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Jules Michelet

(1798-1874)

La sorcière
(texte de la première édition de 1862)

Garnier-Flammarion, Paris, 1966
Un document produit en version numérique par Jean-Marc Simonet, bénévole. Courriel : Jean-Marc_Simonet@uqac_ca Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales" Site web: http://www.uqac.ca/Classiques_des_sciences_sociales/ Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi Site web: http://bibliotheque.uqac.ca/

Jules Michelet — La sorcière (1862)

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Cette édition électronique a été réalisée par Jean-Marc Simonet, bénévole, professeur des universités à la retraite, Paris. Courriel : Jean-Marc_Simonet@uqac.ca.

Apartir du livre :

Jules Michelet
(1798-1874)

La sorcière
(texte de la première édition :1862)

Garnier-Flammarion, Paris, 1966, 314 pages.

Polices de caractères utilisées : Pour le texte: Times New Roman, 14 points. Pour les notes et l’index : Times New Roman, 12 points. Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word 2004 pour Macintosh. Mise en page sur papier format : LETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’) Édition numérique réalisée le 1er mai 2008 à Chicoutimi, Ville de Saguenay, province de Québec, Canada.

Jules Michelet — La sorcière (1862)

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TABLE DES MATIÈRES

Introduction LIVRE PREMIER I. La mort des dieux II. Pourquoi le moyen âge désespéra III. Le petit démon du foyer IV. Tentations V. Possession VI. Le pacte VII. Le roi des morts VIII. Le prince de la nature IX. Satan médecin X. Charmes, philtres XI. La communion de révolte — Les sabbats — La Messe noire XII. Suite — L’amour, la mort — Satan s’évanouit

Jules Michelet — La sorcière (1862)

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LIVRE DEUXIÈME I. Sorcière de la décadence — Satan multiplié, vulgarisé II. Le marteau des sorcières III. Cent ans de tolérance en France. Réaction IV. Les sorcières basques. 1609 V. Satan se fait ecclésiastique. 1610 VI. Gauffridi. 1610 VII. Les possédées de Loudun. Urbain Grandier. 1632-1634 VIII. Possédées de Louviers. Madeleine Bavent. 1633-1647 IX. Satan triomphe au XVIIe siècle X. Le P. Girard et la Cadière. 1730 XI. La Cadière au couvent. 1730 XII. Le procès de la Cadière. 1730-1731 Épilogue Notes et éclaircissements Sources principales Avis de la seconde édition
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Jules Michelet — La sorcière (1862)

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INTRODUCTION

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Sprenger dit (avant 1500) : « Il faut dire l’hérésie des sorcières, et non des sorciers ; ceux-ci sont peu de chose. » — Et un autre sous Louis XIII : « Pour un sorcier dix mille sorcières. » « Nature les a fait sorcières. » — C’est le génie propre à la Femme et son tempérament. Elle naît Fée. Par le retour régulier de l’exaltation, elle est Sibylle. Par l’amour, elle est Magicienne. Par sa finesse, sa malice (souvent fantasque et bienfaisante), elle est Sorcière, et fait le sort, du moins endort, trompe les maux. Tout peuple primitif a même début ; nous le voyons par les Voyages. L’homme chasse et combat. La femme s’ingénie, imagine ; elle enfante des songes et des dieux. Elle est voyante à certains jours ; elle a l’aile infinie du désir et du rêve. Pour mieux compter les temps, elle observe le ciel. Mais la terre n’a pas moins son cœur. Les yeux baissés sur les fleurs amoureuses, jeune et fleur elle-même, elle fait avec elles connaissance personnelle. Femme, elle leur demande de guérir ceux qu’elle aime. Simple et touchant commencement des religions et des sciences ! Plus tard, tout se divisera ; on verra commencer l’homme spécial, jongleur, astrologue ou prophète, nécromancien, prêtre, médecin. Mais au début, la Femme est tout. Une religion forte et vivace, comme fut le paganisme grec, commence par la sibylle, finit par la sorcière. La première, belle vierge, en pleine lumière, le berça, lui donna le charme et l’auréole.

aux landes et aux forêts. le fit vivre encore. le déplorait. Il suppose. elle a conçu des dieux. mais justement ce couchant sombre donne. En elle commence l’industrie.. donnait ses oracles au monde à genoux. Elle a déjà des traits du Prométhée moderne. Que sa fidélité lui coûte !. sa pitié intrépide le nourrit. Ce n’est pas la Cassandre antique qui voyait si bien l’avenir. Le clergé n’a pas assez de bûchers... du trône d’Orient. lapidée. au trépied de Delphes. mages de la Perse. on voit les affreuses vieilles de Macbeth. qui semblait regarder l’aurore. l’enfant assez de pierres contre l’infortunée. opère la destinée. qu’on chasse comme une bête sauvage. la vraie différence. Plus que Circé. ils naissent et meurent sur son sein.Jules Michelet — La sorcière (1862) 6 Plus tard. Le prêtre entrevoit bien que le péril. Au rebours de la Sibylle. qu’on poursuit aux carrefours. tiraillée. surtout l’industrie souveraine qui guérit. mille ans après. elle regarde le couchant . gratuitement.. Auprès du . hélas ! qu’êtes-vous devenues ? et quelle barbare transformation !. la Femme est mère. Elle évoque. l’attendait. la prêtresse de la Nature. plus cruelle pour une femme.. qu’elle était toujours laide et vieille. aux ténèbres du moyen âge. honnie. tendre gardienne et nourrice fidèle. enseigna les vertus des plantes et le voyage des étoiles. longtemps avant l’aurore (comme il arrive aux pics des Alpes). Le poète (aussi enfant) lui lance une autre pierre. Mais leurs cruels procès apprennent le contraire. Beaucoup périrent précisément parce qu’elles étaient jeunes et belles. Des dieux anciens. la rivalité redoutable est dans celle qu il fait semblant de mépriser. malade. Ainsi. plus que Médée.. refait l’homme. C’est la grande. Celle qui. Celle-ci crée cet avenir. elle a en main la baguette du miracle naturel. l’ennemie. le peuple assez d’injures. Les dieux sont comme les hommes . La Sibylle prédisait le sort. Au mot Sorcière. pour les religions. Reines. déchu. et pour aide et sœur la Nature. il fut caché par la sorcière . une aube anticipée du jour. — c’est elle. elle conjure. celle qui. rayonnante du dieu de lumière. Et la Sorcière le fait. assise sur les charbons ardents !. ravissante Circé ! sublime Sibylle.

Où aurait-elle vécu. endormi tant de maux. Si elle ne guérissait. il s’éloigne. On les paya en tortures. les plus riches barons. presque d’une fournée. . au dire du grand médecin de la Renaissance. terre classique des bûchers. Les empereurs. on en brûle sept mille à Trèves. et l’on peut dire le monde. sauvait ? la fiancée du Diable et du Mal incarné. maudit ces sombres fleurs avant de les connaître. On trouva des supplices exprès . Elles l’effrayent par leurs couleurs douteuses. on leur inventa des douleurs. on la nommait Bonne dame ou Belle dame (bella donna). pendant mille ans. on les condamnait sur un mot. la maudite. aux décombres. ne consultait que la Saga ou Sage-femme. Il lui advint ce qui arrive encore à sa plante favorite. aux masures. ont guéri souvent. mais la masse de tout état. mille cinq cents à Bamberg (deux tout petits évêchés !). des juifs. par un respect mêlé de crainte. L’enfant. Il recule. des Maures. et je ne sais combien à Toulouse. isolés. le bigot. Il n’y eut jamais une telle prodigalité de vies humaines. à Bâle. la Belladone. Ferdinand II lui-même. On les jugeait en masse. on voit en elle poindre un Satan de l’avenir. les rois. avaient quelques docteurs de Salerne. Elles l’eurent. en bûchers. Vous les trouvez aux plus sinistres lieux. le passant ignorant. mal famés. on l’appelait sorcière. C’est encore là une ressemblance qu’elles ont avec celle qui les employait. où le Maure et le juif ne vont jamais sans la sorcière. L’unique médecin du peuple. à d’autres poisons salutaires qu’elle employait et qui furent l’antidote des grands fléaux du moyen âge.Jules Michelet — La sorcière (1862) 7 Satan du passé. les papes. en 1527. il déclara ne savoir rien que ce qu’il apprit des sorcières. Mais généralement. on l’injuriait. à Genève cinq cents en trois mois (1513). fut la Sorcière. sinon aux landes sauvages. la proscrite. brûla toute la médecine. l’infortunée qu’on poursuivit tellement. du nom même qu’on donnait aux Fées. Sans parler de l’Espagne. Cela valait une récompense. Ce sont là pourtant les Consolantes (Solanées). huit cents à Wurtzbourg. qui discrètement administrées. qui a fait tant de bien. Quand Paracelse. l’empoisonneuse qui guérissait.

irrémédiablement enivrés et ensauvagés. Telle est riche ?. etc. s’étranglèrent tout d’abord. repassé fréquemment par les mains. retombe au niveau d’un Nider. triomphe de cette terreur. s’emparent d’une arme si commode. que seize. c’est que. Ici. On est saisi d’étonnement en voyant ces temps si divers. qui furent arrêtées l’autre jour. Puis j’ai lu les parlementaires. la grande dame. qui en brûla huit cents. l’excellent juge de Lorraine. la châtelaine de Lancinena. les juges lais qui succèdent à ces moines. damnablement jolies. une petite mendiante. Lanternes. disons plus.. Les talents n’y font rien. qui. Sorcière. dans les trente ans que j’y ai consacrés. Puis on comprend très bien que les uns et les autres furent arrêtés. » Sur la longue voie de mon Histoire. fort avancé en politique. c’est toujours et partout même férocité de sottise. si elles peuvent. Fustigations. une sorcière de quinze. Sorcière. Les accusées. cette horrible littérature de sorcellerie m’a passé. de cette pierre terrible. ces hommes de culture différente. — Telle est jolie ?. Notez qu’à certaines époques. de 1300 à 1600. la justice est la même. les âneries des dominicains (Fouets. Je trouve. Les jalousies de femmes. qui était à l’école. les méprisent et ne sont guère moins idiots.. préviennent la torture et se tuent... « Ma justice est si bonne. d’un Sprenger. J’en dis un mot ailleurs. non seulement punis. fut obligé de surveiller ces bons évêques ! ils eussent brûlé tous leurs sujets. dit-il. pour un seul. On verra la Murgui. dans la liste de Wurtzbourg. mais dignes de . par ce seul mot Sorcière.. par le poison de leur principe. des moines imbéciles du quinzième siècle. n’attendirent pas. une seule observation. la haine tue qui elle veut.Jules Michelet — La sorcière (1862) 8 le cruel empereur de la guerre de Trente ans. J’ai épuisé d’abord et les manuels de l’inquisition. Ce principe est le dogme de fondamentale injustice : « Tous perdus. les cupidités d’hommes. à Bayonne deux de dix-sept. magistrat bordelais du règne d’Henri IV. marque au front pour la mort. ce sont les titres de leurs livres). Fourmilière. dès qu’il s’agit de sorcellerie. Sauf un petit entr’acte dans le Parlement de Paris. un sorcier de onze ans. Marteaux. et au-delà. Remy. Le spirituel De Lancre. trop belle. ne pouvoir avancer d’un pas. aveuglés.

à se casser la tête. peut devenir vicieuse. Rapports réels. et en justice et en logique. 9. Car s’ils ne meurent à cause des péchés qu’ils ont faits. Et qu’avec grâce alors oscilleraient les superbes oreilles dont son crâne vide est orné ! Quand il s’agit surtout du Pacte diabolique. oh ! comme il en rirait. s’il se défend. pour un caprice. si bien qu’à la première tentation. Notre homme a bien affaire de tout cela ? Pour lui l’âme et le diable étaient nés l’un pour l’autre. Ni la vieille Magicienne. l’âme se vend aux tortures éternelles. l’épouvantable échelle de malheurs et de crimes qui l’auront fait descendre là. morts à Dieu même avant de naître. La justice n’a pas à suer fort. de s’expliquer comment cette âme. ces tâtonnements. p.) De cette énormité. En tout. Un docteur important de Rome. du premier coup l’âme se jette à cette horrible extrémité. Spina. mais faibles. petit sabbat rural. on part d’un parti pris. Il n’a pas besoin. et de se rendre compte des nuances par où elle passe. » Qui dit cela ? Tous. où pour un petit gain d’un jour. hocherait la tête. Le juge est toujours sûr de son affaire . celui qu’on lui amène est coupable certainement. Je ne vois pas non plus que nos modernes se soient enquis beaucoup de la chronologie morale de la sorcellerie. ni la Voyante celtique et germanique ne sont encore la vraie Sorcière. Le logicien. Maître du Sacré Palais. encore plus. de ses oppositions intérieures et de ses combats. et. le scolastique n’a que faire d’analyser l’âme. une idée qui passe. de degré en degré. s’il pouvait les comprendre. Ces finesses. comme nous. » (De Strigibus. Ils s’attachent trop aux rapports du moyen âge avec l’antiquité. une envie. de petite importance. de sa complexité. deux choses dérivent. du traité effroyable. L’enfant qui tète est un damné. Bossuet même. Les innocentes Sabasies (de Bacchus Sabasius). pour distinguer le vrai du faux. formule nettement la chose : « Pourquoi Dieu permet-il la mort des innocents ? Il le fait justement. ils meurent toujours coupables pour le péché originel. gâtés d’avance et pervertis.Jules Michelet — La sorcière (1862) 9 l’être. ne sont nullement la Messe noire du quatorzième . qui dura dans le moyen âge. nous chercherions nous autres à retrouver la voie maudite.

était la créature. Lisez-les dans leur platitude. Hélas ! dans la misère. mot toujours le même : Emmurés. il ne suit pas qu’il les accepte. légère. L’horreur. si l’enfant chassé par la belle-mère. De tour de vis en tour de vis. molle aux tentations. Vous êtes déjà dans la bière. la mort. Épouvantable mécanique d’écrasement. Elles jaillirent de l’horreur du temps. le grand défi solennel à Jésus.Jules Michelet — La sorcière (1862) 10 siècle. ou dans une petite loge de pierre aux murs moisis. C’est ce mot qui revient sans cesse. Elle a été induite à mal par la concupiscence.. Un froid cruel vous prend. leur morne sécheresse. La mort. invoquer le mauvais Esprit. Ces conceptions terribles n’arrivèrent pas par la longue filière de la tradition. Elles n’ont pas la haine de Dieu. ne respirant plus et craquant. elle jaillit de la machine et tomba au monde inconnu. comme une cloche d’abomination qu’on sonne et qu’on resonne. D’où date la Sorcière ? je dis sans hésiter : « Des temps du désespoir. la famine de ces temps. cruel pressoir à briser l’âme. c’est l’in pace. jalouse et délaissée. ce n’est pas là ce qui pouvait troubler jusqu’à la fureur diabolique. pour désoler les morts vivants. Pour comprendre un peu mieux cela. Les plus heureux sont ceux qu’on tue. » Je ne m’arrête nullement à ses doucereuses explications qui font semblant d’atténuer : « Faible. on se sent morfondu. la mort. De ce que ces pauvres créatures appellent Satan. . si elles ont pu être tentées. c’est ce qu’on sent dans chaque ligne. d’aplatissement. si la mère battue de son fils (vieux sujets de légendes). Si la femme amoureuse. » Du désespoir profond que fit le monde de l’Église. mais dans ce qu’on a des registres originaux de Toulouse. etc. non pas dans les extraits de Llorente. si effroyablement sauvage. Elles sont loin encore. de Lamothe-Langon. Au bout de quelques pages. Je dis sans hésiter : « La Sorcière est son crime. lisez les registres exécrables qui nous restent de l’Inquisition. et bien loin d’être mûres pour lui. tout cela n’est pas la Sorcière.

Même cette vie terrible presse et tend son ressort de femme. Elle-même bien souvent le dira à son juge : « Je ne crains qu’une chose : souffrir trop peu pour lui. du . vient. La nuit. ni famille. Qui oserait. Celle-ci. ni mère. A lui la forêt sans limite ! à lui la lande des lointains horizons ! à lui toute la terre. ni fils. et se donne comme victime et vivante hostie. et qui n’est pas moins sûre pour les conceptions de l’esprit. conçu de l’amour. ne permettent pas le passage. la faculté surtout de se croire en tous ses mensonges. loin des cachots d’Espagne et des emmurés de Toulouse. la parole naïve et rusée. Il va. N’a-t-il pas sujet d’être gai. ni époux.) Savez-vous bien le début de l’enfant ? C’est un terrible éclat de rire. se complaît tellement en cette idole. s’y retrouve si bien. De ce don un autre dérive. s’y immole. » (Lancre. Car sans l’amour. on ne crée rien. un aérolithe. sur la lande. Son in pace n’est pas moins que le monde. qu’elle la place à l’instant sur l’autel. dans la forêt des ronces. se promène. Qui le croira pourtant ? C’est une femme encore. La voilà douée de deux dons : L’illuminisme de la folie lucide. elle conçut et enfanta. l’honore. pénétration perçante. Seule. elle est encore isolée par l’horreur commune . Fils de haine. Qui ? Un autre elle-même qui lui ressemble à s’y tromper. C’est un monstre. sous quelque vieux dolmen. selon ses degrés. la parthénogenèse que nos physiologistes reconnaissent maintenant dans les femelles de nombreuses espèces pour la fécondité du corps. venu on ne sait d’où. rien n’eût commencé. la Sorcière n’a ni père. dans la rondeur de sa riche ceinture ! La sorcière lui dit tendrement : « Mon Robin ». sur sa libre prairie. Si on l’y trouve. Avec lui. où l’épine. le chardon emmêlés. est poésie. grand Dieu ! en approcher ? Où est-elle ? aux lieux impossibles. tout effrayée qu’elle est de cet enfant. l’électricité féminine. la sublime puissance de la conception solitaire. seconde vue. elle a autour comme un cercle de feu.Jules Michelet — La sorcière (1862) 11 A son apparition. Don ignoré du sorcier mâle. qui.

les fils de la maison. le joyeux Robin Hood. A peine eut-il vu un buisson. vivant. qu’il fit l’école buissonnière.. c’est que du premier coup la Sorcière vraiment fit un être. Ces figures sont grotesques encore plus que terribles . Vert-bois. entendu. Tout autre sort Satan du sein brûlant de la Sorcière. Chacun peut le décrire. Il a tous les semblants de la réalité. Quand on essaye de faire parler les Trois Personnes entre elles. ont tous un air de parenté fadasse. Ces bien-aimés. à l’état de grisaille. le fils de la sorcière. diaphanes ! On voit à travers. Comme ses anges sont pâles. De l’une à l’autre. Dieu nous garde de vivre en un pays où tout visage humain. de désolante ressemblance. elle cherchait un réalisme de terreur. 1 Le passage qu’on vient de lire depuis « Voyez au contraire. l’ennui est encore le plus lourd. dans leurs légendes. la sale légion grognante.. armé et tout brandi. et entre eux. On l’a vu. a cette égalité douceâtre de couvent ou de sacristie : Au contraire ce gaillard. Quelque peur que l’on ait de lui. mais ne l’atteignit pas. . c’est un oui éternel. Il répond à Jésus. Ce sont les lieux favoris de l’espiègle. Tous cousins. le même oui. Voyez au contraire l’impuissance de l’Église pour engendrer. etc. De tant de fléaux qui frappent ce temps.Jules Michelet — La sorcière (1862) 12 nom de ce vaillant proscrit. et avec Jésus. Des anges aux saints. sait donner la réplique. se remuent peu. Ceux-ci.. » ne figure que dans l’édition originale (voir la Préface). Ce qui étonne. Elle aime aussi à le nommer du petit nom de Verdelet. qui vit sous la verte feuillée. accablé comme il est de l’insipidité de ses saints 1. l’ennui monte au sublime. elles sont flottantes et baladines. il faut avouer que. fort gentilles au commencement. on fût mort de monotonie. contemplent. Je suis sûr qu’il le désennuie. sans lui. Joli-bois. comme Milton en eut la malheureuse idée. Même dans les démons qu’elle a pris aux rabbins.

tout au moins parmi nos douleurs ? L’Église qui ne voit dans la vie qu’une épreuve. sûrs qu’ils auront leur part d’Élus. il a la complaisance de nous montrer nos morts. » Tous y devenaient culs-de-jatte. Car le rire est une fonction essentielle de notre nature. éclairé d’un jour borgne. le monopole du rire et le proclamer amusant. sonde. fouille. Et le point d’Abailard est justement celui d’Occam ! Il est plaisant qu’on aille chercher là l’origine de la Renaissance. et on leur disait : « Soyez libres. de la terre au ciel. Autre petite chose rejetée de l’Église. guérisseur des vivants. la libre Raison. Il va cherchant et jamais ne repose. Il est fort curieux. Il prend tous les rebuts . il n’a garde d’attendre. Bien plus. Sa médecine est la résignation. d’évoquer les ombres aimées. l’attente et l’espoir de la mort. Disons plus : nécessaire. Il s’agite. Satan s’en saisit. Comment porter la vie. il l’exploite et s’en sert. la Logique. Le voilà médecin. en fait jaillir des arts. et met le nez partout. il ramasse. Elle eut lieu. le bâtard maudit. Trois cents. Bien plus. — Vaste champ pour Satan. C’est là la grande friandise dont l’autre avidement se saisit. par l’effort des damnés qui voulaient voir le ciel. il n’est pas difficile. s’en décore. comme impure et suspecte. celui de Prince du monde. si nous ne pouvons rire. Le peu qu’ils ont d’actif se concentre dans le cercle resserré de l’Imitation (ce mot est tout le moyen âge). . acceptant le grand nom dont on veut le flétrir. — Lui. entre. Il dit toujours : « Plus loin ! » — et « En avant ! » Du reste. se garde de la prolonger. Du Consummatum est il se rit. dont la part n’est rien que le fouet. On avait dit imprudemment : « Malheur à ceux qui rient ! » C’était donner d’avance à Satan une trop belle part. il se moque. L’Église avait bâti à chaux et à ciment un petit in pace. l’Église a jeté la Nature. Cela s’appelait l’École. mais comment ? par la satanique entreprise des gens qui ont percé la voûte. consolateur .Jules Michelet — La sorcière (1862) 13 rêvent . d’une certaine fente. quatre cents ans confirment la paralysie. ce que le ciel jette. Par exemple. à voûte basse. On y lâchait quelques tondus. étroit. ils attendent en attendant.

la Sorcière. cassait les os et savait les remettre. — C’était le chirurgien de ces temps de bonté. Jamais l’Église seule n’aurait pu le détruire. Satan était bien sûr de vivre. hurlèrent. apportait là ses coupables recettes. ses essais sur les animaux. permît ces crimes. de tout son cœur. et l’exécrable anatomie. — Il fallut bien que l’Église subît. Les bûchers n’y firent rien. on aurait pour jamais tourné le dos au médecin. Avec de telles victoires. Serres). Car chacun voulait vivre. — Là commencèrent les mauvaises sciences. contrainte et forcée. — Révélation sacrée. l’Italien Mondino ouvre et dissèque une femme . mais dont les hasards même exaltaient l’amour curieux. L’université criminelle de la sorcière. Enseignement hasardeux. on arma son fils. le bourreau. espion des étoiles. son épouse. avec l’observation du ciel. loin de l’École et des lettrés. L’Église.Jules Michelet — La sorcière (1862) 14 Et elle eut lieu bien plus encore. Et les sages tombèrent à genoux. pendait jusqu’à un certain point. le désir effréné de voir et de savoir. dans ses essais qui furent des sacrilèges. la pharmacie défendue des Poisons. Elle laissa. du berger. qui parfois se glissait dans l’assemblée sinistre. y apportait la chirurgie. Les sots frémirent. profondément. qui. Découverte d’un monde (c’est bien plus que Christophe Colomb). le Médecin. On divisa habilement le royaume de Satan. qui jouait à propos du fer. força sa concurrente d’étudier. s’il en fut. En 1306. — Le berger. et pour la première fois (au risque du bûcher) on pouvait contempler ce miracle de Dieu « qu’on cache sottement. — La sorcière apportait du cimetière voisin un corps volé . l’homme à la main hardie. Paracelse. Le seul docteur admis là par Satan. disséquer publiquement. ne . enhardit l’autre. Tout eût été à la sorcière . une en 1315. au lieu de le comprendre » (comme a dit si bien M. dans l’École buissonnière. Elle avoua qu’il est de bons poisons (Grillandus). du bourreau. Contre sa fille. haïssait celui-ci. qui tuait et parfois sauvait. mais bien certaine politique. y a vu un tiers. où Satan fit la chasse à la Sorcière et au berger.

dans sa bonne logique normande. au point que des deux masques qu’il avait au Sabbat. On le verra pacifié. Maintenant qu’on l’a précipité tellement vers son déclin. Son esprit est partout. montra la portée dangereuse d’une telle décision. Le Diable n’est pas moins qu’un dogme. répond à l’autre. Lamentable récit. opposées. un peu détraquée aujourd’hui ? Tout organisme qui fonctionne bien est double.Jules Michelet — La sorcière (1862) 15 lui fonda pas moins son monopole. il perdait tout. une pièce indispensable de la grande machine religieuse. qui eût lieu si la pauvre sauvage eût risqué d’entrer aux Écoles ! Quelle fête et quelle gaieté ! Aux feux de la Saint-Jean. horrible. symétriques. le plus sale est pris par Tartuffe. quelle joie pour l’aimable jeunesse des moinillons et des cappets ! On verra tout au long la décadence de Satan. devenu un bon vieux. le tenace parlement Normand. peut lézarder le Paradis. on brûlait des chats enchaînés. Mais comment étudierait-elle publiquement ! Imaginez la scène risible. sait-on bien ce qu’on a fait là ? — N’était-il pas un acteur nécessaire. Elle déclare. au quatorzième siècle. elle est sorcière et meurt. pour l’extinction de la Sorcière. a deux côtés. Toucher à l’éternel vaincu. et veut la supprimer. en perdant la Sorcière. La vie ne va guère autrement. L’étourdi qui remue cette base infernale. C’est un certain balancement de deux forces. que si la femme ose guérir. on le pille. mais inégales . cela mène à douter des actes du second. . Les colonnes du Ciel ont leur pied dans l’abîme. Mais la sorcière liée à cet enfer miaulant. La supérieure s’impatiente. qui tient à tous les autres. Lorsque Colbert (1672) destitua Satan avec peu de façon en défendant aux juges de recevoir les procès de sorcellerie. — Les sorciers furent des ennuyeux. l’inférieure fait contrepoids. la sorcière hurlant et rôtie. n’est-ce pas toucher au vainqueur ? Douter des actes du premier. des miracles qu’il fit précisément pour combattre le Diable. sans avoir étudié. Mais lui-même. de sa personne. On le vole. — A tort.

il se résigne. et croit que du moins il ne meurt pas seul. Et cela le console fort. Il avait tant d’autres affaires.Jules Michelet — La sorcière (1862) 16 Colbert n’écouta pas. Retour à la table des matières . Dans les petits métiers où il gagne sa vie (spiritisme ou tables tournantes). — Mais le diable peut-être entendit.

Jules Michelet — La sorcière (1862) 17 LIVRE PREMIER I LA MORT DES DIEUX Retour à la table des matières Certains auteurs nous assurent que. Nombre de cultes anciens sont fondés précisément sur l’idée de la mort des dieux. s’écroule. Le Tout devient le néant : « Le grand Pan est mort ! » Ce n’était pas une nouvelle que les dieux dussent mourir. l’âme humaine va donc reposer. qu’enfin on touche à la fin du monde. une voix mystérieuse courait sur les rives de la mer Égée. On se figurait que. En consultant les premiers monuments chrétiens. la Nature étant morte. Troublée si longtemps de l’orage. pour ressusciter. Osiris meurt. Grande joie. C’en est fait des dieux de la vie. Adonis meurt. disant : « Le grand Pan est mort. Tout tombe. morte était la tentation. on trouve à chaque ligne l’espoir que la Nature va disparaître. peu de temps avant la victoire du christianisme. s’abîme. de l’éclipse des vieilles formes religieuses ? Point du tout. il est vrai. la vie s’éteindre. » L’antique Dieu universel de la Nature était fini. qui en ont si longtemps prolongé l’illusion. . S’agissait-il simplement de la fin de l’ancien Culte. de sa défaite.

les anges qui jadis abîmèrent les villes de la mer Morte. Maury. on les montre dans le Capitole. le démon dans une fleur 2. it. et soumis aux Titans. qu’ils délivrent enfin les saints de cette longue tentation. ap. sur le théâtre même. de tristes fonctionnaires de l’empire romain. plus tôt que plus tard. Ces grands dieux centralisés étaient devenus. qu’ils emportent. 545. pas un jour de plus. aux puissances antiques de la Nature. Mais après. las de vivre ? qu’ils aient. dans ces drames qu’on ne jouait que pour les fêtes des dieux. un répit. jusqu’à voir le mal incarné. qu’un jour ils doivent mourir. je veux dire en abdiquant ce qu’ils avaient de sève locale. Mais comment ? Vaincus. de découragement. donné presque leur démission ? que le christianisme n’ait eu qu’à souffler sur ces vaines ombres ? On montre ces dieux dans Rome. dans le passé. Eh bien. soit. A. plient comme un voile la vaine figure du monde. I. Cyprien. n’avait nullement entraîné la foule des dieux indigènes. » Les Pères disent : « Tout à l’heure. Ils la condamnent tout entière. en sa décadence. Pour les recevoir. les avait énervés. jusqu’à l’an Mille. Ici. Cette aristocratie de l’Olympe. Qu’il est pourtant dur à mourir. et obstiné à vivre ! Il demande. Magie. ce monde. maudissent la Nature elle-même. comme on l’a tant répété. . leur dénonce expressément. où ils n’ont été admis que par une mort préalable. Rome avait pratiqué sur eux une sévère opération. eux-mêmes ennuyés. c’est bien autre chose. Les premiers chrétiens. » L’écroulement de l’Empire et l’invasion des Barbares donnent espoir à saint Augustin qu’il ne subsistera de cité bientôt que la Cité de Dieu. 435. il est vrai. pâlis. L’Évangile dit : « Le jour approche. 293. un tour de cadran. en reniant leur patrie. Viennent donc. Muratori. comme Ezéchias. dans l’avenir. Est-il bien sûr. par la voix de Prométhée.Jules Michelet — La sorcière (1862) 18 Eschyle. en cessant d’être les génies représentant de telles nations. dans l’ensemble et dans le détail. de S. que les anciens dieux fussent finis. Script. la populace des dieux encore en 2 Conf. dans leur vie officielle.

des Cabires ventrus. etc. elle leur intime de mourir. Conc. Elle ne poursuivit les druides que comme une dangereuse résistance nationale. on laisse le peuple innocent les habiller. se moqua des dieux ténébreux. Il n’y eut jamais révolution si violente que celle de Théodose. ne pouvaient en être expulsés. dans sa majesté. Elle se contredit rudement. Ne pouvant en venir à bout. crut tuer l’ennemi. mais il les laissa subsister. elle s’indigne de leur vie. des bois. dans la forêt ? Oui. adorateur du feu. Le Perse. le foyer. De siècle en siècle. Où sont-ils ? Dans le désert. des fontaines. Quand elle a proclame leur mort. Ces dieux logés au cœur des chênes. mais les dieux rustiques du vieux laboureur italien. les adopta comme ouvriers. Ils se maintiennent au plus intime des habitudes domestiques. On les surprend qui sournoisement subsistent en leur propre nature païenne. Baluze . mais surtout dans la maison. 442 . et elle les toléra pourtant. d’Arles.Jules Michelet — La sorcière (1862) 19 possession de l’immensité des campagnes. Le christianisme vainqueur voulut.. Nulle trace dans l’antiquité d’une telle proscription d’aucun culte. Il rasa 3 V. 567 . dans les eaux bruyantes et profondes. Mansi.. du moins. les déguiser.. » — Donc. Rome.. vers 1400. put outrager les dieux visibles. Eh quoi ! ils sont donc vivants ? Ils sont des démons. Par la légende. sur la lande. fille de la lumière. La Grèce. accueillit. Ils ont là le meilleur du monde (mieux que le temple). par la voix menaçante de ses conciles 3. de Tours. les employa. sont-ils convertis ? Pas encore. les Capitulaires. Et qui dit cela ? c’est l’Église. ils vivent. de Leptines. non seulement l’Étrurie. Mais. les impose à l’Église même. Il fut très favorable aux juifs. il les baptise. et par l’extermination matérielle des philosophes qui furent massacrés sous Valens. Gerson même. les protégea. Il rasa l’École. par la proscription de la logique. confondus intimement avec la vie de la contrée. La femme les garde et les cache au ménage et au lit même. si bien qu’elle en fit son Vulcain. dans sa pureté héroïque. des monts. 743 . .

ce que c’est. il lui fallut recréer des sociétés. Joseph. si la mère avait été relevée comme éducatrice. 317. Ils se disaient troublés. faisaient d’incroyables efforts pour les expectorer. Il se précipita sur cette pente par le monachisme. La femme surtout est habitée. comme tous les peuples. en effet. combien plus dans la forêt sombre ! La lumière qu’on croyait si pure est pleine des 4 V. poussés du démon. au gré de leur caprice. La Grèce. cet hôte cruel qui va. les Vies des Pères du désert. troublés. On voit partout dès lors errer ces pauvres mélancoliques qui se haïssent. ce ne sont pas des esprits quelconques. d’avoir foi en cet autre. se mouchaient et crachaient sans cesse. vous fait errer où il veut. faiblesse croissantes. On sait quel esprit turbulent. combattu en vain par les lois des Empereurs. se promène en vous. les Messaliens. Ici. leurs descentes meurtrières dans Alexandrie. Ce sont les noirs fils de l’abîme. Maigreur.Jules Michelet — La sorcière (1862) 20 ou vida le Temple. Donc le christianisme entra au chemin solitaire où le monde allait de lui-même. gonflée. Voie féconde qui fut tout d’abord délaissée par l’ambition d’une haute pureté stérile. plus le démon l’agite. Un vide énorme s’était fait dans le monde. comme ayant moralement enfanté Jésus. Qui le remplissait ? Les chrétiens le disent. les anima. avec toutes les tentations. Et plus ce corps misérable est faible. ont horreur d’eux-mêmes. Ce n’est pas nous seulement. s’en jouant. le démon. La légende nouvelle aurait pu être favorable à la famille. Au quatrième siècle. si le père n’y eût été annulé dans S. de se sentir double. Jugez. Maury. hélas ! c’est toute la nature qui devient démoniaque. Ils l’emplissent d’aura infernale. aux déserts. partout le démon : Ubique daemon 4. la désespèrent. et les auteurs cités par A. vient. soufflée de ces tyrans. C’est le diable dans une fleur. Il eut beau faire. y font l’orage et la tempête. sauvage. la font pécher. . On sait ces noires villes de moines qui se formèrent en Thébaïde. brisa les symboles. avait eu ses énergumènes. Mais l’homme au désert fut-il seul ? Le démon lui tint compagnie. des cités de solitaires. le célibat. aux précipices. idéal de perversité. une ressemblance apparente qui ne ressemble nullement. C’est un rapport tout extérieur. et ne mentaient pas. se croyant pleins de démons. Magie. possédés des esprits.

dans les temples. ou. puis dans les martyrs païens. de la lumière. on la retrouve au douzième siècle. Coupables. qu’est-elle devenue ? Un diable. tremblez ! Plusieurs fois. et tous les fléaux de l’Empire. les autels de l’ancien culte d’abord. soyez religieuses. monstrueux. entrez au sépulcre. Archimède ou Platon. le grand diable Lucifer. l’homme isolé et muet. Mais tout cela. elle les poursuit partout. dont la scintillation sublime a plus d’une fois éclairé Socrate. Plus de festins . ils peuvent être des réunions idolâtriques. si vous gardez la maison. » Parole terrible qui lâche sur le païen inoffensif l’aveugle rage populaire. Indignée de se sentir si faible contre les démons. c’est le diable Vénus. Racontée de si bonne heure par Phlégon. Suspecte est la famille même . La loi déchaîne à l’aveugle toutes les fureurs contre la loi. « C’est ce qui fait les famines. reviendra la sombre histoire de la Fiancée de Corinthe. comme le reproche profond.Jules Michelet — La sorcière (1862) 21 enfants de la nuit. Épouses. Et pourquoi une famille ? L’Empire est un empire de moines. « Un jeune homme d’Athènes va à Corinthe. dans le moyen âge. de la vie. regarde le ciel encore. Vierges. Dieux de l’amour.. car l’habitude pourrait la réunir autour des lares antiques. dit l’empereur Théodose. l’indomptable réclamation de la Nature. Le ciel plein d’enfer ! quel blasphème ! L’étoile divine du matin.. chez celui qui lui . restez pour eux de froides sœurs. éteignez-vous ! Prenez le capuche du moine. Le soir. est-ce possible ? qui aura le souffle assez fort pour éteindre d’un seul coup la lampe ardente de Dieu ? Cette tentative téméraire de piété impie pourra faire des miracles étranges. on la retrouve au seizième. Mais l’individu lui-même. qui m’induit en tentation dans ses molles et douces clartés. Je ne m’étonne pas si cette société devient terrible et furieuse. Dieux anciens. l’affranchi d’Adrien. délaissez vos époux . et dans les astres retrouve et honore ses anciens dieux.

Elle. ma bien-aimée. Il invoque l’Amour.. Mais il se désespère. et elle résistait pourtant. — Eh quoi ! ce serait toi ? toi. j’ai honte. hélas ! telle est ta fiancée.. mais préfère à la coupe une boucle de ses cheveux. et je sors. « Ne sens-tu pas comme je brûle ? » — L’Amour les étreint et les lie. Et les seuls sacrifices sont des victimes humaines. ma chère fiancée. voici Cérès. et que la terre va recouvrir. son pauvre cœur s’en mourait. « C’est l’heure des esprits . A peine il sommeillait.. de sa lèvre pâle. qui lui sert le repas de l’hospitalité. quel effroi ! Blanche comme la neige. froide comme la glace. Tu auras ma jeune sœur. Il tombe de fatigue. Tu viendras avec moi chez mon père. O vierge ! sois à moi ! — Non. — Je te réchaufferai . le feu de sa bouche . écoutait. Si je gémis dans ma froide prison. baisers sur baisers ! . pense à moi. toi. se jetant près de lui : « Ah ! que ta douleur me fait mal ! Mais si tu me touchais. jeune homme ! je n’appartiens plus à la joie.. le sombre vin couleur de sang. Repose. vêtue. dans ses bras. — Alors. Les dieux ont fui. il offre une coupe d’or. Il boit avidement après elle. baisers. elle a au front un bandeau noir et or. avec toi. Elle lui donne sa chaîne . hors la mère. Doux serments. Les larmes se mêlent au plaisir. j’en atteste cette flamme . » Soupirs. Il est resté païen. et le laisse dormir. — Non. Hélas.. non. Elle boit. Elle le voit — Surprise. dans la nuit ! » Puis. — Demeure. Reste. Par un vœu de ma mère malade. Il arrive fort tard. une figure entre dans la chambre : c’est une fille. pas moi. Bacchus. altérée. voilée de blanc . cris de plainte et de volupté. Mais. le sang figé s’embrase de la rage amoureuse. ne sois pas si pâle ! — Ah ! loin de moi. elle boit. la jeunesse et la vie sont liées pour toujours. pauvre recluse..Jules Michelet — La sorcière (1862) 22 promit sa fille. et. et tombe en pleurant sur le lit. et ne sait pas que la famille où il croyait entrer vient de se faire chrétienne. Tout est couché. levant sa blanche main : « Suis-je donc déjà si étrangère dans la maison ?. viens à moi ! Quand tu sortiras du tombeau. ami. s’échangent. à moi qui me consume et ne pense qu’à toi. c’est le flambeau d’hymen. mais le cœur ne bat pas au sein. belle jeune fille. » — Pour don de noces. qui me fus donnée dès l’enfance ? Le serment de nos pères nous lia pour toujours sous la bénédiction du ciel. adieu. « Cependant la mère était là. l’Amour ! N’aie pas peur. — « Chut ! C’est le chant du coq ! A demain.

la porte chez lui. « Le voile levé. élevez un bûcher. souille le grec d’une horrible idée slave. Mère. ne l’est pas autant d’esprit. Pour le débarrasser de l’infernale épouse. » — Le juge le Loyer. Que voit-elle ? Sa fille. il faut que tu meures. c’est fait de tous ces tristes narrateurs. Vos prêtres eurent beau bourdonner sur la fosse. J’ai tes cheveux . Il entend une plainte. vient dans son lit en réclamer les droits. nous restitue pourtant l’histoire primitive. ils seront blancs demain 5 . quoique si peu sensible. où brûle la jeunesse ? La terre ne glace pas l’amour ! Vous promîtes .. Elle la serre. vous me chassez de ce lieu tiède. il faut un exorcisme (S. je passerai à d’autres . 174). et grandit du lit à la voûte : « O mère ! mère ! vous m’enviez donc ma belle nuit. dit-elle.. l’enveloppait. . — L’Espagnol del Rio la transporte de Grèce en Brabant. une dernière prière ! Ouvrez mon noir cachot. Car notre temps commence. Le moyen âge habille grotesquement cette tradition pour nous faire peur du Diable Vénus. dit-il. — Mais il la saisit. C’est elle-même qui erre sur la bruyère. non plus furtivement. dans ses Propos de table..Jules Michelet — La sorcière (1862) 23 La mère entre. en coupe le fil. la nuit. III. — Luther reprend l’histoire antique. si noble dans la forme... mais fort grossièrement. mais appliquée sottement à la Vierge. la jeune race succombera à ma fureur. en faisant sentir le cadavre. Ce dur inquisiteur. celui qui me conduit ? — Non. part. et sitôt portée au tombeau ? Mais une force a levé la pierre. Tu languirais. del Rio. et. Le fiancé désespéré errait dans la campagne. » Retour à la table des matières 5 Ici l’ai supprimé un mot choquant. on trouve une bûche vêtue de la peau d’un cadavre. Elle vient parce qu’elle a soif de sang. c. L’histoire est inutile. II gâte la merveilleuse histoire.. Ne vois-tu pas. On sonne les cloches des morts. Au moment où on pleure. Que font le sel et l’eau. l’histoire risquait fort de devenir trop tendre et trop touchante. mais maîtresse de la maison. et la Fiancée a vaincu. — Même histoire dans les fabliaux. La Nature enterrée revient. N’était-ce pas assez de m’avoir roulée dans le linceul. Gœthe. Il la cachait. Jaillisse l’étincelle et rougisse la cendre ! Nous irons à nos anciens dieux. pour sucer le sang de son cœur. Et il lui fait dire froidement cette chose impie et immonde : « Lui fini. et que l’amante ait le repos des flammes. Mais elle se dégage. Sa statue reçoit d’un jeune homme une bague qu’il lui met imprudemment su doigt. Hibb. La fiancée meurt peu avant ses noces.. Après lui. il fait de la fille un vampire. si ma mémoire ne me trompe. III. tu sécherais ici. la garde comme fiancée. « Las ! ami. je viens redemander mon bien. Là. l’enlève. indignée.

Le premier mot. fut le même : Imitation. cendres. et ne peuvent plus même copier. Répétez et copiez. la voie logique abandonnée. le lendemain de la grande chute. verdissez. qui vivifie le cœur de l’homme. le dernier. débris. qui lui fait retrouver les sources fraîches et fécondes ? Je ne vois d’abord dans ce monde. Autrement dit : « Volcans. Une méthode infiniment simple dispensait du raisonnement. la paix qui renouvelle : toutes les écoles étaient finies. que des attributs de vieillesse. il est vrai. Si le credo était obscur. tout jeunes par l’innocence du cœur. par la paix. servilité. la vie était toute tracée dans le sentier de la légende. du brahmanisme au bouddhisme . subtilité. C’est l’aimable conseil que donne l’Église à ce monde si orageux. sereins. Les livres copient les livres. couvrez-vous de fleurs. » Mais est-ce bien là le chemin de la véritable enfance. lave. Champs brûlés. soyez tout petits. « Imitez. Elles se . Qu’est-ce que cette littérature devant les monuments sublimes des Grecs et des Juifs ? Même devant le génie romain ? C’est précisément la chute littéraire qui eut lieu dans l’Inde. tout ira bien. sous la main de Jésus.Jules Michelet — La sorcière (1862) 24 II POURQUOI LE MOYEN ÂGE DÉSESPÉRA Retour à la table des matières « Soyez des enfants nouveau-nés » (quasi modo geniti infantes) . qui fait le jeune et l’enfant. donnait à tous la pente aisée qu’il ne fallait plus que descendre. les églises copient les églises. impuissance. l’oubli des disputes. un verbiage bavard après la haute inspiration. » Une chose promettait.

un peuple stérile. le peuple l’y sème. et la famille l’y cultive. ne manquaient pas au désert d’hallucinations. quand. Il se disait : « Après tout. Telle est toute cette société. qui les rassuraient. Ces familles. qui ont vu l’apparition. refait le monde. irrécusables l’arbre. crédules pour leurs propres rêves. Nos moines. de folies absurdes et charmantes. de ces temps de violence.Jules Michelet — La sorcière (1862) 25 volent les unes les autres. rimée grossièrement. Des marbres arrachés de Ravenne. descendant un jour par semaine. Que dire à cela ? Rapportée à l’abbaye. C’est malgré eux que la famille se refait. aux Hautes-Alpes). la légende trouvera un moine. qu’on croit originaux. ni de féconder l’ancienne. toutes les choses . mais le peuple les faisait. Rêves étranges. isolées dans la forêt. qui croit tout.. ne font dans leur monastère que renouveler la villa (dit très bien Chateaubriand). Un enfant avait vu ceci. On la chantait et la dansait le soir au chêne de la fontaine. Mais comment l’ont-ils trouvée ? » On lui montrait des témoins véridiques. dans la montagne (comme on vit encore au Tyrol. vox Dei !.. Vox populi. Les moines les écrivirent. L’évêque roi d’une cité. on tombe du sage moine saint Benoît au pédantesque Benoît d’Aniane.. comme en complainte. Cette jeune végétation peut jeter des feuilles et des fleurs par les lézardes de la vieille masure romaine convertie en monastère. Le prêtre qui le dimanche venait officier dans la chapelle des bois trouvait ce chant légendaire déjà dans toutes les bouches. qui ne sait qu’écrire. la pierre. qui est curieux. rendait ces pauvres tribus imaginatives. et tous y mettent la main. on orne Aix-la-Chapelle. édifiante. Ils n’ont nulle idée de faire une société nouvelle. Copistes des moines d’orient.. Quand on voit que ces vieillards vont si vite vieillissant. les hommes. inquiète. ils voudraient d’abord que leurs serviteurs fussent euxmêmes de petits moines laboureurs. mais elle n’en vient pas à coup sûr. copient les magistrats romains. l’histoire est belle. Elle a sa racine profonde dans le sol . propre à rien. en un siècle. Un saint tout nouveau surgissait. le miracle. La vie précaire. une femme avait rêvé cela. L’histoire courait dans la campagne. Elle fait honneur à l’Église. le barbare roi d’une tribu. on sent bien que ces gens-là furent parfaitement innocents de la grande création populaire qui fleurit sur les ruines : je parle des Vies des Saints. riches de miracles. les femmes et les enfants.

elle ira de siècle en siècle. 110. 6 7 V. craignant d’y trouver des démons. humilié ! Touchant spectacle ! Amené par Balaam. et ne me ressemble que plus. gâte un peu. bientôt à l’église. ils entrent dans ces belles histoires de la manière la plus touchante (exemple. jusqu’à ce que honorablement elle prenne rang à la fin dans la Légende dorée. chargée. des Fous. qui se lit au réfectoire. Autant le christianisme avait craint. la crurent innocente. et Martène. risible. remontent dans l’estime de l’homme. Il est rude travailleur. laid. de l’Ane. dans l’immense bonté de Dieu. obstiné. naïves et graves mélodies où ces populations rurales ont mis tout leur jeune cœur. » Mais ils en firent l’application à laquelle on songeait le moins dans la pensée primitive. Rechtsalterthümer. Ils avaient pris à la lettre le conseil touchant de l’Église : « Soyez des enfants nouveau-nés. Ils ont leurs fêtes. La Sibylle était couronnée. dit le peuple des champs. sans doute. les plus belles du moyen âge. Grimm. verbo Festum . la brode de sa plate rhétorique. la sanctifièrent même en la mêlant à la légende.Jules Michelet — La sorcière (1862) 26 merveilleuses. Carpentier. des Innocents. s’il semble avoir pour eux une préférence de pitié. et mes Origines du Droit. III. haï la Nature. Même hors de la vie légendaire dans l’existence commune. les aides courageux du travail. qui. Mais la voici consignée et consacrée. Les animaux que la Bible si durement nomme les velus. pourquoi. on ne peut y méconnaître un grand souffle. verbo Kalendae. enfin c’est tout comme moi. Ducange. De là les fêtes admirables. il entre solennellement entre la Sibylle et Virgile 7. suivie des juifs et des . il y a place pour les plus petits. surchargée d’ornements souvent grotesques. console Geneviève de Brabant). il est indocile. quand on entend les simples. Il écrit celle-ci. se présente devant l’autel. C’est le peuple même d’alors. Si. V. Copiée. J. traîne son image. dont le moine se défie. C’est le rituel de Rouen. il entre pour témoigner. les humbles amis du foyer. et l’on s’attendrit en songeant quel fut leur sort. autant ceux-ci l’aimèrent. Lorsqu’on lit encore aujourd’hui ces belles histoires. dans l’âne. la biche qui réchauffe. pourquoi mon âne n’aurait-il pas entrée à l’église ? Il a des défauts. mais il a la tête dure . Ils ont leur droit 6.

c’est l’hérésie antique condamnée de l’Église.. Elle n’y réussit pas avant l’avènement de l’esprit moderne. dresser l’autel. gentils. de donner aux colons. l’Église essaye de proscrire les grandes fêtes populaires de l’Ane. de Nabuchodonosor. indociles. aux moines. Et ce qu’on voit. timides. quand on vous disait d’être enfants ? On offrait le lait. des Fous. Oh ! quelle imprudence ce fut de vous laisser faire vos saints. plus de nouveaux saints. De très bonne heure. la tonsure qui les affranchit. etc. Voilà l’esprit étroit. Vous buvez le vin. Noctem lux eliminat ! (Ibidem. et va ! ………… Le neuf emporte le vieux ! La vérité fait fuir l’ombre ! La lumière chasse la nuit 8 ! Rude audace ! Est-ce bien là ce qu’on vous demandait. enfants emportés. des prophètes. Le peuple innocemment le croit. On vous conduisait doucement bride en main par l’étroit sentier. 8 Vetustatem novitas. et attendre qu’ils soient reconnus de l’Église. des Enfants. Doux. Écoutez et obéissez : Défense d’inventer. Défense au clergé. et le monde de la Grâce semble s’ouvrir à deux battants pour les moindres.Jules Michelet — La sorcière (1862) 27 S’il regimba jadis contre Balaam. l’enterrer de fleurs ! Voilà qu’on le distingue à peine. le parer. des Innocents.) . l’innocence de la nature . c’est qu’il voyait devant lui le glaive de l’ancienne loi. du septième au seizième. pour les simples. la chanson sublime où il disait à l’âne. Et tout à coup la bride est cassée.. de Moïse. comme il se fût dit à lui-même : A genoux. Plus de légendes. et dis Amen ! Assez mangé d’herbe et de foin ! Laisse les vieilles choses. vous hésitiez d’avancer. modestement. et de siècle en siècle. Défense d’innover dans le culte par de nouveaux chants . La carrière. le charger. l’inspiration est interdite. De là. Mais ici la Loi est finie. que dis-je ! une hérésie nouvelle qui ne finira pas demain : l’indépendance de l’homme. Umbram fugat claricas. vous la franchissez d’un seul bond. Les martyrs qu’on découvrirait doivent se tenir dans le tombeau. On en a assez. de créer. aux serfs.

En vérité. de l’estomac à la bouche. Pour combien de temps. intolérable . Que l’infatigable cloche sonne aux heures accoutumées. la seule que veuille entendre Dieu. Ces choses reviendront les mêmes. Tout est prévu . à la malice du diable. des années d’ennui qui suivront. seigneur et prince. sinon de mugir et de bêler. l’imputant. un pesant brouillard gris-deplomb. avec l’innocent compagnon qui ne nous dédaigne pas. Il se tient tapi dans les bois. la convulsion d’ennui qu’on appelle : le bâillement. elle dit aux enfants : « Soyez vieux ! » Quelle chute ! Mais est-ce sérieux ? On nous avait dit d’être jeunes. que nous reste-t-il. — Oh ! le prêtre n’est plus le peuple. s’il vous plaît ? Dans une effroyable durée de mille ans ! Pendant dix siècles entiers. Nous. l’on a moins le besoin d’aller à l’église. un abîme de séparation. Le prêtre. Elle exige que l’on revienne écouter ce qu’on n’entend plus. Dès lors un immense brouillard. même en partie les derniers temps. et le fait bâiller à 9 Voir passim les Capitulaires. ayant perdu la langue de l’homme. une langueur inconnue à tous les âges antérieurs a tenu le moyen age. se dément.Jules Michelet — La sorcière (1862) 28 tremblant de l’Église carlovingienne 9. dans un état mitoyen entre la veille et le sommeil. pèse d’avance. Mais elle ne nous tient pas quittes. Du cerveau à l’estomac. Elle se dédit. triste troupeau. . il est vrai. l’automatique et fatale convulsion va distendant les mâchoires sans fin ni remède. à celui qui passe et garde les bêtes il chante vêpres et tous les offices. Un divorce infini commence. dégoûte de vivre. chantera sous une chape d’or. L’ennui certain de demain fait bâiller dès aujourd’hui. sous l’empire d’un phénomène désolant. l’on bâille . a enveloppé ce monde. qui l’hiver nous réchauffe à l’étable et nous couvre de sa toison ? Nous vivrons avec les muets et serons muets nous-mêmes. qu’un chant nasillard continue dans le vieux latin. disent les paysans bretons . dans la langue souveraine du grand empire qui n’est plus. et la perspective des jours. l’on bâille. Véritable maladie que la dévote Bretagne avoue. on n’espère rien de ce monde.

Le fugitif y arrive. Il la défend. mais en leur disant : « Tu t’en iras quand tu voudras. l’Église pleure. si tu t’embourbes. dans le voyage si vain qu’il fit pour convertir Rome. Il se donne comme vassal. moi je descendrai de cheval. . par famine. échappés de leurs églises. « Recevez-moi au nom de Dieu. on le lance. les Northmans.. ne protègent plus l’autel 11. » La tour lui rend confiance et il sent qu’il est un homme. et je t’y aiderai. Il se donne et il se garde. Malgré le Chauve empereur. sur la montagne s’élève une tour. qui défend que l’on bâtisse. la noble origine du monde féodal. couvriront les prêtres et les saints. Je meurs d’ennui. « Que voulez-vous ? disait le Pape. dernier homme du moyen âge. le bras du jeune géant qu’on voulait paralyser ? Mouvement contradictoire qui remplit le neuvième siècle. c’est être faible. Je camperai avec mes bêtes dans votre enceinte extérieure. se donnaient aux grands comme serfs. Être vieux. je saurai me garder dedans.Jules Michelet — La sorcière (1862) 29 mort 10. La terre est grande. à la hâte. y reçut des offres bruyantes. grande différence. trop peu marquée par ceux qui ont parlé de la recommandation personnelle. Ne faudrait-il pas appeler le bras de l’enfant indocile qu’on allait lier. nous menacent. » 11 C’est le célèbre aveu d’Hincmar. à ce point que. » C’est la grande. que deviendrons-nous si le peuple reste vieux ? Charlemagne pleure. Moi aussi. « J’irai plus loin. au moins ma femme et mes enfants. Mais ici. — Une chose : être dispensé du bréviaire. qui veut dire brave et vaillant 12. » C’est exactement la 10 Un très illustre Breton. je puis là-bas dresser ma tour. se réserve de renoncer.. s’il le faut . Avec lui. On retient le peuple. Les petits jadis. par lui. On le craint et on l’appelle. Si j’ai défendu le dehors. qui pourtant fut mon ami. contre ces démons barbares. L’homme de la tour recevait des vassaux. des abris qui arrêteront les barbares. on fait des barrières. tout comme un autre. 12 Différence trop peu sentie. Elle avoue que les reliques.. Elle l’ombrage. protège son protecteur. Quand les Sarrasins. etc..

Ses serviteurs meurent de faim. Il est cité. du ciel à la terre. et je ne passe pas. Par cet exécrable filet. passe. » Mais je n’ai pas le courage de dire ce que devient cet homme. et il doit répondre en cour impériale. un misérable dont la vie vaut un denier. Je ne comprends point.. Sa terre ne produit plus rien. que personne ne connaît plus. Car je suis la Liberté. la tient close. » — Cela dit que la seigneurie est fermée : « Le seigneur.Jules Michelet — La sorcière (1862) 30 formule antique 13. Il est comme paralysé. sous porte et gonds. au mot Aleu. il enfonce son chapeau. Il persiste cependant : « Povre homme en sa maison roy est. cependant. « Va ton chemin. Empereur. Il semble qu’il soit enchanté. un comte ou prince d’Empire). et moi sur ma borne encore plus. et même d’invisibles limites. un aleu. il y a dans sa terre un homme qui soutient que sa terre est libre. « Qu’est-ce que c’est ? disent les jeunes.. . Rechtsalterthümer et mes Origines du Droit. « Qu’est cela ?. De même le mot servus. ils sont pris. Grimm. Il ne peut plus se mouvoir. » Mais on ne le laisse pas là. Il va. Des esprits la rasent la nuit. Ses bêtes aussi maigrissent. qui se dit pour serviteur (souvent très haut serviteur. regarde passer le seigneur. et il respire de moins en moins.. Il s’assoit sur une borne. » Horreur ! en vertu de quel droit ce vassus (c’est-à-dire vaillant) estil désormais retenu ? — On soutiendra que vassus peut aussi vouloir dire esclave. tu es ferme sur ton cheval. ni serf ! Mais alors il n’est donc rien ? » 13 14 Grimm. Quoi ! il n’est seigneur. signifiera pour le faible un serf. L’air s’épaissit autour de lui. regarde passer l’Empereur 14. pose les bornes infranchissables. Tu passes. Là-bas. un fief du soleil.. Mais un matin. comme si un sort était jeté. spectre du vieux monde. qu’ai-je vu ? Est-ce que j’ai la vue trouble ? Le seigneur de la vallée fait sa chevauchée autour.

Bien plus. une âme de cinq sous.. Cette épouvantable histoire revient sans cesse au moyen âge. fit pâlir toute l’assemblée. celui qui. tu épousas Jacqueline. qui n’en fut pas moins réclamé comme serf.. mais autrement que tu ne crois. jeune encore (il y a cinquante ans de cela). qu’étourdiment.. la pente horriblement glissante par laquelle l’homme libre devient vassal. laissant la tour. — Gualterius. jette l’épée. Ce fut comme Roland trahi.. Il était mort. Déceins-toi. mon bonhomme. j’ai supprimé. Il est aubain. lui arriva à la gorge. qu’il ne trouva pas un seul mot. enracine le passant. un néant. je cultivai l’alluvion. Scriptores rerum Francicarum. sous un outrage si grand. Ils reculèrent.. qui. Rappelle-toi. Ses artères lançaient le sang rouge jusqu’au front de ses assassins 15... la même pointe aiguë traverse le cœur.. Nul moyen d’échapper. . Tu la cultiveras. » — Tu es de mon poulailler. je barrai la rivière.. serf ou tué. gibier sauvage. Tout son sang lui remonta. dont cinq sous expieront le meurtre. comme Dieu qui la tira des eaux. dit le voisin... l’homme du Comte de Hainaut. quand sa terre libre fut déclarée un simple fief. mon ami.. un mort. on ne te chassera pas. entra dans une telle fureur. cette terre. une bête. effroyablement éloquente. qui m’en chassera ? « Non.Jules Michelet — La sorcière (1862) 31 « Qui suis-je ? je suis celui qui bâtit la première tour. Dès ce jour. et lui. le simple vassal. Cette terre.. c’est la terreur du moyen âge et le fonds de son désespoir. La terre visqueuse retient le pied. Ses yeux flamboyaient. alla bravement au pont attendre les païens Northmans. épave.. 15 C’est ce qui arriva au Comte d’Avesnes. premier magistrat de Bruges. c’est-à-dire le fait de main morte. XIII. » Ici. j’ai créé la terre elle-même. 334. — et le serviteur serf. L’air contagieux le tue. Car qui fait un pas est perdu. Ses veines avaient éclaté.. rien n’est d’invention. Rappelle-toi la maxime : « Qui monte ma poule est mon coq.. car chaque fois qu’on s’y reporte. le même acier. petite serve de mon père. — Lire la terrible histoire du grand chancelier de Flandre.. — le vassal serviteur.. L’incertitude de la condition... sa bouche muette. tu es mon serf. Il en fut un.. Oh ! de quel glaive il fut percé ! j’ai abrégé. celui qui vous défendit..

extérieurs. et sondons le dedans. Retour à la table des matières . le fonds des mœurs. Voyons maintenant l’intérieur. de la misère du moyen âge.Jules Michelet — La sorcière (1862) 32 Voilà les deux grands traits généraux. qui firent qu’il se donna au Diable.

où l’on indique les péchés les plus ordinaires. le temps du bon Dieu. qui regarde comme libertinage le mariage avec l’étrangère. C’est. Il regardait comme une seule famille cette tribu. Chez les populations rurales. N’osant encore disperser leurs demeures dans les déserts qui les entouraient. ne cultivant que la banlieue d’un palais Mérovingien ou d’un monastère. et de l’habitation commune qui mêlait les proches parents. Cependant les Pénitentiaires. Il semble qu’ils avaient à peine connaissance de notre morale. Plusieurs de ces communautés subsistèrent au moyen âge et au-delà. toutes soumises à l’Église. de la haute antiquité. malgré les défenses. la femme était bien peu gardée. » — « mangeant à un pain et à un pot. semblait celle des patriarches. ce semble.Jules Michelet — La sorcière (1862) 33 III LE PETIT DÉMON DU FOYER Retour à la table des matières Les premiers siècles du moyen âge où se créèrent les légendes ont le caractère d’un rêve. de la parfaite ignorance. rares sous le signe de Satan. C’était l’effet de deux choses. ils se réfugiaient chaque soir avec leurs bestiaux sous le toit d’une vaste villa. Le seigneur s’occupait peu de ce qui en résultait. où l’on entassait les esclaves. La leur. cette masse de gens « levants et couchants ensemble. mentionnent des souillures étranges. Les familles alliées n’en faisaient qu’une. on supposerait volontiers une grande innocence. et ne permet que la parente. De là des inconvénients analogues à ceux de l’ergastulum antique. » Dans une telle indistinction. Sa . d’un doux esprit (ces légendes en témoignent).

le banc. en filant. mais cela viendra à la longue. La forêt. — Elle est seule. elle possède. Trois pas du côté du coffre. 16 Trois pas du côté du banc. est silencieuse. lorsqu’on prit assez de courage pour vivre à part. Pauvre maison bien dénuée ! mais elle est meublée d’une âme. Elle a quelque chose à elle. Misérable fatalité d’un état qui ne changea que par la séparation des habitations. enfin. On n’est pas encore assez riche pour avoir une vache. Elle peut couver une pensée.. c’est tout. ce mélange d’hommes et de troupeaux. le coffre. très indigente.) . Le foyer isolé fit la vraie famille. comme elle le sera aux temps de la grande agriculture. La mauvaise et malsaine vie des noires petites villes fermées. voilà la vie. si Dieu bénit la maison. La quenouille. la pauvre créature. mais des âmes. Cette vie. (Vieille chanson du Maître de danse. en revanche. le sot rire et la licence des contes graveleux qu’on fera plus tard. La dame de ce palais file. Point de voisine. ce n’étaient plus des choses. la femme réelle comptait bien peu dans ces masses rustiques. enlaidie. La voilà chez elle. Et trois pas du côté du lit. des abeilles sur la lande. mal close. humide. — La table s’y ajoutera. s’élevait de siècle en siècle. où siffle le vent d’hiver. est moins dure pourtant pour la femme .. Le nid fit l’oiseau. le lit. n’ayant nulle sécurité pour une récolte éloignée. Maintenant.. seule. On cultive peu de blé encore. et. ou deux escabeaux. en hameau.. Elle peut donc être pure et sainte. Revenez ici. Et trois pas. Si la Vierge. en surveillant quelques brebis. Ne la jugez pas du tout par la littérature grossière des Noëls et des fabliaux. dit la vieille chanson 16. rêver.Jules Michelet — La sorcière (1862) 34 place n’était guère haute. la femme idéale. Dès lors. elle n’est pas brisée. Elle a plus de loisir aussi. Moment fort attendrissant. et l’on y ajoute parfois un joli bouquet de verveine. La femme était née. Le feu l’égaye . Elle a certains coins obscurs où la femme va loger ses rêves. pendant qu’il est à la forêt. assise sur sa porte. ou pour cultiver un peu loin des terres fertiles et créer des huttes dans les clairières des forêts. le buis bénit protège le lit. Cette misérable cabane. un peu de pâtures.

elles ont besoin d’être aimées. sa grand-mère. elles ont un cœur. délicat. vous enlacent de leurs danses. ne cause qu’avec ses bêtes ou l’arbre de la forêt. 17 Les textes de toute époque ont été recueillis dans les deux savants ouvrages de M. autour des vieilles pierres druidiques. le douent et font son destin. — Elles sont un peu capricieuses. ont passé de femme en femme. Elles sont bonnes. eut peu de force sans doute. fières et fantasques. tenter la jeune. Ils réveillent en elle les choses que lui disait sa mère. et parfois de mauvaise humeur. elles dansaient à ce moment. les Kowrig-gwans (les fées naines). n’a pas commencé ! Point de vieille qui vienne le soir. C’est l’innocent souvenir des vieux esprits de la contrée. Que furent les fées ? Ce qu’on en dit. . choses antiques. De là leur cruelle sentence. règne secrètement. touchante religion de famille. On dit : Filer comme une fée. à l’arrivée du Christ et de ses apôtres. Mais comment s’en étonner. reines des Gaules. dangereux. doucement. La fée est une femme aussi. Celle-ci n’a d’ami que ses songes. jadis. c’est que. 186o). Voir aussi. elles descendent par la cheminée. Exemple. En Bretagne. filent elles-mêmes divinement. des lutins. la nuit. pendant des siècles. A la naissance d’un enfant. Elles sont condamnées à vivre jusqu’au jour du jugement 17. le commérage misérable. tournèrent le dos. elles se montrèrent impertinentes. Elles aiment les bonnes fileuses. la Mythologie de Grimm. mais qui revient et qui hante la cabane solitaire. la jolie reine Mab. pour le Nord. Dès que la grande création de la légende des saints s’arrête et tarit. qui s’est fait un char royal dans une coquille de noix. Elle est le trésor de la femme qui la choie et la caresse. 1843. des fées. elles sont mauvaises et pleines de fantaisies. Exemple. qui. Monde singulier. de la souris. le fantastique miroir où elle se regarde embellie. qui. fait pour une âme de femme. et ne cessèrent pas de danser. lui dire qu’on se meurt d’amour pour elle. Ils lui parlent . la Magie. — Plusieurs sont réduites à la taille du lapin. quand l’étroite rue devient sombre. dans l’habitation commune et son bruyant pêle-mêle. qui. cette légende plus ancienne et bien autrement poétique vient partager avec eux.Jules Michelet — La sorcière (1862) 35 l’espionnage mutuel. dans cette triste destinée ? Toutes petites et bizarres qu’elles puissent être. nous savons de quoi. Alfred Maury (les Fées.

que souvent la nature cruelle mit entre les pauvres âmes de condition trop différente. si bas placé.. En même temps. de trouver un trésor qui finira ses misères. il atteint la beauté cachée. cela va jusqu’au sublime. de Riquet à la houppe. la douleur de la paysanne de ne pouvoir se faire belle pour être aimée du chevalier. L’amour ne se rebute pas. le crescendo admirable. je suis un monstre ! » que de pleurs !. est là-dessous. l’idylle mélancolique des impossibles amours de la Rose et du Rossignol. d’une volonté héroïque. l’amour malheureux. Plus souvent. Le désir du pauvre serf de respirer.Jules Michelet — La sorcière (1862) 36 Les Contes de fées. et il en devient beau. Mais ici l’être inférieur. et la licence du temps où une bourgeoisie naissante fit nos cyniques fabliaux. il voit. entre le communisme grossier de la villa primitive. De là la trilogie touchante. . se fait l’aveu : « Je suis laid. Mais généralement ils planent bien plus haut que toute histoire. sur l’aile de l’ Oiseau bleu. etc). Il aime tant qu’il est aimé. et je crois que jamais personne n’a pu le lire sans pleurer. l’immuable histoire du cœur. il perce les vaines enveloppes. toujours les mêmes. plus puissamment qu’en Orient. le long de son sillon. C’est. Toutefois. Dans le dernier de ces contes. de Peau-d’Ane. l’adorée châtelaine. Ces contes ont une partie historique. sans espoir. un trésor d’amour qui sommeille (dans la Belle au bois dormant) . ce monstre. grande différence : l’oiseau et la fleur sont beaux. la belle. très sincère. mais souvent la charmante personne se trouve cachée sous un masque par un fatal enchantement. de reposer. Ils marquent une époque poétique. par une noble aspiration. disent nos vœux. Sous ces laideurs. les soupirs étouffés du serf quand. rappellent les grandes famines (dans les ogres. il poursuit. sont le cœur du peuple même.. Une passion très réelle. sur un cheval blanc. dégagés des ornements ridicules dont les derniers rédacteurs les ont affublés. y revient souvent. et de la Belle et la Bête. ce trésor est aussi une âme. comme dans l’Orient. passer un trop charmant éclair. même égaux dans la beauté. et par la grandeur du désir. dans une éternelle poésie.

elle va à la forêt. les console d’être encore sous des figures d’animaux. Elle en juge comme l’enfant. — Ces pâles roses n’ont que des nerfs. Leurs âmes captives un jour reprendront des ailes. Elle voit sur la montagne le noir et menaçant château d’où mille maux peuvent descendre. cette petite femme de serf. maltraitée de ses aînées. Tout est humain. Immenses mortalités d’enfants. lourde et oisive. . son charme à toute la nature. Cela passera. la rêverie et le don des larmes. près d’elle il est roi. qu’elles patientent. Elle lui réserve le meilleur. elle n’est point la laide paysanne que fera plus tard la grande culture du blé. Elle n’est pas la grosse bourgeoise.Jules Michelet — La sorcière (1862) 37 Une tendresse infinie est dans tout cela. honore son mari. tout est esprit. le jour. le somnambulisme. elle est timide. Oh ! l’aimable enchantement ! Si humble. Là surtout on est bien sûr qu’il y a un cœur de femme. — C’est l’autre face de Peau-d’Ane et autres contes semblables. La très pauvre nourriture de ces temps doit faire des créatures fines. dont l’imagination rêveuse se nourrit de tout cela ? Je l’ai dit. sur laquelle nos aïeux ont fait tant de contes gras. De là éclatera plus tard la danse épileptique du quatorzième siècle. aimables. Celle-ci n’a nulle sécurité. sont ses favorites. Le monde entier est ennobli. elle se sent sous la main de Dieu. Toutes les victimes d’alors. Elle étend sa compassion sur la dame même du château. Mais la femme n’y voit point de bêtes. Maintenant. Le rude travailleur des champs est assez dur pour ses bêtes. et ramasse un peu de bois. elle est douce. la plaint d’être dans les mains de ce féroce baron (Barbe-Bleue). elle file en gardant ses bêtes. vit de rien. Elle est svelte et mince. Elle craint. elle fait le ménage. et se croyant laide. comme les saintes des églises. Serf ailleurs. elle a donné sa beauté. seront libres. deux faiblesses sont attachées à cet état de demi-jeûne : la nuit. la cadette méprisée. l’enfant battu par sa marâtre. mais chez qui la vie est faible. Elle n’a pas encore les rudes travaux. aimées. — Cette âme enchantée ne pense pas à elle seule. Elle s’attendrit sur les bêtes. des villes. l’illusion. Est-ce qu’elle est donc si laide. Elle s’occupe aussi à sauver toute la nature et toute la société. vers le douzième.

Dans certaines petites cabanes.) rappelle comme chose actuelle cette superstition obstinée. économe. ne prive pas son mari. et. nous l’avons dit. ne croyez pas qu’ils soient exempts de souffrances. Vénus. l’eau bénite. etc. la Sorbonne condamne encore les traces du paganisme. mais elle diminue sa part. confesseurs de ces touchants secrets de femmes. de victimes. ils prennent parfois du lait. Minerve. exilés du jour. tout innocente. elle a pour eux un coin du cœur. Au huitième siècle. Burchard de Worms. N’ayant plus d’encens. Toute bonne chrétienne qu’elle est. La ménagère. doublant la flamme. la compassion des pauvres anciens dieux 18 tombés à l’état d’Esprits. en rappelant les défenses. on sacrifie. innocentes chez la chaste épouse. on les poursuit. (Indiculus paganiarum. témoigne qu’elles sont inutiles. Diane fut indestructible jusqu’au fond de la Germanie (V. vers 1400. on promène les dieux encore. Ces esprits qui ne paraissent plus que de nuit. laisse un peu de crème. Jupiter. et timidement va porter un humble petit fanal au grand chêne. Ils sont confidents. un secret qu’elle ne dit jamais à l’église. A certains jours. et par la prière. Elle pense à eux quand elle met au feu la bûche sacrée. Au douzième siècle. et il a bien peur de l’Église.Jules Michelet — La sorcière (1862) 38 Cette femme. Grimm). Pour être Esprits. mais dont l’Église pourtant lui ferait reproche. ils sont bien malheureux l’hiver. Elle enferme dans son cœur le souvenir. le regrettent et sont avides de lumières. La nuit. égayera les tristes proscrits. . elle a pourtant. Grand Dieu ! si on le savait ! Son mari est homme prudent. ils aiment fort la chaleur. à la mystérieuse fontaine dont le miroir. Gerson (Contra astrol. au cœur des chênes. Quel mal font-ils dans la forêt ? Mais non. Les Capitulaires menacent en vain de la mort. Que serait-ce s’ils ne trouvaient nulle âme compatissante ? Mais celle-ci les protège. On en a vu dans les étables se réchauffer près des bestiaux. C’est Noël. et les chasse de partout. Logés aux pierres. mais en même temps l’ancienne fête des 18 Rien de plus touchant que cette fidélité ! Malgré la persécution au cinquième siècle. le prêtre va au chêne même. on prend les augures. où ils habitent. On pourrait bien cependant leur laisser habiter les chênes. en pauvres petites poupées de linge ou de farine. En 1389. le soir. donne la chasse aux esprits. Certainement il la battrait. elle se hasarde. Concile de Leptines en Hainaut). ils rôdent autour des maisons. les dieux de ces grandes religions. de concile en concile. les paysans promenaient. Le prêtre leur fait rude guerre. A eux seuls elle peut confier telles petites choses de nature. et.

