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Monde Élections qui tournent à l’avantage des islamistes, répression féroce en Syrie… le printemps arabe donne le tournis. Décryptage.

le tourbillon
du monde arabe
n
Que s’est-il passé ? Il y a près d’un an, un vent de liberté soufflait dans le monde arabe. Et aujourd’hui, la métaphore a brusquement changé : on parle désormais de « raz-de-marée islamiste ». Un tsunami que l’on imagine liberticide. Au Maroc, le parti Justice et développement (PJD), une formation islamiste, est arrivé en tête des législatives du 25 novembre. Son chef, Abdelilah ­ B enkirane, a été nommé Premier ministre le 29 novembre. En Tunisie, ­ E nnahda, le parti islamiste remportait fin octobre l’élection de la constituante. Et en Égypte, les Frères musulmans sont les grands favoris des élections qui se sont tenues le 28 novembre.
n Cet historien et arabisant est professeur à Sciences-Po (Paris), après avoir enseigné dans les universités américaines de Columbia (New York) et de Georgetown (Washington). Son Apocalypse dans l’Islam a obtenu, en 2008, le grand prix des Rendez-vous de l’Histoire de Blois, avant d’être traduit par les Presses de l’université de Californie. Ses livres ou ses articles sur le monde arabo-musulman ont été diffusés dans une dizaine de langues. Sa Révolution arabe, sous-titrée Dix leçons sur le soulèvement démocratique, a été publiée en 2011 à Paris (Fayard), Londres (Hurst) et New York (Oxford University Press).

Jean-Pierre Filiu spécialiste du monde arabe

celle de Jean-Pierre Filiu, historien arabisant professeur à Sciences-Po (voir encadré), auteur de la Révolution arabe. Dix leçons sur le soulèvement démocratique. La Vie a choisi de lui donner la parole. Il nous expose en quatre points sa vision des événements qui bousculent l’ensemble du monde arabe.

Bruno AMSELLEM / SIGNATURES

fayard

28 novembre 2011. Bureau de vote au Caire. Les Frères musulmans sont les grands favoris des élections législatives.

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ne révolution U profonde, basée sur l’idée de nation

24 novembre 2011 à Sanaa. Au Yémen, face à la détermination des manifestants, le président Ali Abdallah Saleh va quitter le pouvoir.

Faut-il craindre ou espérer ? Deux thèses sont discutées en ce moment. Deux lectures de l’Histoire en marche. L’une est plutôt pessimiste. Il

L’autre thèse est plus optimiste puisqu’elle parie sur un changement profond de mentalité dans le monde arabe, une « révolution totale ». C’est

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REUTERS/Khaled Abdullah

Pourtant, d’autres signes montrent que ces révolutions sont loin d’être achevées. Poussé par la rue qui, de nouveau, gronde, le Conseil suprême des forces armées (CSFA) égyptien a accepté la tenue d’une élection présidentielle d’ici juin. Au Yémen, le président Saleh a finalement décidé de signer l’accord de transition et s’est engagé à quitter le pouvoir d’ici trois mois. En Syrie, le vent commence à tourner pour le régime de Bachar ­ al-Assad, lâché par la Ligue arabe. « Les jours du régime syrien s o n t c o m p t é s   » , a d é cl a r é l u n d i 28 novembre, le ministre des Affaires étrangères Alain Juppé.

s’agit de celle de Robert Malley, un ancien conseiller de Bill Clinton, dans un article publié dans le New York Review of Books le 29 septembre dernier. Pour ce chercheur de l’International Crisis Group, un think tank américain, la « contre-révolution arabe » a commencé dès le 12 février 2011, le lendemain de la chute de Hosni Moubarak, le président égyptien. Les jeunes révolutionnaires désorganisés, sans expérience politique, seraient selon lui en train de se faire confisquer leur révolution par l’armée et les islamistes.

Les mots sont forts. Pour JeanPierre Filiu, « nous sommes face à une vague de fond historique qui ne fait que commencer, un bouleversement d’une ampleur exceptionnelle. L’une des grandes révolutions de ce temps. » Celui-ci réfute l’expression de « printemps arabe » : « il s’agit d’un mouvement long qui ne peut être circonscrit à une saison. Toute la dynamique va dans le même sens malgré les velléités de contre-révolution ». Pourquoi ? Parce que ce mouvement est emmené par une génération. « L’un des principaux points communs de ces révolutions, c’est qu’elles sont portées par la jeunesse. Une génération de jeunes femmes et de jeunes hommes arabes qui n’ont jamais été aussi nombreux dans leur classe d’âge. Or, cette génération s’inscrit en faux contre celle de ses parents qui avaient accepté, après les indépendances, la mise en place de régimes considérés comme légitimes parce que nationalistes. » Aujourd’hui, explique l’historien, les jeunes révolutionnaires ont uu

