{ L E S Pe t i t s ma ti ns}

03 Danielle Lambert Corps instables // 13 Fulvio Caccia Ariane ou le projet // 23 Marie Lina L’empereur // 29 Vivian Lofiego Ulrica // 35 Aurélie Champagne Louisa // 39 Derek Munn L’abonnement // 45 Marianne Brunschwig Le pas // 49 Virgile Larpenteur Collector // 57 Sophie Coiffier Feu(x) // 63 Chris Simon Le baiser de la mouche // 71 Patrick Boman la loi de Käsekopf // 75 Françoise Cohen Mercedes et la statue // 81 Alban Lécuyer Voie de détresse // 93 Dominique Raze Camille incomplète // 97 Fabienne Lambard Faux-semblants

Danielle Lambert

Corps instables
I Tu te caches. Entre les jambes, la morsure humide et lancinante. Tu te caches, recroquevillée sur son odeur qui t’habite. Et l’immense vague de désir se tapit dans petit coin de chair molle. Silence. Un enfant dort qui n’est pas encore né et emplit ta solitude d’une ouate lactée, feutrée, immobile. Tu as cinquante ans, tu réapprends cette peur que tu ne sais nommer et rassemble besoin, appel, manque en une poignante douleur d’entrailles. Humiliée profondément, apeurée, tu te retrouves dans sa rue, devant ses fenêtres aux yeux clos, osant à peine imaginer ce qu’il se passerait si tu te retrouvais face à lui. Lui, ses enfants, leur mère. Dans la maison aux stores baissés, une mouche bourdonne, les souvenirs fourmillent en une poussière endeuillée. Entre tes jambes, l’animal cesse de hurler, lentement s’affaisse, s’allonge sur le temps qui redevient étale. C’est dimanche dans un silence recueilli. Tu retrouves le bruit des autres. Et le manque se mue enfin en ce simple et inexorable sentiment de dévastation qui t’accompagne fidèlement, familièrement, depuis si longtemps.

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II Tu es empli de lui. Tout est empli de lui. Tes pensées incessantes, ton corps, tes désirs, l’arbre dont chaque nouvelle feuille te parle de faire un enfant. L’air que tu respires et où il n’est pas. Tout ton espace vital est occupé, rien en toi ne t’appartient ou ne t’obéit, ni ton emploi du temps, ni ton sommeil, ni tes humeurs. Tu as un cancer et tu as un amour. Quatre possibilités. Ongles faits au vernis rouge vif, peau blanche et douce. Il chausse maladroitement tes sandales à tes pieds. Frénétiquement, follement, sa langue les parcourt, jamais personne, non. Son index : c’est de lui dont tu te souviens, son index furtif se glissant entre tes cuisses dans l’ouverture de ta robe, jusqu’à ce triangle pathétiquement humide. Un toucher, un seul et le feu et comme l’effroi, tu souhaites disparaître en cette douleur de désir fulgurant, en finir avec l’insupportable faim, l’alliance de bonheur et de malheur qui toujours t’aura vaincue. Paris ce matin est humiliée, brillante et mouillée. Dans le brouhaha des voix masculines, la pluie ne fait pas de claquettes.

III Il te demande beaucoup, presque l’impossible, expert dans l’art de défier les limites que tu crois t’être fixées, conducteur inflexible du désir impérieux, maître des cérémonies auxquelles obéit chaque parcelle de ton corps, se soumet ta conscience en déroute, ton inconscient en chemin.

Corps instables

Tu découvres que le terme exact est : emprise. Relation sous emprise. Des journées entières avec l’aveu liquide au creux des cuisses, l’affolement des sens avidement tendus vers le moindre signe de lui, la pensée abattue comme un chêne. Tu le vois te prendre, te reprendre indéfiniment, son sexe tumescent entre tes lèvres précises, qui ne pardonnent rien, ta vulve te menant au supplice. À un tel désir il n’est pas de jouissance possible, seule une acmé épuisée. Relations sous emprise. Quelques mots sur ton téléphone portable, un fantasme concis et bref comme un coup de fouet et tu achètes ces sandales à talons, ce rouge à lèvres, cette jupe courte, droite et serrée. Ponctuelle, tu te rends dans ce square, nue sous ta jupe, au point que tu te sens intégralement dévêtue. Offerte et vibrante. Lorsque tu le lui confies, il glisse un doigt vérificateur, effleure ton sexe le temps d’un souffle, sur son épaule ta tête s’abat, tu geins, le vent du désir s’est levé d’un coup, tu t’effondres, rejoins l’absence phénoménale, tu pourrais t’allonger là, sur le gravier. Comme une automate, tu le mènes à ton appartement ; pourquoi faut-il qu’alors vos mains se rejoignent. Puis tu vas trop vite, négligeant les étapes du scénario fixé, tendue par une seule faim, quand lui plie les besoins selon ses désirs calmes et sophistiqués, quand lui peut réfréner, s’attarder, quand lui se promène, détaché de tout amour.

IV Deux mois, trois peut-être que vous vous connaissez et, déjà, les désirs se soustraient au lieu de s’additionner. Le présent ne crépite plus que par intermittence. Il faut que je te prévienne, je ne suis pas amoureux et contrairement à ce que je t’ai dit, je ne suis pas encore libre, entre nous j’ai peur que ce ne soit qu’une histoire de sexe, si tu veux l’ex5

clusivité de la relation dis-le, sur ce site de rencontres j’ai trouvé une femme qui, je reste pour les enfants que, non je t’en supplie ne pars pas, dès que te j’ai vue j’ai su que nous vivrions ensemble, est-ce qu’on tombe amoureux ou est-ce qu’on le devient. Reviens. Le présent ne crépite plus que dans quelques plis non atteints par la déception, dans le silence des peaux, lorsque son corps parle de lui-même, n’obéit qu’à toi, te reconnaît, seule vérité et encore, momentanée, la confiance nécessaire en amour se trouve être la première ruinée par la passion. Ses erreurs te sauvent de cette dernière, Eros rentre à la maison et allume les lumières, c’est septembre, au loin la vie reprend son cours. Relation sans emprise. V Tu te dévêts dans l’absence de toi-même. T’allonges consciencieusement, lèves les bras, tends ton sein sur lequel son ombre attentive se penche. On ne bouge plus. Vrombissement des machines à rayons haute énergie. ADN touché, coulé, rien vu, rien senti. Où a-t-il disparu, est-ce que je parviendrai à le vaincre, à le tuer dans l’œuf, ce carcinome, cette noire passion, quel rapport me direzvous et pourtant tu en es persuadée, l’un existe pour que l’autre existe, même si les deux ne peuvent se regarder en face. On ne bouge plus, madame, voilà vous êtes parfaite comme ça. Tu t’allonges consciencieusement, lèves les bras, tends ton sein frémissant vers son image qui se penche, happe, mordille à dents pointues, un désir électrique t’irradie, ta salive devient acide, tu le tuerais si tu ne le désirais pas autant, tu le tuerais si tu n’avais pas besoin d’être deux pour ne faire plus qu’un.

Corps instables

VI Là, au creux des chairs, anfractuosités intercellulaires, ça te ronge, se cristallise, échappe au début à toute radio, venant d’où, de quels dimanches d’enfance vaincus, de quelles dagues retournées contre toi en toi, quelle ombre noire se projette-t-elle ainsi qui n’a pu se fixer sur aucun autre écran, derrière ces noires maladies d’amour, il y a, vaisje le nommer, le chien qui s’abat d’un revolver, ce fouet qui incendie les entrailles, la morsure de cette gueule grand ouverte qui cherche à te happer puis qui semble se happer elle-même en un souffle court et saccadé, la fin est proche quoi qu’il en soit, de jouissance en jouissance tu vas épuiser ce flux et cet influx désirant passionnellement, de séance en séance, tu vas la brûler cette tumeur, tu vas te calciner à cette noire passion, puis un souffle, une légèreté inouïe, le rien libérateur, délivrance de cette enfance qui palpite sous le cobalt. VII D’où est venue la légèreté, comment s’est libérée la grâce, l’accueil de la minute présente. Septembre referme l’été comme un rire étouffé. Tu es propre et lavée comme ton appartement. Il te semble que les derniers fragments de la maladie t’ont quittée comme un souffle. Précisément à la fin de ta radiothérapie, tu as réussi à quitter cet homme. Tu as réussi à ouvrir la porte à un autre, serein, tranquille. Avec cet autre, la peur ne semble pas encore faire partie du désir, l’excitation naître de la frustration ; la peine ne succède pas encore à la joie. VIII Un mois plus tôt, tu aurais donné tout l’or du monde pour vivre cet instant et cet instant est gris. Tu es à une terrasse devant un café et
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devant ta dernière passion. Les rayons de septembre vous éclairent sans vous caresser. Autour de vous, le bruissement anodin d’une clientèle du samedi, et non le silence peuplé et transgressif de ta chambre. Entre vous deux, l’image d’une pile d’assiettes glissant sans fin dans le vide caverneux, tristesse poignante, odeur de poisson mort. Tu es fascinée de constater à quel point tout désir pour lui t’a quittée. Pendant ce week-end, tu chercheras ce désir, tu chercheras ce trésor perdu à peine trouvé, en relisant le millier de messages silencieusement tapis dans ton ordinateur. Peut-être est-ce que le mot juste est guéri. Tu te sens guérie du noir désir.

IX Ton corps est livré aux mains des autres, automobilistes de passage, infirmiers, internes. Le soir même de tes seize ans, le jour précis de ta première sortie nocturne autorisée, tu as un accident de moto. Les enfants non désirés se distinguent par le nombre de leurs accidents reproduisant celui de leur naissance. Autour de toi claquent les voix du corps soignant. Comme un enfant, les sens tout à la fois aigus et vaincus, tu passes de main en main. Tu saignes abondamment, les chairs sont déchirées par les cailloux de la route en travaux. Cliquetis des seringues, drap se posant sur ton visage, segments de phrases concises et efficaces, injection de Valium, elle tremble trop, mademoiselle quel jour sommes-nous, ah non nous ne sommes plus en 1958 depuis quelque temps déjà, elle est en état de choc non c’est la date de mon anniversaire je me suis trompée d’année il nous faut une aiguille plus grosse s’il vous plaît mademoiselle je pique voilà est-ce qu’elle avait son casque eh bien c’est pas beau à voir. Tu te sens parfaitement soignée, comme jamais tu ne l’as été.

Corps instables

Là, sur ce lit mœlleux et profond où tu t’aventures pour la première fois de ta vie, livrée aux mains de tant de désirs, tu te sens également, pareillement soignée, entourée de mille et une attentions. Oh oui ses fesses sont chaudes à présent mais quelle petite nature voyez-vous ça oui allonge-toi comme ça mets-toi sur les coussins. Là sur le lit mœlleux, les mains te parcourent, t’examinent, veillent à la satisfaction de tes moindres désirs. Tant de mains que dans la nuit de tes yeux fermés tu ne les comptes plus, ne les attribues plus à qui que ce soit, tu reconnais une voix dans un brouhaha croissant, tu es l’attraction, la petite nouvelle, la chair fraîche et tendre, croient-ils. Il semble qu’affleurent les sensations premières, celles de la naissance peut-être, d’une venue au monde célébrée. Tu ne vois rien, es privée de parole, tous les sens à vif. Tant de mains douces, bienveillantes et strictement inconnues, d’un autre corps soignant.

X Tu le regardes embrasser à pleine bouche cette femme de passage et il te semble te voir te faire embrasser par lui et il te semble également qu’il s’agit de quelqu’un d’autre que lui ou que toi et tu te demandes pourquoi tu ne ressens pas la morsure de la jalousie, pourquoi rien. L’absence à toi-même dans un temps qui se creuse pendant que tu t’offres, les yeux clos. Les doigts de l’inconnu sont précis sur la muqueuse humide. D’où qu’elles viennent, tu goûtes sans souci de réciprocité ces caresses expertes, tu t’engloutis dans le noir abandon de ton corps intérieur, ici ton paysage se compose d’inconnus familiers ; de plus en plus de voix autour de toi, certaines admiratives, tu es fière comme un enfant qui vient d’être changé, rassuré comme un corps blessé enfin pris en charge, apaisé comme sous l’effet d’une piqûre de
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morphine ou d’une tétée, tu n’as plus d’âge, juste un corps qui s’étire dans la nuit, se dilate en un ventre chaud et doux à pleurer.

XI De nouveau tu lèves les bras, de nouveau tu livres ton sein aux doigts précis et furtifs comme ceux du voleur, de nouveau tu te trouves entourée par ces corps soignants qui se penchent sur toi. Râle de protestation des rayons X, ne bougez plus, ne respirez plus — injonction funeste — respirez, claquement nerveux et métallique du pistolet à biopsie, nous faisons au plus vite, tu ne penses pas à ta mère, tu tends ton sein qui passe de main en main, tu te livres aux hommes en blanc comme un enfant s’abandonne dans l’inconscience d’avant la honte. Tu entres dans la ronde surmenée des manipulatrices de rayons, sur toi s’incline et s’interroge le gros œil globuleux des appareils à protons, tu consens à l’immobilité requise, autour de toi les seuls mots échangés ne sont pas des mots mais des chiffres, degrés, angles d’inclinaison. Caresse du feutre traçant le marquage sur la peau : inquiétante et rassurante douceur. XII Tu te retranches. Dans l’antre de ton petit appartement, dans la solitude de tes pensées, dans le silence des téléphones mis en sourdine, dans le bruissement de l’écriture. Tu te coupes des autres, des rythmes ordinaires, des événements sociaux pourtant nombreux. Tu préfères te livrer aux inconnus, aux amitiés de passage, aux anonymes d’Internet, à la faveur de ce formidable nivellement créé par la maladie.

Corps instables

Tu t’abandonnes. Aux mains des radiologues, cancérologues, radiothérapeutes, amants, libertins, aux rayons X, aux microscopes, aux résonances magnétiques ou nucléaires. De l’autre côté de ta peau, ton corps que tu n’atteins pas. XIII Forêt d’expressions et de mots confus, étrangement polysémiques. Pour l’administration, tu es atteinte d’une ALD, Affection Longue Durée qui prête à sourire si tu songes à ces nombreux transports affectifs de courte durée auxquels tu t’es souvent cantonnée. Scintigraphie. Ce mot qui fait clignoter les images de Noël d’un squelette enchanté et ne se résume qu’à son ombre grise. Pour découvrir ce que le corps fomente de l’autre côté de la peau, la pointe de la médecine nucléaire. Madame, je vous pique. Serrez le poing. Voilà. Appuyez fort. Vous êtes d’accord pour la pose d’un cathéter ? Chimiothérapie. L’acide nitrique du vocabulaire du cancer. Ce mot qui pourrait tout aussi bien désigner un traitement à base d’antibiotiques et que tu suggères de remplacer par l’expression oncothérapie de synthèse. Un peu compliqué, te répond ton oncologue. Radiothérapie. Voilà que ce traitement prend un air chantant. Tumeur. L’impératif silencieux, "tu meurs", n’a pas échappé aux professeurs de médecine qui l’utilisent comme un formidable moyen mnémotechnique : pas de biopsie ? Tu meurs.
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XIV Coule dans les veines, irrigue, non par spasmes, non par vagues comme le ferait le désir, mais avec l’assurance d’une marée. Acide inexorable, impérieux, de la première chimio. Désir de son désir tendu et enflé. Voilà madame, je vais piquer, très bien, on a un bon reflux sanguin. On ne bouge plus.

Fulvio Caccia

Ariane ou le projet

Ainsi s’est conclue ma première rencontre avec Ariane, une fille banale et superficielle dont je m’étais entiché, allez savoir pourquoi. La seconde fois, ce fut des années plus tard… chez Gaspard ! La belle enfant se portait comme un charme et n’était pas le fruit de mon imagination. L’affaire s’était déroulée comme je l’avais supputé. Après m’avoir laissé croire à sa disparition dans le ravin, elle était revenue dare-dare reprendre ses affaires dans le chalet de Bandini. C’est Gaspard évidemment qui eut l’idée de prolonger cette plaisanterie de mauvais goût. Ariane elle-même me l’avait avoué le lendemain lorsqu’elle me téléphona pour s’excuser. Des amies qui possédaient un chalet non loin étaient venues la chercher. Le plus étonnant, c’est que Bandini se soit prêté au jeu. Toujours est-il que la franche explication que je comptais avoir avec lui la semaine n’eut pas lieu. Mais cela est une autre histoire. Quant à Gaspard, l’occasion était trop belle pour rompre avec lui. C’est ce que je fis. Il me supplia. Je tins bon. Il insista. Je l’accablai d’insultes. Notre brouille dura deux ans. Puis au lancement du docu13

mentaire où il avait néanmoins conservé mon nom dans le générique, on se rabibocha. La ficelle était grosse. Je restais sur mes gardes. L’échec commercial du film balaya mes dernières réserves. Gaspard avait perdu sa superbe. Il était devenu inoffensif, du moins le croyais-je. De toute façon je m’en fichais. Une chose m’intéressait par-dessus tout : le Projet. Le Projet était venu sans crier gare. Le décrire en quelques mots est difficile voire risqué. Disons d’abord qu’il m’habitait comme il habitait tous ceux qui s’étaient reconnus en lui. Comme nous étions peu nombreux, nous décidâmes de créer un cercle. Le Projet était né du cercle mais le cercle n’était pas le projet, il n’en était que l’extension visible, palpable, comme le bol de Maria dont m’avait parlé Bandini. C’est par lui qu’encore une fois je devais revoir Ariane. D’abord, je ne l’ai pas reconnue ; elle avait changé de coiffure et de couleur de cheveux. Mais sa manière de dresser l’oreille et de marcher ne laissait aucun doute. Que faisait-elle dans le ce cercle ? Ariane ne laissa pas paraître sa surprise de me revoir. J’en fis autant. La lumière blonde d’octobre rappelait le Sud. Dans le ciel, un vol de canards survola la ville. Et c’était mon anniversaire : je venais d’avoir 35 ans. Ariane, je ne sais pas comment, l’a su et l’a proclamé à la cantonade. On applaudit, on déboucha une bouteille de spumante. Je fus obligé de prononcer un petit discours où je liais tant bien que mal le hasard de mon anniversaire à la nécessité de poursuivre le Projet quoiqu’il en coûte. Après les applaudissements, Ariane me dit qu’elle avait beaucoup pensé à moi au cours de ces années. Elle m’annonça dans la foulée qu’elle n’était plus au Conseil de ville — elle avait perdu ses élections — et qu’elle se faisait maintenant appeler Agathe. Je lui souris. Cela ne m’étonna pas au demeurant. Nous avions tous un surnom, notre nom de combat. Elle me tendit sa main qui était longue et soyeuse. Je me suis souvenu des caresses de ses doigts experts sur mon corps. Nous avons échangé des banalités sur la décadence de notre monde, la résurgence

Ariane ou le projet

des extrémismes, la crise, les moyens de les combattre ainsi que nos numéros de téléphones respectifs. Mais déjà Gaspard de sa voix chuintante dominait le ramage de notre petite assemblée et parla des rues blanchies, des déflagrations, de l’odeur de la peur. Ses propos remplis de bruit et de fureur surprenaient pourtant chez un homme qui avait passé sa vie entière dans le périmètre rassurant de Ramontel. L’idée de cette réunion venait de lui. On avait inséré une petite annonce. Des affichettes furent posées sur le présentoir des campus, dans les cafés ou les officines poussiéreuses des imprimeries du centreville. Quelques individus trouvèrent opportun de répondre. Des visages familiers se pointèrent dans le grand séjour design de Gaspard. Agathe était de ceux-là. C’est probablement Gaspard qui avait cherché à la récupérer maintenant qu’elle habitait Ramontel. Dans la petite assemblée affalée dans les fauteuils vintage sixties, je reconnus Dimitri, Mike, Kassal, William, Gaspard, Bandini. Sarah était l’autre femme du groupe. Elle était étrangère, comme nous tous d’ailleurs, mais elle se refusa à dire d’où elle venait. La discussion repartit de plus belle. On parla plusieurs langues sans qu’aucun s’en trouva gêné. Certains évoquèrent un sentiment d’étrangeté qui les animait au moment de la découverte du Projet. Se croyant seuls devant la tâche à accomplir, ils se découvraient aujourd’hui solidaires. La réunion suivante se déroula dans ma cuisine. Agathe m’aida à placer des chaises additionnelles. Le lendemain de notre rencontre, nous sommes devenus amants. Cela se fit très naturellement. Nous en avions tous les deux follement envie. Le malentendu des années précédentes s’est évaporé aussitôt. Je retrouvais l’Ariane que j’avais entrevu dans le Café de Queenstown deux ans auparavant mais mûrie, sûre d’elle-même. C’est comme si nous nous étions quittés la veille. Conséquence : son corps était devenu plus agile, plus svelte, plus
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prompt à la soumission du plaisir. Elle habitait un petit studio du centre-ville et donnait des cours d’anglais dans un centre action communautaire. Elle militait avec constance pour convertir de nouvelles ouailles. Le bouche-à-oreille fit le reste. L’assemblée s’était accrue. La discussion s’engagea sur la nécessité d’une action alternative. La fumée de cigarette était à couper au couteau. Aux questions posées dans une langue, on répondait dans une autre. Il était question d’un secret dont nous étions les détenteurs et qu’il fallait révéler. Ce secret s’incarnait dans le Projet, un style voire une civilisation. Au moment opportun, le Projet se dévoilera à la face de tous. Mike parlait avec fougue et conviction. Le Projet enthousiasma certains, d’autres ne cachèrent pas leur perplexité. Deux tendances se dessinèrent. Il y eut des éclats de voix, des rires. Le cliquetis des cuillères dans les tasses de café. Le mot « métamorphose » fut prononcé douze fois. À l’issue de la réunion, j’ai dénombré quinze chaises vides et sept cendriers remplis de mégots. D’autres rencontres se succédèrent, de nouveaux venus s’y sont ajoutés. Le débat s’affina. Contre toute attente, le Projet prenait forme. « C’est dans l’air du temps », expliqua Mike. « Attendons », répondit Agathe. Elle savait que la naissance est un processus fragile, inexplicable et mystérieux. Tous avaient le sentiment confus de vivre un événement singulier, indicible. L’effet commençait. Le signe avant-coureur fut une tension interne rejaillissant vers l’extérieur. La sensation au demeurant n’était pas désagréable. William parla « d’ivresse ». Bandini la compara à l’état de stupeur des plongeurs s’enfonçant dans les abysses bleutés.

