène allégorique de manière tout à fait convaincante. Seul semble exister l'enfermement temporel circulaire.

mais Ballard transforme l'espace géographique en espace mental : marcher vers le sud signifie pénétrer dans une zone sinistre de plus en plus crépusculaire. Là encore le protagoniste poursuit sa quête morbide : un peu comme dans Le Monde inverti de Priest (où aller vers le nord signifie aller vers l'avenir et aller vers le sud vers le passé). Cela donne à l'auteur l'occasion de se livrer à des descriptions d'étonnante poésie.Comme dans l'imaginaire surréaliste (on ne peut s'empêcher de penser aux montres molles de Dali) les représentations déformées des indicateurs du temps ouvrent la voie sur un espace subjectif. chaque scène possède un double sens subtilement ambigu. Les images du temps arrêté abondent chez Ballard. l'heure en français). la faune et les corps humains eux-mêmes. Dans ce décor et sous cet éclairage particuliers. Lorsqu'à la fin le personnage s'échappe vers le nord ensoleillé. Son histoire « le jour de pour toujours » commence par ces lignes : « A Colombine septheures. Mais la forêt représente avant tout l'espace mental de son personnage enchaîné à ses souvenirs du passé et à ses fantasmes présents : ces lieux enchantés l'attirent irrévocablement comme un aimant : il y pénétrera d'abord pour rencontrer des doubles de lui-même. La dimension imaginaire de Ballard est la dimension onirique rendue tangible. les eaux stagnantes. il se libère ainsi de ses fantasmes de mort. Les premiers effets de cette catastrophe mondiale se manifestent dans une forêt d'Afrique où une étrange alchimie cristallise la végétation. c'était l'éternel crépuscule »17. comme la montre cristallisée de La forêt de cristal ou dans cette vignette poétique extraite de la présente histoire : « le temps dont les aiguilles étaient presque gelées sur des douzaines de pendules »18. le temps subjectif est détaché du temps chronologique tout en préservant la cohérence de la trame narrative. le postulat permet au monde subjectif de se matérialiser et aux personnages de fiction d'y évoluer. Même s'il n'est pas très cohérent sur le plan scientifique. transforme cet espace clos en un magnifique musée de joailleries étranges. Les étendues du désert africain habitées par la mort (les dunes. Ces quelques mots définissent l'aspect double du temps : temps des rêves d'abord (Colombine. figures errantes dans un décor aux tableaux morbides et suggestifs qui réfléchissent les composantes de son esprit malade . Dans le texte de Ballard. les squelettes de sauriens desséchés) fixent l'environnement au temps de l'apocalypse qui correspond aux heures figées sur les pendules. puis temps rationnel du postulat de science-fiction.204 Denise Terrel discrètement fait référence au milieu du roman. puis là il finira par retourner pour trouver la mort rêvée dans une extase finale. le temps et l'espace sont en corrélation. est encore celui d'un mystérieux phénomène d'origine cosmique qui a provoqué une sorte d'inversion du temps. car dans cette histoire la terre a cessé de tourner sur son axe et chaque lieu du globe est fixé au « temps de pour toujours » (d'où Colombine fixé à sept heures). tout en préservant suffisamment de sa nature intangible pour . Je ne peux m'empêcher de donner deux autres exemples de ce que Ballard peut faire avec la notion du temps dans la science-fiction.

je renvoie à de nombreux chercheurs entre autres Tzvetan Todorov (ibid).On aura remarqué que j'exclus le mode fantastique. Ballard peut atteindre des sommets de grande poésie comme dans « Prisonnier des profondeurs de corail »19où sur une plage extra-terrestre. bien que certains récits soient parfaitement hybrides. on peut lire : « C'est peut-être notre seule réusssite comme seigneurs de la création d'avoir dissocié le temps et l'espace .L'Obscur objet d'un savoir. en l'espèce les cris d'un ancien marin (une allusion évidente à Coleridge) emprisonné depuis des millénaires dans le même repli du continuum : le temps est alors devenu un piège à deux niveaux qui se renforcent mutuellement. malgré notre fique inconscience indicible de son existence. qu'elle soit chronologique ou psychologique. des mesures distinctes qui maintenant nous définissent et nous lient comme la longueur et la largeur d'un cercueil. le personnage est soudain pris au piège dans un repli de l'espace-temps .mais le débat.Fantastiqueet Science-Fiction : . Le miroir de sorcière. mais le flux du temps suit toujours la même direction qui est celle de notre vie et de notre histoire. 1970. le temps narratif donne alors l'impression d'être suspendu. nous seuls leur avons donné des valeurs séparées. trop complexe. La complexité de l'espace-temps soumet depuis toujours le rythme de la vie humaine à la révolution des planètes et au cycle des saisons. Paris.n'a pas sa placeici. La qualité originale de l'imagerie de Science-Fiction. »Zo L'imaginaire de science-fiction a su isoler le temps comme acteur spécidu drame humain et lui donner de nouvelles formulations.Les représentations du temps dans la littérature de science-fiction 205 être légèrement détachée du réel . l'objectif et le figuratif.Paris Seuil. Malgré les théorisations scientifiques et les expériences qui ont démontré l'existence matérielle du temps. déclenchée par les découvertes scientifiques est de nous présenter le temps doté de texture. liquide nourricier dans un nouvel espace allégorique. 1992. Roger deux littératures Bozzetto. Pour les distinctionsentre le fantastique et la science-fiction. Avec des sujets plus clairement rattachables à la science-fiction. NOTES 1. le temps ne sera toujours ressenti qu'en fonction de ses effets sur l'être humain et non comme paramètre mathématique. Dans La Forêt de Cristal. il trouve alors un coquillage dans lequel il entend le « bruit du temps ». Ce dernier exemple ayant été particulièrementmis en lumière par Tzvetan Todorovdans Introductionà la littératurefantastique. Jean Fabre. Corti.

p. That was how Timesmelledand lookedand sounded. 1985. Or you may liken it to the lt was a vacuuminsidea vacuum. (. Ballard.). 221. 2.London. qui permetde recevoirdes imagesdu passé..1986.EtudesAnglaises. Le termeest d'ArthurC.).N°XXIl. 12. 3-4-5-6avril 1991. Sur la science-fiction et la relativité. lt soundedlike water running in a dark cave. p.(. 6. (.pour les plus célèbres. (.Didier. 13.. Clarkedans les Enfantsd lcare..DeniseTerrel :« Is Helliconiaa Metaphorical Earth ?» in Métaphores12-13. piercing the dark light itself andsinkingthrough the hovering millenialike stones.par exemple. cf : .206 Denise Terrel de l'imaginaire. Nice. 10. Sur la Trilogied'Helliconia. 14.) you could almost touch Time. « There was a smell of Timein the air tonight.. . (.1957. 4. « La Science-Fiction et de la Science-Fiction.Traductionde moi-même.NormanSpinrad). Née en Grande-Bretagne sous l'égide de MichaelMoorcock. Toulouse-lel'espaceeinsteinien». Hachette. J. Panther. Conférencepour le colloque internationalorganisé par le Centre d'Etude de la ». 7.pour les plus convaincants.G.). New-York. Traductionde moi-même.. juillet-septembre 1988.. ).. In ClaudeAbastado. machineswere undetectable. 9. » Brian Aldiss.l' « historioscope».. L' engin fut reprispar EugèneMoutondans L'historioscope en 1883.L'esthétique Mirail.MétaphoresN° 20Métaphore :« Scienceet Science-Fiction 21-22. puisqu'ellea permisà AlfredJarry d'écrireen 1899 :« Commentaire pour servir à la constructionpratique de la machineà explorerle temps». Actes du ColloqueInternational de SF de 1985organiséà Nice par le Centre d'Etudede la Métaphore. » The Martian Chronicles.And tonight(. « The continuumwas emptyand lightlessand stood in the same relationshipto the universeas a fold to a silk dress stands to a dress. Paris. Restif de la Bretonne. 3.Doubleday. 11..Autreexemple :Flammarion une machine. dans La Maingauchede la nuit. Publicationsde l'Universitéde Provence. Caliban..1992.parmi les plus grands (comme Brian Aldiss. Timeand Nathaniel.N°3.cf Denise Terrel. Bien que pour certainselle ait eu une certaineréalité.. 5. Le Taoïsmeest égalementmagnifiquement exploitépar Ursula le Guin. 203-204. 8. « T » in Space.DeniseTerrel :« Au coeurdu labyrinthe :le phagordans la trilogied'Helliconiade Brian Aldiss».dans Les Posthumes(1802) conçoit l'idée du dans Récitsde l'infini(1873)imagine voyagedans l'avenir.de 1992.cette science-fiction s'est libérée des carcans rationalistesaméricainset a véritablementaidé à la floraison d'auteurs de science-fictionanglo-saxons.Paris.Bien que d'Alembert en ait déjà eu l'intuitiondès le début du XVIIIesiècle. 1958.« Espaceslittéraires».mêmede farce. 1975..).) Whatdid Timesmell like ? Likedust and clocksand people.Le Surréalisme. On peut citer Les Premiers et les derniers d'Olaf Stapledonet Fragments d'une histoireuniverselled'AndréMaurois.The negativityof the square root of minustwo. .

Ever ».TheCrystal World. p. Theday offor Ever.» « sails lif15. « It is perhaps our unique achievement about the separation of timeand space.London. G.Panther. Ballard. Ballard. 1967. The day of for ted by the time-winds» J. « Tomorrow de moi-même. 1967. 9. as lords of this creationtohave brought 20. 84. Wealone have given to each a separate value.Les représentations du temps dans la littérature de science-fiction 207 wouldblowacross the sea of dreams. 16. a distinct measureof theirown whichnowdefineand bind us like the lengthand breadth of a cofin.1968. 1971. .« At Columbinesept-heures. cit. Ballard.« The day of for de moi-même.1966.it was alwaysdusk. » J.Panther.« timewhosehands werealmost frozen 19.ibid.op. G. La République. G. Traduction on the dozenclocks ». p. 17.p. » J. 9. On remarquera avec intérêt que le thème de la résurrectiona été également empruntéà Platondans « Er le Pamphilien». 18. Traduction Ever.London.« Prisoner of theCoral Deep » ibid.« In the eveningthe time-winds is a millionyear ».

et pour l'occasion qu'elles lui donnent de jouer avec elles. . on le sait.Borges et la destruction Roland Quilliot (Dijon) du temps des caractéristiques les plus immédiatement frappantes de l'oeuvre de 'une réside bien sûr dans l'utilisation proprement esthétique qu'elle parLBorges vient à faire de la spéculation métaphysique. Chacun de ces mondes et des événements dont ils sont le cadre semble ainsi la figuration et la concrétisation d'une métaphysique. l'idée d'une réalité extérieure à l'esprit passe pour invraisemblable. ils enrichissent les théories qu'elle nous a laissées de variantes d'apparence fantastique. Quel sens. qui ne s'intéresse aux idées que pour leur beauté formelle. qui pourraient sembler ne refléter que leur présomption intellectuelle et leur dérisoire naïveté. dans tel autre la vie est entièrement soumise aux tirages d'une toute-puissante loterie. faut-il donner à une démarche littéraire aussi insolite ? A un premier niveau. tel autre encore a la forme d'une bibliothèque où sont réunies. se demandera-t-on. si les événements ne venaient parfois étrangement leur donner raison. comme ceux de la réalité du monde extérieur ou de la nature du temps. ne se contentent pas. il n'est pas absurde de soupçonner Borges d'être un esthète et un sceptique. Car les mondes décrits par ces contes sont en fait structurés selon des principes logiques et philosophiques différents de ceux qui semblent régir le nôtre : dans tel d'entre eux par exemple. en des livres d'une longueur identique mais dont chacun n'existe qu'à un seul exemplaire. pourtant d'apparence si aride. de discuter passionnément des grands problèmes soulevés par la tradition métaphysique. au point qu'on a précisément pu parler à propos des récits qui les décrivent de métaphysique-fiction. Ce n'est cependant que l'aspect le plus superficiel de la vérité. Les personnages presque abstraits des contes réunis dans Fictions ou dans L'Aleph. toutes les combinaisons de lettres possibles.

mais elle tend à le susciter chez le lecteur. très sincère. Le temps est de fait selon lui plus essentiellement lié au monde que l'espace par exemple. dont elle vise. même dans un monde vide d'événements ? Ne s'agit-il pas plutôt des choses elles-mêmes. qui s'avère mesurable objectivement -. il s'agit bien d'une oeuvre qui. ce temps qui est l'étoffe même de notre être nous reste obscur : comme le constatait déjà saint Augustin dans le célèbre passage où il affirme que nous savons ce qu'il est tant qu'on ne nous le demande pas. pour ne pas dire une anxiété. La première est que si nous savons très bien ce qu'est la temporalité tant que nous la réduisons à une relation . aux qualités traditionnelles de l'artiste. le plus vital peut-être de la métaphysique ». qui passe à tort pour son symétrique : nous pourrions vivre sans percevoir d'objets localisés spatialement . celles de créer des formes harmonieuses et de susciter l'émotion. exigeant. dont la nature et les structures sont pour le moins difficiles à penser . il est à la fois l'évident et l'incompréhensible. Quand on observe la façon dont son oeuvre a évolué. En fait toute son oeuvre tend bien à exprimer ce sentiment qu'il a toujours éprouvé de vivre dans un monde déconcertant.cette relation abstraite et inaccessible aux sens en vertu de laquelle tout processus.un écrivain aveugle est bien placé pour en témoigner -. on peut avancer trois raisons essentielles. Et non seulement elle exprime ce sentiment. dont il affirme plusieurs fois qu'elle est un « problème inquiétant. ajoute une vertu proprement philosophique. Nous ne savons même pas dire par exemple ce qui passe quand le temps passe : s'agit-il du temps lui-même. et que nous cessons de le savoir dès qu'il nous faut le dire explicitement. à déstabiliser les certitudes et le sens spontané du réel. et surabondent les interrogations angoissées et les intuitions fulgurantes. et demande pour s'accomplir une certaine durée. En ce sens. mais quand bien même notre monde ne serait constitué que de musique. ne sachant jamais s'il rêve ou s'il est éveillé. on ne peut douter du fait que son jeu avec les idées métaphysiques reflète une perplexité très profonde et une inquiétude. à coup de paradoxes et d'énigmes incarnés littérairement. Pour rendre compte de cette obscurité.210 0 Roland Quilliot qui correspond sans doute plus à l'état d'esprit de sa jeunesse qu'à celui de sa maturité. Parmi les énigmes qui fascinent Borges. celle de susciter l'étonnement et de faire naître l'interrogation. quand on lit notamment les magnifiques poèmes qu'il a écrits dans sa vieillesse. et à laquelle il consacre plusieurs essais et conférences. nous sommes en revanche complètement incapables de rendre compte plus concrètement de cette relation en termes de substance.un monde qui est comme un labyrinthe où l'homme est condamné à errer. l'une des plus centrales est en tout cas incontestablement celle de la nature du temps. Et en même temps. nous paraît se dérouler de façon successive et irréversible. conçu comme s'écoulant immuablement à la manière d'un fleuve. nous ne ne saurions l'imaginer intemporel. confondant sans cesse les apparences et la réalité. de la sophistication la plus virtuose au plus extrême dépouillement. hors du devenir . hors de nous ou en nous.

certains ont soutenu qu'il va du futur vers le passé. depuis sa source qui est le lendemain éternel ». d'indiquer dans quel sens le temps s'écoule. pourrait-on du coup demander. puisque à l'encontre du sens commun. concluant de la possibilité de diviser toute distance ou toute durée en un nombre infini d'étapes à l'impossibilité du mouvement. le fleuve des heures coule. dont on peut imaginer à quel point elles l'eussent ravi s'il les avait connues. qui présente déjà le caractère étonnant d'être à la fois toujours permanent et toujours changeant. Encore l'écrivain argentin ignorait-il certaines des hypothèses les plus hardies des physiciens modernes. nous ne sommes même pas en mesure. recensées avec délectation par l'auteur d'Enquêtes. soulevée elle aussi par les présocratiques. et que le présent. que le passé n'est plus. Le moment où je parle est déjà loin de moi ».Borges et la destruction du temps 211 1 concret desquelles le temps serait inconcevable? Ou ne faut-il pas dire. apparemment nécessaire pour définir le présent le plus immédiat. le langage devient impossible. et transforme partout dans le monde l'être en non-être. tel Unamuno qui affirmait « nocturne. cet écrivain anglais qui soutint dans son Nothing Dies de 1940 que le temps se dédouble en une infinité de dimensions dont chacune contient l'autre. Si l'on fait du temps une suite d'instants indivisibles et discontinus qui en seraient comme les atomes. est bien entendu que le changement temporel semble menacer l'idée d'identité. La seconde raison qui explique l'obscurité de l'idée du temps. que seul l'esprit humain fait apparaître la temporalité dans un monde objectif en lui-même immuable ? En fait. comment penser sa continuité apparente? Et peut-on vraiment concevoir le changement en faisant du temps une succession d'immobilités. des paradoxes des sceptiques de l'Antiquité ou des penseurs bouddhistes aux théories provocatrices d'un John Dunne par exemple. note Borges. L'un des paradoxes qu'elle engendre n'est-il pas de nous forcer à reconnaître que l'avenir n'est pas encore. sans rien pour nous aider à comprendre comment on passe de l'une à l'autre ? On retrouve ici les paradoxes de Zénon. et impliquer qu'on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. et la notion même de changement. Enfin une autre difficulté majeure. envisageant la possibilité d'un retour en arrière dans le passé (suggéré selon certains par les fameux diagrammes de Feynman) ou le dédoublement permanent (selon la théorie d'Hugh Everett) du temps en temporalités parallèles. semble se réduire à un instant infinitésimal et de plus insaisissable ? Comme le dit Boileau en des vers que Borges aime rappeler. paradoxes qui n'ont cessé d'obséder Borges auquel ils avaient été expliqués dès la petite enfance par son père. inintelli- . et que l'éternité nous appartient déjà sans que nous le sachions. le temps fuit et nous traîne après nous. s'il n'est constitué que d'inexistences ? La notion d'instant. Faut-il s'étonner qu'une réalité aussi insaisissable ait engendré les spéculations les plus folles. Mais si vraiment rien ne subsiste de stable. avec les philosophes idéalistes. « Hâtons nous. Qu'est-ce donc que l'être du temps. qui semble supposer un sujet qui change. est d'ailleurs ellemême source de bien d'autres difficultés. est qu'elle semble corrompre notre idée spontanée de la réalité.

Car en pratique nous savons bien ce qu'est pour nous. cela ne sera . de façon provocatrice. sans se faire d'illusions. 1 Mais c'est précisément parce que le temps est ce qui nous écrase que nous ne devons pas nous incliner devant lui : déjà portée par nature à le méconnaître. plusieurs voies paraissent envisageables. Histoire de l'éternité. plus héroïque. de notre impuissance. Mais ce n'est vrai qu'à court terme : et il ne nous faut guère attendre pour découvrir qu'elle est fondamentalement ce qui nous altère. affirme le caractère immuable et inengendré de l'être («cela n'a jamais été. Sans doute peut-on concéder que dans un premier moment la logique de la temporalité semble coïncider avec celle de la maturation et avec celle de l'action efficace. celui de nier la réalité de ce qui le détruit. pour parler comme Lagneau. et avoir notamment demandé à Bergson de l'aider à penser la continuité du changement et la permanence du passé dans le présent. Et n'est-on pas par ailleurs contraint de reconnaître que pour parvenir à prendre conscience du temps qui s'écoule. et l'évidence de sa signification existentielle. Borges semble avoir été un moment attiré par l'attitude plus classiquement philosophique qui consiste à tenter d'en résoudre les énigmes apparentes. et celle qui affirme l'intemporalité foncière du monde véritable. Il est vrai que dans sa jeunesse. au fond. et donc posséder une certaine positivité. il évoque minutieusement le parc de la villa où il passait ses vacances d'été./ inaccessibles aujourd'hui comme les roses dont l'Eden fit offrande au premier Adam ?/ L'antique étonnement de l'élégie m'écrase quand je pense à cette maison :/et je ne comprends pas comment le temps passe. nous entraîne vers la vieillesse et la mort. Borges l'éprouve avec une intensité particulière. Cette dernière attitude est en fait propre à toute la grande tradition rationaliste : de Parménide qui à l'aube de la pensée grecque. c'est un autre projet. qui l'obsède. le temps : la marque même. moi qui suis temps et sang et agonie ». Mais dans l'essentiel de son oeuvre. nous détruit. elle doit mettre son point d'honneur à tenter. de le rendre impensable. la raison doit profiter de son caractère abstrait pour en démontrer l'impossibilité. et choisit souvent pour l'exprimer d'affecter un étonnement désarmé : dans le poème intitulé Adrogué par exemple. l'esprit doit être capable de s'arracher au moins en partie à lui ? Enfin le dernier paradoxe du temps tient sans doute au contraste saisissant qui existe entre ces difficultés intellectuelles que nous éprouvons à comprendre ce qu' il est en soi. Ce sentiment de la cruauté de la fuite du temps. deux d'entre elles sont étudiées d'un point de vue historique : celle de l'éternel retour.212 2 Roland Quilliot gible. Dans le petit livre de jeunesse intitulé. avec sa gloriette et ses eucalyptus. et la conscience du caractère inaccessible de ce passé lui arrache ce cri douloureux : « comment ai-je perdu cet univers précis de choses humbles et aimées. chanté par tant de poètes. Pour dissoudre le temps donc. de le « réfuter ».

Dans un poème de vieillesse. et que l'éternité est une création de l'homme. que tant de civilisations traditionnelles. Dieu sauve le métal .dont les combinaisons ne peuvent donc être en nombre illimité : dans un temps infini chaque combinaison ne pourra manquer de se reproduire. et que l'univers soit une sorte de mémoire. Everness. Plus précise et plus radicale est déjà la théorie pythagorico-platonicienne de la grande année. jusqu'à Einstein qui soutient que pour le physicien le temps n'est qu'une illusion. dont celle des Hindous et celle des Grecs ont parfois faites leur. Tout est encore et tout est déjà ». chez saint Augustin.et avec elle notre histoire personnelle. explique-t-il encore dans l'Histoire de l'éternité. du présent et du futur . il sauve aussi la cendre/et sa mémoire prophétique peut comprendre les lunes de demain. à Platon qui n'admet le changement que dans le monde des apparences sensibles et fait du temps l'image mobile de l'éternité. ce concept quasi irreprésentable que l'idéalisme occidental va élaborer et dont il va faire l'un des attributs essentiels du divin. Borges ne parvient jamais à renoncer à l'espoir que le temps ne soit qu'une illusion. Mais la plus radicale est celle qui s'appuie sur l'idée que le monde est constitué d'un nombre fini d'éléments atomes ou formes . quand il soutient que le temps est créé avec le monde par un Dieu qui lui échappe. L'autre grande solution au problème du temps entrevue dès le début par l'auteur de Fictions est celle de l'éternel retour. et nous revivrons donc exactement ce que nous revivons aujourd'hui. sans un miroir sensible et secret gardant ce qui s'est passé dans les âmes. on l'entend ainsi affirmer : « Tout existe hormis une chose : l'oubli/. on la rencontre sous trois versions principales : la première est la doctrine des cycles semblables mais non identiques. les sentiments que suscitent en lui cette « invention » intellectuelle sont plutôt des sentiments de perplexité et de scepticisme : les premières lignes de L'histoire de l'éternité affirment qu'à l'évidence seul le temps est réel. l'humiliant temps successif ne l'est pas davantage ». il ne s'agit encore ici que d'une intemporalité négative.Borges et la destruction du temps 213 3 jamais car cela est »). On comprend pourquoi malgré ses doutes. Historiquement. conservant dans son éternité chacune des plus infimes péripéties de l'histoire. d'hier et d'aujourd'hui/. le second dans la tradition chrétienne. une image à peine intelligible engendrée par notre désir. A vrai dire. qui a repris à son compte le plus . lorsque celui-ci affirme que l'engendrement du Fils et du Saint Esprit par le Père se fait hors du temps et vaut éternellement. l'histoire universelle n'est que temps perdu . qui doit être distinguée de l'éternité positive. Borges croit pouvoir en repérer la naissance historique à deux moments voisins mais distincts : le premier lorsque Plotin définit l'Eternité comme la simultanéité pour l'esprit du passé. A l'époque moderne c'est Nietzsche. et peu auparavant chez saint Irénée. on le sait. au terme de laquelle toutes les planètes se retrouvent à leur point de départ. De toute façon s'il n'y a que du temporel la vie est absurde : « sans une éternité. ce qui nous réduit à l'état de fantômes » 2. La fin du texte nuance cependant cette affirmation en soutenant que « si l'éternité n'est pas concevable. Ceci dit.

La certitude que tout est écrit fait de nous des fantômes ». Elle apparaît en tout cas très souvent dans son oeuvre : dans le conte Les Théologiens par exemple. si l'on réunissait tous les bûchers que j'ai été. qui vénèrent la roue et dont le chef. Echo est notre voix. Adam. en s'appuyant sur l'idée d'une force limitée.et sa réfutation aussi./les choses sont leur futur de poussière. les annulaires ou monotones. sont essentiels : celui de la cité assiégée. dont nous reproduisons les paroles et les gestes . celui du retour contrarié. bien que pour d'autres raisons que celles de son aîné : ce qui le séduit en elle. l'hérésiarque Euphorbe. écrit Borges../ Il est ta cendre. . Elle inspire aussi certains poèmes de vieillesse./Le dernier jardin sera le premier. se déroulant dans le temps infini mais incapable d'un nombre infini de transformations.principe qu'il tire aussi de Schopenhauer. Vous n'allumez pas un bûcher mais un labyrinthe de feu.214 4 Roland Quilliot fortement cette hypothèse étrange.. ou que la littérature universelle est faite de variations indéfinies autour de quelques archétypes fondamentaux inventés dès l'Antiquité (parmi lesquels quatre. voulait être minutieusement amoureux de son destin. Ses motivations ne sont évidemment pas d'ordre cognitif mais d'ordre éthique : « Nietzsche. celui du sacrifice d'un dieu). c'est qu'elle supprime l'unicité dramatique des événements que nous vivons. et selon laquelle nous sommes habités sans le savoir par d'autres. ou affirmer quelque chose d'original. où elle est attribuée à une secte imaginaire. ce qui amène le narrateur de la Bibliothèque de Babel à affirmer : « Parler c'est tomber dans la tautologie. proclame au moment de monter sur le bucher : « ceci est arrivé et arrivera encore. Il adopta une méthode héroïque : il déterra l'intolérable hypothèse grecque de l'éternel retour et essaya de trouver dans ce cauchemar de l'esprit une raison de se réjouir.»5. En fait ce principe selon lequel la nouveauté apparente est en réalité une répétition cachée. Nietzsche le met face aux cercles de l'éternel retour et ainsi le vomit de En fait l'écrivain argentin ne comprend si lucidement le projet de sa bouche »3. l'auteur de la Volontéde puissance que parce qu'il est lui aussi fasciné par l'idée du temps circulaire. qu'elle relativise ce qu'il y a de pathétique dans la singularité de notre existence. ils ne tiendraient pas sur terre et les anges en seraient aveuglés »4. Cette inutile et prolixe épître que j'écris existe déjà dans l'un des 30 volumes des 5 étagères de l'un des innombrables hexagones .. celui de la quête de l'objet magique. Chaque fois que l'on croit innover. prétend-il. on ne fait que répéter sans s'en rendre compte les paroles prononcées au fond par d'autres. pour qui toutes les mouches qui ont vécu sur terre sont au fond la même mouche .possède dans sa pensée le statut d'un schème obsessionnel : c'est ainsi qu'on le voit affirmer dans des articles ou des entretiens que la bataille de Waterloo est une bataille cyclique que les deux guerres mondiales n'ont fait que rejouer./Le fer est rouille../ le rocher n'est pas plus dur que le verre. qu'elle nous réduit à l'état de reflets. où derrière l'évidence du devenir corrupteur se laisse entrevoir la répétition du même : « L'épée mourra aussi bien que la grappe. le jeune père. L'optimiste superficiel s'imagine volontiers qu'il est nietchéen.

puisque la vocation de celle-ci. on proclame la faillite radicale de la raison. que le nombre de ces instants. comme celui qu'a développé Berkeley et qu'il est tenté lui-même d'adopter. « si nous nions ces conti- . et que l'histoire doit donc un jour atteindre son terme : c'est ce qu'ont soutenu les membres d'une secte hérésiarque rivale de la précédente. Laissons maintenant l'éternel retour.Borges et la destruction du temps 215 5 Il est vrai pourtant que s'il est sensible à la beauté du temps circulaire. Jean de Pannonie reprend avec une suprême élégance leurs arguments : partant de L'Epître aux hébreux où il est dit « que Jésus ne fut pas sacrifié plusieurs fois depuis le commencement du monde. le juste doit éliminer . et rêver qu'il peut disparaître et refaire son apparition est une brillante frivolité. qu'il n'est nul besoin de postuler une inconnaissable matière derrière nos sensations et nos idées. L'auteur des Dialogues dhylas et de Philonous a montré. qui affirmaient « que le monde prendra fin quand s'épuisera le nombre de ses possibilités . l'idée d'un temps indépendant et objectif. et à la grandeur de l'idée selon laquelle chacun de nos actes prend sa valeur du fait précisément qu'il ne se répètera pas. celle des histrions ou spéculaires. est en contradiction avec la nature d'un univers qui ne connaît jamais que l'hétérogénéité. mais n'a pas été jusqu'à mettre en question le principe d'un temps objectif : or. ne peut conserver. dénoncé aux inquisiteurs par son rival Aurélien.les actes les plus infâmes pour que ceux-ci ne souillent pas l'avenir et pour hâter l'avénement du royaume de Jésus » : et leurs crimes ont eu du coup pour effet de provoquer la perte de Jean de Pannonie. En même temps. mais présentement une seule fois jusqu'à la consommation des siècles ». elle semble suggérer que leur nombre total est fini. il déclare « qu'il n'y a pas non plus deux âmes qui se ressemblent et que le pécheur le plus vil est aussi précieux que le sang que pour lui versa le Christ. de façon mi-ludique mi-sérieuse. Dans Les Théologiens. dans l'essai sceptique intitulé ironiquement Nouvelle réfutation du temps. a pour fonction de trouver des similitudes et des identités. Il y soutient deux thèses relativement distinctes bien que liées. Ce que nous perdons. dont chacun diffère de l'autre. on le sait. qui. La première est qu'un idéalisme subjectif cohérent. cette idée qu'il ne peut exister deux instants rigoureusement semblables s'avère plus difficile à penser qu'on ne le croit communément : si l'on prétend que chacun de ces instants possède une identité repérable par l'esprit. et tournons-nous vers une troisième forme de négation du temps : celle que Borges développe. L'acte d'un seul homme pèse plus que les neuf ciels concentriques. Borges l'est aussi à celle des critiques que lui ont adressées saint Augustin et les doctrinaires du christianisme. soutient Borges. prise pleinement au sérieux. le temps ne le refait pas. et qu'être se réduit toujours à être perçu. avec le sens commun. l'éternité le garde pour la gloire et aussi pour le feu »6. comme il le fait trop souvent.commettre . on le sait. Si l'on admet en revanche. et du passage où Pline souligne que dans le vaste univers il n'y a « pas deux visages qui soient semblables ». est illimité. puisque il ne peut pas y avoir de répétitions.

et une sensation étrange s'empare de lui. et cette idée suffit bien sûr à désintégrer le temps. Le second argument. En bref.216 6 Roland Quilliot nuités que sont l'esprit et la matière. que « le nombre des moments humains n'est pas infini ». qui ne peut nullement modifier les états antérieurs. développé par Borges dans sa Nouvelle réfutation du temps. et il n'existe pas d'histoire de l'univers dans laquelle on pourrait lui assigner sa place objective. l'écrivain éprouve en contemplant un petit mur rose. Si l'on dépouille ces idées de ce qu'elles ont de volontairement artificiel. Il est donc impossible que les mêmes perceptions. Or il est clair. soutient encore de façon en fait problématique notre auteur. elle me trompait ». Pour prendre un exemple. Je me sentis mort. les mêmes émotions n'aient pas lieu plusieurs fois : elles ne sont du coup que la même expérience. je suis en mille huit cent et tant cessa d'être un groupe de mots approximatifs et atteignit la profondeur d'une réalité. encore plus déconcertant. je me demande de quel droit nous revendiquerions cette autre continuité qu'est le temps ».n'est pas seulement identique à celle qui se produisit au coeur de cette rue. Si chaque état que nous vivons est absolu. située hors du temps. est qu'en vertu du principe des indiscernables emprunté implicitement pour l'occasion à Leibniz. cet amant se trompe. En fonction de sa théorie générale. si nous nions également l'espace. l'impression de le voir comme il a été vu cinquante ans auparavant. au moins à titre expérimental. je sentis que je percevais abstraitement le monde : crainte indéfinie. bien qu'il puisse en modifier le souvenir »7. certainement de tous les philosophes celui dont Borges se sent le plus proche : l'histoire objective est une créa- . Et du coup il propose. Le sens concret de cette curieuse théorie est donné par une expérience quasi mystique que Borges raconte plusieurs fois : se promenant dans un quartier mal connu de Buenos Aires. il explique son expérience quelques années plus tard en ces termes : « cette pure représentation de faits homogènes nuit sereine. qui est la clarté la meilleure de la métaphysique. ce bonheur et cette trahison n'ont pas été contemporains . En bref. on comprend vite que l'éternité « pauvre » que défend Borges est en définitive celle qu'avait déjà fait entrevoir Schopenhauer. petit mur limpide. de considérer qu'il n'y a pas de succession ou de simultanéité absolue : « les relations entre deux termes se réduisent aux sentiments que nous avons de ces relations. imbue de connaissance. « la vie est trop pauvre pour ne pas être immortelle ». « chaque instant est autonome ». deux instants qui sont qualitativement parfaitement identiques ne sont pas simplement semblables mais sont le même instant. « l'amant qui pense « tandis que j'étais si heureux à la pensée que j'étais fidèlement aimé. c'est sans ressemblance ni répétition la même »8 . bien plutôt je me crus en possession du sens réticent ou absent de ce mot inconcevable : l'éternité ». Un état précède un autre état s'il se sait antérieur à lui ». je ne crus pas avoir remonté les eaux présumées du temps . la découverte de la trahison est un nouvel état. Non. « Cette pensée facile. odeur du chèvrefeuille . il y a tant d'années.

et que chaque homme est à sa manière propre tout l'homme. l'année est simulacre aussi bien que l'histoire » ou plus profondément dans le Jardin des sentiers qui bifurquent. Le premier cas est celui de L'Autre mort : dans ce récit ceux qui se souviennent de la défaillance du gaucho Pedro Damian. secrètement répétitif : dans Guayaquil par exemple. ce désert. ce qui veut dire notamment que ce que fait l'un de nous concerne tous les autres. et en dépit des apparences. (même s'il est de l'essence de ce moi de se vivre unique. où le narrateur constate avec perplexité. et seul est vraiment réel le présent . Celle aussi d'une pluralité de séries temporelles distinctes incluant soit des événements différents qui existent tous. d'une part au solipsisme. allais-je maintenant mourir moi aussi ? Puis je songeai que tout nous arrive précisément maintenant. malgré leur incompatibilité.« personne disait Schopenhauer n'a jamais vécu dans le passé. Un seul homme a senti dans sa bouche la fraîcheur de l'eau. et doté d'un avenir et d'un passé). on l'a vu d'un temps circulaire. Si l'on quitte maintenant le domaine de la spéculation paraphilosophique revenir à celui de l'écriture littéraire.. Un seul homme a vu la vaste aurore. et tout ce qui se passe réellement c'est ce qui m'arrive à moi »9. et d'autre part à l'affirmation du caractère illusoire des différences individuelles. c'est que tous les présents sont « le » présent. deux universitaires en compétition pour une mission destinée à mieux comprendre la rencontre fameuse qui vit San Martin céder la première place à Bolivar reproduisent sans s'en rendre compte les événements passés qu'ils veulent étudier. D'autres représentations sont selon lui possibles : celle. et des structures qu'elle peut mettre en pour sans surprise que l'auteur de Fictions ne cesse dans ses on constate ouvre. soit les mêmes événements dont ce sont alors les durées qui varient. que « moi-ici-maintenant ». malgré mon enfance passée dans un jardin symétrique de Haï Feng. L'idée est d'ailleurs formulée dans le poème L'instant qui affirme « seul est vrai le présent. de l'un. sur terre et sur mer.Borges et la destruction du temps 217 7 tion artificielle de l'esprit. Malgré la mort de mon père. et que tous les hommes sont un seul. personne ne vivra jamais dans l'avenir »-. Je parle de l'unique. Y a-t-il eu deux Damian ? En fait il n'y en a eu qu'un . des hommes innombrables dans les airs. S'il n'existe jamais en définitive. que notre conception usuelle d'un temps linéaire et irréversible n'est pas la seule envisageable. semblent peu à peu frappés d'amnésie : et seul le souvenir de sa mort glorieuse au cours d'une charge revient à leur mémoire. après s'être étonné devant sa mort imminente : « Il me parut incroyable que ce jour sans prémonitions ni symboles fut celui de ma mort implacable. de celui qui est toujours seul »lo. On voit tout de suite qu'un lien rattache cette affirmation du caractère absolu du présent.. Des siècles de siècles et c'est seulement dans le présent que les faits se produisent. différent des autres. qui fut pris de panique dans une bataille. C'est là en tout cas l'une des convictions que Borges affirme avec le plus de force et de sincérité : « un seul homme est né. la saveur des fruits ou de la chair. un seul homme est mort sur la terre. contes d'explorer toutes les conséquences de cette idée simple.

une seconde histoire universelle. se coupent et s'ignorent pendant des siècles. et au soir de sa vie. où s'exprime sa foi « à des séries infinies de temps. Mais ce « miracle » reste secret. au risque de ne donner à voir qu'un chaos inintelligible. une éternité.218 8 Roland Quilliot seul. Il est certain de fait qu'aux yeux de Borges. dans quelques uns vous existez et pas moi »11. Parmi leson ne s'en étonnera pas. Le conte qui l'illustre le plus clairement est Le miracle secret. Ce pouvoir de faire que ce qui fut n'ait pas été ne lui a en fait été que rarement accordé dans l'histoire de la théologie : l'un des théoriciens qui le lui ont accordé fut un moine appelé précisément Piero Damiani. ce qui signifie d'ailleurs qu'il ne s'est pas contenté de transformer un fait isolé mais qu'il a créé. Cette trame de temps qui s'approchent. « la minute la plus quelconque est plus profonde et plus diverse que la mer ». embrasse toutes les possibilités. juste avant son exécution la faveur qu'il lui a demandée. Le jardin aux sentiers qui bifurquent : l'un des personnages de ce récit. et l'expérience nous enseigne aussi que l'instant le plus ordinaire peut recéler. qui est à ses yeux la justification de sa vie. convergents et parallèles. qui est de sélectionner des possibles et d'en exclure d'autres. l'objectivité chronologique est mensongère : les mathématiques déjà nous apprennent que le moment le plus bref contient déjà une infinité non dénombrable d'instants. le sage chinois Tsui Pen construit avant de mourir un livre-labyrinthe sur le thème du temps. La conception du temps suggérée par cette histoire est d'un relativisme strict puisque les durées semblent varier selon les cadres de référence. Comme l'affirme un poème. D'autres schémas peuvent encofe à l'occasion se rencontrer.. la possibilité d'une relativité des durées est aussi explorée. Dieu a en ce sens substitué au passé authentique un nouveau passé. puisque tout est lié. le destin lui a donné une seconde chance : non seulement il lui a permis de revivre la bataille manquée et d'y mourir cette fois en héros (en délire seulement il est vrai). En d'autres termes Tsui Pen refuse la première caractéristique du temps. car c'est pour lui seul que la dernière minute qui précède la salve du peloton est transformée en une année. On y voit un poète juif que les nazis ont condamné à mort obtenir de Dieu. Au moment de sa mort. et tente de concevoir et de décrire. bifurquent. qui a attendu quarante ans après sa fuite déshonorante qu'une occasion lui soit donnée pour se racheter. Cette coexistence d'événements manifestement incompatibles reçoit une théorisation plus rigoureuse dans un autre conte. et recèle toujours en fait si l'on sait regarder. Nous n'existons pas dans la majorité de ces temps. cette année supplémentaire qui lui est nécessaire pour terminer le drame qu'il a entrepris. dialoguant . une pluralité de temps parallèles permettant à tous les événements concevables de se réaliser. et le conte de Borges est une concrétisation de sa métaphysique. A côté de la coexistence d'événements incompatibles. celui du classique voyage dans le temps : L'autre quels. mais il a effacé de toutes les mémoires les traces de sa faiblesse.. nous montre par exemple Borges en personne. à un réseau croissant et vertigineux de temps divergents.

c'est un feu qui me consume. mais je suis le temps . n'entreprend de nier le temps par la parole que parce qu'il sait qu'il s'agit là d'une entreprise en fait sans espoir. le jeune homme qu'il a été. et ses poèmes semblent revendiquer le droit de l'écrivain à proclamer. nier l'univers astronomique. faite d'une juxtaposition d'affirmations qui toutes expriment avec radicalité un aspect des choses. Ils montrent que sur le thème du temps.Borges et la destruction du temps 219 avec son double. Le temps est la substance dont je suis fait. . Notre destin (à la différence de l'enfer de Swedenborg et de la mythologie tibétaine) n'est pas effrayant parce qu'il est irréel. et qu'il croit que l'homme doit mettre son point d'honneur à refuser la réalité qui l'écrase. Nier la succession temporelle. et lui révélant l'avenir qui l'attend. On pourrait citer encore de nombreux autres cas de figures. accueille les certitudes de l'autre avec ironie et dédain. Ses contes explorent la pluralité des structures temporelles concevables. l'affirmation de l'irréalité de ce temps irréversible qui paraît nous détruire. Les dernières lignes de la Nouvelle réfutation du temps sont à cet égard parfaitement éclairantes sur le sens de son projet : « And yet and yet. celui de ne pas être tout entier contenu dans ce flux qui nous emporte vers la mort. Ce serait oublier la part d'angoisse authentique qui est présente derrière ce qui semble n'être qu'un jeu de l'esprit : Borges répétons-le. à la différence du philosophe.. Le temps est un fleuve qui m'entraîne. et dont l'hétérogénéité est appelée par le caractère énigmatique de l'objet sur lequel elles portent. Par cette affirmation l'écrivain argentin donne au fond une forme spectaculaire et provocatrice à un sentiment que nous éprouvons tous : celui de vivre parfois des expériences absolues.. une vérité éclatée. Borges nous propose moins une doctrine cohérente que des variations complémentaires. car chacun des deux interlocuteurs. c'est bien sûr. En fait la seule idée qui sert de point commun à ces variations. Pour notre malheur. Ce dialogue tourne d'ailleurs au malentendu. le monde est réel. répétons-le. et en secret des consolations. ce sont en apparence des sujets de désespoir. Il est effrayant parce qu'il est de fer. le jeune et le vieux. nier le moi. et moi. On peut se demander si à transformer ce sentiment de l'inessentialité subjective du temps en une affirmation de son irréalité objective. mais je suis le feu. il ne retire pas à sa pensée autant de sérieux qu'il ne lui donne de brillant et de séduction ludique. pour mon malheur je suis Borges »12.

5. 9. 171. p. 171. 117. 7. 283. 3. Histoire de l'éternité.NOTES 1. p. p. Ibid. collection 10/18.. L'Aleph. 191. Gallimard. Ibid. Fictions. 2. Gallimard. Gallimard. 215. p. 6. 8. p. p. Enquêtes. L'Auteur. . Histoire de la Nuit. 264. 4. L'or des tigres. Gallimard. Gallimard. 53.. p. 10. p. 179. 12. p. L'Aleph. 271. p. 129. p. Gallimard. Fictions. 163. 11. Enquêtes. p.

L'opération réussit si et seulementsi l'avènement de la « chose » qui n'était pas en réalité une chose discernable. ce que je savais déjà. il s'agit bien d'une absence que tout mon travail sera de combler.Figures de l'après-coup (le temps de l'événement dans le roman moderne) Dominique Rabaté (Bordeaux) 1 Pingaud. L'énigme (ou le miracle)de l'écriture peut se formuler ainsi : je découvre.Je ne saurai donc qu'après coup ce que je voulais dire.dicible -se confondavec l'avènement du texte lui-même :je ne pouvais pas dire autre chose que . pas en dehors du texte. ou plutôt qu'elle n'existe pas encore. note ce B ernard avec laquelle la littérature de notre siècle. La parole littéraire peut bien se représentercommeune simple « expression» qui se réfère à du déjà là. que la chose à dire n'existe pas. s'interrogeant sur le secret que recèle tout récit. en écrivant.doit composer : « Le travail de l'écriture a rapport avec l'absence. plus consciemment paradoxe sans doute que celle des sièclesprécédents. Elle est à découvrir.chaquepas est aussi une reconnaissance. Chaquepas est une surprise.En ce sens. Mais à peine l'écrivain a-t-il tracé les premiers mots sur la page que cette certitude s'évanouit : il découvre qu'il n'avait rien « à dire ».et c'est le mouvement de l'écriture qui va la faire apparaître.

