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Un homme dans sa vie

Un homme dans sa vie

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French modern novel.
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05/07/2013

D'habitude, Claire me parlait d'elle, de sa vie. Un soir, elle me parla de Martin.

Elle qui aimait les femmes, s'intéressait à un homme ! Quelques jours avant, je fêtais mes 30 ans dans la maison que mon père possède à l'ouest de Paris, près de Montfort l'Amaury. Cette maison basse est au détour de la route qui nous sépare des terres des environs. Les voisins absents, la sono cracha ses BPM en plein virage du vendredi soir jusqu'au dimanche matin. Après ce week-end, nous ne nous étions pas revus, juste appelés. Jusqu'à notre rendez-vous. J'avais invité Claire à dîner ce soir-là. Elle avait accepté. Je devais passer la prendre. Et croiser cet homme, Martin. Une fin d'après-midi de novembre. Je montai au deuxième étage de l'immeuble où Claire travaillait. Pas d'hôtesse, le même mobilier qu'ailleurs, quelques plantes vertes et un point d'eau, froide ou tempérée. Je savais où aller. Les portes des bureaux étaient fermées, les stores baissés. Au fond du couloir, j'entrai sans frapper dans une salle de réunion. Je m'excusai. Claire n'était pas seule. Pierre Miller me salua. Je connaissais Simon Lebrun. Trois autres hommes étaient assis autour de la grande table ovale. Claire me présenta Martin. Il vint me serrer

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la main alors que Simon me demandait de patienter une demi-heure. Non ! J'emmenai Claire. Elle partait tôt !… Pierre Miller me laissa faire. Il mit aussitôt fin à la réunion et remonta dans son bureau, au troisième. Il partirait le dernier, après avoir relu et annoté ses dossiers. Souvent seul, ce directeur général. Un homme décidé, parfois rigide. Claire le disait brillant, avec une part d'ombre. Un homme posé, équilibré. Certains voyaient en lui quelqu’un de froid, distant, autoritaire. Un homme qui soignait son apparence ; svelte et de taille moyenne. Quelques mois plus tôt, il ouvrait la porte de son bureau. Pierre Miller remerciait Claire. Détendu, il s'essaya à une dernière figure d'analyse. Cet homme grisonnant avait encore l'âge de jouer au pygmalion. Elle n'était pas sa fille ! Elle n'allait pas lui sauter au cou. Claire se leva. Elle s'avança vers lui, s'approcha et glissa une main dans la sienne. Avait-il entendu ou deviné quelques mots ? Pierre Miller fut surpris par une complicité fugitive, un charme équivoque que Claire laissait traîner. Après ce rendez-vous et un long entretien, il décida de recruter cette femme. Expérience décisive, réelle maîtrise intellectuelle, que pouvait-on lui demander de plus ? Elle saurait séduire sans se faire prendre et profiter de la faiblesse des imaginations pour réduire au silence des témoins involontaires quand, comme ce soir-là, un homme viendrait la chercher. En cette fin d'après-midi de novembre, Claire est partie plus tôt que d’habitude. Nous avons marché un peu dans le VIIIe arrondissement de Paris, avant d'entrer

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dans un bar. Dans la rue, des gens passaient. Le temps aussi… La nuit avançait. Sur sa chaise, légèrement de côté, Claire mélangeait des sourires au cocktail qu'elle buvait. Parce que je ne l'écoutais pas, elle me parlait de lui, Martin, sans rien me dire, ce qui l'amusait. Une voix fluide, pleine d'exclamations ! C'était lui, pas de doute. « Pourtant je n'ose pas lui parler. Il m'intimide. Il est trop gentil. » Je croisai les jambes, oubliant Claire assise en face de moi. Elle finit par se redresser et me dit : « Simon et Pierre pensent qu'il manque de caractère. » Elle soupira alors bruyamment, le verre vide. Impatient, je reposai mon pied. « Ça va ? » Une banalité qui m'échappa avec dépit. Je précisai : « J'espère que tu n'auras pas de problèmes parce que tu es partie plus tôt. – Des problèmes, j'en ai déjà. Je n'ai pas ta chance Thomas, je dépends du monde dans lequel je vis. C'est implacable. Mais ça ne durera pas… On y va ? » Presque un aveu, intimement pressenti, espéré. Claire n'y croyait pas ou plus. Elle n'y avait jamais vraiment cru, je pouvais en témoigner. Elle n'était pas définitivement adulte. Elle voulait grandir, partir. Pour commencer, Claire voulait quitter ce bar. C'est ce que nous avons fait. Nous bavardions en marchant lentement avenue

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Franklin Roosevelt. Sous nos pieds, des ombres, des pièces d'écorce d'arbres et quelques feuilles sales. Devant nous, un couple sans histoire. Ils allaient nous dépasser, continuer et disparaître au rond-point. Claire portait un petit sac de cuir rouge en bandoulière, une écharpe colorée et un manteau deux longueurs. Elle parlait. Claire était consciente des difficultés qu'elle rencontrait depuis peu. En ces temps de crise, l'individu est ce n'importe qui, celui à qui tout peut arriver. Il attend son tour ou son heure, une forme d'anonymat. Il y a derrière le désordre des cycles économiques une vie animale, me dit-elle. Une vie d'hommes ! Des cas d'espèces. Elle y voyait une fable, qu'elle illustrait en dessinant avec ses mains une terre entre parenthèses. Chanté, cela eut été : La Grosse Pomme Le ciel est en poussière, elle est tombée par terre, si bas que dans nos mains file une corde sans fin. J’aimais cette façon qu’avait Claire de s’exprimer, même si je ne partageais pas ses idées. Grosse pomme ou pas, n'en parlons plus ! Tenace ou provocatrice, elle me demanda où j’étais ce jour-là. Où étions-nous ? Devant un écran de télévision, tous prostrés, agenouillés, illuminés et frappés par l'explosion en direct d'une

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nouvelle révolution globale de nos sociétés — la dernière ? La suite est hors du temps, une histoire sans fin. Après la déflagration, nous avons déterré et dépoussiéré un monde qui a vécu. À la Française, avec cette modestie que nous honorons. Un modèle réduit à un bon sens proverbial et à une totale absence de mesure qui nous laissent penser que tout est possible et que les cents valent les mille. Ainsi confortés, nous décidons. De quoi ? D'édicter une morale complaisante, sous forme de règles de savoir-vivre et obligations de transparence. Nous instaurons la réalité en principe. À force d'attendre, nous finissons par observer un mieux-être. Nous y croyons sans douter, avant de ne plus y croire et regretter, un par un, moi y compris, dans un même contentement général et actes de contrition, la fin des années folles et pleines de fric. Il faisait froid. Nous nous sommes hâtés. Quelques mots, quelques pas et nous étions assis à notre place, Claire et moi. Un restaurant asiatique, cuisine chinoise. Nous n'étions pas seuls, d'autres tables étaient occupées. Tout semblait étrangement réservé. Encore et partout la même distance, celle du vol d'un papillon. Sauf lorsque vint un serveur un peu curieux. Blanc comme la cire de la lampe posée là, du bout des doigts, il fit briller d’étranges éclats lunaires sur nos visages. Dans ce restaurant, une couleur dominait. Était-ce un concept ou une déclinaison artificielle de l'intensité des lumières ? Cela donnait une moitié d'orange. L'allumette soufflée, le serveur nous tourna le dos. Il s'éloigna vite,

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avant de se fondre dans l'intimité contrastée d'un autre couple. Un homme, corpulent et barbu, était assis en face d'une femme vêtue de noir et de rouge. Lui, plus âgé. Elle, une Espagnole ou une Corse. Les parents de quelqu'un ? Pas les miens. J'en souris. Je me rapprochai de Claire. Je penchai la tête. « Que penses-tu de raviolis avec des galettes de riz et une bière ? Soirée vapeur et mousse ! » Un sens de l'humour dicté par la carte. Claire apprécia. « Voilà ce qu'il manque à Paris, Thomas, le dîner en peignoir ! – Tiens ! Hier, j'ai eu une idée. La thalasso d'entreprise !… Hammam, douches et tout le monde pieds nus dans le couloir. Avec un solarium sur le toit. Cela pourrait plaire aux Japonais... – Laisse les Japonais tranquilles. Et puis, crois-moi, la "corporate vinotherapy" marcherait mieux. Mais, tu sais Thomas, tu restes pour moi une source d'inspiration inépuisable. – Quand je te dis de proposer mes services à Pierre. – Comme garçon de bain ? Finalement je vais prendre une marmite de queues d'écrevisses. » Sa voix siffla sur écrevisse. Ici, je goûtais à tout. Des yeux haut perchés, un soupçon de baiser sur sa bouche, je n’en perdais pas une miette. Des instants de liberté que prenait cette fille, grande, ovale, lumineuse, timide et têtue, qui pouvait tout exprimer, figurer, suggérer, avec stupeur et

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animalité, une façon bien à elle de vous dévisager puis de sourire ou de se fondre dans ses mèches blondes. Interdite et tendre Claire. Instants de plus en plus rares. Depuis un an, elle vivait entourée d'hommes. Beaucoup d'hommes. Tous les hommes pour elle. Des hommes réfractaires à l’idée d’être coulés dans un même moule. Douée de raison derrière une féminité désarmante, elle les voyait émotifs et craintifs. J'aurais aimé être à sa place pour être aussi catégorique. Caricatures, avatars ! Cheveux courts sur deux pattes, montés sur un âne, assis sur des largeurs, dévorés par un trop plein d'énergie ou le manque d'ambition… Voilà quel était le portrait de ces commandeurs, associés dans un incontournable, intentionnel mais prévisible immobilisme. « Le plus difficile n'est pas de l'imiter en parlant de soi, mais de se taire et de l'écouter. » Des propos fréquents. Une violence sourde qui à chaque fois me frappait. Les jugements de Claire pouvaient être durs. Une intransigeance telle que j'en serais presque devenu un défenseur ou un complice de Simon ; Simon Lebrun, le collègue de bureau de Claire chez Atlantis. Caractériel actif doté d'une véritable force d'entraînement, ce trentenaire excellait dans l'exercice quotidien de l'usure d'autrui. Un mélange personnel de défis physiques et d’ascendants verbaux, une thérapie artisanale, une manière à lui de se soigner. Si le cynisme est une pulsion de mort alors il n'a jamais été cynique. Égoïste, sûrement ! Jusqu'à en être

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altruiste pour s'en cacher. Égoïste et franc, un vrai modèle ce Simon. L'hypocrisie est hors norme, au contraire de nouvelles façons de s'affirmer. Assouvir à défaut de sublimer, asservir et ne pas assumer, une normalité faite pour durer. Une limite, presque une loi ! Celle d'un opportunisme marginal. Être soi et n'y être pour rien. « Et lui, il t'écoute ? – Il me cherche ! Toujours à l'affût d'un fauxsemblant. Vigilant comme un mâle ! Un homme, pardon... » Le visage de Claire se ferma. Puis, il s'ouvrit. « Il me fixe des yeux. » La mimique explicite de Claire me fit sourire. « Il s'obstine à ne parler qu'à l'idée qu'il se fait de moi. » Claire hésita alors, avant de m'interroger : « Il est prêt à tout ? – Il n'a pas d'amour-propre. – Je devrais peut-être lui parler. – Il aura peur d'être trompé. – Toi aussi ! – Moi aussi ? – Peur d'être trompé. – Par qui ? – Moi par exemple. – Toi ? Claire, tu es le doute incarné. » Je me tus. Claire ne bougeait pas. Je voulais garder le silence, prendre mon temps. Je m'approchai d'elle.

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« Thomas, l'amour n'est pas une promesse. C’est un aveu. » Elle dit aussi : « Une confession. » Claire était sérieuse. « Une soumission. », répondis-je. Puis, je l'invitai à boire. Singulière, charismatique, Claire but son vin en tenant haut, les mains jointes, un verre à pied dont elle serrait la coupe. Une subtile transparence coula peu à peu sur son visage. Elle m'apparut fragile, fêlée, la figure suave et reposée. Comment saisir une émotion, un reflet, un salut et moi en qui j'étais sûr de croire ? Consciemment, je ne voyais plus qu'un bout de table ronde et un jeu de colonnes qui partaient vers la voûte. Je baissai davantage mes yeux sur le trouble à l'encre noire des calamars dans mon assiette.

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Claire habitait près de Paris. Elle avait auparavant vécu plusieurs années à Los Angeles. Je fis sa connaissance là-bas, chez Julia, une amie commune. Curieusement, si j'avais accepté de l’accompagner pendant ses vacances en Europe, Julia n'aurait peut-être jamais rencontré Claire. Julia organisa une soirée quelques jours après leur retour de Grèce. Dès mon arrivée, en fin d'après-midi, sous la véranda, contre le jour qui tombait, les bras nus, elle posa sur moi ce regard qu'elle portait. Rien d'autre que l'éclat d'une maturité. Le visage soufflé par l'émotion, Julia m'embrassa. Elle me donna un verre de vin et me présenta Claire. Enfantins, les yeux de Julia brillaient. Elle s'excusa. De joie, dit-elle, je pleure de joie. Puis, Julia nous laissa seuls. Claire vivait depuis quatre ans en Californie. Ce fut la première chose que je sus d'elle. Elle y était partie travailler. Une opportunité. Elle n'avait nullement hésité lorsqu'un ami de son père lui proposa à la fin de ses études un poste à l'étranger. Nous avions le même age. Je venais de terminer une pièce. Une pièce de théâtre. 30 pages, un acte et deux personnages. Auteur ? Ecrivain, auteur de belles lettres. Vrai ! Un premier roman, quelques nouvelles, des piges. Plus rédacteur

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qu'écrivain ? Cela ne changeait rien. Mon clavier, mes stylos, du papier, des mots pour vivre. Je lui dis que ma pièce était en anglais ; bilingue, élevé par ma mère américaine, nourri par mon père. Elle me crut. Nous allions bavarder plusieurs fois ensemble au cours de cette soirée. Je ne dansais pas, je buvais peu. Claire s'amusait, riait. Elle bougeait beaucoup. Elle me faisait des signes. Elle attendait que je sois seul. Elle venait alors vers moi. Claire avait décidé de rentrer en France. Des raisons personnelles. « Je suis arrivée au bout », me répéta-t-elle. Je lui proposai mon aide. Elle me glissa son numéro de téléphone. Plus tard, Claire me confira une peine de cœur, une séparation douloureuse, la fin d'une histoire. Dès le lendemain, je devais rejoindre ma mère. Curieux chemin des écoliers ! Un gâteau aux cerises au bout d'un millier de kilomètres. Avant de m'éclipser, je cherchais Julia. Je voulais la saluer, m'assurer que tout allait bien. Je l'avais peu vue. Lointaine, presque distante, je la crus assagie. Très entourée, Julia avait trop fumé, trop bue. Beaucoup trop. Elle avait passé son temps à déguster des fromages et du vin autour d'une table basse. Entre deux hommes plus jeunes, Julia disserta sur un art de vivre. Trop longtemps. Elle finit par perdre le fil, au fond du canapé. Et elle tacha sa robe. Elle frottait la tache avec de l'eau. Je passai la porte, le blouson à la main. « Ça va Julia ? »

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Elle hurla presque, respirant fort. Maladroite, Julia venait de s'éclabousser. Un tourbillon de rage et d'angoisse au-dessus d'un lavabo. Elle n'était pas trempée, juste mouillée. Je calmai Julia. Je lui tendis une serviette propre : « Essuie-toi. » Ce qu'elle fit. Julia s'excusa une nouvelle fois, en riant. Un peu de grâce ou de sauvagerie lui collait à la peau. Nous étions seuls dans la salle de bains, proches l'un de l'autre. « J'y vais, Julia. » Elle m'agrippa par la nuque. « Appelle-moi ! » Julia m'encouragea à le faire. Pour m'entendre, creuser l'air du temps. Comme toujours ! Parler de moi, de l'avenir. Avec attention, empathie. Égoïste viscérale, Julia a ce don de soi qui prête aux convulsions et à la générosité ordonnée. 20 ans au milieu des années 70, les dernières veillées des utopies libertaires, les derniers feux. Non-combattante, pas militante, sympathisante non-engagée, Julia a gardé les cheveux de paille de ces années grises et délavées. Des années à lutter par nécessité où Julia a gagné par hasard. Sans pouvoir en parler, elle le sait. Tout a basculé du bon côté. Elle comprend l'époque dans laquelle elle vit mais ne l'explique pas. Par conformisme, elle a beaucoup fait — mal ou bien s'habiller. Qu’importe ! Son amourpropre a des limites. Julia a même épousé un Français. Un polytechnicien, qu'elle quittera en le forçant à partir.

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Comédienne. Ce talent, Julia l'exprime souvent avec caractère. Elle le regrette parfois. Hors cote, un art postcontemporain, le défaut de la copie, de la similitude, une école de l'ébauche sans fin, une débauche de moyens ou des artistes victimes de leur minimalisme, ce qui les rend invisibles. Des explications brouillonnes qui ne pardonnaient pas ma période de répression. Après plusieurs années d'abandon, je recommençais à traîner dans les musées et les galeries, à me planter devant des toiles. Seulement, je découvrais d'autres peintres à présent. Un bleu vivant de Bonnard a ainsi rejoint dans ma serre picturale — mon herbier de couleurs —, un jaune de Delacroix que je ne verrai jamais. Le téléphone sonna. Claire. Elle me donnait rendezvous chez Marie, vers 21 heures. Puis, j'appris qu'elle avait déjeuné la veille avec Martin. Peu importe où et comment. Il était en face, Claire parlait. Plus que lui. Elle avait cessé de le vouvoyer en descendant la rue qui menait à un bistro. Maquillée, Claire avait dégagé son front, souligné ses sourcils. Rose et blanche. Que Martin ne se doute de rien. Fragile ou décolorée ? qu'il comprenne ce qu'il veut. S'il était l'homme qu'elle cherchait, Claire apparaîtrait alors, sincère, d'une extrême sincérité, jusqu'à courir après lui et le retenir, s'il le faut. Pour ne pas le perdre. Qu'il ne souffre pas. Comment le lui dire ? Tout bas ? La voix serait

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douce. Claire avait choisi l'endroit, une table sur la rue, le plat du jour et choisi d'attendre. Ils finissaient de déjeuner. « On se connaît depuis combien de temps, Martin ? – Deux mois. Pourquoi ? – Depuis plus longtemps, tu sais. – C'est à dire ? – Moi, je t'ai tout de suite reconnu. – On se connaît ? – Écoute-moi ! Il y a dix ans, je vivais à Charenton. Je t'ai souvent croisé à l'époque. Tu étais plus maigre. Très maigre. Tu étais malade. » Il ne l'était plus. Le poing sur la joue, Martin ne tremblait pas. Il restait muet, un doigt entre les dents. Deux tasses, un cendrier, une bouteille d'eau minérale, la carafe et son paquet de cigarettes, tout était là, il n'oubliait rien, à part des serviettes en papier. Mais le souffle d'une conscience peut vous étouffer. Une mort dans l'âme, il cherchait une raison, pas des souvenirs. La fragilité de son être commençait à battre plus vite. Il voulut tout effacer. Martin secoua la tête. Son menton tomba dans la paume de sa main. Plus rien ne bougeait. Martin revenait au monde. Estce-que tout autour de lui des voix allaient se faire entendre, des gens lui parler, ramasser des bribes de sa vie, répondre à ses pensées ? Qui ? cette femme qui se levait, l'homme qui revenait à sa table ou l'autre derrière lui ? Le goût du café était passé sur ses lèvres, Martin hésitait encore, mais il se sentait plus fort. Que pouvait-il

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craindre ? Tout cela ne durerait pas. Une inquiétude sur la figure pâle de Claire finit de le calmer. Il ressentit le besoin de retrouver la douceur de ce visage. Martin était calme maintenant. Claire respirait. Elle posa ses mains sur celles de Martin. « Tu ne parles jamais de toi. » Martin ne répondait toujours pas. « Tu vis seul Martin ? – Tu vis avec Thomas ? » Claire sourit. « Il est mon ami. » Ils étaient proches. Comme deux pays. Deux terres, tenues par un bras de mer. Deux rives, séparées par une eau vive. Claire et Martin avaient habité dans la même ville, aux portes de Paris. Une ville avec un cœur en forme d'étoile et un poumon plein d'arbres — et d'eau… Avec ses carrefours et ses places, une ville de rassemblements ; en particulier le week-end. D'abord, Claire l'avait croisé, quelques samedis matin, dans le bois de Vincennes. Il traînait avec force sa marche lente le long d'un sentier, ici, autour du lac, près du zoo, quand d'autres et elle couraient. C’était au printemps. En tennis blanches, Claire avalait la distance qui les séparait d’une foulée incisive. Elle fut une première fois frappée par le visage de Martin. Le tour

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suivant, la même allure. Deux ou trois tours. Deux ou trois samedis ainsi. Puis, il disparut. Martin. Fatigué, saoulé de sueur, les yeux baissés, les épaules brisées. Un poids exorbitant. Un midi, Claire retrouva Martin. En sortant du tabac, il traversa la rue de la Mairie et entra en face sous un porche ; elle apprendra plus tard qu'il habitait là. Martin et son blouson en daim… Elle se souvenait qu’une autre fois, un autre jour au même endroit, il attendait de pouvoir traverser la même rue. Les voitures passaient vite. Le bruit d'une averse rompait la monotonie d’un temps gris. Martin ruisselait, le col de son manteau simplement relevé. Martin. Un personnage. Il en était un pour elle, celui d’une rencontre. À l'époque, Claire aidait parfois sa mère, le docteur Martine Henry, médecin cardiologue. Assurant les tâches de secrétariat, elle avait ainsi accueilli Martin après lui avoir donné rendez-vous. Elle le reconnut immédiatement. « Tu t'en souviens ? » Claire avait vérifié en retrouvant le dossier de Martin dans l'ordinateur de sa mère. « Des douleurs dans la région du cœur ! » Martin sourit. Il confessa : « Quelle histoire ! En fait, je me rappelle une cure de magnésium. » À l'époque, seule la variante spasmophile du stress faisait l’objet d’un traitement. « Il n'y avait pas que ça ! Le soir même, ma mère m'a