Ariane ou le projet

Le Projet ne tarda pas à amplifier sur nous les effets de la loi qui gouvernait déjà notre nature propre. Certains acquéraient l’autorité des chefs ; d’autres au contraire se sentirent délestés du poids de la vie de l’existence. Irrésistiblement, ils s’échappaient. Kassal était l’un d’eux. Il ne pouvait supporter cette brusque accélération : y résister ne faisait qu’augmenter l’écart avec les autres. Il se brisa une jambe, quitta sa femme et vit un éditeur publier (sans le pseudonyme) un roman porno de jeunesse. Le succès en fut immédiat. Lui qui ne s’était jamais déplacé, changea trois fois de domicile. Dans cette succession d’événements cocasses ou étranges, il crut lire les signes de la destinée. Une maison de campagne, au bord d’une rivière, abrita un moment ses angoisses. Deux mois plus tard, il se suicida dans la pénombre de ce métro qui lui avait inspiré les premières pages de son seul authentique roman. L’univers qu’il y décrivait était froid, lisse, sans relief. Les personnages bien de leur temps vivaient leur anxiété comme une catégorie esthétique. À des heures différentes, ils se rendaient dans un vieil édifice désert du centre-ville. Leur parcours était aussi compliqué que la géométrie d’une gravure d’Escher. On y vit l’anticipation du souterrain où leur auteur devait disparaître. Les critiques évoquèrent les audaces d’un style classique. D’autres, plus prosaïques, crurent se reconnaître sous les traits de ces personnages « sans âme ». On murmura qu’une femme n’était pas étrangère à ce drame. Après la disparition de Kassal, Gaspard commença à s’imposer. Pour ce nabot rebelle, l’existence semblait médiocre et dérisoire et ne prenait tout son sens que tendue vers la Maîtrise. Il consacrait toutes ses énergies à cette tâche exigeante. Grâce à ses efforts, le Projet gagna de nouveaux cercles. Au grand étonnement de tous, l’effet continuait de se vérifier. Il
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y avait d’abord un engouement, « presque de la folie » ; la personne instruite du Projet réagissait comme si elle découvrait le plus intime d’elle-même. Parfois le choc était brutal. Car le gouffre autour duquel gravite toute existence n’est pas étranger au projet. Sarah par exemple aurait sans doute succombé à ce côté nocturne, étrange, vertigineux qu’elle devinait dans sa propre vie. Celleci s’étendait sur deux continents, trois peut-être. Au cours de son périple, Sarah y avait appris l’art d’interpréter les signes ainsi que quatre langues étrangères. Dans l’une d’elle, ironie suave, son nom et son prénom signifiaient « absence ». Elle parla de cette coïncidence avec le détachement des femmes insoumises, conscientes de leur pouvoir. Elle était le désir ou plutôt sa manifestation. Curieusement, cette attitude la préserva de la solitude des hommes. Car une ombre la dérobait à elle-même et transformait en rival celui qui s’approchait d’elle. À quoi bon saisir les métamorphoses de l’âme. La sienne était devenue un silex. La côtoyer équivalait à s’exposer à une blessure. Elle communiquait de la sorte avec les autres qui, effrayés, reculaient. William, lui, sut très tôt reconnaître dans cette ardeur le reflet de sa propre exigence devant l’absolu. Leur amitié fut intense, douloureuse. L’un comme l’autre y trouva motif à épuiser quelques unes des vies multiples qui sourdaient en eux. Telle était la connivence qui les unissait. Cette pause fut provisoire. Le désarroi de Sarah redoublait à mesure qu’elle s’engageait dans le projet. Ce qu’elle cherchait ne s’y trouvait pas. Car ces hommes, ces femmes, ne constituaient qu’un agrégat d’individus aux faiblesses et aux intérêts divers et parfois contradictoires. Le malentendu semblait inévitable. En quittant l’équipe à qui elle

Ariane ou le projet

avait tant donné, Sarah sentit son pas plus léger. Le départ de Sarah confirma que le groupe ne pourrait en aucun cas devenir une cellule. Certains rétorquèrent qu’exclusif le groupe l’était depuis ses origines. On lui reprochait le flou de ses idées, voire son opportunisme politique. Le style, au demeurant séducteur, n’était qu’un trompe l’œil. Masquait-il quelque complot ? Le bruit courut un temps, puis s’estompa. En revanche, le collectif courait à sa perte ni on ne parvenait pas à lui donner un meilleur ancrage dans la réalité. Mike y croyait dur comme fer et commença à écrire un livre qui recelait les grands préceptes qui devaient guider notre action. Il se mit en tête de nous en lire des extraits. Cette déclaration suscita des réactions variées. Le uns déploraient cette OPA sur le Projet à des fins personnelles d’autant plus vaine que « tout est poussière et retournera en poussières » ; d’autres, au contraire, y virent une stratégie nécessaire pour imposer le Projet au plus grand nombre. La situation, il est vrai, était paradoxale. Le Projet s’amplifiait, franchissait les frontières, mais néanmoins demeurait méconnu ; dépourvu des appuis qui auraient du normalement assurer sa survie. On invoqua l’indifférence d’un milieu blasé, rompu au jeu des modes, au miroitement de l’actualité. Gaspard, toujours cynique, mit en doute l’existence même de ce milieu. N’y avait-il que les gratte-ciel pour surgir de cette ville insaisissable et vide ? La rédemption ne pouvait arriver que par le haut ou le bas. Pour preuve : les saints et les assassins pullulaient dans la ville. Dimitri ne partageait pas ce pessimisme ; il anticipait ce qu’on pouvait tirer de ce manque. Selon lui, la situation connaissait un stade transitoire propre à une société encore hésitante à vouloir transformer son histoire. Le Projet allait servir de catalyseur et assurer du même coup l’essor dont il avait tant besoin. Il fallait continuer, voilà tout ; trop d’enjeux en dépendaient.
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Huit mois, quinze peut-être étaient passés. Nous étions en janvier. La lumière de l’abat-jour en carton bouilli donnait à chacun des allures de fantômes. « Et si l’inverse se produit ? » demanda Gaspard en exhibant une missive aux lettres curieusement collées. La dixième lettre de menaces venait d’arriver au bureau. Avertie, la police avait quelques pistes ; la thèse politique fut abandonnée en faveur de celle d’un déséquilibré solitaire mais apparemment inoffensif. Il est vrai que le moment favorisait la recrudescence de ces types de pression. En ces temps troublés, le Projet devenait une cible idéale. Nous qui animions le Projet n’étions-nous pas étrangers ? Pensif, Mike s’approcha de la fenêtre du bureau. Son haleine déposa de la buée sur la vitre. Dehors, la rue semblait vide. Le froid vif de janvier découpait la silhouette des rares autos, étincelantes sous la pleine lune. La réunion tirait à sa fin. J’ai salué tout le monde et me suis éloigné d’un pas alerte. J’avais hâte de retourner chez moi et de téléphoner à Agathe. Elle aussi avait pris ses distances avec l’organisation. Il est vrai que ses nouvelles fonctions étaient incompatibles avec les horaires de réunion. Je lui ferai part de mes inquiétudes autour de cette histoire. J’avais trouvé la réaction de William exagérée. Peut-être m’en voulait-il encore d’avoir pris la place de Kassal. Bien que je ne me l’avouais pas à ce moment là, j’eus le pressentiment d’être suivi en rentrant chez moi. Sans doute les paroles prononcées par William m’avaient troublé. Jamais depuis la disparition de Kassal, le moment ne m’avait paru aussi grave. Par une sorte d’atavisme, je savais que le Projet ne révélait rien d’autre que lui- même. Il n’y avait jamais eu de civilisation, ni de secret. Cette entreprise ne tenait qu’à l’obstination à remplir une forme creuse.

Ariane ou le projet

De là, émanait peut-être sa force d’attraction. Le Projet m’apparut alors renouvelé dans sa vérité qui est indicible comme toute valeur fondatrice. Il n’avait plus de forme ni de contenu. Suite ininterrompue, le Projet luisait, incandescent, dans cette nuit pure de janvier. Il appartenait à tous et nul ne pouvait le nier sans se nier soi-même. Car il avait toujours existé et devait demeurer, de toute éternité, inexprimable. Au détour de la rue, je vis la maison illuminée. Elle semblait minuscule sous le poids de la nuit. La neige lui donnait un air magique et léger. Puis il y eut une détonation, suivi d’une deuxième. Je fus surpris de la douleur que je ressentis à l’abdomen et du vertige qui me saisit. Les souvenirs affluaient. Les crissement des pas sur la neige fraîche… Pourquoi ne parvenais-je pas à arrêter ce kaléidoscope d’images ?

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Marie Lina

L’empereur

Le jour est presque tombé. La scène émerge dans les derniers rayons d’une lumière fauve. Une chaleur soufrée empèse l’air. Ils sont là, immobiles, au centre d’un cercle d’obscurité. Ils hument l’air nocturne sans cesser de se fixer du regard. Autour d’eux, dans le noir, on entend quelques grognements, comme des plaintes. Puis, un silence inquiétant s’installe. Ils attendent, paralysés par la tombée de la nuit, comme si c’était sacrilège d’effrayer le crépuscule. Durant plusieurs secondes, on les dirait pétrifiés. Il s’est laissé encercler, mais il ne cille pas. Il veut en découdre. Sa félinité est figée, suspendue. Il est seul. La meute l’encercle, elle va attaquer, commencer un ballet macabre. Ou alors ce sera lui qui se jettera dans la bataille. Ils ont rôdé pendant de longues minutes, allant, venant, sans vraiment le regarder. Lui, il observait leur danse, leurs mouvements si familiers. Puis, ils se sont arrêtés en arc de cercle autour de lui dans un concert de craquements. Impossible alors de s’échapper. Son instinct lui ordonne de combattre. Son rang lui impose de tout sacri-

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fier à l’honneur. Un puma condamné par des hyènes qui l’acculent. Quelques minutes plus tard, leur chef est arrivé, fatigué de cette longue attente. Il s’est approché lentement, avec une démarche raide et hautaine. Il s’est placé devant eux, littéralement à la tête de la troupe, pour ainsi dire collé à son flanc à lui, qui essayait de ne pas trembler. Il ne l’a même pas regardé, comme s’il ne daignait pas se pencher sur son sort, comme s’il allait donner l’ordre fatal, puis se retirer et laisser le carnage à ses troupes. Il aurait pu lui témoigner un peu de respect, partager les derniers honneurs. Mais il s’est retourné, impitoyable. Le chef se tient maintenant à moins de deux mètres de lui. Il lui suffit d’un seul geste, d’une impulsion quasiment distraite, presque ratée, pour ainsi dire imperceptible. Le premier assaut tonne bruyamment. C’est eux qui lancent une première salve d’intimidation, tonitruante, violente. Mais il ne sursaute même pas. Les explosions, c’est son quotidien, depuis toujours. Il a appris à les apprivoiser, les vibrations passent dans son corps et s’enfoncent librement dans le sol. Il n’a rien senti. Dans un premier temps, les ennemis vont se tourner autour. Ce n’est qu’un coup d’envoi. Il bondit à son tour. Il relâche ses gammes, longtemps contenues dans une attente fébrile. Il lui faut immédiatement imposer son style et son talent. Il s’approche, feint le repli pour mieux déployer ses gestes. Pour la première fois, il est libre. Pas de carcan, pas de figure imposée, pas de drapeau. En face, il a du mal à évaluer le nombre de ses ennemis. Ils sont ramassés en quelques rangs denses et étroits. Une petite cinquantaine, probablement. Il a déjà vaincu plus belle compagnie de sa seule main gauche. À ce stade, il est évident qu’ils économisent leurs forces. Ils pavanent dans la majesté de leur formation maximum. C’est un prélude de courtoisie. Chacun se présente, pour ainsi dire. Ils s’approchent de lui, tentent de comprendre comment il fonctionne, de saisir comment se manifeste ce génie si légendaire. Lui, il les voit faire

L’empereur

les mêmes gestes encore et encore, reprendre les mêmes combinaisons comme des leitmotivs rassurants. Il leur manque encore de l’assurance, et surtout de la cruauté. On dirait qu’ils le laissent faire, qu’ils le laissent vaincre l’un ou l’autre de leur camarade. Ils lui donnent du champ, par égard à ce qu’il est pour son pays, pour ses hommes, et même pour eux : un géant. Parce que sans lui, la partie est finie. Et il ne sera pas dit qu’ils lui auront manqué de respect. Ils l’accompagnent plus qu’ils ne le combattent. Ils s’astreignent péniblement à l’enchaînement de tactiques qu’ils retiennent in extremis. Lui, il en profite pour placer l’ampleur et la précision de chacun de ses gestes. Il peut s’exprimer plus qu’il ne l’aurait espéré à l’aube de cette ultime confrontation. Il articule noblement chacune de ses phrases. Ses paroles sont limpides et lumineuses. Il n’hésite pas, il sait qu’avant la nuit noire, la plupart d’entre eux se reprocheront cet accès d’attendrissement. Alors il ne s’arrête pas, il fait résonner toutes les années de son existence dans la moindre de ses intonations. Il leur parle dans une langue sonore et pressée qu’ils ne comprennent sans doute pas. Curieux duel d’un titan qui tient à distance une horde de barbares soudain pris de sentiment. Ils le laissent se raconter. C’est qu’ils admirent l’homme, par-delà leurs appétits vengeurs, malgré le passé et en dépit de sa gloire. Face à eux qui ne sont rien, ni un nom, ni un titre de noblesse, ni espoir pour personne. Mais ils sont nombreux, et entraînés. L’heure tourne. Il voit bien qu’ils s’impatientent un peu. Leur rhétorique s’épuise, leur dialogue s’étiole. Le silence se fait. L’impuissance se noue de part et d’autre. Il sait qu’il n’aura plus de voix. Il y a soudain quelque chose d’ambigu dans l’attitude de leur chef. Comme une indécision qui flotte dans ses membres suspendus. Les troupes vacillent. C’est pourtant à elles de décider. Lui, il les regarde, s’étonne de cette langueur implorante qui s’installe au fond de leur regard. La formation essaie de l’amadouer, de lui tendre une main.
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C’est la main du geôlier qui enchaîne un prisonnier de marque. Mais cette main retiendrait un survivant. Il a envie de sourire, de saluer leurs réticences. Mais il ne peut trahir. Il ne saurait jouer une autre partie que la sienne. Il ne peut les rejoindre. Il doit s’opposer jusqu’à son dernier souffle, son dernier râle. Il le sait. Ils le savent. Pour faire honneur à leur faiblesse, à cette humanité que tous n’ont pas répudiée, il évoque une dernière fois de sa patrie, son idée de l’honneur, ses souvenirs et ses nostalgies. Eux le plaignent. Mais auront-ils le choix… Ils essaient de le soumettre sans le fer et le sang des armes, de le raisonner. Tant de personnes ont besoin de lui. Quel honneur y a-t-il à se priver des luttes à venir ? Ils admirent son rang et son courage. Leur chef est plongé dans une aphasie totale. Lui qui faisait de grands gestes en tous sens, rameutant les uns, forçant les autres au repli, laisse doucement retomber ses bras le long du corps, comme accablé par la réponse de l’officier ennemi et l’issue malheureuse qui l’attend. Ils savent tous désormais qu’il faut combattre pour en finir. Il n’y aura plus de complaisance, plus de sentiment. Plus rien qu’un vaincu présumé, plus rien qu’une mort attendue. Le temps est venu de se jeter éperdument dans la bataille. Parce que c’est ainsi. Parce que c’est la guerre. Parce qu’ils sont des hommes. La formation gronde. Les opposants se relaient, montent valeureusement au combat sans répit, sans même un regard. Lui, il s’essouffle, il halète. Mais il résiste, évoluant avec grâce et distinction. Il n’a plus d’espace. Il n’a pas une minute de repos. Une mélodie indistincte vient à ses oreilles pendant qu’il tranche dans le vif. Il transpire, s’essuie le front entre deux charges. Sa veste est trempée. Il va leur faire ravaler leur condamnation à mort. C’est lui qui dirige. Peu importe le nombre de personnes qui s’avancent face à lui. C’est son heure. C’est ce qu’il aime, c’est ce qu’il voulait. Se jeter à corps perdu, à cœur premier. Tous ces atermoiements n’avaient que trop duré. Ses assaillants lui font une implacable démonstration de

L’empereur

force. Ils veulent le terrasser au plus vite, plus question de retarder l’exécution. Il fait quelques pas, il inspire longuement. C’est l’odeur de l’écrasement, elle le dégoûte jusqu’à la nausée. Les secondes s’étirent vainement. Il jouera seul, toute la partie, inutile d’attendre de l’aide. Il n’y aura pas d’aide, l’histoire n’a pas été écrite comme ça. Il lui faut aller jusqu’au bout, et dignement. Après ça, il tombera sans doute vaincu. Par l’épuisement et le bruit. Mort, peut-être. Il repousse les vagues successives tandis que ses forces l’abandonnent. L’adversaire titille, et soudain terrasse. Ils sont trop nombreux, trop soudés. Il s’effondre. Le monde ralentit dans une torpeur mœlleuse. Tout est brusquement doux, lent, reposant. Ses mains font un bruit sourd en tombant. Les visages s’approchent de lui et se déforment. Il rassemble ses dernières forces, comme dans le plus clair de ses rêves, comme dans toutes les promesses téméraires de sa jeunesse. Il rassemble ses forces, se relève et s’empale sur la ligne des archets tranchants. Jeté, offert. C’est la fin. Quelques toux étouffées viennent briser un silence émerveillé. Éberlué, le célèbre pianiste redresse d’abord la tête, puis tous ses membres ankylosés. Debout, il pèse de toute sa silhouette épaisse dans l’explosion des applaudissements du public. Après lui, les 50 musiciens, unis et indistincts, se lèvent timidement à l’invitation du chef d’orchestre. L’Empereur de Beethoven s’achève pour la millième fois. Tous ceux qui ont donné vie à sa verve et à son génie, retournent docilement à leur condition de silhouettes affairées et anonymes. Regagnant l’ombre des coulisses, le pianiste s’efface devant la majesté de l’Empereur. Le dernier concerto pour piano du maître allemand s’évanouit dans le bruit des sièges qui claquent et des murmures soyeux qui s’évaporent.