222 Dominique Rabaté ce que j'ai dit. l'ignorant. à l'expérience singulière et non-communicable. et ce que j'ai dit est exactement ce que. La figure de l'après-coup peut ainsi caractériser toute écriture. L'écriture est ainsi le mouvement paradoxal d'un présent incertain qui ne trouve son vouloir-dire antérieur qu'au moment où l'auteur met un point final au texte en cours. et qui permettront de caractériser schématiquement son mouvement particulier. 239-40). une oeuvre. La première est le fait de la narration traditionnelle du conteur . et tenter de montrer qu'elle s'incarne en certaines configurations temporelles qui sont spécifiques au roman moderne. tel qu'il se mani- . je crois que cette dichotomie peut nous servir de premier fil conducteur pour réfléchir au statut de l'événement. dessinant selon l'heureuse suggestion de Bernard Pingaud la forme d'un Oméga majuscule. m'interroger sur les formes qu'elle peut y prendre. je voulais pourtant dire » (p. lui. L'allégorie a quitté au XIXe siècle le monde extérieur pour s'établir dans le monde intérieur. Mais l'après-coup de cet achèvement qui fait du texte ouvert une totalité immuable. et deuxième citation pour mettre en perspective ce qui serait un statut inédit de l'expérience à la fin du dix-neuvième siècle. s'appelle l'expérience vécue » (fragment 32. depuis un siècle. qui désigne l'expérience immémoriale et transmise par le récit. 1 On voit ce que cette analyse doit à Maurice Blanchot. celle de la lecture. Même si l'on peut discuter le contenu de cette opposition et l'étrange aura de nostalgie qui baigne pour le philosophe allemand l'idée d'Erfahrung. entre deux types d'expériences que rendent en allemand les mots : Erfahrung. la remémoration de l'expérience défunte qui. 159). II Deuxième point d'attaque. par euphémisme. et Erlebnis qui renvoie. p. Walter Benjamin note dans ses « Fragments sur Baudelaire » : « La remémoration est le complément de l'expérience vécue. la deuxième a pour site privilégié le roman. La relique provient du cadavre. expulse son auteur au dehors de l'oeuvrez et la rend à une autre aventure temporelle. Je voudrais. Elle cristallise la croissante aliénation de l'homme qui fait l'inventaire de son passé comme d'un avoir mort. Je voudrais ainsi jeter les bases d'une réflexion sur le statut qu'y acquiert l'événement.3 Cette curieuse remarque se fonde sur l'opposition. fondamentale aux de yeux Benjamin. limitant si j'ose dire mon champ à celui du roman. dès lors qu'il se mesure à cet étrange procès à la fois linéaire et cyclique de l'écriture.

advient selon une structure nouvelle. Walter Benjamin examine ainsi les thèses de Dilthey. Plus profondément. qui faisaient encore le fonds de la poésie romantique. après-coup. sur le mode du choc. La violence de l'événement le fait surgir comme un traumatisme. et deuxièmement. que le roman. depuis Baudelaire. où le vécu rapporté est marqué par l'empreinte du narrateur qui le faisait sien. ou du souvenir involontaire. 154). la tâche de la poésie lyrique moderne. s'en fait l'une des premières chambres de résonance. Il y oppose le régime moderne de l'information à « l'ancienne relation » (p. elle doit aussi inventer les formes nouvelles pour dire le choc. Qu'en est-il du côté du roman ? Quelles révolutions formelles. Comme dans « Le narrateur ». Benjamin suggère que l'événement. puis passe à Proust et Freud. Il s'agira ainsi d'envisager ce moment de l'histoire comme crise de l'expérience. selon Proust : il n'arrive authentiquement que lorsqu'il fait retour. que cette crise concerne au premier chef une crise de la temporalité.Figures de l'après-coup 223 feste dans la littérature moderne. Selon le modèle à la fois proustien et freudien. selon Freud. dont le poème « A une passante » peut donner une idée. une déchirure. la nature véritable de cet événement. de Bergson. dépasse ses capacités défensives et doit donc être contourné. de l'autre. Il n'est la nature exacte de cette pas aisé de caractériser « transformation » (p. la lecture solitaire des romans. c'est bien là . comme forme littéraire vouée à la configuration du temps. Dans des pages à la fois riches et au fil incertain. Erlebt) a ainsi la structure du traumatisme. au tournant du siècle dernier. Pour Benjamin. et d'en examiner les répercussions ou les signes dans le roman. Le vécu (en allemand. c'est sous le signe de la remémoration que pourra donc se réaliser. pour autant que l'on veuille bien admettre premièrement. quelles « transformations » sont exigées pour dire cette structuration nouvelle du vécu ? Estelle réductible à un appauvrissement de l'expérience collective? Il n'est pas indifférent que Benjamin réfléchisse à partir de Freud et de Proust . l'accent est mis sur le régime particulier de la communication moderne. s'inscrire comme trace dans la mémoire. que ce qui arrive au sujet moderne. une circulation désubjectivisée de l'information par les journaux . mis en réserve ailleurs. 151) de l'expérience dont l'oeuvre de Baudelaire offrirait une image frappante. Mais dès lors ce qui est vécu par le sujet moderne déborde ses facultés conscientes. III Cette structure de l'après-coup s'inscrit dans un cadre dont je voudrais examiner les contours. depuis la rupture d'un cercle communautaire (sans doute idéalisé) vers deux nouvelles formes : d'un côté. est double : elle consiste en un affranchissement pour le poète de ses expériences vécues.

et les représentations intérieures que s'en fait le personnage réflecteur. c'est à dire ce que la conscience (fictionnelle) du personnage élabore comme temporalité propre ne recoupe pas forcément cette ligne il que le récit trace. L'étirement de certaines plages temporelles. en une première observation superficielle. lui donnant son fil linéaire implacable. les lieux stratégiques de son travail formel. que le roman moderne creuse l'écart entre ce que l'on peut appeler le « temps objectif ». C'est l'espace de ces distorsions. qui règle essentiellement ses choix formels. durée étale d'une existence souvent vide de projets et frémissement de l'instantané ». Ce rapport au temps. et le « temps intérieur ». à Proust. « le sens du vécu ». de nouveaux modèles temporels. pour prendre la mesure de cet impératif littéraire. Et que ce « sens du vécu ». qui poursuivrait ainsi le filon flaubertien. Paul Ricoeur l'a suffisamment mis en évidence. ou à La Montagne magique de Thomas Mann. les ellipses foudroyantes (dont la deuxième partie de La Promenade au phare offre sans doute le plus saisissant exemple) deviennent ainsi. Il suffit ici de penser à La Promenade au phare de Woolf. comme le résume justement Jean-Louis Cabanès5. alors que les temporalités privées s'ouvrent au flux des remémorations. On peut ainsi constater. Si le roman a le privilège de nous représenter la totalité d'une existence fictive à la fois de l'extérieur et de l'intérieur. pour le romancier. il me semble que le roman moderne découvre les contradictions entre le trajet de cette existence singulière. et de l'autre. C'est bien en notre siècle que le roman prend conscience que sa tâche spécifique est dans le rapport au temps. des projets. Je voudrais risquer l'hypothèse que cette délinéarisation (partielle) s'impose comme choix formel aux romanciers pour répondre à la tension de plus en plus vive qui se produit entre ce que j'appellerai. dont elle peut nous figurer le destin. pour donner au lecteur à appréhender les rythmes hétérogènes. selon la forme d'une ligne. La même remarque pourrait s'appliquer à Une vie. passe par une délinéarisation du modèle chronologique qui s'était plus ou moins imposé au roman classique. pour que je m'y attarde pas trop 4 Les coups de Big Ben rythment tout le roman. Cette distorsion entre deux régimes du temps est déjà perceptible dans Madame Bovary. les vitesses incompatibles de temporalités conflic- . d'un côté. la chose est bien connue.224 Dominique Rabaté le signe que c'est au début du XXe siècle que s'élaborent de nouvelles réponses. les ressources d'ironie qu'il recèle que le roman de la fin du XIXe siècle exploite. celui des horloges. surtout à partir de Flaubert. dans l'opposition du temps de la rêverie de la jeune femme et du déterminisme de plus en plus pesant d'une temporalité sociale et objective. de Henry James à Claude Simon. les accélérations sous forme de résumés. puisque « Maupassant ne cesse d'opposer temporalité circulaire et instant punctiforme. dans son analyse de Mrs Dalloway. « le sens de la vie ».

comme pour arrêter le cours de cette journée du dix juin 1910 qui le conduit pourtant fatalement au suicide. des richesses ou même de l'hérédité qui hante toute la fin du XIXe siècle. Il y a donc bien remémoration mais selon la perspective d'un acte totalisant où le sujet écrivan t retrouve l'intégrité de son passé. un temps déroulé selon un modèle progressif et de l'autre. la mission du narrateur balzacien. du progrès et de l'accumulation . ou bien enroulée autrement. où le sujet parvenu au point culminant de sa vie. En un geste à la fois révélateur et désespéré. C'est dans Le Bruit et la fureur que ce conflit est le plus patent. grossièrement esquissée. Mais c'est aussi le temps propre à un certain mode d'autobiographie.Figures de l'après-coup 225 tuelles. Soit donc d'abord. Quentin fracasse la sienne. Telle est. On se souvient que la deuxième partie. sans interférence du mouvement de l'énonciation sur le narré. Ce temps triomphe dans le roman réaliste et naturaliste. aussi bien . IV Cette première distorsion temporelle en implique sans doute une autre. racontés depuis un site d'énonciation fixe. Ce sont ces drames cachés qu'il convient de percer. De ce point de vue. La ressaisie de ce passé se fait rétrospectivement et ne prend sens qu'à se constituer en continuité ordonnée. le monologue de Quentin. Comme je l'ai suggéré ailleurs 6. de déplier dans toute leur complexité. dans un jeu d'influences réciproques. le modèle biographique qui triomphe au XIXe siècle emprunte à ce que j'appelle le modèle autobiographique. de Balzac à Dostoïevski. Je précise les éléments de définition de la première structure. une trame temporelle déchirée. il me semble intéressant de considérer l'histoire du roman occidental comme l'exploration quasi méthodique de ce qui fait justement événement dans la vie d'un individu. comme ce par quoi il est devenu ce qu'il est. des faits divers qui prennent valeur des crises que raconte le roman réaliste.des savoirs comme du capital. envisage son entier déroulement comme une suite orientée (où hasards et déceptions ont évidemment leur place). d'un côté. dans le présent de sa mémoire. afin de leur donner leur intelligibilité. que les écrivains du début de notre siècle ont exploré en plusieurs directions : schématiquement elle constituerait l'opposition entre. est obsessionnellement tramée par les tic-tac des montres. pour lequel la causalité événementielle se resserre en déterminismes inéluctables. de reconstituer. un temps que l'on pourra dire (j'emprunte l'expression à Yves Vadé) « cumulatif » : temps linéaire. Car ce sont bien des événements. Le modèle romanesque majeur de ce modèle reste ainsi la narration rétrospective d'événements passés. que je dirais pour faire vite « romantique ».

non pas exactement au sens où se réaliserait l'idéal du « livre sur rien » (formule dont on a abusé à propos de Flaubert). sur l'attente et le rêve. des trouées vides. de l'attente des signes prophétiques où l'événement central . qu'il introduit dans la linéarité dramatique de l'intrigue . c'est l'idée même qu'il arrive quelque chose (important ou futile en regard des canons d'une époque. Si l'une des questions que posent le roman comme l'autobiographie est de savoir ce qui arrive. de ce point de vue. et s'excuse constamment d'évoquer ses « enfantillages ». Un épisode apparemment futile de la petite enfance peut tracer la voie au comportement de toute une vie : cette constatation a. Il faudra presque un siècle pour que ce soit l'événement lui-même qui soit remis en question.linéarité à laquelle le roman de Flaubert ne déroge pas . dont l'intrigue n'est finalement rien. Rousseau en a nettement conscience. Ou encore l'histoire de La Modification de Butor qui se résout par l'annulation de la décision première.et de la représentation du temps qui lui est consubstantielle. des moments d'extase silencieuse. mais qu'il ouvre le roman sur la vacance du temps vide. Mais Rousseau opère justement un déplacement fondamental du statut même de l'événement (déplacement qui ne touche pas encore le statut du temps. mais auquel il donne peut-être l'incitation initiale). la place des Confessions me paraît capitale. dont il justifie pourtant la relation du point de vue affectif singulière et qu'il revendique. c'est aussi parce qu'elle peut se développer sur le terreau du roman de son siècle qui a pris pour objet privilégié l'intimité individuelle (mémoires fictifs ou romans par lettres). pour nous aujourd'hui. surtout dans les premiers livres qui ont trait à l'enfance. Avec Flaubert. Et l'autobiographie a partie liée à ce mouvement général.. et dont je suis parti.la destruction d'Orsenna . la hiérarchie classique de l'important et du futile. valeur d'évidence mais elle était bien de nature scandaleuse à la fin du XVIIIe siècle. Cet évidement de l'événement participe à cette crise de l'expérience que notait Benjamin.. . peu importe) qui se dérobe. Madame Bovary est.226 Dominique Rabaté que d'une société. qui a préparé les outils d'une écriture du moi. une étape essentielle. ou plutôt les péripéties de ce rien. On pourrait pour en profiler la perspective cavalière lui pointer quelques autres repères dans l'histoire du roman : Le Rivage des Syrtes comme triomphe de l'imminence. en effet. V Les Confessions bouleversent. ce qui compte. Si elle naît avec Les Confessions de Rousseau.n'est plus dit qu'au détour d'une fugace prolepse. qui prendra son plein essor dans le journal intime du XIXe siècle. c'est à dire ce qui fait événement pour l'individu (car ces deux genres ne peuvent être dissociés de l'histoire même de l'individu).

où l'énigme suscitée par le récit reste en suspens. qui prend des contours variés. en essayant de saisir ce qui arrive au présent et non plus ce qui est arrivé. de façon plus ou moins conflictuelle. suivant un schéma qui est celui de l'après-coup. me semble-t-il : premièrement en accentuant l'énonciation même de l'entreprise narrative. C'est peut-être l'oeuvre de Henry James qui fournirait les plus fascinants exemples de cette évaporation de l'événement autour duquel se construit précisément le récit comme attente trompée. puisque c'est sur fond d'un temps linéaire que ces modalités différentes prennent le plus souvent leur relief. tel que Freud l'a théorisé. ou pour Le Tour d'écrou. En règle générale. en en faisant presque le moteur dramatique essentiel. Et ceci suivant trois axes principaux. mais cette déception joue aussi un rôle moteur pour La Bête dans la jungle où le héros consume sa vie dans l'attente de ce qui était déjà arrivé. on peut dire que le roman moderne travaille sur une déliaison temporelle. de l'épiphanie au « moment de l'être » (pour citer Virginia Woolf). dont les modes d'enroulement et de déroulement suivent des voies complexes. découvrant par là peut-être d'ailleurs des apories nouvelles quant à la structure de l'événement. ou tout du moins sur des variétés inédites de liaison temporelle qui n'obéissent plus simplement au schéma linéaire dominant auparavant. VI Nous voici loin du « temps cumulatif ». Les tentatives du début du vingtième siècle font une place privilégiée à ce qui apparaît comme des trouées ou des déchirures de ce temps linéarisé : primat de l'instant notamment.Figures de l'après-coup 227 On constatera ainsi. selon le paradigme du roman policier où le dénouement nous livre avec le nom du meurtrier la clé de la devinette. que s'ouvre à l'époque moderne toute une série de narrations déceptives. Troisièmement. selon les représentations romanesques. cette énigme qui tire en avant notre lecture et que la fin d'un roman devrait résoudre. plus généralement. en déconstruisant la linéarité de la durée pour privilégier une représentation de ce que j'appellerai la valeur traumatique de l'événement. L'événement brise la continuité factice d'un temps qui n'est plus homogène. ou plutôt nous voici dans d'autres modalités temporelles qui ne s'opposent pas absolument à lui. Il conviendra donc d'envisager comment ces différents régimes temporels se conjuguent. Deuxièmement. . Je pense à L'Image dans le tapis .

redoublée. l'empêchant de se dérouler de façon linéaire. La remémoration du passé ne l'épuise pas. après que seraient frappés les derniers accords ». à chaque remémoration pour le lecteur de cette histoire terrifiante. il suffit d'un déplacement d'accent pour atteindre des récits qui seront. son accent caractéristique. L'événement est ainsi autant dans le fait passé que dans son retentissement actuel. même lorsqu'elle s'est achevée. de sa rencontre (plus ou moins ratée) avec Kurtz. une vibration continue qui. persisterait dans l'air et demeurerait encore dans l'oreille. mais c'est l'expérience légèrement poussée (très légèrement seulement) au-delà des faits eux-mêmes. Il fait bien la relation à un cercle d'auditeurs silencieux de son aventure africaine. Tout autre me paraît l'attitude du narrateur de roman moderne. Marlow doit reprendre à son compte la terreur de cette plongée dans la sauvagerie. construits sur le soupçon que leur narrateur fait peser sur leur véracité. Esthétique de la résonance et du contre-temps. dans l'intention parfaitement légitime. . me semble-t-il. de cette irréalisation du contenu diégétique au profit d'une interrogation sur le mouvement même du récit. C'était comme un art entièrement différent. La fin de Molloy de Beckett ou Le Bavard de des Forêts témoignent. Nous suivons fascinés à la fois le récit de l'aventure et l'aventure. Il fallait donner à ce sombre thème une résonance sinistre.228 Dominique Rabaté VII Si le conteur raconte son histoire en lui donnant sa tonalité particulière. Mais c'est le retentissement de cette série d'événements qui est au coeur de son récit. son rapport reste neutre ou de commentaire des effets de sa fable. je l'espérais du moins. Marlow. qui nous donne à partager la difficulté de son entreprise. Je prendrai pour emblème de cette posture nouvelle de narration le héros de Conrad. rédigée en 1917 : « Coeur des ténèbres est également le résultat d'une expérience. mais trace la vibration d'un événement appelé à se répéter à chaque lecture. de cette montée du soupçon. une tonalité particulière. de la rendre plus sensible à l'esprit et au coeur des lecteurs. L'après-coup narratif ne peut plus enclore l'événement qu'il avait pour mission de délimiter. Conrad est conscient de cette nouveauté. entre autres. Et si la narration vient ainsi au premier plan. ce qu'elle lui coûte. pour toucher une limite du roman. qui fait de la diction de l'aventure une nouvelle aventure. de ce récit. eux. Je cite la fin de la « Note de l'auteur ». n'en donne pas le sens. dans le récit intitulé Coeurdes ténèbresg. Il est ce qui continue de hanter la narration. lui donner ses mots pour la conjurer.

cela revient à lutter contre la causalité narrative qui produit. son ambiguïté. son imprévisibilité. notamment dans L'Age de raison.Figures de l'après-coup VIII 229 Je poursuis ces indications schématiques pour baliser . Mais ici. . Rendre le roman au présent. Sartre veut donc redonner à l'événement sa force de surgissement. la pure affabulation d'un jaloux projetant ses fantasmes. c'est parce qu'elle multiplie. dans le cas de La Jalousie de Robbe-Grillet. le Nouveau Roman.ce parcours du roman moderne. en partie. ai conscience . Si la « solution » sartrienne laisse sceptique. et trouve peut-être une étonnante postérité dans l'usage (systématique parfois) du présent de narration que fait. de distinguer entre une narration objective contemporaine des faits narrés et. quelques années plus tard. encore une fois. dont l'aboutissement le plus visible reste le monologue intérieur. dans son discours muet. pour laquelle elle joue un rôle fondamental) est un élément parmi d'autres d'un brouillage temporel généralisé. à l'inverse. Il faut donc au nouveau « roman de situation » rendre « à l'événement sa brutale fraîcheur. provoque en fait d'autres conséquences sur la temporalité romanesque. le vraisemblable de ses enchaînements. Ce primat du présent vient aussi. au monde son opacité menaçante » 9 Dans la lignée de Gide qui opposait déjà « roman » et « récit » selon la modalité temporelle du présent ou du passé comme régime narratif. Il est même impossible. et dans le cadre d'une réflexion polémique sur la liberté des personnages. l'exposant à d'autres schémas d'écriture où la circularité cyclique (dans le cas de Molly. au temps son cours. du développement massif du discours du personnage dans le roman moderne. le dilemme comme dramatisation de cette valeur d'ouverture du moment. Mais la plongée brutale dans l'incohérence relative des pensées du personnage. les événements surgissent selon une logique qui ne peut plus respecter la stricte chronologie. nécessairement. dans le chapitre terminal d'Ulysse un personnage qui se constitue par ce qu'elle (puisqu'il s'agit en l'occurrence de Molly Bloom) se dit. Mais son interrogation témoigne de l'acuité du problème chez les romanciers de notre siècle. de refuser comme le propose Sartre en 1940 la narration rétrospective parce qu'elle livre du « vécu repensé ». Le cadre de l'énonciation devenant une conscience mobile. son incomplétude. ce présent tend à se confondre avec celui de l'écriture du livre. Joyce est le premier à avoir conçu.grossièrement. mettant en scène une série de personnages confrontés à d'angoissantes questions sur leur avenir. La deuxième voie ouverte j'en au roman du XXe siècle est de restituer au présent sa valeur d'ouverture.

le passé est ce qui ne passe pas. ou plus exactement. L'ensemble de son discours revient obsessionnellement sur les mêmes épisodes. déplaçant l'énergie d'un affect refoulé à une autre série temporelle. procédant avec les mêmes embrayeurs que sont . et dont la formule célèbre reste : « les hystériques souffrent surtout de réminiscences ». de préférer. les lignes temporelles clairement distinctes se confondent. La réélaboration consciente du souvenir traumatique ne réussit pas à canaliser la violence de l'événement qui gagne par contagion l'ensemble de la chaîne discursive. Un mot prononcé. Il conviendra. pour caractériser leurs systèmes d'énonciation narrative. puisqu'il semble bien qu'il ne puisse raconter qu'après son suicide) 1 Le présent semble happé. En risquant un mauvais jeu de mot. ses discussions avec Blum. Mais ce faisant. Le schéma complexe de cette interaction entre présent remémorant et passé déterminant relève bien de cette logique de l'après-coup que Freud a découverte. etc 12. sa relation avec Corinne. d'ailleurs. rendus à leur force oblitérée. entraîné dans le souvenir traumatisant d'épisodes passés qui surgissent comme des flashes morcelés. un souvenir en appellent un autre. chez Faulkner comme Simon. comme l'épisode de Gibraltar. chez Faulkner. l'étiquette de « monologue remémoratif ». évoqué par bribes. Tous deux obéissent à la loi du frayage. le moment de la remémoration ne peut être fixé avec certitude (du moins en ce qui concerne. Le présent de la remémoration est ainsi le lieu d'un réaménagement du passé. qui appartient à une autre série temporelle. c'est lui qui reconfigure les événements passés en les éclairant à la lumière des événements récents. le monologue de Quentin. L'événement. en effet. au point d'en faire la tonalité propre de leurs univers romanesques : je veux parler de William Faulkner et Claude Simon. vécu une première fois de façon incomplète. Dans Le Bruit et la fureur comme dans La Route des Flandres. le remémoré immédiat. ne trouve son sens et sa force que lorsqu'il est revécu autant que remémoré. lesquels ne sont à leur tour que la répétition inconsciente des actes enfouis. Deux écrivains me paraissent avoir poussé très loin cette structuration traumatique de l'événement. pour bien marquer ce qui les différencie du courant de conscience. je dirai que. conjoignant plusieurs strates temporelles éloignées. repassant toujours par les mêmes chemins. Ce qui vient d'être vécu.230 Dominique Rabaté IX Dans le flux de conscience. la mort de Reixach. ces deux oeuvres réussissent à produire une fascinante équivalence entre le travail d'une mémoire blessée et le travail de l'écriture. à savoir pour Molly l'adultère avec Boylan fait ressurgir plusieurs strates de souvenirs qui s'entremêlent. Il n'est pas plus loisible de dire depuis quel point temporel le narrateur de La Route des Flandres évoque ses souvenirs des champs de course. comme le propose Dorrit Cohnl°. s'entrelacent.

l'évocation du chèvrefeuille lié à sa soeur. Or. ce pourquoi il continue à avoir la réputation d'être plus facile à lire. cette victoire ne serait pas sans danger pour le roman. à savoir le temps même de la lecture d'un roman. Un roman se lit. La « configuration » du temps. Le roman classique. que le récit accomplit est indissociable de cette expérience de lecture. selon la tyrannie (aurait dit Valéry) de cet ordre imposé. Il gomme leurs différences. Car il faut souligner un autre axe temporel fondamental. à chaque lecture singulière. son volume. presque nécessairement. celui de l'enfance heureuse avec la soeur perdue. c'est justement ce principe d'achèvement (là où le mot FIN s'écrit) qui se voit contester dans les grands romans de notre siècle. cette vectorisation transforme le temps en espace.ou pour Benjy. Il lui donne. du début à la fin. selon le mot de Ricoeur. elle-même temporalisée. Ce déroulement fléché de la lecture est la base du roman. dès le début de l'oeuvre sur « Caddie ». La boucle ouverte du Temps retrouvé en serait une autre illustration célèbre.Figures de l'après-coup 1 231 devenus certains mots. à l'époque du Nouveau Roman triomphant. sur une expérience renouvelée du temps comme imminence d'une révélation toujours à venir. au risque de sortir du romanesque en renonçant à créer un univers fictif ? Si Jean Ricardou avait pu se réjouir. le jeu de mot. au confluent de plusieurs lignes temporelles. Je pense au Gide des Faux-monnayeurs. définitoire. Ainsi l'oeuvre. Le temps du lire projette même sur ce temps configuré un de ses caractères principaux : celui d'avoir une fin. à tous les sens du mot. les aplanit. égalise le temps de la lecture et celui de l'univers ficitf qu'il raconte. se rouvre pourtant. je crois. Le roman. normalement. spatialise le temps. X Serait-ce dire que la pente du roman moderne est de fondre la temporalité diégétique dans celle de l'écriture. De plus. . Ainsi pour Quentin. en écrivant. repliant l'un sur l'autre. Julien Gracq le rappelle justement dans En lisant. Le principe de clôture romanesque a ainsi imposé une certaine représentation du déroulement temporel. Il y a là un trait. qui n'existe que dans l'après-coup de son dessaisissement pour l'écrivain. d'assister au passage « de l'écriture d'une aventure à l'aventure d'une écriture ». qui fait basculer la promenade dans le golf dans un autre espace-temps.

8. PressesUniversitaires de Bordeaux. 12.voir pages279-289de La Transparence intérieure. Voirl'ensembledu chapitre4 dans Temps et récit II. 9. 3.Toulouse1995. 10. L'Equipe « modernités» de l'Universitéde Bordeaux-IIIva consacrerses séminaires 1996-1998 à cette questionde l'instant. Paris 1983) et dans lequel Blanchots'interrogesur le rapportqu'il entretientavec deux récits écrits dans les annéestrenteet publiéstardivement. Paris 1979.PoétiqueSeuil.traduit par Jean Lacoste. juin1995. Seuil. in Charles Baudelaire.in Romans20/50W19.Paris 1981. 2. 4. Ce mouvementest très souvent« décrit » par MauriceBlanchot. Modernités7. . Gallimard.page 153.232 Dominique Rabaté NOTES 1. Il. 6. notammentdans un texte qui s'intitule justement Après coup (éditionsde Minuit. in PoétiquenOl4. PressesUniversitaires de Strasbourg. Bernard Pingaud : « Oméga ». in Les Anneaux du manège. Littératures. Voirmon article « « Qu'on n'en parle plus » :modèlesbiographique et autobiograau boutde la nuit ».Ethiqueet esthétiquedu roman dans Cœur des ténèbres ».Paris 1989. Voirl'étude de Dominique Lanceraux :« Modalitésde la narrationdans La Route des Flandres ».Petite bibliothèquePayot. page 86 de « Une vie ou le tempsperdu » in Maupassantmultiple.Paris 1984. Folio Essais.Seuil.1982.Voirpages51-161. phiquedans Voyage 7.Paris 1992. Je me permetsde renvoyerà l'étude que j'ai consacréeà ce récit dans « Le chuchotementde la sauvagerie.Bordeauxmars 1996.Les Cahiersde PressesUniversitaires du Mirail.CursusArmandColin.Le Roman. Je renvoie aux belles analysesd'André Bleikastendans Parcours de Faulkner. cité in MichelRaimond.Paris 1973. 5. Lille.

il nous ronge par le dedans. Gaston Bachelard ne disait-il pas que l'espace nous est plus confortable que le temps ? On s'y installe en effet avec l'aisance du promeneur ou du cavalier. circulaire. On pourrait même y voir. alors que le temps est instable. non moins que de rythmes physiologiques aussi fondamentaux que les pulsations cardiaques ou la circulation sanguine. c'est en tout cas l'image linéaire de la flèche qui prédomine : une flèche attachée à son point de départ et constamment étirée en une direction donnée. Cette linéarité est aussi bien celle de la Bible ou de l'Histoire que du tracé.tout comme il en procède sans doute. l'un des deux grands régimes de l'imaginaire selon Gilbert Durand . . de plus. continu ou discontinu. la nostalgie des joies de l'oralité perdue ou les rêves de retour au règne d'or du dieu Saturne sont insuffisants à connoter ce grand schème que constitue l'image de la roue. Dans le savoir contemporain. L'autre modèle. pourraient également symboliser pareille complémentarité. . Certes. Le transit digestif n'y est pas étranger lui non plus. aurait pourtant quelque droit encore à nos égards. Histoire et Nature. . que. insaisissable et. Ainsi s'opposent et se complètent le denier et le bâton comme l'épée et la coupe.des phénomènes saisonniers et du retour des astres. opposé au précédent. ou supposée. C'est lui qui continue à rendre compte. du cercle et de l'anneau. en tant que thèmes romantiques. du temps des physiciens.Figures du temps cyclique Pierre Somville (Liège) deux principales visualisations de la notion de temps sont la flèche et le Les -cercle. Qu'elles constituent chacune une métaphore spatiale n'a pas de quoi nous étonner.

cet ensemble de choses à partir desquelles advient la naissance (genesis) pour les êtres. se rendent mutuellement jUStiCe4. Il s'y agit sans doute d'une spécification de l'Apeiron perçu comme le principe premier de la vie et du monde. de la limite à l'illimité. lui-même. la teneur en semble proprement métaphysique ainsi que l'a définitivement montré Karl Jaspers3. Anaximandre. selon la nécessité. transitant de la vie à la mort.. « S'il y a une unité éternelle. qui . L'existence de cette pluralité devient pour lui un phénomène moral . d'émergence philosophique de ce thème du temps cyclique. Dans sa Naissance de la philosophie à l'époque de la tragédie grecque. lorsqu'il commmente le Spruch des Anaximander.. On pourrait le traduire comme ceci : «. selon Nietzsche. à l'image du cercle où la vie et la mort se complètent. d'ailleurs. La problématique devient ici celle de l'un et du multiple débouchant sur une évocation de l'antinomie de l'être et du devenir qu'Anaximandre résout. puisqu'il s'est déjà passé une éternité de temps ? D'où vient le torrent toujours renouvelé du devenir ? » Il ne parvient à échapper à ce problème que par une nouvelle hypothèse mystique : le devenir éternel ne peut avoir son origine que dans l'être éternel'. et réciproquement. car ces choses se rendent mutuellement paiement et justice de l'injustice subie. Il se demande d'abord. comme il y est dit. à la métaphore d'une temporalité récurrente : il évoque l'eschatologie de l'être où nous sommes à présent et dit qu'il nous faut attendre «le jadis de l'aurore dans le futur de l'à-venir» et « méditer aujourd'hui le jadis à partir de là »5. se joignent et. Et l'ordre du temps dûment invoqué en fin de période est sans nul doute cyclique lui aussi. Bien que ce fragment nous ait été conservé par le biais d'un commentaire à la Physique d'Aristote. Nietzsche commente lui aussi l'incontournable fragment : Thalès témoigne du besoin de simplifier le règne de la pluralité et de le réduire au simple déploiement ou au déguisement de l'unique qualité existante. le fragment d'Anaximandre2. le dépasse. on peut voir se profiler aussi le mythe cyclique du retour des êtres. c'est ce même ensemble de choses auxquelles ils retournent quand survient pour eux l'anéantissement (phthora). en deux pas.234 Pierre Somville Envisageons à présent deux points. comment la pluralité est-elle possible ? » Et il en trouve la raison dans le caractère contradictoire de cette pluralité qui sans cesse se dévore et se nie elle-même. D'abord. mais elle s'expie sans cesse par la mort. Heidegger. plus attaché ailleurs à la temporalité linéaire. elle n'est pas justifiée. parmi d'autres. Or. cède. par un recours à la notion d'éternité. C'est elle. Mais alors se pose à lui ce problème : « Pourquoi tout ce qui est devenu n'a-t-il pas péri depuis longtemps. selon l'ordre du Ifiv TODxpàvov iàyv) » temps (1Cœcà. même sous les termes aristotéliciens utilisés par le commentateur antique (l'honnête Simplicius).

chez le même Nietzsche. projections et hantises. sont là pour nous le dire avec force et beauté.Figures du temps cyclique 235 bientôt viendra cautionner.. à vrai dire. après le « dit » d'Anaximandre.. jouissant tantôt De la lumière et tantôt de l'ombre. comme au sortir d'une ..[. Si c'est là l'image du destin.. le dernier aphorisme des Aurores semblait pressentir déjà le grand bonheur. en découvrant la boucle du temps. la femme. un bel oxymore. Que l'instant vécu. tout entier temps sans terme Puis. comme chez le Présocratique. Jamais encore je n'ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants.. d'un nous fûmes deux Et Zarathoustra vint à passer près de moi Si le temps Ziel) c'est bien à Zarathoustra « tel la troisième partie est dit « sans terme » ou « sans but » ou « sans fin » (ohne l'éternité que s'adresse le génial porte-parole enfin revenu. fraîchement lavé. comment ne pas l'aimer ? L'amor fati est la consolation suprême où se concilient l'éthique et l'esthétique comme s'y accordent la liberté et la nécessité. Les termes mêmes du verset précité. par la promesse du retour qui s'inscrit dans la ténèbre progressive de l'Abendrote. ] L'immensité sans bornes bouillonne autour de moi. de valorisation totalisatrice et récurrente de l'ici et du maintenant. C'est aussi. Le soleil du matin. à vrai dire rien Par-delà le bien et le mal. Sans oser l'affirmer encore. destiné au retour. Nietzsche nous y rappelait qu'il n'est de meilleure aurore que le crépuscule. si ce n'est cette femme que j'aime : car je t'aime ô Eternité »7 La pensée de l'éternel retour chez Nietzsche est donc. de peur que cela ne soit pas. c'est là une sorte d'hypostase du « kairos ». » Nous en sommes aux derniers versets de de Also sprach Zarathustra : « Si j'aime la mer et tout ce qui ressemble à la mer. L'ouroboros est une image de paix. [. mon âme ! . Et cette possibilité me fait aimer le cercle de la nécessité où. de havre et de bonheur.. soit. se contrebalancent et s'annulent mutuellement craintes et désirs. Le poète-philosophe trouve la promesse d'un plérôme. tout entier jeu Tout entier lac. j'attendais toujours.. la mère et le temps clos sur lui-même.. la grande intuition du Retour... qu'en lui-même. dont l'un des derniers poèmes du Gai Savoir nous a gardé le plus pur écho : J'étais assis.. soudain.] Si je porte en moi cette joie de chercher.. associant la mer. malgré sa fugacité. le second moment où nous apparaît cette figure du temps cyclique. mais dans une sorte de tremblement. tout entier midi. On se rappelle l'illumination à Sils-Maria un beau jour d'août 1881. jusque dans sa plus vive intensité.

p. pas de fin. La métaphore du premier et de l'unique. NOTES 1.on se le rappelle. de privilégier la « tache » par rapport à la « ligne ». ni plus aveugle. Lisons. Allées et venues. en sera l'indéfectible preuve. 2. entrechoquements. 10 éd. unique absolu sans métaphore »9. ondoiements. Il n'est pas de célébration de l'acte fondateur qui puisse se concevoir sans une année liturgique reposant sur un principe de récurrence et de chronologie régressive. » (aph. Dunod. 10-15= 12 B 1. L'auteury oppose. KRANZ. Berlin. taches et bonds. comme le rappelait tout récemment Botho Strauss. on ne fait que corroborer son Toujours ! L'éternité. celui des religions. 1980. rappelons que le modèle cyclique du temps reste.un régimediurneet un régimenocturneautourdes. 89.non moinscomplémentaires quels gravitentles grandesconstantes qu'oppositionnelles . Les structures anthropologiquesde l'imaginaire.de l'intériorisation et de l'intimitéprolifique. H. Bien sûr. face à la vulgate de la « grande-explosion » primordiale qui répond assurément à une vision linéaire et évolutive du temps. 575). Die Fragmente der Vorsokratiker. DIELS-W. tirant vers l'ouest. la « singularité ». il serait imprudent de séparer radicalement la métaphysique d'Anaximandre ou la poésie nietzschéenne de l'appréhension du sacré dans les diverses religions. Pour conclure ces quelques variations philosophiques.. quelques lignes toutes nietzschéennes de son dernier essai intitulé Die Beginnlosigkeit . . non destructible.de la verticalitéposturaleface au repli nocturnede l'ingestion. nuages et brumes. tout est suspendu et s'attarde. l'idée d'« état-stable » est tout aussi stimulante. Et Nietzsche de ponctuer : « peut-être racontera-t-on un jour que nous aussi. Elle a en tout cas le mérite de rompre avec cette linéarité envahissante et. en guise de clausule.236 Pierre Somville belle Upanishad ou d'un fragment d'Héraclite. 1. nous espérâmes atteindre une Inde. j'aime à rappeler que. Paris.' : « Univers non créable.. Enfin. Rien ne commence. Pas de début. quant aux origines de l'univers dont traitent à la fois les cosmogonies mythiques et les hypothèses de l'astro-physique. Entrelacements. Il s'agit là purement et simplement d'ontologie « décontaminée » comme le dit Mircea Eliade dans son étude du mythe de l'éternel retour8. 1961. s'évanouit comme toutes les autres. 10 éd. Fluctuations. par excellence. le cercle par rapport à la flèche. Steady state. En dérobant à Dieu son commencement..

8. das Einstige von da her zu bedengen »(5 éd. de teneur religieuseet mythique. Les grands philosophes.J. 53.l'imagedu cercleet du lien. Le mythe de l'éternel retour. Vrin. Dans Holzwege.Paris. 302.Paris. G. Brokmeier). dann müstexte allemandplus explicite : « Denkenwir ans der Eschatologie erwartenund sen wir cines Tages das Einstigeder Frühe im Einstigendes Kommenden hente lernen. 267.p.Paris.v. DE CORTE.p. « Idées». mêmeen son sens premier.Paris. K. (trad. notammentp. réflexionssur la tache et la ligne. W.(trad. Gallimard. 29. B. 1975. où l'auteur montre combien l'apeiron. rééd. Bianquis.Mercurede France. 1963. 1976.Paris. 9.).pp 9Anaximandre.1972.p. 7.Paris. vol. Paris.-P. D'aprèsla traductiond'HenriAlbert. ELIADE.p.1938. Kowalski). coll. « Arcades».p.non moinsmythiqueet religieuse. JASPERS.à un peras où s'exprime. 1969.p. V. Voici le des Seins. Voir à cet égard l'éclairanteexégèsede M. Francfort/Main.Plon. 1995.Gallimard. 108et sq. 611. 1958.1958.Figures du temps cyclique 237 3. XIV.coll.(trad. M. . Trad. C. 244. 9. L'incommencement. 1962. Gallimard. p.n° 1.Gallimard. Mytheet philosophiechez dans « Laval théologiquede philosophique ». STRAUSS.se définit exclusivement par sa relation. 6. Voiraussi mon Parménided'Elée. 4. 5.Leyvraz). 14-15. Klostermann.

qui varient en fonction du système idéel de référence dans lesquels ils sont conçus. Leibniz pose la relativité de ces derniers. La révolution qu'introduit Leibniz est de ne plus partir de l'intuition du temps. En fait.Le problème de la synthèse temporelle chez E. qu'il nomme lui-même science de la culture. celui de la science actuelle. coordonnées selon un principe abstrait. que Cassirer trouvera un des paradigmes du dépassement de la métaphysique dogmatique par la science. son caractère purement . notamment pour tout ce qui touche à la théorie de l'Esthétique transcendantale et au rôle de l'imagination productrice (dont on peut trouver des exemples systématiques dans son commentaire de la troisième critique'). Le temps n'est plus intuitionnable. Cassirer fera fructifier l'héritage leibnizien dans le domaine de la formalisation scientifique et mathématique. Cette double filiation lui permet de passer plus facilement des résultats des sciences de la nature aux développements des sciences de l'esprit. L'exigence d'universalité qui préside à la définition du temps conduit Leibniz à le concevoir sur le modèle du nombre ordinal : celle-ci naît d'une relation de succession idéale qui se développe selon une fonction déterminée2. Ce temps relatif tel que Leibniz le conçoit. Car si l'apport de Kant fut déterminant pour Cassirer. C'est notamment dans l'étude des termes de la fameuse dispute entre Leibniz et Clarke sur la nature absolue du temps et de l'espace chez Newton. c'est encore. Cassirer Olivier Feron (Liège) des raisons de l'originalité de la philosophie de Ernst Cassirer provient ne Usans doute de sa double référence aux pensées de Kant et de Leibniz. Face à l'espace et au temps absolus newtoniens. mais de le réduire à un système de relations idéelles. mutatis mutandis.

