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ma

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Nina Bouraoui

Appelez-moi par mon prénom
roman

Stock

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ISBN 978-2-234-06077-7 © Éditions Stock, 2008

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À P. M.

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L’amour crée, comme par enchantement, un passé dont il nous entoure. Il nous donne, pour ainsi dire, la conscience d’avoir vécu, durant des années, avec un être qui naguère nous était presque étranger. Benjamin Constant

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Pendant cinq mois, je me suis rendue plusieurs fois par jour sur le site de P., Iron and Gold – du nom des soirées qu’il organisait à Lausanne, sa ville –, cherchant sur ses photographies, dans les messages de son forum et les chroniques qu’il écrivait quelque chose de sa vie qui aurait révélé une partie encore inconnue de la mienne. J’occupais son existence, cachée, invisible, ce qui me donnait un sentiment de force (je me sentais protégée par le silence de mes actes), un sentiment de honte (j’avais peur d’être trahie par l’empreinte de mon ordinateur). Plus j’utilisais les éléments de son histoire, plus je craignais de m’éloigner de la vraie vie. Je nageais dans l’illusion d’une image que j’avais construite à partir d’images recueillies, images fausses ou falsifiées par mes rêveries. Le soir de notre rencontre, dans une librairie de Lausanne, P. m’avait donné un disque DV sur lequel était gravé le petit film qu’il avait réalisé pour l’ECAL 1 pendant ses études d’arts plastiques, inspiré de cinq passages de mon Journal, qu’il avait intitulé Je cherche un monde qui parlerait de moi, phrase extraite du même Journal, que je ne reconnaissais pas, ainsi qu’un disque audio qui portait un titre étrange et poétique – On the Reef –, dont j’imaginais plus tard les chansons puisqu’une erreur de saisie l’avait rendu illisible. P. m’avait également donné une lettre que je n’ouvrais qu’une fois rendue dans ma chambre d’hôtel. En découvrant son écriture j’avais pensé découvrir la part de son histoire qui le reliait à moi. Je la relisais plusieurs fois, y cherchant un double sens. Il me connaissait depuis novembre 2000. Mes livres l’avaient aidé à traverser des jours de peine. Il voulait m’en remercier. Il avait joint à sa lettre l’adresse de son site. Je pris son geste pour une invitation. De retour à Paris, mes heures à le regarder furent sans limites. P. devint une forme d’obsession, composée de mon désir et du désir
École cantonale d’art de Lausanne. –6–

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des autres ou de ce que je pouvais imaginer du désir des autres, à partir de sa beauté et de ce qu’elle devait engendrer : le succès ou le rejet. J’apprenais en le lisant qu’il n’avait que vingt-trois ans. J’avais deux idées à son sujet, la première nourrie des photographies de son site, la seconde, du souvenir de notre rencontre. Quand je les mélangeais, elles formaient un portrait-robot, inspiré du vrai visage qui m’avait souri : les yeux bleus, les cheveux bruns très courts, parfois rasés, un mètre soixante-quinze environ, une fossette au menton, la peau fine comme aurait pu l’être la peau d’une fille. J’ignorais si j’étais en train de fabriquer une intimité, si les mots et les images pouvaient se substituer au corps, à ce que l’on peut étreindre. Je le fixais à ma vie comme une légende qui n’existait pas et que je pouvais déconstruire à chaque instant. Il avait forcé mon sang, agissant sur moi comme une invasion. Il modifiait ma relation au temps, au monde et à l’écriture. Je me laissais surprendre par la nuit puis par le vide d’une fausse séparation. P. existait dans une réalité que je ne partageais pas. Je m’enfermais dans un rêve. J’avais des projets mais je n’arrivais pas à travailler. Je gardais les mains vides, avançant sans mots. Je me perdais jusque tard dans la nuit, cherchant l’infime détail qui aurait pu me délivrer de ma dépendance. Je vivais une autre vie, me tenant hors de ce que l’on pouvait espérer ou attendre de moi. J’organisais mon temps en fonction d’un inconnu, me plaçant en situation de sécurité et de frustration. Je comptais sur la chance, espérant recevoir un signe. Je sortais peu, développant une méfiance à l’égard des gens. Je me sentais à côté des choses. Quand je lisais le livre d’un autre, l’écriture semblait fuir de ses pages. Quand je me rendais au cinéma, les acteurs semblaient glisser de l’écran. À l’Opéra un soir, les corps dansants d’un ballet me firent penser à la mort, c’est-à-dire au vide physique de ma nouvelle relation. J’avais l’idée d’écrire sur lui. Je dressais des listes, prenais des notes, mais la vérité finissait par manquer. Mes mots ne tenaient pas, mon histoire m’accablait, le silence achevant de tout défaire. Il m’arrivait de visionner son film plusieurs fois dans la même journée. Ses images ressemblaient à des objets. Il avait inséré une colonne sur laquelle figuraient mes mots que je refusais de reconnaître. Je voulais lui céder ma jeunesse, mon Journal, la personne qui l’avait inspiré. Son visage était absent des
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cinq plans fixes qui me faisaient penser à des tableaux d’hiver. Ils étaient froids et beaux. Quelque chose me défendait d’y entrer. Mon exercice de guet devint une façon de vivre. Je consultais les choses. J’interrogeais la messagerie de mon répondeur à plusieurs reprises. Je vérifiais, sans cesse, le solde de mon compte en banque. Je regardais chacun des flashes de la chaîne d’information continue. J’attendais de recevoir une explication du monde qui le portait. Je suivais son existence comme j’aurais pu suivre un feuilleton. Je me nourrissais de ses débuts. Il écrivait sa difficulté à préparer son mémoire, exposant ses recherches sur les questions de genre et d’enfermement. Il avait choisi les arts plastiques pour construire des objets, des structures. Il aimait la matière et l’ouvrage. Je me le représentais penché sur son travail, absorbé par ses pensées. Je passais de l’excitation à l’ennui, ajoutée à sa vie sans m’y mêler. J’hésitais à lui écrire, m’imaginant tenir un rôle impossible à quitter. Il ne m’avait pas donné son adresse personnelle, m’obligeant à lui envoyer une réponse publique. Je choisissais le silence. Il m’arrivait de me projeter avec lui. Nos scènes étaient rapides. Il se tenait derrière moi. Je ne devais pas voir son visage. Son corps prenait tout l’espace et toute la force que je ne lui connaissais pas. Je regardais les hommes de son âge quand je les croisais. Ils ne lui ressemblaient pas. Je manquais de mots pour définir la jeunesse, ou l’esprit de jeunesse, ne sachant situer ni le début ni la fin de la mienne. Je la qualifiais d’état, je l’illustrais par un sentiment de vitesse. Je fuyais son souvenir, elle me semblait caduque, son inventaire achevé. La jeunesse de P. s’ajoutait aux informations que je détenais sur lui mais elle n’était pas à l’origine de mon attachement. Je ne la remarquais pas le soir de notre rencontre. Il neigeait et j’avais cette idée qu’il neigeait à l’intérieur de moi, fuyant sans cesse son regard, gagnée par ce que je n’avais jamais su contenir : les Sentiments. Dans le train qui me ramenait à Paris, je devenais une autre personne, quelque chose en moi s’était décidé à la nouveauté. Je fouillais sa vie, m’y fixant pour révéler la mienne. J’avais mes habitudes. Je revenais à lui plusieurs fois par jour, comme s’il se tenait au début et à la fin de chaque chose. Je ne pouvais quitter ma pratique, elle occupait mon esprit, me reliant à une existence qui semblait différente de la mienne. J’aimais le fait qu’il soit suisse. Je
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connaissais son pays, ayant vécu trois années à Zurich. Je consultais ses archives, comparais ses styles. Je notais les noms des lieux de ses soirées – le Mad, le Romandie –, imaginant l’espace qui l’enserrait. Il devenait un objet au centre d’un club de nuit, immobile et statique comme ses photographies que je déplaçais de leur contexte, créant un fichier à son nom. Il m’arrivait de regretter les premiers jours. Quand je le découvrais sur l’écran de mon ordinateur. Quand j’entrais dans son monde. Quand j’apprenais les lieux qu’il fréquentait – le café Grancy, le Bar-Tabac, la piscine de Montchoisi. Quand je me croyais à distance. J’apprenais son parcours, rêvant de m’y inscrire. Dans ses messages, il n’évoquait jamais sa vie amoureuse et il m’était impossible de trouver sur les photographies de ses soirées celle ou celui qui aurait pu partager sa vie. Il ne faisait aucune allusion à moi, j’y voyais une forme de respect puis d’indifférence. Je m’endormais avec son corps, inventé au creux du mien. D’une certaine façon, il me reliait à tous les hommes. Quand je portais la tenue dans laquelle il m’avait rencontrée, je retraçais les étapes de mon voyage en Suisse – la gare de Lyon, le train pour Genève, la première signature en début d’après-midi, la route de Lausanne, en voiture, la neige, le chantier du Flon, le bruit des remorques, des grues, ma seconde signature, les lecteurs, la nuit, puis son visage qui m’obligeait au silence. En rentrant à Genève où se trouvait mon hôtel, je n’entendais ni les questions de mon conducteur ni mes réponses qui me semblaient venir de quelqu’un d’autre. Je refusai de dîner dehors, préférant l’intimité de ma chambre qui protégeait mes images. Je les voulais parfaites, craignant qu’elles ne s’abîment. J’admettais une chose surnaturelle : Il commençait à vivre en moi. À Paris, je cherchais dans son film une déclaration. Je guettais son ombre sur les plans qu’il avait tournés à l’aube ou pendant la nuit. Je regrettais de ne pas entendre sa voix. Il avait préféré le parti pris de la musique. J’y voyais une manière de se protéger. Je relisais mon Journal, il était empli de solitude. Je cherchais ce que P. avait pu y reconnaître de sa vie, ce qui l’avait ému, ce qui l’avait fait fuir, les passages qu’il avait choisis étant les plus tristes. Je rédigeai, un soir, un mail que je n’envoyai pas. Je craignais le ridicule, me sentant à mon tour regardée, par ennui ou par dédoublement. Je me demandais si mon nouveau lien se voyait
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sur moi, s’il se détectait dans la rue, dans le métro ou dans l’autobus. J’attendais la fin de l’hiver qui arriverait comme la fin d’un rêve. Je relisais Adolphe de Benjamin Constant. J’écoutais la chanson de Damien Rice, The Blower’s Daughter, comme une prière. Je regardais les autres femmes dans les magasins, au restaurant. Je les enviais parfois, avançant seule dans la nuit. Je retrouvais des photographies de Zurich, de mon quartier de Kirche Fluntern. De mes amis dont je restais sans nouvelles. Le temps dévorait mon passé. La forêt glacée du Dolder. Le chemin de Gockhausen. Les montagnes noires. Les trains de Kloster. Mes rêves bien souvent déçus. Les années lentes que P. me forçait à ouvrir. Il m’arrivait de l’imaginer avec une autre femme. Je n’éprouvais pas de jalousie, elle restait sans visage et lui, sans gestes. Je trouvais une forme de plaisir à les regarder, cédant au travail de mon imagination. Je liais les images de la télévision aux images de mon ordinateur, les unes rapportant la haine du monde, les autres m’éveillant l’amour. Je suivais cet étrange équilibre, ayant acquis, dans ma solitude, la conscience de faire partie d’un tout. Les autres n’étaient pas les autres. Leur vie n’était pas une vie. Nous étions tous les Autres. Nous étions tous la Vie. Le visage de P. semblait se glisser sous mon visage, mes sentiments avaient construit les murs d’une nouvelle chambre, je naissais de lui. Je ne pensais pas notre différence d’âge. Je rêvais de sa peau comme la continuité de ma peau. Je rêvais de sa ville comme une alternative à ma ville. Je rêvais d’un avenir avec lui. Je me « montais la tête », comme cette femme dans une émissionconfession sur les sites de rencontres que je regardai un soir. Nous avions en commun le désir froid de l’autre sans l’autre et la peur d’échouer. Nous partagions l’attente et le renoncement. Je dépendais de P. comme il dépendait de moi. Il me suffisait d’arrêter ou de nourrir la mécanique que j’avais installée. J’y voyais une façon de vivre les choses de loin, d’en jouir sans m’y blesser. Je pensais parfois qu’il attendait une réponse à sa lettre et que mon silence l’avait déçu. Mes heures de guet modifiaient mes pensées. Je devenais plus fragile et solitaire, fascinée par l’écran de mon ordinateur qui semblait être le seul mur entre un monde et un autre. J’avais besoin de sentir battre la vie en moi, et ce battement passait par le corps de P. ou par l’idée que je m’en faisais. J’aimais son air
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heureux, son teint pâle, ses épaules, j’aimais ce qu’il voulait bien montrer de lui. Je l’imaginais choisissant ses meilleurs clichés, ceux où il semblait être surpris par l’objectif du photographe que je remplaçais par mon regard, de plus en plus précis et exigeant. Je passais de la joie de le retrouver à la frustration de ne rien apprendre. J’élargissais mes recherches, par un bulletin météo, par une liste d’hôtels, par des vues du lac Léman. Je possédais une part de son intimité – ses occupations, son visage –, je cherchais une géographie que je qualifiais de géographie amoureuse. Je devins en manque de lui, de son histoire. Je voulais son adresse, son numéro de téléphone. Je voulais connaître son quartier, ses habitudes. Je voulais pouvoir le situer. Je voulais entendre sa voix. Je me conduisais en admiratrice. Ma relation relevait du culte. Je me renseignais sur les artistes qu’il citait pour son mémoire. Je m’étonnais de la violence de l’un d’eux – McCarthy – sans m’en effrayer. Je n’avais pas peur de lui, mais de mon cœur mis à nu. P. marchait avec moi, il couvait sous ma peau, regardant avec mes yeux la ville qui m’abritait. J’inventais un labyrinthe, j’aimais m’y perdre. Je me brûlais au vide, rejoignant mon époque et le désarroi qu’elle engendrait. Souvent, je me rendais dans le quartier des Grands Boulevards, me retrouvant dans la situation de tous les étrangers dans une ville, perdant mes repères, sûre de ne rencontrer personne de ma connaissance, serrée par la foule que je comparais à un envol d’oiseaux. Je gagnais la gare Saint-Lazare, remontant la rue de Rome qui semblait marquer la fin de Paris. Je poursuivais ma marche vers la place de Clichy, me mélangeant aux jeunes garçons qui couraient sous la pluie. Je repoussais mon retour chez moi, liant ma difficulté à travailler mon trouble. J’espérais que mon écriture arriverait comme une écriture intuitive, provoquant les choses. Je m’étonnais de mon désir, ne sachant rien de lui. J’avançais avec la seule idée de son corps et l’envie d’y céder. Il ne ravivait aucun regret. Il existait en moi comme on existe dans un territoire. Je redescendais vers le boulevard Haussmann afin d’oublier ce qui me tenait le plus à cœur – mes recherches sur lui, qui finissaient par me mener à moi, à ma faculté d’attendre et d’espérer. Le parcours de mes marches restait identique, m’aidant à retrouver une vie que je ne semblais plus contrôler. Je faisais des rêves étranges qui me
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réveillaient. Des corps sans visage flottaient au-dessus d’un champ de marguerites sauvages. Ils semblaient composés en fibre de verre, légers, comme des jeux dont j’aurais réuni les différentes parties pour les constituer. Je notais mes rêves dans un carnet, les liant à mon obsession. Je n’écrivais pas, mais j’avais le réflexe de l’écriture, voulant consigner les images ou les idées qui me traversaient. Je me préparais à quelque chose que je n’arrivais pas à nommer. P. était entré dans ma vie, je ne pouvais l’en chasser. J’avais inventé un personnage qui se substituait au roman, à sa préparation. J’imprimais sur papier une de ses photographies. Je craignais de perdre le souvenir que j’avais de lui – le son de la voix, la carnation de la peau, les vêtements-souvenirs relayés et modifiés par les images que j’avais découvertes. Il avait rejoint une autre temporalité, qui n’était ni celle du souvenir ni celle de la nostalgie. Il demeurait dans un lieu à part. Je m’endormais sur son silence, ma tête comme sur une pierre. J’aimais aussi qu’il soit loin de mon regard. Il fabriquait de la vie comme il fabriquait peut-être de l’amour. Il m’arrivait d’entrer dans les magasins de vêtements, sans désir d’achat, afin d’y retrouver la vie normale. J’étais une femme comme les autres à la recherche d’une robe, d’un sac à main ou d’une paire de chaussures, substituant parfois les plaisirs simples à ceux de l’écriture ; chaque livre répétant les mêmes vertiges et les mêmes déceptions. Je souffrais de ne pouvoir restituer l’exactitude des choses comme si la vie se défendait de moi. J’acceptai un jour une invitation à une fête, y retrouvant des amis que j’avais cessé de voir depuis quelques mois. Je n’éprouvais ni joie ni regret quant à ma présence. Je regardais les autres danser, m’amusant de loin. Je participais à demi aux conversations, manquant de mots. J’avais l’idée d’être arrivée au terme d’une période. Je ne trouvais plus ma place parmi les autres, n’arrivant pas à soutenir leur regard. Je pensais vivre une autre vie, me tenant derrière une paroi. J’avais l’idée d’être fidèle à P., de l’attendre jusqu’à l’été. Il me paraissait facile de trouver quelqu’un, de me laisser embrasser, de me faire raccompagner. Nous semblions tous, hommes et femmes réunis, interchangeables et solitaires. Les années passaient, mais nous cherchions encore celle ou celui avec qui fermer les yeux. Il ne s’agissait pas de plaisir ou de jouissance. Il ne s’agissait pas de