. et cependant elle se rassure un peu. Les esprits ne sont pas ingrats. Elle est interdite et se signe. se fait devoir d’aimer ces fêtes. Il vient de raser sa robe . chez les Anglais. Magie. elle s’interroge. 159. Va-t-elle à l’étable. la fête de la plus longue nuit. tout cela est aux anciens dieux. Ce n’est pas l’affaire de Marie.. la vraie fête de la vie. il y est. De même. le pervigilium de Maïa. « Quel est-il ? et comment est-il ?. des fleurs et des réveils d’amour. fait croire qu’il doit être bon. Les Suisses. il était dans le pot à beurre 20. ne dit rien. c’est que je suis moi-même enfant.. l’autre jour. et il n’est pas bien loin d’elle. Maury. Dès ce jour.. chez eux. est troll (drôle) . Elle sent très bien sa présence. et d’y avoir dévotion. qu’elle la croirait en elle : « Ma chère et très chère maîtresse. Mais j’ai peur. Ne dit-on pas qu’on meurt à voir un esprit ? » — Cependant le berceau remue. Shakespeare explique qu’il rend aux servantes dormeuses le service de les pincer jusqu’au bleu pour les éveiller. la vigile de la nuit de Mai. C’est une des retraites favorites du petit friand. nix .. les plus doux mystères que couve une âme chaste et amoureuse. elle s’éveille. goblin. surtout. Un vœu à la Vierge peut-être ne serait pas efficace. Celle qui n’a pas d’enfants.Jules Michelet — La sorcière (1862) 39 esprits du Nord. Son nom. elle s’adresse plutôt à un vieux génie. Oh ! que je voudrais le voir !. 19 20 A. si basse. qui connaissent son goût. L’innocence du berceau innocente aussi cet esprit. le berceau. au moins toléré de Dieu. et dont telle église locale a la bonté de faire un saint 19 — Ainsi le lit. mais en vain. sans mettre la main à rien. si j’aime à bercer votre enfant. et il ondule tout seul. lutin . follet. et entend une petite voix très douce. Tout bas. A tout instant. doux. . robin hood. Et elle croit que. et. puck. où l’arbre se plante. kobold. De même au feu de la Saint-Jean.. robin good fellow. Elle est saisie. lui font encore aujourd’hui des présents de lait. chez les Allemands. elle n’est plus seule. Un matin.. Il faut que ce soit un esprit. chez les Français. elle trouve le ménage fait.. » Son cœur bat. Quand l’homme part. elle l’entend au frôlement. adoré jadis comme dieu rustique. il rôde autour et visiblement ne peut la quitter.

trop curieux. Elle le dit au mari. elle a cru le sentir au lit. — Elle le sait fort indiscret. lui fait sa cour. ayant touché les tisons. le menace. mais on ne le voit pas beaucoup. audacieux. un minois subtil. et le soir. La voilà bien en colère. Il a ses défauts cependant. s’en plaint et y a plaisir. elle a failli le prendre dans une rose. Parfois elle le renvoie. dans les étincelles. Impossible d’avoir un page moins compromettant que celui qui se cache dans une rose. Et avec cela. Il était sous une feuille. Elle a eu peur. Il lui soigne ses outils. a prié Dieu.. Elle est gênée de se sentir suivie partout. Il observe. écoute trop. à l’improviste. vous n’en êtes pas fâchée. et l’aime encore davantage. n’ose plus rien dire. qui a. approprie. se tapit dans la cheminée. qui d’abord rit et doute. On entend sa petite voix tout comme celle du grillon. et. lui travaille le jardin. si petit.. La nuit. Devons-nous être rassurés. et lui épargne mille soins. Avouons-le pourtant. il travaille. il glisse partout. derrière l’enfant et le chat. — que ce follet est espiègle. le lutin a déjà fait bien du chemin. tout bas. Elle aurait horreur d’imiter la grande dame de là-haut. Mais elle entrevoit alors qu’elle l’aime trop. l’espiègle. Il glisse au cœur du mari même. Elle avoue alors un peu plus. chérie.. pour récompense. quand la lumière était éteinte. s’est serrée à son mari. Sa gentille voix. Mais au moment elle se sent caressée d’un souffle léger ou comme d’une aile d’oiseau. Tout petit qu’il est. lui-même la rassure. Il redit parfois au matin tel petit mot qu’elle a dit tout bas. il tient de l’amant.Jules Michelet — La sorcière (1862) 40 Quel dommage qu’elle ne puisse le saisir et le regarder ! Une fois. il est si petit ! » — Ainsi. il s’émanciperait peut-être.. Alors on voit. qui s’était glissé.. mignonne. on croit voir. Il rit. On . par-devant son mari. Elle en a scrupule. Plus envahissant que nul autre. Une autre fois. gagne ses bonnes grâces. nous autres qui voyons mieux ? Elle est bien innocente encore. Mais le drôle : « Non. sa cour d’amants. » Elle a honte. — « Qu’importe. parfois trop audacieux. dit le plaisir qu’il a eu à surprendre sa pudique maîtresse. si on ne le tenait. et son page. sans moquerie. balaye. au coucher. enfin se croit seule et se rassure tout à fait.. à moins qu’une faible lueur n’éclaire une certaine fente où il aime à se tenir. Il est léger. Que fera-t-elle ? elle n’a pas la force de le dire à l’église. elle l’a cru voir qui se roulait.

Ils se gardent bien de le croire. Depuis qu’il y est. Retour à la table des matières . qui glisse comme un air léger. Sa taille le fait croire innocent. et encore plus peut-être. pourrait au fond être un démon. que tel qu’on croit innocent. nous t’avons vu ! » On leur dit bien à l’église qu’il faut se défier des esprits. on prospère. Le mari autant que la femme y tient. Il voit que l’espiègle follet fait le bonheur de la maison.Jules Michelet — La sorcière (1862) 41 lui dit : « Oh ! petit.

et qu’il a la tête basse !. — d’autre part. mais il peut prendre tout le reste. la bande redoutée de là-haut peut s’abattre sur la maison. de franchises achetées. On doit payer tout au seigneur. mais deux pensées l’obsèdent. cet homme . qu’il est sombre sur son sillon. la crainte habituelle de l’avanie fortuite qui pouvait. Rêve-t-il un mauvais coup ? Non. Travaille. tomber du château. voyez-le. le cœur serré. l’homme était cloué à la terre et l’émigration impossible . comme celui qui attendrait quelque mauvaise nouvelle.. le front chargé. L’une : « En quel état ce soir . J’entends surtout l’incertitude où la famille rurale était de son sort. Cela s’appelle bonnement droit de préhension. une incertitude très grande dans la condition. oublient le peu de garanties qu’on trouvait dans tout cela.Jules Michelet — La sorcière (1862) 42 IV TENTATIONS Retour à la table des matières J’ai écarté de ce tableau les ombres terribles du temps qui l’eussent cruellement assombri.. la fixité extrême. bonhomme. deux pointes le percent tour à tour. enlever ce qui lui plaît « pour le service du seigneur ». d’un moment à l’autre. l’attente. Et il est toujours ainsi. Aussi. Les historiens optimistes qui parlent tant de redevances fixes. de chartes. Le régime féodal avait justement les deux choses qui font un enfer : d’une part. Pendant que tu es aux champs. travaille.

piller la terre du seigneur voisin. duellistes. tu seras donc à jamais malheureux ! » Je le crois volontiers. il se signait. » Je crois justement le contraire. confesseur du saint roi. C’est le rebutant tableau d’un débordement effréné. ces grandes misères durent être fort adoucies vers les temps de saint Louis. archevêque de Rouen. fait une enquête luimême sur l’état de la Normandie. on sent. et alors tout disparaissait. seigneurs moines. A consulter le bon sens. un gnome. « Mais. Mais je crois aussi qu’une barrière d’horreur insurmontable arrêtait l’homme. au contraire. un nain. Partout. barbare. en désespoir de toute chose. la nature. il trouve ces moines vivant la grande vie féodale.Jules Michelet — La sorcière (1862) 43 trouveras-tu ta maison ? » — L’autre : « Oh ! si la motte levée me faisait voir un trésor ! Si le bon démon me donnait pour nous racheter ! » On assure qu’à cet appel (comme le génie étrusque qui jaillit un jour sous le soc en figure d’enfant). L’austère Rigault. Il pâlissait. les seigneurs n’ayant plus l’amusement habituel d’incendier. comme voudraient le faire croire les moines qui nous ont conté les affaires de sorcellerie. dit-on. Chaque soir il arrive dans un monastère. font frémir dans le Journal d’Eudes Rigault (publié récemment).. lui disait : « Que me veux-tu ? » — Mais le pauvre homme interdit ne voulait plus rien. d’un amoureux. qu’on n’en venait là qu’à l’extrémité. que le Pacte avec Satan fût un léger coup de tête. Dans les quatre-vingts ou cent ans qui s’écoulent entre cette défense et les guerres des Anglais (1240-1340). Les seigneurs moines s’abattaient surtout sur les couvents de femmes. les religieuses avec eux dans un mélange indistinct. qui défend les guerres privées entre les seigneurs. armés. ivres. furent terribles à leurs vassaux. Le regrettait-il ensuite ? Ne disait-il pas en lui-même « Sot que tu es. etc. Cette paix leur fut une guerre. Je ne pense nullement. sortait souvent tout petit de la terre. Les seigneurs ecclésiastiques. se dressait sur le sillon. chasseurs furieux à travers toute culture . partout enceintes de . sous la pression terrible des outrages et des misères. d’un avare.

ses serfs.Jules Michelet — La sorcière (1862) 44 leurs œuvres. c’étaient des bouches inutiles. en disent plus que tous les livres. Qu’était-il pour ses vassaux. je veux dire d’avanies sans nombre. Chaque razzia prouvait le règne de Satan. le fade théâtre d’églogues à la Florian dans les années de la Terreur). valets. les seigneurs de mélodrames et de romans. L’homme sentait l’absence de Dieu. dans ceux qu’on peut voir encore. On y recevait peu de femmes . les plus coupables de toutes. et si tard ! Au quinzième siècle : Gilles de Retz. ne respiraient. Les logements de ces châteaux. la BarbeBleue et Grisélidis. l’enleveur d’enfants. On a remarqué que la littérature exprime souvent tout à fait l’envers des mœurs (exemple. et de celui qui régnait dans l’intérieur du château. on plaisante. nous en disent quelque chose. ne vivaient que dans leurs échappées d’en bas . à battre et à faire pleurer. échappées non plus de guerres sur les terres voisines. Voilà l’Église. Le Front-de-Bœuf de Walter Scott. sont de pauvres gens devant ces terribles réalités ! Le Templier d’Ivanhoé est aussi une création faible et très artificielle. aux terrasses étroites dans le plus désolant ennui. le jour retenus aux créneaux. Les romans de chevalerie donnent très exactement le contraire de la vérité. les grandes dames riaient . Que devaient être les seigneurs laïques ? Quel était l’intérieur de ces noirs donjons que d’en bas on regardait avec tant d’effroi ? Deux contes. faisait croire que c’était à lui qu’il fallait dès lors s’adresser. Au dix-septième siècle encore. d’outrages aux familles serves. Le seigneur savait bien lui-même qu’une telle masse d’hommes sans femmes ne pouvait être paisible qu’en les lâchant par moments. à torturer les moins coupables qu’il leur livre pour jouet. La choquante idée d’un enfer où Dieu emploie des âmes scélérates. Le plaisir était dans l’outrage. et de chasse à l’homme. l’amateur de tortures qui traitait ainsi sa famille ? Nous le savons par le seul à qui l’on ait fait un procès. qui sont sans nul doute des histoires. pages. » Il ne s’agit point de beauté. on rit. mais de chasse. Là-dessus. Hommes d’armes. entassés la nuit sous deux basses voûtes. « Les serves étaient trop laides. L’auteur n’a osé aborder la réalité immonde du célibat du Temple. ce beau dogme du moyen âge se réalisait à la lettre.

On ne leur pardonnait pas leur naissante dignité morale. comme le seigneur laïque. Dans une paroisse des environs de Bourges. pour en obtenir dispense. d’être honnêtes et sages. la virginité de sa femme 21. la loi ait fait ce qu’elle ne fit jamais dans l’esclavage antique. qui se trouvaient parmi les serfs . Origines du Droit. Le seigneur ecclésiastique. d’y porter le « mets de mariage ». dans des villages paisibles. Du reste. on exigeait « plusieurs vaches ». ce mot cruel leur était sans cesse jeté. étant seigneur. je ne connaissais pas cette publication (de 1842). sur les familles aisées. les désolait. Chose énorme et impossible ! Donc la pauvre jeune femme était à discrétion. qu’elle ait écrit expressément comme droit le plus sanglant outrage qui puisse navrer le cœur de l’homme. On ne passait pas à leurs femmes. vo Marquette. II. à leurs filles. On ne croira pas aisément dans l’avenir que. tourmentaient toutes femmes et les vieilles même. réclamait expressément les prémices de la mariée. On a cru trop aisément que cet outrage était de forme. Leur honneur n’était pas à elles. imposent à la mariée de monter au château. » Toutes coutumes féodales. Chose odieuse de l’obliger s’aventurer ainsi au hasard de ce que peut faire de la pauvre créature cette meute de célibataires 21 L. Les outrages tombaient surtout. distinguées relativement. mais voulait bien en pratique vendre au mari pour argent. La noblesse les haïssait. Serves de corps. car il peut être de ses œuvres 22. exécutaient. 22 Quand je publiai mes Origines en 1837. 100 . même sans faire mention de cela. dépassait fort les moyens de presque tous les paysans. Laurière. Elles n’avaient pas droit d’être respectées.Jules Michelet — La sorcière (1862) 45 à mourir d’entendre le duc de Lorraine conter comment ses gens. comme on peut le croire. les raillait. les Fors du Béarn disent très expressément qu’on levait ce droit en nature : « L’aîné du paysan est censé le fils du seigneur. chez les peuples chrétiens. En Écosse. zoo . Mais le prix indiqué en certains pays. jamais réel. 264. a ce droit immonde. . ces familles de serfs maires qu’on voit déjà au douzième siècle à la tête du village. par exemple. Michelet. le Curé.

chaste. 24 Rien de plus gai que nos vieux contes. Pourquoi ? C’est qu’elle est rieuse. Le malheureux offre en vain tout ce qu’il a. Ses beaux yeux demandent grâce. Elle ne fera pas obstacle à la farce. seulement ils sont peu variés. Là. on ne la prend pas ta femme. qui châtiait. on crie . qu’il est honnête. selon l’usage d’alors. et pour comble d’honneur. qui jugeait. mais qui commandait aux hommes dans l’absence du mari. vous voilà nobles. qui tenait le mari même par les fiefs qu’elle apportait. la dot encore. Le jeune époux amenant au château son épousée. pure. « Son voisin n’a rien payé. elle n’était pas fâchée d’autoriser ses libertés par les libertés du mari. pour une serve surtout qui peut-être était jolie. jusqu’au dernier marmiton. leur poète. Ayant fort publiquement. Les éclats de rire le suivent. auteur du Roman de la Rose (vers 1300). rangé. comme grêle.. les espiègleries des pages autour de ces infortunés. c’est qu’elle l’aime. et la bruyante canaille. Pourquoi cet acharnement ? C’est qu’il est proprement habillé. à l’amusement qu’on prend de cet homme tremblant qui veut racheter sa femme. cette dame n’était guère tendre. des valets. vilaine face de carême. on le précipite. qu’elle a peur et qu’elle pleure. on te la rendra ce soir. On imagine les rires des chevaliers. son chevalier et son page. » L’insolent ! le raisonneur ! Alors toute la meute l’entoure. Ils n’ont . il s’irrite de cette injuste rigueur. donne la chasse au « cocu » 24 ! 23 Cette délicatesse apparaît dans le traitement que ces dames voulaient infliger de leurs mains à Jean de Meung. La dame que les romans veulent faire croire si délicate 23. qui ordonnait des supplices.. On voit d’ici la scène honteuse. qu’il marque dans le village. C’est trop peu. On le pousse. — « La présence de la châtelaine les retiendra ? » Point du tout.Jules Michelet — La sorcière (1862) 46 impudents et effrénés. Ton aîné sera baron ! » — Chacun se met aux fenêtres pour voir la figure grotesque de ce mort en habit de noces.. grosse ! Remercie. on rit des tortures du « paysan avare » ... on lui suce la moelle et le sang.. On marchande d’abord avec lui. bâtons et balais travaillent sur lui. On lui dit : « Vilain jaloux.

. on se tient les côtes. Il rentre seul... en l’absence du mari. Il lui met les bras au cou. supposent qu’en cette mortelle injure et toutes celles qui suivront. rôtir ces pécheurs ?. les cris du battu. Alors le cœur de l’homme éclate. sanglote. la pauvre.. Quoi qu’elle ait pu souffrir. pour une serve. Nos fabliaux ridicules.Jules Michelet — La sorcière (1862) 47 Cet homme-là aurait crevé. ils nous feraient croire que. enlever. s’il n’espérait dans le démon. la femme est pour ceux qui l’outragent. et accablée de grossesses. Le Pacte n’est pas mûr encore. que sert-il de leur faire des vœux ? Sont-ils sourds ? Sont-ils trop vieux ?. Notez que les trois n’en font qu’un. au troisième. le sommelier. Mais bientôt elle lui revient. celui qui ne peut se défendre. Que font-ils là ? Que ne vont-ils pas à leur vraie maison. On s’amuse du premier. contre son mari . qui pourra me la donner ? je me donnerais bien en échange. Un jour que la pauvre femme. cette maison désolée ? Non. rugit à faire trembler la maison. le faible qu’on outrage en toute sécurité . Il pleure. Mais on n’en prenait pas la peine. siège Satan. Oh ! la force. la gaieté est au comble . nos contes absurdes. hélas ! hélas ! en quel état !. Toute la bande.. On se serait bien moqué de celui qui. — Fi de ce corps ! Fi de l’âme que trois plaisanteries : le désespoir du cocu. fort. . Avec elle pourtant rentre Dieu. traitée brutalement. — Que cela est peu vraisemblable ! Sans doute la qualité. elle est heureuse et ravie. elle est pure.. il y trouve compagnie. Que n’ai-je un Esprit protecteur. venait d’être maltraitée. on rit (à pleurer) du second. croyaient l’honorer par l’outrage.. s’il assaisonnait l’amour d’insolences et de coups. la politesse. puissant (méchant.. C’est toujours l’inférieur. la grimace du pendu. Est-elle vide. eût filé le parfait amour. oh ! la puissance. pâle et défaite. n’importe) ! j’en vois bien qui sont en pierre à la porte de l’église. Le moindre page se croyait grand seigneur. Elle se jette à genoux et lui demande pardon... pouvaient la séduire. le chapelain.. Au foyer. Satan n’aura rien pour ce jour. l’élégance. innocente et sainte. Hélas ! qu’est-ce que je donnerais ? Qu’est-ce que j’ai pour me donner ? Rien ne me reste. le château. en relevant ses longs cheveux. elle pleurait et disait tout haut : « O les malheureux saints de bois. jusqu’aux valets..

— Voudriez-vous valoir mieux que la dame de là-haut ? Elle a engagé son âme à son mari.. qui sans façon parle à la grande. En que de choses ai-je été votre petite servante !. fort et puissant Esprit ! « — O ma mignonne maîtresse ! je suis petit par votre faute. Pour faire un Esprit géant. d’ailleurs. ... ton mari sera riche.. je suis plus qu’un serviteur.. et ne peux pas grandir... il ne peut travailler toujours. Savez-vous bien depuis quel temps je suis avec vous ?..Jules Michelet — La sorcière (1862) 48 qui n’est plus que cendre ! — Que n’ai-je donc. les Esprits ne sont ni grands ni petits. un enfant. à sa mère. Que suis-je... si je fais une œuvre juste. moi ? Votre petite âme. — Je suis bien plus que votre page . le plus petit va devenir un géant. Autrement comment saurais-je vos pensées. Ne rougissez pas. faire ici le menu ménage. à la place du follet qui ne sert à rien. Et. remédier aux distractions de sa Providence.. « Dieu ne peut pas être partout... Je suis le génie du foyer.. Vous m’auriez fait donner la chasse par vos prêtres et leur eau bénite... un petit sot. Mais que feras-tu ? — Alors. ni votre mari non plus. à vos aïeules. Laissez-moi dire seulement que je suis tout autour de vous.. Si l’on veut. et pourtant la donne encore entière à son page.. et jusqu’à celle que vous vous cachez à vous-même. Nous sommes inséparables. nous autres génies. « Maîtresse.. et nous laisse. Parfois il aime à reposer.. si j’étais grand.. ne vous fâchez pas. vous ne m’auriez pas souffert. « — Tentateur !.. Je serai fort si vous voulez. aux oublis de sa justice. « — Quel ? — Une jolie âme de femme. vous ne m’auriez pas voulu.. — Où suis-je ? tu es donc le démon des trésors cachés ?.. de bonté et de piété ?. toi puissante. C’est depuis mille ans. forts ni faibles. à son amant. un grand.. et déjà peut-être en vous. il ne faut que lui faire un don.. « — Oh ! méchant. « — Comment ? — Mais rien n’est plus simple. Car j’étais à votre mère. et l’on te craindra. qui es-tu donc ? Et que demandes-tu là ? — Ce qui se donne tous les jours. Pourquoi m’appeler démon.

deux. mais lui appartint dès cette heure. Seulement. Retour à la table des matières . il succombe. qui se tue et ne gagne guère.. Il mourra comme vos enfants. L’hiver. il a été malade. trois heures. il dit : « Je ne demande rien. ou davantage.Jules Michelet — La sorcière (1862) 49 « Votre mari en est l’exemple. Pauvre travailleur méritant.. Et. elle pleura.. qui sont déjà morts de misère. mon bon hôte.. » Elle n’avait rien promis. Moi. Dieu n’a pas eu encore le temps d’y songer. quand elle n’eut plus de larmes (mais son sein battait encore)... Je le plains.. Il n’en peut plus. elle mit son visage dans ses mains. je vous prie. un peu jaloux. Qu’adviendra-t-il l’hiver prochain ? » Alors.. je l’aime pourtant... sauvons-le.

Quand le serf apporte son blé. qui ne dit jamais un mot. L’or devient alors le grand pape. » on répondait : « Monseigneur. » Mais l’or. Où creuserons-nous la terre . mais de bras puissant. grand roi qui parut avoir un démon muet. Pour tout cela. en désire toujours les merveilles. celle des échanges rapides.. l’armée du fisc. c’est l’âge d’or. Le seigneur. pour frapper ses coups à distance. assez long pour atteindre Rome et d’un gant de fer porter le premier soufflet au pape. Bon an. Jusqu’alors. armes damasquinées. Si le Seigneur disait : « C’est peu. » Le monde est changé ce jour-là. se répand sur tout le pays. J’appelle ainsi la dure époque où l’or eut son avènement. Dieu n’a pas donné davantage. On n’estime de richesse que celle qui a des ailes et se prête au mouvement. assez fort pour brûler le Temple. la redevance suivait le cours de la nature et la mesure de la moisson. Non sans raison. pour le tribut. je veux de l’or. « Ce n’est pas tout .. sous le règne du beau roi qu’on put croire d’or ou de fer. chevaux précieux. tapis. qui a rapporté son rêve de l’Orient. Le mouvement a commencé sur l’Europe par la croisade. mal an. il faut de l’or. C’est l’an 1300. le grand dieu. épices. une sécurité innocente.Jules Michelet — La sorcière (1862) 50 V POSSESSION Retour à la table des matières L’âge terrible. ne veut que de l’or. il le repousse du pied. au milieu des maux. L’armée de l’or. il y avait. Nous n’avons pas une armée pour en prendre aux villes de Flandre. Le roi. hélas ! où le trouver ?.

Tu me plais. Le cadre importe peu du reste. Elle est inquiète. qui en souffre d’autant plus et n’attend aucun remède. Elle a beau prier le soir. — Dans ce chapitre et le suivant. Pour que la volonté en vienne à cette extrémité terrible de se vendre pour l’éternité. Maury. sont fort rares avant cette époque. même quand les autres arrivent. Il y fallut la pression fatale d’un âge de fer. c’est de bien comprendre que de telles choses ne vinrent point (comme on tâchait de le faire croire) de la légèreté humaine. des tentations fortuites de la concupiscence . . Mais. Ce n’est guère le malheureux qui arrive au désespoir . ce qui est bien plus que le simple pacte. mais elle gémit. en ce sens. 25 Les démons troublent le monde pendant tout le moyen âge. » Je le crois. et. dit M. Pour la facilité de l’exposition. Elle voit de bizarres figures. Elle est seule.. la femme au lutin est déjà assise sur ses sacs de blé dans la petite ville voisine. l’horrible état de la sorcière. Le misérable. celle des nécessités atroces . contre l’enfer d’ici-bas. laquelle n’était pas moins qu’un mariage et une sorte de pontificat. Des fourmillements étranges agitent. a peur. Elle est triste. et elle ne rit pas. si doux. de l’inconstance de la nature déchue. au village. — Eh bien. tout va à elle . je ne sais quel magique attrait y mène. il faut qu’elle ait désespéré. semble devenu impérieux. j’ai rattaché les détails de cette délicate analyse à un léger fil fictif. l’homme dont on exige l’impossible (des redevances en argent). sont encore à délibérer. Elle vend au prix qu’elle veut. L’essentiel. qui peuvent amener le traité énorme du pacte. Il ose. un paysan raisonnable. les progrès dans le désespoir. mais chose rare alors. « Les pactes. Les autres. un asile. il paye d’avance. Mais Satan ne prend pas son caractère définitif avant le treizième siècle. Personne ne marchande avec elle. Elle reste. se sent dépendre. c’est le misérable. avant le terme. veut se lever. Comment contracter avec celui qui vraiment n’est pas encore ? Ni l’un ni l’autre des contractants n’était mûr pour le contrat. les sentiments. A. Nom prodigué.. L’Esprit si petit. indignée. c’est l’homme du quatorzième siècle. Son mari. dit le seigneur. Tous disent : « Chose surprenante !. celui qui a connaissance parfaite de sa misère. se dit : « Je ne m’appartiens donc plus ! » « Voilà enfin. apporte sa redevance en bonne monnaie sonnante à l’orme féodal. Sais-tu compter ? Quelque peu. troublent son sommeil. Mais elle a le diable au corps ! » Ils rient. il fallut que l’enfer même parût un abri.Jules Michelet — La sorcière (1862) 51 pour lui ravir son trésor ? Oh ! si nous étions guidés par l’Esprit des trésors cachés 25 ! Pendant que tous désespèrent. j’ai marqué les situations.

nous sommes perdus. on s’écarte. la haine peureuse d’en bas. discrète et sinistre personne. vient. Il n’y a pas à plaisanter. qu’il faut d’insistances. va. Tout est calme . Elle. en sait bien plus qu’elle n’en dit. vous ne voyez pas la corde. de menaces. on s’en va par le chemin de traverse. pour arracher quelque chose même à qui n’a rien. très bas. elle voit bien le dédain haineux du château. vaincre l’inertie qu’il oppose. Chacun leur ôte le chapeau bien bas. Mais on s’éloigne.Jules Michelet — La sorcière (1862) 52 c’est toi qui compteras avec tous ces gens. Le dimanche. siéger comme un petit seigneur sous l’ombrage seigneurial. » Grand changement de situation ! Le cœur bat fort à la femme quand. pour stimuler la lenteur du paysan. L’homme est un peu étourdi. sans voir et le dos courbé. peu de chose en comparaison des supplices de la nuit. Le premier qui le touchera. Pour les éviter. qu’elle est changée cette maison ! Comme elle a perdu sa douceur de sécurité. Frappez. Et il étend autour d’eux comme une atmosphère de terreur. Ce changement les rend fiers d’abord. Elle a comme perdu le sommeil. Elle se lève. avant la messe. dans un terrible isolement. Sinon vous manquerez les termes. pourquoi m’a-t- . Le seigneur veut qu’on le respecte. je le mets là. il prend quelque gravité. Quand il est monté au château. elle le pousse. Elle l’y dresse. Et alors. assis sous l’orme. mais. tu recevras leur argent. Nul protecteur que le seigneur. quand ils passent. haut et court. si fine. Elle se sent entre deux périls. au besoin cruel. » Ceci. de rigueur ! Le bonhomme n’était pas fait à ce métier. ce serf. d’innocence ! Que rumine ce chat au foyer. ou plutôt l’argent qu’on lui donne . Elle rôde autour de la maison. elle lui dit : « Soyez rude . c’est le tourment du jour. bientôt les attriste. et cependant. Et cette vache. on le redit. le samedi. pour le trouver cet argent. qui cependant est prête. à la longue barbe. Mais enfin il s’habitue . Ils vont seuls dans la commune. tu le monteras au château. que la lune fait entrevoir dans l’étable. dit le seigneur . Chaque samedi. » Ce mot circule. qui fait semblant de dormir et m’entr’ouvre ses yeux verts ? La chèvre. de lui faire quelque tour : « Vous voyez bien ce créneau. et que les jaloux ont fait mine de rire. elle voit son pauvre laboureur.

. on incarne fortement le diable . cueille à sa bouche effrayée d’horribles baisers. on inculque cette pensée qu’il tourmentera les .. combien elle souffre ! L’hôte importun est près d’elle. épuisée. faire que.. pour se venger. Elle frissonne et va se remettre à côté de son mari. c’est fini. elle cède et lâche un oui.. Mais. Elle s’obstine à souffrir les luttes cruelles de chaque nuit.. Elle s’obstine à dire : Non. et qu’importe à votre mari ? » C’est le supplice des âmes. De plus en plus. ses tentatives ont-elles une réalité ? Pécherait-elle charnellement. agitent. A l’invasion des Barbares. Il l’est si bien qu’à coups de pierres il s’amuse à casser la cloche du couvent de saint Benoît. d’un bec aigu. pour effrayer les violents envahisseurs de biens ecclésiastiques. « Si je ne suis qu’un souffle. cela ne t’est pas permis.. effrayent. parfois en débats diaboliques. il revient sous une autre forme. reste un esprit toutefois tant que dure l’Empire romain. » Elle s’affaisse pourtant à la longue. que nombre de questions que nous trouverions vaines. Mais elle résiste encore. une fumée. exigeant. danse en crapaud sur son ventre. Moi. « Arrière. vaincue. si elle l’éloigne un moment par le signe de la croix ou quelque prière. un air léger (comme beaucoup de docteurs le disent). et encore au temps de saint Martin. tourmentent. de pure scolastique. « Jusqu’à quel point un Esprit peut-il en même temps se faire corps ? Ses assauts.. en dialogues cruels qui se font à l’intérieur. je ne dormirai plus jamais !.. impérieux. en subissant l’invasion de celui qui rôde autour d’elle ? Serait-ce un adultère réel ?. quelque furieux qu’il soit dans les démoniaques. Non. Le démon. pendant tout le moyen âge. ou. que craignez-vous.. » Détour subtil par lequel il alanguit quelquefois. « Homme heureux ! Quel sommeil profond !. il se barbarise et prend corps. Il la traite sans ménagement .. âme timide. alors. au cinquième siècle. énerve sa résistance. » Il prend alors.. démon. Que veut-il ? la pousser à bout. Tout cela n’est pas naturel. l’interminable martyre de ce désolant combat..Jules Michelet — La sorcière (1862) 53 elle adressé de côté un tel regard ?. cent formes hideuses : il file gluant en couleuvre sur son sein. qu’oses-tu ? Je suis une âme chrétienne. je ne dors plus . chauve-souris. se traduisent en visions.

résistant. et leur enfer est une horrible Sodome où ces esprits. distinguer les mouvements du monstre.Jules Michelet — La sorcière (1862) 54 pécheurs.. non des flammes idéales. empire sa perversité en lui donnant un jouet. il y avait moins d’horreur . Ils n’imitent point du tout l’ange qui brûla Sodome. On y apprenait l’horrible leçon des voluptés de la douleur. Sous prétexte de supplices. martyrisée de ses attaques. quand l’exécution se fait par des démons immondes. le gril ou la broche rouge. lourd sur la tête de l’homme ? Les pauvres petits enfants. d’un monde à l’autre. non d’âme à âme seulement. L’ange en frappant restait pur et net comme son épée. le sentant en elle. parfois agité. et cependant. pour l’Église. dès sa naissance (vers 900). Tant que Dieu punissait lui-même. au lit conjugal. Il n’en est nullement ainsi. innocente. plus souillés que les pécheurs qu’on leur livre. tirent des tortures qu’ils infligent d’odieuses jouissances.. imbus de ces horribles idées et tremblants dans le berceau ! La vierge pure. Chose horrible que connaissent ceux qui ont le ténia. La femme. dès leur premier âge. celle d’un juge. mais qui d’abord en sortit. devint tout à coup l’un des ordres les plus riches. mais corporellement dans leur chair. ces pauvres âmes ? leur appliquer l’expiation par amende et composition que l’on pratique sur la terre ? » — Ce pont entre les deux mondes fut Cluny. navrés de douleur. de pitié. Ils y restent. une mine d’or. Conception immorale (et profondément coupable !) d’une prétendue justice qui favorise le pire. Se sentir une vie double. les racheter. fut. qu’ils souffriront des supplices matériels. d’un père pourtant. et corrompt le démon même ! Temps cruels ! sentez-vous combien le ciel fut noir et bas. les diables assouvissent sur leurs victimes les caprices les plus révoltants. parfois . par moments. peuvent donner d’exquises douleurs. cette main était sévère. infligeant aux âmes des morts des tortures matérielles. qui se sent damnée du plaisir que lui inflige l’Esprit. Les vivants. L’idée des diables tortureurs. se demandaient : « Si l’on pouvait. mais bien en réalité ce que les charbons ardents. appesantissait sa main ou frappait par l’épée de l’ange (selon la noble forme antique). C’est l’enseignement qu’on trouvait dans les naïves sculptures étalées aux portes des églises. qui.

Elle n’est du démon ni de Dieu. comme une fumée immonde. Même aux moments où le démon ne sévissait pas contre elle.. des tempêtes. la femme qui commençait à être envahie de lui errait accablée de mélancolie. c’est un supplice et un orgueil. des tempêtes intérieures. l’impudique. onduleuse. Il lui met au . tête haute. celle-ci est reine. voulant s’échapper. leur chef. Elle porte son ventre en avant. cruelle d’orgueil et de douleur. mourir. est pleine. Et que fait-elle là-haut. ayant horreur de soimême. la paresseuse. On a peur. sous le portail de Strasbourg.. impitoyable de dédain. la femme scélérate qui les entraîne à l’abîme. Il est le prince des airs. Parfois il exerce sur elle d’horribles sévices. qui trouble encore plus. » Beauté terrible et fantastique.. au milieu de tous ces hommes. on admire. Elle triomphe de sa plénitude. et elle n’appartient pas au Diable. Grasse et belle. Mais elle est gonflée déjà de lui et de sa superbe. Car il n’a pas la volonté. Notre dame de village dit. Elle ne l’est pas encore. Le démon peut bien l’envahir. C’est ce qu’on voit exprimé grossièrement. y circuler en air subtil. on hait. gonflée du démon. désormais.. « Si la châtelaine est baronne. Il entrait invinciblement. énergiquement. on court éperdu.. et. d’attitude et de regard : « Je devrais être la Dame !. plus que reine. Car.. Il l’a et ne l’a pas encore. Et il n’a encore rien du tout. et n’en tire rien. renverse sa tête en arrière.. En tête du chœur des Vierges folles. Elle est possédée. et se maintient elle. la femme que nous suivons.Jules Michelet — La sorcière (1862) 55 d’une molle douceur. de sa fortune nouvelle. pendant l’absence du mari ? » La rivalité s’établit. qui ferait croire qu’on est en mer ! Alors.. qui regorge ignoblement et lui sort de dessous ses jupes en noir flot d’épaisse fumée. Elle est elle. tout autant. Le village qui la déteste. nul remède. Le démon même est dans ses yeux. se réjouit d’être un monstre. avec tout cela. Ce gonflement est un trait cruel de la possession . elle va par la rue. l’orgueilleuse de Strasbourg. en est fier. La terre ne la porte pas. on n’ose dire quoi. endiablée.

Je vais partir dans quinze jours. Au matin (c’est le dimanche). — Mais. est-elle a moi ? Mon pauvre mari ! Vous l’aimiez. Arrange-toi. « — Non. S’il revenait !. Le roi marche vers la Flandre... Le seigneur a dit : « Un ruisseau qui va goutte à goutte ne fait pas tourner le moulin. au ventre. messire. messire. Me voici. » La nuit suivante.Jules Michelet — La sorcière (1862) 56 sein. Elle se cabre. je te couperai d’un tel coup. elle halète. enfin. Ton âme ! je te la demande par bonté.. l’homme est monté au château...... ton âme ? — Mais.. Eh bien. quoi qu’en nécessité si grande. Vous promettiez. Ce poids descend. il ne tient presque à rien que tu ne descendes pas. bourreau. où les trouver ? — Mets tout le village à sac. ta mollesse... il ne vient pas. un paresseux. « — Ah ! petite. Je vais te donner assez d’hommes. Tu m’apportes sou à sou. Tu périras. Tiens. croit étouffer. Le matin. C’est dimanche . tu es un lâche. — Ton mari ! as-tu oublié ?. je resterai moi.. recommande son âme à Dieu.. que je ne te garde ici. aux entrailles. « Tu m’as désiré. mais je l’ai déjà... Tu as le cœur d’une femme .. tu es mort. » Le malheureux redit cela à sa femme. un charbon de feu... je l’ai donc.. Dis à tes rustres qu’ils sont perdus si l’argent n’arrive pas. qu’elle sent un poids lourd sur sa poitrine . lorsque son mari se lève.. elle se tord. A peine elle y est. dit-elle encore par un retour de fierté.... Non. enfin. Le mien boite depuis le tournoi.. au sacrement. et toi le premier. elle tombe épuisée sur le lit. Elle. indocile. on rirait bien si on te voyait d’en bas gambiller à mes créneaux. J’ai assez de toi... non moins effrayée. Vous l’avez dit. cette âme est à moi. petite sotte ! incorrigible ! Ce jour même sous . n’espère rien. es-tu sûre de lui avoir toujours gardé ta volonté ?. à mon mari. monseigneur. Que faire ? Elle a bien regret d’avoir renvoyé l’Esprit.. pèse au ventre. ne peut se coucher ni dormir. et en même temps à ses bras elle sent comme deux mains d’acier.. se prépare à la mort. messire. qu’après tu iras pleurant et perçant l’air de tes cris. et dit cependant encore : « Non. et je n’ai pas seulement un destrier de bataille. ce qui ne me sert à rien. Il en descend tout défait.. ta lâcheté. il me faut cent livres. si tu veux. tu la payeras. » « — Gare à toi ! je te cinglerai d’un si cruel fouet de vipère..

» — Au moment. Elle s’arracha violemment. prenez-les. Personne ne l’a eu jamais. éblouit. c’est que déjà tu l’as perdue. Mais mon cœur. et bien mieux que toi. Elle répondit bien bas.. s’était englouti de cendre.. si j’ai demandé ton âme. ton âme. Mais je viens chercher 26 C’était une méthode fort usitée pour forcer les juifs de contribuer. se sentit avec horreur empalée d’un trait de feu. Moi. en dormant : « Hélas ! mon corps et ma misérable chair. mais elle lançait aux murailles le regard aigu de Médée. Je l’ai vue. il me faut cent livres ! — Ah ! madame.. j’ai vu tes premières résistances. Le premier mot était vert... Elle marcha. et elle y frappa un grand coup. sans s’informer.. Car elle ne le voyait pas même. mais je veux davantage. « Mon cher.. et tu as crié pas bien fort. et de volonté ! Autrement il périra. . Son mari était effrayé. elle frissonna. Jamais elle ne fut plus belle. Dans l’œil noir et le blanc jaune flamboyait une lueur qu’on n’osait envisager.. comment le pourrais-je ? Le prince-évêque de la ville. Tu as été battue un peu. Voyez ma bouche sanglante. se leva. Je t’ai.. et d’aveu.. » Puis j’ai vu tes résignations. elle attendit. et il me faut que tu cèdes. se trouva jeune. résignée.. On ouvre avec précaution. « Maintenant ton mari périt. C’est ton salut.. inondée d’un flot de glace. qui. droit à la porte d’un juif. m’a fait arracher les dents 26. assis par terre. tu luttes encore !. je sais. Là. Le roi Jean sans Terre y eut souvent recours. pour sauver mon pauvre mari. Elle marcha droit à la ville. Elle se trouva dans les bras de son mari étonné. et qu’elle inonda de larmes. Que faut-il faire ? j’ai pitié de vous. Et il lui jeta deux mots : « Retiens-les. Robe vieille. à chaque heure... je la sais. — Je sais.Jules Michelet — La sorcière (1862) 57 l’aiguillon. Elle poussa un grand cri..... un jet sulfureux de volcan. craignant d’oublier les deux mots si nécessaires. Ce pauvre juif.. et je ne peux pas le donner. Jour par jour.. mise sur elle. Elle vit pendre à la porte d’un marchand une robe verte (couleur du Prince du monde). non. pour me faire dire où est mon or. tes douleurs et tes désespoirs ! J’ai vu tes découragements quand tu as dit à demi-voix : « Nul n’est tenu à l’impossible...

voici la nouvelle : le seigneur revient. tu le recevras dans huit jours. Elle va à la rencontre. « Madame. . le juif. au moindre signe prêtait. obéissaient. innombrables en Espagne. Tous admiraient. Incrédulité.. pauvre. comme je suis. dit-il. en la regardant en dessous. Ce que tu vas me donner. La victorieuse robe verte allait. et le mien plus grand : « Tolède. 781.. et ils formaient à Tolède une sorte d’université.. fort savants et maîtres alors de l’Espagne (comme agents du fisc royal). On était étonné de voir sa fascination. Elle-même prenait une colossale beauté de triomphe et d’insolence. Leurs relations avec les Maures. Une chose surnaturelle effrayait. Mais faites vite. arrête et salue son époux. madame. venait. si vous ne m’octroyez un don. Lui-même sentit une fontaine de feu. La dame.. transformée.Jules Michelet — La sorcière (1862) 58 justement chez toi de quoi détruire ton évêque. pourtant... avaient donné aux sorciers une plus haute culture. de plus en plus neuve et belle. Elle seule soutenait le château et de son crédit à la ville. entourée de tout son monde. Il avait la tête basse.. devenu généreux.. Lancre. je ne peux pas vous donner place ce soir. elle dit : « Que je vous ai donc attendu ! Comment laissez-vous la fidèle épouse si longtemps veuve et languissante ?. Chacun disait : « A son âge. Elle dit. elle grandit ! » Cependant.. de ses rudes extorsions. tellement civilisés. Elle avait une âme entière. ô belle ! dit le chevalier en riant. médecin en Poitou. Je t’en jure et ton grand serment.. l’évêque ne tiendra guère. qui dès longtemps n’osait descendre pour ne pas rencontrer la face de celle d’en bas. Une chaleur extraordinaire remplit la chambre. et le diable par-dessus. Voir la Déposition du sorcier Achard.. Elle s’était arrondie. on l’avait christianisée. et elle souffla. ruiné. réduite à la magie blanche. et de la terreur du village. Quand on soufflette le pape. a monté son cheval blanc. j’avais quelques sous en réserve pour nourrir mes pauvres enfants. et de bonne heure. Elle se faisait toute d’or. demandez. — Tu ne t’en repentiras pas.. Car j’ai hâte de vous 27 Tolède paraît avoir été la ville sainte des sorciers. p. Je vais te faire le grand serment dont on meurt. sieur de Beaumont. Eh bien. juif. Au seizième siècle. Avant toute chose. et le matin. — Demandez. Par un miracle du diable. avec les Juifs. » Un an s’était écoulé. Qui dit cela ? C’est Tolède 27.

. mais salue profondément. éclipsée. votre serve ! C’est fini. D’une fierté incomparable. 250) le droit étrange que le sire de Pacé. il voit une dame qu’il ne reconnaît pas. 751. du 28 C’est le grand et cruel outrage qu’on trouve usité dans ces temps. on ajoute cette menace que les rebelles dépouillées seront piquées d’un aiguillon marqué aux armes du seigneur. Et les coups. un chapeau de roses et danser avec ses officiers. Elle faillit s’évanouir. Sa meilleure amie lui a mis sur le chemin une pierre pour la faire chopper. le hardi page. tombaient les coups de fouet. en tête des notables. Sous le porche. Elles doivent lui apporter au château 4 deniers. elle est déjà un peu pesante. réclame sur les femmes jolies (honnêtes) du voisinage. et l’on ne sait ce qu’elle dit. Les ânes insultent les chevaux. coupe la belle robe verte aux reins 28. lui pleuvaient. tout était sourd. Ducange. 679. On l’appelait souvent ainsi. IV. ma Dame. le favori.. Le mari y était-il ? ou bien. Que je vous trouve embellie ! » Elle lui parla à l’oreille. et lestement. — Plus tard le même affront est indignement infligé aux femmes honnêtes. On sait le guet-apens où le tyran Hagenbach fit tomber les dames honorables de la haute bourgeoisie d’Alsace. Pour les y contraindre. elle frappe. . à la porte de sa maison. riche et effrayé. d’un seul tour. dans les lois galloises et anglo-saxonnes. 286. Puis... Oh ! vite ! vite ! ouvrez-moi ! » Elle était étalée là. à cause de la double corne dont il était décoré. dans ce terrible cortège. A peine elle a fait vingt pas. Tout est renversé. indignée. à quatre pattes.. 326. Sternhook. mais pas bien fort . et passa toute petite. en Anjou. de sa ceinture tire un poignard effilé. — Au-dedans. 19.. La foule était interdite. Avant de monter au château. éperdue. 389.. la peine de l’impudicité. que la noblesse veut humilier... Démarche fort dangereuse. où elles avaient à craindre de trouver un affront. Rapides et impitoyables sifflaient. Elle fuit. Elle hurle. » A la sortie.. Mais les pages impitoyables la relèvent à coups de fouet. le triomphant bonnet du diable. Michelet. qu’elle heurte. elle crie : « Mon ami.Jules Michelet — La sorcière (1862) 59 embrasser. La vraie dame rougit. à demi-voix : « La voilà pourtant.. Elle arrive enfin. probablement en dérision de leur riche et royal costume. Mais on comprit quand on vit toute la maison du seigneur qui se mit à lui faire la chasse. comme la misérable chouette qu’on cloue aux portes d’une ferme.. On rit. avait-il peur de la foule.. — Fermée ! — Là. des pieds et des mains.. elle portait bien plus haut que toutes les têtes des hommes le sublime hennin de l’époque... Il est. tout de soie et d’or. Grimm. Les nobles et jolis lévriers aident et mordent au plus sensible. Origines. J’ai rapporté aussi dans mes Origines (p. entra. le bon seigneur mit pied à terre devant l’église du village. comme celui d’Hagenbach. en plein. 52. aux bourgeoises déjà fières.

et la livrer. Le seigneur. aux mains de l’Église.. qu’elle ne brûle pas dans son orgueil. à nu. de coups. par la constance du châtiment. qu’elle s’affaissa. » Le chapelain dit doucement : « Si cette femme est endiablée. faire du bien à son âme. La diablerie. Comme l’hérétique. demi-morte. un Dominicain : « Votre Révérence a parlé excellemment bien. rien que le feu. ne couvrant guère sa chair sanglante que des flots de ses longs cheveux. si charitable. elle se trouva assise. Il est effrayant de voir. quel progrès fait le démon. c’est l’hérésie au premier chef. de la livrer à la Sainte Église. madame. la mettant pour quelques années in pace dans une bonne fosse dont vous seule auriez la clef . Contre lui. vous devez à tout le pays. comme on le dit. humble et douce.. votre piété est si grande.Jules Michelet — La sorcière (1862) 60 pillage de la maison ? Elle eut là tant de misères.. éprouvée. » Retour à la table des matières . monseigneur. depuis ces affaires du Temple et du Pape. Quelqu’un du château dit : « Assez. Elle se cache. un peu étourdi. » — Sur cela.. qu’elle ne triomphe pas au bûcher. de soufflets sonores. l’endiablé doit être brûlé. Mais elle voit en esprit le grand gala du château. On la laisse. Sur la froide pierre du seuil. que vous-même vous preniez la peine de travailler sur celle-ci. Ils veulent sagement qu’avant tout l’âme soit longuement purgée. domptée par les jeûnes . Pourtant plusieurs de nos bons Pères ne se fient plus au feu même. disait pourtant : « J’y ai regret. vous devez à vos bons vassaux. honte au diable. défaillit. vous pourriez. Si. on n’exige pas qu’elle meure.

si tu n’avais . ou comme un singe. Elle eût tendrement reconnu l’empressement de celui qui lui eût fait ce don d’amour. sur une lande abandonnée qui n’était que chardons et ronces. où. accroupie. se trouva à quelques lieues. c’était de la lui amener. D’où vient-il ? Elle ne voit rien. elle aurait été enlevée. ce sont ses tours ordinaires. Elle a peur.. avant minuit. la reine de village. Des siècles avaient passé depuis la veille . Elle était comme un sanglier sur ces glands. quand elle entend ou croit entendre un miaulement de chouette. prit des ailes. C’était à la lisière d’un bois. Elle se couvrit d’un haillon qui était dans l’étable. à jamais scellée sous la pierre. On dirait qu’il sort d’un vieux chêne. n’était plus . loin des routes. La belle. et. puis un aigre éclat de rire. son âme. Tu n’es pas venue de bonne grâce. changeait ses attitudes même. elle était métamorphosée.. elle put ramasser quelques glands. Mais elle entend distinctement : « Ah ! te voilà donc enfin. par une lune douteuse. mais c’est peut-être le geai moqueur qui contrefait toutes les voix . qu’elle engloutit. comme une bête.Jules Michelet — La sorcière (1862) 61 VI LE PACTE Retour à la table des matières Il ne manquait que la victime. Et tu ne serais pas venue. en quelque sorte. Elle roulait des pensées nullement humaines. changée. L’éclat de rire recommence. Mais la proie sentit le chasseur : quelques minutes plus tard. livré ce triste corps sanglant. On savait que le présent le plus doux qu’on pût lui faire.

Tu ne peux pas savoir toi-même à quel point tu es mon épouse.. » Le soir.. « Tu fus mienne dès ta naissance par ta malice contenue. si. Mais nos noces n’ont pas eu encore toutes les formalités... bien tard. possédée. Tiens. Moi... sans asile... mûrie pour moi. tant d’âmes sottes qui se donneraient.. que dès longtemps vous êtes toute ma destinée. perdue. l’orgueilleuse. le soir. afin de me précipiter. je me fais scrupule. sa dent brûlait. Et pourquoi ? C’est que je te veux sans partage. mais c’est moi qui t’ai sauvée et qui t’ai fait venir ici.. mes libres prairies. moi.. je ne ferme pas la mienne. tu t’embellis fort .. Je ne prends pas.Jules Michelet — La sorcière (1862) 62 trouvé le fond de ta nécessité dernière. Voilà pourquoi je t’ai un peu travaillée.. faire la course sous le fouet. Jeune. Le tien t’a fermé sa porte.. Il n’est veine de ton corps où je ne circule pas. comblée. crier et demander grâce. telle que tu es aujourd’hui tu me plais .. Je te reçois dans mes domaines. et quand on t’a nommée la vieille. par ton charme diabolique. si empressé à te servir. Je veux des âmes élues. disciplinée. Car telle est ma délicatesse.. tu ne m’as pas bien traité... dans l’état où je suis. effraya la table. ton petit lutin d’alors. Franchement. mari. J’étais ton amant. que dirais-je ? Oh ! je senti. ton mari m’ennuyait. Oh ! qu’il y a longtemps que je t’aime !. C’est tard. trop bien senti. moquée. remplacé ton sang.. comme on croit. « — Oui. J’ai fait tout. Hier quand le lévrier noir mordit ma pauvre nudité.. rejetée de ton mari. à un certain état friand de fureur et de désespoir... C’est vous. Il t’a fallu.. enrichie. Tout autres sont mes procédés. je ne peux te le cacher. Je t’ai perdue. tu es une âme désirable. quand cette Hérodiade salit. quelqu’un était entremetteur pour qu’on promît mon sang. Où serais-tu.. Tout ou rien. que tu me viens.. Mais aujourd’hui j’ai faim de toi. Soyons un pour l’éternité ! « — Messire.. A ton tour (si je veux de toi) de me servir et de me baiser les pieds. tu marchandais. ton. j’ai dit : C’est lui. mise à point. . tu l’as deviné. Tu chicanais.. je n’avais eu la charité de te faire voir l’ in pace qu’on te préparait dans la tour ?. Qu’y gagnè-je ? Est-ce que dès longtemps je ne t’ai pas à mon heure ? Ne t’ai-je pas envahie. Vous m’avez malicieusement caressée. mes forêts. J’ai des mœurs. emplie de ma flamme ? J’ai changé..

« — Messire. par-dessus.... quoiqu’on y tienne. exactement l’envers de l’autre. qui symbolise l’abandon absolu de la volonté ! Son maître. la vengeance.. en méchanceté ! Il est plus grand d’être ma femme... Elle reçoit à la fois les trois sacrements à rebours. Oh ! que nos cœurs s’entendent là. patiente.. C’est bien là que j’aurai de toi la possession définitive.. je sais ton plus caché désir. Dans cette nouvelle Église. » Là. « — Messire. remplacer Jeanne de Navarre. dis ce que tu veux. Mais enfin. gracieuse. . demandant grâce et priant. ô mon maître ! ô mon dieu ! Je n’en veux plus d’autre. le Prince des vents. Je ne suis pas de ces maris qui comptent avec leur fiancée..... « — Charmante. la fit languissante. et la verras crier : Mort et damnation !.. elle 29 Ceci s’expliquera plus tard. voici le vrai diamant. Tu verras ton ennemie agenouillée devant toi. soutenue de ce mot : « Vengeance ! » Bien loin que la foudre infernale l’épuisât. toute chose doit se faire à l’envers.. Car vous m’avez comblée toujours. le Prince du monde. je suis votre servante. c’est vrai. et le roi n’y perdrait guère en orgueil. charmante réponse !. elle tombe à quatre pattes. mon épousée. Je te sais. Si tu ne voulais qu’être riche.. et mettra l’or à tes pieds.. Plus. il te sera.. lui souffle à son tour comme un impétueux esprit.. Si tu ne voulais qu’être reine. Le monde viendra à toi. Je vous appartiens.. baptême. cela contient tout. Votre service est très doux.. que je te donne. friponne. Les ornements que les sots donnent à une chose si terrible font Satan à leur image. j’étais ingrate. on le ferait. Soumise. j’en fais mon affaire. Elle lui fait d’abord l’hommage. tu diras : Non. rien que de faire du mal. donné de surplus tout le reste. dans les formes du Temple. heureuse si tu la tenais quitte en faisant ce qu’elle te fit. En effet. toute la loi et tous les prophètes. elle endura la cruelle initiation 29. Toi. Suaves sont vos délices. Alors. Oh ! que j’ai raison de t’aimer !. cela serait à l’instant même.. Tu auras tous mes secrets. prêtrise et mariage.. Il faut se garder des additions pédantesques des modernes du dix-septième siècle. Tu verras au fond de la terre.Jules Michelet — La sorcière (1862) 63 « Je ferai grandement les choses. Puisque tu as si bien choisi. l’adore !. Elle pleurera.

Telles plantes qu’hier elle foulait comme du foin. s’était un moment voilée. c’étaient maintenant des personnes qui causaient de médecine. de désespoir. Les arbres avaient une langue. et. alors sauvages. la plupart lui étaient fervents. eut peur en la revoyant. bien loin de ses ennemis. précipitée dans le torrent ? Avait-elle été vivante emportée par le démon ? On ne savait. Ce n’était pas là seulement le berger visionnaire.Jules Michelet — La sorcière (1862) 64 se releva redoutable et les yeux étincelants. loin. On n’avait trouvé que quelques lambeaux épars de la fatale robe verte. chastement. Quelque attrait qu’eussent pour lui les âpres fourrés de Lorraine. des terreurs. dans l’obliquité du rayon. Des landes à perte de vue témoignent encore des vieilles guerres et des éternels ravages. Les herbes étaient des simples. pourtant d’un dangereux attrait. qui. non brillants. On reculait. Brunie tout à coup. Elle se vit à l’entrée d’un de ces trous de troglodyte. Elle-même avait peur de faire peur. ses préférences étaient peut-être pour nos marches de l’Ouest. Elle regardait de côté . L’eût-on vue. C’étaient les marches. Elle s’éveilla le lendemain en grande sécurité. Tellement elle était changée. qu’elle portait un impur et brûlant foyer. de feu. Mais ceux qui observaient mieux sentaient que cette flamme plutôt était en elle. de fureur et (chose nouvelle) de je ne sais quel désir. S’était-elle. les noires sapinières du Jura. elle était damnée à coup sûr. dévots. mais armés d’une très étrange et peu rassurante lueur. Grande consolation pour la dame de ne pas l’avoir trouvée. comme à travers une lampe sinistre. Elle regarda tout autour. Épouvantablement gonflée de la vapeur infernale. on l’eût à peine reconnue. Là le Diable était chez lui. lançait tel reflet sauvage. On l’avait cherchée. les déserts salés de Burgos. Des deux façons. Et la nature était changée. . on eût dit qu’elle avait passé par la flamme. Elle ne les baissait pas. La lune. et les sens étaient troublés. comme on en trouve d’innombrables dans certaines collines du Centre et de l’Ouest. mais on restait. Les yeux seuls restaient.. contaient les choses passées. Des rares habitants. Le trait flamboyant dont Satan l’avait traversée lui restait.. qui empêchaient le pays de se repeupler. elle en éludait l’effet. elle fut un moment énorme par cet excès de plénitude et d’une beauté horrible. entre le pays de Merlin et le pays de Mélusine.

Elle trouva cela tout prêt à l’entrée du triste abri. l’université diabolique. L’hiver commençait. « Voilà ton royaume. une pénétration plus grande des remèdes et des poisons. demain tu régneras dans la contrée. les branchettes de bois mort. avait entassé les feuilles. Son souffle. lui dit la voix intérieure. Mendiante aujourd’hui.Jules Michelet — La sorcière (1862) 65 la conjonction satanique de la chèvre et du chevrier. on descendait à portée de quelques villages qu’avait créés un cours d’eau. des rapports mystérieux dont on n’a pas su le lien avec Tolède la savante. qui déshabillait les arbres. Par un bois et une lande d’un quart de lieue. c’était une conjuration plus profonde avec la nature. » Retour à la table des matières .

je les fais revenir. et. tu porteras fleur encore. désolé. Mais du fond du trou obscur : « Ignorante et insensée. Moi seul (ce bienfait immense me méritait des autels). les souvenirs impitoyables dans la grande solitude. anguleux. ce subit et âpre veuvage. je te la donne aujourd’hui pour que tu saches mon premier nom. Cette plante qui roule ainsi a bien droit de mépriser tant d’herbes grasses et vulgaires. Sois ta racine. » Pénétrer l’avenir. devancer. châtie.. mon antique pouvoir. rappeler le temps qui .. on dirait un corail grisâtre. Elle roule. L’enfant met le pied dessus.. ramène. évoquer le passé. Ressemble-lui. tu ne sais ce que tu dis. que la brise promène. elle se vit.. Oh ! qu’on m’a calomnié !. Je fus le roi des morts. Jouet du sort...Jules Michelet — La sorcière (1862) 66 VII LE ROI DES MORTS Retour à la table des matières Elle ne fut pas d’abord bien touchée de ces promesses. « La première fleur de Satan. tant de pertes et tant d’affronts. sans racines... tout l’accablait. Un ermitage sans Dieu. son mari qui l’a laissée à la honte. comme il vient de la poudre des sépulcres et des cendres des volcans. mais complète en elle. comme la triste plante des landes. qui n’a d’adhérence que pour être mieux brisé. dans le tourbillon même. portant tout. fleurs et semences. » Elle rit outrageusement sur elle-même en se comparant. bat inhumainement . et les grands vents si monotones de l’Ouest. moi seul. nos fleurs à nous. Le peuple dit par risée : « C’est la fiancée du vent.

nos amours. misérable gibier d’un chat griffu d’enfer ( bestiis.Jules Michelet — La sorcière (1862) 67 va si vite. nous irons toujours visant plus haut. Mais les reverrons-nous ? Serons-nous avec eux ? Où sont-ils ? Que font-ils ? — Il faut qu’ils soient. d’indignation ! 30 Le rayon luit dans l’Immortalité . celui qui resterait fixé sur son sillon. de Dumesnil . c’est un esclave torturé. si aimable. Cette terre. Qui pèche ainsi est homme. la Foi nouvelle. l’œil baissé. dit le texte même. un moment. au moyen âge. on n’y gagnera rien. plus loin et plus au fond. étendre le présent de ce qui fut et de ce qui sera. débutantes. on ne peut écrire ces blasphèmes sans que le cœur soit gonflé. Ne germeront-ils pas. ces morts aimés que nous t’avons prêtés. on n’a pas ri. servitude ! captivité ! mutuelle ignorance ! Nuit sombre où l’on cherche un rayon 30.. que le papier ne grince. qui. Ciel et Terre. nous la mesurons péniblement. Il ne le serait pas. etc. et lui disons toujours : « qu’as-tu dans tes entrailles ? quels secrets ? quels mystères ? Tu nous rends bien le grain que nous te confions. comment ne vient-il pas à moi ?. que ma mère vénérée de tous. Celui qu’on a mis làdedans. Vous riez aujourd’hui. et les cœurs en sont amoindris. que nous avions mis là ? Si du moins pour une heure. et la plume. soient jouet de ce chat !. mais la frappons du pied. dans l’antiquité. le regard borné aux pas qu’il fait derrière ses bœufs. que mon père si bon. voilà deux choses proscrites au moyen âge. bien captifs pour ne me donner aucun signe ! Et moi. de Reynaud. Elle trouble d’une idée d’étouffement. aujourd’hui encore.. elles sont devenues cruelles. et qui m’aima si violemment. Henri Martin. dans l’auréole Élyséenne . ils venaient à nous ! Nous serons bientôt de la terra incognita où déjà ils ont descendu. Nature ici est invincible . Ces pensées éternelles de nature. ce n’est plus comme une ombre lumineuse et légère. On a amèrement pleuré. s’il revient dans les songes.). nos amis. Oh ! des deux côtés. Mais tu ne nous rends pas cette semence humaine. Idée exécrable et impie. pour qui je fus unique. Ne tradas bestiis. Pendant mille ans. n’ont été que mélancoliques.. etc. Il semble que l’on ait calculé d’aplatir l’âme et la faire étroite et serrée à la mesure d’une bière. mes morts. La sépulture servile entre les quatre ais de sapins est très propre à cela. Non. Et. En vain.. comment ferai-je pour être entendu d’eux ? Comment mon père. amères. .

et tu sais te passer de nous. non pas de toi. Mais. en prenant ce moment déjà funèbre en lui. Au noir matin brumeux. ils s’écartent de l’église. des obsèques de la nature. quand on revient à la maison.... mais obscurcis. au temps où ta petite fille te disait à son tour : « Mon papa. Oh ! quel accroissement de deuil !.. Si vous pouviez du moins m’en faire rêver la nuit ! Plus d’un dit cela en novembre. pendant que les cloches sonnent. jamais. quand l’homme se rassoit au foyer et voit en face la place à jamais vide. vingt ans après. cependant.. Juste ? Non. de sentir qu’à la longue on perd du trésor de douleur qu’on espérait garder toujours ! Rendez-la-moi.. hélas ! en novembre. . Et. Chose dure. quand tous les travaux sont finis. Assez. porte-moi. où l’antiquité la plaçait. dix ans.. j’y tiens trop à cette riche source de larmes.. où elle fut d’abord. on craignait qu’en lui-même. au soir qui vient si vite nous engloutir dans l’ombre. En mars. pâlis. onduleux comme l’eau sans mémoire . certaines traces échappent. la saison close et sombre pour longtemps. sont déjà moins sensibles . Tu vis donc.Jules Michelet — La sorcière (1862) 68 C’est aussi véritablement une cruelle invention d’avoir tiré la fête des Morts du printemps. La maison qui fut nôtre est pleine.. je ne sais quelles faibles voix vous montent au cœur : « Bonjour. Que je m’oublie mille fois plutôt que de les oublier ! Et. l’homme n’eût pas assez de douleur. ont des moments étranges.. Tout est bien. entraient ensemble avec le même espoir. En mai... pour la mettre en novembre. amère. » Hélas ! Ils sont partis ! Douce et navrante plainte.. certains traits du visage sont. dans la terre. Évidemment.. quoi qu’il en coûte. les plus occupés. comme toujours. elle était... pendant que pleuvent les feuilles. je vous prie . » Mais voilà que tu pleures. on est obligé de le dire. Les plus calmes. où on la mit ensuite... avec le labour. ami . et nous la bénissons. de se sentir si fuyant et si faible.. tout est mieux qu’au temps où ton père te portait.. quelque distraits qu’ils soient par les tiraillements de la vie. ces effigies si chères... le mort et le grain. c’est nous. non pas effacés. Mais nous.. tu travailles. humiliante. Les rangs se sont serrés et le vide ne parait guère. l’éveil de l’alouette . on les enterrait dans les fleurs. et au revoir. Retracez-moi je vous supplie. Tant mieux ! tu ne souffres pas trop de nous avoir perdus..

d’ailleurs... qui sait ce qu’elle est ? Du ciel ou de l’enfer ? Je n’irai pas (et il en meurt d’envie). pour Saül. ce monstre . mais elle donne les mots cabalistiques et les puissants breuvages qui les feront revoir en songe.Jules Michelet — La sorcière (1862) 69 disant tout bas : « Savez-vous bien.. « Ame dégénérée. je n’ose en rien dire. pour les faire aller et venir. je suis seul.. » En se cachant les uns des autres. Elle appelle les morts et ils viennent Oh ! si elle pouvait (sans péché. appliquée à la terre. voisin ?. sans fâcher Dieu) me faire venir les miens !. A peine encore les femmes osent se hasarder. en faisant mon portrait. L’aspect du lieu sauvage.. Ah ! que de douleurs vont à elles ! La grand’mère elle-même. elle s’y traîne. Maintes fois on a vu sur la lande des choses qui n’étaient pas à voir. vacillante. Mais quand elle ose se relever un peu. Elle s’en veut.. cette femme.. Moi. et j’ai tout perdu en ce monde. En vain on crut bâtir un mur infranchissable qui eût fermé la voie d’un monde à l’autre. Nulle réponse. la Jacqueline qui y a été un soir pour chercher un de ses moutons ? eh bien elle est revenue folle. la rude et noire beauté de l’implacable Proserpine. qui. elle voit que l’enfer a pleuré. j’ai hérité le caducée. Savez-vous bien. d’ifs et de ronces. La pythonisse n’est pas celle d’Endor. âpre.. la pauvre vieille pleure et prie. oublie mes attributs. — Mais. Proserpine en rougit. des hommes. non ! ne suis-je pas le grand pasteur des ombres. évoqua Samuel . s’entend. leur ouvrir la porte des songes ? Ton Dante. Retour tout simple de nature. la trouble. j’ai des ailes aux talons. est hanté. s’enquièrent près de ceux qui en reviennent... Mais elle a puissance au monde d’en bas. elle ne montre pas les ombres. Je n’irai pas. âme faible ! Toi qui venais ici dans le ferme désir de ne faire que du mal. et que. Ce bois. Je n’irai pas. Vous savez. voudrait revoir son petit-fils. Par un suprême effort. de Mercure. se dit-elle.. Est-ce la leçon du maître ? Oh ! qu’il rira ! « — Mais... L’Esprit calomnié.. à quatrevingts ans. il omet que je tiens la verge pastorale d’Osiris. Je ne veux pas risquer mon âme. Prosternée et tremblante. j’ai volé par-dessus. beaucoup y vont. Elles regardent le dangereux chemin. En m’ajoutant cette queue inutile. Il y a là-haut certaine femme dont on dit du mal et du bien. non sans remords de pécher au bord de la tombe.

Satan a changé de figure pour ceux qui n’écrivent pas. elle avoue. approche. La sibylle rêvait aux mots du maître. Osiris. vague.. Je le dirai pour toi. l’Église rien. Il a eu pitié d’elles contre le nouveau dieu. arrivée. quand un tout petit pas se fait entendre. L’autre d’une voix forte : « Tu n’as que faire de dire. avec ses scribes tous ecclésiastiques. ces réunions de . et elle eût souffert en silence. qui de plus en plus se rapprochera de l’enfer virgilien. Le jour parait à peine (après Noël vers le 1 er janvier). La Vierge même. priait. elle défaille. nul mystère en sa craintive personne. Au fond. consolé les amants. Elle souffrait. ne répond rien à ce besoin du cœur. pleurait. Il tient du vieux Pluton. et. sans l’effacer entièrement. Sa robe noire dit assez qu’elle est veuve. Il est évident que la compassion apparaît désormais du côté de Satan. de l’esprit populaire. L’évocation des morts reste expressément défendue. bourreau du second âge. et sans consolation. Toute leur vie n’était qu’un soupir.. n’a garde d’avouer les changements muets. le pasteur des âmes. » Le moyen âge. elle dit tout pourtant . immobile. se confesse. une blonde petite femme. accordant aux morts des retours. joignant les mains et presque à ses genoux. Grand adoucissement pour le cœur ! Heureux allégement aux pauvres femmes surtout. nullement inexorable. tu meurs d’amour ! » Remise un peu. et il s’en forme une mixte.Jules Michelet — La sorcière (1862) 70 impitoyable. Au perçant regard de Médée. idéal de la grâce. que ce dogme terrible du supplice de leurs morts aimés tenait noyées de larmes. Car tu n’en viendrais pas à bout. par une charitable révolte. aux vivants de revoir les morts. bien d’autres sont changés. Pendant que tous les livres continuent à plaisir ou le démon pourceau des premiers temps. Mais ces fêtes d’hiver. ou le démon griffu. ne peut respirer. Par ce point seul. les mères. et sans voix. On confesse de bouche l’enfer officiel et les chaudières bouillantes. profonds. Eh bien. y croiton bien ? concilierait-on aisément ces complaisances de l’enfer pour les cours affligés avec les traditions horribles d’un enfer tortureur ? Une idée neutralise l’autre. Sur l’herbe craquante et givrée. petite muette. mais sa majesté pâle. a secouru ceux qui pleuraient. de plus en plus revient à son père ou grand-père. tremblante.

« N’en dis rien. Hélas ! que fera-t-elle ?. Esprit d’en bas. Qui n’y a intérêt ? Qui n’a perdu ? qui n’a pleuré ? qui ne voit avec bonheur se créer ce pont entre les deux mondes ? « O bienfaisante sorcière !.. lui ont remis au cœur le trait brûlant.. Ferme encore le volet au voisin curieux. Mais il m’a dit lui-même que. ressuscité par l’amour. tu coucheras la mariée. S’il pouvait revenir et la consoler un moment : « Au prix de la vie même. étalent un légitime amour. — Et tu diras alors : « Tant pis pour toi si tu ne viens ! » Et sans retard... — Tu diras la chanson qu’il fit pour toi. Tu quitteras le deuil et mettras tes habits de noces. heureuse et attendrie. si j’ai cette robe. le secret est gardé ! Toutes s’entendent. tous les dimanches il reviendra. Alors. le baiseras.Jules Michelet — La sorcière (1862) 71 familles. cachent un mystère si doux.. mais il ne viendra pas.. et qu’il a tant chantée. buvant ce vin amer. bien bas. le matin. soyez béni ! » Retour à la table des matières . et si je dors sans m’éveiller. je t’en prie.. sans pitié. l’esprit revient la consoler ? Chose rare. » La petite ne serait pas femme si.. sans nul doute. son couvert à la table. que je meure ! et le voie encore ! « — Retourne à ta maison . — Tu tireras du coffre le dernier habit qu’il porta. mais de profond sommeil. il viendra. mais il ne viendra pas. Que serait-ce de l’imprudente si l’Église savait qu’elle n’est plus veuve ? que.. fermes-en bien la porte.. à sa meilleure amie. » Bonheur qui n’est pas sans péril. elle n’avouait le miracle. le bonheur peu caché des femmes qui.

comme une douleur assoupie. long et triste dans le sombre nord-ouest. où la vie frissonne. ils viennent. Un matin. il a des reprises.Jules Michelet — La sorcière (1862) 72 VIII LE PRINCE DE LA NATURE Retour à la table des matières Dur est l’hiver. En troupe honorable. au seuil de l’antre. Fini même. Tous. avec sa lourde bonhomie. Mais cela même la relève. sa vue devient aussi perçante que ces aiguilles. cruelle. lui parler des choses du temps. Tendue. La pauvre sibylle. Les loups passent timidement. ce monde cruel dont elle souffre. elle en jouit. qui revient. comme anciens augures. et le monde. tout le monde végétal paraît minéralisé. L’ours (moins rare alors) parfois s’assoit gauchement. Dans cette splendeur ironique. engourdie à son morne foyer de feuilles. perd sa douce variété. sévit par moments. saluent d’un regard oblique. lui illumine l’esprit. se roidit en âpres cristaux. ainsi qu’on le voit si souvent dans les Vies des pères du désert. grave. Et alors. L’orgueil revient. comme d’une conquête à elle. battue de la bise cuisante. et avec lui une force qui lui chauffe le cour. sent au cœur la verge sévère. N’en est-elle pas la reine ? n’a-t-elle pas des courtisans ! Les corbeaux manifestement sont en rapport avec elle. vive et acérée. comme un ermite qui fait visite à un ermite. tout se réveille paré d’aiguilles brillantes. oiseaux et animaux que l’homme ne connaît guère que par la . lui est transparent comme verre. Elle sent son isolement.