à les juger et à les transformer. C'est ici que la temporalité vécue diffère fondamentalement du temps physico-mathématique. dont chaque section est neutre. Tel est le premier ordre temporel que Cassirer définit. « et chaque phase est un moment obligé de passage pour la réalisation (Erfüllung). que ce n'est plus le nombre qui naît du temps. A côté de ce temps complètement détaché de l'intuition. Car le temps métaphysique. Or nous avons vu que la grande différence qu'il y avait entre le temps physico-mathématique et la temporalité de la conscience. « le présent est chargé du passé et gros de l'avenir ». en lui reconnaissant la capacité de donner accès à un sens sans devoir être discursif. Reprenant le mot de Leibniz. mais c'est au contraire le temps. Cassirer va donc rendre ses droits au domaine de la sensibilité. il est obligé de créer une nouvelle notion : la prégnance symbolique. En effet. Le point de départ de toute appréhension du phénomène temporel reste le présent de la conscience.240 Olivier Feron abstrait permet d'en faire un médium parfaitement homogène. une conception intuitive. en tant que vécu sensible. Si l'on devait comparer la structure temporelle de la conscience avec le modèle du temps mathématique. Il ne s'agit pas alors de simples données « perceptives » sur lesquelles se grefferaient ensuite des actes « aperceptifs » qui serviraient à les interpréter. le temps physico-mathématique est conçu comme un pur ordre de succession. l'épanouissement (Entfaltung) de la forme . si chaque membre de la série temporelle mathématique est interchangeable. c'est que cette dernière faisait appel à l'intuition. La référence du temps vécu aux perceptions marque le retour à une conception kantienne du temps. qui présuppose « le nombre. Bref. nous est définitivement inaccessible5. la succession vitale se compose de segments qualitativement différenciés. sans que réciproquement le nombre présuppose le temps »3. tandis que le temps organique se compose de phases. C'est pourtant à partir de ce phénomène de temps vivant que toute analyse temporelle doit partir. dont chaque instant contient en lui chaque moment précédent. Pour y arriver. entendu comme forme pure du sens interne. qui se réduit à une règle abstraite de développement. Il la définit comme étant « la façon dont un vécu de perception. Cette phase d'actualisation peut prendre différents visages. C'est au contraire la perception elle- .un moment de son actualisation »6. c'est-à-dire interchangeable. renferme en même temps un certain « sens » non intuitif qu'il amène à une représentation immédiate et concrète. selon la combinaison des facultés qui sont mises en oeuvre lors de cette opération de mise en forme du vécu intentionnel. on pourrait dire que les places vides qui se distribuent dans la série temporelle abstraite sont déterminées par la règle qui produit la série . il distingue encore deux types de formes temporelles : le temps vécu (Erlebnis-Zeit ou Wahrnehmungs-Zeit) et le temps de l'histoire4. Le renversement est tel. comme l'ordre des événements. et la nature. Car ce « maintenant » compose et articule la totalité de l'extension temporelle. qui enveloppe les choses mêmes.

leur synthèse constituant la condition de l'unité de la visée qui les enveloppe. la corrélation noético-noématique embrasse la totalité du champ de la conscience. toute perception renferme un certain « caractère de direction » et de monstration grâce auquel elle renvoie au-delà de son ici et de son maintenant. Celleci ne peut être découpée selon le schéma de Zénon. Tout au contraire. se rapproche de la méthode scientifique qui se développe non plus sur base de substances stables. la plénitude comme la continuité et la constance Ce concept permet de circonscrire le phénomène de saisie du sens à même l'intuition.Cassirer 241 1 même qui doit à sa propre organisation immanente une sorte d'« articulation » spirituelle et qui. Au contraire. Nous atteignons ici la pulsation authentique de la conscience. chaque instant comprend la reprise des moments précédents. il radicalise la fameuse formule kantienne : « les conditions de l'expérience sont également les conditions des objets de l'expérience ». En la reprenant au niveau le plus primitif de saisie du sensible. donné ici et maintenant. non plus en se référant à un élément substantiel. En fait. mais paraît en quelque sorte née en elle et avec elle. la vie de la conscience ne peut se découper en vécus successifs. cette relativité du phénomène particulier de la perception. Par là. dans sa totalité vivante elle est en même temps une vie « dans » le sens. ce présent toujours éphé- . toujours seconds.Le problème de la synthèse temporelle chez E. mais de relations idéelles. dont le secret consiste justement en ce que chaque battement y fait jaillir mille liaisons..]Le processus symbolique forme comme un courant unique de vie et de pensée qui traverse toute la conscience à laquelle seule sa fluidité apporte la complexité et la cohésion. [. Si cette corrélation s'effectue dans le présent de la conscience. appartient aussi à une texture déterminée de sens. Il n'y a pas de perception consciente qui se réduise à un pur « datum ». En qualité de simple différentielle de la perception elle n'en contient pas moins l'intégrale de l'expérience »9. C'est-à-dire que l'unité de la conscience dépend aussi de la synthèse de ces vécus de sens. Dans sa pleine activité.. « Seul le va-etvient entre le « représentant » et le « représenté » produit un savoir du moi et un savoir d'objets. qu'il serait possible d'isoler les uns des autres. Cette présentation de la notion de prégnance permet de mieux saisir la conception que Cassirer se fait de la temporalité de la conscience vécue. idéels ou réels. que sert à désigner l'expression de « prégnance ». Cette manière de concevoir les conditions d'appréhension de l'objet. En ce sens. Elle n'est pas reçue seulement après coup dans une sphère. Cassirer cherche à montrer combien il n'existe pas de fait en soi que l'on pourrait isoler du contexte de son appréhension. prise dans sa texture intérieure. l'organisation de la totalité de la structure dans laquelle viennent se projeter les phénomènes. sans devoir nécessairement en référer à des actes de jugement. dont le donné ne serait que celui d'un reflet . incline déjà l'angle de leur lecture'. à une totalité de sens caractéristique. mais aux relations fonctionnelles qui président à son appréhension. C'est cet entrelacement.

la libère du cercle étroit d'un présent statique. La disjoncentre tion tentée entre le « contenu » et la « représentation » (Darstellung). A l'opposé de la partition de l'espace en différentes provinces. Elle ouvre ainsi la voie à la volonté d'agir sur une réalité qui n'est pas seulement reçue. repose dans l'ancrage irréductible du contenu intentionnel présent dans l'anticipation de sa future perte. car « chaque moment y implique immédiatement la triade des rapports de temps et des intentions temporelles. élargit ainsi le champ des possibles. L'imagination productrice. A l'intérieur du règne du vivant. le temps tisse une toile de relations indémaillable. le maintenant ne reçoit sa marque de présent que par l'acte de re-présentation (Vergegenwârtigung). Il se transforme ainsi en temps historique spécifiquement humain l3. toujours en équilibre instable sur le fil du maintenant évanescent. Le simple temps de la conscience. la vie donne à l'homme la possibilité de se régler idéalement sur une réalité qui n'existe pas encore. mais à conquérir. en cas de réussite. il est lié à une chaîne rigide de comportements dont le dernier maillon se dissout dans l'immédiateté évanescente de sa satisfaction. l'analyse cassirérienne s'attache à retracer le . par la » référence au passé et au futur qu'il implique. une telle décomposition ne peut s'exercer sur le temps. Au contraire.242 Olivier Feron mère ne peut gagner sa survie que dans sa double référence au futur et au passé. que Cassirer appelle aussi temps monadologique. Mais la transformation de la visée temporelle que ce passage implique n'est pas naturelle. Au contraire. L'unique gage de permanence que le moi puisse avoir. L'intuition temporelle se distingue ainsi radicalement de l'intuition spatiale. cette « conscience unitaire du regard particulier « maintenant » qui englobe trois directions distinctes ne se constitue que grâce à cette triade »10. qui unit la faculté idéale de l'imagination et la puissance de la volonté. une place particulière puisqu'il est le porteur exclusif du mouvement de réflexivité que la vie dessine dans son propre course L'animal vit dans le présent du désir. Le passé et le futur sont dès lors des domaines de sens qui ressortissent à une visée spécifique. L'unité de la conscience transcendantale ne s'acquiert donc que grâce à l'enchaînement des trois phases temporelles. les trois dimensions du temps ne naissent que sous le de la conscience. Cassirer fait occuper à l'« animal symbolique » qu'est l'homme. pour s'élever vers cet « acte purement symbolique ». le nerf vital de la temporalité même La mise en forme de cette visée temporelle est une activité spécifiquement humaine. les différentes composantes semblent pouvoir coexister dans leur indépendance réciproque. En retour. Dans sa forme réflexive. L'objet pour la conscience ne naît que de son inclusion dans la double perspective de sa prévision et de son souvenir. Dans l'espace. en projetant au devant de la conscience l'image d'un être à venir. Le présent. l'« existant » et le « symbolique » toucherait et détruirait aussi. La « représentation « (Repriisentation) ne s'ajoute donc pas ici à la présentation » (Prâsentation) : c'est elle qui produit le contenu et le noyau de la « présence » même.

si elle les distingue. Le désir enferme la conscience dans un état que l'on pourrait presque qualifier de pré-temporel. mais chaque être se doit d'obéir à une règle objective. Ce n'est pas sur base de notions théoriques que l'étude de la conscience temporelle peut commencer . La relation directe que la conscience mythique entretient avec chaque vivant enferme sa représentation temporelle dans la récurrence biologique. L'orientation de la visée temporelle se déplacera. Mais si le mythe parvient à se détacher du monde de l'objet qui possède la pensée magique. puis de ce dernier au temps prophétique de la religion. dans un premier temps. pour passer à l'intuition du rythme du monde qu'il lui devient possible d'accéder à la représentation d'un ordre universel qui régit toute chose. C'est pourtant sur la base de la pression exercée par le désir que la conscience sort du cercle étroit du présent. mais à la forme de leur enchaînement nécessaire. La réduplication mimée d'une réalité qui est simplement pré-vue marque le passage à une conscience temporelle primitive. pour aboutir à la temporalité indéfinie du monde de la culture. la forme de la temporalité magique reste encore trop attachée à la ponctualité du sentiment. qui lie chaque esprit et chaque vivant à la toute puissance du destin 14. et délimite ainsi les frontières du royaume humain.Le problème de la synthèse temporelle chez E. La pensée mythique s'attachait aux phénomènes qui se succédaient dans le temps. dans la mesure où il ne s'exerce que dans l'immédiateté de sa présence. L'homme arrive ainsi à orienter le cours de son action. La mise en scène magique de la capture d'un animal qui précède une chasse. Ce cercle mythique sera brisé par les prophètes. calque ses actions sur le modèle que lui offre la nature. Pourtant. sont autant de manifestations primitives de la faculté naissante de représentation. La religion pro- . et l'objectivité n'y est pas encore indépendante de la conscience. et la conscience. le désir. il faut au contraire partir de la réalité d'un affect.Cassirer 243 mouvement qui conduit du temps fractionné de la conscience magique au temps cyclique du mythe. Ce n'est qu'au moment où la conscience primitive se sépare de la succession des présents vécus. Le cours des événements n'est plus désormais soumis à l'arbitraire des appétits subjectifs du magicien. et à décomposer les étapes qui conduiront à sa libération de l'étreinte présente du désir. Le moi désirant s'identifie à l'ordre du monde. qui. nécessaire dans la temporalité magique. lorsqu'elle lui associe la capacité de se représenter sa satisfaction même. saute encore immédiatement du désir à son accomplissement. L'existence d'un ordre cosmique implique la soumission de l'agir humain (et de son double divin) à des règles qui assurent cet ordre du monde. jusqu'à se porter exclusivement vers le futur. il reste prisonnier du rythme particulier qui encercle le vivant. ou la figuration de la victoire qui constitue la première étape. d'un raid punitif. Cassirer perçoit là le passage capital à une conscience éthique. qui régit les dieux et les hommes. Son regard n'est plus attaché aux phénomènes particuliers.

Le passage de la pensée mythique à la pensée philosophique implique une modification radicale de la conscience temporelle. l'autonomie de l'objet se constitue selon certaines règles indépendantes du simple désir individuel de la conscience mythique. La technique joue à cet égard un rôle remarquable. qui n'est plus celui des événements naturels. L'homme ne s'approprie plus l'objet. De là. « L'outil remplit dans la sphère des objets une fonction identique à celle qui se présente ici dans la sphère logique : il est en quelque sorte le terminus medius conçu dans l'intui- . dans le domaine pragmatique. qui soumettent la versatilité du temps à la nécessité intemporelle du Logos. elle ne considère plus son cours que par opposition à un autre ordre.244 Olivier Feron phétique ne valorise plus le temps que dans sa visée eschatologique . dans la mesure où elle modifie les rapports d'immédiateté que l'homme entretient avec son environnement. L'avènement d'un temps historique suppose avant tout une réorientation de la visée pragmatique. puisque. que l'homme pourra en orienter le cours. à une des modalités fondamentales de la pensée. Car si le magicien sautait les différentes étapes qui le séparait de l'assouvissement de son désir. une distance s'introduit entre l'homme et son but. En recueillant les trois dimensions de la conscience temporelle. Cassirer. C'est en dépassant la multiplicité des différents moments temporels. pour le recours à des outils. la conscience historique unit à la faculté de contemplation du passé la volonté d'agir sur l'avenir. Elle est capable de mettre l'objet sur lequel elle s'applique à une distance qui lui octroie une indépendance qu'elle n'avait pas conquise sur l'objet magique. La technique est fondamentalement libératrice. Dans ce nouveau mode d'appréhension du monde. qui est la médiateté. lorsqu'il basculera dans l'éternité de la réconciliation. mais doit le conquérir via l'exercice de sa volonté. Il n'en est plus prisonnier. la multiplicité des manifestations mythologiques se plie et se soumet à une seule norme. la parenté entre la fonction de l'outil et celle du concept. reprend-il la position des premiers philosophes présocratiques. qui lui permet de se représenter un être en dehors de sa présence. et parvient ainsi à s'en abstraire. Or celle-ci n'est rien sans cette faculté de prévision. Le temps n'est plus valorisé que dans sa fin. Dès lors. par exemple). la conscience humaine est fondamentalement constituée par ses trois dimensions temporelles. Elle lui apprend l'abstraction. Lorsqu'il renonce peu à peu à la saisie immédiate de l'objet (par le corps. ne propose pas de véritable réconciliation. Cassirer y voit autant une entreprise de domination que de connaissance. Comme telle. « et c'est cette abstraction qui devient le moyen et la condition pour atteindre ce but ». Sa forme d'activité passe par la multiplication des intermédiaires. Il ne fait aucun doute pour Cassirer que l'outil correspond. pour sa part. Aussi. la pensée technicienne se caractérise par sa capacité à se projeter dans un monde à venir. comme nous l'avons vu. Il y a donc une analogie de structure entre l'usage de la technique et le développement du concept. en la travaillant de manière interne et immanente.

est ontologiquement limitée par Heidegger au plan de l'existence du Dasein individuel. remis en perspective temporelle. NOTES 1. les représentations. de ce fait. L'homme est le seul être à connaître son caractère mortel. est.et particulièrement p. La conscience historique se conçoit dès lors comme le libre jeu entre l'activité de contemplation tournée vers le passé. E.et de les former. 289-385. ils perdentleur signification. WissenschaftlicheBuchgesellschaft. Cette réflexivité modifie la nature du simple fait de la mortalité. 327 et svt.cela peut paraître très païen mais telle est la réelle tendance (Stimmung) philosophique. . Cassirer. Par là. Seul l'homme est capable de cet amor fati.que l'homme connaît et reconnaît. Il « pense la nature et transcende ainsi la mort ». Cassirer distingue la conscience temporelle spécifiquement humaine de celle de l'animal dans la mesure où toute perception. la conscience gagne une indépendance par rapport à l'objet. et le vouloir qui produit le mouvement de son propre développement. Darmstadt. la simple réalité de la mort est dépassée .Ce temps est fondamentalement la dimension qui permet à la temporalité humaine finie de dépasser cette condition de finitude.1975. qui ne peut se concevoir qu'après avoir multiplié les intermédiaires. 2. qui accueille la mort même dans le royaume de la nécessité »17. car il est le seul à être pourvu de cette « capacité fondamentale de la distanciation ». Elle se distingue ainsi radicalement de la temporalité heideggerienne tournée vers le futur de l'être-pour-la-mort. Cet amor fati « est pensé à la manière antique . dans la mesure où cette dernière s'enferme dans la finitude de la vie individuelle. Cf. et permet grâce à une telle interposition de les différencier l'un de l'autre et de les placer à la distance requise » 15.Le problème de la synthèse temporelle chez E. la synthèse de la recognition dans le concept. Toute dimension de généralité de la synthèse temporelle y est perçue comme chute (Sündenfall) dans le « on » (man). dans la conscience orientée.pp. « Dans ce savoir. Kants Leben und Lehre. « Le sens de l'espaceet le temps est simplementd'exprimerles relationsà l'intérieur des phénomènes. dès lors que le problème se déplace vers un être. « Le véritable temps historique n'est donc jamais un simple temps du devenir. sa conscience spécifique ne rayonne pas moins à partir du foyer du vouloir et de l'accomplir qu'à partir de la contemplation »16. Il s'intercale entre le premier élan de la volonté et le but. intentionnellement orientée. qui lui permettent de le circonscrire. tout sentiment immédiatement perçu. Cassirer 245 tion des objets et non dans la pensée pure. qui précède la totalité des phénomènes».le simple fatum devient nécessité . La troisième synthèse kantienne.

Paris.l'être. Cf.bien qu'elle supposeà vrai dire une synthèse ». Goldstein. symbolischen E. Kant. 226-229. ainsi que le profit qu'y a trouvé Merleau-Ponty.op. Holzhey. p.et l'intuitionformellequi donnel'unitéde la représentation nière étant « antérieureà tout concept. la philosophiedes formes symboliques. La différenciation entre les trois ordres de temporalité(vécue. H. Ces terme ne décriventpas une chose fixe. la vie et l'activité des hommes et des dieux .. 55. « La vie.1972. ForMe/t.Hamburg. 195. 11.1995.l'art. und Aktualitâtder CassirerschenPhilosophieder cf. 1980.1962. Delamarreet F. cit. Minuit. p. CassirerZur Metaphysik der symbolischen Formen. J. cit. cit. Frankfurt. op.p. 230. 196.op. cit. cit.tome III. 172.C. rigide. substantielle. E. 193. Metaphysik 14.Wissenschaftliche Darmstadt. Buchgesellschaft.Ils doiventêtre compriscomme les noms d'un processus.Cf.1995.Paris. p. p. « Ce n'est qu'à la conditiond'être conçu comme destin que le temps mythique peut devenirune puissancevéritablement cosmique. M. Minuit.Il » in Ecrits sur l'art.Pl.p.pp. la religion. Braun.246 Olivier Feron E. Critiquede la raison pure.J. « Temps essentiellementéthique : temps du « pur futur »». E. Capeillères.FelixMeiner. 12. J. 228. Fronty.Op. cit. F. CassirerZur Metaphysik Formen. Trad. Cassirer Philosophiedes formes symboliques.L'homme est le seul être qui non seulementest engagé dans ce processusmais qui en devient conscient. 9.Paris. p.. physico-mathématique et historique)se trouvedéveloppéedans les manuscritsqui contiennentle matériel qu'il avait prévu d'intégrerdans le quatrièmetome de la Philosophiedes formes symboder symbolischen liques. 10. CassirerPhilosophiedes formes tome III. p.Orth. cit.dans cette interprétation réflexivede la vie ». Suhrkamp. On retrouveici la distinctionétabliepar Kant entre « la forme de l'intuitionqui donne sim».p. parce qu'il rend seul possible. Trad. C. cit.Cassirerappuie ses analysesphénoà la fois sur la corrélationnoético-noématique husserlienne et sur les expéménologiques riencesde la Gestaltpsychologie. Trad.J. traductionmodifiée.1988. E.p. de son cousinK./! in Über Ernst CassirersPhilosophieder symbolischen ForM?M Formen. E. Cassirer.P. E. op. Cassirer Zur der symbolischen Formen. p. 22-26. op.. hrsg. symboliques. 229. I.H. 873. Cassirer« Langageet art . W. Marty. en tant que vécu « sensible» il est toujours déjà porteurd'un sens et en quelquesorte au servicede celui-ci». Krois « Problematik.la phénoménologiede la tome III. Caussat. Gaubert. 226-7. « On ne peutjamais penserla pure visibilitéen dehorsd'une forme déterminéede « vision » [Sicht]et indépendamment d'elle. Berner..L'exilen empêchala réalisation. 223-237. grâce à ses mesures et à ses normes inviolables. la réalité. Gallimard. E.un pouvoirqui contraintles démons et les dieux aussi bien que les hommes. 4.. A. Carro.. CassirerPhilosophie tome 111. le mythe. 7.Paris. E. 3. E.pp. 13. l'existencene sont rien d'autreque différentstermes se référantà un seul et mêmefait fondamental. Cassirer. p. J-L.Cf. Eigenart Formen » . des formessymboliques. cette derplementle divers. 5. 1977. p. 8.CERF. III125note. Cassirer Philosophiedes formes symboliques.Sur les rapportsentre la théoriede la forme et symboliques. 6. op.Op..Leibnizsystemin seinen wissenschaftichen Grundlagen. trad. E. 248.. 228. la science ne sont rien d'autre que les différentes étapes accompliespar l'hommedans cette prise de conscience. connaissance.Substanceet fonction. Philosophiedes formes tome III.

E. E. Cassirer . On peut retrouver dans le texte du débat de Davos la même thématique dans l'opposition partageant Cassirer et Heidegger. comme chute . Paris. Lacoste. P Quillet. 207. Fataud. Aubenque. Il est à remarquer combien l'analyse que Cassirer consacre au concept d'être-pour-la-mort heideggerien joue de l'opposition entre la philosophie grecque « païenne » et une conception du temps qui privilégie le destin de l'âme individuelle. 318 . trad. dans M. telle qu'on la retrouve chez Luther et Kierkegaard (notamment lorsque Cassirer thématise la Verfallenheit heideggerienne comme Sündenfall. Cassirer Philosophie des formes symboliques... mais l'élargit aux autres modalités de formation spirituelle. E. Cf. Heidegger. 1985.Le problème de la synthèse temporelle chez E. Cassirer « Forme et technique » in Ecrits sur l'art. § 38. Débat sur le kantisme. pour Cassirer. Heidegger. Mais c'est également parce que l'homme est fini qu'il est capable des formes que prend la réflexion sur sa propre condition. Minuit. Paris. la possibilité d'accès au royaume de l'universalité. 17. pp. . cit. tome lll. 1972. op. Cassirer ne limite plus ce dernier au seul domaine du concept. J. 1972.M. 137-139). p. Authentica. Cassirer Zur Metaphysik der symbolischen Formen. Heidegger. E. notamment relativement aux profondes analyses que Cohen a consacrées à la religion juive. op.. Cette chute est marquée. Trad.M. p. autour de la possibilité pour un individu fini d'être en possession de vérités universelles (cf. cit. quoi qu'on puisse en dire . entretient avec la théorie cohénienne de la religion. de donner à un être vivant marqué par la finitude de sa condition. Cassirer Philosophie des formes symboliques. 32). p. 222. P. p. Etre et temps. Etre et temps. la remarque de E.par un caractère inauthentique et aliénant. p. op. L'enjeu de ce débat sera. cit. Paris. E. 16. 78-9. tome II. Il serait par ailleurs intéressant de déterminer les rapports que la critique que Cassirer adresse à une certaine tradition métaphysico-théologique. . E. Cependant. Cassirer 247 mêmes ».. cit.Cf. J. op. Tout autant que la science. l'art permet à l'homme de « surmonter » (aujheben) sa condition finie. 141. trad. Martineau. p. 15. Beauschene.dans le monde inauthentique. Martineau à propos de la traduction de Vefallen.

ce rejet. C'est ce repentir que je me propose de commencer à interroger. remarque-t-il. sans doute Sartre a-t-il lui-même dévoilé la source cartésienne. . une espèce de vergogne à aborder l'examen de la temporalité. le 18 janvier 1940. de Jean Wahl à Jacques Derrida. La nécessité s'en impose désormais à lui : c'est que. jusque-là. Le commentaire qu'en 1946 il a donné de la liberté selon Descartes. Cependant. Le temps m'a toujours paru un casse-tête philosophique et j'ai fait sans y prendre garde une philosophie de l'instant (ce que Koyré me reprocha un soir de juin 1939) faute de comprendre la durée De cette philosophie de l'instant. Ce dernier pose d'ailleurs en exergue de l'étude qu'il consacre à l'examen des Méditations par Michel Foucault. qu'il devait plus tard réactiver dans Donner le temps3. le mot de Kierkegaard. souligné et sans équivoque. Sartre jette les Dans linéaments d'une pensée de la temporalité. Ainsi les Carnets de la drôle de guerre inaugurent-ils une réflexion que L'Etre et le néant allait. C'est nettement que s'y confirme le rejet de l'instantanéisme. prolonger et développer : l'analyse de la temporalité y figure dans la partie centrée sur l'être-pour-soi. Cette interprétation situe Sartre dans une lignée qui mène. soustrait celle-ci à la durée pour la resserrer dans ce qu'il appelle « l'éternité de l'instant »2. en 1943. entre autres. il s'était enfermé dans une philosophie de l'instant : « J'ai. semble s'accompagner d'une manière de repentir : L'Etre et le néant réserve à l'instant un rôle crucial.Conscience et intentionnalité L'instant de la décision Daniel Giovannangeli (Liège) ses Carnets de la drôle de guerre.

met exemplairement en jeu la liberté. le simple choix volontaire n'oserait prétendre. délesté du projet passé auquel il substitue un projet nouveau. La puissance de la volonté reste elle-même dérivée du projet originel. en effet. en le renvoyant au passé. mon projet originel. Il importe surtout ici de marquer l'inscription de l'instant de la conversion dans la durée. où le projet antérieur s'effondre dans le passé à la lumière d'un projet nouveau qui surgit sur ses ruines et qui ne fait encore que s'esquisser. ont souvent paru fournir l'image la plus claire et la plus émouvante de notre liberté. ensuite. car celles-ci ont pour destination expresse de réaliser mon projet d'infériorité »4. puisque notre choix antérieur était lui-même un choix libre » . c'est donc seulement dans le cadre de mon projet fondamental que la volonté peut avoir de l'efficace . quoique celle-ci. où nous lâchons pour saisir et où nous saisissons pour lâcher. pour la renvoyer à plus tard. La liberté sartrienne est spontanéité. elle ne peut s'attaquer à ces fins mêmes sinon en apparence . A l'opposé. L'homme mort est son passé. C'est donc qu'il n'est pas conçu dans l'indifférence à la durée. Cette décision inattendue. .où se dessine le qui perd gagne dont l'oeuvre sartrienne sollicitera à différents niveaux les potentialités -. d'abord. c'est-à-dire cette décision par laquelle je modifie. à l'instant infinitésimal de ma mort. A cette radicalité. l'instant sans lendemain entraîne l'arrêt de tout projet.250 Daniel Giovannangeli Quand Sartre cherche à cerner ce qu'il désigne comme la conversion. C'est en tant qu'il engage un avenir dépris du passé. en 1947. C'est que la mort me frappe du dehors et qu'elle me livre tout entier à autrui. où l'humiliation. l'angoisse. su en dégager la portée : il avait indiqué. l'espoir se marient étroitement. Sartre décrit la rupture qui s'y accomplit en un instant. Sartre le précise. je ne serai plus que mon passé »7. et je ne puis me « délivrer » de mon « complexe d'infériorité » que par une modification radicale de mon projet qui ne saurait aucunement trouver ses motifs et ses mobiles dans le projet antérieur. même pas dans les souffrances et les hontes que j'éprouve. que ces conversions restent insuffisantes au regard de la conversion radicale que L'Etre et le néant évoque. Mais il l'est sans pouvoir le modiqu'une manifestation parmi d'autres »5. radicale. très tôt. Francis Jeanson avait. qu'il donne à voir l'image de la liberté. Sartre souligne que l'instant de la mort fige une vie dans le passé : « A la limite. L'instant prend ici sa signification par son rapport au passé qu'il achève et par son rapport au futur qu'il commence. que « nous ne devenons pas libres dans ces moments de conversion. ou moins inexactement. elle précède le partage de la volonté et des passions qu'elle traverse également. la joie. Mais ils n'en sont Ces lignes . C'est dire que sa dépendance à l'égard de celui-ci lui interdit de l'atteindre et de le corriger : « Comme. dans une note de la page 4846. ne s'y ramène pas sans reste. Mais il est vrai aussi que ce qui fait son instantanéité l'excepte de cette durée qu'il déchire en la suspendant : « Ces instants extraordinaires et merveilleux. le surgissement d'une décision volontaire trouve son mobile dans le libre choix fondamental de mes fins. l'instant coupé de l'avenir.

L'instant de la décision 1 251 fier. un avant et un après. après une nuit de sommeil. s'effondre en une poussière infinie d'instants9. précisément son Moi de la veille plutôt que n'importe quel autre »1°. mais à partir d'un double néant. La Recherche du temps perdu soulève une énigme fabriquée de toutes pièces.figure l'instantanéisme par l'illusion de la lanterne magique. où sera dénoncée la démarche qui préside au livre de Michel Foucault. il est. Sur ces fondations phénoménologiques. quand Proust se demande « comment son Moi peut passer d'un instant à l'autre. Si la rancune s'éteint à l'égard de celui qui est mort. précisera-t-il en passant. La comparaison reviendra dans l'entretien de 1966. de fixer le sens des trois dimensions du temps. comment par exemple il retrouve.Conscience et intentionnalité. à son « projet d'être athée ». sa perspective reste historique. Sans mener aux extrémités de l'empirisme. Concevoir le temps comme un émiettement d'instants. c'est s'interdire de comprendre la durée. si la fin d'un projet coïncide avec le commencement d'un autre projet. Mais il remplace le cinéma par la anterne magique. écrit Sartre « borné par un double néant et comme tel. En un mot. La description phénoménologique chargée. mais cette nécessité fait peut-être tout le problème . Ainsi son nouveau choix apparaît-il inséparablement comme un commencement et comme une fin. Les Mots et les choses : « Certes. Dire que le temps est essentiellement succession. il est un croyant qui a renoncé. en le renvoyant au passé. c'est dans la mesure où « elle s'adresse au vivant qui est librement dans son être ce qu'il était »8.L'exemple est de Sartre : un athée converti n'est pas un simple croyant . L'instantanéisme. et plus exactement.non comme un néant. L'instant sera alors un commencement et une fin. Il distingue des époques. une réalité temporelle ambiguë surgira qui sera limitée par un néant antérieur en ce qu'elle est commencement et par un néant postérieur en ce qu'elle est fin »14. le mouvement par une succession d'immobilités »12. avant toute analyse ontologique. du même geste qui repousse la détermination éléatique du temps comme « succession d'immobilités »11. Comment faire surgir la durée une fois qu'on a commencé par juxtaposer des instants séparés ? Dans cette perspective. et il cesse dès lors d'en être responsable. comme « borné-par-un-double-néant ». L'instant ne précède pas la temporalisation. La durée est originaire et ne résulte pas d'une suite d'instants eux-mêmes intemporels : « dans le développement même de notre temporalisation. L Etre et le néant le condamne sans réserves. par exemple. Lorsqu'il lui faudra à son tour en saisir la spécificité. L'ontologie sartrienne se détourne de la . l'instant est intemporel et le monde de Descartes. il réalise une cassure dans l'unité ek-statique de non être »15. l'ontologie peut alors refuser l'abstraction qui ignore l'essence de la succession comme liaison interne de l'avant avec l'après et suspend l'instant dans « une-sorte-denéant-intemporel » 13. nous pouvons produire des instants si certains processus surgissent sur l'effondrement des processus antérieurs. c'est considérer qu'il est aussi séparation de l'avant et de l'après. Sartre cernera l'instant -. en le dépassant.

Il n'en va pas de même de la temporalité. Une s'applique le plus justement le concept d'« une-unité-qui-se-multiplie telle relation d'intériorité est exclusive de l'inertie qui caractérise l'être-en-soi . L'hésitation quant à l'instant et à sa réalité éclate ici. sans se lequel n'est. Sartre identifiait déjà le temps à l'être du pour-soi. La formuconfondre lui-même avec le temps. conscience de plaisir. C'est oublier que l'avant-après est aussi une forme qui sépare »18. à la solution du continuisme qui revient à escamoter l'instant en ignorant la séparation : « En affirmant la continuité du temps. il se néantise et n'est donc pas le temps qu'il est : « dans la mesure où nous sommes temps. La coïncidence semble complète et la spécificité de la temporalité. à proprement parler. puisqu'il notait de la temporalité qu'elle n'est « ni en-soi ni pour-soi. Non que le temps ne nous soit donné : Sartre ne rompt pas là-dessus avec Husserl. Il est clair que nous ne sommes pas dans le temps. nous sommes quelque chose sur un mode autre que celui du pour-soi » 26. C'est au temps que » 19. En 1940. Sartre donne raison à Bergson « lorsqu'il supprime l'instant »17. Pourtant. Mais elle n'est pas temporelle en tant qu'elle serait conscience de temps : « Je n'ai pas besoin de me faire temps pour être temporel. C'est d'ailleurs une opacité insaisissable dans une translucidité totale »24. mais nous ne nous temporalisons pas »25. Sartre dégage plus fortement qu'il ne le fera ensuite ce qui sépare le pour-soi de la temporalité. D'un côté. que L'Etre et le néant n'aura qu'à déplier. elle est la manière dont l'en-soi se ressaisit du pour-soi ou. si le temps ne se manifeste en tant que tel que grâce au passé et grâce à l'avenir. s'il n'y a plus d'instant. Le pour-soi n'est pas ce qu'il est . La conscience est temporelle. Mais il n'est peut-être pas tout à fait insignifiant que.il le répétera dans l'Introduction de L'Etre et le néant23 .. Mais la donation en personne du temps ne peut s'opérer dans le présent de la présence à soi. A la lettre. elle semble introduire une divergence vis-à-vis des Carnets. dans les Carnets.. Le temps est la limite opaque de la conscience. l'existence en soi du pour-soi »22. sa facticité irréductible sont d'ores et déjà aperçues. Sartre en appelle à la juridiction du cogito. En s'opposant expressément à Heidegger. Il n'est en somme d'intuition du temps que passé et futur. Mais il s'oppose.252 Daniel Giovannangeli pure continuité de la durée bergsonienne ou leibniziennel6 autant que de la discontinuité de l'instantanéisme. Le plaisir .est conscience de soi. rien » 21.]. Comprenons que le temps est l'être du pour-soi . Aussi L'Etre et le néant voit-il la temporalité comme « l'être du pour-soi »2°.parce que le pour-soi. d'un autre côté. elle commande de rapprocher à l'extrême le processus de la temporalisation de la spontanéité du pour-soi. « se-temporalise-en-existant le demanderait à être explicitée. il n'y a plus de rapport avant-après entre les instants [. si l'on préfère. en tout cas. mais cela ne revient pas à constater que nous sommes notre propre temps. nous nous interdisons de concevoir celui-ci comme formé d'instants et. il n'en résulte pas un évanouissement pur et simple du présent . Le pour-soi est temporel et c'est pourquoi son néant se distingue de la temporalité qu'il est : « nous sommes temps.

l'éloignement vis-à-vis de Husserl s'est accru.. C'est quant à lui l'insuffisance ontologique de la conscience intentionnelle que déplore Sartre : « Husserl a été. ni vers l'avenir. L'Etre et le néant reste intraitable : « Ce qu'on nomme faussement le présent. j'ajoute et j'ajouterai deux à deux pour faire quatre. qui dit « une conscience » dit toute la conscience et cette propriété singulière appartient à la Au conscience elle-même. quels que soient par ailleurs ses rapports avec le Je 31. elle s'unifie en s'échappant. il se présentifie sous forme de fuite entre le présent et l'être instantané résulte du caractère intentionnel de la conscience.. La conscience husserlienne ne peut en réalité se transcender ni vers le monde. Sur cette confusion. Mais il est typique que Husserl. lui ôtaient les moyens de rendre compte de cette transcendance : son intentionnalité n'en est que la caricature. en particulier sa conception idéaliste de l'existence. Husserl est désormais abandonné à l'instantanéisme qui grève sa conception du temps : « si le cogito est donné d'abord comme instantané. contre Husserl lui-même. Or le présent n'est pas. L'instant de la décision 253 lui-même.]L'objet est transcendant aux consciences qui le saisissent et c'est en lui que se trouve leur unité. c'est l'objet transcendant « deux et deux font quatre » [. On dira que pourtant il faut un principe d'unité dans la durée pour que le flux continuel des consciences soit susceptible de poser des objets transcendants hors de lui. ni vers le passé » 3°. Ainsi la conscience renvoie perpétuellement à elle-même. n'est pas l'instant insécable. et les ressources de la temporalité interne paraissent à Sartre compromises par l'idéalisme. l'intentionnalité transversale des Leçons sur le temps. moment de L'Etre et le néant. c'est l'être à quoi le présent est présence. tout au long de sa carrière philosophique. puisque le présent ne saurait être en réalité « que présence du poursoi à l'être-en-soi »28. il n'est . qui a étudié dans La Conscience interne du temps cette unification subjective des consciences. C'est la conscience qui s'unifie elle-même et concrètement par un jeu d'intentionnalités « transversales » qui sont des rétentions concrètes et réelles des consciences passées. Il est impossible de saisir le présent sous forme d'instant car l'instant serait le moment où le présent La confusion est.Michel Henry a mis en cause l'excès de la dette que fait peser le modèle de la conscience intentionnelle sur la temporalité des Leçons husserliennes de 190529.Conscience et intentionnalité. La définition husserlienne de la conscience intentionnelle lui paraissait à l'époque autoriser l'abandon du Je transcendantal : « En effet. C'est exact. Par l'intentionnalité elle se transcende elle-même. Il faut que les consciences soient des synthèses perpétuelles des consciences passées et de la conscience présente. dans sa relation d'intériorité avec le passé et avec le futur. hanté par l'idée de la transcendance et du dépassement. la conscience se définit par l'intentionnalité. Mais les instruments philosophiques dont il disposait. De là que le présent. n'ait jamais eu recours à un pouvoir synthétique du Je. L'unité des mille consciences actives par lesquelles j'ai ajouté. C'est au contraire le présent qui constitue le point de vue à partir duquel le passé et le futur se phénoménalisent.L'article de 1936 sur La transcendance de l'ego accentuait.

Le Problème de la genèse dans la philosophie de Husserl. L'ontologie phénoménologique corrige l'intentionnalité husserlienne en soulignant que la transcendance est constitutive de la conscience en son être. les modifications rétentionnelles et protentionnelles sont-elles possibles à partir d'une originarité non modifiée ? L'enseignement qu'il en tirait apparaît désormais comme l'amorce de sa réflexion à venir. C'est.. dit Sartre. C'est en effet à l'être-ensoi que l'ontologie phénoménologique identifie la facticité. interrogeait Derrida. 2) être ce qu'il n'est pas . semble-t-il. devant : il sera son futur. Le diagnostic est probablement outrré. étendaient. Quand les Carnets considéraient que « le temps est la facticité de la temporalisation » et avançaient que « notre temporalité et notre facticité sont une seule et même chose »4z. en coupant par là le . L'Etre et le néant déclare que « facticité et passé sont deux mots pour désigner une seule et même chose »43. à la temporalité ellemême. aussi bien. Comment. Les structures du futur sont. le présent phénoménologique n'est pur et ne s'apparaît comme tel qu'en tant que génétiquement composé »35. surtout soucieux de séparer de la conscience son être temporel. 3) dans l'unité d'un perpétuel renvoi. tout l'être du présent est donc hors de lui. La phénoménologie sartrienne décrit le présent en ce qu'« il n'est pas ce qu'il est (passé) et [. puisqu'il concluait déjà qu'« en contradiction avec l'idée d'une impression originaire non modifiée. Derrière : il était son passé .. « analogues » 41 aux structures du passé. Comment. derrière et devant lui.] est ce qu'il n'est pas (futur) Reconsidérée au niveau ontologique. « par le pour-soi que le passé arrive dans le monde »39 . dès lors. isoler l'instant présent si le présent coïncide au plus près avec le non-être de la conscience ? Puisque toute conscience est conscience de quelque chose d'autre. Jacques Derrida avait opposé à l'originarité de l'impression originaire. autrement dit en définissant l'immanence par la saisie d'une transcendance : « la conscience implique dans son être un être non conscient et transphénoménal » 36.l'impossibilité phénoménologique. Il s'agit bien de trois dimensions ek-statiques. L'accent mis par L'Etre et le néant sur le présent de la présence à l'en-soi qu'il n'est pas. le sens de l'ekstase étant la distance à soi »38. sans le chosifier. Mais il est vrai que la conception husserlienne du temps est traversée par une tension entre l'instantanéité originaire de l'impression et la nécessité d'une dimension originairement synthétique de la conscience temporelle. que le § 31 désigne comme « le non-modifié absolu » 33. C'est-à-dire. Dans son mémoire de 1953-1954. affirmée au § 32. de l'autre. être ce qu'il n'est pas et ne pas être ce qu'il est. cette description phénoménologique de la temporalité conduit à déterminer le pour-soi comme ce qui doit « 1) ne pas être ce qu'il est . entraîne la restriction au seul passé de ce que les Carnets. Il en va des rétentions comme des protentions : elles viennent « se cogner en vain aux vitres du présent sans pouvoir les briser »32. « par la réalité humaine que le futur arrive dans le monde »4°. d'« maintenant que rien n'aurait précédé »34.254 Daniel Giovannangeli aucun moyen d'en sortir ». c'est. d'un côté.

La conversion trouve probablement sa condition de possibilité dans la réalité de l'instant critique.Il va même jusqu'à prendre à son compte la position récusée par Sartre et acquiesce à l'idée d'un « acquis-préalable »50 que la conversion ontologique s'emploie à modifier. cet accord initial n'est que provisoire : Merleau-Ponty marque ses distances lorsque Sartre refuse de concevoir la liberté comme la persévérance à l'être d'une spontanéité qui « deviendrait de l'acquis »49. Mais si la durée est elle-même originairement supportée par l'unité intrinsèque et l'identité souterraine d'un même projet individuel.En écho.Conscience et intentionnalité. mon mode d'être au monde ? Si la conversion échappe elle-même en quelque mesure au projet qu'elle suspend.Comme Kant le faisait dans la Critique de la raison pure (A 533 . C'est le point où un projet s'achève et où un autre commence »47. La liberté ne détruit pas instantanément notre situation et il est « peu probable ». d'un coup et une fois pour toutes. On comprend pourquoi. sa négativité est-elle en son principe tout autre chose qu'une décision passive ou un abandon actif ? Et ne fait-elle pas signe vers cette spontanéité impersonnelle à laquelle La Transcendance de l'ego subordonnait la liberté elle-même ? C'est légitimement que Francis Jeanson avait relevé le passage de L'Etre et le néant qui reconduit la radicalité ultime de la conversion à l'examen de la réflexion purifiante : « Ce type particulier de projet qui a la liberté pour fondement et pour but mériterait une étude spéciale [.] sera alors un commencement et une fin »46. Sartre peut conserver l'instant et contester qu'il soit en fin de compte « une vaine invention des philosophes » 45. l'instant. Mais il n'est pas vrai non plus que ce passé dans lequel « j'ai élu domicile ». Cependant. écrit Merleau-Ponty. en l'articulant au passé qu'il nie exactement comme le pour-soi nie l'en-soi. cette infériorité reste loin de moi et extérieure à moi : elle reste mienne et constitue « l'atmosphère »52de mon présent. Bien reconsidéré. B 561). de fond en comble... la durée autorise en droit. « s'il doit pouvoir exister [. sinon la déliaison. Non qu'ils pèsent sur moi à la façon d'une fatalité. Parce qu'elle est ce complexe de liaison et de séparation dégagé par Sartre. que ces complexes dont parlait Sartre. « les faire voler en éclats à l'instant»51. tout simplement. ce qui signifie qu'il n'est « jamais ni possible ni impossible 44.]Mais cette étude ne peut être faite ici : elle ressort en effet à une Ethique et elle suppose qu'on ait préalablement défini la nature et le rôle de la réflexion purifiante (nos descriptions n'ont .. L'instant de la décision 255 contingent du possible : l'être-en-soi est.. Il n'est pas question de refuser l'existence à l'instant. Merleau-Ponty assimile la liberté à un « pouvoir de commencer » qui ne se distingue pas réellement de son « pouvoir d'interrompre »48. « le geste de la liberté » puisse. comment fonder en raison la surprise de la conversion ? A quelle source s'alimente l'acte libre qui brise l'homogénéité d'un projet pour en instaurer un nouveau qui modifie en un instant. Merleau-Ponty le redira à son tour : « Il est vrai que l'instant n'est pas une finction des philosophes. du moins la séparation de l'instant.

Galilée. cit. on le redira.256 Daniel Giovannangeli visé jusqu'ici que la réflexion « complice ») . je tends la main à cet homme qui cherche à s'y hisser..P. C'est dire que l'examen des Cahiers pour une morale demanderait à être entrepris dans la perspective ouverte par le grand livre de 1943. Le Temps et l'autre jugeait . J. 158.que l'accomplissement du temps passe par la relation avec autrui. op... Le Seuil. 176. il contribue à réaliser son propre projet. Le Problème moral et la pensée de Sartre. de montrer que « la conquête réflexive de Descartes. cit. Jeanson. p. 1991. vers une fin qu'elle se donne et s'aliène à la fois »55. sur la plate-forme. B. 555.. p. Donner le temps. Gallimard. Paris. Ibid. s'efforcera précisément. 327.]Tout se passe comme si une seule liberté [. tend la main. En le saisissant comme instrument. p.P. mais ce faisant il réalise une fin proposée par l'autre [. Ibid.. 3. Sartre. donc à imprimer sa liberté dans le monde.. fugitivement. L'Etre et le néant. un instrument entre lui-même et sa fin. Sartre. 239-240. L'Etre et le néant.. dans la totale gratuité d'une liberté.]glissait d'un large mouvement temporalisateur enveloppant le temps existé de la subjectivité et le temps objectif de l'autre. op. le cogito.. Ibid. Paris. 51 . Gallimard. Paris. p. Situations l. 5. Gallimard. 159. 1943. 1995. Carnets de la drôle de guerre. De la plate-forme de l'autobus en marche où je me trouve. L'Etre et le néant. Cf. L'ontologie sartrienne s'arrêtait à juste titre au seuil de l'éthique qu'elle appelait comme son complément . 176. p. A voit surgir par miracle. F. Paris. pour en détacher ces pages où Sartre décrit la rencontre inattendue de deux libertés. 8. p. 6. Je ne l'entamerai qu'à peine. 202). . p. L'Ecriture et la différence. La description sartrienne marque à l'extrême la soudaineté de cette modification : « A court vers l'autobus. 554. ne doit pas être limitée à l'instant infinitésimal »(p. J. p. Le Seuil.. Paris. 2e éd. 436. 21. 2.peut-être comme son fondement. NOTES 1.précisément contre Sartre56 . 1965. En suggérant ensuite de rapporter l'instant de la conversion à la rencontre de deux libertés comme au choc de deux temporalités. Ibid. p. 7. 1967. 10. Paris. le point de vue de Levinas : en 1946-1947.. elle suppose en outre une prise de position qui ne peut être que morale en face des valeurs qui hantent le poursoi »53. p. p. J. Il est remarquable que Sartre voie dans ce geste « un commencement premier » qui établit « un nouveau choix »54.. les Cahiers pour une morale rejoignaient. Derrida. 9. J. Sartre. 1947. 4.

cit.1990. op. Sartre estime qu' « il convientmalgré tout de mettre l'accent sur l'ek-stase présente . op.U.p.Ibid. L'Etre et le néant.P. Ibid. Ibid. Ibid. M. 1990. 12.. 128.mais il n'est pas lui-mêmeinstantanéité »(p.p. L'Etre et le néant. 19. 87.188). Gallimard. Dussort. 165. cit.p. 181. 544. 38. 31. Paris.. 14.. p.1960. 43 : « La phénoménologie démet celle-ci de son pouvoir propre pour le confier.. Ibid. 34. 182.à la donation extatique». 164) .L'Etre et le néant.. Ibid. 181.le présentest pour-soi»(p.. 33. du temps est une phénoménologie de l'impression qui p. « l'avenir vient à l'hommepar les chosesdans alourdirade pratico-inertie la temporalité : la mesureoù il est venu aux chosespar l'homme ».. 22... 18. 160.op. 246. cit.Paris. Henry..privilégiéla réflexion« parce qu'elle saisit la consciencedans un acte d'immanence présente et instantanée »(p. 168. p. 39. Ibid. 21 : « Le plaisirne peut se distinguer. tr. 26. 152-153. p. H. Le Problème de la genèse dans la philosophiede Husserl. 437. 91. p. Carnets. Ibid. 1978. 180.. 21-22.p.(30) 1966. Paris. op.. Husserl.Paris.p.mêmelogiquement. op.a.U. cit.. op. Cf. Phénoménologiematérielle.. comme Descartes. E. la phénoménologie des trois dimensions 41. 29.La Transcendance de l'ego. 37. 20. 197). Par exemple. 16.F.p. P. L'Etre et le néant. 157. op. p. 168.de la consciencede plaisir».. 183.ajoute plus loin Sartre. Ibid.Leçonspour une phénoménologie de la conscienceintimedu temps. 25. p.. Ibid. 40. 444.p.La Critiquede la raison dialectique. 13..Pour résumerlapidairement du temps : « A la différencedu passéqui est en-soi. 152. p. L'instant de la décision 257 11.p. 30.p. Ibid. Paris.p. p. p. 438. op. J. 168. 29. J. 28.p. 21.Conscience et intentionnalité... Ibid. 545. P. Il faut notammentlui répondre que « le réflexif n'est pas saisie d'un réfléchiinstantané. 88..F. Carnets. Ibid.. cit... p.Ibid. 27. 437.Ibid...P. cit.. p. p. Pour sa part...p. 35.et non comme Heidegger sur l'ek-stase future [. Vrin.Ibid. 15. 203). 182. L'Etre et le néant. 179et sv. Ibid.U. 168. Ibid. L'Etre et le néant.F.Husserl. cit.L'Arc.>(p. cit. p.« le .p. 178. p.p.] . 24. p. Sartre...1964. 17. 23. p. Derrida.. 36. p. 32.de façon exclusive.