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parlé de toi. Elle ne l'avait jamais fait avant. » Claire n'oubliait pas la suite : « Cette fois-là, elle a regretté de ne pas avoir voulu t'aider, son absence de compassion. – Pour des douleurs dans la poitrine ? – Le bilan cardiaque ne montrait rien, oui. Mais, quand tu lui as parlé de tes histoires de toxicomanie, elle t'a envoyé chier. Ma mère t'a conseillé d'aller voir un psychiatre, je crois. Elle a pris son fric et puis basta… » L’aveu n’excusait pas le médecin. Claire souffrait d’avoir à dénoncer sa mère. Une émotion non feinte qui apaisa Martin. Tranquillement, il dit : « Tu savais tout ça… » Moi aussi. Je savais tout. Claire finit par me laisser. Je reposai le téléphone sur son socle. Le bleu émail du peintre me revint à l'esprit. Mais il me semblait entendre Martin supplier Claire. L'immeuble était situé dans le Xe arrondissement. Après le portail, le passage d'entrée. Puis, sur la gauche, dans la cour intérieure, l'escalier. L'appartement était au premier. C'était l'une de ces soirées improvisées, portes ouvertes, qu'une fille qui s'appelait Marie aimait organiser. Pour l'occasion, alors que les invités ne cessaient d'arriver, elle devait être quelque part, à attendre, guetter des débuts hésitants, à surprendre petits et grands arrangements ou craindre un choc frontal de personnalités. À deviner qui… Et sourire ! Marie nous

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offrait un lieu, quelques heures, rien de plus. Rien de prévu. Une adresse, un rendez-vous. Nous avions juste été prévenus par un bouche à oreille dans l'après-midi. Moi, je connaissais Marie. Je savais quelle était sa démarche. Une démarche hasardeuse, dilettante mais pleine d'ingénuité. Elle nous rassemblait avec l’idée de nous diriger et de trouver la personne qui se montrerait un interprète exemplaire. Un homme de préférence. L'homme d'une situation. Marie pense que le stéréotype est une quintessence, un prisme, une forme de présent, un passage obligé de l'ego à l'acte, la matrice d’un être. Agir et jouer sont indissociables. Un art immédiat, accidentel. Une vision sans artiste, prétention que Marie me conteste, de même qu'elle me reproche un manque d'instinct, sinon celui de conservation. Neuf heures du soir en semaine. Du monde. Beaucoup de monde. Perceptible, mais difficile à dénombrer. Déjà quelques dizaines de personnes dont les piétinements, à partir du vestiaire — une petite pièce au fond du vestibule —, puis dans l'antichambre, faisaient un bruit remarquable sur un parquet en bois. Derniers instants pour penser à soi avant d'entrer dans une grande salle de réception. Un décor naturel, intimidant, irrégulier, déformé, déformant. Immense et nu. Pas un meuble. Une lumière à la réflexion blanc cassé, de même couleur que les chutes de toile qui abritaient les fenêtres. Comment briser la justesse du silence ? Tous avaient le réflexe de se presser d'occuper

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l'espace. Des gens rangés et des cas. Figuration brouillonne, petits cris, sautillements. Quelques surprises !… Nous allions être livrés à nous-mêmes. Livrés, jusqu'à l'absurdité à la fourberie des clichés. Quel exercice ! S'exhiber ou se montrer discret. Plus qu'un défilé, un roman-photo. Voilà… Je passai à côté de Marie qui me tournait le dos. Elle avait dû entendre un craquement car la fille brune en face d'elle me sourit, comme si elle me connaissait. Je cherchais Claire. J'entrai dans la pièce suivante — une bibliothèque selon Marie —, plus petite que la précédente, presque totalement vide. Coté rue, une baie vitrée sans rideaux, les volets tirés. La marque d'une cheminée au milieu du mur du fond. Contre la cloison qui séparait les deux salles, un type avec une capuche sur des cheveux longs. Je me penchai vers lui. Agenouillé, il fouillait un tas de CD rangés sous une table pliante. Il grimaçait, visiblement agacé par l'écoute de cette musique trop basse. Cela me gênait également. À ce volume, l’effet subliminal augmentait l'impression de surdité. Dérangeant ! « Ne monte pas le son, s'il te plaît ! » Marie venait vers nous. J'embrassai la joue qu'elle m'avait tendue, en lui pinçant l'épaule. Marie me présenta Emma, la brune aux cheveux plaqués. Puis elle me dit : « Je sais que le son est mauvais et qu'il n'y a rien à boire. Mais pourtant regarde ce monde ! » Marie ouvrait ses bras pour m'attirer dans le grand salon et m'offrir le spectacle désordonné, erratique, d'un

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théâtre vivant qui s'y déroulait. « Regarde ! Il ne se passe absolument rien. Tous ceux qui sont là ont une vie ailleurs… » Elle prit son temps : « Et demain le jour se lève ! » Incorrigible Marie. Elle agitait ses mains, puisant en elle passion et esprit. « La seule attitude possible serait de partir. Mais personne ne le fait. Pas encore… Pas avant de… » Elle cherchait ses mots. Qui sait ? Rituel coutumier, païen, devions-nous communier ? C'était peut-être une messe ! Il y avait bien alors une rime qui valait, mais je préférai aviver la ferveur de Marie en clamant : « Pas avant de voir Rome brûler. » Marie était visiblement déçue. « Thomas, c'est idiot ! me reprocha-t-elle. C'est cet endroit qui est magique. » Marie était à l'intérieur de la grande salle. Je la suivais. Il n'y avait rien de magique. Ces gens n'étaient pas différents de moi. Je n'attendais rien, eux non plus. Marie s'ennuyait et nous avec. Avertie, Marie se colla contre moi. Elle chuchota : « Ça t'ennuie ? » Avant de me glisser : « Tu n'as pas peur, Thomas ? – Du vide ? – Non !… Peur d'une absence de raison, qu'un mystère l'emporte sur l'ordre des choses ! »

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Avant mes soupirs, Marie s'enflamma : Au-delà du vide, il y a une force qui nous unit, un feu sacré, cette humanité que nous adorons. » Et moi d'entendre Marie, enthousiaste : « La croyance est une primarité de l'être. – Tu as vu Claire, Marie ? » Marie éclata de rire. Elle se tourna vers Emma : « Il faut savoir que Thomas a des idées fixes. Il est sujet à une forme apathique de monomanie sentimentale qui peut dégénérer en MST, épela-t-elle. Une misère sexuelle transmissible ! Alors, si tu ne veux pas l'entendre toute la soirée te poser la même question, tu lui parles de Matisse. – Thomas, j'adore Matisse ! » Pauvre Emma, je n'aimais pas Matisse. Au point de l'ignorer et d’estimer que sa célébration posthume était l'œuvre d'une vie tout entière passée à la postérité. Cela me faisait penser à Mitterand. Sanctifiés dans un dernier soupir. Ces sacrés vitraux en guise de trépas. Marie fit un pas en arrière. Elle souleva ses talons. Elle les reposa et sourit. Toujours souriante, elle tira sur son pull. Soudain, Marie fila vers l'entrée. Dans la foulée, elle fit un signe de la main en direction d'Emma qu'elle abandonnait. Moi aussi, désolé pour elle. En suivant un regard de Marie, j'avais aperçu Martin. Il était dans un coin, accroché à son pan de mur comme une nature morte. Il n'était pas à sa place. La faute à Claire qui l'avait laissé là. Je ne pouvais pourtant pas l'ignorer. « Je m'appelle Thomas. Nous nous sommes salués
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chez Atlantis. Tu es venu avec Claire, n'est-ce pas ? – Oui. Elle est partie vers le fond. Je ne l'ai pas revu depuis. » Il souriait. Enfantin ! J'avais enfin à un rôle à jouer. Je devais accompagner Martin. Pas censeur ou confesseur, non ! L'accompagner simplement. Oui, lui montrer le chemin. Même si Claire voulait en faire un être à part, j'en étais convaincu, lui courait après elle. « Tu ne vas pas rester ici toute la soirée… Dis-je avec condescendance. Claire doit être de l'autre côté. » Malheureux Martin. Se sentait-il proche d'elle ? « Suis-moi. Tu verras, c'est étonnant ! » L'appartement est étonnant. En U majuscule. Il couvre presque tout un étage. Cinq ou six logements à la suite. Avec quelques murs de cassés, cela fait une quinzaine de pièces à traverser avant d'en voir la fin — pas moins. Les premières pièces sont vastes, les suivantes exiguës et les dernières vastes à nouveau. La plupart sont inoccupées, mal éclairées, défraîchies, pleines de caisses, de sacs remplis de vieux rouleaux de papiers. Plusieurs escabeaux, des pots de peinture, quelques chaises. Des draps jetés par Marie, ici et là ; ils donnent aux visiteurs le sentiment d'une présence dans ces lieux. Une œuvre inachevée mais particulière, envoûtante. Le legs d'un grand-père paternel. Marie avait la chance de vivre là. Elle partageait l'endroit avec son frère Stéphane. Elle habitait la partie où nous nous trouvions et lui l'autre côté, en face donc. Là où je voulais emmener Martin.

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Viens ! » Je marchais en direction de la bande de ceux qui s'agitaient le plus. De vrais mecs, démonstratifs, qui à tour de rôle, les bras et le verbe très hauts, s'improvisaient lutteurs. Pas si simple. Il faut y aller !… Rester dans le cercle, trouver ses limites, s'y tenir, se lâcher, les défier, les flatter, se jouer d'eux. Difficile ! Plutôt virils. Tous. Taillés au burin, un peu négligés. La barbe, le pantalon ample, les cuisses larges. La question ne se pose pas, mais les cuisses sont peut-être ce qui nous fait en premier juger un homme ou une femme. À moi ! Ils m'attendaient, les mains plein les poches. Dans les parages de Marie, qui les encourageait. Comment après elle, oser se frotter à une telle garde ? Hélas, je n'en avais ni le talent ni le tempérament. Quel esprit de corps ! Des casseurs d'ambition. La ligne que je n'ai pas franchie n'était pas imaginaire. Ils m'ont coupé la parole et tout a volé. De mes intentions, retournées, fouillées, jusqu'à une certaine image de moi, ma fierté, que je dus ramasser, avant de me prendre une remarque plus directe. À propos de Claire. Toujours par le même. Une histoire de séduction, une rancune tenace née du ridicule d'un soir. Le brave insista : « Tu sais qu'elle s'est rasé le sexe ? » Goguenard, il grogna en direction de Marie. Je refusai de la regarder. Martin ne disait rien. Difficile de savoir s'il comprenait. Je saisis un gobelet en plastique qui m'était tendu. De là,

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je pris au vol une autre conversation. Entraîné dans une ronde, je courais de milieu en milieu, en parlant de cinéma, musique ou télévision. Des propos plutôt désarticulés. Est-ce que tu as vu ? Pas mal !… J'aime pas. Donc, je ne verrai pas. Concept ? Avances, recettes. Je confondais les Desplechin, ce qui n'arrangeait rien. Personne ne m'en voulut. Un grand merci à mon père. Beaucoup ne me fréquentaient que pour ce qu'il est. Si cela pouvait les aider. « Ici seuls les films français ont le droit de cité. » Usage que j'enseignais à Martin. « Ou les gros succès américains, que tout le monde connaît mais dont personne ne parle. » Ajoutai-je, avant de me taire et de laisser Martin regarder autour de nous. Ni maîtres ni élèves, esprit de conquête ou servitudes. Ce n'était pas une classe mais presque une troupe que Marie, faussement, surveillait. Comment s'y retrouver ? Madame, la cour est dans le jardin ! Et les spectateurs, où sont-ils ? Qui sont-ils ? Eux. Là ! Ceux qui par souci de singularité se ressemblent tous. Avec un bouc. Plus ou moins chauves. Paradoxalement, le respect des codes et signes distinctifs est devenu une perte d'identité. Il ne provoque plus que l'indifférence. Par souci d'argent, certains mettent un uniforme, la marque d'une d'organisation — d'une économie. D'autres sont portés sur une exception cultivée mais radicale. Un dernier petit carré garde pour lui un esthétisme de mise : romantisme noir dans l'ombre et classicisme blanc en lumière.

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Finalement, jeunesse européenne dans l'attente d'une nouvelle vague, la plupart d'entre nous étions les enfants d'une nomenklatura médiatique — une intelligentsia étatique ? Martin, lui était vêtu d'une veste sur un polo. Il évitait ainsi les élans spontanés de sympathie. Il portait au poignet une montre à petit cadran. Par contre, des chaussures au pied large et le bout biseauté. Un petit côté gris. Et méchamment l'air jaune. Je voulus lui en parler. Mais à trop le regarder je ne le voyais plus. Peut-être n'existait-il pas ? Ne voulant pas le perdre, je l'emmenai avec moi dans la bibliothèque. Le peu d'alcool à boire engageait déjà certains à la tristesse. Sans perdre le temps de présenter à Martin un tel, un tel et tous ceux que je saluais, Pierre, Paul ou Jacques, il y avait là quelques gueules particulières que je voulais lui montrer. Qu'il comprenne bien. Je n'étais pas dupe et même averti. Il n'était pas différent d'eux. Quelques-unes de ces vies en négatif finiront en couleurs ou bien en poster. Espérons-le. D'autres, plus que Martin ne l'aura été, seront des ombres illustrées. Certains déjà le sont. Hirsutes, griffonnés. Le visage plein de grisaille, de traits définitivement tirés. Zombies. Sur notre passage, un couple enlacé, tête contre épaule. Baiser ou adieu. « L'amour revient ! », criai-je à l'attention de Martin, qui ne m'entendait pas. Quelle insanité ! Je refusai pourtant de me laisser toucher par de bons sentiments.

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Du prosélytisme surtout. Marre d'avoir trop à penser, si peu à vivre. Trop d'impostures et pas assez d'obscénité. Je traînai Martin dans la pièce où Marie étudiait. Des bouquins, une pile de revues. Un plan de travail sur des tréteaux, oblique. À côté, pendu dans l'obscurité — en fait posé au sol —, trônait non pas un squelette mais un mannequin paré d'une l'armure de samouraï. Une cuirasse noire marquée d'un caractère d'argent, qui se dessinait distinctement. Plus guerrier que les poupées de Star Wars, plus moderne qu'un Cyclope ou Goliath, il nous renvoyait nos regards. Le présent à son fils, d'un père de retour d'un voyage en Extrême-Orient. Rien d'autre. Personne à qui parler. Nous dûmes revenir en arrière. « Tu connais Marie ? » Je questionnai Martin. Je l'observais. Malgré son détachement, il était mon prisonnier. Je le menais à sa peine. « Suis-moi ! » Un travail de menuiserie remplaçait inutilement les moulures de plâtre. Plinthes, montants, croisées, traverses grossièrement peintes et poussiéreuses, se multiplaient. Furtivement, je surpris à l'écart un autre couple. Le temps de voir une main disparaître sous une jupe et une bouche béante se figer, nous nous engouffrions sous la clarté dirigée d'une simple ampoule. Derrière nous, le palier d'un escalier de service aperçu au passage par une porte entrouverte ; à gauche de la chambre d'où nous sortions. Je m'engageai ensuite dans un couloir qui cette fois partait sur la droite. Il flottait un

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reste d’odeur de tabac dans l'atmosphère froide de ce boyau dégradé et gris. Passé cet angle du bâtiment, un petit salon et ensuite une cuisine. Rien qu'une table en carrelage. Dessus et dessous, les cuves d'un évier. Au bout, une colonne, rouillée çà et là, montait le long du mur. Du plafond tombait une lumière puissante. Un oeuf ! De l'eau gouttait du robinet entartré. Une bouteille de pastis vide était posée à côté. Enfin du monde ! Je discutais avec Chloé et Jeanne, étudiantes inséparables depuis une heure. L'une roulée dans un jean me poussait vers l'autre d'apparence plus banale. Jeanne tâchait de garder ses distances. Elle me rappelait Marie lorsque je fis sa connaissance deux ans plus tôt. Même réflexe, même frisson. Volontaire, lucide, cristalline, comme Marie. La même acidité à fleur de peau, sous une vague de cheveux châtains et courts. Peut-être un peu plus grande. Etudiante ne suffit pas, il me manque un mot en français entre fille et femme. Ce n'est qu'après que je vis Claire. Là où je l'attendais. Nous finissions notre tour Martin et moi. Moi en tête. J'entrai dans l'appartement du fond, le dernier. Juste devant, à cinq mètres, Claire, de dos, penchée sur une fille. Une nouvelle chemise… L'expression est d'elle. Chacune un bras en arrière. Claire, qui tenait l'épaule de son amie, se laissait caresser et pousser dans une autre pièce. J'ai eu peur d’y aller. J'ai attendu que Martin me rejoigne. Nous nous sommes ensuite dépêchés

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d'avancer. La partie occupée par Stéphane, le frère de Marie, était un tout autre décor. Un clair-obscur, chaleureux, confortable. Du charme. De l'étoffe, de la matière, un whisky 12 ans d'age. Il s'y tenait une causerie. Une intimité de circonstances. Amis ou non, peu d'invités venaient jusqu'ici, ou bien ils ne restaient pas. Jamais Martin ne serait venu seul. « Il y a un cendrier sur la cheminée. » Distant, Stéphane montrait l'endroit à Martin, qui s'écarta de nous. Stéphane ne fumait pas, mais il supportait que les autres le fassent. Stéphane reposa sa main sur le genou de sa voisine. Ces soirées organisées par sa sœur lui ramenaient des filles. Il ne s'en cachait pas. Il ne s'en privait pas. Ma présence lui permit de ne plus parler de lui. « Pourquoi n'écris-tu pas un bouquin de cul ? » Les quelques personnes présentes s'en amusèrent. Je leur proposai une œuvre collective. À Stéphane de rire. Il n'hésitait jamais à me donner un conseil. Il avait toujours une idée de roman. Stéphane était obsédé par le succès. Tout se passait ainsi, mollement, un verre à la main, quand j'entendis : « Thomas ! » C’est le signe de la main que Claire faisait qui m'a attiré. Elle était seule dans un couloir sombre. Elle recula avant de franchir une porte. La pièce était vide. Martin m’avait suivi. Nous étions

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seuls avec Claire appuyée contre un mur. Le bas de sa chemise était retroussé et noué sur ses hanches nues. Elle lança ses bras par-dessus le V de son col et fit voler ses mains très haut. Un peu tristement. « Ça manque de musique ici. » Elle gardait la tête en l'air, les reins cambrés. J'imitai Martin et fixai la taille déboutonnée du jean de Claire, sa ceinture défaite et une braguette ouverte sur un collant. Sans baisser les yeux, elle dit : « Donne-moi une cigarette, Martin. » Lui fouillait déjà dans sa veste, sans parler. Quelqu'un d'autre le fit. « Claire ?… » Une femme. À côté. En face. Insistante. « Viens… » Il suffit alors d'une figure à Claire, un moment de voltige, ses seins pointés pour nous empêcher d'avancer. Un grand signe de la main et une parole accompagnèrent son baiser : « Bisou ! » Elle s'échappa. Je manquai d'attraper son bras. Elle disparut en quelques secondes. Je danse mal. Je n'ai jamais su m'exprimer avec mon corps. J'avais besoin de parler. À Martin. « Claire est lesbienne. » Et, je ne sais pas pourquoi, j'ajoutai : « Une gouine, si tu préfères ! – Je ne préfère rien, Thomas. » Pour la première fois les paroles de cet homme

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avaient un sens précis. Rien ne trahissait chez lui la moindre émotion quand soudain une expression de Claire m’apparut distinctement sur son visage. Marie avait posé le plateau par terre. Elle se servit une tasse de thé avant de s'asseoir parmi nous — cercle de prostrés sur nos chaises étroites. Ce salon improvisé au milieu d'une grande pièce vide était le sien. Marie y tenait. Elle bavardait avec sa voisine. Ou seule, en s'adressant à tous. Marie parlait d'elle, surtout. Elle semblait également y tenir. D'abord une présentation, sous forme de curriculum vitae. Elle comptait poursuivre et finir ses études de médecine. Ensuite, elle nous donna des nouvelles de son père architecte : « Il est à New York. Il vit à l'hôtel. » Troublant. Marie finit même par regarder Thierry, qui était assis à côté d'elle. Elle précisa qu'ils allaient se séparer. Elle insista sur leurs derniers rapports sexuels. Buccaux. Cliniques. Et Thierry qui n'aimait pas le goût du latex… Sous ces lumières lointaines, Thierry avec ses cheveux rasés et son visage émacié ressemblait à une gomme. Avec un pull à bandes jaunes et noires, il se serait changé en crayon de papier. Claire passa devant nous. Elle nous salua. Je demandai à Marie le prénom de la fille qui marchait devant Claire. « Corinne. » Cinq minutes plus tard, Martin, si silencieux, intervint. Glacial, il s'en prit à Marie, qui répliqua

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sèchement : « Ce n'est pas la faute des médecins. » Marie l'affirma haut et fort. Elle et Martin s'observaient. Je craignais d'entendre parler de maladies, de malades. Mais Marie ne regardait déjà plus Martin. Elle se tourna vers moi. « Quel est le pléonasme de la semaine, Thomas ? Boire une tasse ? – Voter Chirac… – C'est toujours le même ! Rien de nouveau ? – Pisser par terre !… » Martin roulait vite, assez pour nous éviter de trop parler. Il fumait. Je me taisais. Une présomption tenace, la condensation des rancoeurs, l'étrangeté des ombres, les rues de Paris, les vitres fermées, la fumée, une incandescence, une cigarette, des cendres, Claire, Martin et tous les autres, j'aurais voulu aller plus vite. Tout écraser. Tout foutre en l’air. Il me déposa. Je restais sur le trottoir. Martin repartit. J'entrai rapidement chez moi. Encore dans le noir, je me mis aussitôt à la fenêtre. Trente secondes à perdre. Mais rien… La nuit. Là, nue, couchée entre les murs de corps en pierre et brique. Pas plus de lumières en face que de figures soustraites ou d'intensité nocturne. Comment surprendre mes voisins ? Comment les imaginer, eux faisant l'amour ? Je n'ai jamais vraiment eu l'occasion d'être voyeur. Surtout à cette époque. L'appartement que je louais rue de Liège — rue de Berlin, jusqu'en 1914 — était en rezde-jardin. Il donnait sur une cour. Je ne me voyais pas

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courir après la femme élégante et séduisante qui habitait avec son expert-comptable de mari dans la maison à côté. Grimper des escaliers ? Avec joie ! Mais pas traverser une cour… Je m'allongeai pour penser à Claire. Passait-elle la nuit avec Corinne ? Avec Corinne et peut-être Marie jouant les anges bleus. Le samedi soir du week-end de mes 30 ans, je cherchais partout Marie en criant son nom. Elle apparut en collants, les seins nus. Elle sortait d'une chambre pour me demander de ne pas y entrer. Marie se trompait, je ne voulais pas la suivre. Les aventures sexuelles de Claire ne m'excitaient déjà plus. Claire ne me cachait rien, j'en savais trop, presque tout. Ce qu'elle ne me disait pas, je l'apprenais par d'autres. Un jeu de miroirs dans lequel je m'étais découvert plus qu'elle ne s'y était montrée. Sa liaison avec Julia était l'un des rares points d'ombre. J'avais été l'amant de Julia. Mais Claire ? Avait-elle réussi à l'être ? La question était plutôt de savoir si Julia avait osé. Avec le radiateur électrique au plus bas et assez de couvertures, je me préparais à vivre une maternelle matinée d'hiver, me transformant au réveil en une espèce humaine de limace chaude, gonflée de fatigue et parcourue de contractions. Une sensation plus forte que n'importe lequel des sentiments ou toute conviction inaliénable. Il est impossible d'en parler, mais la solitude, lorsqu'elle répond à des raisons intimes, est facile à vivre.