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projets et d’avenir (certains disant – je veux faire avancer ma vie – je veux des repères – je veux suivre un chemin – je veux me stabiliser). Il ne s’agissait pas d’attirance ou de jeu. Il fallait trouver quelqu’un qui ferait oublier. Oublier la peur. Oublier la violence. Oublier la jeunesse perdue. Oublier le vide. Oublier la nuit qui nous aspirait. Oublier l’idée que nous allions tous un jour disparaître et que d’autres danseraient à nos places sur les mêmes chansons. L’amour semblait compliqué. J’en écoutais les récits que je comparais à des épreuves. Je ne me confiais pas au sujet de P., refusant de le partager. Je n’avais aucun mot pour définir ma relation, aucun mot pour m’en défaire non plus. Il demeurait à part comme un héros qui n’existait pas vraiment. J’avais parfois le sentiment d’être regardée par quelqu’un, d’être suivie dans la rue. Je me retournais, attendant d’entrer dans mon immeuble. Je pensais être surveillée, mais je n’avais pas peur. Je n’étais plus un point minuscule dans la ville, me sentant appartenir au monde et constituer, à mon échelle, une part de celui-ci. Il m’arrivait de visiter certaines salles du Louvre – les statues de Michel-Ange, les portraits du Caravage –, ou le musée Picasso pour les œuvres de Balthus. Je cherchais la force dans l’art, parce que j’en manquais. Ma liberté consistait à ne plus décider des choses mais à me laisser emporter par elles. P. courait sous ma peau, comme injecté par une piqûre. Je lui écrivis le dernier jour de mai. Je soignais mes mots, les désirant froids mais ouverts. Je le remerciais pour sa lettre, évoquais mes trois années à Zurich. Je restais silencieuse au sujet de son film et du disque qu’aucun appareil n’arrivait à lire. Je m’excusais de ma réponse tardive. J’avais aimé qu’il me vouvoie à la librairie, utilisant à mon tour ce vous qui marquait notre différence d’âge et le peu d’éléments que nous possédions l’un sur l’autre. Je ne voulais pas attendre sa réponse, partant le jour même pour la ville de Nice. J’emportais avec moi l’une de ses photographies. Je laissais sa lettre sur mon bureau, en appât. Dans l’avion, je regardais les hommes qui m’entouraient, comme je l’avais fait lors de mon retour de Suisse, avec l’idée étrange qu’ils participaient à son existence. Il était l’homme fait de tous les hommes. Pour la première fois je pensais à sa jeunesse, elle m’attirait. J’aimais les débuts et je voulais assister aux siens. J’aimais l’idée d’être au bras de quelqu’un qui avait seize
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ans de moins que moi, y voyant une forme de provocation. Quand je retrouvai A. (l’Amie) à Nice il faisait déjà nuit, et chaud. Je gagnais un royaume. A. tenait une part de mon histoire. Il me semblait avoir grandi près d’elle. J’avais l’idée de partager son cœur, ses amours et ses conflits. Notre relation s’apparentait à l’instinct. A. lisait sur ma peau. Elle avait soigné mes peurs, sauvant des projets que je voulais abandonner, regardant à ma place quand je fermais les yeux. Nous étions comme de sangs jumeaux. Notre voiture longeait la mer que je ne voyais pas mais que j’entendais. Elle ressemblait à un animal qui avait attendu la nuit pour sortir et étendre son corps de géant. Elle me paraissait plus grande que la terre et semblait y régner. La voix de Damien Rice revenait, comme un signe, ma voix s’y mêlait, racontant mon histoire à A. qui n’y voyait ni honte ni folie. Je lui montrais la photographie de P. Elle partageait mon avis sur sa beauté et sur mon désir qu’elle nommait le désir retrouvé. Il avait désormais une histoire que je confiais au plus juste, sans jamais la disperser. En lui donnant des mots, il devenait accessible. Je me rappelais certains détails comme si je recouvrais la vue. Le jour de notre rencontre, il portait une chemise blanche avec une cravate et un pull noirs, il avait posé son casque de scooter à ses pieds, il s’était penché si près pour me parler que j’avais pensé qu’il avait eu envie de m’embrasser. Je l’avais trouvé élégant. Quand je l’imaginais près de moi, mon désir arrivait vite, brutal comme une gifle, je ne perdais jamais son visage, aucun autre ne pouvant s’y substituer. J’aimais l’idée de me donner à lui et de lui faire confiance. J’aimais nos deux images réunies, elles me semblaient vraies. Il m’arrivait encore de ressentir le vide de mon hiver, de mes heures sans fin à vouloir capturer son regard, son sourire, ses gestes. Je voulais alors le serrer contre moi, le séduire depuis mon silence. Les mots que je venais de lui écrire formaient une promesse, comme nos deux noms qu’il avait mis côte à côte au générique de son film. Je fis le rêve d’une forêt d’arbres blancs qui se refermait sur moi, m’étouffant. J’y voyais ma peur de ne recevoir aucune réponse. Peinant à m’endormir, je regardai un documentaire – un homme et une femme se baignaient, habillés, dans un lac cerné de roseaux et de marécages. Ils avançaient, ensemble, main dans la main. Je pleurais, en ignorant les raisons. Je regrettais d’avoir quitté ma réserve. Mes sentiments
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changeaient vite, j’y voyais une forme de soumission. Le lendemain, la mer s’ouvrait à moi et me soignait, je nageais avec A. vers un horizon que nous avions choisi, ensemble. La lumière qui glissait sur nous balisait notre course. Rien de mauvais ne pouvait arriver. A. me portait chance. De retour à Paris, je refusais de consulter ma messagerie, craignant son silence qui me serait apparu comme un refus. Je sortais, la foule me manquant. J’assistai à une bagarre place de l’Hôtel-de-Ville. Je pensais que l’été avait un rapport avec le sang. J’achetais des livres et des fleurs, rapportant la vie chez moi, par superstition. Quand je consultai enfin ma messagerie, je découvris qu’il m’avait écrit en suivant ma ligne de mots, répondant à chacun des sujets évoqués et à chacun de mes silences. Il me demandait si son film ne m’avait pas froissée, disant qu’il fallait y voir une réponse à mon travail. La première fois que je regardai ses images, j’eus le sentiment d’un vol. En construisant ses scènes, il avait su, avant moi. Il se préparait à ma rencontre comme on prépare un méfait. Ses images sur mes mots faisaient penser à ses mains sur mes épaules. Il écrivait avoir choisi chacune des chansons du disque que je regrettais de ne pouvoir entendre. Je sentais son corps près du mien. Il avait quitté l’espace froid que j’avais si souvent consulté. Je pensais que l’écriture avait un rapport avec la vie, la parole devenant la parole de la chair. Je relisais sa réponse à plusieurs reprises comme je l’avais fait pour sa lettre, y cherchant le début d’un aveu. L’hiver se refermait sur lui-même, n’ayant jamais ou si peu existé. La date et l’heure de son mail s’affichaient sur ma messagerie. Il avait attendu cinq heures avant de répondre, heures pendant lesquelles j’accomplissais les gestes du quotidien, que je nommais les gestes de l’oubli – s’habiller, se maquiller, se chausser –, relayant les autres gestes que je nommais les gestes de fixation – ouvrir, cliquer, lire –, m’obligeant à sortir, cherchant ailleurs l’éblouissement qui me manquait. Je me sentais comme un sujet nu sous le ciel. P. brûlait mon temps, ne quittant ni mes rêves ni mon désir. Je lui écrivais après l’avoir lu, prolongeant ses mots. La chaleur me portait, j’étais sans peur, comme désaxée du monde. Je retrouvais l’écriture, elle était plus simple que l’écriture du roman, reliée à l’événement qu’elle couvrait. Il me semblait le connaître depuis toujours, ayant fixé son visage en moi, comme le visage d’un
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ami perdu. Je lui écrivais mon étonnement au sujet de son film, sans en donner la véritable explication. Je comprenais son geste, ses scènes ayant la solitude de mes mots. Il avait répondu sans attendre, ouvrant un dialogue que je ne pouvais fermer. J’avais l’image d’une rampe métallique qui traversait le ciel de part en part, sur laquelle glissaient nos messages. Un édifice se montait, son histoire m’arrivant par fragments. Il m’écrivait sa difficulté à produire un objet pour son examen. Il achevait sa dernière année d’études. Il aimait broder, ayant le goût du travail lent, que l’on voit en train de se faire (ce que je comparais à l’écriture d’un livre), citant Louise Bourgeois qui le fascinait – L’aiguille sert à réparer les dommages. Elle est une demande de pardon. Il achevait ses mails par une question, m’obligeant à lui répondre dans l’instant. Nos mots ressemblaient à des missives, je les attendais avec folie, consultant ma messagerie plusieurs fois par jour avec l’assurance d’y trouver un courrier. Il m’invitait dans sa vie, je l’invitais dans la mienne. J’écrivais la difficulté de mon métier, les périodes de silence, la zone blanche où rien ne semblait prendre. L’écriture relevait de la greffe. Il disait me connaître d’après ses lectures, conscient que je ne me livrais pas en entier mais qu’une part de vérité devait bien surgir, ou tendre le fil de mes pensées. Je lui conseillais, au sujet de sa prochaine réalisation, de rester au plus près de lui, de ne jamais se trahir (ce que j’entendais ainsi – de ne jamais me trahir). Il avait ajouté sur son site de nouvelles photographies. On le voyait dans un parc, de jour. Ses yeux étaient très bleus, très grands comme deux coupures, ses cheveux noirs, très courts, sa mâchoire, carrée, sa peau avait bruni. Je remarquais la force de ses épaules, il portait un débardeur blanc. Il se tenait de dos, la tête penchée, séparé des autres. J’espérais qu’il fût empli de moi à l’instant de la photographie. Il était comme inclus au décor parfait du paysage – l’herbe verte, les saules pleureurs, le bleu du ciel –, restituant cette sensation d’être hors d’atteinte propre à la Suisse. Il écrivait un jour qu’une part de mon cœur y était emprisonnée et qu’il fallait revenir la chercher. Je ne répondais pas, craignant de faire un contresens. J’aimais qu’il me demande conseil au sujet de son travail. J’aimais qu’il me fasse confiance, le sentant désarmé. Je n’éprouvais aucun sentiment de supériorité qu’aurait pu induire notre différence d’âge,
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refusant depuis toujours de faire usage de l’expression – Avoir de l’expérience ; il en possédait dans son domaine, mon métier m’isolait du monde. Il m’envoyait une photographie de Claude Cahun, assise, les jambes repliées, les bras cachant le torse, la peau nue comme plongée dans un liquide de lumière, le visage masqué d’un loup noir. Cette image me faisait penser à l’idée que j’avais de la passion, par l’abandon du corps, tombé et offert qui attend la main de l’autre, par la perfection du tableau dont chaque couleur semblait choisie et maîtrisée. Je comparais la beauté de P. à une morsure qui devait aussi bien troubler les femmes que les hommes. J’en éprouvais une certaine fierté. Nous étions liés par le tissage des mots, poursuivant d’une certaine façon nos travaux – le fil et l’aiguille pour lui, le stylo et le papier pour moi. Les mails devenaient de plus en plus nombreux, sans jamais rien dévoiler du désir que nous aurions pu avoir l’un pour l’autre. Je cachais mon jeu, espérant qu’il cache le sien. Il m’arrivait de me réveiller dans la nuit pour vérifier ses mots et les relire, j’y voyais une forme d’enseignement. Les mots couvraient la vie en entier, me semblant plus larges que les images. Je composais les premiers plans d’un prochain roman, P. ayant libéré ma main. Je voulais qu’il soit la naissance d’un projet. Dans la rue mon regard couvrait les hommes et les femmes. J’imaginais le nombre de rendez-vous manqués. L’amour, dépendant du hasard, en devenait fragile et irréel. Je me sentais appartenir au monde, son cœur, ses pulsations. La vie me semblait liquide. Tout coulait autour de moi comme la sève des arbres, comme la salive ou la sueur, comme les pluies d’orage, comme tout ce que j’imaginais de lui, son odeur et son souffle, sa force et sa douceur. Je refusais de retrouver ma jeunesse ou de la faire exister une seconde fois, mais sa peau imaginée sur la mienne me transformait. Je gagnais en force. Il confiait s’ennuyer avec les personnes de son âge, n’avoir jamais eu vingt ans, se souvenir à peine de son enfance, porter quelqu’un de plus vieux en lui, qui lui avait fait quitter sa famille, pour un voyage aux États-Unis puis pour une femme. Il n’avait alors que dix-sept ans, âge qui me semblait interdit. Je lui avouais regarder les photographies de son site afin d’avoir à l’esprit son visage quand je lui écrivais, restant silencieuse sur sa beauté que l’on avait souvent dû évoquer ou nier comme je le
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faisais, par pudeur. Je voulais me rendre en Suisse, pays qui m’apparaissait plus joyeux que dans mon passé, quelqu’un m’y entendant. Il savait recevoir mes mots, y répondait vite, s’excusant parfois de s’immiscer dans ma journée de travail. Je n’attendais pas pour lui répondre, n’utilisant aucune stratégie. J’aimais lui écrire, reportant parfois les mots qui lui étaient adressés sur mon projet. Je ne perdais rien, la vie semblant se recharger toute seule. J’aimais l’expression – Par la force des choses –, elle illustrait ma façon d’avancer. S’écrire revenait à s’appartenir l’un l’autre. Nos mots nous forçaient à l’engagement. Je n’osais encore l’interroger sur sa vie amoureuse, craignant sa réponse. Il adoptait mon silence sur la question. Il m’informait un jour d’une exposition de Cindy Sherman qui allait se tenir au Jeu-de-paume à Paris, me demandant si je connaissais son travail, ses Film Stills en particulier, et si je comptais m’y rendre. Nos vies s’ouvraient l’une à l’autre, sans chair, les mots prenant la place des corps. Il décrivait ce qui l’entourait, son appartement, la vue sur le lac qui ressemblait parfois à la mer, les montagnes qui s’y précipitaient, les lumières de la France, la nuit, qu’il nommait le pays d’en face. Il attendait encore quelques jours avant de se baigner, je l’enviais. Il promettait de nager un jour pour moi et de m’emporter vers le large. Je voulais croire au transfert des sentiments, espérant éveiller son désir par le mien. Il m’écrivait tôt le matin, comme s’il ne s’était pas couché – je refusais d’imaginer quelqu’un à ses côtés. Son examen comportait deux sessions. Il avait passé la première en présentant son mémoire sur l’identité. Il avait choisi des artistes extrêmes pour illustrer les extrémités de l’esprit – les troubles du genre. Il avait tapissé les murs de son bureau d’images de sang de Paul McCarthy, avouant encore faire des cauchemars. Il avait travaillé d’après les œuvres de Claude Cahun, de Michel Journiac, de Cindy Sherman et les essais de Butler. Il était fasciné par l’ambiguïté, y trouvant une beauté sans fond dans laquelle chacun d’entre nous pouvait se perdre. Il préparait sa deuxième session, me remerciant de mon conseil (ne jamais se trahir), m’exposant son projet.
Il y a un an, j’ai produit une installation sur la protection. J’ai construit une cellule de 2 m x 2 m x 1 m dans laquelle je pouvais me – 18 –

réfugier en cas de choc émotionnel, de violence insurmontable ; un cocon pour se soustraire au monde et se reconstruire. L’intérieur de cette cellule était matelassé et un lecteur CD offrait comme seul titre le Laudate Dominum des vêpres solennelles de Mozart (sublime, le connaissez-vous ?). Une boîte de survie, contre l’une des parois, contenait une bande, de celles que l’on utilise pour se panser un bras cassé, sur laquelle j’avais écrit – J’essaie de me protéger – L’amour me brûle – J’essaie d’être un autre – Protégeznous de ceux qui nous aiment – etc., comme des mises en garde ou des souvenirs qu’il ne fallait pas oublier, et dans laquelle on s’enroulait, comme une armure. La cellule était insonorisée et une fois sa porte fermée on n’y entendait plus rien, enveloppé par le silence. Le silence d’être face à soi. Cette pièce était importante pour moi, à ce moment-là. En la construisant, je me suis libéré de quelque chose ; dès lors, elle n’avait plus de sens (mais il suffirait de peu pour qu’elle en retrouve). J’ai pensé qu’elle pouvait devenir une scène.

