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L'euthanasie.

Doit-on légaliser l'euthanasie ?

SAKHO Yassa CHAMI Hasnae

PCME 13.5 a L1 UPMC 2011-2012 Techniques d'Expression et de Communication

Sommaire :

I-Synthèse page

II- Bibliographie

III- Annexe Document 1 Document 2 Document 3

Synthèse :

En ancien grec, le mot euthanasie signifie « bonne mort » ou « belle mort ». C'était donc un adjectif utilisé pour qualifier une mort réussie pendant l'Antiquité. On retrouve ce terme dans les écrits de l'historien latin Suétone qui relate la mort de l'empereur Auguste dans ces termes : « après avoir réglé les affaires de l'Empire et s'être consacré à lui-même une dernière fois, il meurt sans souffrance, s'étant acquitté de ce qu'il avait à faire ». La question de l'euthanasie se 'médicalise' à partir de la Renaissance. Ainsi, Thomas More imagine dans l'Utopie des hôpitaux où les médecins donnent aux malades incurables la possibilité de mourir sans souffrance par l'administration de drogues qui atténuent leur agonie. Le philosophe anglais Francis Bacon affirme ensuite que l'euthanasie ne constitue pas un corps étranger à l'art médical mais en fait intégralement partie. S'est alors posée la question de la légalisation ou de l'interdiction de l'euthanasie. Aujourd'hui, des médecins, des philosophes et des chercheurs se demandent si on doit légaliser l'euthanasie. Le philosophe Jean-Yves Goffi, interrogé en 2008 par Cécile Prieur dans le journal Le Monde, analyse les arguments pro-euthanasie et anti-euthanasie. Le site chrétien réformiste québécois Culture et Foi présente un article paru en 2005 dans la Revue Relation. Marcel Boisvert, médecins en soins palliatifs et Hubert Doucet, professeur au Programme de bioéthique de l'Université de Montréal justifient leurs avis favorables sur la pratique de l'euthanasie. Enfin Robert Zittoun, professeur de l'Université Paris VI, ancien chef de service d'hématologie de l'Hôtel-Dieu et fondateur de l'équipe mobile de soins palliatifs pense qu'au lieu de légaliser l'euthanasie il faudrait plus tôt développer les soins palliatifs qui n'existent pas encore pour certaines maladie. Son article a été publié en 2000 dans la revue Pour la science. annonce du plan Euthanasie ou développement des soins palliatifs ? Les trois documents évoquent la dignité perdue chez certains malades. Le document 1, JeanYves Goffi cite la position des militants de l'Association pour le droit à mourir dans la dignité (ADMD) qui affirment que « la maladie peut faire perdre son autonomie au malade, le rendant dépendant des autres de façon humiliante, l'enfermant dans la souffrance et lui faisant perdre l'estime qu'il a de lui-même » (doc 1 page ). Il juge qu'un individu qui ne peut préserver ce qui lui reste de dignité qu'en choisissant la mort doit avoir ce droit. Marcel Boisvert déplore l'état physique affreux de certains malades et l'image négative renvoyée à leurs famille. Il considère qu'il y a une limite au dessus de laquelle « c'est le cœur qui doit dicter l'action »(doc 2 page ). En revanche, Robert Zittoun qui rappelle que les progrès médicaux prolongent la vie mais que celle-ci est alors accompagnée de souffrance préfère à l'euthanasie le développement de soins palliatifs pour supprimer la souffrance. Il met l'accent sur la signification du mot dignité en disant que ce n'est pas une norme de fonctions physiques ou d'apparence sans laquelle on n'est plus un humain. Hubert Doucet va également dans ce sens en précisant dans le dernier paragraphe du document 2 que si certaines situations sont inhumaines, il faudrait d'abord se demander pourquoi nous les avons rendues inhumaines avant de les reconnaître comme exceptionnelles.