Ils se figurent que Satan fait son chemin par l’horreur ou par la subtilité. comme à son âge d’enfance. ou la bête. Et c’est vrai. Toute la terre encore semble vêtue d’un blanc linceul. arcs-boutants. si. et il donne aux siens la joie des libertés de la nature. de variété. d’impitoyables cristaux. qui le caresse en dessous. dans l’ombre. Ils s’entendent avec elle. Vers 1300. Surtout depuis 1200. aigus. elle voit là-bas. qui travaille ce cristal d’un insensible dégel. mais je ne sais quoi de doux qui est dans les fondements. Vraie et redoutable image de la dure cité de cristal dans lequel un dogme terrible a cru enterrer la vie. Mais. mais non sans terreur : « C’est le souffle de Satan. la joie sauvage d’être un monde qui se suffit à lui-même. salut !. ils sont des proscrits. se dit. le monde a été fermé comme un sépulcre transparent où l’on voit avec effroi toute chose immobile et durcie. quels que soient les soutiens. une chose le fait branler. rivalise avec les prismes monotones du Spitzberg. comme elle. ignorent la situation. la puissante. Ils le font grotesque et grossier . foyer tiède.. une mer de pleurs. ou le disputeur. l’appelle à lui et lui dit tout bas : « Descends. un logicien scolastique. captive d’une glace pesante. sacrifiant ce qu’elle avait de caprice vivant. Non les coups bruyants du dehors . lorsque Jésus pouvait encore le faire entrer dans les pourceaux. Le fantastique édifice dont plus d’un pan déjà croule. » La sorcière a de quoi rire. lent. combien Dante. S’il n’eût été que cela.Jules Michelet — La sorcière (1862) 73 chasse et la mort. Apre liberté solitaire. » Tel un glacier de l’Hécla sur un volcan qui n’a pas besoin de faire éruption. un juriste épilogueur.. l’invincible résurrection de la vie naturelle. clément. cruels. Quelle ? l’humble flot des tièdes larmes qu’un monde a versées. dans la brillante lumière. Quelle ? une haleine d’avenir. On a dit que « l’église gothique est une cristallisation ». Satan est le grand proscrit. se répétant à l’infini. dont le monument s’appuie. saint Thomas. uniformes. contreforts. l’architecture. Ou bien ils le font subtil. s’il n’avait eu que la .

il se montre . ces fils de Satan. consolent. charmant et irrésistible. témoigne pour ces mécréants. non de mot. dans ce monde de jeûne. châles. mais qui. c’est le paradis retrouvé. se refait. le café. élixir des forces de Dieu. le sucre. Il se trouve qu’alors sur la terre.Jules Michelet — La sorcière (1862) 74 fange. et croit boire la bonté même et la compassion céleste. qui . tous en raffolent . ont pour bénédiction visible les hauts produits de la nature. tout prospère. mais tout réel. maintenant. travaillent. Il lui met en main le fruit de la science et de la nature. dans une douce guerre d’amour et de séduction maternelle. adoucissent nos maux. Sous un travail méritant. C’est un monde de nature et d’art que l’ignorance avait maudit. étincelant des armes damasquinées. tapis de molle douceur. existe-t-il. Les tissus. L’Espagne même reconquise par les barbares fils des Goths. la soie. nous démontrent notre barbarie. Vers 1300. elle se pare de ces vignes merveilleuses où l’homme oublie. A qui Satan porte-t-il la coupe écumante de vie ? Et. il gagne la plaideuse même. le premier des animaux. la séduit par un argument. avance pour conquérir ses conquérants. la Femme. De l’Asie qu’on a cru détruire. c’est l’Orient. d’harmonie mystérieuse. Mais. dont le rayonnement porte au loin jusqu’à percer la profonde brume de l’Ouest. qui le fait débouter. Elle vient à nous les mains pleines. ou les distinguo du vide. sa belle adversaire. Il ne faut pas tant de disputes . tout cela éclate. le cheval arabe. ces contrées maudites des mécréants où Satan règne. Tous sont vaincus. On triomphe trop à l’aise quand on le montre dans Bartole. Par un coup suprême. condamner avec dépens. la foule des herbes toutespuissantes qui nous relèvent le cœur. les sources jaillissent et la terre se couvre de fleurs. il fût mort bientôt de faim. plaidant contre la Femme (la Vierge). qui a tant jeûné de raison. mais qui a tout son cerveau dans les Maures et dans les Juifs. on ne veut rien que de l’Asie. il n’a pas besoin de plaider . l’acier galant. innocent. c’est justement le contraire qui arrive. Que disje ? Un monde de trésors. c’est peu. le premier des végétaux. une incomparable aurore surgit. Partout où les Musulmans. l’être fort.

enracinée à sa lande sauvage. 31 Albert le Grand. sans nul doute. Reste à savoir si. le Prince de l’air. qui. de vent. l’emplit de songes et de mensonges. La femme est encore au monde ce qui est le plus nature. de néant. Au contraire. des fleurs et de leurs langages. la substance. de l’air. déchirant. elle a d’abord le vertige. aux forces végétatives ? Trois magiciens 31 font effort . . dans le va-et-vient de l’orage. qui trop vite a comblé son sein. froissée. Un matin. tant qu’elle n’est pas mordue et fixée par la douleur ! Celle-ci. la Cumaea. s’élance vers le ciel. part. » Inepte ironie. Par là. au grand jeu où se jouera le Protée universel. du fonds de la terre. souvent par les circuits du mal. pour feuilles. si longtemps accumulé dans la rude créature. Satan retourne à son Ève. ce dur et sauvage Africain. Son amant. proscrite du monde. Et ce jet est tout un arbre qui n’a pas moins de trente pieds. ce sera sans harmonie. c’est que ce n’est pas le vide. Mais qu’elle est légère. la révélation nouvelle lui monte de tous côtés. mobile. pointu. reste encore ouvert à la vie. mais ces vigoureux génies n’ont pas la fluidité. le jet amoureux. La sibylle de la science a sa torture. d’autant plus qu’elle est très faible. avec ce cœur plein de haine. sans ivresse. Arnaud de Villeneuve (qui trouve l’eau-devie). la Delphica. Elle a et garde toujours certains côtés d’innocence malicieuse qu’a le jeune chat et l’enfant de trop d’esprit. Roger Bacon. et rien de plus. cristallisé de saint Thomas. Elle est effarée. elle rentrera dans la nature et les douces voies de la vie ? Si elle y va. ils arrivent à la nature. violente. Les scolastiques ont beau jeu de dire : « C’est l’aura. la cause de son ivresse. sans risquer de perdre l’esprit ? Existe-t-il un cerveau qui n’étant pas pétrifié. aigrie. c’est l’air qui la gonfle. la puissance populaire. de fumée. Son sein dilaté déborde. amer. comme eut l’autre. c’est le réel. donne prise. par des tours de force. Lorsqu’aux tiédeurs printanières. elle va bien mieux à la comédie du monde. Avez-vous vu l’Agave.Jules Michelet — La sorcière (1862) 75 va recevoir tout cela sans vertige. avec le bruit d’un coup de feu. a d’énormes dards ? Il aime et meurt tous les dix ans.

ce n’est pas l’Esprit que j’espérais dans ma fureur : « Celui qui dit toujours Non. c’est l’unique objet de l’amour.. Tous la suivent. avec leurs vertus diverses. rompt tout. non pour cette fête étrange.. Mais voici l’oiseau qui s’abat. la met en danger. Et tout cela la regarde. qui ne veut plus de sa femelle. » Cependant. loin de moi cette coupe. » Quel contraste !. Mais le voici en Bacchus. » Le voilà qui dit un oui d’amour.Jules Michelet — La sorcière (1862) 76 hérissé de tristes fleurs. en Priape. Car je n’y boirais que le trouble. non. fécond. d’ivresse et de vertige. et tout cela est pour elle. l’âme effarée de la vie ? « On avait dit : le grand Pan est mort. et tous pour elle méprisent leur propre espèce. Les arbres. si elle passe et s’éloigne. au matin d’un printemps tardif. tout autour d’elle se fait la vaste explosion de la vie. la blessure qui brûle encore. de vengeance. remèdes ou poisons (le plus souvent c’est même chose).. menaçant. impatient. et. les ailes frémissantes. Qu’a-t-il donc ? Est-il l’âme folle.. Le chef redouté des prairies. Toutes les herbes des champs. . où paraît la femme. son prétendu favori ? Mais cela est commun à tous. dont j’ai la trace cruelle (que disje ? et qu’est-ce que je sens ?). font doucement la révérence.. nourrie de haine. parfums. Le cheval hennit pour elle.. Car chaque être dit tout bas : « Je suis à qui m’a compris. mugit de regret... Que parle-t-on du bouc noir. sous le vent du sud. brûlant.. J’eusse été prête pour l’enfer. « N’est-ce pas une dérision ?. lui disent : « Cueille-moi. « Oh ! non. d’autant plus violent. » Tout cela visiblement aime. s’offrent. Esprit. le taureau noir. es-tu bien l’Esprit de Terreur que j’ai connu. C’est quelque chose d’analogue que ressent la sombre sibylle quand. sur elle accomplit son amour. voilà tous ces innocents qui la convient à sourire... qui sait ? un désespoir amer par-dessus mes désespoirs. Elle. par le long délai du désir. Non. l’épouse du désert et du désespoir..

amoureuse.. Que je sois redoutée. s’était englouti ... dit-elle. Crie.. celle qui va aux noirs serpents de mes cheveux. faibles créatures. — je n’ose dire. Je n’ai demandé rien de plus.Jules Michelet — La sorcière (1862) 77 Nouvelle tyrannie de ce Maître. et qu’au prix de tant de douleurs.. la brebis ou la colombe. Envie de quoi ? Mais du Tout. Ce qu’il n’a pu. terrible. rapide. le fait.. Arrière le Coursier. Ce qui la sauve. elle avait conçu la Nature. elle sommeille. sans souvenir. à ce visage sillonné de douleurs. éclate comme roi de la vie. le Taureau ! arrière la flamme de l’oiseau ! Arrière. innocente malgré elle. Glissant. c’est l’immensité du désir. elle a rêvé.. qu’on ne pouvait l’apaiser avec aucune créature. que désormais vie et mort. de roi des morts qu’on le croyait. Chaque vie est limitée. Une tempête appelle l’autre. tout tenait dans ses entrailles. pour qui a besoin d’infini ! Elle a une envie de femme. dans ta colérique fureur !. je ne sais quoi dont on ne sait pas le nom. profond. tout comme une autre aurait fait. détendue.. C’est ma beauté. maudis ! C’est un aiguillon. qui. du Grand Tout universel. Le beau rêve ! Et comment le dire ? C’est que le monstre merveilleux de la vie universelle. épanouie. est le passage de la rage à la volupté. Elle a dormi. laissez-moi ma haine.. des traits de la foudre.. impuissante. En ce moment. » Mais la souveraine Malice. Satan n’a pas prévu cela. chez elle. vaste comme une mer. Retour à la table des matières . » Ni la colère ni l’orgueil ne la sauveraient de ces séductions. par le plus fantasque coup. sans haine ni pensée de vengeance. elle dort sur la prairie. tout bas. Nul n’y suffirait. elle succombe. A ce désir immense. insidieusement : « Oh ! que tu es bien plus belle ! Oh ! que tu es plus sensible. Non.

les maladies de peau. la métamorphose choquante de l’extérieur. les danses épileptiques.. Je suis morte. il y avait force malades . la lèpre. le mal intérieur. Sauf le médecin arabe ou juif. les deux amants. se retrouvent. avaient été surtout la faim. l’homme et la nature. la langueur et la pauvreté du sang. dans ce moment même (horreur !) ils se voient frappés d’épouvantables fléaux ! On croit entendre encore l’amante dire à l’amant : « C’en est fait. c’est autant de moins sur les peines de l’autre vie. l’ulcère prépare la syphilis. Dans la nuit qui dure encore. la médecine ne se faisait qu’à la porte des églises. Remerciez . au bénitier. et on leur donnait des mots : « Vous avez péché. autant qu’on peut l’entrevoir. s’embrassent avec transport. chèrement payé par les rois. » Trois coups terribles en trois siècles. tu mourras. avant l’aube.. mais le sang s’altère.. ils demandaient des secours. et. du treizième au quinzième siècle. Au premier. après l’office. et Dieu vous afflige. Le sang était de l’eau claire .. le fléau du seizième siècle ! Les maladies du moyen âge. Tout se calme. à la lettre.Jules Michelet — La sorcière (1862) 78 IX SATAN MÉDECIN Retour à la table des matières La scène muette et sombre de la fiancée de Corinthe se renouvelle. Tes cheveux blanchiront demain . Au second. bizarre stimulation nerveuse. Le dimanche.. cette étisie qu’on admire dans la sculpture de ce temps-là. moins précises. . les maladies scrofuleuses devaient être universelles.

» Faibles. de ne pouvoir rien. qui immole le mariage. sans espoir. devait porter son fruit. nous donne le premier moyen de rentrer dans l’activité : la résurrection du désir. bien plus générale. Dans l’aigre combat intérieur de deux mondes et de deux esprits. Nul bain pendant mille ans ! Soyez sûr que pas un de ces chevaliers. les défaillances de l’amour. d’accepter la mort si docilement. Une chose terrible et nouvelle advient alors : le désir ajourné. Elle craint toute purification comme une souillure. en plein . Nul doute que les épices brûlantes. se faisait. des âcres désirs. L’Église a ses prières des morts. La foi pâlissante. 32 On imputa la lèpre aux Croisades. les Tristan. se voit arrêté par un cruel enchantement. apportées d’Orient. Le pis. la sève de vie refoulée se corrompit elle-même. sans remise.Jules Michelet — La sorcière (1862) 79 Résignez-vous. ni envie de vivre. mourez. et leur fermer le progrès. languissants. De là un cruel accident. Et combien moins le reste! La nudité d’un moment eût été grand péché. Les mondains suivent fidèlement ces leçons du monachisme. en sinistres efflorescences. Mais une grande fermentation. n’y aient été pour quelque chose. de ces belles si éthérées. misérable état qui dut indéfiniment prolonger ces âges de plomb. Mieux valait la nouvelle époque. La guerre que le moyen âge déclara et à la chair. ne désirer rien. elle parla en douleurs. ne se lavaient jamais. c’est de se résigner si aisément. sans voix. par lesquels on cherchait alors à réveiller. Sans lumière. L’Arabe Avicenne prétend que l’immense éruption des maladies de la peau qui signale le treizième siècle. elle garde sur ce point si innocent un singulier scrupule. L’Europe l’avait en elle-même. souffrez. si peu poétique. Fatal découragement. qui. un tiers survint qui les fit taire. raviver. quelqu’un se saisit de l’homme. Plus d’une sainte est vantée pour ne s’être jamais lavé même les mains. ils suivaient très bien ce conseil et laissaient aller la vie. la raison naissante disputaient : entre les deux. une atroce métamorphose 32. ni les jouissances du corps. leur bouillonnement cruel. les Iseult. ni le libre jet de l’esprit. les Parceval. et à la propreté. à l’Asie. et ne semble animée que de la poésie de l’adultère. Cette société subtile et raffinée. au prix d’atroces douleurs. Qui ? l’Esprit impur. cette fin du moyen âge. La distillation naissante et certaines boissons fermentées purent aussi avoir action. N’ayant nul épanchement. fut l’effet des stimulants. sans parole. furieux.

aveugle. Je brûle. Aux premiers bouillonnements qui ensauvageaient le sang. donnez-moi des calmants. » Démarche hardie et coupable qu’on se reproche le soir.. vœu de jouir. a pu amasser plus d’or que l’empereur et tous roman. D’habitude.. « Nul être humain ne doit te voir : tu n’auras nulle consolation. la captivité : rien de plus. on fréquentait toujours l’église . on allait à la sibylle : « Que ferai-je ? et que sens-je en moi ?. frémit .. Je brûle. t’amène à l’état morbide . cette fatalité nouvelle. la mort ! » La lèpre est le dernier degré et l’apogée du fléau . quand ton sang se décompose. la furie du sang persiste. en grand secret. et de crainte aussi. la chair se dévore ellemême en titillations cuisantes. ou le châtiment de Dieu. Qu’il soit bien cuisant ce feu. Les plus pures et les plus belles furent frappées de tristes fleurs qu’on regardait comme le péché visible. Vœu de guérir. et emporté par le diable. donnez-moi ce qui fait mon intolérable désir.. les furieuses démangeaisons du treizième siècle. On alla à la sorcière. . l’amour sans espoir. on déserta la vieille médecine sacrée.. cela change toutes les pensées. Un pape sorcier. ou fais ta hutte au désert. la passion aiguë. mais la vraie Église dès lors fut chez elle. que tous les saints soient impuissants. descends dans un in pace. sur la lande. mais il a beau fuir . au désert. quoi ! le procès du Temple. C’est là qu’on portait ses vœux. Est-ce sans l’aide du démon que le pape qui n’est plus à Rome. on transgressa les défenses . les bras ouverts. irritée. irrité par le désespoir. Mais. ont dévoilé la Sodome qui se cachait sous l’autel. Quel remède l’Europe chrétienne trouve-t-elle à ce double mal ? La mort. Si tu approches.Jules Michelet — La sorcière (1862) 80 L’amour avançait. et plus cuisant au-dedans sévit le charbon de feu. On fit alors ce que l’amour de la vie n’eût pas fait faire . dans son Avignon. Jean XXII. Il recule. Quand le célibat amer. Tu vivras la clochette en main pour que l’on fuie devant toi. ami du diable. Il faut bien qu’elle soit pressante.. aux heures douteuses. et l’inutile bénitier. fils d’un cordonnier de Cahors. le procès de Boniface. mais mille autres maux cruels moins hideux. sévirent partout. dans la forêt.

La mode a fait prévaloir cent végétaux exotiques. et le hom de la Perse. plaisir. ne se fût confiée à lui. Mille autres plantes sont venues. Paracelse. ils oublieront le froment. et tel l’évêque.. n’a-t-il pas obtenu du diable la mort des filles du roi ?. Les sorcières observaient seules. V. et son dieu palpable. Je ne doute pas que son livre admirable et plein de génie sur les Maladies des femmes. SARCOSTEMMA (la plante-chair).. pour stimuler.. santé. mais de douces choses : vie. Et ces pauvres Consolantes qui nous ont sauvés alors. équivoques. le premier qu’on ait écrit sur ce grand sujet. 33 34 C’est le nom poli. ne soit sorti spécialement de l’expérience des femmes même. beauté. des Inscriptions. elle n’a pas un mot d’histoire dans nos livres de botanique. Ce que nous savons le mieux de leur médecine. qui fut pendant cinq mille ans l’hostie de l’Asie. qu’on donnait aux sorcières. Guichard. les juifs et les arabes. si profond. le seul et unique médecin. ceuxci étaient souvent d’habiles chirurgiens (rebouteurs d’os cassés. Mém. pour calmer. la femme n’eût admis un médecin mâle. qui se souvient ? qui reconnaît les obligations antiques de l’humanité pour la nature innocente ? L’Asclépias acida. XIX. déclare n’avoir rien appris que de la médecine populaire. sur la soma de l’Inde. c’est qu’elles employaient beaucoup. de celles à qui les autres demandaient secours : j’entends par là les sorcières qui partout étaient sages-femmes.. On les nomme avec raison : les Consolantes (Solanées) 34. Choses de Dieu. craintif. L’ingratitude des hommes est cruelle à observer. les grecs. une grande famille de plantes. en brûlant les livres savants de toute l’ancienne médecine. si attendrissant. pour la femme surtout. . que Dieu nous refuse. et de bons vétérinaires. l’évêque de Troyes. qui donna à cinq cents millions d’hommes le bonheur de manger leur dieu. Que faire ? Si nous les avions de la grâce du Prince du monde ? Le grand et puissant docteur de la Renaissance.. démis). des bergers et des bourreaux . dans ces temps. Qui sait ? dans deux mille ans d’ici. on a oublié leurs bienfaits ? — Au reste. nous. ne lui eût dit ses secrets. fort dangereuses. Jamais. qui rendirent les plus grands services. 326. Nous ne demandons nulle mort. pour les usages les plus divers. Langlois. des bonnes femmes 33. cette plante que le moyen âge appela le Dompte-Venin (Vince-Venenum). et furent. de l’Ac..Jules Michelet — La sorcière (1862) 81 les rois ? Tel le pape.

si utiles aux fomentations. amère ensuite. de dartres vives. les molènes (bouillon blanc). qui. Rien de plus facile à trouver. Porta. nat. n’a pas dédaigné de profiter des anciens auteurs. d’Orbigny. au risque de passer pour empoisonneuses. Duchartre. Mais ces plantes sont la plupart d’un emploi fort hasardeux. Pouchet. Gmelin. Douleurs âpres. et ses vaisseaux qui dessous forment une fleur incomparable 37. de boutons. Il a fallu de l’audace pour en préciser les doses. Je compléterai aux chapitres suivants. rien de plus vulgaire. 37 Voir la planche d’un excellent livre. d’après Dunal. en parlant de la Mandragore et du Datura. le plus parfait instrument de douleur. Matthiole. dut être le premier essai de l’homœopathie hardie. l’audace peut être du génie. Solanées et Botanique générale. sous nos pieds. jolie fille désolée de se voir parée de rougeurs odieuses. Gessner. aux haies. sans 35 Dict. Vous rencontrez au-dessus une plante déjà suspecte. l’altération était encore plus cruelle. est par la facilité de s’injecter. La douce-amère. » Mais cette mort est utile. . M. Chez la femme. le Cours de M. — J’ai suivi surtout : Pouchet. d’hist. commencèrent certainement par les plus faibles et allèrent peu à peu aux plus fortes. La. et voilà pourquoi je meurs. et permet d’établir dans ce sujet obscur une sorte de chronologie. le plus délicat objet de toute la nature. que les sorcières qui firent ces essais. dans son importante monographie. les picotements qu’elle donne purent la désigner pour remède des maladies dominantes de ces temps. qui semble dire le mot de Jonathas : « J’ai mangé un peu de miel. Famille tellement nombreuse. celles de la peau. 36 Je n’ai trouvé cette échelle nulle part. impitoyables. dont la plupart des espèces sont surabondantes. partout. Chaque degré de force donne ainsi une date relative. D’autres de ces innocentes sont le calme et la douceur même. de M. etc. peu à peu. etc. Les premières sont tout simplement potagères et bonnes à manger (les aubergines. article Morelles de M. c’est l’amortissement de la douleur. Auzoux. mal appelées pommes d’amour). de s’engorger. Le sein. qu’un seul de ses genres a huit cents espèces 35. La légère irritation. Sauvages. lisible aux demoiselles même. les tomates. venait pleurer pour ce secours.Jules Michelet — La sorcière (1862) 82 Famille immense et populaire. c’est son nom. que plusieurs croyaient un poison. Prenons par en bas l’échelle ascendante de leurs énergies 36. Elle est d’autant plut importante. s’éleva aux plus dangereux poisons. la plante miellée d’abord.

la corde au cou. de longs poils noirs et collants.. » La sorcière risquait beaucoup. le dit au village : « Si vous l’aviez vue comme moi. en chauve-souris. un petit berger était là. elle se sera envolée. mais puissant émollient. Elle a pris une vilaine herbe. Telles qu’on eût trouvées dans ses mains. en grognant. eût édifié le peuple en la jetant au bûcher.. cruel et dangereux poison. elle y va au soir. Pourtant. cruelle en proportion de sa peur.. Elle eût pu me transformer en lézard. Si elle m’avait trouvé. qui ont un peu plus d’action. regarder de tous côtés. d’un jaune pâle de malade.. C’est la jusquiame. les poisons sont des remèdes. Cela calmait quelques jours. tu reviendras.. la plus vilaine que j’aie vue . quand elle a moins peur d’être rencontrée. endort la douleur. en crapaud. trop faible. pouvait. se glisser dans les décombres de la masure ruinée. C’est un grand poison. lui mettait entre ses mains la pauvre mamelle alourdie.. Personne alors ne pensait qu’appliqués extérieurement. avec des traits rouge et noir. Elle l’a rudement arrachée. ce soir. la traîner à la cour d’église.. va chercher la terrible plante .. on montait aux morelles noires.Jules Michelet — La sorcière (1862) 83 repos. marmotter je ne sais quoi !.. lui faire subir l’épreuve de l’eau (la noyade). Les plantes que l’on confondait sous le nom d’herbes aux sorcières semblaient des ministres de mort. on pouvait. Je te chercherai quelque chose.. et tout à coup je ne l’ai plus vue. Quelle terreur que cette femme ! Quel danger pour le pays ! » Il est certain que la plante effraye. l’assommer à coups de pierres. Tu le veux. comme on dit les flammes d’enfer. j’étais perdu. ou pris à très faible dose. Ou enfin. c’est que toute la tige était velue comme un homme. détend. L’horrible. qui en eût fait une pieuse fête. Elle n’a pu courir si vite . un matin. Oh ! elle m’a fait bien peur. l’auraient fait croire empoisonneuse ou fabricatrice de charmes maudits. au matin. Combien de bon cœur elle eût accepté tout poison ! Elle ne marchandait pas avec la sorcière. chose plus terrible. guérit souvent. Puis la femme revenait pleurer : « Eh bien. De la douce-amère. doux cataplasme sédatif qui résout. .. Une foule aveugle. Elle se hasarde pourtant..

se précipitait dans la vie. tournaient. Solanées. l’agitation épileptique. Satan les emploie. vers 1350. estimaient seule. Mais quoi ! une main maternelle insinuait ce doux poison 38 endormait la mère et charmait la porte sacrée . . L’Église croit par des moyens spirituels (sacrements. se saisissaient par la main. prières). toute passion. tournaient. La lèpre diminua. était puissante pour calmer les convulsions qui parfois surviennent dans l’enfantement. Comment y arriva-t-on ? Sans doute par l’effet si simple du grand principe satanique que tout doit se faire à rebours . qui d’abord dut effrayer . la peste. l’amour. emploie des moyens matériels pour agir même sur l’âme . Il éclata. c’était la médecine à rebours. la terreur à la terreur de ce suprême moment. Celui-ci avait l’horreur des poisons. la belladone. 64). les ulcérations qui (à en croire Paracelse) préparaient la syphilis. et il en fait des remèdes. Aux bénédictions du prêtre il oppose des passes magnétiques. agir même sur les corps. tout comme aujourd’hui. par de douces mains de femmes. Le premier danger n’était pas le moins grand. les maladies de la peau perdirent de leur intensité. qui endorment les douleurs. au rebours. Chaussier ont fort utilement renouvelé ces pratiques de la vieille médecine populaire (Pouchet. La belladone guérit de la danse en faisant danser. Le quatorzième siècle oscilla entre trois fléaux. ainsi nommée sans doute par la reconnaissance. avec cette singularité qu’elle n’était pas individuelle . p. où l’on emploie le chloroforme. l’enfant. Satan. qui ajoutent le danger au danger. à mourir. comme emportés d’un même courant galvanique. Les 38 Mme La Chapelle et M. contraire généralement à celle que les chrétiens connaissaient. d’après les Arabes et les juifs. et surtout de vêtement (sans doute en substituant la toile à la laine).Jules Michelet — La sorcière (1862) 84 Un autre de ces poisons. exactement à l’envers de ce que fait le monde sacré. la rêverie. formaient des chaînes immenses. il fait boire l’oubli. Audacieuse homœopathie. Par un changement de régime. seul opérait sa liberté. d’une effrayante manière par la danse de Saint-Guy. les malades. mais elle sembla rentrer et produire des maux plus profonds.

. Non seulement l’esprit est noble. des castes hiérarchiques. Qu’elles aient fort abusé du principe. affranchie. l’expédient de tomber sur ces danseurs à coups de pied et de poing. puis. un autre remède. Il n’est pas moins évident. par une contagion. surtout de la belladone. Rien d’impur que le mal moral. le plus grand pas à rebours contre l’esprit du moyen âge. encore moins par un sot dégoût. nulle ne peut être éloignée du regard et de l’étude. faisant dans l’unité de l’être des distinctions. » L’étude de la matière fut dès lors illimitée. mais point du tout épileptique. Effroyable perspective ! L’Europe couverte de fous. La médecine fut possible. tombaient dans le grand courant. dont on ne voulut pas parler. généralisa le médicament qui combat ces affections. Le remède qu’on recommandait. une danse luxurieuse. de furieux. selon lui. le corps non 39 Alors tout nouveau. Que serait-il arrivé si le mal eût persisté. Dans le temps où la sorcellerie prend son grand essor. se laissaient aller. augmentaient le terrible chœur. d’idiots ! On ne dit pas comment ce mal fut traité. au poiré (les puissantes boissons de l’Ouest). l’Anti-Nature. à la bière. Aux grandes réunions populaires du sabbat dont nous parlerons. mettait la foule en danse. sans nul doute. interdite par un vain spiritualisme. un acheminement vers l’épilepsie. comme fit longtemps la lèpre dans sa décadence même ? C’était comme un premier pas. et s’arrêta. était infiniment propre à aggraver l’agitation et la faire aboutir à l’épilepsie véritable. aussi au cidre 39. on ne le nie pas. Il y eut. l’herbe aux sorcières. Il commence au douzième siècle. Elles professèrent hardiment : « Rien d’impur et rien d’immonde. Là surtout le moyen âge s’était montré dans son vrai caractère. Mais la grande révolution que font les sorcières.Jules Michelet — La sorcière (1862) 85 regardants riaient d’abord. c’est ce qu’on pourrait appeler la réhabilitation du ventre et des fonctions digestives. Si cette génération de malades n’eût été guérie. Toute chose physique est pure . elle en eût produit une autre décidément épileptique. l’immense emploi des Solanées. mêlée à l’hydromel.

loin de relever la femme réelle. renaît éternellement. jusqu’à vouloir dissimuler.Jules Michelet — La sorcière (1862) 86 noble. qui. l’avait abaissée en mettant l’homme sur la voie d’une scolastique de pureté où l’on allait enchérissant dans le subtil et le faux. elle s’imposait des supplices. La femme même avait fini par partager l’odieux préjugé et se croire immonde. comme impure. et seul à l’autel fait Dieu. qui seul peut devenir prêtre. elle demandait presque pardon d’être. elle qui n’est presque partout qu’herbivore et frugivore. exaltée comme vierge. a la pureté de ces innocentes tribus. et le petit monde de l’homme. la charité. généralement si sobre. indécentes. La médecine du moyen âge s’occupe uniquement de l’être supérieur et pur (c’est l’homme). » Mais le ciel n’est ni haut ni bas. Pourquoi ? « C’est que le ciel est haut. — De même. d’accomplir les conditions de la vie. qu’est-ce ? Rien du tout. annuler. Elle rougissait d’aimer et de donner le bonheur. Il est dessus et dessous. La Vierge. le ciel est noble. une heureuse révolution dans ce qui est le plus moral. Elle. roturières apparemment. Les injures ne manquèrent pas. de vivre. Elle se cachait pour accoucher. Cependant leurs premiers pas dans cette voie furent. d’où le dieu homme naît. Par une perversion d’idées monstrueuse. la bonté. On appela les sorcières sales. L’abîme. ne travaille pas moins pour lui. qui donne si peu à la nature. tout y est solidaire de tout. aidant sans cesse à lui préparer le sucre de digestion 40. on peut le dire. par un régime lacté. — Même sottise sur le monde. en comparaison de l’homme. Si le ventre est le serviteur du cerveau et le nourrit. impudiques. végétal. 40 C’est la découverte qui immortalise Claude Bernard. Humble martyr de la pudeur. supprimer presque ce ventre adoré. le moyen âge envisageait la chair. et non comme Notre-Dame. et l’abîme ne l’est pas. en son représentant (maudit depuis Ève). immorales. et d’autres non. le cerveau. — mais il y a des parties du corps qui sont nobles. trois fois saint. . la Femme. Celui-ci est d’une pièce .

Les romans d’alors. son confident du Paradis. Plutôt que de subir telle chose. Retour à la table des matières . et la soigner malgré elle.. Pense-t-on aux enfants ? Rarement. à l’envers du monde sacré. le grand sujet de ces romans.. la femme. ses hésitations de pudeur et d’humilité. pour s’occuper de la femme. ne voulait rien dire. ancien allié de la femme. Hors des cours. vainquit ses refus. née pour épuiser la douleur. La pauvre créature s’estimait si peu !. soignée jamais. adroite et maligne. ce monstre qui fait tout à rebours. souvent battue. représentent le contraire du monde. La barbare sorcière la fit vivre. est partout la pauvre Grisélidis. c’est par eux que l’on commence. Il ne faut pas moins que le Diable. il ne faut pas moins que cette sorcière. elle aimait mieux presque mourir. tira d’elle son petit secret. Elle reculait.Jules Michelet — La sorcière (1862) 87 Elle s’occupe des bestiaux . du noble adultère. avec leurs subtilités. La sorcière. rougissait. Elle sut enfin la faire parler. pour fouler aux pieds les usages. Mais à la femme ? Jamais. devina et pénétra.

PHILTRES Retour à la table des matières Qu’on ne se hâte pas de conclure du chapitre précédent que j’entreprends de blanchir. La noblesse. d’innocenter sans réserve. qui peut vous jeter un sort. et parfois pour un plaisir de malice ou d’impureté ? Tout ce qu’on disait jadis au confesseur. Non . vous changer en lièvre. je pense. n’en eût-elle usé pour la haine et pour la vengeance. Lisez le portrait véridique qu’en fait Clémangis. Tous les nobles à la fin prisonniers en Angleterre ! Quel sujet de dérision ! Bourgeois et paysans même s’en moquent. si fièrement parée des armures nouvelles. au quatorzième est dans la boue.. L’Église. on le lui dit. vous faire trouver un trésor. qui retrouvera quelque force (au moins de combat) dans les luttes du seizième siècle. la sombre fiancée du diable. Si elle fit souvent du bien. Azincourt. Nulle grande puissance qui n’abuse. évoque les âmes des morts. qui guérit. Épouvantable pouvoir qui réunit tous les autres ! Comment une âme violente. en loup. Quelle puissance que celle de la bien-aimée de Satan. prédit. Poitiers. elle put faire beaucoup de mal. et. qui toujours avaient eu lieu. d’autant plus lourdement tombe à Crécy. haussant les épaules. parfois devenue très perverse. vous faire aimer !. Et celle-ci eut trois siècles où elle régna vraiment dans l’entr’acte des deux mondes.Jules Michelet — La sorcière (1862) 88 X CHARMES. l’ancien mourant et le nouveau ayant peine à commencer. bien plus. les réunions du sabbat. L’absence générale des seigneurs n’encouragea pas peu.. le plus souvent ulcérée. mais purent alors devenir d’immenses fêtes populaires. devine.

Regardons la réalité dans son terrible progrès jusqu’aux effrénées fureurs des filles de Philippe le Bel. Si cette conjecture spécieuse ne me trompe pas. vraie et réelle. Le conte. des poisons. On dit crûment. au moment. ne peut être que sa vassale. toutes deux extrêmes. Elle y vient. sa cour d’amants. Voici. Elle y vient. la fille en pleurs. qu’il tue et remplace si souvent. au contraire. lui faire oublier les distances. qui. demander un avortement. Elle tient chacun par son secret honteux. on lui demande la mort. On lui demande la vie. on doit croire que ce conte est du quatorzième siècle. furieuses. dans ce siècle où les classes commencent à se mêler un peu. de la cruelle Isabelle. de Grisélidis. par la main de ses amants. épousée par un baron. On n’a pas honte avec elle. Laissons les romans. mais ceux qu’on veut faire. de Barbe-Bleue. qui apporte un trône ou un grand domaine. la triste épouse accablée chaque année d’enfants qui ne naissent que pour mourir. dire que l’enfant du premier lit mange beaucoup et vit longtemps. Elle implore sa compassion. très sérieux. les poèmes. je crois. la femme de race inférieure. On lui confie à la fois les maux physiques et ceux de l’âme. une Eléonore de Guyenne. où le seigneur n’eût pas daigné prendre femme au-dessous . Elle y vient. Mais. Il compterait bien autrement avec la fille ou la sœur d’un baron qui pût la venger. excessives.Jules Michelet — La sorcière (1862) 89 seulement les péchés qu’on a faits. apprend à glacer le plaisir. L’épouse. envies pressantes. empala Edouard II. aura. C’est ce que dit l’histoire. la belle-mère (texte ordinaire au moyen âge). les concupiscences ardentes d’un sang âcre et enflammé. le rendre infécond. et non des siècles précédents. sous les yeux du mari. Le mariage de ces temps n’a que deux types et deux formes. L’insolence de la femme féodale éclate diaboliquement dans le triomphal bonnet aux deux cornes et autres modes effrontées. l’humble. historique. la patiente. regarder son petit page. et se contraindra fort peu. un jeune homme qui achèterait à tout prix le breuvage ardent qui peut troubler le cœur d’une haute dame. des remèdes. repiqué. en est la forme populaire. l’aveu des plus fangeux désirs. Tous y viennent. doit craindre les plus dures épreuves. L’orgueilleuse héritière des fiefs. la douce. fines aiguilles dont on est piqué.

répondrait la sagesse. chevalier déclaré de la dame. la Grisélidis. pure. non de ce que sa femme avait un amant. leur envoyaient souvent vides. Le chevalier banneret. qu’il nourrissait de ses restes ! Assis au bas bout de la table. Une chose fort remarquable dans le conte touchant de Grisélidis. mais de ce que cet amant était un de ses domestiques. A un jeu si périlleux. etc. Tandis qu’il souffrait à merveille l’amour de quelque étranger. commence en plus d’un jeune cœur. jusqu’à la fière héritière du fief. l’orgueil féodal mettait de distance. il se lancera tête baissée vers cet aventureux amour. qui favorise les amants les plus humbles. Dans ce château si bien fermé. avec le plus parfait mépris. mortellement irrité. siégeant près de sa mère « sous un chapel de roses blanches ». C’est le sens de la jalousie furieuse du sire du Fayel. écuyers. comme on le sait par Jean sans Terre). le . tout près de la porte. il eût puni cruellement l’audace d’un de ses serviteurs qui aurait visé si haut. entrevoit-on quelque chance ? Non.Jules Michelet — La sorcière (1862) 90 de lui. Il ne lui vient pas à l’esprit de se consoler en aimant ailleurs. combien. mais ardent. qui préside aux cours d’amour. le seigneur qui menait au roi toute une armée de vassaux. mais violent. les encourage. voyait à sa longue table. les pauvres chevaliers sans terre (mortelle injure du moyen âge. ils grattaient les plats que les personnages d’en haut. Les mots trompent. » De là un espoir secret.. c’est qu’à travers tant d’épreuves elle ne semble pas avoir l’appui de la dévotion ni celui d’un autre amour. Combien plus les simples varlets. c’est uniquement la première qui a ses chevaliers servants. une belle porte s’ouvre à Satan. portant ses couleurs. Il y a loin du chevalier au chevalier. Dût-il se donner au diable. chaste. l’Héritière. qui rend (comme Eléonore) la fameuse décision. Il ne tombait pas dans l’esprit du haut seigneur que ceux d’en bas fussent assez osés pour élever leurs regards jusqu’à leur belle maîtresse. assis au foyer. Mais si Satan disait : « Oui ? » Il faut bien se rappeler. Elle est évidemment fidèle. pages. Des deux femmes féodales. entre nobles même. devenue classique en ces temps : « Nul amour possible entre époux.

y couve. et plus son cœur est troublé. comme une vapeur électrique sur un marais. Plus elle se demande cela. c’est lui. un jour qu’il pouvait sortir du donjon. Mais remonte. jeune homme. et cet écuyer. un charme qui fascinât ? Et si cela ne suffisait. Mais d’elle-même malicieuse. — plus la tentation d’amour était forte de sauter l’abîme. Plus l’abîme était profond. la grande héritière. Il baise sa main avec respect et se met presque à ses pieds.. est touché. Je ne sais quel espoir le trouble .. Car enfin pourquoi celui-ci. Mais la dame est agitée. ce semble. » Ce qui est changé. Voulût-elle sa chaîne d’or. ce page.. lui commande ce qu’elle veut. elle trouve une grande douceur à lui porter un coup secret Un trouble vague déjà est au château. sans éclair ni foudre. plus profond.. il courait à la sorcière. il les donnerait à l’instant. Quelqu’un (on devine bien qui) le voit avant tout le monde. plus noble. Que la sorcière lui demande. Déjà tu verras que quelque chose est changé. Le jeune homme s’exaltait par l’impossible. entre la dame du fief. — « On y songera. son œil baissé. Lui a-t-il jeté un sort ? A-t-il employé un charme ?. la laisse échapper malgré lui. plus qu’un autre qui est plus beau. Un philtre suffirait-il. lui jette au passage quelque mot compatissant. voulût-elle l’anneau qu’il a au doigt (de sa mère mourante). fallait-il un pacte exprès ? Il n’eût point du tout reculé devant la terrible idée de se donner à Satan. Un orage muet. .. haineuse pour le baron. illustre déjà par des exploits renommés ? Il y a quelque chose là-dessous. et lui demandait un conseil. creusé d’une flamme inquiète.Jules Michelet — La sorcière (1862) 91 châtelain (simple gardien) de son château de Coucy. infranchissable. O délire ! ô bon Satan ! charmante. Enfin. adorable sorcière !. profond silence. qui n’avait que sa chemise et pas même son habit qu’il recevait du seigneur. il obéira. Il ne peut ni manger ni dormir qu’il n’aille la revoir encore. Silence. Elle soupçonne qu’une puissance surnaturelle a agi.

Pour la sorcière. honore et relève. et devaient troubler le sens. contre la barrière sociale. se livre. Le seigneur ne s’en gênait pas. Elles allèrent aussi très loin. de rabaisser la haute dame et de s’en venger peut-être. Plusieurs étaient d’excitation. du seigneur et de la dame. D’autres étaient de dangereux (et souvent perfides) . comme ces stimulants dont abusent tant les Orientaux. de prélever chez lui-même. C’est le fait du moyen âge de mettre toujours en face le très haut et le très bas. qu’elles faisaient de lui leur jouet. Ce que nous cachent les poèmes. beaucoup de choses grossières sont mêlées visiblement. Le jeune serviteur remplissait les plus basses fonctions de la domesticité. sans qu’il aperçût. ce semble. L’intérêt d’un tel amour. Elle régnait dans le village. et par le côté où son orgueil risque le plus. mêle hardiment des choses par lesquelles on croirait le moins que l’amour pût être éveillé. Tout ce qu’on sait des charmes et philtres que les sorcières employaient est très fantasque. contre l’injustice du sort. naturelle au paysan. c’est le plaisir. souvent malicieux. dans ces intrigues où la sorcière avait son rôle. par l’audace d’un enfant. pour nous. je n’oserais dire risibles. Chérubin ne doivent pas faire illusion. et d’autre part peu ou point de femmes de service dans les places de guerre. c’est l’élan d’un cœur vers son idéal. et. prosaïques. Tout se fait par ces jeunes mains qui n’en sont pas dégradées : le service. profond. Le valet proprement dit n’existe pas alors. elle n’ait souvent porté un fond de haine niveleuse. l’aveugle. C’était déjà quelque chose de faire descendre la dame à l’amour d’un domestique. La dame avait bien besoin d’être fascinée par le diable pour ne pas voir ce qu’elle voyait chaque jour.Jules Michelet — La sorcière (1862) 92 La malice de la sorcière a de quoi se satisfaire. le plaisir de rendre au seigneur ce qu’il fait à ses vassaux. le droit outrageant d’épousailles. Jean de Saintré. Mais le château vient à elle. Ces philtres étaient fort différents. âpre. on peut l’entrevoir ailleurs. surtout corporel. Dans ces passions éthérées. Nul doute que. Néanmoins il mettait souvent le noble enfant en certaines situations assez tristes. le bien-aimé en œuvre malpropre et servile.

tout en grandes salles.Jules Michelet — La sorcière (1862) 93 breuvages d’illusion qui pouvaient livrer la personne sans la volonté. il rouvrait. et plus on l’eût voulue profonde. Le charme avait eu son effet. Moins on avait l’union. A certains jours. l’audacieux. conseillé par sa sorcière. guettés. il ravivait. pour se recueillir et dire les prières. quelques fils arrachés d’un vêtement longtemps porté et sali. en les suçant. mais qu’elle-même n’aurait pas donné. si loin. c’était de voler à la dame telles choses qui lui échappaient. A peine. hors nature et insensées. un cabinet. fit-on. le retrait. adoré. Il est certain que. La construction si grossière des châteaux. L’un voulait-il transmettre à l’autre une pensée. si la dame hésitait. y mêler le philtre. Ainsi. Mais il fallait le mettre aux flammes pour en recueillir la cendre. Celle-ci exigeait souvent (comme font nos somnambules) tel objet fort personnel et imbu de la personne. La dame était aisément observée. gardait le respect du sacrement. Lors même qu’elle avait été faible. les lettres . cette vie dans un étroit espace. où l’on voulait voir jusqu’où le désir avide pourrait transposer les sens. modifier la boisson. Certains enfin furent des épreuves où l’on défiait la passion. On ramassait précieusement un fragment d’ongle imperceptible. bien entendu. Tout cela. baisé. qu’elle négligeait elle-même. par exemple. L’imagination déréglée la cherchait en choses bizarres. pour créer un moyen de communication secrète. les choses les moins agréables qui viendraient de l’objet aimé. De là mainte violente folie du désir inassouvi.. On le portait à la sorcière. leur faire accepter.. en revoyant son vêtement. regretté. livrait la vie intérieure. pouvait faire son coup. un ou deux de ses beaux cheveux. devinait mais n’avait garde de parler et soupirait. la sorcière à chacun des deux piquait sur le bras la figure des lettres de l’alphabet. Chose pourtant rare et périlleuse. où l’on était si près. On recueillait avec respect ce que laissait tomber son peigne. devant son mari et d’autres non moins jaloux. cependant. le bonheur sans doute était rare. dans quelque tourelle. Un jour ou l’autre. dans lequel elle eût sué. choisis. Ce qui était plus facile. comme faveur suprême et comme communion. où l’on se voyait sans cesse. assez tard. la fine personne en distinguait la déchirure. devenait un véritable supplice.

étaient rarement efficaces. il n’eût de vie que pour une. les lettres correspondantes (diton) saignaient au bras de l’autre. On avait recours au gâteau. on buvait du sang l’un de l’autre. il ne faut pas marchander. Ce n’est pas tout. Il brûle. disait la sorcière. quand c’était l’amour qui mourait en lui. la dame consultait la sorcière. fut toujours l’hostie de l’amour. Car cette furieuse sorcière. Puis un flot de sang lui remonte au cœur . Le cœur dévoré de Coucy que la dame « trouva si bon. Dépêchez.. « Oh ! ma mie. je n’en peux plus. mes chants ! Elle lui envoie le gâteau. Le gâteau cuit . le ramener. réchauffé du lubrique esprit de Satan. Quelquefois. Car il le fallait ainsi. est le plus tragique exemple de ces monstrueux sacrements de l’amour anthropophage. Elle ne dit pas comme celle de Virgile : « Revienne. et l’inextinguible désir 41. Sur ses reins. La furie lui revient. Les chants de la magicienne de Théocrite et de Virgile. Mais ici on voulait lier plus que l’âme. mêlait les âmes. qu’elle ne mangea plus de sa vie ». Dure était la cérémonie. quelle vengeance et quelles représailles ! La voilà nue sous sa main. il sera chauffé de vous. « Mais. il rougit. un trouble étrange. Et ici je plains la dame.. lui demandait les moyens de le lier.Jules Michelet — La sorcière (1862) 94 sanglantes du mot voulu. du mariage indien et romain. et là fait cuire le gâteau.. — assaisonné. dans sa . employés même au moyen âge. et nous avons le gâteau de l’antiquité. madame. disait-on. de votre flamme. On voit que de nouveaux philtres deviennent souvent nécessaires. à la confarreatio. » C’est fini.. madame. de l’Asie à l’Europe. A l’instant. 41 J’ai tort de dire inextinguible. qui se laissait docilement ôter sa robe et le reste. il faut que vous ayez chaud. A peine il y a mordu. Quel triomphe pour la sorcière ! Et si la dame était celle qui la fit courir jadis. lier la chair. dans ces folies. mort pour toute femme. Mais quand l’absent ne mourait pas. pour se faire une communion qui. je ne puis rester ainsi. créer l’identification. au point que. qui. revienne Daphnis ! ramenez-le-moi. » Elle trouvait l’orgueilleuse tout à coup obéissante. un petit fourneau.. un vertige le saisit.. elle établit une planchette. On tâchait de le ressaisir par un charme qui paraît aussi imité de l’antiquité. imprégné de sa souffrance et resté chaud de son amour. — C’est ce qu’il nous fallait.

Le noble faisait aux juifs. Vrai supplice pour elle-même. tout est reçu à genoux. un outrage de certaines choses répugnantes que la dame est forcée par la sorcière de livrer ici comme philtre. Voir plus bas la note tirée de Sprenger. sur ton frère). aux serfs. Elle l’oblige. . S. humiliée. aux bourgeois même (V.Jules Michelet — La sorcière (1862) 95 Retour à la table des matières malignité moqueuse. à fournir à son amant une étrange communion. Simon. exige que le philtre vienne corporellement de la dame ellemême. de la grande dame. Mais d’ elle.

au total. qu’il fut un animal nocturne. on trouve je ne sais combien de platitudes. ne vivant vraiment que de nuit. Son sabbat malheureusement est mêlé et surchargé des ornements grotesques de l’époque. des formes différentes par lesquelles elle avait passé. Ses nocturnes sabbats ne sont qu’un reste léger de paganisme. Il est visiblement lié avec certaines jeunes sorcières. je veux dire agissant le jour le moins possible. Mais dans ces descriptions même d’une chose tellement abâtardie. pendant bien des siècles. quelques belles traces d’antiquité dont j’ai pu profiter. Nous n’en avons malheureusement de descriptions détaillées que fort tard (au temps d’Henri IV) 42. selon les temps. la vie du jour n’est pas sans intérêt pour lui. tant que le peuple fait ses saints et ses légendes. le serf mena la vie du loup et du renard. de vaines inventions. et il dut tout savoir. Il est homme d’esprit. Ce mot évidemment a désigné des choses fort diverses. Encore jusqu’en l’an 1000. Les descriptions du jésuite Del Rio et du dominicain Michaëlis sont des pièces ridicules de deux pédants crédules et sots. . certains traits fort antiques témoignent des âges successifs.Jules Michelet — La sorcière (1862) 96 XI LA COMMUNION DE RÉVOLTE — LES SABBATS — LA MESSE NOIRE Retour à la table des matières Il faut dire les Sabbats. Il honore. Dans celui de Del Rio. Ce n’était guère alors qu’une grande farce libidineuse. Il y a cependant. On peut partir de cette idée très sûre que. craint la 42 La moins mauvaise est celle de Lancre. sous prétexte de sorcellerie.

qui ne sut pas un 43 A la bataille de Courtrai. Toujours le lupercale poursuit les femmes et les enfants. Mais. sous un masque. ont scellé l’homme. C’est un innocent carnaval du serf. aux danses. Les vieilles danses païennes durent être alors plus furieuses. c’est le côté comique. . pour célébrer les Sabasies. Il en fait des Noëls. des farces satyriques. On tue à la Saint-Jean le bouc de Priape-Bacchus Sabbasius. chantée la nuit plus que le jour. La Marseillaise de ce temps. Nos nègres des Antilles. d’une pesanteur énorme. le noir visage du revenant Hallequin (Arlequin). de l’advolé. de ce gibier sauvage. l’église lui est presque fermée par la différence des langues. V. est peut-être un chant sabbatique : Nous sommes hommes comme ils sont ! Tout aussi grand cœur nous avons ! Tout autant souffrir nous pouvons ! Mais la pierre du tombeau retombe en 1200. ou mangeant la terre pour hostie 43) purent se célébrer au Sabbat. mais de plus en plus dérisoires (vraie littérature sabbatique). En 1100. Nulle dérision dans tout cela.Jules Michelet — La sorcière (1862) 97 Lune qui influe sur les biens de la terre. aussi Grimm et mes Origines. durent se mêler des gaietés de vengeance. de fatigue. Les vieilles lui sont dévotes et brûlent de petites chandelles pour Dianom (Diane-Lune-Hécate). comme l’appellent les cruels barons. etc. On fête exactement la pervigilium Veneris (au 1er mai). Ces révoltes purent fort bien commencer souvent dans les fêtes de nuit. A-t-il alors sa vie nocturne ? D’autant plus. les offices lui deviennent inintelligibles. Mais. Toute une littérature de nuit. Le pape assis dessus. des moqueries et des caricatures du seigneur et du prêtre. vers l’an 1000. Des Mystères que l’on joue aux portes des églises. allaient bien danser à six lieues de là. ce qu’il retient le mieux. le roi assis dessus. le bœuf et l’âne. Croira-t-on que les grandes et terribles révoltes du douzième siècle furent sans influence sur ces mystères et cette vie nocturne du loup. Les grandes communions de révolte entre serfs (buvant le sang les uns des autres. après un jour horrible de chaleur. il est vrai. Ainsi le serf.

honteusement prisonniers des Anglais. où Jésus est défié. sous la papauté d’Avignon et pendant le Grand Schisme. Ce drame diabolique eût été impossible encore au treizième siècle. mais il est fortement construit. ce fut l’explosion d’une furie de génie. au jour désespéré de sa nécessité suprême. On n’aurait pas osé cette création monstrueuse. peu même des fabliaux bourgeois. Il l’appelait en vain. espéré un miracle pendant des siècles. au quinzième siècle. quand l’Église à deux têtes ne paraît plus l’Église. Les sabbats ont alors la forme grandiose et terrible de la Messe noire. bien loin d’imaginer la fixité des lois de Dieu. où il eût fait horreur. et jamais il n’était venu. prié de foudroyer. et lui-même féroce bourreau. avait attendu. exterminent le peuple pour lui extorquer leur rançon. Cela. De là la Messe noire et la Jacquerie. Dans ce cadre élastique de la Messe noire purent se placer ensuite mille variantes de détail . s’il peut. non seulement qu’on descende au fond du désespoir. mais que tout respect soit perdu. Elle appartient au siècle de Dante. Pour qu’ils prissent la forme étonnante d’une guerre déclarée au Dieu de ce temps-là. de l’office à l’envers. il faut se rappeler que ce peuple. Pour comprendre ce qu’elles étaient. et. Le ciel dès lors lui parut comme l’allié de ses bourreaux féroces. je crois. se fit d’un jet . il faut bien plus encore. qui monta l’impiété à la hauteur des colères populaires.Jules Michelet — La sorcière (1862) 98 mot de celle du jour. où tout était usé. Voilà le sens des sabbats avant 1300. Et. quand toute la noblesse et le roi. il faut deux choses . plus tard. élevé par le clergé lui-même dans la croyance et la foi du miracle. un tel jet n’aurait pas jailli. et jusqu’à la douleur. . ces colères. je crois. Cela n’arrive qu’au quatorzième siècle. fait d’une pièce.

Saint François et saint Dominique ont vu dans son sein les trois mondes. dont tout le peuple communie. souillée. pour prêcher la rédemption des femmes. et n’ai pas précisé assez ce qui est du vieux cadre. C’est la Vierge. ce n’est pas la féconde mère. Au fond. dit-on. fort peu affranchie. au Roman de la Rose. parée de ses enfants. Au plus haut. que dis-je ? aide à pécher (lire la légende de la religieuse dont la Vierge tient la place au chœur. de France). La Femme au sabbat remplit tout. Ce cadre est daté fortement par certains traits atroces d’un âge maudit.Jules Michelet — La sorcière (1862) 99 J’ai réussi à retrouver ce drame en 1857 ( Hist. On en peut dire ce que dit de Dieu Raimond Lulle : « Quelle part est-ce du monde ? — Le Tout. — mais aussi par la place dominante qu’y tient la Femme. au milieu des étoiles. pendant qu’elle va voir son amant). et encore plus au ciel. semblerait être cette rédemption d’Ève. n’est-elle pas le Dieu même ? . Je l’ai recomposé en ses quatre actes. au plus bas. Marie a supplanté Jésus. prêche la communauté des femmes. elle apporte des royaumes au roi. la Femme est partout. c’est Béatrix stérile. maudite par le christianisme. et qui meurt jeune. Seulement. mais en poésie. à cette époque. et de cent façons violentes. Dans l’immensité de la Grâce. elle noie le péché . pendant que Jean de Meung. Elle hérite des fiefs alors . elle est l’hostie. Elle est le sacerdoce. dans son premier aspect. C’est la singularité de ce siècle que la Femme. La Messe noire. la Femme. Une belle demoiselle anglaise passa. la Femme célébrée. en France vers 1300. — grand caractère du quatorzième siècle. Elle-même s’en croyait le Messie. Elle trône ici-bas. » Mais au ciel. elle est l’autel. je lui ai trop laissé les ornements grotesques que le sabbat reçut aux temps modernes. — Béatrix est au ciel. chose peu difficile. y règne cependant. — Pure. si sombre et si terrible.

le Maître qui a fait germer les plantes ». L’innocent sortilège par lequel les lépreux croyaient alors améliorer leur sort. et pourtant tout n’est pas du peuple. Le pape Jean XXII fait écorcher vif un évêque. fut l’œuvre de la Femme. Elle voit. telle que la sorcière l’est alors. injustement chassé du ciel. quatre cents ans illuminés par les bûchers ! Dès 1300. trois cents. « le vieux Proscrit. — c’est le sens de la Messe noire. Il n’aurait pas donné à la Femme la place dominante qu’elle a ici.Jules Michelet — La sorcière (1862) 100 Il y a là bien des choses populaires. il fait peu de cas de la Femme. La charité. Le grand miracle. sa médecine est jugée maléfice. d’une femme désespérée. l’Esprit qui a créé la terre. C’est sous ces titres que l’honoraient les Lucifériens. au quatorzième siècle. c’est qu’on trouvait pour la cène nocturne de la fraternité ce qu’on n’eût pas trouvé le jour. La sorcière. mes Origines). avait grande puissance. culte dénaturé du dieu nature. L’autel était dressé au grand serf Révolté. . et (selon une opinion vraisemblable). défi au ciel chrétien. On se volait le jour son repas pour le repas commun du soir. recueillait leurs offrandes. étant crime et conspiration. Le paysan n’estime que la force . les chevaliers du Temple. Sous une répression si aveugle. en ces temps misérables. c’est risquer tout autant. Celui à qui on a fait tort. étant une forme de révolte. non sans danger. dans la forme d’alors. faisait contribuer les plus aisés. s’ouvrir devant elle son horrible carrière de supplices. suspect de sorcellerie. amène le massacre de ces infortunés. sous forme satanique. Je croirais volontiers que le Sabbat. On ne le voit que trop dans toutes nos vieilles coutumes (v. C’est elle qui la prend d’elle-même. ses adorateurs. L’audace croît par le danger même. oser peu ou oser beaucoup. Fraternité humaine. La sorcière peut hasarder tout. ses remèdes sont punis comme des poisons.

l’hommage au nouveau maître.. — d’autre part. vers le bois. sauve-moi du perfide et du violent (du prêtre. Seigneur. entrait au sanctuaire) — le vieux dieu. Sa prêtresse est toujours la vieille (titre d’honneur) . La fiancée du Diable ne peut être un enfant . je crois. à la lisière d’un bois. exclusivement espagnol.. une vapeur fantastique.Jules Michelet — La sorcière (1862) 101 Représentez-vous. le chœur de cette église dont le dôme est le ciel. tragique et fiévreux. c’était Pan et Priape. le 44 Ceci est de Del Rio. à cet autel. J’appelle chœur un tertre qui domine quelque peu. la beauté des douleurs. Premier acte. une scène double : d’une part. la figure de Médée. un grand Satan de bois. revenu. mais par les attributs virils. Ténébreuse figure que chacun voyait autrement . la couronne de verveine. d’indomptables cheveux. Peutêtre. horriblement cruelle. par-dessus. Au fond. et souvent près d’un vieux dolmen celtique. je parle d’un torrent de noirs. Il revendiquait tout cela par droit d’antiquité. Entre les deux. avec de grands flots de serpents descendant au hasard . Le service commence. il eût été Bacchus . sur une grande lande. C’est un trait antique et marqué de l’inspiration primitive. « J’y entrerai. Mais. Par les cornes et le bouc qui était près de lui. le grand repas du peuple . . du seigneur). les autres étaient émus de la fierté mélancolique où semblait absorbé l’éternel Exilé 44. les violettes de la mort. noir et velu. jolie. le reprenait pour lui. — L’Introït magnifique que le christianisme prit à l’antiquité (à ces cérémonies où le peuple. emprunté aux purifications païennes. Les facéties viennent plus tard. il lui faut bien trente ans. Lancre parle d’une sorcière de dix-sept ans. en longue file. la sorcière dressait son Satan. l’œil profond. des feux résineux à flamme jaune et de rouges brasiers. Elle fait renvoyer les enfants (jusqu’au repas). mais n’est pas. Le lavabo de même. » Puis vient le reniement à Jésus. circulait sous les colonnades. la lande bien éclairée. les uns n’y trouvaient que terreur . le lierre des tombes. mais elle peut fort bien être jeune.

la fameuse ronde du Sabbat. Miracle de Satan. . Sans femme on ne peut être admis. paraissaient-ils déjà à cette table ? Non pas certainement. Ils tournaient dos à dos. elle se donne à lui. pas d’armes. mais souvent les dos se touchaient. comme aux réceptions du Temple. elle est l’autel vivant. Pour gardien de la paix. vieille. où l’on donne tout sans réserve. l’excès du trouble eût empêché la danse. la fécondation simulée. sans se voir . épouse ou non. 68. il faut une femme. comme la Delphica au trépied d’Apollon. Puis. les bras en arrière. L’Introït est fini. confusément aimée. et désirable. Les enfants y étaient. non moins solennellement. Inconstance. La vieille alors n’était plus vieille. volonté . avec leur dangereux mélange de belladone. Dès lors. suffisait bien pour compléter ce premier degré de l’ivresse. l’âme. pudeur. D’ailleurs. Parente ou non. Le dieu de bois l’accueille comme autrefois Pan et Priape. pas même de couteau. la vie. dignité. 45 On lui suspendait au bas du dos un masque ou second visage. Personne peu à peu ne se connaissait bien. Elle en reçoit le souffle. A lui de sacrer sa prêtresse. Au rebours du festin des nobles qui siègent tous l’épée au côté. ici dans le festin des frères. Conformément à la forme païenne. Lancre. Elle était femme encore. jeune. — avec cette aggravation outrageante au reniement de l’ancien Dieu « qu’on aime mieux le dos de Satan » 45.) Les breuvages d’illusion. ni celle qu’il avait à côté. p. danse tournoyante. Celle-ci.Jules Michelet — La sorcière (1862) 102 baiser féodal. elle se purifie. Quelles boissons circulaient ? hydromel ? bière ? vin ? Le cidre capiteux ou le poiré ? (Tous deux ont commencé au douzième siècle. chacun a une femme. et le service interrompu pour le banquet. siège un moment sur lui.

Tenaillée et rompue. l’hostie apparaissait. sur la créature dévouée. on reprenait l’office au Gloria. Quelle hostie distribuait-elle ? Non l’hostie de risée. nous est connu par le procès de la Voisin. on reproduisit sans nul doute les formes antiques et classiques du sabbat primitif. perdus dans la poussière. que M. un gâteau cuit 46 Ce point si grave que la Femme était autel elle-même. dans cet acte audacieux. l’effet était plus que sérieux. et qu’on officiait sur elle. et l’offrande pour la récolte. unie dans ce vertige. L’autel. — Au moment où la foule. nous fussions affranchis 47. aux temps terribles de la Peste noire et de tant de famines. cette confarreatio que nous avons vue dans les philtres. brûlée à petit feu de braise. vraisemblablement. qu’on fit pour amuser les grands seigneurs de la Cour de Louis XIV. Tous. de sa personne humiliée. mais. elle donnait sa vie. qu’on verra aux temps d’Henri IV. humiliée. 47 Cette offrande charmante du blé et des oiseaux est particulière à la France (Jaquier. du sabbat. et membre à membre. se sentait un seul corps. le bouc noir. 51. elle affrontait un enfer de douleurs. L’assemblée tout entière avait beaucoup à craindre si elle était surprise. il est vrai. de telles tortures.Jules Michelet — La sorcière (1862) 103 Acte deuxième. les mamelles arrachées. on faisait la prière. qui se donnait. et par l’attrait des femmes. aux temps de la Jacquerie et des brigandages exécrables des Grandes Compagnies. Ravaisson aîné va publier avec ses autres Papiers de la Bastille. même en tel point qui avait pu être abandonné dans les temps intermédiaires. dans les calamités du quatorzième siècle. 225). faisait l’offrande 46. leurs descendants lointains. qu’on ose à peine les dire. De son corps prosterné. Des oiseaux envolés (du sein de la Femme sans doute) portaient au Dieu de liberté le soupir et le vœu des serfs. étaient émus. et par je ne sais quelle vague émotion de fraternité. La sorcière risquait extrêmement et vraiment. Cela fut plus tard immodeste. Dans ces imitations récentes. l’hostie d’amour. la peau lentement écorchée (comme on le fit à l’évêque sorcier de Cahors). le taureau noir. . On présentait du blé à l’Esprit de la terre qui fait pousser le blé. Mais alors. Soldan. Sur ses reins. de la vaste soie noire de ses cheveux. disait le Credo. elle pouvait avoir une éternité d’agonie. elle (l’orgueilleuse Proserpine) elle s’offrait. — pour ce peuple en danger. Flagellans. En Lorraine et sans doute en Allemagne. Quels ? La Femme elle-même. on offrait des bêtes noires : le chat noir. Bien plus. à coup sûr. un démon officiait. Que demandaient-ils ? Que nous autres. quand.

Les crapauds. décapitant le crapaud. la première. qui saisissaient. ne lançant pas la foudre. bête inoffensive. des brasiers. La Femme. Le peuple riait-il après un acte si tragique. qui. Sous l’ombre vague de Satan. fort peu interrompue. etc. Ils participaient au mérite de la femme. je n’en sais rien. C’était sa vie. que l’on mangeait. Philippe de Valois. celui du dernier mort de la commune. le peuple n’adorait que le peuple. Pourquoi ce nom Philippe. je t’en ferais autant ! » Jésus ne disant rien à ce défi. sur la victime qui demain pouvait elle-même passer par le feu. Le nommerait-elle ici Philippe. mais qu’on croyait très venimeuse. s’étant donnée à manger à la foule. On y sentait déjà sa chair brûlée. et de la rupture de l’hostie chrétienne. tout humaine. effrayaient les crédules. on déposait sur elle deux offrandes qui semblaient de chair. et l’assemblée (fictivement) communiait de l’un et de l’autre. étaient mordus par eux. auteur de cette guerre sans fin. si hardi ? je ne sais. — Triple hostie. mais ne quittait la place qu’après avoir fièrement posé et comme constaté la légitimité de tout cela par l’appel à la foudre. elle disait ces mots singuliers : « Ah ! Philippe 48 . elle se faisait apporter un crapaud habillé et le mettait en pièces. C’était là le vrai sacrifice. Elle roulait ses yeux effroyablement. commença nos défaites et nous valut la première invasion ? Après une longue paix.Jules Michelet — La sorcière (1862) 104 sur elle. celui du dernier né. Elle se relevait. étaient sautés impunément pour amuser la foule et la faire rire des feux d’enfer. avait fini son œuvre. 136. celle qui. De grands feux. fut maudit et laissa peut-être dans ce rituel populaire une durable malédiction. ou Janicot. La troupe agile des démons choisissait ce moment pour étonner le peuple par de petits miracles. sa mort. Ces feux 48 Lancre. si je te tenais. Il était accompli. En dernier lieu. à Crécy. deux simulacres . la guerre fut d’autant plus horrible au peuple. il l’appelle le petit Jean. et.. autel et hostie. du nom odieux du roi qui nous donna les cent années des guerres anglaises. les tournait vers le ciel. osa cela. et déchirés à belles dents. on le croyait vaincu. Elle ne riait pas. Il reste d’autant plus obscur qu’ailleurs. lorsque Satan nomme Jésus. un défi provocant au Dieu destitué. à coup sûr. En dérision des mots : Agnus Dei. .

A elle de pourvoir à l’avenir de la monarchie diabolique.Jules Michelet — La sorcière (1862) 105 durent lui paraître ceux du prochain bûcher. Retour à la table des matières . de créer la future sorcière.

le ramener sous l’œil ennemi. sous l’ombre du château. si flétri. Déjà change le ciel. Il a bien peu de temps. des dernières années d’Henri IV. rassurée. Il ne tient pas à M. paraîtra sortir de chez lui. un moment libre. où la France refleurissait. la doctrine expresse de . où s’organisa le sabbat. ce court moment ! que chacun des déshérités soit comblé une fois. le but principal du sabbat.Jules Michelet — La sorcière (1862) 106 XII (SUITE) — L’AMOUR. d’un temps de paix et de bonheur. Selon ces auteurs qui ne veulent qu’inspirer l’horreur. la leçon. Dans un moment. à l’éternel ennui réglé par les deux cloches. sous l’ombre de l’église. est roi pour quelques heures. qui parfois ne songe. humble et morne. et l’autre dit : Jamais. dont l’une dit : Toujours. Qu’ils l’aient du moins. je l’ai dit. au travail monotone. Années prospères.. modernes. et les étoiles inclinent. d’un maintien composé. luxurieuses. Chacun d’eux. LA MORT — SATAN S’ÉVANOUIT Retour à la table des matières Voilà la foule affranchie. faire frémir.. Quel cœur si malheureux. une orgie très confuse. n’ait quelque folle envie. et trouve ici son rêve !. l’aube sévère va le remettre en servitude. Le serf. de Lancre et autres que nous ne figurions le troisième acte comme la Kermesse de Rubens. tout à fait différentes de l’âge noir. ne dise : « Si cela m’arrivait ? » Les seules descriptions détaillées que l’on ait sont. un grand bal travesti qui permettrait toute union. surtout entre proches parents.

qui n’aime que sa famille. et non même pour ce troisième acte. et. s’il arrivait une personne isolée. point de tables ensanglantées. avec les enfants. qu’on ne siégeait au banquet que deux à deux. c’est-à-dire de donner à ses enfants la meilleure mère. il faut s’entendre. Nul moyen de se marier dans son village. si hostiles. Ils disent qu’on n’y venait que par couples. tout cela. Elle permet à l’oncle de protéger sa nièce en l’épousant. était désespéré.Jules Michelet — La sorcière (1862) 107 Satan. Les juges. qui d’avance l’adopta de cœur. comprend le cœur de l’homme et le bien des familles. sont obligés d’avouer qu’il y avait un grand esprit de douceur et de paix. Au reste. Point de galantes perfidies pour avilir l’intime ami. Ils disent que des amants jaloux ne craignaient pas d’y venir. que même. les inquisiteurs. même les plus permis aujourd’hui. c’eût été chose énorme d’épouser sa cousine. inutile . agréable à la mère. On ne les renvoyait que pour le premier acte. Cela est difficile à croire. Les mêmes auteurs disent d’autres choses qui semblent fort contraires à un tel cynisme. Le paysan. on lui déléguait un jeune démon pour la conduire. Point d’épée. non pour le banquet ni l’office. d’y amener les belles curieuses. où la parenté mettait tant . Elle permet au veuf d’épouser la sœur de sa femme. lui faire les honneurs de la fête. Même au sixième degré. L’immonde fraternité des Templiers. au sabbat la femme était tout. Quant à l’inceste. Nulle des trois choses si choquantes aux fêtes des nobles. quoi qu’on ait dit. qui est la charité même. était inconnue. souvent aimée d’enfance. dans ces grandes assemblées (parfois de douze mille âmes). Les groupes de familles restaient sur la lande bien éclairés. c’est l’inceste. compagne des premiers jeux. Tout rapport avec les parentes. On voit aussi que la masse venait par familles. une épouse sûre et bien connue. Cela prouve qu’il y avait une certaine décence. c’est l’inceste. les actes les plus monstrueux eussent été commis devant tout le monde. Au moyen âge. Elle permet surtout d’épouser la cousine. était compté comme crime. la scène était double. La loi moderne. Ce n’était qu’au-delà du rideau fantastique des fumées résineuses que commençaient des espaces plus sombres où l’on pouvait s’écarter. de duels.

est infiniment loin d’admettre l’étranger. tous les auteurs sont d’accord là-dessus. du paysan. eût été perdu pour le sien. On n’osait guère aller chercher femme au lieu même où l’on s’était battu. on sent que chaque petit groupe. Génin. au loin. qui n’enfantait que pour pleurer. serré et concentré. Autre difficulté. Le seigneur du jeune serf ne lui permettait pas de se marier dans la seigneurie d’à côté. le seigneur. Ainsi le prêtre défendait la cousine. du pauvre : Satan fait . 50 Boguet. où l’on eût été en danger. Mais alors. et on détestait ses voisins. Le serf. Tout au contraire. La femme. celle dont. que la femme fût toujours enceinte. Il fût devenu serf du seigneur de sa femme. mon spirituel ami. Il la préférait à coup sûr. Les villages. Cela produisait justement ce qu’on prétendait éviter. avait recueilli les plus curieux renseignements là-dessus. voudraient qu’on augmentât leurs serfs. craint excessivement d’empirer son sort en multipliant des enfants qu’il ne pourra nourrir. Il fallait chercher ailleurs. on ne croit point du tout à ces imputations déclamatoires d’une vaste promiscuité qui eût mêlé une foule. Quand on connaît bien la famille du moyen âge. avait la terreur des grossesses. aimait d’avance. Rude contradiction de Satan. Le jeune homme retrouvait là celle qu’il connaissait.Jules Michelet — La sorcière (1862) 108 d’empêchements. Beaucoup ne se mariaient pas. peu jaloux (pour ses proches). D’autant plus obstinée était la prudence de l’homme. parfois des reproches sanglants et des menaces. le seigneur l’étrangère. on communiquait peu. Le prêtre. et se souvenait peu des empêchements canoniques. et les prédications les plus étranges se faisaient à ce sujet 49 . » 49 Fort récemment encore. si misérable. aux fêtes. M. à dix ans. pauvre créature qui ne pouvait avoir d’enfants viables dans de telles conditions. Lancre. mais tout à fait selon le vœu du serf. Elle ne se hasardait à la fête nocturne que sur cette expresse assurance qu’on disait. répétait : « Jamais femme n’en revint enceinte 50. on l’appelait le petit mari. se battaient sans savoir pourquoi (cela se voit encore dans les pays tant soit peu écartés). on ne se connaissait pas. mais si pauvre. Au sabbat éclataient les attractions naturelles.

loin de tout voisinage et de toute femme. les lumières. aux usages toujours subsistants de certaines tribus pastorales de l’Himalaya. Monteil. n’avaient garde de les augmenter. impur. Forte conjuration. le patriarcat de l’Asie existait seul. de faire un malheureux. souillés. et par l’excès de la misère. nul entraînement général. Ainsi. L’aîné seul se mariait. qui. Arrangement triste. plutôt que d’aggraver leur indigence. Cette société était cruelle. Beaucoup de blé et point d’enfant. . L’autorité disait : « Mariez-vous. Tout au contraire. excluait l’étranger. aux mariages des Parsis. 51 Chose très générale dans l’ancienne France. qui resserrait l’amour dans la famille. entente très fidèle. l’assurait en se concentrant en elle-même dans l’amour des très proches. l’amusement. point de chaos confus du peuple. nullement par le plaisir charnel. Il ne mêlait nullement la foule. mais il rend la femme inféconde. qui étaient leurs servantes et leur appartenaient en toute chose. me disait le savant et exact M. les frères vivaient avec leurs sœurs. La famille. de donner un serf au seigneur. attirées à la fête par le banquet. partageant les mêmes charges. Dans les fermes isolées des montagnes du Midi. Les frères cadets. Hélas ! jusqu’à l’amour. germer la moisson. Elles acceptaient tout. attentive à la stérilité. Les moments les plus doux en étaient assombris. et par cette rigueur insensée des empêchements canoniques. tout était misère et révolte. Sous apparence chrétienne. les sœurs. Les autres détestaient la purification glacée qui suivait brusquement l’amour pour le rendre stérile. L’effet était exactement contraire à la pureté que l’on prêchait. froid. Mœurs analogues à celles de la Genèse. travaillaient sous lui et pour lui 51. c’est-à-dire des intéressés. » Mais elle rendait cela très difficile. On ne se fiait qu’aux parents unis dans un même servage. Les unes n’y trouvaient que souffrance.Jules Michelet — La sorcière (1862) 109 Elles venaient. N’importe. la danse. des groupes serrés et exclusifs. C’est ce qui devait rendre le sabbat impuissant comme révolte.

la jeune maîtresse. . Domptée dès lors. les séparait. s’assurer d’une bru qui eût eu des égards pour elle. ne pouvait l’unir à une parente. sans cœur. le plus déplorable abandon. battue peut-être. On ne le croira pas. Mais à cinquante. une extrême faiblesse. Mais son sort ne valait guère mieux s’il ne le faisait point. où une pauvre personne. brisée de cœur. et cela l’aigrissait. dure. désespérait. souvent hostile. Honteuse et douloureuse vie. mais la chose est certaine. qui lui prendrait son fils. Il avait vu ses amis mariés. sachant très peu ce qu’il faisait. elle endurait une misérable servitude. soit à la pauvre mère. et même à celui de la battre. on la maltraitait : on l’éloignait du foyer. Elle n’était pas sans avoir peur. qui succédait à tous les droits du père. Elle tâchait de dormir. menacée de son seul dieu. Elle ne mariait pas son fils. Il arrivait. dont l’invasion était terrible. malgré ses scrupules. De là. inconnue. cette maison qu’elle avait faite ellemême. d’ignorer. son feu. c’était le sort de la mère. ce qui arrive aujourd’hui encore si fréquemment aux quartiers indigents des grandes villes. Elle craignait extrêmement que le fils ne se mariât. sans que ni l’un ni l’autre s’en rendît compte. Elle n’en était pas moins servante du jeune maître de maison. hélas ! plus tard encore. Une loi suisse défend d’ôter à la mère sa place au coin du feu. Son fils se mariait (s’il le pouvait) à une fille d’un village éloigné. son lit. sans pitié. de la table. qu’advenait-il ? Du grand sabbat.Jules Michelet — La sorcière (1862) 110 Ce qui était plus choquant encore. La femme de trente-six ans gardait un fils de vingt. subit tout. forcée ou effrayée. où les lointains villages se rencontraient. il pouvait ramener l’étrangère. Combien plus dans ces temps sauvages !. des pleurs. et.. que l’étrangère faisait souvent chasser. J’ai vu encore dans le Midi cette impiété : le fils de vingt-cinq ans châtiait sa mère quand elle s’enivrait. beaucoup trop résignée.. Tout au moins. C’était lui bien plutôt qui revenait des fêtes dans l’état de demi-ivresse. dans une situation tellement contre nature. Même chambre. car d’année en année la distance d’âge augmentait. même lit (car il n’y en avait jamais deux). son fils. soit aux enfants du premier lit. pleine d’angoisse. L’infortunée.

Ainsi les secrets de magie restaient fort concentrés dans une famille qui se renouvelait elle-même.. pour vivre. le bâton à la main. qui. se jetait follement dans l’extrême opposé. Dans un moment l’heure sonne qui met en fuite les esprits. . Des lois contre nature firent ainsi. Les unions moins monstrueuses (du frère et de la sœur). à son front. des mœurs contre nature. que. devait provenir de cet odieux mystère. La sorcière. qui.. sans l’esprit de révolte. Elles furent très sagement abandonnées. le puissant évocateur des morts qui donna à celles qui pleurent la seule joie d’ici-bas.Jules Michelet — La sorcière (1862) 111 A en croire Lancre et autres. l’amour évanoui et le rêve adoré ? Oh ! non. Adieu sa royauté ! sa vie peut-être !. on peut supposer que la femme défendait la femme. il est bien sûr de vivre. communes chez les juifs et les Grecs. O temps dur ! temps maudit ! et gros de désespoir ! Nous avons disserté ! Mais voici presque l’aube. c’est de mourir. l’éternel cercle végétal. Mourra-t-il. disait-on. Lancre prétend encore « qu’il n’y avait bonne sorcière qui ne naquît de l’amour de la mère et du fils ». et l’on n’y fût guère revenu. Si cela est vrai. ils croyaient imiter l’innocent mystère agricole. Il en fut ainsi dans la Perse pour la naissance du mage. le rusé. Par une erreur impie. fait le grain. il sait bien. ressemé au sillon. tenait ce crime pour vertu. le seul moyen. renaître. qui l’eût envoyée mendier. suscité par d’absurdes rigueurs. sent sécher les lugubres fleurs. que la sorcière était dans les intérêts de la mère pour la maintenir au foyer contre la belle-fille. Que serait-ce si le jour la trouvait encore ? Que fera-t-elle de Satan ? une flamme ? une cendre ? Il ne demande pas mieux. Satan faisait au fils un grand mérite de rester fidèle à sa mère. où le grain. par la haine. étaient froides et très peu fécondes.

. d’amour. l’unique médecin du moyen âge. le gaillard. dut survivre très peu.. ramassa la Nature et la mit dans son sein ? Cela ne se peut pas.. s’évanouit dans la flamme et dans l’aube. trouvant la Création maudite. mon bon Satan. Mais. de crimes. des yeux. autour. L’enfer vaut mieux. Il s’escamote. « Eh bien. de ses beaux yeux profonds. A jamais. il est un abîme. sans amour ! Qui lui reste ? Rien que l’Esprit qui se déroba tout à l’heure. elle. que l’Église avait jetée de sa robe. imbécile ! » Comme il est sûr de vivre. — Elle y monta d’un bond. tout près. On les suivit des yeux. le bien et le mal. elle rit. C’est à peu près la fin d’une sorcière anglaise dont parle Wyer. elle qui fit Satan. avait. qui le sauva par les poisons. partons.. qui. Plus d’un l’a trouvée belle. 52 53 Lancre parle de sorcières aimées et adorées. plus d’un vendrait sa part du paradis pour oser approcher. Mourra-t-il. le puissant esprit qui. et on en a tant peur ! de cette toute-puissante Médée. de l’âge malade. qui favorisa tant de choses. — On voudrait bien savoir. Mais.. la Nature gisante par terre. Car j’ai bien hâte d’être làbas.. Les bonnes gens épouvantés disaient : « Oh ! qu’est-ce qu’elle va donc devenir ? — En partant. Beaucoup la béniront 52. des voluptueuses couleuvres de cheveux noirs dont elle est inondée. qui fit tout.. de dévouements. on l’admire trop. — et disparut comme une flèche. Seule à jamais.Jules Michelet — La sorcière (1862) 112 Mourra-t-il. mais on ne saura pas ce que la pauvre est devenue 53. [ Dans l’édition Lacroix (1863) cette note est remplacée par la suivante : « Voir la fin de . lançait le feu. sellé un gigantesque cheval noir.. ! que devient-elle ? La voilà seule sur la lande déserte ! Elle n’est pas. comme on dit. Adieu le monde ! » Celle qui la première fit. comme un nourrisson sale. brûle avec dextérité sa belle peau de bouc. des naseaux. l’horreur de tous.. et lui dit : « Vis donc. du plus terrible éclat de rire. il meurt tout à son aise. joua le terrible drame. Satan obéissant..

