Rencontres autour de Jean–Charles Pichon Ile de Berder, 22-24 mai 2010. 14-16 Juin 2013.

Cycles et Eternel retour, approches comparées autour de l’œuvre de Jean–Charles Pichon.

Georges Bertin.

« Se souvenir un jour, c’est prévoir ».
Jean-Charles Pichon

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Sommaire,
Introduction : du Temps au Grand Temps. I, Métamorphoses et permanence des mythes, pour une mythocritique. Gilbert Durand, Paul Verdier, Jean Charles Pichon ? Convergence des interprétations. II Métamorphoses et permanence des cycles. L’approche guénonienne : devant le Vedanta. La cyclologie de Jean-Charles Pichon. Eléments de comparaison. Le Nouvel Age. La question de la Grande Année. La question de la chute. La question du 21ème siècle. Conclusion : la jouissance de l’Ame du Monde.

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Introduction : du Temps au Grand Temps.
Dans toutes les sociétés humaines, la question de notre relation au Temps s’est toujours posée, parfois de façon lancinante, elle a trouvé aujourd’hui une actualisation renouvelée avec les réflexions sur la Post Modernité. La socio-anthropologie distingue trois regards sur le temps : pour les sociétés traditionnelles, les manifestations du Temps dans le ciel et les saisons font toujours retour à leur place attendue, quelle que soit l’échelle où l’on se positionne, tant elles sont réglées par le cours des astres, celui des saisons, etc. Leurs membres ne se projettent pas dans le futur, la place de l’individu étant subordonnée à l’organisation du groupe social, au genre, à la gens, la communauté garantissant l’ordre des choses en cherchant à se conformer aux ordres perçus comme supérieurs. D’où l’existence d’une classe première, celle des clercs (druides, shamans, brahmanes) dont c’est la mission qu’ils vont codifier au moyen des rites religieux lesquels garantissent la stabilité du monde. Ainsi Durkheim écrivait 1 que les hommes dans la nature, ressentent une grande terreur en en découvrant l’invariabilité, le retour régulier des phénomènes naturels. Ils sont accablés par l’infini qui les environne, le cours inexorable des successions, et tout événement survenant (tel la découverte du feu) est considéré comme miraculeux, en effet « chacun des moments de la durée est précédé et suivi par un temps auquel aucune limite ne peut être assignée : la rivière qui coule manifeste une force infinie parce que rien ne l’épuise ». La Religion s’est ainsi constituée quand les forces naturelles purent être expliquées à partir des lois de la Nature, les mythes racontant comment les choses ont existé et comment elles se produisent. • • dans les sociétés modernes, l’homme croit échapper au déterminisme naturel grâce au développement de la Science, fondée sur la Raison, laquelle lui donne le sentiment de maîtriser la Nature en l’enfermant dans un certain déterminisme (lois naturelles). Maîtriser la Nature, c’est ainsi assurer le progrès par la capacité de l’homme se positionnant come être libre, échappant aux déterminismes. A la représentation du temps cyclique succède alors la flèche du temps vectorisée vers un dépassement toujours possible. C’est le principe qui fonde la Modernité et la responsabilité de l’homme devant ses semblables. Les Institutions prennent alors place pour

1

Durkheim Emile, Les formes élémentaire de la vie religieuse, PUF Quadrige, 1960, p 104

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en faciliter et organiser la médiation. Ce sont les sociétés de l’Histoire, des positivistes aux hégéliennes, sociétés de la démythologisation, au nom d’un appel rationnel à l’ouvre dans les cultures. « Trancher, forer, détruire, ôter les enveloppes du mythe, sont les enveloppes du Mythe, sont les injonctions de la modernité triomphante 2. » A celui du retour se substitue celui du progressisme titanesque, mythe prométhéen dont on perçoit bien la limite de nos jours. • Entre arkhê et réseaux technologiques modernes, les sociétés post modernes convoquent le retour conjoint d’Hermés et de Dionysos, dieu de la communication, des carrefours pour le premier, dieu de l’orgie de l’éternel jouissance du présent pour le second, tandis que se profile à l’horizon le temps retrouvé celui du gai savoir des philosophes, des poètes et de la mort de Dieu. Ce qui n’est pas sans poser de nouvelles questions sur notre représentation du temps: • • • • s’inscrit-il dans la perspective de la cyclologie guénonienne ou pichonienne ? le temps des poètes qui précédent notre regard sur le monde est-il tissé de la même trame que celui des astrologues ? est-il rythmé par les mêmes horloges ? c’est ce que toute réflexion sur le mythe peut nous aider à mieux comprendre.

2

Durkheim, ibidem.

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I Métamorphoses et permanence des mythes.

Dans l’introduction à leur édition du magistral Cycle du Rameau d’or de l’anthropologue James G. Frazer publié en 1890, Nicole Belmont et Michel Izard, rappellent que l’on y voit fonctionner les métamorphoses et la permanence du mythe. Pour eux, « l’étude des mythes provoque un vertige auquel on tente d’échapper par une fuite en avant perpétuelle. Cette fascination, écrivent-ils, ne trouve une solution empirique qu’en un retour au point de départ, au mythe de référence, à un bouclage du périphérique »3. Si l’on compare les travaux de ces deux maîtres que furent Gilbert Durand (1921-2012) et Jean Charles Pichon (1920-2006), nous y retrouvons cette même obsession d’une maîtrise du devenir par la répétition des instants temporels, d’une abolition de la distinction temps/espace, le temps étant spatialisé par le cycle (Gusdorf) ou encore « assurant une mainmise déterministe et rassurante sur les capricieuses fatalités du devenir » (Bergson). C’est bien à cette figure de l’année, avec des focales différentes, que nous renvoient nos deux auteurs, comme figure circulaire ( annulus) tendant à organiser la fluidité du temps dans une figure spatiale (Gilbert Durand). Mais nous verrons que l’un et l’autre renvoient justement, sur cette question des figures, à des représentations diverses si ce n’est à des concepts différents quoique

complémentaires.

3

Frazer et le cycle du Rameau d’Or, R Laffont, 1981, XXIX.