Il avait souffert à cause de quelqu’un. J’éprouvais un début de jalousie, que j’expliquais par l’exercice auquel nous nous livrions tous les jours. Notre correspondance était devenue un mode de vie, j’en craignais la disparition. Je me rendais au jardin des Tuileries, passant par la fête foraine qui venait de s’installer, transformant le lieu en station balnéaire. Je marchais sous les arbres, à la fois incluse à la ville et déportée vers un autre labyrinthe, celui de Lausanne. Je gardais le souvenir d’un vaste chantier que j’avais franchi par un pont afin d’arriver à la librairie. P. m’avouait un jour avoir attendu une demi-heure, caché dans mon dos, me regardant signer mes livres, détaillant mes vêtements, écoutant ma voix sans en retenir les mots parce qu’elle ressemblait au ton de mes livres ou à celui qu’il prenait pour les lire, avant de se montrer, espérant que je fixe son image et que je ne l’oublie pas. Je marchais jusqu’au Jeude-paume. Il faisait nuit plus tard, nous étions passés à l’heure d’été. J’allais en direction de la Concorde, rejoignais la rue Saint-Honoré, redescendant vers la place des Victoires, imaginant ses mots qui m’attendaient. Il m’arrivait de rêver de lui. Mes songes étaient différents de mes souvenirs, il portait un autre visage comme un masque que je ne reconnaissais pas. Je n’osais lui écrire pendant la
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nuit, craignant de lui faire peur. Je me demandais s’il m’écrivait en secret, si j’amorçais le début d’une double vie ou si j’entrais dans sa solitude. J’aimais l’attendre et me perdre dans cette attente, n’y décelant aucune honte. J’aimais me préparer à lui, choisissant mes mots comme j’aurais pu choisir un vêtement pour lui plaire. L’écriture m’emportait ailleurs, dans un lieu que je ne connaissais pas, apprenant d’elle comme je ne l’avais jamais fait auparavant. Ses nombreux mails prolongeaient ce qu’il avait lancé dans sa lettre, dans son film, sur le disque dont il gardait les titres encore secrets par crainte d’être révélé. Je pensais à sa cellule, l’imaginant en train de la fabriquer. Elle se refermait sur moi, comme un corps de métal et de bois. Je commençais à manquer de sa peau, de sa voix, m’interdisant de franchir un mur (de mots silencieux) que nous avions dressé. Je pensais parfois ne jamais le revoir, cette idée me rassurant un temps, quand je craignais de le décevoir. La distance se déroulait comme un voile, la vérité s’en trouvait diffuse et reportée. Ma correspondance ressemblait à l’écriture d’un roman. Elle relatait la vie, rapportant ses infimes mouvements sans en percer le cœur. J’apprenais son enfance près des vignes, entre Genève et Lausanne, sa difficulté à se faire des amis, la création de son site comme l’assurance de liens qu’il avait perdus en perdant son premier amour. Il redoutait la solitude, en avait souffert comme d’une maladie. Il m’arrivait d’attendre ses mails une soirée entière et d’être déçue de son silence. Je le retrouvais dans mes rêves, avec ce corps toujours différent de celui qui dansait ou courait sur les photographies. Avec ce visage que je ne reconnaissais pas. Avec la certitude de rêver à celui qui m’écrivait tous les jours. Je l’imaginais dans le soleil de l’été proche, penché sur ses mots comme il avait pu être penché sur son travail. J’aimais l’expression – Être à l’ouvrage –, je l’appliquais à la naissance des sentiments. Il me demandait si j’écrivais un nouveau livre. Où je trouvais la force de recommencer à chaque fois. Si les doutes s’emparaient de moi. Si l’écriture prenait comme peut prendre un feu en forêt, à partir de rien. Si elle était de jour ou la nuit. Si je la séparais de mes humeurs ou si elle suivait le cours de mes jours, de mes années. Parfois, il n’était pas sérieux. Il me demandait si j’aimais courir sous la pluie, si j’aimais l’hiver, si je lui préférais la brûlure du soleil, de quoi était constitué mon petit– 20 –

déjeuner, combien je mesurais, si je préférais les ballerines aux talons, les robes aux pantalons, si je regrettais un amour, si j’avais peur de la mort, si j’aimais Stephan Eicher, si je connaissais le travail d’Erwin Wurm, si je préférais Bach à Mozart, l’océan à l’eau douce, Egon Schiele à Gustav Klimt. Il disait tout vouloir savoir de moi puis regrettait ses questions comme on regrette une pensée. Je lui répondais par bribes, ayant peur de manquer d’humour et d’intelligence. J’invoquais ma timidité pour expliquer mes impasses à ses questions. Il s’en amusait, je devenais un jouet entre ses mains, me laissant faire, peu habituée à être ainsi menée. J’y trouvais une forme de plaisir, mon trouble me faisant tout accepter, y compris son insolence. Il n’aimait pas travailler la nuit, lieu de tristesse, lui préférant l’aube qu’il comparait à l’ouverture de la vie, quand les autres sont encore couchés et que l’on débute un travail qui ressemble à une traversée. Je pensais au titre d’une nouvelle de Violette Leduc récemment acquise – Je hais les dormeurs. J’avais eu des livres de nuit dont mon Journal. Ils me semblaient plus noirs que les autres, gagnés par l’obscurité. Je préférais mes livres de jour, plus proches de l’amour ou d’une fin heureuse. J’avais aussi des livres écrits ni le jour ni la nuit mais dans une forme de fièvre, que je refusais de relire par crainte d’être à nouveau contaminée. Il m’avouait un jour son âge, que je connaissais déjà. Je décelais une certaine gêne et j’en fus émue. Il ne fréquentait pas les élèves de l’ECAL, se sentant différent. Il achevait ses travaux, seul chez lui. Il ne craignait pas le monde, mais il peinait à y trouver sa place. Les gens plus âgés le rassuraient. Il aimait apprendre auprès des autres, ce que j’entendais ainsi – J’aimerais apprendre auprès de vous. Je voulais ses bras. Il m’arrivait de le sentir juste derrière moi, une main sur mon épaule, son souffle dans mes cheveux. Il suivait mon pas rapide qui me menait à la place de la Concorde où Paris semblait se séparer. Je montais vers les Champs-Élysées, quartier de mes années d’adolescence lorsque je cherchais quelqu’un qui aurait pu me ressembler. J’avais un passé romantique que je retrouvais après sept années de liaisons sans projets. Il faisait assez chaud en Suisse pour se baigner. Il lui suffisait de descendre un chemin pour rejoindre le lac, surgissant comme un miracle après les arbres. L’eau y était encore fraîche, mais il voulait tenir sa promesse. Il plongeait
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avec moi, vers un fond sombre et sans fin, qui gardait la mémoire des glaciers. Il disait glisser sur l’eau, faisant ainsi surgir mon désir. Je rêvais de le rejoindre et de le suivre comme son ombre inversée. Serré par les montagnes aux cimes enneigées, il écrivait se sentir libre. Il nageait longtemps, se défaisant des tensions du corps qu’il pliait pour parfaire la structure de sa cellule, qu’il tendait pour m’écrire au plus vrai, ses sentiments manquant parfois de mots. Il prenait le soleil sur un ponton de ciment, seul et endormi. J’imaginais son corps comme enduit d’argent à cause des perles d’eau qui y couraient. J’espérais que son abandon fût pour moi. Il s’allongeait parfois sous des arbres qu’il nommait les arbres de coton à cause des boules de pollen qui s’en détachaient. Il remontait pieds nus chez lui, étourdi par sa nage, puis m’écrivait, reliant un vertige à un autre. Nous étions comme suspendus au-dessus de tout, dans un seul pays qui réunissait nos deux pays, dans un seul corps qui unissait nos deux corps. Je n’éprouvais aucune honte à lui écrire qu’il devenait le gardien de mes nuits. Que je n’avais rien à cacher. À ses mots, il ajoutait des chansons dont j’ouvrais les fichiers comme on ouvre une boîte à secrets. J’y entendais ce qu’il taisait. Il m’envoyait des photographies de son appartement, de son bureau, d’une broderie qu’il venait d’achever – Je saigne du dedans –, d’un bouquet de pivoines, d’une grue sur laquelle on pouvait lire en lettres noires Woolf. Il photographiait un soir le ciel à cause de l’orage. Des lignes orange coupaient la nuit. Je pensais à l’explosion du soleil. Un matin, je reçus une invitation des anciens étudiants de mon École de Zurich. On me demandait un texte pour la revue semestrielle. J’écrivais d’après les mots de P. – Je vous ai laissé une partie de mon cœur. La partie la plus noire, pensais-je, ayant souffert d’une rumeur qui m’avait forcée au repli. Une fête avait lieu au mois de septembre. Je n’étais jamais retournée à Zurich. J’en gardais un souvenir incomplet. Il manquait des visages aux noms qu’il m’arrivait d’évoquer. Des visages tant aimés et tant haïs qui ne semblaient plus exister. P. se proposait de m’y accompagner. Il écrivait – Je suis sûr que nous ferons sensation, ensemble. J’écrivais vouloir nager avec lui. Un ami l’avait photographié sortant du lac. Il portait un maillot noir. Je regardais son ventre, ses épaules, les ramenant à moi. Ses yeux fuyaient l’objectif. L’eau était grise à cause
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du ciel couvert. Son corps semblait irréel, comme les montagnes qui surgissaient dans son dos, massives et dangereuses. Il m’envoyait une photographie satellite de son quartier, dessinant une croix à l’endroit de son immeuble. Il m’arrivait d’imaginer mon voyage à Zurich comme on peut imaginer une vengeance, sachant à l’avance que je ne m’y rendrais pas. Ma jeunesse avait disparu, je ne voyais aucune utilité à la visiter. J’évitais de penser à l’avenir, mon temps se limitant à l’espace que nous insérions entre nos questions et nos réponses. Il m’envoyait les plans de sa structure, je fus émue de ses lignes au crayon, pensant à sa peau sur le papier fin. Les orages frappaient Paris comme une guerre. Je dormais les fenêtres ouvertes. Les lignes orange me reliaient à sa chambre. Sa voix m’échappait, j’en avais oublié le timbre depuis la librairie. Je consultais de moins en moins son site, préférant les mots qu’il m’adressait. Il avait cessé ses soirées à cause de ses examens. Il me questionnait sur ma façon de travailler, se demandant s’il y avait une passation des choses, de la vie à la fiction. Je mentais, répondant construire un édifice qui contiendrait une vie entière. J’écrivais peu (pour moi), retrouvant une forme de liberté. Je recevais un soir ce mot – Je pars à Bâle demain pour une exposition, je m’arrêterai à Zurich en chemin, ne vous étonnez pas de mon silence. Auquel je répondais – Si vous avez le temps, allez au 21 Bergstrasse et devenez mes yeux. Je dormais mal, le quartier de Fluntern se dépliant sous mes paupières – la station des tramways qui me menaient en ville, mon immeuble, la terrasse où je m’isolais –, puis surgissait mon corps, de dos, qui montait vers la forêt du Dolder, peu vêtu sous la neige. Ma jeunesse était comme ensevelie sous les années. Je m’en tenais séparée pour m’en défendre. P. tenterait de me rapporter ce que j’avais perdu – les jours de silence, les jours de regret, les jours de joie, les jours de vertige, les jours qui se défont des autres jours, comme des jours de miracle : la neige sur le visage comme une pluie de cendres blanches, un baiser sur les yeux, une lettre d’amour –, tout ce qui constitue les grandes espérances de la jeunesse, quand elle n’est pas encore une jeunesse perdue. La nuit était claire et sans pluie. Je croyais à ma chance. Je me sentais physiquement liée à lui, m’endormant sur sa peau. L’orage sec quittait Paris pour s’abattre dans les champs qui
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bordaient les villes nouvelles. Je rêvais à l’intérieur du ciel. Il ressemblait à un trou noir criblé de petites étoiles tournantes. Le lendemain, nous étions le premier jour de l’été. Je longeais la Seine, les quais étant fermés à la circulation. J’avais envie de la mer, de ses vagues, de sa force. J’imaginais P. cherchant mon immeuble, entrant sous le porche. Je lui avais donné mon adresse comme on donne un rendez-vous. Je recevais ses mots en fin de soirée. Il avait cherché longtemps ma rue. Il avait acheté un plan, demandé son chemin à plusieurs reprises. Arrivé à Fluntern, il disait avoir eu un sentiment étrange. Il avait fait des photographies que je pouvais ouvrir en bas de page. Il écrivait être ému de ma confiance. Je pleurais en regardant les images, prises sous le mode sépia (couleur de la mélancolie). Je reconnaissais le hall d’entrée, la cour intérieure, le bâtiment moderne, comme des témoins. Je lui écrivais mon émotion de savoir qu’il s’était tenu dans un lieu où j’avais vécu. Il ne se rendait plus en cours depuis un mois, écrivait se sentir perdu comme à la fin d’un cycle. Je demandais s’il faisait allusion à la fin de ses études ou à la fin d’une histoire. Sans attendre, il répondait qu’il était à la fin de tout, devant réapprendre à vivre sans elle (ne mentionnant aucun prénom) aussi bien dans les choses les plus anodines que dans ses projets. Il restait discret. Le lac ressemblait, ces jours, à une terre qui se prolongeait jusqu’à la terre française. La lumière s’y fondait comme si elle avait été constituée de poudre. Il aimait la Suisse, désirant en faire changer ma vision qu’il devinait triste. J’avais souffert du silence. J’avais l’idée d’avoir comblé mes blancs en écrivant des livres. Ils flottaient au-dessus de moi tels des avions de papier. Il nageait tous les jours vers dix-huit heures, plongeant du ponton où s’amarraient les bateaux. Il était seul, les baigneurs préférant les plages que l’on avait aménagées près de la piscine Bellerive. Il allait bientôt achever sa structure. Ses quatre années d’ECAL semblaient ne jamais avoir existé. Il en gardait des souvenirs d’amitiés, de disputes et d’abandons. Je lui disais qu’il me faisait penser à moi au même âge et regrettais mes mots, m’étant fait la promesse de ne jamais faire allusion à cette différence ou de ne jamais m’en servir pour me situer, me faire plaindre ou nous comparer. Il me manquait durant la nuit. Je refusais encore de lui écrire après vingt heures. Il m’arrivait de sortir dîner, de prendre un
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verre, de me rendre à une fête, ne me sentant ni incluse ni extérieure aux événements. Les choses, que je nommais les choses du dehors, n’avaient aucune prise sur moi. Je restais indifférente au destin des autres, m’en voulant parfois de ma distance. J’avais l’idée de deux vies qui ne pouvaient se mélanger. Je courais à la surface du monde, refusant d’en embrasser la profondeur. J’inventais à mon tour ma cellule de protection. Elle était faite de sa peau. Je commençais à écrire les scènes de mon projet, débutant par l’architecture du lieu. L’histoire se déroulait dans une ville pavillonnaire, non loin des cités qui surgissaient à la sortie de Paris comme des géants de ciment. Je m’inspirais des tableaux du réalisateur Gus Van Sant pour décrire la jeunesse de deux garçons. Je décrivais leurs torses nus brillant dans le soleil, leurs épaules fortes, leurs peaux blessées. Ils avançaient, à l’inverse de P., à peine sortis de l’enfance, projetés dans le danger du désir permanent, désir inassouvi reporté sur les drogues, la frustration provoquant l’excès. L’idée de ce livre arrivait avec ma rencontre. Je refusais d’établir un lien. Mes héros semblaient perdus à l’intérieur d’eux-mêmes. P. gardait les yeux ouverts, semblant contrôler ses choix et ses envies. J’aimais l’idée d’avoir été capturée et de me laisser faire. J’aimais sa puissance, ne m’en méfiant pas. Il m’était facile de le suivre. Son cœur s’ouvrait. Je le possédais à mon tour, sachant que l’écriture avait un rapport avec la sensualité ou le manque de sensualité de son auteur. Je ressentais chez lui un mélange de douceur et de détermination. J’éprouvais une certaine fierté qu’il me veuille, n’y relevant aucun rapport de force. Mon Journal faisait partie des armes dont il avait usé pour revenir de sa tristesse. Il en avait appris certains passages. Il me montrerait un jour son exemplaire, souligné. Il y avait cousu en page de couverture ses initiales d’un fil de laine vert foncé – P. M. –, comme un blason. Il disait que mon livre contenait ses larmes et ses réserves sur l’amour. J’en relisais certains passages. Ils étaient froids et tristes. Je voyais l’évolution du monde comme un écrasement. P. devenait mon satellite et mon étranger. J’accédais à l’insouciance, le désir s’opposant à la mort. Mes rêves devenaient de plus en plus précis. Je ne perdais plus son visage. La mer surgissait toujours, paisible, comme le lac qui portait son corps. Il disait envier mon métier, ses cours d’arts plastiques lui apparaissant trop fermés. Sa jeunesse