] .Jules Michelet — La sorcière (1862) 113 Retour à la table des matières la Sorcière de Berkeley dans Guillaume de Malmesbury ».

jolie. où certaine pensée dont un eût eu horreur le jour. Loin de là. Par elle. Guère pour Satan luimême. et celle-ci a un goût unique pour toute chose de matière. impur et trouble. cette science instinctive du mal. basse de nature. De bonne heure. Grandelette. toute contraire à l’autre . usa des libertés du rêve.Jules Michelet — La sorcière (1862) 114 LIVRE DEUXIÈME I SORCIÈRE DE LA DÉCADENCE — SATAN MULTIPLIÉ. n’aura guère de religion. faisant volontiers le gros dos. la petite sorcière conçue de la Messe noire où la grande a disparu. Enfant. fine et oblique d’allure. sournoise. elle manipule surtout les . Celle-ci. Elle exprimera toute sa vie certain moment nocturne. lubrique et toute pleine de mauvaises friandises. à coup sûr. VULGARISÉ Retour à la table des matières Le délicat bijou du Diable. la sorcellerie sera je ne sais quelle cuisine de je ne sais quelle chimie. elle salissait tout. ni chose ni personne en ce monde. Dès le berceau. Rien de titanique. car il est encore un esprit. elle a fleuri. en grâce de chat. qui a vu si loin et si bas. elle ne respectera rien. filant doucettement. en malice. Celle qui naît avec ce secret dans le sang. elle étonne de malpropreté. elle est venue.

Pauvre triomphe. déjà artiste à vendre. C’est là son élément. Quiconque croit avoir quelques secrets. lancé par la haine du peuple. tueurs de rats. qu’ils n’ont pas. revendiqué souvent. se dit favori de Satan. d’avortement peut-être. quelques recettes. sa mère. D’autre part. elle se retourne. sous Charles VI. au début du quinzième. Satan devient immense. siècle. taupiers. Elle a peu l’instinct de telles choses. La moindre des sorcières a cependant encore un peu de la Sibylle. elle aidera volontiers à la chute des femmes par ses damnés breuvages. C’est son lot . nom lucratif. injurie et implore la puissance méconnue. ne veut .Jules Michelet — La sorcière (1862) 115 choses répugnantes. A tort. de peur et de bêtise. Elle a de lui deux choses . à guérir. la femme de Satan. qui menacent du poing. elle fut la grande Révolte. Il n’en est pas moins accepté. Il est ennuyeux. quiconque rêve et voyage en rêvant. elle y est artiste. En moins de cinquante ans. effrénée. Nom périlleux. plat. jetant des sorts aux bêtes. sordides charlatans. habile. et de sa puissance intérieure. Sans mâle. et elle aime à manipuler la vie. qui. audacieuse empirique. empuantissent ce temps de sombre fumée noire. demain les intrigues. libertine d’imagination. elle fera d’innombrables petits. et les hommes s’en mêlent. jongleurs grossiers. On dit qu’elle se perpétuera par l’inceste dont elle est née. et. une contagion immense s’étend. Toute femme lunatique prend pour elle ce grand nom : Sorcière. et nous entrons dans le métier. quiconque croit deviner. Mais celle-ci est tout au plus la fille du Diable. Oh ! que celle-ci diffère de l’autre ! C’est un industriel. elle est impure. Le peuple afflue pourtant à lui. lui jettent ce mot comme une pierre. Aux enfants qui la suivent. Car il a grandi d’elle. jouira des crimes d’amour. tour à tour. on peut dire. Mais elle n’en a pas besoin. les drogues aujourd’hui. immensément multiplié. On lui fera la guerre pour de prétendus meurtres. le Démon . aux femmes. Nouvelle chute pour l’art. peu le goût de la mort. Sans bonté. prolonger la vie. Elle est dangereuse en deux sens : elle vendra des recettes de stérilité. les amours et les maladies. L’autre fut l’Impie. Elle sera fine entremetteuse. elle aime la vie. vendant les secrets. Ceux-ci. pour l’emploi des poisons. et dit avec orgueil : « C’est vrai ! vous l’avez dit ! » Le métier devient bon.

Leur furie sensuelle. toutes les Vierges paraissent enceintes. bon gré mal gré. pauvre génération de seigneurs épuisés qui. Elles s’étalaient à face nue. ces os secs sautant dans leur bière. grandies du hennin diabolique. de partager son bal. C’est lui qui se manque à lui-même. je crois. La femme avait Satan au front dans le bonnet cornu. dans les miniatures. Il commence très dignement par le sabbat royal de Saint-Denis. Le fou qui n’était pas encore idiot. Je plains fort la sorcière. Sodome se roula sur les tombes. la vie. du duc de Berry. — pour le sens. le corps. enterré depuis tant d’années. — l’abîme et le gouffre sans fond. au retour de la grande dame après la fête du roi. effrénées Jézabels. Ce qui en sort. malgré deux ou trois grandes inventions. d’autre part. Trois jours. effrontée. ses aïeux. les éclipsait en nudités saillantes. . Retz. 55 Cet amaigrissement de gens usés et énervés me gâtent ( sic) toutes les splendides miniatures de la cour de Bourgogne. leur folle ostentation de débauche. lui-même alors page. Là éclatèrent les modes immondes de l’époque où les dames. L’adolescence. l’avaient au pied dans la chaussure à fine pointe de scorpion. Toutes ces grandes dames de fiefs. trois nuits. La mort. Les sujets sont si déplorables que nulle exécution n’en peut faire d’heureuses œuvres d’art. C’est la grotesque mode du quinzième siècle. Le quinzième siècle. ne daignaient se déguiser. font grelotter encore à voir sous un habit perfidement serré leurs tristes membres amaigris 55. etc. devint entremetteuse. furent pour le roi. de peu d’idées. le page. n’en est pas moins. dans une œuvre de génie. donna aux voluptés un cruel aiguillon. moins pudibondes encore que l’homme. faisaient valoir le ventre et semblaient toutes enceintes (admirable moyen de cacher les grossesses) 54. força tous ces rois. sera sa confidente et son ministre. l’Agneau de Van Eyck (Jean dit de Bruges). leurs outrageux défis. cette mode dura quarante années. Le célèbre enleveur d’enfants. ils s’offraient hardiment par les bas côtés de la bête. Elles y tinrent . le bal effréné et lugubre que Charles VI fit dans cette abbaye pour l’enterrement de Du Guesclin. qui. ce sont les vaincus d’Azincourt. un siècle fatigué. prit là son monstrueux essor. Sous masque d’animaux. dont elle exigera 54 Même au sujet le plus mystique.Jules Michelet — La sorcière (1862) 116 guère d’autre Dieu. Le bachelier. l’âme. pour tous.

on en boit la vie. On y tue le fruit dans la fleur. la dame aurait eu plaisir à s’entourer de jolies filles. Sous forme tendre et maternelle. si licencieuses. Eléonore n’est pas si sotte que de s’opposer Rosamonde. A en croire les romans. celle que conte Henri Martin. La puissance d’amour de la dame. Les voilà transformés. dans un monde d’hommes non mariés. il est vrai. défié. Tout cela fait pitié ! Elle en a la nausée. Saintré. pas assez coupable. devient un chevalier parfait. ou à peu près. l’âge. dit-il. C’est immonde. Elle trouve à son mal un absurde remède. voit ce qui lui convient le mieux. Au château. Voilà la laide histoire du petit Jehan de Saintré. l’étincelle dans l’innocent qui dort du pur sommeil d’enfance. Ces reines et grandes dames. n’en sont pas moins horriblement jalouses (exemple. elle est seule. pourceaux avides à suivre l’outrageuse Circé. C’est. ours ridicules. singes flatteurs. et autres poupées misérables des âges de décadence. en qui la dame. mais parfaitement frêle et faible. enfin mieux avisée. « de manger des enfants ». . Conseil digne de la sorcière. Quels que soient la figure et. avant l’heure. C’est (lorsque ceux-ci sont si nuls) d’avoir plus nul encore.Jules Michelet — La sorcière (1862) 117 l’impossible. les traiter comme bêtes. Sous tant d’ornements pédantesques et de moralité sentimentale. La sorcière a beau jeu de lui faire abuser de sa divinité. L’histoire et le bon sens disent justement le contraire. si bien qu’il est bravé. la belle dame caressante n’est-elle pas un vampire pour épuiser le sang du faible ? Le résultat de ces énormités. tient à ce qu’elle est seule. la basse cruauté du fonds se sent très bien. Susciter. le roman même nous le donne. type des Chérubins. de lui faire faire risée de ce troupeau de mâles assotis et domptés. répétons-le. Elle lui fait oser tout. Tout au moins. Elle repousse du pied ces bêtes rampantes. qui fit mourir sous les outrages des soldats une fille qu’admirait son mari). Ils tombent à quatre pattes. de prendre un tout petit amant. en un sens. par le butor de paysan abbé. elle est le rêve de tous. l’unique femme. ou chiens lubriques. la chose qu’on reprochait à la sorcière.

en trouvant. c’est de me satisfaire une autre envie.. — « Vienne à l’instant la vieille !. — « Mais. et d’ailleurs.. Elle s’enfuit en boitant. et la trouva blessée et cachant son avant-bras.. — C’est mon affaire. avait attaqué le chasseur. s’enquit s’il avait fait bonne chasse. Assez rester. elle jette un regard sinistre sur la sombre forêt. au moins la nuit.. Je veux. Tu n’as qu’un moyen d’échapper. Du sang. Celui-ci... la fureur du vide.. et elle fut brûlée.. et force fut à la dame d’avouer que c’était bien elle qui. Courez-y. Le mari eut la cruauté de la livrer à la justice.. évitent les fourrés. Oh ! tu périras. J’ai hâte. courir librement la forêt.Jules Michelet — La sorcière (1862) 118 Ces vains caprices augmentent le blasement. l’homme aussi. ennuyée. vous savez bien l’histoire de la dame louve dont on coupa la patte 56. nobles captives des châteaux. voudrait être bête elle-même.... oh ! la femme.. mordre l’enfant si tendre. et j’ai jappé déjà. — Du moins.. et à l’un des doigts un anneau que le gentilhomme reconnut pour être celui de sa femme ! Il se rendit immédiatement auprès d’elle. (tu le sais. Pour répondre è cette question. c’est insurmontable)... et s’était sauvée ensuite en laissant une patte sur le champ de bataille.. elle s’enferme. De la tourelle. au milieu de ses bêtes.. j’ai une envie. Boguet raconte que. » — Et deux minutes après : « quoi ! n’est-elle pas déjà venue ? » La voici. Pas une autant que toi. dans les montagnes de l’Auvergne. au lieu d’une patte une main. Mais ne recule pas. mais lui coupa la patte. en l’apercevant. l’envie de t’étrangler.. sur une louve. Ce bras n’avait plus de main .. de chevaux maladroits qui heurtent.. si l’on vous prenait. Je ne t’écoute plus. et seule mordre la biche. du sang ! c’est ce qu’il faut.. Plus de sots serviteurs. il voulut tirer de sa gibecière la patte qu’il venait de couper à la louve .. tu me répugnes trop. Quel bonheur ! chasser seule. de libertés cruelles. Que de regrets j’aurais !. et elle a la fureur d’une louve qu’on tient à la chaîne. . Je les hais toutes. madame. la manqua. Elle se sent captive. sous la forme de louve. s’il en vient ... Elle se sent sauvage. » 56 Cette terrible fantaisie n’était pas rare chez ces grandes dames. Circé. mais quelle ne fut point sa surprise.. — de me changer en louve. y mettre la dent !. certaine nuit. de te noyer ou de te donner à l’évêque qui déjà te demande. je ne te mordrai pas . « Écoute bien. Elles avaient faim et soif de liberté.. de chiens qui m’étourdissent. tu n’as pas de sang. Le chasseur se rendit dans un château voisin pour demander l’hospitalité au gentilhomme qui l’habitait. on y rajusta celle que le chasseur avait rapportée.. et la femme surtout. un chasseur tira. au clair de lune. le la veux.. excédée. — Insolente. Je m’ennuie trop..

» Cela se fait. La Meffraye. par exemple. intégrale. D’une part. mais de les avoir immolés à Satan. cette nuit. Mes paysans. dans d’étranges aventures. Il est à désirer qu’on fasse cette publication. Le fameux Gilles de Retz. Elle doit. se trouvait entre deux dangers. On y voit que les pourvoyeurs de l’horrible charnier d’enfants étaient généralement des hommes. imitateur de la vie turque. La dame qui l’exigea. ce soir. la reçoit fort sombre : « O sorcière. noire. le seul dont on fit le procès. que refusera-t-elle à ses terribles protecteurs ? Si le baron. la charge de voler pour lui des enfants ? que fera-t-elle ? Ces razzias. les tortures de la tour qu’un refus lui aurait values. plus tard aux chevaliers de Rhodes ou Malte). de Nicopolis. à neuf heures. repasseraient sur toi leurs faux. se trouve excédée. la fourche et la faux du paysan. mais sincère. était-elle sorcière ? On ne le dit pas. 57 Voir mon Histoire de France. Dugast- . et péril aussi pour celle qui a fait ce miracle. madame. revenu des croisades. Levot). M. 1855 (reproduite dans la Biographie bretonne de M. Nantes.. et la dame. ses patrons. non mutilée. Mais ce sang vient peut-être des ronces où elle s’est déchirée. Celle qui les volait. fut puni non d’avoir enlevé ses petits serfs (chose peu rare). eût fort bien pu la piler au mortier. M. N’ayant que le château qui la garde du prêtre. à Paris. Guéraud devait publier le Procès. au matin. n’étaient nullement inconnues aux chrétiens (aux barons d’Angleterre dès le douzième siècle.. qui s’en mêlait aussi.Jules Michelet — La sorcière (1862) 119 Il n’y a pas à dire non : « Rien de plus aisé. son terrible Italien 57. de l’autre. ignorait leur destin. que tu as là un épouvantable pouvoir ! Je ne l’aurais pas deviné ! Mais maintenant j’ai peur et j’ai horreur. où parfois deux mille pages entraient à la fois au sérail. vous boirez. avoir fait trente lieues. Enfermez-vous. et qui. la défende un peu du bûcher. Va-t’en.. Ce soir. Elle a chassé. Oh ! qu’à bon droit tu es haïe ! Quel beau jour ce sera. Les manuscrits sont à Nantes. si je disais un mot de cette nuit. quand tu seras brûlée ! Je te perdrai quand je voudrai. sans doute. exécrable vieille ! Elle est précipitée par les grands. Grand orgueil.. et surtout la savante et exacte notice de notre si regrettable Armand Guéraud : Notice sur Gilles de Rais. abattue . Mon savant ami. elle a tué . vous courrez la forêt. elle n’en peut plus. la fait venir. Transformée. pendant qu’on vous croit là. cependant. elle est pleine de sang. L’homme de Retz. immenses en pays grec.

qui couvrait tous les abords d’une petite ville d’Allemagne. On sait que les reines. ils sont à toi. Tous ces gens. que pendant toute une nuit ils dansèrent tout nus dans un cimetière. ni jolie. article Datura. arrachée du pied du gibet (par la dent d’un chien. Nulle situation plus horriblement corruptrice. Mais que dire de cette chose prodigieuse que la sorcière. Bien plus terrible encore le délire furieux de la Pomme épineuse (ou Datura) qui fait danser à mort 58. se traînant. XXX. — Nysten. implorer leur grâce du Diable. on adorait. s’en allaient à la sorcière. Jamais. mais aussi d’extrêmes terreurs. 58 Pouchet. et se faisaient servir aux choses les moins désirables par les personnes favorisées. l’abbé. pauvre. si choquante que ses animaux domestiques (le sigisbée. changer les hommes en bêtes. clochant. et lui a dit : « Choisis. tenaient cour au moment le plus rebutant. Elles avouaient qu’avec une poupée percée d’aiguilles. . toutes les routes étant défoncées. vous ne vîtes de si nombreux pèlerinages à Notre-Dame de grâce ou Notre-Dame des ermites. éperdue de peur. moqueuse. L’auteur du Marteau des Sorcières. une misérable population. et peut-être une serve. Elles avouaient qu’avec la mandragore. Dictionnaire de médecine (édition Littré et Robin). Les voleurs n’emploient que trop ces breuvages. périls et gains. d’infliger comme épreuves d’amour les plus choquants outrages aux nobles. dit-il. par les fondrières. il n’était pas d’épreuve si basse. subir mille hontes. ni souvenir. on se disputait tout. qu’ils voulaient dépouiller de leur argent . aussi bien que les rois. faire périr qui elles voulaient. et maléficiée de maux trop réels. tombant. hébétât. un page fou) ne fussent prêts à subir. Quels devaient être l’orgueil et l’emportement de la vieille de voir tout ce peuple à ses pieds 59 ! Matifeux. recevaient. Sprenger. De la fantasque idole. raconte avec effroi qu’il vit. une perfide fascination. qu’elle abrutissait. en sales haillons. Cela déjà est triste pour la nature humaine. aux grands. ni jeune. 111). sur l’idée sotte qu’un philtre répugnant avait plus de vertu. par sa malice seule. ni grande dame. disaient-elles. 59 Cet orgueil la menait parfois à un furieux libertinage. par un temps de neige. ces deux personnes entrèrent dans un si étrange délire. je ne sais quelle furie libertine. elles pouvaient pervertir la raison. dont on n’a ni conscience. elles pouvaient envoûter. qui ne manquait pas d’en mourir). De là ce mot allemand : « La sorcière en son grenier a montré à sa camarade quinze beaux fils en habit vert. Ils en firent prendre un jour au bourreau d’Aix et à sa femme. Les sorcières elles-mêmes ne niaient pas les absurdes puissances que le peuple leur attribuait. livrer les femmes aliénées et folles. » — Son triomphe était de changer les rôles. les hautes dames (en Italie encore au dernier siècle. faire maigrir. Pour peu qu’elle fût jeune et jolie. m’apprend qu’il en existe une copie plus complète que ces originaux aux archives de Thouars (provenant des la Trémouille et des Serrant). De là d’immenses haines. Solanées et Botanique générale. Collection Maurepas.Jules Michelet — La sorcière (1862) 120 De tous côtés.

tuer le quatrième. » etc. quaestio VII.) Le pis pour Sprenger. sans doute par ces fous. (Comederunt meam.. etc. Sprenger. et ce qui fait son désespoir. disant avec effronterie : « Je l’ai fait et le ferai. parce qu’ils ont mangé. Malleus maleficarum. p. et ils ne pourront se tirer delà. » . qu’il n’a pu la brûler.Jules Michelet — La sorcière (1862) 121 Retour à la table des matières dégradât à ce point les plus graves personnages ? Des moines d’un couvent du Rhin. c’est qu’elle est tellement protégée. firent à Sprenger ce triste aveu : « Nous l’avons vue ensorceler trois de nos abbés tour à tour. de ces fiers couvents germaniques où l’on n’entrait qu’avec quatre cents ans de noblesse.. ideo adhuc superest. 84.. « Fateor quia nobis non aderat ulciscendi aut inquirendi super eam facultas .

succédèrent les directoria pour l’inquisition de l’hérésie. Aux anciens pénitentiaires. livre qui le guida lui-même dans sa grande mission d’Allemagne et resta pour un siècle le guide et la lumière des tribunaux d’inquisition. on fit des directoria ou manuels spéciaux. dans ce duel terrible entre Dieu et le Diable où Dieu permet généralement que le Diable ait l’avantage. ne voit de remède qu’à poursuivre celui-ci la flamme en main. qui. C’est un livre pédantesque. qui est la sorcellerie. . d’un homme vraiment effrayé. Sprenger n’a eu que le mérite de faire un livre plus complet. aux manuels des confesseurs pour l’inquisition des péchés. qui couronne un vaste système. très convaincu. il en vit deux de Bohème . l’un jeune prêtre. qui est le plus grand péché. brûlant au plus vite les corps où il élit domicile. Mais pour la plus grande hérésie. l’autre son père. constamment enrichis par le zèle des dominicains. au réfectoire où les moines hébergeaient des pèlerins. Sprenger. calqué ridiculement sur les divisions et subdivisions usitées par les Thomistes. Le père soupirait et priait pour le succès de son voyage. Comment Sprenger fut-il conduit à étudier ces matières ? Il raconte qu’étant à Rome.Jules Michelet — La sorcière (1862) 122 II LE MARTEAU DES SORCIÈRES Retour à la table des matières Les sorcières prenaient peu de peine pour cacher leur jeu. Elles s’en vantaient plutôt. et c’est de leur bouche même que Sprenger a recueilli une grande partie des histoires qui ornent son manuel. ont atteint leur perfection dans le Malleus de Sprenger. des Marteaux pour les sorcières. toute une littérature. mais naïf. Ces manuels.

Jules Michelet — La sorcière (1862) 123 ému de charité. surtout en France. frissonnait. il l’amène à Rome. avec grande peine et dépense. des bourgeois riches. Le parlement de Paris lui ferma rudement la porte. compila tous les Mallei et autres manuels manuscrits. et devint de première force en procédure démoniaque. Il était bien nécessaire de choisir un homme adroit pour cette mission d’Allemagne. y subit l’Inquisition). Sous lequel ? la sorcière s’obstinait à ne pas le dire. imagina de frapper un coup de terreur sur les chambres de rhétorique (ou réunions littéraires). cris. et de relique en relique. et Rome. un pénitencier de Rome. Rome ne parlait d’autre chose. maudite. où est-il ? dit le moine. Il m’apprit qu’ayant parlé un peu durement à une vieille. Il brûla comme sorcier un de ces rhétoriciens et. Les diables. baragouinage en toute langue et force gambades. qui . contorsions. qui commençaient à discuter des matières religieuses. se mit à mener le possédé d’église en église. En quelques jours. devenu doyen d’Arras. j’eus peur et me reculai. Son Malleus dut être fait dans les vingt ans qui séparent cette aventure de la grande mission donnée à Sprenger par le pape Innocent VIII. Il étudia. au tombeau des saints. s’irrita . Le moment semblait mieux choisi vers 1484. Tout cela devant le peuple. si communs en Allemagne. exorcisme. un homme d’esprit. perdit cette occasion d’introduire dans tout le Nord cette domination de terreur. d’habileté. A chaque station. des chevaliers même. » Sprenger. L’Inquisition. par suite. qui vainquît la répugnance des loyautés germaniques au ténébreux système qu’il s’agissait d’introduire. A cette réponse. elle lui avait jeté un sort . avec lui. la voix publique s’éleva avec violence. Cette affaire. C’est que son fils est possédé . — A côté de vous. Vers l’année 1460. par sa maladresse. lui ferma la France (Toulouse seule. ce sort était sous un arbre. étaient plus rares en Italie. en 1484. Rome avait eu aux Pays-Bas un rude échec qui y mit l’Inquisition en honneur et. qui les suivait. qui fit grand bruit. admirait. lui demande d’où vient son chagrin. ainsi touchée. L’Inquisition fut conspuée. J’envisageai le jeune prêtre et fus étonné de le voir manger d’un air très modeste et répondre avec douceur. fureur. comme ancien pays albigeois. recommanda sans nul doute le dominicain à l’attention. toujours par charité. La noblesse. « Ce fils.

c’était un sot. Seulement il fallait un homme. on l’avait lancé sur les juifs. On aurait dit un immense volcan souterrain. beaucoup des personnes. de plus. arrivait ici à merveille pour terroriser le pays. du reste. briser les esprits rebelles. Sprenger était tout cela. devant les Cours jalouses de Mayence et de Cologne. dominicain. l’Orient même vers Salzbourg. semblait alors devenue une institution conquérante. de place en place. Excellente arme populaire pour dompter le peuple. De moment en moment éclataient des révoltes de paysans. ne s’étaient jamais prêtés à recevoir celle de Rome. parce qu’avalant à la fois et l’âme et le corps. s’est piquée toujours de choisir très bien les hommes. admirable dérivatif. Elle trouvait. Tout le Rhin et la Souabe. que le succès des affaires dépendait du caractère tout spécial des agents envoyés dans chaque pays. bol ou pilule. leur inquisition personnelle. deux. ayant leurs tribunaux. fît quelquefois oublier l’odieux de son ministère. un bon scolastique.Jules Michelet — La sorcière (1862) 124 avait pris en Espagne des proportions si terribles et dominait la royauté. Sprenger était-il bien l’homme ? D’abord. et bolus. semblaient minés en dessous. il est vrai. L’inquisition étrangère. qui. Rome. on écrit souvent que dia-bolus vient de dia. il était Allemand. des . peut-être demain. par tous ses couvents. un homme ferré sur la Somme. Mais la situation de ces princes. devait être un homme d’esprit. pénétrer partout et envahir tout. qui. la jalouse opposition des princes ecclésiastiques. Mais. les très grandes inquiétudes que leur donnaient les mouvements populaires. un invisible lac de feu. Il fallait que sa dextérité personnelle balançât. auraient été insurgés. les rendaient plus maniables. ferme sur son saint Thomas. un obstacle en Allemagne. pouvant toujours donner des textes. ses écoles. comme en 1349 et dans tant d’autres occasions. brûlant comme sorciers aujourd’hui ceux qui. se fût révélé par des jets de flamme. le premier. L’inquisiteur qui. « On dit. elle a cru. qui dût marcher d’elle-même. Un digne fils des écoles était nécessaire. devant le peuple moqueur de Francfort ou de Strasbourg. non sans raison. soutenu d’avance par cet ordre redouté. plus redoutée que l’allemande. allait dresser son tribunal. Peu soucieuse des questions. On allait détourner l’orage cette fois sur les sorciers.

Quelqu’un. il lui faudrait commencer par se condamner et se brûler lui-même. defluens (Teufel ?) c’està-dire tombant. un même morceau. que. déclarant le moindre doute hérétique. il semble dire : Eh bien ! maintenant. Sprenger. qu’on a de ne pas croire aux miracles diaboliques. non. lorsque tous les jours l’Église et les canonistes admettent ce motif de séparation ! Cela. Un autre essayerait d’éluder. ou bien. Et sans réfuter les raisons. C’est ce qu’on avait fait à Arras. certes. mais d’une portée très grande. puis le pulvérise par l’autorité. parce qu’il est tombé du ciel. Bible. tout sorcier est un hérétique. selon l’étymologie grecque. Il vous montre d’abord le bon sens. vainqueur . » Étrange étymologie. et ce qu’on voulait peu à peu établir partout. il sent qu’il ne doit pas broncher . de face et sans précaution. Le bon sens d’abord . continuant avec la gravité de Sganarelle). serein. expose une à une les raisons naturelles. mais intrépide . évidentes. le juge est lié . puis de front. d’atténuer. Il est sot. il pose hardiment les thèses les moins acceptables. par exemple. Puis il ajoute froidement : Autant d’erreurs hérétiques. il se rassoit. C’est partout la même méthode. en tête de ce manuel des juges. Si le maléfice est assimilé aux mauvaises opinions. D’où vient maléfice ? « De maleficiendo. . qui signifie male de fide sentiendo. il copie les textes contraires. canonistes et glossateurs. On peut brûler comme sorciers tous ceux qui penseraient mal. la négation du bon sens.Jules Michelet — La sorcière (1862) 125 deux choses il ne fait qu’une pilule. Satisfait. saint Thomas. et tout douteur est un sorcier. d’amoindrir les objections. légendes. qu’en dites-vous ? Seriez-vous bien assez osé pour user de votre raison ?. Dès la première page. que le Diable ne s’amuse à se mettre entre ces époux. Voilà l’incontestable et solide mérite de Sprenger. si malheureusement il avait quelque tentation de doute ou d’humanité.. diabolus signifie clausus ergastulo . Personne ne soufflera. Lui. Allez donc douter. est sans réplique.. il montre de face. Mais (dit-il.

Quoique Albert le Grand assure que la sauge dans une fontaine suffit pour faire un grand orage. Donc l’amour n’est que la cause indirecte de l’amour. Ce n’est pas une faible école qui pouvait produire un tel homme. Il n’en sort pas. dans sa crasse et sa poussière. on reconnaît ici la ruse de Celui qui voudrait faire perdre sa piste et donner le change. des obscurantins et ignorantins. qu’opposer au Janotus de Gargantua ? Mais plus forte était Cologne. Que dis-je ? Sprenger est esprit fort. Cologne seule. trois fois recuite au feu d’enfer . ce n’est pas lui qui donnera dans l’astrologie ou dans l’alchimie. le sinistre solitaire. Le fendeur de bois. glorieuse reine des ténèbres qui a donné à Hutten le type des obscuri viri. il n’est pas bien nécessaire de supposer qu’il y faut l’action mystérieuse du Diable. il est seulement cause indirecte. ennemi juré de la nature. J’aurais voulu voir en face ce type admirable du juge et les gens qu’on lui amenait. il a la Somme d’un côté. Paris. Origène. La vieille. L’école de Paris était forte .Jules Michelet — La sorcière (1862) 126 par exemple. Des créatures que Dieu prendrait dans deux globes différents ne seraient pas plus opposées. Louvain. plein de mots. dit Sprenger. squelette déguenillé à l’œil flamboyant de malice. siège avec une foi superbe dans ses livres et dans sa robe. pour le latin de cuisine. autant que de la raison. A tout le reste il sourit. qui mèneraient à l’observation. puisque l’amour est dans l’âme. il a affaire à un docteur plus malin que le Malin. distinguo : Celui qui fend le bois n’est pas cause de la combustion . serait tenté de dire que. avaient les machines propres à mouler le cerveau humain. Jean Damascène). c’est l’amour (voir Denis l’Aréopagite. il secoue la tête. plus étrangères l’une à l’autre. l’astucieux Prince de l’air . vide de sens. berger de la Forêt Noire ou des hauts déserts des Alpes : voilà les sauvages qu’on présente à l’œil terne du . La sauge ? à d’autres ! je vous prie. Pour peu qu’on ait d’expérience. mais il y aura du mal. race si prospère et si féconde. de l’autre le Directorium. sottises pas encore assez sottes. Cela n’est-il pas spécieux ? « Non pas. il doute des vieilles recettes. Sur la table de son tribunal. Ce solide scolastique. » Voilà ce que c’est que d’étudier. Ce n’est pas à un homme comme lui qu’on en fait accroire. plus dépourvues de langue commune.

C’est surtout la peur qu’il a d’eux. Voilà une vieille bien folle . s’il n’y prend garde. du reste. Vous n’êtes serfs que de votre pacte avec le Malin. Elle jouit visiblement de la terreur de l’assemblée. dit le pauvre homme dans son livre. Par exemple : « Le Diable n’agit qu’autant que Dieu le permet.. La torture viendra.. Le Diable est l’intime ami du berger. Ils ne le feront pas. que le Diable nous tente et nous pousse. Dieu permet. ce grand logicien. suer longtemps en son lit de justice. subtils. de sa plus grosse voix. il tremble. Loin de là. Elle en sourit. etc. ils sont affinés. le décide parfois à changer de gîte.Jules Michelet — La sorcière (1862) 127 savantasse. Lui-même avoue que le prêtre. Sots ? Ni l’un. en conjurant le démon. nous violente avec des coups. et il couche avec la sorcière. au jugement du scolastique. que de fois il venait frapper aux carreaux de ma fenêtre ! que de fois il enfonçait des épingles à mon bonnet ! Puis c’étaient cent visions. c’est de pousser au docteur. comme pour Job. comment ne sens-je point ses atteintes ? » — « Et je ne les sentais que trop. Car il a beau faire le brave. le berger ne l’est pas moins. trouvant plus flatteur de loger dans un corps consacré à Dieu : Qui sait si ces simples diables de bergers et de sorcières n’auraient pas l’ambition d’habiter un inquisiteur ? Il n’est nullement rassuré lorsque. entendent pousser l’herbe et voient à travers les murs ! Ce qu’ils voient le mieux encore. ni l’autre. d’insidieuses questions. Quand j’étais à Ratisbonne. auxquels il n’échappe guère qu’en faisant comme ce poisson qui s’enfuit en troublant l’eau et la noircissant comme l’encre. mais après. des arguments embarrassants. Pourquoi punir ses instruments ? » — ou bien : « Nous ne sommes pas libres. Ils expliquent et content par ordre tout ce qu’ils ont fait. » La plus grande joie du Diable. à passer dans le prêtre même. des chiens. Doit-on punir qui n’est pas libre ? » — Sprenger s’en tire en disant : « Vous êtes des êtres libres (ici force textes). ils diront tout. » — A quoi la réponse serait trop facile : . des singes. il dit à la vieille : « S’il est si puissant. par la voix de la fausse vieille. Sans torture. ton maître. pour complément et ornement du procès-verbal. elle en triomphe. ce sont les monumentales oreilles d’âne qui ombragent le bonnet du docteur.

Cri sincère. des pauvres ensorcelés. tout est perfectionné. Mais le sorcier et la sorcière. jusque-là nécessaires (surtout la peine de la calomnie que pouvait encourir l’accusateur). siècle de lumière. etc. avec ce bon Sprenger. les témoins abondent. à la même heure. cri lamentable des victimes. il n’y a rien à espérer. vieux d’un siècle. il suffirait de trois témoins. » « Je suis bien bon. dit-il. d’écouter ces gens-là ! Sot qui dispute avec le Diable. mais. on est brûlé sans remède. Comment n’a-t-on pas trois témoins.Jules Michelet — La sorcière (1862) 128 « Si Dieu permet au Malin de nous tenter de faire un pacte. hommes de sèche abstraction. Il n’est pas embarrassé. ont 60 Faustin Hélie. Voir dans Soldan la légèreté terrible des dernières procédures. plein de charité ! Il a pitié de cette femme éplorée. il suffit de la voix publique. frémissants. au même jour. Il a pitié du mari qui. a parfaitement expliqué comment Innocent III. surtout pour témoigner le faux ? Dans toute ville médisante. ce sera une curieuse fête de voir comment ces deux fagots pétilleront dans la flamme. supprime les garanties de l’Accusation. voit bien que sa femme est sorcière. Ne croyez pas que ce soit de ces scolastiques insensibles. Il a pitié du pauvre homme dont elle a fait grêler le champ. I. naguère enceinte. on s’en tirerait peut-être . la corde au cou. on lui porte plainte de la part de trois bonnes dames de Strasbourg qui. à Sprenger. la Dénonciation. qui la fait brûler. le Directorium est un livre suranné. cri de la peur. n’étant nullement sorcier. Le juge a le peuple pour lui. dans tout village envieux. Tous applaudissent au procès . On versa le sang comme l’eau. et la traîne. une grande présence d’esprit. dont la sorcière étouffa l’enfant d’un regard. Au reste. Avec un homme cruel. ou bien il faut bien de l’adresse. impatients de l’exécution. Trop forte est son humanité . De pendus. plein de haines de voisins. tous sont émus. . vers 1200. C’est justement pour cela qu’il tue si facilement. l’Inquisition. » — Tout le peuple dit comme lui. Sprenger en est fort touché. du cri général 60. il rend ce pacte possible. Il a un cœur. Si l’on n’a pas de témoins. Un jour. Avec le Directorium. dans son savant et lumineux Traité de l’instruction criminelle (t. 398). Il est pitoyable. On y substitue les procédures ténébreuses. Au quinzième. on en voit assez.

Le Malleus. Avec un juge moins habile. les ruses du vieil Ennemi. il argumente avec les saints. Et déjà il se levait. Celui-ci. c’est que le Diable gagne du terrain. embarrassé. où. qui ? non des créatures baptisées. le Malleus.. qu’il ne les a jamais vues. les moyens de les déjouer. et là il eût avoué. toujours sur la Table de l’Inquisition. en effet. théologien et juriste.. le petit-18. L’homme allait être torturé. qu’on devait porter dans la poche. devient la conquête du Diable. trop visiblement. la tactique habile et profonde dont le grand Sprenger avait si heureusement fait usage dans ses campagnes du Rhin. Sa grande pitié pour les dames le rendait inexorable.. Il était bien nécessaire que. et sous la table. Comment ? Elles ne peuvent accuser qu’un homme de mauvaise mine qui leur aura jeté un sort. simple et peu expérimenté. Le juge ne veut point le croire. et. emportant l’âme disputée. il y eût un bon guide-âne qui révélât au juge. » — Le juge. j’ai battu. mais trois chattes qui furieusement sont venues pour me mordre aux jambes. serments. c’est-à-dire que Dieu en perd . contient un singulier aveu. sans affectation. et le Malin s’amusait à les jeter aux jambes des chrétiens pour perdre ceux-ci et les faire passer pour sorciers. sauvé par Jésus. on n’eût pas deviné ceci.Jules Michelet — La sorcière (1862) 129 été frappées de coups invisibles. avance de légende en légende. Il obtient de parler et dit : « J’ai mémoire. qu’hier. rien ne servait. plaide.. l’homme proteste. Dans cette vue. les dames étaient certainement à tels jours transformées en chattes. Mandé devant l’inquisiteur. le pauvre homme était innocent . le juge ouvrit sur la table un in-folio. vit alors toute l’affaire . Il pouvait. fouiller son manuel de sottise. à cette heure. Mais on ne pouvait toujours avoir un tel homme. Pleurs. comme tous les livres de ce genre. Que de chemin il a fait depuis les temps de l’Évangile. comme faisaient les plus innocents. en homme pénétrant. regarder du coin de l’œil. fut imprimé généralement dans un format rare alors. où il était trop heureux de se loger dans des pourceaux. II n’eût pas été séant qu’à l’audience. pour conclusion d’un syllogisme vainqueur. que le genre humain. dit avec un rire triomphant : « Tu ne savais pas que j’étais logicien ! » . indigné des dénégations. jure par tous les saints qu’il ne connaît point ces dames. jusqu’à l’époque de Dante.

sous son soleil. elle s’étend sur toute vie. voilà le monde partagé. Là commence une époque de terreurs croissantes. dit Albert le Grand. Le Diable transforme tous les êtres. la bonne. elle n’est plus à lui seul : le Démon. une métamorphose d’homme en bête. Des deux créations. son imitateur. contrefait sa création. il attend encore l’agonie pour prendre l’âme et l’emporter. qu’il se fait garder jour et nuit par deux cents hommes armés. Son livre est plein des . c’est l’ombre et la fumée du Diable qui y entrent seulement. L’ombre du Diable voile le jour. autrement les membres se disperseraient . la vie. » Étonnante concession. où l’homme se fie de moins en moins à la protection divine. En propre. dans une bouche si grave. ne va pas à moins qu’à constituer un Créateur en face du Créateur ! « Mais pour ce qui peut se faire sans germer. sont-ils bien de Dieu. comme l’autre en suspicion.Jules Michelet — La sorcière (1862) 130 Aux premiers temps du moyen âge. un voleur de nuit qui se glisse dans les ténèbres . Sainte Hildegarde (vers 1100) croit « qu’il ne peut pas entrer dans le corps d’un homme vivant . c’est l’intrépide adversaire.. « Tous les changements. le petit oiseau. La source pure. qui. L’innocence de la nature est perdue. qui peuvent se faire de nature et par les germes. dit-il. ou de perfides imitations. Qui dit cela ? La légende ? Non. il ne partage pas le monde. A juger par l’apparence et par les terreurs humaines. » Cette dernière lueur de bon sens disparaît au douzième siècle. partage avec lui la nature. ajoute-t-il. » Voilà la part de Dieu petite. Les choses en sont là au temps de Sprenger. mais les plus grands docteurs. l’action rare et singulière. est obscurcie et envahie. Saint Thomas va bien plus loin. Pour l’homme. il n’a que le miracle. la blanche fleur. nous voyons un prieur qui craint tellement d’être pris vivant. Le Démon n’est plus un esprit furtif. en plein jour. Arrière ! tout devient suspect. dont les faibles yeux ne font pas différence de la nature créée de Dieu à la nature créée du Diable. Mais le miracle quotidien. qui. il l’a usurpé tout entier. la résurrection d’un mort. l’audacieux singe de Dieu. Au treizième. des pièges tendus à l’homme ?. Une terrible incertitude planera sur toute chose.. le Diable peut les imiter. le Diable ne peut les faire.

Des populations entières adoptent ce premier essai de l’art par lequel Loyola essayera de mener le monde. c’est décider la damnation d’un monde d’âmes infortunées que rien ne défend contre cette erreur. par lequel on peut sans attention marmotter indéfiniment pendant que l’esprit est ailleurs. sans vergogne. que dis-je ? il se saisit parfois (si nous en croyons Sprenger) du prêtre qui l’exorcise. c’est plus que permettre. le Diable paraît supérieur. et fait le Diable égal de Dieu. pressées de questions. ni peur. en pleurant. conseillaient pourtant d’essayer l’intercession de la Vierge. poursuivent l’insolent vainqueur dans les misérables où il élit domicile . Nulle prière. qui. qui luttait à côté du Bien. bien confessées. Je ne m’étonne pas du spectacle étrange qu’offre alors le monde.Jules Michelet — La sorcière (1862) 131 aveux les plus tristes sur l’impuissance de Dieu. Les anciens Manichéens. non pas même (il en fait l’aveu) le sacrement de l’autel. avec une sombre fureur. avec la colère effrayée et pédantesque dont témoigne le Malleus. nul pèlerinage ne suffit . Et. Si Dieu. et dont ses Exercitia sont l’ingénieux rudiment. Les dominicains. on brûle. Dieu rien. A quoi bon ? Brûlez cette vieille. furent accusés d’avoir cru à la puissance du Mal. qu’il a le corps. nulle pénitence. il s’établit chez la voisine . elles ajoutent. aux expédients. Le Diable est maintenant . Tout ceci semble contredire ce que nous avons dit au chapitre précédent sur la décadence de la sorcellerie. Mais ici il est plus qu’égal. l’Allemagne. On peut être pris entre deux Ave. ne fait rien. dans l’hostie. dit-il. avouent qu’à ce moment même elles ressentent l’infernal amant. on veut le chasser des corps. Il permet. le chapelet des Ave. la répétition continuelle de l’ Ave Maria. Le trouvant trop fort dans l’âme. De là l’invention du Rosaire. Étrange mortification ! Des nonnes. L’Espagne. Toutefois Sprenger avoue que ce remède est éphémère. Permettre une illusion si complète. on détruit les logis vivants où il s’était établi. parce qu’il a l’âme. triomphant dans son juge même. qu’il en soit ainsi. l’hostie dans la bouche. laisser croire que le Diable est tout. les modernes Albigeois. les trouble et ne lâche pas prise.

Ses légendes. pour les Kilcrops. et cependant on rit 61. au seizième siècle. plus nombreuses. mes Mémoires de Luther. On tremble. sous l’aspect ancien de l’Esprit ténébreux de la sorcellerie. Non. Mais profite-t-il de la victoire ? Gagne-t-il en substance ? Oui. . sous l’aspect nouveau de la Révolte scientifique qui va nous faire la lumineuse Renaissance. etc. tournent volontiers au grotesque. plus répandues que jamais.Jules Michelet — La sorcière (1862) 132 populaire et présent partout. Retour à la table des matières 61 V. Il semble avoir vaincu.

L’empereur Charles Quint. elle est pour les Français une sainte. L’examen du procès de Jeanne d’Arc par le Parlement. enrichissent le clergé. sous le cardinal Ximénès. 1450-1550. dans ses constitutions allemandes. Genève. l’Espagne. causant dommage aux biens et aux personnes. Le Parlement de Paris réhabilite aussi les prétendus Vaudois d’Arras. en brûla cinq cents en trois mois. sa réhabilitation.Jules Michelet — La sorcière (1862) 133 III CENT ANS DE TOLÉRANCE EN FRANCE — RÉACTION Retour à la table des matières L’Église donnait au juge et à l’accusateur la confiscation des sorciers. bons ou mauvais. et il part de la France. Un premier coup de lumière se fait déjà au milieu du quinzième siècle. Nulle condamnation sous Charles VIII. Sorcière pour les Anglais. Sa réhabilitation inaugure chez nous une ère de tolérance. font réfléchir sur le commerce des esprits. sur les erreurs des tribunaux ecclésiastiques. veut en vain établir que « la sorcellerie. Tout au contraire. En vain il supprime la . elles deviennent rares et disparaissent. François Ier. est une affaire civile (non ecclésiastique) ». du moins pour cent années chez nous. pour les plus grands docteurs du Concile de Bâle. alors sous son évêque (1515). En 1498. Partout où les tribunaux laïques revendiquent ces affaires. Partout où le droit canonique reste fort. il renvoie comme fou un sorcier qu’on lui présente. sous la pieuse Isabelle (1506). commence à brûler les sorcières. les procès de sorcellerie se multiplient. Louis XII. une sibylle.

. pour user de ce corps dans ses compositions magiques. Il préfère l’aveu de la femme au fait lui-même. Au pays des grandes forêts. Les petits princes-évêques. l’effroi. menée au bûcher. fureur. Ferdinand II. Une Anglaise. dont la sorcellerie fait un des meilleurs revenus. » 62 Voir Soldan pour ce fait et pour tout ce qui regarde l’Allemagne. Je ne serais rentrée dans la vie que déshonorée. à les en croire (même quand il ne passait personne). Elle est brûlée 62. par l’excès des souffrances. d’établir à Bamberg un commissaire impérial pour qu’on suive le droit de l’Empire. l’empereur de la guerre de Trente ans. Plusieurs semblaient avoir hâte. Les choses allèrent si loin chez ces bons princes-évêques. Elles avouaient se transformer en bêtes. On prenait les sorcières fort aisément par leurs aveux. et parfois sans tortures. Employer tout d’abord la torture contre les témoins. » On le déterre.. L’enfant y est. en Lorraine et au Jura. et que le juge épiscopal ne commence pas ces procès par la torture qui les tranchait d’avance. on le retrouve justement dans sa bière. On les brûlait. besoin d’être brûlées. dit au peuple : « N’accusez mes juges. Et parfois désespoir.. que plus tard l’empereur le plus bigot qui fut jamais. Une sorcière avoue avoir tiré du cimetière le corps d’un enfant mort récemment. le sang des enfants. disaient-elles. Son mari dit : « Allez au cimetière. et croire cet aveu contre l’évidence des faits. dévoraient les passants. et. un aveu. j’ai menti. Parfois folie. Beaucoup étaient de demi-folles. contre le témoignage de ses yeux. Mes parents s’étaient éloignés avec horreur. Des filles assuraient s’être livrées au diable. J’ai voulu me perdre moi-même. j’ai voulu mourir. Mon mari m’avait reniée. Souvent les Italiennes se faisaient chattes.. que c’est une apparence. et celui de Wurtzbourg neuf cents ! Le procédé est simple. brûle six cents personnes. une illusion du diable. Tirer de l’accusé. les femmes volontiers devenaient louves. créer des témoins à charge par la douleur. et on les trouvait vierges encore. menait droit au bûcher. continuent de brûler en furieux. suçaient. Mais le juge décide. glissant sous les portes. L’imperceptible évêché de Bamberg. On les brûlait..Jules Michelet — La sorcière (1862) 134 confiscation (sauf le cas de lèse-majesté). est obligé d’intervenir. Exemple. en un moment.

Contre Wyer. » L’apôtre de la tolérance. son affreux Manuel et ses dominicains. il est vrai. Hutten. Il dit cette chose de bon sens. contre les vrais savants. et à l’appui inventaient mille histoires. les compte par cent mille. jugé sous Charles IX. Molitor. Magie blanche. fut dit par un légiste de Constance. Agrippa. La plupart étaient des malades sous l’empire d’une illusion. c’était justement le père du mensonge. qu’on ne devait point brûler les hérétiques. Wyer surtout. Catherine de Médicis. Quelques médecins de Paris poussent bientôt l’incrédulité jusqu’à prétendre que les possédées. Mais la terreur des sots. C’était aller trop loin. dirent justement que. celui qui parlait. Le sorcier Trois-Echelles. puisqu’en elles. ne sont que des fourbes. Châtillon. depuis près d’un siècle. les sorcières. les guérir et non les brûler. On brûle. et dit que la France est sorcière. Cardan dit sans détour : « Pour avoir la confiscation. portèrent un coup violent à l’Inquisition. dans les satires qu’ils firent des idiots dominicains. la lumière et la tolérance. Le sombre règne d’Henri II et de Diane de Poitiers finit les temps de tolérance. la fureur fanatique. contre le sot Sprenger. se . Ils multipliaient fort. qu’on ne pouvait prendre au sérieux les aveux des sorcières. qui soutint. maintenant lancés en grand nombre dans le Catholicon d’Espagne et la furie Ligueuse. au contraire. eût voulu protéger ceux-ci. Érasme. s’étaient montrés éclairés. en font fort peu de différence. Indirectement les rieurs. mit les esprits dans une meilleure direction. les hérétiques et les sorciers. équitables. si ces misérables sorcières sont le jouet du Diable. Lavatier. sans parler des sorciers. Agrippa et d’autres soutiennent que toute science est dans la Magie. entourée d’astrologues et de magiciens. qui. contre les catholiques et les protestants à la fois.Jules Michelet — La sorcière (1862) 135 Le premier mot exprès de tolérance. l’illustre médecin de Clèves. les mêmes accusaient. il faut s’en prendre au Diable plus qu’à elles. sous Diane. Il se moqua des miracles du diable. condamnaient. Nos magistrats. une violente réaction de ténèbres se fait d’où on l’eût attendu le moins. soutint qu’ils étaient illusoires.

les juger. » Les prêtres étaient humiliés. La concurrence s’en mêle. Les sorciers entraînaient le peuple. Les gens de loi commencent à dire que le prêtre. adonnés à la sorcellerie. qu’ils pourraient en Europe refaire une armée de Xerxès.Jules Michelet — La sorcière (1862) 136 montrent plus prêtres que les prêtres. voudraient l’effacer. que l’an dernier. lui Bodin. La foule. de visionnaires. l’adversaire violent de Wyer. Auraient-ils pu faire mieux que ce laïque ? Aussi les moines seigneurs de Saint-Claude. l’honnête 63 L’édition Lacroix porte : l’Anjou. sous les cris perçants. contre leurs sujets. avaient envie de laisser là leurs terres et de s’enfuir. qui. il y en a eu seize qui se sont tuées pour ne pas passer par mes mains. En repoussant l’inquisition de France. ce fut comme une contagion terrible de sorciers. Qu’on juge de l’horreur. ne priait plus que le diable. le juge de Nancy. Dans son livre dédié au cardinal de Lorraine (1596). entre deux terreurs. n’est plus un juge sûr. prirent pour juge un laïque. Leloyer (1605) dans le Maine 63. . fond horriblement. paraissent un moment plus sûrs encore. à faire mourir d’envie Torquemada. « Ma justice est si bonne. les hurlements. A ce point qu’en une fois le seul Parlement de Toulouse met au bûcher quatre cents corps humains. L’avocat jésuite Del Rio en Espagne. c’est trop peu encore pour Bodin. Rémy (1596) en Lorraine. Boguet (1602) au jura. de graisse. dit-il. bouillonne ! Exécrable et nauséabond spectacle qu’on n’avait pas vu depuis les grillades et les rôtissades albigeoises ! Mais cela. souvent trop lié avec la sorcière. désespérée par le passage continuel des troupes et des bandits. Maints villages. de la noire fumée de tant de chair. Puis il exprime (à la Caligula) le vœu que ces deux millions d’hommes soient réunis pour qu’il puisse. sont gens incomparables. les brûler d’un seul coup. ils l’égalent. En Lorraine. il assure avoir brûlé en seize années huit cents sorcières. de dix-huit cent mille hommes. Les juristes. en effet. le légiste d’Angers. si l’on en croit Rémy. celle des sorciers et celle des juges. Il commence par dire que les sorciers sont si nombreux. effrayés.

en relâchant tout un peuple de femmes. L’auteur. le serf sans espoir se donnait au Diable. sauf toutefois les loupsgarous. ce livre d’or du petit juge de Saint-Claude. Boguet. Il en fût venu là s’il eût vécu. conseiller de ce Parlement. il croit qu’on ne purgera cette lèpre qu’en brûlant tout. en réalité. scrupuleux même. trois prêtres. en moins de trois mois. Il blâme la perfidie dont on usait dans ces procès . comme un manuel. Le livre de Boguet (1602) eut une autorité immense. Dans ce triste Jura. Il fit du pays un désert. à Logroño (frontière de Navarre et de Castille). « qu’il faut avoir bien soin de brûler vif ». Il blâme les épreuves si peu sûres auxquelles on soumettait encore les sorcières. où. homme d’esprit. raconte en triomphateur sa bataille contre le Diable au pays basque. « La torture. ailleurs. Messieurs des Parlements étudièrent. près de là. à sa manière. il sait trop bien qu’au-dessous de quatorze ans ce marché avec un mineur pourrait être cassé pour défaut d’âge et de discrétion. est un vrai légiste. il ne veut pas que l’avocat trahisse son client ni que le juge promette grâce à l’accusé pour le faire mourir. et.Jules Michelet — La sorcière (1862) 137 Boguet. Retour à la table des matières . » Enfin il a l’humanité de les faire étrangler avant qu’on les jette au feu. Il n’y eut jamais un juge plus consciencieusement exterminateur. est superflue . Il ne croit pas que Satan veuille faire pacte avec les enfants : « Satan est fin . pays pauvre de maigres pâturages et de sapins. » Voilà donc les enfants sauvés ? Point du tout . elles n’y cèdent jamais. il se contredit . qui. Il regarde en pitié l’Inquisition d’Espagne. jusqu’aux berceaux. Mais c’est au Parlement de Bordeaux qu’est poussé le cri de victoire de la juridiction laïque dans le livre de Lancre : Inconstance des démons (1610 et 1613). il a expédié je ne sais combien de sorcières. dit-il. a traîné deux ans un procès et fini maigrement par un petit auto-da-fé. ce qui est plus fort. Tous adoraient le chat noir.

Jules Michelet — La sorcière (1862) 138 IV LES SORCIÈRES BASQUES — 1609 Retour à la table des matières Cette vigoureuse exécution de prêtres indique assez que M. faisaient nombre de veuves. ces marins. disait à Dieu sa messe blanche le jour. Mais. Chez nous. Le clergé ne pesait guère .) Les Basques de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz. portait l’épée. Jamais les Basques ne furent mieux caractérisés que dans le livre de l’Inconstance. . s’ils en eussent été sûrs. au retour de leurs absences. et parfois dans la même église. y auraient songé davantage. et ne trouvaient jamais leur compte. Il l’est en politique. qui s’en allaient en barque aux mers les plus sauvages harponner la baleine. l’étant lui-même. l’empire du Canada. Dans son livre du Prince (1617). menait sa maîtresse au sabbat. ils devaient armer deux mille hommes. sous leurs capitaines basques. d’une fabuleuse audace. Le curé ne se brouillait avec personne. de Lancre est un esprit indépendant. (Lancre. laissant leurs femmes à Dieu ou au Diable. fort honnêtes et probes. Cette maîtresse était sa sacristine ou bénédicte. Quant aux enfants. qui arrangeait l’église. il poursuivait peu les sorciers. la nuit au Diable la messe noire. Ils se jetèrent en masse dans les colonies d’Henri IV. Les nôtres ne devaient au roi que de le servir en armes. Le prêtre dansait. leurs privilèges les mettaient quasi en république. comme en Espagne. il déclare sans ambages que « la Loi est au-dessus du Roi ». ils calculaient. têtes hasardeuses et excentriques. comptaient les mois. Au premier coup de tambour.

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Les femmes, très jolies, très hardies, imaginatives, passaient le jour, assises aux cimetières sur les tombes, à jaser du sabbat, en attendant qu’elles y allassent le soir. C’était leur rage et leur furie. Nature les fait sorcières : ce sont les filles de la mer et de l’illusion. Elles nagent comme des poissons, jouent dans les flots. Leur maître naturel est le Prince de l’air, roi des vents et des rêves, celui qui gonflait la sibylle et lui soufflait l’avenir. Leur juge qui les brûle est pourtant charmé d’elles : « Quand on les voit, dit-il, passer, les cheveux au vent et sur leurs épaules, elles vont, dans cette belle chevelure, si parées et si bien armées, que, le soleil y passant comme à travers une nuée, l’éclat en est violent et forme d’ardents éclairs... De là, la fascination de leurs yeux, dangereux en amour, autant qu’en sortilège. » Ce Bordelais, aimable magistrat, le premier type de ces juges mondains qui ont égayé la robe au dix-septième siècle, joue du luth dans les entr’actes, et fait même danser les sorcières avant de les faire brûler. Il écrit bien ; il est beaucoup plus clair que tous les autres. Et cependant on démêle chez lui une cause nouvelle d’obscurité, inhérente à l’époque. C’est que, dans un si grand nombre de sorcières, que le juge ne peut brûler toutes, la plupart sentent finement qu’il sera indulgent pour celles qui entreront le mieux dans sa pensée et dans sa passion. Quelle passion ? D’abord, une passion populaire, l’amour du merveilleux horrible, le plaisir d’avoir peur, et aussi, s’il faut le dire, l’amusement des choses indécentes. Ajoutez une affaire de vanité : plus ces femmes habiles montrent le Diable terrible et furieux, plus le juge est flatté de dompter un tel adversaire. Il se drape dans sa victoire, trône dans sa sottise, triomphe de ce fou bavardage. La plus belle pièce, en ce genre, est le procès-verbal espagnol de l’auto-da-fé de Logroño (9 novembre 1610), qu’on lit dans Llorente. Lancre, qui le cite avec jalousie et voudrait le déprécier, avoue le charme infini de la fête, la splendeur du spectacle, l’effet profond de la musique. Sur un échafaud étaient les brûlées, en petit nombre, et sur un autre, la foule des relâchées. L’héroïne repentante, dont on lut la confession, a tout osé. Rien de plus fou. Au sabbat, on mange des enfants en hachis, et, pour second plat, des corps de sorciers déterrés. Les crapauds dansent, parlent, se plaignent amoureusement de leurs

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maîtresses, les font gronder par le Diable. Celui-ci reconduit poliment les sorcières, en les éclairant avec le bras d’un enfant mort sans baptême, etc. La sorcellerie, chez nos Basques, avait l’aspect moins fantastique. Il semble que le sabbat n’y fût alors qu’une grande fête où tous, les nobles même, allaient pour l’amusement. Au premier rang y figuraient des personnes voilées, masquées, que quelques-uns croyaient des princes. « On n’y voyait autrefois, dit Lancre, que des idiots des Landes. Aujourd’hui on y voit des gens de qualité. » Satan, pour fêter ces notabilités locales, créait parfois en ce cas un évêque du sabbat. C’est le titre que reçut de lui le jeune seigneur Lancinena, avec qui le Diable en personne voulut bien ouvrir la danse. Si bien appuyées, les sorcières régnaient. Elles exerçaient sur le pays une terreur d’imagination incroyable. Nombre de personnes se croyaient leurs victimes, et réellement devenaient gravement malades. Beaucoup étaient frappées d’épilepsie et aboyaient comme des chiens. La seule petite ville d’Acqs comptait jusqu’à quarante de ces malheureux aboyeurs. Une dépendance effrayante les liait à la sorcière, si bien qu’une dame appelée comme témoin, aux approches de la sorcière qu’elle ne voyait même pas, se mit à aboyer furieusement, et sans pouvoir s’arrêter. Ceux à qui l’on attribuait une si terrible puissance étaient maîtres. Personne n’eût osé leur fermer sa porte. Un magistrat même, l’assesseur criminel de Bayonne, laissa faire le sabbat chez lui. Le seigneur de Saint-Pé, Urtubi, fut obligé de faire la fête dans son château. Mais sa tête en fut ébranlée au point qu’il s’imagina qu’une sorcière lui suçait le sang. La peur lui donnant du courage, avec un autre seigneur, il se rendit à Bordeaux, s’adressa au Parlement, qui obtint du roi que deux de ses membres, MM. d’Espagnet et de Lancre, seraient commis pour juger les sorciers du pays basque. Commission absolue, sans appel, qui procéda avec une vigueur inouïe, jugea en quatre mois soixante ou quatre-vingts sorcières, et en examina cinq cents, également marquées du signe du Diable, mais qui ne figurèrent au procès que comme témoins (mai-août 1609).

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Ce n’était pas une chose sans péril pour deux hommes et quelques soldats d’aller procéder ainsi au milieu d’une population violente, de tête fort exaltée, d’une foule de femmes de marins, hardies et sauvages. L’autre danger, c’étaient les prêtres, dont plusieurs étaient sorciers, et que les commissaires laïques devaient juger, malgré la vive opposition du clergé. Quand les juges arrivèrent, beaucoup de gens se sauvèrent aux montagnes. D’autres hardiment restèrent, disant que c’étaient les juges qui seraient brûlés. Les sorcières s effrayaient si peu, qu’à l’audience elles s’endormaient du sommeil sabbatique, et assuraient au réveil avoir joui, au tribunal même, des béatitudes de Satan. Plusieurs dirent : « Nous ne souffrons que de ne pouvoir lui témoigner que nous brûlons de souffrir pour lui. » Celles que l’on interrogeait disaient ne pouvoir parler. Satan obstruait leur gosier, et leur montait à la gorge. Le plus jeune des commissaires, Lancre, qui écrit cette histoire, était homme du monde. Les sorcières entrevirent qu’avec un pareil homme, il y avait des moyens de salut. La ligue fut rompue. Une mendiante de dix-sept ans, la Murgui (Margarita), qui avait trouvé lucratif de se faire sorcière, et qui, presque enfant, menait et offrait des enfants au Diable, se mit avec sa compagne (une Lisalda de même âge) à dénoncer toutes les autres. Elle dit tout, décrivit tout, avec la vivacité, la violence, l’emphase espagnole, avec cent détails impudiques, vrais ou faux. Elle effraya, amusa, empauma les juges, les mena comme des idiots. Ils confièrent à cette fille corrompue, légère, enragée, la charge terrible de chercher sur le corps des filles et garçons l’endroit où Satan aurait mis sa marque. Cet endroit se reconnaissait à ce qu’il était insensible, et qu’on pouvait impunément y enfoncer des aiguilles. Un chirurgien martyrisait les vieilles, elle les jeunes, qu’on appelait comme témoins, mais qui, si elle les disait marquées, pouvaient être accusées. Chose odieuse que cette fille effrontée, devenue maîtresse absolue du sort de ces infortunés, allât leur enfonçant l’aiguille, et pût à volonté désigner ces corps sanglants à la mort ! Elle avait pris un tel empire sur Lancre, qu’elle lui fait croire que, pendant qu’il dort à Saint-Pé, dans son hôtel, entouré de ses serviteurs

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et de son escorte, le Diable est entré la nuit dans sa chambre, qu’il y a dit la Messe noire, que les sorcières ont été jusque sous ses rideaux pour l’empoisonner, mais qu’elles l’ont trouvé bien gardé de Dieu. La Messe noire a été servie par la dame de Lancinena, à qui Satan a fait l’amour dans la chambre même du juge. On entrevoit le but probable de ce misérable conte : la mendiante en veut à la dame, qui était jolie, et qui eût pu, sans cette calomnie, prendre aussi quelque ascendant sur le galant commissaire. Lancre et son confrère, effrayés, avancèrent, n’osant reculer. Ils firent planter leurs potences royales sur les places même où Satan avait tenu le sabbat. Cela effraya, on les sentit forts et armés du bras du roi. Les dénonciations plurent comme grêle. Toutes les femmes, à la queue, vinrent s’accuser l’une l’autre. Puis on fit venir les enfants, pour leur faire dénoncer les mères. Lancre juge, dans sa gravité, qu’un témoin de huit ans est bon, suffisant et respectable. M. d’Espagnet ne pouvait donner qu’un moment à cette affaire, devant se rendre bientôt aux États de Béarn. Lancre, poussé à son insu par la violence des jeunes révélatrices, qui seraient restées en péril si elles n’eussent fait brûler les vieilles, mena le procès au galop, bride abattue. Un nombre suffisant de sorcières furent adjugées au bûcher. Se voyant perdues, elles avaient fini par parler aussi, dénoncer. Quand on mena les premières au feu, il y eut une scène horrible. Le bourreau, l’huissier, les sergents, se crurent à leur dernier jour. La foule s’acharna aux charrettes, pour forcer ces malheureuses de rétracter leurs accusations. Des hommes leur mirent le poignard à la gorge ; elles faillirent périr sous les ongles de leurs compagnes furieuses. La justice s’en tira pourtant à son honneur. Et alors les commissaires passèrent au plus difficile, au jugement de huit prêtres qu’ils avaient en main. Les révélations des filles avaient mis ceux-ci à jour. Lancre parle de leurs mœurs comme un homme qui sait tout d’original. Il leur reproche non seulement leurs galants exercices aux nuits du sabbat, mais surtout leurs sacristines, bénédictes ou marguillières. Il répète même des contes : que les prêtres ont envoyé les maris à Terre-Neuve, et rapporté du Japon les diables qui leur livrent les femmes. Le clergé était fort ému. L’évêque de Bayonne aurait voulu

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résister. Ne l’osant, il s’absenta, et désigna son vicaire général pour assister au jugement. Heureusement le Diable secourut les accusés mieux que l’évêque. Comme il ouvre toutes les portes, il se trouva, un matin, que cinq des huit échappèrent. Les commissaires, sans perdre de temps, brûlèrent les trois qui restaient.

Cela vers août 1609. Les inquisiteurs espagnols qui faisaient à Logroño leur procès n’arrivèrent à l’auto-da-fé qu’au 8 novembre 1610. Ils avaient eu bien plus d’embarras que les nôtres, vu le nombre immense, épouvantable, des accusés. Comment brûler tout un peuple ? Ils consultèrent le pape et les plus grands docteurs d’Espagne. La reculade fut décidée. Il fut entendu qu’on ne brûlerait que les obstinés, ceux qui persisteraient à nier, et que ceux qui avoueraient seraient relâchés. C’est la méthode qui déjà sauvait tous les prêtres dans les procès de libertinage. On se contentait de leur aveu, et d’une petite pénitence. (V. Llorente.) L’inquisition, exterminatrice pour les hérétiques, cruelle pour les Maures et les juifs, l’était bien moins pour les sorciers. Ceux-ci, bergers en grand nombre, n’étaient nullement en lutte avec l’Église. Les jouissances fort basses, parfois bestiales, des gardeurs de chèvres inquiétaient peu les ennemis de la liberté de penser. Le livre de Lancre a été écrit surtout en vue de montrer combien la justice de France, laïque et parlementaire, est meilleure que la justice de prêtres. Il est écrit légèrement et au courant de la plume, fort gai. On y sent la joie d’un homme qui s’est tiré à son honneur d’un grand danger. Joie gasconne et vaniteuse. Il raconte orgueilleusement qu’au sabbat qui suivit la première exécution des sorcières, leurs enfants vinrent en faire des plaintes à Satan. Il répondit que leurs mères n’étaient pas brûlées, mais vivantes, heureuses. Du fond de la nuée, les enfants crurent en effet entendre les voix des mères, qui se disaient en pleine béatitude. Cependant Satan avait peur. Il s’absenta quatre sabbats, se substituant un diablotin de nulle importance. Il ne reparut qu’au 22 juillet. Lorsque les sorciers lui demandèrent la cause de son absence, il dit : « J’ai été plaider votre cause contre Janicot (PetitJean, il nomme ainsi Jésus). J’ai gagné l’affaire. Et celles qui sont encore en prison ne seront pas brûlées. »

Retour à la table des matières . avec tout cet assaut. en lieu où on ne sut jamais le trouver. aux bâtons. et se sauva. ils ne vinrent pas à bout d’un crapaud noir. Le peuple se rua sur eux à coups de pierres.Jules Michelet — La sorcière (1862) 144 Le grand menteur fut démenti. aux pierres. Et le magistrat vainqueur assure qu’à la dernière qu’on brûla on vit une nuée de crapauds sortir de sa tête. Mais. si bien qu’elle fut plus lapidée que brûlée. comme un démon qu’il était. qui échappa aux flammes.

celui qui amène un membre nouveau à la confrérie. sur un tarif fixe. Est-ce à dire qu’il vieillit ? Plus ingambe que dans sa jeunesse. il officie les pieds en l’air. Satan fait apporter de la vaisselle d’argent. cabriole. il ressort du récit de Lancre et autres du dixseptième siècle que le sabbat alors est surtout une affaire d’argent.Jules Michelet — La sorcière (1862) 145 V SATAN SE FAIT ECCLÉSIASTIQUE — 1610 Retour à la table des matières Quelle que soit l’apparence de fanatisme satanique que gardent encore les sorcières. riches et pauvres. Il y a des assemblées de douze mille âmes. il délecte l’oreille d’une étrange musique. Pour comble de magnificence. Il n’est pas jusqu’à ses crapauds qui n’affectent des prétentions . nul mystère. il s’est donné un bon fauteuil doré. montrent. porte un chapeau. tirent une amende des absents. Il veut que tout se passe très honorablement. « surtout de certaines clochettes qui chatouillent » les nerfs. qui amusent la vue. à la manière des vibrations pénétrantes de l’harmonica. A Bruxelles et en Picardie. . comme de petits seigneurs. et fait des frais de mise en scène. la pierre druidique. Elles lèvent des contributions presque forcées. et. Satan. par-dessus ses trois cornes. elles payent. Il a trouvé trop dur son vieux siège. prêtres. rouges. lui-même gentilhomme. font payer un droit de présence. saute du fond d’une grande cruche . il fait l’espiègle. Outre les flammes ordinaires. Aux pays basques. bleues. comme un Monsieur. la tête en bas. cachent de fuyantes ombres. ils deviennent élégants. et de personnes de toutes classes. gentilshommes. jaunes.

Mais généralement plus sincère. comme la Murguy. dressées à cela. Cette triste réserve. Lancre varie dans un passage pour éloigner les femmes et leur faire craindre d’être enceintes. où des filles. des Jacques. est d’un grand champ de foire. va croissant le désir. chez les Basques. communiant la nuit dans l’amour. Les folles qui y venaient danser. Dignités constituées pour flatter les gros personnages. et que l’amour stérile. bien plus que l’homme le poids de la misère. cette crainte de l’amour partagé. elles étaient victimes au total. on s’expliquerait peu cette fureur du sabbat. Cela eût dû bien assombrir la fête si les hommes avaient eu du cœur. sous Henri IV. Sprenger nous dit le triste cri qui déjà. L’aspect. Ces danses étaient.Jules Michelet — La sorcière (1862) 146 vont habillés de velours vert. Satan. à déguisements fort transparents. en général. on vivait pour deux sous par jour. la Lisalda. Boguet l’établit à merveille. il est d’accord avec Boguet. Sans ces amusements et le repas. est le fond du sabbat. ne désirant que de ne pas revenir enceintes. dit-on. vives ou languissantes. de son temps. riches ou nobles. veuves (celles-ci en grand nombre). manger. qui honorent l’assemblée de leur présence. C’est l’amour sans l’amour. amoureuses. Elles portaient. il est vrai. sinistre orgie des serfs. ou le roi et la reine. Le cruel et sale examen qu’il fait même du corps des sorcières dit très bien qu’il les croit stériles. paradaient les choses les plus provocantes. précipitait au sabbat tout le monde féminin. passif. Dans tout ce siècle. Ce n’est plus là la sombre fête de révolte. d’un vaste bal masqué. eût rendu le . femmes. on vit à peine avec vingt sous. et en ce temps-ci (1600). ouvre le bal avec l’évêque du sabbat. qui sait son monde. le besoin de la stérilité. La violente ronde du sabbat n’est plus l’unique danse. Elles se résignaient. s’échappait dans l’amour : « le fruit en soit au Diable ! » Or. simulaient. obscènes. filles. en ce temps-là (1500). On y joint les danses Moresques. l’irrésistible attrait qui. et le jour dans la mort. La fête était expressément celle de la stérilité.

69. si les habiles directrices n’en eussent augmenté le burlesque. La finale était. barbare. Satan la découpait en rondelettes qu’il avalait gravement. la reine du sabbat. tristement absente d’elle-même. où on l’infligeait à l’homme-femme. Comédie à la Pourceaugnac 64 où la sorcière se substituait ordinairement une agréable figure. dès la Grèce. p. c’était une mystification odieuse. une froide purification (pour glacer et stériliser). 224. On y eût généralisé publiquement. Dans Boguet. d’horripilation. entre deux grandes monarchies. long d’un peu plus d’un doigt (visiblement une canule). est au courant du progrès de cet art. Satan. il est froid. dont on faisait mille sales plaisanteries dès l’antiquité. Sa femme. une comédie probablement réelle. une autre souple. cette scène antique. la voix. au jeune efféminé qui courait les femmes d’autrui. jeune et jolie mariée. 225. un lavabo. mais non la faculté de voir. que la mère conçût de son fils. belladone). de sorte qu’enchanté il perdit le mouvement. etc. Ainsi le début du sabbat. au pays basque. selon Lancre (sans nul doute selon les deux effrontées qui lui font croire tout ?). celle d’une grotesque Sémiramis. Chose impossible en fait et trop choquante. qu’elle recevait non sans grimaces de frisson. ennuyeux. Chose fort inutile alors où la sorcellerie est héréditaire dans des familles régulières et complètes. d’un Ninus imbécile. était suivi d’un autre jeu. Dans Lancre. se laissant patiemment 64 L’instrument décrit autorise ce mot. la vieille condition satanique pour produire la sorcière. On tachait d’attirer quelque imprudent mari que l’on grisait du funeste breuvage (datura. la fécondation simulée de la sorcière par Satan (jadis par Priape). dur. grossièrement naïve. autrement enchantée de breuvages érotiques. une chose bien étonnante dans des assemblées si nombreuses. il est mieux entendu. une partie est métallique. la rave noire. à savoir. apparaissait dans un déplorable état de nature. ne l’eussent égayé d’intermèdes risibles.Jules Michelet — La sorcière (1862) 147 sabbat froid. Ce qui peut-être était plus sérieux. très mince. Peut-être on en faisait la comédie. Une facétie non moins choquante était celle de la noire hostie. déjà fort à la mode chez les dames du seizième siècle. et qui indique fortement la présence d’une haute société libertine. risque moins de blesser . 226. il est long d’une aulne et sinueux . . affiché l’inceste.

qui n’a garde de l’écouter. qui tripote des choses d’église. mûre. exploité les bénéfices de l’Église. qui ne dort jamais. de corrompre ses pénitentes. Le diable. n’y voyant plus qu’un masque. et qui peut-être contribuent à rendre tolérant le Parlement de Paris. lui recommande de faire l’amour à ses filles spirituelles. étrange. et le lendemain bien obscurcies dans le souvenir des deux victimes dégrisées. Ou. Innocent magistrat ! Il a l’air d’ignorer que depuis un siècle déjà Satan a compris. il est vrai. et la voyant (dit l’annaliste) « piquée d’épines de Vénus. Hontes stériles. comprend son avantage. Il s’est fait directeur.Jules Michelet — La sorcière (1862) 148 caresser sous les yeux indignés de celui qui n’en pouvait mais. que son accord avec les prêtres ? Qu’est-ce que ce curé qui amène sa Bénédicte. à quelques lieues de là. Ils ne rappellent en rien l’antique fraternité des serfs. Nombre de nonnes cèdent à sa ruse nouvelle d’emprunter le visage d’un confesseur aimé. mais. il prit subtilement la forme dudit Père. à celui de telles comédies de Molière. Visiblement Satan. au sabbat. donnaient aux regardants un cruel plaisir. et fuit à Falempin. la trompant tellement. rusé. ses efforts inutiles pour délier sa langue. comme le sabbat l’était toujours. qu’elle déclare y avoir été prise. le primitif sabbat. dit Lancre. Rappelez-vous donc. où tout était voulu et consenti. douceâtre. hélas ! trop sensible. ses roulements d’yeux. va se gâtant encore. mais libre et sans surprise. d’autant plus perfide et immonde. Quelle chose nouvelle. dénouer ses membres immobiles. il réussit près d’elle. Il devient un Satan poli. Son désespoir visible. dit le matin la messe blanche. mon cher Lancre. religieuse du Quesnoy. de tout temps corrompu. chaque nuit revenu au couvent. sa sacristine. agi. Mais ceux qui avaient vu. impie. Elle déclare ses feux à son pater. la nuit la messe noire ? Satan. Exemple cette Jeanne Pothierre. de compte fait. les procès qui commencent dès 1491. si vous l’aimez mieux. Celle-ci était poignante de réalité et elle pouvait être poussée aux dernières hontes. analogue. souillé sans doute. de quarante-cinq ans. ses muettes fureurs. Il ne brûle plus guère Satan. et. quatre cent trente- . le directeur s’est fait Satan. du reste. oubliaient-ils ? Ces actes punissables sentent déjà l’aristocratie.

