L’initiation chevaleresque aux époques moderne et contemporaine.

Georges Bertin1.

Résumé : explorant la réception du mythe chevaleresque aux 18 e et 19 siècles dans les sociétés initiatiques qui s’en réclament explicitement. Nous montrons ainsi la permanence de valeurs partagées fondées sur un mode spécifique de conduite (la chevalerie) orienté vers un but de l’existence (la quête de l’absolu).

Summary: exploring the myth of chivalry among the initiatory societies in the 18th and 19th centuries, clearly claiming to adhere to it, we would like to show the permanence of shared values based on a specific way of

behaviour (chivalry), aiming at one life goal (the search for the absolute).

Resumen: explorando la 1recepción del mito de la cabelleria en los siglos 18 y 19 en las sociedades iniciáticas que lo revendican, queremos ensenar la permanencia de valores compartidos basados en un modo de conducta especifico (la caballerria) orientado hacia un objetivo de la existencia (la búsqueda de lo absoluto).

Mots clefs: chevalerie, initiation, mythe, absolu.

1

Membre du Centre de recherches sur l’Imaginaire, directeur de recherches au CNAM des Pays de la Loire.

Dans toute quête chevaleresque, la fonction du symbole et du mythe est incontestable et réelle car valorisée, initiée, au sens propre par le rituel d'intégration. Ainsi, par exemple, les mythes fondateurs de l'ordre arthurien construisaient, à l'attention de chacun, aux 12e et 13e siècles des modèles a priori, des archétypes, qui remplissaient un certain nombre de fonctions visant à l'évolution individuelle et sociale des individus et de l’ordre social auxquels ils appartenaient, c’est ce que l’on a nommé l’esprit chevaleresque. Et les idéaux de chevalerie demeurent de fait le dénominateur commun des groupes sociaux du Moyen Age à nos jours, leur valeur partagée, un mode spécifique de conduite (la chevalerie) orienté vers un but de l’existence (la quête de l’absolu). S’y exprimeront divers bassins culturels qui les voient éclore: ordre équestre romain, société médiévale occidentale, philosophie des Lumières,

romantiques, symbolistes, et jusque dans notre post modernité. Divers groupes sociaux, dans leurs modalités diverses et pourtant convergentes de réception du mythe chevaleresque, nous en administrent la démonstration. Toute société, tout système culturel élabore ainsi, pour se perpétuer, ses propres processus de symbolisation interne et l'étude des mythes, en fait succession de symboles agencés en récits, -celle de leur évolution-, nous apprendrait sans doute que l’ordre des événements relatés (dans le roman arthurien les enfances de Lancelot du Lac, la délivrance de la reine, la quête du Graal, la mort d'Arthur) n'est en aucune façon subordonné à une règle logique ou de continuité.

Et pourtant, les comparant à ceux des grandes traditions, et même à certains événements historiques, on s'aperçoit vite qu'à l’époque moderne se reproduisent des caractères premiers (archétypes). Les mythes chevaleresques se rapportent à des événements passés dans un temps merveilleux, intemporel, où régnait l'harmonie et en même temps dans un moment du temps réel (telle la vie d'Arthur pour les romans médiévaux de la quête). Ils nous enseignent également que ces événements mythiques ne sont pas sans rapport avec notre propre vie, se rapportant simultanément au Passé, au Présent et au Futur. Car la chevalerie du Graal, celle des Templiers, représente toujours pour nos sociétés, sans doute parce qu’elles ont en commun de procéder d’un savoir et de règles transmises par initiation, un type de noblesse bien présent par exemple encore dans les romans de Fantasy, car la chevalerie errante est quête temporelle dans un univers merveilleux, celui des aventures susceptibles de la mettre hors pair tout en affirmant la parité de tous autour de la Table Ronde. Nous nous centrons, dans cet article, sur la tradition ésotérique chrétienne et en examinons quelques occurrences aux époques modernes et contemporaines.

Les Rose Croix, une quête chevaleresque du grand œuvre ?