Hubert Doucet met en lumière les limites des victoires de la médecines car même si des traitements efficaces existent contre le cancer et contre le sida, ils ne font que ralentir la mort et le malade doit s'avouer un jour qu'il n'y a plus rien à faire. Il précise que malgré les discours officiels disant que les soignants se soucient de plus en plus de prévenir la douleur des patients, de nombreux patients qui approchent de la fin de vie n'arrivent pas à trouver des soins palliatifs appropriés. Robert Zittoun ajoute que le développement des soins palliatifs permettra que la vie s'achève en causant le moins possible de souffrances morales et physiques au patient, à ses proches et au personnels soignants. Jean-Yves Goffi laisse entendre qu'un argument informulé car non admissible est de type économique. Cet argument dit qu'un système de santé qui connaît des graves problèmes de financement ne peut pas se permettre de dépenser des fortunes pour des malades incurables ou dans un coma irréversible. La société accepte-elle l'euthanasie ? Jean-Yves Goffi revient sur les dérives récents de la médecine. Les nazis ont appliqué en 1930 une politique d'élimination des 'indésirables'. Les mesures appelées 'Aktion T4' faisaient intervenir une commission qui décidait de la mise à mort des malades mentaux jugés comme incurables. Pour camoufler ces actes criminels qui n'avaient nullement pour bu d'abréger les souffrances des malades qui n'avaient rien demandé, les nazis ont parlé de mesures euthanasiques. Le terme pris alors une sinistre connotation. De même, Robert Zittoun craint l'instauration insidieuse d'une échelle de valeurs dans l'humanité car cette idée a déjà conduit à des horreurs et appelle à la prudence. Marcel Boisvert fait remarquer qu'il ne s'agit pas d'eugénisme nazi car contrairement au meurtre qui signifie ôter la vie de manière violente et contre la volonté de la personne, la personne est d'accord pour subir l'euthanasie. Jean-Yves Goffi complète l'analyse en disant qu' « à partir du moment où on accepte le fait que des gens puissent mourir avec l'aide de médecins, l'interdit du meurtre est levé : cela conduira forcément à des pratiques de masse où ceux qui n'auront rien demandé seront mis à mort. » (doc 1 page ). Il conclue qu'il faut rester attentif aux dérives et aux détournements posibles. Dans le document 2, Marcel Boisvert affirme que l'opinion publique est favorable à l'euthanasie. Il explique qu'il y a depuis trente ans une augmentation de personnes favorables à des pratiques réglementées et que plus de 80 % des répondants aux derniers sondages se prononcent pour une reconnaissance légal de l'euthanasie. Robert Zittoun dénonce l’ambiguïté de ces sondages. Il précise que les français qui réclament l'euthanasie connaissent ma la fin de vie. Il ajoute également que la question posée lors des sondages pour savoir si on pense qu'il faut aider les gens en fin de vie à mourir n'est pas claire car elle évoque aussi bien l'euthanasie active qu'un accompagnement des malades dans le chemin vers la mort. Qu'en pensent les malades ? La pratique de l'euthanasie L'euthanasie pose le problème fondamental de savoir qui est sensé pratiquer l'euthanasie sur les malades. Marcel Boisvert considère que les étudiants en médecine doivent apprendre pendant le cycle universitaire à utiliser les soins palliatifs. Il évoque l'exemple du Canada ne

