Politique de la fiction Argument Aristote définissait la poésie par la production d’une fiction, c’est-à-dire d’une combinaison d’actions

, qu’il opposait à la simple succession empirique des faits. Cette définition d'apparence anodine noue la fiction à une certaine idée de l’ordre causal mais aussi à une hiérarchie séparant les sujets capables d’agir des simples vivants. La fiction moderne a mis en cause cette hiérarchie en affirmant l’égale capacité de tout vivant à être un personnage de fiction. Elle a, du même coup, remis en question la logique causale de la narration. J’examinerai quelques formes de cette double remise en cause mais aussi quelques effets qui en résultent tant pour la fiction que pour ses liens avec les formes d’intelligibilité de l’action sociale. Mon intervention s’appuiera sur un travail que je mène depuis déjà un certain nombre d’années sur la politique de la littérature. En parlant de politique de la littérature, j’ai voulu marquer un lien entre politique et littérature qui ne concerne pas simplement les causes que tel ou tel écrivain veut servir ni la façon dont ses écrits représentent les événements politiques ou les conflits sociaux. Le rapport auquel je me suis intéressé est un rapport pour moi plus essentiel, un rapport structurel entre les modes de présentation des individus, des situations et des événements qui sont propres à l’invention littéraire et ceux qui définissent une communauté, des sujets, des situations ou des actions comme politiques. C’est le rapport entre les manières respectives dont la littérature et la politique construisent des mondes communs et peuplent ces monde de personnages et d’événements, hiérarchisent ces personnages et enchaînent ces événements – ou encore la façon dont elles articulent des manières de parler, des manières de voir et de des manières de faire. Je n’en dis pas plus long pour l’instant. J’aurai en effet l’occasion par la suite de donner sur des exemples l’illustration concrète de ces notions apparemment très abstraite. Mais, pour commencer, je voudrais poser le problème de ce que fiction veut dire en deux temps, à partir d’un texte polémique sur le rapport entre fiction et réalité, dû à un écrivain célèbre Jorge Luis Borges. En 1940 celui-ci écrit une préface pour le roman de son ami Adolfo Bioy Casares, L’Invention de Morel et il en profite pour opposer deux types de roman : d’un côté, le roman psychologique qui appartient à la tradition réaliste, qu’illustrent notamment Balzac, Dostoïevski et Proust. Celui-ci, dit-il, est fait de vaines précisions qui n’ont aucune justification, en tant qu’inventions, et auxquelles nous nous résignons comme 1

La fiction n’était pas la représentation d’une réalité illusoire à laquelle les spectateurs devaient s’identifier. il faisait parler des personnages inventés qui étaient ensuite incarnés dans des corps réels d’acteurs. elle était un agencement interne d’actions reliées entre elles par les liens de la nécessité ou de la vraisemblance. Au lieu de parler en son nom propre. L’intrigue du roman de Bioy Casares est parfaite – dit-il . De l’autre côté.parce qu’elle présente au lecteur une énigme : une suite d’événements apparemment incompréhensibles qui sont finalement expliqués par un seul postulat. comme ils se sont passés. En un sens Borges ne fait que remettre en scène cette vieille querelle opposant deux idées de la mimesis : d’un côté l’imitation passive. de l’autre l’invention active. mais l’invention d’un schéma cohérent d’enchaînement causal.nous nous résignons – je le cite. L’histoire ne fait que raconter des faits. Ces mensonges corrompaient doublement ceux auxquels ils s’adressaient :en matière de connaissance. ils les rendaient passifs et profitaient de cet état passif pour introduire dans leurs âmes les désordres passionnels présentés sur la scène. Le poète. le roman d’aventures ou la fiction de type policier. lui. imitait des apparences de sentiments ou de vertus. En un sens Borges résume ici une vieille alternative concernant la mimesis qui remonte à la philosophie antique. L’écrivain ne prétend pas intéresser le lecteur en lui faisant reconnaître des décors ou des sentiments plus ou moins familiers.au quotidien insipide et oiseux. La fiction était ainsi non pas une illusion. C’est pourquoi toute description « oiseuse » est bannie. Tout épisode