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avait aussi ses tourments. Notre époque était une époque du rejet. L’amour me semblait être la dernière des révolutions possibles, je désirais m’y livrer sans compter. Il m’annonçait un jour venir à Paris pour une soirée à l’occasion de la Marche des Fiertés. Il avait pris son billet, sans m’en avertir. Il venait avec son meilleur ami qui possédait un appartement à Saint-Germain. Il se réjouissait, Paris lui manquant. Il ne faisait aucune allusion à moi. Je lui écrivais ma déception puis sortais. Je marchais vite sous le ciel noir, lui en voulant d’avoir brisé l’édifice que nous avions construit. Je ne lui trouvais aucune excuse. J’avais l’idée que Damien Rice pleurait en chantant, ce qui expliquait mon émotion à chaque fois que je l’écoutais. Je pleurais à mon tour, sans montrer mes larmes. Je remontais la rue de Rivoli, me faisant bousculer par de jeunes garçons qui couraient. Je regrettais de ne pas m’être protégée davantage, à mon tour je saignais du dedans, m’étonnant de la violence de ma réaction. Je ressemblais aux héros de mon nouveau livre que le désir égarait. J’imaginais ne plus lui écrire, me tenant au bord du vide qu’il laisserait. Les pluies d’orage m’obligeaient à rentrer vers mon quartier. La chaleur semblait tomber du ciel. Je sentais la peur monter en moi, comme un mal étranger. Je lus ses cinq messages. Il regrettait ses mots, se trouvait maladroit. Il se rendait à Paris, dans l’espoir de me voir. Il serait chez lui avant minuit, me confiait son numéro de téléphone que je notais sur le carnet où se déployaient les plans de mon roman comme les plans d’une ville moderne que l’on aurait abandonnés. Je me réfugiais dans mon travail, écrivant le titre – Les trois cent soixante-cinq jours de Jérémie – et un premier chapitre. J’ouvrais mon histoire par la jouissance solitaire de mon héros, qui rejoignait toutes les solitudes humaines. Le monde me semblait soudain vide. La nuit tombait sur Paris. L’air sentait la pluie, je pensais à l’automne, quand tout meurt. Je pensais m’être trompée, que l’amour n’existait pas, qu’il était fait d’élans puis qu’il se dispersait comme une poignée de sable que l’on jette au vent. Les livres constituaient une résistance au vide (l’empilement des mots, comme une échelle vers le ciel). Je regardais la photographie de la grue rouge, belle et géante, comme une œuvre d’art que l’on déplacerait une fois le chantier achevé vers un autre lieu, une autre ville. Je recopiais son
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numéro de téléphone. J’écrivais mon dernier mail avant d’entendre sa voix, sachant que notre correspondance s’en trouverait changée. Sa voix était douce, avec un léger accent. Je lui demandai de cesser de me vouvoyer et de m’appeler par mon prénom. Il disait que mon rire faisait comme des perles qui tombent. J’entendais l’orage derrière lui, plus fort qu’à Paris en raison des montagnes. Il cessait de pleuvoir, le silence marquait des espaces entre nos mots. J’aimais sa façon de parler, la construction parfaite de ses phrases, son langage châtié, d’une autre époque parfois. Il achevait sa structure, il lui fallait écrire un texte de présentation. Je lui conseillais d’opposer la violence à l’amour. La nuit s’ouvrait à nous, sa voix venait comme dans un rêve. Elle semblait dire tout ce que je voulais entendre. J’échangeais mon histoire avec la sienne. J’apprenais son existence comme on apprend une leçon. Il semblait être contre ma peau qui recevait ses mots comme des baisers. Je ne lui cachais rien, confiant qu’il me manquait physiquement. Il disait séparer les deux images qu’il possédait de moi, l’une comme tronquée par le contenu de mes livres, l’autre sans masque, préférant la seconde parce qu’elle n’était qu’à lui. Nous décidions de nous voir à la fin de son séjour à Paris, le lundi à quinze heures au jardin du Luxembourg. Il me restait une semaine afin de m’habituer à cette idée. Sans cesse, il me semblait devoir franchir une étape, comme si nous devions nous mériter. Je n’entendais ni l’orage, ni le vent qui tournait en spirales au-dessus de la ville. J’avais l’idée que le sentiment amoureux changeait notre opinion sur les autres et sur nous-mêmes, agissant comme un remède. Le monde semblait guéri de sa violence, moi, de mes doutes. Il m’était arrivé quelque chose, je devenais une autre personne. Le ciel était blanc et profond, je m’y perdais en le fixant, ne trouvant ni la place du soleil, ni les bandes que laissaient d’habitude les avions qui le traversaient. J’avais acquis une conscience parfaite de mes sentiments, ne manquant aucune étape de leur évolution. Je me tenais à l’apogée de mon désir, y voyant un équilibre entre la peau et l’esprit. Je longeais la Seine dans la voiture de taxi qui me menait sur l’autre rive. La lumière se reflétant sur l’eau faisait des milliers d’étincelles. La saison d’été transformait la ville. Je faisais les magasins. Je voulais lui plaire, craignant qu’il ne possède une fausse image de moi. Je rentrais chez moi à pied,
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l’imaginant au travail de sa cellule qu’il détruirait après sa présentation au jury. Il avait laissé un message sur mon répondeur. Je l’appelais à mon tour afin d’entendre sa voix. Je retournais à mon roman, veillant à séparer mon écriture de ma nouvelle histoire d’amour. Je pensais à ces personnes qui transformaient leurs corps pour en faire des objets d’art, composés de veines, de sang et de tissus. Mes tourments avaient souvent eu raison de mes liaisons. Pour la première fois, mon écriture semblait courir au-devant de moi. J’éprouvais du plaisir à écrire à la place d’un homme, dérobant sa jouissance. Je me sentais libre, sans penser au jugement de ceux qui me liraient un jour. L’écriture avait tous les droits, je m’y pliais, sans contester. P. me rappelait avant la nuit, sa voix me donnait le goût de sa peau, de ses lèvres. Je restais allongée sur mon lit, la fenêtre ouverte sur les orages de Paris. Il restait assis par terre, le torse nu à cause de la chaleur. Il m’envoyait une photographie de lui pendant notre appel, tel un instantané. Sa vie arrivait sous mes yeux. Il s’était pris face au miroir de son salon. Il portait un jean qui dénudait sa taille. Je remarquais un petit tatouage au bas de son ventre. Il tenait l’appareil à bout portant, comme une arme. Il avait choisi le noir et blanc. Je pensais aux images de son film, elles avaient les couleurs de l’aube et de la tristesse. Nous nous appelions plusieurs fois dans la soirée, le langage devenant un refuge. Il contenait les respirations, les arrêts, les reprises, les lenteurs, tout ce que le souffle charrie. Il disait aimer ma façon d’entrer dans sa vie et de la renverser. Il aimait que j’écrive, il trouvait cela mystérieux et sexuel. Il peinait sur son texte de présentation, j’avais le projet secret de le rédiger d’après les indications qu’il m’avait transmises. J’y décrirais la fin de l’amour comme un exil. La douleur comme une blessure. Le retour à soi comme un retour à l’innocence. La création comme une défense. L’art comme un second regard (je pensais aux jumelles à infrarouge qui permettaient de voir dans l’obscurité). Le monde comme un ventre. La peau comme le lieu des baisers (je pensais à une cicatrice). La passion comme la folie. Il voulait se rendre à Zurich avec moi, devenant ainsi le témoin de mon retour. J’imaginais son corps contre le mien puis sa force m’enveloppant. Il m’envoyait l’image d’une lettre manuscrite débutant ainsi – Qu’il est troublant de t’entendre t’endormir, c’est d’une grande intimité. Le
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temps passait vite, les heures s’effaçant au nombre de nos appels puis de nos attentes. J’aimais l’idée de le savoir bientôt à Paris, courant à deux rues d’écart de la mienne. Il remonterait mon parcours, marchant dans mon hiver. Je comptais sur la providence pour nous rencontrer avant notre rendez-vous au jardin, sous les arbres et au secret du monde. Il fut ému de mon texte sur son travail. Il avait lu sans chercher à le comprendre. Il sentait mes mains sur ses mains, puis sur ses yeux, comme un foulard. Il lui arrivait de rêver de moi, me tenant à ses côtés, ou lui tournant le dos, ma taille contre son ventre. Il inventait nos images d’après son désir qu’il ne cachait plus. La veille de son départ pour Paris, il m’envoyait un morceau sombre de guitare et de basse, sans voix, planant dans l’air comme les voiles noires d’un bateau fantôme. Il allait se rendre dans ma ville qui me semblait marquée de lui. Je l’attendais comme pendant mon hiver, riche et démunie. Paris se couvrait de slogans. Les premiers camions de la Marche des Fiertés arrivaient à Montparnasse. Une brigade d’hommes et de femmes en jaune en assurait la sécurité. La Marche avait lieu le jour de son arrivée, comme une fête. Je regardais à nouveau son site, m’assurant de son visage, de son allure. Sur l’une de ses photographies, il portait un polo rouge et un pantalon blanc, un petit drapeau suisse à la main. Je me rappelais lui avoir écrit ce soir-là, son pays affrontant la France au football. Je bâtissais nos souvenirs comme on bâtit des renforts. Je dormis peu la nuit précédant son arrivée. Il m’appela une dernière fois, nous avions des mots d’amour. Je cessais d’écrire, me préparant à lui. J’avais appris depuis de nombreuses années à placer mon travail sous réserve, attendant qu’il mûrisse de luimême. Je forçais mon héros au repos, gardant mes forces pour l’histoire qui venait. Je choisissais la vraie vie, celle qui ne s’invente pas. Je fis cette nuit-là un rêve que je connaissais déjà. Je gravissais une falaise, plaquée à la pierre. Je manquais tomber, m’aidant à la force de mes bras. Ma course s’achevait par la découverte d’une île bordée d’un océan. J’y vis l’annonce d’un bonheur qu’il m’avait fallu gagner. P. avait pris le train de huit heures. J’imaginais son trajet sans neige, les champs nus succédant aux forêts que je comparais, en décembre, à des villages de glace. Je le savais à Paris, il me suffisait de fermer les yeux pour le sentir contre moi, gagnée par la
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nostalgie. Je craignais de perdre le romantisme de nos mots et peutêtre de nos malentendus, m’enlaçant bientôt à lui, sans distance, dans un abandon partagé. La lumière de l’été ressemblait à un filtre, posé sur les choses, en changeant ma vue sur les toits rouges piqués d’antennes, comme des fleurs de métal dressées vers le ciel. Nous étions dans le même lieu, intimes sans s’être embrassés, unis sans s’être étreints, s’aimant avant l’amour. Je souhaitais l’attendre encore, y trouvant une forme de plaisir diffus. Je sortais, mes pas s’accordant aux siens. Je lui avais confié mon adresse afin qu’il me situe dans ses rêveries. Paris se refermait sur moi, je devenais une cible, mon air heureux trahissant mon désir. Je croyais le surprendre au coin d’une rue, à la terrasse d’un café, de dos à un feu rouge. Ma tristesse de l’hiver revenait comme une ombre, me rappelant ma vie sans lui. Il devenait précieux, par le chemin que nous avions accompli. Nous restions cependant libres de changer d’avis ou de poursuivre ce que je nommais, d’une façon clinique, l’expérience. Il me téléphonait depuis Saint-Germain. J’entendais derrière lui la musique électronique de la Marche qui débutait, les sifflets des danseurs fous descendant vers la Seine dans un mélange de gaieté et de tristesse puisque le cortège respecterait une minute de silence en mémoire des victimes du sida. J’étais émue qu’il soit inclus à la manifestation qui, chaque année, me serrait le cœur. Il forçait sa voix à cause du bruit, lui parler me rassurait. Il m’arrivait de croire à l’inexistence de notre lien, pensant me réveiller un jour d’un long songe qui m’aurait trompée. Il désirait savoir s’il avait une chance de me rencontrer ou s’il fallait encore nous attendre. Je répondais m’en remettre à la force des choses. Quand je le quittais, je croyais entendre les sirènes de la musique électronique surgir de Saint-Germain, tombant sur mon quartier comme une averse. Ma peau vibrait, s’ouvrant de l’intérieur, je marchais sans but, étourdie par ce qui advenait. Certains passants attendaient en terrasse l’arrivée du cortège, je leur ressemblais, excitée par une fête que je ne voulais pas partager. Les danseurs me faisaient penser à des atomes, la beauté de P., à une flamme. Je me demandais de quels mots il usait pour me décrire et rapporter notre histoire que je comparais à sa structure, c’est-à-dire en cours de réalisation. Je me résignais à attendre le jour choisi afin de le retrouver, mes nuits
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ayant souvent tissé des mensonges dont je portais en moi les regrets. Je ne répondais pas à son dernier appel, m’avouant qu’il se tenait dans ma rue, me cherchant en vain, avec le sentiment de devenir fou, perdu dans la foule qui nous séparait. J’avais l’image d’une forêt humaine, dense et serrée. J’attendais qu’il prenne un taxi en direction du lieu de sa soirée (les Invalides) et qu’il lui soit impossible de revenir à moi. Je m’obligeais au silence, hésitant à le rejoindre, tant sa peau me manquait. Le lendemain était un jour que je nommais le jour blanc. Je me tenais à la veille de mon rendezvous, me sentant en dehors de la réalité. J’avais l’idée d’avoir amorcé un processus qui me dépassait. Mon hiver surgissait comme une vengeance, les débuts amoureux ressemblaient à des chutes dans le vide. Je me rendais à la galerie Yvon-Lambert, dont les espaces étaient en cours d’aménagement. On me laissait entrer dans la pièce principale où se tenaient à égale distance un crâne humain sous verre percé en son centre d’une étoile, une main en or criblée de longues épingles, une tache brune qui n’était autre que le sang de l’artiste, déversé comme une signature de ses œuvres. Je me sentais seule, exposée au danger que m’inspirait parfois l’été. Je souhaitais me séparer de mon cœur qui battait trop vite. J’imaginais P. endormi, couché sur son ventre nu. Je manquais d’éléments pour le situer, ne connaissant ni sa nouvelle chambre ni l’immeuble qui abritait son sommeil. Il était entre le ciel et la ville, comme inventé. J’y voyais une forme de détachement. Je me demandais s’il dormait au côté de son meilleur ami, s’ils avaient marqué une séparation entre leurs corps ou si la nuit les avait rapprochés comme deux amants. Je n’éprouvais pas de jalousie. Mon livre en cours venait se superposer à la réalité, mon héros courant après un fiancé impossible à posséder. J’avais à l’esprit des tableaux de corps emmêlés comme j’avais pu en avoir pendant l’enfance quand je me représentais la sexualité. Elle n’était ni effrayante ni monstrueuse. Je ne la séparais ni des ventres, ni des peaux, ni d’une sensualité qui me semblait importante. Elle pouvait être animale mais je n’y voyais aucune salissure ou dégradation. Je ne craignais pas mon propre désir qui s’apparentait à une longue traversée vers ce qu’il y avait de plus enfoui en moi. Ma jouissance ressemblait alors à une révélation. Je la trouvais aussi naturelle que le vent dans les arbres,
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la brume sur la mer, le voile sur les rais du soleil. Elle s’ajoutait aux choses pour les rendre encore plus parfaites. Je marchais dans l’été, séparée de celui qui envahissait mes pensées depuis de nombreux mois. Il me semblait l’avoir toujours attendu. Je le comparais à un hologramme en dépit de sa voix dont je gardais désormais le timbre, l’expression. Elle portait ses mots avec douceur puis restait en moi tel un second souffle. Je vivais, aussi, de lui. Dans la rue, je ne regardais plus les hommes, par crainte de croiser son regard, d’être surprise dans un moment d’égarement, désirant me garder pour notre rendez-vous. Quand je pensais à sa peau, je pensais à ma main sur son épaule, puis aux aiguilles d’or qui traversaient le poignet exposé à la galerie, piquant tous les trajets du cœur. Je suivais la Seine, vers Austerlitz, tournant le dos à la Concorde, prenant un chemin opposé au chemin de mon hiver. Le soleil tombait comme de l’huile chaude sur les voies, les berges, les réserves de sable d’un chantier ouvert au public. Je croyais tenir sa main dans la mienne, les heures passaient, une à une, nous rapprochant. Il m’appela en début de soirée, ne trouvant pas ses mots. Il se disait figé par le vertige, craignait ma déception, souhaitait déserter et rentrer à Lausanne. Sa peur avait un lien avec son désir, elle semait le désordre. Nous ne pouvions plus revenir en arrière, enserrés par ce que nous avions déjà construit. Nous étions redevables de nos mots qu’il fallait valider et compléter par nos deux images réunies, empêchant notre correspondance de devenir une correspondance imaginaire. Je pensais au sang de la galerie qui me renvoyait à la vision d’un champ de coquelicots au vent, ces fleurs m’ayant depuis toujours semblé organiques, de par leur couleur, leurs stries et leur transparence. Je rêvais de légèreté la dernière nuit avant lui, qui ressemblait à une nuit détachée de toutes les nuits, à une nuit qui aurait gardé le soleil, telle une couronne sur un ciel noir. Je m’habillais simplement, d’un pantalon foncé et d’un haut sans manches, décolleté, me chaussais de sandales à petits talons, assorties à un sac brun qui contenait un agenda, un porte-monnaie, l’étui des lunettes que je refusais de quitter. Je prenais un bus vers le Luxembourg, en avance sur l’horaire de notre rendez-vous. Je descendais place Saint-Sulpice, désirant traverser la ville qui avait servi de cadre à mes pensées. Paris me semblait imprégné de nous