­ ubstitué au respect de la figure du uu s père fondateur, l’idée de justice politique et sociale. « Lorsque ces mouvements se déclenchent, c’est pour en finir avec le régime en place. Une fois que le but est atteint, la chute du dictateur, l’exigence de justice continue à se déployer. C’est ce qui est en train de se passer de nouveau sur la place Tahrir en Égypte mais aussi au Yémen. Ainsi, alors que le président Saleh a signé l’accord de transmission du pouvoir, de nouveau, la place du Changement

à Sanaa, la capitale, s’est remplie de manifestants qui clamaient : “Non, nous voulons te juger !” » L’autre caractéristique de ces révolutions, c’est le retour de l’idée de nation. « Le message est en quelque sorte : “le régime a trahi la nation, il doit partir” , explique Jean-Pierre Filiu. Le drapeau national est repris des mains du tyran et brandi dans la foule. » Celui-ci décrit un phénomène de double dialectique, un double ressort, en quelque sorte : « À la

fois, la sphère publique arabe, pardelà les frontières, se soulève avec la même insistance dans tous les pays. Et dans le même temps, ces mouvements sont profondément ancrés dans le cadre des États-nations modernes issus de la colonisation. Ce sont des mouvements politiques et sociaux qui se mettent en scène comme des mouvements de libération nationale. Or, les luttes patriotiques sont bien plus mobilisatrices que les combats sociaux…  » C’est pour cela, par

­ xemple, que la partition de la Libye e – entre Cyrénaïque et Tripolitaine – que beaucoup annonçaient, n’a pas eu lieu. « Au contraire, pour la première fois depuis son indépendance, la Libye se déploie réellement sur les frontières qu’elle a héritées de l’indépendance. » C’est aussi pour cela que les partis islamistes de ces pays vont être obligés d’être de plus en plus nationalistes : leur salut électoral passera désormais par l’identification à la nation. »

es islamistes forcés à faire l’apprentissage 2 L du pluralisme
L’islamisme est-il en train de remporter la partie ? « D’abord, il faut rétablir le pluriel, explique Jean-Pierre Filiu. Chacun des partis islamistes adopte des attitudes très différentes selon les pays où il se trouve. Ainsi Ennahda en Tunisie se pose comme la plus tunisienne des formations politiques : les thèmes patriotiques prennent donc bien

­ ouvent le dessus sur les thèses islas mistes. Même les Frères musulmans, que l’on retrouve dans tous ces pays, n’y ont pas les mêmes positionnements : parti des valeurs en Tunisie, favorable à une monarchie réformée en ­ Jordanie, etc. » Surtout, ces partis sont en plein bouleversement. On les croyait en position de force, ils apparaissent profondément divisés. En Égypte, par exemple, les Frères musulmans ont un parti officiel et quatre formations dissidentes… Car ceux-ci n’échappent pas au tourbillon révolutionnaire. Au sein même de leurs organisations politiques, d’abord : « Les partis islamistes sont traversés par la même crise générationnelle que le reste de ces sociétés, poursuit le chercheur, leurs chefs sont des personnalités âgées. Alors que ceux-ci se contentaient d’opposer un contre-modèle à la société, le jeune islamiste veut le changement ici et maintenant. Et l’exprime. Or, ce sont des organisations qui, sous les dictatures, existaient dans la confrontation manichéenne avec le régime. Difficile, dans ces conditions, de laisser s’exprimer des désaccords à l’intérieur du parti. Aujourd’hui, ils ne peuvent pas faire autrement. » Et ceci, au moment même où ils doivent s’adapter au pluralisme politique : « Ces nations, spoliées par ces dictateurs sont en train de se reconstruire par le bas , e x p l i q u e Je a n - P i e r re F i l i u . L a grande nouveauté est que les partis islamistes se trouvent désormais dans une scène politique ouverte : ils vont devoir inéluctablement faire l’apprentissage de la pluralité ». Et qui dit pluralité, dit compromis… « Les partis islamistes se trouvent au même moment que le PC français en 1976, poursuit l’historien, lorsque celui-ci a dû abandonner la “dictature du prolétariat” pour pouvoir espérer entrer au gouvernement : les islamistes vont devoir faire des compromis. Ils seront sans doute contraints de faire leurs preuves, voire de donner des gages. Cela s’est déjà produit : en 1989, les Frères musulmans jordaniens ont participé au gouvernement. Ils ont mal géré le pays et ont perdu les élections suivantes. » Selon le chercheur, tous ces bouleversements ne uu

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peuvent avoir lieu sans quelques « crispations rhétoriques ». Le 13 novembre, Hamadi Jebali, le secrétaire général d’Ennahda en Tunisie, a ainsi appelé de ses vœux lors d’un meeting l’instauration d’un « sixième califat ». Devant la levée de boucliers, celui-ci a rappelé, gêné, qu’Ennahda avait bien sûr opté pour « un régime républicain démocratique ».