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Gilbert Durand. D’abord Gilbert Durand, se fondant sur de nombreux travaux ethnologiques, tels ceux de Jacques Soustelle sur les Incas, montre dans son ouvrage princeps « Les Structures anthropologiques de

l’Imaginaire » (1969) maintes fois réédité, que la loi du Monde est
calquée sur l’alternance de qualités distinctes nettement tranchées qui dominent, s’évanouissent et reparaissent éternellement entre les mesures duodécimales liées aux phases lunaires et les mesures solaires calculées sur le mode décimal. Alors que la somme dramatique des phases de la lune suggère toujours un processus de répétition, la lune étant mère du pluriel, ce qui a, par exemple, donné naissance à toutes les figures trinitaires, le cycle solaire et spécialement le cycle ascendant ou levant, figuré par exemple par Apollon ou Belenos le brillant, magnifie la puissance bienfaitrice du soleil victorieux de la nuit, de la Résurrection et de la Jeunesse conquête de l’esprit qui prend conscience de sa réalité, imaginaire de l’ascendance et de la transcendance, quand la parole présidant à la création de l’univers, la lumière luit dans les Ténèbres. On aboutit, par conjonction de ces deux figures majeures, à la succession des contraires, dans l’alternance de leurs modalités antithétiques, à la synthèse de hiérophanies opposées, laquelle va marquer toute notre relation au Mythe. Ceci est particulièrement observable dans le cycle naturel de la fructification saisonnière, le symbolisme végétal organisant la collusion

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du cycle végétal (mort/latence/floraison) et du cycle lunaire ici surdéterminant entre la prise de conscience d’une raison légalisante de l’univers, cosmique à valence masculine et la désolation de la déesse à valence féminine. « Entre l’homme esprit et la déchéance de la nature, écrit G Durand se situe le médiateur ». Dés lors pour lui, dans « La Foi du Cordonnier », les fêtes du pèlerinage temporel vont se distribuer de façon régulière et significative en des points précis proches des cuspides du calendrier zodiacal de l’année solaire. Le calendrier chrétien est ainsi constitué par : • • des fêtes mobiles indexées sur les lunaisons pascales, la branche des « dies natalis », le christianisme gardant deux

fêtes luni solaires : Pâques, le premier dimanche suivant le 14éme de Nizan et Pentecôte. On aboutit ainsi à une division quadripartie de l’année avec comme points de repères 1. Hannouchka /Noêl (chez les romains, les Saturnales ou les

feriae sementinae,
2. Printemps les fêtes des épis, ou rogations, les Robigalia ou

feriae robigalium,
3. Le solstice de juin avec les fêtes de moissons et la Pentecôte,

ou feriae messis rite pratiqué au premier sabbat qui suit la Pâque hébraïque, 4. L’Equinoxe d’Automne Vendanges,

feriae

vindemiales

ou

volcania ou encore Rosalia.
Les symboles thériomorphes des 4 évangélistes entourant le Christ Chronocrator, situé non entre la fin des Gémeaux et le début du 7

Cancer mais entre le Cancer et le Lion correspondent donc aux angles de l’année. Ils s’inspirent d’un décalage sidéral datant de 20 siècles avant JC puisque jusqu’en 2500 la constellation du Taureau était à l’équinoxe et celle du Lion au solstice, recoupant une tradition qui veut que le monde est vieux de 60 siècles et situant le Christ hors de l’Histoire, car le temps mystique n’est pas celui des astronomes. Pour Gilbert Durand, l’histoire des siècles s’inscrit dans une métahistoire archétypique, dans un cycle liturgique (saecula saeculorum). Il ya donc des force structurantes communes à l’imaginaire profane des saisons, des nuits et des jours et à l’imaginal des visions révélées. Si toutes les traditions nous disent la quaternité sur laquelle repose le monde créé, le génie d’une religion consistera à en approfondir les récurrences.

Paul Verdier. Le Recteur Paul Verdier, disciple de Gilbert Durand et spécialiste d’archéo-astronomie, précise ainsi le calendrier comme « un outil qu’une civilisation emploie pour ordonner des résultats de la mesure du temps et pour exprimer sa chronologie, son histoire, à partir d’un premier jour conventionnel marquant le point de départ de la continuité des grands cycles temporels4 ». L’observation scientifique de la course des astres errants (soleil, lune) faite par des astronomes opérant constamment dans les mêmes
4

Bertin G et Verdier Paul, Les Druides, mythes et Histoire, L’à part, 2011, p 9- sq

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conditions définit ainsi l’abstraction temporelle ou nychtémère soit une durée conventionnelle constante nuit+ jour. L’observation des levers sur l’astre d’un lieu détermine ainsi un calendrier grâce à l’éventail des positions astrales. Si la référence se fait au lieu, on parlera de temps topique et si elle se fait aux astres fixes, de temps tropique. La différence de durée entre deux cycles, dans un même lieu pour un même astre, définit la précession des équinoxes et les fêtes sacralisent certains nychtémères au cours desquels un dieu ou une déesse sont intervenus de façon spectaculaire dans le temps des hommes. Il appartient aux religieux (comme les Druides) de conserver la mémoire collective du retour régulier de cet événement. Ainsi, toutes les civilisations ont des dates fondatrices majeures. Si l’homme est borné, le divin est éternel, maître du temps et la religion relie l’Homme au Dieu. Ceci pose la question de l’initiation, car il faut avoir une perception consciente de l’abstraction temporelle pour comprendre les dieux et, observant la course cyclique des astres, en déterminer d’autres grands cycles telle la Grande Année gérée, elle, par un Temps différent. Cette perception n’est pas donnée, elle s’acquiert par transmission, de maître à disciple, elle comporte des degrés qui sont autant d’étapes dans l’acquisition d’une Connaissance faisant lien entre microcosme et macrocosme puisque « tout ce qui est en haut est comme ce qui est en bas », selon la Table d’Emeraude d’Hermés Trismégiste. En effet, pour Paul Verdier, le temps fonctionne par cycles identiques et le dieu reviendra forcément en même lieu et date selon l’exigence de son propre cycle temporel mais dont l’homme ne peut connaître la durée qui le dépasse. Alors, il construit des temples pour mémoire et 9

organise des pèlerinages pour retrouver ces moments où Temps divin et histoire humaine sont confondus pour un bref instant d’éternité, quand hommes et Dieux sont sur une plage commune tout devient possible et la lumière des astres errants sacralise le lieu (p 121).