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Vivian Lofiego

Ulrica
Traduit de l’espagnol (Argentine) par Adélaïde de Chatellus

Quand j’étais enfant, à l’âge où l’on est plus petit que le comptoir des magasins, quand il suffit d’un peu de monnaie pour sauver le trésor de chocolats et de caramels promis si l’on est sage et gentille, ma grand-mère Clara m’emmenait rendre visite à ses amies. Entre elles, c’était le rite du thé, des conversations à voix basse. Vous avez une poupée pour jouer ? Il y avait toujours une poupée, un jouet que le temps oubliait dans un coin. Les lumières de la ville commençaient à s’allumer, et il suffisait de lever les yeux des jouets éparpillés sur le sol pour voir que la nuit était là, nous invitant à la fête au marchand de sable, c’était le moment de rentrer à la maison avec ma grand-mère Clara. Petra Slanger était l’amie de ma grand-mère que j’aimais le plus, pas pour les jouets qu’elle me prêtait mais pour les objets anciens qu’elle avait dans son salon, disposés avec une parfaite harmonie par sa fille Ulrica. La lumière d’ambre que dégageaient les lampes était comme

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l’image des danseuses de Delphes enveloppées dans les ombres avec le velours des rideaux. Ulrica me donnait des bonbons à la menthe et me laissait regarder la télévision dans sa chambre tandis qu’elle brodait sa robe de mariée, blanche aussi blanche que ses mains qui se confondaient avec le tissu de la robe ; ses doigts comme de fines dentelles allaient et venaient ourlant la lune ronde de la robe pliée sur son giron. Tandis que je traverse pressée l’angle des rues Colonel Diaz et Mario Bravo, j’ai l’impression de la revoir, cette Ulrica qui s’était arrêtée dans mon enfance, souriante avec ses cheveux d’or relevés avec grâce, qui se penchait pour m’embrasser, et me faire des compliments sur mes nattes. Laissant le halo d’un parfum suave comme la belle de nuit dans un jardin du quartier de Palermo. Petra Slanger est devenue une femme silencieuse, elle semble concentrée sur les deuils qui l’enveloppent. Elle me regarde avec austérité en me remettant un livre d’Ulrica. Toutes les deux, nous avons fait les mêmes études : architecture. Je parcours les pages et suis surprise par les annotations minuscules, les lettres agglutinées au bord des marges. Dans ses livres, Ulrica écrivait des messages codés sous forme d’anagrammes. L’un d’eux me fit sursauter. Amor Roma, Jade Deja, Queja Jaque, Aleja Jalea, Adan Nada : Amour qui s’éloigne ne laisse que plainte et que néant. La raison du suicide je l’ignorais. Un matin le téléphone sonna avec insistance, quand la boîte à musique noire cessa son grognement — Clara levait le combiné — j’ai entendu le mot« horreur » sous l’effet d’un écho. Le O de horreur retentissait dans la tête d’Ana, comment était-il possible que cette même lettre si familière à l’heure de la soupe aux vermicelles soit maintenant un petit marteau qui frappait alors que Clara allait et venait dans la maison changeant de chemise et de chaussures, le O sans pitié aucune restait là

Ulrica

installé dans les murs et dans notre tête à toutes les deux. Ulrica portait sa robe de mariée, sa tête était penchée vers le bas et un filet de sang divisait en deux son corps, sa robe. La corde qui entourait son cou était la cordelière blanche qui retenait les rideaux. La police et ma grand-mère Clara couvraient le corps qui gisait sur le sol du salon. Petra était une silhouette étrange, une marionnette thaïlandaise avec le regard sec, vide. La peur qui m’envahissait m’obligea à me réfugier dans la chambre d’Ulrica. Là tout était en désordre, les boîtes d’ordinaire disposées avec soin, montraient désormais leur contenu sans réserve : photos, lettres, figurines, mouchoirs brodés, limes à ongles. Posée sur sa table de nuit une enveloppe blanche me terrifia par sa ressemblance avec la couleur du visage d’Ulrica. Ma grand-mère Clara me cherchait dans toute la maison, mon prénom se répandait dans les chambres et les couloirs. J’allais sortir de la chambre, quand j’ai trouvé une photographie sur l’oreiller. C’était Ulrica et son fiancé, je l’ai prise et l’ai cachée, pliée en deux dans mes chaussettes bleues. Leurs yeux se mêlaient, et ses cheveux de fils d’or avec le sourire d’Ezéchiel, je les ai cachés dans la malle à jouets. Alors, quand la douleur cessa d’être un cri accusateur, retenu, pour s’installer de manière douce et définitive dans la maison de Petra, ma grand-mère Clara m’envoyait lui tenir compagnie. Ma liaison avec Ezéchiel commença par hasard. Quand je suis entrée à l’université c’était un des mes professeurs d’urbanisme. Son visage avait changé depuis celui de la photo restée dans la malle à jouets, mais c’était le même : les yeux marrons et la tête blonde ternie, maintenant avec des cheveux blancs. La surprise le troubla légèrement, c’était bien moi : Anita, la petite-fille de Clara. Des mois plus tard Ezéchiel me calmait des cauchemars qui apparaissaient la nuit. Pétra poussa de hauts cris, il n’était pas possible que je reste avec cet homme, il avait envoyé Ulrica à la mort, elle en était sûre. Les
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cheveux blonds d’Ezéchiel l’emportaient sur tout raisonnement. Quand j’ai emménagé chez lui c’était un après-midi froid, de pluie douce. Tout était prêt à mon arrivée, un coin pour mes livres et mon bureau. La surprise de trouver la photo d’Ulrica dans la bibliothèque me condamna au silence tout le dîner. Ulrica ressuscitait de manière inévitable mais ce n’était plus la douce amie d’enfance, c’était une ombre qui me réclamait. Elle me harcelait. Mes habitudes se modifièrent peu à peu. Les changements que je fis dans l’appartement d’Ezéchiel semblèrent le ravir, surtout les nouveaux rideaux de velours bleu outremer. Mon mal-être augmentait mais je n’en trouvais pas la cause, je suis devenue irritable et à chaque retard d’Ezéchiel la vie cessait d’avoir un sens. L’annonce de notre mariage calma les esprits. Ma grand-mère Clara s’occupait des invitations, du lieu où se ferait la fête. Ulrica m’accompagnait partout, sa présence était aussi forte que dans mon enfance. Anita, tu veux voir la poupée que je t’ai achetée ? Viens la chercher. Viens. Quand j’ai monté les escaliers quatre à quatre pour aller chez Petra Slanger, la porte était entrouverte, je suis entrée sans prévenir. J’ai parcouru heureuse les couloirs de la maison jusqu’à trouver le filet de lumière qui s’échappait sous la porte d’Ulrica. On entendait des voix se disputer, Ulrica répétait offusquée : C’était toi Ezéchiel. Quand j’entendis un bruit de pas se diriger vers la porte je suis sortie me cacher vite derrière les rideaux du salon. Il ne fallait pas qu’on me voie. Elle le suivait, elle pleurait à chaudes larmes, comme moi à la mort de mon chat Tishka. Il se dirigeait d’un pas pressant vers la sortie, avant d’arriver à la porte il se retourna et un éclat de lumière rencontra ses yeux qui riaient, tandis qu’il attrapait Ulrica luttant de toutes ses forces pour le retenir et en même temps le faire partir. La scène qui suivit fut confuse, Ulrica à terre et Ezéchiel sur elle. Mon immobilité était totale

Ulrica

devant la peur d’être découverte, j’ai dû retenir les larmes qui commençaient à s’échapper en désordre et une petite voix répétait en moi le nom de ma future poupée. Les larmes d’Ulrica arrivaient jusqu’à mes chaussures. La cérémonie fut simple, seuls étaient présents ma grand-mère Clara et deux de mes camarades d’université. Malgré la mélancolie du sourire d’Ezéchiel sous les feuilles d’automne, nous savions Ulrica et moi qu’il était content. Je ne sais pas ce qui me pousse à ces pleurs, à ces déambulations pieds nus dans la maison à la recherche d’un peu de calme. Les photos de notre mariage sont sur mon bureau, j’y vois une image de moi que je ne me reconnais pas, une autre coiffure, la robe à col montant, le sérieux qui m’enveloppe et fait de moi une femme triste. Je suis convaincue qu’Ezéchiel me trompe, ses absences répétées, ses mensonges, le fait qu’il rentre tard et le pire de tout c’est ces symptômes qui ne me quittent pas, tant de nausées et ce vertige. Maman ne peut pas le savoir. Ce soir je parlerai avec lui, je mettrai les choses au clair, mais non, il vaut mieux attendre les résultats de l’analyse car maintenant mes nerfs me trahissent et Anita vient chercher sa poupée cet après-midi. Je dois me changer les idées, me détendre. Maman a eu une bonne idée d’acheter ces rideaux pour l’appartement, d’un bleu vif et intense. Ils contrastent comme les ailes moirées des corbeaux avec le blanc de la cordonnière qui les retient.

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Aurélie Champagne

Louisa

Louisa Je m'appelle Louisa, j'ai des gros seins. Des seins énormes. Mes sœurs s'en s'ont jamais remises, moi pas plus qu'elles, et quand un homme m'adresse la parole, il se concentre toujours pour me regarder dans les yeux. Tous sauf mon père. Même mes cousins, même mes potes sont pas nets avec ça. J'ai arrêté les décolletés, j'ai arrêté les trucs moulants. Quand j'ai eu dix-neuf ans, je suis entrée en Khâgne et là on m'a appris ce qu'était l'ironie tragique. Ceux qui savent pas chercheront. L'ironie tragique. Dans la salle, Mazart ambulait entre les rangs, lissait ses sourcils d'une main, tenait Polyeucte dans l'autre et il a dit Vous n'avez rien compris et il a dit Que vos cervelles sont vides… Moi j'y ai tout de suite repensé, ça a été net. Ça m'est revenu comme un boomerang et j'ai revu l'avenue de la République, la poste et les commerces qui somnolaient à l'angle, la maison de Perrine où on avait passé l'été. J'ai vu le type remonter l'avenue en vélo et revenir vers moi,

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comme un boomerang lui aussi. L'ironie tragique, cette expression qui avait toujours été là, qui avait toujours existé. Avant moi, avant lui, avant le carrefour et les bras de mon père. Mazart ambulait toujours et dans mon crâne l'expression tournait. Il avait fallu tout ce temps et il avait fallu Mazart. J'ai repensé à Perrine, à ma sœur, à Maga, à tout ce que j'ignorais dans cette robe étriquée où pigeonnaient mes seins. J'ai pensé à mon père, j'ai revu la calandre. Dans mon dos, les rayons des roues sifflaient comme un drone interminable, comme un drone vrillé. Le cycliste rebroussait chemin, me rattrapait. Alors il a fondu sur moi, s'est penché en avant, bras tendu, paume ouverte, comme le tâton ébahi d'un enfant sur un tapis laineux, comme un enfant qui joue, comme un enfant qui. Il a touché mon sein, le sein gauche, côté cœur, et il est parti en riant et il est parti en riant et il est parti en riant… Il a filé comme une bombe, le cœur battant, probablement. Soufflée, j'ai regardé son dos fuyant sur l'avenue, son pull rouge tanguait, rapetissait tanguait. Dans mon sein, l'impact de ses doigts ricochait comme une balle, et les roues sifflaient encore et son vélo roulait toujours. Va mourir, j'ai pensé, je l'ai peut-être même dit. J'aurais voulu saccager ses dix doigts à grands coups de caillasse, hurler pour qu'il s'arrête, Va mourir, enculé. Et j'ai pensé massacre et j'ai continué à marcher, à descendre cette avenue que je connaissais par cœur, que j'aurais pu arpenter à l'aveugle, que j'aurais pu éviter. Au carrefour de la poste, le feu vert a viré. La calandre, les chromes, le type valdinguait. La calandre, les freins, leur trajectoire et la vitesse. Son pull rouge dans les airs, et tout son corps avec.

Louisa

Dégingandé, fauché, et les gens s'attroupaient. Va mourir j'ai pensé, mourir, l'ai-je vraiment dit ? Et j'ai continué à marcher et j'ai continué à descendre et alentour les gens couraient, comme des lapins couraient, ils s'en allaient noircir la foule, une croix noire au carrefour. J'ai bifurqué rue des Saules et je suis rentrée en marchant. Sur l'estrade, Mazart attendait bras croisés, regardait ses chaussures, oscillait de la tête. Vous n'avez rien compris, réfléchissez, pensez… Vous n'êtes pas des élèves, comment vous élever ? Un tour de clef dans la serrure, dans son fauteuil, mon père dormait. J'ai filé dans ma chambre et j'ai dégrafé ma robe. Quand je suis ressortie, mon père campait debout, son journal à la main, au milieu du couloir. Ça t'ennuierait beaucoup dis-moi, de saluer en rentrant ? Alors j'ai tremblé comme une feuille, j'ai sangloté comme un faon. Mon père a décollé ses grands bras de son corps et les a refermés sur le mien qui pleurait. Mon Louison, ma loupiote, qu'est-ce que tu as encore ? Et lui et moi tanguions doucement sur nos jambes et le parquet craquait et le parquet craquait. Un bouton de sa chemise s'est pris dans mes cheveux. Accrochés lui et moi, il est parti d'un grand rire, un rire franc, grave et droit, c'est le rire de mon père. Il a ri avec ce léger tressautement du ventre comme il fait toujours, ce tressautement qui renfle sa chemise, et mon corps dans ses bras. Rien, j'ai dit, et j'ai dépris mes cheveux de sa boutonnière, et collé tout contre moi, mon père m'a regardée faire, et mon père a attendu. Je suis retournée dans ma chambre et là, j'ai fixé l'écran digital de ma chaîne hi-fi Kenwood. Ce jeu avec les lettres. W d'abord, puis NWO, puis ENWOO, puis KENWOOD, puis les lettres disparaissent, et le jeu recommence. Dans la classe, quelqu'un a peut-être toussé et j'ai levé le doigt. Mazart s'est figé sur l'estrade… Ah, enfin parmi vous quelqu'un a quelque chose à dire… Parlez Louisa, nous vous écoutons… .
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Derek Munn

L’abonnement

Des regards s’agglutinent autour de ton siège. J’y ai posé ma veste, mais une place libre inspire toujours des envies. Pourtant je n’ai pas l’impression que le théâtre sera plein ce soir. Il fait trop beau, ça sent l’été. Il y a sûrement des gens qui sont déjà partis. Nous l’avons souvent dit, le vrai spectacle c’est avant, après, ou pendant l’entracte s’il y en a une. Le va-et-vient des spectateurs qui arrivent, qui cherchent, qui trouvent ou ne trouvent pas et qui, ayant trouvé ou non, n’y croient pas, doutent, guettent ailleurs, s’impatientent et repartent pour faire un tour, faire pipi ou simplement pour se montrer. J’échange des sourires de reconnaissance avec quelques habitués, mais sans plus. Avec l’abonnement nous avions pensé lier de nouvelles connaissances, finalement nous avons juste fait partie du spectacle pour les autres. Oui, il y a des bonjours qui sont devenus plus cordiaux, mais il faudrait plus de temps. On a tous nos vies, nos activités, nos réticences, nos méfiances. Nous les premiers.

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Ce soir ce n’est peut-être pas plus mal. Je ne cherche pas trop à croiser des regards. Mais décidemment ta place excite des convoitises. Les yeux spéculent sur ma veste. Une dame âgée a même tenté sa chance, faisant semblant d’avoir ce numéro. Je lui ai montré nos billets. Elle t’aurait fait rire. Il faut se méfier des petites vieilles. À la limite c’est ce qui me plait le plus au théâtre, ce côté rituel. Tout le monde joue un rôle et souvent le spectacle sur scène me semble servir simplement d’excuse. Ça me plait et ça m’agace. Je n’ai jamais été complètement à l’aise avec le théâtre. Je me sens en dehors, je ne sais pas où m’attacher, comment regarder, je n’arrive pas à comprendre. N’empêche, il y a eu des pièces que j’ai adorées. Mais ça reste un mystère. Ton enthousiasme m’a toujours dépassé. Enfin, les lumières se baissent. On frappe les trois coups, le rideau se lève. Et je me retourne pour regarder les sorties. Ta sœur n’a rien compris. Ton beauf non plus, mais ça… Je leur ai montré la bière, le placard où on garde l’alcool. Les albums de photos. Comme d’habitude ils regretteront la télé, mais ils auront de quoi parler. Il y a plein de restes dans le réfrigérateur. Puis je suis sûr que l’occasion de pouvoir fouiller dans la maison ne déplaira pas à ta sœur. La pauvre. Oui, je sais, je suis injuste, mais bon… Je leur ai expliqué que c’était le dernier spectacle de la saison et qu’avec notre abonnement nous l’avions prévu depuis longtemps. J’étais peut-être un peu sec, mais j’étouffais, leur conversation m’horripilait. J’avais l’impression d’être chez eux, pas chez nous. Au moins trois fois Alain a répété que d’habitude ils regardaient les infos à 20 heures. Il n’arrêtait pas de fixer un pan de mur à côté de la cheminée, comme si un écran devait s’y matérialiser à tout moment. Et je me demande s’il

L’abonnement

n’y a pas un match ce soir. C’est peut-être pour ça aussi que le théâtre n’est pas complet. C’est toi qui a sélectionné cette pièce quand nous avons fait notre programme pour l’année. À moi elle ne disait rien, mais c’est toujours difficile de choisir sur la base des quelques lignes d’un résumé. Nous n’avions jamais pris un abonnement avant. Chaque année nous en parlions, mais nous disions toujours que d’arrêter les dates si longtemps en avance n’était pas pratique, et puis, pour l’argent ce n’était jamais le bon moment. C’était pareil pour tout. Nous n’avons jamais manqué de projets, mais nous les repoussions au plus tard. C’est en rentrant du crématorium que je me suis rappelé nos places pour ce soir. Alain a allumé la radio dans la voiture, ta sœur l’a tout de suite engueulé. J’ai juste entendu deux trois phrases prononcées sur un fond de musique avant qu’il ne l’éteigne. Je n’ai rien dit, mais je me suis rendu compte que cela faisait trois jours que je n’existais plus. Trois jours qu’on me prenait en main et me disait ce qu’il me fallait. À l’hôpital aussi ce dernier mois on ne cessait de nous surveiller. Comme s’ils se méfiaient, comme si notre complicité pouvait fomenter un désordre. J’ai pensé que l’obscurité du théâtre m’aiderait à improviser une contenance, une présence. Puis je me suis dit non. J’imaginais les yeux écarquillés de ta sœur. Dans le noir nous sommes ensemble, en même temps notre isolement est accentué. Autour de moi les gens rient. Sous la couverture de ma veste je caresse le velours de ton siège. À certains endroits il est usé, rêche. Ils nous sont devenus familiers ces fauteuils, leur bois verni, leur vieille ferronnerie, leur rouge passé. Il me semble que je devrais être en train de me demander ce que
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je fous ici. Mais non. Je ressens juste une sorte de légèreté et le sentiment d’un trop de banalité. C’est du théâtre. Plus le spectacle avance, plus tu t’éloignes. Je n’ai pas l’impression d’être moins attentif que d’habitude. Il y a de longs moments où je ne regarde que le public, mais c’est souvent comme ça. Toutes ces têtes blêmies par la lumière de la scène. J’ai juste peur que le vide à côté de moi les dérange. Columbarium. Colombes dans un aquarium. Tu te souviens ? C’est toi qui l’a dit, aux obsèques de Delphine. Tout le monde regardait vers l’extérieur, leurs visages déformés comme s’ils étaient appuyés contre des parois de verre. Chacun avait un ange dans sa tête, chacun crachait des plumes quand il ouvrait la bouche. À part nos amis, il y avait les voisins, ton chef de service, quelques collègues. Des serrements de main, des embrassades comme autant de formulaires à remplir. On se gênait pour montrer l’insuffisance des paroles. Ta sœur m’a reproché l’absence de cérémonie. Au début elle m’emboîtait le pas comme un chef de protocole. Après, elle a fait bande à part, sourire de reine, souffrance discrète, juste ce qu’il fallait. C’est sûr, elle faisait ça mieux que moi. J’avais choisi un petit programme de musique, un peu de tout, ce que tu aimais. Les employés du crématorium faisaient leur travail, on attendait. Les gens pouvaient entrer et partir comme ils voulaient. J’essayais de mettre certains à l’aise, mais après un moment je me suis dit, ce sont des adultes, et je les ai laissé se débrouiller. Il faisait très beau, très chaud. Parfois la musique a provoqué des grimaces. Alain s’ennuyait, traînait en marge, consultait son portable. C’est tout ce que je n’aime pas dans le théâtre. Déplacements inutiles, gestes cabotins. Que de l’emphase. Des acteurs qui ont appris