C’est en 1623 qu’apparaissent, sur les murs de Paris, des placards annonçant le séjour visible et invisible des Frères de la Rose Croix. Initiée en Allemagne, en 1614, sous la plume d’Haselmayer, la « fama fraternatis

et confessio

fratrorum rosae crucis »

préconisait, ce qui est au

fondement de la quête du Graal, possibilité donnée à l’homme, par la pratique de l’Art Royal, de réveiller en lui sa présence divine . Le fondateur de la Rose Croix, Christian Rozencreutz, (1578) passant pour avoir vécu 106 ans, avait publié des « Noces chymiques ». On y assistait, dans un château, à un cortège de jeunes filles lumineuses accomplissant des prodiges et posant une énigme dont la réponse était le mot Alchemia, les objets portés en cortège étant un livre relié de noir, un vase contenant du liquide rouge proposé à tous les assistants, une tête de mort d’où sortait un serpent, six cercueils de six rois au sang recueilli dans un vase d’or. L’isomorphisme avec la procession du Graal et les questions qu’elle posait à Perceval est trop évident pour être dû au hasard. Les Rose Croix, dans une tentative syncrétique passionnante, vont, en effet absorber sur fond de quête graalique et de réalisation personnelle, les symboles de l’Alchimie et de la chevalerie chrétienne. Très brillante au 17ème siècle, (Bacon, Descartes, Coménius, Robert Fludd y participèrent) la Rose Croix se fana après la guerre de Trente ans, elle connut une résurgence au 18ème siècle sous l’influence de religieux catholiques, rassemblant savants, clercs, érudits persuadés d’avoir une mission sacrée. Sincerus Renatus, de Breslau, signe en 1720 un traité intitulé « la véritable préparation de la pierre philosophale de la fraternité de l’ordre de la Croix d’or et de la Croix Rose » et définit les rituels d’admission au cours desquels les postulants prêtent serment sur une coupe à laquelle ils s’abreuvent ensuite ensemble. Le grade majeur en est celui de « vicaire de Salomon ». Goethe avait été profondément impressionné par les Rose Croix, il créa le personnage de Makarie le sage, le Rose Croix de William Meister, considéré comme la plus étrange et attirante création du génie goethien. L’idée centrale de l’oeuvre repose sur l’existence d’une confrérie chevaleresque d’initiés perpétuant un message

sacré qui « participe à la fois de l’ordre des Templiers, de la Rose Croix, de la Franc-maçonnerie, et de la confrérie du Graal. » La Rose Croix brilla ainsi jusqu’aux premières décennies du 19ème siècle puis s’éclipsa se réfugiant dans des obédiences ignorées du monde profane.

La

Royal

Society,

une

quête

chevaleresque

de

la

connaissance scientifique? Le chevalier sir Robert Moray, fondateur de la Royal Society, né en 1608, fit ses études à l’Université de Saint Andrew. Membre de la garde écossaise de Louis XIII en 1633, proche de Richelieu, il est quartier maître général de l’armée des covenantaires d’Ecosse et fait chevalier par Charles 1er d’Angleterre. Topographe, mathématicien, passionné d’études de magnétisme, il fut également diplomate et agent secret. Egalement protégé par Jacques 1er d’Ecosse, il sera initié aux mystères de l’Art Royal en 1061. En 1659, il se retire de la vie publique pour se consacrer à l’étude des sciences, il habite alors Maastricht. Revenu à Londres en 1660, il est connu pour y avoir fondé la Royal Society et en avoir été le premier président élu, poste qu’il occupera neuf mois. Sous la protection de Charles II, il recrutera ses membres

principalement dans les rangs de la Franc Maçonnerie, la Royal Society devant devenir pour lui et ses « fellows » un temple vivant de l’intellect et recrute différentes personnes de valeur, curieuses quant à ce qui touchait à la philosophie naturelle et d’autres domaines du savoir humain, telle la nouvelle philosophie ou philosophie expérimentale. La Chevalerie de l’Esprit qui naît alors est donc nettement adonnée à des préoccupations rationnelles.