Ex : Course du soleil effectivement parcourue de l’orient vers l’occident, vue depuis le coucher. Les étapes réellement faites sont : la rencontre dramatique avec sa Mère (la Vierge), l’Ânier du Cancer et le Roi Arthur des Gémeaux. La flèche verte marque, à partir de l’orient, le chemin suivi (P Verdier)

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Jean Charles Pichon. Et nous en arrivons à Jean Charles Pichon
5

qui a su nous montrer,

dans le même esprit, comment les suites mythiques épousaient les mouvements du temps tout en en modifiant les figures mais sans en modifier le mouvement, celui là même des astres. Le perçoivent les esprits éclairés : « aussi loin que nous remontons dans le passé, quels que fussent les Noms ou les Symboles élus, cette succession nous semble être apparue aux esprits éclairés non moins nettement que d’autres suites irréversibles 6». Comme Verdier se référant à l’astronomie, Jean–Charles Pichon montre que toute recherche sur les cycles se fonde sur la double notion de figure et de mouvement, et que la science ésotérique ne cesse d’évoluer parallèlement à celle des nombres, tandis que pour Gilbert Durand on ne peut comprendre les structures anthropologiques de l’imaginaire sans la notion de trajet. Les mythes se succèdent donc dans un sens précessionnel, selon un rythme moyen de 2160 ans, non seulement en leur éveil (le lever) mais encore en leurs retours et leurs mues. Et, là, Jean–Charles Pichon introduit une distinction nouvelle, celle de la mue ou mutation des cycles. Nous évoluons ainsi vers des figures mythiques discontinues telles Amour/Justice/Création qui connaissent une Renaissance éternelle et

5 6

Pichon, J_C, Celui qui naît, le dieu du futur, e/dite, p 15 Pichon J-C, L’Homme et les Dieux, Maisonneuve, 1986 p 41

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se vivent entre Entropie quand le passé se dégrade et néguentropie quand l’Avenir présente, en figures discontinues, de nouvelles probabilités. Ce qui sera est donc sans cesse modifié par la quantité de temps vécue, mais ceci est prédictible, les mêmes lois étant toujours valables. Et quand les mythes définissent les structures de la durée, le Passé devient la durée et l’Avenir le Possible. Inversant les lois de l’EspaceTemps, il nous faut alors considérer qu’il n’y a plus que des positions, ou des probabilités positionnelles déterminées par des approches ou des éloignements de l’accomplissement final des orbites situées à des distances données les une des autres. « Si je sais à quelle distance mon orbite se trouve de telle autre et quelle densité présentent les deux pôles, je saurai mesurer l’attraction qui me porte vers ce possible déterminé » (p14) De même que l’électron ne peut que sauter d’une orbite à l’autre, que dans le monde subatomique l’astronaute saute d’une orbite à l’autre et passe d’une accélération 1 à une accélération 2 en réduisant sa vitesse, (car au delà de la Vitesse de la Lumière le temps s’immobilise, ne passe plus, les corps étant soumis à la seule inertie et durent infiniment plus que les corps en mouvement. L’on se souvient des récits celtiques où des héros ayant visité le monde de l’au-delà, et retrouvant le nôtre n’ont pas vécu le même rapport au temps. De fait, les œuvres inspirées par des vocations survivent des millénaires, ce qui n’est pas le cas des ouvrages rationalistes. Ainsi nous vivons aujourd’hui les mythes de Justice, de Création, de Fraternité qui ont 4000 ou 10000 ans d’existence, sauf à ce que l’humanité accède lentement à une prise de conscience de plus en plus vive de sa liberté 7 ».
7

Ibidem, p. 44

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« Dans le sens rationnel du temps, le passé nous emprisonne, conditionne nos actes et limite notre avenir. Dans le sens réel du temps, la durée ne peut être une prison puisque nous la faisons, elle est le Possible qui nous lie par le choix qu’il exerce et se trouve donc modifiable car (…) pas un instant ne se perd pas un acte que la Durée ne s’en empare et l’éternise8. Ainsi, depuis 10000 ans, l’expérience des peuples formulée dans les ésotérismes a défini ces structures dans les rapports et interférences qu’elles offrent les unes avec les autres, les facteurs qu’elles possèdent en commun. Ce sont les Mythes, soit des états à la fois dynamiques et statiques, « dans l’alternance de courants

contradictoires, dans l’évolution de l’humanité (organisation puis entropie)9. Jean-Charles Pichon rejoint ici les travaux des ethnologues pour lesquels l’idée d’un sacré universel s’impose à l’observateur et c’est bien elle qui détermine la pérennité des croyances et des rites 10. Appréhender un mythe, c’est donc découvrir une clé universelle ou encore un dieu qui contient, reflète et assume le monde et si les mythes changent d’appellation, ils se succèdent et cette succession est commune à toutes les époques, à tous les peuples. Ce constat fonde la théorie des cycles chez Jean-Charles Pichon. Pour lui, si l’on peut bien connaitre la durée de vie d’un homme, celle des saisons chaudes et froides, l’alternance Lumière/Ténèbres, les civilisations et peuples ne sont pas soumis à des divisions semblables et nombre d’entre elles de plus ne sont pas d’accord sur les divisions de l’année, tels :
8 9

Ibidem p. 16 Ibidem p . 46 10 Ibidem p. 37.

13

• • • •

l’ère zodiacale : 26000 ans, l’ère géologique : plusieurs milliers d’année zodiacale, le cycle de la Lumière : 200 trillions d’années, le cycle annuel 365 jours,

le cycle précessionnel (rotation de la terre autour d’un axe fixe de 2173 à 2190 ans ou 2205 ans (Islam) , 2150 ans chez Kepler, ou 2160 comme on l’a vu. Ils sont marqués en leur sein par les mouvements d’involution et d’évolution ou, en termes mythologiques, de Royaume et de Non Royaume. De plus des degrés de liberté existent entre chaque cycle ainsi pour l’ère précessionnelle il est de 72 ans. (soit le temps que le soleil met à franchir un degré sur l’écliptique). Ces alternances déterminent ainsi des ères matérialistes constatant le dépérissement des civilisations & des techniques, à caractère entropique puis des ères où l’on revient au sens du divin, soit des ères de création mythique ou néguentropique; quand l’énergie se reconstitue et que le monde spirituel de la durée est retrouvé. Car les dieux sont éternels, ils vivent au-delà de l’ère où ils prennent forme. Entre absence et renouveau, se produisent des

entrecroisements. Jour et Nuit précessionnels recouvrent donc nuit et lumière d’un dieu vivant. A certains époques, des formes originales se dessinent avec le dieu qui naît, s’universalise alors un mythe révolutionnaire tandis que vers la fin de ces époques s’élèvent des lamentations des mystiques inspirés annonçant l’éloignement de la divinité.