L’abonnement

à parler comme des acteurs et qui guettent nos rires, nos silences. Un verbiage fatigant dans un décor qui ressemble à un décor. Le texte bute contre les meubles, les cloisons. La nuance, la subtilité, on dirait qu’elles font peur. Et ça parle, ou crie plutôt, de quoi au juste ? Des injustices sociales ? Il faut croire. De l’argent, un choix éthique, le tout orné d’une tentation sexuelle. De la complaisance hypocrite, lassant de modernité et si énergique. Oui, on n’habite pas un monde, on habite une économie. Oui, l’actrice principale a de belles jambes et elle les agite avec acharnement. Mais dans ma tête le théâtre est autre chose. La vie aussi. Ta sœur était déçue. Elle voulait que tout le monde revienne à la maison. Finalement il y a juste les voisins qui sont passés. Nos amis avaient compris que ce n’était pas ce que je souhaitais. On se verra plus tard, ce sera différent. Cet après-midi elle voulait absolument m’organiser et commencer à trier tes affaires. J’ai refusé. J’ai suggéré qu’ils sortent les chaises dans le jardin et se mettent au soleil. Ils n’ont pas voulu. Je me suis réfugié dans notre chambre sous prétexte d’être fatigué. En fait j’ai dormi un peu. Quand je me suis levé, j’ai vu Alain par la fenêtre. Il était en train d’inspecter tes roses avec l’air altier d’un administrateur colonial, il ne lui manquait que le casque. Plus tard, en buvant un café sur la terrasse, il m’a dit, comme à chaque fois qu’ils viennent, C’est bien du thym ça, en me montrant le romarin. C’est à ce moment-là que je leur ai dit que j’irais au théâtre ce soir. J’étais surpris moi-même, alors eux, tu peux l’imaginer. Tu as toujours été meilleur public que moi, mais je ne crois pas que tu aurais adoré ce spectacle. L’applaudissement était très vigoureux. Je me suis garé dans la petite rue derrière le théâtre. J’ai eu de la
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chance, c’est rare de trouver une place là, mais finalement cela ne m’aurait pas déplu d’avoir à marcher plus longtemps. Il fait encore doux. Il y a un beau ciel étoilé. Quand je le regarde, j’ai l’impression de voir ton absence de plus près. Je ne sais pas comment ils auront passé leur soirée. J’ai dit à ta sœur qu’elle pouvait regarder, voir s’il y avait quelque chose de toi qu’elle souhaiterait comme souvenir. J’espère qu’ils seront couchés, mais cela m’étonnerait. Je les imagine déjà en train de m’attendre dans notre silence à nous. Ils seront inquiets comme des parents attendant que rentre un enfant de sa première sortie autonome. Il va falloir tout raconter. À la fin, l’équipe du théâtre nous attendait en bas des escaliers. Ils distribuaient un papier à tout le monde. Un petit texte plein d’entrain nous donnant rendez-vous pour la soirée de présentation de la nouvelle saison à la rentrée. Je l’ai dans ma poche. L’automne, la rentrée, cela me semble bien loin. Et puis, reprendre un abonnement ? Je ne sais pas. On verra. D’abord, il faut que je rentre ce soir.

Marianne Brunschwig

Le pas

Luciana della Galizia balance ses hanches d’amphore selon les cahots du métro. Luciana della Galizia abolit les heurts métalliques. Dans la main une gargoulette, des castagnettes aux poignets, Luciana della Galizia, va lever un par un les assis de la rame et les entrainer en sardane ! Noire et or elle oscille, se donne du courage et dresse le menton et on attend le chant, on sent déjà la voix emplir le wagon, elle lance : « Messieurs dames bonjour, excusez moi de vous importuner, je n’ai rien à manger et un enfant... » En place de son de flûte, c’est une plainte qui sort de son nez comme si on l’y avait enfoncée avec un tampon d’ouate. C’est un saignement sec. La princesse espagnole n’est qu’une piètre copie. Le grand châle noir à franges, l’ample jupe à volants ont été achetées aux galeries Barbès ! Les assis sont déçus. Ils espéraient la fête. La femme a la prestance, pourquoi cette déchéance ! Les voyageurs patinent en rêves hispaniques mais l’illusion se casse aux vitres noires du train et l’inci-

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dent se clot. La déception s’émousse ; à peine quelques soupirs, des yeux levés au ciel marquent les minutes perdues. La femme, comme toutes celles qui, dans la capitale, se commettent dans le métro, se penche, creuse sa paume, s’apprête à passer dans les rangs « je vais passer Messieurs dames... », la plainte fait plonger les nez dans les livres, des minutes pèsent. Des doigts farfouillent dans des poches et tiennent serrés quelques centimes prêts à sortir au bon moment, comme à la messe en fin de séance, pour garder bonne sa conscience. La fausse reine tremble d’avoir à ramasser les pièces dans les mains. Elle continue pourtant, appelle encore, répète « j’ai un enfant... » Il le faut, « j’ai un enfant dit elle à nouveau la voix plus affermie. « C’est pour la petite, « messieurs dames, j’ai... » Alors, l’enfant jaillit de dessous ses jupes, une gamine à tresses noires et ballerines de carton si grandes pour ses petons de gosse qu’elle est obligée de crisper les orteils pour les empêcher de les lâcher ! La môme a fait un pas mais sa mère la retient. Elle tend déjà la main mais sa mère, de force la soumet devant elle, les bras le long du corps et la petite fille lève sur sa mère des yeux perdus. C’est pourtant bien elle qui le lui a demandé... La mère, la femme, encore une fois essaye. Elle prend une respiration, elle répète, elle lance doublement fort pour sa fille qu’elle vient d’empêcher : « Messieurs dames bonjour, excusez-moi de vous importuner, j’ai un enfant qui a faim ! » et elle offre alors à sa fille un sourire rassurant de maman. La petite se sent plus grande. Elles ont alors l’air de deux sœurs, elles sont copines, elles sont ensemble, et que les autres s’en aillent au diable ! La petite toute joyeuse se coule près de sa mère et elles lancent leur chant : – J’ai un enfant qui a faim, qui adore les tortillas...

Le pas

– Et les gambas ! – Et les tapas ! – Et les empanadas ! – Et les albondigas ! – Et les broquetas ! – Et les sardinas ! – Et les pescas melbas ! La petite a lâché le néologisme en sautant mais elle a oublié de retenir la chaussure et son pied nu et sale s’exhibe hors de la savate trop grande. Le jeu s’écroule. Les autres tout autour, oubliés grâce au jeu, sont à nouveau présents. La mère soupire, recreuse sa main et prend la main de sa fille avec son autre main, et passe dans les rangs : « Bonjour Messieurs dames... » Maintenant tout le monde les regarde. On est bien intentionné car il y a de la différence avec les mendiants habituels. Elles ont eu de la fantaisie, elles ont été touchantes, à chanter toutes les deux !Ils sont même un petit peu jaloux, eux aussi aimeraient bien oser... De nouveaux doigts fouillent dans les portemonnaie. Certains genoux sont même tellement décontractés, tellement à l’aise, que les livres en tombent ! Ah, vraiment, ce duo... Elles ont quelque chose ! Une ménagère candide sort même, en plus des pièces, un crayon et une feuille pour demander des recettes quand elles passeront ! Tous les regards essayent de croiser ceux des deux femmes, comme quand on cherche à se faire bien voir par des célébrités. Elles se sont à peine déplacées, encore plus gauches que tout à l’heure, avant leur récréation. La fille est très raide, la mère très droite. Toutes les deux gardent les yeux baissés. Pourtant la mère se force, un pas, un pas encore, allez, encore ! Elle en fait encore un malgré le vertige, malgré la nausée, malgré la honte. Encore un. Et puis sa main s’est refermée et c’est le poing qu’elle montre aux pitiés du métro ! Elle se traîne et se rattrape à la barre d’appui. Les pièces brillent maintenant offertes dans les mains, mais elle ne peut rien
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prendre. Dans un effort ultime elle abaisse un strapontin pour sa fille et elle s’assied à côté d’elle. Elle sort un livre de sa poche et, des larmes plein les yeux, baisse le nez sur le livre et sur les pieds de sa fille. C’était la première fois et elle n’a pas pu.

Virgile Larpenteur

Collector

– C’est fini pour aujourd’hui, Monsieur Sammel. Et je suis désolé, je sais combien ces rendez-vous comptent pour vous, mais malheureusement, je serai absent la semaine prochaine. Je dois assister à un cycle de colloques à Londres. Il m’a dit ça d’un ton très satisfait, pour ne pas dire suffisant, que l’air grave et désolé qu’il prenait derrière ses lunettes rondes ne masquait aucunement. Sa moue sérieuse et professionnelle semblait devoir légitimer la blancheur de sa blouse. Cela ne m’a pas étonné que le Docteur Lefumaz me précise son emploi du temps. Il pensait justifier ainsi ses compétences, et les tarifs exorbitants qu’il pratiquait, faisant de la collection le concernant la plus onéreuse de toutes. Il m’a tendu la petite carte, sur laquelle figurait notre prochain rendez-vous. Je l’ai regardée, et j’ai acquiescé tristement. Il a du prendre

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ça pour un « au revoir » puisqu’il a refermé sur moi la lourde porte de bois moulé sur laquelle étincelait sa plaque : « Docteur Cyril Lefumaz, Psychiatre ». Elle brillait tellement, que je le soupçonnais de l’astiquer tous les soirs. Je me suis retrouvé seul dans ce couloir qui sentait la vieille humidité. Une légère odeur de neuf émanait encore de l’épais tapis couleur prune installé depuis peu sur l’escalier de pierre qui s’entortillait autour d’un ascenseur brinquebalant. Elle ne masquait toutefois pas la vétusté de cet hôtel particulier investi par diverses professions libérales. Mais cette vieille architecture permettait des hauts plafonds, et de grandes portes en bois, qui devaient ravir le Docteur Lefumaz. Il s’en dégageait une certaine classe, une respectabilité, que l’on n’aurait pas trouvées dans un quatre pièces d’un immeuble des années 70. La carte de rendez-vous dans la main, je l’examinais encore une fois avec soin : c’était effectivement pour jeudi en quinze 16h45, comme d’habitude. Une éternité, et surtout un trou de plus dans ma collection. Le huitième. Tout comme les vacances, je détestais ces congrès auxquels le docteur se rendait de temps en temps, et où je l’imaginais se pavanant parmi ses pairs, en sirotant des cocktails. Il devait sans doute y parler de moi, de mon « cas très intéressant », comme il disait, tout en piquant des olives avec un cure-dent. Quand je me suis retrouvé dans la rue, la nuit commençait à tomber, comme tous les jeudis de novembre vers 17h45. Deux cent dix-neuf. J’avais 219 cartes de rendez-vous du Docteur Lefumaz pour le jeudi 16h45. Cette pensée a légèrement apaisé ma colère, alors que je répertoriais ma nouvelle acquisition dans mon calepin. Voilà plus de quatre ans que je consultais ce charlatan, uniquement pour réunir cette collection unique. Je l’avais convaincu sans peine que j’avais un problème nécessitant un suivi hebdomadaire : je lui ai

Collector

parlé des collections que je ne faisais pas. Ben oui, je ne suis pas fou. Je n’allais pas lui parler de celles que je faisais vraiment. J’avais constaté qu’il devait être collectionneur, lui aussi : les trois étagères sur lesquelles trônaient une trentaine de petites statues africaines en bois, représentant des sorciers, le trahissaient. Je me suis tout de suite méfié, me félicitant de la longue expérience qui m’avait permis de remarquer ce détail. Alors pour éviter qu’il ne profite de nos séances pour noter sur son bloc des idées de nouvelles collections, tout en feignant m’écouter d’un air distrait, je me suis bien gardé de lui parler des miennes. Je l’ai accroché dès notre première rencontre, avec ma soi-disant collection de timbres et la tristesse frisant le désespoir que j’avais ressentie, lorsqu’un soir, en rentrant de l’école, j’avais découvert que ma mère avait tout vendu, pour s’acheter une robe en vue du mariage de sa sœur. Comme si Grégoire Sammel était du genre à collectionner des timbres… Dès le début, j’ai pu lui faire avaler n’importe quoi à ce bon Docteur. Je n’avais pas à en rajouter beaucoup, parce qu’effectivement j’avais toujours dû lutter avec mes parents pour sauvegarder mes collections, et que parfois ils en avaient détruit l’une ou l’autre. La perte qui m’avait fait le plus de peine fut celle des 1871 cannettes de soda de couleur bleue, toutes différentes, que j’avais réunies en moins de cinq ans, qui avait disparu un mois avant que je ne fête mes treize ans. Toutes différentes, mais beaucoup trop encombrantes, paraît-il. Et tout ce qu’il m’en restait aujourd’hui, était un vieux cahier scolaire, intitulé « Collection N° 9, canettes bleues », dans lequel je les avais toutes listées, précisant la date et le lieu de leur acquisition. En rentrant de ma séance chez Lefumaz, j’ai constaté qu’à l’angle de la rue du Crochet et de l’avenue Monthelier, tristement dégarnie en cette fin d’automne, il y avait eu un accident. Un vieil homme avec un chapeau de feutre, avait coupé la priorité à un jeune cycliste. La
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police venait d’arriver sur les lieux, et prodiguait les premiers soins à la victime, sous le regard toujours trop curieux des badauds. Le vélo vert, dont la roue avant était totalement pliée gisait sur la route, trois ou quatre mètres devant une Subaru couleur rouille. Quelques agents essayaient de réconforter le chauffard qui semblait être particulièrement choqué. L’ambulance est arrivée quelques instants plus tard, et a emmené le blessé. C’est alors que j’ai remarqué la silhouette jaune que les policiers avaient dessinée à la craie, à l’emplacement du cycliste. Elle saignait. J’ai ressenti une impression étrange face au vide que la victime avait laissé sur la route. C’était la première fois que je voyais du vide. Le lieu de l’accident a été mesuré, dessiné, puis peu à peu dégagé. J’ai alors vu que la silhouette de la voiture, et celle du vélo accidenté avaient également été marquées. Puis la circulation a repris, écrasant le vide et le sang. De retour chez moi, j’ai classé, avec un mélange de satisfaction et de tristesse, la deux cent dix-neuvième carte de rendez-vous du Docteur Lefumaz avec les autres. Quinze jours. Une éternité. J’ai pris un bain bouillant, tout en relisant le carnet consacré à ma collection de chaussures gauches. La collection No 66. À chaque fois que je voyais une paire de chaussures, devant une porte, dans un vestiaire, n’importe où, je glissais la gauche dans mon sac, avec un sentiment de honte, mêlé au plaisir de compléter ma collection, et à la peur de me faire prendre. Comment aurais-je pu alors me justifier ? Mocassins, tongs, baskets, sabots, escarpins, sandalettes, bottes, ballerines, mules, chaussure de ski, de bowling, de football, chausson de danse, et j’en passe. La relecture de certaines de ces 377 acquisitions que j’avais notées également de 1 à 5 selon le degré de danger, m’a fait sourire, et très vite je me suis senti beaucoup mieux.

Collector

En sortant de mon bain, je me suis coupé les ongles des pieds, et comme à chaque fois, j’en ai déposé les morceaux dans un grand bocal de verre. Il y en avait près de trois kilos, et j’en étais très fier. C’était le résultat d’innombrables années de travail et de discipline, mais j’avoue que pour cette collection-ci, je n’avais pas de carnet, ni de numéro. Je suis ensuite passé à mon contrôle quotidien, et j’ai vérifié que ma collection principale était toujours complète à l’aide du cahier « Collection 0 : collections ». J’avais beau avoir installé un système d’alarme très perfectionné sur ma porte d’entrée, de nos jours, on ne peut être sûr de rien. Malgré cette activité qui chaque soir me procurait un apaisement délicieux, je n’ai pas trouvé le sommeil. J’ai ressenti cette nuit-là un grand vide. C’est dans la pénombre de ma chambre que j’ai compris : il me fallait commencer une nouvelle collection. Laquelle ? La réponse m’est apparue comme une évidence. J’ai pris mon appareil photo, et je me suis rendu sur les lieux de l’accident que j’avais vu en rentrant. En chemin, j’espérais de toutes mes forces que la circulation n’ait pas déjà fait disparaître le vide. Tout était là : la voiture, le vélo, le cycliste, le sang. Le rare trafic de cette fin de soirée m’a permis de prendre la victime en photo sous tous les angles, et c’est presque en courant que je suis rentré chez moi. J’ai passé la nuit à imprimer les photos, à les classer, puis à les répertorier, dans un carnet tout neuf : lieu, date, circonstances. Au petit matin, j’ai écrit sur la couverture « Collection N° 114 : Vides ». Je savais que je ne dormirais pas. Comme à chaque fois que j’inaugurais un nouveau cahier, l’excitation du moment était trop forte. Il me fallait un deuxième exemplaire de vide, sinon, ce n’était pas encore une collection. J’ai passé ma journée à arpenter les rues de la ville, espérant rencontrer l’attroupement de badauds qui me révélerait l’absence dont j’avais besoin. Mais en vain. J’ai marché pendant des heures, et pas le moindre accident en
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vue. Lorsqu’à quelques reprises, j’ai entendu des sirènes, j’ai couru comme un fou dans leur direction, mais jamais je ne les ai trouvées. Leur son ricochait d’immeuble en immeuble en me désorientant complètement. Après avoir passé la soirée avec ma collection N° 59, « gommes en forme d’animaux domestiques herbivores », puis avec la N° 47, qui contenait les pages 47 de tous les livres que j’avais lu depuis quinze ans, je me suis enfin endormi. Dès le lendemain, j’ai fait l’acquisition d’un scanner, afin d’écouter les fréquences de la police. Ainsi, j’en étais certain, je ne manquerai plus le moindre accident, plus le moindre vide. Mais malheureusement j’ai constaté qu’il était rare que je trouve le vide d’une personne blessée. La plupart du temps ce n’était que le vide rectangulaire et banal de véhicules légèrement accidentés. J’en ressentais une obsédante frustration, qui grandissait chaque jour un peu plus. Je parvins à l’apaiser légèrement en subtilisant un escarpin noir, taille 38, dans les vestiaires de la piscine municipale. Mais cela ne me suffisait pas. Jour après jour, je recherchais encore et encore. Je poursuivais ces silhouettes fantômes avec l’acharnement du désespoir. Grégoire Sammel ne pouvait avoir une collection ne comprenant qu’un seul exemplaire. Cela n’avait pas de sens. Jamais je n’avais ressenti un tel besoin d’aller voir le Docteur Lefumaz. Mais Monsieur se pavanait de l’autre côté de la Manche, et son absence était le vide le plus inutile que je pouvais trouver. La veille de ma séance du jeudi, j’ai enfin trouvé un moyen de compléter ma collection de vide. J’allais en créer moi-même. Je n’aurai pas l’outrecuidance de faire un faux, et de dessiner moi-même une silhouette sur un quelconque trottoir, non. Je suis un collectionneur, pas un tricheur. Le soir même, alors que je passais dans la rue du Docteur Lefumaz, j’ai eu le plaisir de voir un attroupement, à une centaine de