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J'écoutais, sur une radio anglaise, un communiqué quasi officiel qui rappelait la nature explicative de l'œuvre de Sigmund Freud. Je m’interrogeais. La vie n’est-elle qu’un trait tiré entre une enfance et la mort ? On découvrira sûrement un jour qu’elle n’est pas aussi plate que ça… Dans ce cas, les sciences humaines suivraient la course de celles de la terre. De la même manière, lors d'une émission télévisée, j'avais entendu avec un certain amusement l'annonce de la résurrection de Karl Marx en père de la globalisation. Père, oui !, de la Sainte Trinité de l'être socialiste. Ainsi donc, nous accorderons à Engels la mention d’Esprit Saint et réhabiliterons Lénine, le fils prodige qui inventa la nouvelle économie. Reconnaissons aussi que les fonds communs de placement sont une forme de propriété collective des moyens de production. Souvenons-nous également que, dans la Bible, l'Armageddon est une lutte finale. Je me permettrai enfin d'inviter le vénérable professeur Lyssenko, qui viendra nous parler des OGM. Et pour ne rien oublier, une adorable athlète — femme ou poupée —, s’exprimera sur le dopage dans les pays de l'Ouest. Pourquoi ? Pour rendre aux sportifs les muscles, drogues et 4x400 mètres qu'ils ont gagnés. Finir nu comme un ver… Un temps pourri. J'étais gâté !… Ne pas sortir me condamnait à trouver refuge dans un monde plus grand. Dans l'intimité, l'art est un état tout aussi irrésolu que l'angoisse. La féerie schizophrénique en plus. Cela ne dure pas. Les mots ne tiennent pas.

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À ce propos, je me rappelle les leçons de mon père, graphiste, publiciste, vulgarisateur et volontiers prosélyte d'une modernité plastique : « Au début, il y a eu l'image, m'avait-il expliqué. L'homme s'est levé pour dessiner sur les parois de sa caverne. » Ceci également me vient de mon père : « Depuis le premier roman, s'écrit le livre des morts… La vie est une condition. La vie n’est pas une condition. L'intelligence est un devoir de mémoire. Bientôt la raison aura conscience de la fin de l'histoire. Peter Handke est le dernier des auteurs. » Handke, l’homme qui a perdu son honneur en affirmant sa non-slovénité… Ces points de suspension ne suffisent pas à donner un sens à ce qui précède. Des lignes, il en faudrait des milliers. Écrire est une affaire de petites mains. Mon père me l’a répété. Il m'a encouragé, découragé, culpabilisé. En tout cas, il a réussi à me faire travailler avec lui. J'ai beaucoup appris — à couper une phrase et y coller un mot avant de prendre ma pause… Tout était si simple. À la fin du XXe siècle, ma génération prend conscience de la nature perceptive des motivations de masse. Nous avons remis le pouvoir aux images et le monde en état de marche. L'introspection des mythes collectifs a nourri nos rêves individuels. Une

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part à consommer sur place et le reste à emporter. Un petit tour dans la bonne direction, deux tours et plus rien. Tout était devenu si trouble, refoulé, hurlant. Désolé ! En crise. Crise de civilisation, d'identité. Un repli sur soi qui transformait le monde en une minuscule prison cadenassée par notre obsession de l’irresponsabilité, par la peur que la liberté n’ait pas de sœur ou l’espoir qu’elle n’ait pas de visage. Dans le métro, je marchais sur des idées sans fond, des objets sans forme, des idoles sans nom. Publicité à terre, gratuite, qui ne se paierait pas ma tête ! Comme, à les regarder, celles de ces passagers, étrangers, individus, iconoclastes, avec qui je sortais sauf, à l'air libre, de cette perte de contrôle des imaginations. Avec le même regard, une voûte souterraine se changeait en angles d'une ville, les premières pierres d’un rêve construit sur une pulsion créatrice née de la frustration nouvelle de la beauté des êtres, de la férocité des œuvres et des libertés prises par d'autres. Merci à la littérature. Littérature, sauvée de la figuration par le cinéma ou la photographie — ainsi que de l'abstraction par la peinture et le silence. Sans idées fixes ou jardins d'enfance, je me trouvais un jardin d'hiver. Je lus Soudain l'été dernier tout en regardant le film. Un film dont la beauté sauvage m'inspira une maison blanche. Une maison sur une lande. La lande d'une île proche d'un continent. Je cherchais en vain une dimension humaine dans une

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clarté balayée par de grandes vagues d'impressions. L'île vierge devint un astre noir. Je déchirai la page. Une autre réminiscence, un village roman. Dévêtue par la lumière du jour et la chaleur de l'été, une femme brune traversait la place d'une l'église avant de disparaître dans une fontaine sous les yeux d'un photographe assis sur un banc. J'avais un modèle. J'imaginais la naissance d'une histoire couchée sur du papier, avec une tête, un corps, des mains, des seins... Je songeais même à écrire une pièce de théâtre. Une pièce qui débuterait par un acte salutaire. Un acte d'amour : « L'avez-vous tuée ? » Je m'essayais au mélange des genres. Une façon comme une autre de tout faire, tout prendre et ne rien perdre. Je ne sortais de chez moi que pour remplir ma vie et non pas en changer. Encore que j'eusse aimé me travestir, oser me promener dans les rues avec une canne, prendre mon élan rue de Rivoli et mesurer aux Tuileries toute l'importance des lieux. Cela se passe le long des grilles. À pied, à cheval, en voiture, tous, inconnus ou célèbres, ont disparu, disparaissent et disparaîtront ici, leur souvenir sacrifié depuis des siècles à la mémoire de ces maudites pierres. Demain, Paris sera encore la plus belle ville du monde, comme toutes les autres plus belles villes du monde. Un jour pourtant, Paris a eu peur. Paris est tombé, cette ville s'est terrée. Elle a rendu une âme. Décembre 1999, il y eut à l'aube une tempête mémorable. Voitures

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écrasées, cheminées arrachées. La Madeleine effondrée. Je ne suis pas sorti. Beaucoup attendent que les choses changent, qu'elles bougent ou disparaissent. Moi, j'attends qu'elles m'arrivent. Un autre jour, ce matin-là. J'ouvris en grand la baie vitrée. Autant que le vent, le froid m'enflamma. Où étaient-ils ? Libre à Claire de se cacher derrière le passé de Martin. Je lui tournai le dos. Ma vie était devant moi, sur mon bureau, un bureau submergé de livres, de feuilles. Parcourues, les lignes de ces textes donnaient un début de sens à mon existence. Imaginer, ressentir, entendre une voix fidèle ou infidèle, aimer des mots jamais lus ensemble, haïr une histoire différente, maudire l'auteur, sa jubilation, sa virtuosité, tout était là. Je pouvais être jaloux d'un autre, mais pas de Martin. Lui, Claire, tous deux étaient des êtres sentimentaux, sensuels comme certaines plantes sont carnivores, par nature. Simplement, ils vivaient à une époque non romantique. Claire aimait l'amour. Elle aimerait l'aimer. Je rangeais mon bureau en attendant Philippe, lequel détestait Claire, mais cela n'était pas la raison de sa visite. Philippe revenait comme une constante dans ma vie. Nous avions en commun un quartier de Paris, notre adolescence, une scolarité que nous avions poursuivie ensemble. Avec le temps, j'avais découvert en cet esprit fier et critique, un cruel manque de passion. Pire que l'ennui. Il en était unique, toujours le même, avec tout le monde.

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Philippe passerait donc chez moi faire preuve d'intransigeance. Ma confession, un peu de musique, les derniers disques que j'avais achetés, ensuite un bar d'habitués. Là ou ailleurs, notre petit cercle se fermerait inexorablement. Venus en témoins ou en victimes, nous y finirions défenseurs de nos personnes et ainsi par faire ce que les autres font : prendre ce qui est à prendre, dire ce que l'on peut taire. Qu'importe, Philippe détestait Claire, tout ce que je voulais entendre. Un drame n'arrive jamais seul. Il est rare de le vivre, mais cela est inscrit dans une loi. Il est plus difficile de se souvenir que nul n'est censé ignorer le sens de sa vie. Le dos à la fenêtre, Pierre Miller posa sa nuque sur son épaule. Comme pendu, perdu. Assis depuis un long moment à l'intérieur de son bureau, il attendait que l'obscurité se fasse avant de partir. Lui s'en tirerait, pas le bleu des murs, ni aucun des objets qui l'entouraient. Trop personnels, ils disparaîtraient avec lui. Il contemplait la chaîne murale, haute-fidélité. Ses yeux effleurèrent le canapé au tissu crème, un sofa profond dont l'assise inclinée pliait les gens installés. Il était encore assis. Sa figure rasée veillait sur l'écran plat éteint. Il se redressa. D'une seule main, il creusa ses joues et tira la langue. Il put alors respirer. Il mit sa tête en arrière contre la peau et le métal de son fauteuil. Il commença à puiser son énergie dans un mouvement régulier de bascule. Quel vertige sa vie ! Curieux mélange de volonté, de faiblesse. Il luttait

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contre un sentiment honteux qu'il sauverait avec les apparences. Le souvenir de ces derniers jours le blessait. Naïf, provocant, subversif, aveuglé, entêté par sa personne, Pierre Miller n'avait rien remarqué. Il n'avait rien entendu. Pas une parole, pas un regard, rien ne l'avait frappé. Il avait licencié cette fille pour faute professionnelle car les raisons étaient fondées. Il s'était fait entendre sur ce point sans vouloir s'en expliquer ou négocier. Finalement, Pierre Miller pensa avoir été compris. Pas de menaces, pas de révolte, pas de vagues, quelques têtes baissées et le soutien de Simon Lebrun. Un matin, banalement, Pierre Miller jeta un œil au dessus de l'épaule de Christine, une employée qui assistait sa secrétaire depuis trois mois. Elle relevait les messageries électroniques. Blême, Pierre courut dans son bureau et ouvrit son courrier. Sous le titre "à suivre…", une lettre d'insultes, anonyme, adressée à tous. Avec l'image d'une photo attachée. La première d'une série. Plusieurs messages circulèrent. L'homosexualité de Pierre Miller devint une rumeur. Pour un amant d'un jour ou presque.

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Le téléphone sonnait. Encore !… C'était Julia. Elle voulait surtout parler à Claire qui se trouvait à mes côtés. Claire gémit : « Je prends quelques jours… Non, Julia ! Je voulais juste avoir de tes nouvelles… Julia, s'il te plaît !… Je t'en prie … Je ne sais pas encore où. » Ces mots tombèrent sèchement. Je lâchai les pages du journal que j'avais dans les mains pour écouter. Claire se tut. Je levai les yeux. Face à moi, suspendue à un minuscule boîtier de téléphone devant la porte-fenêtre, Claire me laissa faire. Autant donner mon sang à une poupée, elle le savait. À cet instant, libre de les fermer, je levai encore mes yeux. J'entendis un oui. Puis un non ! Vivante et morte à la fois, Claire me tourna le dos. Janvier, 7 heures — 19 heures. Dans la pénombre proche, quelques mètres, cette maison si particulière qui recelait des curiosités. À découvrir, une cour transformée. Un vrai jardin ! De grands pots de la taille d'un enfant. Il y avait même un arbre dans une équerre… Sur ma gauche, contre l'une des vitres sans rideaux, Claire regardait dehors. Elle caressait ses cheveux. Elle parlait avec Julia. Une voix calme, nuancée. J'entendis un murmure. Plus long et dense qu'un murmure. Un

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murmure qu'elle étira avec ses doigts. Lentement, doucement, ils glissèrent sur son visage, sa nuque, son cou et d'une épaule jusqu'à sa taille. Je vis sa main rouler sur sa hanche. Claire continua. Un peu. Subtilement. Elle fit presque un demi-tour et je la vis sourire. Le temps d'un sourire. Mais elle bougea. Claire quitta le salon et disparut, derrière la cloison coulissante de ma chambre qu'elle tira. « Tu es chez toi. Seulement, évite de salir les draps ! » Comme souvent, je dis ce que je pensais sans toujours penser à ce que je dis ; avec un humour personnel, abus de langage et éducation. Claire était presque chez elle. À dix minutes à peine en voiture, elle passait souvent chez moi à la sortie de son travail. J'en avais fini avec le quotidien du soir, plié. Affalé sur le divan, les bras tirés, les jambes tendues, je mesurai la hauteur de la grille qui surmontait le mur du fond de ma petite terrasse. Derrière ces barreaux, bien que placé plus bas qu'eux, je tenais souvent mes voisins en respect. Ironie et distinction, ce couple, ne sachant jamais comment me saluer, était toujours à la merci de l'une de mes révérences polies. Quand Claire pointa son nez, je fus incapable de me redresser. Je lui balançai : « Soulagée ? – Elle m'agace ! » Claire ravala son exaspération. Elle étouffa un rire et laissa tomber ses bras, mimant une femme accablée. Elle se dirigea ensuite vers la cuisine US. Elle en revint avec

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une serviette en papier. « Pense à acheter des kleenex, Thomas ! – Comment se porte-t-elle, mère Julia ? » J'avais répliqué sans même me soucier de Claire que je ne regardais pas. Je m'appliquai à m'installer confortablement, en ramassant, si possible, tous les coussins autour de moi. Après m'être recoiffé, avec une gravité fortuite j'ajoutai : « Tu pars en vacances ? » Une voix râpée. Je toussai. Claire me devança. – Julia est trop curieuse, dit-elle. On dirait une gosse. – Vous partez ensemble ? » J'insistai. « Je n'aurais pas dû l'appeler. Oh ! » Claire souffla. Elle s'en amusa et se demanda : « Pourquoi lui ai-je laissé un message ? – Tu ne me réponds pas. – Je voulais juste avoir de ses nouvelles, rien d'autre. – Tu n'es pas obligée de m'en parler. », dis-je, coincé ou vautré mais les fesses serrées, avant de me ressaisir, m'asseoir sagement et plaisanter : « Répudié ! Le triste sort d'un homme de compagnie. – Tu ne vas pas jouer les eunuques ! – Si tu le souhaites, je peux t'accompagner. » Voilà où je voulais en venir. Je n'eus pas le temps de m'expliquer, la réponse de Claire fusa : – Tu m'emmerdes, Thomas ! cria-t-elle. Toi et Julia, vous m'emmerdez. Et toi plus qu'elle ! Laissez-moi tranquille. Juste quelques jours. » Sachant qu'elle avait eu tort de s'énerver, Claire

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s'excusa, avant d'ajouter : « Je vais sûrement partir seule. » Claire se redressa, inspira et fit un pas, grave. Un pas de plus. Un autre. Un équilibre lancinant… Soudain, obligée de rompre, Claire baissa la tête, loin hors de la ligne de son corps, qui finit par plier. Elle tomba dans l'un des deux fauteuils. Claire était assise sur ma droite. Pas un mot. Elle respirait, semblait éprouvée, défaite. Je n'aimais pas la voir se débattre ainsi, obstinée. « Laisse-moi te parler, Claire. » Je marquai une pause. « C'est mieux ! » Une autre pause. « C'est à propos de Pierre, n'est-ce pas ? » J'en voulais presque à cet homme. « Tu n'es pas en cause, Claire. C'est une belle saloperie. C'est d'une bêtise crasse, mais le mal est fait ! – C'est à Pierre de répondre. » Claire était passée voir Pierre Miller dans son bureau. Il avait refusé de déjeuner avec elle. Non ! Mais le lendemain, il déposa une lettre dans le courrier de Claire. Qu’elle me le dise ne me surprenait pas, mais la solennité de l'acte m'énervait. Inhabituelle. De nos jours, il est rare d'écrire. Ce n'était donc pas innocent. Trop rare. Pourquoi l'avoir fait ? Pour se taire. J'en voulais à Pierre d'imposer le silence. Une loi à laquelle je ne me soumettrais pas ! Je ne souhaitais pas lire ces feuilles. Indécent, frustrant. Claire, elle acceptait cela. « Pierre me demande de déchirer sa lettre après l'avoir lu, me dit-elle. Je ne ferai pas. »

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Tu vas l'oublier dans un tiroir, pensai-je. La perdre… Mais je laissai Claire poursuivre, en imaginant que, dans quelques années, elle maudirait ces lignes, leur étrangeté, l'auteur avec. « Quand je lui ai parlé de moi, Pierre n'a rien dit. Maintenant il m'écrit que je pourrais presque être sa fille et sûrement son amie. » Beaucoup de pudeur, Claire insistait : « Pierre s'en veut. » La paume de l'une de ses mains se referma sur l'autre. « Il ne se cache pas, il ne cache rien. » Claire hésita, en se mordant une lèvre. Mensonge ? Le silence de Pierre n'était pas un mensonge. Tout le monde ment, lui avait choisi de se taire. Par manque d'amitié plus que par crainte. Sa vie privée n’avait d'ailleurs jamais été remise en question. Chez Atlantis, personne ne constata le moindre changement. Tout s'était passé si vite. « Pierre a divorcé il y a un an, m'avoua-t-elle. Ensuite, il a rencontré un homme. » Quand ? Je voulais en savoir plus. Surprise, Claire me dit pourtant tout ce qu'elle savait. Elle me parla aussi de la femme de Pierre, laquelle avait un amant. « Ils ont voulu ensemble sauver les apparences quand elles pouvaient l'être. » Claire ajouta : « Ils ont deux enfants, une fille et un garçon. » Je préférais me taire, en hochant la tête. Loyauté, fidélité, Claire empruntait ces mots à Pierre,

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mais au-delà leur sens strict, elle les inscrivait dans une absurde réalité. « Son ami l'a quitté il y a quelques semaines. » Distrait, je n'écoutais plus, le regard suffisamment rond pour ne pas me montrer curieux. Claire ne remarquait rien. Cette histoire était ignoble, sans être spectaculaire. Ni décès ni accident, pas même d'agression. Du terrorisme social, très efficace. Une affaire de mœurs, un genre remis au goût du jour. Ce fait divers ne me fascinait pas, il ne m'excitait pas, il m'intéressait. Un modèle ! Une bombe, un effet de groupe, une dissipation. Un chaos exemplaire suivi d’une absence prévisible de tragédie. Tout m'intéressait, les détails surtout, y compris les photos. J'aurais également voulu interroger Simon, plus tous ceux que je connaissais. Les réactions de tous, sauf Martin, m'intriguaient. Difficile de rester attentif, pertinent, consensuel. J'essayai pourtant : « Pourquoi Pierre ne porte-t-il pas plainte ? Vous pourriez également le faire à sa place ? Vous savez qui c'est ! » Élémentaire... L'envoi était anonyme mais consécutif au licenciement. Il n'y eut qu'une réponse de Claire : « C'est Simon qui est derrière tout ça. Il n'y a que lui qui en soit capable. » Tout était rangé, pas le moindre petit objet à pousser sur la table basse — une manie. Les gros titres du journal ne changeraient pas, j'étais tranquillement enfoncé dans

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le canapé. Et donc ? Je ne pouvais pas la prévenir, mais Claire devait comprendre que nous serions tous solidaires, enchaînés par imaginaire interposé. Cela commence par une annonce, le refoulement sexuel a été vaincu, par sublimation notamment. Mais restent les pulsions, reste le métabolisme des émotions, le psychisme. On ne peut pas l'interdire. Peut-il être recyclé ? Ici débute le travail des démiurges. Si les névroses sont réprimées, les fantasmes sont encouragés, suggérés avec perversité. Organe vital du réel, la fiction facilite la digestion de toutes les luttes, conflits, rancoeurs, phobies. Un facteur de… Une fonction logique qui tend à l'assimilation des normes, au respect des formes, à l'obéissance. Identitaires, de nouveaux réflexes d'appropriation aident à renforcer le sentiment d'appartenance. Chacun s'y retrouve. Individu par individu ou collectivement, cela reste positif, bénéfique, sans risque. Donc, si les soupçons de Claire s'avéraient être justes, elle finirait par constater la complicité de chacun, leur satisfaction, entrain et même leur gaîté. Car tous, sans exception, l'avaient compris, Pierre Miller devait partir. Cela les encourageait à continuer comme si de rien n'était. « Tu ne crains pas d'aller trop loin ? Ou pire, d'être manipulée. – Ce n'est pas un jeu de société, Thomas. C'est une histoire vraie. » Claire se leva. Elle se rendit une nouvelle fois dans la cuisine. Un jet puissant. De l'eau coulait. Des

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claquements, un placard. Elle revint et reprit sa place, les dents un peu plus serrées. J'étais prêt à l'écouter. Egon Schiele en prison d’Arthur Roessler, récit de la mise en détention provisoire du peintre autrichien. Un huis clos sauvage. L’achèvement de la libération d'un homme. Emprisonné, Pierre Miller ne l'était pas. Pas même condamné. Il le regrettait presque. Il citait la dernière phrase du livre1. Ni écorché ni mis à nu, lui ne souffrirait que du ridicule d'être démasqué, ses propres mots. Pire que le talion — une peine d'exclusion comme la fille —, il redoutait qu'on lui jette à la figure la banalité de son cas. Ce n'était pas le silence ou un discours abrutissant que Pierre craignait, mais d'être confronté à l'objectivité, avec la peur de se voir refuser l'exception, de regarder sa vie se retourner contre soi, de devoir s'exécuter et tout accepter. Ce n'était pas décidément pas une histoire pour moi. Je n'y avais pas le moindre rôle à jouer. Je dissimulais mal un manque de sentiments. Consternée, Claire comprit qu'elle n'arriverait pas à m'arracher la moindre compassion. « Tu te doutes de ce que Pierre va faire. Il risque de foutre sa vie en l’air. Quel sens des responsabilités, n'estce pas ! Doit-on lui faire remarquer que toute autre réaction de sa part serait amorale ? – Évidemment. – Tu t'en fous. Ça va de soi ! C'est ce que tu lui aurais
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Tout un chacun qui n'a pas souffert comme moi devra désormais avoir honte devant moi !