.. de manière à tout rejeter sur les arts magiques et faire oublier la 65 Massée. qui a lieu à Marseille pendant que Lancre instrumente à Bayonne. et l’on escamota le prêtre. Rare occasion. C’est précisément ce mystère qui se trouve déchiré par le Parlement de Provence. au milieu de ses réticences. qu’il y a encore autre chose. car on bâtit une bonne fosse murée près de là. et les chroniqueurs du Hainaut. etc. les ensorcelant : voilà ce qui apparut au procès de Gauffridi. n’était pas un exemple à craindre. Mais tout ceci n’est rien en présence de la belle affaire de Gauffridi. on mit en saillie le sorcier. maître d’elles. Le Parlement de Provence n’eut rien à envier aux succès du Parlement de Bordeaux.. Elle jeta un regard sévère dans le monde fermé des couvents. Ce n’était pas celui-là que l’Inquisition d’Espagne prenait tant de peine à couvrir. Sans ces passions indiscrètes. désorienter le public. Le prêtre basque que Lancre montre si léger. Il y fallut un concours singulier de circonstances. La tactique fut la même pour atténuer le scandale... » On eut grande pitié de son repentir. si mondain. plus tard aux affaires terribles de Loudun et de Louviers. où elle mourut en quelques jours. dans celles que Llorente. pensent aussi à autre chose. Chronique du Monde (1540). quand ils disent qu’il ne faut pas que le prêtre juge le prêtre. Au procès d’un prêtre sorcier. nous n’aurions nulle connaissance de la destinée réelle de ce grand peuple de femmes qui meurt dans ces tristes maisons. où il conduit sa sacristine. danser la nuit au sabbat. Le directeur de religieuses. Quoi de plus touchant ?. Et les États-Généraux de 1614. des jalousies furieuses. l’occuper de la forme en cachant le fond. des vengeances de prêtre à prêtre. allant. mais d’une très bonne mort catholique. La juridiction laïque saisit de nouveau l’occasion d’un procès de sorcellerie pour se faire la réformatrice des mœurs ecclésiastiques.. et elle fut subitement dispensée de rougir. et disposant de leur corps et de leur âme. que nous verrons plus tard encore éclater de moments en moments. . pas un mot de ce qui se passe derrière ces grilles et ces grands murs que le confesseur franchit seul.Jules Michelet — La sorcière (1862) 149 quatre fois 65. et pour qui ce corps si sévère se montrait si indulgent. Vinchant. l’épée au côté. On entrevoit fort bien chez Lancre. que Ricci et autres nous ont fait connaître. au château de Selles.

Madeleine de la Palud. l’abandon de son élève. Les Dominicains. Il lui mit au doigt un anneau d’argent. Il caressa son orgueil en lui disant qu’il était le Prince des magiciens. s’il ne le pouvait devant Dieu. d’Angleterre et de Turquie. et la jeune demoiselle noble s’aperçut de son malheur. Gauffridi y perdit l’esprit. qu’il avait déjà corrompue. et qu’elle en deviendrait la reine. un don singulier pour se faire aimer de toutes. Néanmoins il aurait gardé une bonne réputation si une dame noble de Provence. La mena-t-il au sabbat ou lui fit-il croire qu’elle y avait été. mêlé de vérités. qui entamèrent la chose comme inquisiteurs. n’eût poussé l’infatuation jusqu’à lui confier (peut-être pour son éducation religieuse) une charmante enfant de douze ans. et de mérite. des fascinations magnétiques ? Ce qui est . mais d’Espagne. aveugle et passionnée. mais le lieu célèbre de la Sainte-Baume. blonde et d’un caractère doux. Elle avait éclaté en pleine Provence. Il n’y avait aucun moyen d’étouffer la première affaire. de fables. le prêtre qu’il fit brûler. Il avait la meilleure réputation à Marseille. de cet amour inférieur et sans espoir de mariage. dit-on. non seulement de France. en la troublant par des breuvages. où il était prêtre à l’église des Acoules. Le théâtre principal fut non seulement Aix et Marseille. marqué de caractères magiques. Quelque soin que le Parlement mît ensuite à brusquer la conclusion. Gauffridi semble avoir été un homme agréable. Gauffridi. Elle grandit cependant. Né aux montagnes de Provence. pour la retenir. pèlerinage fréquenté où une foule de curieux vinrent de toute la France assister au duel à mort de deux religieuses possédées et de leurs démons. et ne respecta pas l’âge ni la sainte ignorance. où il érige Gauffridi. et les dames les plus dévotes le préféraient pour confesseur. s’y compromirent fort par l’éclat qu’ils lui donnèrent par leur partialité pour telle de ces religieuses. dans ce pays de lumière où le soleil perce tout à jour.Jules Michelet — La sorcière (1862) 150 fascination naturelle d’un homme maître d’un troupeau de femmes qui lui sont abandonnées. de toute la terre habitée. en Prince des magiciens. Son évêque en faisait cas. De là le livre important du moine Michaëlis. d’Allemagne. il avait beaucoup voyagé dans les PaysBas et dans l’Orient. ces moines eurent grand besoin de s’expliquer et de l’excuser. dit qu’il pouvait l’épouser devant le Diable. Il avait.

et se réfugia au couvent des Ursulines de Marseille. et certains accès la jetaient dans l’épilepsie.Jules Michelet — La sorcière (1862) 151 sûr. tiraillée entre deux croyances. Elle n’osa plus rester dans la maison de son père. pleine d’agitation et de peur. Sa peur était d’être enlevée vivante par le Diable. fut dès lors par moments folle. c’est que l’enfant. Retour à la table des matières .

les Ursulines. religieuses enseignantes. Le tout sous la haute . l’ennui tendre qui égare en d’indéfinissables langueurs. la terrible maladie des cloîtres (décrite dès le cinquième siècle par Cassien). et des hommes de bon sens et d’expérience sentirent que. le moins déraisonnable. ne pas les tenir trop seules. Saint François de Sales fonda les Visitandines. Les filles qu’on murait là si durement pour s’en délivrer mouraient tout de suite. par ces morts si promptes. Feuillantines et Capucines. s’occupant un peu à élever des petites filles. qui avaient créé les Prêtres de la Doctrine (en rapport avec l’Oratoire). Une religieuse. fondèrent ce qu’on eût pu appeler les filles de la Doctrine. que ces prêtres dirigeaient. accusaient horriblement l’inhumanité des familles. l’ennui mélancolique des après-midi. César de Bus et Romillion. La réaction catholique. les minait rapidement. impossible alors. il fallait les occuper quelque peu. qui avait commencé avec une haute ambition espagnole d’extase. et. mais l’ennui et le désespoir. deux à deux. s’était vue bientôt au bout de ses forces. pour les prolonger. le sang trop fort les étouffait. pour mourir décemment sans laisser trop de remords à ses proches. Il fallut donc en rabattre. Après le premier moment de ferveur. qui devaient. Elles n’étaient pas oisives. ce n’étaient pas les mortifications. qui avait follement bâti force couvents de Carmélites. doit y mettre environ dix ans (c’est la vie moyenne des cloîtres). D’autres étaient comme furieuses . l’ennui pesant.Jules Michelet — La sorcière (1862) 152 VI GAUFFRIDI — 1610 Retour à la table des matières L’ordre des Ursulines semblait le plus calme des ordres. visiter les malades. Ce qui les tuait.

Elles sentirent une puissance. Il aurait pu arriver. leur seul directeur. Gauffridi. où chacun venait.Jules Michelet — La sorcière (1862) 153 inspection des évêques. Le fondateur des Ursulines. les Ursulines recevaient (au moins les parents des élèves). qui crient et qui hurlent. Gauffridi. Michaud. et comptait tenir ses petites ouailles dans les maigres pâturages d’une religion oratorienne. C’est par là que l’ennui rentrait. Opinion répandue en France. et peu. monotone et raisonnable. comme s’étant donnée au Diable et à lui. qui venait là comme directeur de Madeleine. Un matin. . L’écueil de tout cela. et à Paris même. qui prend volontiers la figure de celui qu’on aime. amant commun des religieuses. elles surent que ce n’était rien moins qu’une puissance diabolique. l’homme de trouble et de passion. très peu monastique . l’esprit général de l’ordre était systématiquement moyen. s’en tint-il à Madeleine ? Ne passa-t-il pas de l’amour au libertinage ? On ne sait. Les Ursulines étaient une maison toute à jour. éd. il leur eût persuadé que le prêtre sacre de prêtrise celles à qui il fait l’amour. sous des directeurs estimés. maître de toutes. Les imaginations s’exaltent . les têtes tournent. se fût constitué. tout échappa. et que le péché avec lui est une sanctification. elles n’étaient pas cloîtrées encore. Il croyait ses jeunes Provençales déjà aussi sages. sans doute par les échappées de la jeune folle amoureuse. attentif à ne pas prendre un vol trop haut. qui se sentent saisies du démon. sous la figure de Gauffridi. Si les Ursulines eussent été cloîtrées. comme dans ces cloîtres espagnols dont parle Llorente. mais qui reparaît à la fin. Toutes sont saisies de peur. Romillion. où ces maîtresses de prêtres étaient dites « les consacrées » (Lestoile. Les unes et les autres étaient en rapport avec le monde. et. eut une bien autre action. En voilà cinq ou six qui pleurent. comme au cloître du Quesnoy en 1491. et était revenu de tout. c’était la médiocrité. le mystique. un protestant converti. L’arrêt indique une religieuse qu’on ne montra pas au procès. que le Diable. eût pu les mettre d’accord de manière ou d’autre. et plus d’une aussi d’amour. 561). Quoique les Oratoriens et Doctrinaires aient eu des gens de grand mérite. Les Visitandines sortaient . murées. Le montagnard provençal. le voyageur. Ou bien. Gauffridi. modéré. était un homme d’âge. qui avait tout traversé.

fort cultivée et nourrie dans la controverse. Soit . mauvais diable. la blonde. elle crut la folle. enfin un autre qu’elle avoue être celui de l’impureté. la préférée. Le bruit se répandait partout qu’on avait fait une grande capture. Ajoutez-y une épouvantable force. Mais elle en oublie un. Folle. Mais les diables ne tenaient compte d’exorcistes doctrinaires. d’une passion enragée. née protestante. Son nom de Louise Capeau semble roturier. le prince des magiciens. protestant converti. et d’ailleurs jaloux. honnêtes. bon diable catholique. un des démons de l’air .Jules Michelet — La sorcière (1862) 154 voyait. Cette Louise. une fille particulièrement adoptée de Romillion. une lutte désespérée qui eût tué l’homme le plus fort en huit jours. Le fondateur même était là. un prêtre-roi des magiciens. s’étendait partout en France ! Sa prétention était la sagesse.. ne daigna desserrer les dents. à qui une telle révélation avait enfoncé un poignard. léger. Il y avait. mais au Prince. prospérait. le Prince de la magie. Quel malheur pour l’ordre naissant. Elle haïssait cruellement la petite. pour tous ces pays. raisonneur et protestant . fille de vingt à vingt-cinq ans. qui. Tout le monde perdit la tête et le vieux Romillion même. le calme. le démon de la jalousie. comme il parut trop. indigné et désespéré. Celle-ci. Léviathan. parmi ces possédées. à ce moment même. Tel fut l’affreux diadème de fer et de feu que ces démons femelles lui enfoncèrent au front. comme elle. — Quel prince ? — Louis Gauffridi. l’orgueilleuse demoiselle noble. Il fit secrètement exorciser ces filles par un de ces prêtres. le bon sens. dans ses accès. Celui de la petite blonde. Elle soutint trois mois. une fille d’un prodigieux esprit. mais qui. Et tout à coup il délire ! Romillion eût voulu étouffer la chose. était tombée aux mains du Père. et qu’elle s’y était livrée. démon de l’orgueil. Son démon fut soutenu de tous les démons des jalouses. n’ayant ni père ni mère. Diable noble. et qu’on l’y avait adorée. était trop furieuse pour en douter.. qui était Belzébuth. afin de la perdre. Elle dit qu’elle avait trois diables : Verrine. Toutes crièrent que Gauffridi était bien le roi des sorciers. avait dit qu’elle avait été au sabbat. C’était. outre son orage infernal. Elles étaient sous la garde de leurs Doctrinaires. et qu’elle y avait été reine.

Des simples qui venaient là au pèlerinage de la Sainte-Baume. La chose fut réduite à un duel entre les deux diables. et mena ses deux possédées. au couvent de la Sainte-Baume. Michaëlis devait prêcher l’Advent à Aix. trois fois plus zélé que l’Inquisition. c’était de mener le drame pendant l’Advent. et s’en allaient en remerciant Dieu. c’était de ne rien faire. Il sentit combien cette affaire dramatique le relèverait. Il s’agissait uniquement d’exorcismes. un bon orfèvre par exemple et un drapier. gens de Troyes en Champagne. assommer. entre Louise et Madeleine. d’une brûlante éloquence. qui avait déjà exorcisé. étaient ravis de voir le démon de Louise battre si cruellement les démons et fustiger les magiciens. Ils en pleuraient de joie. était ferré en ces sottises. jeune et . Le beau. vraie race des cailloux de la Crau. bizarre. dont le prieur dominicain était le Père Michaëlis. robuste Provençale. Il la saisit avec l’empressement de nos avocats de Cours d’assises quand il leur vient un meurtre dramatique ou quelque cas curieux de Conversation criminelle. baroque parfois. dans ce genre d’affaires. écraser cette victime. Mais. soit peur de l’Inquisition. devant le Parlement. chaque jour lapider. inquisiteur du Pape en terre papale d’Avignon. la veille du grand moment de Pâques. il sortit l’affaire des mains de l’évêque.Jules Michelet — La sorcière (1862) 155 haine de Gauffridi. mais à faire frémir. On lui donnait en Louise un auxiliaire terrible. une vraie torche infernale. plus âgée et si forte. et confia le gros de la besogne à un Dominicain flamand qu’il avait. Noël et le Carême. et de ne brûler qu’à la Semaine sainte. d’une inextinguible fureur. comme les deux filles devaient accuser Gauffridi. Michaëlis se réserva pour le dernier acte. et qui prétendait l’être pour toute la Provence. Spectacle bien terrible cependant (même dans la lourde rédaction des procès-verbaux du flamand) devoir ce combat inégal . cette fille. par-devant le peuple. qui venait de Louvain. le docteur Dompt. Louise et Madeleine. Ce que le Flamand d’ailleurs avait à faire de mieux. celui-ci allait par le fait tomber aux mains de l’Inquisition.

sur chaque endroit où elle peut crever le cœur à la patiente et y faire entrer l’aiguille. De là. en est quitte pour dire. au nom de son Diable : « Le Diable est le père du mensonge. sans respirer.Jules Michelet — La sorcière (1862) 156 presque enfant. éperdue. et de ses sermons aussi. c’est de terrifier l’assistance. sur la fragilité des femmes. dans les crises de l’épilepsie. Elle gourmande les personnes de la plus haute autorité. l’interroge. elle frappe jusqu’à Marseille. ne dit plus un mot. Le pauvre homme est stupéfait. perdue d’amour et de honte. une fausse possédée de Paris.. Cette Louise. C’est le renversement de toute chose. avec l’addition de Michaëlis. Son exorciste flamand. etc. » Et aux exorcistes : « Que ne faites-vous taire cette femme ? » Il leur cite l’histoire d’une Marthe.. impudente.. Un des moyens de Louise. de sottise. elle revenait à la fureur. « un pied en enfer ». — Pour réponse. dit-elle elle-même. et lui dit : « Alors tu mens. Il s’humilie devant l’Inquisition. de son corps. sur la venue prochaine de l’Antéchrist. la première des Ursulines. car elle prêchait sur toutes choses. de la Sainte-Baume. et ne frappât les dalles de ses genoux.. une horrible lucidité. le Diable recevant le corps de Dieu !. Mais sa jalousie lui donne. disant : « Je vois des magiciens. au nom de ses Diables. déjà suppliciée par son mal. L’autre. communie tant qu’elle veut. Victorieuse. Il a trop forte partie. on la fait communier devant lui. il faut l’avouer . Le volume du flamand. etc. La vénérable Catherine de France. qui est là. à moins que l’autre. Le Diable communiant.. ne tombât en convulsion. sur les sacrements. et tout d’abord la surprend en flagrant délit d’erreur... en tout quatre cents pages. » Chacun tremble pour soi-même. homme de sens. injures et menaces que cette fille vomit cinq mois. vient voir cette merveille. relève ce mot. Louise est bien au quart folle. est un court extrait des invectives. réduit à l’étrange rôle de secrétaire et confident du . sans suspendre une minute l’affreux torrent... possédée du Diable. et deux fois par jour reprenait l’exécution de la petite. de sa tête évanouie. nulle fourberie n’eût suffi à tenir cette longue gageure. » Un minime.

sentit qu’elle était à elle. blessant amis et ennemis. .. Mot barbare : « Tu seras brûlée ! » (17 décembre). demanda pardon à sa mère. le garrottent avec une étole et le tiennent prisonnier dans telle maison qu’elle indique . Et Louise. sans étudier. la peureuse la prit à part. Tout le monde était contre Louise. » Verrine. La petite fille. Second ensorcellement. dit dès lors tout ce qu’elle voulait et la soutint bassement. une possession par la terreur. à Catherine de France. tendre comme un roc. L’autre. clémente comme un écueil. à l’assistance. Elle la prit. légères et d’orgueil insensé. l’étourdit et lui ôta le peu qui lui restait d’âme. Elle s’humilia devant tous. de ne pas trop la châtier. écrit sous sa dictée cinq lettres : Aux Capucins de Marseille pour qu’ils somment Gauffridi de se convertir . a atteint. Si nous en croyons celle-ci. — aux mêmes Capucins pour qu’ils arrêtent Gauffridi. — Enfin. Si Madeleine avait résisté. Un jour elle se mit à rire de Michaëlis.. la pria d’avoir pitié d’elle. plusieurs lettres aux modérés. pour en faire ce qu’elle voudrait. démon de l’air et du vent. à Louise. Gauffridi eût échappé. compris le sommaire de la perfection.. éperdue. aux Prêtres de la Doctrine. qui se morfondait à Aix à prêcher dans le désert tandis que tout le monde venait l’écouter à la Sainte-Baume. débordée. « Tu prêches.Jules Michelet — La sorcière (1862) 157 Diable. le Diable de Louise. lui soufflait des paroles folles. on la poussa jour par jour dans cette voie d’exquise douleur d’accuser. mais avances peu. l’enveloppa. à son supérieur Romillion. Un mot y avait fait plus que cent sermons. ô Michaëlis ! tu dis vrai. insulte sa propre supérieure : « Vous m’avez dit au départ d’être humble et obéissante. » Cette joie sauvage lui venait surtout d’avoir brisé Madeleine. l’Inquisition même. cette femme effrénée. mais à l’envers de Gauffridi. d’assassiner celui qu’elle aimait encore. qui eux-mêmes se déclaraient contre elle.. Je vous rends votre conseil. La créature anéantie marchant sous la verge et le fouet.

Pauvre réponse. étant effrayée de voir l’inquisition d’Avignon pousser jusqu’à elle. Celle-ci. dit tout le contraire du Diable de Saint-Dominique. eût tout arrêté plutôt que d’en laisser l’honneur à cette fille. qui fut pourtant appuyée par la tremblante Madeleine. Ils n’aimaient pas qu’on se mit à regarder de si près la vie des ecclésiastiques. Marseille défendait Gauffridi. la haine ordinaire des moines contre les prêtres séculiers. Ils furent jaloux du relief que ceux-ci tiraient de leur possédée. qui avait rendu Marseille au roi. L’évêque surtout et le chapitre défendaient leur prêtre. comme un chien battu et qui craint de l’être encore. sous l’influence du cordon de Saint-François. étaient (comme tous les ordres de Saint-François) ennemis des Dominicains. la dame du chef des royalistes. à qui Louise si impérieusement ordonnait de le prendre au corps. était capable de tout. ils en eurent un à point nommé. et ils écrivirent en son nom : « Que Gauffridi n’était nullement magicien. Louise parut interdite. et chez elle prendre un Marseillais. surtout madame Libertat. Les Doctrinaires auraient voulu tout finir. Ils étaient désolés du bruit. Les possédés n’étaient pas chose si rare qu’on ne pût s’en procurer . Ils soutenaient qu’il n’y avait rien en tout cela qu’une jalousie de confesseurs. Plusieurs en eurent tant de chagrin. qu’ils étaient près de tout laisser et de quitter leur maison. à Aix. La vie errante d’ailleurs qui mettait les Capucins en rapport continuel avec les femmes leur faisait souvent des affaires de mœurs. qu’on ne pouvait l’arrêter. Les dames étaient indignées. à la Sainte-Baume. Elle trouva à dire seulement qu’apparemment les Capucins n’avaient pas fait jurer à leur Diable de dire vrai. C’est par elle qu’en . Les Capucins. Toutes pleuraient pour Gauffridi et disaient que le démon seul pouvait attaquer cet agneau de Dieu. Ils prirent parti pour Gauffridi. Son Diable. éclipsé par elle dans ses prédications. il dit.Jules Michelet — La sorcière (1862) 158 Michaëlis même. » On ne s’attendait pas à cela. traité d’elle si légèrement. même de mordre et de déchirer.

Elle-même dit seulement que l’évêque. . l’inquisiteur papal. elle répéta l’accusation. il éclata en éloges « de ce pieux et saint roi qui venait de monter au ciel ». s’enfuit ou se tint cachée. l’Inquisition ne pouvait procéder que pour l’instruction préparatoire. Son mari. sans à-propos. politique et diplomate. Louise charma les gens du roi par un éloge du feu roi. elle le fit dire par Madeleine. contre une telle audace de l’Inquisition papale. où tout devait être étrange et miraculeux. offensait Dieu. chacun eut de nuit et de jour le cauchemar affreux du bûcher. cette reine du Midi. la petite ville officielle de magistrature et de noblesse.Jules Michelet — La sorcière (1862) 159 cette crise Louise horriblement mordit. Qui était en sûreté ? Personne. du moment qu’on écrivait sous sa dictée les noms de ceux qui pouvaient passer par les flammes. C’était un corps très fanatique dont les grosses têtes étaient des nobles enrichis dans l’autre siècle au massacre des Vaudois. Ce fut tout au contraire l’adversaire de Marseille. son père. Dans cette affaire. a toujours été jalouse de l’opulente splendeur de Marseille. ce ne fut pas la moindre merveille de voir un démon si furieux devenir tout à coup flatteur pour le Parlement. sans nommer personne. comme avaient fait ceux de Bordeaux. sans le savoir. Un matin. ils furent ravis de voir un inquisiteur du pape créer un tel précédent. dans une affaire de sortilège. y eut recours le premier. dans l’affaire d’un prêtre. eût dû s’appuyer du Parlement d’Aix. Celle-ci. vinrent à la Sainte-Baume. d’ailleurs. sans doute pour fléchir les inquisiteurs. Mais le mot cruel et fatal. Marseille. C’était comme une démission que donnaient les inquisiteurs de toutes leurs vieilles prétentions. pour prévenir l’appel de Gauffridi au Parlement. qui. Du moment que le Diable était pris pour vengeur de Dieu. Malheureusement elle savait qu’elle n’était pas aimée à Aix. ils fussent érigés par l’Église elle-même en censeurs et réformateurs des mœurs ecclésiastiques. c’était qu’eux laïques. Mais Madeleine n’eût jamais osé se dédire . La femme. Comme juges laïques. avouer que. Une femme qui depuis deux ans avait perdu son enfant fut désignée par celle-ci comme l’ayant étranglé. en larmes. Henri IV (qui l’aurait cru ?) fut canonisé par le Diable. craignant les tortures. Un côté flatteur aussi où mordirent ceux d’Aix. Elle cria « contre les sorciers de Marseille ».

c’était chose vraiment effrayante. mais qu’après cela l’évêque et le chapitre le réclameraient. était finie. Louise. qu’il s’avouât coupable. et avait laissé voir à tous les secrets ressorts de la tragédie. etc.. irrité contre son exorciste flamand. une commission parlementaire envoyée à la Sainte-Baume pour examiner les possédées.. On avait calculé aussi sans doute que la vue de cet homme aimé allait fort troubler les deux filles. et de faire acte d’obéissance . le tout pour Louis !. sans ménagement. Auquel cas il était sûr d’être brûlé.. qui s’était tellement subordonné à elle. Ils allèrent trouver l’évêque et lui dirent qu’en effet on ne pouvait guère refuser de représenter Gauffridi à la Sainte-Baume. en effet. et la lui .. du reste.. écouter leurs dépositions. elle ne pouvait plus rien. et annonça « qu’ils seraient punis temporellement » dans leur corps et dans leur chair. Ce cœur. L’inquisiteur Michaëlis. le replaceraient sous la protection de la justice épiscopale. miserere Ludovici !.. je vous offre tous les sacrifices qui ont été offerts depuis l’origine du monde et le seront jusqu’à la fin. Leur Diable ne souffla plus mot. que la terrible Louise elle-même serait ébranlée des réclamations de son cœur. défenseurs de Gauffridi. miserere Ludovici Fili redemptor mundi Deus. des soldats et du bourreau. s’éveilla à l’approche du coupable . le Parlement et l’Inquisition.. toutes les extases des anges. Michaëlis venait justement pour briser Louise. c’était que l’accusé ne s’endurcit pas. et dresser des listes. désigna les Capucins.. celle-ci désormais sûre du bras séculier. Je vous offre tous les pleurs des saints. le tout pour Louis ! Je voudrais qu’il y eût plus d’âmes encore pour que l’oblation fût plus grande. la furieuse semble avoir eu un moment d’attendrissement. Les pauvres Pères furent brisés.. humilié de n’avoir vaincu que par elle. Vaine pitié ! funeste d’ailleurs !.. Ce qu’elle eût voulu. sauver Madeleine.. leurs accusations. Je ne connais rien de plus brûlant que sa prière pour que Dieu sauve celui qu’elle a poussé à la mort « Grand Dieu. le tout pour Louis ! Pater de Cœlis Deus. dans notre jurisprudence. Elle-même.. ».Jules Michelet — La sorcière (1862) 160 Un tel accord des deux anciens ennemis.

Jules Michelet — La sorcière (1862) 161 substituer. Il s’abandonna lui-même. Michaëlis. s’il se pouvait. Il les défendit tant qu’il put. Ses amis. au Carême. un de ces vieux juges d’Église. craignant que. que le Diable avait dictés par la bouche de Louise. dépassa les paroles même. Le clergé de Marseille le réclama. Ce chaos d’accusations. L’hiver et l’Advent avaient été remplis par la terrible sibylle. Michaëlis et le Flamand. trahi de l’enfant qu’il aimait. qui l’avait écrit. de sermons. venu aussi. La partialité du second pour Louise. et craignait qu’on n’y touchât. et le Parlement de Provence. le Flamand. Homme d’esprit. La petite demoiselle appartenant à une famille distinguée. Ceci n’était pas maladroit et témoigne d’une certaine entente de la scène. étaient honteusement en discorde. et à tout il répondait oui. lui ferma la porte. Dans une saison plus douce. Diable maudit ! » Gauffridi cependant était arrivé à la Sainte-Baume. soutenait que tout cela était parole de Dieu. par exemple. la noblesse s’y intéressait. Un Capucin. dirent avoir visité sa chambre et n’avoir rien trouvé de magique. loin d’écouter son Flamand. lui accordant même les choses les plus contestables. la bacchante furieuse. Cela ne dura que huit jours (du 1 er au 8 janvier). s’enferma dans . où il faisait triste figure. dans l’intérêt de Madeleine. l’homme de Louise. du premier pour Madeleine. quand on le mit en face de Louise. les Capucins. il ne pressentait que trop la fin d’une pareille tragédie populaire. dans sa cruelle catastrophe. Même les deux inquisiteurs. Gauffridi était bien bas. lorsqu’il voulut entrer au petit conseil des parlementaires. il se voyait abandonné. Quatre chanoines de Marseille vinrent d’autorité le prendre et le ramenèrent chez lui. au premier mot de Louise. Mais ses adversaires n’étaient pas bien haut. elle apparut comme un juge. et. « que le Diable peut être cru en justice sur sa parole et son serment ». dans un printemps de Provence. cria : « Silence. et l’on en vint aux voies de fait. Elle lui posa les questions de doctrine. dans ce drame populaire. mais faible et coupable. aurait figuré un personnage plus touchant. cruels et subtils scolastiques. un démon tout féminin dans une enfant malade et dans une blonde timide. il n’altérât ces papiers de manière à perdre Louise. et. Il avouait une grande défiance de son chef Michaëlis. de révélations.

au légat. par une joie aveugle de vivre. Et on aurait . La pauvre folle. » Elle dit aussi : « Madeleine est livrée à l’impureté ! » C’était en effet le plus triste. sur les places de son corps qui pouvaient avoir la marque du Diable. chanta. Elle était obéissante et douce dans ses bons moments. Elle n’appuya pas le Flamand. Michaëlis. impudique et provocante. Quoiqu’elle dût l’être à Aix par les médecins et chirurgiens du Parlement (p. Les juges. Le prêtre de la Doctrine. le vieux Romillion. Michaëlis. On lui fait de la musique pour essayer de la calmer. On s’occupe trop d’elle en vérité. Ceux de Michaëlis. Cette fille hardie stigmatisa ces indécences au fer chaud : « Ceux qu’engloutit le Déluge n’avaient pas tant fait que ceux-ci !. lui ôter cette vanité. rien de pareil n’a jamais été dit de toi !. se passèrent apparemment ce mépris des formalités. Mais la prudente cour papale fut effrayée du scandale de voir un inquisiteur accuser un inquisiteur. lui restitua les papiers. ici réconciliés et n’ayant pas à craindre leur surveillance mutuelle. qui avait les parlementaires pour lui. et soutint un siège.. Choqué de voir ces hommes admirer ses longs cheveux.Jules Michelet — La sorcière (1862) 162 sa chambre.. qui forment un second procès-verbal assez plat et nullement comparable à l’autre. Louise. On note très soigneusement si elle mange ou ne mange pas. Ils avaient un juge en Louise. Sodome. par excès de zèle. On lui adresse des questions étranges sur le magicien. qui n’avait peur de rien. et souvent de façon peu édifiante. pour le faire taire.. 69). Michaëlis. Le Flamand porta appel contre son chef Michaëlis à Avignon. Elle-même fut examinée. la visita à la SainteBaume. qui n’eut plus qu’à se soumettre. voulait au roi opposer le pape. laïques et moines. ne sont remplis que de Madeleine. il dit qu’il fallait les couper. avec une liberté honteuse. 70). ou par un sentiment confus que c’était elle maintenant qui avait action sur les juges. Point de matrone appelée. et il spécifie ses observations (p.. dansa par moments. de n’être pas brûlée. en rougit pour son Ursuline. ne put prendre le manuscrit qu’au nom du roi et en enfonçant la porte.

. voilà notre convertie qui courait à toutes jambes pour rejoindre Gauffridi. Mais l’âme ? Michaëlis ne savait comment la reprendre. L’obstacle était elle-même. lui offrait du sang. le coupa. j’étais au sabbat. Elle ne cachait pas ses songes érotiques. amoureux. On la reprit. la porte se trouvant ouverte. il assura avoir déjà tiré de ce petit corps une armée de six mille six cent soixante diables . « Et. Mais ses Diables étaient vaniteux. il y mit un homme d’armes. Lui. disait-il. comme je refusais. et le magicien l’immola. Mais un jour.. » Dans un autre moment. le détruisit. et taillait les invisibles en pièces. Je résistais. disait-elle. il était là. dit un jeune homme ». qu’ils tiraient de leurs mains avec des lancettes. c’était la . qui frappait de tous les côtés. à genoux. Chacun d’eux. au moins le corps. pour l’honorer.. non éloquents et furieux comme ceux de l’autre. Madeleine était en bonne voie de salut. la corde au cou. Les magiciens adoraient ma statue toute dorée.Jules Michelet — La sorcière (1862) 163 bien voulu en faire une Louise.. Alors il dit : « Y a-t-il quelqu’un ici qui veuille mourir pour elle ? — Moi. Elle disait à chaque instant des choses imprudentes qui pouvaient irriter la jalousie de ses juges et leur faire perdre patience. Elle avouait que tout objet lui représentait Gauffridi. Supposant aussi que l’obstination de cette personne si douce venait des sorciers invisibles qui s’introduisaient dans la chambre. Comme inquisiteur en chef. Pour mieux convaincre le public. elle le voyait qui lui demandait seulement un seul de ses beaux cheveux blonds. Michaëlis fut obligé de jouer la pièce tout seul. bien solide. tenant à dépasser de loin son subordonné Flamand. avec une épée. il lui fit rejeter le charme ou sortilège qu’elle avait avalé. le brûla. ils ne dirent que des pauvretés. » Elle assurait cependant qu’elle résistait toujours. Il avisa heureusement son anneau magique. qu’elle le voyait toujours. il n’en restait qu’une centaine. il dit : « La moitié au moins d’un cheveu. Qui eût refusé de se rendre à cela ? L’assistance demeura stupéfaite et convaincue. Mais la meilleure médecine pour convertir Madeleine. Quand on voulut les faire prêcher. Il le tira. et le lui tira de la bouche dans une matière gluante. me priant de revenir à lui et de ne pas le trahir. « Cette nuit.

Un vicaire général de l’archevêché dit qu’il y avait en ce palais un noir et étroit charnier. On l’exorcisa en lui appliquant au visage ces froids ossements. » Horrible communauté ! Ce Diable à deux damnait l’un par les paroles de l’autre . On lui montra des huguenots. en faisant blasphémer son Diable au nom du magicien. flatteuse. Cela ne l’empêchait pas de japper en furieuse quand on la menait à l’église. Elle ne mourut pas d’horreur. à faire tout ce qu’on voulait. Belzébuth. mais elle fut dès lors à discrétion. parles-tu si mal de ton grand ami ? » — Elle répondit ces mots . envoya prendre à Marseille l’imprudent. et l’on eut ce qu’on voulait. se voyant si bien appuyé de l’évêque. vit les juges et les anima. Les exorcistes lui firent cette cruelle question. l’extermination de ce qui restait de sens moral et de volonté. à laquelle ils eussent eux-mêmes pu répondre bien mieux qu’elle : « Pourquoi. l’inquisiteur alla prêcher le carême à Aix. au nom de Gauffridi. la mort de la conscience. des Capucins. On avisa un moyen bien hardi avec cette enfant si malade. ce qu’on appelle en Espagne un pourrissoir (comme on en voit à l’Escurial). docile à son impulsion. cherchant à deviner ce qui plairait à ses maîtres. on introduisit la fille tremblante. Anciennement on y avait mis se consommer d’anciens ossements de morts inconnus. Elle était si agitée qu’on fut contraint de la lier. Et au moment de l’élévation : « Retombe sur moi le sang du Juste. mieux que n’eussent fait les gens du roi. du chapitre. avait cru qu’on n’oserait. Le Parlement. Dans cet antre sépulcral. On la mit devant Gauffridi. et l’on n’était plus sûr de rien.Jules Michelet — La sorcière (1862) 164 mort de Gauffridi. d’ameuter le peuple contre Gauffridi. je renonce à Dieu ». de la part de Gauffridi. on l’imputait à Gauffridi. et elle lui dit par cœur les griefs d’accusation. qui. Son trouble était épouvantable. et elle les injuria. Et la foule épouvantée avait hâte de voir brûler le blasphémateur muet dont l’impiété rugissait par la voix de cette fille. Gauffridi de l’autre. arrivèrent à Aix. Madeleine d’un côté. tout ce qu’il disait par Madeleine. Belzébuth disait par sa bouche : « Je renonce à Dieu. une de ces peurs qui jettent une femme dans les convulsions et parfois donnent la mort. de tout le monde. Le 5 février. Elle devint un instrument souple. etc.

Il conte qu’on lui banda les yeux. Elle s’enfonçait des aiguilles. Une fois. et ne se défendit plus. Il dit vouloir se confesser aux oratoriens. cet homme serait brûlé demain. se confessa aux Capucins. je suis à lui pour faire tout ce qu’il voudra. Elle ne pouvait plus prendre le moindre aliment.Jules Michelet — La sorcière (1862) 165 affreux : « S’il y a des traîtres entre les hommes. il aurait été relaxé certainement. Mais ce nouvel ordre. par trois fois. ils tenaient à constater la pureté supérieure de la juridiction . était trop froid et trop sage pour prendre en main une telle affaire. Que devenait Gauffridi ? L’inquisiteur. avoua tout et plus que la vérité. n’en dit presque rien. elle saisit un couteau. pourquoi pas entre les démons ? Quand je me sens avec Gauffridi. Et ces gens qui depuis cinq mois l’exterminaient d’exorcismes et prétendaient l’avoir allégée de six mille ou sept mille diables. on avait enfoncé l’aiguille sans qu’il la sentît . » Il se sentit perdu. et. elle tâcha de s’étrangler. qu’on aurait pu appeler le juste milieu du catholicisme. Quand on lui ôta le bandeau. donc il était trois fois marqué du signe d’Enfer. Une fois. mais n’eut pas la force d’appuyer. Il regarda seulement si quelques ennemis des Dominicains ne pourraient lui sauver la vie. enfin essaya follement de se faire entrer dans la tête une longue épingle par l’oreille. il y eut place encore pour le désespoir. Alors il se retourna vers les moines Mendiants. il apprit avec étonnement et horreur que. quand on le lui ôta. elle se piqua avec une lancette. Mais nos parlements étaient plus sévères . En Espagne. » Elle ne soutint pas pourtant cette exécrable risée. pendant qu’avec des aiguilles on cherchait sur tout son corps la place insensible qui devait être la marque du Diable. je le trahis et m’en moque. Quoique le démon de la peur et de la servilité semblât l’avoir toute envahie. pour acheter la vie par la honte. si long sur les deux filles. Et l’inquisiteur ajouta : « Si nous étions en Avignon. si avancée d’ailleurs et désespérée. Et quand vous me contraignez. Le courage seul lui manquait. sont obligés de convenir qu’elle ne voulait plus que mourir et cherchait avidement tous les moyens de suicide. Le peu qu’il dit est bien étrange. sauf une pénitence dans quelque couvent. Il passe comme sur le feu.

le gardaient. la magie restant le grand chef d’accusation. « Comment font les Séraphins. comme on répéta l’ordre. caresses et tendresses. indécente. mais qui bien certainement livrait son corps au bûcher. sauvait son âme. » Est-ce assez de honte et d’horreurs ? Resterait à savoir ce que cet infortuné dit à la question. fini. imitant le vol des uns. si fière et si indomptée. de vider les lieux. et que. avec son Diable Verrine. on somma son Diable. frivole. Ce fut une facétie. Tout ce qu’il y dut révéler éclairerait sans nul doute la curieuse histoire des couvents de femmes. baiser le pavé . Belzébuth. qui compromettait le clergé. on en finit avec les filles. dit Louise. on pût laisser au second plan la séduction d’un directeur. devant Dieu ? — Chose difficile. les bras étendus. elle fit effort pour obéir. mais ils .Jules Michelet — La sorcière (1862) 166 laïque. ils n’ont pas de corps. en lui faisant exécuter une curieuse pantomime. le Diable sorti de Madeleine ! — Je le vois distinctement à l’oreille de Gauffridi. Les Capucins. et enfin l’adoration. disaient-ils. qui était là garrotté : « Maintenant. s’y appliquer de tout son long. en se courbant devant les juges et la tête en bas. Singulière exhibition. qui. On lui donna l’ordinaire et l’extraordinaire. comme armes qui pouvaient servir. Les parlementaires recueillaient avidement ces choses-là. Mais avant de chasser un esprit si ami de l’Église. lui dit-on. Elle gagna encore l’assemblée par un cruel coup de poignard qu’elle frappa sur Gauffridi. le consolaient jour et nuit. On vit cette fameuse Louise. n’étaient pas gens à attirer la foudre sur eux. tirent de lui l’aveu mortel. et. s’humilier. sinon de donner ses oppositions. où est Belzébuth. on fit venir Madeleine. et. L’homme étant perdu. par obsession. Il n’eut garde de le faire et partit honteusement. Puis on fit venir Louise. parlant à elle. eux-mêmes peu rassurés sur l’article des mœurs. qu’on ne devait pas brûler. les moines régalèrent les parlementaires. le brûlant désir des autres. » Mais. mais seulement pour qu’il s’avouât magicien. Donc ses amis. du savoir-faire de ce Diable. Ils enveloppaient Gauffridi. par laquelle on lui fit expier son terrible succès populaire. les Capucins. novices en ces choses. les Chérubins. Dans une grande assemblée du clergé et du Parlement. les Trônes.

ni sa fureur. les terreurs de la Sainte-Baume. Le procès fini. brûlé vif à Aix quatre jours après (30 avril 1611). elle avait dit pendant le procès : « Je ne m’en glorifierai pas. Ce pèlerinage picard n’eut pas l’effet dramatique. la nouvelle possédée. ne fut pas fort relevée par une autre affaire de possession qu’ils arrangèrent à Beauvais (novembre) de manière à se donner tous les honneurs de la guerre. la promenèrent même de Beauvais à Notre-Dame de Liesse. On ne la montrait en public que comme exemple de pénitence.. tous ceux qu’elle imaginait affiliés à la magie. entamée par ce procès. fort attaqué dans le public pour tant d’animosité qui ressemblait fort à la jalousie. fut appelé par son ordre. Qu’advint-il des deux rivales. Le tout n’aboutit à rien qu’à amuser les huguenots. n’eut pas la brûlante éloquence de la Provençale. avec son latin. Le Diable meurtrier qui était en elle était plus furieux que jamais. » Retour à la table des matières . Ils en firent grand bruit. et ne vit pas le supplice de Gauffridi. Cette Lacaille. qui fut brûlée vive. fut tenue en terre papale. Mais l’affaire resta assez froide. du moins son ombre. de peur qu’on ne la fît parler sur cette funèbre affaire. Pour Louise. qui s’assemblait à Paris. de Madeleine et de Louise ? La première. la montrèrent souvent en procession. ni sa fougue. en jargonnait quelques mots. j’en mourrai ! » Mais cela n’arriva point. Comme on avait reproché surtout au Diable de Louise de ne pas parler latin. l’avaient répudiée et abandonnée. nommée Honorée. que le tout soit à sa gloire et à celle de son Église.. On la menait couper avec de pauvres femmes du bois qu’on vendait pour aumônes. Michaëlis. et qu’ils imprimèrent à Paris. Elle ne mourut pas . dit en finissant le P. entre autres une pauvre fille.Jules Michelet — La sorcière (1862) 167 les tenaient « sous le secret de la Cour ». elle tua encore. L’inquisiteur Michaëlis. prénoms et surnoms. humiliés d’elle. Ses parents. La réputation des Dominicains. Denise Lacaille. Elle se mit à déclarer aux inquisiteurs par noms. « aveugle des deux yeux ». « Prions Dieu.

au centre. une hérésie immense où trempaient un nombre infini de confesseurs et de directeurs. trop persécutés là-bas. directeurs ? Il faut sans doute entendre qu’aux directeurs officiels nombre de laïques s’adjoignirent. s’étaient réfugiés chez nous et qui. les alumbrados de l’Espagne (illuminés ou quiétistes). Un de ceux-ci qui éclata plus tard avec talent. dans le monde des femmes. légion admirable des gardiens de l’Église. qui. bons chiens du saint troupeau. Tout le clergé en était-il ? tous les confesseurs. mais en pleine France. glissaient le doux poison qu’on appela plus tard du nom de Molinos. à Chartres. étant si étendue. qu’on ne connaît que par extraits. . ce bon père expliquait qu’en 1633 il avait eu le bonheur de découvrir une hérésie. surpris non pas dans les déserts. un terrible gibier. surtout dans les couvents. brûlant du même zèle pour le salut des âmes féminines. La merveille c’était qu’on n’eût pas su plus tôt la chose. avaient flairé. Les capucins. partout. Les capucins juraient qu’en la Picardie seule (pays où les filles sont faibles et le sang plus chaud qu’au Midi) cette folie de l’amour mystique avait soixante mille professeurs. Elle ne pouvait guère être cachée. en Picardie.Jules Michelet — La sorcière (1862) 168 VII LES POSSÉDÉES DE LOUDUN — URBAIN GRANDIER 1632-1634 Retour à la table des matières Dans les Mémoires d’État qu’avait écrits la fameux père Joseph. et que l’on a sans doute prudemment supprimés comme trop instructifs.

de leurs faiblesses. à Rome. etc. et l’influence unique. entré par hasard dans un couvent de nonnes. non les hommes pratiques. non les médecins. Si cette visite passagère eut cet effet. vicaire de Jésus. donna le tête-à-tête au directeur. Et. où les religieuses recevaient le beau monde. dansaient. il parle d’un prêtre espagnol estimé qui. cent fois plus maître alors qu’il ne le fut dans les temps antérieurs si l’on ne se rappelle les circonstances nouvelles.Jules Michelet — La sorcière (1862) 169 audace. ferma la porte au monde. On ne peut comprendre la toute-puissance du directeur sur les religieuses. le médecin Wyer nous l’explique par des histoires fort claires. le besoin absolu de varier l’existence. donnaient des bals. Dès le seizième siècle. Cette réforme. Les sens ne sont pas tout dans l’état de ces filles. et non seulement dans la maison.. on peut comprendre quel dut être l’état du directeur des monastères de femmes quand il fut seul chez elles. Il cite dans son livre IV nombre de religieuses qui devinrent furieuses d’amour. de sortir d’une 66 Wyer. Qu’en résulterait-il ? Les spéculatifs en feront un problème. disant qu’épouses de Jésus. celles du prêtre. put passer le jour avec elles. La réforme du concile de Trente pour la clôture des monastères. est l’auteur des Délices spirituelles. en sortit fou. surtout par David à Louviers). Desmarets de SaintSorlin. et profita de la clôture. Est-ce à dire que l’on n’entrât plus aux couvents ? Un seul homme y entrait chaque jour. . liv. ch. elles étaient les siennes. cette clôture. fort peu suivie sous Henri IV. dans son livre III. Il faisait dire des messes pour que Dieu lui donnât la grâce d’épouser bientôt ce couvent 66. mais à volonté dans chaque cellule (on le voit dans plusieurs affaires. ou plutôt les jésuites qui le menaient. recevoir à chaque heure la dangereuse confidence de leurs langueurs. exigèrent une grande décence extérieure. Le cardinal de La Rochefoucauld. aux rivaux incommodes. VII. III. Il faut compter surtout l’ennui. cette réforme commença sérieusement sous Louis XIII.

immolés en eux et anéantis. il purifie. La casuistique fut pour le monde. exigent de leurs confesseurs la variété du plaisir. 1645 . de l’art de tout permettre. » — A Louviers. qui ne se défia pas de Gabriel. . La partie supérieure est tellement divine. qu’il y aurait une grande et lumineuse enquête . 190. — « Couraitelle au risque ? Non. ne s’en tiendrait pas là. et laissé voir à tous. quand tout cela roule audehors. Jésus l’a tellement méprisée. qu’il l’a exposée nue à la flagellation. la docile. On devait croire que le zélé Joseph. » Il lui enseigne l’abandon de l’âme et de la volonté. pour mieux rentrer en innocence. dans une seule province. Une littérature immense. qui. 174. l’absolution de l’inconstance. c’est le grand principe mystique. Exemple la sainte Vierge. comment croire qu’on supportera la pesante uniformité de la vie monastique. 189. cette belle doctrine fleurit dès 1623. » Esprit de Bosroger (capucin). Ainsi firent nos premiers parents. L’anéantissement de la personne et la mort de la volonté. où l’indulgence de la veille paraîtrait sévérité le lendemain. Littérature très progressive. Car un esprit ne peut causer aucune impureté ! Tout au contraire. — L’ange enseigne à la nonne premièrement « le mépris du corps et l’indifférence à la chair. Au dixseptième siècle. mais obéit. elle est commune dans les couvents de France et d’Espagne. 181. se fait de la casuistique. l’ennui des longs offices. Le prêtre est entraîné.. la découverte de la terre ! l’imprimerie ! les romans surtout !. serait 67 Doctrine très ancienne qui reparaît souvent dans le moyen âge. 171. la Piété affligée. Desmarets nous en donne très bien la vraie portée morale. érudite. professée par un directeur âgé. Les dévoués. conçut ».Jules Michelet — La sorcière (1862) 170 vie monotone par quelque écart ou quelque rêve.. dit-il. comptait soixante mille docteurs. autorisé. que ce peuple innombrable. qui avait poussé si haut le cri d’alarme contre ces corrupteurs. David. p. 167. qu’elle ne sait plus ce que fait l’autre 67.. la sainte. les Indes. variée. au milieu de tant de distractions. Dès lors ils ne peuvent mal faire . la mystique pour les couvents. n’existent plus qu’en Dieu. agite les esprits. nulle part plut claire et plus naïve que dans les leçons d’un ange normand à une religieuse (affaire de Louviers). Que de choses nouvelles à cette époque ! Les voyages. 173. Le fond de son enseignement était « de faire mourir le péché par le péché.. 196. la toute passive obéissance. veulent. sans assaisonnement que de quelque sermon nasillard ? Les laïques même. forcé de proche en proche.

il était peu goûté de nos Françaises pour sa malpropreté . non le bûcher. aucun directeur. mais nullement pour le brûlé. est un livre sérieux.. une certaine obscurité reste en effet sur l’affaire de Grandier 68. Quel directeur. Si Richelieu avait lâché la meute des capucins. La Procédure est à notre grande Bibliothèque de Paris. — Je suis. haïssait le clergé séculier. Quelques-uns. et que chacun. mais contre un curé magicien. n’avait usé et abusé du doux langage des quiétistes près de ses pénitentes ? Richelieu se garda de troubler le clergé lorsque déjà il préparait l’assemblée générale où il demanda un don pour la guerre. demi-moine et demi-mondain. dans les martyrs de la libre pensée. pût toujours dire : « Ce n’est pas moi. mais la prison perpétuelle. récollets. le moine jalousait. même honnête. En général. libertin. vaniteux.Jules Michelet — La sorcière (1862) 171 connu. bien plus un diable. Richelieu se soucia peu d’approfondir la chose. etc. comme on va voir. . et confirmé par les Procès-verbaux même de Laubardemont. Sa tendresse pour les capucins ne l’aveugla pas au point de les suivre dans une affaire qui eût mis dans leurs mains l’inquisition sur tous les confesseurs. Maître absolu des femmes espagnoles. dit-on. un silence profond. ne s’y reconnût. elles allaient plutôt au prêtre ou au jésuite. quel prêtre. prouve à merveille qu’il fut sorcier. Tout au contraire. contre les brûleurs. carmes. Mais non. 68 L’Histoire des Diables de Loudun. M. solide. contre un curé. et l’on n’en a pas de nouvelles. ils disparaissent. Mais nul procès. Son historien. en haine de Richelieu. un seul. en sécurité pleine. furent emprisonnés. du protestant Aubin. le capucin Tranquille. de sorte qu’aucun confesseur. Figuier a donné de toute l’affaire un long et excellent récit (Histoire du merveilleux). Celui du capucin Tranquille est une pièce grotesque. qui méritait. Ménage est près de le ranger parmi les grands hommes accusés de magie. dominicains. qui eût été en sûreté dans le clergé ? Personne. confesseur amphibie. Selon toute apparence. C’était un fat. et il est nommé dans le Procès (comme on aurait dit d’Astaroth) Grandier des Dominations. » Grâce à ces soins tout prévoyants. examiné de près. ce qui permettait d’embrouiller les choses (comme en l’affaire de Gauffridi). Un procès fut permis aux moines. Il est ridicule d’en faire un martyr.

Nos Françaises. en plein Poitou. La Loudun catholique (magistrats. la chose. s’éteignit dans la platitude. furent terribles de jalousie et terribles de haine. partant indiscrètes. ne diraient mot. par l’affaire de Louviers. d’une personnalité forte. moines. en vraie colonie conquérante. . parmi les huguenots. dans les vieilles villes protestantes. l’éclairer par le troisième acte. il ne faut pas prendre Grandier à part. comme on pouvait le deviner. La colonie se divisa. par l’opposition du prêtre et du moine. toujours le moine jaloux et la nonne furieuse par qui on fait parler le Diable. en trois affaires. subissaient la vie de sérail. au contraire. vrais diables (et sans figure). exigeante. Les religieuses de ces pays de paresse méridionale étaient étonnamment passives. et le prêtre brûlé à la fin. Llorente. mais lui garder sa place dans la trilogie diabolique du temps. 69 V. avec une liberté très grande. et si claires vers la fin.Jules Michelet — La sorcière (1862) 172 Pour voir un peu plus clair. vivaient comme en pays conquis. qu’on eût attendu une affaire scandaleuse pour les catholiques. etc. Ricci. dont il ne fut qu’un second acte. qui copia Loudun (comme Loudun avait copié). tout récemment vaincus. accusatrices. l’éclairer par le premier acte qu’on a vu en Provence dans l’affaire terrible de la Sainte-Baume où périt Gauffridi. et qui permet d’y mieux voir que dans la fange obscure des monastères d’Espagne et d’Italie. bruyantes. ardente. dans la ville même où ils tenaient leurs grands synodes nationaux. Del Rio. Ce n’était pas à Loudun. pensant non sans raison que des gens souvent massacrés. et qui eut à son tour un Gauffridi et un Urbain Grandier. Les trois affaires sont unes et identiques. Mais justement ceux-ci. Voilà ce qui fait la lumière dans ces affaires. Toujours le prêtre libertin. et pis encore 69. que tout le monde en eut honte. sous les sifflets et le dégoût. un peu de noblesse et quelques artisans) vivait à part de l’autre. Leurs révélations furent très claires. sous leurs yeux et leurs railleries. commencée par l’horreur. et qu’en trente ans. prêtres.

ce personnage apparaissait dans les rues de Loudun comme un père de l’Église. On s’étouffait à ses sermons. Toutes lui furent à discrétion. Celles de Loudun étaient un petit couvent de demoiselles nobles et pauvres. il glissait aux allées ou par les portes de derrière. les hommes contre (du moins presque tous). Il éclata en chaire.Jules Michelet — La sorcière (1862) 173 Le moine. mais plus encore la fille du procureur royal. moins bruyant. missionnaires femelles en pays protestant. Ce n’était pas assez. La femme de l’avocat du roi fut sensible pour lui. qui en eut un enfant. insolent et insupportable. le mari trompé. brûlait d’élever son couvent. tenait le haut du pavé contre les protestants. tous deux apprirent avec fureur que les jeunes nonnes ne rêvaient que de ce Grandier dont on parlait tant. hâbleur. nombreux et altier. Il y avait partout alors des Ursulines. Il devint magnifique. La supérieure. sœurs vouées à l’éducation. Elle aurait pris Grandier peut-être. et confessait les dames catholiques. le directeur menacé. élève des jésuites. ne respectant plus rien. poussant toujours son avantage. comme missionnaire convertisseur. tenait la supérieure. et bientôt dans le monde. dame de bonne noblesse et bien apparentée. Majestueux et fastueux. Le chanoine Mignon. léger comme un Gascon. charmaient les mères. le père outragé (trois affronts en même famille) unirent leurs jalousies et jurèrent la perte de Grandier. étant proche parent des deux principaux magistrats. comme on l’appelait. ayant les femmes pour lui. ancien collège huguenot. de l’amplifier. en venait aux religieuses. Pour réussir. on ne leur donna guère que la maison. En peu de temps. maître des dames. il sut brouiller à fond toute la petite ville. lettré et agréable. Il criblait de sarcasmes les carmes. Il se perdait assez . écrivant bien et parlant mieux. mais Méridional d’éducation. tandis que la nuit. attiraient les petites filles. Pauvre couvent lui-même . si déjà elle n’eût eu pour directeur un prêtre qui avait de bien autres racines dans le pays. Elle et lui en confession (les dames supérieures confessaient les religieuses). Il était Manceau de naissance et disputeur. Donc. Ce conquérant. de l’enrichir et de le faire connaître. de facilité bordelaise. il suffisait de le laisser aller. qui caressaient. l’homme à la mode. arriva un jeune curé. lorsque de Bordeaux. en les fondant. déblatérait en chaire contre les moines en général.

se jeta à ses genoux. — Accusation habile qui mettait contre lui l’évêque de Poitiers. mais il se trouva là des gens qui dirent au roi que c’était affaire d’amour et fureur de maris trompés. qui. à l’église. Quelques-unes en étaient malades. Les religieuses. un démon. Grandier sentit la profondeur du coup. Comme en tout il aimait l’éclat. Si bien qu’elles s’épouvantèrent elles-mêmes. . le revenant des nuits. Les trois dès lors crurent le tenir. Une affaire éclata qui fit un bruit à faire presque écrouler la ville. il alla au roi même. ces illusions se mêlant aux scandales de ville dont on leur parlait trop le jour. impunément bâtonné. un esprit fort. donc déshonoré comme prêtre. « pliait un genou et non deux » .Jules Michelet — La sorcière (1862) 174 lui-même. il baissait chez les femmes. demanda vengeance pour sa robe de prêtre. Tout cela monté avec génie. ou malades d’esprit. aux fantômes. enfants de la ville. ce fut Grandier. et livrait celui-ci à la rage des moines. Leurs pensionnaires. il faut l’avouer. Il l’aurait eue d’un roi dévot . Ils suscitèrent d’abord dans les petites gens qu’ils protégeaient deux bonnes âmes qui déclarèrent ne pouvoir plus garder pour leur curé un débauché. l’homme. vainqueur. n’étaient pas rassurées. un sorcier. Mais ces peurs. senti la nuit près d’elles. enfin qui se moquait des règles. Était-ce illusion ? Étaient-ce plaisanteries de novices ? Était-ce réellement Grandier qui avait acheté la portière ou risqué l’escalade ? On n’a jamais pu l’éclaircir. et donnait des dispenses contre les droits de l’évêque. Au tribunal ecclésiastique de Poitiers. et s’être réveillées trop tard. Elles couraient la nuit les corridors. Il n’y avait pas trop d’ordre en ce mélange de petites filles riches que l’on gâtait. perdait dans le public. avaient trouvé plaisant d’épouvanter les autres en jouant aux revenants. audacieux. En le faisant accuser par deux pauvres. aux apparitions. en cette vieille maison huguenote où on les avait mises. Grandier fut condamné à pénitence et à être banni de Loudun. et peut-être aussi de jeunes nonnes. défenseur naturel du prêtre. Plusieurs dirent l’avoir vu. on trouva très utile de le bâtonner par un noble. En ce temps de duel.

Chose hasardeuse. il menaçait. où le Diable. l’aveu tiré du Diable « que Dieu est dans le sacrement ». béni des bonnes femmes qui en pleuraient de joie. toutes le regardaient des fenêtres . attirer bientôt les yeux de la cour. l’archevêque de Bordeaux. autant et plus que prêtre. Il parut chez les Ursulines. mais en même temps lui conseilla sagement d’aller vivre partout. Mais que de gens intéressés au succès ! La supérieure voyait son couvent. l’exorciste représentait Dieu. ils invoquèrent un Diable et ils l’eurent à commandement. C’est ce que l’orgueilleux n’eut garde de faire. ainsi poussés. Il voulut jouir du triomphe sur le terrain de la bataille et parader devant les dames. se rappelèrent l’affaire de Gauffridi. à grand bruit . . Dans cette comédie tragique.Jules Michelet — La sorcière (1862) 175 Mais le tribunal civil reprit la chose et le trouva innocent. obscur. Il eut encore pour lui l’autorité ecclésiastique dont relevait Poitiers. ou tout au moins c’était l’archange terrassant le dragon. porté dans les bras de la foule. l’humiliation des huguenots convaincus par le démon même. souvent (comme à Soissons) devant la porte des églises. Ce prélat belliqueux. On ne s’intéressait qu’au Diable. épuisé. On ne pouvait pas toujours le voir sortir du corps en crapaud noir (comme à Bordeaux en 1610). Il rentra dans Loudun au grand jour. honorablement réhabilité. croyable pour l’Église et croyable pour les gens du roi. avait été accepté en justice comme un bon témoin véridique. de toute la terre. les prêtres. des provinces. à leur tour en péril. Il innocenta le curé. amiral et brave marin. excepté à Loudun. Sourdis. il marchait tenant un laurier. pauvre. Non content de cette folie. Les moines y voyaient leur victoire sur leurs rivaux. Désespérés. Il descendait des échafauds. Voilà pourquoi il fallait toujours un peu de sorcellerie dans les procès. voulait réparation. ruisselant de sueur. le père du mensonge. Ils retrouvaient ces combats populaires livrés au Diable en l’autre siècle. la terreur et la joie du peuple à voir triompher le bon Dieu. Ses adversaires. mais triomphant. ne fit que hausser les épaules au récit de ces peccadilles.

Les moines de toutes couleurs s’emparent des nonnes. bien plus. à l’enfer. imaginative et dévote. hardie. envoie son aumônier . les exorcisent par trois. à la cour. une surtout. Les capucins à eux seuls en occupent deux. Enfin Louviers. J’en doute . six filles de la ville sont possédées. La foule y court. jargonnèrent diaboliquement. dans l’affaire de Provence. Ils se partagent les églises. que nous verrons. reprit le rôle de la Louise de Marseille. creusaient. à la lueur des torches.Jules Michelet — La sorcière (1862) 176 Mais on était du moins dédommagé par une grande. palpitant. s’ils parlaient politique. et envoya sa nièce pour témoigner intérêt à la chose. Il leur rendit hommage. On en parla partout. qui vit tout et crut tout. Loudun eut pour lui le tapage et la bacchanale furieuse d’une grande armée d’exorcistes divisés en plusieurs églises. tiraient des fosses les charmes qu’on y avait cachés. le même diable Léviathan. Notre reine espagnole. plus d’une crie qu’elle sent aussi des diables . toutes les femmes. firent une bonne partie du succès. . une superbe mise en scène. Qu’en dit le roi de France ? Toute sa dévotion était tournée au Diable. imagina des scènes de nuit où les diables en religieuses. et. lord Montaigu. dans cet auditoire effrayé. son fidèle serviteur. L’affaire de Loudun commença par la supérieure et par une sœur converse à elle. L’âpre désert de Madeleine. Il avait vu les plaies d’une nonne. l’ancien papiste. Miracle constaté. les diables étaient essentiellement espagnols et du parti d’Espagne . l’horreur de la Sainte-Baume. à la crainte. le démon supérieur de chicane et d’accusation. Elles eurent des convulsions. D’autres nonnes les imitèrent. par quatre. Et le simple récit de ces choses effroyables fait deux possédées à Chinon. marquées par le Diable sur les mains de la supérieure. Peut-être en eut-il peur. c’eût été contre Richelieu. à Paris. On dit que Richelieu fut charmé de l’y entretenir. les divisent. pour raviver un peu ce genre usé. Toute la petite ville entre en branle. rapporta tout au pape. les stigmates.

Ils n’auraient su que dire si des exorcismes secrets. Mais Loudun même ne croyait pas. vint lui-même trouver les fourbes. qui visita les filles. Le Démon. un apothicaire. ne les trouva point possédées. Un parent des accusateurs. qu’il s’était fait le secrétaire de sa paroissienne. avait écrit un ignoble pamphlet. sous son nom. qu’on dit si rebelle. se tut. rafraîchie tous les jours. Wyer. répétaient le matin ce qu’on leur apprenait le soir d’après le manuel connu du père Michaëlis. que les assaillis devinrent assaillants. et sans crainte imprima que cette affaire n’était que ridicule. ni malades. Mais les passions étaient trop animées pour que la chose en restât là. que ses stigmates étaient une peinture. Un ferme magistrat. Qu’étaient-elles ? Fourbes à coup sûr. Il était justement chargé de raser les forts de Loudun. un des nombreux agents de Marie de Médicis . eut peur. Laubardemont. de la science et de la lumière contre le ténébreux mensonge. les dénonça.Jules Michelet — La sorcière (1862) 177 La cour croyait. éclata. pauvres imitateurs des démons de Marseille. On eût aisément constaté ce que vit plus tard un témoin. Il se fit donner une commission pour faire juger Grandier. On fit entendre au cardinal que l’accusé était curé et ami de la Cordonnière de Loudun. les exorcistes. il fut condamné à l’amende honorable. répétition soignée de la farce du jour. Le flot remonta pour Grandier avec une telle force. Mais elle était parente d’un conseiller du roi. ni folles. le bailli de la ville. et. qui la sauva. fut pris à partie par une riche demoiselle de la ville qu’il disait être maîtresse du curé. La supérieure était perdue. Comme calomniateur. Il envoya un règlement pour diriger du moins. Nous l’avons vu commencer par Agrippa. ne les eussent chaque nuit préparés et stylés à figurer devant le peuple. finir leur arbitraire . Ainsi continue dans le siècle ce beau duel du médecin contre le Diable. de plus son chirurgien. . Ce fut aussi le jugement tacite de l’archevêque de Bordeaux auquel Grandier en appelait. Ses diables. perdit la voix. Certain docteur Duncan continua bravement à Loudun. les menaça.

que le donneur d’avis jugea prudent de se sauver en Italie. elles suppléaient par le cynisme. Les magistrats furent indignés. jeté où ? Dans la maison et la chambre d’un de ses ennemis qui en fait murer les fenêtres pour qu’il étouffe. qui avait observé sérieusement. Pouvoir illimité. Toute la force du royaume. qui prennent sur lui d’avance leur vengeance préalable. et le regarda de si mauvais œil. l’avant-goût du supplice ! On le traîne aux églises en face de ces filles. Spectacle hideux ! des filles. Richelieu lui aurait donné une belle prise contre lui près du roi s’il n’eût montré du zèle. le topinambour. Les capucins. C’est le roi en personne. abusant des prétendus diables. Ne pouvant imiter l’éloquence de la possédée de Marseille. Les capucins.Jules Michelet — La sorcière (1862) 178 Du reste. si ces démons étaient faibles en latin. à qui Laubardemont a rendu la parole. Quillet. allaient croissant. elles le disaient tout de travers. Il n’en tint compte et se fit arrêter. pour lâcher devant le public la bonde à la furie des sens ! C’est justement ce qui grossissait l’auditoire. le Père Joseph. le lieutenant civil avertit Grandier qu’il l’arrêterait le lendemain. mis aux cachots d’Angers. Avec lui la terreur. sans forme de procès. sans se déconcerter. de la bouche des femmes. Le peu qu’on leur soufflait de latin. une horrible massue. ainsi que l’odieux. dirent que. alla voir Richelieu et l’avertit. Le public trouvait que les diables n’avaient pas fait leur quatrième. L’exécrable examen qu’on fait sur le corps du sorcier en lui enfonçant des aiguilles pour trouver la marque du Diable est fait par les mains mêmes de ses accusateurs. Il trouve des bacchantes que l’apothicaire condamné soûlait de ses breuvages. les jetant en de telles furies qu’un jour Grandier fut près de périr sous leurs ongles. Richelieu eût voulu être magnanime et mépriser la chose. ce qu’aucune n’osa dire jamais. ils parlaient à merveille l’iroquois. . On venait ouïr là. qu’il l’eût pu difficilement. Mais celui-ci craignit de l’écouter. Laubardemont arrive le 6 décembre 1633. Certain M. Enlevé à l’instant. spéculaient là-dessus. Le ridicule. Puis ramené. pour écraser une mouche.

Une réclamation générale de la ville au roi n’arrêta rien. éteindre la future réaction de la justice. Malgré le sort affreux qu’elles avaient à attendre si elles parlaient. se prirent en dégoût. Les exorcistes. vue de soixante lieues. C’était l’usage encore . L’apparence du moins était telle. se dérobèrent aussi. On assure que le père Joseph vint secrètement. Ils tendirent des pièges perfides au courageux bailli. malgré la certitude de finir dans une basse-fosse 71 elles dirent dans l’église qu’elles étaient damnées. p. effrayante et terrible. sous prétexte de la fatigue des nonnes. qu’avant le bûcher ils 70 71 Esprit de Bossuet. en horreur : elles se vomissaient elles-mêmes. étaient si engagés qu’il ne leur restait plus qu’à se sauver par la terreur. . les capucins. et s’en tira sans bruit. Mais les moines. On condamna Grandier à être brûlé (18 août 1634). exorcisèrent. Elles se perdirent. C’est l’historien de Louviers qui nous apprend cette histoire de Loudun 70. payer les religieuses. flairèrent l’opinion. de Saint-Germain. Et l’une d’elles en revint enceinte. voir Mabillon. Après cette terrible orgie de fureurs sensuelles et de cris impudiques pour faire couler le sang humain. qu’elles avaient joué le Diable. mais vit l’affaire perdue. Les nonnes même leur échappaient. Richelieu (sans doute pour plaire) fit une chose lâche. Après les paroles insensées vinrent les actes honteux.Jules Michelet — La sorcière (1862) 179 La farce ignoble. les promenèrent eux-mêmes. voulant les faire périr. que Grandier était innocent. du Louvre. Il fit payer les exorcistes. 135 [lire : Esprit de Bosroger]. Les Jésuites vinrent aussi. La cour admirait et tremblait. firent peu de chose. tout disparut. Enfin ils pressèrent la commission d’expédier Grandier. Au cinquième ou sixième mois. à la baillive. Telle était la rage de ses ennemis. mais n’arrêtèrent rien. deux ou trois défaillirent. Les choses ne pouvaient plus aller. les firent promener hors de la ville. et le démon qui était en elle avoua la malice qu’il avait eue de calomnier la pauvre religieuse par cette illusion de grossesse. apparaissait miraculeuse. Une si haute faveur exalta la cabale et la rendit tout à fait folle.

pour la seconde fois. Le furieux Léviathan de Provence. n’eut que le temps de dire : « Ah ! vous m’avez trompé ! » Mais les tourbillons s’élevèrent et la fournaise de douleurs. On n’entendit plus que des cris. On craignait l’échafaud. mais le chirurgien refusa. homme de chair. parle peu de cette affaire et avec une honte visible. passent en Normandie. ceux qui le disaient sorcier le croyaient eux-mêmes esprit fort. il perd son audace même . Richelieu. la voix de l’opinion. toute chose prête. en lâchant la bride aux capucins. en les laissant triompher par la France. chassés de Poitou. à Louviers. Il n’en avait pas moins. Gauffridi. un moine. dans ses Mémoires.Jules Michelet — La sorcière (1862) 180 exigèrent. et promit de ne point parler. on lui sauverait la flamme. il prend la pesanteur du Nord. s’il était sage. On lui dit que. Le faible prêtre. renouvelé par Grandier. On composa avec Grandier. donna encore ceci à la chair. encouragé. engagé. les dernières paroles du patient. Comme on avait trouvé dans ses papiers un écrit contre le célibat des prêtres. va reparaître encore plus sale. copiant. Un des juges eût voulu qu’on lui arrachât même les ongles. On se souvenait des paroles hardies que les martyrs de la libre pensée avaient lancées contre leurs juges. Le patient. Il ne dit rien sur le chemin et rien sur l’échafaud. perd son aiguillon du Midi. sans attendre le bourreau. on se rappelait le mot suprême de Jordano Bruno. Quand on le vit bien lié au poteau. recopiant leurs sottises de la Sainte-Baume. et devient un pauvre d’esprit. et le feu disposé pour l’envelopper brusquement de flamme et de fumée.. qu’on lui plantât partout l’aiguille pour chercher la marque du Diable. la bravade de Vanini. dans l’affaire de Louviers. C’est justement en 1634 que les diables. qu’on l’étranglerait préalablement. mit le feu au bûcher. son propre confesseur. sans imagination. Il fait entendre qu’il suivit les rapports qui lui vinrent. Retour à la table des matières . tenté la fourberie. en soudoyant les exorcistes. contrefait à Loudun. Hélas ! tout à l’heure.. et ne se tire d’affaire qu’en faisant parler couramment aux vierges les langues de Sodome. sans invention et sans talent.

l’histoire de Louviers. à la Vierge. XI. on aurait d’étranges lumières sur l’intérieur des cloîtres. chap. On sait l’histoire d’un certain couvent russe : un homme qui y entra n’en sortit pas vivant. Joseph contre les trente mille directeurs illuminés. est illuminé et molinosiste (avant Molinos) . Au défaut. Beaucoup mouraient de cette vie cruellement inactive et de pléthore nerveuse. 205. le directeur entrait et devait entrer tous les jours. à leur confesseur. » (Dans Lasteyrie. nous montre que le directeur. était en vrai péril. quel que fût son âge. le premier. (V. 156.) Embarras réel pour le directeur. quoi qu’il eût dans l’illuminisme un nouveau moyen de corruption. Elles croyaient communément qu’un saint ne peut que sanctifier. angélique. le 72 Il était trop facile de tromper celles qui désiraient l’être. n’en employait pas moins les vieilles fraudes de sorcellerie. Chose touchante. p. Chez les nôtres. 72 Des trois directeurs successifs du couvent de Louviers. les jeûnes.) . bien plus que ridicule. la vie des religieuses. Sainte Vierge. Le peuple les appelait en riant les sanctifiées (Lestoile). le capucin Esprit de Bosroger. le disaient à leurs sœurs. David. d’apparition diabolique. et qu’un être pur purifie. Elles ne cachaient guère leur martyre. p. etc. Confession. elle disait innocemment à la Madone : « De grâce. beaucoup plus instructive que celles d’Aix et de Loudun. Le célibat était alors plus difficile qu’au moyen âge. qui. donne-moi quelqu’un avec qui je puisse pécher. Cette croyance était fort sérieuse dans les cloîtres.Jules Michelet — La sorcière (1862) 181 VIII POSSÉDÉES DE LOUVIERS — MADELEINE BAVENT 1633-1647 Retour à la table des matières Si Richelieu n’eût refusé l’enquête que demandait le P. On lit dans un registre d’une inquisition d’Italie cet aveu d’une religieuse . les saignées monastiques ayant diminué. et digne de pitié. en trente ans.

est un livre immortel dans les annales de la bêtise humaine. — La date de ce livre explique la parfaite liberté avec laquelle il fut écrit. veuve du procureur Hennequin. Le confesseur de la maison. 636. on la mit en apprentissage chez une lingère. in-4o. plus terrible. Picart. Parl. avec son interrogatoire. Le moine faisait croire aux apprenties (enivrées sans doute par la belladone et autres breuvages de sorciers) qu’il les menait au Sabbat et les mariait au diable Dagon. — Les deux admirables pamphlets du vaillant chirurgien Yvelin sont à la Bibliothèque de Sainte-Geneviève. du capucin Esprit de Bosroger. et Madeleine. dans les bois qui l’entourent.Jules Michelet — La sorcière (1862) 182 second. religieuse de Louviers. fut la quatrième. ce couvent. au chapitre précédent. etc. un franciscain. de Normandie. ayant trouvé aux prisons de Rouen cette religieuse. C’est l’histoire la plus forte en ce genre. le vieux prêtre David. J’en ai tiré. 74 V. y était le maître absolu . Madeleine. Boullé. Elle consulta làdessus un saint homme. Un monastère de Saint-François venait d’être fondé à Louviers par une dame de Rouen. mais le me suis gardé de copier les libertés amoureuses que l’ange Gabriel y prend avec la Vierge.. sous la figure d’ange. plus digne d’être réimprimé (Bibliothèque Z. 1652. Voici le livre capital sur cette affaire : Histoire de Magdelaine Bavent. surtout à saint François. Toutefois. 899. semblait un lieu d’austérité. pauvre et sombre. agit par le diable et comme sorcier . ses baisers de colombe. née à Rouen en 1607. Il était adamite. L’Examen et l’Apologie se trouvent dans un volume relié et mal intitulé Éloges de Richelieu (Lettre X. A douze. né d’une si tragique origine. Floquet. . Aux portes de la ville. Il en possédait trois. un prêtre courageux. le troisième. pendu pour escroquerie. osa écrire sous sa dictée l’histoire de sa vie. faisant des vêtements de religieuses. Rouen 73. V. fut orpheline à neuf ans. — La Piété affligée. le Fouet des paillards 74. cet homme si sévère avait des idées fort étranges de la pureté. qui dirigea la nouvelle fondation. etc. Pendant la Fronde. 550). L’Apologie s’y trouve en double au volume Z. à quatorze ans. dépendait de l’Église. prêchait la nudité qu’Adam eut dans son 73 Je ne connais aucun livre plus important. David était connu par un livre bizarre et violent contre les abus qui salissaient les cloîtres. des choses surprenantes qui pouvaient le faire brûler . La dame voulait que cette œuvre aidât au salut de son mari. Elle était fort dévote. p. t. un oratorien. cette lingère. ancien 1013).

les religieuses du cloître de Louviers. etc. Dociles à ses leçons. Ce qui n’était que trop vrai. Mais le curé Picart. imbues de ces doctrines. Il ne lui plaisait pas. l’illuminisme : « Le corps ne peut souiller l’âme. comme elle était presque mourante . 42). à la communion. Elle en eut les illusions. Elle avait dix-huit ans lorsque David mourut. en faisant le malade lui-même. craignant qu’elle ne divulguât leurs petits mystères. Cela la livrait à Picart. qui. Les religieuses. dehors. crut y être enlevée avec lui. Il l’attaqua malade. la priant de venir chez lui. était trop fière (trop pure alors peut-être) pour subir cette vie étrange. Il faut. Il la fit sacristine. être autel et victime. chose ordinaire dans les couvents et que les abbesses aimaient fort. pour la voir seule à la chapelle. Madeleine. les pratiquant sans bruit entre elles. Il ne lui cacha point sa doctrine intérieure. Elle déplut et fut grondée pour avoir. exigeaient (en été sans doute) que ces jeunes Èves revinssent à l’état de la mère commune.Jules Michelet — La sorcière (1862) 183 innocence. . Mais Picart ne s’en tint pas aux plaisirs stériles du sabbat. resta à part. Elle s’en éloigna. 41 et passim). Il brava le scandale et la rendit enceinte. Mais les religieuses lui défendaient tout autre confesseur. et il parait qu’il lui troubla l’esprit des breuvages du sabbat. Dès lors il en fut maître. et il l’attaqua par la peur. avait obtenu d’être reçue comme novice. ne se confessait pas à la supérieure (p. il ne lui parlait que d’amour. les rompre à l’obéissance. Son grand âge ne lui avait guère permis d’aller loin avec Madeleine. tuer le péché ». essayé de cacher son sein avec la nappe de l’autel. A la confession. Elle se confiait plutôt au vieux David. par le péché qui rend humble et guérit de l’orgueil. lui faisant croire que David lui avait transmis des formules diaboliques. Elle ne dévoilait pas plus volontiers son âme. effrayèrent Madeleine de leur dépravation (p. la poursuivit avec furie. pour dompter et humilier les novices. qui la sépara des autres. Il l’attaqua enfin par la pitié. On les exerçait ainsi dans certains jardins réservés et à la chapelle même. celle du couvent. obtint de devenir tourière. à seize ans. son successeur. Lui-même se confiait à elle dans ses maladies.