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deux. Je gardais à l’esprit sa photographie au bord du lac, craignant de ne pas le reconnaître en raison de mon trouble. Je remontais la rue Bonaparte, préférant le soleil à l’ombre. Il chauffait ma peau de l’intérieur. Je vérifiais mon image dans le reflet des vitrines, me reconnaissant à peine, figée par ce qui allait arriver. Je ne regrettais pas ma démarche, j’achevais un ouvrage. Il me semblait n’avoir vécu que pour cet instant. Je quittais mon silence, mon armure. J’avais l’idée que le sentiment amoureux rendait meilleur. Le monde arrivait à moi dans une douceur que je ne lui connaissais plus. Je souriais sans motif, ayant conscience d’un bonheur absolu. Je nommais mon sentiment la chimie, me laissant gagner par une ivresse qui levait les limites que j’avais fixées par doute ou par prudence. J’avais la certitude de suivre la vérité, celle que j’avais choisie, les yeux ouverts, la main sur le cœur. À l’exemple de P. pendant le tournage de son film, je savais. Quand je franchis l’entrée du Luxembourg, je passais la frontière que nous avions pris soin de dresser entre nous. J’occupais le temps sans délai. Nos corps seraient bientôt face à face, sans défense. Les choses suivaient leur cours à l’image d’un fleuve qui suit son tracé. Je cessais de lutter, marchant sous les arbres dont les branches tendues me faisaient penser à des bras. Je me sentais à la fin de ce que je nommais la solitude des corps. Nous allions nous tenir ensemble. Je choisissais mon allée puis nos chaises, consultais la messagerie de mon téléphone, craignant qu’il ne se décommande au dernier instant par folie. Je me sentais nerveuse, à la jonction de deux entrées, celle de la rue de Vaugirard dans mon dos, celle de la rue d’Assas qui me faisait face, rendant ma position fragile. J’étais à sa merci. Je l’attendais avant de changer de place, aimant l’idée qu’il me surprenne enfin. Je voulais marcher près de lui, me laisser guider dans un jardin que j’avais si souvent fréquenté, manquant les cours de ma faculté qui se tenait à proximité. Le jardin du Luxembourg gardait quelques-uns de mes souvenirs à demi passés comme les couleurs d’un rêve que l’on n’arrive pas à oublier. Le bruit des voitures glissant sur la rue Guynemer devenait mon seul lien avec la ville. Il me semblait occuper une scène sur laquelle mon partenaire allait bientôt me rejoindre. Je n’étais ni dans la réalité ni dans la construction d’un songe, étudiant chacun de mes gestes, oubliant les
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raisons de ma présence. Mon cœur prenait toute la place, modulant ses pulsations au fur et à mesure du temps qui passait. Il arrivait par la rue d’Assas, après avoir longé les grilles derrière lesquelles je me tenais. Je comprenais qu’il m’avait observée – me servant de mon téléphone, recoiffant mes cheveux, ajustant mes lunettes, fouillant mon sac à main sans raison. Il avait capturé mes gestes que je nommais les gestes d’occupation. Je n’en éprouvais aucune honte. Je quittais ma chaise, allais à sa rencontre. Il marchait lentement, comme un loup. Je glissais sur la rampe qui avait acheminé nos messages. J’avais l’idée d’avancer vers mon avenir. Je cherchais ses yeux comme il cherchait les miens, encore cachés. Le bruit de la ville faisait place au silence de nos peaux qui allaient se reconnaître par instinct. Les arbres semblaient retenir le soleil, le sol, se tacheter de petites ombres mobiles. Au loin, les cris des enfants qui jouaient, comme les cris des oiseaux au-dessus de la mer, glissant dans le sens du vent vers une contrée lointaine. Je prenais conscience de mon corps et du sien, matérialisant les songes de mon hiver. Je ne pensais ni à Lausanne ni à notre soir à la librairie. Nos mots avaient inventé une autre histoire. J’aimais l’idée de ne plus pouvoir lui échapper, de m’en remettre à ses choix – m’accepter ou me refuser. Je voulais lui plaire. Il avait écrit un matin – Embrassez-moi dès le premier jour –, je n’osais m’exécuter, brûlée par sa beauté que je découvrais une seconde fois. Il me serrait contre lui, évitant un baiser maladroit. Nous étions peau contre peau, sans langage, terrifiés et heureux par la découverte de ce que nous étions vraiment. Il était plus grand que dans mon souvenir et que sur ses photographies, les images écrasant les reliefs. Il portait une chemise noire, à petit col, un pantalon de jean foncé, une montre avec un bracelet en cuir, de fines baskets aux pieds. Je remarquais sans tarder le luxe discret de ses matières. Il prenait ma taille comme si nous nous étions connus et aimés depuis toujours. J’avais l’idée que les mots avaient préparé nos gestes. Il me semblait naturel de me presser contre lui, à l’abri du monde que j’oubliais. Nous cherchions une allée plus calme. Il m’attendait avant de s’asseoir, proposait d’aller acheter une bouteille d’eau. Je regardais son corps, son visage, ses cheveux, sa peau à peine brunie par le soleil, ses yeux, comme deux éclats. Je le regardais comme on regarde un objet de
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valeur avec l’envie immédiate de le posséder, redoutant de me le faire ravir. Nous étions comme précédés de nous-mêmes. J’avais cette phrase – Cela est en train d’arriver –, voulant fixer l’événement à tout jamais, consciente de chacun des détails qui amorçaient le début d’une relation. Nous étions sans distance, livrés l’un à l’autre. J’y voyais une forme de solitude. Le monde nous avait oubliés. Je le regardais se diriger vers le kiosque aux boissons, il semblait glisser sur l’herbe, sobre, élégant, comme les mots, les chansons, les dessins qu’il m’avait fait parvenir. Il répondait à l’idée que je m’étais faite de lui, d’après des suppositions, des recoupements, d’après mes rêveries que je comparais à des origamis. J’avais confectionné des images, l’une d’entre elles existant enfin. Je ne pensais pas à sa jeunesse, enfouie sous la mienne. En le regardant revenir vers moi, j’avais le sentiment de compter pour lui, sentiment qui circulait à l’intérieur de moi, l’amour se fragmentant en plusieurs morceaux. Je me sentais égale à sa beauté, sans peur, mon corps soudé au sien, par le désir, et par l’attente qui ressemblait à une légère souffrance, prolongeant l’idée de se mériter l’un l’autre. Nous ne faisions mentir ni nos missives ni les espérances qu’elles portaient. Je repensais à cette expression souvent entendue lors des récits amoureux – Entre nous, c’était une évidence –, avec l’idée que l’écriture nous avait porté bonheur. Il m’arrivait de regarder derrière son épaule, m’assurant du réel. J’avais besoin de ma ville, comme d’un axe autour duquel tourner. Quand je quittais son regard, il embrassait à deux reprises mon épaule nue. Je baissais les yeux, la terre se dérobant sous mes pieds, mon sang battant à mes tempes comme si mon cœur lançait un signal d’alerte. Je ne lui rendais pas ses baisers, désirant encore attendre. La lumière passait dans ses yeux. Je pensais au lac, à la brume qui encerclait les montagnes comme des anneaux de ouate. J’aimais sa voix, son souffle, la douceur de ses lèvres, ses gestes, ses façons de se tenir, de prendre ma main, de croiser ses jambes, de sourire, de me regarder. Il distribuait des parts de sa beauté. J’avais l’idée qu’il ressemblait à son pays, m’inspirant de la route des vignes qui surplombait le lac aussi ouvert et large qu’un océan. Il m’invitait à venir le voir à Lausanne, j’acceptais sans réfléchir, notre histoire tenant sur des promesses. Je voulais que cet instant ne cesse jamais, qu’il se reproduise sans
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compter comme un dessin photographié plusieurs fois. Je ne consultais pas ma montre, le soleil déclinant. L’air devenait plus frais, nous parlions peu, comme si tout avait déjà été dit. Il me trouvait différente des images qu’il avait pu surprendre à la télévision. Il n’arrivait pas encore à me détacher de mes livres, se rappelant ses instants de tristesse. Il ne croyait pas au hasard, faisant confiance à ses intuitions puis au travail de la vie. J’écoutais ses mots comme on écoute un morceau de musique, attentive et portée. Il évoquait ses amours, ses études, ses artistes préférés, cherchant un nom pour sa cellule. Je lui conseillais de choisir une lettre et un numéro à l’instar d’un concerto de Mozart (K 622). Il aimait la littérature et les livres en tant qu’objets – le papier, les pages, la solitude que la lecture engendrait. Il me confiait avoir posé pour un magazine de mode. J’en éprouvais une certaine fierté. Son physique me semblait particulier, fait de contrastes – le bleu profond de ses yeux (comme une brûlure), le noir de ses cheveux, son sourire révélant sa jeunesse, la gravité de son air qui semblait l’enfermer à l’intérieur de lui, me rappelant le principe de sa cellule, la manière dont il fuyait les personnes de son âge afin de s’en défendre, la lenteur de ses confections, à la main, à l’aiguille, lui procurant un air désuet, puis l’organisation de ses soirées comme un retour à la vie. Il venait d’une autre époque, annulant notre différence d’âge qui aurait pu apparaître comme un frein à notre histoire. L’été me portait, j’aimais cette saison, douce et violente, comme sont les débuts d’une passion. Je ne pensais ni au passé ni à l’avenir, P. dérobant mon temps et mes projets. Je ne souffrais d’aucune nostalgie. Mon seul regret portait sur les instants qui précédaient mon entrée au jardin, comme si deux mondes cohabitaient – le sien et celui des autres. J’avais aimé ma montée vers le Sénat, la fontaine Saint-Sulpice dans mon dos, le jaillissement de l’eau illustrant le désir, le plaisir et la félicité. J’avais aimé l’espérer une dernière fois, courant le risque de le perdre ou de le décevoir. Le jardin devenait silencieux, quitté par les jeunes enfants qui rentraient chez eux, épuisés par leurs courses, leurs jeux, leurs cris de joie puis leurs larmes de fatigue. J’entendais le sifflement des arroseurs automatiques, me reliant à une scène de mon roman qui semblait s’écrire à mon insu. Mon héros perdu dans
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l’été se tenait au centre d’une pelouse, torse nu, la peau comme fouettée par les jets d’eau rapides et coupants. Je me rappelais que P. avait utilisé cette image dans l’une des scènes de son film. J’y voyais une forme de transmission. Je fermais une boucle, reprenant ce que je lui avais inspiré. Nous marchions dans nos pas, l’un suivant l’autre, à tour de rôle. Je désirais l’embrasser, passer ma main dans ses cheveux, me serrer contre lui. Je gardais encore mes distances, refusant de m’afficher en public. Je croyais au secret des corps et aux sortilèges d’un regard jaloux. Nous quittions le jardin en fin de journée, descendant la rue d’Assas puis la rue de Rennes. Je le tenais par l’épaule, il marchait lentement, nos hanches s’accordant. Il rêvait d’être mon chevalier servant. De me protéger. De s’inscrire dans ma vie. D’y tenir un rôle. Nous nous dirigions vers le boulevard Raspail. Je remarquais les regards des passants sur nous. J’avais cette expression – La vie semble nous sourire. Il m’invitait à prendre un verre au bar de l’hôtel L. où je me rendais souvent avec A. pour refaire le monde, notre monde, constitué de douceur, d’aveux et de serments, puis pour mes rendez-vous de travail, le lieu se tenant non loin de ma maison d’édition. Il prenait ma main dans le hall d’entrée, choisissait une banquette. Je me sentais à l’extérieur de la ville, projetée dans un nouvel espace – comme constitué de son corps – que je ne reconnaissais pas. Je remarquais sous sa chemise son torse dessiné à force de nages dans un lac qu’il nommait la mer de par son étendue, sa profondeur et ses changements. La couleur de ses yeux variait selon la lumière. Il m’était parfois difficile de le fixer. Nos regards ressemblaient aussi à des affrontements. Il demandait au serveur des cigarettes, je remarquais le trouble de ce dernier. J’aimais l’idée d’avoir été piégée par quelque chose qui ne relevait ni du cœur ni de la raison. Je comparais sa séduction à un don. Nos pas depuis le Luxembourg semblaient suivre mes empreintes de l’hiver, m’évoquant l’image d’une ville gelée que je nommais la ville de cristal. J’avais le sentiment de me fondre en lui et de lui appartenir. Je remarquais deux de mes connaissances que je ne saluais pas, refusant de le présenter et ainsi de le partager. J’éprouvais un sentiment inédit de jalousie que je m’expliquais par des mois de guet. J’avais longtemps travaillé à notre rencontre. Il lui arrivait d’effleurer ma main en
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achevant sa phrase. Il disait aimer ma peau qui semblait retenir tous les éclats du soleil. Il fredonnait telle une chanson – Je suis si heureux, si heureux. Nous nous étions sauvés l’un l’autre d’un péril imaginaire, flottant au-dessus de la salle soudain baignée par les notes d’un piano. Mes sentiments avaient changé ma perception des choses. Mon regard ne couvrait que son corps et son visage, plongeant le reste du lieu dans un flou qui ressemblait à la brume. Je perdais mes notions de temps et d’espace, me tenant dans un cercle réduit que je comparais à un cœur. Rien de lui ne me semblait étranger. Je savais depuis toujours la douceur de sa peau, le rose de ses lèvres, le brun de ses cheveux, la force de son corps et de ses mots. Nous avions vécu dans la même cellule, nous soignant des blessures de la vie. Je pensais au ciel que l’on ne voyait pas de notre lieu, me demandant si le soleil avait disparu et si la nuit s’ouvrait sur un nouveau monde. Il désirait savoir de quoi était fait mon passé amoureux, si je possédais des regrets, si je croyais au lien ou si le temps me semblait tout défaire. Je restais discrète, me protégeant des mots, le langage pouvant lui aussi défaire les vérités. Je savais sa puissance ou ses faiblesses, j’en avais fait si souvent usage afin de plaire ou me défendre. Je gardais mes récits au secret, décelant chez P. une rapidité d’analyse qui aurait pu mettre au jour mes fragilités. Je ne voulais rien lui cacher mais je restais prudente, sachant les débuts fragiles. Je pensais que l’amour était aussi un jeu, qu’il fallait garder la magie comme on garde un feu, les sentiments s’éteignant par manque de vigilance. Je comparais les trajectoires amoureuses à des coups de théâtre, ayant appris avec le temps que le cœur de l’autre n’est jamais acquis. Nous quittions l’hôtel L. avant la pleine nuit. Je me sentais dans une ville étrangère où tout me semblait permis. J’aimais sa voix au-dessus du bruit. J’aimais ses yeux surveillant le passage des voitures. J’aimais dépendre de lui, de ses choix, du rythme de ses pas qui nous guidaient vers les salles de cinéma de l’Odéon. Il achetait deux billets pour la prochaine séance, sans vérifier le titre du film. Je me rappelais mes souvenirs d’adolescence, les premiers baisers sous le faisceau du projecteur, faisant de moi le personnage d’une romance sans avenir. Nous avions choisi le dernier rang pour nous embrasser. Il gardait mon visage dans ses mains. Je pensais au vent dans les arbres puis sur la
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surface de l’eau. Je pensais à la chaleur des ventres réunis. Je pensais au sable mouillé avant la mer. Je pensais à l’obscurité comme un drap sombre. Il était doux et galant, il était fort et sexuel. Je passais ma main sous sa chemise avec l’idée d’accéder à un lieu interdit. Nous glissions de nos sièges, riant de nous-mêmes, légèrement ivres et fous. Je séparais deux réalités – celle du film, celle de nos baisers –, ne sachant plus où situer le vrai spectacle de la soirée. Je me laissais serrer puis tomber contre lui avec le sentiment de fabriquer un souvenir comme on se fabrique une histoire pour rêver. Je le raccompagnais à l’adresse où il séjournait. Nous nous embrassions à nouveau dans la chaleur du hall d’entrée, surpris à plusieurs reprises par un homme qui transportait des objets. Nous restions face à l’autre comme face à un miroir. Les mots nous manquaient. La nuit nous recouvrait comme un voile. J’étais triste de son prochain départ. J’avais l’idée qu’il m’échappait à nouveau. Il y aurait désormais la vie avec lui puis sans lui, comme une mécanique qu’il me faudrait subir. Il descendait avec moi vers Mabillon à la recherche d’une voiture de taxi, me tenant par la nuque. J’attrapais sa jeunesse comme on attrape une légère fièvre. Avant de refermer la portière, je lui murmurais l’aimer, m’assurant qu’il ne comprenne qu’à demi mes mots de peur de brusquer les choses en dépit de la certitude de mes sentiments. Je le regardais, il restait immobile agitant sa main dans ma direction, happant l’énergie de la ville. Je baissais ma vitre, la voiture glissant le long de la Seine criblée par les lumières des immeubles qui la bordaient. Je pensais à sa bouche et à ses mains. Il logeait sous ma peau comme une matière vivante. Quand j’arrivais chez moi, je remarquais l’odeur de son eau de Cologne sur mes vêtements. J’avais embrassé son tatouage comme on embrasse une pierre précieuse. Je ne l’imaginais plus à Paris mais à Lausanne, sous un ciel d’orage. La nuit était sombre, la peur montait en moi, sèche et sans nom. Je retrouvais le silence que je comparais à un ennemi. Je consultais les horaires de train pour la Suisse, commandais un billet pour le troisième jour de juillet. Je désirais écrire mais la force me manquait. P. devenait mon unique sujet. Je le reconnaissais à peine sur la photographie que j’avais imprimée. Son image sous les arbres du Luxembourg dévorait mes souvenirs à la manière d’un acide. Je