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Tous les deux millénaires, naissent donc des mythes nouveaux qui dépérissent tandis que s’anéantissent les cultures, d’où le sentiment du tragique. Gilbert Durand fait un semblable constat quand il propose une méthode mythocritique, constatant, pour chaque mythe,

superpositions, remplacements, compensations d’un mythe par l’autre. « Un mythe actualisé en idéologies, en institutions, suscite ipso facto un contre mythe ou un autre mythe potentialisé et dont les manifestations sont moins patentes que l’autre.11 Pour lui, les modalités de transformation d’un mythe (usure ou résurgence) sont manifestées soit par une inflation du latent ou par celle du patent. Et de plus, non seulement un mythe s’use, disparait ou ressurgit mais encore il peut dériver. Ce qui correspond au constat de JC Pichon sur les entrecroisements et les degrés de liberté qui existent sur l’ère précessionnelle. Pour Gilbert Durand, ce sont ces variations qui vont changer l’âme d’une époque. Etudier les structures mythiques sera donc pour lui « l’ultime miroir, le suprême référentiel auquel puisse se regarder le visage des oeuvres de l’homme et se déchiffrer sa légende qui est à lire de la condition humaine et de son destin »12 Car pour JC P comme chez GD, le mythe est bien l’ultime discours, il exprime la guerre des dieux et distribue les rôles et l’histoire, permet de décider ce qui en fait le moment historique l’âme d’un époque, d’un siècle d’un âge de la vie. Il est le module de l’histoire et non l’inverse. Et sans les structures mythiques assène encore Durand, pas

11 12

Durand, G. Figures mythiques et visages de l’œuvre, Berg, p 320 Durand G ; Les structures anthropologiques de l’Imaginaire, Dunod, 1973, …p. 322.

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d’intelligence historique possible sacrant la mythologie comme mère de l’histoire. Pourtant, note JC Pichon 13, la résistance est forte, et seuls l’initié ou le poète échappent au piège car la flèche rationnelle du temps est encore celle qui nous dirige « mais le paradoxe de notre rationalisme nous apparaît de mieux en mieux chaque jour, si bien qu’il en viendra à n’être plus supportable. Le choix rationnel du passé vers l’avenir ne présente pas seulement le caractère permanent du refus de la réalité mais aussi, selon les époques, le caractère du refus du dieu vivant : la Liberté d’aujourd’hui. Car le mythologue sait, par le message des millénaires, que la raison humaine n’est pas le seul facteur en cause et que des structures continuent de surgir dans le Possible, s’éternisant dans sa durée. Nous croyons piétiner -écrit il encore- alors que nous vivons, seconde par seconde, un temps que les dieux calculent en année de siècles. Pour G Durand, face à la fantaisie morbide des recettes d’unité à tout prix, d’une réduction à un seul facteur dominant, il nous faut « reprendre la longue marche de notre civilisation sans vagabonder et sans boiter, coudre ensemble la mémoire de notre culture et l’intuition de nos sciences les plus avancées, (…) façonner là une gnose renouvelée »14.

Convergence des interprétations. Cette convergence des interprétations chez nos deux auteurs, nous allons maintenant la vérifier par l’exemple en examinant la

correspondance que nous pouvons établir entre l’anthropologie de

13 14

Pichaon J-C, Histoire des mythes, p.311 Durand G, La foi du cordonnier, Denoël, 1984, p 228

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l’Imaginaire de Gilbert Durand fondée, rappelons le sur une « bitripartition fonctionnelle » et la mythologie de Jean-Charles Pichon. Pour Gilbert Durand, l’anthropologie de l’Imaginaire, la science des symboles qu’il développe définit trois structures se référant à deux régimes de l’Imaginaire qui structurent nos existences : le diurne et le nocturne. Rappelons-les schématiquement dans le sens même qu’en fait chaque être humain ,dans les premières phases du développement de son cycle vital.

Les structures mystiques, initiées par le réflexe de succion, sont dominées par la digestion, la chaude intimité de la substance. Liées à la matrice, elles sont homogénéisantes par excès et sont symbolisées par les images de la Caverne, de la Mère, de la rotte ou de la Nef et bien sûr de la Coupe et du Chaudron.

Les

Structures

schizomorphes

ou

héroïques,

diaïrétiques,

initiées par le réflexe du redressement, sont placées sous la domination posturale de l’élévation, de l’ascension, de la distinction. Hétérogénéisantes, elles déterminent une attitude phallique ou de séparation chez l’humain et se trouvent symbolisées par exemple dans les figures du bâton, de la lance, de l’épée.

Enfin, les structures synthétiques ou dramatiques, sont liées à l’expérience dominante de la copulation. Structures d’équilibre, elles manient les oppositions en faisant coïncider les contraires et leurs

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images sont celles du denier, du cercle e la roue, elles favorisent les symboles lunaires.

Chez Jean Charles Pichon, qui travaille sur une toute autre échelle, nous retrouvons d’abord une même tripartition. Observant la réalité, il définit en effet trois angles de vision, quel que soit le plan d’univers choisi et en tire argument en montrant que des 12 manières d’être, sont constamment rattachées à ces trois visions répartissant les grandes figures du zodiaque. Et d’en citer les repérages : • • chez Platon : Le Vrai Le Beau, le Bon, chez Joachim de Flore : le Père, le Fils et l’Esprit (il est sur ce

point en désaccord avec Durand qui voit chez le moine calabrais un père du progressisme), • chez les hindouistes : la trinité des empires de Brahma,

Vishnou, Shiva, • ou encore la vieille distinction entre les voies de l’Action, de la

Connaissance et de la dévotion contemplative. • et chez les scolastiques : le tryptique Corps, Ame, Esprit.

Nous ajouterons pour notre part les trois pôles ésotériques de Sagesse, Force et Beauté. L’exemple, pris dans l’oeuvre de J-C Pichon, de sa description des dieux paléolithiques, viendra confirmer ce rapprochement des deux visions.