doit avoir une justification au sein de l’action inventée. Aristote lui avait répondu dans sa Poétique par une toute autre idée de la mimesis : celle-ci n’était pas définie par le fait d’imiter des caractères réels et de produire des effets passionnels. C’est cela la fiction bien comprise : non pas l’imitation d’états de chose ou d’états d’âme. mais un agencement causal. ils leur enseignaient à prendre l’apparence pour la réalité . en matière d’action . selon leur succession empirique. La poésie elle nous montre comment les choses ont pu se passer selon un ordre logique d’enchaînement. Et ce qu’elle produisait n’était pas une passivité mais la participation à un processus de connaissance. Le privilège de ces derniers est d’être des ouvrages entièrement artificiels. C’est pour cela. Mais les choses se compliquent quand nous passons de sa préface au roman de Bioy Casares qui est pour lui le 2 . Platon avait condamné l’imitation comme une pratique mensongère : le peintre imitait les apparences d’objets qui n’étaient eux-mêmes que des copies de modèles invisibles. feignant des sentiments qu’ils n’éprouvaient pas. Il veut l’intéresser à un enchaînement surprenant d’événements. disait-il que la poésie est plus philosophique que l’histoire.

Borges oppose l’intrigue bien huilée à la reproduction mimétique de la réalité. apparaissent. Barthes illustre le problème par un détail emprunté à Un cœur simple de Flaubert. toutes semblables à des êtres vivants. Ce texte est écrit à partir d’une volonté structuraliste de définir les éléments de la fiction. c’est une indication parasite qui. Il se pourrait alors que la relation entre deux idées de la fiction soit moins une opposition qu’une interrelation complexe entre une logique horizontale d’enchaînement de causes et d’effets et une logique verticale de relation entre des mondes. Mais si ces images existent.modèle de la fiction comme invention savante entièrement artificielle. En quoi cette histoire est-elle politique ? C’est la question que je voudrais aborder à partir d’un autre texte polémique. des images produites par des machines. Le modèle en a été fourni par un modèle qui est celui de l’analyse des contes. C’est parce que l’inventeur. vivent des histoires d’amour puis disparaissent sans qu’on sache où ils sont passés puis reparaissent sans jamais sembler remarquer sa présence. Du point de vue de l’analyse structurale. le romancier décrit la maison qui sert de décor à l’action et nous dit notamment ceci : « un vieux piano supportait. analyse qui les montre comme des agencements particuliers de certaines relations narratives fondamentales. tous les jours. Quel est en effet le sujet de L’Invention de Morel ? C’est l’histoire d’un naufragé qui arrive sur une île déserte et est témoin d’un phénomène inexplicable : un groupe de personnages qui. Morel. elles-mêmes actionnées par la marée. c’est une sorte d’hyper-mimesis : le double qui a entièrement avalé la substance de l’être réel. comme c’est apparemment le cas dans la fiction dite réaliste. comme il le dit en utilisant la 3 . Mais l’histoire que nous raconte cette intrigue bien huilée. Cette analyse rencontre évidemment des difficultés quand elle doit affronter des fictions où l’élément narratif est surchargé par des éléments descriptifs impossibles à ramener à des fonctions dans la narration. « L’Effet de réel ». Au début du récit. comme relation entre un monde référentiel et un monde alternatif. Roland Barthes. sous un baromètre. L’idée de la fiction comme assemblage rationnel d’actions semble ne pas pouvoir se débarrasser de son opposé : la fiction comme construction d’un double du réel . se rassemblent. ce baromètre ne sert à rien . a voulu garder à jamais l’image de celle qu’il aimait et des moments qu’ils avaient passés sur cette île. un tas pyramidal de boîtes et de cartons ». est daté de 1968 et a eu une influence considérable sur les analyses de la fiction et du document :. discutent. s’attaquant lui aussi à la fiction réaliste : un texte d’un théoricien éminent de la fiction. c’est parce que la machine s’est approprié leur substance. A la fin du livre se dévoilera la clef de l’énigme : ces individus ne sont que des apparitions. il n’a aucune fonction dans l’histoire. qu’elle les a tués comme êtres vivants pour les immortaliser comme images. De toute évidence. Ce texte.

