Critique des critiques

COMÉDIE-FRANÇAISE LES AFFAIRES SONT LES AFFAIRES Le croirait-on ? Malgré le triple succès d'estime, de public et d'argent que vient de remporter à la Comédie-Française M. Octave Mirbeau, j'ai trouvé presque mélancolique l'auteur de Les affaires sont les affaires. — Certes, me dit-il, le succès a dépassé toutes mes espérances. Je ne pouvais le rêver plus complet. Mais j'éprouve une véritable tristesse à ce que ce soit fini, à ce que le grand effort qu'il m'a fallu donner appartienne déjà au passé. Et les yeux clairs de M. Octave Mirbeau s'attendrissent soudain, et il me semble être en présence du lutteur antique qui, après la lutte, pleurait non point des coups reçus, mais parce que la lutte était finie. Et pourtant le ciel est léger. Par la fenêtre ouverte, les lilas du jardin embaument la maison. Et je songe que M. Octave Mirbeau, qui en ce même jour doit faire tant d'envieux et de jaloux, n'est pas heureux. Il m'est facile cependant de lui rendre quelque joie en lui rappelant le bel accueil fait à sa pièce par la critique. — Certes oui, me dit-il, j'ai été heureux, profondément heureux de tant d'articles vibrants et sincères et très touché que tant de mes confrères aient compris l'effort que j'ai tenté. Je ne sais qui je dois le plus remercier, de M. Catulle Mendès ou de M. Abel Hermant, de M. Emmanuel Arène ou de. Félix Duquesnel. Et je serais un ingrat si j'oubliais MM. Léon Kerst, Camille de Sainte-Croix, Adolphe Aderer, Charles Martel, Adolphe Brisson, Sarradin, Louis Schneider, et tous ceux que j'oublie et que je regrette d'oublier. Mais je tiens à adresser un remerciement spécial, particulier à M. Émile Faguet, qui a bien voulu consacrer à ma pièce ira article singulièrement pénétrant qui m'a ravi et touché, et à M. Paul Flat qui, dans La Revue bleue, a compris, analysé et expliqué ma pièce jusque dans ses intentions avec un soin, une conscience et une exactitude pour lesquels je vous prie de lui exprimer ma bien vive reconnaissance. Dans le Times, M. Walkley ne s'est pas contenté de louer ma comédie, mais il a bien voulu encore la défendre contre les diverses objections qui lui ont été faites et qu'il a publiées, et y répondre beaucoup mieux que je ne l'eusse pu faire moi-même. J'avoue même que je suis un peu confus de la bienveillance d'un tel jugement, qui va jusqu'à estimer que Les affaires sont les affaires appartiennent à la grande tradition classique et feront date dans l'histoire de notre littérature dramatique. Bien entendu il y a eu quelques notes discordantes dans cet indulgent concert d'éloges, mais j'avoue qu'elles n'ont pas été de celles qui pouvaient me contrister. Elles m'ont plutôt inspiré une douce gaieté. MM. de Gorsse et Louis Artus ne trouvent pas ma comédie « bien faite ». Ces messieurs sont trop familiers des belles ordonnances dramatiques pour que je n'accepte point de leur part une telle observation. Je pensais, dans Le Matin, trouver l'article théâtral sous la signature du critique ordinaire de ce journal, M. Gaston Leroux, qui, m'a-t-on dit, avait bien voulu aimer ma pièce. À la place de son nom j'ai trouvé celui de M. Jean de Mitty. Il commence son compte rendu

en disant, avec une gentille naïveté, qu'il éprouve quelque embarras à parler de ma pièce. Je comprends cette gêne. Je la prévoyais. Il s'agit en effet du journal Le Matin. M. François de Nion ne me ménage point les objections. Je dois cependant louer M. de Nion d'attaquer les auteurs français à petite distance, de telle sorte qu'on puisse lui répondre. C'est un progrès, car il avait autrefois la regrettable habitude de les exécuter dans une feuille brésilienne, La Prensa. M. de Nion se rapproche. Allons, allons, tant mieux. Venons-en aux reproches de métier qu'on a faits à ma pièce. M. Nozière, auquel je dois d'ailleurs un fort joli article, estime que ma pièce manque d'anecdotes. Mais il me semblait que le comble de l'art auquel nous devons tous viser était, pour un auteur dramatique, d'arriver à produire le maximum d'intérêt et d'émotion avec le minimum d'événements. Cette réflexion de M. Nozière ne vous paraît-elle pas un peu vulgaire pour un esprit aussi distingué ? On m'a reproché – je suis habitué à ce reproche – d'exagérer. J'exagère ! Mais ceux qui formulent cette objection n'ont donc jamais regardé la vie ? Ils n'ont donc jamais lu les faits divers, les comptes rendus des tribunaux ? Qu'ils les lisent et ils verront que, loin de grossir la vérité, je l'amoindris, je l'atténue, je reste en dessous d'elle. De ce chef, on m'a encore reproché d'avoir fait de Lechat un monstre. Mais non, ce n'est pas un monstre. C'est simplement un homme dominé par une passion. Si cette passion était l'amour, on trouverait cela tout naturel, mais c'est d'une autre passion qu'il s'agit, celle de l'or, celle des affaires, et l'on crie à la monstruosité. Quant à mon dénouement, que quelques-uns ont trouvé arbitraire et cruel, il me semble, à moi, la conséquence logique, du caractère de Lechat. Quand on lui rapporte le corps de son fils qui vient d'être tué dans un accident et qu'il continue l'affaire en train, ce n'est point par cupidité qu'il agit ainsi, c'est pour l'amour de l'art, c'est pour défendre son honneur, car son honneur à lui, homme d'affaires, c'est, de ne pas être volé. Lechat en effet, on ne l'a pas pas toujours assez vu, est un idéaliste. D'ailleurs cette attitude a été celle d'un grand homme d'affaires qui, il y a peu d'années, apprenant la mort de son fils, continua une spéculation commencée sur les Suez et n'alla embrasser le cadavre de son enfant qu'après l'avoir terminée. Et cet homme n'était pas un monstre. Nous l'avons tous connu. On a objecté, encore, aux caractères de Germaine et de Lucien Garraud de ressembler un peu aux personnages d'Octave Feuillet. S'il en était ainsi, ceux qui m'ont fait ce reproche les eussent loués davantage »… Et M. Octave Mirbeau rit, d'un bon rire, très sonore. Ses yeux s'allument. Il est très gai. Le souvenir de la récente bataille lui rend sa belle et vigoureuse humeur. On sent que ce violent est un tendre, que ce cœur réputé féroce est rempli de la plus douce et de la plus profonde pitié et que, s'il hait tant l'humanité, c'est qu'il aime beaucoup son prochain. Robert de Flers. Le Figaro, 4 mai 1903

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