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conseillé ? ajouta-t-elle. C'est le verdict attendu ?... Regarde-moi, Thomas. Ça ne peut pas être qu'un simple sujet de conversation. Il est question de liberté. » Claire souffla un peu, avant de répéter le même mot : « De liberté, Thomas. » Elle souffla à nouveau et reprit : « Oui, bien sûr, le mot est trop fort. Mais moi, j'en ai besoin. » Silencieuse, Claire me regarda, avec un léger sourire. Elle lâcha une petite phrase : « Je comprends. » Elle martela la suivante : « Je dois me taire. » Elle ne se taisait pas. « J’ai ce sentiment. Je le vois dans vos yeux. Je vous entends. – Claire, ne me confonds pas avec les autres. – Bien sûr. J’entends des voix... » Elle se tut, me regarda et dit : « Je suis vivante, Thomas. Je vis ! – Moi aussi ! – Toi aussi. » Une plainte remplaça le martèlement : « J’existe, Thomas. Tu ne peux pas nier que j'existe, que Pierre existe. Qu'il est un homme ! » – Bien sûr. » Bien sûr. Mais je ne pouvais être juge. Seul, un individu ne peut pas juger. Il n'y alors pas de principe qui vaille. Ensuite, la tolérance n'est pas une vertu, elle est

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sans limites. Je pris alors comme excuse la lassitude dont je faisais preuve. J'avais tort de croire que cela calmerait Claire. Elle s'emporta. « Nous devrions tous défiler à poil devant Pierre et déclarer : je suis lesbienne, je suis nympho, moi fétichiste. Je suis impuissant. Je trompe ma femme, ma femme me trompe. Combien d'adultères à déclarer ? Sans oublier de parler de l'argent, des maladies ou des dieux de chacun. » Avant de se taire, elle ajouta : « C'est aussi con et simple que cela. » Quelle prétendue liberté ! Lesbos, Laïos, père d'Œdipe, nulle part je ne retrouvais les références mythologiques que je cherchais. Une complaisance narcissique, voilà ce que je pensais de la vanité avec laquelle Claire refusait de s'afficher, suivant en cela l'exemple de Pierre. Une semaine bien remplie, je pouvais brandir mon agenda. Tous les jours, jusqu'en début d'après-midi, je travaillais avec mon père ; ses bureaux étaient situés à Boulogne. Mardi, une date importante. Par fétichisme, non par superstition, j'avais juste noté une adresse dans la colonne. Je ne risquais rien sinon des apostrophes. À côté, mercredi, un prénom souligné : Chloé. Ensuite, jeudi soir, le vernissage d'une exposition, nouveaux architectes d'intérieur et mobilier. Du design postindustriel. À quand le postvirtuel ? Champagne ou

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jus d'orange ? Cela n'était pas précisé sur le carton d'invitation. L'institut était situé avenue Daumesnil. Je savais où c'était. Le lundi fut sans surprise. Le lendemain matin, je reçus un appel inattendu : « Bonjour, Sylvie Deluc de la SIAD, pourrais-je parler à… » L'inconnue n'était plus anonyme. D'une voix non monotone, mais usant de formules, elle s'excusa avant de m'annoncer l'annulation du rendez-vous prévu dans l'après-midi avec son directeur ; la jeunesse supposée de mon interlocutrice expliquait peut-être ce possessif. Je ne connaissais pas cet homme, le directeur du comité d'organisation d'un festival d'art dramatique. Une rencontre arrangée par l'un des nombreux amis de mon père. J'étais consterné. Définitivement annulée ? Repoussée ? Pas avant ? Pourquoi ? Autant dire jamais !… « Je ne suis qu'une stagiaire. » Elle me le répéta avec un brin de malice. Assurée de son impunité, elle prit de l'assurance. Elle voulut jouer. Plus mon amertume tournait à l'aigreur, plus ses répliques candides étaient acidulées. Un délice fragile. Je l'assommai avec toujours les mêmes questions. Je passais l'après-midi que j'avais à perdre, au forum des Halles. Dans un livre je lus "je descendais acheter le pain". Dans ce magasin, personne ne m'observait. J'aurais dû arracher la page. Quel coup de grâce ! Je ne savais pas écrire. Regardez, c'est marqué ! Les coups de fouets peuvent tomber, mon

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double, fou furieux, me torturer, je ferai ainsi une économie. Des économies ! Pourtant, j'avais bien une recette de cachée : une idée, un lieu, une chose, un personnage. Coup de chiffon… J'avais réussi à taper trois lignes. Ecrire c'est du vent, une énergie. Ecrire c'est une pipe, des bouffées. Ecrire c'est un robinet, un goutte à goutte. J'en étais là… Tragique, je pensais y rester ! Bien mérité. Le repos éternel. Vint le mercredi. 16 heures et quelques. La terrasse du café penchait un peu sur la gauche. Elle épousait la pente d'une petite place qui s'écrasait sous l'ombre d'un platane. J'avais pris une menthe à l'eau, pour la couleur. J'écoutais Chloé, la fille — ou la femme — que j'avais rencontrée chez Marie. Je l'imaginais se promenant nue chez moi. Depuis trois semaines, elle était hébergée, par un couple d'amis. Chloé couchait avec le plus vieux, locataire et jaloux, mais elle était attirée par l'autre, beau gosse, trop possessif et capricieux. Lui rapidement choisit de s'absenter le plus souvent, pour la punir elle et magnanime avertir l'autre. Et Chloé cessa de se promener nue. Rageant ! Quel dommage de ne pouvoir, si près de chez moi, mordre à l'appât de ses vingt ans, de son corps d'Angélique — la marquise — et de ses cheveux courts. Chloé fut franche. Je compris qu'elle cherchait un toit, pas un plafond à contempler, ni un parquet à

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lessiver. Après l'évocation d'un groupe de musiciens, d'un pharmacien, de Stéphane, le frère de Marie, et du patron d'une boite de nuit qu'elle voyait le soir même, je pus me consoler d'être le seul présent parmi ceux qu'elle comptait sur les doigts de sa main. Curieux volatile ce Stéphane. La semaine précédente, il avait invité Chloé à dîner, un jeudi. Ils dînèrent ensemble. Ensuite, Stéphane raccompagna Chloé en voiture. Il la laissa devant la porte de l'immeuble où elle habitait. Chez ses parents, crut-il… Chloé et moi étions toujours ensemble, philosophes et désinvoltes, à passer le temps. Travers et raccourcis de notre époque ! Le soleil est à des milliards de kilomètres, cela ne l'empêche pas de briller. Une intuition, des signes de vérité, ni impatience ni mépris, nul doute que ce coin de ciel bleu au-dessus de nos têtes nous inspira. Je ne balayais pas sa vie, elle me remercia en feuilletant avec légèreté le carnet que j'avais posé sur la table. Chloé y nota des idées simples. Un célibataire n'a pas de seins. Sans gros moyens, hétérosexuel, s'il ne devient pas fou, à 30 ans, il se case. Toutes les femmes le savent. Mon père aussi le dit. Elle sut aussi avoir des gestes tendres, arrondir la mèche sur mon front, ramasser ma veste. Une mère, une bonne, pas une putain. J'ai payé pour nos deux verres et tiré un trait de plus sur l'ardoise de mes expériences sexuelles. En attendant, je passai chez le coiffeur. Jeudi, il plut tôt le matin. Je dormais. Quel contraste

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avec la veille, saisissant ! Il faisait froid et gris. Couvert, léthargique, rampant, j'étais lent. Incapable de m'organiser, je manquais de courage. Quelques degrés de plus, j'étais fiévreux. Un taxi. Deux taxis… Un pour le retour. Ce genre de détails impossibles à rattraper qui vous fuient. À force d'indécision, je dus répéter dix fois mon arrivée devant la galerie d’art. Jusqu'à chez moi, où j'ouvrai et fermai tout ce qui ressemblait à une porte sans rien trouver de mieux à faire. En début de soirée, cédant à la confusion, je redoutais de recevoir le coup de téléphone qui me permettrait de présenter mes excuses et d'être soulagé de la corvée. Je dus être l'un des seuls absents, car finalement personne ne songea à m'appeler. Ce soir là, curieux happening sensoriel, j'étais un légume, passant d'un frigidaire à une télévision. Plongé dans une tiède torpeur, je baignais deux heures durant dans la paresse. Un petit filet de fraîcheur me ranima. Mon père m'avait associé à un projet de rétrospective. Je lisais l'autobiographie de Chaplin — Charlie Chaplin, Charlot. Avant d'aller me coucher, je terminai le paragraphe relatant une sollicitation mesquine d'Orson Welles à propos de la paternité d'une idée originale. Pendant l'interlude de mon sommeil, une énigme m'apparut. Étrange monsieur Welles. Un être magnifique, sphinx et phénix. Grandeur, folie et servitudes, cet homme fut un prince, jamais un roi. Combien vaut sa vie ? J'ai dû m'endormir sans finir de compter. Il restait trois jours. Week-end ! Je partis en fin de

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matinée. Évasion dans la continuité d'une fuite, dépaysement, une seule frontière… Les Yvelines. Bienvenue ! Nulle forme de contradiction ne m'arrêta. L'envie de quitter une vie pour une autre m'avait pris. Prenante comme de respirer sous une cloche l'authenticité toujours aussi forte du meilleur de soi, des siens. J'y voyais un monde à part, en plus, un univers à côté, une réalité construite sur le désir et le rêve. Peu m'importaient les racines, je vivais à la surface de ces terres. Je partageais ce goût pour la rusticité des matières et des manières qui m'occuperaient solidement l'esprit tout le long des journées. J’avais besoin de ce qui manque à d'autres. Conscient du privilège, j'en profitais. De mon plein gré, attaché au présent, je participais aux offices et occupations rituelles. Manger, boire, bicyclette, randonnées, brocantes. Allons-y ! Sports, pêche et traditions. Je respectais même l'heure de la sieste. Cependant, une différence notable, j'échangeais volontiers les fumées d'un barbecue contre celles d'échappements. Une voiture. Conduire. De hameau en hameau. Jouer avec une boîte de vitesse, un embrayage et un frein. Me garer dans un village. Repartir. Rouler. M'arrêter. Une fin possible. Je pouvais rester. Ici, plus besoin de partir ou de fuir. Une bouteille de vin. Ivresse. Une nuit. Le matin. Visite chez un garagiste, une poignée de main. Un peu de graisse. Puis une discussion dans un bar avec des gars frustes. Deux frères alcooliques et des habitués, dont un cantonnier. Le soir, une fête entre amis. Une

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famille. Mon père. Une autre nuit. Un autre matin. Jusqu'à la solitude du dimanche soir. Deux jours après, Claire me proposa d'échanger nos appartements. Une simple idée. Juste quelques mois. Si je le voulais, bien sûr ! Je n'y avais jamais pensé. Pouvais-je refuser ? Je ne la vis qu’une demi-heure en milieu d'après-midi, rue de Liège. Claire avait coupé et teint ses cheveux. En noir. « Je vais garder cette couleur quelques jours – Quand est-ce que tu reprends le travail ? » Elle haussa les épaules. Je dus répondre à sa place. « C'est demain !… Tu n'as pas peur que les gens s'interrogent ? – C'est ma réponse. – Oh, Claire ! Tu es revenue d'Italie avec de sombres intentions. » Claire ramassa le magazine qui traînait sur le bar. Elle le feuilleta de droite à gauche et me présenta la couverture. « Tu lis ça ? » À mon tour de me taire. Si Claire avait choisi de se battre, de se rebeller, de résister, elle ne m'écouterait pas. Claire reprit sa lecture. Après quelques instants, convaincue de devoir me parler, elle leva les yeux. « Le monde va craquer, je craque. Le monde va changer. Je change. Tout change. Sauf toi ! Tu as raison. Tu n'as pas de raison de changer. – Que dis-tu ?

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– Tu n'es pas une femme. – Claire, s'il te plaît ! » Elle éclata de rire. Moi aussi, moins fort. Claire m'étonnait. Je pointai l'horloge de la cuisine, avec la tête et un doigt en l'air. « Moi, après le déjeuner, il faut tout m'expliquer. – Tu peux essayer de comprendre. » Non. À quoi jouait-elle ? D'une main, Claire frappait sur ses lèvres. Quand elle baissa son bras, j’entendis : « Thomas, repense à toutes ces filles, toutes celles qui dans la rue ont les cheveux rouges, orange ou roux. Tu les vois ? » Les bras croisés, Claire haussa ses épaules, sourit et reprit : « Tu comprends ? C'est quoi ? un phénomène de mode ? Oui ! mais c'est plus que ça. Ne le crois pas, mais c'est un signe... Plus encore, c'est un langage. » Je ne comprenais ni ce que Claire disait, ni surtout les raisons de toutes ces couleurs. « Oh ! Eh bien, pourquoi le rouge ? – Peu importe. En tout cas, c'est plus qu'une simple image. Il y a une voix, une voix pas comme les autres. Oui, c'est une vision ! Annonciatrice, prophétique. » Elle fit un petit tour avant de revenir vers moi. « Les femmes sont un média d'un genre nouveau. » Était-elle sérieuse ? D'un geste gracieux, ample et souple, Claire ouvrit ses bras sur un sourire d'enfant. Elle se permit d'ajouter : « Hélas, nous ne sommes le plus souvent qu'un

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moyen, un instrument. Je ne sais pourquoi. Il nous faudrait un discours, mais nous n'en voulons pas. » Ce n'était qu'un jeu insignifiant. Je marquai pourtant mon désaccord, inexplicablement. « Ainsi, la femme existe. Il y a donc deux solutions. Soit je ne comprends pas… Et dans ce cas, c'est pénible. Car, au premier degré, ce que tu dis est militant, sectaire Inquiétant même. On croirait voir une armée de femmes ! Ce n'est plus un mouvement de libération, c’est une loi martiale. – Non, tu ne veux pas comprendre. C'est juste un reflet, celui de l'irrésolution des hommes. Le rappel des questions que vous vous posez. Ce n'est pas moi qui le dis. » Je repris la parole avec une voix de père. « Soit je comprends… Mais c'est tout aussi pénible. » L'emploi des mains ne m'aida pas à tourner mes phrases. « Un mythe qui irait de Cassandre à madame Irma. Une boule de cristal transformée en miroir. Qui a pu dire ça ? » Anticipée, la réponse de Claire chevaucha mes derniers mots. « Martin le pense. – Martin ? Non ! Pourquoi me parles-tu de Martin ? Et toi ? Toi, tu es une femme. – Moi, je ne suis pas lucide. » Ell s'approcha. Je pensais qu'il serait bon de m'expliquer. Claire avança sa main. Ses doigts se

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crispèrent. « Je suis partie avec Martin en Italie. » Elle avait hésité. Un aveu. Tardif. Claire aurait pu le répéter à l'infini. Impensable. Cela n'avait pas de sens. Je ne m'en étais jamais douté. Pourquoi osait-elle m'en parler ? Était-ce vrai ? Bizarrement, je m'inquiétai des détails. Martin n'était resté qu'un week-end. Lui était déjà venu dans cette région de la péninsule. Vérone et le lac de Garde. Vérone, oui… Mais où est-ce ? Et ce lac… La Lombardie ? La Vénétie. Les Dolomites. « C'est moi qui lui ai proposé, dit-elle. J'ai même dû insister plusieurs jours. » Martin avait finalement cédé. Claire était radieuse. Moi, si soupçonneux : « Méfie-toi ! – Ne sois pas si tragiquement romanesque. » Claire multiplia les anecdotes comme autant de preuves de ses vacances. Un pays riche. Des biens, une histoire, une lumière, une minéralité. Une modernité. Dans un port de pécheurs, le capot rouge d'une Maserati qui sortait d'une rue étroite. Une dolce vita hyperréaliste dépeinte avec une inclination toute latine. Claire finit par une belle Ferrari, un playboy gominé au bord d'une piscine, sa montre en or, son drôle d'accent et un éclat de rire sous la verrière du jardin d'été d'une discothèque… Un coup de sonnette. La concierge ! D'habitude elle frappait à la porte. Claire en profita pour me laisser. Elle

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filait dans les grands magasins tout proches. Moi, il me restait cette demi-heure passée avec elle. J'avais compris. Un itinéraire inconscient ! Oui, ce voyage était un retour aux sources d'une sensibilité retrouvée. Claire avait eu raison de ne pas m'en parler avant. Libre ou pas, je n'aurais pu aller là-bas avec Claire. Elle ne pouvait y être que seule ou accompagnée de Martin. Claire courant après des souvenirs d'adolescente. Miracle, je crus la voir disparaître dans une fontaine. Depuis l'auberge où nous avions dîné, nous marchâmes jusqu'à l'appartement de Claire. C’est vert en journée. Et sombre la nuit. Les hauts de Sèvres, rive gauche, s’élèvent bien au-dessus de Paris. La pente y est rude. Le pain est au même prix qu'ailleurs, mais il faut descendre pour en acheter, ce qui équivaut à une ascension d'un kilomètre au retour. Malgré cela, entre le risque d'une crise de neurasthénie hivernale et pouvoir emprunter la voiture de mon père en y stationnant sans problème, j'avais choisi… D'habiter là ! Après une semaine de réflexion, j'avais accepté. Dos au mur, j'étais assis sur le lit. Une porte dans un coin de la chambre, une fenêtre, rien en face de moi. Rien à portée de la main, excepté une lampe. Je n'entendais pas les chants d'oiseaux dont Claire parlait. Mystérieusement, même en hiver paraît-il, des cris éclataient en pleine nuit, sans qu'elle puisse l'expliquer. Tout commençait comme une bataille de chats, mais continuait de piailler et partait en vrille longtemps après.

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Je ne savais pas que les oiseaux se battaient ! – Ils ne se battent pas, Thomas. » Claire ne me regardait qu'à moitié. Son front et son nez étaient écrasés contre l'arête du mur. Sur la gauche de l'encadrement de la porte, elle ne montrait qu'une partie de son visage et une épaule. « Je sors ce soir. – Où allons-nous ? – Je, Thomas ! Je sors. Si je te dis que j'ai envie de baiser, ça te suffit ? » Il est vrai que le ton n'était pas le même. J'insistai pourtant : « Tu oublies que Martin doit passer ! – Alors, tu l’attends ! » Une voix forte. Un souffle ! Les lumières se dispersèrent autour d'elle, vidant une ombre sous ses lèvres. Claire se cachait un peu plus. Elle guettait ses sentiments. Pour s'en débarrasser et être enfin triste ou heureuse. « Qu'est qu'il y a Claire ? – Je veux un enfant, Thomas. Un enfant… Un enfant de Martin ou de… » C'est solide une pièce. Il y a un volume, un centre, des lignes. On sait où l'on est. On s'y tient. Dehors, je me serais sûrement enfui et perdu. J'ai pensé ne jamais le dire. Pourtant, je balbutiai : « Un enfant de qui ? – Personne. » J'avais cru entendre "un enfant de toi". Claire voulait

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un enfant. Mais elle n'avait pas terminé sa phrase. Elle ne le répéterait pas. Claire me tourna le dos. Elle ne peut pas me quitter. Elle ne peut pas me tromper. Elle ne peut pas m'aimer. Tels étaient les dogmes qui fondaient la nature de notre relation. Mais Claire voulait un enfant. De Martin. Et moi ? « Tu es folle, Claire. » Tonalité, impulsions… J'espérais une main tendue. Julia ? – Oui. » Cette voix portait un visage, celui de Julia… La porte avait claqué, presque, enfin Claire était partie. J'étais resté silencieux, après l'avoir traité de folle. Je m'étais assis dans le salon, avant de me lever et de téléphoner à Julia sur sa ligne privée. Elle était dans son bureau. « Tu ne me déranges pas, Thomas. » Julia était seule. Je m'excusai quand même une seconde fois afin de convaincre Julia de me laisser parler : « Écoute-moi Julia ! » Je crachai rapidement les quelques mots enfoncés dans ma gorge. Claire ? Un enfant ? De qui ? Julia me renvoyait mes questions et m'en posait une. Je m'interdis de prononcer le nom de Martin. Je répétai ce que je venais d'entendre sans râler : « Un enfant de qui ? – Un enfant de toi, chéri ? »
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Lequel de nous deux prenait l'autre pour un fou ? J'hésitai entre raccrocher et forcer Julia à me répondre. « Julia, tu ne me réponds pas ! – Tu vas être surpris. » C'était à moi de faire un effort, écouter et bien comprendre. Partager ma vie ? non, Claire ne le voulait pas. Partager une vie ? Oui, elle le voulait ! Claire voulait être mère, être un ventre, nous donner un enfant… Un pluriel étonnant. Un pluriel de trop. Frappé, j'étais submergé, dans le vague, dépassé par le souffle de Julia. Elle, était calme, sure d'elle : « No sex, Thomas, semen ! » Julia répéta une expression que je n’avais pas comprise. Être un ventre ! Un ventre. Mon ventre ? Je ressentis une contraction. Qui pouvait m'aider ? Que faisait-elle, Julia ? « Tu es assise ? » Elle était debout. Je l'entendais donc scander. Ahurissant ! Une litanie. J'étais horrifié. Julia semblait envoûtée par la magie d'une promesse faite par Claire. Je devinais un pacte entre les deux. Heureuse, Julia savourait une victoire ; ma rencontre avec Claire n'était pas due au hasard. Je compris que son rôle était de préparer l'avenir. Quel bonheur ! Claire reviendrait vivre là-bas. « Julia, tu connais Martin ? – Non. » Je laissai Julia à des milliers de kilomètres sur son souhait de venir en France prochainement.