notant que l'expertise en soins palliatifs accumulée depuis 30 ans est capable aujourd'hui de fournir une approche multidisciplinaire qui permette d'offrir l'euthanasie sur demande avec professionnalisme et compassion. Hubert Doucet est du même avis. Ils pense que la médecine qui ne réussit pas toujours à soulager les souffrances des malades doit leur proposer l'euthanasie. Il ajoute qu'une médecine fière de ses réalisations ne doit pas laisser les malades dans un état déplorable. En revanche Robert Zittoun s'indigne que l'euthanasie est contraire à la fonction du médecin. Hubert Doucet s'inquiète pour les derniers jours des malades épuisés par la lutte et de plus en plus impuissants. Il explique que même si les malades n'ont pas de souffrances physiques grâce aux soins palliatifs, la souffrance de mourir peut devenir encore plus insupportable que la douleur de la maladie. Robert Zittoun constate quant à lui que dans l'Oregon où le suicide médicalement assisté a été légalisé, les analyses récentes montrent la persistance de souffrances chez les malades qui demandent l'euthanasie. Il fait remarquer que les médecins constatent que nombre de demandes d'euthanasie sont surtout des appels à l'aide. Quand un malade dit qu'il préfère en finir ou que la mort serait préférable, il s'agit en réalité d'appel de secours pour être écouté, décodé, compris et soulagé. Mais Jean-Yves Goffi pense qu'il serait tyrannique d'empêcher quelqu'un de choisir l'euthanasie. En effet, il agit en toute connaissance de cause et ne fait aucun tort aux autres, même si l'on est persuadé qu'il s'en fait à lui-même.

Qu'en dit la loi ? Jean-Yves Goffi indique que la loi Leonetti en France autorise le 'laisser mourir' et pas le 'faire mourir'. Les trois documents évoquent le cas des Pays-Bas. Robert Zittoun explique en détail la législation des Pays-Bas. L'euthanasie n'y est pas légalisée mais dépénalisée si elle est demandée par le mourant et appliquée après discussion avec plusieurs médecins qui transmettent leur compte rendu au procureur. Il dénonce la médiocrité de ce système qu'il accuse d'être clandestin. Il se demande s'il ne s'agit pas de l'instauration d'une étape supplémentaire qui aurait pu être évitée. En revanche, Marcel Boisvert fait l'éloge du système des Pays-Bas car il constate que le nombre de pratiques d'euthanasie est resté stable, que les familles vivent facilement le deuil et que les soins palliatifs ne régressent pas pour autant. Enfin, Jean-Yves Goffi propose que la législation des Pays-Bas soit appliquée en France comme l'a défendu Nadine Morano, ministre de la famille.

La question de la légalisation de l'euthanasie fait face à plusieurs obstacles. Ainsi se pose le problème de qui doit pratiquer l'euthanasie. Selon certains, la fonction des médecins est de soulager les malades par des soins palliatifs qui devraient être développés. L'autre limite est la volonté réelle des patients. La demande d'être euthanasié doit-elle être acceptée ou faut-il y voir un appel à l'écoute ? Enfin aux Pays-Bas, l'euthanasie est tolérée mais elle n'est pas ouvertement légalisée. Donc cela la rend clandestine selon Robert Zittoun.

Bibliographie
• Doc1: Prieur C. 2008. Le dilemme sans fin de l'euthanasie. Article paru dans Le Monde dans l'édition du 6 avril 2008. Disponible sur le site http://www.lemonde.fr/societe/article/2008/04/05/le-dilemme-sans-fin-de-leuthanasie_1031346_3224.html

Doc2 : Boisvert M. et Doucet H. juin 2005. Revue Relations. Relevé sur le site Culture et Foi. Controverse : le suicide assisté, un geste humain nécessaire ? http://www.culture-et-foi.com/dossiers/mourir_dans_la_dignite/boisvert_doucet.htm

Doc3 : Zittoun R. avril 2000. L'éthique de la fin de vie. Pour la science n°270. Page 8.

Illustration en page de couverture : http://minery.over-blog.com/

Annexe
Document 1 : Le dilemme sans fin de l'euthanasie Entretien avec Jean-Yves Goffi, professeur de philosophie à l'université Pierre-Mendès-France à Grenoble et spécialiste des questions de bioéthique. […] A partir de quel moment, le terme "euthanasie" a-t-il endossé une connotation négative, jusqu'à être assimilé à l'eugénisme ? Ce tournant a eu lieu dans les années 1930, avec la politique d'élimination des "indésirables" mise en place par les nazis. Ainsi les mesures connues sous le nom d'"Aktion T4 ": les malades mentaux étaient examinés par des commissions ayant le pouvoir de décider de leur mise à mort, si leur état était jugé incurable. Ces personnes n'avaient, évidemment, rien demandé, et ce n'est pas pour abréger leurs souffrances qu'on agissait de la sorte ; néanmoins, pour camoufler ces actes criminels, les nazis ont parlé de mesures euthanasiques, et le terme a gardé une sinistre connotation. Ce précédent a donné des arguments aux adversaires de l'euthanasie, qui arguent de l'existence d'un risque de pente fatale en cas de dépénalisation. Ils affirment qu'à partir du moment où on accepte le fait que des gens puissent mourir avec l'aide de médecins, l'interdit