Jeanson. 544. 55. 501 . Paris. 52. p.. op. Sartre distingue du choix kantien le choix fondamental qui. p. 441) que la facticité n'est donnée au pour-soi que parce qu'il la nie comme « ce qu'il n'est plus ». E. L'Etre et le néant. Carnets.. 194. 299-300.. p. Merleau-Ponty refuse cependant . cit.. p.. il se possibilise »(p. p.. p. p. cit. cf. 56. op. cit.U. p. 43. Paris. 49. Cf. Ibid. P. 54. F. Paris. nuance quand il note déjà (p. 42. 48. Ibid. Levinas. p. 298. Merleau-Ponty. 53. 240. Cahiers pour une morale. p. 438. Gallimard. d'un choix premier. p. . 544. p. p. op. 51. il est vrai. 47. 670 .. Quadrige.. reste cependant phénoménal de part en part (cf. p. L'Etre et le néant. 505. 488-489. op.je le remarque simplement mais la divergence avec Sartre est ici poussée à son extrémité .l'idée. qu'il juge contradictoire. Sartre. Ibid. Sartre. 174). 504. 50.. cit. L'Etre et le néant. 559). J. cit. Phénoménologie de la perception. Le Temps et l'autre. 44.F. op.il futur[. 45. Ibid... Ibid. puisqu'il échappe au temps. Le futur n'est pas. Ibid. p.P. 64 et 68. 500. M. 46. 162. 500. coll. 1945. Le Problème moral et la pensée de Sartre. 1989... Pour sa part. s'il n'est pas instantané.. cit. L'Etre et le néant. Ibid. le texte de Sartre est cité p. Phénoménologie de la perception.] n'est pas en soi et il n'est pas non plus sur le mode d'être du pour-soi puisqu'il est le sens d'être du pour-soi. p. p.. op. 1983.. 34.

n'est pourtant pas parvenu à les dépasser Hparce que toutes. Son analyse de la temporalitén'a pas peu contribué. issue d'une construction de l'intelligence. à opposer.pas.à sa suite. la notion de rythme et se demandersi elle ne serait pas porteused'une intelligibilitéprometteusepour approcherde la natureprofondede la temporalité . en particulier. sources d'antinomies.la structure stable et l'événement imprévisible.à une simple constructionreprésentativeet subjective ?Bien plus. Même si Bachelard lui-même n'a sans doute pas conduit à terme cette critique.même entraînéedans une mobilitépériodique.une synthèse active et une donation passive ?Un tel déplacementvers la constitution originaireet complexedu temps conduiraitdès lors à ne plus isolerradicalement la temporalitéd'une certainespatialité. Bergson.ne pourrait-on. que sont la continuité et la discontinuité.réinterroger. .de mieux comprendre pourquoi le temps. Et s'il était avéré que le temps se développe bien autour d'une figure mixte.Synthèse temporelle et forme rythmique Jean-Jacques Wunenburger (Dijon) soucieux de dépasser en philosophie les catégories binaires. Bachelarda tenté d'une certaine manière de défaire cette dualitéen cherchantdans la notionde rythmeune structuration discontinue de la durée lui permettantd'échapperà une continuitébergsonienne jugée trop intimiste et euphorisante.une représentation abstraitedu temps. à tout le moins.1 Le phénomène rythmique ne permettrait-ilpas. G.en effet.jugée inadéquatedu fait de sa spatialisation. constitutivede l'être même de la conscience-vie.sortir de ce dilemme. semble nouer ensembleces déterminationsapparemment contradictoires. appréhendédans la vie active. à nouveau.ne faut-il pas poser commeconditiond'intelligi- .qui exclut toute déterminationspatiale. si l'on veut. de manièredualiste.et l'intuition d'une durée. ne faut-il pas la rattacher à la révélationd'une essence. à l'inverse.ou.

Bachelard. p. Car c'est bien par une vibration. inaugurée par Aristote. les thèmes d'une hiérar- . pour la conscience incarnée. où la plénitude substantielle laisse place à des vides. Bref la continuité résulte d'une saisie constructiviste de dialectisation « du son et du silence » (pour la musique. à ses yeux. le temps vécu comme le temps abstrait témoignent d'une discontinuité primitive. opère d'ailleurs par la suite des développements plus marqués par l'éthique. G. fait de points à l'infini. à des lacunes qui constituent des intervalles. qui malgré ses immenses mérites. Bachelard a cherché à penser la discontinuité temporelle en la rattachant à une conception mathématique de l'espace. après avoir mis en place l'argumentaire critique contre une sorte d'héraclitéisme subjectif bergsonien. Dans L'intuition de l'instant (1932). « La phénoménologie comporte toujours une dualité des événements et des intervalles ». il accepte « presque tout. à grand renfort d'arguments tirés de la science quantique et de la théorie de la causalité2. d'où émergent. au contraire. a fortement contribué à renouveler la compréhension du temps. et surtout dans La Dialectique de la durée (1936). que le concept aurait cependant le plus grand mal à transposer dans les cadres de sa discursivité ? Il s'agit donc de se demander en quoi la rythmicité du temps nous incite. entre autres. dans une continuité qui n'est plus substantielle. substantialiste et romantique du tempsdurée. Bachelard rattache. G. à remettre en question une certaine philosophie intimiste. 122). l'esthétique et la métaphysique. Le rythme devient dès lors la notion-clé qui permet d'inscrire la structure instantanéiste. dans une nouvelle forme de répétition. mais plutôt formiste. aurait survalorisé indûment la continuité. Bachelard. à qui l'on doit aussi une approche inédite de la poétique de l'espace. * G. au terme plurivoque de « dialectique »4. subsumée sous le terme de rythme. voire nous oblige. par des « systèmes d'instant » (IX) et par une superposition de rythmes pluriels (VIII). 7). De ce point de vue. en fondant le temps dans le magma fluide de la durée (De Bergson. s'est démarqué fermement de l'analyse bergsonienne. « une durée précise et concrète fourmille de lacunes » 3. Bachelard. où l'instant prend le dessus sur la durée. de sorte qu'elle se ramène à une « arithmétisation numérique » d'instants. que G. qui échapperait à la disjonction de l'objectif et du subjectif? La manifestation originaire du temps ne conduirait-elle pas alors vers une catégorie en « méta » ou en « proto ».260 Jean-Jacques Wunenburger bilité du phénomène un mode de présentification de l'être. comme souvent. du temps. Pour G. sans pour autant nous faire revenir aux déterminations trop conceptuelles léguées par une science du temps. que le temps « lacuneux » se mue en une synthèse dynamique. La dialectique de la durée. en l'associant à une structure dialectique. qui parcourt les instants. sauf la continuité » p. trouée et hachée.

si le temps est bien un différentiel. l'élargit en temporalité par une synthèse qui permet d'internaliser dans la conscience le présent. les philosophies de la durée ont tendance à valoriser la continuité fluidifiante qui lisse les passages du présent au passé et du présent à l'avenir. qui permet de jeter des ponts entre les instants comme un filet maintient des entités séparées et libres ? Du point de vue subjectif. comme souvent. qui par sa présence même forme une unité. d'un côté prend appui sur les contenus de conscience passés et de l'autre anticipe des contenus de conscience à venir. En effet. que l'instant répété ne se ramène pas à une juxtaposition d'atomes de temps qui ne forment toujours pas de temps différencié pour la conscience ? Husserl. qui soude à travers le changement les différences. Ce point accordé. il reste à saisir la relation et surtout la représentation -même pré-conceptuelle ou intuitive. Bachelard.de la relation qui permet de composer ensemble ces instants qui se présentent comme des syncopes discontinues. comme mon temps. et celui d'une solitude tragique. qu'une figure spatialisée. comme le voulait Kant. thèmes qui conduisent à un certain affaiblissement de la thèse initiale. qui fait se cheviller dans la succession le même et l'autre. que si l'on dispose d'une forme de liaison et d'intégration qui. en partant d'une impression originaire. le passé et l'avenir. Richir. fait de pauses et d'accentuations. où les intervalles l'emportent sur la durée. par le moyen de rétentions et protensions6. mais d'une structure originaire du sujet incarné. pour G. Les philosophies de l'instant accordent au contraire la primauté à un événement actuel. de temps faibles et de temps forts. condition pour qu'émerge vraiment une conscience unitaire des instants pluriels. qui crée les conditions d'une créativité poétique. encore inerte.Synthèse temporelle et forme rythmique 261 1 chie des instants. La synthèse des instants donnés ne relèverait ainsi ni d'une aperception spontanée sous forme de durée spontanément intégrative ni d'un jugement intellectuel. statique et aussi muette sur elle-même? ? Ne pourrait-on donc pas formuler l'hypothèse que cette synthèse relève plutôt . à une rationalisation plus cartésienne que phénoménologique5 ? En effet. devienne temps. le rendant ainsi comparable à un archipel de points épars entouré par une mer lisse. une synthèse de l'entendement. le présent. on ne peut se l'approprier comme un temps. qui devienne vraiment temporalité pour une conscience de soi ? Ne pourrait-on pas voir dans cette « forme » moins une construction intellective. comme le suggère M. en un certain sens. Bachelard? Ne laisse-t-il pas en friche. Mais cette synthèse n'est-elle pas. pour les orienter et les dynamiser à l'intérieur d'une totalité subjective. Mais comment faire pour que l'instant en lui-même intemporel. Ne pourrait-on pas cependant accorder davantage encore au rythme que ne le fait G. Comment apparaît donc à la conscience cette onde vibratoire qui parcourt les pics successifs des instants saillants. le temps présente au fond de lui-même une organisation lacunaire. de la répétition et du changement. capable de configurer du plein et du vide. qu'on appellera instant. une intuition vigoureuse et ne cède-t-il pas.

bien plus sûrement. ce qui entraînerait une valorisation unilatérale de l'écoulement. ce qui permet de mettre en valeur surtout les variations d'un devenir ordonné. il faut donc présupposer que le rythme constitue le soubassement premier du temps. voire. un mouvement alternatif d'agitation de la mer. selon un délai plus ou moins rapproché (selon la . Sauvanet a d'ailleurs mis justement en relief. la composante structurelle et spatiale du rythme qui s'associe. les pics et les creux de ce qui évolue dans une durée. de la répétition que de la différenciation. dans une forme holistique. par exemple) se trouvent organisés dans un ensemble. généralement doté de périodicité (periodos). de la nouveauté et de la singularité du contenu temporel ? * Dans cette perspective. qu'une organisation spatiale. en une combinatoire certes souvent lâche.262 Jean-Jacques Wunenburger d'un processus rythmique. qu'un espacement. Benvéniste à propos de l'étymologie grecque. Réciproquement. un souvenir qui garde actif le référentiel de l'instant antécédent. l'intuition. Ne s'agit-il que d'indications secondaires ou du rappel opportun d'une composante essentielle de tout rythme ? P. l'activation proprioceptive d'une forme rythmique. et une anticipation. qui permet précisément d'attendre. le rythme désignait d'abord moins un flux aquatique. permet d'assurer et de maintenir une conscience de la liaison d'au moins deux événements temporels séparés par un intervalle. L'hypothèse peut surprendre. ce qui lui permet de sentir un rythme et de disposer précisément d'un schéma d'ensemble des instants qui se suivent. de prévoir et de rendre actuel. on l'a souvent rattaché seulement à un mouvement (métabolè). on peut soutenir que le temps n'accède à une consistance propre pour la conscience que si les différents événements qualitatifs et quantitatifs (variations intensives de son. à mi-chemin entre une rétention. du fait d'un flottement sémantique chronique de la notion de rythme. au mouvement et à la période. sans doute souvent obscure ou aveugle. en accord avec la psychologie expérimentale du rythme'". en particulier un « arrangement des parties d'un tout »9. comme le rappelle E. en tout cas pré-conceptuelle. Dans ces conditions. et devient par là la condition pour que le sujet éprouve la figure du temps et ait la possibilité de le schématiser avant d'en établir une représentation. qui lui confère à la fois une différenciation spécifiquement temporelle et une configuration spatiale. La forme rythmique se constitue donc dans et comme la conscience perceptive du temps. Mais peut-on pour autant négliger que cette dualité constitutive du rythme exige aussi une structure (skèma) ? Car. les phases qui séparent deux accentuations et la scansion qui vient interrompre la répétition par une intensification'. qui seul permettrait de faire que les instants soient à la fois liés (durée) et séparés (sinon on aurait une sorte d'immobilisation catatonique). En effet. et de rendre compte aussi bien de la conservation.

à la fois activement en les constituant et passivement en les découvrant.de même les événements successifs (percepts. que la conscience rythmisante relève d'une sorte de conscience de survol. vécu. Si cette méthode structurale permet d'étudier des rythmes canoniques achevés (poétiques. Tout au plus pourrait-on présupposer. Le rythme apparaît alors comme une forme sans fin. une sorte de champ d'organisation dont tous les éléments constitutifs ne sont pas en tant que tels fixés et déterminés. qui donnerait lieu ou prise à une représentation stable et globale. mouvante. d'une réduction du rythme à une métrique. affects) de la conscience sont perçus comme temporalité signifiante à partir de l'activation d'une forme transitionnelle. on pourrait voir dans le schème rythmique une esquisse dématérialisée d'une totalité. dont on ne peut rendre compte sans lui attribuer une dimension spatiale. immatérielle. dont une partie est actuelle.Synthèse temporelle et forme rythmique 263 cadence et la fréquence du mouvement). pourtant toutes imparfaites à ses yeux. une autre est virtuelle. musicaux). On peut donc associer au rythme une forme composée. Valéry. à travers lequel le sujet perçoit la suite des instants. est peut-être celui qui a le mieux cerné cette nature et cette fonction du rythme : « Il y a rythme toutes les fois qu'un ensemble d'impressions simultanées ou successives est saisi par nous de telle . autour duquel se développe primitivement la conscience du temps. en groupes (binaires. elle ne rend pas compte du rythme naissant. sur fond d'oppositions formelles). Meschonnic. achevée. comme le note H. des événements à venir au terme du mouvement. qui se situe comme audessus de la conscience intra-spatio-temporelle1 3. qui les syntonise et assure leur enchaînement par variations réglées. qui tente de décomposer la forme du rythme en unités. parce qu'elle porte seulement la trace du sillage passé et qu'elle dessine en pointillé le plan. immanente au rythme temporel. qui les organise subliminalement 12. Dans le sillage des analyses léguées par la psychologie de la forme. Il serait plus approprié de rattacher alors la structure rythmique à une sorte de schème. grâce à un processus mnésique qui se prolonge en anticipation. se manifeste au présent. par ses nombreuses définitions du rythme. Cette forme. On a sans doute abusé. afin de mieux le mesurer et le codifier". De même que des objets dans l'espace sont perçus à partir d'une forme d'ensemble invisible (Gestalt). au moins métaphoriquement. * Une telle approche peut-elle être corroborée par des analyses et des descriptions de rythmes ? P. au statut double. sans bord. en empruntant le langage de R. Ruyer. le prochain événement d'accentuation rythmique. ternaires. qui n'est jamais objectivée ni objectivable comme telle. ne doit sans doute pas être assimilée à une structure organisée. qui saisit l'actuel et le virtuel ensemble. encore vide.

sans surprise. la danse. doté d'une orientation qui fait sens puisqu'elle place la conscience entre un passé et un futur. Ainsi comment le musicien-interprète (de jazz. des types de périodes et de cadences. Liaison serait peut-être plus exact. concentrer la conscience sur un mouvement pur. de distribution que loi de production. Plus loin : « Le rythme est la corrélation sensible des actes comme formant un seul acte . soit aussi bien loi de réception. Danser c'est précisément mettre en image corporelle le temps. semble donc bien assurer une liaison structurelle qui confère au temps une continuité répétitive à l'intérieur même d'une innovation par différenciation. le schéma spatialisant du rythme pourrait être mis en évidence dans le temps vécu. moins intellectuel. ou reproduction. de la succession linéaire. de canal à l'intérieur duquel se détermine un certain ordre d'événements. La reproduction de ces intervalles est essentielle »16. qui canalise les sons à produire. Le rythme d'improvisation. faire l'expérience de la durée des instants. par exemple) met-il en oeuvre une succession de sons. le temps oscillerait entre une immuabilité sclérosante et des ruptures chaotiques et saccadées. permet de déceler chez le sujet incorporé un processus souple où la succession des postures du corps est à la fois à l'abri de discontinuités incohérentes. tout en laissant la matière sonore évoluer de manière propre et jamais vraiment déterminable à l'avance. aveugle. de ces événements. Le mot loi n'est pas tout à fait juste. ouvert à tous les possibles. tout en n'imposant pas le carcan d'une information pré-établie.ou reproduction. inscrit une fois pour toutes. qui pré-définit des notes. par laquelle nous saisissons l'ensemble. mais il ne se trouve pas non plus devant un futur éminemment vierge. particulièrement dans la dynamique psycho-organique d'une improvisationl7. de brusques déchaînements du corps saccadé. la notation. Or l'improvisation musicale ne se situerait-elle pas dans une troisième catégorie.d'où la sensation de prévision. Le schème rythmique agit donc comme une sorte de chréode. Semblablement. sans vie. de ses vibrations. « Le rythme est la qualité (inconnue) de la disposition d'événements quelconques qui engendre la mémoire immédiate des intervalles de production . Le rythme permet de donner une ossature.Le rythme. essentiellement contemporaine. de ses mouvements. pour Valéry. un cadre acoustique et esthétique. qui annihileraient l'effet esthétique. un élan où l'advenu fait place à un à-venir nouveau : soit ce dernier est alors radicalement imprévu. de la continuité . afin d'éviter la création d'une suite discontinue et cacophonique. Sans la médiation d'une figuration rythmique. » 14. soit il est entièrement programmé à l'avance. soutenu par l'ensemble du corps. selon une cadence et un tempo ? Le temps du joueur se présente comme un mouvement du passé vers le futur. plastique. De manière plus concrète. révélatrice du temps originaire de la conscience ? Car l'interprète n'est pas le simple agent illustrateur d'un code. les actes en liaison -en loi. inédit et il se produit par pur accident. d'attente »15. et d'un enchaînement mécanique.264 Jean-Jacques Wunenburger sorte que la loi d'ensemble. apporte précisément à l'interprète une structure souple.

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des actes qui se donnent en spectacle. Mais comment assurer la vie même d'un corps qui change de forme, sans faire appel à un schéma sensori-moteur, le schéma corporel, où le rythme même du corps dans l'espace ne se ramène pas seulement au mouvement et à la période ? Le corps du danseur ne peut dérouler successivement des attitudes et postures de son corps que s'il dispose d'une structure schématique qui lui permet de relier ensemble, de manière plus ou moins contraignante, ce qui vient d'être inscrit dans le geste antérieur et ce qui va s'inscrire dans le geste suivant. Cette mémoire sensori-motrice, qui assure la continuité d'une forme gestuelle, ne peut que s'appuyer sur une forme informante qui assure la fluidité dans le changement même d'un instant à l'autrel8. Ainsi donc le temps vécu du musicien ou du danseur (et l'on pourrait saisir des processus semblables chez le sujet marchant, grimpant, travaillant, parlant, chantant, etc.), lorsqu'il s'inscrit vraiment dans la chair vive de l'être, lorsqu'il descend dans un corps en mouvement, à l'oeuvre, bref se trouve incorporé dans la vie, ne se ramène pas seulement à l'impression d'un flux homogène et continu, ni à une saccade d'instants séparés par des intervalles, mais est inséparable d'une sorte d'image intérieure qui assure une véritable synthèse de l'avant et de l'après, qui confère aux vécus temporels une architecture mobile, source du sens, bref qui les introduit dans une représentation dynamogène qui fait de la conscience du présent un noeud où sont co-présents, dans une sorte de passage perpétuellement mouvant, ce qui vient d'arriver et ce qui va se produire. C'est pourquoi M. Richir peut dire du rythme temporel d'une musique, à la suite d' une relecture de Husserl, qu'il « n'est pas un « système d'instants », qui serait tout statique, non plus système d'impressions originaires plurielles avec leurs « queues de comète » respectives de rétentions, qui serait tout autant statique, mais la cohésion de mobilités multiples qui co-organisent les sons à travers la phase de présence en faisant de la pièce musicale, selon des transgressions multiples vers l'avant-rétentionnel et l'après-protentionnel, des retardements et des accélérations dans et à travers la phase, par rapport à ce qui serait l'écoulement uniforme mais abstrait d'une temporalité uniforme..»19.Et cette « cohésion » qui « co-organise » marque bien, nous semble-t-il, l'intrusion d'une figure spatialisée au coeur de la temporalisation de la conscience. * Si l'expérience active du temps renvoie donc à une configuration schématique, qui fait s'interpénétrer temporalité naissante et spatialité figurative, faut-il voir dans cette spatialité un attribut intrinsèque du temps ou plutôt, comme le pensait Bergson, une représentation artificielle et déformante? Sans pouvoir insister, on peut se demander si le procès bergsonien fait à l'espace n'est pas profondément biaisé, dans la mesure où l'espace se réduit pour lui au seul espace

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abstrait, géométrisé, coextensif à l'intelligence abstraite. Or l'espace, comme l'a développé la phénoménologie, se livre de manière multiforme et son vécu enferme au contraire une plénitude qualitative incontestable2°. Car l'espace est, en un sens, moins la forme a priori de l'intellect, que l'abstraction mathématique abolit plus qu'elle ne le fonde, que de l'imagination ou de la perception, bref de fonctions actives ou passives d'intuition sensible. De ce point de vue, l'espace participe à la dimension constitutive de toute schématisation ou typification des contenus intellectuels et donc à une production originaire de « figures ». Il n'est donc pas aussi surprenant de penser que la perception active et incarnée du temps mette en jeu, à travers le médium rythmique, une figuration spatialisante. Il serait cependant hâtif de donner un statut définitif à cette figuration spatiale. Si la forme rythmique d'organisation de la conscience vécue du temps n'est pas une construction artificielle de l'intellect, une projection inutile et déformante, elle ne peut être d'emblée considérée comme une révélation de la nature intime du temps en soi. Toute solution unilatérale risque d'être inadaptée à nouveau. En effet, l'image synthétique, flottante et plastique, proche d'un jeu, qui accompagne rythmiquement mon vécu du temps qui passe, qui prépare des changements à accueillir dans mon agir, semble à bien des égards produite par le sujet et non émaner d'un quelconque fond des choses, d'un en-soi dissimulé sous la phénoménalité des événements qui viennent remplir le temps. La structure rythmique du sujet incorporé fait certes l'objet d'une expérience de donation, d'une réceptivité passive, parce que je ressens la contrainte de cette forme qui n'est pas librement produite par mon corps ou ma conscience21 ;mais, en un autre sens, l'expérience de cette structure rythmique ne livre nulle source de ce rythme, nul substrat informant qui produirait l'effet « rythme ». Le rythme n'existe que pour autant qu'il est actualisé par un être singulier, vivant, qui s'approprie les informations pré-constituées du corps propre, qui se comporte donc comme une condition nécessaire mais non suffisante. Le rythme spatio-temporel n'est donc ni subi ni produit, mais plutôt co-engendré par le mouvement luimême, ce qui signifie qu'il ne préexiste pas au vécu, comme un cadre déterminant, ni n'est vraiment inventé par création libre, mais constitue précisément une structure semi-objective semi-subjective, à la croisée d'une réceptivité et d'une spontanéité, se comportant comme une forme synthétique plastique, à la fois faite et à faire, à la fois constituée et constituante. Dès lors, il n'importe plus de savoir si le rythme est une cause ou un effet, puisqu'il transcende précisément ce couple trop rationnel. Le rythme est donc plutôt ce par quoi le sujet se temporalise, il surgit en même temps qu'émerge la conscience incarnée en son corps, qui s'y expose comme temporelle et qui y découvre un mode de surgissement selon le temps. *

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Ainsi, la mise en évidence de la dimension rythmique de l'expérience intime du temps pour un sujet vivant nous confronte à plusieurs paradoxes : d'abord, que le rythme introduit dans la temporalité un schème figuratif et donc une forme de spatialité semi-physique, semi-psychique ; ensuite, qu'à travers ce dispositif, il se révèle que la rythmicité du temps, condition générale de son double jeu de continuité et de discontinuité, n'est ni une donnée objective, un attribut spécifique d'un temps chosifié, ni une projection psychologique du sujet sur le temps, qui entraînerait sa méconnaissance, mais un processus complexe, à la fois passif et actif, rythmé et rythmant, par lequel le sujet surgit au temps. Au principe originaire de l'expérience temporelle, se trouverait donc une configuration, irreprésentable selon les catégories habituelles, où le sujet accède à la conscience temporelle en engendrant la forme de son aperception en même temps qu'il en serait affecté. Par la rythmicité, le temps, dans sa condition originaire, se révèle donc comme un nexus indécomposable de donné et de construit, de subi et de créé, sans que l'on puisse déterminer, si ce n'est conventionnellement, la part qui revient à chacun. On peut donc en tirer la conséquence que le temps est de ce point de vue antérieur même à la discrimination entre sujet et objet, véritable manifestation proto-phénoménale de l'être. A travers le rythme, le temps apparaît dans sa manifestation primordiale comme synthèse à la fois passive et active, comme image pré-conceptuelle de l'unité subjective d'une multiplicité objective. La figure rythmique n'est plus une représentation seconde, une forme occasionnelle du temps, mais ce dans et par quoi l'être naît au temps, dans une expérience qui échappe à toute détermination unilatérale et identitaire.

NOTES 1. Notre démarche se situe dans le prolongementdes travaux du Groupe de recherchessur le rythme en philosophieet d'une premièrepublicationde ses résultats. VoirP. Sauvanetet J.J.Wunenburger, et philosophie,Kimè, 1995. Rythmes 2. Voirl'analysede H. Barreau,« Critiquede la continuitédans la conceptionbachelardiennede la temporalitédu tempsvécu ou BachelardcontreBergson», dans Op. cit. 3. G. Bachelard,La dialectiquede la durée, PUF, 1950,chap VII « Dialectiqueet 4. Sur la notion de dialectiquechez Bachelard,voir G. Canguilhem, philosophiedu non chez GastonBachelard» dansEtudesd'histoireet de philosophiedes sciences, Vrin, 1968; et notre analyse : « Bachelardet la séductiondialectique», dans GastonBachelard,du rêveur ironisteau pédagogueinspiré,CNDP,Dijon, 1984. 5. M. Richir, « Discontinuités et rythmesdes durées : abstractionet concrétionde la et philosophie,Op. Cit. consciencedu temps », dans Rythmes 6. Ed. Husserl,Leçonspour une phénoménologie de la conscienceintimedu temps, PUF, 1964.

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7. Sur les difficultésde l'analysehusserlienne, voir M. Richir,Méditations phénoméMillon,Grenoble,1992. nologiques, J. 8. Pour l'analyseclassiquedu rythmeet ses problèmes,voir P. Sauvanet,« Le rythme, encoreune définition», dans J.J.Wunenburger (ed),Les rythmes,lectureset théories, L'Harmattan,1992. 9. E. Benvéniste,« La notion de rythme dans son expressionlinguistique» dans Problèmesde linguistique générale,Gallimard,1966,tome 1. 10. Voir P. Fraysse (et alii), Du temps biologiqueau temps psychologique,PUF, 1979. 11.H. Meschonnic, Critiquedu rythme,Verdier,1982. 12. Sur la psychologiede la forme, voir P. Guillaume,La psychologiede la forme, Flammarion,1979. 13.R. Ruyer,Néo-finalisme, PUF, 1952. 14.P. Valéry,Cahiers,1,Gallimard, Pléiade,p 1301 15. Op. cit., p 1306 16.Op. cit., p 1320 17. Sur une approche générale de l'improvisation : voir F. De Raymond, Vrin, 1981. L'improvisation, 18. Sur la temporalitérythmiquedans la danse, voir LapierreA., AucouturierB., La et éducation, Desclée de Brouwer, 1984; psychomotricité symboliquedu mouvement, et geste, les racinesdu rythmemusical,Zurflus,Paris, 1988. PaczynskiSt.G.,Rythme 19.M. Richir,Op. cit. p 106. 20. Sur la pluralitédes espacesqualitatifs,qui ne se laissentpas ramenerà la conception bergsonienne, voir,par exemple,E. Straus,Du sens des sens, J. Millon,1989. 21. C'est bien cette forme « constituée» du rythmeque la chronobiologie étudie de nos jours à travers ses matérialisations Voir A. Les neurobiologiques. Reinberg, rythmes PUF,Que sais-je ?,1993. biologiques,

Le temps,

le sens et le bruit

Essai sur la psychophysiologie et la psychophysiopathologie des temps cycliques et linéaires
Claude Leroy (Paris)

Seul ce qui demeure nous initie (Rilke) Le rôle du temps dans la prise et la perte de sens ne sait pas ce qu'est le temps et on n'a pas beaucoup avancé depuis saint On D'ailleurs, il n'y a pas de représentation du temps mais seuleAugustin. ment de ses contenus et de leur enchaînement séquentiel ; même la flèche du temps n'est pas universelle puisque certaines ethnies africaines ignorant sagement le futur ne connaissent que le conditionnel ; d'autres vont utiliser des expressions analogues pour le passé et ce qui est spatialement derrière et le futur et ce qui est devant. Nous sommes très limités dans notre appréhension du temps : si deux événements sont plus proches l'un de l'autre de moins de 1/10 e de seconde, il nous est impossible de dire si l'un précède ou est la cause de l'autre, sans instrument. Du côté des temps longs, parler de ce qui se passe à plus de deux générations en amont ou en aval se fait dans un certain brouillard, et pourtant, on ne peut envisager l'évolution sans la situer dans le temps. Il est important de bien distinguer les phénomènes rythmiques et les transitoires.

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Claude Leroy

On sait bien que l'aléatoire surprend (bang supersonique) à l'opposé d'un phénomène rythmique. Un cas est intéressant : celui de l'association de ces deux éléments dans la prise de sens. Par exemple, des violonistes expérimentés sont capables, au premier coup d'archet de l'attaque d'une note d'identifier les violons qui les produisent. Si l'on enregistre le son sur bande magnétique, et que l'on coupe le transitoire de départ de la note, le violon n'est plus reconnu. Autrement dit, le sens disparaît quand la séquence transitoire + fréquence stable (avec ses harmoniques) est détruite. Un physicien s'étonnait un jour, que l'on puisse entendre le sifflet d'un dans une ambiance de carrefour où une analyse de fréquences montrait agent toutes les que fréquences du sifflet étaient noyées dans le bruit des voitures. Il eut alors l'idée de faire un sonogramme où les fréquences sont relevées en même temps que le moment où elles sont produites. On voit alors que le transitoire du sifflet « sort » très bien du bruit. En faisant des sonogrammes de chants de criquet, on note des organisations de ce type. L'enregistrement de ces chants lu à l'envers n'a plus de sens pour l'insecte qui le perçoit. Mais on peut l'étendre au niveau phonétique. Dans les langues sémitiques comme dans les hiéroglyphes égyptiens anciens, les consonnes sont seules écrites et reliées à la dénomination ; les voyelles servent à situer le mot dans son contexte environnemental et affectif. Ainsi, le phénomène physiologique précédent s'étend à la linguistique et c'est la même association de transitoires et fréquences sinusoïdales qui va donner le sens total. Ceci ne se fait pas sans apprentissage, puisque l'on a montré que tous les nouveaux-nés du monde entier perçoivent tous les phonèmes alors qu'à l'âge de quelques mois, seuls ceux qui sont utilisés dans la langue maternelle sont identifiés. Un excès de fréquences de transitoires ou un son sinusoïdal monotone produit un phénomène proche de l'isolement sensoriel. Le conditionnement classique ne peut s'opérer que si le stimulus conditionnant précède le stimulus absolu, et de préférence, dans un délai fixe surtout de l'ordre de la seconde. Un stimulus placé après le stimulus absolu devient inopérant. Il faut voir là un effet séquentiel de transfert de sens entre stimulus absolu et stimulus conditionnant par expectance de stimulus absolu. La disparition de l'effet au bout d'un certain nombre de répétitions traduit un échec de l'expectance. Dans le conditionnement opérant, c'est le but qui est fixé et c'est l'expecle tance, désir d'arriver au but qui va, à travers hasards, essais, erreurs, aboutir à la réussite, la stratégie devenant de plus en plus économique par lissage de la courbe dans le temps.

Le temps, le sens et le bruit

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L'effet de séquence est souvent oublié. Freud raconte qu'il se trouvait un jour devant la porte de ses amis avec la clef de sa propre maison à la main et il interprète ce fait en disant qu'il se trouvait chez eux comme chez lui. Le même phénomène m'est arrivé; j'habitais, adolescent, chez mes parents et me trouvais automatiquement avec mes clefs à la main en sortant de l'ascenseur au 6e étage. Ma tante, que mon frère appelait « Maman bis », habitait aussi dans un immeuble au 6e étage et je m'aperçus, un jour en allant chez elle et sortant de l'ascenseur que j'avais mes clefs à la main. Cette prise de conscience fit petit à petit disparaître cette erreur que l'on pourrait classer dans les « ratés automatiques de la séquence » quand les situations ne sont pas assez différenciées, y compris affectivement. Un autre phénomène mérite d'être noté; lorsque l'on va pour la première fois en voiture à un rendez-vous dans un lieu inconnu, on retrouve aussitôt son véhicule. Par contre, si l'on se rend fréquemment à son bureau qui dispose de plusieurs parkings potentiels, au bout d'un certain nombre de fois, on a plus de mal à retrouver sa voiture car la probabilité de retrouver le parking correct est beaucoup plus basse que dans le premier cas. Il faut donc introduire dans la démarche, le projet, la temporalité, l'enchaînement stochastique des probabilités et bien sûr l'affectivité sans laquelle il n'y pas de désir ni de projet. Mais les représentations sont un phénomène lié à la matière vivante, même au niveau des tropismes les plus élémentaires, chimiques : quand une amibe étend un pseudopode vers une particule de nourriture plutôt que vers un grain de sable, il faut bien qu'il y ait à l'intérieur de cet organisme une représentation innée et acquise par apprentissage du monde extérieur. Tout apprentissage vise à économiser l'énergie et réduire le délai pour aboutir à un certain but. On le voit bien quand on apprend à nager en réduisant progressivement les gestes nécessaires pour flotter et avancer en lissant la courbe des gestes. La neuro-éthologie des insectes a permis d'analyser comment se font les stratégies de ces animaux. Il existe une première phase (très brève) au cours de laquelle des capteurs sensoriels agissant en parallèle captent des signaux totalement dépourvus de sens, ce ne sont que des indices qui vont devenir pertinents ensuite, dans un délai plus long au niveau des interneurones. Ce n'est que la confrontation de ces indices groupés synchroniquement qui va, dans un processus diachronique, rencontrer les informations internes apprises antérieurement. L'ensemble sera au service d'un projet (par exemple trouver le nectar d'une fleur) en identifiant ladite fleur. L'histoire des stimulations que l'on a rencontrées est marquée par les expériences positives et négatives passées. Le premier stimulus (la nouveauté) produit un grand événement électro-physiologique (On effect) qui n'a pas de signification autre que « je suis surpris, je ne connais pas ce stimulus ». Quand

il n'en reste pas moins que c'est un bruit quand il réveille à trois heures du matin l'amateur qu'il sort de son sommeil. Il importe de noter qu'habituation et sensitisation se font dans les mêmes délais. Ainsi. il en résulte que l'arrêt d'une stimulation est une stimulation par modification de l'expectance. Lorsqu'elles sont intéressantes. c'est une construction qui consiste à isoler du monde quelque chose qui nous intéresse. l'habituation débouche sur un assoupissement (Pavlov l'appelait « l'inhibition interne » . la prise de sens dépend de notre décision. Le bruit de fond cosmique à 3 degrés Kelvin peut être considéré comme un bruit ou comme une des preuves du mythique Big-Bang des origines.272 Claude Leroy on répète assez longtemps un stimulus neutre. leur valeur psychologique augmente (sensitisation). par exemple un flash. signal et bruit n'ont pas de statuts différents (en dehors du bruit blanc). des comportements. on a beau aimer La Petite Musique de Nuit. dix fois par seconde. une rencontre avec d'autres signaux historiquement associés dans leur apparition simultanée et/ou organisés en séquence . nous avons montré que le statut de signe pertinent s'acquiert par un contexte. mais une modification de la situation-stimulus où un événement compte pour moi (sensitisation) ou non (habituation). Bref. On dit qu'il y a eu une habituation (ce qui signifie que ce stimulus n'a pas d'intérêt pour orienter les conduites). on ne trouve que ce cherche. à fréquence basse. toujours pour soi. Plus prosaïquement. Un signal ou un bruit n'ont pas de sens en soi. Si l'on poursuit des stimulations neutres rythmiques. des représentations et du flux du temps objectif et subjectif. La répétition d'un signal par rapport à une certaine base de qu'on temps va permettre d'extraire du « bruit de fond du monde » les faibles signaux astronomiques que l'on tentera ensuite d'interpréter. Lorsque l'on amène à son réparateur un transistor qui émet des craquements. Mais comment extraire le sens du bruit. Dans une étude expérimentale. recherché comme le Graal. il n'y a pas de stimulus en soi. il rappelait aussi la chanson Meunier tu dors et montrait que l'arrêt du moulin réveillait le meunier). jamais en soi. on obtient un On effect. si l'on interrompt la stimulation rythmique. D'abord. celui-ci identifie ce « bruit » comme caractéristique d'un défaut du potentiomètre qu'il va changer. En effet. On peut alors présenter un modèle d'articulation des stimuli du monde. le sujet modifie ensuite sa réponse électrophysiologique qui devient relativement stable. Le temps est donc indispensable pour juger de la pertinence d'un signal. Il faut donc prendre en compte la dimension synchronique d'un certain pattern composé de stimulations élémentaires qu'on isole du monde et celle diachronique qui permet de l'identifier dans un certain but.

éventuellement un nom mais pas toujours. c'est-à-dire des morceaux du réel auxquels il donne une signification. ville.. éventuellement par transfert analogique pour les situations inconnues. Le temps est indispensable à la prise de sens à l'opposé de l'espace qui est quantitatif.. il est facile d'acquérir de nouvelles structures. ce qui montre une différence du temps vécu chez l'homme et l'animal. On retrouve le même modèle que celui qui a été mis en évidence chez les insectes. signalons ici que dans une étude effectuée jadis par un groupe de psychiatres et de vétérinaires de l'Ecole d'Alfort. la seconde de les utiliser.). que l'espace des représentations et de l'action est topologique et non euclidien. les performances de la vie quotidienne sont alors longtemps conservées (c'est « l'expérience » de l'adulte mûr). les performances de ce type s'effondrent à 10 % de celles des sujets de 20 ans tandis qu'un signal élémentaire isolé est à cet âge davantage perçu mais c'est alors un « bruit ». l'adulte construit (ou devrait. nous construisons des entités en comprimant les informations en leur donnant une « étiquette ». Mais ceci dépend de l'âge du sujet. toute la pathologie mentale aiguë. selon le temps de séjour dans le lieu. mais jamais un délire chronique construit comme on le connaît chez l'homme.. avant 30 ans. Il faut aussi signaler l'évolution du projet selon l'âge : le jeune enfant réclame une réponse immédiate à son désir (un bonbon). ce qui donne une idée des représentations (cartes subjectives ou mental maps de Lynch) évolue. l'homme n'a pas d'espace. un signal élémentaire même s'il est reconnu est un bruit. Nous ne percevons pas des entités. .) construire sa vie à cinq ans au moins . Nous avons montré que le dessin d'un espace (quartier. Ainsi. Comme le disait Heidegger. Ensuite.. le vieillard ne s'intéresse plus qu'au passé.Le temps. Chaque unité est construite et il faut un délai pour le construire après une histoire et en vue d'un projet. nous avons montré que l'on retrouve chez les mammifères domestiques. Ceci est très économique mais pose un problème de fond. à la différence essentielle du rôle des stimulations internes historiquement construites. cette fonction diminue de puissance : après 65 ans. hôpital-village. Seul. l'adolescent veut passer ses examens à un an . On pourrait y voir deux phases dans l'évolution d'un être : la première qui lui permet d'apprendre de nouveaux modèles. de la constellation de quelques points à l'organisation d'un réseau. le sens et le bruit 273 fixée. Rappelons au passage. il n'a que des lieux. nous les construisons et les retenons une fois comprimées. Nous n'avons pas le droit de dire qu'un objet ou un homme est une Unité en soi.

Le temps linéaire : Schizophrénie Le « temps figé » du schizophrène est une donnée clinique classique . Mais il faut aussi parler de la chronobiologie et des temps cycliques dont on connaît l'importance sociale depuis toujours (fêtes religieuses.. Il faut relier temps linéaire et temps cyclique. Le soleil et surtout chez l'homme les événements sociaux vont constituer des synchroniseurs ou donneurs de temps « phasant » le sujet avec son milieu & les autres êtres . Ce tableau montre l'étude expérimentale du temps de réaction (exprimé en secondes) par appui de l'index sur un bouton chez une population normale et un groupe de schizophrènes. Il faut distinguer le temps linéaire d'une part. on peut se représenter leurs rapports comme ceux de la rotation de l'hélice d'un bateau et du trajet parcouru. Il est possible de le ressentir. les rythmes circadiens endogènes spontanés (en caverne) sont plus longs que ceux observés à l'extérieur. On peut aussi obtenir une compression du temps vécu en isolement sensoriel . et d'autre part les temps cycliques. c'est pourquoi la prison classique est mieux supportée que celles qui disposent de larges vues sur l'extérieur. il en est de même pour les émissions de radio et de télévision (le journal de vingt heures). comme je l'ai fait moi-même sous psilocybine (drogue psychodysleptique). alignements de Carnac. ils traduisent l'adaptation de l'être et de ses comportements (veille-sommeil par exemple) à son environnement ici et maintenant .. Pathologie Comme toujours depuis Claude Bernard. il est stable et le présent est étalé. et par là même ne permettent plus cette compression. construire un théâtre ou un grand stade. Le premier doit être considéré comme l'enveloppe du second.274 Claude Leroy On peut alors opposer l'espace du touriste et celui de l'autochtone dont les organisations topologiques sont différentes du fait de la durée et du type des pratiques.). en ce sens. c'est introduire un donneur de temps pour le groupe concerné . le temps ne coule pas. Au niveau de leur signification biologique. . il est intéressant d'envisager la pathologie pour mieux comprendre la physiologie. Un autre signe est classique dans le domaine psychomoteur : la catatonie ou conservation des attitudes.

ainsi. Au niveau spatial.40 On remarquera que. la perception continue avec la même couleur (post-image positive) puis se modifie progressivement souvent sur un mode hallucinatoire. c'est-à-dire la rupture de la séquence appui-lever du doigt avec étalement du présent au moment d'un changement.48 0.36 0.05 3. mettant en question le flux temporel.19 9 3. On peut montrer. que cette indistinction de la stimulation et de sa suite correspond à un trouble de l'identification des classes d'objets au sens de Husserl. .15 5 0. on obtient le même effet par la psilocybine chez le sujet normal.32 0.37 Tempsde réaction complexe : Moyenne Écart-type Écart-type/moyenne 0. Chez ces malades. Mais le trouble existe aussi au niveau sensoriel.04 0.00 10. le sens et le bruit Sujets normaux Schizophrènes 275 Tempsde réaction simple : Moyenne Écart-type Écart-type/moyenne 0.36 Durée d'appui sur la clef morse : Moyenne Écart-type Écart-type/moyenne 0.Le temps.12 2 0. les impressionnistes ont beaucoup utilisé ce phénomène (les oranges bleues) et Albers l'a formalisé pour le champ spatial entourant la stimulation principale dans ses carrés (relation figure-fond). On met en évidence.67 0.25 0. à l'arrêt de la stimulation colorée. le temps de réaction est allongé. Il s'agit donc d'un trouble global portant sur la perception et la motricité.07 0. en utilisant une logique booléenne. certes. une sorte de micro-catatonie.15 5 0.38 1. On connaît bien les post-effets des stimulations colorées qui sont constituées d'une couleur complémentaire de celle de la stimulation causale lors de son arrêt (post-effet [ou post-image] négatif). mais c'est surtout le passage de l'appui au lever du doigt qui est tout à fait anormal par rapport à une population de contrôle puisqu'il est très variable et en moyenne dix fois supérieur à la durée observée dans la population normale. Là aussi.24 0.

La vitesse est accélérée . il y a perte de la constance du monde au sens de Piaget : le sujet est pris par les effets de champ dans un présent permanent. c'est l'enfer puisqu'il faut quitter toute espérance. refuse de le reconnaître comme le sien quand il sort du four. La pathologie touche les domaines synchroniques et diachroniques. le malade est toujours en présence d'un stimulus nouveau. D'autre part. Psycho-névrose obsessionnelle Le refus du sens amène le sujet à répéter indéfiniment le bouclage de rites conjuratoires. seul le futur est intéressant et utopique. ont mis en évidence un ralentissement dans l'énonciation (et l'action) qui porte surtout sur les intervalles entre deux mots successifs. Enfin. afin de remplir le temps en évitant le risque de la décision toujours dangereuse par exemple en se lavant les mains plusieurs fois à l'eau de Javel pour éviter les microbes. le passé seul est intéressant. il ne peut tourner autour et ignore le dos de la statue. Dépression Le trouble est moins massif mais il atteint surtout la « flèche du temps » associé à une humeur triste : No future. et surtout Widlôcher. comme dans les prières jaculatoires. un de ces sujets émaillant un pot en terre qu'il vient de fabriquer avec un émail noir. ainsi au cours de la construction d'une statuette de forme humaine. divers auteurs. là où le sujet normal sursaute. Manie Ici le trouble est inverse . ces perturbations temporelles s'accompagnent d'un trouble de la perception des ensembles. la simple observation clinique montre une perte de la valeur relative des informations : la moindre poussière va modifier éventuellement le champ perceptif.276 Claude Leroy Il existe aussi un trouble majeur dans l'histoire des stimulations car elle n'existe pratiquement pas chez les schizophrènes. Paradoxalement. le sujet est toujours pressé. Il ne peut non plus se décentrer. Sutter insiste sur le trouble de « l'anticipation » qui caractérise les dépressions. . Le signal et le bruit ne sont donc plus distingués. Il y a perte de projet. il est extrêmement peu sensible aux perturbations transitoires (sirène durant quelques secondes) auxquelles il attribue très peu d'importance. le projet mégalomane part dans toutes les directions . L'histoire de la relation du sujet au monde ne se marque plus. Au total. rouge vif après cuisson. Par exemple.

Niant le risque lié à tout phénomène vivant. il ne construit plus le monde mais est construit par lui. Conclusion Au total. il tend à disparaître en même temps que les phénomènes projectifs d'organisation significative du monde. Le sujet se chosifie peu à peu. qu'il s'agisse du passé pour l'apprentissage. lors d'une crise « temporale » la bande magnétique rejouée comme le dit Penfield ou encore le sentiment de « déjà vu » ou « déjà fait » que ressentent certains de ces malades confrontés. on sait que les faits récents sont plus oubliés que les faits anciens. mais il faut noter que ce « déphasage » par rapport aux synchroniseurs du Monde s'accompagne d'une diminution d'amplitude de ces variations cycliques. plus il est infime. le trouble est dû à la diminution de la lumière en automne . Ce phénomène existe aussi chez les travailleurs qui font les 3x8. à une situation nouvelle pour eux. Dans les dépressions saisonnières. Démences (sénile et Alzheimer) Au début.Le temps. du présent pour les patterns . Si les mélancoliques ont inventé l'Enfer. le risque infectieux passe de 1/10 à 1/100 puis 1/1. Il faudrait aussi signaler. les obsessionnels sont les inventeurs du Purgatoire. En ce qui concerne le post-effet. par peur du sens. ils ne s'intéressent qu'aux objets c'est-à-dire à la mort. il est impossible de parler de signification sans introduire le temps. plus il devient « intéressant » pour le sujet à l'opposé de la probabilité majeure de quasi-certitude de la stérilisation. Le temps cyclique Il est perturbé avec avance de phase dans toutes les dépressions graves.000 etc. ce qui montre que l'on y trouve surtout une perte d'organisation des différents rythmes donc de l'unité de l'être dans sa relation à l'environnement. Mais ce risque. ce qui montre le statut différent des informations manipulées par un sujet selon son âge et son histoire. Epilepsies Nous n'avons parlé que des troubles chroniques mais il faudrait évoquer tous les troubles critiques et en particulier certaines épilepsies telles « l'absence ou petit mal » qui s'accompagne d'un arrêt transitoire de la pensée et de l'action.000. le sens et le bruit 277 Au fur et à mesure. en fait. il suffit d'illuminer fortement le matin le sujet pendant deux heures pour le remettre en phase.