Réunis sur des règles strictes, les « fellows » s’interdisent toute discussion religieuse ou politique pour discuter des mystères cachés de la Nature et de la Science. Ils travaillent dans une salle à trois piliers devant un pavé en damier noir et blanc, des équerres, compas et autres instruments d’architectures et d’astronomie, un sceptre posé sur un diplôme indiquant leur quête de la Connaissance. Un « fellow », Sir Francis Bacon, (1561-1626), dit qu’en étudiant les mystères cachés de la nature et de la science, la philosophie naturelle doit à fois observer et expérimenter avant de proposer une théorie. Il publie le « Nouvel Organum », la « Nouvelle Atlantide » dans laquelle il écrit que les fondateurs de la Royal Society avaient à l’esprit l’idée de la « Maison de Salomon ». En 1609, il publie une analyse raisonnée des vérités qui pouvaient se cacher dans les fables et les mythes de l’Antiquité. Un autre membre, l’évêque Thomas Spratt, (1660-1730), historien de la Royal Society, évoque à plusieurs reprises l’intérêt de la Royal Society pour « l’universalité de la religion rationnelle », il en définit l’objectif comme « la maîtrise des mystères de toutes les œuvres de la nature au bénéfice de la vie humaine ». Le grand mathématicien et physicien Isaac Newton, (1642-1727), est membre de la Royal Society. Inventeur, en 1687, de la théorie de la pesanteur, il est adoubé chevalier par la reine d’Angleterre en 1705, (on peut y voir un rappel de l’adoubement de Lancelot du Lac par le reine Guenièvre). Newton, se préoccupait certes des principes de base expliquant le mécanisme de l'univers, mais était loin d’ignorer cette pensée traditionnelle qui ne coupe pas entre le multiple et l'un, qui pense le monde comme une unité symbolique laquelle « se réverbère dans un moi ressenti

comme divers » (Durand, 1984). Utilisant sa découverte de la loi de la
gravitation universelle, il affirmait que le Noachisme est la religion la plus

rationnelle qui soit et prônait l’utilisation d’un culte extérieur montrant le symbole d’un feu représentant le Dieu unique et d’un culte intérieur par la pratique des vertus : « aimer Dieu de tout son cœur, et de toute son âme, et aimer son prochain comme soi-même » (Négrier 2003, p. 131). John Locke, (1637-1704), autre « fellow », avait écrit des « Essais sur la loi naturelle » publiés en 1664 et un « Christianisme raisonnable » (1695). Cette cohorte de savants se constituèrent en société, mettant leurs savoirs, nouvelles armes diaïrétiques, au service d’une moderne quête du Graal ou de la Connaissance dont ils étaient les néo chevaliers. Au moment où la religion instituée était en train de connaître un véritable séisme (Négrier 2003), ils étaient bien une chevalerie lancée dans les forêts du savoir à la découverte des mécanismes de la nature en même temps qu’ils combattaient les régressions obscurantistes. La Science moderne expérimentale devait en naître, provoquant un véritable bing bang (Lomas 2005). Trois siècles après, nous en mesurons encore les effets. Les 348 années qui se sont écoulées depuis que la Royal Society a rompu avec les conceptions étriquées de l’Eglise de son temps ont marqué l’humanité. Il fallait, pour que ces idées se fassent jour, si l’on sait les pesanteurs des institutions de l’époque, la détermination d’un groupe humain transcendé par une même initiation, un même esprit chevaleresque. La plupart d’entre eux de fait pratiquaient la chevalerie de « Royale Arch », laquelle se donnait pour but « d’aider l’humanité à gravir la montagne qui mène à l’Esprit Suprême », comme les chevaliers du Graal tendaient, cinq siècles plus tôt, à la conquête du Mont Aventureux. Plongeant au cœur des magmas de l’existence sociale, ils ont contribué à la fondation d’une chevalerie initiatique et savante. Comme le chevalier arthurien devait avoir deux cœurs, l’un dur et serré comme le diamant, et l’autre malléable comme la cire, le « fellow » de la

Royal Society utilisait avec rigueur la méthode scientifique en même temps qu’il ouvrait son esprit à l’humanité en prônant la religion naturelle en esprit et en vérité hors de tout dogmatisme et travaillait à l’amélioration de l’humanité » en conciliant voie sèche (la science rationnelle) et voie humide (les références chevaleresques et leurs déterminations).