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a Turquie L et le Qatar, nouvelles puissances

Bloc-notes jean-claude guillebaud
Journaliste, écrivain et essayiste

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e culte de la L kalachnikov pourrait devenir archaïque

C’est un pari que Jean-Pierre Filiu fait sur l’avenir. « Nous vivons la fin de ce qui était jusqu’à maintenant une constante, une dimension forte dans les pays arabes, la fétichisation des armes. Il s’agit d’un renversement complet dans la culture politique arabe de ce temps. Le culte de la kalachnikov pourrait enfin devenir archaïque » , avance le chercheur. Les révolutions – hor mis la sanglante révolte libyenne qui f ait figure de contre-exemple – consacrent le retour de la non-violence comme stratégie efficace qui permet d’établir un nouveau rapport de force. « Il faut bien comprendre que la non-violence est, pour les révolutionnaires, un choix raisonné, une stratégie. Les armes pullulent en Syrie. Or, la population civile résiste pacifiquem e n t d e p u i s m a rs, a v e c u n c o û t humain exorbitant. Même les djihadistes, qui condamnaient l’option politique des Frères musulmans, sont en train de comprendre que la voie armée était une impasse. » Ce n’est pas si nouveau dans le monde arabe.

Homs, Syrie, une manifestation antigouvernementale, photographiée à l’aide d’un téléphone. La répression sanglante empêche tout travail journalistique.

« En 1919, rappelle Jean-Pierre Filiu, le peuple égyptien s’est soulevé contre l’occupation britannique. Un mouvement de désobéissance civile non-violent qui a eu pour conséquence la

SYRIE : un jésuite menacé d’expulsion
n Il prône depuis le début de la crise le dialogue entre le régime et l’opposition. Cela n’a pas plu à Bachar al-Assad. Le père Paolo Dall’Oglio, de la communauté monastique Al Khalil de Mar Moussa, à 100 km de Damas, est menacé d’expulsion. Ce jésuite italien, présent en Syrie depuis une trentaine d’années, a annoncé luimême être sous le coup d’une mesure d’expulsion depuis le 21 novembre. « Les autorités syriennes voudraient que ce soit l’Église syriaque qui le rende exécutoire et elles ont demandé à l’évêque syro-catholique de Homs de se prononcer », a-t-il commenté au quotidien libanais L ’Orient-Le Jour. Une façon sans doute pour le régime de demander aux chrétiens, déjà critiqués par les révolutionnaires, des gages de soutien. Ceux-ci, se retrouvent désormais dans une position difficile. l

reconnaissance formelle de l’indépendance de l’Égypte, et ce bien avant Gandhi. » Surtout, dans ces pays souvent multiconfessionnels comme la Syrie, la non-violence est un gage d’unité. « Cette stratégie permet à ces mouvements d’être transconfessionnels, trans-classes sociales. Le phénomène des milices est en revanche, par définition, clivant. » Pour le chercheur, « les fauteurs de guerre civile et de chaos, ce sont les dictateurs eux-mêmes, qui s’accrochent à leur pouvoir. Qui a tiré sur les Coptes le 9 octobre au Caire ? C’est l’armée et la police égyptienne ! Bachar al-Assad, le président syrien, a bien compris qu’il devait jouer sur les divisions communautaires pour affaiblir la révolution : il a d’ailleurs nommé, au début de l’été, un général chrétien comme ministre de la Défense… »