Les mythes paléolithiques. Lorsqu’il évoque les mythes les plus anciens, repérés dans les plus anciennes cultures altaïques sibériennes, il décrit deux figures complémentaires chez ces nomades, vestiges des divinités 18

antérieures : l’Arbre, qu’il oppose au Rocher sorti des eaux, d’où viendrait le mythe de la Femme Poisson, l’un et l’autre reflétant une voie ascensionnelle dans le sens Terre / Ciel ou Eau/ Air. Vers 2000 ans avant JC, les mythes des dieux de la Sagaie, liés à l’usage des armes de jet, définissent les caractères du dieu lanceur, divinité virile s’il en est. Nous sommes bien là dans les schèmes ascensionnels et lumineux repérés par Gilbert Durand et sans doute en rupture avec des mythes aquatiques liés aux schèmes de l’intimité. Dans la phase suivante, les hommes, du fait des phénomènes de glaciation, vont chercher refuge dans l’abri et l’obscurité des grottes profondes auxquels répondent les mythes de la Grotte et du Scorpion terré dans l’ombre. Ils expriment une présence invisible, insaisissable, celle de la Grande Déesse ou de l’invisible durée, vierge et continente. Face à celle-ci, « il prend le goût du désir de celui qui ne quitte jamais son gîte ». Nous retrouvons à cette phase du cycle les schèmes homogénéisant du régime nocturne des images de Gilbert Durand et qui concernent cette fois-ci des populations sédentaires valorisant les figures digestives et mystiques, comme un retour à la Source de Vie. S’ensuit une longue phase de transition mythologique ; quand les hommes sortent de leur caverne, ils sont aveuglés par le Soleil lequel devient sujet d’effroi. S’ouvre alors un conflit avec les mythes de la Préservatrice qui amènera les Ténébreux à s’adapter, une chaîne s’établissant entre ceux de l’Arbre et ceux de la Fondation. Temps de désespoir pour certains, nous dit JC Pichon, mais vaillants et forts ils vont durcir l’épieu oubliant la lune, l’œuf, la caverne. Au 9éme millénaire, nouvelle mue mythologique quand un jour « quelque nain des lagunes déclare que l’enfant naît du mâle et de la 19

femelle joints ». Les solaires se demandent alors à quoi sert de connaître le cheminement de la Lune sinon à l’égaler et vont initier le routes du Savoir et de la Guerre. Complémentairement, face à eux les Sages conservent un parti de prudence, l’échange est né, sous l’auspice des hiérophanies lunaires qui lient la femme (la Grande Déesse lunaire) et le rêve.… Un passage dés lors s’opère entre les dieux sagittaires et lanceurs et la Déesse des Moissons, la Préservatrice. En même temps cette fusion opère un certain effroi d’où naissent les cloisons de protection, ou interdits et tabous, qui vont sacraliser par exemple le placenta, le cercle magique, issus de la féminité. La séparation sacré (nocturne) profane (diurne) en découle concomitante à la séparation des sexes 15. Au VIIIe siècle avant JC, la synthèse s’opère dans ce que JC Pichon nomme L’Age d’or qui voit émerger des figures mythologiques duelles : la Spirale, le Serpent, le Fœtus, le Cerveau, qui s’entrecroisent avec les mythes lunaires et vont s’universaliser. Car pour Gilbert Durand, les structures synthétiques « intègrent en une suite continue toutes les autres intentions de l’Imaginaire 16», structures qui marquent un profond accord avec l’ambiance allant jusqu’à la viscosité, sous le régime du vivant accord. Il ne s’agira dés lors plus, pour G. Durand, de la recherche d’un certain repos (puisque l’homme est sorti de la chaude intimité de la substance et de la caverne féminine), mais « d’une énergie mobile dans laquelle assimilation et adaptation concertent harmonieusement 17 ». Et pour JC Pichon, « l’harmonie qui naît de l’ensemble des rythmes est une réalité en soi ».
15 16

Pichon J-C, L’Homme et les Dieux p 72/73 Durand G., Les Structures… p. 400/401. 17 ibidem

20

Nous conclurons, pour notre part en évoquant les travaux d’un Wilhelm Reich qui travaillant sur les mouvements de l’énergie universelle -qu’il nommait orgone- évoquait une pulsation universelle faite de mouvements ondulatoires d’expansion et de contraction organisés entre figures continues et discontinues 18. N’est ce pas là l’universelle leçon de l’histoire des Mythes ?

18

Reich W., L’Ether, dieu et le diable , Payot, 1973, p. 206.

21

II Métamorphoses et permanence des cycles.
1) l’approche de René Guénon. Le matériau sur lequel se fonde Guénon est, bien entendu, le calendrier, donc une forme spatiale. Chez Guénon 19, en effet, l’espace est le lieu de la manifestation de possibilités d’ordre corporel qui servent à représenter par le symbolisme spatial le domaine de la manifestation universelle. C’est de fait le rôle de la mesure que de rendre compte du non mesuré, car le mesuré est le contenu défini ou infini du cosmos, c'est-à-dire de l’univers ordonné. Le non mesurable sera donc l’infini, source à la fois de l’indéfini et du fini, l’ordre universel étant le processus même de la manifestation et de ce fait l’idée de mesure est en connexion intime avec celle d’ordre (le rite, RITA) qui se rapporte à la production de l’univers manifesté. Le Cosmos est donc la production de l’ordre à partir du chaos. Un cycle, pour Guénon20, est donc le processus de développement d’un état quelconque de la manifestation laquelle peut être organisée soit : • en cycles mineurs ou modalités restreintes ou spécialisées de cet état, • en cycles majeurs modalités d’un cycle complet. La doctrine des cycles représente dés lors le développement d’un état du monde c'est-à-dire d’un état du degré de l’Existence universelle et la durée indiquée n’y aura qu’une valeur symbolique. Il s’ensuit que dans toute civilisation traditionnelle, l’activité de l’homme dérive essentiellement des principes, chaque occupation y est donc un sacerdoce, car la religion pénètre toute l’existence de l’être humain. LES
CYCLES GUÉNONIENS.