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J'avais raccroché. Les murs étaient encore là, crépis, blancs. Dehors, une nuit moins importante à mes yeux que les toits au premier plan. Je m'approchai de la fenêtre. Un calme incroyable. Le potager des voisins. Des escaliers que personne n'empruntait. La rampe en fer glissait seule vers le bas. Je fermai les volets. J'étais bouclé dans le double séjour, ramené au point de singularité de ma vie. Je respirais. Apaisé, mais déterminé. Confiant. Je m'en remettais à ma prudence coutumière ; celle qui me fait généralement passer à côté des choses simples. J'attendais Martin. Je voulais l'entendre. Lui savait qu'il n'était pas l'homme d'une vie. Il devait me le dire. Pourquoi cette main viscéralement posée sur moi ? Je n'étais pas blessé. Pas d'hémorragie, aucune douleur, je ne souffrais pas. Je pris un bloc de papier sur la table et j’arrachai une feuille. Je me mis à griffonner. Des traits, un dessin, une tête. Voilà ce que j'avais dans le ventre, un enfant de Martin ! Martin arriva. Il devait avoir le code d'entrée. Il avait pris l'escalier et sonné à la porte sans prévenir. Peut-être était-il déjà venu ! Ses premiers mots ne le trahirent pas. « Habiter au moins un, ce n'est pas banal. – Personne n'en veut de ces locations. Les gens ont peur. Ils doivent penser qu'ils auront à supporter tout le poids de l'immeuble. » J'avais déniché cet appartement. Une résidence plantée dans le creux d'un parc. En fait, il y a un étage en

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dessous, donc le rez-de-chaussée est au deuxième. Imperturbable Martin. Froidement, je lui appris le départ de Claire. Il me sourit. Qu'est-ce-que je pouvais faire d'autre ? Il n'était pas gêné par ma présence, ce qui me rassura. Il me suivit ensuite jusqu'au salon. En lui servant un verre, je lui annonçai ma décision d'habiter là. Je n'omis aucun détail. J'avais besoin d'espace, comme ici. En plus, il y avait mon père, sa voiture. Important ! Travailler aussi, pouvoir écrire dans ce coin tranquille. J'insistai encore sur la proximité de mon bureau, toujours mon père. Je n'oubliais rien. Je répétais même ce que je disais. Ainsi, Martin dut se taire. Que vouliez-vous qu'il fasse ? Martin se leva, le verre à la main. Il ne parlait pas, il bougeait. Est-ce qu'il y a un langage du corps et des messages dans l'air ? Peut-être comprenait-il des signes laissés par Claire… Cette liberté prise par Martin me fit perdre le sens de notre confrontation. Les mots ne suffisaient plus à transcender la maigreur de mes sentiments. J'étais impuissant, désarmé. Je devenais anxieux. L'immobilité m'ankylosait. Le besoin d'une vraie solitude m'obsédait. Je commençais à souffrir de l'appauvrissement de ma personne. « Tu es toujours aussi silencieux, Martin ? – Je pensais à Claire. Elle est perturbée par ce qui se passe chez Atlantis. » Cela lui valut un haussement d'épaules. Quel age avait-il ? N'ayant jamais posé la question à Claire, je ne le savais pas.

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Tu es marié ? Tu vis avec quelqu'un ? » Mon obstination ne gêna pas Martin. Cela frisait pourtant l'acharnement. Avec intelligence, en quelques phrases, il s'intéressa à mon travail. « J'aimerais être capable d'écrire, avança-t-il. – Raconter une histoire ? – Le rapport au temps. » Martin ne resta pas. Quelques dizaines de minutes. Je sortis le croquis que j'avais mis dans ma poche. Toujours la même petite gueule ronde à qui je pouvais parler. Insiste, je te répondrai ! Un enfant ? Moi ? Non ! Ou bien… Oui. Oui ! Pour cela j'enfoncerais Martin dans la vie de Claire. Le plus dur fut de lui téléphoner. Je m'étais préparé à tout, même son insouciance. En cet instant fragile, Claire me dit : « Je suis heureuse que tu m'appelles, Thomas. » Elle était sincère. Franche aussi. Elle répondit à une question posée par politesse : « Martin est avec moi. » Claire aurait pu mentir. Elle aurait pu attendre. Elle aurait dû. Quelle importance ? L'objet de mon appel suffit. Cet échange d'appartements était son idée, Claire accepta. À 10 heures, le matin du samedi suivant, Martin était au rendez-vous. Une fatalité ? Je n'eus pas le temps d'y penser. Philippe m'accompagnait. Grâce à Martin et lui, tout fut fini avant midi. J'avais les clés, Claire était partie vivre à Paris. Je restais avec Philippe. Il ne se

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montra pas curieux. J'oublierais vite. Une heure après, nous roulions sur les quais de la Seine, rive gauche, à l'ouest, vers Suresnes, en direction d'un restaurant. Là où mon père nous attendait. J'étais fier de tous les efforts fournis. L'endroit me plaisait. Nous étions trois. Philippe était mon invité. Une obligation, mais je n'oubliais pas que j'avais insisté à plusieurs reprises avant qu'il accepte de m'aider. Je l'écoutais discuter avec mon père. Philippe parlait beaucoup et m'ennuyait autant. Mon père finit par lâcher : « Reconnais quand même que le monde s’est plus transformé en un siècle qu'en vingt. » Cela conclut une conversation à propos de Halloween où les thèmes s’enchaînèrent sur un mode hypertrophié : du petit Harry Potter aux nouvelles valeurs, de religions à spiritualité en passant par communautés ou groupuscules. Pendant cette discussion mon père avoua sa pratique du bouddhisme. Heureusement, Philippe n'osa pas le lui reprocher. Philippe n'est pas provocateur, mais souvent agressif. Son esprit de contradiction n'est qu'un masque, une réplique emblématique des jugements qu'il porte sur les gens. Sacrée morale ! Dénoncer en condamnant, un vice de puritain. Je tus mon sentiment que le monde n'avait jamais été plus immobile. Fermé ! Dans l'après-midi, je poussais tout d'abord le lit. Je le plaçais près de la porte de la chambre, en face de la

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fenêtre. Claire avait emporté les draps. Le matelas était encore là. Qu'avait-elle fait de son odeur ? Je vérifiai, sans me vautrer. Chienne de vie. Je pus profiter d'une voiture pendant toute la soirée. Il y avait un bar dans Paris que je fréquentais alors. Peu, mais toujours avec plaisir. Je crois me souvenir d'une conversation sur les faux seins. Quelqu'un d’autre me saoula avec son idée de roman à plusieurs voix sur la vie d'un cendrier. Cela faisait trois semaines que j'avais traité Claire de folle. L'altercation entre Martin et Simon sera brève. Une porte de claquée. Pas de coups, des éclats de voix dans un couloir menant aux toilettes ; près de la salle de repos et jusqu'aux oreilles des fumeurs, buveurs de soda ou de produits caféinés et chlorés, ainsi que des amateurs de barres en chocolat. L'histoire fit du bruit. Claire n'y assista pas. Elle mit un certain temps avant de comprendre ce qui se passait. En croisant plusieurs fois les deux mêmes garçons d'ordinaire si discrets, elle s'étonna qu'ils puissent bavarder aussi longtemps. D'habitude, ils ne se montraient jamais ensemble. Cela lui parut drôle. Elle n'avait jamais prêté attention à leur ressemblance. Les lunettes peut-être. Amusée par le fait, Claire pensa qu'il ne s'agissait pas d'un simple détail physionomique. Elle se souvint d'une scène dont elle avait été témoin dans un supermarché. Il y avait là deux

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hommes, à des caisses différentes, qu'elle observait à tour de rôle sans trop savoir pourquoi, lorsqu'elle remarqua que l'un avait sur le front une bosse et l'autre un creux au même endroit ! Curieux hasard, pensa-t-elle. Un mystère de l'évolution ! Sûrement un cas de sélection naturelle. Pouvaient-ils s'accoupler ? Finalement, Claire apprit ce dont tout le monde parlait. Elle était inquiète, Martin avait disparu. Elle passa voir une fille au premier étage pour en savoir plus. Une modeste employée. Les jeunes diplômés parlent de cas social ; avant de penser à tirer profit des aides à l'emploi. Une employée modestement modèle, une gentille fille travaillant plus et souvent mieux que les autres. « Ça a bardé au deuxième. » L'amie chuchotait, très heureuse d'aider Claire, sa confidente. Elle devinait son affolement. À cause de Martin. Simon, lui ne s'embarrassait pas de sentiments. Simon, ce héros. Simon ? Oui. Le portrait d'un brave balayant de l'index accusations et menaces. Parler de crise d'autorité ne lui ressemblait pas, il en rajoutait donc. C'était plus fort que lui. Après constatations d'usage, les commentaires étaient en sa faveur. Il reçut le soutien unanime des hommes présents dans son bureau. Par contre, l'épisode précédant l'incident restait confus. Martin était entré dans les toilettes derrière Christine, l'assistante de Pierre Miller. Christine. Pourquoi elle ? Dans le parking d'Atlantis, Pierre Miller avait fait cette confidence à Martin : « C'est sûrement Christine. J'étais au téléphone, il n'y

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avait qu'elle à l'étage. Je me souviens très bien avoir prononcé plusieurs fois le nom de cet établissement en notant l'adresse. Je ne sors pas beaucoup et je ne connaissais pas cette boîte. Les photos ont été prises làbas. » Les photos. Martin ne les avait pas vues. « Vous savez, dessus il n'y a rien de bien… » Martin ne voulut pas en savoir plus. Comment être sûr que vous êtes dans une brasserie ? Autour de la caisse, il y a toujours toute une famille de gérants qui vous regarde lorsque vous appelez un garçon pour payer. Marie demanda l'addition. Nous nous trouvions près de l'hôpital Bichat où elle partait prendre son service. Elle irait là-bas à pied. Elle voulait me parler, m'avait-elle dit deux heures avant. « Tu pourras en profiter pour faire un tour aux Puces. C'est ouvert le lundi. » Un prétexte inutile. Immédiatement après l'appel de Marie, je quittai Boulogne en voiture pour la rejoindre. Marie avait rencontré Martin chez Claire. « Chez Claire ? – C'est encore chez toi ! » Je manquai une première fois de lui répondre. Marie n'insista pas. Elle m'apprit la rencontre entre Martin et Pierre Miller, en hésitant sur le nom de ce dernier qu'elle ne connaissait pas. La suite amusait Marie. « Martin est tombé sur Christine dans les toilettes. » Christine avoua qu'elle avait bien surpris une

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conversation de Pierre et prévenu Simon. Martin en colère insulta Christine qui se mit à crier. Simon n'était pas loin, il arriva… C'est ainsi que tout le monde vit Martin sortir le dernier et claquer la porte. Je ne pouvais pas comprendre. « C'est glauque. Aller se battre dans les toilettes. – Martin ne s'est pas battu. » Elle hésita, avant de conclure : « Il n'était pas obligé d'aller jusque-là, c'est vrai. » Glauque, sordide, Marie l'admettait. Mais, nul doute que Martin avait voulu protéger Claire. « S'il ne l'avait pas fait, elle serait allée trouver ce mec, Simon. Tu la connais. » Claire. Claire… Claire était là, dans la bouche de Marie. « Tu n'aimes pas beaucoup Martin, n'est-ce pas ? » Je ne répondis pas. Qui sait ce que Marie aurait pu me dire ? Je me contentais d'apprendre le licenciement négocié par Martin. Exit Atlantis. En cas de problème, précisa Marie, Martin pourrait habiter chez Claire. « Presque chez toi… » Marie n'insista pas plus. Elle me livra son avis personnel sur Christine. « Elle a sûrement essayé de séduire Pierre. Il n'a pas dû le remarquer. » Une Vosgienne Christine, venue travailler à Paris. Cela n'expliquait rien. Marie comprenait mal pourquoi toute cette histoire avait dégénéré. Mortification ? Punition ? Analyse clinique. Mais, Marie n'avait pas le

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temps de pratiquer l’autopsie de notre petit monde. Elle aurait pu. Marie étudiait la psychologie à ses heures perdues. Deux hémisphères, trois cerveaux. Une dualité plus une trinité, avec un thalamus au centre. Suffisant ! Pour le reste ? Peut-être la nature fractale de l'interprétation des comportements, mais Marie ne me l'assurait pas. « Demande à ton boucher ! Il te montrera où cela se trouve. » Une enveloppe bleu pâle. Deux pages de couleur blanche. Pas de signature. Une lettre anonyme, manuscrite. Une belle écriture. Deux paragraphes. Une lisibilité parfaite. Je ne pouvais pas simplement la parcourir. Je dus la lire. Brut, factuel. Une scène. Quatre heures du matin, l'homme se déshabille dans le couloir. Il entre nu dans la salle de bains. Il pisse l'avant-bras contre le mur. Ensuite, il se lave les mains. La lumière le gêne, il baisse ses yeux. Il voit des marques sur sa verge. Des marques rouges. Il regarde, touche. Du rouge à lèvres. Rouge, oui. Soudain une espèce de trou. Un trou béant ! Il réussit à ne pas tomber. Il ne touche plus à rien. Il se souvient du préservatif à moitié enfilé moins d'une heure avant. La bouche ouverte, il ne peut pas crier. Du sang ! Il respire. Non, ça ne peut pas être ça. Ce n'est pas du sang, non ! Il s'interdit d'y penser. Il s'essuie vite, plus vite, aussi vite qu'il peut pour tout effacer. Image par image, il s'arrache un cri et se lave les mains.

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Une joue, des cheveux bruns, un parfum charnu, des lèvres rouges… Je lus la scène en entier. Ostentiation d'un fou ou aveu d'un ami, l'impression fut la même, détestable. Encore quelques lignes, une demi-page. Je continuai. Du sang sur une bouche ? Une mort collée sur l'amour. La cerise ! Une confiserie des années sida. Rouge à lèvres ou sang, cet homme ne le saura jamais. Il n'est pas tombé malade, malgré une alerte, une semaine après. Juste une fièvre suspecte, rien de plus. Rien d'autre excepté une invitation à déjeuner. Un hasard, pense-t-il, si la femme qu’il écoute, celle qui vient de poser ses mains sur les siennes, veut l’aider à ne pas oublier ce que sa vie a été. Je me suis arrêté de lire. J’entendais une voix. Celle de Claire. Une lettre de Claire. La voix était distincte. Pourquoi m'écrivait-elle ? Que voulait-elle ? Me parler ? Oui, me parler. Je repris la lettre. L'homme était Martin. Martin, l'homme qu'il était, une vie glauque, une double vie, une vie racoleuse comme du rouge sur un sexe. Je repris la lettre à la recherche d’une main tendue, d'une détresse, d'une blessure, d'une angoisse. Claire devait m'aider à comprendre. Je lus et relus les deux pages. Plusieurs fois. La fin surtout. Martin rentra chez lui et pleura avec les yeux de Claire, son vrai visage. Je lâchais les feuilles. Non ! Pas avec moi, il n’y avait pas tant de grâce dans les yeux de Claire. Je ne pouvais pas croire au partage d'un destin, à ce qui ne s'explique pas, à ce qui n'arrive jamais. Claire me harcelait. Elle m'écrivait pour

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me punir. Marie lui avait parlé !… Deux jours après, Je reçus trois lettres.

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Ne te sers pas de moi ! » L'enfant ne bougeait plus. Retentissant, l'écho de sa voix répétait ces mêmes mots. Quelque chose continuait à sonner. À battre aussi. Comme un cœur, le temps allait s'arrêter, s'enfoncer à l'intérieur de moi et mourir. Et l’enfant disparut. Je me réveillai. Nu, l'imaginaire nu. Le corps bandé, je me redressai. L’obscurité était plaquée contre les murs de ma chambre. Tout semblait en ordre au passage du jour. Pris dans la ronde, en déséquilibre, je retombai sur le dos. Le matelas, posé sur des lattes, encaissa ma chute. Quelques gestes brisés. Je ne voyais plus rien. Je pleurais. Un air givré… De la glace qui me coulait des yeux. Embrasée, éteinte, froide, l’indélébile conscience de mon rêve s’était fondue dans une matière grise. Avec le déclic d'une minuterie, la réalité se mit en marche. Il y avait du bruit dans l'escalier. Une voix forte, précédée de cris plus vifs. Des cris aussitôt rattrapés par un rire affectueux. Un gamin courait. Oui. Oui ! Je me souvins d’une voisine, une femme brune croisée dans le couloir. Elle était toujours accompagnée d’un petit garçon.
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Le choc de la porte de la résidence sur ses taquets me secoua. Mes voisins approchaient. Ils descendaient. Ils rentraient donc. Quelle heure est-il ? Dimanche matin ! À l'esprit, un premier souci : si je ne me dépêche pas, tout sera fermé. Je m’étais levé et pensais fort à perdre mes habitudes. Pas de café, pas encore. J'ouvris quelques lettres de mon courrier. Du papier, encore du papier ! Avec mon nom dessus en gros caractères. Un rappel du retard que j'avais pris sur ma vie, en si peu de temps. Je passais dans le salon. O espirito ! Joie et félicités. Joao Bosco, guitariste brésilien, m'accompagne en chantant. Bienveillant, il m’aide à franchir un cap. Vigilant, il m'avertit du danger, du sort qui me guette. Le monde va et vient, vibrant, fragile. Moments troubles, chavirés. Syncopes… Liberdade. Reposé, calme, assis au centre de cet univers presque vide que j'aimais déjà, j'étais libre à cet instant. Libre et seul. Libre de puiser mes gestes dans un espace plein de tous les mouvements possibles. Je retenais mon souffle, immobile, suspendu dans un filet d'air frais à une lumière matinale. Les deux fenêtres ouvertes, n'importe qui pouvait me voir de la rue ou au loin. Aucune crainte. Tout serait sans importance. Je respirai profondément. Saisi par le désir d’écrire, je me levai d'un bond. Je devais répondre à Claire, m'expliquer. Et si cela ne suffit pas, si cela ne sert à rien, écrire pour moi. Écrire de la manière dont Martin devait oser se parler :

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Baisse-toi Ramasse ta vie Prends ces années Tu les as faites Je tapais quelques phrases, mon portable sur le bureau. D'ordinaire, je préfère un canapé, mais j'avais besoin de place. En haut d'une feuille volante, en évidence, le titre que j'avais gratté la veille — Un homme dans sa vie. Fatigué, il était tard, je n'avais pas poursuivi. Mais, bonne nouvelle du jour, après une nuit démesurée, j'avais de quoi m'accrocher et la force de continuer. Sans Claire et malgré lui, je devais m'acquitter de l'enterrement du passé de Martin. Avec le matériel posé là. D’une pile de lettres, bribes et briques, je devais faire une gerbe, un requiem ou un éloge. Adieu aux souvenirs avant le repos et l'oubli. Qu'ils dorment en paix ! L'enfant d'abord. Cinq ans, guère plus. Martin ne le vit qu'une fois, au pied de l'immeuble dans lequel il habitait. Martin rentrait chez lui. Il marchait, tête basse. Par terre, sur un sol en bitume, il aperçut une béquille. Martin sourit quand il vit un petit garçon debout, seul à côté. Dans la continuité de ses pas, sans réfléchir, Martin allait se baisser. Grande, si large, sa main pointait l'objet de métal et de plastique quand il comprit. L'enfant avait les jambes prises dans une prothèse. Polio. Peut-être ! Peut-être, souffre-t-il de poliomyélite, pensera plus tard Martin. Mais surtout, rageur, barrant le passage de l'adulte d'un coup de tête, l'enfant grimaçait. Il refusa le secours de cet homme avec force. En se cassant, ce

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gosse brisa toutes les bonnes intentions de Martin et ramassa lui-même sa canne. Après s'être enfui, Martin entra précipitamment dans le hall de son escalier. Sa boîte à lettres était ouverte. Curieux et triste hasard, même les choses se passaient de lui. Martin venait de recevoir l'une de ses plus mémorables leçons. En voulant l’aider, n'avait-il pas poussé ce gamin à se faire mal ? Une parole aurait suffi. Une parole plutôt qu'un geste. Je cherchais la preuve qui me manquait. Je n’étais pas encore maître de cette histoire. J'espérais en perdre le fil et en tirer le sens. J'aimais travailler sur une table très longue, étroite et placée contre un mur. J’avais étalé dessus un carnet, des feuilles, des notes mal écrites. Celle-là ! Dissonances criantes et craintes… Une écriture léchée, méritant un coup de langue. Belle métamorphose de mots ! Vaine, inutile, empruntée. Mais une petite idée était lisible en dessous : la mémoire de la douleur existe. Une morsure, la peur, la terreur. Le temps qui s'en mêle. Une durée qui s'installe. Une rigueur de métronome. Enfoncée au plus profond, la blessure est vivante. Et vous avec. Assis dans un lit, les bras croisés, une habitude vous prend. Une épaisseur palpable, un endurcissement. Quand viennent une lumière ou un bruit, l'espoir s'enfuit. Un espoir caché de s'affranchir et de ne plus être asservi, esclave de dérèglements. Ne plus être malade à heures fixes ! Lutter, combattre le mal, survivre, le mythe naît là.

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Un double dont Claire refusait d'admettre l'existence. Sinon, comment expliquer ce comportement de créature sensible qu'elle décrivait dans l'une de ses lettres ? Héroïque Martin ! Une carapace sur un corps mou. Martin avait-il gagné sa liberté à force de volonté ? Un particularisme souvent mentionné par les psychologues. Une ascension de soi, cosmique, sublime métaphysique conditionnée par une conduite des énergies et des pulsions. Une vie préméditée avec l’amour-propre comme mobile. Cela pouvait paraître fondé. J'en doutais cependant. Il me fallut attendre de longues heures, toute la nuit de dimanche et une journée entière jusqu’au lendemain soir. La fraîcheur, l'immobilité venant, m'allonger, me replier, me relever, aussitôt me recoucher. Et enfin comprendre. Non, Martin ne s'aimait pas. Moins que nous qui y sommes obligés si nous ne voulons pas être seuls. Où se cachait-il alors, s’il ne s’aimait pas ? Ne cherchez pas ! Aucune trace de révolte, pas de tentative de réhabilitation ou de fuite, juste un trou ! Une empreinte monstrueusement trop grande dont il ne restait rien sinon ce trou. La conscience condamnée, le noir le plus complet, l'oubli, c'est tout. Rien ! Une duplicité dans l'abandon et la poursuite de soi. Complice de ne plus être ce qu'il avait été, Martin ne pouvait pas témoigner. Il s'était débarrassé de tout. Sauf d'une morsure pour mordre et d'un cri pour crier. Sans Claire, Martin serait passé inaperçu. Depuis, Martin se taisait. Il n'avait pas changé.