La réception du motif de la chevalerie à l’époque contemporaine: Templaristes et Francs-maçons. Pour Antoine Faivre (1998), la première référence maçonnique à des ordres de chevalerie apparaît en 1736 dans le discours du chevalier Michel de Ramsay pour lequel la Franc Maçonnerie est dépositaire de l’ancienne sagesse transmise par les croisés. En 1760, la manuscrit de Strasbourg « de la maçonnerie parmi les

chrétiens », fait sien le mythe templier. L’idée générale est que, après la
destruction de l’Ordre du Temple en 1312, des connaissances secrètes auraient été conservées grâce à des templiers rescapés en Ecosse. Cette croyance a inspiré diverses formations initiatiques.

Templarisme. Le templarisme marquera les hauts grades de la maçonnerie écossaise et le discours refondateur de l’un des théoriciens de la maçonnerie du 18ème siècle, le chevalier de Ramsay (1686-1743), prononcé à Paris, le 21 mars 1737, fait référence explicite à « nos ancêtres les croisés » et à la poursuite de leur mission, instaurant du même coup une filiation entre la chevalerie et les Lumières et conjuguant Tradition et Modernité ». La reconquête des savoirs perdus à l’époque des croisades est de fait le thème majeur de la maçonnerie des Hauts grades. La légende templière y tient une large place.

Concernant l’héritage templier en Franc-maçonnerie, Jean Pierre Bayard (2000) constatait trois filiations principales donnant naissance à un néo templarisme, la plus connue étant la Filiation d’Aumont. En 1751, le baron Von Hundt von Altengrotkau qui affirmait les avoir reçus de « Supérieurs inconnus » (1722-1776). Il crée une obédience maçonnique appelée Stricte

Observance Templière qui s’inspire aussi de l’Ordre du Temple et fut
influencée par les chevaliers Porte Glaive et les Teutoniques. Elle se réclame de la filiation du chevalier d’Aumont, grand maître provincial d’Auvergne du temple, venu à Heredown porter main forte au 14 ème siècle à Robert 1er Bruce d’Ecosse (vois supra). Elle conférait sept grades dont deux grades chevaleresques, les deux plus élevés : Templier et Chevalier profès. Elle se développera principalement en Allemagne et en Suisse. Jean-Baptiste Willermoz l’installe à Lyon, en 1768, comme dix ans plus tard, l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte ou Rite

Ecossais Rectifié, rite encore en usage. Le récit biblique y est lieu de
références, de travail herméneutique et donne lieu à une quête spirituelle illimitée sur le sens de la destinée. Ce régime très christique (l’impétrant doit jurer de rester fidèle à la sainte religion chrétienne), est pratiqué en France par la Grande Loge

Nationale Française. Il récuse toute filiation templière. (Bayard, 2000). De nos jours plusieurs groupuscules s’en réclament encore de manière plus ou moins fantaisiste. Pratiqué en Allemagne de 1758 à 1864, le Chapitre de Clermont se veut « premier système templier vitaliste » (Le Forestier, 1970). Il décerne trois grades symboliques et deux hauts grades : • • Chevalier de Saint André du Chardon, Chevalier de Dieu et de son temple.

Il développe, dans le sens hermétique, le thème du Temple de Salomon, et des édifices divins Arche de Noë et tour de Babel. L’initiation y est longue et pénible, la légende du grade racontant comment les principes de l’Art Royal avaient été retrouvés dans le temple de Jérusalem sous une forme alchimique. Au 13 ème siècle, quatre Frères écossais se seraient rendus à Jérusalem dans le but de les retrouver. Ayant dégagé la pierre quadrangulaire, ils l’auraient brisée et en auraient rapportée « trois coupes » au pays. D’où le nom d’écossais légitimé par le roi David II d’Ecosse qui les prit sous sa protection en les nommant chevaliers séculiers de saint André, membres de droit de l’Ordre du Chardon.