Guénon, partant de sa connaissance des livres sacrés de l’Inde, propose trois subdivisions cyclologiques 21: Les KALPAS : ce sont les cycles les plus étendus, chacun « forme le développement total d'un monde, c'est-à-dire d'un état ou degré de l'existence universelle ». Ils se subdivisent en 14 MANVANTARAS (ou ères de Manvas successifs) eux mêmes et qui marquent un reflet des autres mondes, ils sont répartis entre : 7
19 20 21

manvantaras passés

swargas

états humains supérieurs

Guénon René, Le règne de la quantité et les signes des temps, Paris, Gallimard, 1963, .p.42 Guénon René, Formes traditionnelles et cycles cosmiques, Paris, Gallimard, 1970. p 14

22

7

manvantaras futurs

patalas

états humains inférieurs

7 dwipas ou régions du monde (terres) doivent apparaître deux fois dans le KALPA dans des ordres inversés selon les séries, dans les swargas de 1 à 7 en ordre croissant dans les patalas de 7 à 1 en ordre décroissant C’est ce qui permet de concevoir des correspondances entre le symbolisme spatial et le symbolisme temporel sur lequel repose toute la doctrine des cycles. Les manvantaras sont eux-mêmes divisés chacun en 4 yugas ou âges, ce qui donne le tableau de correspondance suivant : 4 Yugas 4 Saisons 4 semaines 4 âges 4 métaux Or Argent Airain Fer

Tout développement cyclique se termine par une descente organisée selon le principe de décroissance de la durée soit pour un manvantara 4+3+2+1 = 10. Les YUGAS : si la durée d’un manvantara est de 4320 ans, (correspondant à la division géométrique du cercle par 320 X 12), les 4 yugas seront organisés ainsi : yuga 1 1728 ans yuga 2 1296 ans yuga 3 864 ans yuga 4 ou kali yuga 432 ans 6 manvantaras seront donc équivalents à 25 920 ans, dont la moitié donne 12 960 ans, durée d’une Grande Année, laquelle, précisera Guénon dans son commentaire de L’Eternel retour d’Eliade, peut être prise comme une image réduite des grands cycles de la manifestation universelle. A chaque commencement d’une Grande Année se régénère le Temps. Reste à fixer le point de départ de la Grande Année, il peut, pour Guénon, être différent selon des peuples différents, car pour lui les civilisations ne se succèdent pas, elles coexistent. A cette position répond celle de JC Pichaon.

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2 ) la cyclologie chez Jean Charles Pichon22. Jean Charles Pichon développe sa théorie du Mythe de l’Eternel Retour (sans cesse redécouvert et combattu) dans plusieurs de ses ouvrages, il y consacre notamment deux livres23 sous l’intitulé général : « Les cycles du retour éternel », t. 1 : Le Royaume et les Prophètes, t. 2 : Les jours et les nuits du cosmos. Cette théorie est pour lui récurrente, ayant déjà été codifiée dans les Vedas (vers -1600), chez les prêtres d’Héliopolis (vers -900), par les Prophètes juifs (vers –700), les chinois (vers – 500), les Séleucides (vers – 200) et encore par les Romains au temps du Christ, les Aryens au 8 ème siècle, les Chrétiens au 12ème siècle, chaque époque renforçant cette conception de l’histoire, et ce malgré de nombreuses persécutions. Il voit dans celles-ci une application de la règle qui veut que, parvenue à son apogée, une civilisation, quelle qu’elle soit, s’élève toujours avec violence contre les théories et les croyances qui présupposent sa propre fin (p.17 t.1). Sa théorie s’inscrit donc en faux contre celle du progrès indéfini des sociétés rationalistes. Pour la développer, il se fonde sur plusieurs faits scientifiques : - dans toutes les figures géométriques concevables, la ligne droite reste la plus fausse, - l’idée de conservation de l’énergie est présente dans la physique contemporaine. Ceci l’amène à penser qu’après avoir parcouru des cycles estimés à plusieurs milliards d’année, l’univers retrouverait des états analogues, ce qui est traduit dans Platon par son cycle d’années estimé à 12954 ans, - le soleil, les planètes, les étoiles ont des effets directs sur les phénomènes terrestres et ce à des distances considérables. Interrogeant le mouvement zodiacal des constellations, et le déplacement du point vernal autour du Zodiaque, il examine l’évolution des théories en présence et montre que les constellations qui ont donné leurs noms aux signes du Zodiaque se meuvent à des vitesses de 5 à 30 fois supérieures à celle de notre soleil,,.leur mouvement changeant à tout moment la carte du ciel (p 36 t. 1). Des recherches astrologiques vieilles de 5000 ans rejoignent de fait, dans leur transcription mythique, des théories physiques avancées.

Pichon Jean Charles, Les cycles du retour éternel , t. 1 : Le Royaume et les Prophètes, t. 2 : Les jours et les nuits du cosmos, Paris, Robert Laffont, 1963. 23 Ibidem .
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Allant plus loin, il suppose ainsi avec Bachelard que l’étude des grands mythes -lesquels reproduisent des relations cosmiques-, sont et la source et la clef de notre inconscient créateur (cf. sa description des 4 éléments). Examinant en parallèle de manière synchronique l’évolution des grandes religions : islamique, chrétienne, juive, extrêmes orientales, il en arrive à élaborer une théorie qui lui permet de poser des jalons fondés sur l’indestructible croyance que l’humanité accomplit un voyage astral qui ne dure pas moins de 26 000 ans. Et la relation au Zodiaque dans ce temps correspond : - au champ de forces qui l’influencent dés lors les éléments, les conditions d’existence, et produit une éthique nouvelle modifiant à chaque cycle la vision du monde des hommes et leur relation au destin. - aux symboles l’ont faite et dont elle ne tarde pas à se libérer selon le processus suivant : A) dans un premier temps, écrit-il, (p 313) la religion tend à concilier ses exigences mystiques avec l’instauration d’un Etat social conforme à ses exigences … puis, pouvoir sacerdotal et spirituel sont contraints de se séparer, B) ensuite, elle se scinde d’une part en un courant mystique, dispersé ou persécuté qui maintient pendant deux millénaires l’esprit originel du signe, et d’autre part en une suite de royaumes et d’états pour lesquels seule la lettre compte où les préoccupations spirituelles n’ont qu’une importance relative, C) enfin, la religion mère disparaît totalement en même temps que l’Etat qui le supportait. C’est là que JC Pichon introduit la notion de Royaume comme axe et pivot de toute évolution religieuse (p. 319 sq.), lequel Royaume (d’une durée de 5 siècles) sera préparé par elle ou encore porté par elle comme nostalgie. Ainsi, pour les chrétiens, les deux derniers siècles du royaume, de 1261 à 1453, contiennent : • l’écroulement du temporel, • l’avilissement du spirituel, • le schisme, • l’hérésie, • le retour aux anciens dieux. Survient alors le pressentiment du signe futur et une lente évolution vers le Nouveau Royaume, cheminement qui dure 14 siècles et comporte trois paliers successifs : 1) attente de l’Esprit Nouveau, 5 siècles,