c’est précisément que cette présence est inconditionnelle. Mais cette inflation est tout autre chose que l’étalage des richesses d’un monde bourgeois désireux de se célébrer et de se pérenniser. Barthes se souvient de la leçon d’un dramaturge qui l’a beaucoup influencé .métaphore économique. Le réel n’a pas besoin pour être là d’avoir une raison d’y être. Il est là pour dire : les choses sont comme elles sont. On peut assurément pointer dans le roman réaliste une inflation de la description aux dépens de l’action. il faut montrer l’utilité qu’ils tirent de leur inutilité même. Au contraire il prouve sa réalité par le fait même qu’il ne sert à rien. Je voudrais montrer que de telles analyses manquent le cœur du problème. Borges ou Sartre contre les notations réalistes insignifiantes ou oiseuses de ces romanciers reprennent des 4 . Il faut. Apprenez à interroger les fausses évidences que la réalité offre au regard et à comprendre les relations cachées qui en sont la cause. C’est cette utilité paradoxale que résume la notion d’effet de réel : si un élément se trouve dans un récit sans qu’il y ait aucune raison à sa présence. Mais on ne peut pas se contenter d’opposer la rationalité structurale aux détails superflus. donner la raison de la présence de ces détails sans utilité. c’est de dire : je suis le réel. C’est ce qu’on peut voir aux premières critiques qui accueillent les œuvres des romanciers dits réalistes. Il se trouve en effet que les critiques de Barthes. donc que personne n’a eu intérêt à l’inventer. on voit se dessiner une certaine idée de la politique de la fiction. L’effet de réel est fait pour imposer une certaine évidence du réel en général. Cette analyse se situe aussi dans le prolongement des analyses de Sartre sur la littérature : celui-ci dénonçait chez Flaubert et chez les écrivains de sa génération une obstination à tout chosifier. La conclusion qui se déduit de l’analyse de Barthes est claire. pour Barthes. à tout pétrifier et il y voyait la stratégie d’une bourgeoisie menacée par la praxis sociale et désireuse d’échapper à sa condamnation en transformant paroles. comme quelque chose qui est là et qu’on ne peut pas changer. A partir d’une telle analyse. En d’autres termes. qu’il est là simplement parce qu’il est là. Et cette rupture est liée à ce qui est au cœur des intrigues romanesques du 19° siècle : la découverte d’une capacité inédite des hommes et des femmes du peuple à accéder à des formes d’expérience qui leur étaient jusque là refusées. « élève le coût de l’information narrative ». Bertolt Brecht: « Apprenez à voir au lieu de regarder bêtement ». gestes et actions en pierre. Plus largement toute une tradition critique du XX° siècle a dénoncé les descriptions minutieuses du roman réaliste du 19° siècle comme le produit d’une bourgeoisie à la fois encombrée de ses objets et désireuse d’affirmer l’éternité de son monde menacé par les révoltes des opprimés. Elle marque bien plutôt une rupture des hiérarchies traditionnelles de la fiction. En analysant ainsi l’effet de réel . L’utilité du détail inutile.