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Les religieuses, dont il savait les mœurs, le redoutaient. Elles dépendaient aussi de lui par l’intérêt. Son crédit, son activité, les aumônes et les dons qu’il attirait de toutes parts, avaient enrichi leur couvent. Il leur bâtissait une grande église. On a vu par l’affaire de Loudun quelles étaient l’ambition, les rivalités de ces maisons, la jalousie avec laquelle elles voulaient se surpasser l’une l’autre. Picart, par la confiance des personnes riches, se trouvait élevé au rôle de bienfaiteur et second fondateur du couvent. « Mon cœur, disait-il à Madeleine, c’est moi qui bâtis cette superbe église. Après ma mort, tu verras des merveilles... N’y consens-tu pas ? » Ce seigneur ne se gênait guère. Il paya pour elle une dot, et de sœur laie qu’elle était, il la fit religieuse, pour que, n’étant plus tourière, et vivant à l’intérieur, elle pût commodément accoucher ou avorter. Avec certaines drogues, certaines connaissances, les couvents étaient dispensés d’appeler les médecins. Madeleine (Interrog., p. 13) dit qu’elle accoucha plusieurs fois. Elle ne dit point ce que devinrent les nouveau-nés.

Picart, déjà âgé, craignait la légèreté de Madeleine, qu’elle ne convolât un matin à quelque autre confesseur à qui elle dirait ses remords. Il prit un moyen exécrable pour se l’attacher sans retour. Il exigea d’elle un testament où elle promettait de mourir quand il mourrait, et d’être où il serait . Grande terreur pour ce pauvre esprit. Devait-il, avec lui, l’entraîner dans sa fosse ? Devait-il la mettre en enfer ? Elle se crut à jamais perdue. Devenue sa propriété, son âme damnée, il en usait et en abusait pour toutes choses. Il la prostituait dans un sabbat à quatre, avec son vicaire Boullé et une autre femme. Il se servait d’elle pour gagner les autres religieuses par un charme magique. Une hostie, trempée du sang de Madeleine, enterrée au jardin, devait leur troubler les sens et l’esprit. C’était justement l’année où Urbain Grandier fut brûlé. On ne parlait par toute la France que des diables de Loudun. Le pénitencier d’Évreux, qui avait été un des acteurs de cette scène, en rapportait en Normandie les terribles récits. Madeleine se sentit possédée, battue des diables ; un chat aux yeux de feu la poursuivait d’amour. Peu à peu, d’autres religieuses, par un mouvement contagieux, éprouvèrent

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des agitations bizarres, surnaturelles. Madeleine avait demandé secours à un capucin, puis à l’évêque d’Évreux. La supérieure, qui ne put l’ignorer, ne le regrettait pas, voyant la gloire et la richesse qu’une semblable affaire avait données au couvent de Loudun. Mais, pendant six années, l’évêque fit la sourde oreille, craignant sans doute Richelieu, qui essayait alors une réforme des cloîtres. Il voulait finir ces scandales. Ce ne fut guère qu’au moment de sa mort et de la mort de Louis XIII, dans la débâcle qui suivit, sous la reine et sous Mazarin, que les prêtres se remirent aux œuvres surnaturelles, reprirent la guerre avec le Diable. Picart était mort, et l’on craignait moins une affaire où cet homme dangereux eût pu en accuser bien d’autres. Pour combattre les visions de Madeleine, on chercha, on trouva une visionnaire. On fit entrer au couvent une certaine sœur Anne de la Nativité, sanguine et hystérique, au besoin furieuse et demi-folle, jusqu’à croire ses propres mensonges. Le duel fut organisé comme entre dogues. Elles se lardaient de calomnies. Anne voyait le diable tout nu à côté de Madeleine. Madeleine jurait qu’elle avait vu Anne au sabbat, avec la supérieure, la mère vicaire, et la mère des novices. Rien de nouveau, du reste. C’était un réchauffé des deux grands procès d’Aix et de Loudun. Elles avaient et suivaient les relations imprimées. Nul esprit, nulle invention. L’accusatrice Anne et son diable Léviathan avaient l’appui du pénitencier d’Évreux, un des acteurs principaux de Loudun. Sur son avis, l’évêque d’Évreux ordonne de déterrer Picart, pour que son corps, éloigné du couvent, en éloigne les diables. Madeleine, condamnée sans être entendue, doit être dégradée, visitée, pour trouver sur elle la marque diabolique. On lui arrache le voile et la robe ; la voilà nue, misérable jouet d’une indigne curiosité, qui eût voulu fouiller jusqu’à son sang pour pouvoir la brûler. Les religieuses ne se remirent à personne de cette cruelle visite qui était déjà un supplice. Ces vierges, converties en matrones, vérifièrent si elle était grosse, la rasèrent partout, et de leurs aiguilles piquées, plantées dans la chair palpitante, recherchèrent s’il y avait une place insensible, comme doit être le signe du diable. Partout elles trouvèrent la douleur ; si elles n’eurent le bonheur de la prouver sorcière, du moins elles jouirent des larmes et des cris.

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Mais la sœur Anne ne se tint pas contente ; sur la déclaration de son diable, l’évêque condamna Madeleine, que la visite justifiait, à un éternel in-pace. Son départ, disait-on, calmerait le couvent. Il n’en fut pas ainsi. Le diable sévit encore plus ; une vingtaine de religieuses criaient, prophétisaient, se débattaient. Ce spectacle attirait la foule curieuse de Rouen, et de Paris même. Un jeune chirurgien de Paris, Yvelin, qui déjà avait vu la farce de Loudun, vint voir celle de Louviers. Il avait amené avec lui un magistrat fort clairvoyant, conseiller des aides à Rouen. Ils y mirent une attention persévérante, s’établirent à Louviers, étudièrent pendant dix-sept jours. Du premier jour, ils virent le compérage. Une conversation qu’ils avaient eue avec le pénitencier d’Évreux, en entrant à la ville, leur fut redite (comme chose révélée) par le diable de la sœur Anne. Chaque fois, ils vinrent avec la foule au jardin du couvent. La mise en scène était fort saisissante. Les ombres de la nuit, les torches, les lumières vacillantes et fumeuses, produisaient des effets qu’on n’avait pas eus à Loudun. La méthode était simple, du reste ; une des possédées disait : « On trouvera un charme à tel point du jardin. » On creusait, et on le trouvait. Par malheur, l’ami d’Yvelin, le magistrat sceptique, ne bougeait des côtés de l’actrice principale, la sœur Anne. Au bord même d’un trou que l’on venait d’ouvrir, il serre sa main, et, la rouvrant, y trouve le charme (un petit fil noir) qu’elle allait jeter dans la terre. Les exorcistes, pénitencier, prêtres et capucins, qui étaient là, furent couverts de confusion. L’intrépide Yvelin, de son autorité, commença une enquête et vit le fond du fond. Sur cinquante-deux religieuses, il y en avait, dit-il, six possédées qui eussent mérité correction. Dix-sept autres, les charmées, étaient des victimes, un troupeau de filles agitées du mal des cloîtres. Il le formule avec précision ; elles sont réglées, mais hystériques, gonflées d’orages à la matrice, lunatiques surtout, et dévoyées d’esprit. La contagion nerveuse les a perdues. La première chose à faire est de les séparer. Il examine ensuite avec une verve voltairienne les signes auxquels

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les prêtres reconnaissaient le caractère surnaturel des possédées. Elles prédisent, d’accord, mais ce qui n’arrive pas. Elles traduisent, d’accord, mais ne comprennent pas (exemple : ex parte Virginis, veut dire le départ de la Vierge). Elles savent le grec devant le peuple de Louviers, mais ne le parlent plus devant les docteurs de Paris. Elles font des sauts, des tours, les plus faciles, montent à un gros tronc d’arbre où monterait un enfant de trois ans. Bref, ce qu’elles font de terrible et vraiment contre la nature, c’est de dire des choses sales, qu’un homme ne dirait jamais.

Le chirurgien rendait grand service à l’humanité en leur ôtant le masque. Car on poussait la chose ; on allait faire d’autres victimes. Outre les charmes, on trouvait des papiers qu’on attribuait à David ou à Picart, sur lesquels telle ou telle personne était nommée sorcière, désignée à la mort. Chacun tremblait d’être nommé. De proche en proche gagnait la terreur ecclésiastique. C’était déjà le temps pourri de Mazarin, le début de la faible Anne d’Autriche. Plus d’ordre, plus de gouvernement. « Il n’y avait plus qu’un mot dans la langue : La reine est si bonne. » Cette bonté donnait au clergé une chance pour dominer. L’autorité laïque étant enterrée avec Richelieu, évêques, prêtres et moines allaient régner. L’audace impie du magistrat et d’Yvelin compromettait ce doux espoir. Des voix gémissantes vinrent à la bonne reine, non celles des victimes, mais celles des fripons pris en flagrant délit. On s’en alla pleurer à la cour pour la religion outragée. Yvelin n’attendait pas ce coup ; il se croyait solide en cour, ayant depuis dix ans un titre de chirurgien de la reine. Avant qu’il ne revînt de Louviers à Paris, on obtint de la faiblesse d’Anne d’Autriche d’autres experts, ceux qu’on voulait, un vieux sot en enfance, un Diafoirus de Rouen et son neveu, deux clients du clergé. Ils ne manquèrent pas de trouver que l’affaire de Louviers était surnaturelle, au-dessus de tout art humain. Tout autre qu’Yvelin se fût découragé. Ceux de Rouen, qui étaient médecins, traitaient de haut en bas ce chirurgien, ce barbier, ce frater. La cour ne le soutenait pas. Il s’obstina dans une brochure qui restera.

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Il accepte ce grand duel de la science contre le clergé, déclare (comme Wyer au seizième siècle) « que le vrai juge en ces choses n’est pas le prêtre, mais l’homme de science ». A grand-peine, il trouva quelqu’un qui osât imprimer, mais personne qui voulût vendre. Alors ce jeune homme héroïque se fit en plein soleil distributeur du petit livre. Il se posta au lieu le plus passager de Paris, au pont Neuf, aux pieds d’Henri IV donna son factum aux passants. On trouvait à la fin le procès-verbal de la honteuse fraude, le magistrat prenant dans la main des diables femelles la pièce sans réplique qui constatait leur infamie.

Revenons à la misérable Madeleine. Le pénitencier d’Évreux, son ennemi, qui l’avait fait piquer (en marquant la place aux aiguilles ! p. 67), l’emportait, comme sa proie, au fond de l’ in-pace épiscopal de cette ville. Sous une galerie souterraine plongeait une cave, sous la cave une basse-fosse où la créature humaine fut mise dans les ténèbres humides. Ses terribles compagnes, comptant qu’elle allait crever là, n’avaient pas même eu la charité de lui donner un peu de linge pour panser son ulcère (p. 45). Elle en souffrait et de douleur et de malpropreté, couchée dans son ordure. La nuit perpétuelle était troublée d’un va-et-vient inquiétant de rats voraces, redoutés aux prisons, sujets à manger des nez, des oreilles. Mais l’horreur de tout cela n’égalait pas encore celle que lui donnait son tyran, le pénitencier. Il venait chaque jour dans la cave audessus, parler au trou de l’in-pace, menacer, commander, et la confesser malgré elle, lui faire dire ceci et cela contre d’autres personnes. Elle ne mangeait plus. Il craignit qu’elle n’expirât, la tira un moment de l’in-pace, la mit dans la cave supérieure. Puis, furieux du factum d’Yvelin, il la remit dans son égout d’en bas. La lumière entrevue, un peu d’espoir saisi, et perdu tout à coup, cela combla son désespoir. L’ulcère s’était fermé, et elle avait plus de force. Elle fut prise au cœur d’un furieux désir de la mort. Elle avalait des araignées, vomissait seulement, n’en mourait pas. Elle pila du verre, l’avala. En vain. Ayant trouvé un méchant fer coupant, elle travailla à se couper la gorge, ne put. Puis, prit un endroit mou, le ventre, et s’enfonça le fer dans les entrailles. Quatre heures durant, elle poussa, tourna, saigna. Rien ne lui réussit. Cette plaie même se

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ferma bientôt. Pour comble, la vie si odieuse lui revenait plus forte. La mort du cœur n’y faisait rien. Elle redevint une femme, hélas ! et désirable encore, une tentation pour ses geôliers, valets brutaux de l’évêché, qui, malgré l’horreur de ce lieu, l’infection et l’état de la malheureuse, venaient se jouer d’elle, se croyaient tout permis sur la sorcière. Un ange la secourut, dit-elle. Elle se défendit et des hommes et des rats. Mais elle ne se défendit pas d’elle-même. La prison déprave l’esprit. Elle rêvait le diable, l’appelait à la visiter, implorait le retour des joies honteuses, atroces, dont il la navrait à Louviers. Il ne daignait plus revenir. La puissance des songes était finie en elle, les sens dépravés, mais éteints. D’autant plus revint-elle au désir du suicide. Un geôlier lui avait donné une drogue pour détruire les rats du cachot. Elle allait l’avaler, un ange l’arrêta (un ange ou un démon ?) qui la réservait pour le crime. Tombée dès lors à l’état le plus vil, à un indicible néant de lâcheté, de servilité, elle signa des listes interminables de crimes qu’elle n’avait pas faits. Valait-elle la peine qu’on la brûlât ? Plusieurs y renonçaient. L’implacable pénitencier seul y pensait encore. Il offrit de l’argent à un sorcier d’Évreux qu’on tenait en prison s’il voulait témoigner pour faire mourir Madeleine (p. 68). Mais on pouvait désormais se servir d’elle pour un bien autre usage, en faire un faux témoin, un instrument de calomnie. Toutes les fois qu’on voulait perdre un homme, on la traînait à Louviers, à Évreux. Ombre maudite d’une morte qui ne vivait plus que pour faire des morts. On l’amena ainsi pour tuer de sa langue un pauvre homme nommé Duval. Le pénitencier lui dicta, elle répéta docilement ; il lui dit à quel signe elle reconnaîtrait Duval qu’elle n’avait jamais vu. Elle le reconnut et dit l’avoir vu au sabbat. Par elle, il fut brûlé ! Elle avoue cet horrible crime, et frémit de penser qu’elle en répondra devant Dieu. Elle tomba dans un tel mépris, qu’on ne daigna plus la garder. Les portes restaient grandes ouvertes ; parfois elle en avait les clefs. Où aurait-elle été, devenue un objet d’horreur ? Le monde, dès lors, la repoussait, la vomissait ; son seul monde était son cachot. Sous l’anarchie de Mazarin et de sa bonne dame, les Parlements

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restaient la seule autorité. Celui de Rouen, jusque-là le plus favorable au clergé, s’indigna cependant de l’arrogance avec laquelle il procédait, régnait, brûlait. Une simple décision d’évêque avait fait déterrer Picart, jeter à la voirie. Maintenant on passait au vicaire Boullé, et on lui faisait son procès. Le parlement écouta la plainte des parents de Picart, et condamna l’évêque d’Évreux à le replacer à ses frais au tombeau de Louviers. Il fit venir Boullé, se chargea du procès, et à cette occasion tira enfin d’Évreux la misérable Madeleine, et la prit aussi à Rouen. On craignait fort qu’il ne fît comparaître et le chirurgien Yvelin et le magistrat qui avait pris en flagrant délit la fraude des religieuses. On courut à Paris. Le fripon Mazarin protégea les fripons ; toute l’affaire fut appelée au Conseil du roi, tribunal indulgent qui n’avait point d’yeux, point d’oreilles, et dont la charge était d’enterrer, d’étouffer, de faire la nuit en toute chose de justice. En même temps, des prêtres doucereux, aux cachots de Rouen, consolèrent Madeleine, la confessèrent, lui enjoignirent pour pénitence de demander pardon à ses persécutrices, les religieuses de Louviers. Dès lors, quoi qu’il advînt, on ne put plus faire témoigner contre elles Madeleine ainsi liée. Triomphe du clergé. Le capucin Esprit de Bosroger, un des fourbes exorcistes, a chanté ce triomphe dans sa Piété affligée, burlesque monument de sottise où il accuse, sans s’en apercevoir, les gens qu’il croit défendre. On a vu un peu plus haut (dans une note) le beau texte du capucin où il donne pour leçons des anges les maximes honteuses qui eussent effrayé Molinos. La Fronde fut, je l’ai dit, une révolution d’honnêteté. Les sots n’ont vu que la forme, le ridicule ; le fond, très grave, fut une réaction morale. En août 1647, au premier souffle libre, le parlement passa outre, trancha le nœud. Il ordonna : 1o qu’on détruisît la Sodome de Louviers, que les filles dispersées fussent remises à leurs parents ; 2o que désormais les évêques de la province envoyassent quatre fois par an des confesseurs extraordinaires aux maisons de religieuses pour rechercher si ces abus immondes ne se renouvelaient point. Cependant il fallait une consolation au clergé. On lui donna les os de Picart à brûler, et le corps vivant de Boullé, qui, ayant fait amende honorable à la cathédrale, fut traîné sur la claie au Marché aux

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poissons, où il fut dévoré des flammes (21 août 1647). Madeleine, ou plutôt son cadavre, resta aux prisons de Rouen.
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Par Keppler. quand il l’ose. éclate en politique et bientôt en religion. la Substance elle-même qui vient chasser les vaines ombres.Jules Michelet — La sorcière (1862) 192 IX SATAN TRIOMPHE AU XVIIe SIÈCLE Retour à la table des matières La Fronde est un Voltaire. rentrent irrésistibles. C’est la grande Révolte qui décidément a vaincu. Le grand roi veut en vain imposer un sérieux solennel. les fantasques miracles du caprice ayant disparu. L’Esprit de la nature et les sciences de la nature . s’établit triomphalement le dogme raisonnable. apparaît le grand miracle universel et d’autant plus divin qu’il est plus régulier. . » Victoire non négative pourtant. Le moyen âge eût dit : « C’est l’esprit du Malin. Le miracle n’ose plus paraître. c’est l’avènement de la Raison. la foi à l’immutabilité des lois de la Nature . par Descartes et Newton. Mais n’est-ce donc que rire et risée ? Point du tout. aussi vieux que la France. C’est la Réalité. il est sifflé. ou. Vous la reconnaissez dans les formes hardies de ces premières explosions. mais longtemps contenu. dans l’ironie de Galilée. dans le doute absolu dont part Descartes pour commencer sa construction. mais fort affirmative et de ferme fondation. L’esprit voltairien. Pour parler mieux encore. Galilée. ces proscrits du vieux temps. Le rire continue en dessous.

et se contentent des visions d’une fille hystérique. Ils sont liés encore dans le rire et dans le dédain. qu’en niant la sorcellerie. Ce parlement réclame et fait très bien entendre. défend aux tribunaux d’admettre l’accusation de sorcellerie (1672). on pouvait s’y tromper. » Puis. Il vide les prisons des sorciers qu’y entassait encore le Parlement de Rouen. énormément sanguine. Toute thaumaturgie. Les jansénistes. la magie. si puissants et si riches. mais c’est fait de la sorcellerie. l’un suit l’autre. on l’avait fait un Dieu du mal .Jules Michelet — La sorcière (1862) 193 On avait follement dit : « Le grand Pan est mort. Ils étaient liés dans l’imagination. le clergé s’émut fort . il sentit que la foi au Paradis baissait d’autant. ne cache pas son mépris de ces vieilles questions. sœur Marie Alacoque. n’obtiennent en tout un siècle qu’un tout petit miracle ridicule. Quand Molière se moqua du Diable et des « chaudières bouillantes ». on ébranle dans beaucoup d’âmes la croyance aux mystères d’en haut. . on compromet bien d’autres choses. diabolique ou sacrée. dans la terreur du moyen âge. qui ne voyait que sang. En doutant des mystères d’en bas. Un gouvernement tout laïque. si zélés. et qui vit harmonique dans la sublime fixité des lois qui dirigent l’étoile et qui non moins dirigent le mystère profond de la vie. Moins heureux encore les jésuites. Notez qu’en cette décadence de la foi au surnaturel. à travers le chaos. voyant qu’il vivait. à la Raison. théologiens. est bien malade alors. Mais le voici qui vit. Ils sont à l’état d’empiriques. implorant en vain d’un hasard surnaturel et du caprice de la grâce. Sorciers. ne peuvent à aucun prix s’en procurer. celui du grand Colbert (qui fut longtemps le vrai roi). sont également impuissants. Devant une telle impuissance. la sorcellerie pourront se consoler. On peut dire de ce temps deux choses qui ne sont point contradictoires : l’esprit de Satan a vaincu. les merveilles que la science ne demande qu’à la Nature.

etc.. ni pour sabbat la contrefaçon qu’elle en faisait pour amuser des grands seigneurs blasés. de détester la vie. les ménages sérieux qui se gouvernent par l’Église 76. humblement menaçant. Et il se trouve justement qu’au pieux dix-septième siècle. et les effrontées Mazarines. lâche tout. des expédients honteux où il descend. Ce qui doit amuser Satan. comme on sait. De Zoccoli à Liguori (1670-1770). on piloriait la nature. ses continuateurs. il donnera ce dernier généreusement au casuiste. est un nécessiteux. dans des temps effroyables fut prévoyant pour l’affamé . Un jour quelqu’un fera (si on en a le courage) la surprenante histoire des lâchetés du casuiste qui veut garder son pénitent. Y a-t-il pourtant quelque différence ? Oui. avec ses vices. l’amour de la stérilité et la peur d’engendrer. Le Diable. d’être l’ennemi de la génération. il eut pitié du pauvre. il a sujet de rire. » On reprochait au diable. ou de la noire Olympe. Et pourquoi ? C’est qu’il est partout. La mondaine. effrénée. d’une Bouillon insolente. autel vivant. De Navarro à Escobar. Des prêtres scélérats. un misérable. où la sorcière expire 75. Une femme livrée à la risée ! horreur !. Il entre dans les mœurs.Jules Michelet — La sorcière (1862) 194 Le sabbat disparaît. associés à la Voisin. sa vie de cour. Satan. On disait du sabbat : « Jamais femme n’en revint enceinte. qui relève sa maison par la grande ressource 75 Je ne prends pas la Voisin pour sorcière. un mendiant.. 76 La stérilité va toujours croissant dans le dix-septième siècle. et l’autre au dos. sont la maladie générale. Si Satan lit. Luxembourg et Vendôme. à la sorcière. extorquer du docteur une autorisation de pécher en conscience. son luxe. un marchandage étrange se fait aux dépens de l’épouse. il ne défend plus la nature. au sabbat. Aujourd’hui. burlesque. Ses pratiques sont la vie commune. Mais ce n’est pas assez. qu’il n’en a que faire. Dans une misérable victime. menaçant. jouet bien moins des hommes encore que de la cruauté des femmes. Le casuiste est vaincu. Mais ceux-ci ont pitié du riche. eut deux visages. et plus obscène certainement qu’elle n’avait pu être jadis devant tout un peuple. son disciple. l’un d’en haut. Le riche. c’est que ses fidèles se trouvent alors chez les honnêtes gens. Il vient en confession. profonde en crimes et docteur en poisons (1681). d’aimer la mort et le néant. spécialement . et on dispute encore un peu. leur disaient secrètement la messe noire. en lisant les casuistes.

» Exquises profondeurs.. fili mi !. des cloîtres. C’est comme un hasard de la Grâce. vague et doux... se rit de la prudence et suit la nature hardiment. On obtient un néant. Ils sont ingrats pour la sorcière qui les a préparés. agita et gonfla la femme. voici leur décroissance : d’abord vingt enfants. Ils font plus. A ce roi déchu. Suivez les Arnauld . La famille dévote ne suit que son jésuite. Ils soutenaient qu’il n’est ni Diable. qui bien plus encore sont ses fils légitimes. ni répondre de rien. puis cinq ! et enfin plus d’enfant.. réglées à la stricte mesure du confessionnal. nulle part plus qu’aux abaissements où s’éclipse la volonté. — La mort ? Pas tout à fait. Dans l’ombre et le secret. ne s’en souviennent pas assez. qui de tout temps. qui naquirent de l’empirisme populaire qu’on appelait sorcellerie. mais. à leur père et auteur. Sans se mêler.. pour laisser un fils riche. Cette race énergique (et mêlée aux vaillants Colbert) finit-elle par énervation ? Non. On ressent quelque peu les affaires d’à côté. certainement autorisée. à la longue. . Les médecins. les légions qui se battaient dans le corps des nonnes dans les familles rangées. adoucit. Elle s’est resserrée peu à peu pour faire un aîné riche. un grand seigneur et un ministre. suave et pénétrante.Jules Michelet — La sorcière (1862) 195 du temps. s’ignore. eux ses héritiers préférés à qui il a laissé son plus haut patrimoine. Pauvre Satan ! que tu es dépassé ! Humilie-toi. la plus fière. on en a l’écho. s’absente. ni Dieu. Les 6.500 diables de la petite Madeleine de Gauffridi. Ils donnent contre lui des armes cruelles aux rieurs. assise. comme disait le moyen âge : « le Prince de l’air. et reconnais tes fils. au prie-Dieu. quinze enfants . Prenez même les jansénistes.. l’adultère lucratif. endort. elle entre aux voies obliques de la spiritualité nouvelle. Pour conserver. des sibylles aux sorcières. suit la leçon de Molinos : « Nous sommes ici-bas pour souffrir ! Mais la pieuse indifférence. ils infligent certains coups de fouet. Elle y arrive et meurt de son ambitieuse prudence. concentrer la fortune. Déjà ceux du seizième siècle se moquaient de l’Esprit. s’oublie. Tu quoque. » Satan ne serait qu’une maladie ! La possession ne serait qu’un effet de la vie captive. sèche et tendue. admire.

par la légèreté des grands rieurs. Peu à peu la maxime du public mondain paraît être : « Ne rien punir. il éclate partout dans le tout-puissant journaliste qui remplit le siècle. L’esprit nouveau. — ni les étranges compromis d’intrigue dévote et d’impureté qu’il fait vers 1700. sceptique et débonnaire. en répandent la peur. fuirait et s’évanouirait ? C’est trop réduire la question. si l’on rit. c’est justement parce qu’on rit que ces ténébreux machinistes vont leur chemin et craignent peu. Satan est autre chose. unissant Priape et Tartufe. Or. Plusieurs font les sorciers.Jules Michelet — La sorcière (1862) 196 exaspérées de Loudun. et rire de tout. » Étrange déchéance ! L’effroi du moyen âge vaincu. — ni sa haute Révolte dans la science. qui croient tout fini. plus hermétiquement se ferma audessous la vaste région du monde ecclésiastique. ces docteurs les appellent des orages physiques. inondées de lumière. il rit. Voltaire. Si le sang humain coule. et se chargent de chasser les diables par des exorcismes indécents. On croit connaître le dix-huitième siècle. du couvent. mis en déroute devant les plus simples remèdes. par la tolérance que prêchent leurs ennemis les philosophes. Les médecins n’en voient ni le haut. Ils ne parlent que d’ensorcellements. dit sèchement : « Rien autre chose qu’une suffocation de matrice. Pour tout le reste. ses couches supérieures. Ils se sentent gardés par la douceur du temps. maladives et prêtes à tout croire. nombre de prêtres exploitent la défunte sorcellerie. Mesmer et les magnétiseurs qui viendront vers la fin du siècle. pourquoi pas le corps d’une fille ? » Le chirurgien de la Cadière (qu’on va voir tout à l’heure). En attendant Cagliostro. furent civilisées. « Si Éole fait trembler la terre. ni le bas. de Louviers. et l’on n’a jamais vu une chose essentielle qui le caractérise. éclairées. qu’on ne brûlera plus désormais. dit Yvelin. Plus sa surface. » . les exorcismes à la Molière. c’est celui du Régent. sachant bien qu’ils y risquent peu. des femmes crédules. tout son cour se soulève. Il éclate aux Lettres persanes.

Celles de Pignan les mettaient en nourrice chez les paysans. Th. ne tenait pas moins fièrement à la possession publique des religieuses du pays. On continuait par Marie Alacoque. Renoux. s’en servaient. soumises à ce qu’elles considéraient comme une charge de leur état. Elle fait toucher au doigt la méthode du temps. loin d’obtenir justice. au prix d’une petite honte. Elles sauvaient du moins leurs enfants. c’est-à-dire un avancement. Autre ne fut la punition du fameux jésuite Girard . constater légalement les naissances 77. par le mariage des Cœurs sanglants. . communiquée par M. Cauvrigny. le mélange grossier des machines les plus opposées. Les religieuses. assaisonné des morbides douceurs de Molinos. La prévôté. Apollinaire. probablement enfermée par lettre de cachet. par M. (Histoire manuscrite de Besse. qui les adoptaient. fut poursuivie à mort. Les suavités dangereuses du Cantique des Cantiques étaient. Ainsi nombre d’agriculteurs sont connus aujourd’hui même pour enfants de la noblesse ecclésiastique de Provence. C’est l’affaire la plus curieuse du siècle. mourut en odeur de sainteté.Jules Michelet — La sorcière (1862) 197 La tolérance permet au cardinal Tencin d’être publiquement le mari de sa sœur. Le noble chapitre des chanoines de Pignan. Girard y ajouta le souffle diabolique et les terreurs de l’ensorcellement. et plongée vivante au sépulcre. les élevaient avec les leurs. l’infortunée qu’il immola barbarement. Il fut le diable et l’exorciste. Ils étaient seize chanoines. dût être moins commun. La tolérance excuse le P. qui avait l’honneur d’être représenté aux États de Provence. Retour à la table des matières 77 Exemple. reçut des nonnes seize déclarations de grossesse. il mérita la corde et fut comblé d’honneur. la préface. jusqu’à déclarer les grossesses. comme toujours. n’expie ses aventures que par un rappel à Paris. chose terrible. pris dans un honteux exorcisme 78. en une seule année. le galant jésuite idole des couvents de province. Elle disparut. étaient humaines et bonnes mères. 344. La tolérance assure les maîtres des couvents dans une possession paisible des religieuses. 78 Garinet.) Cette publicité avait cela de bon que le crime monastique. l’infanticide. Enfin.

le Système qui firent tant de mendiants). Les jésuites auraient tout donné pour avoir le moindre de ces miracles qu’ils niaient. Pas le plus petit miracle. puis la Régence. ce peuple venait demander son salut à un pauvre homme de bien. l’histoire de Marie Alacoque. La guérison ne durait guère . redresser les louches. non content de guérir les écrouelles (en qualité de roi de France). celui de la dévotion. de paralytiques. Ils travaillaient depuis près de cinquante ans à orner de fables et de petits contes leur légende du Sacré-Cœur. Et pourquoi rire après tout ? Sa vie est bien plus touchante encore que risible. d’infirmes. Jacques II. malgré ses ridicules. Ce malheureux peuple écrasé par une suite effroyable de fléaux (le grand Roi. le miracle avait eu lieu. Nombre infini de créatures malades.Jules Michelet — La sorcière (1862) 198 X LE P. Les guéris louchaient encore plus. Depuis vingt-cinq ou trente ans. mais alors (en 1728) ces étranges scènes populaires étaient très pures. au tombeau de leur bienfaiteur. du bon cœur. trouvaient au tombeau du diacre Pâris un moment de guérison. ils n’avaient pas le moindre crédit du côté de Dieu. ils avaient tâché de faire croire que leur confrère. GIRARD ET LA CADIÈRE — 1730 Retour à la table des matières Les jésuites avaient du malheur. émus. la friponnerie se mêla à tout cela . maîtres à la cour. premier fléau. Quant aux . Plus tard. après sa mort s’amusait à faire parler les muets. Il ne faut pas s’étonner si ces bonnes gens. un vertueux imbécile. Les jansénistes abondaient du moins en touchantes légendes. de la reconnaissance. n’importe. un saint. de boiteux. faire marcher droit les boiteux. Étant si bien à Versailles. oubliaient tout à coup leurs maux.

50. éloignèrent Girard de Marseille . homme de cœur et de courage. Depuis dix ans. Les jésuites. ou par l’intrigue féminine. qu’aiment les dames. ou peut-être pour ce succès même. 1733. Belzunce. Il y avait réussi et avait obtenu sur elles un assez grand ascendant en leur imposant ce qui semblait le plus contraire au tempérament de ces Provençales. il était confesseur de religieuses. Pour se procurer des miracles. illustre depuis la fameuse peste. puis recommençait ailleurs. jusqu’à l’âge de trente-sept ans. je cite constamment. Pour ne pas multiplier les notes. le séminaire des aumôniers de la marine. mais crédule et fort borné. sous la conduite de Girard. malgré œ succès. etc. une certaine sœur Rémusat. Elle en avait grand besoin. Vrai jésuite qui pouvait réussir de deux manières. sous l’abri duquel on pouvait hasarder beaucoup. de facile exaltation. prise en flagrant délit de vol. j’indique seulement dans mon texte la page de ce volume. Le terrible événement avait aplati les courages. énervé les cœurs. il avait l’oreille un peu dure. 69. il se trouva. Girard et de la Cadière . des miraculées. qui. elle était guérie par miracle et recevait les aumônes . qui semblait exténué . . Les Carmélites de Marseille. la passivité absolue. Girard n’avait pour lui ni l’âge. grand. l’air sale et crachait partout (p. ni la figure . un peu mondain. et surtout un volume infolio : Procédure du P. ils voulurent l’employer à relever leur maison de Toulon. et. amollis d’une certaine langueur morbide. 254) 79 Il avait enseigné longtemps. Le magnifique établissement de Colbert. Aix. ou par le santissimo. les doctrines et les disciplines de la mort mystique. c’était un homme de quarante-sept ans. des stigmatisées. qui passait pour sainte. que celle qui jouait ce rôle était une coquine avérée. et gardait certains goûts de collège. Les jésuites avaient à Marseille un évêque à eux. Il y a là des femmes nerveuses. par malheur. à toutes les chapelles de saints renommés. l’oubli parfait de soi-même. allaient loin dans ce mysticisme. avait été confié aux jésuites pour décrasser ces jeunes aumôniers de la 79 Dans une affaire si discutée. Ils avaient mis près de lui un jésuite franc-comtois. à leur tête. sec. n’en prêchait pas moins agréablement dans le genre fleuri. le Midi vaut mieux. avec une apparence austère.Jules Michelet — La sorcière (1862) 199 muets. propres à faire des somnambules. c’est-à-dire depuis la grande peste. qui ne manquait pas d’esprit . Elle courait les provinces.

Sabbatier). Le père gardien. poursuivi par les parents. il s’était sauvé à Marseille. elle était fort mûre. outrageusement. Cette Guiol. sous laquelle ils étaient presque partout. Girard. quoi qu’il fût. Du reste. ni même une femme mariée. Il voulait que celui-ci. l’autre (le P.Jules Michelet — La sorcière (1862) 200 direction des Lazaristes. quoi qu’il fît. un Aubany. autant et plus qu’il ne voulait . extrêmement véhémente. devait connaître parfaitement le terrain d’avance. connût bien sa honte. les rivaux des jésuites offraient encore plus de scandale. un homme singulièrement emporté. Il avait là déjà à lui une certaine Guiol qui venait parfois à Marseille. allait. officielle. souvent âpre d’accent. Cette Guiol. Les Observantins. mais de l’avoir insolemment. En ce pays où l’homme est brusque. par sa dextérité réelle. non d’avoir une maîtresse. où elle avait une fille Carmélite. malgré son âge. en avait une qui 80 Bibliothèque de la ville de Toulon. rendre l’ascendant aux jésuites sur des moines tellement compromis. Les choses furent poussées si loin que le pauvre homme en mourut 80. femme d’un petit menuisier. un scélérat ou un saint. de manière à désespérer le mari. elles leur savent gré de parler la langue aristocratique. On lui reprochait à Toulon. prête à lui rendre des services de toute sorte. Il avait l’insolence de notre ancienne marine. les femmes apprécient fort la douce gravité des hommes du Nord . avaient publiquement des religieuses pour maîtresses. Pièces et chansons manuscrites. 1 vol. par son austérité apparente. Girard. arrivant à Toulon. nommé directeur du séminaire des aumôniers. le français. outre sa fille Carmélite de Marseille. sur des prêtres de paroisse peu instruits et fort vulgaires. très curieux. ne daignait garder aucune mesure. sentît toutes les piqûres. ils ne respectaient pas même les petites pensionnaires. d’extérieur. qui dirigeaient les Clarisses (ou Clairistes) d’Ollioules. et cela ne suffisant pas. corrompue et bonne à tout. infolio. surtout. se mit entièrement à sa disposition. Mais les deux jésuites qu’on y avait mis étaient peu capables. de son âge (quarante-sept ans). L’un était un sot. en avait violé une de treize ans . .

et déjà de l’autre côté. comme Mlle Cadière. un lieu d’embarquement. Cela s’explique assez. la moins légère certainement était Mlle Catherine Cadière. et. entre autres une de quarante ans. était un intermédiaire entre le cloître et le monde. Mlle Gravier. non mariée. on criait d’admiration. l’entrée d’un port 81 V. Girard vit les dames de la ville. Girard qui l’avait menée si haut ! On lisait cela. Les Ursulines. délicate et maladive personne de dix-sept ans. de ce Toulon d’alors. Si l’on n’avait encore d’extases. Près d’elles. quoique bien jeune. Et la Reboul. Mécanique de l’enthousiasme. quoiqu’à peu près du même âge (trente-cinq ans). un peu hors de la vie. au moment où une fille devient vraie fille. On y faisait de pieuses lectures et parfois de petits goûters. et qui. Elle était née dans l’affreuse famine de 1709. qui semblait indiquer que. Mais rien n’intéressait plus que certaines lettres où l’on contait les miracles et les extases de sœur Rémusat. Cette dame avait comme une ombre qui ne la quittait pas. se formait peu à peu un petit cénacle d’admiratrices de Girard qui devinrent ses pénitentes. fréquenté des mères. la Laugier. ceux de la Provence et de Toulon. la Reboul. religieuses enseignantes. le Procès. on pleurait. elle eut le terrible spectacle de la Grande Peste. fille d’un ancien entrepreneur des travaux du roi à l’Arsenal. ce qu’était cette ville. et Swift. la Batarelle. Quelle gloire pour le P. prétendait bien hériter. on n’était pas loin d’en avoir. Toulon est un passage. Des jeunes filles y étaient parfois introduites. étaient partout comme un centre . fille d’un patron de barque. Chez elles et par elles. Pour la comprendre. d’un visage mortifié. fille d’un batelier. sa cousine. pour plaire à sa parente. leur parloir. et de charité. fille d’un marchand. . qui était sa seule héritière. De ces femmes et filles.Jules Michelet — La sorcière (1862) 201 était sœur converse aux Ursulines de Toulon. elle avait plus qu’aucune autre ressenti les grands malheurs du temps. sans doute. La triste fleur était tout à fait de Toulon. une couturière. Elle semblait marquée de ces deux événements. tout occupée de dévotion. encore vivante (elle mourut en février 1730). il faut bien se rappeler ce qu’est. se mettait déjà parfois dans un état singulier par le procédé connu de s’étouffer tout doucement et de se pincer le nez 81.

Entre ces noires maisons. Il y a pourtant là une ville. C’est une masure. L’intérieur forme un labyrinthe de ruelles. on ne . le plus souvent.Jules Michelet — La sorcière (1862) 202 immense et d’un gigantesque arsenal. sous un climat si sec. Non seulement la petite maison était à eux. Ces bonnes gens n’étaient pas absolument pauvres. Au temps de la grande marine. ou revendeur. Celles qui ne vont pas droit au port et n’en tirent pas quelque lumière. et il y avait une chambre à chaque étage. et Madame Cadière un miroir de perfection. et le vrai Toulonnais. Le soleil cependant y jette un regard à midi. dévots. un petit clos pierreux qui donne un peu de vin. à l’étroite rue des Canonniers (S. le fonctionnaire étranger. invisibles à qui vient du jour. Voilà ce qui saisit le voyageur et l’empêche de voir Toulon même. enviant l’employé et souvent révolté par les grands airs de la Marine.-Sébastien). de vieux couvents. courent en torrents. sous Colbert et son fils. une ruelle appelée la rue de l’Hôpital va de la rue Royale assez étroite. Ce mouvement artificiel cessa . c’est l’aspect général. où l’on trouve beaucoup d’églises. D’autant plus sombres paraissent les rues. une vieille cité. On dirait une impasse. le prodigieux mouvement du port profitait à la ville. En face du nouveau théâtre. chargés et salis des eaux ménagères. comme la plupart des bourgeois de Toulon. un peuple gaspillard. L’air y circule peu. Tout cela concentré dans les rues ténébreuses d’une ville étranglée alors de l’étroite ceinture des fortifications. regrattier. mais il trouve le lieu si triste qu’à l’instant même il passe et rend à la ruelle son ombre obscure. celui-ci peu ami de l’autre. la plus petite était celle du sieur Cadière. qui derrière lui laissait beaucoup. des boutiques mal garnies. Elle contient deux peuples différents. traînaient après eux leurs maisons. leurs nombreux domestiques. Des allées sales et de petits marchands. L’argent de la France arrivait là. Tout cela finit brusquement. Les Cadière étaient gens honnêtes. le merveilleux miroir de la rade et le majestueux amphithéâtre de ses montagnes chauves d’un gris éblouissant et qui vous aveuglent à midi. ils avaient une bastide. mais. L’originalité de la petite ville noire c’est de se trouver justement entre deux océans de lumières. sont à toute heure profondément obscures. et l’on est étonné. De forts ruisseaux. d’y trouver tant d’humidité. Tant de grands seigneurs qui passaient. devenus casernes. On n’entrait que par la boutique.

Le second était aux Prêcheurs et devait se faire moine dominicain (jacobin. et en resta un peu marquée. d’apercevoir peut-être un petit coin de 82 V. Elle grandit sans s’affermir. en se passant au cou le tambourin. un peu malsaine. Catherine. Les époux voulaient une fille . elle avait les grâces souffrantes des enfants maladifs. Les routes se couvraient de mendiants. les vaisseaux délabrés restaient non réparés. L’enfant était très délicate. Au siège de 1707. Elle avait trois garçons. Le plus souvent. Sans être tout à fait malade. Les communications cessèrent. avec d’innocentes échappées. Le troisième étudiait pour être prêtre au séminaire des Jésuites. L’aîné restait à la boutique. gaie et mélancolique. Les frères avaient des glandes qui s’ouvraient quelquefois . ne furent pas épargnés. Mais ces jours étaient rares. le 93 de Louis XIV ! quand tous les fléaux à la fois. elle ne faisait difficulté de faire comme elles. et. famine. L’humidité de la maison sans air. son grand plaisir était de monter au plus haut de la maison (p. Elle passa ses neuf mois en prières. et l’on finit par en vendre le bois 82. comme on disait).Jules Michelet — La sorcière (1862) 203 pouvait plus même payer les ouvriers de l’Arsenal . si on la menait à la bastide avec les filles de son âge. aidait son père. jeûnant ou ne mangeant que du pain de seigle. 24). la joie de la vie ascendante. Elle eut une fille. et la petite en eut dans les premières années. eux-mêmes. On ne sait si elle fut belle. A l’âge où les autres ont la force. en cette année cruelle. de voir un peu de jour. Madame Cadière. Entre les longs offices. » Elle eut la petite vérole. y contribuaient. Ce qui est sûr. ayant tous les charmants contrastes des jeunes Provençales et leur double nature. une très bonne dissertation manuscrite de M. Vive et rêveuse. cruel hiver. était enceinte. madame demandait à Dieu une sainte. et plus que sobre. épidémie. d’affamés ! Toulon tremblait. une bonne petite dévote. pour comble. entourée de brigands qui coupaient toutes les routes. Mais que fut-ce dans la terrible année de 1709. Toulon sentit bien fort le contrecoup de tout cela. la faible nourriture d’une mère si économe. il semblait quasi mort. semblaient vouloir raser la France ! — Les arbres de Provence. . de chanter ou danser. de se trouver plus près du ciel. c’est qu’elle était gentille. Brun. comme ses frères. elle disait déjà : « J’ai peu à vivre.

Bon-Pasteur. . Les médecins périrent la plupart. étaient. de mélèzes. d’Antrechaus. Une mère venait de perdre sa fille. leur dit sévèrement : « Et le peuple. évêché. puis de l’enlèvement des morts. sauf d’Antrechaus. Les enterreurs périrent.000 habitants. Les corps. le fléau âprement mordit. jeune 83 V. comptait 26. sur un foyer si concentré. le couvent énorme des dominicains. oratoriens. ôtez une ceinture de grands couvents adossés aux remparts. presbytères. D’Antrechaus. les magistrats périrent. ursulines. Tout ce qui n’y allait pas. Nul mouvement que celui du matin. Pour tout ce temps. D’Antrechaus essaya d’un système tout contraire. visitandines. le livre de M. Le clergé occupait tout. Toulon fut un sépulcre. mais un peu moins sinistres. messieurs. etc. capucins. Le premier des consuls. Les notables effrayés allaient fuir. On devine combien. Ajoutez les églises paroissiales. au moment de la peste.000 âmes. de nourrir à domicile. de ce point. de la distribution du pain de porte en porte. avec une robe clairsemée d’arbousiers. Ce fut d’isoler. pendant sept grands mois. Des déserteurs condamnés les remplaçaient. la tête en bas. de garder. Ils purent bien amener la peste. du quatrième étage. dans cette ville dénuée. jésuites. Refuge. moins chauves. Énorme masse resserrée sur un point. mais avec une brutalité précipitée et furieuse. Elle reçut magnanimement des échappés de Marseille. M. ou quelque pointe aiguë de la vaste thébaïde des montagnes. d’enfermer les Toulonnais chez eux. Gustave Lambert. et tout au centre. cœur héroïque. minimes. On attribuait les horreurs de Marseille aux communications entre habitants. autant que des ballots de laine auxquels on attribue l’introduction du fléau. le peuple rien pour ainsi dire 83. Deux hôpitaux immenses furent créés et dans la rade et aux montagnes. dut rester chez soi sous peine de mort. récollets. Cette morte ville de Toulon. Le bon cœur de Toulon lui fut fatal aussi. jetés au tombereau. d’Antrechaus et l’excellente brochure de M. une population de 26. les retint. si les riches emportent leurs bourses ? » Ils les retint et força tout le monde de rester. Et encore.Jules Michelet — La sorcière (1862) 204 mer. moins déboisées. soutint cette gageure qu’on eût cru impossible. que va-t-il devenir. Elles étaient sérieuses dès lors. se disperser dans les campagnes. bernardines.

Elle l’était. une autre autorité. en deuil. Dans le trajet. Brun. Catherine y allait sans cesse et y portait sa nourriture. Toutes deux avaient été reçues dans les filles de Sainte-Thérèse. . Elle eût voulu que cette Laugier fût parfaite. elle semblait une Carmélite accomplie. un tiers-ordre que les Carmes avaient organisé. la couchait souvent avec elle. à ce point qu’il lui fallut manger chez ses voisins . auteur de l’excellente histoire du port. et il fallut les vendre. se ranime. avait perdu son père. d’Antrechaus. frères et collègues. beaucoup désespérés. des vêtements. elle ne donnait pas seulement . On la remonte . son charmant petit cœur la rendaient toute-puissante. la suppression des fêtes (de Noël ! si gai à Toulon). à quinze ans. Il semble qu’elle n’en soit jamais bien revenue. elle obtint qu’on la descendît. un vicaire général. Elle garda l’aspect d’un désert. près d’elle. Si bien qu’elle fut l’aïeule de notre savant M. et. La Laugier. Elle demanda à ses parents qu’on payât pour la Laugier les frais d’apprentissage chez une couturière. orphelin. une grande ombre.Jules Michelet — La sorcière (1862) 205 enfant. La fermeture générale des églises. La pauvre petite Cadière avait justement l’âge de cette mort qui survécut. elle survit. Sa charité était passionnée . et qui s’était glorieusement ruiné. la Laugier. Elle l’avait volontiers. à treize ans. à force d’argent. elle entraînait toujours sa mère à l’hôpital qui était au bout de leur rue. l’enfant revient. et. rien que manger et être belle. Tout était ruiné. La petite dit à sa mère qu’elle ne porterait jamais plus ce qu’elle avait de beaux habits. aussi. elle ne voulait rien faire. veuf . Elle eut horreur de voir ce pauvre petit corps précipité ainsi. qui avait vu tout mourir. Occasion de grandes privautés avec les prêtres . elle aimait. Mlle Cadière en était l’exemple. l’âge si vulnérable pour ce sexe. vivait avec sa mère fort misérablement. ses fils. Elle ne voulait plus que servir les malades . Une petite voisine de quatorze ans. Elle avait emprunté d’une Visitandine des livres de mysticité qu’elle dévorait. Au milieu. tout ce qu’elle pouvait. douze ans. et pour cela on l’avait fait sacristine de la chapelle de Sainte-Thérèse. faisait un grand contraste . Sa piété. tout cela pour l’enfant était la fin du monde. quand sa conduite lui mérita d’être chassée de la congrégation. les pauvres se disputaient l’honneur de le nourrir. Toulon non plus ne se releva point. et tel était son ascendant qu’ils ne refusèrent pas cette grosse dépense.

n’avait aucune idée du sexe. si elle l’était. Au mot de mariage elle pleurait. mais pensa que la voix mystérieuse lui avait parlé aussi. fainéante. attirée par la force d’amour qu’elle exerçait. elle en avait sept. L’autre. A seize ans. voler à elle et d’elle-même se placer dans sa bouche. je vous attendais. alors veuve. on interdirait la chapelle (p. mais si bon et si doux qu’une voix intérieure lui dit Ecce homo (le voici. On lui avait prêté la vie de sa patronne. Le samedi elle alla se confesser à lui. Ses deux jeunes frères étaient disposés fort diversement pour Girard. sainte Catherine de Gênes. et que tous deux partageaient . « A vingt ans. fort charnel chez la Laugier. gourmande. elle le vit si grave. comme si on lui eût proposé de quitter Dieu. ni un Carme. chez les Prêcheurs. Un jour. Elle passait des jours à l’église. il en avait fait son héros. ce qu’on appelait des vapeurs de mère (de matrice). tout cérébral chez la pure et douce Catherine. que parfois. ni le vieux jésuite Sabatier.Jules Michelet — La sorcière (1862) 206 s’emporta jusqu’à dire que. elles crurent voir l’hostie. » Elle fut surprise et émue. elle le rencontra dans la rue . ne songea nullement que son frère eût pu l’avertir. regardait Girard comme un saint. prêtre de la cathédrale. Elle ne put garder ni le confesseur de sa mère. Elle aimait ce jeune frère. comme elle. et elle avait acheté le Château de l’âme de sainte Thérèse. et dès l’enfance. qui. toute dévote qu’elle était. ne voulait point se marier. pour être prêtre. L’aîné. Ceux qui parlaient gauchement de ces choses lui faisaient mal. l’extrême agitation nerveuse. Mais le résultat était opposé . qui avait besoin d’elle. 36. 37). » Elle ne songeait à rien qu’à prier et donner. l’homme qui doit te conduire). un grand homme . maladif. et il lui dit : « Mademoiselle. tellement que mère. Ce n’était pas sa faute. à la messe. Les filles de son âge la tenaient tellement pour sainte. Ce qu’il disait sans cesse de Girard dut agir. Toutes deux elles avaient le tempérament du pays. de haute spiritualité. Peu de confesseurs la suivaient dans cet essor mystique. violente . qui par suite de ses maladies ou de sa vive imagination qui absorbait tout en elle. la punissait à son retour. avait pour le jésuite l’antipathie naturelle de l’ordre de Saint-Dominique. elle avait un prêtre de Saint-Louis. étudiait chez les jésuites. Elle s’oubliait dans ses extases.

avec sa pureté d’ange. quand elle y retourne. l’étourdi Jacobin. La Cadière y fut invitée. Elle n’allait guère qu’à l’église. ami de Dieu. Sabatier jure qu’il va écrire en cour. mais je crois qu’il penchait vers la dernière idée. s’effraye .Jules Michelet — La sorcière (1862) 207 cette communion céleste des avertissements d’en haut (p. et lui dit (toutefois dans sa langue équivoque) : « Remettez-vous à moi . Il avait à choisir. elle dit : « Oui ». Il eût été de sa prudence de s’en tenir au plus obscur attachement. » Elle fut tout attendrie. j’ai arrangé son affaire. implorer le P. mais elle en eut dégoût et n’y retourna point. Son frère. et les deux qui étaient d’église. fît aucun pas vers elle. dont la boutique de l’aîné était la seule entrée. qui la confessait le samedi. les larmes aux yeux. bien mûre. Quelle que fût sa simplicité. Quelles étaient ses idées sur elle ? En ferait-il une maîtresse ou un instrument de charlatanisme ? Girard flotta sans doute. On ne pouvait l’attaquer que par l’âme. les maisons dangereuses. chantant et mangeant des beignets (le tout. Un homme si puissant. Sa sœur se trouble. dit-on. Six mois d’été se passèrent sans que Girard. des folies. le prier d’intervenir. Le scandale du vieux Sabatier l’avertissait assez. Mais Mlle Cadière était sous une mère pieuse. faisaient des mangeries. 81. un frère marié. obtenir une lettre de cachet pour enfermer le jacobin. Girard. » Elle ne rougit point. votre frère n’a rien à craindre. Les pénitentes des jésuites se réunissaient volontiers au haut d’une maison. abandonnez-vous tout entière. sinon l’avoir pour directeur unique. dans une maison très étroite. et qui venait de se montrer si bon ! Quoi de plus fort sur un jeune cœur ? Il s’aventura. criaient en provençal : « Vivent les jésuitons ! » Une voisine que le bruit dérangeait. n’entendant rien. Girard sentit son avantage. ami du roi. Girard semblait n’en . pouvait trouver des plaisirs sans périls. elle va. vint. les vit couchées sur le ventre (5 b). il est vrai. s’était avisé de prêter à une dame et de faire courir dans la ville une satire intitulée la Morale des Jésuites. C’est la Cadière qui s’avança vers lui innocemment. 383). Ils en furent bientôt avertis. elle sentait d’instinct les choses impures. mais ardente et diable incarné. Peu après. et. Elle vivait avec sa famille. il lui dit : « Rassurez-vous . à la Guiol. payé par l’argent des aumônes).

quand toute la campagne tarie n’offre à l’œil qu’un âpre miroir de rocs et de cailloux. Elle en fut embrasée. lui « jeta un souffle d’amour » (p. exaltée. ce semble. sainte et généreuse. Girard. La Guiol. et de lui succéder. avaient pris humblement. 6. au contraire. Lorsque mademoiselle Cadière lui revint ailée. Pendant ce court voyage. tout livré au plaisir. Elle la repaissait de contes ridicules. Le vrai type du genre était cette sœur Rémusat. la consolait (si bien que tout à l’heure elle est enceinte !). lui. Il allait fréquemment chez cette petite Laugier qui croyait aussi avoir des extases. une Carmélite. qu’elle acceptât les doctrines de passivité qu’il avait enseignées à Marseille. étonnés. c’est qu’elle voyait au fond des cœurs. avait fort tristement baissé. s’y dévouant jusqu’à mourir pour lui (septembre 1729). fille de la Guiol. Une autre fois. les mœurs de ses confesseurs. voyant entrer chez elle la Guiol. son seul but. pour lui inspirer confiance. ce que plusieurs. qu’elle mangeait avec le père Girard. déjà à l’état de cadavre (et qui réellement mourut). où la Cadière avait une amie d’enfance. c’était. charnel. Un de ses dons de sa sainteté. . en août (1729). prétendait. pure. C’était au mois le plus brûlant de la brûlante contrée. elle lui dit tout à coup : « Ah ! méchante. Un jour de cet été. Qu’elle obéît.Jules Michelet — La sorcière (1862) 208 vouloir qu’à l’âme seule. fut chargée de conduire la jeune sainte dans cette ville. mais (on le voit) à sa manière. 383). voulant l’empêcher de tomber. elle aussi. avoir des extases. Il lui était arrivé parfois de connaître la vie secrète. La Cadière admira une si haute perfection. par exemple. atterrés. son âme damnée. elle s’était senti entrer une couronne d’épines. de les avertir de leurs fautes. mais les anges pour la consoler avaient servi un bon dîner. Elle lui disait. qu’ayant trouvé à sa cave qu’un tonneau de vin s’était gâté. Sa compagne perfide la tenta de l’idée orgueilleuse d’en faire autant. elle se mit en prières et qu’à l’instant le vin redevint bon. La Cadière obtint de sa mère qu’elle pût aller à Marseille avec cette bonne Guiol et madame Cadière paya la dépense. La rusée. Il crut que les exemples y feraient plus que les préceptes. sous la fatigue du voyage reçut d’autant mieux la funeste impression de ces mortes de couvent. resté dans le brûlant étouffement de Toulon. Le faible cerveau desséché de la jeune malade.

» — Laquelle ? Probablement de livrer la Laugier. battu de l’orage des pensées impures. d’accepter l’obsession et de se livrer à sa place. toute son éducation antérieure. qu’elle se sentait le besoin de sauver cette âme. On est tenté de le croire. pouvait fort bien lui avoir confié son bonheur et l’amour du saint. Elle s’était dévouée. un vaisseau plein d’âmes. elle défiait l’impureté que le démon infligeait à l’homme de Dieu. nullement prudent comme Girard. et elle se crut obsédée du démon. elle lui dit qu’elle avait la vision d’une âme tourmentée d’impureté et de péché mortel. qui souvent couchait chez la Cadière. noyezmoi. dit plus tard la Guiol elle-même. devenu son cruel ennemi. Mais d’autre part. et grande agitation d’esprit. poursuivit sa mort. Mais il est très certain qu’elle ne savait rien précisément des choses sensuelles . furieux. » Jamais. J’ai dit au Rédempteur que je voyais au ciel : « Seigneur ! sauvez-les.. qu’en ce mystère elle ne prévoyait .. Elle savait. tout acte est saint. La Laugier. Je prends sur moi tout le naufrage. D’une part elle savait à fond la maxime de Girard : qu’en un saint. Dure épreuve pour la Cadière. son honnêteté naturelle. Elle voyait le mépris où les jésuites (qu’elle croyait le soutien de l’Église) ne pouvaient manquer de tomber. dans le cours du procès et lorsque Girard. elle ne revint là-dessus. Là parut encore son bon cœur. par orgueil. mais pour un an seulement (novembre 1729). d’offrir au diable victime pour victime. lui donna d’horribles tempêtes.Jules Michelet — La sorcière (1862) 209 qu’avez-vous fait ? » — « Et elle avait raison. comme toute la ville. quand on la voit l’année suivante vouloir livrer la Batarelle. ses paternelles caresses. insolent. » Et le bon Dieu me l’accorda. et sur le vaisseau deux jésuites. Voudra-t-on dire que. lui permit d’être obsédée. l’obligeaient à croire qu’une tendresse excessive pour la créature était toujours un péché mortel. les scandaleuses amours du vieux P. Elle eut cette noblesse de n’en pas dire un mot. Je venais de faire une mauvaise action. se croyant impassible et morte. Sabatier. Cette perplexité douloureuse entre deux doctrines acheva la pauvre fille. Elle dit un jour à Girard : « J’ai eu une vision : une mer sombre. Jamais elle n’expliqua ces deux paraboles de sens si transparent. Il ne le lui défendit pas. Sans humilier Girard. A quoi ? Sans doute à la damnation.

effectivement il sauverait le vaisseau. une autre. lui tenait la tête. il perdit la dernière . Girard. tant qu’il voulait. Il la jetait à volonté dans ce sommeil. elle perdait connaissance . votre Dieu. et. la baisait paternellement. elle ne sortit plus guère. elle aurait pu s’apercevoir qu’elle était fabriquée. On pouvait prévoir ce qui arriva. tortures du démon. Vous devez tout souffrir au nom de l’obéissance. toute malade qu’elle fût. elle le surprit qui la caressait. La chambre de la malade était au haut de la maison. Elle était alors très malade. Une fois. pour elle. un jour après le remporta. Avec la même indélicatesse. Elle tombait. et elle ne songeait nullement à s’en défendre. elle se trouva dans une posture très ridiculement indécente . Il était seul. s’il voulait. inquiète seulement. A force égale. La pauvre jeune fille. du moins jusqu’à la porte. lui permit légèrement de communier tant qu’elle voudrait. ils se battaient en elle. Elle n’en fut que plus mal. il l’avançait un peu sur le devant du lit. Elle rougit. La mère restait à la boutique discrètement. Girard était bien froid. L’ange qui apporta le papier. Mais il se garda d’y laisser cette pièce ridicule . elle était très sensible. gémit. et restait ainsi plusieurs heures.. Elle croyait éclater et crever. Girard eut un trop bon prétexte pour la voir. à la grande fête.Jules Michelet — La sorcière (1862) 210 rien que douleurs. tournait la clef. A tel contact léger qu’une autre n’eût pas remarqué. Il fut prudent. il se joua de sa crédulité par une ignoble fraude. en s’éveillant. Tout cela reçu avec respect. Il la traitait comme un enfant . Mais il lui dit impudemment : « Je suis votre maître. n’en porta pas moins à la tête de Girard un invincible enivrement. » Vers Noël. même de son lit. ayant toute confiance en lui. elle logeait ensemble les deux ennemis. reconnaissance. s’évanouissait. tendresse. Girard en fit l’expérience. et bien indigne de tout cela. et cela lui donna de mauvaises pensées. un peu honteuse de prendre avec un tel homme tant de liberté et de lui faire perdre un temps si précieux. tous les jours dans différentes églises. Au lieu d’être attendri. Il lui glissa dans sa cassette un papier. en la lisant et relisant. Il y restait longtemps. Très pure. un frôlement près du sein suffisait.. s’y faisant toujours conduire par le petit frère. la voyant agitée et incapable de prier. Déjà pleine du démon. En décembre. se plaignit. où Dieu lui disait que.

et que ceux-ci. sanguine et véhémente. En janvier. Il prit un étrange parti. tels qu’en ont obtenus du ciel saint François et d’autres saints. comme pour la garder. ne courussent répéter la chose.). Nul doute que ce jeune homme. Péril très grand. sans doute aux fêtes des Rois (p. le jacobin. le mit hors de la chambre. ces mangeries. Il connaissait bien sa victime. qui. un signe trop certain l’avertit de la grossesse. La Laugier au milieu des voisines curieuses. Au réveil. pauvre enfant ! » dit-il d’un ton compatissant. et en dessous n’ameutassent toute la ville contre le jésuite. indignée. mais ne s’expliquait pas ce qu’elle éprouvait dans le sommeil (p. avaient eu pour premier effet l’exaltation naturelle chez une race si inflammable. si durement traité. surtout quand Girard y venait. 113). arrosées indiscrètement du petit vin du pays. la Cadière dans sa famille. Depuis. gonflé de colère. Elle en avait eu aux pieds. Il eut l’idée diabolique de lui renouveler ces plaies. février. cherchant l’imitation et la conformité complète avec le Crucifié. des défaillances. et la mère. 37. 5. Girard comprenait mieux. ce qu’il avait fait. de les donner pour des stigmates. sous le sein. Le libertin devint un scélérat. mais. pour ainsi dire.Jules Michelet — La sorcière (1862) 211 réserve. mince et faible. hardiment. Un jour. Mais chez cette jeune Laugier. l’extase fut réelle. il osa rester près d’elle quand Girard y vint. Elle fut grosse un peu plus tard que la Cadière. chassé de chez lui. commençait à trouver mauvais que Girard lui fît de si longues visites. dangereux. de faire face par un coup hardi et de se sauver par le crime. n’allât crier aux Prêcheurs. l’extase contagieuse. la Laugier aussi se trouva enceinte. mais non sans terreur. ni au fond d’un couvent. portaient et la marque des clous et le coup de lance au côté ! Les jésuites étaient désolés de n’avoir rien à opposer aux . Il avait vu la trace des scrofules qu’elle avait eues enfant. elle se plaignit moins. dans sa chambrette. elle s’écria : « Mon Dieu ! que j’ai souffert ! » — « Je le crois. chassa son fils de la maison. etc. Elle eut. Pour comble d’embarras. de vrais délires. intéressé à étouffer la chose. en pleine rue. Cela tournait vers un éclat. saisissant une si belle occasion. Et elle en avait aussi dans un endroit délicat. La peau y reste rosée. Ces parties de dévotes. Son frère. Girard. Cela ne ferme pas nettement comme une blessure. Chez les rusées tout était contrefait. 12. Elles n’étaient pas dans un désert.

on les ferait avertir de si haut. Le contraire est probable. elle fut honteuse et désolée. Même le jacobin Cadière. Grigner. par une forte succion ? Elle n’avait pas sa connaissance. la chose n’était-elle pas naturelle ? on a des exemples innombrables. par leur maison de Toulon. elle fait difficulté de croire. était prêt à croire tout . mais intérieure. elle dit la chose. je l’ai. une madame Truc. une femme qui se mêlait de médecine. Elle se signe. s’humilie. Un autre. Il se met à genoux. trouverait son compte à revenir. comme il le fit plus tard. nul doute qu’à travers le sommeil. dit-il. et la chose lui eût fait honneur. » La voilà obligée de croire qu’elle est un miracle vivant. et son cœur porté par les anges. à croire une chose qui ferait la famille si glorieuse et lui le frère d’une sainte. Elle eût cru faire un grand péché. qui verrait tout ce qu’on voudrait. Maury. Si les carmes ou d’autres s’avisaient d’avoir des doutes. admire la plaie. Magie. et lui acheta (comme pour son jeune frère) un onguent qui brûlait les plaies. Girard était sûr de les charmer par un miracle inattendu. L’un. bien constatés de vraies stigmatisées 84 ». craignant de déplaire à Girard par ce retour des petits maux d’enfance. et il joua sa comédie. le P. jusque-là ennemi et jaloux. si elle n’eût tout dit à Girard. qu’ils croiraient prudent de se taire. Il vit. Ce sont les célestes stigmates. « Mais.Jules Michelet — La sorcière (1862) 212 miracles des jansénistes. « Et moi aussi. c’est qu’à ce moment la sœur Rémusat venait de mourir. Pour faire ces plaies. Elle l’avait vue dans la gloire. elle n’ait senti la douleur. était un béat imbécile. Elle alla vite chez une voisine. lui fait découvrir le côté. lui reprocha de vouloir guérir et de s’opposer à Dieu. Quand elle s’aperçut de la chose. Girard insiste. comment le cruel s’y prit-il ? Enfonça-t-il les ongles ? usa-t-il d’un petit couteau. mais bien sa sensibilité . baise les plaies des pieds. Qui lui succéderait sur la terre ? Qui 84 Voyez surtout A. Quelque crainte qu’elle eût de déplaire et de dégoûter. . que toujours il portait sur lui ? Ou bien attira-t-il le sang la première fois. le vieux Sabatier. Il ne pouvait manquer d’être soutenu par les siens. la gronde. dira-t-on. Ce qui aidait à lui faire accepter une chose si étonnante. il avait été jadis le confesseur de la Cadière.

et se confond avec l’Agneau !. Sous les stigmates sanglants. Heureuse de ses défaillances. après les offices. les tressaillements de la femme enceinte auxquels elle ne comprenait rien. Pour comble d’illusion. et elle en perdait encore d’autre façon. Elle sanctifia vaniteusement tout ce qu’elle sentait des mouvements de nature. Les dégoûts. Elle ne voit que du sang. adore. Mais en même temps sa nature semblait changée. disait-elle. monter en l’air à plusieurs pieds. Girard amène son collègue Griguet. s’obscurcissait. des faveurs célestes dont elle était comblée ? Girard lui offrit la succession et la corrompit par l’orgueil. elle y trouvait. Mlle Gravier. devant la croix. Mais seule elle peut se donner pour tout un monde de pécheurs. Le vingtième jour du Carême. Elle-même crachait le sang. Elle aperçoit Jésus comme un crible de sang. elle les mit sur le compte des violences intérieures de l’Esprit. Chacun vient. elle voit son nom uni à celui de Girard. — Elle voit le palais de la gloire. qui s’agenouille et pleure de joie. s’étourdissait pourtant déjà. l’orgueil lui fait comprendre le domaine spécial que Marie (la femme) a sur Dieu. t’associer à mes douleurs. au milieu d’une exaltation sincère encore et non jouée. le lui assure.. Il s’y livrait devant l’autel. ces faveurs cruelles de l’Époux céleste. Elle peut à peine le croire. » Elle frémit. Au premier jour de carême. des peines d’infinie douceur et je ne sais quel flot de la . Dès lors. Elle s’y traînait à une heure.. à des transports que le sacrilège rendait plus ardents. Personne alors dans l’église. t’associer aux excès d’amour de la sainte Quarantaine. « Je veux te conduire au désert. L’orgueil alors exalté. étant à table avec ses parents. Girard la faisait venir souvent à l’église des jésuites. elle a horreur de ce qu’il faudra souffrir. elle commençait à sentir d’étranges dédommagements. stimulé du sens nouveau qui lui venait.. elle changea. — Elle sent combien l’ange est inférieur au moindre saint. N’osant y aller tous les jours.. A mesure qu’elle souffrait. N’y avait-elle aucun scrupule ? pouvait-elle bien s’y tromper ? Il semble que sa conscience. dit-il. elle se sent soulevée de terre. admire.Jules Michelet — La sorcière (1862) 213 hériterait des dons sublimes qu’elle avait eus. Elle a des visions sanglantes. à la moindre sainte. pendant le dîner. elle devenait amoureuse. elle voit tout à coup le Seigneur. mais une personne respectée.

il lui fit porter une couronne de fil de fer. sans doute à des personnes de piété. et chez qui les sens retardés ne s’éveillaient qu’à grand’peine. pour l’achèvement de sa cruelle comédie. La mère se trouva malgré elle complice de la jonglerie. son charmant cœur d’enfant. qui sourit. in-12. elle rejetait le peu qu’elle prenait. Ainsi ces perfides commères aidaient de leur mieux à corrompre une fille née très honnête. sa fille ne vivrait pas vingt-quatre heures. lui dit qu’elle était bien sotte. que Girard emportait pour les donner. Elle commençait à voir qu’il était capable de tout. Tout cela sans trop de mystère. elle jeûna entièrement. qui faisait des cages. Elle en parla à la Guiol. elle ne mentit jamais là-dessus. marchand du port. Il lui en vint une nouvelle au flanc droit. L’autre chose touchante. que ce n’était rien. Qui pourrait croire que Girard. la face sanglante. sur cette mourante qui n’avait plus que le souffle. Il lui coupa d’abord ses longs cheveux. elle ne put presque pas manger . Mais elle redoutait Girard. et quelqu’un de bien confident (très probablement la Guiol) lui avait dit que. et cyniquement elle ajouta qu’elle en éprouvait tout autant. et arriva au dernier degré de faiblesse. exerça de nouveaux sévices ? Il avait empêché ses plaies de se fermer. Pendant presque tout le Carême. en voyant la joyeuse table de famille. Deux choses attendrissent dans ses rêveries : l’une. Dans le récit . lui faisait couler sur le visage des gouttes de sang. Aux quinze derniers jours. c’est sa bonté qui éclate parmi les folies. on en tirait des Véroniques. Il commanda la couronne chez un certain Bitard. Elle n’apparaissait pas aux visiteurs avec cette couronne . sous l’obsession odieuse d’une autorité sacrée. si elle disait un mot. les emporta. elle pleura trois heures de suite de songer « qu’au même jour personne n’invita Jésus à dîner ».Jules Michelet — La sorcière (1862) 214 Grâce « jusqu’au consentement parfait ». qui. On y imprimait des serviettes. c’est le pur idéal qu’elle se faisait de l’union fidèle. croyant voir le nom de Girard et le sien unis à jamais au Livre de vie. Pour la Cadière. Au jour des Rameaux. lui entrant dans le front. Et enfin au Vendredi Saint. (P.) Elle fut d’abord étonnée et inquiète de ces choses nouvelles. 425. on n’en voyait que les effets. les gouttes de sang.

54. Elle s’était aperçue de sa grossesse dans le même Carême. vingt-quatre heures dans une défaillance qu’on appelait une extase. Elle crachait sur le crucifix. Elle fut. cela l’aurait tiré d’affaire. qui commençait à s’arrondir. Sur un modèle fourni par Girard. intéressées à . Elles allaient le chercher.. Il le provoquait en lui donnant tous les jours de dangereux breuvages.). qu’on n’osait la tirer de son lit. quelle discrétion on y couvre ces sortes de choses. Ses extases tout à coup tournèrent en désespoir impie.. Il connaissait ces maisons. livrée aux soins de Girard. la martyre. quatre jours après Pâques.. Du moins. lui donna le vase à vider. Il désirait et redoutait la solution violente d’un avortement. la miraculée. et il n’osait pas venir affronter les emportements de la fille enceinte. des poudres rougeâtres. avec quelle adresse. Où est-il ? Il me laisse là. 38). qui m’a mise dans cet état ?. la cacher dans un couvent. Il prit le vase. Elle ne cache pas non plus l’origine des petites croix qu’elle donnait à ses visiteurs. et sottement il le répéta (p. charpentier de l’Arsenal. et savait. Il voulait l’envoyer ou aux chartreuses de Prémole. comme Picart (voir plus haut l’affaire de Louviers). Elle criait contre Girard : « Où est-il.Jules Michelet — La sorcière (1862) 215 qu’elle a dicté de ce carême. la faisait saigner. meurtriers. le Vendredi Saint. Elle avait trois mois de grossesse. 388. Il voyait déjà la sainte. Il n’était pas difficile d’abuser une fille de vingt-deux ans !. elle appela la servante. elle dit expressément que c’est une couronne à pointes qui. etc. On n’a pas autant de détail sur l’avortement de la Laugier. Ces commères. Mais elle paraissait si faible. il aurait voulu l’éloigner de chez sa mère. enfoncée dans sa tête. Il l’aurait mieux aimée morte . ce diable de Père. la transfigurée. elle eut un besoin douloureux et perdit d’un coup une forte masse qui semblait du sang coagulé.. l’un était un coup de ciseau qu’elle s’était donné dans son travail de couturière. Enfin. des commencements de stigmates assez ridicules . qui ne soupçonnait nul mal à cela. soins énervants. Qu’il vienne ! » Les femmes qui l’entouraient étaient elles-mêmes des maîtresses de Girard. « Quelle imprudence ! » Ce cri échappa à Girard. Girard étant dans sa chambre. regarda attentivement à la fenêtre. ou à Sainte-Claire d’Ollioules. l’autre une dartre vive au côté (p. elle les commanda à un de ses parents. Mais elle. Il en parla même le Vendredi Saint. Elle y avait eu d’étranges convulsions.