Collector

mètres de l’hôtel particulier. L’ambulance quittait les lieux, et les policiers dispersaient la foule, tout en arpentant méticuleusement la zone qu’ils avaient délimitée à l’aide de rubans de plastic rouge et blanc. Je me suis renseigné sur ce qui s’était passé en interrogeant les passants amassés sur le trottoir. Un badaud m’a annoncé fièrement qu’un homme avait été tué, et qu’il avait eu le temps de voir la victime avant que les policiers ne la recouvrent d’un drap blanc. Il m’a raconté qu’elle aurait semble-t-il été poignardée, ce qui expliquait la longue trace de sang qui s’étalait jusqu’au caniveau. Je ne me suis pas attardé sur les lieux, je n’avais pas rendez-vous aujourd’hui. Mais quelques heures plus tard, je suis revenu, profitant du calme de la nuit. À coup de flashs répétés qui illuminaient la rue déserte, j’ai immortalisé le vide ensanglanté du Docteur Lefumaz. Je n’aurai jamais une deux cent vingtième carte de rendez-vous… C’était certain. Mais je savais qu’il fallait parfois savoir sacrifier une collection pour en valoriser une autre. Je l’avais appris il y a déjà bien longtemps…

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Sophie Coiffier

Feu(x)

Je peux témoigner de plusieurs incendies. Deux aperçus depuis un train, deux autres dans le sud de la France. Un incendie de silo à grain, qui immobilisa le train en gare pendant près d’une heure, un incendie de hangar devant lequel le train passa au ralenti donnant aux passagers l’impression que les flammes léchaient les fenêtres, deux incendies de garrigue, amenant des ballets de Canadairs et la sortie affolée des habitants scrutant la fin de l’alerte avec une légitime anxiété. Chaque fois, une impression étrange s’est emparée de moi, l’impression que ces événements accidentels ou criminels avaient quelque chose à me raconter sur d’autres événements. Le sentiment que les événements spectaculaires ou non de ma vie étaient liés, qu’ils masquaient en même temps qu’ils dévoilaient un langage secret, une sorte de formule capable de révéler le pourquoi. La chaleur rougeoyante des flammes nous léchait le visage tandis que le train avançait prudemment, ne s’arrêtant pas comme prévu à la gare de Corbeil-Essonne. Le bâtiment vétuste à l’allure austère masquait

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le ciel, juste derrière la gare. Je le connaissais sans le connaître, de ce savoir ignorant des choses familières. Je regardais distraitement à chaque « visite » les graffitis fleurir sur la façade grise, ainsi que les bouts de ciel qui arrivaient à percer de part en part le monstre énucléé, sans légende, et désormais presque dépourvu d’histoire. Ce jour-là, la disparition dans les flammes semblaient arriver comme une revanche de la part de ces vieux murs, ou bien de celle de promoteurs avides. Ce jour-là nous assistions à un événement imprévu, tout à la fois abrités et tourmentés par la chaleur vive du brasier. C’était soudain comme de se frayer un chemin dans un Pénétrable de Soto. C’était comme de traverser l’Idée même d’expérience. À contrario, les yeux secs, c’était me rendre compte que j’avais regardé, jusque-là, la vie depuis la fenêtre d’un train, avançant plus ou moins vite, et ne m’arrêtant que de façon sporadique en gare. Le dernier incendie en date, à La Ciotat, m’a trouvée endormie, indifférente au monde extérieur, à la tourmente affolée et motorisée des combattants du feu et des voisins. Trouvant finalement les cieux bien rageurs j’ai fini par rejoindre notre hôte et ses voisins au-dehors pour apercevoir la colline voisine jouxtant un jardin somptueux, que nous venions de traverser à peine une heure auparavant, disparaître dans le noir en plein midi. Je pense à ces événements, en voyant de l’autre côté du mur les restes d’un toit avalé par le ciel, la végétation et les nids, depuis qu’un incendie ravagea la maison voici 6 ans. Au bout du jardin, dans le même axe mais sur la gauche est aménagé un coin à barbecue. C’est une maison dont les souvenirs ne sont pas les nôtres, mais qui les abrite bien volontiers pour une quinzaine. Les lieux disparus ne détruisent pas les souvenirs, ils ne les affadissent pas non plus, ils les rendent légendaires. C’est-à-dire parés des plus beaux reflets, capables de venir habiter à l’improviste comme

Feu(x)

des amis de passages des décors loués, des hôtels, des plages et des jardins ; sans toutefois ne plus jamais pouvoir être racontés par celui qui les a vécus. Les personnes disparues ne vivent plus que dans ces souvenirs vagabonds, puisque leur présence est à jamais dissoute dans le marasme du monde, puisque leur absence est à jamais dissoute dans le silence du monde. Il se peut que parfois, au détour d’une odeur fugace, d’un ciel d’orage, d’un tour en voiture, ou d’un carré de potager, ils viennent nous dire un petit bonjour sans que l’on puisse facilement les accueillir ayant prévu trop grand. Et c’est le cœur serré pour les garder tout à fait, pour les retenir une minute de plus que l’on observe un plan de fraise jusqu’à le faire mûrir, les poings serrés et les yeux secs. Il y a deux formes d’errance dont l’une est éprise de rationalité. Mon bout du monde ressemble à cette vision de l’enfer, rouge comme l’incendie. Mon bout du monde, cette ruine après le mur ; mon bout du monde ce regard vidé des corps serrés un jour. Mon bout du monde cette terre pas si lointaine à qui je tourne le dos afin d’imaginer un début. Le début des histoires pense pouvoir reconstruire les légendes. Il m’arrive de plus en plus fréquemment de me réveiller en ayant l’impression d’avoir été déplacée. Et de garder cette inquiétude tout au long de la journée, ne me permettant pas, dès lors, d’honorer les rendez-vous de la rationalité. Cette inconfortable sensation établit pour 24 heures une vérité différente, invisible aux autres sinon à ceux qui continuent d’attendre, de battre le pavé de ce jour blanc pour moi. Le sommeil m’est une énigme. Je ne connais que des nuits intranquilles. C’est que j’ai le rêve bête. Le genre de méditation endormie qui n’aboutit jamais. J’ai le songe ressassant. Le ressac me laissant vide sur la grève du jour. C’est que j’ai le rêve abruti. Alors, autant ne pas dormir. C’est que j’ai le rêve morne interdisant la romance,
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l’aventure, les rebondissements. C’est que j’ai le rêve rationnel, construit sur la demande ou l’aliénation du jour. C’est que j’ai le rêve menteur car sans joie ni abandon au jeu. C’est que j’ai le rêve utile. Alors, je ne rêve pas. Je rumine, je déplore, j’avale, j’enregistre. À cause des mauvaises nuits, avec l’âge, je fatigue. J’ai des coups de pompe. C’est difficile de dire aux autres pourquoi tout à coup, on ne parle pas, on ne veut pas sortir. On préfère rester tranquille. Pourquoi soudain, on aime des trucs de vieux. Pourquoi on aime plus son corps comme avant. Pourquoi on a oublié qu’on ne l’aimait pas plus à vingt ans. Pourquoi le sexe compte moins. Pourquoi on érige une barrière de pudeur. Pourquoi on s’enferme volontiers et pourquoi, de fait, on téléphone si souvent. J’ai le rêve bête, qui ne me fait pas sortir de là. Qui ne me fait pas aimer la plage comme quand j’avais la moitié de mon âge. Où le principal plaisir résidait dans ce pincement derrière la nuque au moment d’arriver sur la plage. Le principal enjeu était de s’offrir aux regards, de faire son entrée. Le principal plaisir était d’être là. Pincement de la nuque et brûlure simultanée de la plante du pied qui se pose, après avoir ôté sa sandale, un résidu de l’enfance, sur le sable brûlant du début d’après-midi. Les étés ne sont plus aussi beaux. Odeur mêlée de la mer et des herbes recouvrant les dunes. Il n’est plus temps aujourd’hui de faire son entrée, mais ce n’est pas encore le moment d’envisager la sortie. Oui je suis entre deux âges, mais déjà depuis fort longtemps. C’est que j’ai une vie bête. C’est que je n’ai jamais été jeune. J’avais ce corps frileux, pourtant trop là, trop entier, trop en désir par rapport à moi qui l’habitait, ce moi furieux, timide tantôt conscient tantôt esquivant. J’avais ce corps blanc, bien découpé, pourtant déjà

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trop lourd à porter, trop encombrant, trop là, trop offert aux regards. J’avais les yeux fuyants en dedans de ce corps-là. J’avais les yeux rentrés, terminés au début, myopes, bridés. Mais je comprenais bridés, dans mon cas, comme un moteur bridé, un moteur qu’on empêche, un œil qu’on masque, qu’on empêche de voir. Un œil à qui l’on ment, qui voit tout déjà, très tôt, mais à qui on dit : tu ne comprends pas. Tu es bête. Tes rêves sont bêtes. C’est de la salissure. C’est de la connerie, tes rêves. J’avais le corps bridé. Un corps fougueux, rentré sous le blanc, sous les tâches. Un corps qui ne me regardait pas. Que je scrutais pourtant jusqu’à y comprendre quelque chose. Je me traversais du regard. J’étais jusqu’à devenue transparente à moi-même. Je ne m’imaginais pas alors je voulais maigrir jusqu’à pouvoir me prendre dans la main. Il faut me ressaisir. J’avais le visage souffrant à mon propre regard. Ce visage rugueux, peau jeune, peau imparfaite, peau sale, rêves bêtes. J’avais ce visage dur et mou à la fois, ces yeux-mâchoires, ces yeux ciseaux, ces lèvres boudeuses, j’avais ce visage con, saignant à l’intérieur. J’avais ce visage bête paissant autour d’un moi différent, d’un moi renoncule, d’un moi jardin, d’un moi forêt, d’un moi immense, avec ces rêves bêtes, ces rêves cieux, ces rêves beauté, ces rêves textures, paysages. J’avais ce visage con, puis écorché jusqu’à rouge sang. J’avais mes séances d’épluchages pour essayer de me ressembler. Il faut me ressaisir. J’avais ces pieds parfaits inconnus aux chaussures. Souffrant d’être enfermés. J’avais ces pieds ampoules sans lumières. Ces pieds soutenants. Ces pieds bêtes de somme. Ces pieds promenades, dérobades, ces pieds fuite, course. Ces pieds voyages ; ces pieds tour du pâté de maison. J’avais ces pieds entravés aux chevilles.

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Chris Simon

Le baiser de la mouche
Nous flottons dans la lancha blanche qui frotte sa coque en polyester contre le ponton de bois mouillé. Il pleut. La surface de l’eau a des reflets gris et noirs. Les garçons de la lancha nous emballent de bâches bleues qu’ils déroulent du toit le long des fenêtres sans vitre. Une famille monte à bord. Le grand-père tient un chapeau de ranchero, sa femme soulève une jupe aussi noire que l’eau qui nous assiège. Ils enjambent plusieurs bancs, s’asseyent, leurs enfants à côté de moi : un jeune couple avec une petite fille de trois ans qui me dévisage : ¿ Adónde vas ? Sa tête ronde glisse sur l’épaule de son père. Voy a Santa Cruz. J’en profite pour approfondir mon espagnol ¿ Y tú ? Sa mère lui donne une pomme. Elle la grignote timidement, Voy a San Marco ! comme si elle essayait de l’éplucher avec deux dents. Une mouche se pose sur le mouchoir écossais qui dépasse de la poche de son grandpère. Elle parcourt les lignes rouges et bleues qui se croisent. On attend le départ. La lancha est pleine à craquer, mais les gens du coin continuent de monter à bord. Trois touristes américaines gro63

gnent. Le sac à dos entre les jambes, le dos courbé, la poitrine affalée, elles s’impatientent après des heures de “chicken bus” sur les routes chaotiques. La mouche est en bout de ligne. Elle décolle, fait escale sur le huipil de la grand-mère. Un huipil rouge entièrement brodé de petits zigzags de différents verts et bleus. La mouche titube entre les broderies géométriques, prisonnière d’un labyrinthe dont elle ne comprend plus les chemins multiples… La lancha démarre. Je demande à ma voisine de laisser entrer un peu d’air. J’étouffe sous le plastique. Elle soulève la bâche. Le moteur ronfle, propulse notre embarcation à travers l’eau, sciant le lac en deux parties distinctes. Prise d’un vertige multicolore, la mouche atterrit sur la pomme nue, la chair complètement cabossée par l’irrégularité des coups de dents. ¿ Adónde vas ? La mouche ne répond pas. La petite fille lui tire la langue et abandonne la pomme dans la main de sa mère qui la croque à pleines dents. La mouche s’envole in extremis et se pose sur l’épaule pâle de ma voisine assoupie. C’est une peau irritée qui sent la savonnette, la mouche s’aiguise les pattes. Ça la détend. La lancha fend l’eau, coque pointée vers le ciel, bravant les vagues régulières que le vent soulève. Nos garçons encapuchonnés saluent les garçons encapuchonnés d’une autre lancha. La pluie marque les bâches de ses gouttes épaisses. Les passagers se maintiennent dans un silence concave qui fait place au ronflement langoureux du moteur qui les emmène ¿ Adónde vas ? répète la petite fille inlassablement ¿ Adónde vas ? ¿ Adónde vas ? Paxanax, crie le jeune couple d’australiens que j’ai croisé au petit-

Le baiser de la mouche

déjeuner hier à la Isla Verde. La lancha prend un virage à 45 degrés. Bar battage. Un garçon saute sur le ponton de bois, enroule la corde autour du pilier. L’Australien soulève la bâche, grimpe sur le ponton sous la pluie battante. Il saisit la main de sa camarade qui enjambe l’avant de la coque. Les garçons de la lancha renouent la bâche. Le moteur ronfle sourdement. Les australiens amoureux, cheveux dégoulinants, patinent sur le sentier boueux. Nous repartons. La mouche se pose sur ma robe bleu marine à la hauteur de mon nombril. Elle somnole, sans doute le manque d’oxygène. La mère balance le trognon de pomme au fond de la coque. Il coule dans le surplus d’eau que personne n’écope. La pluie nous isole du monde et nous connecte à la profondeur du lac de manière plus étroite encore. C’est comme de se retrouver soudain dans le ventre de sa mère, adulte et tout habillée, bercée dans le tout, dans le rien. ¿ Adónde vas ? interroge de nouveau la petite fille, assise sur les genoux maternels. Ma voisine ne répond pas. J’aperçois mon village, à flanc de coteaux, à travers la bâche qui bat, un coup contre la coque, un coup contre le mur de pluie. Santa Cruz ! Je crie. La lancha fait un grand écart puis lentement tourne sur place et réaccélère en direction du ponton de bois. Je descends, mes sacs de tissus gorgés d’eau, mon corps enroulé d’une feuille de plastique orange que je me noue autour du cou à cause du vent qui vole tout sous son passage. Je monte les marches de pierre désajustées tandis que le moteur amorce une marche arrière entraînant la lancha vers le large ¿ Adónde vas ? Je cours dans mon bungalow de pierre, de bois et de tôle. Je secoue la mince feuille de plastique, l’attache au portemanteau derrière la porte, pour qu’elle s’égoutte. Par la fenêtre, je contemple l’eau noire
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et grise qui danse et chante entre les volcans. J’enlève ma robe, enfile des vêtements secs. Clip, clap, clip, clop disent les vagues contenues par les roches et les troncs des bambous. Flip flap, flop, les gouttes obstinées se faufilent entre les planches des pontons de bois dur... La mouche se cogne sur le carreau de la fenêtre, décompose les atomes des gouttes. Elle joue et transforme le ch2o en cristaux de pierres précieuses et semi-précieuses. Une brume légère s’étale avec grâce entre l’avocatier, le citronnier, l’eucalyptus et les deux papayers qui ne se séparent jamais... Je démarre mon ordinateur, ouvre Word. J’écris. Tout est humide et chaud. Je regarde l’araignée grise aux pattes rayées de blanc se hisser dans le coin du mur. Tout est vert et luxuriant. Tout est beau et bien vivant. La mouche se pose sur l’écran. Elle lit. Réécrit. Vert, tout est chaud, humide et bien vivant, beau et luxuriant. J’efface tout. Je recommence. La pluie scande sur la tôle, alourdit les avocats immatures, s’accumule sur les chemins gorgés d’eau. La mouche réécrit. Je suis noire et têtue, je pue et je ponds, seulement je vole et ma vue est kaléidoscopique. Je n’efface pas cette fois-ci. Je lui réponds. Je suis rose et timide, je marche sur deux pattes et je pète. La mouche rit, elle se frotte les pattes arrière de contentement. Je m’appelle Chris et je suis poète. La mouche me regarde longtemps à cause de son prisme. Puis elle se déplace sur l’écran de gauche à droite. Je m’appelle Noami. Elle s’envole d’un seul coup. Je la cherche dans la pièce. Je n’aime pas tellement que l’on lise par-dessus mon épaule. Comme une adolescente qui écrit son journal, j’ai peur d’être surprise en train de penser à quelque chose d’incorrect ou à quelqu’un d’oublié. On ne sait jamais où les mots vous mènent, ni pourquoi ils vous y mènent… Quand on atteint la destination, il est bien trop tard pour rebrousser chemin.

Le baiser de la mouche

J’hésite, je lorgne mon épaule, la mouche est là, sur son arrièretrain comme un chien. Je n’ai pas l’habitude d’écrire en compagnie. On dit que le vrai voyageur n’a pas d’habitudes… La mouche ne bouge pas d’une aile. Elle attend. J’écris. Je suis le fil de mes mots, de mes émotions. J’oublie la mouche. Les vagues clapotent contre la roche. La pluie plus fine crépite. Elle s’infiltre dans l’esprit, le corps, les feuilles, les fruits. Cette mouche, sur mon épaule, lit-elle mes phrases ou bien me souffle-t-elle mes mots ? ¿ Adónde vas ? Il faut répondre aux questions métaphysiques d’une petite fille. La mouche dessine une porte. Je l’ouvre. La pluie s’arrête. Les colibris vrombissent au-dessus des fleurs de bougainvilliers. Je suis eau, je suis liquide, je coule à travers le temps, entre les volcans, la mouche sur mon épaule, les mots au bout de mes doigts. Elle m’embrasse dans le cou. Ça chatouille. Ça m’embarrasse. L’affection d’une mouche, ce n’est pas ce dont je rêvais enfant. Non, je rêvais de devenir quelqu’un plutôt que quelconque. Elle m’embrasse une deuxième fois. Cette fois, je rougis, j’ai chaud, c’en est trop. Je la balaie d’un revers de main. Et tant pis si je lui fais mal. Elle bzzzibzite contre les carreaux, irritée. Je l’ignore, décide d’aller dîner. La soupe est servie. Les convives s’étonnent de ma bague, la trouvent originale. J’explique que ce n’est pas une bague, mais une mouche. On s’émerveille. La mouche me contredit, elle reste immobile comme un objet. Je la secoue. Elle tombe sur la table, cling ! Tel un insecte de farces et attrapes. Toutes les cuillères raclent le fond des bols en terre cuite. Un convive demande Elle est en quoi votre mouche ? En or, noirci. On s’émerveille une deuxième fois, on la touche, la met sous sa dent. Les
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convives rient tandis qu’Alicia la jolie servante de 10 ans, débarrasse les bols vides ¿ Está lista ? ¿ Quiere más ? No más, no más. La mouche est figée, pattes en l’air. No más. Une mouche ? Une fausse oui, peut-être même pas en or ! Difficile de dire à cause de la patine noire ! s’énerve l’un des convives. ¿ Está lista ? No más, no más ! Ils s’amusent tous de ma naïveté. Alicia disparaît avec une colonne de bols dont l’ombre danse sur les pierres du mur de la cuisine. Comme si une vraie mouche s’installerait sur mon majeur, comme un Lalique ! On ne la leur fait pas… À eux ! Je ramasse ma mouche, la mets dans la petite poche de ma chemise. Je suis triste, triste à me donner la mort. Le jour se lève au bord du ciel et du lac bleu lagune. Les feuilles des arbres et les pétales, abreuvoirs de l’instant, ont recueilli l’eau de pluie. Face à moi les volcans se dressent comme les seins d’une femme immense et couchée. Sur sa cuisse, j’ai ouvert les yeux. La mouche trottine sur mon oreille et murmure. Je veux tes mots, les lire, les écouter se dire dans la pièce en respirant l’odeur des papayers, des citronniers et des eucalyptus. Sa voix est faible, un peu tremblante. Je ne veux plus te quitter. Elle descend sur mon épaule. Bonjour, Chris ! Elle se frotte les kaléidoscopes de ses deux pattes avant, murmure de nouveau. Bonjour ! Et c’est le premier poème de la journée qui commence. Bon jour ! La mouche est amoureuse. Elle boit mes mots, me dévore de ses yeux kaléidoscopiques qui décollent et recollent les morceaux de ma crédulité … Ce n’est pas tout à fait ce que j’avais imaginé, mais ce qu’on imagine n’est jamais aussi stupéfiant que la réalité. Elle se pose sur mon index que je porte à ma bouche. Elle attend. J’effleure s’un baiser délicat ses petites ornières noires. Elle trace avec ses pattes des arcs gothiques, plie et déplie ses ailes de gazes noires et

Le baiser de la mouche

transparentes. Ma mouche ! C’est sans doute improbable que nous nous mariions, que nous ayons des enfants, mais des mots, oui, nos mots, plein les doigts, les pattes, les oreilles, les yeux, la bouche. Des mots qui nous charment et qui nous aiment… Oui, des mots qui nous aiment. Bonjour, Noami !