Les Chevaliers de Malte et la Franc-maçonnerie spéculative. Les travaux de Pierre Mollier (2006) ont mis en évidence les liens qui existent au 18ème siècle entre l’Ordre des Chevaliers de Malte et la Francmaçonnerie et ce en dépit de la condamnation papale de celle-ci (bulle In

eminenti, 1738).
Malte apparaît de fait et comme un lieu d’implantation précoce de la Franc-maconnerie (une première loge est connue sur l’île en 1730). En témoigne la présence, dans les rangs maçonniques, de nombreux chevaliers de Malte (jusqu’aux deux tiers des frères de la Loge « Saint Jean du Secret et de l’Harmonie » (1788-1792), dont de nombreux dignitaires proches du Grand Maître de l’Ordre, le chevalier de Rohan. Au siècle des Lumières, les frères maltais sont surtout attirés par ces vecteurs privilégiés de l’ésotérisme et de l’imaginaire chevaleresques que sont les degrés de Chevalier du Soleil, et de chevalier Rose Croix des ordres maçonniques. Ils y trouvent dans leur dimension initiatique, une tentative de restauration de la vraie chevalerie au service du christianisme

primitif. En même temps, les structures de la Franc-maçoànnerie de rite écossais rectifié qu’ils pratiquent ne sont pas sans faire écho avec leurs propres rites, ses cérémonies et instructions « étant censées expliquer les relations entre Dieu, l’Homme et l’Univers par la médiation de Jésus Christ et des esprits intermédiaires » (Mollier, ). Mollier y voit aussi des causes sociales : les liens entretenus par Malte avec les grands ports méditerranéens créant des conditions favorables au voyage des chevaliers, le cosmopolitisme de l’ordre de Malte, en phase avec celui de la Franc-maçonnerie, y trouve également un carrefour de la sociabilité nobiliaire de l’époque et d’échanges intellectuels et spirituels. Les Chevaliers de Malte y rencontrent ainsi une « façon d’être dans leur siècle, une modalité qui les relie au présent de leur temps et participent ainsi à la grande mutation des esprits ».

La Franc Maçonnerie, l’écossisme et autres rites. L’écossisme (Lassalle, 1990) est un courant spiritualiste franc-maçon qui apparaît au 18e siècle mais dont on peut trouver des sources dés la fin du 16e siècle en Ecosse même. La plupart des textes tournent autour de récits para talmudiques et s’appuient sur le Livre des Rois dont il existait déjà des traductions au 12ème siècle. Ils traitent de L’Arche de Noë, de l’Arche d’Alliance, du Temple de Jérusalem etc.. On en trouve également trace dans des textes profanes tels le « Jeu de la Feuillée » où dans les chevaliers encapuchonnés fantomatiques de La Mesnie Hellequin, lesquels échangent un syntagme mystérieux : « me sied bien li hurepiaus ? » calque de « sedet mihi bene capucium». Sous leur capuchon ils se reconnaissent alors même qu’ils n’ont plus de visage. Ils sont allés au delà des limites (Lassalle).

Hermès, roi d’En Bas, dieu de l’Hadès, a relayé Thor, le dieu au marteau, figure du maître de la loge avec son maillet à double fonction, celle de la transmission de l’influx et de la mort nécessaire à l’accomplissement et à la résurrection. Lasalle insiste sur l’isotopisme de l’écossisme avec la chevalerie et sur la présence du mot chevalier dans nombre de rituels. Au sommet de la hiérarchie écossiste, le chevalier devient saint après être passé par des itinéraires cathartiques, comme Lancelot est passé par le chtonien, l’eau de ses enfances…et ne découvre la vérité de son être qu’au prix d’une confrontation avec les quatre éléments, aboutissant à la prison d’air du Val sans retour où Merlin est retenu prisonnier par la fée et dont il sort au prix de la transgression d’une muraille de feu. Il ne pourra assumer son nom de baptême qu’à ce prix. Et la Lumière luira sur les ténèbres. François Cavaignac (2007) est moins affirmatif sur cet isotopisme, ayant repéré l’apparition, entre 1790 et 1815, de la Table Ronde dans les rituels du Grand Orient du 22ème au 29ème degré du Rite Ecossais et accepté, gérés par un Conseil de la Table Ronde, et, au rite primitif de Narbonne, d’un « Magnanime chapitre des preux chevaliers Rose Croix de la Table Ronde du roi Arthur de glorieuse mémoire », il en conclut au peu de transfert culturel entre la Franc Maçonnerie et la Table Ronde. Pour lui la Franc-maçonnerie n’a pas su utiliser ce symbole, vieux de 1500 ans, car le concept de Table Ronde fait référence à quatre valeurs : égalité, universalité, commensalité et fraternité, et sir les trois dernières sont bien partagées par les maçons la première, l’idée d’égalité, est « difficilement compatible avec des Hauts Grades fondés sur la cooptation et l’élitisme ».

