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Le magazine.
a maison blanche, majestueuse,

est couverte d’un chapeau de tuiles coquet. On est loin de Varsovie. Pas par la distance, quelques dizaines de kilomètres seulement, mais le dépaysement. La forêt s’épanouit sans trop prêter attention aux humains. C’est ici que Grazyna Jagielska et son mari se sont installés il y a sept ans. Leur nid est décoré de façon exquise, sans concession à la modernité. Mais une chose frappe le visiteur : l’absence de souvenirs et de photographies témoignant des voyages de Wojciech. Comme si le lieu avait été désinfecté pour éviter les mauvaises ondes. Supposition stupide. En réalité, le journaliste n’a jamais rapporté quoi que ce soit de ses déplacements, à part des carnets remplis pour nourrir les colonnes de Gazeta Wyborcza, le premier quotidien de Pologne. Dans sa vie professionnelle, Grazyna a traduit des livres. Cette fois, elle en a signé un, intime : Milosc z Kamienia (« Amour de pierre »). Avec 30 000 exemplaires vendus, il a conquis un public inattendu. Les droits ont été achetés, en France, par les Editions des Equateurs. Ce récit puissant est celui d’une femme qui se penche sur sa vie, arrivée à un point de rupture psychique par amour pour son mari. Wojciech, physique ordinaire et petite moustache, dégage une jovialité contagieuse. Agée de 51 ans, Grazyna, elle, est fluette, complexe, nouée de l’intérieur. Elle va bien mieux depuis qu’elle se soigne, notamment par l’écriture. « C’est la première fois que je donne une interview sans médicaments », nous dit-elle en servant le thé. Un temps, Grazyna a été hospitalisée dans une clinique psychiatrique. Elle en est sortie fin mars. Son syndrome : le traumatisme de guerre. Le traumatisme est le sien, les guerres celles de son mari. « Vous êtes trop en symbiose », a expliqué le médecin. Ils ont une façon touchante, en tout cas, de finir les phrases de l’autre.

Wojciech est grand reporter, l’un des plus fameux de Pologne, rompu aux zones à risques. Mais il se soustrait à la caricature des « vestes-àpoches », ces grands fauves de la profession qui aiment raconter leurs exploits. Lui est simple, passionné, bosseur. Le sang n’est pas son vin. La paix le stimule autant que les balles ; ce qui lui importe, c’est d’être là où le cœur du monde bat la chamade. « J’ai la nature d’un drogué qui se soumet facilement. Je voulais tout voir, me cloner en quatre. » Lors de ses 53 voyages, en Tchétchénie, en Afghanistan, au Tadjikistan et ailleurs, il a laissé derrière lui Grazyna et ses deux fils, étrangement absents du récit. Elle, loin du front, était mangée par le stress et la conviction qu’il ne reviendrait plus. Pourquoi ne pas s’être révoltée ? « C’est le syndrome de la vie sous l’occupation, dit-elle. On reporte les rêves de bonheur pour l’après-guerre. Sauf que cette guerre ne devait jamais finir pour nous. » « Amour de pierre » parle du journalisme à risques. De l’adrénaline, des obsessions, des rencontres, des moments de grâce et d’abattement, des satisfactions égotiques. C’est la toile de fond. Mais, au fil des pages, elle est couverte par des sentiments universels, admirablement mis en musique : l’amour, l’angoisse, l’obsession, la peur, l’absence, la solitude. La mort. Wojciech aurait pu être soldat, explorateur ou sportif de l’extrême. D’ailleurs, depuis la sortie du livre, Grazyna reçoit beaucoup de courriers de familles de militaires émues que leurs maux aient enfin été consignés. Grazyna est une petite femme à fleur de peau, cultivée, sans indulgence vis-à-vis de son propre parcours. « Je suis un catalogue d’erreurs. » Il est difficile d’utiliser un scalpel sur soi, et ce sans gémir. Or son écriture est précise, sèche, rythmée. « Je ne m’attendais pas au retour de Wojciech, je ne croyais plus qu’il reviendrait, écrit-elle. La seule chose qui m’importait était comment découper en épisodes le temps qui me séparait du moment où