Deux acteurs se sont distingués depuis le début des révolutions. La Turquie, d’abord, que les partis islamistes posent en modèle pour son système politique. Mais pas seulement : c’est une nouvelle puissance qui est en train de naître. « La ­ Turquie est en train de mobiliser avec beaucoup d’intelligence tous les attributs de la puissance, grâce à son soft power, son influence multiforme. Il y a aujourd’hui un rayonnement culturel turc qui s’exprime notamment par le succès des feuilletons turcs, auxquels toute une classe moyenne arabe s’identifie désormais. Le taux de croissance du pays joue beaucoup également. Surtout, la Turquie offre une réponse convaincante à toute une série de contradictions : le pays est gouverné par un parti islamiste dans un système laïc. C’est un pays musulman actif au sein de l’Otan, qui veut entrer dans l’Union européenne. Et enfin, il y a la bande de Gaza. Alors que pratiquement tous les chefs d’État arabes gardent le silence sur le sort de ses habitants, la clarté du discours d’Erdogan, le Premier ministre turc, qui condamne notamment le blocus israélien, touche beaucoup les populations arabes. Il y a fort à parier que, dans la nouvelle Syrie, après la chute du régime Assad, la Turquie aura un rôle important. » Le Qatar, enfin, est en train de sortir de l’ombre de l’Arabie saoudite. C’est l’effet Al-Jazeera, la célèbre chaîne d’information continue dont le siège est à Doha. « Al-Jazeera a suivi les révolutions mais elle a fait davantage : la chaîne s’est mise en scène sur tous les fronts comme si celle-ci en était aussi une actrice. » Mais c’est aussi son incroyable force financière qui en fait désor mais un État qui compte. C’est, par exemple, sous son influence que la Ligue arabe a décidé d’exclure la Syrie. « Le Qatar a aussi envoyé ses forces spéciales en Libye. Le pays a sans doute financé la campagne d’Ennahda en Tunisie. Il est en train de se construire une assise, un réseau d’influence fait d’une clientèle d’obligés. » ●
Anne Guion

La fin du printemps ?
Chez nous, les commentateurs ont subitement changé de ton. Hier encore le printemps arabe annonçait la victoire de la démocratie tout autour de la Méditerranée. Aujourd’hui, le succès des partis islamistes – de l’Égypte au Maroc – préfigurerait un retour de la « noirceur », pour parler comme nos amis québécois. Ainsi, l’aspiration à la liberté qui s’est manifestée de Tunis au Caire et de Tripoli à Rabat n’aurait été qu’une ruse de l’Histoire ouvrant la porte aux « barbus ». Une dictature serait ainsi, tôt ou tard, remplacée par une autre. Quant aux journalistes occidentaux qui ont salué le courage des jeunesses arabes, ils sont aujourd’hui présentés comme des naïfs. Je n’adhère pas à cette vision des choses. La réalité est moins simple, plus imprévisible, plus ouverte que ne laisse entendre ce manichéisme. À ceux qui voudraient se faire une idée moins émotive – et plus précise – des événements, je conseille vivem e n t u n l iv re d ’ e n t re t i e n s conduit par notre confrère du Point Jean Guisnel. L’auteur en est Alain Chouet, ancien responsable de nos services de renseignement (DGSE) et spécialiste du monde arabe (Au cœur des services spéciaux. La menace islamiste : fausses pistes et vrais dangers, La Découverte). Peu d’observateurs sont aussi bien informés que lui. En réalité, le printemps arabe ne tombait pas du ciel. C’est l’aveuglement intéressé des Occidentaux qui a fait croire à tous qu’il était « imprévisible ». Depuis plusieurs décennies, les peuples méditer ranéens subissaient la violence de ces dictatures qui avaient nos faveurs. Et leurs révoltes – qui n’ont jamais cessé – s’appuyaient sur la seule référence possible (après l’échec du socialisme arabe des années 1970) : l’islam que les Occidentaux diabolisaient. Aujourd’hui, tout se passe comme si l’Histoire avaient été remise en marche là-bas ; un peu comme elle s’était débloquée en Europe de l’Est et dans l’ex-URSS après la chute du communisme en 1989 : pour le meilleur et pour le pire. Sur la durée, rien n’est encore joué mais le pire n’est pas forcément annoncé. L’islam n’est pas seulement une religion,

Sur la durée, rien n’est joué mais le pire n’est pas forcément annoncé
c’est aussi une culture, une civilisation, une mémoire. Nous avons eu tort d’imaginer que ces pays pourraient passer du jour au lendemain de la dictature à une démocratie à l’européenne. En Europe, il a fallu du temps, beaucoup de temps, pour que nous accédions à une for me républicaine de démocratie. Ne demandons pas aux peuples arabes de parcourir en quelques mois le chemin que nous avons mis deux ou trois siècles à tracer. Et d’ailleurs, si l’islamisme porte en germe un danger véritable, la source principale est à trouver du côté de l’Arabie saoudite, régime auquel, par le fait d’un cynisme intéressé (le pétrole), nous accordons nos faveurs, pour ne pas dire notre complaisance. jc.guillebaud@lavie.fr

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Focus / Cosmos

La Vie - 1er décembre 2011

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