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ne dormais pas, confondant mes songes à des rêves éveillés. La nuit avançait vers le jour. Je déroulais un fil jusqu’à lui, comblant le vide qu’il avait laissé. Il demeurait près de moi, comme une ombre. Le lendemain, je restais chez moi, attendant de ses nouvelles, consultant son site. Je reprenais mes habitudes. Je lui écrivais un mail qu’il lirait à son arrivée. J’avais l’image d’un long chemin de rails qui nous séparait. J’attendais sa voix. Il m’arrivait de penser qu’il ne m’appellerait plus jamais. La chaleur de son corps se diffusait en moi. J’avais le sentiment d’une grande histoire. Je l’entendais enfin, depuis chez lui, ses fenêtres ouvertes sur le lac. Je lui manquais. Il avait hâte d’achever son année, de présenter son travail, de se sentir libre et disponible. Il aimait que notre amour éclose en été. Paris gardait ses pas que je suivais, à mon tour, comme il avait pu suivre les miens. Je préparais mon voyage, m’achetant un nouveau sac et de nouveaux vêtements. J’aimais dépenser mon argent pour lui plaire. Je me préparais à lui. La foule me traversait telle une foule amoureuse. Je n’éprouvais ni colère ni tristesse, mon désir annulant les mauvais sentiments. Les quais étaient fermés, on avait installé des parasols et des transats. Je rêvais de partir avec P. en Normandie, de lui faire découvrir ce que j’avais aimé plus que tout. Les sables sans fin et les grandes marées, les stations balnéaires où la vie semblait s’être figée, lui ouvrant mon passé. Je montais au dernier étage de la Samaritaine qui allait bientôt fermer ses portes. Les toits de Paris ressemblaient à de petits rectangles bruns et imparfaits. Je me demandais combien d’histoires abritaient les bâtiments et combien de chagrins s’y préparaient. La brume de chaleur tombait comme un second ciel, lourd et opaque. J’avais conscience des autres, l’amour me reliant au monde. Je découvrais ses mots m’attendant chez moi. Ils ressemblaient à ceux que j’avais à l’esprit. Nous avions les mêmes pensées parce que nous avions le même désir. Il avait achevé sa cellule, j’y voyais la fin réelle de sa première histoire. Le cœur prenait son temps. Il m’envoyait le dessin à l’encre noire d’un ange porté par un loup, courant vers une forêt. J’aimais le mouvement. J’aimais le lien avec l’animal. J’aimais que ni l’un ni l’autre ne soient humains. Son trait était léger, à peine esquissé, j’y retrouvais sa douceur. Il se baignait chaque soir, tenant sa promesse. Je craignais
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parfois qu’il ne lui arrive quelque chose, la jeunesse me semblant fragile. J’avais l’idée que la force que je nommais résistance venait avec l’âge. La vieillesse arrivant alors comme une victoire. Je masquais mon inquiétude. Il m’était difficile de me détacher de mes réflexes, ayant reçu, en partie, une culture de la peur. Il était fier de mon métier, admirant le lent travail des mots, la patience que cela exigeait, la comparant à un canevas précis. Mes livres subsistaient après leur publication, sabotant mes nouveaux projets. Ils grandissaient en moi par vengeance. P. m’envoyait des photographies en noir et blanc, d’iris, de champs de blés couchés sous le vent, de roseaux sauvages semblables à ceux dont j’avais rêvé quand je lui avais écrit pour la première fois. Je lui répondais en soignant mes mots, tenant mon rôle, puis l’oubliant. Mes missives étaient courtes, comme des versets qu’il aurait pu chanter. J’aimais regarder le ciel en pensant que nous partagions sa lumière puis ses nuits. La nature nous unissait l’un à l’autre. Je la trouvais grande et infinie, contenant les mystères du désir. Je nommais les jours précédant mon voyage les jours de confirmation. J’étais sûre de mon choix. Il me fallait retourner sur le lieu de notre rencontre afin de fermer mon hiver. À la gare de Lyon je regardais les voyageurs, me demandant les raisons de leur départ. Je désirais qu’ils sentent, comme moi, le sang monter en eux. P. m’avait écrit plus tôt dans la matinée. Il était impatient de m’accueillir chez lui, dans son pays. Il saluait mon courage. Je gardais avec moi le dessin de l’ange et du loup. Mon amour ne relevait pas de la bravoure. J’avais l’idée que les relations amoureuses avaient un rapport avec la philosophie. Il y était question de vérité et d’illusion. Je me trouvais changée, usant d’une nouvelle expression – La force de vie. Je m’étonnais, non de mon courage (P. ne suscitant aucun sentiment de méfiance) mais de ma conviction. Il m’était devenu impensable de m’attacher à quelqu’un d’autre que lui. Je remarquais sur le wagon le slogan du transporteur – Paris-Lausanne, la ligne du cœur –, ce qui, auparavant, ne m’aurait ni interpellée ni émue. Chaque détail s’ajoutait à mon histoire, devenant un élément fondamental. Je me sentais portée, à la fois par mon choix, à la fois par une sensation inconnue que je me refusais à identifier. J’allais dans le sens du temps et vers la part de hasard qu’il me réservait. La peur ne
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trouvait plus sa place. Mon désir en détruisait les mécanismes. J’y voyais la jouissance absolue du bonheur, démunie de tout jugement, de toute culpabilité. Le trajet me semblait lent malgré la vitesse de mon train perçant l’air comme une lame de fer. Je n’arrivais pas à lire. Je prenais des notes. L’idée d’écrire sur P. me revenait. J’y voyais une façon de fixer mon histoire, de mélanger la fiction à la réalité, refusant de séparer les choses. J’écrivais sur son physique par crainte de m’y habituer ou de ne plus m’en étonner. J’étais attendue, après la frontière française, à l’abri des montagnes hautes qui faisaient comme une anse. Il me semblait me rendre à Lausanne pour la première fois. J’avais confié à A. et à l’homme dont elle était amoureuse l’adresse et le numéro de téléphone de P., non par prudence mais pour qu’ils me portent bonheur. Je croyais en une donation des sentiments. J’avais l’idée de partir à l’étranger, ne reliant aucun de mes souvenirs zurichois à mon aventure. Ma première vie en Suisse me semblait lointaine, dénaturée par ma rencontre avec P. Il avait changé mon passé. Une femme prenait place près de moi. Je remarquais son regard sur mes mains, mes notes, les magazines que j’avais achetés à la gare, cherchant à établir un lien. Je me refusais au dialogue, désirant me garder pour celui qui m’attendrait sur le quai. Avec la vitesse, le paysage ressemblait à une ligne derrière laquelle je devinais une succession de vallons et de forêts. Nous traversions la Bourgogne, je pensais à A. qui y avait passé ses vacances enfant, à sa maison vendue que nous avions visitée un jour, des larmes dans les yeux. Je pensais de plus en plus à la jeunesse de P., engendrant en moi des calculs savants. Je vivais encore à Zurich quand il naissait. Je prenais garde à ne pas comparer nos souvenirs. Nous étions de deux époques différentes, la mienne me semblant plus légère. Notre monde souffrait de violence. L’amour y était davantage menacé. Bon nombre de passagers descendaient à Dijon, bien souvent des hommes. Je pensais aux femmes qui les attendaient et au désir qui les unissait peut-être encore. Je pensais aux corps révélés par la jouissance. Je pensais au langage. Je pensais que les mots de l’amour étaient ceux d’une confession. J’aimais l’idée d’être à quelqu’un, sans compter. Je ne suivais plus les informations à la télévision. Je n’achetais plus les quotidiens. Je ne reprenais pas l’écriture de mon nouveau livre.
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J’aimais vivre de lui, attendant ses réponses et ses appels téléphoniques. Je ne négligeais pas mon existence. Je la dotais d’un nouveau flux. Nous étions peu dans mon compartiment à nous rendre en Suisse. Je vérifiais mon image dans un miroir de poche, me recoiffais, me parfumais. Le ventre me serrait. La course du train devenait plus lente, me permettant de découvrir le paysage que j’avais traversé sous la neige. Je remarquais un monastère caché dans une forêt. Une barque attachée à un ponton. Un lac que je comparais à une plaque de verre. La nature semblait s’élargir au fur et à mesure de notre trajet. Je pensais à lui, en train de se préparer, de choisir sa tenue, de ranger son appartement, d’acheter, peut-être, des fleurs. J’avais parfois l’idée qu’il ne serait pas au rendez-vous, me laissant seule dans une ville où je ne comptais aucun ami. En dépassant la ville de Frasne, je me souvenais de mon voyage d’hiver. J’avais eu un sentiment de tristesse que je peinais à identifier. Je manquais de certitudes suite à ma rencontre, craignant que mon imagination ne me joue des tours. La campagne était sèche, l’herbe jaunie par le soleil, je distinguais quelques chalets semblables à ceux d’Einsielden où j’avais passé une fête de Noël vingt ans plus tôt. J’aimais que P. ne puisse en raison de son âge faire partie de mon passé. J’y voyais une forme de liberté. J’aimais voyager ainsi, seule, me rendre dans un lieu que je ne connaissais pas, dormir près de quelqu’un qui demeurait un étranger. Il avait peur de partager ma nuit. Il disait que seul le sommeil était intime, qu’il signifiait bien plus que la jouissance. J’avais l’image d’une transmission des rêves comme si les cerveaux se reliaient en secret, échangeant leurs informations, déroutant le cours de leurs songes. Je me souvenais avoir un jour fait les mêmes rêves que A., m’en apercevant au fil de son récit. J’y voyais la force de notre attachement. La France s’éloignait, la nature marquait ses frontières. J’aimais devoir quitter mon espace pour vivre mon amour, traversant deux pays pour rejoindre l’Aimé. Il se tenait sur le quai, habillé en blanc. Je le trouvais changé, gagnant en assurance. Je remarquais sur ses bras nus des bandes dorées, ayant renversé par mégarde de la peinture sur lui. Je lui donnais le nom de Garçon d’Or. Il devenait l’ange de son dessin, tombé d’un autre monde. Le regard des passagers se posait sur nous, devinant la raison de mon voyage ou s’indignant de
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notre différence d’âge. Il prenait ma taille, comme au jardin, portait mes affaires, s’arrêtait pour me serrer contre lui. Je pensais qu’il avait le physique de ses missives. Il était doux et courtois. Il avait écrit sous la sonnette de son appartement (en lettres d’imprimerie) – Les yeux fermés. Je prenais ses mots pour moi, rejoignant l’endroit où il vivait et d’où il m’avait écrit, endroit tant de fois imaginé et dont l’espace dépassait ce que j’avais construit lors de mes rêveries. Son salon s’ouvrait sur une terrasse dominant le lac qui surgissait des brumes chaudes et épaisses. Je devinais au loin les reliefs de la France. Il descendait faire une course, me laissant seule. J’y voyais une marque de confiance. Je l’attendais au soleil, comme si j’avais toujours vécu chez lui, comme si je n’avais aucun passé. Je remarquais un jardin en contrebas, un tapis de marguerites qui faisait un cercle blanc et imparfait. Je pensais à mes heures de guet, à ma façon d’imaginer sa vie et de m’y inscrire enfin. Je portais en moi l’image de deux corps assoupis l’un dans l’autre. Il revenait les bras chargés, je le rejoignais à la cuisine, ne décelant aucune trace d’un désordre récent. Chaque chose trouvant sa place, comme mon corps enroulé au sien. J’évitais sa chambre, grande et sobre. Je remarquais dans l’entrée de petites images en noir et blanc, une de ses broderies, aux murs de son salon la photographie d’une femme dont on oubliait la nudité, à cause des bains chauds dans lesquels elle se tenait, de l’humidité qui en émanait, de ses cheveux longs et noirs se déroulant comme des algues sur son corps et de la luminosité qui se dégageait de la prise. Il avait acquis trois collages de François Wiedmann qui rappelaient le travail de Jean-Michel Basquiat, un dessin de l’un de ses professeurs – des liens enchevêtrés les uns aux autres. Il disait débuter une collection. Je pensais que l’art nous maintenait dans une forme de vérité. Que chacun pouvait y trouver la juste place de son cœur. Le soleil brûlait le lac, le striant de bandeaux argentés. Je ne voyais plus la France, mais les sommets des montagnes et leurs neiges éternelles. Nous étions assis l’un en face de l’autre, dînant sur sa terrasse. J’arrivais à cet instant où l’on ne peut se détacher de l’autre. Où rien ne choque ni ne surprend. Où tout s’accorde, d’un même son, d’un même souffle. Je livrais mon passé par fragments. Je lui confiais mes années d’amour et mes années de solitude, que j’avais comblées par
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mon travail, d’une écriture nerveuse qui trahissait mon état. Je lui confiais ma théorie sur les personnes qui aidaient à créer et sur celles qui défaisaient l’ouvrage, sachant à l’avance qu’il ferait partie de la première catégorie. Il semblait avoir aimé autant que moi. Son premier chagrin l’avait fait vieillir plus vite que les hommes de son âge dont il ne recherchait pas la compagnie. La nuit venait sur nous bleu marine et chaude comme évaporée du lac. Les lumières de la France jaillissaient une à une. Je pensais qu’il avait souvent regardé dans cette direction, me parlant au téléphone, m’écrivant, achevant ses croquis. Nous étions entre terre et ciel, repoussant l’instant où il fallait rejoindre sa chambre et se retrouver vraiment. J’avais l’idée que le désir de l’autre s’apprenait de façon lente, à force de le confronter à son propre désir. La jouissance reposait sur l’unité. Nous nous tenions encore à distance. Plus tard dans ses bras, je pensais à l’histoire du monde. Au ballet des planètes. À l’apesanteur. À l’illusion des étoiles. Je pensais à l’univers entier. À ce que l’homme ne pourra jamais contenir. Mes sentiments se déroulaient comme un ruban. Je tombais à l’intérieur de moi, gagnée par le vertige. Je sentais mes larmes monter, mes forces me quitter, nos corps se révélant puis se cachant l’un l’autre. J’avais l’image de deux cœurs nus. Les murs de sa chambre se refermaient sur moi. Nous restions silencieux, chacun replié sur son secret. Je craignais de le décevoir, figée par mon désir qui semblait se brouiller. Je ne me sentais pas libre. Il embrassait mon front, se levait et choisissait pour moi (ou pour mes peines) Lady in Satin de Billie Holiday. Je me retrouvais contre lui comme on se retrouve contre un ami, serrée sur sa peau que je comparais à une partie du monde. Je sentais la peur revenir, je franchissais une étape. Je n’avais aucun mot pour définir l’intimité. Elle formait un cercle autour de nous qui n’était pas le vide. Je m’endormais loin de mes attaches. Je nommais le lendemain le jour de fusion, nos corps se répondant à nouveau. Le désir reprenait telle une force vive. Nous marchions comme tous les amants sous les arbres de coton. À mon tour, je suivais ses pas. Il me semblait ne former qu’un seul corps, ni féminin ni masculin, à la jonction de nous deux. Le lac renvoyait les rayons du soleil vers le ciel. La lumière semblait monter et non descendre, comme le sang, du cœur vers le cou. Je me sentais vivante. Nous quittions peu son