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Seulement, grand, il avait grossi. Timide, il était devenu patient. Il attendait. Pas différent de Claire, il agissait comme elle. Il pouvait être franc, libre de se confier sans mentir. Non sans raison, par acquis de conscience, car il ne voulait pas croire à une nature humaine. Je relus l’épisode de la prison. L'homme était presque beau. Il portait un nom à deux syllabes. Bénévole au secrétariat d'une association qui offrait un soutien scolaire aux détenus, il donnait à Martin des indications sur les démarches à suivre. « Des formalités à remplir. C’est purement administratif, vous savez. – Vous devez savoir que… » Éclatant ! Quelques phrases. Drogue. Un seul mot. Plus fort que les apparences, ce mot changea Martin en un autre homme. Martin n'a jamais revu ce conseiller. La franchise de Martin n'eut que peu de conséquences, moins d'indulgence à son égard. Il devint ordinairement suspect. Sa candidature fut remise en question, avant d'être acceptée, par défaut. Enseignant en milieu carcéral, Martin ne le sera que cinq jours dans sa vie. Cinq fois à faire le même parcours. Un trottoir en face la porte principale. Un sas. Un entretien avec le vaguemestre — seulement à la première visite. À l'intérieur, une cour, puis l'entrée d'un bâtiment et un rond-point. Là, derrière les grilles, des divisions ethniques. Allée A, le couloir de gauche. Des cellules. Des hommes, parfois dehors. Un escalier étroit.

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Des niches posées à chaque étage. Les gardiens y perchent. À chacun d'entre eux, Martin présentait la même liste. Un ramassage scolaire. Un tel ne viendra pas, grève de la faim… La Santé était une prison lugubre, franchement insalubre. J'avais au moins appris cela. Trois ans plus tard, Martin entrait chez Atlantis. Embauché par Miller. Ce jour-là, il serra pour la première fois la main de Claire. Une boucle de bouclée, comme disent les prisonniers. Deux heures du matin. Il restait Marc. Marc est mort. Marc, un homme qui fait de vous un être à part entière. Car qui pourrait vivre ce qu’il a vécu ? Ni Martin ni vous. Lui, ce n'est pas moi ! Moi, je ne suis pas lui. À toi, Marc, dirait un Martin reconnaissant. Claire avait pleuré. C'était écrit, je m'y plongeais. Marc, l'ami que Martin n'a pas sauvé. Marc aidera Martin en lui faisant don d'une parole et de la cruauté innommable de la fin de sa vie. Pire ! Un calvaire. Un homme écorché, s'arrachant la peau. À leur dernière rencontre, Marc se leva et disparut. Martin resta seul, assis. Depuis, pendant toutes ces années, Marc sera derrière Martin. Seulement, Martin ne l'entendra pas. Une loi de l'indifférence. Pas une fois, Martin ne se retournera. Pas avant d'être arrivé là où Marc l'attendait. Trois heures du matin. Malgré ma fatigue, je me promis de ne pas perdre le lendemain ce que je venais de gagner. Mardi, en début de soirée, le téléphone sur l'épaule.

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Quelques sonneries. Une belle voix de femme. Mais Claire ne répondrait pas après le bip. J'essayai une dernière fois. Qu'attendait-elle ? Elle devait me répondre, me souffler la suite. Fini. Claire ne jouait plus. J'étais réduit au silence, dans une pièce carrée. Éveillé sur mon lit, j'entendais des rappels derrière les rideaux tirés. Dernier souper d'une diva, qui, martyr, héroïque et pathétique, se découvre à l'écoute du jugement des siens et tombe sous le regard des autres. Je passais de longues minutes ainsi, avant d'ouvrir les yeux. Je repensais à l'enfant. L'enfant de qui ? Il n’est pas de moi ! Qu'était-il devenu ? Ce n'était plus qu'un songe. Il n'aurait pas fait ce froid de février, je sortais. Par chance, malgré ses habitudes, Claire avait toujours reculé devant le problème posé par l'installation d'une douche. Je me coulais lentement dans un bon bain. Une heure chaude, tiède, douce. Je ne mangeai pas. Des cheveux mouillés sous une serviette, une odeur soyeuse, ma nudité et mon sexe, autant de signes palpables d’une indolence manifeste. Aucun doute, ça suffit ! J'en avais assez ! Honteux, banal ! Possédé par mes désirs ? Non, j’étais obsédé par la peur tenace d'aller trop loin, d'être emporté Quelle pauvreté ! Avais-je eu la rage et vécu en cage ? Non. Il avait plu. Les flammes, le bruit, la fureur que j'avais cru voir, entendre ou vivre ? Une casserole tombée par terre. Pourtant, il n'y avait pas que les errements, l'égarement, la solitude. Pour m'en convaincre, je relisais des

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fragments écrits les trois derniers jours. J'avais commencé par lui parler : Martin, Tu me prends Claire. Je prends ta vie pour écrire. Avant de m'essayer à la poésie : Le matin, le feu est en cendres, le foyer froid. Le monde est sans mémoire. Seuls les êtres en gardent une marque. Trois pages, rien d'autre. Décevant. Assez pour me servir un verre de vin. Rouge. Quel plaisir ! Le vin ? Non, le repos, la quiétude, l'oubli. Le bien-être de mon corps libérait en moi une harmonie nouvelle. Du vin. Vibrer, tournoyer ! Lever la main, imaginer prendre la parole, m'insurger et me livrer. J'improvisai : Si je le peux, je ne me révolterai pas. Un manifeste de moins. Un trop-plein. L'histoire a fini dans la fosse aux idées. Une raison objectant, exempte de conscience. Passé et futur délivrés l'un l'autre. Une dérive. Nous dérivons sur des anticipations chaotiques, les courbes d'un avenir à minima. Accidenté ou accidentel ? Ni réel ni rêvé et pas même virtuel. Le règne de la contingence : attention, tout peut arriver ! Des petits plus. Ce n'est plus la peine. Ce n'est plus une peine ! Notre quotidien est devenu un jeu, avec ses règles, ses pièges, qui nous rapporte son lot d'essais et d'erreurs.

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La vie a changé. Les temps ont changé. Nous y sommes, il n'y aura pas de monde meilleur. L'histoire n'a pas de fin mais la notre si. À nous de vivre débarrassés des idées. Je pensais et faisais exactement le contraire. Quel carcan ! Quel manquement à la réalité ! Quelle absence de mysticisme ! Hélas... Aspiration hégémonique, croyance en l’irréversibilité ou fébrilité, je ne souffrais pourtant pas de ces affections partisanes, celles qui placent les idéologies dans une perspective historique. J'étais au bord du sens commun, poussé à un dernier soupir. Une page de tournée. Devais-je continuer ? Aller jusqu'au bout, droit au but. La mode est au sujet ? Alors, nous. Nous ou le réel enfermé dans une boîte. Nous, passés de la caverne à la lucarne, de la grotte au gouffre, avec la même incrédulité. Combien de temps perdu ? Je n'ai plus la force de me relever, je suis un homme endormi. Je m'épie. Combien sommes-nous ? Combien étions-nous ? À écouter. À vouloir entrer dans le poste, nous asseoir, interpeller ceux qui nous parlent, bavarder avec eux. Et continuer le matin à répondre aux questions… Vivement le retour des slogans : L'histoire a fini dans un débarras d'idées. Médiateurs d'une représentation du pouvoir, des intellectuels en cessation de savoir, participent, pour un verre d'eau, à l'émancipation des systèmes et la collectivisation des esprits.

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Sociétés en état de fait. Justification sans fin des moyens. Pensée unique égale différence entre opinion publique et liberté d'expression. Avec notre accord tacite. Sans moi ! Monter sur une table, brandir un billet et prendre mes distances ? Jamais ! Je n'étais pas assez fou. Je démissionnai. Débarras d'idées. Un devoir d'inventaire. Intégration, chômage, ozone, SIDA. Carré magique. Que puis-je faire ? Que voulez-vous ? La démobilisation gronde aux frontières des luttes citoyennes et sociales. Une menace ? Annulons tout ! Le concept zéro plaît ? Après les corvées du bien-être, favorisons une culture du mieux-être. Résistons, réjouissons-nous… Un dernier verre de vin. Plus de leçons à tirer ou à donner. Je n’eus pourtant pas le courage de tout déchirer. Post-scriptum : À ne pas mettre entre toutes les mains. Si instinct et conscience font vivre, il nous faut exister pour juger et de la déraison pour croire. Les artistes n'ont qu'une vie. Ils sauveront l'art, pas le monde. Avec la sagesse de ne pas perdre de temps, le sens du paradoxe et un esprit de contradiction. Adeptes du singulier, du présent, des circonstances, du particulier, partisans de l'équilibre, de la saisonnalité, de

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l'enracinement, ils font les gens se lever et s'asseoir, et non bouger les choses. Ne sont-ils pas derrière nous lorsqu'on les croit devant ? L’abus de formules rend idiot… Saoul, je cherchais de quoi vider mon trop plein de sentiments. Je dus me baisser et ramasser les souvenirs de Martin parmi un tas de feuilles éparpillées sur le sol. Il faut lire Flash après son premier joint. Martin l'a lu avant, ça n'a pas marché. Rien n'a marché. Pourtant, Martin y a cru. Il a d’abord cru en Dieu, puis en l'Homme. Une jeunesse pleine d'utopies, d'humanismes, de croyances, de fantasmes, d’héroïsme et de peur des autres. Un destin lui pendait au nez. Toute tracée dans les lignes tirées de sa main, sa vie devint un rituel. Hiver 1983, l'héroïne s'était littéralement répandue comme une traînée de poudre, une nappe toxique de sucre brun sur des bidons de villes et des putains de cités. Une vision dilatée, artifice d'une métaphore sociale. Une chance de s'en tirer Et un manque à gratter Qu'est-ce qui allait changer ? Les causes auront pour effet de remettre de l'ordre dans les mots : territoires interdits, populations à risque, traduction d'explosion des banlieues et de sang contaminé. Impératifs chimiques changés en stigmates d'associabilité ou en comportements caractéristiques. Rapidement, un rideau — de plomb — sera tiré. Oui, le rideau est tombé ! Non coupables ? Irresponsables, tous ! Martin le plus chanceux. Alors ?

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Amnésie générale en échange de la fin des mensonges et des confessions. Tout est politique, même le pouvoir, sauf la violence et le reste. Le monde devait s'effondrer d'ailleurs. À commencer par un mur, puis tout un bloc et le XXe siècle tout en bloc. En 2001, la chute de deux tours marquera la fin de la fin de l'histoire et le début du choc des civilisations. Ce n’est pas un raccourci, c’est le ralenti de ma jeunesse. Une fatalité dans l'esprit de Martin. 15 ans avant, un quartier tout entier fut détruit puis reconstruit. À dix minutes de Notre-Dame, un endroit nommé l'îlot Chalon. Trois rues, une petite place en carré dans un recoin, des squats délabrés qui jouxtaient la gare de Lyon voisine, alors cathédrale d'une nouvelle cour des miracles. Un banal enfer sur terre où les feux étaient ceux d’allumés venus s’y brûler la cervelle. Jour et nuit, une ronde hallucinante d’ombres aux yeux sans autre regard que le vide qui s’ouvrait devant eux sur un monde défoncé. Des carcasses dépouillées, des cadavres incarcérés, des chiens errants, des crans d'arrêt, un Opinel. Une fille hurlant à côté de son ami en sang, le visage lacéré. Dix sacs ! Un petit paquet. Le prix de la vie, cloué sous la gorge. Certain de ne pouvoir gagner une vie en perdant son âme, Martin finit par jouer avec la chance. Tirée de nulle part, la lame d’un couteau de cuisine frôla son ventre de quelques centimètres. Une tentative de suicide par accident, il le comprendra plus tard. Heureusement pour lui, Martin tomba plus bas encore. Il vécut des instants

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pitoyables. Imaginez-le les yeux enfoncés entre des cuisses. Incapable de bander, il remuait la langue comme un rat remue sa queue. Sordide ! La fille n'oubliera jamais son dégoût. C’est la nécrose d'une narine qui fera sentir à Martin son propre pourrissement. La drogue vint à manquer. Le jeu de mots est facile. Plus de rails… Martin s'arrêta. Il se réveilla un matin. La brume se dissipait. Il y avait des trains. Cinglé par le vent, le mauvais temps, les intempéries, Martin marchait au-dessus des voies ferrées, le long d'une passerelle. La pluie sur son visage fut sa première émotion. Huit mois plus tard, la rechute. Hôpital SaintAntoine, dans le XIIe arrondissement de Paris. La salle des urgences était parcourue en long et en large par un va-etvient d'entrées et de sorties que Martin n'entendait pas. Il y avait des gens debout qui se rassoyaient Et des regards d'enfants dans les bras de femmes ou d'hommes. Martin, lui se balançait encore dans le vide. Il avalait une pensée à chaque respiration. Rien ne pouvait l'en empêcher. Il était entré comme un fou dans cet hôpital, après avoir parcouru plusieurs centaines de mètres. Une longue traînée depuis l'épicerie où il avait renversé des dizaines de boîtes de conserves en s’écroulant. Personne ne l'avait arrêté. Pas un mot au passage. Pas une parole dont il se souvienne. Le monde était devenu muet. L'infirmière à l'accueil lui avait demandé d'attendre. Martin essaya pendant de longues minutes. Absent par moment. Il rit lorsqu'un interne lui demanda s'il allait

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bien. Non, il n'était pas ivre… Il avait du mal à s’expliquer. Il s'excusait de prendre la place d'un autre. Il devait s'asseoir. Il ne pouvait pas rester assis. Il voulait qu'on le surveille. Martin avait peur de s'évanouir, de s'enfuir ou de disparaître. Chassé de la salle d'attente, personne ne le vit plus. Près de la sortie, les bras écartés, il suivait une ligne imaginaire sur un sol en damier. Étrange Icare ! Les yeux pleins de cire, il se battait tel un funambule pour rester sur terre et ne pas tomber. C’est la seule image de Martin que je veux garder. J’avais presque fini de lire la dernière lettre de Claire. Encore une page. « Tu n’es pas fou, crois-moi, insista Marc. N'écoute pas ce que l'on dit. » Marc termina son café au comptoir. Il salua Martin et quitta le bar. Tout était si clair et simple. Tout cela était arrivé à Martin comme à Marc ou à d'autres. Il avait juste beaucoup maigri. Martin retrouva Marc, quelques mois plus tard. Dans un bar-tabac qui faisait l'angle à un carrefour. Martin l'avait aperçu depuis la rue, derrière l'une des vitres de la terrasse. Il le rejoignit. L'air était irrespirable. Ça sentait le gaz. « Je sais que je pue, s'excusa Marc. Je fais des bains de cuivre. » Ces bains devaient lui éviter de s'arracher la peau en se grattant. Ils pourrissaient sa vie. Les souffrances sur sa gueule se changeaient en dégoût sur celles des autres. Car

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c’est quoi un homme qui sent le cuivre ? C'est une couleur plaquée sur un visage creusé. C'est froid puis tiède, comme un coup de marteau. Et surtout, une odeur de verts et de gris vous prend à la gorge et étouffe toute compassion. Seul Marc put parler. « Je vais mourir. Les médecins ne peuvent plus rien faire. » Marc avait dit une fois à Martin qu’il était un Juif avec une tête d'Arabe. Ça veut dire personne, pour personne ou si peu de gens. Marc avait été accidenté, poignardé, interné. Il devint un pestiféré. Un acquis déficitaire. Il fut soigné par tâtonnements à partir de 1986. Après une tuberculose, re-interné. Bien aidé jusqu'à la fin. Marc n'avait presque plus d'argent, mais il paya les deux verres. Il offrait sa dignité à Martin. Après plus de dix ans de galères, il ne prenait plus de drogue — la dope. Pour se voir mourir. En 1989. Quelques mois après, Martin emménagea en face d'un tabac. Fin de la dernière lettre de Claire. Il se faisait tard. Très tard. Le matin arriva trop vite. Je n'eus pas le temps de l'éviter. Un cri retentissant. Claire criait !… Je venais de renverser de l'eau. La bouteille, celle que j'avais lâchée, rebondit une fois sur la table. Une seule fois. Sur un dessin, de l'encre coulait déjà de la tête d'un enfant. Je n'ai pas tendu la main. Je ne me suis pas baissé, je n'ai pas couru. Avant que tout ne s'efface et n'imprègne

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ma vie, je déchirai tout. Le dessin et toutes les lettres. Claire ne dirait rien. Elle m'avait tout écrit pour pouvoir se taire. J'avais dénudé un fil électrique avec des ciseaux. J'avais refermé le boîtier et vissé le tout. Je branchai la lampe. Lumière ! La prise fonctionnait à nouveau. Il ne pleuvait plus. Je pus sortir. Je traversai un pont à pied. Un pont large, long à traverser. Je croisai un enfant. Le premier. Puis d'autres vinrent vers moi. Je ne vis plus qu'eux. Je m'enchaînai à leur sourire en passant de l'un à l'autre. Dans la rue, en haut d’un escalier, en bas, debout, assis, les pieds en l’air ou par terre, ils me regardaient sans comprendre. Je m'engouffrai dans le métro. Les sourdes masses d'air, qui d'habitude rasent les parois des tunnels, hurlèrent dans le grincement des freins. Les lumières perdirent leur confinement. Prise par le vide de l'allure, la rame plongea, entraînant avec elle les quelques voyageurs présents. Les épaules de la femme, celle que j'observais, plièrent sous le choc. Son corps bascula dans la continuité de ses cuisses écartées. Elle écrasa sa main droite sur la banquette, baissa la tête, les yeux ouverts. Étonnamment calme, elle fit disparaître la crispation de son visage et se rassit les genoux serrés. Elle laissait certains hommes seuls et d'autres sans réponse. Il y eut un ébranlement mécanique, pas un mot du machiniste, puis peu de temps après l’immobilité des quais. Elle descendit là.

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Selon l'idée que je m'en faisais, cette femme aurait pu être Christine, la secrétaire de Pierre Miller. La rame repartit. Je fermai les yeux… Christine finissait de se laver les cheveux. Elle commençait son travail tard dans la matinée. Elle ne prendrait le métro que dans une heure. Son mari s’éloignait, dans le couloir puis l’escalier. Debout dans la salle de bain, elle ouvrit son peignoir. Christine était vosgienne. Ses seins l'étaient. Et quelques souvenirs aussi ! À la sortie de l’hiver, sur la route du village, le membre d'un homme fort qu'elle affûta avec ses lèvres au coin d’un bois… Je m'étais assoupi. Pas longtemps. Une station, un couloir. Je changeais de ligne. Une autre rame, quelques arrêts et enfin un escalier mécanique qui m’amena dehors. Rive gauche. Le XVe arrondissement. J'étais descendu à Javel. Je passais le long des quais en me dirigeant vers Bir-Hakeim. Front de Seine. Beaugrenelle. Le point de chute des Japonais à Paris. Le drapeau y flotte ! Vous y trouverez une fondation, la maison de la culture, des restaurants et un hôtel qui leur appartenait. Hôtel Nikkon, je note son nom car il a été rebaptisé après avoir été vendu Pourquoi ce quartier les a-t-il séduits ? Les nouveaux riches qu'ils étaient regrettent-ils l'affaire maintenant ? Ces chasseurs d'image ont acheté une vue du ciel. Sous un autre angle, l'ensemble est un quartz. Certains se rappellent le filon. Mais le temps s'y est arrêté. Une époque non identifiée, révolue, météorite, s'est abattue là. Un OVNI. Les jours de mauvais temps, ce lieu piège

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les éléments. Vent, froid ou pluie, la dalle intérieure est impraticable, glissante. Les grondements sont assourdissants. Tant d'illusion architecturale donne le vertige. J'entrai dans un bâtiment dont le tronc était en ciment. Je pris un ascenseur cintré au plus près du corps. Dans les couloirs, des couleurs, des formes. Un cocktail d’oranges et de bulles. Attention à ne pas sombrer dans l’amertume ou l’ivresse si vous marchez là. Comble de tout, dans l'appartement, la fenêtre ne s'ouvrait pas… Les orteils de mes pieds dépassaient du drap jaune qui me couvrait le nombril. Sans être musclé, j'avais maigri. 1 m 75, brun. Suffisamment poilu. Pas beau mais attirant. Un peu de noirceur, de virilité. Être couché comme cela dans la pénombre m'allait bien. Je suivais les jambes nues de Jeanne. En une seconde, elle avait giclé hors du lit, passé une chemise et ouvert la porte. « Entre ! – Je ne vous dérange pas ? » Moi ? Cela ne me dérangeait absolument pas. Mes mains étaient à plat, bien en évidence. J'avais eu le temps de me caresser la verge — de me la recoiffer. Jeanne recula, vint s'asseoir dans la chaise de toile et offrit le rebord du lit d'un geste de la main : « Tu ne vas pas rester debout ! » Jeanne serra ses genoux dans ses bras et les embrassa. Elle était contente, moins embarrassée que son amie. Jeanne me présenta son ancienne colocataire, laquelle

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préféra le fauteuil placé en plein milieu. Mon slip traînait encore par terre. Jeanne poussa mes vêtements sous le lit. Elle ramassa ensuite le préservatif qui était sur la table de chevet. Notre relation prenait un tour nouveau et Jeanne avait envie que cela se sache. Elle montra l’objet intact et ajouta : « Nous sommes ensemble depuis deux mois ! » Le spectacle de cette improbable scène de ménage à trois m'amusait. Je pensais à Chloé, sans oser en parler. Jeanne le fit. Pas par hasard. Elle évoqua le soir de notre première rencontre. Son amie n’aimait pas l'allure de Chloé et désapprouvait son attitude. Jeanne se tut et me regarda. Jeanne louait seule un studio à l'une de ses tantes ; sœur aînée de son père, qui lui payait le loyer. Jeanne avait attendu patiemment que cet appartement se libère. Depuis, elle ne cherchait pas à s'installer ailleurs. L'organisation de son emploi du temps était désormais bouclée jusqu'à la fin de ses études. Restaient les weekends et les jours fériés à occuper. Précisément… Pâques ! Nous y étions. Je tenais à ne pas me laisser impressionner : « Je sais qu'il y a la mer ! – Allons là-bas début août. – L'eau devient rouge ? – Il y a des régates. » Nous étions de ce côté-ci de la Manche, le bord méridional, la côte normande, en baie de Seine, à quelques encablures d'un mémorial du débarquement,