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Patrick Boman

La loi de Käsekopf

La première année, Abou al-Hoûl avait vendu environ huit mille exemplaires de son ouvrage de révélations sur la vie secrète et les perversions inouïes de lord Bargamoufle, l’homme d’Etat bien connu. Son éditeur était tout miel, et, au Salon du livre balnéaire de SaintMarcellin-des-Cachalots, hébergé dans un quatre-étoiles doté de mobilier javanais, il fut richement nourri d’huîtres de pleine mer, de bar de ligne et de champagne rosé à la table du sénateur maire. Il jouit également de promenades postprandiales en calèche et de la conversation des femmes les plus envoûtantes du canton.

La deuxième année, son roman pourtant attendu, situé dans une île hantée par les gendelettres et racontant justement l’histoire d’un écrivain sur le retour qui ne parvenait pas à écrire son roman situé dans une île, etc., ne recueillit qu’un succès des plus limités. Comme on dit poliment, « il ne rencontra pas son public ». Son deuxième éditeur, car

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il avait changé de crémerie, détournait le nez d’un air offusqué quand son nom était mentionné et les autrices bien roulées ne lui adressaient plus la parole. Au Week-End festif de Saint-Sigismond-le-Protrusif, il fut rétrogradé dans un deux-étoiles miteux, avec papier mural jauni, moquette tachée, télé sur bras articulé au-dessus du pucier, vue sur un parking, odeur de renfermé, sans oublier la minceur des cloisons qui ne laissait rien perdre des ronflements puissants des voisin(e)s et du tonnerre de la chasse d’eau, sans oublier les scènes de ménage matinales. Pour le nourrir, on lui délivra à contrecœur des tickets lui donnant accès à la cantine d’une école primaire (les bambins étaient en vacances), où il s’installa sur une chaise et à une table bien trop petites et où les femmes de service lui servirent à la louche un rata non identifié tandis qu’à sa table, devant un public anesthésié, pérorait un aventurier en tenue paramilitaire qui ne laissait rien ignorer de ses sponsorings ni de ses exploits. Abou al-Hoûl sympathisa pourtant, devant une carafe de rosé létal, avec un type assez louche venu de La Nouvelle-Babylone, qui se prétendait vampirologue et qu’une bonne âme lui signala comme un prêtre suspendu a divinis pour divers débordements, pas uniquement doctrinaux.

La troisième année, l’essai à vrai dire un peu abscons qu’Abou alHoûl publia sur le thème du sanglier dans l’héraldique lituanienne fut un échec fracassant. Il en vendit au mieux douze, son troisième éditeur devint franchement désagréable avec lui, et, au Festival des jeunes talents de Saint-Isidore-Ithyphalle, où on l’avait invité par erreur, on lui conseilla un camping des environs où il pouvait facilement se rendre en stop et qui pratiquait des tarifs modérés, car, situé au bord d’une rivière, il était inondé à la première averse. Notre vaillant polygraphe renonça et se joignit à un collectif de poètes maudits, qui dormaient sur des bancs — cubis de vin rouge, boîtes de ravioli froids, cartons en guise

La loi de Käsekopf

de couvertures — et fusionnèrent bientôt avec un campement de clochards avec lesquels ils avaient sympathisé— à défaut du cocktail des édiles, au moins échappaient-ils au laïus. Abou al-Hoûl était au fond du gouffre, littérairement parlant s’entend, et c’est là qu’il entendit pour la première fois, dans des hoquets, mentionner la loi de Käsekopf : « Sur un Salon donné, le nombre d’étoiles de l’hôtel hébergeant un auteur est directement proportionnel au nombre d’exemplaires vendus par cet auteur au cours des douze derniers mois. » Il le sentait, il le savait, cette loi à la noix était primaire, idiote, mais la scientificité de l’assertion le frappa comme un coup de massue cloutée. Son dépit n’en fut que plus intense, alors qu’il était en train de pisser sa vinasse contre un mur sous les huées des commerçants, de voir passer l’hélicoptère qui emmenait son ennemi juré Boucles-d’Or, un crétin qui commettait des sagas régionalistes à succès, vers le manoir typique où l’attendaient piscine chauffée, table raffinée, limousine et créatures vénales. Car il vendait chaque épisode à plus de cent cinquante mille, le malfaisant fétide.

L’année suivante, l’infatigable Abou al-Hoûl publia à compte d’auteur un opuscule pédérastique sous pseudonyme (idylle chez les scouts : vu la rigueur morale alors de mise, il risquait l’embastillement, voire l’émasculation), et, au grand jour, un traité de vie naturelle pompé chez divers auteurs plutôt anglo-saxons et scandinaves, touillé, mixé et recuisiné, qui obtint un certain succès. La barre des dix mille fut franchie dans l’euphorie, la reprise en poche était assurée. Son quatrième éditeur jouait les découvreurs et faisait grand cas de lui, tandis que les trois précédents se mordaient les doigts d’avoir laissé échapper un poulain finalement si prometteur. Échappant provisoirement à l’infamie, il remonta à trois étoiles pour les festivités suivantes, et, cette année-là, la chose devint officielle, via un règlement européen :
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« Mmes & MM. les Auteurs sont informés qu’en ce qui concerne leur hébergement sur site la loi de Käsekopf sera dorénavant strictement appliquée. Toute réclamation donnera lieu à des poursuites. »

Françoise Cohen

Mercedes et la statue

Elle croyait avoir oublié. Oui, elle l’avait cru jusqu’à aujourd’hui. Les années avaient passé, recouvrant de couches successives la douleur et la peur. Des strates de vie colorées, chatoyantes masquaient l’époque de cendre et brouillard. Elles semblaient bien enfouies, les heures terribles, mais dans cette après-midi d’hiver glacée, il avait suffi de peu de choses, une sculpture exposée au musée de Bellas Artes, pour que le dépôt des ans s’envole, comme par enchantement. La statue de la femme nue et agenouillée, Mercedes l’avait vue tout de suite en entrant dans la salle du musée. Elle n’avait d’ailleurs pas eu besoin de chercher le nom de l’artiste gravé dans la pierre : Horacio del Viso. Comment ne l’aurait-elle pas reconnu ? C’est cette femme à la position implorante qui l’avait projetée vingt ans en arrière. Buenos Aires, septembre 1977 : Comme tous les jeudis, la séance de l’atelier de l’avenida Corrientes avait commencé. Mercedes, après s’être débarrassée de son

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peignoir, était montée nue sur l’estrade et s’était installée à sa place habituelle, sur un tabouret. La vaste pièce au plafond élevé était éclairée par une large verrière. Cela sentait bon les boiseries anciennes, et une odeur diffuse d’humidité s’échappait des blocs d’argile encore emmaillotés et placés sur des trépieds. Elle aimait ce moment initial où toute l’énergie était encore concentrée : les étudiants retiraient minutieusement les enveloppes successives de plastique et de chiffon mouillé qui protégeaient leurs sculptures naissantes. Les regards commençaient à se diriger vers elle sans timidité mais avec attention. Entre tous, elle reconnaissait l’œil d’Horacio, le sculpteur, le maître, fixé sur elle, par son intensité et sa gravité. Lorsqu’elle posait parfois pour lui seul, il se montrait différent, laissant libre cours à son goût pour elle. C’était des séances pleines de rires et de bonne humeur tant ils étaient heureux d’être ensemble. Ils savaient tous deux qu’à la fin, la distance entre l’artiste et son modèle serait abolie tout à fait pour faire place à l’étreinte des amants. Mais aujourd’hui, jeudi, le professeur Horacio s’était contenté de modifier sa pose en décalant l’une de ses jambes, puis avait légèrement incliné sa tête sur le côté. Ensuite, les élèves s’étaient mis au travail. Elle se souvient parfaitement du rayon de soleil qui tombait juste sur son pied gauche, du silence, de l’atmosphère calme et studieuse qu’elle commençait à peine à goûter. Elle se souvient de cet air de printemps qui éclairait les regards des filles et des garçons occupés à modeler la glaise. C’est à ce moment-là, alors qu’elle observait le rayon de soleil qu’ils avaient entendu le vacarme au-dehors : les moteurs de voitures, les claquements de portières, les ordres hurlés : « por acà, de prisa, de prisa ! », les pas précipités avaient violé la douceur de l’après-midi. Le maître et ses élèves avaient immédiatement interrompu leur travail. Sans avoir eu besoin d’échanger un seul mot, tout le monde avait compris : le bâtiment était cerné. Voilà des semaines qu’Horacio

Mercedes et la statue

avait reçu des menaces de mort. C’était chose courante dans cette époque tourmentée. L’atelier s’était réuni et avait décidé d’un commun accord de ne pas en tenir compte, de ne pas céder au chantage. Elle avait été consultée : « Mercedes, tu es aussi concernée que nous, si tu ne veux pas continuer, dis-le ». Elle avait suivi le mouvement général : pas question de fuir en Uruguay ou ailleurs, il fallait continuer à vivre malgré tout, à travailler, à créer. On ne pouvait pas laisser les militaires semer la terreur. Et puis, que risquaient-ils vraiment ? Horacio n’était pas un militant, il ne participait à aucune action politique. Ces raisons, qu’ils avaient cru bonnes, elle les énumérait maintenant, effondrée sur un banc, au milieu du musée de Bellas Artes. Comment avait-ils pu être si naïfs, si imprudents ? L’histoire se chargerait de prouver que l’innocence était un piètre bouclier contre l’arbitraire et la violence. Les cris, les ordres hurlés se rapprochaient. La panique avait envahi l’atelier. Les étudiants couraient en tous sens ; certains trébuchaient, d’autres tombaient. Le tumulte grandissait. « Sauvezvous ! », cria Horacio, « Et que Dieu vous vienne en aide ! » Mercedes avait cherché en vain à rencontrer le regard du maître. Nue sur son tabouret, tremblante de froid et de peur, elle s’était saisie sans hésiter d’un grand morceau de tissu blanc qui servait habituellement pour les drapés et s’en était recouverte de la tête aux pieds. Ce fut l’affaire d’un instant. Son instinct l’avait guidée vers un coin sombre de la pièce, là où s’entassait un tas de sculptures, certaines couvertes, d’autres non. C’est dans cette sorte de réserve qu’elle était restée, immobile, à attendre. La scène résonnait aujourd’hui d’autant plus fort à ses oreilles qu’elle n’avait rien pu voir. Mais elle avait tout entendu. Avant que personne n’ait eu le temps de fuir, les militaires étaient entrés : « À terre ! À terre ! » Elle, bien sûr, s’était gardée d’obéir aux ordres. Tremblante, sous son drap, rien ne lui avait échappé : ni les coups de
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crosse, ni les coups de pieds, ni les coups de feu. Des pas s’étaient approchés ; un instant, elle pensa que son corps l’avait trahie, que tout était perdu. Ils avaient semblé hésiter puis avaient fini par se détourner. Mercedes retenait sa respiration, tentait de contrôler son tremblement. Mon Dieu, aidez-moi, mon Dieu, aidez-moi. Pourquoi Dieu l’avait-il écoutée, elle, plutôt qu’une autre ? Ils avaient tous été embarqués, tous sauf elle. Peu à peu les bruits s’étaient éloignés comme si quelqu’un s’était chargé de baisser le volume, de réduire le son. Elle était restée encore longtemps immobile sous son drap, peut-être une heure, peut-être deux, craignant qu’ils ne reviennent. Le silence était lourd maintenant, dense et, comme gonflé de hurlements éteints. On n’avait plus jamais entendu parler d’Horacio et de ses élèves, tous « disparus ». A présent, dans cette après-midi d’hiver glacée, Mercedes se sentait empoignée par le souvenir comme par une force qui la secouait et la secouait encore. Comme les bras d’Horacio la soulevant par jeu de son tabouret. Des images d’amour et de terreur s’entremêlaient confusément dans son esprit. Assise sur son banc, elle se recroquevillait, assommée par le poids d’une douleur qui refusait de se laisser enterrer sous les ans. Puis, elle se redressa brusquement, comme si elle avait voulu échapper à un cauchemar. Elle ne pouvait plus détacher ses yeux de l’œuvre du sculpteur : une figure implorante, les mains ouvertes, les paumes dirigées vers le ciel. C’est à ce moment-là qu’elle comprit pourquoi la statue la fascinait tant : ces doigts longs et effilés lui appartenaient, ces sourcils droits et épais aussi, ce nez légèrement busqué était sans conteste le sien. Horacio avait toujours eu le don de capter une ressemblance. Horacio... Elle frissonna.

Mercedes et la statue

Mercedes eut alors l’impression de devenir peu à peu cette femme immobile : une statue figée dans l’espace et dans le temps, essayant une fois, une fois encore, de prier.

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Alban Lécuyer

Voie de détresse
Tu ne partiras pas, ou, si tu pars, je partirai aussi, et je serai toujours devant ou derrière toi, et je te forcerai à me traîner ou à me pousser, et tu ne pourras pas te défaire de moi. Bernard-Marie Koltès, L’héritage

Je lui adressais des appels de phares quand le conducteur a jeté le contenu d’un cendrier par la vitre. Une poignée de mégots en désordre sur le bitume, un nuage de cendres dilaté dans les airs, qui stagne un instant avant d’éclabousser notre pare-brise. – On sort ici ? Le panneau indique un hôtel à la prochaine sortie, direction Saint-Julien-du-Sault, Virginie ne répond pas. J’actionne le gicleur et lance un coup d’essuie-glaces, une odeur de solvant se faufile bientôt à travers les grilles d’aération. Depuis que nous avons repris la route Virginie reste extérieure aux événements. Fume des cigarettes sans y penser. Ne m’écoute pas quand je lui demande d’ouvrir sa vitre. Ne prête aucune attention au paysage, ni aux pleurs qui proviennent du siège-auto installé à l’arrière. Dans le rétroviseur j’ai vu l’autoroute disparaître tout à fait, engloutie par la campagne. Quelques fermes isolées surnagent, amarrées aux poteaux téléphoniques, des panneaux publicitaires décolorés

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par la pluie s’entrechoquent dans les perspectives, j’ai du mal à croire que tout cela existait par-delà la barrière de camions et de caravanes. Un peu plus loin, des arbres noirs, morts debout, puis une éolienne abandonnée, immobile, aussi irréelle qu’un élément de décor sur une maquette ; drôle de saison. Virginie regarde toujours droit devant, comme si nous n’avions pas quitté l’autoroute. Au milieu du parking désert, l’hôtel a des allures de bureau de poste désaffecté. Des façades à angles droits, exactes, sans surprise, une enseigne démesurée promettant des prix réduits en fin de semaine, le genre d’établissement où Virginie ne va pas se plaire, c’est évident. Elle envisage déjà la moquette ordinaire, des chambres étroites où tout prend trop de place, et ça l’angoisse. Mais il est tard, on doit s’arrêter ici. À cause du petit, surtout. Le bourdonnement d’un distributeur automatique nous accueille dans l’entrée. Les spirales sont presque vides, il ne reste que des canettes et deux ou trois barres chocolatées, Virginie doit trouver cela vulgaire. Elle n’a pas encore vu le présentoir de dépliants touristiques, ni la réception en contreplaqué sur laquelle trône un bocal à bonbons couleur chaîne hôtelière. Derrière, une employée un peu trop familière. – C’est la première fois que vous venez par ici ? Vous savez, c’est plutôt calme en ce moment. Ce soir, par exemple, vous êtes nos seuls clients. Maintenant les gens partent surtout à l’étranger, même le weekend. Virginie ne l’écoute pas. Elle inspecte le plafond d’un air contrarié, comme si elle visitait un appartement qui ne correspondrait en rien aux prétentions de l’annonce. Pour finir son état des lieux, elle passe devant la salle éteinte du petit-déjeuner. Les tables sont dressées, les tasses retournées dans les assiettes et les chaises bien rangées, depuis quand un client n’a-t-il pas séjourné ici ? La réceptionniste se penche sur le comptoir, elle a remarqué le Maxi Cosi posé par terre.

Voie de détresse

– Et il s’appelle comment ce gentil garçon ? Tu veux un bonbon mon trésor ? Non ? Il ne parle pas encore ? Je lui demande si elle accepte le liquide, elle me tend une carte magnétique. – Ne la perdez pas : à partir de vingt-deux heures, il n’y a plus personne à l’accueil. Vous en aurez besoin pour rentrer dans l’hôtel. Vous devriez peut-être l’essayer, on ne sait jamais, des fois ça fonctionne mal. On a dû laisser le Maxi Cosi dans le couloir. Pas assez de place dans la chambre, à cause du lit bébé surtout. Dans les yeux de Virginie, la pièce paraît plus étroite encore. Elle n’a pas déballé ses affaires. S’est simplement affalée sur le lit, sans retirer son manteau ni ses bottes, et musarde à présent, le doigt sur la télécommande, entre les six chaînes disponibles. Elle zappe comme on pianote sur un coin de table, ne trouve pas à fixer son attention, c’est sa façon, je la connais, de me dire qu’elle n’est pas à l’aise dans cet endroit. Sans tourner la tête elle me réclame une cigarette, l’allume, recrache la fumée entre elle et un écran de pub. Virginie a un corps de fumeuse. Un corps sans muscles ni poumons, plein de carences. Il n’y a que dans cette position, les cuisses à plat sur le lit, qu’elle remplit bien son jean, qu’elle ressemble à une femme, au moins jusqu’à la ceinture. Pour le reste, un relief sec, presque aride, avec pas grand-chose qui pousse à la surface, de ces formes que j’aimerais pouvoir cueillir à pleines mains mais qui sur sa peau se dérobent. Sa grossesse n’a rien changé. Avant la naissance, notre enfant ne prenait pas beaucoup de place. Pas assez à mon goût. Il se terrait au fond de Virginie, loin de ses seins, loin de son ventre, épousait la forme de ses organes internes pour mieux nous échapper, c’était à se demander s’il était encore là, si Virginie ne l’avait pas évacué par mégarde. De temps à autre il se manifestait, dans une crampe ou dans l’odeur d’une nausée, puis retournait se faire oublier dans l’épaisseur d’un intestin.
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Maintenant il pleurniche. S’accroche aux barreaux de son litcage, crispe ses petites mains fripées en nous fixant d’un air néfaste, on dirait un détenu en révolte contre ses conditions de détention. Il a faim, ou sommeil, ou une exigence inédite, difficile à dire. Cet enfant me dérange. Son existence bruyante, faite de plaintes et de réclamations, ses manières de client sans cesse insatisfait me font parfois douter de son aptitude au contentement. Et Virginie qui ne se rend compte de rien, passe de la une à la deux, de la trois à la quatre avec le même désintérêt, sans trouver ce qu’elle cherche, parce qu’en réalité elle ne cherche rien d’autre qu’à ne pas regarder vers le lit à barreaux. J’aurais dû me douter, à la seconde où je l’ai vue, qu’elle n’était pas faite pour avoir des enfants. Dans la salle de bain, pas d’échantillons de shampooing ni de nécessaire de couture, ce genre de gadget qui certifie qu’on se trouve à l’hôtel plutôt que chez quelqu’un d’autre. Je pousse la porte un instant pour pisser, distingue malgré tout le soliloque de la TV : une publicité pour un nouveau coupé cabriolet, une autre pour des meubles de jardin, puis un débat politique, c’est vrai, il y avait une élection ce week-end. Rapidement les pleurs prennent le dessus, des voyelles interminables, expectorées sans aucune respiration. Je crie à Virginie, pour couvrir le bruit de la chasse d’eau et les hurlements du petit, que je pourrais rouler jusqu’à la prochaine station-service. Ils y vendent souvent du lait en poudre et des plats préparés. Elle ne répond pas, ou je ne l’entends pas, ça nous arrive souvent ces derniers temps. Elle ne remarque pas que j’ai enfilé mon blouson, ni que je m’apprête à sortir de la chambre, s’obstine à regarder droit devant elle, comme en voiture. La réceptionniste a disparu. Elle fait un dernier tour dans les étages pour s’assurer que tout est en ordre, ou elle a déjà quitté son travail, je ne sais pas. En passant devant le distributeur automatique je me dis qu’on ne peut tout de même pas nourrir un enfant avec des confiseries. S’il a des dents, à la rigueur, mais j’ignore si le mien en a. Il