du meurtre est levé : cela conduira forcément à des pratiques de masse où ceux qui n'auront rien demandé seront mis à mort. Cette argumentation est très discutable d'un point de vue logique. En revanche, il faut lui reconnaître une fonction pragmatique d'avertissement. Dans ces questions, il faut toujours rester attentif aux dérives et aux détournements possibles. Sur quels principes moraux ou philosophiques s'appuient les adversaires de l'euthanasie ? Leur principal argument repose sur le principe de la dignité ontologique : l'existence humaine est par elle-même revêtue d'une dignité éminente, opposable non seulement aux autres, mais aussi à l'individu lui-même. Selon ce principe, d'inspiration kantienne, la vie humaine est revêtue d'une dignité telle que l'individu ne peut pas en disposer. Souvenez-vous de l'affaire du "lancer de nains", qui avait défrayé la chronique il y a quelques années. La justice avait tranché en disant que cette pratique, même si elle était volontairement acceptée par la personne naine, était attentatoire à sa dignité. Si on rapporte ce principe à l'euthanasie, on peut dire qu'un malade souhaitant mettre fin à ses jours agirait contre sa propre dignité. Il y a aussi l'argument de la sacralité de la vie, explicitement religieux et avancé par les croyants. C'est l'idée que Dieu seul est maître de la vie et de la mort. Il donne la vie et est seul habilité à la reprendre. A l'inverse, sur quels arguments se fondent les partisans de l'euthanasie ? Il y a un argument informulé, car non admissible, c'est l'argument de type économique. Certains ne le disent pas ouvertement, mais pensent qu'un système de santé qui connaît de graves problèmes de financement ne peut pas se permettre de dépenser des fortunes pour des malades incurables ou dans un coma irréversible. Le principal argument des partisans respectables de l'euthanasie est encore, paradoxalement, celui de la dignité. Il s'agit cependant d'une conception radicalement différente de la dignité, liée à la qualité de la vie humaine. Les militants de l'Association pour le droit à mourir dans la dignité (ADMD) affirment, par exemple, que la maladie peut faire perdre son autonomie au malade, le rendant dépendant des autres de façon humiliante, l'enfermant dans la souffrance et lui faisant perdre l'estime qu'il a de lui-même. Dans ces cas-là, si l'individu estime qu'il ne peut préserver ce qui lui reste de dignité qu'en choisissant la mort, il faut lui permettre de mettre en oeuvre un tel choix. La différence fondamentale entre les uns et les autres se situe-t-elle sur le droit ou non de disposer de sa vie ? Oui. C'est l'argument libéral de la souveraineté sur soi-même. C'est une idée qu'on trouve formulée chez John Stuart Mill, philosophe britannique du XIX e siècle. Il affirme, dans On Liberty, que tout individu a un pouvoir souverain sur sa propre existence ; on ne peut aller contre ce pouvoir qu'en raison des dommages qu'il pourrait causer aux autres, non en raison des dommages qu'il pourrait se causer à lui-même. Dans une telle perspective, il est tyrannique de limiter la liberté d'action d'un individu qui, agissant en toute connaissance de cause, ne fait aucun tort aux autres, même si l'on est persuadé qu'il s'en fait à lui-même. C'est le cas, par exemple, de quelqu'un qui choisirait rationnellement de se suicider. Mais l'euthanasie fait intervenir une tierce personne. La question peut donc être formulée ainsi : les individus ont-ils, sur eux-mêmes, une souveraineté limitée ou une souveraineté absolue ? Si cette souveraineté est absolue, ce que je crois, peut-elle s'étendre au point d'impliquer certains actes d'autrui comme une prestation obligatoire ? C'est beaucoup moins évident.