Film 35 min.un vol. rapport.. BIBLIOGRAPHIE Une bibliographie complète peut être consultée dans les publications suivantes : Leroy Cl. Massonéd. Sretie/Mere/90329. N°9. 142 N°8. Les modèlescycliqueset historiquesdu temps et la psychopathologie..-Psycholvol.. mais le temps est sur les choses. (sous la direction de) Comportementset Communication. il n'est pas raisonnable de parler d'espace ou de temps . 1049-1085. PARIS(1989) . nouvelles structures Un 34 ge de perceptives. Il faudrait encore parler de l'attente dont Minkowski a bien montré qu'elle bloquait les potentialités du flux de la vie en les mettant entre parenthèses. PARIS pp. Le conceptde territorialité. Medsi/Mac GrawHill éd.Ministère de l'Environnement ( 1991 ) Leroy CI. sept.. Enfin. il vaut mieux parler d'espace-temps même en dehors de la relativité. .Séminaire Leroy O. 84.S.M. Angiboust R.. in Psychiatrieet Société. Bruit Sens & Redondance.-oct. et coll. La Perception et (1964) l'Imaginaire.. :1 vos..ERES éd. et Filhol G. Lemperière Th. La pathologie permet de montrer différents troubles de ce traitement des informations.octobre 1988. On peut rapprocher tous ces phénomènes de l'étude moderne des systèmes dynamiques et des attracteurs étranges qui vont orienter les projets des individus dans une sorte de cascade d'événements successifs plus ou moins pertinents jusqu'à la mort. « Propositiond'un nouveau modèle descriptif psycho-physiopathologique des schizophrénies». Il n'y a donc pas de représentation du temps. enfin. de plus les faits s'organisent séquentiellement avec des probabilités stochastiques variables qui nous permettent de prévoir (relativement) la suite des événements.. .SandozScience-Film Leroy CI.. Ann Méd. comme le disait Merleau-Ponty. incompréhensibles si l'on ne prend pas en compte les dimensions temporelles.246 p. l'effet de l'âge dans l'apprentissaLeroy Cl.pp. PARIS(1981) Leroy CI.278 8 Claude Leroy synchrones. p.19-25 Temporalistes CI. ou du futur pour le projet. et Roussel A.. l'expectance et l'orientation de l'action.

sa connotation essentielle. la problématique de la perte s'étend à la possibilité même de retenir cet autre .. Pour lui. sa désignation.c'est qu'il hérite d'un découpadu ge temps en terme de « ruptures » :mutationsou révolutions. Or lorsqu'il s'agit de traditions.Du temps en question dans les relations à autrui Hilda Danon (Paris) de civi'ethnologue qui entre en fonctionen ces momentsde déplacements Llisations apparaît comme l'historien conscient d'une perte. En effet.relégué dans le passé parce qu'ayant autres que les nôtres-.c'est-à-dire non plus d'événementsmais de croyanceset de comportements.du moindre détail typé qui.Récolte. dont nous voulonsêtre informés. conscientde la perte annoncéede ce qui est « en train de se passer ». à mon avis. à défaut de remplacerun mode de transmissionimmédiate. Tout historien est. Siècle des Lumières. Evénements d'une époque devenue autre parce que révolue et datée : Moyen-Age. Antiquité.contradictions internes ou agressions extérieures.tombéshors du mouvement lorsqu'il l'étudie. turbulences et bouleversementsimprévi- .. par la aujourd'hui des croyanceset des comportements seule connaissancediscursive. pressante. tributaired'un outillagemental fourni d'abord par une représentationdu temps. Si l'historien a prise sur les événements. sont inséparablesde leur communication. inventorie cet autre en sa particularité. certes. croyanceset comportements. il n'existe pas de groupeshumainssans mouvanceet sa tâche consiste justement à rationaliserle mouvementd'une tranched'événements. L'historienles retientpar la connaissance qu'il en donne. D'où une récoltehâtive.

. Il joue le rôle de « support ». J'ai. porter le nom de l'ancêtre rend ce dernier contemporain. Lui-même est appelé Necaxé. un homme me dit que le nom de l'ancêtre « stimule la personnalité du descendant ». il fut. c'est-à-dire à son identité psychique. l'Aborigène. un jour. De fait. dire que la globalité contient en germe la fragmentation événementielle. Une explication par succession de ces deux états dans le temps apparaît inefficace. Le corps est une fonction plutôt qu'une substance. le temps ne peut être ce cadre neutre où se déposent les événements. Et le nom de l'ancêtre périodiquement réattribué fait de ceux qui l'endossent sa réplique. d'où pour l'homme : « celui qui prend en charge ». poteau de danse. ainsi. Il ne s'agit point de quelque fonction magique du nom ou de l'ancêtre mais de l'appropriation morale et psychique d'une personnalité. segmenté en unités monnayables t . Plutôt chercher un schéma premier qui les assemblerait : modèle logique sur lequel. d'une manière abstraite. Découpage qui manifeste une intelligence des choses par leur discontinuité. par analogie. c'est-à-dire sur les diverses dramatisations qui cherchent à reconnecter les événements en un ensemble « sans Histoire ». Et l'on me raconta avec conviction que la cause de cette mort venait de la contradiction imposée à son nom. Pour l'ethnologue. pour qui a un corps autonome et anatomiquement distinct de celui de l'ancêtre. comment peut-il avoir prise sur la continuité du vécu ? Sur la possibilité d'une globalisation au-delà des fragmentations ? On pourrait. c'est surtout ne pas éprouver de décalage dans le temps. mesurable. que depuis leur christianisation (discontinuité qui leur a apporté plus d'inconvénients que d'avantages). corps humain ou pied de . le temps d'une chair. Lévi-Strauss donne l'exemple des churingas australiens qui désignent d'une manière équivalente l'ancêtre et son descendant comme une seule « chair » 4. la diversité des situations deviendrait intelligible. Car vivre une tradition n'est point remonter le temps vers une origine que l'on sait périmée. interdit d'initiatives par le représentant local de son église. tant que le comportement social est modélisé par celui de l'ancêtre. Est-il possible de vivre le temps d'un nom. support de la hache. En d'autres termes. n'ont eu la représentation de la délimitation physique de leur corps. c'est suivant l'expression de Maurice Leenhardt « Vivre le temps du modèle » z. un village de Nouvelle-Calédonie. Et que toute fragmentation contient en puissance la globalisation qui donne sens. depuis l'instauration de l'horloge au XIIe siècle. de sa discontinuité. Il en mourut. corps luimême voué au temps de la mort? Signalons d'abord que le Canaque. littéralement « panier chargé ». et non sa réincarnation. Car lui se penche sur des « cultures ». orienté.. considère le temps comme homogène. L'Occident.280 Hilda Danon sibles. raconté3 comment lors d'une réception à Napoëmien. celui qui assume des responsabilités. Combatif et entreprenant.

encore moins le verbe être. en sa modalité de circulation. on aura besoin. c'est recevoir de merveilleux assemblages de produits. Tous sont des entre vivants. prend ainsi des aspects variés. Le problème n'est plus celui de l'addition des éléments (problème de leur coexistence pour la philosophie rationaliste). Par exemple. la robe c'est la femme. Si 2 est le premier nombre. Dans les cultures archaïques. ou des contradictions soulevées par leurs alliances. Est n'est pas un verbe. Ici. 3 est le résultat d'une somme d'éléments de même espèce. pour exprimer des significations plus amples. indiquant que l'homme qui reçoit et celui qu'il reçoit peuvent désormais aller librement l'un chez l'autre. essentielle. Aussi les jeunes cathécumènes ne sont nullement troublés par le « mystère » de la Trinité'. la vie se manifeste par les états du « vivant ». qui consiste « à échanger et à réagir » 5. Dans nos cultures issues du quantitatif. le premier nombre est 2. car « se serrer la main ne suffit pas ». les espèces naturelles. telle une igname vêtue d'une robe indigène (dite robe « mission ») et couronnée de fleurs. mais celui de leur organisation à partir de leur incomplétude. D'un élément on dira l'autre élément : par exemple le frère et la soeur seront désignés par le même mot (beeri) qui se traduit par « complément de naissance ». le manque de terme abstrait définissant l'ambivalence de notre mot « hôte » est pallié par une structure sensorielle puisée dans l'environnement . les être humains. Quant au bouquet. il est le sceau de la sincérité. si le couple est la forme normative de l'entité à grâce laquelle la caractéristique d'un individu lui vient de l'autre individu plutôt que de sa définition. 1 Il n'existe pas d'opposition radicale. Le vivant. mais un connecteur logique indiquant que trois éléments distincts ne prennent consistance qu'en formant un seul ensemble signifiant. Ensemble d'un quadruple symbolisme : l'igname représente l'homme. entre moi et le monde. d'alliances plus complexes de signifiants. Les êtres distincts ne sont pas classés en espèces et genres.Du temps en question dans les relations à autrui 1 281 table. les êtres surnaturels. le corps se meut dans un univers spatial à deux présupposés de continuité. on trouvera dans une des langues vernaculaires de la Grande Terre l'expression « Trois est un ». à partir de ses différents supports. Fonction. Le vocabulaire calédonien ne possédant pas de substantifs abstraits. Avoir la « coutume » dans un village mélanésien. ils deviennent les signes manifestes du flux de vie qui les traverse : ils peuvent alors s'échanger sans que l'on ait à tenir compte de leur « nature » respective.

il lui fut difficile de dégager une épistémologie plus fondamentale concernant le travail que l'imaginaire accomplit sur les représentations symboliques. que l'esprit scientifique. on dira tantôt la poule. en fonction du message à transmettre. par mesure de sécurité se cache.M. plus qu'efficaces sur le plan de leur technicité. indépendantiste. à titre posthume. Tjibaou. Présenter les condoléances à Wetta en cette circonstance. La réversibilité des personnages n'est qu'une redistribution imagée des positions spatiales. est l'oncle maternel des enfants de Tjibaou. ainsi que son retentissement émotif sur l'assistance. Car ces cultures. Elle éclaire la réalité des circonstances ponctuelles. La contradiction disparaît si l'on quitte l'idéologie pour la parenté. Lévy-Brühl a cru percevoir dans les mythes une attitude mentale qu'il a qualifiée de « mystique ». l'autre H. oblitère « anti-indépendantiste » au profit « d'oncle maternel ». découpant et reconnectant. Etre sensible à la contradiction conduit à chercher l'objectivité. Il forme avec ses neveux une dualité fondamentale avec prérogatives similaires aux deux parties. . J. L'explication devient claire : Wetta. La première récite le Mythe de l'identité entre tout ce qui vit. Tjibaou perd ses deux frères dans une embuscade anti-indépendantiste et. A partir de là. Le positivisme qui le motivait lui fait assimiler imaginaire et irrationnel. Et l'on voit Wetta recevoir les visites de condoléances pour ces décès. pour une Nouvelle-Calédonie dans la France. Lui présenter des condoléances revient à les présenter aux fils de Tjibaou. ne dérivent pas d'une attitude mentale sur fond de sentiment fusionnel entre l'homme et le monde. frère de la femme de Tjibaou. Wetta. Nous sommes en face d'un système informatique combinant au mieux des attitudes obligatoires (les condoléances) avec une situation apparemment inconciliable. tantôt l'oeuf. l'ensemble des éléments utiles à un savoir. est obligé de faire appel à l'imagination comme possibilité de lui faire entrevoir des déterminations autres que celles objectivement possibles. si nous utilisions la terminologie de Lévi-Brühl.282 Hilda Danon immédiat. De certifier qui est d'abord apparu de la poule ou de l'oeuf. Préoccupé par la vraisemblance et la cohérence des données « participant » l'une de l'autre. L'optique d'une homogénéité entre vie de la nature et vie psychique7 détermine une sensibilité à l'ambiguïté. comme toute discipline mentale. La seconde établit le Principe d'identité contre toute confusion. Le scénario suivant était-il illogique ou aberrant? Nous sommes en 1984 et voici deux leaders politiques antagonistes : l'un. L'axiomatique établissant une continuité entre tout ce qui « vit » permet des moyens presque infinis de retournements symboliques. ayant perdu sa réceptivité à la parole de l'imaginaire. alors que notre sensibilité séparatiste est aiguisée à la contradiction. Elles ont élaboré une véritable discipline de l'esprit. Aujourd'hui. Etre sensible à l'ambiguïté conduit à chercher le sens. nous répondrions.

Comment faire comprendre à la métropole que ces Anciens. il se « transporte » à l'intérieur de lui-même dans l'être symbolisant son état d'âme : si. Pour décider et agir. perdaient leur représentativité lorsque déplacés à Nouméa? Deuxième exemple : il concerne les manières de table. engagement : Suzanne et son espace sont indissociablement projetés (à la manière d'une projection géométrique) en une figure de réprobation. Coutumier de ce genre de déplacements. place avec laquelle il coïncide. chefs de clans sur leur territoire. il sent faiblir sa vitalité. étroitement juxtaposées sur un plan horizontal qui leur permet de se réverbérer l'un l'autre en continu. et aussi par la portion d'espace où il se tient. mais par sa place dans une relation. A être toujours engagé dans un autre pour se désigner à lui-même. . en plus des Assemblées existantes. Elle désapprouve et me dit : « Si Suzanne ne revient pas sur sa décision. la NouvelleCalédonie se voit octroyer. J'ai rencontré certains Canaques désireux de nous voir manger avec les mains aux repas offerts dans leur case. Joute verbale? Non. Elle par devient une de ses déterminations. par le biais de peintures corporelles. Premier exemple : en pleine revendication d'autonomie.Du temps en question dans les relations à autrui 283 La logique utilisée est celle de l'espace occupé. Ainsi. un second présupposé de continuité reste à découvrir. il ira. Troisième exemple : une infirmière de brousse apprend que son amie parisienne lègue son cadavre à la science. L'espace se trouve constitué de segments que leurs différenciations transforment en séquences. en une extension suffisante pour englober tout ce qu'il est capable de concevoir et tout ce qu'il veut désigner. ses motivations et ses décisions lui semblent imposées : non par un schéma causal déduit d'un raisonnement ou d'une pulsion. par exemple. je ne mettrai plus les pieds en France ». pour que tout « vivant » parle d'autre chose que de son « essence ». comme ils avaient appris à se servir de couverts lors d'invitations dans nos maisons. et qui coïncide elle-même avec la signification à émettre. l'individu n'éprouve aucune gêne à occuper simultanément des positions contraires tant qu'elles s'inscrivent dans une typologie des relations qui lui dicte un comportement adéquat. dans son totem et récupérera santé et dynamisme. Grâce à cette réflexion l'entendement saisit leurs caractéristiques. un Conseil des Anciens. il La signification d'un être (il ne s'agit jamais de sa définition) est donnée le contexte de signes.

Ayant perdu ses fonctions sociales. Un écart se creuse qui n'est ni le vide ni le nonsens mais le lieu d'une altérité ayant perdu (momentanément ou définitivement) ses possibilités d'échange. implicitement de sa « nature » de vivant. Le temps. Alors que l'ancêtre cède à l'héritier de son nom sa place et sa puissance. le village de l'infirmière. Cette longue approche de la représentation de l'espace s'avère nécessaire pour comprendre une culture qui ne pose pas le problème de l'immobilité du concept (au sens aristotélicien). d'écoulement par rapport à un événement antérieur ou attendu. Le temps de manger viendrait en « son » temps. C'est pourquoi on le verra. Vivant = humain = social. N'était pas humain le colonisateur. lui assurant le statut de « vivant authentique ». La chronologie de l'action est donnée par des indicateurs spatiaux. n'a pas de direction par lui-même. bonté.. le Baoulé a toujours « le temps pour lui puisque le temps fait partie de lui-même ». Même terminologie chez les chercheurs anglo-saxons contemporains.). ne peuvent plus être juxtaposés. La réalité des êtres ne réside pas dans leur définition mais dans la valeur qu'ils manifestent en se situant d'emblée dans l'espace correct. courage. dans cette représentation. et se loge dans des données esthétiques et affectives (beauté.284 Hilda Danon L'espace France de Suzanne et celui de Poya. allant interroger des informateurs du village de Bâ. ne se mesurent pas. . déguster des ignames avec un bonheur complet. Les questions d'âge. C'est pourquoi les notions d'épargne. A ces espaces polysémiques et indistanciés (le « vivant » comme dénominateur commun rendant impossible une hiérarchie des espèces) va correspondre un temps sans profondeur. mis avant ou après le verbe (toujours invariable) pour indiquer que celle-ci est faite (passé) ou à faire (futur). M. L'humain dépasse l'anatomique et le physiologique. Si le Mélanésien rencontre un semblable qui ne respecte pas l'échange. Ils me dirent plus tard l'étonnement causé par mon départ : il fallait en priorité épuiser l'entretien.. un drapeau à signification univoque : le pouvoir n'est pas réversible. c'est-à-dire sociales. je m'éclipsai à l'heure présumée de leur dîner. où il n'avait pas été invité. Vincent Guerry dans La vie quotidienne d'un village Baoulé montre de la même façon que si. il se situera dans l'espace des dieux. le contour corporel. quels qu'ils soient. pour l'occidental. sur la côte Est de la Grande Terre. Son espace d'origine avait planté sur cette terre. L'espace nous renvoie directement au Temps. leur statut de signes. respect. sans durée. sans songer aux jours de disette. Je l'ai su le jour où. de durée d'un travail. le temps est un avoir. N'est pas humain le cadavre. Le temps c'est l'existence même de l'événement. Celui-ci assure aux éléments. Leenhardt qualifiait cet espace/temps de bi-dimensionnel8. donc ses attributs d'humanité. au moment de la récolte. il doutera de son humanité.

On retrouve en arabe la bru appelant son beau-père « oncle » (mais cette fois oncle paternel car les lignées sont patrilinéaires). frustrations et rancunes. D'un point de vue formel nous voyons apparaître la réciprocité normative qui permet à chacun. au gré des circonstances de l'existence : naissance. infractions diverses. deux espaces juxtaposés reflètent que l'un monte et que l'autre descend dans une parfaite synchronicité. adoption. La réincarnation s'articule sur une idée de succcession dans le temps qui n'est pas prise en compte. en tant que « quantité » révolue n'a pas de pertinence. et le passé. En nommant l'ancêtre on ne « recommence » pas le passé en tant que le . de développement. en un lieu et à un moment déterminés. valorisant. même s'ils ne le sont pas vraiment. litige foncier. Les enseignants m'avaient également avoué leurs difficultés au cours d'Histoire. l'accès à un temps fort. dans la mesure où chaque protagoniste. Ils le sont virtuellement. Le neveu dans son rôle de gendre veille au bon déroulement de la grossesse de sa femme. Paradoxe de l'existence de l'ancêtre par la réattribution de son nom : celui qui porte son nom n'en est point la réincarnation (comme le pense Mircéa Eliade). là où. il y a encore dix ans. à « son » temps. 1. L'oncle en tant que beau-père veille au bon déroulement des échanges totémiques dans les mariages. Nous ne sommes pas en présence d'un état d'esprit infantile mais d'une métaphysique qui nous renseigne sur le pouvoir totalisant du présent. Tout scénario de rencontre duelle obéit à une statégie réparatrice (tout être étant dans l'échange à la fois donateur et débiteur) qui permet de réguler désirs et ambitions. et à tour de rôle. soit du temps de l'expérience personnelle. Il n'y a pas de situation sans issue. Seuls les événements intemporels impriment la mémoire. construction d'une case. 2. est reconnu dans son rôle. ont des connotations étrangères à notre langue économique. Les élèves de Nédivin (village de la côte Est) rédigeaient. Exemples : La relation oncle maternel/neveu sera dite l'entité « beaupère/gendre ». quelle que soit la génération à laquelle ils appartiennent.Du temps en question dans les relations à autrui 285 d'investissement. Sur un axe horizontal. Le petit-fils occupant une place équivalente à celle du grand-père ne sera pas surpris de s'entendre appeler « grand-père » par son père ou sa mère. possédant la même réalité en leurs rôles sociaux. des rédactions sur leurs projets d'avenir au présent. décès. mariage. c'est-à-dire dans son identité ponctuelle. Car l'avenir ne se nomme pas. La fonction intégrante du présent atteint surtout sa dynamique dans la parenté classificatoire. La relation aïeul/petit-fils sera dite l'entité « frères ». Le grand-père découvre dans son petit-fils le renouveau de sa personnalité. Le petit-fils découvre dans le grand-père sa personnalité. les membres d'une même classe sont confondus en un vocable qui leur donne équivalence par symétrie. La fonction totalisante du présent conduit surtout à deux conséquences permettant d'avoir prise sur la continuité.

il le répète perpétuellement. trois époques de tradition dynamique. qu'il soit homme. Car. Nous ne sommes pas en présence d'un temps circulaire mais d'un temps alterné. chose ou événement. Elle proposa à un adolescent de 15 ans de tracer une image de lui-même. en fait. Or. dorénavant. l'ancêtre est « gaulois ». Il montre que cet accord est l'essentiel d'une personnalité qui a su intégrer une mutation importante en offrant l'image inaugurale du Gaulois qu'il a à devenir. occidentaux. Sauf que les segments se juxtaposent dans l'espace alors qu'ils se superposent dans le temps. Il dessina un homme portant casque pointu. à mesure de son ascension dans la hiérarchie administrative. voyons des rapports de dépendance s'élaborent. Il représente trois époques en leur concordance sociale. J'ai émis une explication : 5 est le graphisme commun à 15 et à 50. l'héritier de l'ancêtre. A 50 ans il sera un ancêtre et que. Le nom ne répète pas l'ancêtre indéfiniment (il tombe en désuétude quand il perd sa signification). Les structures de parenté ne sont qu'un exemple (sans doute le plus stable) de ce jeu de miroirs réglé par les relations duelles. à côté le chiffre 5. Ainsi. moustaches tombantes. chaque camp gagnait à son tour. Le temps est manipulé comme l'espace. La reconnaissance est donc fonction d'une alternance. le changement. dans une dualité traditionnelle « aucun des deux ne l'emporte par une préséance d'âge. ou de place » 9. Car l'équilibre s'établit grâce à une configuration de complémentarité qui rend l'altérité indispensable à la constitution de chaque être. tantôt supérieur. large pantalon. On nomme le passé comme référence toujours légitimée d'une personnalité actuelle. des liens de reconnaissance. il avait de la peine à ajuster son comportement face à un collègue tantôt subalterne. Il explique à la psychologue étonnée du peu de ressemblance du portrait. de titre. Lorsque les Mélanésiens apprirent à jouer au football. dans les années soixante-dix.286 Hilda Danon moment révolu et auquel il faut donner consistance. est déjà et en même temps l'ancêtre potentiel de l'héritier suivant. Un Mélanésien m'a bien précisé : « Par réflexe on se réfère à l'autre ». les notions d'échange et de partage se mêlent et sèment une certaine confusion dans les sensibilités. en leur accord présent.. l'invariant indiquant que l'adolescent ne s'appréhende qu'en relation duelle avec un passé et un avenir. . que 5 « c'est 50 ». c'est poursuivre une finalité d'équilibre plutôt que de compétition. à des enfants mélanésiens. elle-même maintenue par le rythme des échanges. Là où nous. symétrique de son être. comme nous. A titre d'exemple je citerai le test donné par une psychologue genevoise. Il occupait un poste de responsabilité à Nouméa et. depuis la christianisation des clans. symbole de vie pérenne puisque les tronçons qualitativement différents qui alternent se donnent sens l'un l'autre sans se succéder. Se sensibliliser à l'alternance du temps c'est percevoir les symétries et non point.

autrui nous devient étranger. qu'il s'agisse de prestations matérielles. avec ce qui ressortit de son totem. Basé sur la division quantitative. dans les pays dits en voie de développement. le partage ignore le renoncement et ôte de son importance à la réciprocité et à son corollaire : l'établissement de systèmes compensatoires. alors qu'il nous était constitutif. de comprendre et d'accepter la notion « d'être de droit ». base de tout équilibre dans la répartition des médiations fondamentales. on ne copulera pas. L'interdit n'est pas une règle : il est le mécanisme de toute réglée mécanisme qui articule. par la récurrence des comportements autour du « permis » et du « défendu ».. se jouant sur un espace indéfini et sur une durée incolore. Le comportement de chacun ne tire plus sa référence dans un passé à réfléter mais dans ce qu'il apporte de nouveauté. il opère sur base d'égalité abstraite. d'où l'aspiration au changement.Du temps en question dans les relations à autrui 287 La notion d'échange est justifiée par les mythes totémiques. l'interdit n'est plus ce qui donne présence à l'être du donateur (à celui qui offre ce qu'il s'interdit). la conduite (la tradition) de chaque groupe. Dans la poursuite « d'égalité » formelle. considéré comme son « avoir droit ». on ne parlera pas. Se sensibiliser à l'échange c'est apprendre obligatoirement à renoncer pour obtenir. Rien ne garantit que ce choix sera réciproque. On ne mangera pas. D'autre part.. Désormais notre identité ne se cerne que par la relation que nous choisissons d'avoir avec lui. ou spirituelles. Elle est perçue comme incapable de résoudre les problèmes empiriques du groupe ou de l'ethnie. . comme les paroles. les rend contradictoires et par là-même féconds en situations nouvelles. comme la nourriture. par ignorance de l'ordre des équivalences réelles ou symboliques entre les acteurs de la vie publique. échanger implique une permutation de dons différenciés (leur différence renvoyant à la spécificité des donateurs) en des temps qualitativement distincts. à l'opposé du temps de l'alternance. Le partage n'a que faire de l'interdit ou d'équivalences qualitatives concrètes . Nous abordons le temps discontinu de la dialectique qui. et nous rend étranger à nous-mêmes. enlève aux contraires (permis/défendu) leur complémentarité. lui forge une identité et le distingue d'un autre. il devient ce qui le frustre de son avoir. à s'interdire pour recevoir. au contraire. c'est-à-dire de soi-même. Par la perte des repères duels. afin d'obtenir ce qui ressortit de l'Autre. La notion de partage naît. D'où la difficulté. Seulement on n'est plus très sûr de la réalité dont ces situations témoignent. L'interdit demeure essentiel à leur distribution. de la scission d'un ensemble homogène plutôt que de la permutation d'ensembles variés mais équivalents en valeur. On exigera une modification de la situation.

». 319. peut-être. « Cosmomorphisme » pourM. Lévi-Strauss. H. M. 1985. 9. 1976. 8. Do Kamo la réed. Rouah-Danon CoupleInterdit. 3. NOTES 1. continuellement en porte-à-faux.1937. Cf..Gallimard-71. Afin de ne plus se satisfaire de comprendre. M. 6. 4.1976(articlecité). Le Goff. de citoyenneté du monde. l'historienJ.288 De cet échange. La Pensée Sauvage.. . c'est-à-dire d'admettre que l'Autre a déjà disparu. Le tempset la personnalitéchezles Canaquesde NouvelleCalédonie. H. L'objet de ce propos essayait surtout de retrouver un impensé des comportements respectifs de l'ethnologue et de « l'ethnologisé » qui les replace sur des espaces et en des temps susceptibles de se réverbérer. Une étude du temps biblique nous mettrait. naît le mythe eschatologique : idée de nature humaine. Rouah-Danon« Lire MauriceLeenhardtaujourd'hui » in Objets et Mondes. d'universalisme des valeurs. : personne et le mythedans le mondemélanésien. H. Leenhardt. 2.. Rouah-Danon 7. « Physiomorphisme » pourC. « Les Règles du Mariageet le Mariagecomme Règle » in Le 10. sur la voie d'un développement de l'Homme par son futur plutôt que par ses origines. Cf. Leenhardt« LaPersonnemélanésienne in Objetset Mondes.. de société sans classes. p.Mouton1980. 5. Leenhardt« Gensde la GrandeTerre». cela constituerait un éclairage important.

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dans .Une succession d'instants discontinusnous tue .forme initiale de la normalité)et le normatifqui se gagnecommeon perd au jeu pour mieuxy revenir de toujours..la questionest de durer et de mesurerà la fois. peutest souventsous tutelle :tutellede la science être. s'agit techniques.la médecineet la biologieont su nous en convaincre. les systèmes.tutellede l'appréciationde plus exacte.les machines.entre le pathologique(le monstrueux. l'intentionnalité de la conscience de l'autre risquent de converger.nous mouronspar morceaux.Entre le corps et l'âme.. les théories. objets. qui où deux mondesclos : les sent. Il est encore un domaineauquel on pense toujoursen second lieu.élémentsréels ou symboliques ce monde de metaxu qui proposentà notre destin les couleursde l'interrogation suprême :non pas qui suis-jemais que fais-jedans cet ensemblede pièges. commetout bon cartésienclair et dispossible tinct le voudrait.on retrouveraitpartoutles mêmesincertitudes. qui « dévoilent» les points phénoménologiques « choses-mêmes » d'une part.Mais nous vivonspar flux. corps et âme impliqués.on trouveles artefacts.Lueurs sur le temps des techniques Jean-Claude Beaune (Lyon) question du temps est la question majeure du XXe siècle : il n'est plus La de réduirecelui-cià l'espace. stratégies en plus fine des rapportsdu vivantet du mort. On pourrait passer en revue ainsi les oeuvre. l'esprit et la matière pour reprendre l'archaïque question. du normalet du pathologique.Du point de vue de l'homme. par jaillissements brusqueset périodiques de duréesépuisanteset ressourçantes notre qui exprimentpour gouvernele flot de notre immanence.du sujet empiriqueet transcendantal. parce que son développement tutelle des de mesure du monde. Il des des de ces nous semble-t-il définismachines.nous le savons aujourd'huimieux qu'hier .

De ce texte. artefact désigné comme tel et bien intégré au cours . Rythmes. Sur cet ordre.et qui condense aussi ce rapport de l'âme et du corps. un sport. c'est aussi la cohérence propre de ce réglage.. Or cela peut se faire de trois façons.292 Jean-Claude Beaune ce labyrinthe de rêves où mon esprit est en accord. pièces maîtresses de notre temps à la fois instantané et périodique. la puissance de ses caves que la culture s'interdit à moitié de mettre en oeuvredès que l'esprit risquerait d'y perdre son image régalienne. comme lorsque Kairos parle enfin son langage. de la pensée artificielle aussi sans oublier le fantasme du jeu. espaces et figures recensés et démultipliés. la seconde un Deus ex machina. « il ne reste que mon hypothèse.. la seconde (l'assistance) dans le soin d'un homme qui y prend garde. Leibniz délimite bien le débat : « Figurez-vous deux horloges ou deux montres qui s'accordent parfaitement. comme on le dit d'un instrument de musique. c'est un peu plus qu'un épisode adjacent ou extrinsèque de nous-même qui nous revient : c'est la capacité où nous sommes de régler notre image à celle du monde. cette fonction de contrôle. les horloges. comme un art.. on retient deux perspectives : d'abord. avec l'ordre du monde. l'horloge. automatique à force d'être erratique. l'accord originel posé par l'auteur entre les exigences d'une métaphysique et métascience absolues et l'image de l'horloge. Mais comme la première requiert des particules matérielles. durées et instants complices. qu'elle a reçues avec son être. L'horloge Il est une image pourtant qui synthétise bien ce souci . elle s'accorde pourtant avec l'autre ». mon corps se projette en effet. Dans le Troisième éclaircissement du Système nouveau de la Nature. la troisième (celle du consentement préétabli) dans leur propre exactitude ». à travers cette part finalement mystérieuse de notre civilisation. enjoignent à la conscience et aux choses de se rejoindre pour se déterminer réciproquement. Leur accord ou sympathie arrivera aussi par une de ces trois façons ». possibilité pour la conscience de bien correspondre à son ego : la question de l'âme et du corps est au coeur de ce préambule. celle qui se ramène à la machine vue sous cet angle. la voie de l'harmonie préétablie par un artifice divin prévenant lequel dès le commencement a formé chacune de ces substances d'une manière si parfaite et réglée avec tant d'exactitude qu'en ne suivant que ses propres lois. de catalyseur du sens que les machines ont acquise dans une histoire nocturne et paradoxale puisque c'est l'énergie.. «Mettez maintenant l'âme et le corps à la place de ces deux horloges. enjeu et pari de notre être : depuis ses premières et assez mystérieuses émanations médiévales jusqu'aux développements les plus sophistiqués d'une technologie de la précision et de la vie programmée. La première (celle de l'influence) consiste dans l'influence mutuelle d'une horloge sur l'autre.

comme dans toute bonne machine. s'appuie sur deux principes importants : 1) d'abord la mise en question des représentations « pleines » et de l'obligation postulée de la continuité : toute durée est pour lui pleine de lacunes. G. les échappements mentionnés . « Il faut laisser. la détente.non plus l'immense horloge d'un monde trop plein et trop vivant qui finit par identifier la durée à l'être et pour qui « s'arrêter c'est mourir ».on pense encore à ce propos à l'importance du silence en musique. il n'existe pas de principe psychique du continu et l'idée-même de rythme doit nous débarrasser de ce préjugé . une expression de la sagesse modeste du temps réellement vécu. comme la ruse technique. Faire remonter certaine expression de la négation ainsi assumée jusqu'à la réalité temporelle est en effet un projet technique et philosophique à la fois. du temps au temps pour faire son oeuvre ». Bachelard l'avènement d'une philosophie du repos dans la Dialectique de la durée. qu'il existe des temps variés et variables. adaptés au cours des actes et au flux des événements fait que le modèle est encore technique . L'essentiel de l'action. c'est qu'elle commence. des paliers. qui nous persuadent que l'on doit combattre avec le temps et contre lui la trop belle illusion de la continuité. L'homo faber est maître en ce royaume même s'il risque d'être parfois qualifié de « bricoleur ». La matière est un obstacle mais avec lequel il faut ruser. à concilier aussi les mouvements discontinus et violemment rythmés du vivant avec la continuité des mouvements de l'horloge bien remontée. Le bricolage est d'ailleurs. en cultivant les rimes et les rythmes des choses pour les accorder au mieux de leurs passions avec le grand automate narquois qui n'a jamais fini de dire que l'immobile bougeait encore. On peut le faire de diverses façons : en ménageant les latences.Lueurs sur le temps des techniques 293 des choses et des signes qui les désignent. en la décomposant en ses éléments simples. en dégageant le « verbe » qu'elle met au jour. les étapes d'hésitation et d'essai sont déterminantes dans cette « sagesse de la fonction » qui correspond à la « réalité de l'ordre ».il faut s'en faire le complice jusqu'à développer ces dialectiques qui n'ont rien de logiques mais sont d'ordre temporel. 2) ensuite. en particulier celui qui consiste à concilier une vision monovoque du temps avec ses émergences individuelles.s'imposent : on ne peut analyser une action qu'en la recommençant. Ensuite. La philosophie contemporaine a repris à sa manière ces dilemmes. un projet actif. Contre Bergson et la plénitude d'une visée somnambulique. pose Sa volonté à fonder une alternative de l'action et du repos propédeutique à la conscience efficace. des étapes où ces diverses tempo- . singulières et plurales . problème décisif et obscur : la technicité constitue de près ou de loin un milieu de sens capable de mettre en valeur l'éternelle immanence du réel. Mais le rythme . mais une dynamique de la détente. biaiser . en préservant des stades. de l'échappement qui permet de surseoir au mouvement pour le mieux relancer. L'attente.et la latence qu'il implique . l'enjeu constitué par le temps de l'être.

Antisthène mais aussi Bergson et Bachelard soient passés par les cadres qu'il a fixés. Et puisque notre discours tourne en rond comme son objet. nous enjoint de tenir les deux extrêmes mais de louvoyer entre eux. ménageant la « troisième voie » et parlant un autre langage : on n'a plus à choisir entre l'Ame et le Corps. c'est se convaincre de l'Etre immobile ou du néant insignifiant. celle qui laisse encore au bricolage la possibilité de répondre « par en dessous » aux mécaniques-théoriques trop bien léchées. On n'a jamais. Aristote. Une philosophie de la précarité régit cette zone intermédiaire où le temps se heurte à la fois à la continuité ardemment désirée et à l'aléa complice. Aucune technicité ne se confondra jamais à un ordre mathématique absolu des possibles.mais ne se prévalent jamais de celle-ci pour arrêter l'horloge. II. le normal et le pathologique. celle qui anime les mécanismes horlogers. Autant que l'opposition entre l'âme et le corps. conforme à sa fonction. Prométhée n'a pas perdu le fil de Saturne.de ces êtres. Entre les deux extrêmes. Apparences et jeux de miroirs sans doute : Zénon n'avait peut-être voulu dire que cela et il n'est pas étonnant que Platon. si l'on essaie d'approfondir encore? Zénon a posé les dilemmes originaires et Spinoza déclare : « il est de la nature de la raison de percevoir les choses sub specie aeternitatis » (Ethique. les rythmes et les équilibres scandent la Technicité polyvalente. à se le ménager. c'est là peut-être que l'essence de la technique et la technique elle-même. entre la vie et la mort. une approche la plus profonde peut-être . celle qui explose un peu trop violemment dans le travail usinier. Comme la technique aristotélicienne qui évolue entre un projet d'imitation de la nature qui ne peut jamais s'accomplir absolument et le désir de reconstruction d'un monde. Le temps discontinu comme être est continu comme néant. au gré des mécaniques et des théories utiles. 44). celle que l'on entend enfin renaître lorsque les arts et les sciences du temps et du hasard contemporains retrouvent le goût de leur propre mystère. courent quelque chance de se rejoindre. c'est le statut de la matière qui est alors en jeu. en leurs définitions heideggeriennes. Aristote l'a montré. tout aussi inconcevable. pas plus qu'à son symétrique inverse. perdu le fil de cette technicité qui formule à nouveau la question : concevoir un temps sans mouvement. la machine n'ignore pas ces deux échéances : elle vogue entre elles. la nature et la culture. On cherche toujours à rassurer Saturne. C'est dans cette précarité que la technique possède quelques chances de restaurer sa signification philosophique première. séquences correspondent à des expressions éminemment technicistes du temps et à des données humaines et biologiques parfois imperceptibles mais toujours importantes. en fait.294 Jean-Claude Beaune ralités trouvent un semblant de continuité . avec leur balancier synchrone. Le temps n'est pas une chose mais une connaissance de celles-ci. l'immédiateté de la création surnaturelle et surprenante. L'instant. Mais quel temps apparaît alors. Rythmes. l'Un revient en force sous trois modes (d'ailleurs d'es- . périodes.

l'emporte sur l'homme de Vésale pourtant bien au chaud dans sa sphère médicale. Ainsi. les lois humaines et les lois physiques s'énoncent selon les mêmes signes.ce qui va condamner plus tard le temps à se voir fixé par les puissances extérieures de la religion et de la science. ce monde supralunaire à la fois soumis et libre comme peut l'être une machine programmée à adapter son fonctionnement à sa propre évolution. qui ne peut que nous échapper car la Nature le veut ainsi. en bonne logique. même si tout n'est pas aussi harmonieux qu'il y semble.Lueurs sur le temps des techniques 295 sence kantienne) : l'Un absolu et réel. Cette philosophie doit. Une rationalité autre. En fait. Le besoin d'éternité qu'il recèle se nourrit on le sait d'une forte image : Dieu est l'horloger du monde. l'Un comme existant. Les apories de Zénon. à l'empirisme de Hume. La raison aime se savoir souffrir. synthèse de la durée et de l'intuition et ouverture sur de nouvelles analyses conceptuelles applicables aussi bien aux mécanismes de la mémoire qu'à la création. et si le monde est un ensemble quasiment juridique et normatif. ce qui frappe alors. une nouvelle problématique qui emprunterait par exemple.qui fait appel à la liberté de .une réinterprétation conforme au « présent » où se joue l'essentiel du tableau. une irrationalité radicale ? Le temps serait un mouvement qui nous échappe. imprenables sur le plan logique (Aristote en témoigne) nous placent dans le domaine physique et surtout cosmologique selon la distinction de la puissance et de l'acte. de vraies nouveautés. selon la distinction (mais aussi les liens) entre le monde sublunaire et le monde céleste ou divin. c'est l'inexistence d'un logos total et intrinsèque. l'Un considéré comme possible. contre certain réductionnisme cartésien. l'expérience de ce « surplus » comporte toujours un élément « mortel » . Que tirer de cette hypothèse ? La grande voie ouverte par Bergson converge sur la notion de présence. décentré de son univers. Reste cependant une autre rationalité. se proposer comme programme la réinterprétation de la notion de force . permettant d'unifier un temps déjà plural et soumis à de très fortes charges symboliques . De fait. dans le domaine vital. L'homme de Copernic. Le temps rationnel. Il reste à définir non plus le centre du monde ou de l'horloge mais son axe : il faudra attendre les physiciens contemporains pour comprendre que le problème n'a pas de sens si toutes les lois de la physique classique sont réversibles . La présence. les philosophies du surplus et de la part maudite (Nietzsche mais aussi Bataille) s'accordent le droit de fonder le sens dans la gratuité du surplus.

la photographie est le sommet de l'art artificieux. par sa propre force et les finalités qu'il adapte à son cours . La sculpture indique le mouvement le plus pur. la poésie est d'abord le dire premier du faire et la musique s'assoupit chaque fois qu'elle en a besoin (elle « soupire ») pour mieux laisser le mouvement bercer son rythme par ses silences. espoir.. Il sert par exemple à localiser des maladies qui se déclarent tard mais dont on peut tester la probabilité sur l'individu. maladie. avec lui.296 Jean-Claude Beaune chacun. le « répliquant » est un homme artificiel mais si parfait qu'il ne sait pas qu'il en est un. correspond pour le temps. à la fois l'idéal d'un acte pur. Le temps serait alors le lieu libre car il serait un lieu vide. travail sans débouché. sa technicité s'affirme porteuse des actuels petits secrets provisoires de l'artifice. mémoire et souvenir. créatif.) . Ce n'est plus la causalité qui nous régit mais la présence du nouveau. magique. On touche à des formes phénoménologiques du temps dont les attributs désignent autant de qualificatifs : attention. à l'instable. à l'impossible. A ce point apparaît bien un impensé (impensable?) qui dans notre existence quotidienne mais surtout marqué par ses formes pathologiques. le cinéma la mécanique exemplaire d'un mouvement découpé et qui finit par retourner à Zénon par la puissance du continu qu'il recèle. C'est la leçon de l'humain trop humain qui cherche encore sa route. Un acte pur irréductible instaure. sur le plan sensible au moins (les seules expériences sensibles bien codifiées seraient alors les enterrements !). . Les arts et leur pratique le prouvent. ennui. échappement.. Entre ces deux puissances (sublimation et adhésion). toujours quelque chose qui résiste et constitue la madeleine proustienne de notre cogito. Dans tous ces cas . Notre liberté est gouvernée mais se laisse aller au rêve de son propre hasard. pour la mémoire au moins. du mortel atemporel . détente. irréductible et la sécurité de la périodicité bien maîtrisée. le plus minéral . rythmes et périodes. En robotique. chacun pour soi.il y a sublimation du mouvement par le temps (sacré. récurrence. le souvenir d'Héraclite : on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve mais on peut se baigner autant de fois qu'on veut dans des fleuves différents. autre façon de retrouver quelque part l'ek-stase de Kierkegaard ou la question de saint Augustin. il peut aussi y avoir répétition et pulsion de mort.. oubli. décadence. Le présent puisque c'est de lui qu'il s'agit alors revendique une continuité limitée et alanguie. attente. mais les réponses sont également passionnelles : il reste..et bien d'autres . La réponse à ces questions est souvent double : elle fait appel à la fois à des éléments à peu près rationnels puisque le mouvement de la raison est récurrent : cela revient à dire en fin de compte que le temps se justifie lui-même. notre liberté erre comme prise aux pales d'un mouvement rotatif et alternatif à la fois.

si l'on accepte le « compromis » entre la durée et l'instant. ceux que les peintres ont tracés pour nous au XXe siècle souvent. Entre l'homme et le cosmos. son unité même établie dans la réduction transcendantale qui identifie l'objet et la chose en soi suppose que les perceptions vécues sont préalablement unifiées par une temporalité fondamentale. je ne rencontre le plus souvent des ustensiles que s'ils sont en panne. L'objet m'échappe alors et. toile de fond. c'est un autre film. Aristote. Le monde est un ensemble d'ustensiles qui. par le feu. le film que l'on a conservé du début jusqu'à la fin. reliés les uns aux autres et toujours justiciables d'une appréhension plurielle détermine la connaissance théorique que je puis en prendre. rajeunit sans cesse le mouvement des choses. plus intériorisé et sarcastique. Car le tabouret que je rencontre dans le monde est un artifice. Enfin. L'ustensilité des objets. 297 Et l'on retrouve encore Héraclite. Le fluide gagne le monde par l'eau. Le travail synthétique accompli par la conscience. la conscience le néglige . Dans le cadre de ma vie quotidienne et des activités qu'elle commande. par la foudre et la lumière. les aphorismes du Centenaire établissent des jeux de correspondance continuels. comme dirait Heidegger.mais il signifie alors que l'être de la chose n'est plus dans le sujet mais dans le monde. leur technicité vagabonde ou latente détermine alors la forme de l'objectivité : la conscience peut poser en elle l'extériorité de ces choses à condition de les poser sur l'horizon de ses possibles. Cette temporalité doit être constituée pour que l'objet ne soit pas un simple phénomène empirique mais une expression intentionnelle et utile. une chaise. Le plus bel aphorisme du vieillard toujours jeune est sans doute celui qui définit le temps : « le temps est un enfant qui joue en déplaçant les pions : la royauté d'un enfant ». le plus souvent. monnaie universelle. Zénon. physicien dionysiaque qui pense que « tout s'écoule » mais qui s'affronte aussi aux questions du mouvement pur et des limites du monde. Spinoza mais aussi Leibniz et Hegel nous ont mis sur orbite : le monde nous apparaît d'abord selon des objets simples. Héraclite connaît aujourd'hui le succès légendaire qu'il mérite : l'enfance de nos raisons trouve en lui son meilleur rêve. Sans doute l'ustensile n'est-il jamais directement l'objet d'une perception : il n'existe que par l'usage que j'en fais et. partout présent et jamais stabilisé. Le temps. où la machine tient sa place. Mais il faut les deux pour se refaire un monde. jusqu'à la dérision incluse de l'objet inattendu ou des fausses-vraies machines-folles). Le modèle d'Héraclite n'a pas de centre fixe .il refuse celui-ci au profit de la perpétuelle floraison des autres et des contraires. un instrument. mais quelque chose sur quoi je me hisse. obsolescents ou imparfaits : l'ustensilité apparaît vraiment quand un instrument devient incapable d'accomplir son ouvrage. sa disparition est conjointe à son apparition même : . en général manufacturés (une table.Lueurs sur le temps des techniques L'ustensilité. le monde aura peut-être un sens. comme un visiteur du soir.

du corps vivant ou mort. Celui-ci rapporté à sa finalité. condition de sa connaissance-même. Il doit construire des objets. Il y a un poids de la « chair ». La science contemporaine. Il s'adapte au monde comme un virus s'adapte à son vaccin. C'est la leçon fondamentale de l'ustensilité qui dévoile la totalité des obligations tacites et des soucis que je dois nourrir à l'égard d'un monde qui. il change. est d'une futilité absolue. Ne s'arrêtant jamais. C. mort de soi. Mais alors la mémoire des choses intervient : elle concerne l'horizon. à l'« être pour la mort » qui se détache sur le décor du temps. dans cette perturbation. pour lequel toute expression ontologique est une réinterprétation. tombeau où la conscience s'éclaire des lueurs successives des finalités enchaînées. Mais il doit savoir de manière rigoureuse et sans dramatisation superflue que tout cela ne sert à rien.cette constatation simple et triviale rappelle Héraclite. la physique en particulier. sur le fond de ce temps qui s'enroule à sa propre inactualité. se présuppose lui-même par un système de renvois qui rendra l'objet solitaire impossible et constitue donc le monde déjà révélé comme une enfance perdue mais toujours appelée. faire marcher et tourner des machines et des idées . ressuscite la lueur présocratique de l'élémentaire. L'essence des techniques me fait « habiter une maison » et mon corps lui-même. il ondule comme un serpent flexible. l'invisible lointain dont le visible est tiré. Ce n'est que s'il parvient à équilibrer ces deux savoirs qu'il peut prétendre survivre. L'opinion alors émise ne fait que confirmer celui-ci. L'histoire de l'homme est un jeu d'ombres où la mort est toujours au rendez-vous. mort de l'autre. il est lui-même souple et multiple. On mesure aussi combien des auteurs fort différents se rejoignent sur un point au moins : le « rapport au monde » qui est toujours un rapport instrumental donc artificiel et technique a bien des chances et des malchances de nous renvoyer. Le temps intervient conformément à la perception chez Husserl. Levi-Strauss affirmait que l'homme se trouve à son avis en position essentiellement schizophrène : il doit d'une part travailler. sous une autre approche. se convaincre du sens de ses actes et des progrès qu'il inscrit sur le monde. sanctionne l'appartenance de l'objet à son réseau de sens et à sa structure ontologique.c'est à ce prix qu'il peut éviter le suicide ou le retrait solitaire sur quelque montagne encore sauvegardée. La pluralité du temps Dans un récent interview. On connaît le pessimisme à froid de l'auteur de Tristes Tropiques. a . Le temps ne s'arrête pas .298 Jean-Claude Beaune l'apparaître peut d'abord ne pas apparaître. Elle concerne toutes les structures phénoménologiques de « renvoi » par lesquelles l'ustensilité suppose toujours une finalité auparavant énoncée ou supposée telle. à la mort pour Heidegger.

comme si l'instant et la durée. selon une expérience de durée et de rupture concomitantes. Ces formes obtenues ne sont d'ailleurs pas calculables. l'instable a trouvé sa place dans la physique selon des enroulements de mouvements à l'infini qui rappellent. des conditions initiales voisines (mais non identiques) de celles de l'état primitif du système.mais la limite toujours demeure.le temps se définit déjà par cette limitation qu'il lui impose. l'univers newtonien ». Le calcul ne permet pas souvent de trancher . ne varient pas. Poincaré a montré la voie en « assignant au non-calculable un domaine inaliénable au sein du modèle le plus rigoureux et le plus ambitieux. elles. Un système dissipatif suppose l'état stable d'un équilibre dynamique modélisé.Lueurs sur le temps des techniques 299 repris à son compte certains aphorismes du Vieil Homme.on peut simuler de faire abstraction du temps et de privilégier les équilibres : l'univers alors compris par la pensée est ouvert et plural. certaines en tout cas .qui mêle d'ailleurs ces optiques pour créer quelques minutes d'éternité ou étaler dans un temps stratifié et divisé à l'infini quelque évolution néo-darwinienne qui saura proposer les pertinences ménageant à la . pour soigner notre intentionnalité appliquée au réel ? Sûrement pas. les paramètres sont alors intégrés à l'expression du potentiel et le modifient par effet rétroactif . celui du repliement successif de bandes itérées comme dans l'attracteur en fer à cheval de Smale. le bricolage de la nature associé par le temps qui court à la morphogenèse. Un potentiel de Thom définit. La théorie des catastrophes au sens de Thom (le Timée des temps modernes pour Ekeland) veut pousser au-delà des systèmes dissipatifs et des angoisses relatives à l'irréversibilité du mouvement la qualité heuristique de la temporalité mise en jeu. comme les figures simples. C'est un univers qui passe. La nature aurait-elle intérêt à conserver ses valeurs-limites correspondant à des monstres ou des exceptions ? Le ferait-elle pour nous. à sa façon. les catastrophes initiales. L'instabilité des processus individuels s'accorde presque avec la stabilité globale du système. l'être et la division (ou le pli) à l'infini trouvaient enfin une synthèse poétique vraisemblable. en un autre langage. comme les photographies du faux direct des choses . On retrouve toujours. en son discours. qui vit sa durée comme un gros plan et ses instants comme des instantanés. Le projet possède quelques nouveautés par rapport à la science classique souvent très réductrice : le temps est pris au sérieux dans le contexte d'une réévaluation de la Nature et de son sens. dit Thom et quelle que soit la modification des paramètres. après l'ambition régulatrice de Platon. D'autre part le qualitatif (celui auquel Poincaré voulait recourir lorsque le déterminisme quantitatif trouvait sa limite) est stable et restaure. Ce géométrisme serait sans doute la dernière expression en date d'un rationalisme réductif si le temps n'intervenait lorsqu'un modèle biologique (ou physique) déploie ses formes simples. Prigogine le dit aussi. cherche les états de transition conduisant à l'équilibre. par des paramètres extérieurs. les limites ou valeurs critiques qui font que le système ne revient pas en arrière.