Voie de détresse

faudra que je demande à Virginie. Ou que je lui examine la bouche moimême. Dehors la nuit se propage comme un orage. L’ombre de l’éolienne se dresse derrière l’hôtel, silencieuse, figée, je ne comprends pas pourquoi on l’a plantée ici : il n’y a pas de vent. Un voyant rouge clignote au sommet du mât comme pour signaler qu’elle est encore en vie, qu’il ne manque qu’un souffle d’air pour la ranimer. Là-bas, de l’autre côté de l’autoroute, je devine les lumières d’un village. Avec un peu de chance il y aura encore un restaurant ouvert, ou une épicerie de nuit, il faudrait que je trouve un moyen de traverser. Je renonce à prendre la voiture, décide de longer la bande d’arrêt d’urgence jusqu’au prochain pont, il ne fait pas froid. * Je crois que je me suis endormie. Il fait nuit, Adrien n’est toujours pas revenu. Quelle heure est-il ? La TV rediffuse du théâtre et des clips musicaux. Je connais bien ces programmes, ce sont ceux que je regarde tous les soirs en attendant le retour d’Adrien. Je ne peux pas dormir dans notre lit sans lui, il ne le sait pas. Je me suis habituée à lui, au volume qu’il occupe dans l’appartement, dans la chambre, de l’autre côté du matelas, j’ai besoin de le savoir là, même si je ne supporte plus son odeur, ni la texture de ses doigts. Quand j’entends l’ascenseur s’ouvrir sur le palier, j’éteins la TV à distance et ferme les yeux, il ne se doute de rien, ne se rapproche pas assez de moi pour sentir que je ne dors pas. Le week-end, c’est déplacements en province et réunions tardives. Il me trompe ou me fuit, difficile de savoir. Ses absences n’ont pas d’odeur, si ce n’est celle, synthétique et refroidie, des sièges de la voiture. Alors je reste éveillée, sur mes gardes, en essayant de croire qu’il peut rentrer à tout moment.
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Parfois je me surprends à l’imaginer avec une autre, dans un lit de femme célibataire, pas très différent du mien en ce moment. Les détails me viennent sans effort, je sais exactement ce qui l’intéresse sur un corps, et comment il en fait usage. Adrien a une manière étrange de faire l’amour, pour lui, rien que pour lui. C’est un consommateur, égoïste et méticuleux, il sélectionne des morceaux qu’il va déguster seul dans son coin, sans toucher au reste, sans donner plus de lui que ce que son corps expulse instinctivement. Solan s’est réveillé. Il doit avoir faim, ça s’entend dans ses pleurs, mais je ne peux rien faire pour lui. En attendant, je vais le changer. Ça ne l’a pas calmé. Et maintenant je porte cette odeur du bout des doigts, cette odeur répugnante de la maternité, de l’intérieur de mon ventre, comme si j’avais enfanté trop tard, d’une chose déjà périmée, avariée. En accouchant j’ai fait sortir de moi tout ce qu’on ne devrait jamais voir ni sentir, tout ce jus amer que la nature a pris soin d’enfouir au plus profond de nous, désormais je ne suis plus étanche, ça peut fuir à tout moment, le sang, la merde, je suis les intestins percés du monde, c’est ainsi qu’on devient une femme, en s’éclaboussant. Je balance la couche dans la salle de bain, dans une poubelle sans couvercle, ça pue, on ne se débarrasse pas si facilement d’une odeur, de toute façon ça recommencera bientôt. Tout ce que je voulais, en fin de compte, c’était du bruit entre nous. Un bruit qui ne s’éteindrait jamais, comme les cris d’un nouveauné, quelque chose à quoi nous raccrocher quand nous n’aurions plus rien à nous dire. Je savais que tôt ou tard le silence entame les organismes, et infeste tout, jusqu’à la matière même des émotions. Faire un enfant malheureux était la seule façon, je crois, d’excuser notre ennui. Adrien aurait dû rentrer depuis longtemps. Il répète sans cesse qu’il n’aime pas conduire la nuit, qu’à cause de sa myopie les phares des autres l’aveuglent, ou quelque chose de ce genre, ce n’était pas prudent de reprendre la voiture ce soir. Est-ce que les pompiers m’auraient déjà

Voie de détresse

appelée ? Peut-être est-il tout bonnement resté bloqué à la porte de l’hôtel. La réceptionniste a bien dit que les cartes magnétiques fonctionnaient mal. On aurait dû vérifier tout à l’heure, quand elle nous l’a proposé. * De l’autre côté de la glissière de sécurité les voitures s’écoulent à une cadence molle, doucement happées par le vortex de l’horizon. De temps en temps un camion surgit en provoquant un coup de vent, puis disparaît à son tour dans un long sifflement strident. Toujours pas de pont ni de souterrain en vue, rien que cette ligne de rive qui n’en finit pas de s’étendre, ramenant mes pas à leur distance minuscule, dérisoire. En adaptant mon allure au relief du bas-côté je repense à Virginie et à cette façon qu’elle a de s’isoler, de se réfugier à l’intérieur d’elle pour esquiver mon contact. Je n’ai pas souvenir, avant la naissance, d’une telle gêne entre nous. Virginie n’était pas encore une mère, ou si peu, même dans les dernières semaines de grossesse, et nous faisions l’amour souvent autour de cet enfant qui ne nous dérangeait pas encore, qu’il nous arrivait parfois d’oublier. À présent elle se contente, sans quitter la TV des yeux, de me prêter son anatomie, ses parties intimes, celles dont j’ai réellement besoin, parce qu’au fond je n’ai plus envie de Virginie depuis longtemps, seulement besoin d’elle, de morceaux d’elle. Elle le sait et elle se laisse faire. Rien dans sa respiration ni dans la température de sa peau, pas le moindre mouvement d’excitation ou de rejet, même quand je la force un peu, tandis qu’à la TV les chaînes continuent de se succéder, toujours au même rythme, jusqu’à la fin. Chez nous, elle a insisté pour que j’installe un deuxième poste dans la chambre. Un peu plus loin l’autoroute amorce un virage en descente, vers la droite, les voitures accélèrent, c’est bon signe. Enfin, si j’avais été
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ingénieur des travaux publics, c’est ici que j’aurais choisi de poser un pont. C’était une erreur de vouloir passer ce week-end ensemble. Un mariage en province, des amis rencontrés au cours de nos études, dont nous n’avions plus de nouvelles depuis. D’ordinaire, en fin de semaine, je trouve un prétexte pour échapper à l’atmosphère enclose de l’appartement, et à la solitude de Virginie face à cet enfant muet. Au fond de moi, je sais que c’est pire quand je ne suis pas là : elle l’abandonne des journées entières dans son lit à barreaux, aussi désarmé et impuissant qu’un crabe sur le dos, ne le touche que lorsqu’il s’agit de le changer ou de le nourrir, pour avoir la paix. Elle passe le reste de son temps allongée sur le lit de notre chambre, face à la TV. Ne pense à rien. C’est sa façon, je crois, d’oublier tous ces ennuis qu’elle a laissé sortir de son ventre. Maintenant que j’ai atteint la crête, je comprends qu’il n’y aura pas de pont avant des kilomètres. L’autoroute rebondit mollement au fond de la vallée, se cambre pour prendre la fuite derrière une colline ; ces quelques mètres de bitume demeurent aussi infranchissables qu’une falaise, ou une frontière. Derrière moi j’aperçois l’éolienne, dont la forme rétrécie marque la distance parcourue depuis tout à l’heure. Elle a perdu de son envergure, semble s’être enfoncée dans la terre, je me demande tout à coup ce qui m’oblige à faire demi-tour. Je ne suis pas fatigué, l’air frais me fait du bien et mon corps apprécie l’effort monotone de la marche. Devant moi la descente s’annonce aisée, la prochaine côte représente un petit défi pour le non-sportif que je suis, je dois persévérer. * L’odeur qui enfle dans la salle de bain, c’est étrange, me commande de sortir de cette chambre. Ma psy me l’a dit à plusieurs

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reprises : je ne dois pas haïr cet enfant. Vous devez à tout prix fuir ce qui vous le rend étranger. Elle parlait sans doute de cette odeur, entre autres choses. Je n’ai pas l’habitude de porter Solan. Je découvre le volume qu’il occupe dans mes bras, son poids incommode, lui non plus n’est pas à l’aise, il cherche son équilibre en se tortillant, le contact de ma poitrine ne le rassure pas. En général, c’est Adrien qui s’en occupe. Moi je ne peux pas. Pas encore, me corrige la psy. Le couloir est éteint, l’obscurité sent la climatisation et l’aérosol antiacarien. Un panonceau EXIT brille dans le fond, indiquant l’escalier de service. Ça n’a pas de sens, un hôtel vide. Une réception qui n’accueille personne, la salle du petit-déjeuner sans bruits, sans odeurs, des tasses et des assiettes qui prennent la poussière, je ne parviens pas à m’imaginer cet endroit rempli de monde. L’a-t-il jamais été ? Avant de sortir, je bloque la porte avec le bocal à bonbons de la réception. La voiture est garée sur le parking, à la même place, semble-t-il, que tout à l’heure. C’est Adrien qui a les clés, mais je n’ai plus le choix. Solan a faim, il faut que je retrouve son père. Je devrais lui en vouloir de m’avoir laissée seule dans cet hôtel, en pleine nuit, mais je n’y arrive pas. La psy parle d’un manque d’implication affective de ma part. Pourtant je l’attends, je n’attends que lui, j’ai besoin de lui. Je ne pense pas que je retournerai voir la psy. L’autoroute est calme. Je pourrais la traverser à pied, sans risque, quelque chose cependant me retient de ce côté de la glissière, un vertige, une peur, la peur de ces distances abstraites qui ne correspondent pas à l’amplitude du corps humain. Je décide d’avancer au hasard. Adrien est parti à pied, il ne doit pas être loin. Mais qu’est-ce que ça signifie ici, au bord d’une autoroute, au milieu de la campagne ? Solan s’est calmé. Il se laisse porter, pèse de toute sa fatigue sur mes bras. Un autre vertige cette fois guide mes pas et me donne la force
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de continuer, en temps normal je me serais déjà effondrée. Tout près de moi un signal lumineux bat au rythme de mon pouls et m’attire vers lui, me rassure. Il me semble que tout est là, en moi, une puissance nouvelle, je dévie de la trajectoire de l’autoroute et mes bras sont légers, mes jambes ne flanchent pas, je sens que je peux aller loin encore, très loin. * Le vent s’est levé. Un froissement de feuilles mortes dans les arbres d’abord, puis le grincement lourd de l’éolienne, les pales qui s’ébranlent en luttant contre la rouille, le bruit est assourdissant. Des gyrophares flanquent des ecchymoses sur les nuages gris, il y a beaucoup de monde, des pompiers, des policiers, des gens de la télévision. Une journaliste chasse une mouche du plat de la main, fait signe que l’interview peut reprendre. – Oui, ils comptaient revenir puisqu’ils ont bloqué la porte d’entrée. Je leur avais pourtant dit d’essayer la carte magnétique, des fois ça fonctionne mal. Dos à l’éolienne, la réceptionniste n’a pas l’air très à l’aise. Elle se demande si le cameraman la regarde à travers l’objectif ou avec l’œil qu’il garde ouvert. – Je l’ai trouvé là, en arrivant ce matin. Il était enveloppé dans une couverture… La caméra s’abaisse, fixe le pied du mât. La journaliste remercie la réceptionniste, prend sa place dans le cadre. – Les secours ont trouvé l’enfant dans un état de déshydratation avancé, mais ses jours ne seraient pas en danger. La caméra effectue un panoramique sur les camions de pompiers et les voitures de police avant de revenir sur le visage de la journaliste. – La réceptionniste a quitté son travail vers vingt-deux heures et n’a rien remarqué d’anormal. Elle décrit un couple charmant, qui a réglé

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la chambre hier soir avec un supplément pour le lit bébé. Images d’une chambre ordinaire, gros plans sur un sac à main, un oreiller froissé et une couche sale, dans une poubelle sans couvercle. – Alors, dispute, coup de folie ou abandon délibéré ? Les policiers poursuivent actuellement leurs recherches. Nous reviendrons sur les détails de cette affaire dans notre prochaine édition. S’ensuivent une publicité pour des meubles de jardin, une autre pour un coupé cabriolet, puis le téléshopping, ou un jeu télévisé, à cause du bruit de la chasse d’eau il distingue mal les propos. Depuis le salon, elle lui demande s’il a entendu cette histoire de gosse abandonné, à la TV. Il ne répond pas. Il est fatigué, ça se voit dans le miroir de la salle de bain. Ils ont roulé tard pour rentrer chez eux. Un week-end en province, chez des amis rencontrés au cours de leur voyage de noces, dont ils n’avaient plus beaucoup de nouvelles depuis. En début de soirée, ils ont hésité à faire une halte. À cause du bébé, surtout. – Tu te rends compte, chéri ? Ça s’est passé dans cet hôtel, juste avant Saint-Julien-du-Sault. Je me souviens qu’il était indiqué depuis l’autoroute. Ça ne lui dit rien. Il regardait probablement ailleurs. Ou bien il était occupé à vider le cendrier par la vitre. C’est ce qu’il fait quand une voiture le serre d’un peu trop près. Le bébé vient de se réveiller. L’heure du biberon, le troisième depuis hier soir. Elle lui demande s’il peut s’en occuper, le rejoint dans la cuisine en boutonnant son chemisier. Elle est déjà en retard, lui aussi, c’est ainsi chaque matin, la précipitation les rassure. – Ça me fait froid dans le dos ce genre d’histoire. On a bien fait de ne pas s’arrêter dans cet hôtel, n’est-ce pas ? Il verse le lait en poudre, cinq mesurettes arasées, secoue le biberon, le promène sur le dos de sa main, toujours les mêmes gestes, dans le même ordre, sans penser à autre chose, sans se demander si ça
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finira un jour. Surtout, éviter à toute force de se souvenir comment c’était avant. Il sait que ça tient à peu de chose, qu’il suffirait d’un instant sans rien, d’une seconde immobile pour que tout s’effondre. – Oui ma puce, je crois que tu as raison. Nous aurions pu nous perdre en chemin.

Dominique Raze

Camille incomplète

Un jour qu’on lui demandait de citer sans réfléchir l’adjectif qui la qualifiait le mieux, elle avait répondu ça. Incomplète. Et sur l’instant, elle avait été incapable d’expliciter sa réponse au sondeur interloqué. Elle croit se souvenir que c’était dans le cadre d’un entretien d’embauche et il est inutile de préciser qu’elle n’avait pas été retenue. Avec le recul, elle sait qu’il en aurait été de même si elle avait précisé sa pensée. Quelle importance, la suite de sa carrière ne lui a laissé aucun regret. Aujourd’hui, elle est reconnue, payée à salaire presque égal à celui de ses collègues mâles, et elle exerce un métier qui lui procure toujours de nombreuses satisfactions. Mais cela ne change fondamentalement rien au fait qu’elle soit incomplète. Elle a simplement appris avec les années ce que cela signifiait. Pour elle, pour les autres aussi, bien qu’ils n’en soient pas vraiment conscients.

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Incomplète, c’est lorsque vous ne pouvez pas avoir d’enfant. Lorsque vos règles vous gâchent injustement l’existence une semaine par mois ; lorsque vous n’avez pas à vous casser la tête pour vous rappeler si vous avez pris ou non votre pilule la veille ; lorsque les vergetures post-grossesse ne vous traumatiseront jamais ; lorsque vous n’êtes pas réellement une femme. Ni pour vous-même, ni pour les hommes qui croisent votre vie, ni pour cette société qui derrière ses airs libertaires vous tient globalement à l’écart. À croire que l’infertilité est une maladie, ce qui vous vaut un petit crédit de commisération au début, mais se conclut sur une espèce de quarantaine. Vous n’êtes pas contagieuse non, pire : vous êtes contaminée. Et, invariablement, on en vient à considérer que c’est un peu de votre faute, que vous avez forcément une part de responsabilité dans le malheur qui vous frappe. Parfois, elle a l’impression de comprendre ce que peuvent subir les obèses. À l’échelle individuelle, cela se limite à un certain regard moralisateur, une désapprobation muette. À l’échelle de la société, c’est un coup de poignard. D’un côté, vous êtes considérée comme une égocentrique avérée; de l’autre, vous êtes exclue de ce qui constitue le cœur des débats, qu’ils soient citoyens, consuméristes ou médiatiques. Vous, qui avez acheté votre utérus à bas prix, vous ne pouvez rien comprendre… Ni ce qu’est l’amour, ni ce qu’est le stress, ni ce qu’est la vraie vie. Pour vous, tout est tellement simple, n’est-ce pas ? Vous n’avez pas à vous encombrer de poussette, à trouver de place en crèche, à préparer des goûters, à nettoyer des fesses, à gérer un caddie, à financer des études, à décompter des parts, à transporter votre petit monde à l’équitation le samedi après-midi. Vous êtes L-I-B-R-E, et on vous le fait payer.

Camille incomplète

Pourtant c’est si facile d’avoir un enfant… Tenez, toutes ces femmes, ces couples, qui ne pouvaient pas en avoir mais qui, finalement, quand ils ne s’y attendaient plus (un paramètre obligatoire), se sont retrouvés parents ; et puis l’adoption, et tous les progrès de la médecine, et la fécondation in vitro, hein, vous êtes-vous renseignée au moins ?... La réponse est : « Bien sûr que non ». Parce que lorsque vous êtes incomplète, vous êtes bien d’autres choses en prime. D’abord, vous êtes insouciante. Vous avez tout l’équipement, vous n’avez pas encore de projet et, du coup, pas de questionnement. Vous vous mettez sous contraception, vous vous faites quelques frayeurs de jeunesse, vous attendez le bon. Puis vous êtes écorchée. Par la douleur, par le vide, par la réalité crue inexpliquée voire inexplicable, par l’impuissance. En même temps que votre fécondité, c’est votre existence qui s’envole. Celle que vous aviez dessinée finement année après année, celle dont vous commenciez à peine à deviner la forme, que vous désiriez soudain avec un appétit féroce. C’est long, c’est violent, et oui, vous vivez cet instant seule. Ce n’est pas par égoïsme juste par détresse. Enfin vous êtes résignée. Vous avez pleuré votre mort et avez fait son deuil. La résurrection est un joli concept, mais vous ne verrez pas même si vous croyez. Chaque mois, les règles seront là, du moins jusqu’à un certain âge ; à chaque cycle, la machine jouera sa mécanique, mais vos rêves eux vous ont quittée. Et les entretenir ne sert à rien. Finalement, c’est vrai, il vous reste votre liberté — vous l’avez bien gagnée ! — mais il n’y a qu’elle. Vous l’utilisez comme vous pouvez, souvent à tort et à travers, encombrée par cette monnaie d’échange bien peu sonnante. Vous la revendiquez parfois, n’ayant rien d’autre à avancer ; vous vous y réfugiez souvent, par dépit.

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Voilà. Elle est incomplète. Elle est libre. Et elle le sera davantage demain. Elle pense à cette belle carrière qu’elle mène de main de maître. À ce respect teinté d’envie qu’inspire sa mince silhouette. À l’abonnement annuel à l’Opéra qu’elle s’est offert pour Noël. Au parfum fugace de cet homme qui flotte encore un peu sur l’oreiller. À ces cheveux blancs qu’elle n’est pas obligée de couvrir précocement. Elle pense à ce silence duveteux qui cerne les grasses matinées de ses dimanches. À ce lourd fauteuil Club qu’elle peut pour l’instant pousser seule jusqu’à la fenêtre lorsqu’il fait beau. À ces rires cristallins dont elle a préféré oublier la sonorité. À ces gâteaux compliqués dont elle n’a pas eu à retenir la recette. À cette main inconnue qui entravera la sienne, un jour, le dernier. Elle pense, puis se ravise. De toute façon, les larmes ne viendront pas.