En 2005, la France a adopté une nouvelle législation aboutissant au "laisser mourir". Les partisans de la légalisation de l'euthanasie dénoncent une loi hypocrite en disant qu'il s'agit d'euthanasie masquée, et qu'il faut permettre les gestes actifs. Peut-on parler d'euthanasie passive et active ? Les adversaires de l'euthanasie récusent la distinction entre euthanasie passive et active, au motif qu'une euthanasie est toujours active : pour eux, la conduite d'un médecin qui se limite à prescrire des thérapies de confort à un malade en fin de vie ou à lui administrer des antalgiques, en sachant que cela entraînera sa mort prématurée, n'est pas euthanasique. Mais cela pose des difficultés relatives à la responsabilité morale de celui qui agit. Peut-on sérieusement dire qu'on n'est pas responsable de toutes les conséquences prévisibles et connues de ses actes ? Si la mort du malade est prévue par le médecin comme une conséquence inévitable de l'arrêt des traitements, on est tenté de penser qu'il en est responsable et que c'est une euthanasie passive, même si son intention n'était pas de le faire mourir. La distinction entre faire mourir et laisser mourir soulève toutes sortes de problèmes en philosophie de l'action. Elle est sans doute moins facile à justifier qu'il ne le semble. En 2000, le Comité national consultatif d'éthique (CCNE) s'était prononcé contre la légalisation de l'euthanasie tout en admettant la possibilité d'une "exception d'euthanasie", laissant à la justice la responsabilité de poursuivre ou non en cas d'aide active à mourir. Qu'en pensez-vous ? J'ai du mal à comprendre cette position. Elle reflète peut-être une formule de compromis, une façon de dire sans dire, au sein d'un organisme par définition pluriel. Il me semble que la position défendue à titre personnel par Nadine Morano, ministre de la famille, est plus claire. Elle propose, si j'ai bien compris, l'instauration d'une commission nationale d'euthanasie chargée d'examiner les cas exceptionnels graves pour donner ou non son accord. C'est sans doute ce vers quoi il faudrait aller ; mais c'est, dans les grandes lignes, la législation des PaysBas, si décriée chez nous. A titre personnel, je pense qu'il est difficile d'en rester au statu quo. La loi Leonetti a indiscutablement clarifié les choses, notamment en confortant les médecins dans une pratique d'arrêt des traitements quand ceux-ci n'ont plus de sens. Mais cette loi ne répond pas à tous les cas de figure. N'autoriser que "le laisser mourir" et non "le faire mourir" nous conduit à voir surgir périodiquement d'autres drames qui susciteront des controverses enflammées. Malgré le travail admirable des équipes de soins palliatifs, qui demande à être développé et soutenu, il y aura toujours des cas où on pourra dire "c'est une demande de mort qui a un sens et à laquelle il est légitime d'accéder". Propos recueillis par Cécile Prieur Document 2 : Controverse : le suicide assisté, un geste humain nécessaire ? MARCEL BOISVERT

L’auteur a été médecin en soins palliatifs à l’hôpital Royal Victoria.