C'est cela. Ouranos. C'est bien une affaire de famille mais sur laquelle plane. comme dans la poiesis antique. On peut penser techniquement l'imprévisible à défaut de connaître totalement l'irréversible. le nouvel ordre temporel du monde qui. peu à peu. Avoir le ce n'était pas une sensation. se redonner le goût du temps. ce dernier permet de mobiliser cet imprévisible. Le temps est un écheveau qui tisse et récupère très vite ce qu'il vient de détruire . le hasard et l'irruption de nouveautés instables mais intégrées. aussi.simples et complexes à la fois. tout (re)commence comme une fable. s'élabore sur des bases anciennes mais qui possède toujours ses éternelles jeunesses. pas plus que lui. On était sans attaches.celui qui. et celui-ci retrouve. de l'automate peut-il ne pas fausser le bon ordre de l'ensemble ? L'utilité est une notion temporelle. telles ces machines de Tinguely nourries de roues et de courroies . Cela correspondait à une définition traditionnelle du concept de seuil en tant que « transition entre la privation et le trésor » ' .300 Jean-Claude Beaune fois l'aléa et la nécessité. C'est l'accomplissement de la science contemporaine qui réside en ce point. Circonstances et questions divergeaient. A travers les méandres et les contraintes d'une existence technicisée de toutes parts. Saturne et Prométhée. L'accomplissement concerne au premier chef le domaine technique : mieux.qui en plus de leur qualité esthétique. de proposer des métaphores. Entre privation et trésor. un tel état était chose rare : ce qu'on appelle d'ordinaire « état de grâce » devrait peut-être être appelé « état de temps ». est l'oncle de Prométhée le technicien. c'était la résolution de toutes les sensations temps contradictoires. posent la question « pragmatique » : quelles sont les pièces utiles et à quoi ? Où est le moteur et où est l'enveloppe ? Comment le décor de l'horloge. Le temps. tourné vers les choses. l'aile noire d'un crime inédit. on était en repos et plein d'envie d'entreprendre. Cela voulait dire : secousse et élargissement. Il faut retrouver l'essentiel. lorsqu'on y met le mythe et assez de chaude spiritualité pour enfants sages. n'est là que parce qu'il est le seul sauvé qui doit revenir pour raconter l'histoire. même si on ne la limite pas à de pures expressions finalistes : elle nous dit que l'on ne peut rien dire d'une pièce parmi d'autres mais que chacune et toutes n'ont de sens que par rapport à la totalité de la machine. ne pourra conjurer l'incertitude du dernier jour. Le beau souvenir de l'enfance même . on le voit. Peter Handke exprime fort bien ce programme : « J'avais le temps.Pénélope est bien l'autre face d'LJlysse lâché en son monde souterrain et monstrueux : mais elle. des simulacres . on était désarmé et on avait la force de résister . comme un conte de fées. nombre des hiatus des philosophies précédentes. du dernier homme . comme Ishmail de Moby Dick.

pour des raisons métaphysiques (ou esthétiques) mais surtout par des limitations techniques. Cette instrumentalité-là n'est pas qu'une dénaturation de la nature première et mystique : elle est une connaissance relative de l'inconnaissable. Zénon darde toujours la pointe de sa flèche vers le fleuve de la barbe d'Héraclite. On vient de voir combien il est difficile. Ce que j'écris en ce moment n'était pas sur le papier voici quelques instants et pourtant était peutêtre quelque part en puissance sous une autre forme . stalinienne ou non.pourvu que l'on soit bien convaincu que celle-ci. y compris sur le plan existentiel. création ex nihilo ou miracle d'Epicure. la première connaissance qui soit. Du cosmos à la machine célibataire une liaison intime. peut-être commenté. parce que lorsque l'objet nous saute au visage et aux mains. en lui-même. son âme . On obtient aussi.cosmos semblable à quelque Dieu-automate jusqu'au bidet de Dali. Il reste à peupler la caverne du temps de monstres et de vampires. inconnaissable . y compris celui de sa totale destruction. Watson. la famine de l'être et la solitude de soi qui infléchit le cours du temps vers la grande dépression de l'absence.on n'en finit jamais avec elle . lorsque le désert est trop proche.un monde atemporel et qui ne se soucie que de sa propre rigueur. si l'on veut tenter de le considérer sans trop le réduire à des modèles spatiaux et géométriques : la durée et l'instant se répondent et se limitent l'un l'autre. aussi sauvage se présente-t-il. de tracer des lignes fermes permettant de bien différencier les trois « dimensions » du temps. lointaine et finalement trop morte pour l'être vraiment . bien sûr.mais le jeu global d'images et d'idées que l'on a rapporté à la « mobile éternité » et ses « imitations » multiples. Le temps reste. il faut qu'une répétition s'inscrive comme un processus rétroactif mais aussi potentiellement chargé de tous les aléas concevables. la technicité nous . aujourd'hui. de bonnes fées aussi un peu perverses au fond du coeur. il est déjà instrument.l'expérience proustienne de l'écriture gouverne toute volonté à en terminer l'idée. vous aurez une utopie . surtout pas le remords des hommes ni les puissances d'évocation du passé où se fondent les responsabilités envers l'autre et le bien familial que l'on devra faire fructifier. Or ces certitudes ne nous sont jamais acquises. sa forme.une éternité au présent pauvre . Le seigneur doit être tragique et le pédagogue quelque peu théâtral.Lueurs sur le temps des techniques 301 1 (surtout?) malheureuse est la monnaie privilégiée des moralismes lucratifs. il faut aussi la digérer et la renvoyer aux poussières telluriques qui constituent déjà sa matière. pour que cela soit formulé et par la suite lu. Enlevez le remords. chaque atome d'éternité est une « détente » permettant à l'horloge du monde de relancer sa course vers des équilibres en péril. Les bandes dessinées. Depuis l'horloge . Reste. enfermait bien tout acte qui devait être le sien. Le Procès arrive à son heure. Il reste heureusement quelques Tartares au cinéma. véritable système de mise en fiches des enfances convenues définissent un genre très codifié : rien n'est laissé au hasard. Il ne suffit pas de manger la madeleine. Elémentaire. philosophique et phénoménologique associe le temps et la technique pas seulement l'essence des techniques.

Dans ce cadre. selon le même verbe que lui : la pluralité cosmologique s'expérimente alors dans des registres plus ordinaires. Ce qui est remarquable. Au bout d'une heure. Car si cette technicité est si difficile à exactement décrire. être des lisières et des aller-retours sur soi .Et l'Autre n'est jamais conjugué dans le même temps. c'est par sa qualité temporelle d'abord. le temps technique de la caméra. Il est pris comme Drogo l'était dans son château des Tartares impossible et réel à la fois. qui a tort qui a raison. de l'écran. comme l'enfant d'Héraclite : il se à plaît brouiller les cartes mais il est le ressac de mon être-au-monde perdu et inachevé. Entre moi et moi. en tout cas en tisser son brouillard à décomposer les contours de l'intrigue. l'individu est pris au piège. la structure pour le mouvement . il y a le travail et la mort. l'automate entre autres. elle n'est que la voix de mon propre crime.302 Jean-Claude Beaune apprend les limites et les lisières de notre connaissance.trop chargé d'artifices pour paraître naturel ou curiosité futile qui disparaît dans son propre décor : jeu de l'esprit semble-t-il mais aussi connaissance technique par ce jeu qui préserve la durée narquoise c'est-à-dire consciente de sa propre limite contre la plus-value métaphysique ordinairement confondue au rationalisme strict. Et la mort rit toujours. Le temps des choses se cherche entre l'immortalité solitaire des objets de musée et le flux relationnel et ludique des paradigmes techniques d'un monde auto-suffisant. âme et corps pour une fois réunis. c'est qu'on a bientôt oublié le scénario pour le geste. par le fait que l'instrumentalité qui définit notre premier rapport au monde que l'on lit avec les mains avant de le soumettre aux périscopes de l'esprit. si réel que son être. nous donne à la fois la chose-même et son absence. L'être que je ne suis plus se trouve et se perd à la fois dans l'être qui me revient des choses et par les multiples détours que l'Autre me tend alors pour exprimer ma propre finitude. ne peut accepter le départ qui le délivre- . Rien ne ressemble tant au temps vécu quotidien que le scénario d'un film policier où l'assassin est aussi détective. jusque dans l'Esprit absolu qui nourrit le dernier projet. le martellement n'est pas non plus le marteau mais l'action engagée dans l'objet cherche un être par les répétitions et divisions indéfinies du geste et de la machine.de l'auto-anthropophagie lorsque le sujet cherche en son miroir une reconnaissance que l'autre seul peut lui donner . Entre moi et l'Autre. on ne sait plus bien qui est qui. au moins duplication de celle-ci : l'objet sans doute ne suffit pas. Le temps joue tous les jeux à la fois. pourquoi le mystère risque encore de garder quelque charme : c'est le temps. dans ces films. c'est mon être qui s'évanouit davantage dans cette osmose trop forcée. toute conscience est également action ou réplique cinématographique. de la salle qui est devenu le sujet principal et il peut tout noyer. il y a toute une zone éparse de technicité que la culture et la raison ne maîtrisent guère car chaque fois qu'un objet me parle de la chose en soi qu'il rêve d'être. il donne au rire des têtes de mort les couleurs de l'anthropophagie phénoménologique . L'ambiguïté n'est pas que théorique : elle engendre de belles machines exploratoires.et que tout continue quand même.

Conclusion. Le temps des rythmes et des silences. de plus en plus lourds à porter pour notre être-là-bas. Pour cette absence. Rien n'a changé. habitude dans la dérisoire attente d'un idéal bandit : plus on en rajoute de ces nomades sur leur piste. qui joue à tuer le temps comme il peut et qui. l'amour domestique pour des murs quotidiens ». finit par nous faire croire à notre éternité.. comme Antisthène. Il nous appartient de lire entre les lignes la durée provisoire de notre innocence perdue dans la détente de notre corps. Le détective Platon a toujours une image d'avance sur la reconstitution des faits. Nous voulons alors être en synergie avec elle. pour mieux nous perdre. et plus Ulysse s'englue dans des outils et des objets de son rêve. laissant une menace et des brumes. Tout peut-être est parti en effet de cet acte : chercher dans la nature un élément capable de tuer son semblable. il n'est pas indifférent peut-être qu'il concerne la disci. La machine et déjà l'outil nous tracent la route d'une présence absente en laquelle passé et futur ne sont plus discernables et qui. selon toutes les horloges qu'elle nous propose. A la fin. surtout l'horreur du vide. Zénon et Héraclite ont choisi leur héros : Aristote. il n'y a que la frêle distance d'une action et quelques millénaires techniques. elle invoque le vieux Saturne.Lueurs sur le temps des techniques 303 rait. regardant derrière lui. nous amène à nous lever et nous mettre à marcher tout . Habitude. morne et taciturne. il reconnaîtra les misérables choses qui le lient au fort. la route est terminée mais les étrangers disparaissent.plutôt que la kafkaïenne répétition pline d'un fort. réglé comme dans ce film absurde a gardé son prestige : chez Buzzati. aux confins d'un esprit qui erre encore sur les frontières ou peut-être. ne pouvant qu'écouter le silence des anciens aphorismes. On sent plus clairement ainsi sa qualité mortelle et mortifiée. d'une armée en veilleuse d'un fonctionnaire halluciné. Entre l'os et la pierre. leur protégé lointain qui se laisse même aller à des mouvements violents. au fond des choses. par l'accumulation des petits silences qu'il nous a légués. depuis cette révolution : le fil était tracé : la technicité la plus simple est malgré tout connaissance philosophique de l'autre et du monde car elle dit le Temps lui-même en son frémissement. à technique ne cherche pas tant à imiter la nature qu'à soutenir quand elle le peut la nécessité défaillante : la machine n'est jamais aussi essentielle que quand elle amène à repenser l'essence des choses. nous fait croire enfin que nous sommes. Avant de se vouloir humain. mais il y avait déjà en lui la torpeur des habitudes.. Le film policier a le goût du sang. dérisoire mémoire instrumentale d'un projet qui allait en nourrir d'autres. « C'est seulement quelques mois plus tard que. Drogo n'a plus qu'à mourir. l'homme a taillé quelques silex. où tout est à la fois instant et durée mais où tout est récurrent.

demeure comme un personnage de Zénon embarqué dans sa vieille ambiguïté : c'est lui qui « tourne » page après page le livre qui lui échappe encore à mesure qu'il croit s'approprier son message. C'est par automatisme et par obstination mentale qu'un livre est aussi un automate. en lui. de fixer celui-ci.. d'un autre problème. immense .. à les rendre et les mettre en communication de manière claire et rapide. l'art et la nature se rejoignent enfin : on le tourne comme on tourne une clé et comme si cette clé faisait tourner et se mouvoir un monde.304 Jean-Claude Beaune droit. pas plus que la puissance des machines à vapeur qui le dispersent aux quatre coins du monde . Poulet2 -.traité par exemple par G. toutes les interprétations tendancieuses et péjoratives selon lesquelles l'homo faber se servirait de lui non pour mieux penser (pour penser. Enfin il propose une expérience pratique du temps technique. constituant autant de procédés qui ne se contentent pas de répéter notre temps mais qui le taraudent de l'intérieur. sa genèse et sa démiurgie (c'est la balance qui « fait » la notion scientifique de masse et non l'inverse). instantané comme un insecte aristotélicien dont il possède la ténacité burlesque. Il est enfin un objet technique dont l'apparition sur cette planète a modifié sans recours le temps des hommes puis des choses jusqu'à se trouver modifié lui-même dans son sens et ses informations vivantes : le livre. une expérience qui fait surgir un instant le paradigme qui retrouve l'horlogerie des débuts et l'automatisme des fins ou des confins : il doit tourner ses pages pour avancer. ultime. à ce moment. Autre chose mais quoi ? Le livre. pour maîtriser le monde »3. ses normes de progrès. d'un autre livre : la dimension muséale et esthétique des objets techniques concerne de très près le pouvoir qu'ils ont de jouer avec le temps. Lucien Febvre nous laisse. Le livre. c'est la synthèse et la limite intrinsèque de toutes les horloges du monde. mal ficelé à son destin. de le concrétiser. A cet égard. Il n'a pas la belle prestance des horloges immortelles ou presque.mais il est là. jusqu'à se confondre à leur ombre. en effet. la mise au point d'un des instruments les plus puissants. obstinées mais sans répit. sans doute : toutes les mémoires du monde et des mondes sont comme des fleuves que l'on descend ou comme des enfants qui jouent avec des pions. toujours présent. on le voit. C'est un petit outil. tout d'abord) mais pour éviter de penser. Héraclite avait raison. nous dit-il a été autre chose qu'une réalisation technique commode et d'une ingénieuse simplicité. Un dernier mot. à enregistrer des sons. Un objet technique possède. Et l'homme. En lui. outil et machine. sans oublier que les machines marchent aussi. son histoire. qui se feuillette. la qualité intellectuelle de l'objet technique vaut bien. qui ne paie pas de mine souvent. il y a en lui quelque chose de l'électron ou de la planète. . n'est pas la rive mais le courant des eaux. sur notre faim : « Le livre imprimé. Il est une perspective qui relève d'un autre débat. à les traiter. bien sûr et tous les outils et machines ultérieurs à conserver les signes. des images. qui se jette et se brûle.

Paris. 1964. Poulet(E.. 1958et 1971. Handke(Péter) :Le Chinoisde la douleur. Michel.Paris.p. 3.p.Lueurs sur le temps des techniques NOTES 305 1.1986.L'extraitest tiré de la préfacede L. Plon.Gallimard. 2. Febvre (Lucien)et Martin (Jean-Henri) :L'Apparitiondu livre. Georges) :Etudessur le tempshumain.4 vol. A. 28. . Febvre. 13.

et ensuite de la physique. on ne peut pas simcar. les mouvementsdes astres fascinent pour leurs périodicitésrégulières.En effet. plement déplacer. des astres aux atomes Grégoire Wallenborn (Lyon) Le problème de la mesure du temps temps. je n'aborderaique briè- .Cependant.est difficileà compteret à mesurer Le contrairementaux unités de longueurou de masse.La questionde savoir qui est le gardien du temps recouvre aussi bien la constitution technique des horloges que la manière dont elles coordonnentles rythmessociaux.en me centrant sur les garde-tempsen tant que dispositifsscientifiques.Lorsqu'un rythme particulieroffre l'invariant le plus stable.Il n'y a des rythmesde différentsphénomènes.L'étalon.La garde du temps.leurs rythmesimmuables .C'est pour cela que le problèmede la mesure du temps est constitutifde l'histoire de l'astronomie. Le problèmede la mesure du temps consistedonc tout d'abord à suivre ce qui apparaîtcomme une « loi de la nature ». comme une répétitiontoujourspareille à elle-même.il prend le pouvoirde redéfinirles autresrythmes.qu'il soit astronomique ou physique.est constituépar la marchequi se donne avec le minimumde fluctuations vis-à-visdes autres types de phénomèneset de ses semblables. considérécommeun paramètre.et de pas d'horloge sans la superposition la mesure de leurs interférences. La mesure du temps présupposedonc que l'on possède un garde-temps qui sert de référencepour cette mesure.translaterce qui serait un étalon de temps. et les dispositifs de la physiquequi mesurentun mouvementcomparentcelui-ciavec ce qui représentela marchela plus régulièrepossible.

Je m'attacherai à montrer comment est redéfini progressivement le garde-temps initial. ces mouvements constituent en quelque sorte les premiers gardetemps : la mesure du temps est donnée par le cycle éternel des astres. Les ensembles sont ici très simples puisqu'il s'agit de cycles. comme l'affirme Platon 1 L'astronomie ne répond pas à cette question. au-delà de la journée. Il faut également se donner les points de repère initial et final du grand cycle considéré et. et le troisième intermédiaire. un « cycle du Même » après lequel toutes les révolutions des astres seraient comme rien. sans nuage : les mouvements journalier et annuel de la voûte céleste et du soleil apparaissent immuables. l'un céleste.les projections de points de certaines trajectoires en l'occurrence. quoique pour observer le mouvement des corps célestes. une certaine figure du temps. Je n'ai évidemment pas la place ici pour décrire la série historique complète des moyens de mesurer le temps. Cela suppose néanmoins un repérage systématique du mouvement de certains astres à l'aide du dénombrement en termes d'une unité (le jour solaire par exemple). elle doive postuler un cycle stable afin d'établir un étalon auquel rapporter les différents cycles. les anciens se sont tournés très tôt vers le ciel. Prendre une mesure revient à créer une proportion afin d'ordonner des familles de phénomènes . savoir additionner et diviser pour établir des proportions. se fait en mettant en rapport le nombre de deux ensembles3 (lunaisons et jours par exemple). pourtant tout aussi cruciale que la constitution des horloges pour comprendre l'autorité des garde-temps. établissant la proportion de trois points. l'image mobile de l'éternité2. La proportion est possible car l'on peut décider de la fin. des garde-temps qui ont pour charge de reproduire au mieux le temps. enfin. Le cadran solaire ou le gnomon sont représentatifs des méthodes de mesure du temps reposant sur la projection des trajectoires des astres. L'histoire de la mesure du temps se ramifie dans des instruments. La mesure du mouvement des astres Pour résoudre le problème à objet pratique (religieux et administratif) et théorique (détermination de la durée des différents cycles) de la mesure du temps. La prédiction et la mesure du temps. À chaque manière de mesurer ou de garder le temps correspond une activité de mise au présent d'un rythme. puis représenter. l'astronomie se pose la question de repérer. Puisque le changement y semble pouvoir être ramené à la révolution du même. grâce à l'intégration de lois et de procédures dans les horloges mécaniques.308 Grégoire Wallenbom vement la construction des rythmes collectifs. des dispositifs. un autre projeté. pour aboutir au renversement complet que sont les horloges atomiques. et je ne m'attarderai que brièvement aux méthodes de projection qu'utilisaient les anciens. les astres. Y a-t-il un cycle de tous les cycles. En ce sens. dénombrer les .

mais aussi une représentation idéale pour des savants qui cherchent à mettre des phénomènes sous forme mathématique. et il l'est resté longtemps. toujours plus précises par les instruments et leur répétition. il suffit de compter selon un rythme donné. et mise sous le sceau de « lois de la nature ». simultanément aux lois du mouvement des corps. Le mouvement éternel de la voûte céleste est non seulement le premier garde-temps. c'est-à-dire un infini en puissance.) et les règles de leur combinatoire.. la course aux mesures toujours plus précises n'a pas de raison de s'arrêter. prend pour prototype principal l'automates. En revanche.. Ainsi. immuable en lui-même : entre la mesure et la théorie. etc. le tour. elles ne peuvent être représentées par un rapport de deux nombres entiers. une théorie de la résistance des matériaux ou des milieux'. la poulie. il y a l'écart des nombres rationnels et des nombres réels. les animations de machines complexes (telles celles des ingénieurs italiens de la renaissance ou des imprimeries) sont systématisées par la mathématisation de mouvements de corpuscules . C'est à partir de cette représentation idéale que seront jaugés les garde-temps terrestres. Et comme il n'y a pas de limite à la précision de la détermination de l'incommensurabilité des mouvements. ont progressivement affiné les différentes périodes des corps célestes et mis en rapport le jour. La prescription d'une matière .) sont en général incommensurables. des astres aux atomes 309 cycles de la série.La garde du temps. année solaire. le plan incliné..et de leurs chocs.) ont depuis longtemps reconnu l'importance de l'astronomie pour la constitution de l'idée de loi dans les sciences naturelles4. Ce que l'on peut appeler des mécaniciens (Laplace. la lunaison.. la répétition de mouvements réguliers et circulaires est cruciale pour la mesure moyenne d'une période. par un nombre dit « rationnel ». Les observations astronomiques. Mais si les mesures ont besoin sans cesse d'être répétées c'est qu'elles font face à un problème insoluble : les différentes périodes (jour. mois lunaire.. Cependant rien n'empêche de continuer à supposer une sorte de temps théorique. on note plus rarement la nécessité qu'avait un Galilée ou un Newton à élaborer. Les garde-temps mécaniques : des automates aux dispositifs On a souvent souligné l'équipement axiomatique dont s'arme le mécanisme pour aborder les phénomènes naturels : en se donnant les éléments premiers (les machines simples que sont le levier. le mouvements des planètes. dont l'éventuelle cause de changement est toujours locale. Poincaré.géométrisation de portions spatiales . On peut toujours espérer faire mieux. l'année. la permanence de mouvements. Pour dénombrer une série. C'est ainsi que les comptines servent à apprendre autant à compter qu'à battre la mesure. Les Babyloniens ont fait de remarquables mesures de la lunaison car ils ont étendu leurs observations sur un grand nombre de cycles . pour trouver son invariant le plus simple..

appelé l'échappement. d'opérer la démarcation entre travail de la loi et matériau. le moteur est bloqué. les clepsydres. est constituée d'un milieu dans lequel se produit des phénomènes entretenus par de régulières procédures. même si elles ont eu une importance capitale dans le développement du décryptage mathématique des phénomènes (Galilée mesurait le temps en pesant l'eau écoulée d'un vase). le train d'engrenages. Il fait tourner l'ensemble du train d'engrenages. Comme tout dispositif technique. La clepsydre et le sablier. En fait. et la marche ne sera pas régulière. et « remontés » régulièrement. de se libérer et de se transmettre progressivement. et en fera ce qu'on peut appeler un dispositif scientifique'. immuable par définition. l'énergie s'échappe et relance l'oscillateur. régulièrement alimentée. qui mesurent l'écoulement d'une durée. un garde-temps mécanique peut espérer rivaliser avec le mouvement éternel des astres. D'une certaine manière les différentes parlequel ties de l'horloge sont mises en résonance de telle sorte que l'on peut dire que . il suffit de savoir que le milieu de l'horloge est divisé en quatre fonctions interdépendantes : le moteur. formant ainsi un milieu dans cause et effet s'entremêlent. l'échappement et le régulateur. emmagasinée sous forme potentielle.310 Grégoire Wallenborn dont a été épurée toute « qualité secondaire » va de pair avec la définition de tout système mécanique. effectuant un mouvement alternatif. Sans rentrer dans les détails techniques. En revanche. La partie délicate d'un tel système mécanique est l'échappement qui met le train d'engrenages en relation avec le régulateur : si l'énergie varie. Cependant. l'horloge mécanique. c'est le pendule qui procurera à l'horloge mécanique son caractère légal. mouvement qui se transmet en bout de course à une aiguille qui tourne sur un cadran. la pesanteur. Le moteur fournit l'énergie. à donner son rythme à l'ensemble car. L'énergie du moteur serait rapidement épuisée si le mouvement du train n'était pas régulièrement stoppé par un obstacle qui oscille. le mouvement oscillatoire aussi. Le milieu mécanique est celui des engrenages et de l'enchaînement de leurs découpes qui permet à une énergie potentielle. Il s'agit ici d'une symbiose technique. où chaque partie a besoin de l'autre mais pour d'autres raisons : une partie de l'énergie est transmise au régulateur tandis que celui-ci détermine la régularité à laquelle l'énergie est libérée. Le milieu d'une machine mécanique se constitue d'un ensemble de rouages qui jouent chacun un rôle propre. n'intéressent pas le récit de l'autorité des garde-temps. L'ensemble fonctionne au même rythme. L'oscillateur sert à réguler le mouvement. c'est-à-dire d'un milieu susceptible d'attester la loi des mobiles. il revient bloquer le mouvement des engrenages après un laps de temps déterminé. C'est pourquoi le grand intérêt des horloges mécaniques est de circonvenir la gravité. entre raison du mouvement et son support. sont également constitués d'un milieu bien déterminé. leurs milieux ne sont pas séparables du principe moteur de leurs mouvements réguliers. ou la clepsydre. À chaque choc. Soumis ainsi à une loi.

il faut relancer périodiquement le système en lui fournissant de l'énergie potentielle. Lorsque. Concernant l'étude des mouvements du pendule. en nous rendant visible le nombre d'un rythme. mais il faut également régler quotidiennement les foliots pour que l'ensemble du système revienne au point de départ après une révolution solaire. appelés « foliots ». qui apparaissent au XIVe siècle. énoncés empiriques généralisés en contraintes. placés sur la verge. où l'on ne sait si c'est l'homme qui ruse avec la nature ou la nature qui fomente une véritable machination. En ajustant doucement les paramètres de contrôle du garde-temps. Cette horloge n'est pas isochrone : la mesure qu'elle bat dépend de l'amplitude des oscillations. Le régulateur de l'horloge à foliot est une verge horizontale à laquelle sont attachées deux palettes de rencontre de la roue et dont le rythme des oscillations se règle par la disposition de deux poids. le contrôle de la marche du temps est transposé au garde-temps lui-même. sorte de miracle perpétuel. L'horloge à foliot est bien une ruse : elle requiert une série de gestes habiles. Ces dernières. ils ont été créés pour cela. le phénomène en question est donc son auto-entretien : comment boucler le système pour qu'il dure. on recueille une augmentation de la durée ou de l'intensité d'un phénomène. Une représentation qui lui est associée. le balancier obéit à une loi. Les horloges à foliot étaient parfois associées à des astrolabes. l'horloge innove car elle déplace l'interrogation de ce qui fait mouvoir l'automate à ce qu'il nous dit. Garder le temps impose ici un retour régulier vers l'horloge et la comparaison de sa marche avec la positon des astres. Ils relèvent d'un art d'ingéniosité qui tente de feindre la vie en cachant la cause première de son mouvement9. En physique. La figure du temps qui leur est associée est le reflet du firmament produit par des ruses et des procédures. la résonance correspond à un principe de maximum : en accomplissant tel agencement de gestes. appartiennent à la vieille lignée des automates. et que l'on voit fleurir au XVIIe siècle est celle du dieu horloger. les physiciens reconnaissent . on examine ce qui fait durer son mouvement le plus longtemps et le plus régulièrement possibles. le pendule devient le régulateur des horloges. Ils apparaissent comme une « mêkhanê ». référent exact érigé en idéal. En revanche. Non seulement. Tandis que l'automate est un art d'ingéniosité soumis à des principes. construit pour être indépendant du milieu. des astres aux atomes 311 1 l'on a affaire à un seul système. Pour comprendre l'innovation des horloges à pendule. l'horloge à pendule figure le temps selon une loi mécanique. il est important d'en marquer le contraste avec les horloges à foliot8. Dans le cas de l'automate. En ce sens. L'horloge à foliot a l'inconvénient de ne pas posséder de fréquence propre car la période des oscillations de la verge dépend de l'impulsion initiale. et elles font pourtant voir de nouvelles choses. et ceci de manière régulière. au XVIIe siècle. qui reproduisaient en miniature le mouvement des astres.La garde du temps. Depuis longtemps les automates ont suscité curiosité et émerveillement.

il est très important qu'un pendule soit isochrone afin que les inévitables effets du frottements (diminution de l'amplitude et de la vitesse) n'aient pas d'incidence sur la période : c'est ainsi qu'une période constante. s'avère délicate car elle nécessite une très grande précision de la verticalité . de calculer les approximations. dont la longueur varie avec son angle de rotation. En procurant son autonomie à l'horloge. Mais celui-ci ignorait que le pendule circulaire n'était pas isochrone : la période d'oscillation le long d'un cercle dépend de l'amplitude de l'oscillation. Puisque le pendule possède une période propre. Or. les horloges et les montres vont se développer autour de petites oscillations circulaires. Le principe de maximum peut être évalué. Les oscillations circulaires pourront être ajustées de telle sorte que la limitation qui leur incombe ne soit pas responsable des imprécisions des horloges : l'horloge est construite de telle sorte que ces oscillations ont une période propre. Et l'on vous a sans doute déjà conseillé de ne pas marcher au pas cadencé avec des camarades sur un pont ! Alors que le fonctionnement de l'horloge à foliot repose sur un écheveau de règles empiriques et pratiques. Mais la réalisation pratique d'un tel pendule. Par ailleurs. c'est le pendule qui rythme l'en- . Comme le calcul le démontrera à Huygens. Des résonances sont également présentes en musique. le cercle décrit un mouvement isochrone avec une grande précision. le mouvement circulaire réel et l'approximation théorique se déterminent. de son point de départ. le pendule à barre rigide demeure plus praticable. Comme l'idéal de la cycloïde n'est pas praticable. Pour entretenir le mouvement d'une balançoire. Deux violons s'accordent si l'un peut faire vibrer l'autre : en se reconnaissant une période propre. pour les petites oscillations. ils établissent une relation sans présupposer un référent extérieur. l'isochronie est parfaite si le pendule décrit une courbe appelée cycloïde. Au plan de la régulation. il faut faire résoner le mouvement de ses bras avec la période du balancement. s'évaluent et se jaugent mutuellement. Le phénomène de résonance est illustré par la balançoire. qui ne dépend pas de frottements. L'intégration de la loi au sein d'un dispositif permet de séparer les causes et les effets. Et d'autres calculs montreront que le mouvement isochrone est d'autant mieux approché sur un cercle que l'impulsion est de courte durée et qu'elle a lieu près de la position d'équilibre du pendule.312 Grégoire Wallenborn leur première dette envers Galilée. Au plan de l'énergie. le pendule permet de contrôler théoriquement l'écart à l'idéal de la loi. le moteur procure son mouvement au pendule via l'échappementlO. est dite « propre ». Par conséquent. la période du pendule obéit à une loi. elle est calculable en fonction de sa longueur et de la force de gravité. maîtrisées par des échappements toujours moins dépendants des conditions initiales de l'impulsion. Courbe essentiellement connue des mécaniciens puisqu'il s'agit de la trajectoire du point d'une circonférence qui roule sur une droite. il est appelé résonateur.

les procédures deviennent l'extériorité du dispositif. évaluer des effets. car elle doit son autonomie à trois éléments : un milieu. sur base d'une continuité à la fois de chaque variable et des enchaînements causaux. qui en est la limite interne. la procédure permet dans certaines limites de calibrer cette fréquence. sa loi propre. tout en rendant dépendant ceux qui se confient au phénomènel2. à un phénomène. ce milieu est transportable car il profile à sa frontière le monde des rouages. Mais parce qu'il est isochrone le pendule règle luimême la manière dont il reçoit l'énergie nécessaire à son maintien : il devient sa propre cause. Et sa cause est celle de l'invariant qu'il représente : sa période propre. Par ailleurs. qui définit ce qui maintient le fonctionnement. Mais il s'agit ici d'une position juridique : le dispositif est l'énoncé final du jugement. Lorsque le dispositif fonctionne. L'objectif d'un dispositif serait d'identifier. laissé à lui-même finit par s'arrêter. une loi à un milieu univoquement causal. l'unité qu'il donne à voir. et est d'autant plus nécessaire que les lois changent. même muni d'une loi. et la loi son pré-dispositif. ça coince toujours quelque part. et les procédures. réduire le bruit au silence. Chaque variation doit devenir variable ou être réduite au « bruit » . des astres aux atomes 313 3 semble des engrenages. qui en sont la limite externell.La garde du temps. ne fut-ce que pour permettre au dispositif de continuer à apparaître autonome. Les dispositifs ont donc pour effet de brouiller la réponse à la question « qui respecte la loi ? ». Néanmoins. ce qui préserve un « maintenant ») est dissimulée lors du jugement. ce qui assure sa reproductibilité.le découpage des engrenages au sein desquels le rythme a lieu . La loi donne la causalité au dispositif. Qui est auteur de la mesure du temps ? Est-ce l'horloge qui est réglée pour que ses rouages résonnent au nom de la loi du pendule ? Estce le milieu dont les aiguilles indiquent son rythme ? Est-ce le fait de remonter sa montre ? Est-ce chaque coup d'oeil jeté à un cadran ? Il s'agit ici de la grande innovation que constituent les dispositifs : donner son autonomie. La procédure est également un terme juridique. mais ça . exactement et précisément.ce qui est une autre manière de faire le silence : cette perturbation ne parle pas. L'horloge à pendule est un dispositif scientifique.est celui de la concaténation des rouages qui correspond au fonctionnement interne du dispositif. la procession des gestes oubliée. l'identification n'est jamais parfaite. Si bien que les gestes font partie intégrante du dispositif. La maintenance (de manu tenere. on sait qu'un automate. Le milieu purifié . tenir avec les mains. une loi et des procédures. Cette confiance repose sur le fait qu'un tri s'est opéré entre variables pertinentes et perturbations négligeables. Expérimenter c'est chercher des procédures. créant ainsi une disposition pour le déroulement régulier de phénomènes . ou du moins une causalité dont on maîtrise les approximations. ce que donne à voir le milieu constitue le positif du dis-positif. ne « cause » pas. Tandis que le dispositif s'impose à la procédure dans la mesure où il rythme la fréquence des retours à l'appareil.

qui incorpore une pile. Mais le temps indiqué par les cloches et les cadrans restera . sans cesse s'entraîner lui-même pour que la mécanique s'entraîne toute seule. L'exactitude n'est pas trouvée au laboratoire. il consulte l'horloge. au XIXe siècle. on se place également un peu plus dans leurs rythmes. qu'il établit des moyennes et des relations de plus en plus plausibles entre ces nombres. Le développement de garde-temps précis et autonomes intéresse également au premier chef les navigateurs. Et il n'est pas assez que la montre soit montée. Bref. tandis que l'on crée une série d'usages pour les horloges. réduit la fréquence de la procédure et accroît par conséquent l'autonomie des garde-temps individuels. les accorder et les emboîter. ça peut avancer. L'astronome qui veut améliorer ses mesures a besoin d'une bonne horloge pour repérer le passage des étoiles à un méridien déterminé. avant de devenir le symbole de la vie urbaine régulant. encore faut-il la « remonter » . mais le phénomène peut exister pour d'autres. est simultanée à l'intégration sociale du tempsl3. peuvent reprendre à leur compte ce phénomène. Les horloges réglées les unes sur les autres constituent un axe du milieu dans lequel nous nous coordonnons.314 Grégoire Wallenbom avance. le travail salarié dès le XIIIe sièclel4. le commerçant a besoin d'une horloge qui donne les longitudes. Mais s'il veut améliorer sa technique. L'horloge fait partie ici d'un dispositif élargi : sa loi procure une coordonnée (la longitude) de la carte du ciel. Les garde-temps intègrent pratiques et milieux L'horloger dispose les différents engrenages. les arrêts sont provisoires.de ce point de vue. puis des montres. la montre électronique. il doit sans cesse évaluer les dispositions des différents éléments. La seule manière dont il peut retracer le mouvement horizontal des étoiles est de connaître l'heure. entre autres. véritable rituel où la pensée de la loi prend corps. La multiplication des horloges. Les garde-temps ont d'abord servi à rythmer la vie monacale. Ce seront ensuite les ouvriers. ou pour déterminer l'argent qu'il donnera à ses ouvriers. il les rend disponibles les uns pour les autres dans un milieu fabriqué pour des mouvements homogènes. qui n'ont d'autres points de repère que ceux du ciel : pour pouvoir partir en de grands et longs voyages. Mais une horloge exige de lui une suite de gestes déterminés. qui devront se soumettre et intégrer la loi de l'horloge. Et c'est à force de répéter des mesures. sensibles à ce que pourrait représenter telle loi. Le bourgeois se fie aux horloges des clochers pour ne pas être en retard à un rendez-vous. L'identification de la loi et de causes est un processus qui a besoin de confidents et d'alliés confiants. Le milieu du dispositif est purifié de telle sorte que d'autres milieux. Quand il fait le point de la situation. les place en les séparant distinctement.

Cela modifie également les procédures de calibrage des horloges : de nouveaux instruments sont nécessaires pour jauger le régulateur. sont décrites par le même type d'équation. La fréquence de résonance du quartz dépend de ses dimensions et de sa forme : placé dans le vide. inspirés par la discipline elle-mêmel6. qu'elles soient mécaniques ou électriques. qui demeure mécanique. dont l'horloge.La garde du temps. les hordéfient les éphémérides. et l'élément électromécanique « bobine » permet la conversion réciproque de phénomènes électriques et mécaniques. L'électricité permet donc de mettre les horloges en réseaux. milieu qui n'a besoin d'être purifié que lors de l'émission et de la réception. . des astres aux atomes 315 5 longtemps local : le milieu mécanique de l'horloge est transportable mais n'est pas susceptible d'une extension qui permettrait aux garde-temps d'échanger transversalement des informations sans référence aux mouvements des astres. Cette « autofondation » de la loi se retrouve également en mécanique où sont mis à l'épreuve des instruments. est une espèce de cercle vicieux. il est un excellent résonateur. la forme de la loi qui régit la régularité temporelle ne change pas : les oscillations. en paramétrisant temporellement les événements. en s'universalisant en quelque sortets. s'appuie sur la loi de gravitation et permet une plus grande précision de la mesure du temps. Avec les horloges à quartz. Le fait que le résonateur soit directement lié à un phénomène électrique permet de le placer dans un nouveau type de milieu. La loi est ici une hypothèse confirmée en retour par la vérification de ses prédictions : le paramètre temps injecté dans les équations est le même qui confirme l'heure qu'il est. En effet. Cependant. qui est un métier à part entière. L'unification du temps s'est faite petit à petit au travers de réseaux. mais n'en change pas le fonctionnement. En se mettant en réseaux. des circuits électriques. un quartz a la propriété (piézzoélectricité) de transformer une oscillation électrique en vibration mécanique. ou une atmosphère neutre. À première vue cette codétermination d'une théorie et des instruments qui la vérifient. qui seront de plus en plus miniaturisés (circuits intégrés). véritables coordonateurs collectifs. et inversement. Les télégraphes les ont rapidement remplacés : l'électricité sert de relais pour l'information. C'est d'abord le chemin de fer qui a exigé que l'on unifie les temps à l'échelle nationale. le milieu de résonance change : il passe d'éléments mécaniques dans un champ gravitationnel à un cristal qui fait la jonction entre phénomènes mécaniques et électriques. qui est celle en général de l'attestation par des faits reproductibles qu'un dispositif fonctionne bien. C'est oublier que la stabilisation d'un phénomène au sein d'un dispositif a lieu après un processus dans lequel intervient le problème de l'étalonnage des mesuresl7. Pour que la notion d'un temps supralocal soit possible. Et aujourd'hui l'échange d'informations entre horloges passe par les voies hertziennes. des milieux favorisant de nouvelles possibilités et demandes doivent apparaître. Le calcul de ces tables de prédiction d'événeloges ments astronomiques.