Le rite écossais trouvera une reconnaissance universelle lors du Convent de Lausanne (1875) qui cordonnera les juridictions et imposera, comme incontournable, la croyance au Grand Architecte de l’Univers. La chevalerie y tient une large place (voir ci-dessous). Un écrit de la Loge Saint Louis des Amis réunis de Calais disait que l’on donnait autrefois le titre de Chevalier de La Table Ronde du Roi Arthur dans un rituel primitif de cette loge (Bertin, 1998). L’ordre très fermé, émanant de la maçonnerie anglaise des maîtres maçons de Marque de France comportait aussi un grade dit Ordre illustre des Chevaliers Grand Croix du Saint Temple de Jérusalem né vers 1800 en Ecosse. Quarante et un grades y étaient communiqués, dont le plus important était l’ordre des Chevaliers du Temple, Prêtres de la Sainte Arche Royale ou Ordre de la Sainte Sagesse. Il était également présent en 1823 aux USA à Rhode Island et l’est, officiellement, depuis 1993, dans notre pays. En 1995, fut également introduit, par la même voie, l’Ordre de la Croix Rouge de Constantin qui comporte également un grade de Chevalier du Saint Sépulcre et un autre de Chevalier de saint Jean. Le système des ateliers de perfection de la Franc maçonnerie spéculative écossaise (1804), encore et improprement appelés « hauts grades », s’étend au rite Ecossais ancien et accepté (REAA) du 4 ème au 33ème degré et au rite français du 1 er au 5ème degré tandis que le rite de perfection anglais revendique 25 degrés et le rite, plus ancien, de Royal Arc ou Royale Arche, 7 degrés. Dans ce scansions très codifiées, l’élévation morale et spirituelle des Francs Maçons invités à reconsidérer leurs progrès en conscience avec l’aide de leurs frères de loge et à méditer les arcanes de leur initiation première, un certain nombre se référent explicitement à la chevalerie initiatique :

Chevalier de Royale Arche

aux 13e degré du REAA et du rite de

perfection, • Chevalier d’Orient et de l’Epée aux 15e degré du REAA et du rite de

perfection et au 5ème degré du rite français, Chevalier d’Orient et d’Occident aux 17e degré du REAA et du rite de perfection. A ce degré, les rituels maçonniques écossais racontent que les Croisés furent instruits dans les mystères de Johannites et qu’ensemble ils s’unirent pour constituer un ordre nouveau en 1118. La référence aux Chevaliers du Temple est ici limpide et manifeste puisqu’il est même précisé que cet ordre avait pour mission d’assurer la sécurité des pèlerins. La symbolique développée dans ce degré fait référence à la Jérusalem nouvelle et au livre de l’Apocalypse, les initiés étant appelés à se comporter en chevaliers de l’Esprit afin d’édifier leur propre Temple spirituel. Ce degré marque les liens entre le Nouveau et l’Ancien Testament et déploie une méthode spirituelle qui va dans ce sens. Chevalier Rose Croix au 18ème degré du REAA, souverain prince Rose Croix au 18ème degré du rite de perfection et au 7 ème degré du rite français, (encore appelés chevaliers de l’Aigle, Chevaliers du Pélican, chevaliers d’Heredom, ou encore chevaliers de saint André selon les rituels). Les Francs Maçons y sont invités à renforcer leurs travaux par la pratique des vertus théologales et cardinales. Fondé sur le principe gnostique de la victoire de la Lumière sur les Ténèbres, il invite également les maçons à se construire des temples spirituels au prix de bien des sacrifices et en pratiquant la Bonté et l’Amour, la Fraternité universelle, pour accéder au sanctuaire. En 1785, lors du convent de Paris, le baron Gleichen déclarait, citant des sources Rose Croix, que « les maçons seraient venus en Angleterre sous le Roi Arthur ». Nous trouvons encore à divers degrés ou rites :