à l’église de la Madeleine. se mit un tapis en écharpe. prêché par une mère tremblante. Ce beau moment du printemps. La masse ecclésiastique était surtout de petits moines d’ordres Mendiants sans relations puissantes ni hautes protections. sans lui. Elle dit. éleva son cœur à Dieu. la grande sainte des filles pénitentes. il avait fasciné tant de femmes. Son frère. Mais en route. à la provençale. personne ne voulait entrer en lutte avec eux. trouver un moyen de tout finir sans éclat... comme on le soutint plus tard ? On aurait bien pu le croire en voyant combien aisément sans être ni jeune ni beau. enfin se donna à lui autant que le dernier frère. Le 30 avril. et où il envoya. ayant. dans une partie de campagne que Girard organisa galamment. elle obtint de sa mère de faire un voyage à la Sainte-Baume. ce fut. au point de lui prêter son aide dans une étrange manœuvre qui pouvait faire croire que Girard avait le don de prophétie.. de maîtriser l’opinion. le jeune Jacobin. fort jaloux. donnait pourtant de légers signes d’une indépendance prochaine qui devait se révéler. la Cadière fit comme les autres. elle se montra lasse d’être l’instrument passif du violent Esprit (infernal ou divin) qui la . Je ne veux que vous seul !. avec un sentiment de véritable piété : « Vous seul. pendu à son cou un petit tambourin.Jules Michelet — La sorcière (1862) 216 diminuer le bruit. fit la bohémienne. Seigneur !. son troupeau de jeunes dévotes. revint aux ménagements politiques. la Guiol et la Reboul. la Cadière tomba en grande rêverie. avec la Guiol. Les Carmes même. s’étourdit par cent folies. quoique par moments elle eût encore des extases. En réalité. les Carmes se turent. Elle était fort agitée. c’était de la personne même qu’il semblait avoir le plus subjuguée. La Cadière. se rapprocha de Girard. sauta.. et blessés d’avoir perdu la Cadière. Girard était-il sorcier. S’il avait à craindre quelque faible opposition. purent. Même on ne croyait pas sûr d’en parler mal à voix basse. En mai. si charmant dans ce pays. Mais le plus étrange. Il parut un moment avoir ensorcelé la ville elle-même. encore soumise. Vos anges ne me suffisent pas. dansa. après s’être tellement compromis. » Puis une d’elles. on savait les jésuites puissants . fille fort gaie. Girard ne la laissa aller que sous l’escorte de deux surveillantes fidèles.

très grande pénitence. la captive reprit son âme. Il résolut de ressaisir la Cadière en punissant cette première petite révolte. La jeune âme qui. résista à l’âme étrangère. Il ne tenait rien. Les écoliers. d’immoral. elles l’avertirent du changement. elle se confessa à lui. La prieure de l’Abbaye-aux-Bois. ne voulant plus. C’était la punition d’usage universel. Il s’en convainquit par lui-même. On voit. — De plus en plus on sentait ce qu’elle avait de dangereux. de la tyrannie des enfants. enfin par la possession et l’habitude charnelle.Jules Michelet — La sorcière (1862) 217 troublait. sous le soleil. vouloir. N’avaitelle pas gagné sa liberté ? Une fois sortie de la sombre et fascinante Toulon. osa être elle-même. sans façon. dispensée de la honte publique. il refusa de l’absoudre. replacée dans le grand air. dans la nature. autre pénitence. que le prêtre. si l’on peut nommer ainsi le timide essor de l’âme comprimée qui se relève. prodiguée dans les couvents autant que dans les collèges. menacée par son supérieur de « châtiment afflictif ». qui. réclama auprès du roi. et par la fascination. mais remise au supérieur. 85 Le grand dauphin était fouetté cruellement. de celle des religieuses. amenaient de tristes supplications et d’indignes traités. non moins dépendantes. les moines. pour l’honneur du couvent. les religieuses. Les longues prières. ayant confessé le mari et la femme. leur donnait la discipline. il les défendait. dans les fabliaux. Le 22 mai. qu’il devait lui infliger le lendemain une grande. Restait le châtiment corporel. la discipline. n’étaient pas dans les habitudes du directeur quiétiste . Les deux espionnes de Girard en furent fort mal édifiées. Moyen simple et abrégé de rapide exécution. sur la place même. derrière le confessionnal. L’effroi. il lui restait un fond dur de domination jalouse. revenait à sa nature. avait été moins conquise que surprise (traîtreusement). n’étaient pas punis autrement 85. s’appliquait dans l’église même. On ne l’avait que trop vu dans le grand . Elle résista à l’extase. n’obéir qu’à la raison. Au retour de ce court voyage (du 17 au 22 mai). ce semblait. Il avait cru la tenir. De son métier de pédant. Le jeune Boufflers (de quinze ans) mourut de douleur de l’avoir été (Saint-Simon). naïves peintures des mœurs. disant qu’elle était si coupable. châtiés à volonté. Quelle serait-elle ? Le jeûne ? Mais elle était déjà affaiblie et exténuée. selon son usage. aux temps simples et rudes. Le terme annuel de l’obsession n’était pas éloigné. lorsque. après tout. et sans doute la punition fut reçue à petit bruit. et par l’autorité sacrée. elle fut. Il fut blessé. la honte.

déposant sans serment. p. les trois. compromis. La dernière enfin devant la grande chambre du Parlement d’Aix (Pages 5. Mais surtout il ne lui pardonnait pas de garder une âme. L’amour n’est point du tout ici la circonstance atténuante. Il lui en voulait de valoir mieux que ces femmes avilies. sont imprimées à Aix sous les yeux de ses ennemis. les mots sortis d’un jeune cœur qui parle comme devant Dieu. D’autant plus certainement elle craignait de rien laisser voir de sa pauvre personne. 384 du Procès. Michelet lui substitua dès l’édition Hetzel-Dentu les lignes suivantes : Elle avait les jambes enflées. pâtir (s’il faut l’avouer) en sa vanité de femme. Son corps. souffrirait extrêmement d’un châtiment indécent. Elle avait tant souffert. elle se fait un devoir de déclarer même les choses que son intérêt lui commandait de cacher. » Libertinage scélérat! Il donnait de honteux baisers à ce pauvre corps brisé qu’il eût voulu voir mourir! Il faut signaler que dans cette édition et les suivantes la note : « On a mis ceci en grec. barbarement de sa terreur. in folio). mais accueillait avec espoir le mot qu’elle disait souvent : « Je le sens. en serait brisée. délicat de lui-même.. La seconde devant le roi. admirablement concordantes. endolorie 86. maigrie. devant le lieutenant-criminel de Toulon. je veux dire devant le magistrat qui le représentait. » que l’on trouvera plus loin a été mise au mot « terreur ». on le sent partout. dévoila l’intérieur des collèges des jésuites.. sur tout ce qui peut être défavorable à la Cadière. tant jeûné ! Puis était venu l’avortement. Loin de là.Jules Michelet — La sorcière (1862) 218 Girard savait que celle-ci. et l’on va voir son abandon. ce sont. puis brusquement abusa indignement. nullement habituée à la honte.. Il effraya la pauvre fille. et telle petite infirmité qui ne pouvait que l’humilier extrêmement. détruite. 52. (Ci-dessus. 12. même celles dont on put abuser contre elle le plus cruellement. C’est ce qui fait le plus d’horreur. une douleur toute nouvelle qu’elle n’avait jamais éprouvée » ne figure que dans l’édition originale Hachette. etc. (n’ayant rien subi qu’à son insu dans le sommeil). Elle devait être humiliée plus encore peut-être qu’une autre.. le lieutenant civil et criminel de Toulon. La première déposition faite à l’improviste devant le juge ecclésiastique qu’on envoya pour la surprendre . ligne 14 des notes). Il ne l’aimait plus. Inconséquence monstrueuse. qui plus tard fut réimprimé sous Joseph II et de nos jours. je ne vivrai pas. très pudique. sous l’empereur Joseph. dans un volume où l’on veut (je l’établirai plus tard) atténuer les torts de Girard. On peut le lire dans ses trois dépositions si naïves. » à « . Le récit choquant qu’on va lire est tiré textuellement de ses trois procès qui. perdrait tout ce qu’elle avait de ressort. où. .. si manifestement sincères. Il ne voulait que la dompter. Il lui en voulait de l’avoir tenté (si innocemment). fixer l’attention du lecteur. semblait n’être plus qu’une ombre. 86 Le passage qui va de « Le récit choquant qu’on va lire. Notez que toute. Et cependant l’éditeur n’a pas pu se dispenser de donner ces dépositions accablantes pour celui qu’il favorise. On a vu ses cruels breuvages. Nous n’avons pas le courage de raconter ce qui suivit..

Obéissons. mais l’échafaud que vous avez vu à Aix. et une petite infirmité qui devait la désoler. Il lui en voulait de l’avoir tenté (si innocemment). mettre à genoux. au lieu de l’être devant votre confesseur. impudique. qui ne dura guère. et l’on va voir son abandon. » Effrayée et frissonnante. Mais alors il eût été de nulle importance et de nulle utilité. non ce lit. » Libertinage scélérat ! Il donnait de honteux baisers à ce pauvre corps brisé qu’il eût voulu voir mourir ! Elle était hors d’elle-même. Il lui en voulait de valoir mieux que ces femmes avilies. — Mais jurez-moi le secret. d’une discipline. Elle avait été étonnée de voir qu’au milieu de tant de menaces. il faut que vous soyez nue. Folle adoration dont l’amour n’est point ici du tout l’excuse. vous me perdriez. il lui donna quelques coups. inattendu.. Le voici : Il fut sans pitié. je ne vivrai pas. Monstrueuse inconséquence. Mais elle le fut bien plus quand ce juge. Mais surtout il ne lui pardonnait pas de garder une âme. il la fit monter sur le lit. pour le rendre moins pénible. » Sans la dépouiller entièrement encore.. il lui avait pourtant mis un coussin sous chaque coude. elle ne disputa pas. ne savait plus que penser. la surprit d’un baiser étrange. Tout hébétée qu’elle était.. ce père irrité. Il ne voulait que la dompter. c’est qu’alors il l’aimait peu. lui signifia qu’il fallait qu’elle fût toute nue. s’humilia. la justice commandent.. qui n’en dira rien. » Il la fit descendre du lit. L’histoire.. Et vous mériteriez de l’être devant toute la terre. elle tomba dans ses défaillances et fut à sa discrétion. Alors. . ne la ménageait guère. d’évidente véracité). Il lui dit : « Ce n’est pas tout. On a vu ses cruels breuvages. mais accueillait avec espoir le mot qu’elle disait souvent « Je le sens. Nous aurions voulu l’abréger. compromis.. Il dit : « Puisque vous avez refusé d’être revêtue des dons de Dieu.. Elle avait les jambes enflées. Mais c’était trop d’émotion.Jules Michelet — La sorcière (1862) 219 dépositions (si naïves. Si vous en parliez. et dit : « Vous mériteriez. Au moment où elle reprit connaissance.. Le bon Dieu n’est pas satisfait. Ce qui fait horreur. A cela elle poussa un cri et demanda grâce. elle sentit au contact « certaine divine douceur ».

elle tenait peu à la vie. en juin. 6. . Girard la ménageait si peu qu’il ne lui cachait pas même ses rapports avec d’autres femmes. de pénitence. elle le voyait. continuant cette comédie de recevoir chaque jour de petites pénitences. » Prit-elle cela au sérieux ? et ne comprit-elle pas que ces semblants de justice. et à la p. Il voulait la mettre au couvent. son jouet . ayant peur un peu de lui. de plus en plus mélancolique. etc. à la p. » Retour à la table des matières 87 On a mis ceci en grec. n’étaient que libertinage ? Elle ne voulait pas le savoir. La seule version exacte est celle de sa déposition devant le lieutenant-criminel de Toulon. Elle était. Faible et affaiblie encore par ces hontes énervantes. p. en le falsifiant deux fois. et d’un étrange amour d’esclave. d’expiation. Elle subissait son maître. en attendant. laissait faire. afin de diminuer le crime de Girard.Jules Michelet — La sorcière (1862) 220 il l’étreignit et lui fit une douleur toute nouvelle qu’elle n’avait jamais éprouvée 87. sous l’influence de la molle et chaude saison. dans l’étrange débâcle morale qu’elle eut après ce 23 mai. 12. Comment lui expliqua-t-il ces contradictions choquantes de caresses et de cruauté ? Les donna-t-il pour des épreuves de patience et d’obéissance ? ou bien passa-t-il hardiment au vrai fonds de Molinos : « Que c’est à force de péchés qu’on fait mourir le péché. 389. et répétait ces paroles (nullement tristes pour Girard) : « Je le sens. je mourrai bientôt.

La masse des religieuses (douze à peu près sur les quinze que comptait la maison). On l’a vu par l’affaire d’Aubany. elles n’avaient de consolations que les causeries. un peu délaissées des moines qui préféraient les hautes dames. les enfantillages. étaient de pauvres créatures ennuyées. qui avaient leur ordre répandu à Marseille et partout.Jules Michelet — La sorcière (1862) 221 XI LA CADIÈRE AU COUVENT — 1730 Retour à la table des matières L’abbesse du couvent d’Ollioules était jeune pour une abbesse . Peu d’ordre intérieur. elle n’avait que 38 ans. dangereux pour les enfants. venaient fort librement. faisaient ce qu’elles voulaient. procuraient de petites pensionnaires et des novices qui payaient . D’autre part. Elle était vive. en 1730. certaines intimités entre elles et avec les novices. plus exigeant aux gorges étouffées d’Ollioules). Dans les brûlantes nuits d’été de ce climat africain (plus pesant. Cette maison vivait de deux ressources. déshéritées . Elles vivaient avec les moines Observantins qui dirigeaient le couvent. religieuses et novices allaient. . Point de clôture sérieuse. Elle ne manquait pas d’esprit. tout de même. D’une part. elle avait de Toulon deux ou trois religieuses de familles consulaires qui. emportée du cœur ou des sens. apportant de bonnes dots. contact fâcheux. soudaine à aimer ou haïr. ces moines. Ce qu’on a vu à Loudun en 1630 existait à Ollioules. ayant fort peu le tact et la mesure que demande le gouvernement d’une telle maison.

la conquérir aisément. mystérieuse. attendrissante. c’était peut-être plus qu’il ne fallait. Il eût suffi que la sainte logeât chez elle. brusquement. Elle ne venait pas sans doute uniquement de sa pudeur ou de son humilité. Pour son plan. Elle était fort vaniteuse. de confesser leurs religieuses (ce que permet sainte Thérèse). . de sa grâce maladive. d’une certaine étrangeté. Ce n’était pas pour la transmettre à ses Observantins. fort à la mode entre les dames. Elle la baisa. s’en empara. elle exprima l’espoir qu’elle quitterait la direction de Girard. Elle avait l’idée piquante. elle prit son parti en sens tout contraire. Elle fut enchantée de sa modestie. Elle fit difficulté pour la recevoir. et de diriger la Cadière. était chose défendue dans les couvents. Dans une lettre charmante. leur plus chère prétention. Puis. elle lui donnait trop l’air d’une petite favorite. la mena chez elle dans sa belle chambre d’abbesse et lui dit qu’elle la partagerait avec elle. furtive. Elle comptait s’approprier cette merveille. elle comptait beaucoup sur l’effet de cet enveloppement de toutes les heures. Pour faire oublier Girard. Elle insista tendrement. Elle eût exploité la jeune sainte au profit de sa maison. harde la prendre elle-même. Une telle privauté. de santé. plus flatteuse que ne pouvait l’attendre une petite fille d’une telle dame. La dame fut pourtant étonnée de l’hésitation de la jeune fille. qui en étaient peu capables. et dont une supérieure ne devait pas donner l’exemple. c’était trop. relativement plus jeune que la pauvre Cadière. L’abbesse voulut la coucher et la mettre dans son propre lit. C’était la manie des abbesses. qu’elle eût voulu communiquer à sa petite malade. Cela se fût fait de soi-même dans ce doux arrangement. La jeune fille n’aurait dit aux confesseurs que le menu. Elle lui dit qu’elle l’aimait tant qu’elle voulait le lui faire partager. Elle avait souffert extrêmement de ce court trajet. sur la porte de la rue.Jules Michelet — La sorcière (1862) 222 L’abbesse craignait que la Cadière ne vît trop bien tout cela. Elle lui fit l’honneur insigne de la recevoir au seuil. Par cette faiblesse singulière de la coucher avec elle. se sentant plus agréable qu’un vieux directeur jésuite. dans une fleur de vie. Encore moins certainement de la personne de la dame. coucher ensemble comme sœurs.

toujours mêlés de pure tendresse. Elle demanda humblement de quitter ce nid de colombes. sensible. Elle les occupait. Elle semble avoir compris ce qu’elle était. L’abbesse se crut dédaignée. La jeune fille eut scrupule et comme peur. valait mieux que l’abbesse. ce trop doux lit. peut-être sensuelle. fine et bonne. j’entends comme fille nerveuse. Elle ne fut occupée que de la garder. tout ce qui lui échappait.Jules Michelet — La sorcière (1862) 223 eût gardé le fond de son cœur pour la personne unique. peu occupée. Elle en aurait fait son idole. Je . gentille et amusante. Mortification. les édifiait de ses songes. elle aurait laissé échapper maints secrets. Sur une pente si glissante. une religieuse parisienne. Elle coucha avec l’abbesse. On ne s’ennuyait plus. et comme femme. Elle fit un grand effort. un jeune cœur plein de Dieu. Mme de Lescot. ses paroles. en envoyait le bulletin à Toulon. par faiblesse. Le soir. mais cruellement marqué de fatalités excentriques qui devaient la précipiter à la honte. caressée par la curieuse. la nuit. d’avoir la vie commune des novices ou pensionnaires. elle recueillait les plus humbles détails de sa vie physique. d’excuser ce qui pouvait être en elle de moins excusable. cette délicatesse. les siens. Elle faisait écrire sa légende. Elles la trouvaient non seulement pieuse et surnaturellement dévote. d interpréter. D’autre part. à quelque fin sinistre. se concentra sur elle et n’eut plus d’autre objet. jusqu’en Amérique. Et doublement par des moyens contraires. Elle disait : « Je vais la nuit partout. et. je veux dire sincères. Elle ne put se dégager d’abord d’un si vif enlacement. une pauvre victime du sort. mais bonne enfant. ceux des autres. se dépita contre l’ingrate. bon cœur. et ne lui pardonna jamais. Celle-ci croyait bien la tenir. sur l’oreiller. toutes l’aimèrent et la prirent pour un ange du ciel. l’entraînement. sans doute. de contes vrais. Sauf les deux ou trois nobles dames qui vivaient avec les moines et goûtaient peu les hautes mysticités. sa mignonne poupée. dont sa langueur l’eût fait croire incapable. et comme sainte. de la préserver de ses imprudences. Grande surprise. Leur sensibilité. La maîtresse des novices. La Cadière trouva dans les autres un excellent accueil. alla vite.

La plus tendre et la plus crédule était une Marseillaise. qui eut ce bonheur. Cette nuit. Et il répond par un ajournement. Sa bonté éclata. cria. 93). se tordit. rarement et pour un moment. Elle était le soir avec les sœurs au noviciat. mais elle savait à peine écrire). Et. Elle lui écrit le 28 juin (par ses frères. Mme Lescot. 89. . jour de la Saint-Jean. j’irai vous trouver. disaient-elles. elle n’apprendrait que trop par tant d’amies intimes les scandales de la maison. etc. Elle eut grande compassion de Dieu qu’on outrageait ainsi. la plus pressante. Ils n’étaient guère cachés. attendaient. ensuite sentant bien que. car elle lisait. devina ce qu’elle dirait. où elle se trouva tout écorchée et sa chemise sanglante. Pur effet d’imagination. il a mal à la gorge. Elle tomba à la renverse. Il doit prêcher à Hyères. Elle l’enleva. 81. la Cadière était chez toutes à la fois. comme rien ne pouvait venir à la Cadière que par voie illuminative. Comment Girard lui manquait-il au milieu de ces combats intérieurs et extérieurs ? Elle ne pouvait le comprendre. quand même vous vous enfermeriez. Elle avait besoin de soutien. Toutes à minuit. Mais. c’est qu’au même moment. les novices l’entouraient. quinze fois en trois mois. Nous irons ensemble dans le Sacré-Cœur. » Miracle. Et il ne venait pas. Ce qui le prouve. la sœur Raimbaud. perdit connaissance. toute perdue qu’elle fût dans ses rêves. la charmante visite. elle se figura qu’elle devait payer pour les autres. d’abord étant jalouse et se croyant seule exceptée. épargner aux pécheurs les châtiments mérités en épuisant ellemême ce que la fureur des démons peut infliger de plus cruel. la mena tout droit à sa chambre. curieuses de ce qu’elle allait dire. Au réveil. Elles avaient bien peur et étaient heureuses. les faisait entrer dans le cour de Jésus (p. recevaient. cette fois encore. elle crut les savoir par révélation. Tout cela fondit sur elle le 25 juin.Jules Michelet — La sorcière (1862) 224 laisse partout des lettres pour dire qu’on se convertisse. Elle l’appelle de la manière la plus vive. Mais la maîtresse. tout au plus au parloir. c’est-à-dire à peu près tous les six jours. sentit qu’elle allait se perdre. L’abbesse cependant fut blessée. Elles croyaient sentir la Cadière qui les embrassait.

327). Il était inquiet d’une affaire où il ne s’agissait plus d’une petite fille. mais d’une dame mûre. Il craignit qu’elles ne fussent un piège des Observantins. agréable encore. « Je pourrai à peu de bruit faire de grands progrès à la vertu. vit l’abbesse. comme le fut de Jésus l’humble Nicodème.Jules Michelet — La sorcière (1862) 225 Chose inattendue. et p. Et puis il ne daignait la voir autrement qu’en public. bien posée. Le prétexte de notre prétendante me servira de couvert et de moyen (p. N’ayant pas réussi à supplanter Girard auprès de la Cadière. la plus sage de ses pénitentes. où il la confessa. à la faveur de la sainte liberté que me procure mon poste. 327). Elle s’avançait. il la visitât d’abord. Mais elle aurait pu deviner qu’il avait à Toulon d’autres embarras. déjà embarrassée de sa démarche imprudente. elle voulut la prévenir. Il ne voulut pas au bercail une brebis indépendante. Dans un billet du soir même. Sans doute elle était inquiète de ce que la Cadière avait découvert de l’intérieur du couvent. allant jusqu’à parler de la liberté qu’elle avait ! Elle était partie. et bien sûre d’être prise au mot. quand il viendrait. de petites menaces badines qu’on aurait pu dire amoureuses (Dépos. Elle écrivit au jésuite un billet le plus flatteur et le plus tendre (3 juillet. Lescot. son élève. de se trouver enceinte. p. » Démarche étonnante et légère. Mlle Gravier. elle entreprenait de supplanter la Cadière auprès de Girard. le priant que. Sûre qu’elle en parlerait à Girard. sans préface et brusquement. elle fut surprise. Un matin. Elle tranchait. vit froidement les avances si inattendues de l’abbesse. 335). galantes. en grande dame. en grand secret. dans cette fausse démarche. Girard. voulant être. p. Et en effet cette conduite était étrange. préoccupé de cette nouvelle aventure. en lui . Ses quarante ans ne la défendirent pas. et se plaignit fort (juillet. Celle-ci fut blessée sans doute de ce peu d’empressement. vit ensuite la Cadière. aisée. de l’idée juste que Girard ne se souciait plus guère de la Cadière. bien mortifiée. qui montre dans l’abbesse une tête peu saine. d’extrême inconséquence. Il la troublait par des lettres légères. elle s’en venge assez finement. Il résolut d’être prudent. sous votre direction. ce fut l’abbesse même qui le fit venir. mais seulement à la chapelle. son disciple. 395).

où elle était trop touchante. en ce four étroit d’Ollioules. admirèrent. elle s’est sentie merveilleusement détachée et d’elle-même et de toute créature. il eut lui-même une extase à la chapelle. elle se mit tout en sang. Cependant. comme il partait le jeudi 6 pour Marseille. lui prêcha le détachement. et fit avertir le Père. Elles voulaient faire entrer leurs Observantins . Point de Girard. Elle attendit. elle était transfigurée et ses yeux étincelaient. trouve toutes les religieuses autour de la Cadière. Pendant son absence. Soit qu’elle ait rouvert de ses ongles les plaies de la tête. L’abbesse se serait bien gardée d’avertir Girard pour la voir dans cet état pathétique. « Qui peut le savoir mieux que moi ? dit le fourbe. Il avait reçu. ce fut comme une mer. la Cadière avait pris un moyen extrême qui sans doute ne pouvait manquer de faire arriver Girard â l’instant. de chaleur concentrée. Il vint. Ses trames étaient fort embrouillées. elle « crut qu’elle avait des coliques. Il insinuait en même temps combien il avait besoin de prudence. » Elles furent renversées du miracle. pesante. en vrai jongleur. sauf à dire qu’elle y était venue le matin. à ce point que l’une d’elles en resta deux jours . chercha du feu à la cuisine ». La bonne Mme Lescot lui donna cette consolation. et la Cadière était de trop. y resta une heure prosterné à deux genoux devant le Saint-Sacrement (p. il la verrait en passant (p. qu’elle semblait remuer les lèvres pour recevoir l’hostie. soit qu’elle ait pu s’enfoncer la couronne à pointes de fer. Sous cette douleur.Jules Michelet — La sorcière (1862) 226 disant qu’au moment où il lui a donné l’absolution. bien loin d’en être piqué. C’est ce qu’aurait voulu Girard. 329. la Cadière les en empêcha. Les religieuses accoururent pour la voir en cet état. Le flux monta . 73) contre les règlements. la voyant se débattre dans de vives souffrances. mais au lieu de monter. A quatre ou cinq heures. qui ne voulut pas la quitter. une tempête. J’ai dit la messe et je l’ai communiée de Toulon. Un ange m’avait averti. Elle le dit à sa chère Raimbaud. 95). disait-il. On lui conte qu’elle avait paru un moment comme si elle était à la messe. coucha avec elle (p. une lettre où on l’avertissait sévèrement de ses fautes. Son agitation fut extrême. 4 juillet 1730). Il fut ravi de sa lettre. Il lui coulait sur le visage en grosses gouttes. C’était la nuit du 6 juillet. Enfin il monte. Cela ne dura pas moins de deux heures.

Le sang versé pour lui n’eut autre effet que de lui sembler bon à exploiter pour son intérêt propre. du besoin absolu qu’elle avait de le voir ? Cet aveu. les blessures. En retour d’un si grand élan de cœur. et lui en fit boire 88. Dans sa déposition. d’autant plus agitée. Chose non moins choquante. Cette flamme qui eût gagné tout autre. Le voici en face de la victime sanglante. Avec l’âme. purs jouets de sa volonté. par cette forte initiative. avait donc une heure de faiblesse ! Ce qu’il avait eu d’elle à son insu. Ses sévérités libertines. sa froideur égoïste dans un plaisir cruel. cette innocente personne ? Dans sa vie courte et malheureuse. Dans un aveu à son amie la dame Allemand (p. 88 C’était l’usage des reîtres. elle dit pudiquement qu’elle perdit connaissance et ne sut trop ce qui se passa. si étrangère aux sens. Elle se fit saigner devant lui. flétrirent l’infortunée. qu’étaitce ! Peu ou rien. L’eau dont il lava ce sang. L’écolière entraînait le maître. pâle. d’une si charmante impatience. et il crut avoir lié son âme par cette odieuse communion. affaiblie. de se faire frères par la communion du sang (v. l’avait forcé de venir. L’irritable pédant traita cela comme il eût fait d’une révolte de collège. on les laisse. la pauvre jeune sainte. plus qu’aucune parole.Jules Michelet — La sorcière (1862) 227 malade. Girard s’adressant alors à la Cadière avec une indigne légèreté : « Ah ! ah ! petite gourmande. devait aller au cœur. 178). il voulut s’assurer la pauvre créature au moins pour la discrétion. C’était un abaissement. Son âme de tyran ne voulait que des mortes. l’eût embrasé. elle fait tout comprendre. la volonté. des soldats du Nord. plus violent de sa dépendance. mes Origines du droit). le refroidit. il allait avoir tout. vous me volez donc moitié de ma part ? » On se retire avec respect . elle se crût encore à lui. Dans cette entrevue. Mais qui n’en aurait eu pitié ? Elle avait donc un moment de nature. . il en but. Et celle-ci. qui n’en eut rien que le remords. Tout homme aurait été ému. sans se plaindre de rien. de sorte qu’abandonnée de lui. Il demanda s’il serait moins favorisé que le couvent qui avait vu le miracle. la dernière peut-être. comme on peut croire. La Cadière est fort brève. sur tout cela. exprimé par le sang. que fit Girard ? Il la gronda. Quel aveu plus naïf .

. qui était à la cuisine. qu’une religieuse qui courut après elle. effrayés de la situation et du parti que l’abbesse et ses moines pouvaient en tirer. lui rendit la sérénité. éloignez-vous. En un mois. Mais je ferai faire une porte de fer pour l’empêcher de sortir ! » (P. deux ou trois sauts de joie. pieux soupirs. elle s’écria : « Nous ôter mademoiselle Cadière !. 47. et se sauva dans sa chambre. Quoi qu’elle fit. elle eut une vision terrible. Il y eut. La sœur converse. Mais. elle était déjà comme l’enfant de toutes. dévotes larmes. Mais elle était si aimée. elle aurait défailli. osèrent aller au- . on la défendait. écrivit en légende. s’en étonnait dans un tel jour (p. voulant effacer la triste impression de sa conduite du matin. Mme Lescot. Elle le conduisit au départ. 50. et il était près de midi. et. et elle retint Girard encore. à la messe. en véritable enfant. habilement. L’abbesse était scandalisée. jura qu’elle avait vu Jésus qui la communiait de sa main.Jules Michelet — La sorcière (1862) 228 Cela dura deux ou trois heures. marchant derrière. A force de mensonges d’amitié. Elle prit le parti de venir elle-même avec le dîner. Rien ne parle plus en faveur de la pauvre Cadière et de ses dons charmants.. par un compatissant mensonge. Une bonne forte femme du peuple. n’en disait pas moins : « Ça ne fait rien . tout ce qui s’arrachait de ce cœur déchiré. 89. chose bien rare. comme c’était vendredi.. à neuf heures. la Matherone. » Dans un moment où il parlait de la retirer du couvent. La Cadière demanda du café. ayant vu certaines libertés indécentes de Girard. Il resta avec elle (il est vrai. et de faire ouvrir la porte. finement. s’étant sans doute bien muni à Toulon. Retirez-vous de moi ! » Le 8. une conspiration de tendresse entre des femmes pour couvrir une femme. Grand scandale. il faisait croire qu’il jeûnait. comme éjaculations mystiques. au matin. elle n’attendit pas la communion (s’en jugeant sans doute indigne). 48.) Elle paya cruellement sa faiblesse. Girard prit du thé . elle fit. 86). Il la remit un peu. non plus enfermé) jusqu’à quatre heures. Innocente quand même. fille du serrurier d’Ollioules et tourière du couvent. Il dit sèchement : « Petite folle ! » (P. et on l’entendit crier : « O mon Dieu.. il raffermit un peu la mobile créature.) Ses frères qui venaient chaque jour. c’est une sainte. Le soir même. sans ce fortifiant. de paternité. on n’y voyait qu’une victime des assauts du démon.

tenant dans le ciel la place que Lucifer avait perdue (p. ravie dans la gloire. pleurait. Elle vit la pécheresse Madeleine pardonnée. ferait le calme peut-être.) — Il avait beau l’absoudre. elles souriaient. par un revirement heureux et qui la sauva. et n’y manquaient pas. elle eut une vision très douce. et la trouvait si naturelle qu’il parla à la Cadière de la grossesse de Mlle Gravier. Elles lui vantaient les douceurs d’une telle union entre femmes.Jules Michelet — La sorcière (1862) 229 devant.) Le 20. Nous fondions en larmes. elle semblait à la mort. Ses amies imaginèrent que celui qui avait fait le trouble. qu’elles aussi en avaient leur part et qu’elles étaient de même. et quand elle se confiait. elle eut sous le cœur une douleur si aiguë qu’elle crut que ses côtes éclataient. Audace excessive. et on appela sa mère. des lamentations. 395). d’accuser les accusateurs. Elles prièrent Girard de venir la confesser. il venait (au parloir). imprudente. 95. Girard ne désapprouvait pas qu’elles se confiassent entre elles et missent en commun les plus honteux secrets. répétait en vain : « Calmez-vous. Elle fit au confessionnal des cris. rappelèrent la révélation qu’elle avait eue le 25 juin sur les mœurs des Observantins. Le 12. Elle ne s’absolvait pas. la plus expressive qui se soit jamais entendue. étouffant ses remords. Parfois. Mais plus souvent encore. lui persuadât que cette grossesse pouvait être une illusion du diable qu’on saurait dissiper (p. Il disait. la plus touchante. « elle fit une amende honorable. qui perçait le cœur. Il voulait qu’elle l’invitât à venir à Ollioules. La Cadière presque mourante était bien loin de ces idées. l’embrassait fort imprudemment. qu’on entendait à trente pas. elle eut une sorte d’agonie. Il était si habitué à cette dépravation. écrite à Girard au nom de la Cadière. Le 14. Elle reçut le viatique. mademoiselle ! » (P. 330). dans une lettre ostensible. disaient que tout cela c’étaient les libertés divines. . Girard était au supplice. Le lendemain. Puis. lui disant « qu’il était temps d’accomplir sur cette affaire les desseins de Dieu » (p. Ce fut une scène terrible. La Guiol et autres venaient l’accabler de caresses et d’embrassades. 330-331. calmât son irritation. Cependant Girard ne pouvait assurer sa discrétion qu’en la corrompant davantage. tout à coup. Les curieuses avaient beau jeu d’écouter. — sans doute de demander qu’on en fit une enquête. 332). il lui envoyait ses dévotes. » (P. et.

d’un homme imprudent. Ils répondent ligne par ligne. En voici le sens : « L’évêque est arrivé ce matin à Toulon et ira voir la Cadière.. on concertera ce qu’on peut faire et dire. écrits visiblement pour le procès qui peut venir. mais d’une manière choquante (on sent là une main d’homme. Ils devaient indigner ses frères qui ne les ignoraient pas.. elle dira qu’on lui a défendu d’agir. Je vous fatiguerai ? Eh ! bien. la main des deux étourdis). Lettre étrange en tous les sens. mais avec une âpreté souvent ironique où l’on sent l’indignation contenue. le vieux Sabatier. Il pensa que les papiers allaient échapper avec elle. ils allèrent lui dire qu’elle voulait sur-le-champ sortir du couvent. Si le grand vicaire et le P. ils ont pourtant des échappées où on entrevoit leur fureur.Jules Michelet — La sorcière (1862) 230 Ces enseignements immondes ne gagnaient rien sur la Cadière. enfin de quoi le perdre. léger. de son collègue. Les lettres qu’ils écrivent en son nom sont bien singulières. mais obligés de faire parler leur sœur avec une tendresse respectueuse. Il se défie à la fois et de l’évêque et du jésuite même. Il sait bien qu’elle a en main ses lettres. sans outrage. Le surlendemain. ses papiers. ne me fatiguez-vous pas aussi ? » etc. Elle est aigre-douce. et de tout voir. de parler. Il en fut très effrayé. « J’ai une grande faim de vous revoir. ulcérés. Enragés au fond. ce sont des morceaux travaillés. galante. C’est au fond la lettre d’un coupable inquiet. regardant Girard comme un scélérat. Elle relève. Elle le félicite d’avoir « tant de courage pour exhorter les autres à souffrir ».-Sabatier vont la voir et demandent à voir (ses plaies). Leur sœur y promet de lui obéir. Et il y a longtemps que je n’ai rien vu qu’à demi (il veut dire à la grille du parloir). . Les deux jeunes gens répondent au nom de leur sœur par une lettre vive. lui renvoie sa choquante galanterie. Sa terreur fut si profonde qu’elle lui ôtait l’esprit. de ne rien dire à l’évêque ni au jésuite. Nous parlerons de la seule qu’il n’ait pas eue en main pour la falsifier. Elle est du 22 juillet. Pour les lettres de Girard. Vous savez que je ne demande que mon bien. la seule qui ait un accent vrai.

le petit Camerle. 363). qui durent les avertir de ne pas trop attaquer dans Girard le confesseur libertin . Girard se trouvant à l’évêché. le prélat lui dit en riant : « Eh ! bien. on avait brûlé pour quiétisme un curé des environs de Dijon. et dans la ville. montrer en lui le quiétiste. étrangère à ce projet). Ils imaginèrent de faire (en apparence sous la dictée de leur sœur. Elle devint quasi folle. Le 21 août. au contraire. au Livre de vie. En 1698. 362). Elle crut un moment se dissoudre. Cela toucha la pauvre fille. mon père. Les gros bonnets des jésuites ont écrit. dès qu’elle sut que c’était faux. Il demanda de nouveau avec larmes ses papiers. c’eût été déplaire à tout le clergé dont la confession est le cher trésor. son désespoir n’eut point de bornes (p. serait constaté. Il fallait. tout est changé. demanda si elle aurait le courage de le quitter (p. son jeune aumônier. « J’eus un tel désir de souffrance ! Je saisis la discipline deux fois. 7). écrivit à la Cadière des reproches amers. Ce fut le récit des visions qu’elle avait eues dans le carême. Le nom de Girard y est déjà au ciel. le temps de se faire appuyer d’en haut. uni à son nom. 339). Avec cela seul. » (p. L’évêque lut. et plus tard de Paris). s’avança et se laissa embrasser. La Cadière fut bien étonnée. Le 29. il en courut des copies. voilà donc votre nom au Livre de vie. et gagner quelques jours. et si violemment que j’en tirai du sang abondamment. lui jura que ce mémoire n’était jamais sorti des mains de ses frères. Il est trop visible que celui-ci a fait agir de puissantes influences. Les plus cruelles douleurs de l’âme et du corps l’assaillirent. exalté et glorifié. un mémoire où le quiétisme de Girard. » II fut accablé. on pouvait le mener loin. lui demande excuse. que dès le 29 on a reçu des menaces (peut-être d’Aix. La Cadière reste à Ollioules. Mais. se mit à genoux devant elle. qui lui dit non. réellement dénoncé. Dans ce terrible égarement qui montre et sa faible tête et la . lui promet soumission (p. Ils n’osèrent porter ce mémoire à l’évêque.Jules Michelet — La sorcière (1862) 231 Il faiblit jusqu’à aller pleurer au parloir d’Ollioules. Elle le voit. l’isoler du clergé en constatant sa doctrine singulière. se crut perdu. et de Versailles les protecteurs de cour. Que feraient les frères dans cette lutte ! ils consultèrent sans doute leurs chefs. Mais ils se le firent voler par leur ami. Et le Judas ne voulait rien que la tromper.

Baux. mouraient comme des agneaux. ayant tout eu main. elle ne marchanda pas . Mais. Il put en ôter. Elle lui écrivit que Dieu voulait d’elle un sacrifice sanglant (p. . Il crut même politique de lui faire une petite réparation pour son malicieux reproche relatif au Livre de vie. Nul contrôle possible. et de fameux noms d’Italie. Il eut à la fois et ces minutes écrites par le jacobin et les copies que l’autre frère faisait et lui envoyait. dans cette grande échappée de cœur. par l’étrange sublimité de ce sacrifice. il en reste seize. disant : « Il dit vrai. Forbin d’Oppède. mais. prouvaient son innocence et les artifices dont elle avait été victime. savait trop bien son Versailles et le crédit des jésuites pour ne pas les ménager. qu’enfin tout l’odieux ne fût de son côté. 32). Elle put lui citer les saints qui. 28). pouvait rire de ses ennemis. qu’on ne lui imputât d’avoir séduit un saint. De quatre-vingts lettres. Nicolaï. L’évêque. et j’ai menti » (p. s’accusaient eux-mêmes. la gardaient. Un démon (la Guiol sans doute). biffer. Les rendre. Quand on accusait Girard devant elle. c’était risquer que l’on changeât les rôles. 361. elle le justifiait. ne se justifiaient pas. fabriquées après coup. Il était pourtant trop visible que seuls. la Guiol l’acheva en lui dépeignant Girard comme un homme à peu près mort. Elle eût pu rendre seulement les lettres de Girard. Dès lors il ne craignait rien. ils la défendaient. et lui dit gracieusement qu’il voulait tenir un enfant de sa famille sur les fonts de baptême. la tenta justement par là.Jules Michelet — La sorcière (1862) 232 sensibilité infinie de sa conscience. Forbin. falsifier. A eux désormais de craindre. s’il fallait périr ou perdre Girard. en remettre. elle aimait mieux de beaucoup le premier parti. et il a bien travaillé. La Cadière suivit cet exemple. Girard. homme du grand monde. Glandèves.) Elle allait lâcher les papiers. Elle porta au dernier degré sa compassion (P. accusés. Leur liste offre tous les premiers noms de Provence. Les évêques de Toulon avaient toujours été de grands seigneurs. et encore elles semblent des pièces laborieuses. Son travail de faussaire était parfaitement libre. elle lui donna encore les minutes des siennes.

dans la peste de 1721. la mettre hors du diocèse dont elle faisait la gloire. « Si j’ai fait des fautes à votre égard. comme son modèle sainte Thérèse l’avait entrepris à douze ans. faire cadeau de ce trésor à quelque couvent éloigné où les jésuites. » L’évêque cependant n’était pas rassuré. sous la Régence et Fleury. Elle lui plut. si ce changement le gênait. On trouva moyen de le décider. qui lui mettait cela en tête pour l’enlever un matin.Jules Michelet — La sorcière (1862) 233 Fiesque. Trivulce. De 1712 à 1737. 17 septembre. et. sa gentillesse de jeune sainte populaire. La Rovère. malgré les prières des frères. ne disait jamais la messe. Sabatier et Grignet voulaient l’endormir et un matin. en ayant le monopole exclusif. ayant aussi en Languedoc les abbayes d’Aniane et de Saint-Guilhem du Désert. d’envoyer sa voiture (une voiture légère et . L’évêque se sentit fort blessé. où il tâchait de la laisser amie et douce pour lui. vous vous souviendrez pourtant toujours que j’avais bonne volonté de vous aider. il pouvait s’adjoindre et lui donner un second confesseur. passait pour plus que galant.. On fit courir à Toulon le bruit que la jeune fille avait manifesté le désir de fuir au désert. l’évêque était un la Tour du Pin. qu’il eut la légèreté de lui parler de ses affaires. lui voler la petite fille. d’intérêts. lui sembla une bonne petite sainte. et il lui crut si bien des lumières supérieures. et de visiter la Cadière. Je suis et je serai toujours tout à vous dans le Sacré-Cœur de Jésus. piteux. pour la faire sortir d’Ollioules et pour l’ôter à Girard. C’était Girard. ses visions. Pour ne pas choquer Girard. Il signifia à l’abbesse de ne remettre Mlle Cadière qu’à sa mère elle-même. Il la vit dans un de ses bons moments. disait-on. Du reste. humble. d’avenir. il en eut pourtant la curiosité. Il comprit et aima mieux désarmer la jalousie en abandonnant la Cadière. Il prit le parti décisif.. Il hésitait cependant. Il se désista (15 septembre) par un billet fort prudent. qui devait bientôt la faire sortir du couvent. Il s’était bien conduit. la mener dans une bastide qui était à la famille. avec quelque ordre de Paris. Il vint à Toulon en juillet. quoique Girard l’eût détourné d’aller à Ollioules. Il était fort riche. il ne résidait guère. exploiteraient ses miracles. on fit écrire par la Cadière que. la consultant comme il eût fait d’une diseuse de bonne aventure. dit-on. menait une vie toute mondaine. Il pensait que les trois jésuites Girard.

se demandait si le Diable pouvait si bien louer Dieu. chaude nuit du milieu de septembre. L’évêque dut prendre un étranger. qu’on appelait phaéton). Elle voulut jouer aux boules (jeu ordinaire dans les bastides) et il ne refusa pas de jouer aussi. la garder. ses dévotions. Son innocence était visible. arrivé depuis trois mois du Comtat. ses plaies réellement saignaient par moments. C’était un homme de quarante ans. et qui pût l’appuyer. ses visions. ses souffrances. . sous une douce figure de fille. comme Girard. folâtre comme un jeune chien. conta sa vie. Tout était ouvert dans la chambre. on n’en pouvait douter. Elle lui parut toute simple. Elle semblait bonne fille. il lui chercha un confesseur. outre les fenêtres. Il se montra fort digne de cette confiance en la refusant. mais la fille même. douce comme un agneau. d’impudiques vérifications. le P. Elle continua presque jusqu’à l’aube. Il se contenta de voir celle du pied.Jules Michelet — La sorcière (1862) 234 mondaine. près de ses frères qui dormaient. Il se garda bien d’en faire. solide. Il ne vit que trop ses extases. Le carme était stupéfait. Il n’en augurait rien de bon. longtemps. Pour la calmer. D’autres aussi probablement reculèrent. la mettre en bon chemin. et de la faire mener tout près à la bastide de sa mère. Une vive chaleur lui prenait tout à coup au cœur. En l’observant de près. Il ne put la voir sans se rassurer un peu. disait des choses insensées. prieur des carmes déchaussés. circulait partout. entrait dans des convulsions. et s’adressa d’abord à un carme qui l’avait confessée avant Girard. Ce n’était pas les jésuites qu’il craignait. Si un esprit était en elle. n’accepta pas. et craignait que le Malin. elle parla plus qu’elle n’avait fait depuis un mois. Elle avait beaucoup souffert d’être tenue par Girard dans une vacillation constante. La nuit même ne l’arrêta pas. Du premier jour. ne fît ses coups plus malignement. très ferme et même obstiné. on ne pouvait dire du moins que ce fût un esprit de mensonge. homme de tête et de courage. les trois portes. Nicolas. Mais celui-ci. heureuse d’avoir enfin un homme sûr. pensait que l’ange pouvait être un ange de ténèbres. obéissante. Elle ne se connaissait plus. des plus hauts mystères. parlant à ravir de Dieu. Elle reprit le lendemain sous la tonnelle de vigne. homme âgé.

— O mon Dieu ! dit-elle en pleurant.Jules Michelet — La sorcière (1862) 235 Le carme comprit très bien qu’en elle il y avait deux personnes. enfin sous la protection de l’évêque. elle paraissait fort sage. quoi qu’on lui eût fait. les ramenât à la raison. on peut juger combien à contre-cœur et de mauvaise grâce. elle répondit naïvement. La jeune fille. 127). Il voulait à l’instant même l’interdire solennellement. Il ne tint à rien qu’il ne fît un grand éclat contre Girard. La bastide était pour lui un but de promenade. il entra tout à fait dans les idées du carme. qui plaignait peu ses démarches et la couvrait de sa constante protection. elle devint tout à fait calme. L’évêque fut bien en colère. La première était honnête. Avant sa confession. » L’évêque venait la voir. Avec une touchante humilité. de ne point parler de ces tristes choses. aidé de la Cadière. refleurit. L’été brûlant était fini. et même très neuve de cœur. elle dit : « Il me suffit d’être éclairée maintenant. sans rapport avec Girard. L’évêque en fut si ravi qu’il eût voulu que le carme. dit au moins le commencement. elle se releva. La nature enfin faisait grâce. Sans doute il devina le reste. indigné. donc que Girard était sorcier. agît auprès des autres pénitentes de Girard. La saison avait changé. A ses interrogations. Pendant sept semaines environ. Son frère le jacobin se joignit à elle. L’évêque eut la vive jouissance qu’elle fut délivrée par lui. le perdre. et doutant que l’évêque y fût bien ferme. le conjura de l’épargner. comprenant peu les choses même qui l’avaient si fort troublée. il y avait une étrange inconvenance à faire . car il m’a fait bien d’autres choses. je suis donc perdue. ne voulut pas être vengée. Elle avait moins d’agitation. Comme l’herbe qui en octobre revient par de petites pluies. Elle se mit à genoux devant l’évêque. de savoir que j’étais dans le péché » (p. mortifié. La Cadière pria pour celui qui lui avait fait tant de tort. par l’honnête et brave moine. le déshonorer. prévoyant tous les dangers d’une telle guerre. Elles durent venir à la bastide . En réalité. admit qu’elle était ensorcelée. bien gardée par sa famille. quand elle parla des baisers de Girard. n’étant plus dans l’étouffement d’Ollioules. la jeune fille et le démon. le carme lui dit rudement : « Ce sont de très grands péchés. Sans regarder au danger d’une lutte avec les jésuites. C’était l’aimable mois d’octobre. ignorante.

attachées à la Cadière. ne serait jamais archevêque. si jeune et à peine remise de son délire extatique. les prudents. D’une part ces audacieuses se moquaient de lui. Il entra chez le prélat. son succès auprès de la Cadière s’était démenti. avaient pour eux les politiques. puis un procureur. ni des curés. Les jésuites. si sa cause n’eût été celle des jésuites. L’une. dont elles s’étaient vantées. remercia celles qui. qu’il resterait évêque de Toulon à perpétuité. sans doute la Guiol. portant comme Popilius. elles nièrent généralement ces extases. la paix ou la guerre. qui fit frémir Girard. Le carme n’avait que l’évêque. A peine rentrée dans le sombre Toulon. L’évêque négocia avec celle-ci pour obtenir qu’elle entrât en rapport avec le carme et lui menât ses amies. au champ même de la bataille que se livraient les deux partis. ancien amant de la Guiol. La situation se trouva aigrie. On l’avait cru assez léger pour tomber dans ce piège. et il eût été perdu.Jules Michelet — La sorcière (1862) 236 comparaître ces femmes devant la protégée de l’évêque. De l’autre côté. Mais son collègue Sabatier. effrontée et malicieuse. ridicule. Acte audacieux. Tout cela n’opérant pas. Du côté de celuici. Et. Il se ménagea une arme. Mais il le démêla fort bien. colérique. lui eussent fait imiter Girard. il tira de la Cadière une autorisation écrite de révéler au besoin sa confession. les rebelles. les sages. Bien plus. Il n’avait pas grand courage. Le 8 novembre. alla droit à l’évêché. d’autre part. Elle était précisément dans les milieux dangereux et sinistres où commença sa maladie. aux dépens de leur pudeur. la Guiol en tête. lui fit comprendre qu’un procès avec les jésuites. c’était pour le perdre à jamais lui-même. Il le mit au pied du mur. Il se blottit au fond de leur maison. et fait rire toute la ville. à qui chacun voyait la Cour pour arrière-garde. intrépide. l’évêque prit le dernier parti. Il lui envoya son greffier. celles de l’évêque. Il y eut deux partis en présence. les femmes de Girard. avec la liberté d’un apôtre fort à Versailles. l’étonna bien plus encore en lui offrant de montrer sur-le-champ qu’elles n’avaient rien sur tout le corps. n’était pas même soutenu de ses confrères. ces stigmates. vieillard sanguin. elle était retombée. Là. L’évêque n’avait pas de bonheur. il lui dit que si cette . dans sa robe. refusa. la dame Allemand et sa fille. ce fut de les convoquer toutes à l’évêché. dans son étroite ruelle de l’Hôpital.

celle de son frère le jacobin (10 novembre 1730). pour cette fille d’un revendeur de la rue de l’Hôpital ! Ces menaces de Sabatier firent d’autant plus d’impression que déjà l’évêque de lui-même tenait moins à la Cadière. comme saint Paul au chemin de Damas. visiblement combinée par Girard (p. Le changement fut subit. et se convertit aux jésuites. Ce fut comme un coup de la Grâce. ferait croire que les jésuites se tenaient prêts en dessous à lancer contre le prélat de terribles récriminations. d’être écrasé sous la honte et le ridicule. mais abominable. Ici l’évêque risquait de se perdre. Sabatier ne le lâcha pas. « non seulement indigne de l’épiscopat. mais au moins pour une belle dame. » Le perfide et sournois Girard. et de se brouiller pour elle avec tous les honnêtes gens ! Le cardinal de Bonzi mourut de chagrin à Toulouse. et lui fit écrire. Il vit tout à coup la lumière. plus. Ils n’auraient pas manqué de dire que tout cela se faisait pour une fille. la noble marquise de Ganges. l’évêque l’avait eue bien portante. d’avoir démenti son succès. Quel trouble qu’un tel scandale dans la vie si bien arrangée de ce grand seigneur mondain ! C’eût été une chevalerie trop comique de faire la guerre pour venger la virginité d’une petite folle infirme. Une lettre. elle n’éclairerait pas moins les mœurs d’un évêque. Retour à la table des matières . Il ne lui savait pas bon gré d’être redevenue malade. il se dit que Sabatier avait raison. de lui donner tort par sa rechute. qu’il serait bien bon de se compromettre. signer l’interdiction du carme. auraient poussé la calomnie. Il lui présenta du papier. le Sabatier apoplectique. Il lui en voulait de n’être pas guérie. que si Girard l’avait soignée malade. son agent près de la Cadière . 334). déclarant sa vie. gonflé de rage et de venin.Jules Michelet — La sorcière (1862) 237 affaire révélait les mœurs d’un jésuite.

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XII LE PROCÈS DE LA CADIÈRE — 1730-1731

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On peut juger ce que fut ce coup épouvantable pour la famille Cadière. Les attaques de la malade devinrent fréquentes et terribles. Chose cruelle, ce fut comme une épidémie chez ses intimes amies. Sa voisine, la dame Allemand, qui avait aussi des extases, mais qui jusque-là les croyait de Dieu, tomba en effroi et sentit l’enfer. Cette bonne dame (de cinquante ans) se souvint qu’en effet elle avait eu souvent des pensées impures ; elle se crut livrée au Diable, ne vit que diables chez elle, et quoique gardée par sa fille, elle se sauva du logis, demanda asile aux Cadière. La maison devint dès lors inhabitable, le commerce impossible. L’aîné Cadière furieux, invectivait contre Girard, criait : « Ce sera Gauffridi... Lui aussi, il sera brûlé ! » Et le jacobin ajoutait : « Nous y mangerions plutôt tout le bien de la famille. » Dans la nuit du 17 au 18 novembre, la Cadière hurla, étouffa. On crut qu’elle allait mourir. L’aîné Cadière, le marchand, qui perdait la tête, appela par les fenêtres, criant aux voisins : « Au secours ! Le diable étrangle ma sœur ! » ils accouraient, presque en chemise. Les médecins et chirurgiens qualifiant son état une suffocation de la matrice, voulurent lui mettre des ventouses. Pendant qu’on les allait chercher, ils parvinrent à lui desserrer les dents et lui firent avaler une goutte d’eau-de-vie, ce qui la rappela à elle-même. Cependant les médecins de l’âme arrivaient aussi à la file, un vieux prêtre, confesseur de la mère Cadière, puis des curés de Toulon. Tant de bruit, de cris, l’arrivée de ces prêtres en grand costume, l’appareil de

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l’exorcisme, avait rempli la rue de monde ; les arrivants demandaient : « Qu’y a-t-il ! — C’est la Cadière, ensorcelée par Girard. » On peut juger de la pitié, de l’indignation du peuple. Les jésuites, très effrayés, mais voulant renvoyer l’effroi, firent alors une chose barbare. Ils retournèrent chez l’évêque, ordonnèrent et exigèrent qu’on poursuivît la Cadière, qu’on l’attaquât le jour même, — que cette pauvre fille, sur le lit où elle râlait tout à l’heure, après cette horrible crise, reçût à l’improviste une descente de justice... Sabatier ne lâcha pas l’évêque que celui-ci n’eût fait appeler son juge, son official, le vicaire général Larmedieu, et son promoteur (ou procureur épiscopal), Esprit Reybaud, et qu’il ne leur eût dit de procéder sur l’heure. C’était impossible, illégal, en Droit canonique. Il fallait un informé préalable sur les faits, avant d’aller interroger. — Autre difficulté : le juge ecclésiastique n’avait droit de faire une telle descente que pour un refus de sacrement. Les deux légistes d’Église durent faire cette objection. Sabatier n’écouta rien. Si les choses traînaient ainsi dans la froide légalité, il manquait son coup de terreur. Larmedieu, ou Larme-Dieu, sous ce nom touchant, était un juge complaisant, ami du clergé. Ce n’était pas un de ces rudes magistrats qui vont tout droit devant eux, comme d’aveugles sangliers, dans le grand chemin de la loi, sans voir, distinguer les personnes. Il avait eu de grands égards dans l’affaire d’Aubany, le gardien d’Ollioules. Il avait poursuivi assez lentement pour qu’Aubany se sauvât. Puis, quand il le sut à Marseille, comme si Marseille eût été loin de France, ultima Thule ou la Terra incognita des anciens géographes, il ne bougea plus. Ici, ce fut tout autre chose : ce juge paralytique pour l’affaire d’Aubany eut des ailes pour la Cadière, et les ailes de la foudre. Il était neuf heures du matin lorsque les habitants de la ruelle virent avec curiosité arriver chez les Cadière une fort belle procession, messire Larmedieu en tête, et le Promoteur de la cour épiscopale, honorablement escortés de deux vicaires de la paroisse, docteurs en théologie. On envahit la maison. on interpella la malade. On lui fit faire serment de dire vrai contre elle-même, serment de se diffamer en disant à la justice ce qui était de conscience et de confession.

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Elle pouvait se dispenser de répondre, nulle formalité n’ayant été observée. Mais elle ne disputa pas. Elle jura, ce qui était se désarmer, se livrer. Car, étant liée une fois par le serment, elle dit tout, même les choses honteuses et ridicules, dont l’aveu est si cruel pour une fille. Le procès-verbal de Larmedieu et son premier interrogatoire indiquent un plan bien arrêté entre lui et les jésuites. C’était de montrer Girard comme la dupe et la victime des fourberies de la Cadière. Un homme de cinquante ans, docteur, professeur, directeur de religieuses, qui cependant est resté si innocent et si crédule, qu’il a suffi pour l’attraper d’une petite fille, d’un enfant ! La rusée, la dévergondée, l’a trompé sur ses visions, mais non entraîné dans ses égarements. Furieuse, elle s’en est vengée en lui prêtant toute infamie que pouvait lui suggérer une imagination de Messaline. Bien loin que l’interrogatoire confirme rien de tout cela, ce qu’il a de très touchant, c’est la douceur de la victime. Visiblement elle n’accuse que contrainte et forcée par le serment qu’elle a prêté. Elle est douce pour ses ennemis, même pour la perfide Guiol, qui (dit son frère) la livra, qui fit tout pour la corrompre, qui, en dernier lieu, la perdit en lui faisant rendre les papiers qui eussent fait sa sauvegarde. Les Cadière furent épouvantés de la naïveté de leur sœur. Dans son respect pour le serment, elle s’était livrée sans réserve, hélas ! avilie pour toujours, chansonnée dès lors et moquée des ennemis même des jésuites, et des sots rieurs libertins. Puisque la chose était faite, ils voulurent du moins qu’elle fût exacte, que le procès-verbal des prêtres pût être contrôlé par un acte plus sérieux. D’accusée qu’elle semblait être, ils la firent accusatrice, prirent la position offensive, obtinrent du magistrat royal, le lieutenant civil et criminel, Marteli Chantard, qu’il vînt recevoir sa déposition. Dans cet acte, net et court, se trouve clairement établi le fait de séduction ; plus, les reproches qu’elle faisait à Girard pour ses caresses lascives, dont il ne faisait que rire ; plus, le conseil qu’il lui donne de se laisser obséder du démon ; plus, la succion par laquelle le fourbe entretenait ses plaies, etc. L’homme du roi, le lieutenant, devait retenir l’affaire a son tribunal. Car le juge ecclésiastique, dans sa précipitation, n’ayant pas

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rempli les formalités du droit ecclésiastique, avait fait un acte nul. Mais le magistrat laïque n’eut pas ce courage. Il se laissa atteler à l’information cléricale, subit Larmedieu pour associé, et même alla siéger, écouter les témoins au tribunal de l’évêché. Le greffier de l’évêché écrivait (et non le greffier du lieutenant du roi). Écrivait-il exactement ? On aurait droit d’en douter quand on voit que ce greffier ecclésiastique menaçait les témoins, et chaque soir allait montrer leurs dépositions aux jésuites 89. Les deux vicaires de la paroisse de la Cadière, que l’on entendit d’abord, déposèrent sèchement, sans faveur pour elle, mais nullement contre elle, nullement pour les jésuites (24 novembre). Ceux-ci virent que tout allait manquer. Ils perdirent toute pudeur, et, au risque d’indigner le peuple, résolurent de briser tout. Ils tirèrent ordre de l’évêque pour emprisonner la Cadière et les principaux témoins qu’elle voulait faire entendre. C’étaient les dames Allemand et la Batarelle. Celle-ci fut mise au Refuge, couvent-prison, ces dames dans une maison de force, le Bon-Pasteur, où l’on jetait les folles et les sales coureuses en correction. La Cadière (26 novembre), tirée de son lit, fut donnée aux ursulines, pénitentes de Girard, qui la couchèrent proprement sur de la paille pourrie. Alors, la terreur établie, on put entendre les témoins, deux d’abord (28 novembre), deux respectables et choisis. L’un était cette Guiol, connue pour fournir des femmes à Girard ; langue adroite et acérée, qui fut chargée de lancer le premier dard et d’ouvrir la plaie de la calomnie. L’autre était la Laugier, la petite couturière que la Cadière nourrissait et dont elle avait payé l’apprentissage. Étant enceinte de Girard, cette Laugier avait crié contre lui ; elle lava ici cette faute en se moquant de la Cadière, salissant sa bienfaitrice, mais cela maladroitement, en dévergondée qu’elle était, lui prêtant des mots effrontés, très contraires à ses habitudes. Puis vinrent Mlle Gravier et sa cousine, la Reboul, enfin toutes les girardines, comme on les appelait dans Toulon. Mais on ne pouvait si bien faire que, par moments, la lumière n’éclatât. La femme d’un procureur, dans la maison de laquelle s’assemblaient les girardines, dit brutalement qu’on ne pouvait y tenir,
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P. 80 de l’in-folio, et t. I de l’in-12, p. 33.

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qu’elles troublaient toute la maison ; elle conta leurs rires bruyants, leurs mangeries payées des collectes que l’on faisait pour les pauvres, etc. (p. 55). On craignait extrêmement que les religieuses ne se déclarassent pour la Cadière. Le greffier de l’évêché alla leur dire (comme de la part de l’évêque) qu’on châtierait celles qui parleraient mal. Pour agir plus fortement encore, on fit revenir de Marseille leur galant P. Aubany, qui avait ascendant sur elles. On arrangea son affaire du viol de la petite fille. On fit entendre aux parents que la justice ne ferait rien. On estima l’honneur de l’enfant à huit cents livres, qu’on paya pour Aubany. Donc il revint plein de zèle, tout jésuite, dans son troupeau d’Ollioules. Pauvre troupeau qui trembla quand ce bon P. Aubany se dit chargé de les avertir que, si elles n’étaient pas sages, « elles auraient la question ». (Procès in-12, t. II, p. 191.) Avec tout cela, on ne tira pas ce qu’on voulait des quinze religieuses. Deux ou trois à peine étaient pour Girard, et toutes articulèrent des faits, surtout pour le 7 juillet, qui directement l’accablaient. Les jésuites désespérés prirent un parti héroïque pour s’assurer des témoins. Ils s’établirent à poste fixe dans une salle de passage qui menait au tribunal. Là, ils les arrêtaient, les pratiquaient, les menaçaient, et, s’ils étaient contre Girard, ils les empêchaient d’entrer, et par force impudemment les mettaient à la porte (in-12, t. I, p. 44) Ainsi le juge d’Église et le lieutenant du roi n’étaient plus que des mannequins entre les mains des jésuites. Toute la ville le voyait, frémissait. En décembre, janvier, février, la famille des Cadière formula et répandit une plainte pour déni de justice et subornation de témoins. Les jésuites eux-mêmes sentirent que la place n’était plus tenable. Ils appelèrent le secours d’en haut. Le meilleur paraissait être un simple arrêt du Grand Conseil qui eût tout appelé à lui et tout étouffé (comme fit Mazarin pour l’affaire de Louviers). Mais le chancelier était d’Aguesseau ; les jésuites ne désiraient pas que l’affaire allât à Paris. Ils la retinrent en Provence. Ils firent décider par le roi (16 janvier 1731) que le Parlement de Provence, où ils avaient beaucoup d’amis, jugeât sur l’information que deux de ses conseillers feraient à Toulon.

vint dans cette loge. On lui donna pour garde et garde-malade l’âme damnée de Girard. prennent volontiers les plus gentils des fils de leurs paysans. indigne de la communion. on feignait de le comprendre dans la réalité matérielle. il fallait qu’elle s’avouât calomniatrice. et tout droit descendirent chez les jésuites (p. M. M. A grand’peine le lendemain ses parents purent-ils introduire une couverture et un matelas. de courir le monde. Sabatier le jésuite. 407). qui aimaient à se faire servir par des enfants. On prétendit qu’elle avait proposé à un jeune drôle de partir avec elle. il continuait de dire la messe et de confesser. pour se démêler de tous ces pièges. ce qu’on eût le moins attendu. dangereuse à sa pudeur et peut-être à sa vie même. La réception des bonnes Ursulines avait été celle qu’elles eussent faite. celle de ne pouvoir se confesser ni communier. Elle coucha dans la paille de cette folle. Les grands seigneurs d’alors. à la merci de toute cruauté. laissé libre . ce fut de lui faire un amant. Ces commissaires impétueux cachèrent si peu leur violente et cruelle partialité qu’ils lancèrent à la Cadière un ajournement personnel. Faucon. Et la plaignante était sous les verrous. mettre contre elle les rieurs. Elles lui avaient donné pour chambre la loge d’une religieuse folie qui salissait tout. Mais. comme on faisait à l’accusé. capable de choses sinistres. il entreprit de la gagner. qui était fille de cette même Guiol qui l’avait livrée. Elle l’aurait peut-être fait par excès d’humilité. nouvelle. dans les mains de ses ennemis. vinrent en effet. de Charleval. elle aurait aussi perdu et le carme et ses frères. et un conseiller d’Église. chez les dévotes de Girard. Elle montrait. tandis que Girard fut poliment appelé. On la tint à la pénitence la plus cruelle pour elle. chose bizarre. en se perdant. on interprétait ses paroles. une converse. des petits pages.Jules Michelet — La sorcière (1862) 243 Un laïque. une grande présence d’esprit (voir surtout p. Donnant donnant : pour communier. fille très digne de sa mère. Ainsi avait fait l’évêque du petit garçon d’un de ses . dans cette odeur épouvantable. Son furieux ennemi. Elle retombait malade dès qu’elle ne communiait pas. si elles avaient été chargées de la faire mourir. Réduit aux arts pharisaïques. Le plus perfide. combiné pour lui ôter l’intérêt du public. de la tenter par l’hostie ! On marchanda. et. 391). Ce qu’elle disait au sens mystique.

. avec le même zèle. qu’ils regrettaient de n’avoir pas à Toulon le bourreau et la question « pour la faire un peu chanter. écrit en 1780 par un savant parlementaire. 62). le couvrit de honte. comme un autre Joseph. 1780. Le 27 février. il fut. dans tout ce siècle. devenu membre du Grand Conseil dédié au Roi (Louis XVI). Il vit bien que le prélat. Avec tout cela. ils précipitèrent la confrontation. Elle se démêla vivement et très bien. peu favorable à Girard. ils ne gagnaient rien. l’abbé Camerle. Il le débarbouilla. de bonne heure. Les deux indignes commissaires du Parlement la voyaient répondre d’une manière si victorieuse. Les Parlements. lui apporte un 90 Muyart de Vouglans. Il pensa plaire et amuser. Le 25 et le 26 février encore. comme sont souvent les petits campagnards décrassés à demi. Puis. t. en usèrent. ni les formes de justice. à Ollioules. sans varier. la fille de la Guiol. servit activement Girard. lui donna figure d’abbé. Si cela avait été vrai. il n’en eût été que plus lâche de l’en punir. un rustre niais et finaud. dire que Mlle Cadière (comme la femme de Putiphar) l’avait tenté. lui retranchèrent ses témoins. p. qu’ils abrégèrent les confrontations. ils n’en firent venir que trente-huit (in-12. Mais. eut peur des jésuites. il le tonsura. quand ce favori grandit. était curieux de la Cadière. on la fit parler par un moyen meilleur encore. Il vint. in-folio. dès son arrivée à Toulon. Élevé dans la valetaille et fait à tout faire. N’observant ni les délais. J’ai sous les yeux un véhément éloge de la torture 90. si elle lui eût fait tant d’honneur que de faiblir un peu pour lui. pour qu’il eût meilleure apparence. espion de leurs rapports suspects. titre d’aumônier. à vingt ans. De soixante-huit qu’elle appelait. au défaut de la torture qui l’eût fait chanter. » C’était l’ultima ratio. en se faisant. Ils étaient si furieux. Mais dès que l’évêque changea. à la suite de ses Lois criminelles. elle répéta ses dépositions accablantes.Jules Michelet — La sorcière (1862) 244 fermiers. la sœur converse qui lui servait de geôlière. Camerle. essayé d’ébranler sa vertu. Pie VI. I. d’abuser d’un mot étourdi. et l’aida contre la Cadière. Mais une telle éducation de page et de séminariste ne donne ni honneur ni l’amour des femmes. et couronné d’une flatteuse approbation de Sa Sainteté. Ce fut M.

honteux. d’une jeune fille ivre. Il eût suffi pour l’enivrer. le fond même. qu’elle n’a jamais eu ni plaisir ni douleur. comme on en a dans les couvents pour dompter les indociles. et il fut impossible de la montrer. ou punir les enfants. Le 27 probablement. que tout ce qu’elle a senti tient à une infirmité. Mais une drogue fut surajoutée (peut-être l’herbe aux sorcières. Ici le vin pur eût suffi sur une malade débile. les accable et leur met la corde au cou. les folles. le 28. Rien le 28. La converse. Une fois d’ailleurs que sa tête fut absolument troublée. C’est le carme. elle noircit les siens. 243-247). Une chose étonne pourtant. Quel était ce choquant breuvage ! On a vu. Le spectacle singulier. rude et forte domestique. elle dut être en stupeur complète ou dans un indécent délire (comme celui du Sabbat). et encore moins de vin pur. combien l’ancien directeur de religieuses était expert aux remèdes. le poison ayant eu tout son effet. Rien du 1er au 6 mars. la netteté de cette déposition. qui trouble plusieurs jours) pour prolonger cet état et pouvoir disposer d’elle par des actes qu l’empêcheraient de rétracter le démenti. ce sont ses frères qui lui ont fait raconter comme actes réels ce qui n’a été que songe. elle ne boit jamais de vin le matin. ne les met pas en garde. Elle s’étonne . enveloppe de son insistance menaçante la faible malade. On l’interroge un seul jour. Nous avons la déposition qu’elle fit. mais elle boit. Et on la force de tout boire. Elle ne veut boire. Ce qui est merveilleux. sous l’influence du vin. elle put parler encore. Changement subit et complet ! apologie de Girard ! Les commissaires (chose étrange) ne remarquent pas une si brusque variation. dire quelques mots qu’on arrangea.Jules Michelet — La sorcière (1862) 245 verre de vin. on n’ait pas continué. qu’elle trouve désagréable et salé (p. le 27 février. c’est qu’étant en si beau chemin. que le greffier eût rédigées en forme de démenti complet. pour en tirer le même jour quelques paroles bégayées. elle n’a pas soif . à l’époque de l’avortement. ne les étonne pas. . Non contente de blanchir Girard. c’est la clarté. le 27. Mais. On y sent la main du greffier habile. On lui fait dire que Girard ne l’a jamais touchée. on put aisément lui donner d’autres breuvages sans qu’elle en eût ni conscience ni souvenir.

Il la haïssait alors. L’état de la prisonnière était déplorable et demandait grâce. la fille Guiol put la livrer encore. ou désespérée. un scélérat. depuis que l’affaire est en justice. Il crut que. mais un pervers. c’est qu’il ne vit de tout cela que la facilité d’assurer son avantage. toujours battu dans la guerre de témoins qu’il faisait à la Cadière. Encore moins osa-t-il la voir. Si la mère Guiol avait jadis livré la Cadière. Mais. disent le frère et la sœur. livrée à l’horrible douleur d’avoir. Le remords pouvait la tenter de fléchir Girard. la faisaient souffrir beaucoup. Girard alla voir la Cadière ! prit sur elle encore d’insolentes. Fait tellement répugnant. Elle était perdue. lignes 10-13). si triste pour la pauvre Cadière qu’il est indiqué en trois lignes. De petites infirmités attachées à une vie toujours assise. et pourtant. Ce qui prouve que Girard n’était pas fortuitement criminel. le jour où elle revint à elle. du 28 février au 5 ou 6 mars. Ils n’en auraient parlé jamais si les frères poursuivis eux-mêmes n’avaient vu qu’on en voulait à leur propre vie.Jules Michelet — La sorcière (1862) 246 C’est ici. Il ne la vit qu’en ces cinq jours où il était encore maître d’elle. d’impudiques libertés ! Cela eut lieu. avec un badinage libertin et odieux. par moments fort douloureuse (p. Girard. qui ne peut avoir eu lieu ni avant. humilié. elle avait une descente. il parla de cette descente. 249 de l’in-folio. s’il en usait. Mais l’autre procès commençait contre ses frères et le courageux carme. Par suite de ses convulsions. osa venir dans sa prison. abandonnée du ciel et de la terre. hébétée. avilie à ses propres yeux. n’était plus elle-même. ne reprendrait pas le cœur et le courage pour démentir son démenti. dans les six jours. Girard fut intimidé. que se place un fait singulier. assassiné les siens. et où l’infortunée. et sortit du couvent où il la tenait. du 26 novembre au 26 février. et il eut l’indignité. sous l’influence du poison. depuis le 10 mars. ni après. qui avait alors gagné la partie par le démenti qu’elle se donnait à elle-même. par sa déposition. je n’en fais pas doute. la voir dans l’état où il l’avait mise. sans que ni elle ni son frère aient le cœur d’en dire davantage (p. elle ne se relèverait jamais. 343). et c’était fini. d’obtenir qu’il ne les poursuivît pas. et surtout qu’on ne la mit pas à la question. voyant la pauvre . et s’il lui restait quelque lucidité.

laissa aller l’affaire au Parlement d’Aix. qui firent pour elle les actes où elle rétractait sa rétractation. Son frère l’assure et l’affirme. punie. sans pousser plus loin ce sujet. de la conscience ! la faisant meurtrière des siens ! On ne perdit pas de temps pour profiter de sa faiblesse. très faible. Elle était si faible de corps que le courage lui manqua. Girard n’était pas sûr d’elle. les pointes de fer. Il demanda qu’à Sainte-Claire. qui put rire et triompher. et M. Claret. avec honte. qu’ils auraient leur procès à part. Il se trouva deux vaillants hommes. A l’instant on s’adressa au Parlement d’Aix. à la chancellerie. M. les violations obstinées de la loi. les chevalets. et on les pousserait à outrance. mais brièvement. Les charitables commissaires lui dirent que la torture était là. Elle-même attestée sur ce fait. lui expliquèrent les coins qui lui serreraient les os. l’ayant avilie du corps. notaire. 2o les commissaires. tellement suspect ! après le . ces hommes intrépides rédigèrent et adressèrent à Paris. d’y porter la main (p. mais bien plus. p. confirmer tout. En même temps. Il obtint qu’elle serait menée. Il laissa subsister cette immonde procédure. surtout le fait du vin empoisonné qu’on la força de prendre (10-16 mars 1731. elle dit en trois lettres : « oui. Elle ne pouvait parler. Les dames furent touchées jusqu’aux larmes de voir arriver entre les épées leur pauvre malade qui ne pouvait se traîner. elle fût bien enfermée à clef. entre les soldats de la maréchaussée. Le 10 mars. comme on eût fait d’un redoutable brigand de cette route mal famée. et on en obtint que le carme et les deux frères seraient désormais inculpés. Aubin. et lui revenait lentement. étouffait. Le chancelier d’Aguesseau se montra très mou. » Hélas ! son âme était absente. dévoilant l’informe et coupable procédure. Elle endura d’être en face de son cruel maître.Jules Michelet — La sorcière (1862) 247 personne sans défense. Tout le monde en avait pitié. on la traîna des Ursulines de Toulon à Sainte-Claired’Ollioules. C’est le 6 mars qu’elle devait être confrontée. procureur. 249). qu’avaient commises effrontément : 1o l’official et le lieutenant . ce qu’on nommait l’appel comme d’abus. on en viendrait à eux. 243-248). perdre ses frères sans retour. pièces terribles où elle dit les menaces des commissaires et de la supérieure des Ursulines. de sorte qu’après que la Cadière serait condamnée. à côté.