À la limite de la série des mesures. il est évaluation active des phénomènes. toujours provisoire. l'étalon est arbitraire. à ces dispositifs. que l'on ne cesse de découvrir grâce. À partir de l'accumulation de mesures. sa convergence est à chaque fois redéfinie en même temps que les nouvelles manières de produire un temps invariant. Il est compliqué. celle donnée par le mouvement des étoiles en l'occurrence. Il n'y a pas de passage à la limite du côté expérimental des dispositifs. les mouvements des astres constituent un tel étalon invariant. un paradoxe accompagne toute l'histoire de la garde du temps. qui se résout par des négociations incessantes avec la fiction constructive de l'éternel. car ce qui est stable n'arrête pas d'être redéfini par l'agencement de nouveaux phénomènes purifiés. l'invention de garde-temps qui construisent des rythmes de plus en plus fins et précis. En fait. de la reproductibilité d'un rythme est à la fois le plus évident et le plus compliqué dans la mesure du temps. supposée être la « vraie » valeur. car le temps mesuré est justement celui que l'on a mis en forme de telle sorte qu'il se répète. elles se décrochent des astres. a pour objectif de constituer des interprètes d'une période immuable. D'une part. c'est-à-dire intemporelle. la précision de la suite des mesures ne s'arrête jamais. soit à certaines de ses congénères. Au fur et à mesure que les horloges deviennent plus précises. Des mesures sont dites exactes si elles correspondent à une valeur déterminée théoriquement. arrête pratiquement la régression vers une meilleure précision. Le paradoxe de la mesure du temps revient donc à savoir comment constituer un rythme intemporel. Un dispositif parfait serait susceptible de reproduire une relation absolument répétable. Des mesures sont dites précises si leurs valeurs sont relativement groupées. Comment les horloges vont-elles alors passer du statut de machination à celui de nouvelle autorité du temps ? Comment vont-elles imposer leur autonomie ? Des horloges de plus en plus précises et de moins en moins exactes Le problème de la régularité. Le temps devenu paramètre est nécessaire pour la comparaison quantitative de différents mouvements : la détermination de variations indépendantes peuvent devenir des variables car un invariant est établi. devrait se trouver un rythme éternel. mais comme jauge. Par conséquent. Il est utile de distinguer ici exactitude et précision. si la .316 Grégoire Wallenborn L'étalon. ils se constituent en séparant ce qui est répétition du même et perturbations extérieures. Il est évident. Il y a deux méthodes pour vérifier la bonne marche d'une horloge : on la compare soit au mouvement des étoiles. Comme simple définition. les dispositifs sont toujours inscrits dans des rythmes moins fiables que ceux qu'ils composent. infiniment reproductible et observable. entre autres. D'autre part.

la précision croissante des garde-temps fait apparaître des comportements insoupçonnés du mouvement de la terre par rapport au ciel. est instaurée comme variable. des astres aux atomes 317 7 variance statistique de leur ensemble est réduite. elles naissent. C'est tout le problème d'« être à l'heure ». Du côté des étoiles les choses bougent également . elle peut devenir phénomène décrit par le dispositif. Alors que l'on définit l'erreur de mesure par la différence entre la valeur mesurée et la vraie valeur. exprimant l'invariance de la loi. en choisissant l'unité la plus stable possible. et que la vitesse de rotation de la terre ralentit. n'est pas fixe sur la voûte céleste. Tandis que la précision des horloges augmente. se déplacent les unes par rapport aux autres. cette dernière ne peut être déterminée exactement puisqu'elle est dite exister entre les limites de tolérance de la valeur mesurée. le domaine de fidélité des instruments se précise de plus en plus. et a réduit considérablement les frottements. Mais ceux-ci ne sont pas la seule perturbation de la régularité des horloges. On remarqua également que la gravité n'est pas partout identique. D'où la nécessité d'une théorie qui définit. fixe (provisoirement) une référence exacte à laquelle la mesure sera rapportée. Ainsi les pendules pourront en retour servir d'instrument de mesure de la gravité. il faut sans cesse rapporter les garde-temps les uns aux autres. il est possible de comparer les causes des perturbations de leurs marches. qui sert d'origine pour les coordonnées célestes. de même que chaque théorie possède un domaine de validité qui se détermine au fur et à mesure des épreuves qu'elle s'oblige à créer. La technique des échappements s'est sans cesse améliorée. puisque de deux montres il est impossible de dire laquelle fonctionne le mieux. La coordination d'horloges de plus en plus précises va progressivement contredire le postulat d'un temps exact : les divergences entre horloges et ciel peuvent de moins en moins être imputées à l'infidélité des instruments. tant . Malgré que l'on ne puisse juger de l'exactitude des horloges. lorsqu'une perturbation a été identifiée. l'exactitude se dérobe. sans cesse procéder à l'étalonnage des garde-temps. si par exemple des horloges indiquent toutes la même heurel 8. Comme souvent. ces nouvelles donnes n'ont pu être précisées que grâce à une maîtrise toujours plus grande du temps. ce qui influe sur le mouvement du pendule. Tandis que le jour solaire moyen demeure l'étalon.La garde du temps. D'autre part. et meurent. Puis on apprend que l'axe de rotation du monde décrit un cône approché. En effet. lorsqu'elle ne fait plus partie du bruit. Tous ces nouveaux phénomènes rendent de plus en plus difficile le calcul d'un rythme immuable sur base du mouvement des astres par rapport à la terre. Par ailleurs. l'étalon qui sera désigné comme précis en se mesurant à d'autres phénomènes à l'aide d'un traitement statistique plus ou moins élaboré. les jours étant de plus en plus longs. Ou plutôt. On s'aperçut que la température et la pression atmosphérique doivent être minutieusement contrôlées. On sait depuis Hipparque que le point vernal.

indéterminé. beaucoup de fréquences différentes peuvent être émises par un atome. en fonction de leurs fréquences. et les . Par conséquent.qu'ils émettent. c'est-à-dire de la décomposition de la lumière . cet écart demeure sans explication. Puisque le physicien ne peut pas purifier le ciel. il suppose que le très-petit peut être pur. En revanche. rendre disponible une multiplicité d'éternels. milieu et procédures changent complètement. si une dérive systématique est observée entre la mesure d'un phénomène et ce que la théorie prédit. L'hypothèse fondamentale qui préside à cette redéfinition du temps postule que les atomes d'un même élément sont tous identiques quelques soient le lieu. et équivaut à la durée de neuf milliards et quelques poussières (9 192 631 770 exactement) de périodes correspondant à « la transition entre les deux niveaux hyperfins de l'état fondamental de l'atome de césium 133 »20 (sic). dès lors que la procédure de la coordination des différentes horloges conduit à des gardetemps plus stables que les mouvements apparents des astres.318 8 Grégoire Wallenborn que la comparaison d'un mouvement à un rythme stable n'indique que des variations aléatoires. cette variation peut éventuellement être qualifiée.. au passage d'une couche à l'autre. tant qu'il n'est pas perturbé. Elles instaurent une transformation radicale : loi.. l'époque ou les conditions de leur production. Chaque fréquence correspond à la transition d'état d'énergie d'un électron. puis déterminée comme variable indépendante. et chaque atome comporte une série d'électrons. L'atome est considéré comme éternel. il s'agit de voir l'enjeu d'une telle définition qui nous propulse véritablement dans l'ère atomique. relevant d'erreurs expérimentales. les interactions trop nombreuses. pour pouvoir les traiter simultanément et exactement. Il faut donc hiérarchiser le problème. Les horloges atomiques utilisent ce principe que les atomes recèlent. aidée par un étalonnage. il devient nécessaire de changer d'étalon 19. Bref. Les fréquences atomiques comme nouveaux éternels C'est en 1967 que la seconde a été redéfinie grâce à l'invention d'horloges atomiques. Les lois qui sont supposées régir le comportement d'un atome à Z électrons sont trop compliquées. Chaque électron au sein d'un atome subit différentes interactions qui lui confèrent son état d'énergie. L'ensemble de ces fréquences constituent l'information primordiale que nous avons sur les atomes. et en fin de compte attribuée à une cause. Toutes ces fréquences sont donc propres à chaque atome d'un élément donné.et des autres rayonnements électromagnétiques . Les données de la physique atomique viennent des spectres des atomes. Sans rentrer dans les détails de la mécanique quantique. Chaque atome se présente dès lors comme un résonateur multiple.

Comme ceci se passe environ neuf milliard de fois par seconde. est donc créé un milieu très spécial : un flux d'atome le plus pur possible se déplace à grande vitesse dans espace saturé par une fréquence ajustable. les nettoyer. Cette fréquence. en séparant une force « principale » et des perturbations à cette force. dont la fréquence de résonance est aussi indépendante que possible des conditions extérieures. car le cristal se déforme progressivement. les relancer2l. il s'agit alors d'un véritable jeu d'essai et d'erreur phénoménologique entre expérience et théorie. un maximum d'atomes sont observés quand l'émetteur est réglé sur la bonne fréquence. Les nouvelles horloges les plus précises tirent profit du principe de maximum des résonances atomiques. ce qui permet de les différencier de ceux qui sont restés dans l'autre état préparé. Parmi tous les choix possibles. à court terme les horloges à quartz sont plus stables. les régler. On voit ici la préfiguration de l'intérêt que comporte un tel réseau pour le développement des échanges d'information. il est important de choisir la meilleure transition atomique : elle doit posséder une raie de résonance très définie. En considérant d'abord le champ coulombien. Cela n'évite pas bien sûr de devoir revenir régulièrement à chaque horloge pour les arrêter. Elles s'entre-contrôlent en permanence. Les échanges d'information d'horloge à horloge se font donc par satellites. . en vérifiant la bonne marche de toutes les autres. des astres aux atomes 319 9 interactions. Afin d'isoler une propriété particulière d'un atome. émise par une cavité. pris en charge par un dispositif électronique. et ainsi de cadencer le réseau informatique à grande fréquence. Les horloges atomiques sont en effet capables de procurer une unité de temps très petite aux télécommunications.La garde du temps. mais elles ont l'inconvénient de « vieillir ». peut se faire très rapidement. L'astuce pour éviter cette dérive consiste donc à agir de manière permanente au travers de procédures de contrôle et d'ajustement. Pour rester précises les horloges atomiques ne peuvent se déplacer. l'ajustement. entre en résonance avec la transition incriminée. on obtient les quatre nombres quantiques qui donnent à chaque électron sa carte d'identité. mais dans la possibilité d'opérer des moyennes fiables très rapidement. Par définition. Ainsi certains atomes changent d'état. puis en déterminant par approximation les autres interactions. qui sont prises en charge par le dispositif lui-même. et qui est facile à détecter. Le temps international est défini par la mise en correspondance d'environ deux cents horloges éparpillées dans certains pays. ce qui provoque une dérive dans la fréquence de résonance. La grande précision des horloges atomiques ne réside pas dans la stabilité d'une fréquence qu'elles fourniraient. Une boucle de rétroaction permet d'ajuster en permanence la fréquence. Ainsi. Pour ce faire. Les horloges atomiques reposent donc sur un principe d'autorégulation à partir de la détection de légères fluctuations (en intensité dans un temps très bref) et de leur amplification. la fréquence pour l'instant retenue est celle mentionnée plus haut.

le pendule est homogène au milieu. ou du moins en une durée qui nous échappe totalement. Il est remarquable que la suppression de l'éternité des étoiles aille de pair avec une redéfinition du temps. Les dispositifs font résonner. n'a plus cours. Le rêve. L'ancienne définition d'Aristote. de se donner un temps éternel s'est prolongé vers l'activation du très petit. Les résonances atomiques sont cause de différenciation de mouvements. comme en musique. les fréquences atomiques. le temps est dérivé de phénomènes dont les petites dimensions défient toute imagination. qui pouvaient être cycliques. et qui s'appliquait aux descriptions céleste et mécanique du temps. se fait à l'aide d'une technique théorique de perturbation et de l'élimination pratique des perturbations. Les mouvements mécaniques. est donné par une mesure. qui sont dégagées comme mesures stables par les variations contrôlées du dispositif. La transition d'un électron de son état initial à son état final se fait hors du temps. Le nouvel empyrée est désormais au-delà des atomes. Par le mouvement qu'il procure aux engrenages. D'une certaine manière la mécanique quantique déspatialise le temps. La sélection des nouveaux invariants. Jadis. Cela bouleverse la figure traditionnelle du temps. Mais des pendules aux horloges atomiques le résonateur change de statut.320 Grégoire Wallenborn Conclusion : l'empyrée des atomes Les applications de la mécanique quantique ne nous apportent pas uniquement une nouvelle manière de mesurer le temps . cèdent le pas à des informations sous forme de « gamme » atomique. Le rythme. des causes et des effets. le temps des cieux était mis en correspondance avec l'heure des hommes. et cette création permet la redéfinition de ce que sont les astres. le calcul par perturbations propose la recherche de résonances.l'atome comme champ d'interactions -. En définissant un système .leurs évolutions sont décrites par de nouvelles disciplines dont l'astrophysique. cette théorie permet également un renouvellement de la représentation des étoiles . En ce sens. qui affirme que le temps est nombre du mouvement. inspiré par le spectacle du firmament. ce sont les atomes qui satisfont aujourd'hui aux critères d'éternel céleste. aujourd'hui. au nom de la loi et au sein d'un milieu purifié. . Les nouveaux invariants ainsi forgés sont non mécaniques car ils ne peuvent être mis en correspondance par un paramètre continu qui mimerait un mouvement. mais ne sont pas mouvements eux-mêmes.

et le chapitre« Fonctifset concepts»). Flammarion.Olby. est l'invariant de la proportionentre ombre projetée et mouvementsur la voûte céleste.préfaceà l'Expositiondu systèmedu monde. Boirel.Paris.[.Timée(39d). 1970.. I. c'est à l'Astronomieque nous la devons.testament scientifiquede Galilée. Christie & Hodge (ed.Il était donc tout naturelque la Mécaniquecélestefût le premiermodèlede la Physique mathématique» (H.et la définitiondes objets soumisà cette fiction. R. Deleuzeet F. 147. 1984. 6. La Valeurde la Science.-J.et la vraie méthode qu'il faut suivre dans la recherchedes lois de la nature. qui affirme corrélativement le pouvoir d'une fiction . la course de l'ombre est suivie sur un plan de référencequi. M.aura le double avantaged'offrir un grand ensemble de vérités importantes.afin de pouvoiren fin de comptedéterminerle milieuqui correspondaux mouvements observés des corps célestes.Ed. 2. Par ailleurs. par règle de du soleil.l'Astronomieest celle qui présentele plus long enchaînementde découvertes. « Atomism and the mechanical philosophy ». Guattariconçoiventla sciencecommecréationde fonctionsdont sur lesquelless'exercent des mise en les « argumentssont des variablesindépendantes coordination et des potentialisationsnécessaires » (Qu'est-ce que la philosophie ?. 3.la vitesse instantanée. Dans le 77mée.par exemple.La garde du temps. fixe. 597-609. Voir. des astres aux atomes NOTES 321 1 1. La « mécaniquecéleste » est le lieu de constitutionde la mécanique. correspondance.Fayard.trad. p.Moreau.et c'est ce qui fait la grandeur de cette Science. le problèmede la résistancedes matériauxdébouche sur celui de la raréfactiond'un milieu qui permettraitde comparerles mouvementsde tous les corps. de correspondance des variablesest aussi un rapportde dépendance La mesuredu temps par projectionutiliseune fonctiontrès simple :la pointedu gnomon. 1982. 22). de philosophie réédité dans la collectionCorpusdes oeuvres en languefrançaise. 4.).les corps gali- . permetde nombrerle mouvement 5.le rapport à des invariants. 8. Poincaré. plume ou boulet. Newton. « De toutes les sciencesnaturelles. attaché à l'UniversitéLibre de Bruxelles.] L'expositionde ces découverteset de la manière la plus simple dont elles ont pu naître et se succéder. Robinet M. Paris. Londonand New York.. Platon. Dans la premièrejournée du Discoursconcernantdeux sciencesnouvelles. La Pléiade.Platonparlede « la révolution du Mêmeet du Semblable» (36c). Tamny. L.1990. G.Paris.se consacreau problèmede corps se mouvantdans un milieurésistant. in Companionto the History of Modern Science. à proposdu mouvement et du temps. 7.d' « une sorted'image mobilede l'étemité » (37d). Le mécanismehier et aujourd'hui. 1991. Aspirant du Fonds National Belge de la Recherche Scientifique. PUF (coll. Paris. Que sais-je ?). Stengers a admirablementmontré comment le plan incliné de Galilée est un « dispositif expérimental». dans la totalité du livre Il des Principia mathematica. La « conquêtede la Loi.pp.qui rétrospectivementpeut être dite « appliquée». Cantor. Minuit. 13). » (Laplace.p.p. plus encore que la grandeurmatérielledes objets qu'elle considère.

1969. 89 sq. transportable. Gilleset I.OxfordUniversityPress. ».La Découverte. Gallimard.ou « purifié ».Aubier-Montaigne. 1983. La dépendance peut être celle de l' « auteur» du dispositifou celle de son usager.-C. Le fait que le pendulesuive une loi permetde reporterla limite du dispositifsur fournien d'autres élémentsque le régulateur :alorsque le foliotdoit être impérativement servant unisans le fonctionner idéalement frottement. 98-101 ). pour soutenir un phénomènereproductible qui dès lors répondà une loi. L'auteur a la responsabilité de prendre la parole devant son invention.Pour une analysede la constitution de l'autorité légale et citadinedu temps en rapportavec ses représentations scientifiques. Landes.. Landes. 1993. Stengers. Poincaré. 1980. 10. Politix 10-11(1990). p. voir D. Si nous supposonsmaintenantque l'on adopteune autre manièrede mesurerle temps. 15. cit. H. questiond'autorité. Howes.« Tempset représentation 9. 1980.L'usager. cit. Culture Technique pp. Simondon 12. Stengers.pp. 52). Un très bel exempleest celui des jacquemarts.« C'est le sens même de l'événementque constituel'inventionexpérimentale invention du pouvoirde : conférer aux choses le pouvoir de conférerà l'expérimentateurle pouvoir de parler en leur nom. La loi de Newtonest une vérité d'expérience. comparentfinementl'horloge à foliot et l'horloge à pendule. 16.si elle est considéréecomme une nécessité révèle une également pratique. phénomènes 13.Pour une histoireplus complètede la mesuredu tempsinséparablede son institution sociale.D. 9. D. » (1. 102). qui constituent son milieu. E.art. Un dispositifest lui-même si l'on connaît lesprocéduresde purification reproductible. Stengers. pp. in « Codifications». emploiel'objet techniquecomme« boîte noire » au sein d'un dispositifplus largequi n'est pas forcémentscientifique. p. l'énergie énergie.op.Oxford. » et le « milieu technique». Beaune.voir D. Paris.du double point de vue légalet énergétique. Paris. 21-41. G.critiquetrès fin des problèmesde fondementde la mécaniqueclassique remarqueque les astronomes« définissentla durée de la façon suivante :le temps doit être défini de telle façon que la loi de Newtonet celle des forces vives soient vérifiées. 11. Cela montre que l'universalisation d'un standard.et n'est en aucuncas un processusqui va de soi. Paris. D. 17.Flammarion. les expériencessur lesquellesest fondéela loi de Newtonn'en conserveraient pas moinsle même .« La standardisation du temps : une perspectivesocio-historique ». grâce à la mise en variationdes élémentsdu dispositif . L'objet technique est dispositifscientifiquelorsqu'unmilieua été élaboré. L'histoire des automatesest décrite par J. L'automateet ses mobiles.Un milieuest donc un champd'action qui peut servirde médiateurentre des et des informations.les différentstypes de vitesse(L'invention des sciencesmodernes. 21-32. Zrubavel. quant à lui.ce qui montreque nous n'avons encorequ'une définitionpar à peu près.. pp. commetelle elle n'est qu'approximative. GrenwichTime. cit.322 Grégoire Wallenborn léens-. Gilles et I.op. décrit la bataille que se livrèrent Greenwich et Paris pour s'imposer comme le méridien de référence universel.L'inventiondes sciencesmodernes. 1987. Distinguantle « milieugéographique « comme au de point rencontrede deux milieux » (Du mode pense l'objet technique d'existence des objets techniques. 14. L'heure qu'il est.figurineshumainesau mouvement intégré à celui d'une horloge. pendule peut quementà mouvoirles aiguilles. Paris.

Cet arbitraire(pourquoicette année-là ?) mettentd'en tirer des informations à n'importequelledate.à proposdu tempsde la loi de gravitationet de l'horloge.» (« La mesure du temps » in La valeur de la science. in Philosophiede la physique.Princeton.il oublie cependantde montrer commentdes objets fabriquéspeuventse rendreindépendants de leurscréateurs. 46).pp. O'Connel compare la procédure du scientifique. Thevalues of precision.décrit les procéduresde nettoyage des horloges atomiques. qui doit régulièrementrevenir à son appareil.pp.développela notion d'« autofondation» de la théorie (« A proposde la mesuredu temps. Si en effet les procéduressont des rites. Entre 1956 et 1967. O'Connel. 1989et. . le processus de une série d'études se sont décrire autres. Pour la distinctionentre exactitudeet précision. Par ailleurs.qui chaque dimanchefait en sorte que « cela marche». dans la mesureoù par une coordinationde gestes elles font exister un invariant. Gonseth. 18. Dans les horlogesatomiques.Bruxelles.voir M.pp.1995. 22.Actesdu Colloque de l'Académie Internationale de Philosophie des Sciences (octobre 1961). 129-73. Sans se référerà Poincaré. des astres aux atomes 323 sens. F. cit. Les garde-tempssont ainsi passé d'une précisiond'un cent millionièmeà un dix billiardième. 8-16). Seulement. l'étalon de la secondeétait défini comme une fraction de l'année tropique 1900. Latour (voir La Scienceen action. À partir des travaux de B. Office International de Librairie.La vie de laboratoire.). La Découverte.De sorteque la définitionimplicitement adoptée par les astronomespeut se résumerainsi : Le temps doit être défini de telle façon que les équationsde la mécaniquesoient aussi simple que possible. 1988)..au rite d'un croyant.op.parcequ'il serait traduitdans un autre langage. et le phénomènequ'elle est possiblecar des algorithmesperreprésente. procédures nécessairesà la reproductiondes phénomènes. « Metrology :The creationof universality by the circulationof particulars ». 7-9. Paris.L'aspectméthodologiquedu problèmede la précision». Woolgar. 21. J.1962. N. il serait évidemmentbeaucoupmoinssimple. p.La Découverte.La garde du temps. Wise (ed. l'arbitraire (pourquoicet atome-ci?) est justifié par la stabilitéde la reproduction.Prendre pour étalon une définitionaussi arbitrairemarquequ'un écart s'opère entre la notion de précision.et de Paris.devenue capitale.l'énoncé de la loi seraitdifférent. 20.PrincetonUniversityPress. Social Studiesof Science23 (1993). avec S. 19. développéespour quelques fabricationdes faits scientifiques.

qui s'exprime en termes d'expérience vécue d'un sujet. D'un côté il y a l'approche scientifique. l'une clignotant après . Le problème est bien illustré par le phénomène dit du « mouvement apparent ». une fraction de seconde après. Trois cas de figures sont possibles. Ce phénomène était bien connu depuis 1875 . il y a aussi l'approche dans une perspective à la première personne. la deuxième lumière clignote également. Si l'intervalle est supérieur à 100 msec. La première lumière s'allume donc brièvement. les deux lumières sont subjectivement perçues comme simultanées. Le dispositif expérimental consiste en deux lumières clignotantes légèrement séparées par une distance qui peut aller jusqu'à 4° d'angle visuel. Si cet intervalle est inférieur à 40 millisecondes (msec). qui s'emploie à construire une intelligibilité dans une perspective à la troisième personne. La difficulté provient du fait que l'articulation entre ces deux points de vue n'est pas aisée. Le temps de référence dans cette optique est cartésien. il a été étudié systématiquement par Kolers (1972). les deux lumières sont perçues comme distinctes. ont lieu dans ce cadre conceptuel. par nature objectivante. Mais d'un autre côté. Les processus neurophysiologiques. notamment.Les plis du temps : science et expérience subjective John Stewart (Compiègne) question du temps soulève d'une manière particulièrement aiguë une diffi-culté La propre à toutes les sciences qui prennent comme objet d'étude les êtres humains. suivant l'intervalle temporel entre les deux lumières. il se déroule linéairement et régulièrement de seconde en seconde. et nous allons voir qu'en ce qui concerne les phénomènes de la temporalité elle s'avère franchement problématique.

que se passe-t-il ? Eh bien. Mais dans ce cas. Mais si l'intervalle est intermédiaire. change brusquement de couleur pour devenir verte.ne soit perçue. Le temps subjectif. rouge. à l'est et à l'ouest par rapport à la première.par exemple. semble lui correspondre dans une co-linéarité raisonnable. Comment est-ce possible ? . En résumé. mais la première lumière. si la deuxième lumière est tout simplement la première qui se rallume. Dans ce cas. Pire encore : à bien réfléchir. la première lumière peut être entourée de quatre autres lumières. On pourrait penser que l'explication réside dans le fait que le sujet s'habitue à la situation. avant qu'une habituation puisse se former. et ce pour deux raisons. Prenons comme référence le temps scientifique : nous avons trois événements dont l'ordre temporel est le suivant. D'abord. b) il y a un intervalle (de l'ordre . Mais un problème surgit si on considère une variante de l'expérience princeps due au philosophe Nelson Goodman (1992). le phénomène du mouvement apparent se produit dès la première expérience.qui se situe en fin de parcours . comment le sujet peut-il savoir que la lumière va seulement bouger? En effet. la perception subjective est très clairement celle d'une seule lumière qui bouge de la position de la première lumière à celle de la deuxième. aucun mouvement n'est perçu . il ne semble pas y avoir de problème particulier. Le problème est alors le suivant : comment le sujet de l'expérience vécue peut-il savoir que la deuxième lumière va être verte? En effet. se déroule linéairement. la première lumière commence infailliblement à bouger dans la bonne direction. au sud. entre 60 et 80 msec. celui dans lequel le mouvement apparent se produit. alors que le contenu intentionnel de l'expérience est celui d'une progression continue. et peut donc anticiper sur le mouvement. mesuré ici en millisecondes (msec). c'est-à-dire avant que la lumière verte . Et deuxièmement.326 John Stewart l'autre. Et pour couronner le tout. et termine son parcours jusqu'à sa position finale. Jusque-là. on peut considérer que ce que l'on prend pour une « expérience vécue en temps réel » est en réalité une reconstruction rétrospective. Si les deux lumières sont de couleurs différentes . Mais cette explication ne tient pas. le changement de couleur se produit à mi-parcours. Le problème est que cette relation ne peut s'établir qu'à la fin de l'expérience. Le temps scientifique.cela prend les allures troublantes d'une prescience magique. l'expérience vécue est claire : la lumière rouge parcourt la moitié du chemin. a) La première lumière s'allume à un temps ti . situées au nord. commence d'emblée à bouger dans la bonne direction. Certes. la lumière reste stationnaire. dans une autre variante également due à Goodman. il en résulte un décalage entre le « temps vécu » et le « temps scientifique ». il est clair que l'expérience vécue est basée sur la relation spatio-temporelle entre les deux lumières. la première est rouge et la deuxième verte . comment le sujet peut-il savoir dans quelle direction la lumière rouge va bouger? Cette direction n'est définie que quand la deuxième lumière s'allume. alors que le sujet ne sait pas laquelle des quatre lumières sera allumée dans un deuxième temps.

la question est la suivante : y a-t-il un instant. en référence aux procès truqués de sinistre mémoire dans l'Union Soviétique des années 1930. des neurophysiologistes (bien intentionnés pour une fois. non seulement le sujet aura des souvenirs d'événements qui ne se sont jamais produits. Le premier scénario. Il se peut que mon désir de la voir était si intense que j'ai réellement cru qu'elle était là. un bon rêve pourrait aussi faire l'affaire. que Dennett (1991) a qualifié d'« orwellien ». ont fait venir une autre jeune fille lui ressemblant et portant ses vêtements. c'est que si toutes les traces mnésiques sont effacées et remplacées. En fait (référence scientifique). Cependant. Pour retraduire cette analogie dans les termes du mouvement apparent. il sera rigoureusement impossible pour le sujet de se rendre compte qu'il y a eu manipulation. pendant lequel on a conscience que la première lumière ne bouge pas. soit que j'aie été aidé par des amis bien intentionnés qui. voulant remédier à ma déception) ont manipulé mon cerveau pour y implanter l'état matériel correspondant à un souvenir de la jeune fille. les expérimentations que j'ai présentées font apparaître que l'ordre temporel est qualitativement différent : a) La première lumière est perçue à un temps t. dans la construction du temps vécu. Ce qui est important. ce n'est pas la seule possibilité. c) la perception de l'intervalle au sein de laquelle le mouvement se produit (t2 dans le temps scientifique) est construite. Afin d'approfondir notre intelligibilité de ce phénomène. aussi fugitif qu'il soit.Les plis du temps : science et expérience subjective 327 de 70 msec) à un temps t2. Le décalage entre mon expérience vécue et le fait scientifique a pu se produire dès le départ. c) la deuxième lumière s'allume à un temps t3. le dimanche matin je me réveille avec la conviction consciente qu'elle y était et que je l'ai vue. Dennett nomme cette hypothèse la version « stalinienne ». Or. Mais il se peut aussi . b) la deuxième lumière (qui s'allume à t3 dans le temps scientifique) est ensuite perçue. elle n'y était pas. il est utile de calmer le jeu en ralentissant l'échelle de temps au moyen d'une expérience par la pensée. voulant prévenir ma déception. Ce premier scénario permet de rendre compte du décalage entre l'expérience vécue (dimanche matin j'ai le souvenir de la jeune fille) et le fait scientifique (samedi soir elle n'y était pas). est le suivant. Le temps scientifique (1-2-3) et le temps vécu (1-3-2) ne sont pas colinéaires. soit par une pure hallucination. C'est ce phénomène déroutant que j'ai nommé « les plis du temps ». Cette première version « orwellienne » est caractérisée par le fait qu'il y a bien eu un moment où j'étais conscient de l'absence de la jeune fille. même si cette conscience est . Qu'est-ce qui a pu se passer? Deux scénarios sont envisageables. comme dans le roman « 1984 ». Imaginons que je me rends un samedi soir à une fête où j'espère vivement rencontrer une certaine jeune femme. mais en outre (et c'est le point capital). Ce genre de procédé a été employé avec un bel effet dramatique dans le film « Future Recall ». Cependant. . Plus prosaïquement. même si cette conscience a été balayée par un oubli radical par la suite.et c'est le deuxième scénario que je n'aie été à aucun moment conscient de son absence. Dans la nuit du samedi au dimanche.

tantôt comme en mouvement. s'installe dès le départ de sorte qu'à aucun moment on n'est conscient de l'immobilité de la première lumière ? Pour le sens commun. selon laquelle « la conscience » se produit dans « l'âme » (que celle-ci soit située dans la glande pinéale ou ailleurs est un détail secondaire). L'opposition entre les versions « orwellienne » et « stalinienne » nous semble incontournable car nous imaginons que l'une ou l'autre doit se jouer sur la scène du théâtre.. Cependant. La métaphore est ici celle du « Théâtre cartésien ».. mais avec une autre variante de l'expérimentation initiale due cette fois à Varela et ses collaborateurs (Varela et al. que l'une des deux (au moins) doit être fausse.328 John Stewart oubliée par la suite ? Ou est-ce que le truquage. et c'est quand l'âme. spectatrice confortablement installée dans son siège au théâtre. l'ampleur de l'activité électrique du cerveau n'est pas constante mais augmente et diminue de façon ondulatoire. le décalage entre temps vécu et temps scientifique. c'est-à-dire qu'il y a 7 ou 8 « ondes » par seconde. aux alentours de 50 msec. Des événements inconscients . Dennett s'emploie à montrer qu'en fait c'est l'alternative elle-même qui est fausse. et. pas de spectateur et pas de scène. 1993). la version cartésienne est si fermement implantée dans notre culture. Revenons donc au phénomène du mouvement apparent. Or il se trouve que certains résultats récents en neurophysiologie peuvent nous aider dans cette tâche de construire une intelligibilité alternative. dans plus de 90 % des cas les sujets perçoivent les deux lumières comme simul- .. nous sommes induits en erreur par notre attachement (implicite mais d'autant plus redoutable) au dualisme cartésien. et à utiliser cette mesure pour déclencher l'allumage de la première lumière.concourent à projeter une image sur la scène du théâtre. son propre théâtre avec un deuxième homunculus. En effet. que si nous n'avons pas une version alternative capable de séduire définitivement notre intuition il est à peu près inévitable que nous rechutions sans cesse dans nos croyances cartésiennes. et il est vrai qu'on n'en trouve aucune trace dans le cerveau. le « traitement de l'information » par le cerveau . L'intervalle temporel entre les deux lumières est ajusté pour chaque sujet. et en chacun de nous. dans des proportions voisines de 50 %. et ainsi de suite dans une régression infinie? Dennett déclare fermement qu'il n'y a pas de théâtre. La période des fluctuations du « rythme a » est de l'ordre de 130 msec. aussi incohérentes soient-elles par ailleurs.l'activation de la rétine par la lumière. « voit » l'image que la conscience se produit. si la première lumière est déclenchée quand l'onde est dans un « creux ». Or. de sorte que les deux lumières sont perçues tantôt comme simultanées. comment l'homunculus dans le théâtre pourrait-il « voir » s'il n'a pas lui-même des yeux. La nouveauté consiste à mesurer le « rythme a » de chaque sujet. Les apories du dualisme cartésien sont nombreuses et bien connues : par exemple. il semble évident que ces deux hypothèses sont mutuellement exclusives. un cerveau. et que l'âme-spectatrice omnisciente et infaillible ne pourrait manquer de faire la distinction.

les mécanismes par lesquels. les lumières ne sont perçues comme simultanées que dans 20 % des cas.c'est-à-dire au tout début d'un « moment de conscience » . L'objection est . Voyons d'abord comment ces connaissances neurophysiologiques permettent à Varela d'interpréter sa propre expérience portant sur la perception subjective des deux lumières soit comme simultanées. je résumerai succinctement en disant qu'il semble que la conscience est en effet un phénomène relationnel. si la première lumière est déclenchée quand l'activité ondulatoire est à son sommet. selon laquelle notre conscience temporelle possède une structuration « quantique ». il sera peut-être utile de répondre à une objection possible concernant cette hypothèse. Varela interprète ces résultats en disant que la conscience n'est pas continue. L'effet est très net et hautement significatif. Si la première lumière se situe temporellement au creux de l'activité du « rythme a » . mais consiste plutôt dans une succession de « moments de conscience » de durée finie (de l'ordre de 100 msec). Résumons donc en disant que le corrélat neurophysiologique d'un « moment de conscience » est un processus dynamique de mise en cohérence progressive des neurones du cerveau dont la durée est de l'ordre d'un dixième de seconde. dans l'espace de 5 oscillations seulement (donc dans une durée totale de 100 msec). mais je ne puis entrer ici dans les détails scientifiques. Ces « assemblées de neurones résonants » se constituent sur fond d'une « onde porteuse » d'une fréquence de 50 Hz. et que ce qui permet ce genre de mise en relation est une « image du corps propre » (Rosenfield 1992). et l'on comprend que l'impression perçue soit celle de la simultanéité. mais dans le sens où la conscience est composée d'unités discrètes et insécables.Les plis du temps : science et expérience subjective 329 tanées. les 80 % restants étants perçus comme en mouvement. une nature « quantique » non pas dans le sens de la mécanique quantique (il faut éviter toute confusion). car elle pose la question de la relation entre des « moments de conscience ».la deuxième lumière se situera au sein du même « moment de conscience ». surprenante en effet.la deuxième lumière se situera dans le moment de conscience suivant. mais l'interprétation plus précise en termes de « mouvement » est ici plus délicate. Si par contre la deuxième lumière se situe au sommet de l'activité . Il y aurait donc une « granularité temporelle » de la conscience. Les bases neurophysiologiques de cette structuration « quantique » font actuellement l'objet de recherches intensives et prometteuses.entrent en « résonance de phase ».de 2-3 % jusqu'à 50 % . des neurones distribués sur tout le cerveau peuvent se mettre en phase commencent à être compris. On conçoit aisément que le résultat en termes d'expérience vécue soit différent. Par contre. une proportion importante de tous les neurones du cerveau .c'est-à-dire vers la fin d'un moment de conscience . soit comme en mouvement. Je ne puis ici entrer de manière adéquate dans cette question fascinante et difficile. Avant de poursuivre. c'est-à-dire qu'ils se mettent à osciller ensemble. Il semble en effet que plusieurs fois par seconde.

Cette littérature mentionne aussi la durée effective du temps nécessaire pour passer d'un moment à un autre. la philosophie Madhyamika dit explicitement que notre expérience est discontinue .330 John Stewart simple : « s'il en était ainsi. En effet.on imagine que l'homunculus spectateur. La réponse est tout aussi simple : « eh bien non ! » Exagérons pour que cela soit clair : si nous n'étions conscients qu'une seconde sur deux. Autrement dit. ce n'est pas simplement qu'il y a quelque chose que nous ne voyons pas . ce qui est proprement remarquable c'est que normalement nous ne voyons pas que nous ne voyons pas.en analogie avec l'expérience des deux croix dans le champ visuel . Il est tout à fait remarquable que des observations aussi fines puissent être effectuées. sans interruptions. C'est comme s'il y avait une « suture » qui faisait se rejoindre les bords de ce que nous voyons. puis se dissipe pour être remplacé par le suivant. possède une conscience continue qui lui permettra de remarquer l'intermittence du spectacle sur la scène. nous ne nous en rendrions pas compte . et en fixant un point rond directement devant nous. en ce qui concerne d'éventuels « trous » temporels dans notre conscience.en tout cas. comme c'est facile à dire et en même temps combien il est difficile d'en tirer les conséquences ! Une analogie peut ici nous aider. la page nous semble entièrement blanche. qui se situerait entre 13 et 100 millisecondes. Nous avons tous fait l'expérience qui nous montre que nous avons une « tache aveugle » dans notre champ visuel : en fermant l'oeil gauche. présentées et validées par des pratiquants éloignés de plusieurs siècles. De même. en se référant à la méthode bouddhique d'examen de l'expérience nommée pratique de l'attention.ne permettrait-elle pas une mise en évidence du phénomène? Varela (1993) considère que c'est effectivement le cas. Si donc l'hypothèse concernant la nature « quantique » de notre conscience temporelle était juste. lui. la conscience ne peut faire autrement que de se constituer dans une continuité par rapport à elle-même. pourrait-on se demander. nous ne sommes pas (et nous ne pouvons être) conscients de ce dont nous ne sommes pas conscients. on comprend que le phénomène de « suture » nous empêche d'en être conscients. une introspection plus rigoureuse et méthodique . semble demeurer un instant. dans des termes qui sont mainfestement convergents avec le témoignage neuropsychologique de la science occidentale contemporaine. c'est qu'on est encore victime de la métaphore du théâtre cartésien . cela se saurait car on s'en rendrait compte immédiatement ». une croix noir sur fond blanc située à l'extérieur droit de notre champ visuel « disparaît » quand elle tombe dans la « tache aveugle ». . pas immédiatement et spontanément. de sorte qu'il n'y a pas de tache noire là où nous ne voyons pas . Ce qu'il convient de retenir. Mais. En fait.un moment de conscience surgit. Mais rappelons ce que nous dit Dennett : il n'y a ni spectateur ni spectacle. nous en rendrions-nous compte ? Si l'on pense que oui. Comme le remarque si bien Jaynes (1976).

et produisent leurs effets les plus importants dans le milieu scientifique concerné. l'une ou l'autre version aura triomphé de ses rivales. quand les livres étaient encore imprimés. à la fin de ce processus. Chacun peut faire l'expérience des trois « états de conscience » possibles : soit on « voit » les . où la priorité est un enjeu capital. bien avant la publication de la version « définitive » sous forme papier dans une revue. Naguère. celui de la perception d'un mouvement.nous propose une solution qu'il nomme le « modèle des versions multiples ». On connaît les « dessins doubles » chers à l'Ecole de la Gestalt .Les plis du temps : science et expérience subjective 1 331 Comment ce passage par la neurophysiologie peut-il nous aider dans notre compréhension des paradoxes du mouvement apparent et l'opposition apparemment incontournable entre les versions « orwellienne » et « stalinienne » ? Dennett . Revenons donc de cette métaphore au cas qui nous intéresse. la correction des épreuves etc). Un autre exemple peut nous aider à comprendre la nature des processus en jeu. En particulier. La métaphore est ici celle du monde de l'édition. les versions orwelliennes et staliniennes peuvent très bien co-exister.par exemple l'image que l'on peut « voir » soit comme deux silhouettes noires qui se font face. toute une série de versions successives circulent. Cependant. à quel moment peut-on dire que l'article « existe » ? Force est de reconnaître que la localisation temporelle de l'événement « publication » est devenue nébuleuse. comprenant donc plusieurs « moments quantiques »). avec l'avènement de l'édition électronique. Dans le monde hautement concurrentiel de la recherche scientifique.encore lui . se stabilisera. dans les limites de la nébulosité temporelle due aux mécanismes neurophysiologiques. il peut exister simultanément une multiplicité de versions qui peuvent très bien être mutuellement incompatibles. à savoir la sortie des presses. etc). pour ainsi dire. Ainsi. comme nous l'avons vu). Evidemment. il y a un « flou » dans lequel les versions orwelliennes et staliniennes peuvent être « vraies » toutes les deux. « la publication » (l'analogue de « la conscience ») avait une localisation temporelle précise. notamment. Mais « en temps réel ». soit (en inversant la figure et le fond) comme un vase blanc. et se présentera à la postérité comme la seule qui ait jamais existé. L'idée de Dennett est que pendant la durée de la formation d'un « moment de conscience » (de l'ordre de 100 msec. la pratique dite de « pre-prints » est de plus en plus répandue. et en fait pendant la période plus longue qui correspond au temps nécessaire pour l'émergence d'un percept descriptible (et qui peut être chiffrée à 150-500 msec. et celles qui suivaient la publication (errata. les choses deviennent moins claires. Il y avait donc une démarcation nette et sans ambiguïté entre les modifications antérieures à la publication (les versions successives de l'auteur. si on cherche à traquer à la milliseconde près le venir à être d'une perception consciente. Les auteurs d'une découverte importante (pensons à l'identification du virus du SIDA) mettent en circulation des versions préliminaires de leurs résultats afin de se prévenir contre leurs concurrents qui pourraient les « doubler » sur le fil de la publication. Alors.

Il est tout à fait significatif que la fréquence maximale de ces passages aller-retour soit. Il est intéressant ici de faire lien avec la phénoménologie. J'ai dit ci-dessus que l'expérience vécue n'est pas une représentation d'une réalité pré-existante.332 John Stewart silhouettes. mais les sujets d'expériences vécues sont culturellement socialisés et sont donc aussi « collectifs »). celle qui est référentielle et qui pré-existe indépendamment de nos activités cognitives). dont je ne prétends pas faire partie) des scientistes objectivistes. Elle est plutôt une construction du sujet qui advient dans son couplage dynamique avec son environnement. Sans prétendre y donner une réponse. Plus précisément encore. Cependant. Pour l'exprimer abruptement et naïvement : quelles que soient les corrélations.sujet et objet sont transductifs (Simondon 1989). précisément. comment un événement neurophysiologique peut-il être une expérience vécue? Je n'ai pas l'ombre d'une réponse à cette question. les événements neurophysiologiques .le temps cartésien et linéaire. soit on « voit » le vase. qu'il s'agit d'une question mal posée. nous sommes tous (à quelques exceptions près. « construction 1 ». je ne voudrais conclure sans avouer qu'en ce qui me concerne il reste de cette rencontre entre science et expérience subjective un point obscur. ce qui signifie. pour la suite. Mais qu'en est-il alors de la science elle-même? Culturellement. je souhaite néanmoins indiquer une piste possible. les objets de la science . certes. Nous sommes dans le même ordre de temps. mais plutôt une construction du sujet. J'espère avoir suffisamment insisté sur la nature relationnelle de la conscience temporelle pour que ce rapprochement soit plausible. qui est en quelque sorte la « pratique de l'attention » propre à notre culture occidentale du vingtième siècle. pré-existante et pré-définie. La phénoménologie nous enseigne que l'objet d'une « visée intentionnelle » (les couleurs ou les odeurs sont pour moi de bons exemples) n'existe que dans la relation entre sujet et objet. Appelons donc les objets de la science « construction 2 ». c'est-à-dire qu'ils n'existent qu'en tant que constitués par cette relation qu'ils constituent en retour. que la perception consciente n'est pas une représentation plus ou moins fidèle d'une réalité référentielle. c'est-à-dire que nous croyons que la science nous renseigne sur La Réalité (sous-entendu la seule. me semble-t-il. les pôles de cette relation . La relation entre science et expérience vécue ne serait donc pas une (impossible) . sans doute.seraient aussi des constructions d'un sujet (il s'agit d'un sujet collectif. de plusieurs fois par seconde. C'est cette croyance qui confère son piquant à la question « comment un événement neurophysiologique peut-il être une expérience vécue? » Mais ne devrait-on pas appliquer à la science le même traitement de déconstruction-reconstruction auquel j'ai soumis l'expérience vécue ? Dans ce cas. soit encore (si on essaie de faire des allersretours rapides entre ces deux premières possibilités) le « flou » dont on ne peut dire s'il est les deux à la fois ou ni l'un ni l'autre. la vraie. Que peut-on conclure de cette rencontre entre science et expérience vécue ? Premièrement. donc. Appelons-la.