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appartement, profitant du soleil sur sa terrasse, descendant au lac en fin de journée, ne nous rendant jamais en ville. Je pensais à mes heures de guet. Il me semblait avoir accès à un lieu que j’avais déjà inventé. Il me confiait un soir l’exemplaire de mon Journal dont il s’était inspiré pour son travail. Il contenait ses larmes et ses espoirs. J’aimais qu’il soit annoté, souligné, cousu sur sa première page, transformé en objet dont P. et moi-même connaissions désormais la valeur. J’empruntais son mémoire qu’il avait relié à la manière d’un petit livre, traversé d’images d’Otto Muehl, de Shigeko Kubota, de Vito Acconci, artistes dont j’ignorais les œuvres. Je reconnaissais une photographie de Robert Mapplethorpe qui durant sa vie entière avait capturé le désir comme on capture un visage. Nos heures consistaient à nous apprendre, à brûler nos peaux l’une contre l’autre. Il m’offrait un couteau suisse de l’armée (un rêve d’enfant pour moi), non pour me défendre, mais parce qu’il avait appartenu à son grand-père. Il m’ouvrait son album de famille, le reconnaissant à chaque fois à cause de son regard, si particulier, qui semblait couvrir le monde. Il nous arrivait de traverser la nuit sans dormir, ivres de mots et de baisers. Quand je le surprenais de dos, torse nu, immobile devant les montagnes, je décelais toute la force de sa jeunesse. Il m’arrivait d’avoir des idées noires que je chassais au plus vite, regrettant d’avoir perdu mes trente ans. Quand je rentrais à Paris, je lisais son mémoire comme si j’avais pu lire sur son corps. J’apprenais de lui, ce qu’il était vraiment. Il se défendait d’être un artiste, imaginait sa vie entre les œuvres des autres et sa capacité à organiser des événements. Je lui trouvais du talent. Il m’avait montré un film qu’il avait fait sur lui et son amie de l’époque suite à une réflexion sur le corps. Les peaux semblaient avoir été filmées derrière un filtre transformant la couleur de la carnation, diffusant une brume qui les rendait irréelles. J’étais jalouse de son passé, regrettant de ne pas avoir été son premier amour. Il me devenait impossible de penser aux étreintes d’une autre sans éprouver de la tristesse puis de la colère. J’aimais qu’il ne vive pas à Paris, me donnant l’illusion de le garder à moi. Je décidais de lui écrire une lettre par jour, achetant un papier blanc et nervuré (précieux), ainsi qu’un stylo à plume et de l’encre noire. Mes lignes d’écriture ressemblaient à des dessins maladroits. Je lui écrivais comment ma
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vie se divisait en deux depuis notre rencontre. Il me semblait parfois porter sur ma peau la marque de ses baisers. Dans la rue, je marchais avec lui. Je lui achetais mes romans préférés, une eau de toilette. Je complétais mes tenues par un nouveau foulard, une paire de chaussures. Je passais mes heures à parfaire mon image. Je voulais lui plaire, craignant que la passion ne le quitte. Je connaissais les mystères du cœur. L’amour avançait masqué. La chaleur prenait la ville d’assaut, je marchais vite, la sentant à peine glisser sur ma peau, happée par mon projet. Je dormais peu, attendant son dernier appel, les yeux clos, prenant sa voix comme une caresse. Il entrait dans ma vie, en entier. Je ne savais pas si le monde s’éloignait de moi ou si je m’éloignais du monde. Je me tenais dans ma chambre comme dans la chambre d’un cœur, rompue à ses battements. Il m’arrivait de consulter son site, non pour le surveiller mais pour partager son temps. Je ne retournais pas au jardin du Luxembourg, triste de son absence. En restant chez moi, j’avais le sentiment de rester près de lui. Je me rendais disponible. Mon roman me manquait. J’en écrivais des parties à la main et non à l’ordinateur comme je l’avais toujours fait. Je travaillais par scène, décrivant deux garçons sur une moto, l’un posant sa tête sur l’épaule de l’autre pour se protéger du vent. Mon tableau amoureux me rappelait celui d’un film d’André Téchiné. En vieillissant, mes livres s’inspiraient du cinéma, le mouvement prenant le pas sur les mots. Il m’arrivait de me rendre dans le quartier des Grands Boulevards dont j’appréciais l’anonymat. La foule se pressait de la gare Saint-Lazare à la place de l’Opéra, indifférente à ma nouvelle vie. P. avait présenté sa cellule, obtenant ainsi son diplôme, fier de confier mon texte au jury, photocopié en dix exemplaires. Sa cellule serait exposée pendant huit jours dans une galerie de Lausanne. Il m’en ferait parvenir une image avant de venir me rejoindre à Paris. Il cherchait mon adresse sur un plan, confondant les rues et les quartiers qu’il avait traversés lors de la Marche des Fiertés. J’attendais et craignais sa présence chez moi, désirant qu’il s’y plaise autant que je m’étais plu dans son appartement. Paris, avec New York, était sa ville préférée. Il y aimait l’énergie dont je ne pouvais moi-même me défaire pour écrire (énergie que je comparais à celle du désir). Je me souvenais de ma
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chambre rue du Cherche-Midi, de ma première soirée, descendant la rue de Rennes jusqu’au boulevard Saint-Germain, dînant au Drugstore qui existait encore, remontant vers la rue d’Assas, terrifiée à l’idée de ne pas retrouver mon chemin. J’avais alors dixneuf ans et me sentais perdue non seulement dans une ville que je connaissais peu, mais dans le monde en général. J’avais l’idée que l’on trouvait sa place sur terre à partir de l’instant où l’on trouvait sa place près de ceux qui nous aimaient. Que l’amour était l’unique lien aux autres, à ce qui entoure. L’unique détour avant la mort. Mes années d’apprentissage furent lentes et semées de pièges. Je ne m’étonnais pas de sa présence chez moi, l’ayant attendu ou espéré depuis toujours. Les orages avaient cessé, laissant la ville dans une torpeur chaude. Il me prenait dans ses bras, je sentais son cœur comme accroché au mien. Nous dînions souvent dehors, dans mon quartier. Je remarquais le regard des hommes sur lui. Il baissait la tête, embarrassé. J’étais fière de son succès, y voyant une forme de vérité. Paris semblait nous appartenir, de nouveaux souvenirs s’y tissant. Nos gestes étaient justes, nos mots se répondaient. Je pensais aux pluies d’été. À la grue rouge, qui avait été déplacée. Au dessin de l’ange et du loup. Je rassemblais les preuves de nos dernières semaines avant que les jours nouveaux ne les dévorent. J’avais l’idée que l’écriture avait provoqué les événements. Nous nous rendions au Jeu-de-paume, passant par la fête foraine des Tuileries. La chaleur était si dense qu’il nous semblait devoir traverser une matière avant d’accéder au musée. Je ne pensais pas à mon chemin d’hiver. Avec lui, mes trajets devenaient inédits. Je n’entendais ni le bruit des manèges ni les cris des adolescents qui tournaient dans les airs. Je ne répondais qu’à sa peau avec la force d’un aimant. Devant la multitude des visages de Cindy Sherman, que je comparais à la multitude des émotions, je me demandais comment on pouvait vivre sans amour. P. se tenait derrière moi, en retrait. Je savais qu’il me regardait. Nous traversions les salles, décalés l’un de l’autre pour mieux se retrouver. Les images se déroulaient une à une, grandes ou petites, colorées ou en noir et blanc, retraçant l’histoire sociale de l’Amérique. Je retrouvais des prises sur lesquelles P. avait travaillé, me souvenant avoir fait des recherches sur les Film Stills afin de nous rapprocher. Il nous
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arrivait parfois de ne sortir qu’à la tombée de la nuit, fuyant la chaleur et la foule de l’été. Nous flottions au-dessus de Paris et je pensais que l’amour avait aussi quelque chose de méprisant. Nous étions sourds aux autres, enfermés dans notre désir relayé par nos nombreuses visites dans les musées, les galeries et les fondations. J’avais l’image de nos corps dressés dans l’immensité du monde, solitude que je comparais à celle des corps du peintre François Ferrier dont nous avions suivi l’exposition, traversés par les forces qui semblaient quitter les toiles brunes et rousses, folles et veinées, à l’image des combats ou des désertions qu’elles révélaient. Je découvrais à nouveau certaines salles du Louvre – épaules, bustes, corps, ventres sculptés –, cherchant chaque fois à nous inscrire dans les œuvres, nous assurant ainsi une forme de pérennité. P. regardait les travaux, concentré, s’étonnant de la lumière ou du parti pris des choses. Nous ne partagions pas seulement nos opinions sur ce que nous venions de voir, d’aimer ou de détester. L’art semblait doubler notre désir. Je posais sur mon bureau ses lettres, nos billets de cinéma, la photographie de sa cellule qui ressemblait à une maison éclairée de l’intérieur, avec un accès par un escalier. Je m’étonnais de sa profondeur. Il devait bientôt la détruire. J’y voyais la fin de toutes choses, me rappelant combien le vide me faisait peur et qu’il m’avait fallu du temps, à force de lutte et de conflits avec moi-même, avant de trouver un sens à la vie. Je refaisais avec lui mes marches d’hiver, ne lui expliquant jamais mon errance de peur qu’il ne s’effraie ou qu’il n’acquière une forme de pouvoir sur moi. Il me semblait important de garder nos équilibres, chacun apprenant de l’autre. Je pensais peu à sa jeunesse, j’avais l’idée que nous serions tous emportés par le temps. Il m’arrivait de le rejoindre dans un café ou dans un jardin, ayant besoin de me retrouver seule afin de poursuivre mon travail que je nourrissais de mon expérience. Ma nouvelle vie sécrétait de l’écriture comme un liquide qu’il me suffisait de recueillir. J’aimais qu’elle soit à l’origine d’un livre masculin. Je lui volais ses mots, ses expressions qu’il me confiait. Je m’inspirais de son corps afin de parfaire le corps de mes personnages. Quand je le retrouvais, il m’arrivait de croiser son regard sans le reconnaître comme si je souffrais d’une absence au monde. J’éprouvais alors le même vertige qu’au soir de notre
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rencontre. Souvent, nous déjeunions (tard dans la journée) près du Palais-Royal à l’ombre des arbres. J’avais conscience de l’amour et de la force qu’il charriait. J’y voyais une expérience de transfiguration. Nous nous rendions à plusieurs reprises au musée des Arts décoratifs, P. nourrissant une passion pour le début des années trente. J’aimais traverser les époques de salle en salle, dans l’illusion qu’elles nous traversent à leur tour. Je voulais que l’histoire et les modes nous recouvrent. Que l’on ait un passé commun. Le musée abritait des chambres, des salons, recomposant la vie de tous les jours. Nous nous attardions près du boudoir bleu de madame Lanvin et du bureau d’un ambassadeur de France au Liban, construit en rond telle une coque de couleur brune, avec le sentiment de mêler une intimité à la nôtre. Il me semblait que les œuvres s’ajoutaient à ma vie, la transformant en profondeur. Ainsi, les châteaux, les sculptures, les peintures, la musique, me façonnaient de l’intérieur. Il ne s’agissait ni de culture ni d’intelligence. Je dévorais la beauté pour qu’elle reste en moi, ne lisant jamais l’inventaire d’une collection, m’approchant très près de l’œuvre afin d’en être irradiée. Mon expérience de l’art demeurait sensuelle, s’apparentant au désir, brutal et sans recul. J’avais toujours à l’esprit que notre temps était limité. Notre histoire se constituait de séparations et de rendez-vous. J’y voyais une forme de romantisme et l’ultime moyen peut-être de garder un amour. Notre histoire débutait d’une absence. P. m’avait aimée en me lisant, je l’avais désiré en l’épiant. Quand il rentrait à Lausanne, je retrouvais mon livre qui peinait à s’écrire, la vie à vivre me semblant plus importante que la vie à raconter. J’aimais les passerelles que j’avais construites de la réalité à la fiction, mais elles ne suffisaient pas à me faire renoncer à mes rêveries. Je restais dans mes scènes amoureuses, comme stupéfaite. Il me téléphonait plusieurs fois par jour. Il relisait mon dernier roman avec un regard nouveau, ne pouvant défaire ce qu’il savait de moi de ce qu’il apprenait. Il disait entendre ma voix en lui. Il se baignait tous les soirs. Je l’imaginais plongeant, le corps tendu, agile et animal. Je ne me souvenais pas de mes rêves, mes nuits semblaient se dérouler sans moi, comme si ma conscience quittait le monde. Il m’arrivait de vérifier son forum, avec un léger sentiment de honte, craignant qu’une admiratrice ne
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lui laisse un message. J’écrivais mal et sans entrain. Je désirais le retrouver au plus vite, mon existence me semblant tourner à vide. Je me rappelais la phrase d’un homme rencontré trois ans auparavant, qui m’avait confié vouloir faire quelque chose de son désir, ce qui m’avait alors semblé absurde. Je craignais à mon tour de gâcher mon désir. Il m’envoyait un soir une photographie de lui, monté sur des échafaudages, au centre du quartier du Flon. Il avait accepté un concours de dernière minute, consistant à créer en un après-midi une toile qui serait vendue aux enchères. Il avait peint un panneau en rouge sang, criblé de points blancs et traversé de phrases que je nommais les slogans – Je suis une étoile de mer, Je suis un astérisque, Je suis un arbre couché. Sur l’image, je reconnaissais son corps, sa façon de se tenir, sachant qu’il posait pour moi. Nos étreintes me manquaient. Je craignais que le temps ne nous recouvre. Il avait marqué ma ville et mon quartier. Je lui écrivais la nuit afin de le ramener à moi dans le silence. Je portais une mémoire de nos gestes, me déplaçant dans mon appartement comme si je devais tenir compte de sa présence. Mon écriture était si lente que je décidais d’un nouveau voyage. Il me semblait devoir vivre avant d’écrire. L’été qui passait m’éloignait de mon hiver et confirmait mon histoire. La gare de Lyon devenait un endroit particulier. J’y avais conduit P. deux semaines plus tôt, cachant mes larmes quand il montait dans son train. Je pensais que les gares comme les aéroports se détachaient de leur ville, ressemblant à des lieux sans frontières, chaque passager étant déjà parti de quelque chose ou de quelqu’un. Je pensais que P. s’en allait de moi comme une force que je me devais de retrouver. Je craignais que mon histoire ne s’achève avec la belle saison, tel un amour de vacances qui n’existe plus à la rentrée, chacun reprenant sa liberté. Nous nagions ensemble, vers les montagnes aux sommets blancs, dans le secret du monde. Il nageait devant moi, revenant sous l’eau, me portant à bout de bras. Je plongeais sous lui, prise dans une danse qui rappelait nos étreintes, nos ombres se suivant. Je pensais à notre correspondance quand il promettait de se baigner pour moi chaque jour, comme on promet de faire sa prière. J’avais l’idée de vivre l’envers des choses et des apparences. J’avais l’idée d’être de l’autre côté d’un décor que j’avais inventé d’après les éléments dont je
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disposais sur P. L’écriture ne me manquait pas, fabriquant une forme de roman qui m’impliquait. Je le regardais s’endormir près de moi, tremblant légèrement, épuisé par nos courses, ressentant pour la première fois le besoin de le protéger. Nous remontions à pied chez lui, passant par le théâtre de Vidy, les magnolias en fleur nous escortant. Un avion civil rompait le silence. La vie semblait se figer ou se mouvoir selon nos pas ou nos projets. Il nous arrivait de dîner dans les jardins de l’hôtel Beau Rivage, seuls, les autres clients préférant les restaurants en salle. Les montagnes formaient au loin des édifices. Notre amour grandissait en paix. Il me semblait nous connaître depuis des années. Depuis le premier jour de sa lecture, comme si ses yeux avaient tendu un fil jusqu’à nous. Je le surnommais Mon jeune prince russe en raison de ses yeux bleus, de ses cheveux noirs, de son air étranger. Il s’excusait parfois de son âge, regrettant de manquer d’expérience. J’apprenais chaque jour de lui en dépit de sa jeunesse. Mon trouble ne survenait que lorsque je pensais à l’avenir, exercice que je décidais de m’interdire. Il se disait jaloux de mon passé, des instants que j’avais accordés à un autre que lui. J’aimais l’idée d’être brûlée par sa beauté qui me surprenait encore. Je montais à l’arrière de sa voiture, exécutant un jeu de rôle que nous avions choisi ensemble (il était mon chauffeur). Il me conduisait au travers de son pays, sur le long chemin des vignes qui menait à la France, le lac se confondant à la nuit. Nous suivions les rails du train de Montreux creusés à flanc de paroi, nous arrêtant dans un village, prenant un verre sur une terrasse qui se jetait dans l’eau. Je pensais aux vignettes des chocolats de mon enfance. La Suisse semblait se déployer. Je n’avais jamais eu peur de la nudité avec lui. Je n’avais jamais eu honte non plus. Nous apprenions l’un de l’autre, défaisant nos habitudes. Le désir me semblait complexe parce qu’il révélait nos personnalités, naturel en raison de sa fréquence. Je ne me sentais pas en danger, ses gestes, ses mots et son regard étaient ceux d’un homme sans violence. J’aimais la façon dont il se déplaçait, occupant tout l’espace, comme dans mes rêves. Je m’endormais dans ses bras. Il avouait me regarder pendant la nuit, souffrant d’insomnies. Il disait vouloir imprimer mon image sur sa peau. Il me prenait sans cesse en photographie, me filmait à la piscine de Montchoisi où nous passions nos jours à nager. Je