Cependant. C’était se brouiller pour jamais avec le Parlement. bon gré. I. avait suivi. p. t. quelle risée. en savant légiste. On vit là combien sont féroces les femmes. Infâme combinaison. Un vigoureux concert de magistrats jésuites et de dames intrigantes avait organisé l’intimidation. par pudeur. Il posa nettement l’inceste spirituel du confesseur. ne spécifia pas jusqu’où . et. tout autant qu’avec les jésuites. La remettre à la chasteté de nos soldats des dragonnades ! Quelle joie eût-ce été. qui devaient la garder et en avaient ordre du roi.Jules Michelet — La sorcière (1862) 248 déshonneur dont ses deux membres venaient de se couvrir. pour huer. siffler. et on n’avait pas osé l’éloigner à coups de crosse. La supérieure prétendit n’avoir pas encore reçu l’ordre. il coucherait dans la chambre de la jeune fille. et elle protégea son enfant (in-12. le brigadier expliqua qu’en vertu de ses ordres. les bons ouvriers du clergé. mal gré. il eût voulu un arrangement. Il ne déclina pas ce dur devoir. Donc. une fois passionnées. Elle resta dans la chambre. tout ce qu’il y avait de passants désintéressés demandaient si les Ursulines avaient ordre de laisser tuer cette fille. M. fuirait. au syndic du barreau d’Aix. Le terrain avait été admirablement préparé. Elle était adressée aux Ursulines d’Aix. IV de l’in-12. Alors il se montra ce qu’il était. p. sauterait par la fenêtre. la monstruosité des procédures. 52). toujours par la maréchaussée. la firent traîner à Aix. La défense revenait. Elle la tint quatre heures à la porte. dans ce cas. les gens des jésuites. pour s’entendre avec la Cadière. un homme d’immuable honnêteté. d’Ollioules. On avait fait semblant de croire que la malade qui ne pouvait marcher. veilla (toutes deux debout). 404). Les jésuites refusèrent. C’étaient quatre heures de pilori. On eut le temps d’aller chercher le peuple. On couchait alors à moitié chemin dans un cabaret. d’admirable courage. mais. en exhibition (t. assez inquiet. dans la rue. ils ressaisirent la victime. Et là. Nul ne voulut avaler les couleuvres que réservaient ses geôlières à celui qui chaque jour affronterait leur parloir. n’ayant plus nature de femmes. si elle fût arrivée enceinte ? Heureusement. Nul avocat ne voulut se perdre en défendant une fille si diffamée. Chaudon. sa mère s’était présentée au départ. Il exposa. les enfants au besoin pour lapider. On peut juger si ces bonnes sœurs furent de tendres geôlières pour la prisonnière malade. Cependant.

des dévotes enceintes.Jules Michelet — La sorcière (1862) 249 avait été le libertinage. les mondains étourdis. parfaitement impartiaux entre les carmes et les jésuites. Sa défense est charmante de légèreté. qui ne fasse sa chanson sur Girard et son écolière. on se moqua de l’avocat. à partir des Évangiles. mais dont personne n’eût voulu témoigner. C’était le grand moyen de chasser l’ennemi. était le nerf de bœuf. comme on l’en accuse. Point de vue fort populaire. Il avait agi pour sa pénitente. s’il s’est enfermé avec elle. un clerc. Pas un étudiant. il fit à Girard la meilleure cause possible. de Toulon). les miracles de la discipline qui fit fuir ceux de la Cadière (Ms. Il dément ses propres témoins. On n’y voit qu’un amusement. On rit. Affaire de galanterie. mais encore plus sur la victime. témoin du triste état de la Cadière. ravis de voir les moines se faire la guerre entre eux. en l’attaquant comme sorcier. on battait les aliénés. Il entreprit de prouver l’existence du Démon par une suite de textes sacrés. Il s’interdit aussi de parler des girardines. On battait les démoniaques. Il n’en prend pas la peine. si bien soutenu. rieurs ou philosophes. Girard. La verge est l’attribut de la paternité. avait dit que le seul remède. « pour le remède de son âme ». et le fabricateur d’un grand complot de calomnies contre Girard et les jésuites. n’avait que faire d’avoir raison. Un brave ouvrier de Toulon. « ce n’est arrivé que neuf fois ». pour la pauvre malade. de la Bibl. Il semble plaisanter et dit du ton hardi d’un grand seigneur de la Régence. que. Enfin. Ainsi l’affaire va s’embrouillant. quel qu’il fût. chose connue parfaitement. polis et gens du monde. démon ou maladie. qui ne réchauffe les vieilles plaisanteries provençales sur Madeleine (de l’affaire Gauffridi). On avait fort adroitement défiguré l’affaire en faisant de l’honnête carme un amant de la Cadière. ses six mille diablotins. Les plaisanteries pleuvent. Ceux que bientôt on dira voltairiens sont même plus favorables aux jésuites. les amis de Girard le blanchissaient fort aisément. s’amusaient des uns et des autres. dit-on. . Il avait agi dans son droit de directeur et selon l’usage ordinaire. Dès lors. Sur ce point spécial. d’autres malades encore. la peur qu’ils ont du fouet. qu’aux anciens ordres mendiants. la foule des oisifs. Il ne daigne pas même s’accorder avec ses dépositions. Et l’on rit encore plus fort.

qui ne dort jamais. mettre en cause un tel homme qui lui avait fait trop d’honneur. « Qu’elle périsse ! » disaient les dévotes. un exemple serait utile pour avertir un peu et les convulsionnaires jansénistes. lui donna ses conseils pour répondre à l’accusation. lancé. et Versailles. juger. dans l’intérêt de la religion. ce monstre dévorant. Lisez la vie de la grande sainte Catherine de Gênes. le chancelier d Aguesseau qui avait tellement molli ? Le procureur général n’hésita pas . sinon pour observer. » C’est un usage antique et excellent d’étouffer au berceau les monstres. chargé d’accuser Girard. pour l’engloutir. Les jésuites. avait vomi. le bon père. Il y avait au Parlement quelques obstinés jansénistes. Il ne s’agissait que d’une chose.Jules Michelet — La sorcière (1862) 250 « Et pourquoi l’a-t-il fait. quelle que fût leur débonnaireté. lui jeter le harpon : . il se déclara son ami. pour voir les prodiges qu’elle faisait et la surprendre en miracle flagrant. ce drac femelle. on pouvait accrocher la Cadière. et les écrivailleurs philosophes qui commençaient à pulluler. que l’enfer. satisferait à Girard. Et qu’ils devaient être abattus. mais ennemis des jésuites plus que favorables à la fille. avouaient que. devenue accusée. le Cardinal-Ministre. de savoir par quelle réparation. voyant contre eux tout à la fois et la redoutable Société. disaient ses amis. c’était d’y employer au plus vite le fer et le feu. avait tendu un piège à cet agneau de Dieu. Seraient-ils plus vaillants que le chef de la justice. quel châtiment exemplaire la plaignante. « Mais le malheur était ici. la Cour. Beaucoup de grandes dames voulaient aussi qu’elle fût châtiée. Le soir. découragés. à la Compagnie de Jésus. son confesseur se cachait. trouvant exorbitant que la créature eût osé porter plainte. restait dans sa chambre. le perdre au torrent de la calomnie. Par deux points. enfin les salons d’Aix. Mais pourquoi pas plus tard aussi ? Le charitable avis des dames de Girard. lui. quelle expiation solennelle. approfondir ce qu’il en fallait croire ? C’est le devoir d’un directeur en pareil cas. maniaque et démoniaque.

qu’elle pesait doucement sur elles. un M. On pouvait même très bien la qualifier sorcière. Qui empêchait de la brûler ? On brûle encore partout au dixhuitième siècle. le juge épiscopal. sont terribles à la Ville. Cela seul méritait le feu. s’emporta et dit : « Tu mourras demain ! » Il fut frappé. elle était dans plusieurs cellules à la fois. mais ne punit pas. à Versailles. » 2o On avait une prise meilleure encore.600 personnes. on brûle un sorcier à Bordeaux 92. Le Parlement fit semblant d’informer. celui de Philippe V. on allume le bûcher en grève. la foule saisit la vieille. et elle avait dit oui. le prudent Larmedieu. à la même heure.Jules Michelet — La sorcière (1862) 251 1o Elle avait calomnié. Donc on pouvait lui imputer la qualité mentionnée au formulaire des procès de sorcellerie. une aussi. En 1718. est plus humaine ? » — Elle est inconséquente. M. L’Espagne. sont brûlés vifs. avaient bien l’air d’un ensorcellement. « Mais la France. la mit sur un tas de sarments. Rome brûle toujours. Aujourd’hui encore les gens de ce village sont appelés brûle-femme (brulo-fenno). d’après l’aveu des dames d’Ollioules . que la nuit. leur tendresse subite si surprenante. dire : « Le vieux texte romain De famosis libellis prononce la mort contre ceux qui ont fait des libelles injurieux aux Empereurs ou à la religion de l’Empire. L’Allemagne. à qui un propriétaire refusait l’aumône. dans un village de Provence. — Mais nulle loi ne punit la calomnie de mort. Fleury. des Chauffours. sous un seul règne. la Suisse. le duc. — Au début du procès. Tout le village (non pas les pauvres seuls. du moins. Elle y fut brûlée vive. mais les plus honnêtes gens). et elle brûle encore une sorcière en 1782. Il y a un siècle. Un ânier et un noble. Leur engouement. en 1751 . mourut. il fallait chercher un peu loin. passaient pour des jeux d’écoliers. par l’exemple sévère qu’on fait des 91 92 Ce détail nous est transmis par un consulteur du Saint-Office encore vivant. en 1781. il est vrai sournoisement. sans doute. . En 1724 et 1726. L’avènement du Cardinal-Ministre ne peut être mieux célébré que par une réforme des mœurs. brûle 1. en tout droit ecclésiastique. Pour aller jusque-là. lui avait demandé si elle n’avait pas deviné les secrets de plusieurs personnes. dans les fours et les caves de l’Inquisition 91. Donc un mémoire contre un jésuite mérite le dernier supplice. etc. indulgents à la Cour. une vieille. Je ne parle pas des exécutions que le peuple faisait lui-même. Devineresse et abuseresse. une. Les jésuites sont la religion. pour des délits qui. Les gardiens de l’enfant royal.

Voilà ce qu’il fallait pour bien laver ce Père. ne rirent plus . On composa.Jules Michelet — La sorcière (1862) 252 corrupteurs publics. deux seulement auraient brûlé Girard. On crie : « Rassurez-vous.. Les mondains. en corps serré. Aux termes du droit canonique. fût ensuite ramenée à Toulon. » . une foule d’hommes de toute classe. » Ce fut un coup terrible. Leur légèreté n’allait pas jusqu’à glisser sur une chose si épouvantable. ils frémirent. qu’elle mourût de douleur. Ne craignez rien. marche aux Ursulines. préalablement mise à la question ordinaire et extraordinaire. et. tout à coup il se trouve un peuple. épargnèrent le spectacle long et terrible du bûcher. On fait paraître la Cadière et sa mère. pendue et étranglée. quand il s’agit d’un supplice. Mais. déshonorée. d’un élan. abusée. de prêtres. quand l’image leur vint de la triste victime. Les trois qui avaient la majorité n’exigèrent pas la flamme. Les actes n’étaient que trop clairs. de délire .. qui a tellement attenté à l’innocence de Girard. Trois étaient contre la Cadière. En masse. quelqu’un devait être brûlé. ce renversement scélérat : la loi du rapt appliquée à l’envers. un violent mouvement populaire. imité des Chauffours) il avait été le jouet d’un enchantement. et qu’elle eût été un jouet. Il fallait établir que (même eût-il méfait. le séducteur étranglant la victime ! » Chose imprévue en cette ville d’Aix (toute de juges. et d’après ces arrêts récents. Nous sommes là. se contentèrent de la mort simple. De tous côtés monta ce cri : « On ne l’avait pas vu depuis l’origine du monde. la fille condamnée pour avoir été subornée. à la bonne heure. — Rien de plus à propos que d’en faire un terrible et solennel. Au nom des cinq. de beau monde). ils ne s’en mêlaient pas. mademoiselle. Ils trouvaient fort bon qu’une fille eût été séduite. il fut conclu et proposé au Parlement : « Que la Cadière. la corde au cou. Il y eut un prodigieux revirement d’opinion. étranglée au poteau ! les cœurs se soulevèrent. Des cinq magistrats du parquet. sur la place des Prêcheurs. sur cette fille infernale. les rieurs.

Chose plus belle encore (et si touchante). qu’on y voulait brûler la maison des jésuites. est bien plus grand encore comme règne de l’humanité. immolèrent la Loi à la Grâce dans cette grande circonstance. Les ennemis des jésuites en furent tout à coup relevés. toute jeune et timide qu’elle fût. leurs mendiants. Tous se sauvent. s’emparèrent de la jeune fille et la réfugièrent dans leur sein.Jules Michelet — La sorcière (1862) 253 Le grand dix-huitième siècle. Toulon alla si loin pour sa pauvre compatriote. dans leurs clients. et les jésuites. Le rapporteur lisait son travail. pour la défense d’une femme. 93 Une anecdote grotesque symbolise. On surnomma ainsi les deux partis. raffermis. de pureté sauvage. le crédit des jésuites. la pitié. les dames jansénistes. moins le seul . si barbarement immolée. Ce grand et profond mouvement agit dans le Parlement même. ce fut une grande scène révolutionnaire. Si la Provence est violente. imprima l’apologie de la Cadière. Les jésuites imaginèrent bien d’organiser dans la canaille à eux. Le dernier. comme la petite-fille de madame de Sévigné. c’était tout le monde. quand il eut à Marseille autour de lui un million d’hommes. la purifièrent de leur baiser au front.. si difficiles entre elles. Un homme noir tombe par la cheminée. effrayés. jusqu’à braver les menaces d’en haut. que justement Hegel a nommé le règne de l’esprit. Ici. un soulèvement immense contre le sot gouvernement d’alors. Une simple pensionnaire. se jeta dans cette mêlée de pamphlets. Le plus touchant de tous les témoignages vint à la Cadière d’Ollioules. ses appréciations du procès de sorcellerie. jetèrent les bras au cou de la pauvre enfant menacée. protégés de Fleury. Marseille se leva tout entière pour porter en triomphe le fils de l’avocat Chaudon. mademoiselle Agnès. Des dames distinguées. la rebaptisèrent de leurs larmes. violente de générosité et d’une véritable grandeur. de la part que le diable pouvait avoir en cette affaire. déjà. un je ne sais quel peuple qu’ils armaient de clochettes et de bâtons pour faire reculer les cadières. suivit l’élan de son cœur. On en vit quelque chose aux premiers triomphes de Mirabeau. elle est d’autant plus admirable en ces moments. écrivit. la charmante madame de Simiane. et d’excessive austérité. la foudre de Versailles que pouvait leur lancer Fleury 93. exprime à merveille l’état du Parlement.. Soulèvement unanime pour l’humanité. d’une enfant. Il se fait un grand bruit.

s’il ne se fût sauvé dans l’église des jésuites. Il jugea pour Girard.) — On peut dire qu’en effet une terreur. C’est tout bonnement un ramoneur qui s’est trompé de cheminée. IV. en odeur de sainteté. et il eût été tué. pour le procès ecclésiastique. Larmedieu. Le grand monde.. flétrie pour calomnie. les conclusions féroces du parquet pour faire étrangler la Cadière. La Cadière étant marquée ainsi. Douze étant contre douze. De là une terrible fureur contre le président Lebret. glorifié de la Société. Il eut lieu le 11 octobre 1731. Douze conseillers immolèrent leur honneur. le président Lebret allait départager la Cour. du démon populaire. les jésuites devaient pousser. rapporteur. comme ce juge engagé par sa robe. et de ce qui eût entraîné la mort. Des douze autres. Chose extrêmement inexacte. La ville d’Aix le comprit ainsi. furent satisfaits. embarrassé dans sa robe. (Pappon. en présence du peuple. Et il y avait encore un terrible sous-entendu. qu’il demanda qu’on fît venir le régiment de Flandre. comme sorcier . M. Et l’on a fait si peu d’attention à cet arrêt. leur phalange s’éclaircir. Méry répète. à son intime ami. qui. les indifférents. « que tous les deux furent acquittés ». désiraient le jugement. Girard fuyait dans une chaise fermée. tellement menacé. quelques jansénistes le condamnaient au feu. Il échappa et retourna à Dole. mais la livrait plutôt. Elle sentit que le Parlement ne la renvoyait pas.Jules Michelet — La sorcière (1862) 254 Les amis mêmes de Girard. fixa le Parlement. Fabre dit. condamnée à voir ses mémoires et défenses lacérés et brûlés par la main du bourreau. Acquitté de l’accusation de sorcellerie. L’homme s’excuse. continuer sous terre et suivre leur succès auprès du cardinal Fleury. . voyant leur nombre diminuer. celle du peuple. à l’official de Toulon. le condamnaient à mort. On le découvrit. comme scélérat. Il y mourut en 1733. appeler sur elle les punitions secrètes et arbitraires. comme prêtre et confesseur. plus raisonnables. dirent Girard innocent. Personne n’osa reprendre. La Cadière fut traitée comme calomniatrice. honoré. et trois ou quatre. ne peut bouger. 430. où le coquin se mit à dire la messe. qu’aujourd’hui encore M. on le renvoya. Le courtisan Lebret mourut en 1735..

presque rien . et jusque dans les historiens d’aujourd’hui. Mais j’ose dire qu’on ne permit jamais qu’elle revînt sur ce brûlant théâtre de sa ville natale. Retour à la table des matières 94 La persécution a continué. Si le seul crime de s’être intéressé à elle méritait la prison. si hautement déclarée pour elle. qui certainement n’ont pas lu le Procès. . éteinte dans un in-pace. La Cadière aurait dû. pensât à autre chose. aux termes de l’arrêt. A Aix. et par la publication altérée des documents. On aura attendu sans doute que le public fût distrait. et elle avait toujours espéré de vivre peu. se croient impartiaux. emprisonna. Même le Procès (in-folio. perdue dans quelque couvent ignoré. Puis la griffe l’aura ressaisie. — Dans la reliure de certains exemplaires. bannit. pouvoir y retourner. et ils accablent la victime. Fabre. à Toulon. notre principale source. Elle n’avait que vingt et un ans au moment de l’arrêt. Qu’en fit-on ? Jusqu’ici personne n’a pu le savoir. pour étouffer. Toulon surtout était coupable d’avoir porté l’effigie de Girard aux portes de ses girardines et d’avoir promené le sacro-saint tricorne des jésuites. à une foule d’articles qu’on n’aura pas la patience de chercher. que les jésuites n’aient eu aisément de Versailles une lettre de cachet pour enfermer la pauvre fille. Au mot Girard. des apologies de Girard. il se moque des uns et des autres. etc. MM. A son article. on a eu soin de placer devant le Procès. Cabasse. on vous renvoie. mais on n’indique pas sa rétractation de ce que le poison lui a fait dire. on ne peut douter qu’elle n’ait été bientôt emprisonnée elle-même . pour servir de contre-poison. Méry. — Les historiens de nos jours. il exila. plongée. surtout des jansénistes. être remise à sa mère. 1733). pour ses actes.Jules Michelet — La sorcière (1862) 255 Le cardinal Fleury fit tout ce qui plut aux jésuites. on trouve indiqué de suite et au complet (comme faits prouvés) tous ce qui a été dit contre elle . est suivi d’une table habilement combinée contre la Cadière. Que Dieu lui en ait fait la grâce 94. à Marseille. ensevelir avec elle une affaire si triste pour eux. Voltaire est bien léger sur cette affaire .

se réunissent. Eh ! qui n’accueillerait la charmante espérance de voir le combat d’ici-bas s’apaiser et finir dans ce touchant embrassement ? Qu’en pense le sage Merlin ? Au miroir de son lac dont lui seul sait la profondeur. ils s’élancent. se jettent dans les bras l’un de l’autre (Consuelo). pacifiés. dans un fort bel élan de cœur. le Diable ami de Loyola. Le fier proscrit. ils découvrent un peu tard qu’ils ont des traits de parenté. l’ombre de Jésus. l’ombre de Satan. le doux persécuteur. oublient tout. D’autres aussi ont eu le même rêve. et si ce vieux combat n’était rien qu’un malentendu ? Le cœur parle et ils s’attendrissent.Jules Michelet — La sorcière (1862) 256 ÉPILOGUE Retour à la table des matières Une femme de génie. croit voir les deux Esprits dont la lutte fit le moyen âge. se rendant de petits services. côte à côte. qui se reconnaissent enfin. permet certains mélanges. En se regardant de plus près. d’arriver à un compromis. Mon suave Montanelli en fit un beau poème. se rapprochent. On a vu au dernier chapitre deux ombres pactiser de bon accord dans le mensonge . s’il désarme. ne le fera qu’au jour du Jugement. en les faussant. en affaiblissant tout. Il n’est pas difficile sans doute. . L’énervation des longues luttes. tous deux dormiront dans la mort commune. Aimable idée de femme. qu’a-t-il vu ? Que dit-il dans la colossale épopée qu’il a donnée en 1860 ? Que Satan. Alors. Que serait-ce si c’étaient des frères.

C’est ce coupable logicien qui. fondé sur la croyance impie du Libre arbitre. les empêche de se rapprocher ? C’est une réalité énorme qui s’est faite depuis cinq cents ans. la physique. On ne hait guère que ses amis. condamnée. qu’elle excommunia pierre par pierre. pendant qu’on discute sur le sexe des anges et autres sublimes questions. Ces millions de victimes. Albigeois. le prodigieux édifice des sciences et des institutions modernes. augmenta d’un étage. Nul progrès qui ne fût son crime. conserva et refit celui des philosophes et des juristes. celle qui. Nommez-moi une science qui n’ait été révolte. Oui. Mais savez-vous ce qui proteste. Sa cendre est au vent. et l’on se hait bien moins. la Sorcière ne dit rien. l’Enfer attendri dans le Sacré-Cœur. juifs.Jules Michelet — La sorcière (1862) 257 l’obsession dévote et la possession diabolique allant de front. Ces nouveautés. Vaudois. Indiens de l’Amérique. Ce temps est doux. fut déclarée coupable. C’est ce dangereux Magicien qui. dorment en paix. l’École de Médecine. ce qui solidement sépare les deux esprits. toutes. créait la chimie. Il n’est qu’un seul moyen de concilier les deux esprits et de mêler les deux Églises. légistes ou médecins. J’ai vu ceux que l’Église dans tout le moyen âge appelle les fils de Satan. Ceux qui sérieusement proposent à Satan de s’arranger. l’Observatoire. s’acharnait aux réalités. C’est de démolir la nouvelle. ont été Satan. dès son principe. les mathématiques. le Muséum et le Jardin des Plantes. les . toutes les sciences de la nature. nos codes. L’universel martyr du moyen âge. Détruisons. de faire la paix. sans respect pour le droit clérical. toute bibliothèque moderne. si nous le pouvons. pactiser prudemment avec le vieil esprit vaincu. mais que chaque anathème grandit. Revenons au Droit canonique. Protestants. J’ai vu des méthodistes admirer les jésuites. C’est l’œuvre gigantesque que l’Église a maudite. Brûlons nos lois. Les morts sont morts. Maures. ont-ils bien réfléchi ? L’obstacle n’est pas la rancune. Mais laissons ces semblants.

Elle reparaîtra sous cette forme qui est immortelle. les formes humbles et grossières. cruellement comiques.Jules Michelet — La sorcière (1862) 258 mathématiques. Il n’était pas inutile de lui rappeler la misère de ses premiers commencements. Il fallut les reprendre . ce fut une révolte. par le médecin. le Droit. La médecine. la Nature. celui de la Fée qui guérit. Et il lui appartient. une révolte contre la maladie. aux derniers siècles occupée d’affaires d’hommes. son amour du plus fin détail. l’infortunée Sorcière. pour qui elle avait travaillé. Elle a péri. lui donna son essor populaire dans la science. La Sorcière a péri pour toujours. et sur le libre sol. qu’il oublie ses combats. Bien plus hardie que l’hérétique. elle en échappa vivement. le raisonneur demi-chrétien. quand une femme. quoi qu’en ait dit l’Église. le fléau mérité de Dieu. Car on était brûlé pour dire que trois font trois. Satan détruira-t-il cette œuvre ? Elle pose sur trois pierres éternelles : la Raison. de rudes pierres sauvages. surtout. qui aujourd’hui fait toute la vie moderne ? Pour reprendre le chemin des anges. tenta de se faire un autel. un sens si . daigne à peine aujourd’hui se souvenir de sa victoire. le savant qui gardait un pied dans le cercle sacré. devait périr. a perdu en revanche son vrai rôle : celui de la médication. c’est le vrai satanisme. mais non pas la Fée. faire crouler cet entassement de révoltes. Avec ses délicats organes. L’esprit nouveau est tellement vainqueur. Manifeste péché d’arrêter l’âme en chemin vers le ciel. de la consolation. par le naturaliste. de la replonger dans la vie ! Comment expier tout cela ? Comment supprimer. C’est son vrai sacerdoce. La femme. barbares. Comment ? Surtout par le progrès des sciences mêmes qu’elle a commencées. qu’il eut sous la persécution.

les roses sauvages. quand le coup de canon de l’Arsenal donne le signal du travail. Avec son cœur et sa pitié. L’Anti-Nature pâlit. éblouissent.Jules Michelet — La sorcière (1862) 259 tendre de la vie. c’était plein d’un mystère divin. le jour. Avant qu’elle parût. âpre et beau mon désert ! J’avais mon nid posé sur un roc de la grande rade de Toulon. Au contraire. derrière. j’avais un moment admirable. Cela dit que les temps sont mûrs. le chauve amphithéâtre où s’assoiraient à l’aise les États généraux du monde. tout africain. plus ils passent. Mais aux matins d’hiver. la femme). elle va d’elle-même à la médication. à en devenir la pénétrante confidente en toute science d’observation. comme un sourire de la nature. C’est un grand signe de le voir en pleine discussion. dans une humble villa. Elle est si près. l’état. et résistait à l’aube. Entre les malades et l’enfant il est fort peu de différence. les cactus. qu’à chaque instant je croyais la voir poindre dans le désert où j’ai fini ce livre. Devant moi ce bassin immense de mer étincelante . Je me levais juste à six heures. Les dieux passent. A tous les deux il faut la femme. Elle rentrera dans les sciences et y rapportera la douceur et l’humanité. On commence à sentir que toutes les questions tiennent à la question fondamentale et souveraine (l’éducation. tel le monde. et plus il apparaît. a des éclairs d’acier. De six à sept. Ce lieu. en décembre surtout. et non Dieu. La scintillation vive (oserai-je dire acérée ?) des étoiles faisait honte à la lune. la transparence prodigieuse . cette aube religieuse. l’enfant. Tel est Dieu. mais qui à chaque fois revient plus lumineux. Qu’il était lumineux. puis pendant le combat des deux lumières. elle est appelée. entre les aloès et les cyprès. sa divination de bonté. et le jour n’est pas loin où son heureuse éclipse fera pour le monde une aurore. Il est comme un phare à éclipse. et dans les journaux même. qui.

mais tout en profitant de ce dernier moment de rêve. faisait toute nature esprit.. maison. si pur !.. de lents et de doux changements.. sans se bien démêler du prodigieux enchantement. Soleil ! On t’adore d’avance. Il va poindre. ailé. Moment limpide. Retour à la table des matières ..Jules Michelet — La sorcière (1862) 260 de l’air permettait de voir et d’entendre à des distances incroyables. rocher. On la laissait venir.. un esprit.. Les moindres accidents des montagnes lointaines.. On sentait pourtant un progrès. La transfiguration prochaine. J’avais des sens de plus. tout se révélait dans la plus fine précision. les ravissements espérés de la lumière. Attendons dans l’espoir. éclater et éclipser tout. un éther sacré. dégagé. austère. arbre. je me trouvais un autre être. on ne la pressait pas. d’être à demi caché. Une grande merveille allait venir. n’ôtaient rien au charme profond d’être encore dans la nuit divine. affranchi. Viens. n’osait teinter).. Je distinguais tout à deux lieues. le recueillement. pli de terrain. Je me disais : « Mais quoi ? Est-ce que je serais homme encore ? » Un bleuâtre indéfinissable (que l’aube rosée respectait.

Au pays basque. En France. concentrer les lueurs qui descendent jusque-là. La sorcellerie. La science peu à peu creusera cela. Le vrai sens de la vie vibre aux diversités vivantes. mais des êtres humains. Peu à peu je l’ai vue multiple et très diverse. ils diffèrent. près de l’Allemagne. apprend à y voir. n’avait bien vu cela. prestidigitateur. ils se classent. Personne. s’est créé un œil admirable pour saisir. espiègle. les . avait pour moi l’unité de la nuit. elle semble plus lourde et plus sombre . au premier regard. Celui qui y plonge souvent. que je sache. il caractérise. confondait tout. entre les peuples et les races diverses. J’ai laissé les mirages. souffrants. On s’amusait à ce sujet terrible qui n’est que larmes. une vaine poésie puérile brouillait. vivant au plus bas et près du fond. Témoin le singulier poisson dont parle Forbes (Pertica astrolabus). Satan est vif. Sortons de la France . En voici l’idée générale. du pôle. Au centre de la France. qui. semblent l’aimable augure et le vœu de la liberté. vivants. Le besoin crée des sens. les rend sensibles et les fait voir. En Lorraine. elle n’aime que les bêtes noires. les vagues brouillards où l’on se complaisait. les contrastes sont bien autrement forts.Jules Michelet — La sorcière (1862) 261 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS Retour à la table des matières [Note 1. les variétés. Dès que ce ne sont plus des ombres et des contes. il est bon compagnon . Moi. je l’ai pris à cœur. Écartons d’abord les extrêmes de l’équateur. les fumées fantastiques. les oiseaux envolés qu’il lâche. — Pourquoi ? L’imagination. Il distingue. les nègres. grandes sont déjà les différences. et sang. de province à province. Classification géographique de la Sorcellerie . — Mon ténébreux sujet est comme la mer.

lui donnent sur le continent. 1° En Allemagne. maçon. est constructeur. dans certaine bouteille que la femme connaît seule. Elle a peu affaire du Diable. M. on l’étrangle avant de la brûler. etc. 177). Le Diable n’a pas là sa riche littérature de moines. Chez les tribus gothiques. et au quatorzième siècle seulement. On pend la sorcière. les vend quelquefois. I. par exemple. L’Europe seule a eu l’idée nette du Diable. Point de grand Sabbat (Wright. et sans doute plus anciennement). des vengeances (Thomas Wright. mais sans se vendre au Diable . Elle les cède. Pour grandir. 3° C’est en France. Ainsi expédiée. Il a un énorme cortège d’esprits. 2° En Angleterre. que s’est trouvée la pure adoration du Diable. très peu de façons. Il ne prend pas l’essor. alchimiste. calicot. certaines mauvaises bêtes domestiques par qui la femme aigre et colère fait des malices. Mais. elle n’a pas l’horrible poésie que le bûcher. par les restes et les échos de la mythologie du Nord.). que l’exorcisme. Seulement il dit : « En France et en . que l’anathème des conciles. Les mines et les forêts lui vont. le culte du Diable est secondaire. C’est qu’on fait avec lui peu. se crée la farouche Unbolda (J. de gnomes. pyggin. 554) .Jules Michelet — La sorcière (1862) 262 Lapons. a cherché et voulu. Ces êtres équivoques. 28. adoré le mal absolu (ou du moins ce qu’on croyait tel). Procès de Jeanne d’Arc. dominé. retiennent sa méchanceté dans leur bassesse. Il n’y a guère de pacte exprès. étant mêlé et dominé par certains esprits du foyer. attendent l’occasion de mal faire. selon moi. souvent en chiens ou chats. Grimm. — Écartons les sauvages de l’Amérique. Il est industriel. batch. il lui faut la culture ecclésiastique. le Diable est fort. solennel. L’âme anglaise se garde tant qu’elle peut. Autre raison qui empêche le Diable de progresser en Angleterre. Chose curieuse chez ce peuple où Goddam est le jurement national (au quinzième siècle. etc. souvent invisibles et blottis dans les paquets de laine. I. travaille. Leur maîtresse les appelle de noms baroques. en opposition à la douce Holda. Wright s’accorde avec moi pour le temps et le lieu. quoi qu’on puisse en penser. « La vermine des petits esprits ». etc. on veut bien être damné de Dieu. on le voit mêlé. tyffin. métallurgiste. en y regardant. s’élève moins à cet idéal. lui suffisent. etc. le Diable est femme.

Grillandus. moins loin dans le désespoir. la Messe noire. à la vie dangereuse de société secrète. à ce point qu’au quinzième vaudoiserie est synonyme de sorcellerie. de vrai. L’imagination prime tout. Satan la nuit. ont été vraisemblablement moins loin dans les religions de ténèbres. Guérard. le fruit de l’imagination. » Je ne vois pas pourtant chez les Italiens (Barthole. après leur horrible ruine du treizième siècle. tombant au désespoir. etc. Même les Purs (Cathares ou Albigeois). Le peuple y vit de peu. Une partie considérable. la sauvage poésie du chevrier. L’hérésie des sorcières. en réduisant les proscrits. gravite vers le culte du Diable. ce semble. En Italie tels désirs hystériques par exemple. le défi solennel à Jésus . autant qu’ailleurs. Folie et fantasmagorie. ils finiront par devenir sorciers.Jules Michelet — La sorcière (1862) 263 Italie. Il y avait plus de liberté folle que de haine et de fureur. on adorait impartialement Jésus le jour. mais qui produit de plus en plus son effet. commence contre les hérétiques d’Orléans l’accusation qu’on renouvellera toujours sur l’orgie de nuit et le reste. Spina.). de l’hystérie. adorent l’Anti-Jésus. J’en doute même pour l’Espagne. l’Espagne et l’Italie. La nature du Midi aplanit bien des choses. Sur la frontière. etc. 1357 . qui passent sous la porte ou par la serrure pour boire le sang des petits enfants. Accusation mêlée de faux. L’histoire du culte diabolique et de la sorcellerie tirera de . la sorcière ne me paraît pas être. Cartul. Chrétiens innocents au douzième siècle (comme le reconnaît Walter Mapes). le mirage singulier des plaines salées. Déjà après l’an 1000 (voy. passent en foule à la sorcellerie. etc. les suspects aux assemblées de nuit. des altérées. Il en est ainsi des Vaudois. et peu à peu s’approche du terrible idéal (qui n’est atteint qu’en 1300). après les grandes persécutions. semble s’y produire normalement. Les pays de lumière. Tout est plus clair. et la majorité peut-être. est fait à la misère. en France. de Chartres). En Espagne. de cette classe infortunée est sortie de nos cruelles révolutions religieuses. du bouc. au pays basque. tout comme aux rêves sombres du Harz et de la ForêtNoire. comme hérésie suprême. En France. je ne vois pas le Sabbat dans sa forme la plus terrible. Chaque secte persécutée qui tombe à l’état nocturne. 1524. comme on disait. 1458 .

1358. Elle est un ajout de l’édition Lacroix où la note suivante. Lamothe-Langon a extrait ceux de Carcassonne (Hist. Peyrat a retrouvé ce monde perdu dans un dépôt sacré. J’attends impatiemment le grand livre des Albigeois qui va paraître . 19). — On n’a encore publié que deux des vrais registres de l’Inquisition (à la suite de Limburch). qui sont à Toulouse. C’est aussi le nombre infini des crozats. Le n° 5954 (lat. ce n’est pas seulement le grand nombre des suppliciés. Llorente ceux de l’Espagne. 36 de la présente édition. mais seulement pour les veuves ou enfants de ceux qui sont bien morts. t. Registres originaux de l’Inquisition. et vont de 1307 à 1326 98. Michelet a substitué aux lignes qu’on vient de lire les lignes suivantes : Registres originaux de l’Inquisition — J’avais l’espoir d’en trouver un à la Bibliothèque impériale. l’immense souterrain dont un homme du treizième siècle disait : « Ils ont fait tant de fosses.) est intitulé en effet Inquisitio. Registres originaux de l’inquisition. — Ces registres mystérieux étaient à Toulouse (et sans doute partout). fidèle et bien gardé. 97 Les chiffres entre crochets indiquent la numérotation des notes dans l’édition Lacroix. (V. On n’en a publié intégralement que deux (V. Découverte imprévue ! Il est retrouvé l’inpace où tout un peuple fut scellé.Jules Michelet — La sorcière (1862) 264 nouvelles lumières de celle de l’hérésie qui l’engendrait. lorsqu’il aperçut que l’horrible régime établi par sa mère et le légat dans sa minorité. ou dans une basse-fosse in pace. de cachots. enfermés dans des sacs pendus très haut aux murs. de l’Inquis. III). qu’il n’y eut plus assez de pierres aux Pyrénées. Magi en a extrait deux autres (Acad. qu’on mettait dans une petite loge de pierre (camerula). Car la procédure était partout exactement la même. la tradition des familles. p. c’est celui des emmurés. etc. Ce sont des registres de Toulouse qui vont de 1307 1326. Directorium Eymerici. au pain et à l’eau. de Toulouse. Il le regrette et dit : « Licet in regni notri primordiis ad terrorem durius scripserimus. prend le numéro 2. faisait du Midi un désert. en France. d’oubliettes. M. » 95] Page X de l’Introduction 96 [Note 2] 97.) — Ce qui frappe dans ces registres. » Nul adoucissement pour les hérétiques. Limburch). de plus cousus des deux côtés. in-4o. 98 Dans l’édition Lacroix. t. qui est la première dans l’édition originale. C’étaient les 95 Cette note ne figure ni dans l’édition originale ni dans l’édition Hezzel-Dentu . instructif pour toutes les inquisitions de l’Europe. . de caves. Ils nous donnent un spécimen précieux. 1790. 96 P. Mais ce n’est qu’une enquête faite par ordre de Saint Louis en 1261. qui portaient la croix rouge devant et derrière. de sorte qu’on ne pouvait rien lire sans découdre tout. IV.

Mais quelle femme sera innocente ? La plus dévote croyait à tout cela.. celles qu’on fit à toute société secrète. sororia sua Guilelma trahebat. le lutin. vieille poésie du foyer et des champs. 1307. le chevalet. — Ce passage de l’hérésie à la magie est un progrès dans la terreur. toute croyance mauvaise. Tolos. toujours les mêmes . les enfants. traînée. le follet. 10.. il a droit d’être seul. où le juge doit trouver son compte. on comprend peu à peu toutes les petites superstitions. de sorcellerie. Que faire ? Je la craignais. c’est que le petit peuple. est un démon qu’on chasse par la torture ou le fouet.. Mais pour ceux de magie. aller se faire fouetter par leurs curés (Règlement de 1326. j’allais malgré moi et tremblante (Trepidabat . les coins de fer.. Qu’elle y songe. il a des assistants. ils devaient le dimanche. Seulement. ap. presque toujours procès de femmes. et metu faciebat multa). 191). avant sa prière à la Vierge. sous la voûte à côté. aux suspects d’hérésie de fuir tout sortilège (D. — Le plus cruel. ma sœur. tout est magie au quatorzième. pour les femmes surtout. Elle s’évanouit de peur. comme tout péché. après la messe. n’importe). la fée. tête à tête avec l’accusée. aux albigeois.. ma cousine qui m’a forcée.Jules Michelet — La sorcière (1862) 265 mieux traités . Car les démons sont fort sensibles (Michel Psellus). l’hérésie diffère peu de la possession diabolique .. on les laissait provisoirement chez eux. Il lui pose les questions (les mêmes. Lang). Aux procès d’hérésie (procès d’hommes pour la plupart). Langon. Le passage est facile. p. le jour à la sainte un bouquet. La fillette. Notez que sous ce titre terrible de sorcellerie. elle laissait du lait pour son follet. tout prêts. s’en moquaient outrageusement.. je ne le ferai plus. Limburch. dans L. Quoi ! pour cela elle est sorcière ! La voilà devant l’homme noir. On prescrit aux crozats. ne sait plus ce qu’elle dit : « Ce n’est pas moi. Dans la grossière théorie du temps.. Archives de Carcassonne. l’estrapade. C’est ma mère. les brodequins à vis. Leurs fils et petits-fils étaient suspects et très facilement emmurés. Tout est hérésie au treizième siècle .. Vaissetre. le bourreau est là . sans cause nouvelle. la bonne femme donnait le soir aux fées un petit feu de joie. En se couchant. (Reg. être repris et emmurés. En 1329 une Jeanne périt pour avoir refusé de . III.) Peu résistaient. aux templiers. Ils pouvaient.

poursuivie pour sorcellerie par un moine mendiant qu’on avait fait évêque (1324). Elle échappa. en la mettant dans un vieil ossuaire pour coucher sur les os des morts.Jules Michelet — La sorcière (1862) 266 dénoncer son père (Reg. Mais avec ces rebelles on essayait d’autres moyens. voir dans Limburch ce qu’en disent les témoins oculaires. C’est en 1233 que la mère de saint Louis fonde la grande prison des Immuratz de Toulouse. Dès le treizième. fortune. 202). c’était l’horreur de l’ in pace. le quatorzième siècle. Parfois on exploitait la peur jusqu’à l’épilepsie. Tout cela s’organise de 1200 à 1300. où l’on tenait la dame d’Escoman. prie et supplie qu’on lui donne plutôt la mort ( Llorente). Exemple : cette petite blonde. dès qu’elles étaient accusées. anti-chrétien. Wright. loin d’être un lieu de paix.) On ne reste pas hérétique. trahit sa mère. 1843). qui lui-même porta le san-benito (Inquisition de Goa. En Espagne. ses sœurs (Limburch. Un moine. lui fait l’amour. Proceedings against dame Alice. La première mention du Pacte diabolique est de 1222. Les femmes se mouraient de peur d’être scellées dans ce petit trou noir. La furieuse Ronde sabbatique apparaît en 1353 (Procès de Toulouse. la terreur était si grande. ou demi-chrétien. Qu’arrive-t-il ? on se donne au Diable. la rassure tellement qu’elle dit tout. C’est ce que fit la dame Alice Kyteler. A Paris. On devient satanique. pour le bien de son âme. murée (sauf une fente par où on lui jetait du pain). etc. que Michaëlis dit lui-même avoir forcée de dénoncer. Et toutes à la fois sont brûlées ! Ce qui brisait plus que la torture même. avait une porte par laquelle on venait tous les jours à heure fixe travailler la victime. 3. L. Langon. Une mère et ses trois filles avaient résisté aux tortures. le plus souvent l’in pace. London. Le sénéchal fit amende honorable et resta dégradé (T. de Carcassonne. Lamothe-Langon). on put voir le spectacle public d’une loge à chien dans la cour des Filles repenties. On brûla sa confidente. L’inquisiteur s’empare de la seconde. . Voir surtout Dellon.. condamné à l’ in pace. mère du sénéchal d’Irlande. qu’on voyait les personnes les plus haut placées quitter tout. (César Heisterbach. in-4o. rang. et s’enfuir. Sur les autoda-fés. et couchée dans ses excréments. en la flagellant. 1688). faible enfant de quinze ans.

Quand on a retrouvé ces textes. sont difficiles à distinguer. — Nul de mes prédécesseurs ne s’en est enquis. en 1050 (Michel Psellus. Ils ont et ils n’ont pas de corps. les textes nombreux dans la Mythologie de Grimm. les Fées de Maury. mais aiment la chaleur. et mes Origines du Droit (1837). 80-83). Langon. C’est seulement en 553 que l’Église a pris l’atroce résolution de damner les esprits ou démons (mots synonymes en grec). Rien ne . et dès la page 53. et la plupart des contes analogues.) — Ce n’est qu’au quatorzième siècle qu’on dit nettement que tous ces esprits sont des diables. d’Origène et de l’antiquité (Haag. des dogmes. Leur Sorcière surgit tout à coup. dire : « Ceci est du douzième. et ceux qu’on trouve épars dans les livres bâtards de 1500. Ce byzantin en donne exactement la même idée que celle des légendes occidentales (V. la physiologie des Esprits. Ils ne s’informent pas des degrés successifs par lesquels on arrivait à cette chose horrible. Les textes antiques sont rares. 360). la veille de la Jacquerie. — Dès lors on étudie. etc. Énergie des esprits ou démons). sans repentir possible. on fixe le tempérament. sans retour. s’évanouissent en fumée. résumés de mes cours sur le moyen âge. et à devenir la Sorcière. j’ai essayé de retrouver comment la femme put devenir Sorcière. convenu. comme du fond de la terre. pourquoi la femme spécialement désespéra et fut amenée à se donner au Diable. 4. craignent les coups. Ducange. Dans les chapitres V-XII du premier livre. du quatorzième » ? Je ne m’y serais point hasardé. Elle suivit en cela la violence africaine de saint Augustin. comment les dater. Cette recherche m’imposait le travail le plus difficile. — Le Trilby de Nodier. etc. — et les chapitres 3. contre l’avis plus doux des Grecs. ceci du treizième. Hist. 3.. si je n’avais eu déjà pour moi une longue familiarité avec ces temps.Jules Michelet — La sorcière (1862) 267 dans L. Tout est parfaitement connu. expliquent par l’état général de la Société pourquoi l’humanité désespéra. mes études obstinées de Grimm. — Recherche délicate. 1600. etc. Telle n’est pas la nature humaine. I.. NOTE 2 [3] — Les deux premiers chapitres. etc. sont manqués. 5 expliquent par l’état moral de l’âme. parce qu’ils ne vont pas jusqu’au moment tragique où la petite femme voit dans le lutin l’infernal amant.

Gerbert. j’ai pris souvent un petit fil biographique et dramatique. » . autres formes. impossible aux âges récents. n’eurent qu’une influence secondaire. ils sont fixés à leur place éternelle dans la fatalité du temps. certaines formes peuvent bien se refaire. en fer. que telle idée. à leur fixer des dates morales. si j’ai donné le mot Tolède comme le nom sacré de la capitale des magiciens. Selon César d’Heisterbach. et non d’un autre. non seulement le long passage de Lancre. ces Usages si peu variables. On apprend à les reconnaître. cela est impossible. telle passion. Soldan. Toutefois les superstitions sarrasines. On voit dans César d’Heisterbach que les étudiants 99 de Bavière et de Souabe apprennent la nécromancie à Tolède. Il y a là non seulement les souffrances matérielles. Par exemple. Dans ces formules. — Et cela (notez bien) dans six ou sept chapitres seulement. 99 Variante de l’édition Lacroix : « anciens. mais deux textes fort anciens. Dans cette longue analyse historique et morale de la création de la Sorcière jusqu’en 1300. venues d’Espagne ou d’Orient (comme le dit Jacques de Vitry). Dans la chronologie des arts. dans la Coutume qu’on dirait éternelle. La cruelle histoire du passé que je raconte ici. Autres siècles. si courte. plutôt que de traîner dans les explications prolixes. C’est un maître de Tolède qui propage les crimes de sorcellerie que poursuit Conrad de Marbourg. étudie la magie dans cette ville. ainsi que le vieux culte romain d’Hécate ou Dianom. En bronze. impossible aux temps plus anciens. Car les archéologues se sont parfois trompés sur telle ogive refaite habilement. avec bien plus de certitude la psychologie historique peut montrer que tel fait moral est de tel siècle. on prend pourtant le sens du temps. On distingue à merveille la sombre gravité antique du pédantesque bavardage des temps relativement récents. Si l’archéologue décide sur la forme de telle ogive qu’un monument est de tel temps. les étudiants. Mais dans la vie morale. Le grand cri de fureur qui est le vrai sens du Sabbat. on sentira aisément combien tout est historique et fondé. j’avais pour moi non seulement l’opinion fort grave de M. ses effroyables rêves. nous révèle bien autre chose.Jules Michelet — La sorcière (1862) 268 m’a plus servi. au onzième siècle. fut exactement de tel âge. — Dans cette partie même. la vie d’une même femme pendant trois cents ans. Maintenant voici mon péché où m’attend la critique. ne reproduira pas ses dogmes monstrueux. Critique moins sujette à l’erreur.

De là ces désespoirs qui précipitent vers l’Esprit des trésors cachés. l’outrage. au contraire. du Dével. Les seigneurs battus. je suis étonné d’une chose : on semble croire que tout a été trouvé par les docteurs. Voyez. la Jacquerie. notables. leurs dogmes. le diable de l’argent. spécialement en certaines classes qui. Et celles qui marchaient libres de ces chaînes. au quatorzième. » Le pape est dégradé.. qui donne en 1353 la première mention de la Ronde du Sabbat. t. que j’ai vus déjà au douzième siècle. NOTE 3 [4]. Quoi de plus naturel ? La peste noire rase le globe et « tue le tiers du monde. Le fond de la souffrance morale n’est trouvé que vers saint Louis. sous la fiscalité nouvelle. Paul Dubois. ces demi-scolastiques. plus que l’ancien serf. souffraient. responsables (comme les curiales antiques). En lisant les très beaux ouvrages qu’on a faits de nos jours sur l’histoire des sciences. Ajoutez la risée. J’ai été surpris de voir dans M. 55). me mettait justement le doigt sur la date précise. sentaient. etc. qui plus encore peut-être font la Fiancée de Satan. sur les effets de l’eau glacée à un certain moment était exactement conforme à la pratique des sorcières au sabbat. La grande épilepsie du temps commence. qui à chaque instant étaient arrêtés par leur robe. que l’opinion de M. mais un abîme de douleur. et qui. des corps. Paracelse dit le contraire. les sottes recettes des grands docteurs de ces temps-là. II. Philippe le Bel. t. Aujourd’hui encore. puis la guerre servile. sont considérées comme le remède spécial de la grande maladie qui menaça le monde au quatorzième siècle. les effets merveilleux de l’urine de mule. prisonniers. etc. 24. (Agrippa. Dans le peu qu’on sait de leurs recettes. De occulta philosophia. il y a un bon sens singulier.Jules Michelet — La sorcière (1862) 269 l’accent des vieilles misères. vilains.. On est si furieux qu’on danse. Un procès de Toulouse. enfin l’enfer vivant. les sorcières n’auraient rien trouvé ? Cela serait invraisemblable. p. tant employées par elles. Tels durent être surtout les bons paysans. sont doublement martyrs du roi et des barons. éd. II. Coste (Hist. p. Philtres. les serfs maires de villages. les solanées. tirent leur rançon du serf et lui prennent jusqu’à la chemise. écrasés d’avanies. les déplorables habitudes d’esprit que leur donnait l’École. chapitres IX et X. . — Satan médecin.

Rapports de Satan avec la Jacquerie. etc. Malgré leur répugnance pour subir le joug de l’Inquisition romaine. ou le banquet commun. les princes étant évêques. les émanations de l’objet aimé. délivrés par Satan. elle lui fait manger certaine pâte qu’elle a préparée. dit-il. suffirait pour faire deviner que nos paysans de France y voyaient un esprit sauveur. in-8o). le mouvement change de forme et devient la guerre des Paysans. « Je te payerai. Il devient tel. C’est toujours ou la nature attestée et prise à témoin. virent dans Satan un adversaire personnel. quelque intimes et personnelles qu’elles puissent paraître. a vendu un cheval noir à un vieillard des montagnes . Grillandus et tant d’autres auteurs. par le sang. haïs à double titre. tantôt par le contact. Au seizième. tel pain ou gâteau qu’on partage. Superstitions. IV. des choses de l’Église. ont tout à fait le même caractère. Mais tout cela fut étouffé de bonne heure dans des flots de sang. la chose est plus claire. leurs philtres. on n’a pas remarqué combien les pactes entre amants ressemblaient aux pactes entre amis et frères d’armes. la souveraine communion d’amour est toujours une confarreatio. Quant à leur médecine d’amour. 548). Mais.Jules Michelet — La sorcière (1862) 270 Lugduni. mais à minuit sur le Lucken Have » (un pic de la . Une armée enchantée attend dans de vastes cavernes que sonne l’heure du combat. et pour le réveiller chez celui que l’on a noué. pour éveiller l’amour. — Le beau symbole des oiseaux envolés. tel breuvage. Là. par telle ou telle excrétion. ou l’emploi plus ou moins impie des sacrements. ils l’acceptèrent dans l’imminent danger de la grande éruption de sorcellerie qui éclata à la fin du quinzième siècle. Ajoutez certaines communions. les premiers dans Calcagnini. [Note 5. nous montre qu’en Écosse la magie fut l’auxiliaire des résistances nationales. Sprenger. Un de ces gens de basses terres qui font commerce de chevaux. Sur le Rhin. etc. libérateur. le partage d’un pain qui a pris la vertu magique. Une belle tradition. Les seconds dans Grimm ( Rechts Alterthümer) et dans mes Origines . 316). tantôt par la messe qu’on dit dessus (Grillandus. Au soir d’une noce. on sert le pâté de l’épousée (Thiers.. contée par Walter Scott.

Le vieillard lui dit à voix basse : « Tous ils s’éveilleront à la bataille de Sheriffmoor. reconnue. » Dans la caverne étaient suspendus une épée et un cor. estimée. régulière. Une suffisait à la famille. leur vraie vie. en tire des sons. A l’instant les chevaux hennissent. comme le dit Lancre. chantée. » — Grand avis national. secouent le harnais. en monnaies fort anciennes . et que. résultat de l’état misérable où l’on tenait les serfs. éclate criant : « Malheur au lâche qui ne tire pas l’épée. puis lui dit : « Viens voir ma demeure. avertissaient l’ennemi. fort bon pour ces tribus sauvages qui faisaient toujours grand bruit avant d’être prêtes à agir. qui est leur unique liberté. et de profonde expérience. avant de donner du cor. » Grand est l’étonnement du marchand quand il aperçoit dans une profondeur infinie des files de chevaux immobiles. unique dans l’histoire du monde : c’est que 1o l’adultère y est à l’état d’institution.. — L’indigne marchand fut porté par une trombe hors de la caverne et quoi qu’il ait pu faire depuis. et qu’on jugera froidement la société chrétienne du moyen âge. Une voix terrible comme celle d’un géant. — Les femmes travaillant moins. célébrée dans tous les monuments de la littérature noble et bourgeoise. Tout disparaît. tous les poèmes. où ils se montrent ce qu’ils sont.. La naissance 100 Cette note est. un ajout de l’édition Lacroix. étalé publiquement. elle aussi. et le cor lui tombe des mains. . « Avec ce cor. dit le vieillard. Il le paye. on y remarquera une chose énorme. Inceste économique surtout. en effet.Jules Michelet — La sorcière (1862) 271 chaîne d’Eildon). Les guerriers se lèvent . 100] NOTE 4 [6]. saisir le cor. près de chacun un guerrier immobile également. tout retentit d’un bruit de fer. d’armures. Mais je ne doute pas de la chose même. » L’autre. il n’en a jamais retrouvé l’entrée. — Du dernier acte du sabbat. — Lorsqu’on reviendra tout à fait de ce prodigieux rêve de presque deux mille ans. troublé et hors de lui.. trépignent.. 2o d’autre part l’inceste est l’état général des serfs.. J’ai douté que l’inceste fut solennel. tous les fabliaux. Le marchand se meurt de peur.. étaient considérées comme des bouches inutiles. état parfaitement manifesté dans le sabbat. tu peux rompre tout l’enchantement.

Les pauvres sauvages. Cela effraye. consciencieux. dans sa montagne de Saint-Claude. sérieux.000 âmes dans un petit canton basque. L’un des plus graves. il affirme les deux grandes choses : 1o l’inceste. sa métaphysique byzantine. et elle n’a pas la force. au moins pour longtemps. dans le seul moment où il soit libre. au premier éveil des sens. dans son pays écarté du Jura. L’intérêt. Grande et terrible révélation du peu d’influence morale qu’avait l’Église. eût échappé à la famille. Il devait en survivre peu. pour moi. a dû trouver les usages antiques mieux conservés. mes Origines). Celui de la mère et du fils est spécialement recommandé par Satan. de s’opposer à lui. L’inceste du père et de la fille eût peu fait pour cela. Combien plus dans le moyen âge ! La femme y est écrasée de trois . Entre eux. le jeune travailleur. dans ces races sauvages. gâtent infiniment leurs enfants. Lancre . Je dis : des peuples. elle christianisait le peuple. par ce lien si fort : « Que sa mère se damnait pour lui. Pourquoi ? Parce que. L’aîné des frères se mariait seul.000 pour une bicoque La Mirandole. l’y fixer. 2o le plaisir stérile et douloureux. eût été perdu pour elle. parfaite entente et conjuration de stérilité. au moment où il lui devenait précieux. Cela ne se trouve guère que dans l’extrême misère. y font plus que tous ces vains enseignements. L’âme brisée se défend peu. même celui de la mère et du fils . dans leur vie si dénuée. est faible et molle. qui. quand il grandit. c’est boguet. le calcul. où il puisse montrer ce qu’il est. probe.Jules Michelet — La sorcière (1862) 272 d’une fille était pleurée comme un malheur (v. v. Spina). » Mais comment consentait-elle à cela ? Jugeons-en par les cas rares heureusement qui se voient aujourd’hui. la fécondité impossible. On ne la soignait guère. On croyait l’y tenir. il apparaît plus que païen. à peine comprise d’elle-même. suivis fidèlement avec la ténacité routinière du paysan. v. Et. Chez la veuve indigente. Ces sabbats étaient d’immenses assemblées (12. Chose dure à dire : l’excès du malheur déprave. la concentration de famille. Lui aussi. attesté par tant de témoins qui ne le comprennent pas. On a cru qu’avec son latin. Voilà le fond de ce triste mystère. la femme abandonnée. et l’on en parle moins. que des peuples entiers de femmes se soumissent à ce sacrilège. et couvrait ce communisme d’un masque chrétien. l’enfant est maître de tout. 6.

immolée . et parfois aux anciennes éditions. sous cette grêle de douleurs. Mais. le . creusant les fangeux souterrains de l’âme. peut en revanche tourner en frénésie. sous la verge d’une autorité imbécile qui ne voyait rien. Voilà l’horreur du moyen âge. il va draguant. ce qui n’est pas douleur. elle ne peut pécher que par obéissance. Des mots ! des mots ! C’est toute leur histoire. l’effet n’en est pas moins terrible pour la perversion des sens et de l’esprit. il y a très peu de chose. Mais il faut prendre garde de faire une créature si malheureuse . au sabbat. n’a rien. Au fond. apprenaient. Un souffle parricide plane sur cette maison. Ils se répètent fastidieusement. car. Mais ils regardaient dans leurs livres. Elle mourrait dans son enfant. La grosse compilation de Lyon qu’on a faite et dédiée à l’inquisiteur Nitard. tellement impure et déchirée. avec un lourd masque de plomb. Ses livres sont de deux classes et de deux époques : 1o ceux des moines inquisiteurs du quinzième siècle . C’est l’enfer ici-bas. Spectacle inouï avant et après. se croyait maîtresse. NOTE 5 [7] — Littérature de sorcellerie. Elle n’est rien. ce qui est douceur et tendresse. Un nom leur restera : Parole. marchait morne et muette. elle n’est ni de Satan. Elle reste effarée. si l’on a réussi. Au fond. A la maison. — C’est vers 1400 qu’elle commence. Verbe et verbalité. reproduit une foule de ces traités de moines. c’est tout. un bel esprit allemand. de douleur. demi-folle de remords et de passion. Je les ai comparés entre eux. Son mari le veut. Elle a peur. et Satan le veut. elle en pleure . Quel troupeau ! Quelles brebis ! Quels pasteurs idiots ! Ils avaient sous les yeux un monstre de malheur. de péché. Avec son air tout spirituel il soulève des bas-fonds des choses incroyables qui y seraient restées . Le fils. si peu libre qu’elle soit. voit dans son père un ennemi. la pauvre créature étoufferait tout cela. L’Église la tient au plus bas (elle est Ève et le péché même). répétaient des mots.Jules Michelet — La sorcière (1862) 273 côtés. elle est battue . Du reste. Le premier en date (d’environ 1440) est le pire des sots. ni de Jésus. on ne la consulte guère. On est épouvanté de ce que pouvait être une telle société. Ils furent au total une langue. Bien différente de la haute dame. où la famille. on sait comment. 2o ceux des juges laïques du temps d’Henri IV et de Louis XIII.

les Jacquier. Sa langue est douce comme l’huile. On y voit parfaitement qu’il y avait. et l’a laissée tomber. s’entend appeler d’une voix très douce. mais par en bas. les Grillandus. le type. mais craintive et tremblante. et alors elle fond en larmes. un Sabbat imaginaire où beaucoup de personnes effrayées croyaient assister. alors absent. une blanche figure de femme à peu près nue. Mais qui pourrait tout dire ? Quelle fécondité d’âneries ! « Fe-mina vient de fe et de minus. sauf un petit caleçon. — Ce livre parut si joli que la plupart le copièrent . frissonnante. Le diable l’a menée au Sabbat . etc. que donnent ensuite les Spina. Il reconnaît une voisine . » Et à deux pas de là : « Elle est en effet légère et crédule . Celui-ci. quelques histoires intéressantes. que suivent généralement les autres manuels. inquisiteur à Arezzo (1520). etc. et suivant un ruisseau. les péchés capitaux. sur les philtres. Malheureusement le sot ne put tenir sa langue . en la ramenant. » — Salomon eut raison de dire : « La femme belle et folle est un anneau d’or au grouin d’un porc. Fustigations. Fouets. elle incline toujours à croire. qui bien probablement dans son somnambulisme sortait du lit de son mari. Un jeune homme traversant la campagne à la première lueur de l’aube. Florentin. La pauvre femme. dont j’ai fait valoir les mérites. des bottes et trois fromages. Et il voit là un objet de pitié. elle le prie de la tirer de là. outre le Sabbat réel. La femme a moins de foi que l’homme. Elle fut saisie.Jules Michelet — La sorcière (1862) 274 dominicain Nider. c’est-à-dire d’une côte qui est tortue. surtout des femmes somnambules qui se levaient la nuit. « Qu’y faisiez-vous ? » « Je cherchais mon âne. a des choses curieuses. » Au reste. Sprenger surtout. Dans son Formicarius. Grillandus. les Marteaux. le grand Sprenger. ne put faire son procès. dirigée contre l’homme ? » Le Marteau de Sprenger est l’ouvrage capital. Il en parle avec complaisance et dit (le sensuel boucher) : « Elle était belle et assez grasse » (pulchra et satis pinguis). mais elle n’en fut pas moins brûlée. . il a entendu une cloche. Cela touche à l’idiotisme. chaque chapitre commence par poser une ressemblance entre les fourmis et les hérétiques ou sorciers. il se vanta de ce qu’il avait vu. Honteuse. les Castro. » — Il n’en croit rien. Elle tâcha d’assurer sa discrétion en lui donnant un bonnet. ce n’est qu’absinthe. comment s’étonner de tout cela ? N’a-t-elle pas été faite d’une côte recourbée. couraient les champs. Il explique parfaitement qu’on devait brûler Jeanne d’Arc. se met à s’accuser. elle était blottie dans les ronces.

Jules Michelet — La sorcière (1862) 275 De moine en moine. Ils ne prennent pas la fatigue des maléfices et ensorcellements . Après l’extermination des Albigeois au treizième siècle. NOTE 6 [8]. les inscrit sur ses registres. Parfois il exige une longue initiation préalable. Ou bien encore. Son Sabbat est certainement de tous le plus invraisemblable. défier et injurier Dieu. a-t-elle triomphé ? Au contraire. curieux. et des corporations de métiers. les gentilshommes magiciens. Satan. ils les font par leurs valets et femmes de chambre. — Après la Saint-Barthélemy et pendant les massacres de la guerre de Trente ans. 1610). etc. Vers 1600. Décadence. Ceux de la haute classe. pour premier service. il impose l’apprentissage. etc. c’est que l’Église. l’Église triomphe-t-elle ? Au contraire. de la chair d’un sorcier déterré. fait deux fois sa victoire. on mange des enfants en hachis. D’abord on se rassemble « au son du cor » (un bon moyen de se faire prendre). etc. Dans son Auto-da-fé de Logroño (réimprimé par Lancre). Dans d’autres descriptions du même temps. loin de le vaincre. Le sabbat a lieu « tous les jours ». on arrive à un livre énorme. l’ennemie de Satan. augmentés par les derniers venus. Satan observe les us des Universités et fait subir aux aspirants des examens sévères. les compilateurs étant eux-mêmes compilés. Au second. il donne un Sabbat détaillé. — Une chose bien digne d’attention. et aussi chaque classe de la hiérarchie. mais l’un des plus fous qu’on puisse lire. Satan règne sous Louis XIII. les Disquisitiones magicae. non une histoire de la . reconduit les convives. Le prix et la couronne appartient au dominicain Michaëlis (affaire Gauffridi. Satan règne au quatorzième. Chaque jour a son crime spécial. ont pour fonction de blasphémer. se font la main pour commencer. un noviciat quasi monastique. la boule de neige va toujours grossissant. en tuant des petits enfants. Est-ce assez de sottises ? Non. qui forment la classe intermédiaire entre les sorciers comme il faut et les sorciers manants. Au banquet. tenant en guise de flambeau le bras d’un enfant mort sans baptême. Tout l’objet de mon livre était de donner. de l’Espagnol Del Rio. conformément aux règles du compagnonnage. qui sait son monde. donne diplôme et patente. la présentation du chef-d’œuvre. s’assure de leur capacité. Ceux de la dernière classe. novices et pauvres diables.

La vraie sorcière originaire est un être isolé. mais se défait. Loudun. mais salit. battent les sorcières et leur infligent la punition qu’elles craignent le plus. C’est le rêve de la Sorcière. mais l’ensorcelée. 3o Elle disparaît de la scène. mais une formule simple et forte de la vie de la sorcière. qui guérit. Il y a dans Boguet une scène horrible de ce genre. quand j’essayai. dit-on. Elles attirent des femmes faibles. réalité chaude et féconde. tous malins et méchants. J’ai essayé de résumer sa biographie de mille ans. est obsédée. sa chronologie.Jules Michelet — La sorcière (1862) 276 sorcellerie. Elles subissent le libertinage stérile. Elle n’arrivait pas à Satan. Cette chronologie n’était pas encore bien arrêtée pour moi. de l’outrage et de la risée. de restituer le sabbat. sujets à battre ou dénoncer leur mère. . Mais si elle a un fils. se détruit elle-même. endiablée. comment la simple femme. — La sorcière ne conçoit guère que malgré elle. etc. Les maris de ces femmes en sont jaloux. dans le succès. J’ai dit : 1o comment elle se fait par l’excès des misères . enfin est une avec Satan. crédules qui se laissent mener à leurs petits repas secrets (Wyer. l’enfante incessamment. une religieuse du diable. Je me trompai sur le cinquième. De là (dans les derniers temps) de hideuses familles et des générations de petits sorciers et sorcières. non du diable. Ce qui reste en lumière par des procès célèbres. ch. mais d’une réalité vivante. L’Église n’avait que les démons. devient. mais elles n’ont de goûts personnels que ceux des religieuses et des prisonnières. en ses actes. (Aix. agent d’amour. que mes savants devanciers obscurcissent par la science même et l’excès des détails. de la religion satanique qu’il devienne son mari. se l’incorpore. La sorcière furieuse d’orgueil. la sorcière fangeuse et maligne. qui est de devenir enceintes. d’une creuse entité. J’ai dit : 2o comment la sorcière règne. c’est un point essentiel. affaire de la Cadière. possédée. qui n’a ni amour ni famille. Ma force est de partir. mais subsiste dans les campagnes.). dans mon Histoire. Même celles de la décadence n’aiment pas les hommes. 27). de plus en plus industrielle. transforme cet Esprit dans le progrès du désespoir. et en portent la trace (Lancre). d’avortement. de haine. ses âges successifs. la Sorcière. ce n’est plus la sorcière. servie par l’Esprit familier. troublent ce beau mystère. factotum empirique. Louviers.

accidenté de caps. 174. y a écrit un livre original. Ce fut beaucoup pour moi d’achever cette sombre histoire dans le pays de la lumière. Jamais assez.. on le sait. il venait chaque jour de Toulon verser là ses troubles pensées. mais très charmant. Nos travaux se ressentent de la contrée où ils furent accomplis. Il y en a de plus grandes encore. Tête ardente et cœur volcanique. Ses cyprès de trente ans sont devenus géants. La nature travaille avec nous. ceux de MM. il a inscrit un jardin fort étroit. Tout l’intérieur varié. en tiraient de gros revenus (Sprenger. les marbres blancs chargés de caractères arabes qu’il sauva des tombeaux démolis à Alger. — J’ai parlé deux fois de Toulon. Figuier. point mou. de vignes et d’oliviers. l’Agonie et la Mort. une sévérité singulières. mais aucune si belle. Le tout fort solitaire. de Lyon). aucune si fièrement dessinée. vignes. pour se fermer.Jules Michelet — La sorcière (1862) 277 Ce qui est moins connu. Au pied du fort Lamalgue qui domine invisible. En hiver. serré de murs. j’occupais sur une pente assez âpre de lande et de roc une petite maison fort recueillie. p. Cette rade. de promontoires aigus. le spiritisme. par la peur d’être livrées aux prêtres. les tenant toujours dépendantes. un médecin. s’isoler doublement. Pour la décadence de la sorcellerie et les dernières persécutions dont elle fut l’objet. ses cactus énormes et redoutables. on trouvera de riches détails dans la curieuse Histoire du merveilleux. NOTE 7 [9]. . la resserrant par deux presqu’îles recourbées en pattes de crabe. C’est un devoir de rendre grâce à ce mystérieux compagnon. Elle s’ouvre à la mer par une bouche de deux lieues. je renvoie à deux livres excellents qu’on devrait traduire. — Pour ses rapports avec le magnétisme. de remercier le Genius loci. avec un tout petit bassin. c’est que les grands qui employaient ces races perverses pour leurs crimes personnels. bouquets de pins. ses aloès. Il reste là présent par les plantes étrangères qu’il aimait. Elles y sont fortement marquées. éd. partout le thym et les parfums amers. par M. landes. partout l’églantier en fleur. à l’Africaine. Soldan et Wright. une noblesse. Dans l’enclos. les tables tournantes. Il m’a porté bonheur. de pics rocheux. assez grand. mais bien infâme. Un charme. etc. Lui-même y est mort récemment. Celui qui se bâtit cet ermitage. est la merveille du monde.

l’horizon fantastique de Giens. chaque jour. l’ Hôpital de la marine. les banderoles. Si les adversaires du présent disent que ses progrès sont . mettait pour moi ce contraste en vive saillie. qui emmènent. occupa de façon si odieuse l’attention publique. allant à la ville. c’était de comparer l’ancien et le nouveau Toulon. lumineux de vérité. d’immonde hypocrisie. à gauche. et de science ici toute charitable tournée tout entière vers le soulagement. de recherche. intéresse. d’ennui et de vide. offrent des ressources nombreuses que ne soupçonne point le voyageur rapide. la gaieté et l’éclat du port. d’où l’immense panorama se développe. mais ses deux bras immenses : à droite. Les pavillons flottants. Pour moi. disait : « La jolie femme que Toulon ! » Quel aimable accueil j’y trouvai ! Quels amis empressés ! Les établissements publics. je montais de la mer au plus haut de mon fort. Ce temps-là. La triste affaire de la Cadière dont le savant bibliothécaire de la ville me communiqua les monuments. ancien séminaire des jésuites. la consolation de la vie humaine ! Entrons-y maintenant : nous trouverons que la maison est quelque peu changée. établi pour longtemps et devenu vrai Toulonnais. de science. et au milieu la ville qui de là est charmante. les montagnes depuis Hyères. Un bâtiment surtout. les rapides chaloupes. ce qui m’était d’un intérêt constant. de ses vaisseaux qui vont. ce mouvement éternel fait un piquant contraste. et qui. tout anime. Ce temps-ci. dans la décadence de la marine. ardent de travail. Heureux progrès des temps que nulle part je n’ai senti mieux. les amiraux. le passant qui vient s’embarquer. On a bien fait de conserver un monument si instructif sur l’opposition des deux âges. viennent.Jules Michelet — La sorcière (1862) 278 Je ne découvrais pas le fond même de la rade. les trois bibliothèques. ramènent les officiers. arrêtait mes regards. Chaque jour. la rade. les cours qu’on fait sur les sciences. Quelqu’un qui vit cela la première fois. la mer. à midi. de ses eaux bleues. Tamaris (désormais immortel) . des Iles d’or. où le grand Rabelais aurait voulu mourir. fondé par Colbert pour les aumôniers de vaisseaux. sous le haut cirque des monts chauves. Derrière.

une belle et respectable bibliothèque médicale. créateur aujourd’hui. qui tantôt est une aile. et tantôt le bras des Titans. Son grimoire aujourd’hui est. Si Satan fait cela. d’unir d’un pôle à l’autre les pensées et les cœurs. O divine magie !. que ces jeunes chirurgiens. pour la première fois. la conscience d’elle-même. l’insensibilité que cherchaient les Sorcières. maniable.. par les airs. on l’augmente. ils avoueront qu’apparemment le Diable a changé de moyens.. dire qu’il pourrait bien être un des aspects de Dieu. guérir le pauvre matelot. au moyen d’un balai . — On ne chevauche plus. les vœux du moyen âge.Jules Michelet — La sorcière (1862) 279 du Diable. l’unité de la terre par un grand réseau électrique. le Diable travaille et prépare ce qui doit relever demain. de minute en minute. est donnée par la diablerie que Jackson a trouvée (1847). Et plus encore. il dit : « Je veux la force. Retour à la table des matières . — Pour traverser l’espace. au laboratoire de chimie. — « Je veux la foudre.. je veux dire au riche cabinet de physique qu’offre cet hôpital.. Plus de science. » On la met dans ta main. ce miracle se fait. — Enfin. Son démon est un Prométhée. le vœu sublime. de fraternité. Si le fer devient nécessaire. Au grand arsenal satanique. au premier étage. la docile. voulurent. Ces temps rêvèrent. il est vrai. augmentent incessamment. » Et voici la vapeur. ses délires les plus chimériques. il faut lui rendre hommage. de leur argent et aux dépens de leurs plaisirs. on l’appelle.. je trouve effectués les songes. Moins de bals et moins de maîtresses. le souverain désir de communiquer à distance. une communion d’âme !. Destructeur autrefois... Celui-ci réalise. on la diminue . on lui soutire des étincelles . On la met en bouteille . et dont leurs narcotiques furent le premier essai. L’humanité entière a. le démon Montgolfier a créé le ballon. on la renvoie..

Sprenger. 1843. Lugduni. Directorium Eymerici. 1596. Maury. Bibliotheca Magide. 1569. Inquisition d’Espagne. 1544. C. Demonolatria. Acta sanctorum. Lucerna .. Miscell. Corn. Inquisition de France. etc. Lipsiae. Mythologie allemande. Lyon. Calcagnini. Bodin. Michel Psellus. de Prestigiis daemonum. César d’Heisterbach. Magie antique (textes réunis par Soldan. Wyer. etc. Registres de l’Inquisition (1307-1326) dans Limburch. Manuels des moines inquisiteurs du quinzième et du seizième siècle : Nider. Illustria miracula (1220). Magia amatoria antiqua. Grimm. Ordinis S. Démonomanie. H. Lamothe-Langon. Formicarius . Spina. 2 vol. 1358. Remigius. Malleus . — Acta SS.Jules Michelet — La sorcière (1862) 280 SOURCES PRINCIPALES Retour à la table des matières Graesse. 1605. . Llorente. in-8. etc. Histoire des spectres. Lamothe-Langon. Del Rio. 1580. Llorente. et les extraits de Magi. Paris. Benedicti. Discours des sorciers.). Bernardus. Agrippae opera. Leloyer. Boguet. J. Paracelsi opera. Grillandus. 1605. 1599. A. Energie des démons (1050). Disquisitiones magicae.

4 vol. Ferdinand Denis. de Louviers. Histoire de Madeleine Bavent. 1613. Cuvier. Sciences occultes. 1843. Histoire des procès de sorcellerie. Monde enchanté. 1833. relatifs. Soldan. de la Bibl. 1716. Factum. chansons. Girard et de la Cadière. Histoire des sciences au moyen âge. Relation de Loudun. 1833. Tranquille. Pouchet. 5 vol. 1634. Salverte. Wright. etc. 1854 101. in-12. Hœfer. par Sprengel. 1652. de Toulon. Retour à la table des matières 101 Variante de l’édition Lacroix : Narratives of Sorcery. Aix. Histoire du merveilleux. Inconstance. The Sorcery. Apologie de l’examen (par Yvelin). 1860. Michaëlis. Maury. Ms. Histoire des diables de Loudun (par Aubin). A. Incrédulité. Th. Magie. etc.. Sciences occultes. Eug.. Histoire d’une pénitente. avec introduction de Littré. Examen de Louviers. . Aix. Figuier. in-folio. etc. 1622. 1843. 1851.Jules Michelet — La sorcière (1862) 281 Lancre. les Fées. 1643. Procès du P. 1612. Pièces relatives à ce procès.

Pour ce qui suit. Il faut bien les croire dans tant de choses où ils s’accusent eux-mêmes. de 1400 à 1600 et au-delà. anglaises. . m’ont fourni une base excellente. Je dis ceci non seulement pour nos grands procès (de Gauffridi. J. 1er décembre 1862. Wright. Soldan.. et que nous avons reproduits. etc. Il ne doit rien à la chronique légère ou passionnée. etc. de la Cadière. Quant aux commencements. mais pour une foule de faits que nos savants prédécesseurs ont pris dans les archives allemandes. aux temps qu’on peut appeler l’âge légendaire de la sorcellerie. Les manuels d’inquisiteurs ont aussi contribué.Jules Michelet — La sorcière (1862) 282 AVIS DE LA SECONDE ÉDITION 102 Retour à la table des matières Des livres que j’ai publiés. celui-ci me paraît le plus inattaquable. Maury. les textes innombrables qu’ont réunis Grimm. mon livre a ses assises bien plus solides encore dans les nombreux procès jugés et publiés. Retour à la table des matières 102 Ed. Il est sorti généralement des actes judiciaires. etc. Lacroix.) .. MICHELET.