Paris.l'une étant « matérielle » et l'autre « spirituelle » .Paris. SimondonG. Varela F. Cette remarque ne suffit certainement pas pour apporter une pleine réponse à la question des « plis du temps ». Thestrange. The origin of consciousnessin the breakdownof the bicameral mind.HoughtonMifflin.Chambon.mais une relation entre des entités. KolersP.A. (1992). & Rosch E.. Editionsdu Seuil. (1989). GoodmanN.PergamonPress.C. L'inscription corporelle de l'esprit. RÉFÉRENCES DennettD.New York.Boston.(1972). Jaynes J. Knopf.Penguin. qui sont ontologiquement homogènes. (1991). « construction 1 » et « construction 2 ». (1993). (1976). (1996). Thompson E.Nîmes.Manièresdefaire des mondes. . Rosenfield1.Consciousness explained.Les plis du temps : science et expérience subjective 333 relation entre des entités de nature différente .Oxford.Aspectsof motion perception. mais elle contribuera peut-être à la rendre abordable.familiar and forgotten :an anatomyof consciousness.London.L'individuation Aubier. psychiqueet collective.

Le temps des gènes
Jean Gayon (Dijon)

1907, dans Identité et réalité, Emile Meyerson définissait ainsi le principe de En causalité : « le principe de causalité n'est que le principe d'identité appliqué aux choses existant dans le temps »'. Meyerson pensait aux sciences physiques. Il estimait que celles-ci ont été animées depuis le dix-septième siècle par une « tendance causale » les conduisant à « éliminer le temps »2 et à construire des êtres théoriques « perdurables »3. Ainsi par exemple l'énergie, la masse matérielle, l'atome, l'électron, sont-ils des êtres théoriques dont la constance nous assure qu'ils « sont plus véritablement choses que les choses du sens commun »4. L'énergie ou la masse - estimait Meyerson - méritent d'être interprétées comme des entités réelles, car nous en connaissons des lois de conservation. Les atomes ou les molécules doivent aussi être interprétés comme tels, car ce sont des classes d'objets dont nous connaissons des propriétés permanentes (ce qui ne veut pas dire pour autant que tel atome ou telle molécule soit substantiellement permanent; chimiste, l'auteur d'Identité et réalité ne pouvait penser cela). Notre ambition n'est pas ici de nous interroger sur la pertinence de cette vision étemitaire des sciences physiques. Certains savants et philosophes l'ont vigoureusement critiquée, au nom de développements récents des connaissances5. Nous voudrions simplement nous demander si le slogan meyersonien de « l'élimination du temps » peut avoir un écho dans les sciences biologiques, telles qu'elles se sont développées depuis le dix-neuvième siècle. Assurément, si l'on remontait plus haut dans l'histoire, la réponse serait assez simple. Longtemps en effet le concept fixiste de l'espèce a joué le rôle de ce que Meyerson appelle une « entité perdurable », susceptible de conférer au discours

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de l'histoire naturelle l'allure d'une authentique « science »6 .Mais il n'en est plus ainsi. Les espèces du biologiste moderne sont des entités changeantes et transitoires ; leur structure spatio-temporelle aussi bien que logique est floue ; aussi est-ce leur singularité historique qui frappe l'épistémologue d'aujourd'hui avant tout, Nous pensons en revanche que le concept d'hérédité, qui a précisément émergé en biologie dans le temps même où se dissolvait le vieux concept d'espèce, est à même d'éveiller la curiosité du philosophe en quête d'élimination du temps dans le discours scientifique. La science expérimentale de l'hérédité est née du projet d'identifier avec précision ce qui se conserve dans le cours des générations. Il serait sans doute artificiel de pousser trop loin le parallélisme entre les lois de conservation de la physique, où Meyerson voyait l'épitomé de cette science, et les mécanismes de transmission héréditaire des caractères chez les vivants. Mais il n'est pas indifférent que l'hérédité soit devenue d'abord, à la fin du dix-neuvième siècle, le problème prioritaire de la biologie expérimentale, puis l'objet d'une science qui, au cours du vingtième siècle, a pénétré tous les secteurs des sciences de la vie, et a construit une théorie de l'unité matérielle des vivants sans précédent. En approfondissant ce concept, ou si l'on préfère en développant ce que l'on appelle la génétique depuis 1905, les biologistes n'ont sans doute guère eu conscience de travailler à éliminer le temps, car les gènes, avec leurs mutations, leur rappellent davantage la contingence historique du vivant que les équations fondamentales des sciences physiques. Nous voudrions toutefois montrer qu'en se donnant pour programme la description rigoureuse des entités qui se conservent dans la chaîne des vivants, les généticiens ont construit des concepts et des figures de langage qui témoignent d'une élimination du temps. Cette élimination a revêtu deux aspects majeurs. Elle s'est d'abord manifestée dans les schèmes opératoires de la génétique mendélienne : ils qui impliquent une dissociation méthodologique drastique des phénomènes de transmission héréditaire et de ceux de développement. Elle s'est ensuite exprimée dans une ontologie du gène comme entité matérielle : dans le cheminement qui les a conduits du mendélisme à la génétique moléculaire, les biologistes ont usé de métaphores et, plus généralement, de manières de parler qui reviennent à conférer aux gènes des pouvoirs causals exorbitants, et à les mettre littéralement en marge de la temporalité organique. Nous examinerons successivement ces deux modalités, opératoire et rhétorique, de l'élimination du temps dans l'histoire de la génétique. La première figure de l'élimination du temps dans la science de l'hérédité a été celle de la dissociation entre phénomènes de développement et phénomènes d'hérédité. Il s'agit là d'une décision de nature méthodique, qui a signifié la dislocation du vieux concept naturaliste de génération. Elle n'a semble-t-il aucun précédent dans l'histoire des sciences. Historiquement, la disjonction

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s'est opérée en deux temps, qu'il est commode, et justifié, de repérer par la date de 1900, qui marque la redécouverte des lois de Mendel. Avant 1900, l'hérédité s'est détachée du développement au nom de décisions conceptuelles inspirées par des faits, mais spéculatives. Après 1900, à la faveur de la méthode mendélienne, une discipline expérimentale autonome se constitue, avec pour seul objet l'étude des phénomènes de transmission héréditaire. C'est cette discipline qui a reçu en 1905 le nom de génétique8, terme dont on remarque au passage le caractère paradoxal, car la science en question excluait précisément de son champ l'étude des faits de développement. Considérons d'abord la phase pré-mendélienne9 de l'autonomisation du concept d'hérédité. Les spéculations de Charles Darwin sur la « pangenèse » fournissent un bon point de départ à cette histoire. En 1868'°, Darwin a exposé sous ce nom une « hypothèse provisionnelle », qui représente sans doute l'une des versions les plus radicales qui ait jamais été proposée de la notion d'hérédité des caractères acquis. Selon cette hypothèse, chaque cellule de chaque organisme émet, à chaque moment de sa vie, des « gemmules », ou petits bourgeons qui conservent les propriétés de l'élément dont elles proviennent. Les gemmules ne sont pas elles-mêmes des cellules. Elles circulent dans l'organisme, et se rassemblent dans les organes sexuels. Absorbées dans les cellules sexuelles, elles y acquièrent le statut de particules capables de se redévelopper ultérieurement en des cellules du type dont elles proviennent. Le mot de « pangenèse » exprime l'idée d'une représentation, dans chaque cellule reproductrice, de toutes les parties de l'organisme. Il est clair que, dans une telle hypothèse, il y a continuité entre génération et hérédité ; l'hérédité n'est en fait qu'une génération continuée. Il y a une filiation terminologique directe et explicite entre la pangenèse darwinienne, et les termes de « génétique », « génotype » et « gène », introduits une quarantaine d'années plus tard, au cours des années 1900. Cependant, comme souvent en histoire de sciences, la permanence des mots a recouvert une inversion radicale du sens. L'hypothèse darwinienne des gemmules a été en fait très vite discréditée. D'abord elle était en contradiction avec la théorie cellulaire, puisqu'elle postulait des éléments vitaux qui n'étaient point des cellules ; en second lieu, les gemmules se sont révélées rebelles à l'observation ; enfin les innombrables tentatives pour établir des faits d'hérédité des caractères acquis se sont révélées négatives les unes après les autres". Une nouvellle conception de l'hérédité a donc émergé, qu'August Weismann a formulée avec une vigueur particulière en 1885, sous le nom de « théorie de la continuité du plasma germinatif ». L'on remarquera dans l'extrait ci-dessous la manière dont Weismann introduit cette théorie en se démarquant de la pangenèse de Darwin : « S'il n'est pas possible (...) que toutes les cellules de l'organisme envoient aux cellules germinatives des parcelles d'elles-mêmes, on ne

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Jean Gayon peut à mon avis, concevoir que deux possibilités permettant physiologiquement aux cellules germinatives de manifester les qualités que nous leur reconnaissons. Ou bien la substance de la cellule germinative parentale jouit de la faculté de passer par un cycle de changements qui ramène de nouveau à des cellules germinatives identiques, après la constitution d'un nouvel individu; ou bien les cellules germinatives ne proviennent pas du tout, dans leur substance essentielle et déterminante, du corps de l'individu, mais de la cellule germinative ancestrale ». Je tiens la dernière manière de voir pour la bonne (...). Je propose de l'appeler théorie de la « Continuité du Plasma Germinatif » (...). J'ai essayé d'expliquer l'hérédité en disant qu'à chaque ontogenèse, une partie du plasma germinatif spécifique que constitue la cellule-mère n'est pas employée à la construction de l'organisme de l'enfant, mais demeure en réserve, non modifiée, pour la formation des cellules germinatives de 2. la génération suivante »'2.

Weismann se représente donc le mécanisme de l'hérédité sur la base d'une distinction tranchée entre cellules germinales et cellules somatiques. Tandis que celles-ci ne laissent pas de descendants à la génération suivante, il existe une lignée potentiellement immortelle de cellules germinales, qui court de génération en génération. Quoique ce concept soit très délicat d'un point de vue anatomique, il est aisé de se le représenter par l'image d'une tige souterraine qui bourgeonne périodiquement des plantes développées (comme c'est le cas par exemple pour les rosiers)'3. Nous tenons là une première manifestation, spéculative, de la dissociation entre hérédité et développement, autrement dit de la mise à l'écart du temps propre de l'organisme. L'on ne retombe pas pour autant dans la vision éternitaire de l'espèce, car le plasma germinal de Weismann est une substance de composition moléculaire déterminée'4, qui admet des variations individuelles. A la même époque, l'hypothèse se répandait parmi les anatomistes que le matériau héréditaire était localisé dans le noyau des cellules, et peut-être dans ces structures colorables que l'on commençait à appeler la les chromosomes (Hertwig, 1885). Or toutes les cellules d'un organisme étaient semblables de ce point de vue. C'est pourquoi le hollandais Hugo De Vries, futur redécouvreur des lois de Mendel, en vint à proposer en 1889 une hypothèse audacieuse qu'il nomma « pangenèse intracellulaire »'5, en référence, mais aussi en opposition explicites, à Darwin. Contre celui-ci, De Vries récusait l'idée que les particules héréditaires dérivassent de gemmules émise par les cellules du corps. Mais il retenait l'idée de particules organiques représentatives, en l'étendant à toutes les cellules de l'organisme. Chaque cellule, pour De Vries, contient dans son noyau une panoplie complète de « pangènes », c'est-à-dire d'organismes plus élémen-

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taires que les cellules, et dépositaires des caractères héréditaires6. C'est ce terme de « pangène » qui, réinterprété à la lumière de Mendel, a donné par contraction le mot « gène » en 1909 (cf. infra, n.22). Nous remarquons toutefois que les pangènes de De Vries étant conçus comme des organismes élémentaires, ils sont, comme les gemmules de Darwin, dotés des propriétés fondamentales de la vie, et laissent encore prise à une représentation de l'hérédité en continuité avec les phénomènes de génération. En outre, l'assemblée des pangènes présents dans chaque cellule fait manifestement penser à un organisme miniature, ou plus exactement à un organisme préformé. Venons-en cependant à la révolution mendélienne. C'est elle qui a en réalité pleinement accompli la dissociation entre hérédité et développement, en lui conférant un sens méthodologique défini, et en permettant ainsi l'émergence d'une discipline expérimentale autonome. La naissance de cette discipline, et sa diffusion fulgurante dans les années 1900, a souvent été racontées. Nous nous limiterons ici à souligner en quoi la méthode en question a durablement disjoint la représentation des phénomènes héréditaires de celle du temps de l'organisme, qu'il s'agisse du temps (orienté) du développement ou du temps (cyclique) du métabolisme. Il nous faut ici faire face à une question épistémologique délicate, celle de l'induction d'une ontologie inédite par une méthode. Les mendéliens ont massivement insisté sur la justification opérationnelle de leur vision de l'hérédité. William Bateson, qui a joué un rôle essentiel dans la constitution du mendélisme en discipline, a très clairement exprimé, dès 1902, l'esprit de ce que l'on n'appelait pas encore la « génétique », mais qu'il a lui-même proposé de nommer ainsi trois ans plus tard. De l'hérédité, déclare-t-il, nous voudrions connaître « la base physique, la nature intime et essentielle, « les causes» ». Mais, ajoutet-il, cette connaissance échappe alors totalement au biologiste : « (...) de la base physique de l'hérédité nous n'avons aucune conception. (...) Nous ne savons pas quel est l'agent essentiel de la transmission des caractères parentaux, et nous ne savons même pas si c'est un agent matériel ou non »'8. Toutefois, ajoute Bateson, à défaut de connaître les causes, « nous pouvons étudier les faits extérieurs de la transmission », et en formuler les lois'9. Les lois auxquelles pensait Bateson sont les lois de Mendel, qui venainent à peine d'être redécouvertes, mais déjà corroborées en 1902 sur un nombre impressionnant de caractères et d'organismes différents. Or ces lois ont quelque chose de particulier. Elles ne se contentent pas en effet de mettre en formule un rapport régulier entre des observables, comme l'avait fait la loi d'hérédité ancestrale, qui reposait sur l'idée de corrélation entre apparentés pour des caractères mesurables2°. La loi de disjonction des caractères de Mendel est une véritable hypothèse théorique, qui explique la distribution des caractères observés (par exemple le fait que des petits pois soit lisses ou ridés) sur la base d'une règle de combinaison entre des facteurs inaccessibles à l'ob-

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servation directe. De ces facteurs, tout ce que le mendélien sait, ou plus exactement postule, c'est qu'ils se séparent à l'état pur dans les gamètes, et se réunissent dans le zygote. Mais c'est l'algèbre combinatoire définie à ce niveau invisible et hypothétique qui a seule un pouvoir prédictif, au demeurant sans précédent et sans équivalent dans les sciences biologiques. Il est important ici de bien comprendre ce que l'on entend par « hypothèse ». Les mendéliens ont répété jusqu'au milieu de ce siècle que leurs schèmes de prédiction étaient libres de toute hypothèse sur la nature matérielle des facteurs héréditaires2', conventionnellement appelés « gènes » à partir de 1909 Zz.

L'hypothèse des gènes était compatible avec beaucoup d'interprétations matérielles : ce pouvaient être des molécules définies, ou des organoïdes complexes, ou des états physiologiques stables, ou encore des cycles récurrents d'états physiologiques. Dans son paradigme de travail, la génétique mendélienne n'a en fait rien à dire sur ces questions. Mais elle n'en repose pas moins sur une authentique hypothèse, qui exige d'interpréter la transmission héréditaire en articulant deux niveaux d'analyse des caractères, dont l'un seulement est directement accessible à l'observation, et dont l'autre - celui des gènes - n'apparaît que sous la forme des lettres symboliques qui permettent d'exprimer la combinatoire (par exemple : « Aa », « aa », etc.). En 1909, dans un livre intitulé Éléments de la science exacte de l'hérédité, le biologiste danois Johannsen a proposé un langage susceptible d'exprimer l'ontologie insolite de la nouvelle discipline biologique. Il a d'abord proposé d'appeler « phénotype » le type apparent d'un organisme pour un certain caractère (Erscheinungstypus, et « génotype » la combinaison mendélienne sous-jacente. Le phénotype est mesurable, et susceptible d'une approche statistique. Le génotype est inféré à partir de l'analyse des croisements, sur la base de l'hypothèse mendélienne. Il consiste en une combinaison de facteurs héréditaires, que Johannsen propose de nommer « gènes », en remplacement des termes d'Anlage (« prédisposition) ou de terme allemand signifiant déterminant héréditaire », jusque-là utilisés par les premiers généticiens. Le terme de « gène » était obtenu par abréviation du mot « pangène », que De Vries avait vingt ans plus tôt tiré de la « pangenèse » de Darwin. « Gène » avait aussi l'avantage de résonner avec « génétique », terme par lequel Bateson avait proposé de désigner la science mendélienne de l'hérédité dès 1905. Tous ces termes se sont imposés avec une facilité et une rapidité étonnantes. A ce point de l'analyse, nous pouvons dire de manière philosophiquement précise en quoi la génétique mendélienne a illustré l'adage meyersonien selon lequel la science est une entreprise d'« élimination du temps ». Elle l'a fait en trois manières. En premier lieu, la génétique s'est constituée comme discipline sur la base de la décision heuristique de réduire le sens du mot « hérédité » aux seuls faits de transmission des caractères, à l'exclusion des faits de développement. Thomas Hunt Morgan, le plus illustre des pionniers de la génétique, a très crûment exprimé ce parti pris : « A plusieurs occasions, j'ai souligné com-

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bien il est important de séparer, au moins pour le moment, les questions relatives à la distribution des gènes dans les générations successives de celles concernant l'action physiologique des facteurs génétiques durant le développement (...). Mon plaidoyer, je le crains, n'est guère fondé que sur des considérations d'opportunité »23. Cette dissociation de l'hérédité et du développement avait sans doute été préparée par les spéculations de la fin du dix-neuvième siècle, mais ce sont les schèmes mendéliens qui l'ont véritablement accomplie dans la communauté des biologistes. L'élimination du temps dans le mendélisme comporte aussi un aspect épistémique. Nous avons déjà signalé la vision instrumentaliste que la plupart des premiers généticiens ont eu de leur science, et de ses concepts fondamentaux. Le gène, disait-on communément, ne devait pas être pensé comme une structure morphologique définie, mais simplement comme une « unité de calcul » qui permet des prédictions vérifiables24.Cette attitude épistémique, renforcée par les succès évidents le la méthode, a conduit les généticiens à définir le gène comme tout caractère qui se comporte de manière mendélienne dans les croisements, c'est-à-dire tout caractère qui, au cours de croisements successifs, persiste à se comporter en accord avec la loi de disjonction, et justifie l'emploi d'une notation symbolique conventionnelle. De là une vision proprement instrumentale de la constance du gène, que le généticien américain East exprimait en 1912 en ces termes : « un facteur, n'étant pas une réalité biologique mais un terme descriptif, doit être fixe et inchangeable »25.Cette interprétation opérationnelle du gène, qui revient à dire que l'on parvient à identifier des facteurs héréditaires rigoureusement constants pourvu qu'on les cherche, est peu satisfaisante. Car l'étonnant est justement que l'on arrive à trouver de telles entités. Du moins de tels propos illustrent-ils l'embarras épistémologique des généticiens devant des objets biologiques insolites : des objets invisibles, hypothétiques, qui surplombaient la temporalité ordinaire des organismes, et prêtaient à des prédictions sans équivalent dans les sciences de la vie. L'on ne peut ignorer enfin l'ontologie subtile dont s'est réclamé Johannsen lorsqu'il a proposé les néologismes « gène », « génotype », et « phénotype ». S'il qualifie le gène comme une « unité de calcul », le biologiste danois ne se satisfait pas d'une caractérisation purement instrumentale de la théorie génétique. Le choix du mot « phénotype » (ou Erscheinungs typus, « type apparent » a en effet des connotations philosophiques évidentes. Le phénotype, écrit le généticien, résulte de « l'interaction entre des prédispositions et des éléments de l'environnement »26.Corrélativement, le génotype, quoiqu'atteint par inférence, n'en est pas moins jugé comme une « entité réelle »2'. Mais Johannsen refuse par ailleurs de voir dans le gène une structure morphologique définie, et en particulier un « organoïde (...), doué de vie indépendante »28.Le genre de réalité que Johannsen reconnaissait au génotype (la « constitution » en gènes) est celle d'une forme aristotélicienne, dont le phénotype était une maté-

c'est-à-dire « muter» .. Muller.est capable de causer la reproduction de sa propre composition. ceux-ci demeurent substantiellement indépendants ». il ne s'agit là que d'effets des gènes. Le principal artisan a en a été Herman J. pour déterminer les caractères des organismes. Outre cette autonomie réplicative.La plupart des généticiens n'ont sans doute point eu une conscience philosophique aussi claire de ce qu'impliquaient le vocabulaire du « génotype » et du « phénotype ». les premiers généticiens l'ont d'abord traité comme une hypothèse abstraite de travail. à la fois entre eux et avec les conditions environnementales.tout en gardant la propriété de se reproduire dans ses nouvelles formes ». selon les circonstancesz9. que Muller appelle le « pouvoir autocatalytique ». dans un environnement donné . Dans un texte de 1926. Ce « quelque chose ». Comme nous allons le montrer bientôt. . car c'est en eux que s'est manifestée de la manière la plus problématique la question du statut temporel des entités étudiées par cette science. naturelles ou artificiellement induites. ils ont aussi fait leur l'ontologie clandestine que les mots emportaient avec eux. (.protoplasmique ou autre . Cependant. s'est renforcée à leur occasion. le temps du développement et celui du métabolisme. Dès les années 1920. Cette attitude réservée n'a toutefois pas duré longtemps. mais qui peut néanmoins changer de manière répétée . A la faveur de l'interprétation chromosomique des lois de Mendel. une conception explicitement « matérielle » du gène s'est vite répandue. Muller s'est élevé contre ce qu'il appelait « le concept idéaliste » du gène3°. loin d'avoir été chassée par les représentations plus matérielles du gène qui se sont développées au cours du vingtième siècle. le gène entretient des relations causales exceptionnelles avec les autres constituants de la cellule et de l'organisme entier : « Les produits [des gènes] interagissent de la manière la plus compliquée. cette ontologie clandestine d'une cause formelle non dite. et variable. puisque dans le processus immédiat de leur autosynthèse. en adoptant ces mots. Nous nous sommes attardés sur les moments séminaux de l'histoire de la génétique. qui valait par son pouvoir de prédiction. et des travaux sur les mutations. intitulé « Le il a exprimé sans ambages sa vision « matégène comme la base de la vie »31@ rielle » du gène. et auquel ses travaux sur les effets mutagènes des rayons X ont valu le prix Nobel de physiologie et de médecine en 1946. l'on entend toute substance qui. Il ressort de notre analyse que la génétique s'est constituée comme la science de « quelque chose » en marge du temps propre des organismes.) Toutefois. Relevons quelques déclarations remarquables de cet article : « Par l'expression de matériau génique [« gene» material].342 Jean Gayon rialisation imparfaite. élève de Morgan..

Dès 1942. ce sont . et l'on savait encore moins comment il agissait physiologiquement. C'est pourtant cette conception du gène. ou un état physiologique. Ce qui est frappant dans le discours de la génétique moléculaire. du mécanisme de sa réplication. Comme l'a remarqué Evelyn Fox Keller. Erwin Schrôdinger avait formulé les métaphores qui ont structuré ce discours. de codes. (. ou. après tout. pour utiliser une autre image. les secrets primaires de toute vie résident en amont. donc avant la mise en place des doctrines fondamentales. il ajoutait ceci : « Le terme de code [code-script] est bien sûr trop étroit. Rappelons pour mémoire les découverte de la molécule constitutive des gènes (l'ADN). tard dans La logique du vivant de François Jacob : trente plus « L'hérédité se décrit aujourd'hui en termes d'information. la « fonction» du protoplasme (sa valeur de survie) ne consiste qu'à entretenir les gènes . Dans le texte célèbre où il proposait d'utiliser la notion de code pour penser le rapport entre les gènes et leurs produits. dans le matériau génique lui-même ». A partir des années 1940. Or la biologie des années 1920 n'était pas à même de justifier les assertions de Muller. et les mêmes métaphores. qu'un sous-produit originellement dérivé de l'action du matériau génique. Nous nous contenterons de souligner le genre de rhétorique qui a accompagné la molécularisation de la génétique. et de leur mode d'action (ils spécifient la séquence polypeptidique des protéines). L'on ne savait pas quelles étaient les propriétés physiques du gène.) Ce qui est transmis de génération en génération.. qui sont venues donner un contenu vraisemblable aux déclarations aventureuses de Muller. Elles ont à la fois valeur de code légal et de pouvoir exécutif. le côté le plus surprenant de ces déclarations réside dans le fait qu'elles sont censées exprimer le contenu d'une conception matérielle du gène 32. L'on retrouve un même langage. Nous ne raconterons pas ici cette aventure. si familière aujourd'hui à nos oreilles. qui a motivé les programmes de recherche dont la génétique moléculaire a constitué l'aboutissement. les gènes sont caractérisés comme les agents du développement. Muller radicalise son propos : 343 « La plus grande partie du protoplasme n'est. En particulier. du « programme » de « l'instruction ». les découvertes se sont succédées. c'est l'usage massif d'un langage de « l'information ». de messages. Les structures contribuent à l'accomplissement du développement chromosomiques qu'elles anticipent. l'on ignorait si c'était une molécule.. Muller attribue donc aux gènes des propriétés d'autonomie substantielle et de causalité unilatérale.Le temps des gènes Dans la conclusion de l'article. elles sont à la fois le plan de l'architecte et le métier de l'ingénieur »33.

Nous avons insisté plus haut sur ce point : la seule ontologie réaliste qui semble avoir été compatible avec la génétique des origines était celle qui consistait à faire de la constitution génétique une cause formelle. les étapes de son développement.344 Jean Gayon les « instructions» spécifiant les structures moléculaires. Dans la génétique mendélienne des origines. et plus encore les versions documentées qu'en a données la biologie moléculaire. il est doté des propriétés caractéristiques de l'esprit »36 Mesurons le parcours philosophique accompli par les généticiens depuis le début du siècle. Evelyn Fox Keller analyse de manière très intéressante le réseau de métaphores impliqués dans ce qu'elle nomme le « discours de l'action génique 35». Ce discours. Ce sont aussi les moyens de mettre ces plans à exécution et de coordonner les activités du système. a historiquement fonctionné comme s'il s'était agi de conférer simultanément au gène matériel les propriétés de la vie et de l'esprit : « Comme unité de transmission. ne leur accordent de valeur qu'instrumentale. Or le « gène matériel » de Muller. dit-elle. Du moins était-ce là le point de vue de Johannsen. en tant qu'il est ontologiquement antérieur à la vie. en tant que lieu de l'action c'est un agent. tout son propre avenir. dans les chromosomes reçus de ses parents. comme entité autonome capable de se reproduire. les gènes sont des structures matérielles qui ont le pouvoir causal de déterminer le développement. A l'intention d'une Psyché s'est substituée la traduction d'un message »34. Dans la génétique telle que la voyait Muller. en tant qu'il dirige et contrôle le développement. enfin. Sans doute le gène qui nous est aujourd'hui familier est-il défini dans sa « matière » : nous connaissons sa composition et sa structure moléculaires. il est crédité de vitalité. la forme et les propriétés de l'être qui en émergera. L'organisme devient ainsi la réalisation d'un programme prescrit par l'hérédité. la discipline tire sa fécondité d'une disjonction entre phénomènes d'hérédité et phénomènes de développement . rappellent bien étrangement cette cause formelle quitte à ce qu'une oreille puriste souffre de ce courtcircuit philosophique. les mendéliens. corrélativement. Ce sont les plans d'architecte du futur organisme. En apparence. les conceptions fondamentales se sont renversées. le gène est crédité de permanence. c'est bien le rôle . Toutefois ce renversement n'est. Mais par rapport à la cellule et à l'organisme. croyons-nous que de surface. et telle qu'elle nous est aujourd'hui familière. Chaque oeuf contient donc. conscients du caractère hypothétique de leurs concepts. dont la distinction entre génotype et phénotype a durablement façonné les façons de parler et l'ontologie spontanée des généticiens (même s'il est peu probable que la majorité d'entre eux eussent accepté qu'on leur attribuât une telle inteprétation ontologique du statut des facteurs héréditaires). il est premier.

différemment éditée. il devient authentiquement possible de parler de développement et de maturation d'un gène. il n'y a plus de définition satisfaisante du gène. une autre version de cette protéine sera produite à l'âge adulte. De multiples phénomènes ont été découverts qui empêchent aujourd'hui de dire qu'un gène n'est rien d'autre qu'une séquence d'ADN qui spécifie unilatéralement la constitution en acides aminés d'une protéine. à partir de la même séquence d'ADN chromosomique. qui fut précisément portée par le discours de l'action génique. Un même segment d'ADN peut spécifier plusieurs protéines. Par exemple. et des parties muettes (introns). mais leur définition même. une certaine protéine sera produite chez l'embryon. sont « morcelés ». Nous nous contenterons ici d'un exemple. base de données plutôt que programme4°. la génétique en vient à soumettre non seulement l'action des gènes. en particulier selon l'étape de développement de l'organisme. Or l'on observe que dans certains cas il y a « épissage alternatif » : selon le moment. c'est-à-dire découpés et raboutés : l'on obtient ainsi un ARN mûr qui ne contient plus que des séquences codantes. c'est la machinerie cellulaire qui détermine ce qui compte comme gène à un certain moment. les ARN messagers transcrits à partir de ces séquences sont « épissés ». Depuis une vingtaine d'années. non plus comme une entité « qui éclipse l'organisme. le matériau génétique est désormais saisi par de nouvelles métaphores. Les gènes des eucaryotes. Lors d'un processus de maturation spécial. ce sont des parties différentes de la même séquence qui se trouvent raboutées. . Ceci signifie qu'ils contiennent en alternance des parties qui s'expriment (exons).Autrement dit. Il existe en fait beaucoup d'autres processus qui vont dans le même sens3?. Ressource plutôt qu'acteur39. conduit aujourd'hui à voir le gène. en fonction de l'état de l'organisme. Dans un tel contexte. En vérité. mais comme signalant une dynamique organismique »38. C'est donc bien un même sillon ontologique qui s'est trouvé approfondi. et il existe toute une cascade de processus susceptibles d'altérer la séquence polypeptidique codée par une séquence donnée d'ADN. comme le montre l'usage explicite et massif du concept d'information dans le discours de la biologie moléculaire. celle-ci a en fait posé le concept d'un genre d'entité qui est en quelque sorte autonomisé par rapport au temps de l'organisme. qui s'opère aujourd'hui sous nos yeux. qui l'intègrent dans l'ordre temporel propre de l'organisme. c'est-à-dire de tous les organismes autres que les bactéries et les algues bleues. Rien ne permet mieux de comprendre ce qui s'est ainsi produit là que de prêter attention à l'écroulement du paradigme.Le temps des gènes 345 d'une forme qu'on lui fait jouer. et de son rôle dans la machinerie moléculaire. le génie génétique a profondément altéré notre vision du matériau génétique. au temps de l'organisme. Autrement dit. Il y a là une belle ironie de l'histoire : le développement des techniques de l'ingénierie génétique. de la génétique mendélienne à la génétique moléculaire : au fondement de la théorie matérielle de la vie.

dont le temps propre est celui d'un développement. Comme aimait en effet à le dire Jean Piaget.346 Jean Gayon En conclusion.autrement dit une histoire. S'il y a eu élimination du temps dans le discours génétique. C'est dans ce domaine intermédiaire d'organisation et de temporalité que se situe l'espace conceptuel du gène. pour user d'une dernière métaphore. les gènes contrôlent son développement. Le parallèle avec celles-ci ne doit cependant pas être mené trop loin. a dit Sewall Wright. . et pour cette raison cherchent moins l'intelligibilité dans des lois universelles que dans des concepts. et les populations (et espèces). Les gènes sont des entités matérielles qui font en réalité le pont entre deux niveaux d'organisation et deux niveaux de structuration temporelle des phénomènes de la vie : celui de l'organisme individuel. Du point de vue de l'organisme individuel. A cette échelle. ce n'est pas au sens où les biologistes auraient boudé le temps pour l'éternité. constituant. Le gène. et qui se recombinent. les biologistes sont fondamentalement convaincus qu'ils ont affaire à des êtres. ce sont des entités qui ne cessent d'être altérées par des mutations. retrouvant en cela le cheminement méthodologique et ontologique que Meyerson reconnaissait dans les sciences physiques et chimiques. mais ils le débordent car ils sont la seule chose qui en reste à la génération suivante. les gènes sont récupérés par la temporalité d'une histoire. Mais du point de vue de la population et de l'espèce. qui diffusent ou régressent sous l'action de diverses forces. la mémoire morcelée d'une espèce indéfiniment changeante. Il faut donc adapter l'adage de meyersonien à cette situation particulière. dont le temps est celui d'une accumulation de contingences . nous voudrions revenir sur l'adage meyersonien dont nous étions parti. Nous pensons avoir montré en quelle manière la science de l'hérédité a « éliminé le temps ». est la représentation que la population a de l'organisme individuel4l. mais au sens où ils ont rencontré sur leur chemin des entités qui ne rentraient pas dans les cadres temporels qui semblent les plus naturels à l'observateur moderne de la vie.

p. Sur les discussionsexpérimentalesrelatives à la pangenèse.1966. « The individualityof the species : a Darwiniantheory ? . 40. Cambridge.Paris. 1988.loc. 1974.Paris. The University of Chicago Press. Individuality. « La continuitédu plasmagerminatifcommebase d'une théorie de l'hérédité » [écriten 1885]. 10. 23 (1975). Kimé. chap. Paris.A. C. The Origins of TheoreticalPopulation Genetics. Cette image a été de fait souvent utilisée.C. Emile Meyerson.Murray.Chicago. 15. du temps ».Systematic Zoology. Review. 38). 165-166. « L'élimination 3. L'on se contentera ici de rappeler les controverses sur « l'individualité de l'espèce » (MichaelGhiselin. 5e éd. Contemporary 10 (1876) :198-205). le titre : Intracellular Pangenesis.1868. 9. A Short History of Genetics. p.Open Court.Les motset les choses. nous entendonsla biologiede l'hérédité antérieure à la redécouvertedes lois de Mendelen 1900.pp.EnglewoodCliffs. 1921. Par phase « pré-mendélienne ».Entre le temps et l'éternité. Carlson. Vrin.p. vol. The Variationof Animals and Plants Under Domestication. 1907]. 5.De l'explicationdans les sciences. Sur ce point.Le temps des gènes NOTES 347 1.Jean Gayon. « racine »). fr.IntracellularePangenesis.. Fayard. cit. Darwin et l'après-Darwin : une histoire de l'hypothèsede sélectionnaturelle.a proposé d'appeler stirpe (du latin stirps. 1965 .in Essais sur l'hérédité et la sélectionnaturelle.Payot. quoique présenté en 1865. Hugo De Vries. Charles Darwin. and Objectivity". 1974. Provine. angl. 1 (Paris. Science. ss le titre « Théoriede l'hérédité ». Emile Meyerson. L.Saunders. 4.qui a proposéle terme de « génétique».1995. Prentice-Hall. 13.p. Emile Meyerson. VI. Gallimard.Trad. 166. Chicago. AugustWeismann. 14.pp. commenom génériquede la « physiologiede la transmission héréditaire». 12. 8.chap. . pp. chap. Letters and Labours of Francis Galton. Cambridge University Press.Identité et réalité [lre éd. Reinwald& Cie. David Hull. 1892.. 2. Paris. Ibid. 1971 . Dunn.1987. 6."A Radical Solutionto the SpeciesProblem". IV.New York.. RevueScientifique.E. William B. cit. loc. Galton..trad. Biologyand Philosophy. ss. V.Paris. 39. la lignée des cellules germinales(Francis 27 (1975).From Buffonto Ghiselin. XXVII.voir Karl Pearson The Life. 7.chap. 2. 1924. 80-95 . "Species Concepts. chap. New Jersey. 127-143 . Jean Gayon.Jena.and back to Darwin». 1992. C'est WilliamBateson.Mac Graw Hill. l'expressionse justifie dans la mesureoù le mémoire de Mendel. The Philosophyof Biological Biologyand Philosophy. « A Theory of Heredity». Galton. Ilya Prigogine et Isabelle Stengers. London. AugustWeismann. 1910. voir MichelFoucault. ).« Provisional hypothesisof pangenesis 11. est demeuré étranger à ce champ d'étude pendanttrente-cinqans.Philadelphia& London. GustavFischer. avant Weismann. ». The Gene : A Critical History. 536-544.

On the Law of AncestralHeredity».(1909). in L. 22. 1965. cit. TheAmericanNaturalist.et cependant nous osons le tenir pour une entité réelle » (Wilhelm L.pp. 315-316.p. Nobel lectures. conférencedonnée le 4 juin 1933à la fondationNobel. Johannsen. 386-412. Dunn. p. Morgan.) 28. 19 Ibid.C.Elemente. l'unité est associéeà un chromosomespécifique. New York. Centaurus. Proceedingsof theRoyalSocietyof London. cit.Elementeder ExaktenErblichkeitslehre. 92). WilhelmL. Cit... Elsevier. 91-93.C. Nils Roll-Hansen. E. l'ouvrage de référencedemeurecelui de L.cit. York.p.et doivent être considérés comme les plus petits organismesconnus » (Hugo De Vries. WilhelmL. 22 (1978). 124. Nils Roll-Hansen (loc.dans son discoursde réceptiondu Prix Nobel.loc.p.« Mathematical Contributionsto the Theory of Evolution. WilhelmL. 4).A Short Historyof Genetics.62 (1898). The 25.46 (1912). 3.Mac GrawHill. 20. 239243.).ou qu'il soit une particulematérielle..pp.8 (1911). Historyof 1965.« The theory of the gene ». Jena. 27. 24. Biometrika. Dunn. Royal Societyof Studiesin Historyand Philosophy of Science. Mendel's Principles of Heredity. Muller.17 ( 1986). Thomas Hunt Morgan. 51 (1917). WilhelmL.« The Genotype Theory of Wilhelm Johannsenand its Relationto Plant Breedingand The Study of Evolution». 18. De Vries récusait la vision chimique du plasma germinatif soutenue par Weismann. Facts ». ThomasHunt Morgan.Amsterdam.« Ces minusculesgranules [les pangènes]ne sont pas des moléculeschimiques . Biometrika.) a clairementétablice point.1965. 1909.pp. William Bateson.en divorce avec les chosesréelles (. East. New Mac Graw Hill. En 1933. « Le génotypeest quelquechose que nous atteignonspar inférence.loc.ils sont beaucoup plus grands que des molécules. « MendelianNotationas a Descriptionof Physiological AmericanNaturalist. note précédente. récompensépour ses travauxsur la génétiquede la drosophile. « Le gène a parfoisété décrit commeun conceptpurementidéaliste. 633-655. pp.2(1903).pp. : Physiologyand Medicine.Quelques espritscritiquesvontjusqu'à affirmerqu'il n'existe rien que l'on puissequalifiercommematériaugénétique. Proceedingsof the B in Raphael Falk. A Short Genetics. 21. London.. Cambridge Universitypress. pp.pp. cit. 2-3. « The relationof geneticsto physiologyand medicine». (Dunn. Cambridge.M. .p. 93. op. Johannsen. 1 23. Johannsen.et qui soit distinctdes autres constituantsde la matièrevivante» (Herman J. 535. et peut être localisépar une analyse purementgénétique» (T. « What is a Gene? ».) Gustav Fischer. 1910.p. « Further Remarkson the Law of AncestralHeredity». 30.exprimaitbien le sentiment généraldes généticiens :« Au niveauoù se situentles expériencesgénétiques. 134 Cit.1922-1941.Dans les deux cas.« The Gene ». 1902..cela ne fait pas la moindredifférenceque le gène soit une unité hypothétique. (1947).. « Aristotle and Hippokrates » [1916].pp. 17. 211-229. « The Law of Ancestral Heredity ».H. Johannsen. in Dunn (1965). Johannsen. 26.348 Jean Gayon 16. Karl Pearson. 29.cit. cit. 150.

pp. 41. 34. Paris. Preprintn°18.« Genes : A DisunifiedViewfrom the Perspectiveof MolecularBiology». « Classificationof the Factors of Evolution ». Cambridge. 1995. Reproduitin E. Muller.What is Life ?. Beurton.pp. Cold Spring Harbor Symposia on Quantitative Biology. Lefevre and H. 33. « ADN : programmeou données? (ou : le génétiquen'est pas dans le gène) ». Ibid. 441-446. 36.textecité en note 32. HermanJ. « Programme 35. ColumbiaUniversityPress. 173-223.P.Le temps des gènes 349 31. EvelynFox Keller.. 2-29. H. 68 (1993).Embryology. 32. 39.P. RefiguringLife.pp. l'on trouvera une revue très détaillée de la questiondans Petter Portin.pp.Paris. in Controllingour Destinies : Historical. 1994. Evelyn Fox Keller. The Universityof Notre Dame Press (souspresse). ». « The Conceptof the Gene : Short Historyand Present Status ». 32. F. pp.voir Hans-Jorg Rheinberger.1970. 1995). François Jacob.EncyclopaediaBritanica. 40. 37. « Metaphorsand the Role of Genes in Development». 3-42. Oct 2-5.pp. In Great Ideas Today. Gallimard.Chicago.W. 38.pp. Evelyn Fox Keller. in Gene Conceptsand Evolution. Philosophicaland Ethical Perspectiveson the Human Genome Project (Universityof NotreDame. Biœssays. Frederick Nijhout. Sewall Wright. Henri Atlan.Introduction.« The Gene as The Basis of Life ». 30 mai 1994(ms). 16-24 . 22-23. 7-13.20 ( 1955). Erwin Schrddinger.). « Is There an Organismin this Text ? ».Cambridge University press.12 (1990).1 (1926). J. in 1 erCongrèsmondialMédecineet philosophie. La logique du vivant : une histoire de l'hérédité. Keller. 897-921. QuarterlyReviewof Biology. D'un point de vue plus philosophique. Sloaned. pp. InternationalCongressof Plant Sciences.and the Discourse of Gene Action». Voiraussi l'article mentionnén. Max-Planck-Institut für Wissenschaftsgeschichte. Rheinberger(eds. 1944.. « Language and Science : Genetics.

je tenterai un rapprochement entre les historicités manifestées en chacun de ces niveaux et resituerai la problématique dans le contexte plus général d'une philosophie de la nature. . dont il s'est agi ensuite de pénétrer les mécanismes. Je me référerai plus particulièrement aux travaux de G. Edelman sur la genèse du système nerveux. Point de prétention à l'exhaustivité. de démonter la dynamique interne. je voudrais tenter de préciser les modes d'historicité dont ces théories sont porteuses. Depuis le XIXe siècle en effet. Par une esquisse historique de ces théories depuis Lamarck jusqu'aux développements contemporains. Mais l'évolution phylogénétique n'est pas le seul lieu d'historicité en biologie. une phase de développement. En un moment conclusif. Les théories biologiques de l'évolution apparaissent donc comme un lieu central où l'historicité du vivant est explicitement thématisée.Histoire et nouveauté dans les sciencesde la vie' Darwinisme phylogénétique et darwinisme neuronal Bernard Feltz (Louvain) i l'on considère l'ensemble des sciences de la nature. un stade adulte plus ou moins long et une phase de dégénérescence aboutissant à la mort. A bien des égards. L'organisme individuel comme lieu historique. chaque organisme vivant est une histoire spécifique. tout d'abord. marquée par un moment initial. l'évolution du vivant est apparue de plus en plus comme une évidence dont il s'est agi de rendre compte de manière descriptive. c'est dans le domaine des S sciences de la vie que les concepts d'histoire et nouveauté s'imposent avec le plus d'acuité. tel est le point de vue que je me propose d'analyser en une deuxième partie. La première partie de mon exposé portera précisément sur l'historicité en jeu dans ces théories.

par la classification des espèces et les regroupements par types d'organisation et par famille. Toute interférence était un miracle. ce problème était complexe. repose sur une conception fixiste des espèces. Dans le contexte philosophique de l'époque. Elle avait été préparée par les recherches des naturalistes des siècles précédents et. La deuxième loi permet de comprendre la variété des formes de la vie. C'est une loi de la nature qui ne requiert aucune explication. Dieu contredisant les lois que lui-même avait posées.1. le XVIIIe siècle vit la découverte de nombreux fossiles et en particulier de fossiles mammifères. Paradoxalement. Nouveauté et évolution phylogénétique 1. en effet. les mastodontes en Amérique du Nord et les mammouths en Sibérie . Une double question s'ouvrait dès lors. la plupart des philosophes des lumières étaient déistes et recouraient à un concept de Dieu qui n'était pas autorisé à interférer avec l'univers une fois qu'Il l'avait créé. publiés entre 1815 et 1822. Lamarck et la première théorie explicative de la transformation des espèces La pensée évolutionniste dans la culture moderne a vraiment pris corps au début du XIXe siècle. pour Lamarck. Comment préserver l'image d'une harmonie de l'univers avec ce phénomène d'extinction d'espèces ? Comment par ailleurs concevoir l'apparition de nouvelles espèces qui fasse l'objet d'une programmation dès le moment de la création ? C'est à Jean-Baptiste de Lamarck que l'on doit le premier essai cohérent et systématiquement développé visant à défendre la thèse de l'évolution des espèces et proposant un mécanisme explicatif d'une telle évolution. Bon nombre de ces espèces n'existaient plus de telle sorte que se posait le problème de l'extinction des espèces. Lamarck considérait ce pouvoir comme un potentiel inné de la vie animale. en particulier. ou exposition des considérations relatives à l'histoire naturelle des animaux de 1809 et dans ses sept volumes de Histoire naturelle des animaux sans vertèbres. Pour Lamarck. Cuvier décrivit des faunes entières de mammiferes fossiles dans divers horizons du bassin de Paris. le développement de l'étude des fossiles suscita de nombreuses questions. deux mécanismes fondamentaux sont à la base du changement évolutif. Le