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2) temps d’éveil, apparition de la Nouvelle Mystique encore confuse et désintéressée, 5 siècles, 3) attente du Royaume, (5 siècles), décomposée en a) attente dans un monde hostile, b) fléau terrible et inexplicable anéantissant le Vieux Monde, c) Croissance de l’Esprit Nouveau dans un Monde Nouveau, L’ensemble des trois religions se laisse ainsi, explique-t-il, (p 324), tableau de concordances à l’appui, réaliser en trois tranches de 2150 ans, chacune avec des courbes d’évolution identiques. Le Temps du Verseau et le Nouvel Age. Après cette étude, Jean-Charles Pichon en tire quelques principes concernant l’ère du Verseau laquelle suit celle des Poissons. Pour Joachim de Flore, elle a du commencer en 1260 et connaît une période d’incubation de 9 siècles (p.326). De ce fait le Nouvel Abraham, Nouveau Christ, devrait naître vers 2160, ce qui ramène le début de la phase de la prise de conscience aux alentours de 1760. Là-dessus les prédictions divergent du calendrier égyptien à Nostradamus pour lequel la date d’éveil du Nouveau Monde devait être en 1792. JC Pichon propose lui une amplitude qu’il fixe de 1450 à 2350. Un des marqueurs de cette conscience nouvelle est pour lui le changement du jour sacré, Jeudi, jour de Jupiter chez les Romains, Vendredi chez les Musulmans, Samedi chez les Juifs, Dimanche chez les chrétiens… Mais il reste que le passage d’un signe à l’autre est difficile à percevoir car s’inscrivant dans le longue durée… Au-delà, sa réflexion le conduit à trouver ainsi une harmonie entre deux types de figures, les ondulatoires et les corpusculaires (p 331) permettrait de découvrir le sens des symboles du Verseau, « clef de la morale future, accord secret, organique entre l’exigence et l’élan, la soumission totale et l’instinct créateur conjugué au besoin d’une loi ». Cette double contrainte définie entre liberté et esclavage, entre coercition et élan, peut être mise en relation avec deux autres théories contemporaines : celle de Wilhelm Reich qui définissait l’énergie universelle entre expansion et contraction et Gilbert Durand qui définit le trajet anthropologique comme le produit des pulsions subjectives et des intimations du milieu. LA QUESTION DE LA GRANDE ANNÉE. Dans son second ouvrage, notre auteur interroge, pour la définir, les textes antiques (Platon, Aristote, Pythagore, Hérodote) et revient à son tableau de concordance des religions.

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Ceci l’amène à proposer une durée de la Grande Année de 12000 ans à 12900 ans soit la moitié du parcours où les constellations du Zodiaque auront en 26000 ans pris la Terre sous leurs feux. On se souvent que pour Guénon, 6 manvantaras sont équivalents à 25 920 ans, dont la moitié donne 12 960 ans, Leurs approches, fondées sur des traditions diverses, sont ici en phase. Et JCP rappelle d’ailleurs ce fait en interrogeant, après l’Avesta iranien, également la Grande année indienne dans le Rig Veda. Toutefois il diffère ici de Guénon en donnant pour 10 000 ans: JCP 4000 ans 3000 ans 2000 ans 1000 ans RG 1728 ans 1296 ans 864 ans 432 ans

Krita Yuga Tetra Yuga Dvapara Yuga Kali Yuga

Dégradation des univers mythiques. L’idée de dégradation des univers mythiques est cependant constante, amenant les civilisations d’une mue civilisatrice à une mue réaliste, symbolique et sacralisante pour aboutir à l’âge de la mort où le mythe se détruit lui-même en tentant de détruire le monde (p 314). Si l’on compare les deux positions on peut donc dire que nous observons concordance sur les structures générales et certaines discordances sur la durée. Soit, la Grande Année représente 12000 ans de mues successives et 900 ans de nostalgie, deux grandes années faisant le tour complet de la sphère céleste, celles-ci se complément arisant, si ce n’est se dialectisant, dans la mise en perspective de certains signes au cours d’une révolution complète (il donne l’exemple de la Vierge et de Poissons). De ce point de vue, sa position est plus dynamique que celle de Guénon, plus essentialiste et linéaire, car prenant en compte une dialectique des opposés que Guénon semble ne pas admettre. LA
QUESTION DE LA CHUTE.

S’interrogeant sur ce qu’il nomme la « chute des dieux », J-C Pichon remarque une analogie entre le principe d’accélération de Galilée appliqué à la chute des corps dans leur parcours de l’Espace et la loi de vieillissement des dieux qu’il décrit. Dans le Rig Veda, celle-ci se présente sous une forme inversée, la dernière phase d’un cycle étant en relation avec la « Petite année » cosmique (1260 ans décrite par Les Romains, Joachim de Flore, l’Apocalypse de Jean).

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Chez Guénon, on sait que le principe de dégradation existe également avec des valeurs différentes. Là, il faudrait procéder à une étude comparative des textes consultés ce qui dépasse le cadre de cette de communication. L’un se confine dans l’étude des Vedas, l’autre entreprend une approche amplifiante trans civilisationnelle en comparant entre eux les grands systèmes religieux. La question du 21ème siècle. Jean-Charles Pichon, va d’ailleurs chercher, avec beaucoup d’audace, mais celle-ci est nourrie par une immense érudition, à échapper « à nous arracher, écrit-il, à l’abstraction du Nombre » (p 393 t. 2). Il tente en effet d’humaniser l’évolution des mythes. Partant des concordances qu’il observe, il fait apparaître des lignes d’avenir qu’il se refuse à nommer prédictions. Voyant que les trois grands mythes actifs (Poissons, Taureau, Bélier) lesquels correspondent à diverses religions actuelles, sont au point bas de leur rayonnement cosmique, il note qu’une situation semblable s’est déjà produite au 2ème siècle avant JC, et, par comparaison, y prévoit l’annonce de la fin des rationalismes fondés sur la figure de l’homme totalement libre, cet âge étant pour lui quasiment révolu, avec ce qu’il a entrainé : matérialismes, totalitarismes, etc. Tout en prévoyant la destruction des matérialismes aux horizons des 21 ème / 25ème siècles, avec le maintien de la religion des Poissons jusqu’au 5 ème millénaire, il voit poindre l’ère du Verseau et ses prophètes vers 2150- 2200 au plus tôt (p 397), ce que les faits semblent aujourd’hui démentir compte tenu des accélérations de l’histoire (et surtout de la révolution explosive des systèmes de communication fondées sur les technologies de l’information 24 que JCP ne pouvait, en 1963, même soupçonner), lesquelles redistribuent totalement pour nous les systèmes de représentation à l’intérieur des cycles pluri millénaires. Nous vivons en effet une époque de changement social accéléré, qui n’est pas sans influer sur les comportements religieux. Ainsi telle communauté du Nouvel Age renoue, par exemple, avec le culte de la déesse mère, dont JCP situe la destruction au 5ème millénaire antérieurement au début de l’Histoire et la première mue entre -3700 et -700 (mères crétoises, déesses lunaires, Isis). Nous étions alors dans une conjonction Cancer/Taureau. Tout se passe, et c’est une de mes interrogations, d’un point de vue socioanthropologique, comme si les mythes en viennent à se télescoper ou à se dissoudre ( ?) du fait de la prolifération/accélération de l’information, les
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Castells Manuel, La Galaxie Internet, Paris Fayard, 2001.