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refusais qu’il m’accompagne à la gare, lui cachant encore mes larmes. Nos séparations me rappelaient d’autres séparations. Je pensais que l’on ne guérissait pas de son passé. Je rentrais chez moi emplie d’images puis de vide. Il me semblait le porter puis m’en défaire au fil des jours. Sa voix me ramenait à nous, chaque soir, avant de m’endormir. Je reprenais mon travail, écrivant à la place d’un homme. Je m’inspirais de son adolescence qu’il m’avait décrite dans une longue lettre qui ressemblait à une séquence. Il s’était perdu dans son désir, croyant mourir d’amour. Le dessin et les mots l’avaient sauvé, tenant un carnet qu’il nommait le carnet des solitudes. Je possédais deux existences, l’une à Paris, l’autre à Lausanne où je commençais à comprendre le schéma complexe de la ville construite sur trois paliers. J’avais mes habitudes et mes endroits favoris – le musée de l’Hermitage, l’hôtel des Trois Couronnes à Vevey, le parc de Mon-Repos. Il m’arrivait d’être sans lui quand il travaillait (au centre d’Art contemporain de Genève). Je me sentais étrangère à la ville et libre. Mon passé zurichois revenait parfois, comme un dessin sur un autre. J’aimais prendre les transports en commun, me rendre au cinéma, au restaurant, faire les magasins. Il m’arrivait d’écrire depuis chez lui des articles que l’on me commandait. Je n’écrivais pas à son bureau mais assise à terre sur son tapis rouge dans un rai de lumière qui me tenait chaud. Il m’était aisé d’écrire sur le lac, sur la France cachée derrière la brume, sur ce que j’abandonnais chaque fois d’une rive à l’autre. Ma vie s’était construite à force d’oubli et de renoncement. J’aimais que personne ne sache où me joindre en dehors de A. à qui je confiais mon histoire comme on confie un secret. Je n’avais rien à cacher, mais je désirais protéger mon amour du danger. L’été ne quittait pas Paris. Nous longions la Seine, pris dans la chaleur comme dans un feu, avançant parmi les autres, indifférents et amoureux. Je ne pensais jamais à ma vie avant lui. Il couvrait mon passé et mes jours à l’attendre. Je faisais la différence entre celui dont j’avais rêvé durant l’hiver et celui qui se tenait à mes côtés, l’un se détachant de l’autre comme une ombre de son objet. J’aimais que mon travail soit à l’origine de notre rencontre. J’y voyais une façon d’accomplir mon destin. Dans une salle du Palais de Tokyo était installé un dispositif que je nommais le dispositif poétique. Un ventilateur maintenait au– 53 –

dessus du sol une bande magnétique reliée à ses extrémités, balisant l’intégralité de la surface du lieu où nous nous tenions. Le bruit des hélices ressemblait à un souffle. La bande flottait dans l’air, réduisant le nombre de visiteurs qui devaient se coller au mur afin de ne pas la toucher. Elle fascinait, à cause de la fragilité de sa matière, de la force du souffle. Je la comparais à l’instabilité de la vie, construite sur une part de hasard et de fatalité. Plus loin, on avait photographié la Voie lactée à trois reprises. Les panneaux me semblaient identiques. Je les trouvais beaux, par leurs dimensions, l’obscurité blanchie par une centaine de fragments, d’étoiles, de petites explosions. Sur les vignettes, je lisais – Londres, 1940 – Berlin, 1943 – Hiroshima, 1945. Le ciel restait identique en dépit du funeste projet des hommes. J’aimais le perdre de vue pendant nos visites puis le surprendre face à une œuvre, absent du monde, détaché de la foule comme un objet à son tour exposé, jugé, admis. Mon désir redoublait en présence des autres femmes. J’avais conscience de son succès, remarquant les sourires entendus ou les regards appuyés. Je lui cachais ma jalousie, y voyant une marque de faiblesse. Je me rendais une fois par semaine à Lausanne. Il m’écrivait un jour que mes départs le plongeaient dans une forme particulière de tristesse. Il ne pleurait pas mais se sentait dépossédé. Les jours passant effaçaient parfois mon image. J’existais sans exister vraiment. Il me demandait de laisser des affaires chez lui telles des preuves. Notre histoire reprenait vite, dès le quai, dès le parc que nous traversions parfois pour nous rendre chez lui, dès nos dîners à la brasserie du Palace où l’on commençait à nous reconnaître, à nous saluer, à s’interroger sur le couple que nous formions. J’aimais qu’il croie à l’amour, d’une croyance que l’on aurait pu qualifier de naïve mais qui, chez lui, relevait de la détermination. Il voulait y croire, plus que tout. Je pensais souvent à la désespérance des hommes de ma génération dont je lisais les livres avec tristesse. Je me sentais (peut-être à tort) hors d’atteinte, protégée par quelque chose qui ne relevait plus de l’amour mais de la vie. J’avais fait mon chemin. Je souffrais à l’idée que P. puisse me quitter un jour mais je savais le combat perdu d’avance. Je laissais faire les choses, le cœur résigné. Nous avions quelques disputes, bien souvent au téléphone, la colère se substituant au désir. Il était
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élégant, portant des costumes serrés, des chemises cintrées et de fines cravates, m’attendant à la gare comme à un premier rendezvous. Nous restions dans la séduction, ne souffrant d’aucunes habitudes amoureuses. Je le retrouvais, différent, comme porté par le manque qu’il avait éprouvé à mon égard. Je gardais cette image de lui au musée d’Art moderne, se tenant devant une rangée de néons mauves (une œuvre de Flavin), comme tombé du ciel, les yeux hallucinés par l’intensité de la couleur (certains visiteurs portant des lunettes de soleil), le corps au centre de la pièce comme une cible, les mains dans le dos, abandonné et brûlé par la lumière, attendant que je le rejoigne, par surprise. Cette image me donnait des larmes. J’aimais tant qu’il existe. J’écrivais dans le train qui me conduisait à lui ou qui m’en séparait. Je voulais que mon voyage soit aussi un moyen de travailler, évitant ainsi de l’accuser de me détourner de mon projet. Il me fallait du temps depuis la gare de Lyon jusqu’à chez moi pour retrouver ma vie sans lui. J’aimais regagner ma ville, mon quartier, mes repères. J’aimais l’y attendre, préparer sa venue, choisir ce qu’il préférait, lui réserver une surprise. J’aimais l’y voir se promener, prendre le soleil à une terrasse de café. J’avais le sentiment d’échanger nos vies. Nous nous perdions un jour dans les couloirs de Beaubourg construit en tubes transparents que le soleil brûlait. Je filmais Paris, immense derrière le tube, comme dénudé. Je voulais fixer nos images à défaut de pouvoir fixer le temps. J’avais parfois l’impression d’un tourbillon, suite à nos voyages, à nos traversées, à nos étreintes, à nos séparations. Je conservais ses mots qu’il glissait dans mon sac avant mon départ, nos billets d’exposition, les notes de restaurant. J’avais peur du temps, peur que je retrouvais dans le petit cabinet de Nan Goldin qui exposait sa chambre (reproduite). Je remarquais des images pieuses, des masques, des oiseaux empaillés, un chapelet, tout ce qui avait trait à la finitude et aux croyances. Je voulais me cacher sous le corps de P. et que la vie se poursuive sans moi. Je n’avais pas de regrets de jeunesse mais des regrets d’enfance – l’Âge où l’on ne sait pas. Nous poursuivions notre visite dans Beaubourg, trouvant par hasard les poupées d’Annette Messager et ses broderies qui lui rappelaient son travail à l’ECAL, les heures qu’il avait passées à coudre et à réparer son chagrin. Il m’offrait un jour trois aquarelles datant de cette
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époque, trois ronds semblables à trois cœurs, de trois rouges différents rappelant le sang qui se dégrade, ainsi qu’un canevas le représentant à deux reprises, son corps de teinte chair et son ombre (grise) en second plan, avec cet intitulé – Je suis à côté de moi. Nous achevions nos visites par le quartier du Marais, nous pressant dans un grand magasin dédié aux hommes où il essayait pour moi des chemises, des chaussures, des borsalinos, nous défaisant de ce qui nous avait ébranlés. Je faisais le choix un jour de ne plus nous voir pendant plusieurs semaines afin d’achever mon roman. Nous reprenions notre correspondance. J’attendais ses mails comme on attend un baiser. J’avais parfois l’idée qu’il partirait avec une autre, mon travail entravant notre amour. Je recevais un matin par la poste mes chocolats préférés ainsi que les douze titres du disque illisible. Il avait ajouté à sa sélection Parlez-moi de moi (chanson découverte dans le film L’Homme de sa vie), me rappelant notre danse dans les bandes du soleil l’un contre l’autre, fous et subjugués. J’écrivais pour le retrouver, engagée dans une course contre le temps. J’attendais de recevoir de ses nouvelles jusque tard dans la nuit, nommant ma peur et ma jalousie les épines. Je lui faisais parvenir chaque jour une photographie de moi. Il disait que je confiais une identité à mon livre. Que j’en parlais comme j’aurais pu parler d’une personne. Je pensais que l’écriture naissait d’une blessure et qu’il m’était impossible de produire – reprenant son expression qui me plaisait induisant en moi des images de machines, d’outils, d’industrie –, si j’étais heureuse. Je l’imaginais dansant avec une autre, mélangeant la destinée de mon héros malheureux à la mienne, puis m’endormais avec une chanson de Barbara qu’il avait gravée à mon intention – Dis quand reviendrastu ? Depuis le sommet de la cathédrale de Lausanne, je pensais que les montagnes glacées, les reflets d’argent sur le lac, la brume qui arrivait au loin comme une armée composée d’ombres n’existaient pas. Que je me réveillerais tôt ou tard d’un songe ou d’une illusion. Je me rappelais les mots de A. qui me confiait un jour que la vie n’était peut-être qu’un rêve, nos corps des reflets, que nous étions déjà tous passés de l’autre côté du rivage. Il me semblait vivre en retrait du monde. Nous descendions vers le quartier d’Ouchy pour rejoindre les jardins du musée de l’Élysée, là où il avait pris
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l’habitude de se rendre pendant ses études en compagnie de ceux qu’il avait perdus depuis. Je relevais une tristesse dans sa voix. Il disait que je prenais toute la place de son cœur désormais. Le musée abritait les photographies de Loretta Lux qui n’avait choisi que des enfants pour modèles, retravaillant ses prises, les transformant en tableaux d’époque. Ses sujets semblaient figés au centre d’un champ, d’une maison, d’une salle de jeux, vêtus à l’ancienne, ressemblant à leurs parents. La lumière passait par leurs yeux, inversant le rapport et nous fixant. Leurs regards étaient les regards froids d’un juge. Nous les avions abandonnés, murés à l’espace de la photographie qu’ils ne pouvaient quitter. À l’étage supérieur, Suzanne Opton avait suivi pendant un an des soldats américains, les photographiant couchés, ne prenant que leurs visages. Le grain de peau semblait constituer la nature du papier. On y saisissait ce qui selon moi illustrait vraiment ce qui constituait l’intimité – un défaut, une légère cicatrice, une coupure au rasoir. Elle niait la guerre pour mieux la révéler par des regards qui eux ressemblaient à des regards de sursitaires ou par des non-regards puisque la majorité des soldats avaient posé les yeux fermés. Les angles étaient cassés, les têtes prises renversées, nous obligeant à pencher les nôtres pour en saisir l’expression – le désarroi, la peur ou l’indifférence. Les formats étaient larges, induisant un sentiment de proximité. Le monde se déchirait non loin de nous. J’avais l’idée, à mon tour, de fabriquer de l’amour, consciente de la chance que nous avions. L’amour me semblait rare et précieux. Il me semblait aussi qu’il pouvait s’enfuir de nous comme un oiseau. Je me promettais d’être vigilante. J’aimais mes voyages en train, symbolisant la force de nos liens. Je restais indifférente aux passagers, absorbée par mes notes, mes lectures puis par ma nervosité quand je dépassais Vallorbe, l’avantdernier arrêt. J’avais toujours peur de le retrouver, comparant cette peur au plaisir. Il me semblait le découvrir pour la première fois, faisant de chaque baiser un premier baiser, de chaque étreinte une première étreinte. Il disait parfois être encore intimidé, retrouvant l’autre image de moi, celle de la femme qui écrivait. Nous peinions à contenir nos sentiments, mêlant la force du désir à la douceur de l’amour, serrant nos corps dans une forme de combat. Après l’été, nous partions trois jours à Venise pour la Biennale. Notre voyage
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ressemblait à un songe. Il fallait six heures de train afin de relier la Suisse à l’Italie, six heures pendant lesquelles nous retracions le trajet de notre amour. Il nous semblait nous être aimés avant de nous connaître, avant de posséder un visage ou un nom, avant de savoir l’existence de l’autre. Nos cœurs avaient décidé de nous. P. s’endormait sur mon épaule pendant que j’étudiais le plan de la ville qu’il connaissait déjà. Nous glissions à flanc de montagne, lancés vers l’avenir. J’avais le sentiment d’obéir à quelque chose que je n’arrivais pas à nommer. Je me sentais libre et attachée, faisant le serment de ne jamais le trahir. J’avais souvent craint de rechercher ma jeunesse dans la sienne ou de lui envier les forces qui un jour me manqueraient. J’avais souvent craint qu’il ne me voie de l’autre côté du temps, dans la nostalgie et les regrets. J’avais souvent craint que son désir un jour ne se détache de moi et ne se pose sur un autre corps. Je décidais de vivre comme dans un rêve, découvrant la lagune et un spectacle qui me semblait irréel. La vie sur l’eau me faisait penser à un pétale à la dérive. Nous remontions le Grand Canal (Canal Grande) en silence. Il me semblait suivre une procession. J’avais un sentiment religieux que je comparais à l’amour puisque j’aimais, sans compter, bien au-delà des limites que je m’étais jadis fixées, bien au-delà de la peur d’égarer mon cœur sur un chemin qui me demeurait encore mystérieux. Je ne donnais aucune explication à notre attachement, sinon celle de l’innocence retrouvée. Nous logions dans le quartier de San Marco, traversés de lumières, de couleurs et de reflets. J’avais le sentiment d’avoir été dérobée, avançant l’âme nue et blessée. Nous traversions la ville, de pont en pont, visitant les palais (Grassi, Pisani), la fondation Guggenheim et les quartiers peu fréquentés, nous perdant puis nous retrouvant chaque fois devant notre hôtel, calle D. Albero, comme si nous y étions attendus. La ville ressemblait à mon labyrinthe amoureux, m’égarant désormais avec celui que j’aimais. Je me tenais au centre du désir que j’imaginais rouge, carmin, violacé, comme si j’avais pu le reproduire sur un dessin. Il m’arrivait de manquer de lui en public, me serrant contre sa peau qui épousait la mienne. Je m’endormais après lui, écoutant la rumeur de la rue, guettant les ombres qui passaient sur la lune comme des apparitions. Je pensais que le ciel nous protégerait toujours. Je
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l’admirais assoupi, les paumes ouvertes et la tête penchée vers moi. Il ne ressemblait à personne. Je notais dans un carnet ce qui nous avait émus – Les travaux de Tracey Emin liant la nudité à l’impur, le désir à la mort, par de simples traits qui contenaient ses colères, sa colonne de bois, haute et fragile, à l’image des liens que chacun d’entre nous avait peur de perdre – L’installation vidéo du pavillon russe où de jeunes garçons se livraient à un combat incessant au sommet d’une ville moderne – Le pan de bois sans fin du pavillon suédois, comme taillé d’un seul geste – Le ballet des ombres de Kara Walker narrant les rapports de force, de mépris et de soumission – Les hologrammes de Bill Viola qui ressemblaient à des prieurs baissant la tête sous la pression de l’eau qui semblait tomber de l’arche de l’église qui les abritait. Son corps endormi m’emportait vers un autre territoire, impossible à décrire ou à reproduire. Je manquais de mots quand il s’agissait du plaisir qu’il me donnait. J’avais l’image des feuilles d’automne qui se soulèvent avec le vent. Je pensais à tout ce que l’on ne pouvait saisir – les reflets de la lumière sur l’eau faisant comme des cristaux, la course des nuages, la naissance de l’aube. Je pensais à tout ce qui a de la valeur à défaut d’avoir des mots. Le langage ne pouvait tout couvrir et j’y voyais la raison de sa beauté. Je pensais au silence comme à une défaite. Il fallait baisser nos armes et embrasser la terre qui nous portait. Je pensais que le monde m’avait encore ouvert une petite porte sur la liberté. Je n’avais pas de la chance, j’avais ma chance. Je comparais l’existence à une lave chaude et dorée, coulant sous nos peaux, nous rendant sacrés. Je n’avais plus peur de perdre mon amour. Il me semblait posséder déjà un passé qui formait un rempart face au danger. Nous n’étions pas uniquement en vie, nous étions à l’intérieur de la vie, dans ce qu’elle avait de plus beau et de plus incertain, de plus fragile et de plus puissant.

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