Les esprits s’échauffent aussitôt posée la question : « Êtes-vous pour ou contre le suicide assisté? » Mais pour peu qu’on demande : « Existe-t-il des situations où celui-ci se justifie? », la plupart répondent par l’affirmative, y inclus des éthiciens de renom comme David Roy. En fin de compte, dans une société aussi pluraliste que la nôtre, la solution est à chercher du côté du juridico-politique. Des lois contradictoires Les lois canadiennes en ce domaine sont contradictoires. Le « caractère sacré de la vie » en est l’élément central. En son nom, on interdit le suicide assisté tout en cautionnant 100 000 avortements par année. Or, toutes les traditions admettent le caractère quasi sacré des dernières volontés des êtres humains. Que peut-il y avoir de plus sacré que la dernière volonté d’un mourant affligé d’insupportables souffrances et qui implore qu’on devance le moment de sa mort de quelques jours ou de quelques semaines? La loi accuse d’homicide volontaire quiconque pratiquerait le suicide assisté. Les mots « tuer », « meurtre », « homicide » signifient ôter la vie de manière violente (de violare : violer), c’est-à-dire « contre la volonté de ». Or, cet élément est absent du suicide assisté. On emprisonne ainsi, au même titre, un tueur à gage et une personne ayant posé un geste altruiste motivé par la compassion. De fait, le législateur ne cache pas son inconfort face à sa propre loi en n’enquêtant pas, même quand elle est défiée ouvertement comme dans le cas de madame Rodriguez, en 1997. Une loi qu’on n’ose faire respecter ne doit-elle pas être modifiée? L’opinion publique La société évolue généralement plus rapidement que ses lois. Les sondages témoignent de l’augmentation croissante depuis 30 ans du nombre de personnes favorables à des pratiques réglementées. Ces dernières années, plus de 80 % des répondants se sont prononcés en faveur d’une reconnaissance légale de la liberté de choix face à la mort. Cette évolution de l’opinion publique se reflète dans l’opinion de quatre des neuf juges de la Cour suprême, dont le juge en chef, émise dans le cas de madame Rodriguez. Se déclarant favorables à la demande d’une aide au suicide, ils ont conclu qu’il est injuste et cruel d’imposer à des mourants, contre leur gré, une période indéfinie de souffrance insupportable; que notre société n’y trouve aucun intérêt; que les risques invoqués, hypothétiques, n’apparaissent pas inévitables; et, donc, que la rigueur de la loi est excessive. Plus de dix années d’euthanasie tolérée puis légalisée aux Pays-Bas démontrent qu’il n’y a pas eu d’accroissement débridé de la pratique, le nombre étant demeuré stable au cours des dernières années. Aucune suspicion d’abus envers des personnes vulnérables n’a été décelée. Les familles des malades euthanasiés ont vécu plus facilement leur deuil. L’organisation des soins palliatifs a connu un essor remarquable, contrairement à l’effet dissuasif anticipé. En fait, la véritable pente dangereuse est l’invitation sournoise à contourner la loi que constitue l’absence d’une voie alternative légitime offerte aux victimes de souffrances intolérables.

Au-delà des règles Une juste tradition veut que l’exception confirme la règle. Ces quelques malades qui demandent l’aide au suicide méritent une considération unique, dont la description des détails scabreux mais essentiels de leur condition : cloués au lit, leur corps décharné, parfois affreusement mutilé, défiguré, baigné d’excréments détournés de leur cours normal, leurs facultés à peine l’ombre de ce qu’elles étaient… sous les regards de leur famille éplorée. Quand toutes les règles sont dépassées, que même la sédation terminale est inappropriée, c’est le cœur qui doit dicter l’action. Encore faut-il que la loi accorde au juge la latitude pour compatir, le devoir du médecin étant de servir les malades, non de faire respecter la loi ni d’imposer ses vues. L’enseignement des soins palliatifs doit être activement promu à l’université; des niveaux d’expertise doivent être définis et les candidats dûment accrédités par les autorités compétentes; une responsabilité déontologique d’accéder à cette expertise doit être décrétée. L’expertise canadienne accumulée en soins palliatifs, depuis 30 ans, démontre qu’il est possible d’organiser, sans risque d’abus, une approche multidisciplinaire permettant d’offrir le suicide assisté sur demande avec professionnalisme et compassion, à ces quelques malades dont la souffrance est exceptionnelle.

HUBERT DOUCET

L’auteur est professeur au Programme de bioéthique de l’Université de Montréal.