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quelques dizaines de kilomètres de la gare maritime d'Ouistreham, un peu plus de l'embarcadère de la compagnie de ferries et à une distance raisonnable de l'île de Wight où nous devions nous rendre le premier weekend d’août. L'invasion de la rade naturelle de Cowes commence à la fin juillet quand une jeunesse vient du monde entier participer aux manifestations que Jeanne voulait me faire découvrir. Après quelques variations sur le thème de la mer, j’interrogeai Jeanne sur la suite de nos vacances. Elle hésitait entre gagner le pays de Cornouailles et visiter l’Écosse. L'instinct poussait Jeanne vers le nord, vers l'étoile des plages de son enfance, ce diamant qu'elle montrait du doigt, face au vent qui lui recrachait au visage les vœux et le sable qu'elle venait de lancer. Adolescente, Jeanne débarqua une première fois sur la petite île britannique de Wight. Elle me raconta qu'à douze ans, elle avait attrapé un coup de soleil sur les plages du sud de ce losange, souffert d'une terrible canicule et fait une découverte : « C'est effrayant, tous les Anglais sont tatoués. » Je pensais aux hippies, au festival. « C'était en 1969 ? – Thomas, plus personne ne s'en souvient. » Jeanne préférait bacon, saucisses et haricots ; le bon goût d'un breakfast chez une habitante à la convivialité paroissiale, coloniale, anglaise et conservatrice. Je marmonnai : « C'est du scepticisme…

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– Quoi ? – L'anglicanisme ! » Nous n'avons pas traîné. Un minuscule mur de vieilles pierres à une croisée de chemins bientôt derrière nous. Nous continuions à pied sur une route qui menait au sweet-home ; la ferme de la grand-mère de Jeanne. Je dus courir à travers champs quand elle partit devant. Je ne voulais pas la perdre. Moi, ce pèlerin à la recherche d'un asile, j'imaginais Jeanne héroïne de mon retour. Le premier jour, j'avais attendu l'envahissement de la nuit et notre intimité. Le matin suivant vinrent les brumes, une mélancolie passagère, des sautes d'humeur étonnantes. Puis, lors de la visite d'un musée qui traînait en longueur par ma faute, pressée d'en finir avec une tapisserie de la reine Mathilde, Jeanne disparut. Soudain frappé par son absence, je compris alors que je ne pouvais être dans son esprit qu'aventures et conquêtes. Un conquérant ? Mais quel exploit accomplir ? Rattraper Jeanne ne serait pas suffisant. La laisser faire et défaire me semblait être le plus simple pour nous deux. D'ailleurs, que restait-il à conquérir ? Presqu'îles, baies, pointes, dunes, calvaires, bunkers… Pas le moindre centimètre autour de moi qui n'ait pas un nom et une histoire. Un homme, une femme. Hasard et nécessité. Qui ne veut croire à l'insouciance miraculeuse du partage des sentiments ? Trois jours d'un ciel changeant, de vergers, de verres de cidre, d'éclaircies, d'une volée de tendresse,

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de vœux faits à Pâques. L'idée d'un départ en vacances. Et pour nous deux, l'envie de partir ! À peine rentré à Paris, je me préparais à rencontrer mon homme de la semaine, l'homme du festival, celui qui une fois m'avait fait faux bond. Je rencontrais ce directeur, un jeudi. Il me parla de ses bons amis. Bons avec une rondeur de bouche suffisante. Cet été sous la tonnelle, il serait encore là pour les accueillir, les divertir le temps d'un festival. Le jeu en vaut la chandelle. Ils ont des âmes de mécènes et de gros moyens. À minuit tapant, il saluera tout le monde. Leurs gens, les siens, assistants et docteurs en sponsoring, veilleront à garder sa confiance — et gagner son estime. Plus tard, il remerciera ces contributeurs dont il partage la générosité un peu folle et comprend l'ambition, indissociable du reste mais plus grande assurément. Par contre, un point de modestie, sa réussite, ses succès n'appartenaient qu'à lui. Je devais retenir la leçon. « La communication, telle qu'on l'entend aujourd'hui… C'est, pour ne pas dire, important ! » Une entrée en matière magistrale. Il sourit. Il ne cachait pas sa désaffection pour un exercice qui lui en coûtait et ne lui rapportait rien. Il soignait une image élitiste. Sous sa direction, ce rendez-vous annuel s'était transformé en villégiature. Hôte bienveillant, son rôle était de couvrir de louanges et de lauriers un parterre de bienfaiteurs, qui œuvraient en coulisse. Ma pièce ne l'intéressait pas. Et moi, encore moins !

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Il avait surtout souhaité rencontrer un proche collaborateur de mon père, dont il appréciait le travail Pour finir, j'étais assis à sa place. Il me l'avait demandé. « Ce bureau est trop grand pour moi. » Cet habitué des estrades préféra un fauteuil du salon. Il me laissait seul, les pieds sur le tapis, face à une immense baie vitrée, plein cintre. Le soir même, nous dînions : Jeanne, Philippe et moi. Au milieu du repas, Je m'absentai. Je sortis prendre l'air. Je repris ma place. « Tu as fait l'Ecole Normale, Philippe ? » Je préférai répondre : « Tu le sais, Jeanne. Je te l'ai dit. – Laisse-le parler. » L'arrivée de Julia se précisait. Je suis en France… – Depuis quand ? – Laisse-moi finir. Je suis à Beaune le mois prochain. À partir du 15. – À Beaune ? Qu'est-ce que tu vas faire en Bourgogne ? » La tournée des grands ducs ! La route de la côte, d'or et des plaisirs du palais. Entraînée dans cette folie par son ami Peter, un homme que je ne connaissais pas. « Il va te plaire. Il a mon age. C'est quelqu'un d'entier, de très français, en plus mordant, plus urbain. – En moins français. »
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Julia et Peter viendraient séparément. Il arriverait de Paris, au volant d'une voiture de collection, une voiture de sport, une Aston Martin. Une idée de Julia. Malgré son insistance, cela ne m'évoquait rien. « Peu importe. Écoute plutôt la suite. » Julia, qui avait prévu de rester deux semaines en France, avait loué une demeure sur les berges de l'Ouche. « Tu imagines, il y a un colombier et un cellier » Un colombier, un cellier, un étang, douze pièces, six chambres. Une superbe propriété. Avec une galerie en bois. « Je vous ai réservé le dernier week-end. Je vous y attends. » J'étais invité. Poliment, une digression masquée, je choisis de remercier Julia en lui parlant de ses vacances. Avec la sobriété de ces pugnaces élèves étrangers qui réservent leurs accents de lyrisme aux maîtres du chai et négociants, Julia ne fit qu'effleurer le sujet du vignoble. Elle connaissait mon peu de goût en la matière. D'ailleurs, elle pouvait déposséder les propriétaires de leurs richesses ou arracher cette culture de la France profonde, peu m'en importaient. Je me vantais de connaître la région pour l'avoir parcourue pendant un été. « Mais c'est magnifique ! » Julia en était ravie. Curieuse de m'entendre, elle me questionna maladroitement : « J'ai de sérieuses lacunes, s'excusa-t-elle. La Saône

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n'est pas un affluent de la Loire ? – Pas de la Loire, du Rhône. La Loire prend sa source en Ardèche, précisais-je. Elle remonte vers le nord et passe plus à l'ouest. » Confondre l'Ardèche et le Morvan ne gênait pas plus Julia. Elle ne distinguait que montagnes et plaines. Elle prit cependant plaisir à me laisser la corriger. Après ma brillante leçon de géographie, Julia me disputa pour le peu d'intérêt que je portais à son histoire de voiture. « Ian Fleming ! James Bond dans Goldfinger. Il arrive à Macon au volant d'une Aston Martin. » Il est vrai que Macon n'est pas si loin de Beaune. Après réflexion, j'aurais pu répondre Nimier pour l'Aston Martin. Ou, en remontant plus au nord, Albert Camus et Facel Vega. Déjà 20 minutes au téléphone. Julia grignotait un fruit. Elle mangeait une pomme. Avec fraîcheur et sourires, elle m'expliqua comment je pouvais l'aider à préparer le week-end qu'elle nous réservait en m'occupant des invitations. « Si tu te débrouilles pour faire venir ton père, je te promets de m'arranger pour que ma mère vienne. – Jean ne viendra pas. » Avec Julia, mon père redevenait Jean. Je n'avais rien à ajouter. Pendant un instant, j'entendis le souffle de Julia. Elle respirait. Je devinai à quoi elle pensait. Nous n'avions pas parlé de Claire.

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J'ai partagé de bons moments avec elle. Ceux de l'évocation des deux ans passés en Californie avec son amie furent parmi les plus marquants. Combative, inspirée, sans le moindre doute, regret, remord ou tabou, Claire défendait jalousement Cindy — le nom de la fille —, leur histoire dans son intégralité, leur vie commune du début à la fin. Elle avait toujours répondu sans faiblir à toutes mes questions. « Tu l'as aimée ? – Nous étions deux femmes jeunes et seules. » Superlatifs, hyperboles, clichés… Les accords parfaits d’un nouvel âge. Une symphonie de richesse et de jouissance. Une Love machine… Toujours la même histoire, plus crue à chaque fois. Laconique, émue, sincère, triviale, Claire avouait : « Elle m'a fait jouir ! » La rupture alors ? « Nous avons eu de la chance de vivre comme ça, deux femmes jeunes et seules. » Il n'y avait pas d'autres explications. Oui, des raisons, des défis, une impasse et l'impossibilité de continuer. Trop jeune pour subir, mais assez âgée pour se laisser faire, Claire devint gracile. Un ange nu ! Recroquevillée chez elle à même le sol. Un autre jour Claire fut moins romanesque. Elle m'avoua s'être déchaînée. Une séparation hystérique avec des épisodes parfois violents. Claire aimait trop l'amour pour céder. Je la savais capable de tout et coupable de harcèlement, comme d’envoyer des lettres anonymes.

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Il m’est arrivé de regretter d’avoir déchiré ces lettres. Un soir, j’ai essayé de lui écrire. Les mots m’ont manqué autant que Claire. Je ne pouvais pas penser à elle sans deviner l’ombre de Martin ou entendre son nom. Claire l'appelait. Il s’avançait. Elle prenait sa main. Ils ne me voyaient pas. J'étais pourtant là, chez Claire, chez moi. Martin se couchait contre elle. Je ne pouvais empêcher Martin de caresser Claire, de l'embrasser et de la prendre. Martin, vie de Martin, enfant de Martin… Étouffés, enterrés à l'aube dans mes rêves. Une aube de marbre, de glace. Aussi froide qu'une lame dans mes yeux.

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La conscience tranquille, je m'acquittais de la tâche de prévenir mon père. Occupé en toutes circonstances, constamment debout quand il n'est pas seul, mon père finissait de remplir l'un des bacs de la photocopieuse avec une rame de papier. Je lui parlai de l’invitation de Julia sans mentionner ma mère. Ah ! Enroué. Tout en m'écoutant, il chercha un appui contre la machine. En vain. Il jeta un coup d'œil par la fenêtre. Personne en vue. J'étais face à lui. Derrière moi, le plafond tombait sur un mur blanc. Mon père se mit doucement à siffloter, puis il reprit son souffle et il fredonna. De plus en plus fort. Un air de valse musette. Sur chaque temps, une main marquait le coup. Tranchant, hargneux presque. Plutôt comique, un côté farce. En avant la musique ! Pourquoi pas ? Il est comme ça avec moi. Il ne se cache pas. Mon père battait la mesure de la valse à mille temps — la chanson de Brel. Pas de quoi bâtir un roman, mais c’était beaucoup plus agréable que d’entendre des grossièretés. Il continua à chanter jusqu’à ce que je baisse les yeux. J’étais soudain puni, frappé, atterré par la puérilité de ma démarche. Je m’en tirai avec une remarque sans conséquences :

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J’espère que tu as compris, Thomas. » Après un silence, amusé, il me dit : « Je connais bien Julia. » Il avait raison, il connaissait trop bien Julia. Ni franc ni malhonnête, j'ajoutai : « Je me doutais bien que tu ne viendrais pas. Je veux juste que tu ne sois pas surpris si quelqu'un d'autre t'en parle. » Parler. Entre nous deux, une autre façon de faire prévaut. Les non-dits ont une valeur sentimentale, un fond triste. Par essence, ils sont enterrés. Ainsi enracinés, ils ne meurent pas. Ils sont toujours respectés comme une parole donnée. Je partage cet état d’esprit avec mon père, sur la foi de son intelligence, de son parcours, de ses passions et de l'amour d'une seule femme. Même si une certaine pudeur masque le caractère de cet homme, je ne lui ai jamais reproché d’avoir des scrupules au regard de ma vie privée. Il fait une simple remarque ou pose une seule question. Il n'insiste pas, il n'attend pas ma réponse, il m'observe. Je lui en suis reconnaissant. À tout prendre, je préfère cela à tout autre conseil ou complicité existentielle. Mon père connaissait Claire que je lui avais présentée. Il me demanda de ses nouvelles, avec insistance, cette fois-ci. « Je comprends que ce n'est pas facile pour toi. Votre relation est un peu particulière, n'est-ce pas ? » Avait-elle osé discuter avec lui ? Elle avait pu l'appeler ou le rencontrer. Elle était capable de le faire. J'en

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oubliais mon père. « Rassure-toi, Thomas. Je ne vais pas te demander de t'expliquer. » Il respecta mon silence. Je rentrai chez moi — chez Claire — plus tôt que prévu. Entre le téléphone, la poêle, l'huile d'olive et le fromage de chèvre, je préparais une salade à ma façon. Un coup de fil à donner. Dix minutes. Je mangeai après, assis devant la télé. J'avais toute l'après-midi devant moi. Pour quoi faire ? Rien. Juste le temps de faire une sieste, habitude que j'avais perdue. À bien y songer, je me suis réveillé des années en arrière. Une chambre dans Paris, au troisième étage sans ascenseur. Deux pièces, des poutres, une baignoire, une fenêtre. En bas, une rue, une petite rue de Paris, celle du roi de Sicile. Ce qui se nouait alors était beaucoup plus sombre. Tous les jours ou presque, je descendais en fin de journée retrouver un monde à mon échelle, m'y montrer, m'agrandir, m'afficher, me mesurer. Je buvais beaucoup, avant de remonter suer, expier et dormir dans une des deux pièces. Comment font les autres — les hommes, les plus jeunes — ? J'en croise certains qui sont en avance sur leur age. Décidés, ceux-là savent ce qu'ils vont faire. Ils y croient. Le monde entier est derrière eux. C'est sensationnel, ils doivent le sentir. Sinon, comment fontils ? Comment peuvent-ils continuer à ne pas perdre de temps ? Au risque de vieillir plus vite. Quand il est déjà trop tard, cela mène le plus grand nombre à s'abrutir.

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J'avais peur de me compter parmi ceux-là. J'avais peur de ne plus remonter. De faire l'enfant à 30 ans. De continuer à jouer en bas. D'y rester, prisonnier des habitudes, du lendemain. Comment penser le présent sans rien en attendre ? Comment être une créature capable de changer de vie ? Il me faudrait des années, sans y arriver. Et mourir. Alors, à défaut d'une volonté ou d'une morale, les circonstances viendraient à mon secours. Je ne voulais pas douter, croire, haïr ou risquer d'aimer. Comme tout le monde, je pouvais être pervers. Sans grande autorité ou agressivité, je ne serais pas cruel. Il me fallait donc jouer. N'importe quoi ! Psychodrame ou comédie, quelque chose de simple et drôle comme d’inviter Chloé. Début juin, le calendrier n’indiquait qu’un tout petit nombre de saints avant le week-end chez Julia ; heureusement, les jours sont plus longs en cette période de l'année. J'hésitai à appeler Chloé. Je préférais demander à Marie ou à Stéphane, de s’en charger. Évidemment, cela ne plairait pas à Jeanne. Et après ? Jeanne me quitterait. Pas de Chloé… Tout cela commençait à m'enchanter. Je tapotai mon carnet d'adresses, un calepin vieux de dix ans. Je m’utilisais pas d’assistant électronique. J’étais attaché à mon application manuscrite digne de celle d'un moine. Quel travail de désoeuvré ! Différentes couleurs. Du rouge. Un nom écrit en vert. Donc, quatre couleurs. Certains ont besoin d'une grue — j'en voyais une au loin —, de sable et de mortier, d'autres collectionnent

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des cartes de visite, à chacun ses fétiches ! Moi, j'avais ce carnet. Inutile ? Brut ! Un coffre. Pas inviolable, indéchiffrable. Des noms, Sertillange, Artois, Chevalier. Des prénoms féminins, d'Esther, le plus ancien, à Jeanne. Complété par mes agendas, je tenais là une forme énigmatique et inconsciente de journal intime. Mon intention ne résista pas à mon manque de courage. J'osai à peine lire le numéro de Simon. Je balançai le carnet. Trop tard pour penser à Simon, trop tard pour l'arrêter. Trop tard pour le juger. La proximité lexicographique entre machiavel et machination était pratique, un pense-bête. Le machisme me renvoyait à une autre définition. Je refermai le dictionnaire sur masculin. Voilà ce qui reste à faire, sans cynisme ni misanthropie, rancune ou honte, mais avec opportunisme, à la manière de ces gauchistes vieillissants reconvertis en gardes suisses de l’ère néo-conservatrice. À l'aube du XXIe siècle, si la trajectoire des parcours intellectuels des trente dernières années est respectée, dans les cinq, dix ou quinze prochaines, par le simple effet mécanique de la diffusion du mouvement civilisationnel, il nous sera alors possible d'annoncer, déduire, justifier, prouver… Bref, de laisser croire que nous avons trouvé des mots nouveaux et revisiter la domination d’un sexe fort, restructurer, reconstruire, recoloniser. À la mémoire de notre puissance passée, nous érigerons l’état de fait et nous imposerons le silence. Car qu'est ce qui a changé ? Le devoir d'agir et le

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droit de parler ont terrassé le patriarche. Foutu temps présent ! À nous d’être l’un de ces vieux hommes admirables, sourcilleux et droits dans leurs frocs. Cela me donna une bonne raison de me lever, passer dans l’autre pièce, m'habiller et sortir. Juin. Des platanes barrant l'horizon. Des peupliers ? Quelle différence ? Non pas le long des voies, mais suivant la ligne droite d'une route ou le cours évidemment sinueux d'un fleuve, ils comblaient un vide entre un ciel nuageux et des hectomètres forestiers ou agricoles. Agricole… Agricole… Agricole. Des champs. Un village. Une heure géométrique. Une trajectoire inusable. Ensuite, le TGV s'écarta de Laroche-Migennes et l'évita. Dommage ! Le train aura perpétué la renommée de ce lieu, carrefour depuis les Romains. Les minutes d'arrêt ici valent toutes les bêtises et autres spécialités d'ailleurs. Laroche-Migennes, un nom qui traînait parmi mes souvenirs. Je me tus de peur de devoir m'en expliquer. L'émoi d'une enfance, peut-être. Dijon. Un véhicule de location nous y attendait. Tout d’abord, j'avais pensé prendre l'autoroute depuis Paris. Je dus finalement céder. Deux contre un. Philippe et Jeanne ensemble, pour les mêmes raisons. Le gravier de la longue avenue privée avait crissé sous les roues, la voiture chassée un peu de l'arrière, Jeanne, qui s'y trouvait, médusée, crut bien passer à travers la vitre. Je coupai le moteur. L'incident, sans gravité, eut le mérite de l'imprévu. Je vis Julia se précipiter du haut des

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marches du perron et nous sauter dessus. « Quelle arrivée ! Comme je les aime, jubila-t-elle, la voix forte. Tu n'as pas un pneu de dégonflé ?… Viens voir ! » Philippe sur son siège, côté passager, moi qui faisais le tour vers l'avant droit, suivi par Jeanne. Furieuse, elle continuait de se plaindre. Assurément, elle criait : « Quel con ! Je me suis cognée ! » Légèrement. J'étais fautif. Je l'enlaçai, en attendant qu'elle se taise… Julia plaisantait dans mon dos. Je surpris son coup d'œil par-dessus mon épaule alors que je récupérai nos bagages. Je ne dis rien. Julia tourna la tête et s'écarta de moi. Je soulevai la valise de Jeanne. Ça sentait le tilleul, un vert dans ce goût-là. En fermant le coffre, je ne vis qu'un cordon d'arbres plus discrets — des hêtres. Ils m’encerclaient. L'ombrage du plus jeune grimpait le long des chaînes d'angles en brique de la façade. La bâtisse, comme la cour d'honneur, était mangée sur la droite par le bois environnant. « Où est le colombier, Julia ? – Dans ta tête ! » Une explication simple. Julia n'avait pas obtenu ce qu'elle voulait. Elle avait trop tardé avant de confirmer sa venue mais heureusement cette autre propriété était libre. Julia y gagnait quelques chambres en plus, neuf ou dix au total. Philippe avait ramassé son sac. Les épaules chargées, je me coltinais le reste. Jeanne était déjà à l'intérieur.