j’en serais informée. » Un jour, Wojciech et Grazyna vont chez un avocat pour divorcer. Elle n’en peut plus, mais ne sait pas encore de quoi. Dans la salle d’attente, ils ne parlent que d’une chose : l’article que Wojciech doit écrire. Comme d’habitude, Grazyna exerce son rôle de rédactrice en chef personnelle, elle, la journaliste de formation, adepte des grands voyages, condamnée à la procuration douloureuse. Elle le conseille. Il acquiesce. Le divorce ? Pas le temps, là. Symbiose. « On voulait juste qu’on nous secoue », dit-elle. avec des moments de vérité et de déni. Classique lorsqu’on vit avec une personne mue par une passion à risques. Lui demander d’y renoncer, c’est s’exposer à son ressentiment. Il faut donc partager l’être aimé et ravaler la peur, un état épuisant qui vous rend peu à peu étranger au monde « normal ». « On remplit ses obligations, sourit-elle. On se lève, on mange, on s’occupe des enfants. La maladie s’approfondit d’autant plus qu’elle n’est pas remarquée. » Lorsque l’être aimé revient, il parle peu. Tout lui paraît fade, on le sent. Ses chaussures ne sont pas encore nettoyées qu’elles se rapprochent déjà de la sortie. A trois reprises, Grazyna décida de suivre ces chaussures, pour comprendre ce qui les faisait avancer. C’est à peine croyable, mais Wojciech accepta de l’emmener, notamment en Afghanistan, juste après la prise du pouvoir par les talibans. C’est même elle qui l’incita à monter vers le nord, à la rencontre du commandant Massoud. « Elle était excitée comme si nous vivions le quatrième volet d’Indiana Jones, raconte Wojciech. Grazyna m’avait forcé à l’emmener. Elle le méritait. Mais, là-bas, j’ai compris que je ne pouvais pas travailler. J’étais paralysé car je ne pensais qu’à sa sécurité. » Grazyna, elle, ouvre grand les yeux. Son état empire. « Tout était démasqué. Ma peur était plus forte que l’excitation. J’ai mesuré à quel point il risquait sa vie. »Dans le livre,
Ces deux décennies furent un long glissement,

Grazyna raconte comment les sujets de conversation se sont raréfiés au fil du temps. Le téléphone est devenu un outil de torture. Parfois, seule, elle posait la main sur le combiné. Elle voulait qu’il sonne, pour que le pire devienne certain. Un jour, leur fils dut subir une opération : Grazyna se cache alors dans la salle d’attente après l’heure des visites pour rester à ses côtés, une infirmière la surprend, lui demande pourquoi elle ne rentre pas à la maison. « J’ai dit que mon mari était mort à la guerre, se souvientelle. Je savais que ce n’était pas la vérité, mais la moitié de la vérité, car j’anticipais l’inévitable. » Grazyna ne pleurait pas, elle somatisait. « C’était la reine du camouflage, confie Wojciech. Heureusement, le corps est plus intelligent. » Au-delà des cauchemars réguliers, la révolte fut d’abord physique : Grazyna subit un engourdissement de la partie droite du corps, aujourd’hui dissipé. L’alerte provoqua une prise de

La guerre par procuration.
L’attente, la peur… Pendant que son mari, grand reporter polonais, couvrait les conflits tchétchène ou afghan, Grazyna Jagielska a sombré. Souffrant, comme un soldat, de stress post-traumatique. Une histoire d’amour et de solitude qu’elle raconte dans un livre à succès. Par Piotr Smolar/Photos Mikolaj Nowacki
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22 juin 2013 – Photos Mikolaj Nowacki/VII Mentor Program pour M Le magazine du Monde

Grazyna est hospitalisée. Diagnostic : traumatisme de guerre. Le traumatisme est le sien, les guerres celles de son mari.
conscience du couple. D’autant que Krzysztof Miller, photographe et compagnon de route de Wojciech pendant vingt ans, était aussi hospitalisé dans la clinique psychiatrique, pour le même syndrome de stress post-traumatique. Wojciech, lui, a cessé de voyager. Sa dernière mission, la guerre d’août 2008 entre la Géorgie et la Russie, lui causa une frousse terrible qui finit de le convaincre : il était temps de raccrocher. Aujourd’hui, le vétéran travaille à la maison. Il écrit des analyses pour l’agence de presse PAP, et prépare la sortie de nouveaux livres. Il jette un œil triste sur l’évolution de la profession, l’immédiateté folle, la dépendance aux écrans. Grazyna en est convaincue : « Il ne repartira jamais. » En conclusion du livre, elle écrit : « Je n’arrive pas à savoir s’il est heureux ». La symbiose n’exclut pas les non-dits.
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