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barrières entre les aires géographiques ou régions du monde correspondant à des aires culturelles et mythologiques volant en éclats. J-C Pichon lui-même ne le pressentait-il pas (p. 419 t. 2) lorsqu’il écrivait : « Les Mythes renaissent, mais différents, les évolutions se reproduisent mais portées à chaque fois par un esprit nouveau qui les dirige dans un sens mathématiquement imprévisible, spirituellement inimaginable…, car, le dieu qui vient, je ne sais ce qu’il sera et je le sens en l’ignorant ». (p. 434 t.2).

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Conclusion : la jouissance de l’Ame du Monde.
Renaît sans doute, grâce aux travaux savants précités, et aux jalons qu’ils ont posé dans l’Aventure Humaine, (souvent dans le déni le plus total de la cité savante), un gai scavoir des intellectuels. De fait si l’Esprit souffle où il veut, comme le rappelait François Rabelais, et nous sommes bien aux portes de la découverte de Nouveaux Mondes, quand nous passons comme l’a fait JCP au sens anagogique, à celui d’un sens supérieur, car « l’injure du temps requiert de tels secrets évènements ne soyent manifestez que par énigmatiques sentences » (Nostradamus Epître à Henri II). Car, « ni l’appel à la symbolique, ni la jouissance de l’Ame du Monde, ni le signal récurrent des théophanies, ni le recours aux figures et lieux mythiques de l’Histoire Sainte, ni les projections diagrammatiques d’un savoir gnostique procédant par similitudes, ne sont anthropologiquement périmées 25». Comme l’a bien vu JPC, la recherche de pointe en Sciences de la Nature coïncide avec les pensées symboliques et analogiques, non seulement comme le faisait remarquer Michel Maffesoli parce que la pensée scientifique en déroute fait parfois appel à la pensée mythique pour la sortir de l’impasse, mais aussi parce que la méthode analogique est « cette méthode qui par comparatisme sert de liaison entre les multiples facettes d ’une représentation globale et nous fait comprendre notre temps à l’aide des faits et des gestes, (j’ajouterai : des mythes), des sociétés passées26 ». Nous vivons en effet une renaissance sans précédent –et c’est le point où je différerais avec la théorie de l’Eternel retour, plus mimétique- puisque la conjonction existe désormais entre nos laboratoires de recherche scientifiques dans l’infiniment grand et l’infiniment petit et nos travaux sur les antiques savoirs de l’Ame. Le temps est mûr, écrit Gilbert Durand, pour « surfiler la semelle et l’empeigne d’une gnose renouvelée, et pour cela « reprendre la longue marche de notre civilisation sans vagabonder et sans boiter, coudre ensemble la mémoire de notre culture et l’intuition des sciences les plus avancées »27. Si la période que nous vivons peut-être à juste titre inquiétante pour de nombreuses raisons, Guénon nous dit clairement que la fin d’un Ancien monde
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Durand Gilbert, La Foi du Cordonnier, Paris, Denoël, 1984, p. 227. Maffesoli Michel, La Connaissance ordinaire, Paris, Méridiens, 1985, p. 132.- 7. 27 Durand, ibidem, p. 227.

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est aussi le commencement d’un monde nouveau28 et que tout changement d’état ne peut s’accomplir que dans l’obscurité. Au service de cette reconnaissance, nous devons convoquer les ressources de notre âme, de l’Ame du Monde, et avec Cornélius Castoriadis 29, percevoir qu’elle est profondeur incommensurable, et, en même temps, énergie propre, spontanéité, auto déploiement. C’est là qu’intervient le travail du philosophe, qui consiste à éveiller les hommes. A la lumière de ce parcours surprenant à plus d’un titre (au sens où il nous prend par dessus), nous avons désormais la conviction que Jean Charles Pichon n’a jamais fait autre chose. Bibliographie. Bertin G et Verdier Paul, Les Druides, mythes et Histoire, L’à part, 2011. Castells Manuel, La Galaxie Internet, Paris Fayard, 2001. Castoriadis Cornélius, Ce qui fait la Grèce, d’Homère à Héraclite, Paris, Le Seuil, 2004. Durand G ; Les structures anthropologiques de l’Imaginaire , Dunod, 1973, Durand Gilbert, La Foi du Cordonnier, Paris, Denoël, 1984. Durand Gilbert, Science de l’Homme et Tradition, Berg International, 1979. Durand, G. Figures mythiques et visages de l’œuvre, Berg, 1979. Durkheim Emile, Les formes élémentaire de la vie religieuse , PUF Quadrige, 1960. Frazer et le cycle du Rameau d’Or, Robert Laffont, 1981, XXIX. Guénon René, Formes traditionnelles et cycles cosmiques , Paris, Gallimard, 1970. Guénon René, La crise du monde moderne, Paris, Gallimard, 1973, Guénon René, Le règne de la quantité et les signes des temps , Paris, Gallimard, 1963. Maffesoli Michel, La Connaissance ordinaire, Paris, Méridiens, 1985. Pichon Jean-Charles, Histoire des mythes, é-dite, 2002. Pichon Jean-Charles, L’Homme et les Dieux, Maisonneuve, 1986, Pichon Jean Charles, Les cycles du retour éternel, t. 1 : Le Royaume et les Prophètes, t. 2 : Les jours et les nuits du cosmos, Paris, Robert Laffont, 1963.
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Guénon René, La crise du monde moderne, Paris, Gallimard 1973, Castoriadis Cornélius, Ce qui fait la Grèce, d’Homère à Héraclite, Paris, Le Seuil, 2004, p.239.

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Pichon, Jean-Charles, Celui qui naît, le dieu du futur, Planète, 1976. Reich W., L’Ether, dieu et le diable, Payot, 1973.

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