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Philippe passa la porte. Je montai les marches avec Julia. J'entrai le dernier. Je levai la tête. Impressionnant, sombre, froid si la pierre vous glace. Une tranchée centrale traversait en son milieu le corps de ce pavillon de chasse que je découvrais. Sur la gauche du vestibule, un escalier nous attendait. Julia me prit le bras avant. « Nous dînons au restaurant ce soir. J'ai réservé une table. J'espère que vous le méritez ! – Où est Peter ? Présente-le-moi ! – Non, pas aujourd'hui. Peter est à Beaune. Il est parti retrouver trois de ses amis. Ils ont préféré demeurer à l'hôtel. Je t'expliquerai… – Une brouille ? – Je prolonge mon séjour, esquiva Julia. Je reste quelques jours de plus. Quand je suis en France, je n'arrive jamais à faire ce que j'ai à faire comme je pourrais le faire ailleurs. » Julia fut elle-même surprise par tant de confusion. « C'est du français ce que je viens de dire ? – Tu m'expliqueras tout ça après. » Pierre était là. Impossible de l'éviter. J'étais redescendu seul, une demi-heure après être monté dans les étages. Jeanne prenait une douche dans notre chambre. J'avais rangé mes affaires avant de sortir. Une réticence sournoise. Hésitant, debout dans la grande pièce que Pierre traversait, prêt à me rejoindre, je m'interdis d'avancer. Il me salua, la main tendue. Je ne pus refuser. Je choisis aussitôt de m’éloigner de lui. Je m’attendais à ses questions. Il prit le temps d’être

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courtois. « Je suis heureux de vous rencontrer ici. – Je viens reconnaître les lieux, plaisantai-je les lèvres pincées. Espérons que l'endroit n'est pas ennuyeux. » Pierre se caressa la gorge, le teint gommé sous une barbe naissante. Il portait une chemise bleu pâle, sûrement en coton ; ce coton gratté qui fait un bruit de papier lorsqu’on le froisse. Le pantalon était en toile, comme les baskets. Un look sportif. Un sourire amical. Reposé, détendu, rajeuni, avec une nonchalance particulièrement désarmante, Pierre s’avança tout près de moi avant de reculer. Je m’affolai à l’idée de devoir le suivre. Je vais m'enfouir ! Je me le répétai. Je devais disparaître ou ne pas bouger. Finalement, Pierre me répondit : « Je comprends. J'espère que cela ne sera pas le cas. Disons que c’est paisible. » Il ne reculait plus. Il fit un tour rapide de la pièce : « La décoration est… Très campagne ! Pas assez champêtre. Les propriétaires ont fait de cette gentilhommière un manoir. Avec des lustres, des glaces et un sol carrelé, l'ambiance serait tout autre. Ils ont préféré enfermer ici un véritable trésor rural. Vous verrez, nous sommes dans le palais de l'armoire. – Ce n'est qu'en même pas un grenier ! » Mon embarras était palpable. Je tournai autour de lui pour gagner le meuble le plus proche, un buffet d'un certain style. Je m'y adossai. Je suis habituellement à l'aise, aimable avec tout le monde, souriant, éduqué. Cela

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fait partie de mon personnage. Mais pas cette fois-là. Heureusement, Julia passa la grande porte, les mains dans les poches. Elle les ouvra devant nous. Vides ! Mais Julia était prête à tout nous donner. À moi, son ami, à Pierre, son invité. Je la regardai. Elle parla en direction des fenêtres : « Je peux y passer des heures. Le parc est superbe. » Julia baissa son bras. « Je manque de modestie. » Elle se tourna vers nous. « Peu importe, j'adore cette vie. Un apéritif ? Pierre ! – À quelle heure partons-nous ? demanda-t-il. – Sept heures trente. – Je vais monter me changer. » Toujours chaleureux, il nous salua. Moi, particulièrement. Sans insister, un brin chanteur. Moqueur. Première idée de Julia ? Elle me proposa de visiter la demeure en commençant par la cave. Avant de m'y conduire, Julia cherchait des clés, celles-là devaient être dans la cuisine, donc nous nous y trouvions. « Regarde ! Elles sont là. » Debout, appuyé contre le montant de la porte, les jambes croisées, les pieds sur un sol en lino blanc et noir, je montrai à Julia une corbeille posée sur la table. Julia prit les clés et me demanda de la suivre. Je ne bougeai pas. Je ne voulais pas quitter cette cuisine. L'air et la lumière m'y étaient étrangement familiers, sans doute un parfum de film des années 70, parmi ceux que j’avais tant aimés.

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Je me décidai : « Julia, Je n'ai pas vraiment envie de descendre à la cave. » Un refus anodin mais résolu, prémédité, patiemment répété au cours des derniers mois, toutes ces heures passées à apprivoiser mon manque de courage, de volonté, à tout imaginer, penser à tout et tracer une limite autour de ce que je voulais être. Intelligent ou pas, cela comblait un vide. J'avais mûri, non pas à grands coups de certitudes mais à force d'incrédulité, de respect de ma personne et d'ignorance des autres. J'étais ici par faiblesse, envie de vivre. Je voulais en profiter. Je ne souhaitais pas renaître à leurs yeux ou disparaître. Je voulais en rajouter à mon sujet. Vexée, Julia revint vers moi. « Je t'ai dit que Claire est arrivée hier soir ? Elle a déposé Pierre. Elle est repartie presque aussitôt. Elle devrait être de retour ce soir, demain au plus tard. » Julia manquait de discernement. J'attendais cette rencontre. Je n'avais pas vu Claire depuis trois mois. Trois mois depuis ses lettres, Martin, l'enfant, cette phrase qu'elle n'avait pas terminée. Les sentiments sont une spiritualité, Claire ne me le répéterait pas. Pas de vie sans âme ? Il n'y a que des corps en vie. L'absence de Claire était là. En moi. Dans ce que j'avais été pour elle. Dans la disproportion avec cet homme dans sa vie que Claire portait. Quelle merde ! Je n'avais pas voulu cela. Pas une telle folie. Jamais je n'aurais pu donner à Claire pareille liberté. Elle n'avait

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reçu de moi que ce que je ne pouvais pas perdre. Je n'avais plus rien à partager sinon reprendre mon appartement et mes amis. J'essaierais. Je jouerais l'idiot, s'il le faut. J'évitai de râler, les yeux mouillés, me raclant la gorge. Julia en profita gentiment. « Je t'ai dit une fois que tu étais une huître… Je crois maintenant que tu es un beau spécimen d'hommearaignée. – Chacun est son propre animal. » Je restais à côté d'elle. Non, Julia se trompait. Quelle toile ? Une chape de plomb. Je ne le savais pas encore. Si le soleil se lève à l'est, il se couche à l'ouest. Telle fut ma prière du soir. Je ne veux pas être surpris dès le matin. Heureusement, la terre est ronde. Léger, délicieux, raffiné, sophistiqué, un esprit partagé par tous les convives, le dîner de la veille était pourtant déjà bien loin. Sur la commode de notre chambre, entre des pièces de monnaies et mes papiers d'identité, je raflai le boîtier de verrouillage des portières de la voiture. J'étais sincèrement désolé de la tournure prise par les événements. Quoique… J'aurais préféré me lever tard dans ce lit sous les toits. Difficile de ne pas y penser. Je me tournai vers Jeanne : « Je vais te ramener. – Et après, tu vas revenir ici ? » Oui ! Jeanne le savait. Pourtant, elle s'en foutait. Réveillée par la sonnerie de son portable, prévenue par sa sœur d'une dispute entre ses parents, Jeanne tentait

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d'organiser son départ précipité. Tout le monde s’y mit. Peter était arrivé de Beaune, avec ses deux amis. Julia lui demanda de reconduire Jeanne à Paris. Jeanne refusa. Mais elle accepta que Philippe nous quitte et l'accompagne. Après avoir déposé Jeanne et Philippe à la gare de Dijon, je flânais dans la ville. Sur mon parcours, le marché du quartier Notre-Dame, une halle et une rue Musette. En deux heures, j'avais ramassé une contravention. De retour chez Julia, je vis Marie, en grand, un poster géant avec un large sourire. « Dis bonjour Thomas ! » Je tirai la langue, une gueule de circonstance, devant Marie qui m'avait pris pour son chien. En retrait, Pierre aidait Julia, tout deux les mains affairées autour d'une table. Malgré la distance affective, il m'était impossible de ne pas voir que la nature même de ce qui unissait ces trois-là m'échappait. Je me sentis dépossédé d'un monde. Dimanche, la dernière journée. J'en oubliais presque que nous étions au même endroit le jour précédent, dans le jardin. Les jardins… Ce samedi, la célébration de notre plaisir d'être ensemble débuta en fin de matinée. Sur l'esplanade, devant une magnifique salle à manger en rotonde, vingt personnes dans un même souffle haussèrent le ton de la même façon quand apparut Julia. Sautillant presque, les bras levés, elle brandissait deux bouteilles de vin. Quelle joie ! Une joie partagée par des hommes et des femmes,

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plus d'hommes que de femmes, des amis de Julia, qui, cheveux blancs ou barbus, autant qu'ils avaient su si longtemps rester jeunes, avaient maintenant à cœur de vieillir. Nous avions tous bu. Mon voisin me tournait le dos. Il contemplait le parc. Je t'interpellai. Il m'entendit mais prit son temps. Nous avait-il oubliés ? Il leva son verre avant de me parler. Il semblait inspiré par ce qu’il voyait : deux allées après le terre-plein, des bosquets, une herbe grasse et ce printemps soulevé par le soleil qu'un vent léger emportait jusqu'à nous. Il me dit : « Ce n’est pas précisément ce que l'on peut appeler un parc à la française... – Oui. Les jardiniers ont tous filé. » Il pouvait rire, un gage de mon passage. Quelques mots, une tape amicale ; je voulais être agréable. Je m'excusai. Claire était enfin là. Rien ne comptait plus que de lui parler. Je me trouvais à Dijon quand elle arriva vers 11 heures avec Martin. Seulement, je n'avais croisé que lui. Un Martin fatigué. Il me fut facile de lui conseiller de se reposer. La situation était celle-là. J'avais bien vu Julia, Pierre, Martin ou Marie. Je pensais que Claire se joindrait à eux. Elle choisit de venir vers moi. Nous fîmes quelques pas. Je suivais Claire qui s'éloignait. « Je veux juste regarder le jardin, Thomas. – C'est plus grand qu'un jardin. »

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Non, ce parc ne serait pas assez grand. Claire me prit la main. Elle me tira un peu vers elle. « Je quitte la France, Thomas » Un autre monde était-il à ce point impensable ? Instant de liberté, grain de folie, trou noir, le temps retrouvé ou perdu, l'énergie fut telle, que je disparus en brisant ce silence-là. « Claire, je veux que tu saches… Si tu veux un enfant… Moi… Je veux bien. » – Non, Thomas. Non !… » Claire lâcha ma main. Elle ne me perdit pas des yeux. Elle recula. Son bras traîna vaguement, mais elle ne me laissa pas le moindre doute. Claire disparut immédiatement à l'intérieur du pavillon. Une façon d'être avec moi. Quelle que soit la nature de ses sentiments à cet instant, elle partageait l'énormité d'un univers qui n'était pas assez grand pour me laisser vivre ça. Je ne revis Claire qu'en fin d'après-midi. Elle passa me voir dans ma chambre. Claire me proposa de dîner avec elle le lendemain. Puis elle me laissa seule. J'eus le temps d'y penser. Je me décidai à refuser, avant de descendre rejoindre les autres. Peter et ses amis m'accompagnèrent jusqu'au milieu de la nuit. …Bientôt midi et jour du seigneur. En ce dimanche, réunis à nouveau, nous étions sur le départ, prêts à rejoindre Julia, Claire et Martin. Moi, je voulais être dans une chambre, sur un lit, là-haut sous les toits. Une carte, un rayon de 30 kilomètres et une petite

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forme pleine. Un lac. Elle avait mis le doigt sur le lac Kir. Julia ne savait rien de précis quant au site. Un lac artificiel, peut-être le premier plus grand lac artificiel d'Europe. Un nom de chanoine. Kir est emprunté au chanoine Kir, un homme du XXe siècle, l'un de ces personnages historiques dont le nom est inscrit au patrimoine national. Le chanoine Kir, moins connu que le douanier Rousseau, le facteur Cheval ou le guide Michelin. Pourquoi avoir choisi ce parc ? Les rares photos vues par Julia montraient le plan d'eau, des bateaux, des voiles, des moniteurs ainsi que leurs élèves. Elle lisait les commentaires. Ils parlaient du centre nautique, d'un golf miniature, d’un restaurant, des hectares et kilomètres d'une promenade très fréquentée le dimanche. La nuit, le parking se transformait en lieu de drague. Une ligne mentionnait également la présence de nudistes. L’endroit était vivant et pluriel. Voilà ce qui plut à Julia. Elle décida de nous réunir là, tous ensemble. Notre dernière communion serait à ciel ouvert et aux yeux de tous. Elle se mit d’accord avec le restaurateur et loua une salle. En arrivant dans cette salle, dimanche vers 13 heures, nous eûmes la surprise de voir Julia entourée d'enfants. Elle distribuait des gâteaux à ceux qui avaient le courage d'approcher. Nous restâmes à regarder, sans oser parler et avouer ne pas s'expliquer ce qu'une dizaine de handicapés sourds-muets faisait là, jusqu'à ce que Julia nous invite à venir l'aider ou à nous asseoir à une table. Je m'assis, méfiant. Je n'avais pas la prétention de

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comprendre. Un coup de cœur ? Généreux. Une idée de Claire ? Comment Julia avait-elle réussi à persuader les responsables d'un centre spécialisé de laisser venir ce groupe ? La première association contactée avait accepté. Julia fit les choses simplement. Les jeunes se prirent au jeu. Elle amena son petit monde, animateurs et les plus volontaires d'entre nous sur le parcours de golf. Puis, Martin disparut. Et ensuite, Claire. La salle s'était vidée quand Marie se leva et nous proposa de sortir. Dehors, la lumière du jour m'aveugla. Un satané soleil. Il n'y a ni préméditation ni refoulement, mais plus la fin approche, plus mes souvenirs sont vagues. Je suivais Marie et Peter. Je m'étais même précipité derrière eux après avoir accepté de les accompagner. Il y avait beaucoup de monde, je n’en revois aucun. Est-ce parce qu'ils se ressemblaient tous ? Ces inconnus s'écartaient volontiers devant nous, Marie, Peter et moi. Peter marchait une bouteille à la main. Une bouteille d'un whisky un peu gras et crémeux. Une provocation de Marie qui avait poussé Peter à le faire. Nous avions commencé le tour du lac après être partis sur la gauche. Des arbustes, de l'herbe, un terrain sec. L'exercice n'était pas périlleux, j'avais pourtant manqué de me ramasser en dévalant un premier talus hors sentier… « Tu vas tomber ! » Marie était juchée sur un arbre. Elle avait réussi à grimper sur l'un des deux troncs d'un même pin. La branche pencha un peu plus. Elle surplombait dangereusement l'eau du lac. Marie n'osa pas

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aller plus loin. Elle refusa d'attraper la bouteille que Peter voulait lui lancer. Peter avala une gorgée et tendit son bras vers moi. Je bus. Peter m'arrêta : « Laisse-la dans une poubelle. » Ce que je fis. Nous n'avions finalement vidé la bouteille que de quelques centilitres. Nous sommes vite repartis. La largeur du lac me fit tourner la tête. Des formes inconnues, vertes, trouées de bleus, floues. Perdu, j’étais inquiet. J'avais peur de regarder plus loin et de finir étendu comme ce paysage. Je voulais rejoindre les autres, me confondre avec eux, me cacher. Toute cette après-midi, des bruits dans les allées m'auront alerté, poursuivi ou précédé. Cris, stridences, sifflements, jacasseries, envolées désordonnés d'une nuée de petits oiseaux sortis d'un buisson. Quels oiseaux ? En tout cas des passereaux, sembla me dire un monsieur en noir que je croisais. Cet homme marchait vite en refermant l'espace que le passage éclair d'une bicyclette avait ouvert. Marie ralentit pour m'attendre. « Va plus vite ! » Elle s'enroula autour de moi et elle commença à bavarder. Un peu saoul, je savourai, en soufflant, les premiers mots que je prononçai. Avec un goût de miel en bouche. La suite, Marie s'était sans doute promis de ne pas m'en parler : « Martin voudrait reprendre ton appartement après le départ de Claire. »

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Marie lâcha mon bras parce que je l'y obligeai. Cela vaut son pesant de mépris de s'estimer sain de corps et d'esprit. Marie dut se taire. Nous avions rejoint Peter. Je marchais derrière lui. S'ennuyait-il ? Ses amis étaient partis. Je ne les remplaçais pas. Lui prenait une autre dimension, charnel, large d'épaules. Mais que pouvait-il faire ? Peter, c'est le verbe, pas la vie ! Que peux-tu faire, Peter ? D'abord, que voistu ?… Rien. Rien d'autre que ce qu'il voulait nous montrer. Peter n'avait pas un regard particulier mais une démarche, la sienne. J'eus le pressentiment que je ne reverrais jamais cet homme après ce dimanche-là. Contre notre avis, il s'enfonça volontairement sur la droite, vers le lac. Au passage, quelques regards se détournèrent. En dehors de nous trois, personne ne s'aventurait par là. La nuit c'est un lieu de drague, tel qu'indiqué dans certains guides touristiques. Et le jour ? Je vis un homme, un seul, torse nu, jambes nues, peut être entièrement nu. Brun, il lisait un journal. Il ressemblait à un garçon d'une maison d'édition que j'avais rencontré un jour. Il restait assis, sa serviette sur le sable. Un sable délavé, presque gris. Une laideur tenace me fit douter de la salubrité de ce coin désert. Et un relent douteux, craindre de fouler un sol inondé par des eaux usées. Fausse crainte. Aucun cimetière industriel n’était à l’horizon. Devant nous, Marie cria : « Venez ! »

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Elle se pressa sur la plage, le long du lac, avant de s'arrêter et nous faire découvrir Pierre allongé. Claire était à côté de lui, sur le ventre. Nus tous les deux. Peter parlait plus fort que nous tous. Il parut gêné par l'aplomb de Pierre qui s'était relevé. Claire n'avait pas bougé, les fesses rondes. Ayant laissé Pierre avec Claire, nous nous approchions du bord de l'eau quand Peter proposa à Marie de se baigner. « Nue… – C'est interdit. – On ne risque rien. – La baignade n'est pas surveillée. – Justement ! » Peter se tourna vers moi. Sa voix portait encore. Il me regarda, l'air soupçonneux. Il est vrai que je l'écoutais. Marie aussitôt nous interpella : « Si vous ne voulez pas vous baigner, on peut avancer. » Nous sommes repassés au même endroit une demiheure plus tard. Pierre et Claire avaient quitté la plage. Fin d'après-midi. Julia était revenue avec Martin, mais sans les enfants. Eux partis, l'ambiance dans la salle changea. Lumières, musique, boissons fortes. Des cocktails furent servis sur un R'N'B revisité, samplé. Des refrains connus, ce qui enchanta l'ami de mon père, celui avec qui je discutai. Il bougeait la tête sur ces rythmes nouveaux, à la manière des 70s. J'avais une question à lui poser :

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À quelle heure rentres-tu à Paris ? » Il n'en savait rien. Martin et Claire annoncèrent qu'ils partaient en ville. Il s'y déroulait un spectacle de rue. Julia les salua. Je ne quittais pas la salle immédiatement, pour ne pas éveiller les soupçons. J'avais décidé de prendre ma voiture et de les rejoindre. Il n'y eut pas de poursuite en réalité. Par chance, après m'être garé et dirigé droit devant, je retrouvai vite Martin et Claire sans me perdre ou traîner. Je tentais de me justifier : « Je vous ai entendu parler du spectacle. » Ils n'étaient ni surpris ni dérangés par ma présence. Indifférent, Martin riait en frottant une main sur son ventre. Claire chuchotait. Je la fixai. Elle fit mine de me demander de me taire et d'écouter. Des tambours précédèrent l'entrée en scène d'un drôle de père Ubu vite accompagné par des éclats de oh ! Avec de petits bras raccourcis par des manches bouffantes, le bonhomme défilait le ventre plein. Il portait dessus sa bedaine verte de gros boutons d'une teinte plus foncée. Ensuite un clown se présenta. Bientôt un second. Puis vinrent des jongleurs aux chapeaux pointus, nains de jardin ou schtroumpfs. La pression des spectateurs, toujours plus vive, provoqua une explosion de sons et de couleurs. Nous nous sommes éloignés en tentant d'éviter les mouvements d'une foule qui continuait d'affluer. Une femme traversa une rue avec sa poussette et dedans un

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marmot, lequel, tout à son jeu, dribblait du pied droit les cahots de la chaussée. Ce dimanche était un jour de fête, propice à la figuration abstraite. Nous arrivions sur un pont, un chien y paradait en levant ses pattes. Je m'en tiendrai à cette version. L'accident s'est produit dans mon dos. Je regardai Claire qui s'éloignait ; elle était partie acheter des cigarettes. Quelqu'un en passant a-t-il bousculé Martin ? Un cycliste peut-être. Je crois avoir vu quelqu'un courir. Martin, assis sur la rambarde, a basculé. Tout s'est passé si vite. Un bruit étrange, fondu dans les clameurs lointaines du spectacle. Martin est tombé. Je ne l'ai pas vu tomber. Je ne l'ai pas vu. J'ai entendu la gerbe de l'eau. Mes voisins se sont avancés. Ils ont pris place sur le pont, les mains posées fermement sur le bord du garde-fou. Poussé devant, je me suis dressé sur la pointe des pieds, mais je n'ai pas pu baisser les yeux. J'étais prêt à crier, hurler si quelqu'un me le demandait ! À crier ou tendre la main. Je ne l'ai pas fait. Je ne bougeai plus. Je restais anonyme, absent, sidéré, perdu dans une vie sans Martin. Une sensation. J'étais sur un pont, immobile depuis quelques secondes. Mais je n’étais pas seul. Depuis la berge, sur ma droite, un homme pointait une caméra sur Martin. En tout cas, il en faisait le geste. Instinctivement, je fis disparaître de mon esprit toute trace de ma présence. Il ne restait bientôt plus qu'un corps à filmer. Martin ne se débattait pas, il ne criait pas, il flottait.

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Martin disparut. Je vis son dos, un trou noir et le fond. La caméra, après un dernier reflet d'argent, lâcha le fil de l'eau et se tourna vers moi. Je reculai. Une sirène, celle d'un car de police. Les lumières bleues éteintes, le vacarme cessa. Pris au cœur de cette tourmente, je ne pensai pas à m'enfuir. Je m'approchai. Je descendis sur le quai. Je suivis ceux qui se glissaient à travers une rangée d'arbres, en direction de la piste cyclable. L'homme à la caméra avait disparu, de même que les premiers témoins. D'autres arrivaient sur la berge. « C'est le cœur… – Il s'est heurté la tête… – Il a dû déraper… – Il a enjambé le parapet et a glissé en voulant sauter. – Il s'est noyé… – Il est mort. » J'avais peur qu'ils me questionnent. Les visages les plus marquants étaient énergiques, rougis et presque hilares. Une autre sirène. Les pompiers. Ils arrivèrent avant une ambulance. Je restai là. Un quart d'heure à tout entendre, à observer sans me faire remarquer. L'herbe ne gardait pas l'empreinte humide du corps de Martin. À cet endroit, Claire était au sol avec un secouriste penché sur elle. Devant eux, très entourés, les deux hommes qui avaient eu le courage de plonger et ramener Martin. Claire se releva. Elle pleurait. Une femme, en blouse

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blanche, la prit dans ses bras. J’étais là, derrière. Claire ne me voyait pas. Elle se taisait. Pas un mot. Ainsi commençait le long silence de ma vie sans elle, par un dernier regard. Une couverture sur ses épaules, Claire monta dans l'ambulance. Je téléphonai à Julia. Elle arriva vite. Je l'attendais près des portes vitrées de l'hôpital. Je fumais l'une des rares cigarettes de ma vie. J'entrai derrière elle. Je la laissais faire. Quelques minutes après, un médecin s'approcha de nous. Julia lui demanda des nouvelles de Claire. « Rien de grave, un évanouissement. Nous la gardons en observation parce qu'elle est enceinte. Je pense que vous le saviez. » Je suis sorti seul de l'hôpital. Julia n'a pas essayé de me retenir. Je sais ce qu’elle a crié : « Un enfant de Martin ou de Pierre. »

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