Fabienne Lambard

Faux-semblants

Dans mon cou, je sens son souffle de gros. Il halète en me fichant ce truc énorme dans la bouche. Je suis si distendue que j’ai peine à respirer. De sa voix essoufflée, il m’encourage : « Détendez-vous, respirez profondément. » En vain. Ma respiration s’accélère malgré moi tandis que des traînées de sueur glaciales s’écoulent lentement de mes aisselles. Les bras attachés en croix, bloqués sur le siège par une attelle, je patiente, apeurée. Implacablement, dans l’orifice forcé par l’embout de plastique dur, il verse sans prévenir une substance froide et visqueuse. Le gel englue toute la paroi de ma gorge, puis de mon œsophage. Mon corps entier rejette cette intrusion, mais que puis-je y faire ? Je me débats mollement, au bord de la nausée. Non content de m’avoir ainsi badigeonnée, le type s’ingénie à m’enfoncer autre chose plus profondément dans la gorge, quelque chose de semi-rigide, insupportable. « Avalez, bon sang ! » s’énerve-t-il. Le haut-le-cœur me reprend, irrépressible, pendant qu’on s’impatiente. Voilà qu’on m’ôte enfin le tube, vingt bons centimètres au jugé, et je crois être au bout de

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mes peines. Il n’en est rien. La blouse blanche se remet à souffler comme un phoque au-dessus de mon visage et le revoilà avec son flacon de gel à m’asperger copieusement la bouche. Mes muqueuses sont enfin anesthésiées, mais la terreur de ce qui va suivre subsiste inexorablement. Il comprend enfin ma panique animale et me flatte l’épaule tout en maintenant fermement ma tête droite. « N’ayez pas peur », souffle-til d’une voix soudain inquiétante ; et joignant le geste à la parole, il m’enfonce d’un coup l’endoscope en dépit de cette envie de vomir qui diffuse sur tout mon corps ses spasmes douloureux. Sur les accoudoirs de Skaï mes mains se crispent non tant de douleur que d’indignation. Des commissures de mes paupières closes glissent, en rigoles impuissantes, les larmes retenues. * Surtout, n’ouvre la porte à personne, à personne, à personne… Jamais je n’aurais ouvert. J’étais trop fermée pour ouvrir. On me l’avait bien dit, pourtant. Et j’avais écouté. Et j’avais eu raison. Non ce n’était pas de ma faute. Elle pouvait dire ce qu’elle voulait, la fliquette, ce n’était pas ma faute. Autrement dit, je n’avais rien à me reprocher. Je me suis assise dans un coin. Sur la rêche moquette grise, mes doigts faisaient des dessins, machinalement. Que s’était-il passé, après tout ? Un accident ? Un dérapage ? Quelque chose que je n’avais pas contrôlé, c’est tout. J’étais une victime. Victime de moimême, de mon bon cœur stupide. Ce côté scout sympa, moi qui n’ai jamais fait partie d’un tel mouvement. Du reste, je m’en remettrai sûrement, mais de ça ? Je ne serai plus jamais charitable, c’est ce que je me suis dit après, au bout d’une semaine ou deux à me demander ce que j’avais bien pu faire de mal. Eh oui, « de mal ». C’est la première interrogation : je suis victime et néanmoins coupable. Mais de quoi, grand Dieu ? Allez

Faux-semblants

demander ça aux flics qui m’ont interrogée après ! Après avoir envahi mon appartement. Cherché des indices qu’ils n’ont pas trouvés. Interrogé mes voisins s’ils avaient entendu quelque chose. Ma foi non ! On ne se mêle pas de ce genre d’histoires… Ouais, ouais… Mais on sort la tête de la porte pour voir débouler l’escouade en s’excitant : « Que s’est-il passé ? » C’est tellement passionnant, ce qui se passe chez les autres. Ça évite de se poser des questions sur soi. Il y a une tache marron sur la moquette, près du canapé. Grosse, la tache. Je me dis qu’il faudra changer de revêtement de sol. Du lino, peut-être. À moins que je ne pose un tapis dessus. Là, je n’en ai pas envie. J’ai besoin de la voir. Tout le temps. Je la vois même dans mes rêves, c’est dire si elle ne me dérange pas. Comme si elle avait toujours été là. C’est presque mon garde-fou. Ce qui me permet de ne pas devenir tout à fait folle. Au boulot, je fais des heures supplémentaires. Je n’ai jamais bossé à ce rythme. Mais personne ne s’étonne parce que j’ai toujours eu un tempérament de bûcheuse. Ce qui est drôle, c’est qu’avant j’étais plutôt bordélique ; là, je ne supporte pas le moindre désordre. Un peu comme si j’avais peur du hasard. Mes collègues trouvent facilement la porte de mon bureau : est-ce parce que je les soulage de leur surcroît de dossiers, ou me sentent-elles simplement plus à l’écoute ? Les deux, sans doute, car elles se confient volontiers. Je les laisse me raconter leur vie de bonheur ou de misère et lorsque par gentillesse elles s’enquièrent de la mienne je les arrête en souriant. Ma vie ne vaut pas qu’on s’y attarde. Je crois que j’écouterais le facteur, la poissonnière, le gamin, la perceptrice… pourvu qu’ils m’empêchent de retourner dans le passé. * Résumons-nous. Que s’est-il passé exactement ? …
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Trois heures que je leur sers la même salade, trois heures qu’ils me font passer de bureau en bureau et de gradé en sous-gradé, à moins que ce ne soit l’inverse. Trois heures que je dis la vérité, rien que la vérité ; je suis prête à le jurer et l’on me dit d’attendre, que ce n’est pas le moment, que je dirai ça plus tard. J’ai sommeil, il est quatre heures du mat. J’ai fait ma journée, la reprise après les vacances, en plus ! Je suis vannée et j’aimerais rentrer chez moi. Mais non : après les interrogatoires, il y a aussi l’examen à l’Hôtel Dieu… Une heure d’attente pour trois minutes d’examen. « Ben y’a rien ! », fait le médecin, déçu. Et l’on me ramène chez moi. Enfin. Il est cinq heures trente. C’est au moment de partir au bureau que je verrai l’ecchymose, énorme sur mon bras gauche. Celle qu’on n’a pas regardée. Celle qu’on me reprochera de ne pas avoir eue. Plus tard. En attendant, je ne dors pas. Ou peut-être que je m’assoupis un instant sur le canapé. Près de la tache rouge un peu gluante. Que pourtant, j’ai essuyée avec des serviettes de toilette. Que j’ai même brossée avec une brosse à ongles. On m’a reproché ça, aussi… Je n’allais tout de même pas la garder en souvenir, non ? Il faut croire que si. C’est là que la consigne et le sentiment humain se séparent : la consigne n’a pas d’âme. Juste après, j’ai appelé ma sœur. Je lui ai dit que tout s’était très bien passé. C’est ce qui me venait à ce moment-là. Elle a fini par me tirer les mots un à un comme on pelote un écheveau de laine d’un vieux pull. Elle m’a dit qu’elle arrivait et je lui ai dit non, que j’attendais la police. En fait, je n’attendais rien : je ne l’avais pas encore appelée, la police. Je lui ai dit de ne pas s’inquiéter car elle semblait effrayée, que tout irait bien. Et j’ai raccroché. Quand tu es revenu, toi que j’aime, j’ai hésité à te parler. Je me suis dit que tu ne comprendrais pas, alors je t’ai chassé. Interdit, tu as quand même suivi la fourgonnette jusqu’au commissariat et ces cons de flics se sont mis dans la tête que tu étais pour quelque chose dans cette histoire. Je n’allais tout de même pas leur raconter que tu m’avais quit-

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tée définitivement deux semaines auparavant et que tu avais choisi ce jour précis pour réapparaître dans ma vie… Ils ne m’auraient pas crue. Moi non plus je n’y croyais pas. D’ailleurs je me demande ce que tu peux bien faire, en ce moment. Toi aussi, ça t’a peut-être fait peur… puisque tu ne m’as pas rappelée. Ça me rassure de penser ça, maintenant que je t’ai perdu deux fois. * Il était là dans le couloir, blême comme s’il allait se sentir mal. Moi, je rentrais du travail. Il a sonné à la porte voisine et personne ne lui a ouvert. Il m’a alors demandé si je pouvais lui donner un verre d’eau. Voilà comment ça a commencé. Moi, bonne fille, je suis rentrée dans mon appart et j’ai laissé la porte grande ouverte. Je ne sais pas pourquoi, mais je l’ai laissée béante. Dans mon souvenir, c’était pour pouvoir crier, me sauver, au cas où… N’importe quoi. Je ne l’ai pas senti arriver derrière moi. C’est seulement lorsqu’il a mis sa main sur ma bouche que j’ai su. Trop tard. Il m’a dit : « On va faire l’amour et après, je pars. » Tout ce que j’ai dit, moi, c’est : « C’est pas vrai ! » Je crois que c’était en réponse à mes interrogations sur la porte, pas à la proposition qu’il était en train de me faire. Je crois que c’est à ce moment qu’il m’a empoignée par le bras, juste au-dessus du coude et qu’il m’a poussée vers la chambre. J’ai essayé d’ouvrir la porte d’entrée qu’il avait refermée sans bruit derrière lui, mais il s’est appuyé de toute sa force dessus pour me bloquer le passage. En même temps, il a grincé d’une voix menaçante : « Si tu cries, je te viole ! » Il en avait de bonnes ! Ce n’était pas ce qu’il me proposait, peutêtre ? Pour moi, c’était clair. Dans son esprit, sûrement pas. C’était sa façon à lui de sympathiser. Je me suis laissée remorquer jusqu’au salon
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qui me servait de chambre. Il m’a dit en préambule que je devais l’embrasser comme si je l’aimais. J’ai protesté, mais il a resserré mon bras comme dans l’entrée. Je l’ai embrassé. Sans conviction. Ça ne lui suffisait pas. J’ai été plus docile. Est-ce que j’avais peur, à ce moment-là ? Je ne m’en souviens même plus. J’étais sonnée de m’être fait prendre, moi qui toute ma vie m’étais méfiée, y compris des gens bien intentionnés. J’étais tombée dans le panneau, alors il me fallait assumer jusqu’au bout cette défaillance. Je me suis exécutée dans ma tâche avec application. Tant qu’il demandait un baiser, il ne demandait pas le reste. Quelque part, ça me faisait gagner du temps. Après coup, quelle différence ? Il ne semblait pas violent. J’ai essayé de lui parler, mais sa détermination était inflexible, tout comme ce qu’il m’a demandé de sucer. J’ai fermé les yeux et j’ai pensé à autre chose, au moment où je serais libérée, où il quitterait enfin mon salon. Pour toujours. Mais une fois de plus, je n’y mettais pas assez de cœur, et il s’impatientait avec la fermeture de mon jean. Je lui ai dit d’accord, je fais ce que tu veux, mais tu ne me pénètres pas ailleurs. Contre toute attente, il a dit : « Pas de problème. » Je me suis appliquée ; ce n’était qu’une question de minutes, maintenant. Après, il partirait. Je ne sais pas ce qui m’a pris, mais à un moment, j’ai ouvert les yeux. Dans mon champ visuel, le coupe-papier marocain abandonné sur un livre aux pages encore scellées, le Verlaine que j’avais trouvé sur les quais. Après cette vision fugitive, je n’ai plus pensé qu’à ça. Au coupe-papier. Au « coupe » tout court. Mes deux bras étaient libres ; restait seulement à ne pas éveiller de soupçons. Ma victime avait la tête renversée sur les coussins et arborait un sourire béat. J’ai tendu la main vers l’étagère, mais mon bourreau a changé de position, m’obligeant à renoncer pour un temps à mon projet. Que je ne perdais pas de vue pour autant. « Suck, Baby, suck… » psalmodiait l’imbécile tandis que je m’efforçais de le butiner correctement. Soudain, j’ai saisi le couteau et

Faux-semblants

j’ai frappé au hasard. Juste une fois. Ma main me faisait mal, crispée sur le manche. J’avais dû y mettre tout ce que je pouvais ; mes phalanges bandées étaient blanches d’effort. Je me souviens alors du cri épouvantable, de la gerbe d’hémoglobine qui s’est ensuivie, de la tache visqueuse qui s’élargissait sur le bluejean baissé. Le geste du type pour se resaper. Son désir de retirer la pointe de son aine. Mon calme pour lui dire de n’en rien faire, que la fémorale était sûrement touchée, qu’il ne lui resterait plus une goutte de sang s’il l’ôtait. Sa peur, maintenant. Son truc tout mou et tout recroquevillé. Je l’ai raccompagné à la sortie. Il serrait les dents de douleur, mais il m’a tout de même demandé de me taire, qu’il ne s’était rien passé. J’ai dit « d’accord » pour qu’il s’en aille. J’ai fermé la porte. C’était fini. Sur le lino du couloir, il y avait de petites gouttes de sang rouge vif. Je les ai essuyées avec l’éponge des toilettes. Avant de découvrir la grosse, celle du salon. Après, j’ai appelé ma frangine. Les flics sont en réalité venus tout seuls. Ils avaient trouvé le type inconscient en bas de chez moi. Les gouttes les avaient fait remonter jusqu’à mon cinquième étage. C’est con, je n’avais pas pensé à les enlever, là. C’est pour cette raison qu’ils m’avaient cuisinée. Selon eux, j’étais une criminelle. En ce qui me concerne, j’avais fait selon ma conscience. En légitime violence. Le type n’était pas mort. Dommage. Je crois que j’aurais bien aimé le savoir rayé du paysage. Il n’aurait pas dû faire une chose pareille, abuser de ma gentillesse. Je ne serai plus jamais charitable.

* C’était il y a six ans. Ce n’est pas que j’avais oublié, car enfin on n’oublie jamais vraiment. C’était il y a six ans et celui qui, après m’avoir
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introduit de force un endoscope dans la bouche, me demande instamment d’observer mon ulcère à l’écran, n’imagine pas à quel point je rêve de le tuer.

Repères bibliographiques

Patrick Boman, journaliste, a abordé le récit de voyage (Le Palais des saveurs accumulées, Trébizonde en hiver, Thé de bœuf, radis de cheval, au Serpent à plumes), la typographie et le roman policier, notamment avec la série des Peabody, publiée chez Philippe Picquier, qui se déroule dans l’Inde au tournant du XXe siècle. Derniers ouvrages parus : Nicaragua, boulevard de la flibuste, éditions Ginkgo 2008, sur les guerres civiles centreaméricaines des années 1850, et, au Seuil, un ambitieux Dictionnaire de la pluie. Marianne Brunschwig a publié plusieurs nouvelles, notamment dans Le Monde et des journaux de rue. Fulvio Caccia a publié cinq recueils de poésie dont Aknos, (Guernica, 1994, Prix du Gouverneur-général du Canada) et La chasse spirituelle, le Noroît, 2005. En 1994, il publie Golden Eighties, un recueil de nouvelles (Montréal, Balzac) et un essai, en 1997, La République métis

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(Balzac). Il se consacre au roman avec sa trilogie; composée de La ligne gothique (2004), La coïncidence (2005) et Le secret (2006). Son dernier roman La frontière tatouée (Triptyque, 2008) aborde l'univers du tag. À paraître : Italie et autres voyages, un recueil de poésie. Fulvio Caccia anime une revue en ligne : www.combats-magazine.org. Son site : www.fulvio-caccia.com Aurélie Champagne est journaliste en presse écrite et radio. Elle a publié plusieurs nouvelles dans les revues Carbone, Rue Saint Ambroise et La femelle du requin. À paraître : Dictionnaire de la mort, collectif, Editions Robert Laffont, et Chronique d'un débarquement, photographies d'Israel Arino, texte A. Champagne (éditions Tirage original, 2009). Françoise Cohen a publié plusieurs ouvrages en espagnol (Argentine) : El Niño y el sol (conte poétique pour enfants) Lugar Editorial, 1992, George Sand, el fervor cotidiano (monographie sur George Sand), Almagesto, 1994, Detras de la transparencia (recueil de nouvelles), Grupo editor, 1995, et plusieurs nouvelles dans le quotidien La Prensa, Buenos Aires. En français, elle a publié plusieurs nouvelles dans les revues Textes et Marges et Brèves et une courte biographie d’artiste : Emilio Trad, éditions Snœck, Belgique. Sophie Coiffier a publié deux livres aux éditions Mix : Le paradoxe de l’instant (2007) et Les ciels (2009) et dans les revues Perpendiculaire n°11, Le corps du Texte n°1,2,4 et 5, Rue Saint Ambroise n°17, Le Flux des Mots n°2, dans le labo de la revue électronique des éditions InventaireInvention et dans la revue en ligne Hypercourt, éditions è®e. Fabienne Lambard a publié deux recueils de nouvelles aux éditions du Petit Véhicule, Nantes :Trois nouvelles petites sauces pour accommoder l'Oye, 2006 et Les sept péchés capitaux (elles ont tout essayé...), 2009, ainsi

qu’un roman, L'érotisme de la pelleteuse, 2007. Elle a également traduit (de l'anglais) Sa Sainteté le dalaï lama : Liberté pour le Tibet (en coédition avec l'Arganier, Paris) Danielle Lambert a publié des extraits poétiques dans les revues Le Mensuel Littéraire et Poétique, Petite, Décharge, Gros Textes, Contre-allées ; les proses brèves de Charité désordonnée (premier prix de poésie française contemporaine au Concours Féile Filiochta de Dublin, Grand Prix Poésie 2000 de l’Ambassade de France en Irlande) dans la revue Les Moments Littéraires ; les proses Paris sans abri et Corps Instables aux éditions DaTeBe. Virgile Larpenteur est publié pour la seconde fois dans la revue Rue Saint Ambroise (N° 21, Couverture chauffante). Ses textes ont aussi fait l'objet de lectures à la Radio Suisse Romande La Première (www.rsr.ch). Son blog : http://virgules.over-blog.com Alban Lécuyer a publié plusieurs nouvelles dans les revues Rue Saint Ambroise et Les refusés et participé à l’ouvrage collectif Les 15 vies de Daisy Nepsy, éditions du Cygne. Marie Lina a publié des contes pour enfants, ainsi que plusieurs textes religieux grand public. Elle travaille actuellement sur deux projets de romans. Vivian Lofiego, née à Buenos Aires, finaliste du prix Julio Cortazar de la nouvelle 2006, est l’auteur de plusieurs livres d’artiste, de nouvelles et de pièces de théâtre. Son dernier ouvrage, Pierre d’infini (Atelier des Brisants, 2005) rassemble trois recueils de poésies traduits par Claude Couffon et Claude Bleton. L’Arbre d’Ariel est paru en 1999 chez Indigo, Obsidiennes de la nuit chez Caractères en 1997. Elle est égale107

ment traductrice en espagnol de Bernard Noël, Silvia Baron Supervielle et André Velter. Derek Munn a d’abord publié en Angleterre. Aujourd’hui il écrit en français et a publié plusieurs nouvelles dans la revue Rue Saint Ambroise. Dominique Raze publie pour la seconde fois dans la revue Rue Saint Ambroise .

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Revue de création littéraire
17, rue de l'Abbé Grégoire 92130 Issy-les-Moulineaux ruesaintambroise@gmail.com http://ruesaintambroise.weebly.com/ Directeur de la publication Bernardo Toro Comité de lecture Esteban Buch, Max Marcuzzi, André Mora, Naïri Nahapétian, Isabelle Renaud, Sophie Spandonis, François Teyssandier, Bernardo Toro. Maquette Lpm d’après Labomatic Vente au numéro 10 euros Abonnement 3 livraisons par an France 25 euros Étranger 30 euros Abonnement de soutien 50 euros Dépôt légal juin 2009 1632-2584 Rue Saint-Ambroise préserve la couche d’ozone et préfère les manuscrits envoyés par mail.

Achevé d’imprimer par TREFLE COMMUNICATION 50, RUE SAINT SABIN – 75011 PARIS
en juin 2009 dépôt légal : juin 2009 N° D’IMPRESSION : 7326

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