dans ce roman dont La Princesse de Clèves est restée le délicieux modèle . et tout particulièrement pour ses contemporains réactionnaires. c’était la ruine d’une hiérarchie artistique indissolublement liée à la hiérarchie sociale. Armand de Pontmartin. n’est pas un artiste travaillant avec sa tête mais un manœuvre usant de ses seuls bras. Flaubert n'entend pas ainsi le roman. Ces critiques dénonçaient déjà l’excès des descriptions qui encombraient le roman flaubertien . Or cette égalité ruine les proportions artistiques qui font l’organicité et la qualité d’une œuvre.critiques qui avaient déjà été émises par les contemporains de Balzac. n’est pas qu’il y ait des détails superflus qui soient là uniquement pour dire « Je suis le réel ». du même coup. C’est. Barbey invoque un modèle de la fiction qui est au cœur de la tradition représentative et remonte lui aussi à Platon et Aristote. Il va sans plan. Pour Barbey. dit-il. poussant devant lui. cette création. C’était ainsi que Barbey d’Aurevilly s’en prenait à L’Education sentimentale : « Il n'y a pas de livre làdedans . Mais surtout les membres doivent y être soumis à une tête qui détermine la fonction de chacun. cette absence de hiérarchie narrative est une faute artistique. aux 5 . ne se doutant même pas que la vie. la personnalité humaine. En effet . Mais ils donnaient à cet excès une signification politique toute différente. Un de ses collègues . sous la diversité et l'apparent désordre de ses hasards. La démocratie en littérature. et marchant à son dénouement par des voies qui sont le secret et le génie de l'auteur. L’œuvre y est conçue comme une totalité organique. paragraphes et chapitres emportés par un rythme commun. explique-t-il « Dans le roman. Flaubert. laissait peu de place . des visions en des phrases. il n'y a pas cette chose. sans jamais les interrompre d’aucun jugement. Or. Ce corps vivant doit avoir tous les organes nécessaires à l’existence et rien de plus. représentée par toutes les supériorités de naissance. dans l’économie du récit. M. Donc le problème pour les contemporains de Flaubert. résume la signification politique de cette forme inédite d’égalité entre tous les événements qui peuplent le roman. d’esprit. a ses lois logiques et inflexibles et ses engendrements nécessaires(…) ». dit-il. pour le critique. poussant ses phrases devant lui comme un cantonnier pousse ses pierres dans une brouette. l’égalité de tous les êtres. d’éducation et de cœur. et c’est. Ce qu’ils voyaient en péril. des impressions. Flaubert fait tout autre chose : il ajoute les uns aux autres des moments de vie. à travers le défaut d’organicité. C’est que les parties ne soient pas subordonnées à un tout. organisé et développé. c’est d’abord le privilège donné à la vision matérielle. sans préconception supérieure. cette œuvre d'art d'un livre. de toutes les choses et de toutes les situations offerts à la vue. la démocratie en littérature. Flaubert ou Zola. tel qu’on l’entendait autrefois. c’était une conception organique du livre et. Mais cette faute artistique est elle-même assimilable à une affaire de dignité sociale pervertie.