Chevalier du soleil, Chevalier de la Croix Rouge, chevalier de Malte, chevalier du Temple au de Royal Arc,

Saint « prêtre chevalier » de Royale Arche : dans ce cadre, les divers

rites présentent l’aventure initiée par le roi Salomon pour accéder à la galerie souterraine de neuf voûtes ou arches qu’il avait appelée voûte secrète. C’est là qu’était enfoui le nom de la divinité gravée sur une tablette triangulaire. Trois maîtres nommés par Salomon sont chargés de la retrouver et y réussissent. En récompense Salomon les fait chevaliers

de l’Arche Royale où ils durent sceller, eux-mêmes, la tablette sacrée dans
un piédestal de marbre blanc. La chevalerie à laquelle on aboutit au prix d’une descente dans les souterrains du Temple, métaphore de la descente intérieure, est bien ici chevalerie spirituelle, célestielle, comme celles des chevaliers du Graal. Elle est d’ordre métaphysique (Mainguy, 2003). On trouve encore au Grand Orient de France en 1830, un rituel qui structure ainsi les différents conseils de l’Ordre (Cavaignac, 2007): • • le Conseil de la Table Ronde (voir supra), du 19e au 22e degrés, le Conseil des Grands chevaliers du Soleil, du 23 e au 27e degrés,

dont celui, au 26e, d’Ecossais trinitaire ou Prince de Merci ou Chevalier du serpent d’airain. Dans ce degré aujourd’hui disparu, le rituel comprenait en bonne place trois objets de la passion du Christ (croix, lance, couronne d’épines) ainsi que l’Arche d’Alliance et les Tables de la Loi. • Le Conseil des Grands chevaliers Elus Kadoshs, du 18 ème au

30èmedegré, (encore appelé chevalier de l’Aigle blanc et noir), se réclame explicitement d’une tradition de vengeance templière, et défend les droits de l’homme contre toute autorité usurpée et abusive. Armé pour le combat, le Kadosh reçoit l’épée de Saint Michel, la lance inflexible de Saint Georges, le caducée d’Hermés pour lutter contre les despotismes. La légende de Jacques de Molay est ici mise à contribution en même temps

qu’il y est fait mention de la recherche de la pure lumière de l’Evangile pour un Franc Maçon soldat de l’Universel et de l’Eternel. (Bayard 2000). Là encore la filiation chevaleresque est parfaitement explicite, la liste ne saurait en être exhaustive tellement la référence chevaleresque est présente dans ce sociétés. Elles présentent avec constance dans les rites qu’elles pratiquent le travail du maçon désireux d’approfondir les légendes qui courent autour du Roi Salomon, du temple de Jérusalem, de la construction des cathédrales et l’on voit bien la filiation qui est à leur fondement. Il est difficile de rendre compte ici de la richesse de cette progression maçonnique initiatique liée aux grades de chevalerie. Constatons

simplement qu’au confluent des traditions salomoniennes, chevaleresques, voire rabbiniques, de ils sont porteurs, assez aux époques si moderne ce n’est et de

contemporaine,

synthèses

élaborées,

reconstitutions, qui constituent, pour leurs membres une méthode de perfectionnement spirituel. La Franc Maçonnerie, après l’initiation par les rites des métiers, s’est ainsi dotée de rites chevaleresques plus ou moins développés contribuant en principe à la prise d’autonomie de l’initié. Ces rites et rituels, dans leur modalités diverses et pourtant convergentes de réception du mythe chevaleresque, nous montrent que la vie, tant à l’échelle des sociétés que de la personne, est errance, inachèvement et l’initiation chevaleresque ici recherchée a sans doute pour fonction essentielle de tendre à revitaliser la nature humaine ce que la Chevalerie lui propose comme horizon. Encore faut-il que la Lettre ne tue pas l’Esprit !

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