Lorsque, dans une discussion entre amis ou à l’occasion d’une intervention publique, j’indique ma forte opposition à la décriminalisation de l’aide au suicide, je lis aussitôt la déception sur le visage de plusieurs de mes interlocuteurs. Il a le cœur dur celui qui refuse à un ami, un proche, un patient, la demande suppliante qu’il lui adresse de l’aider à mettre un terme à ses jours! Le principe du respect de la vie doit-il être à ce point inhumain? Des soins palliatifs inadéquats De mes échanges avec les médecins et autres soignants qui abordent la question des cas exceptionnels, j’ai appris que ces derniers le sont rarement. Ces situations représentent plutôt le lot quotidien de la médecine moderne. Celle-ci a permis des avancées et des victoires importantes dont il faut se réjouir, mais qui obligent des malades à vivre une vie de souffrances tant les exigences du traitement peuvent être difficiles à supporter. La médecine ne remporte que des demi-victoires; le cancer, entre autres, est devenu une maladie chronique, tout comme le sida ou la sclérose latérale amyotrophique, pour ne prendre que ces exemples. Après des luttes épuisantes, des rémissions et des rechutes, le malade doit un jour

s’avouer vaincu et le médecin annonce qu’il n’y a plus rien à faire. Que seront alors les derniers jours, les dernières semaines ou même les derniers mois de ces personnes épuisées par la lutte et de plus en plus impuissantes? En acceptant l’aide au suicide comme une réponse à la souffrance du patient, la médecine fait sans doute preuve de compassion. Son humanité la fait alors échapper à la critique de n’être que volonté de puissance. Du même coup, elle évite de se poser une question fondamentale qu’elle devrait regarder en face : pourquoi une médecine si fière de ses réalisations en arrive-telle à faire souffrir autant les gens qu’elle prétend sauver? Pourquoi les laisse-t-elle dans un tel état? Le développement des soins palliatifs a permis de faire des pas de géant dans le contrôle de la douleur, douleur qui peut être causée tant par l’évolution naturelle de la maladie que par les extraordinaires efforts de la médecine de prolonger la vie des malades. Si, dans plusieurs secteurs de la médecine, les soignants se soucient de plus en plus de prévenir la douleur des patients, il n’en demeure pas moins que, malgré tous les rapports et tous les discours officiels, de nombreux patients qui approchent de la fin de vie n’arrivent pas à trouver des soins palliatifs appropriés. Ne mettons-nous pas les patients en situation de demander l’aide au suicide? Une souffrance sans douleur La question se pose d’autant plus que maîtriser la douleur ne constitue qu’un élément du problème de la souffrance. L’expérience des soins palliatifs fait souvent naître une situation paradoxale : la réussite du contrôle adéquat de la douleur place le patient devant sa souffrance, celle même de durer en état de maladie dont la seule issue est la mort. En contrôlant la douleur sans se soucier d’adoucir la souffrance, les patients atteints de maladies incurables vivent un état qu’ils considèrent indigne d’un être humain. La souffrance de mourir peut devenir encore plus insupportable que la douleur de la maladie. Elle est d’un autre ordre que la douleur et peut-être même non médicalisable. Quel est le devoir d’une société face à cette situation? Comment aider la personne souffrante à sortir de l’impasse dans laquelle elle est enfermée? L’aider à mettre un terme à sa vie ne l’empêche-t-elle pas de se regarder en face pour se demander ce qu’elle peut faire pour humaniser ce qui apparaît tellement contre nature? Décriminaliser l’aide au suicide constituerait sans doute le meilleur moyen d’éviter d’aborder ces questions de fond. Autoriser l’aide au suicide ne conduirait pas, me fait-on remarquer, à mettre à mort tous les sujets souffrants puisque seuls les sujets aptes pourraient le demander. Et qu’en est-il alors de tous ces enfants et ces majeurs inaptes dont la souffrance est immense? Le respect de l’autonomie oblige ici à la discrimination. Il est vrai que certaines situations sont inhumaines. Avant de les reconnaître comme exceptionnelles, peut-être faudrait-il se demander pourquoi les avons-nous rendues inhumaines? L’aide médicale au suicide me paraît une solution boiteuse à un vrai problème.