ils ne pourraient s’en distinguer que par l’âme. et dans cette littérature. La bonne relation structurelle des parties au tout repose sur une division entre les âmes d’élite et les êtres vulgaires. Il s’agit de la relation entre ce que des individus ressentent et ce qu’ils devraient ressentir. Car. le vagabond. Ce monde exquis ne regardait les petites gens que par la portière de ses carrosses et la campagne que par la fenêtre de ses palais. dans l’école réaliste dont Madame Bovary est l’exemple « tous les personnages sont égaux (. le fossoyeur. naturellement les choses qui les entourent deviennent aussi importantes qu’eux-mêmes . encore moins aux objets matériels. plus difficiles à débrouiller dans les âmes d’élite que chez le vulgaire » . la fille de cuisine. de sentiment et de comportement qu’on peut attendre de lui ou d’elle en fonction de cette condition. le garçon apothicaire. ce que doivent normalement ressentir les individus qui vivent dans leurs conditions d’existence. l y a toujours eu des petites gens dans la fiction. En revanche. C’est là que prend tout son sens ce que je disais plus haut : la question de la fiction est en fait l’entrelacement de deux questions. Le même partage s’applique aux intrigues de l’âge moderne quand les passions et les émotions des âmes viennent remplacer les coups de la Fortune. et admirablement rempli. Il ne s’agit pas simplement de la relation entre le réel et l’imaginaire. plus compliqués. Et il y a les hommes qui vivent dans la seule sphère de la reproduction de la vie au jour le jour. voués aux petits intérêts et aux sentiments vulgaires étaient aussi voués aux seconds rôles. Il concerne la question de savoir ce qui peut être attendu d’un individu selon la condition qui est la sienne. la laveuse de vaisselle prennent une place énorme . de savoir quel est le genre de perception.) le valet de ferme. C’était déjà ce que signifiait la définition aristotélicienne de la fiction comme un agencement d’actions opposé à la simple succession empirique des faits. le mendiant. De là un grand espace. La vraisemblance qui est la règle d’or du récit classique ne concerne pas simplement le rapport formel des causes et des effets.. bien sûr. les hommes qui sont capables de concevoir de grandes fins et d’affronter les coups de la Fortune en cherchant à les réaliser. l’âme n’existe pas ». plus fins.personnages secondaires. Mais c’est aussi le rapport entre un monde de référence et des mondes alternatifs. le palefrenier. Cette distinction poétique est aussi une distinction entre deux types d’humanité : il y a les hommes actifs. Le critique réactionnaire nous dit crûment la base sociale du modèle classique du récit bien construit et de l’œuvre organique. pour l’analyse des sentiments. c’est un certain agencement d’événements. Ce que le critique réactionnaire nous dit en fait en déplorant le temps du roman des âmes d’élite est 6 . sauf dans les fictions du dernier rang qui leur étaient concédées : farces théâtrales ou tableaux de genre en peinture. La fiction. Mais ces petites gens.

comme toute capacité sensible qui dépasse ce qui est requis pour le service quotidien. du type de vie qui est vécu par les personnages. Germinie Lacerteux. revêt la temporalité et l’intensité d’une chaîne d’événements sensibles d’exception. Elle est celle de la texture de ce réel. C’est dans ce contexte que le baromètre prend son sens. en bout de course. Germinie aussi était une servante fanatiquement dévouée à sa maîtresse. il apparaissait que la même passion qui faisait d’elle une servante modèle 7 . Edmond et Jules de Goncourt avaient publié une autre histoire de servante. Mais cette égalité n’est pas simplement l’équivalence de tous les individus. le plus quelconque a la capacité de transformer la routine de l’existence quotidienne en abîme de la passion. La question n’est pas celle de savoir si le réel est réel. un neveu. la fille de sa maîtresse et. L’aiguille de ce baromètre inutile marque bien plus que les variations quotidiennes de la pression atmosphérique. les collègues et amis de Flaubert. Telle est la signification de cette démocratie littéraire qui vient détruire les proportions du récit : n’importe qui peut éprouver n’importe quel sentiment. Il n’est pas vrai que toutes les sensations soient équivalentes. mais il est vrai que n’importe laquelle d’entre elles est capable de provoquer pour n’importe quelle femme des classes inférieures la vertigineuse accélération qui la rend susceptible d’éprouver les abîmes de la passion. Il n’est pas là pour attester que le réel est bien réel. Le récit de Flaubert témoigne de la révolution qui advient quand une vie normalement vouée à vivre au rythme des jours et des variations du climat et de la température. un perroquet. L’effet de réel est politique en ceci qu’il est un effet d’égalité. au cours du roman. Mais. Elle marque un changement dans la distribution même des capacités d’expérience sensible. Le désordre dans la fiction commence quand les derniers se permettent ce qu’ils ne peuvent pas se permettre. que cette passion s’adresse à un jeune homme ou à un perroquet empaillé. C’est exactement le sujet du récit encombré du fameux baromètre. inspirée de leur expérience vécue.ceci : il y a les individus qui peuvent se permettre d’avoir une âme et il y a ceux qui ne peuvent pas se le permettre. Mais elle ne sert pas comme il convient de servir selon la logique des convenances sociales et des vraisemblances fictionnelles. Le dévouement extrême est tout proche de la perversion radicale. le moment où il apparaît que l’être le plus humble. n’importe quelle émotion ou passion. les objets et les sensations sous la plume de l’écrivain. Quelques années avant Un Cœur simple. toute dévouée au service de sa maîtresse. Un cœur simple : histoire d’une pauvre servante illettrée dont l’existence monotone est marquée par une série de passions ravageuses et toutes malheureuses qui concernent successivement un amoureux. La Félicité d’Un cœur simple est une servante modèle. Elle sert avec une intensité de passion qui n’est pas seulement inutile mais dangereuse. L’objet de cette passion importe peu en lui-même.

il change aussi la texture de la fiction. Le réalisme n’est pas le fait que les écrivains désormais imitent le réel. Il est l’entrelacs d’une multiplicité infinie d’expériences individuelles. c’est ce soulèvement inédit par lequel des filles de paysans ou des employés modestes s’affirment capables de s’approprier des expériences vécues. L’effacement des frontières entre les deux change la texture même du réel. L’histoire 8 . des passions ou des savoir normalement interdits aux gens de leur condition. à l’espèce redoutable de ces filles de paysans qui sont capables de tout pour assouvir leurs passions les plus sensuelles en même temps que leurs aspirations les plus idéales. le tissu vécu d’un monde où il n’est plus possible de distinguer entre les grandes âmes qui pensent. rêvent et agissent et les individus enfermés dans la simple répétition de la vie nue. C’est plutôt que le réel auquel ils ont affaire et celui que produit leur écriture a changé de statut. Il n’est plus le grand espace découvert dont parle le critique réactionnaire. c’est aussi bien celle des frontières qui séparaient deux types d’humanité. Et. Mais la littérature. Les critiques réactionnaires contemporains de Flaubert qui l’ accusent d’être l’incarnation littéraire de la démocratie sont peut-être plus proches de la politique propre à la fiction que les critiques du XX° siècle voyant simplement dans l’excès descriptif du roman réaliste la consécration de l’ordre bourgeois. comme régime moderne de l’art d’écrire. C’est cette nouvelle capacité de n’importe qui à vivre des vies alternatives qui ruine le modèle qui liait l’organicité du récit à la séparation entre hommes actifs et hommes passifs. Cette suppression. Flaubert puisse figurer à la fois le champion du réalisme et celui de la pure recherche du style. le champ d’opération pour les héros aristocratiques des grandes actions ou des sentiments exquis. Mais ce qui rend possible la musique même de sa prose. sentent. L’angélique Félicité et la monstrueuse Germinie sont les deux faces d’une même pièce. âmes d’élite et âmes vulgaires d’élite et hommes vulgaires. est juste le contraire : c’est la suppression des frontières délimitant l’espace de cette pureté.pouvait aussi en faire une femme capable de tout pour satisfaire ses passions et ses désirs sexuels jusqu’au degré le plus extrême de la dégradation physique et morale. Toutes deux appartiennent. de faire et de parler. deux manières d’être. Flaubert n’a assurément aucun penchant pour la démocratie politique. C’est cette révolution qui explique que le même auteur. Or c’est cette même transgression de la hiérarchie normale des formes d’expérience qui lance alors des jeunes ouvriers pour lesquels l’écrivain n’a aucun intérêt ni sympathie sur les chemins de l’émancipation sociale. ce faisant. comme Emma Bovary. sous son double aspect d’agencement d’événements et de rapport entre des mondes. Barthes analysait l’effet de réel selon la vision moderniste qui identifie la modernité littéraire et sa signification politique avec la purification de la structure narrative et l’élimination des images parasitiques du réel.

Mais justement les images ne sont pas des descriptions du visible. en termes platoniciens. Elle n’exprime pas pour autant les aspirations politiques de la démocratie ou celles de l’émancipation sociale. Le réel n’est plus un espace de déploiement stratégique situé en face des pensées et des volontés. Il est désormais la musique même du réel. Ce sont des opérateurs produisant des différences d’intensité. Ce n’est pas non plus qu’elle s’y oppose par dévotion à l’ordre existant. de la distinction entre âmes d’or et âmes de fer. Les critiques se plaignent de ces tableaux qui encombrent l’espace où l’action devrait se déployer. Il est la chaîne des perceptions et des affects qui tissent ces pensées et ces volontés elles-mêmes. Ces tableaux en définitive ne font pas voir grand-chose. des aventuriers des mers d’Orient de Conrad ou des noirs et des petits-blancs du Sud profond de Faulkner. la stratégie nihiliste d’une bourgeoisie menacée par le développement du prolétariat et les insurrections ouvrières. Il est clair pourtant que cette démocratie littéraire est autonome par rapport à la démocratie politique. c’est qu’il n’est plus l’accessoire qu’il était jadis : l’ornement du discours et la caractérisation des manières d’être différentes des personnages. [La capacité pour n’importe qui de vivre n’importe quelle forme d’expérience correspond à une défection dans le schéma de l’action stratégique adaptant des moyens à des fins. Sartre s’est longuement attaché à détecter. La politique de la littérature se nourrit des mêmes transformations de l’expérience sensible qui rendent possible les formes de l’émancipation ouvrière.d’Emma Bovary ne témoigne pas de la distance entre le rêve et la réalité. Il transcrit ce kaléidoscope de micro-événements sensibles qui constituera désormais aussi bien la vie des prolétaires de Zola que celle des bourgeoises de Virginia Woolf. La démocratie du roman réaliste est la musique de la capacité de n’importe qui à éprouver n’importe quelle forme d’expérience sensible. Elle témoigne plus profondément d’un monde où l’étoffe de l’un n’est plus différente de celle de l’autre. Et ces différences d’intensité elles-mêmes marquent la redistribution des mondes d’expérience sensibles ou. C’est cela qui requiert le travail du style. derrière la puissance pétrifiante du style de Flaubert. Mais la force d’inertie qui est au cœur de la révolution littéraire témoigne bien plutôt des tensions et des contradictions qui sont au cœur même de la découverte de l’égale capacité de quiconque à vivre n’importe quelle vie. Si le « réalisme » lui donne une telle importance. Cette chaîne est celle d’une multiplicité d’événements microscopiques à travers lesquels le monde extérieur pénètre les âmes et les âmes fabriquent leur monde vécu. Elle témoigne de la tension même entre la logique de l’égalité sensible et celle de l’action volontaire transformatrice de la réalité. la musique de l’indistinction de l’ordinaire et de l’extraordinaire qui prend dans une même tonalité la vie des servantes de campagne et celle des grandes dames de la capitale. ]C’est cette tension qui 9 .

à la conquête de la société. c’est le décor de l’existence mesquine de l’usurière que Raskolnikov parcourt du regard comme un stratège établissant son plan de bataille. D’un côté. Mais pour affirmer coïncidence entre un destin fictionnel individuel et l’évolution globale d’une société. je n’entre pas dans sa chambre. Julien y est en 10 . il faut oublier la dernière partie du roman. Mimesis. Je considérerai ici deux figures exemplaires le Raskolnikov de Dostoïevski et le Julien Sorel de Stendhal. le Julien Sorel du Rouge et Le Noir. Et il en prenait pour exemple la description minutieuse de la chambre de l’usurière dans Crime et Châtiment. Le prétendu excès de la description marque en fait la division qui s’installe au cœur même de l’action par laquelle le jeune plébéien prétend se donner les moyens de son désir d’ascension sociale. Mais cette déclaration d’humeur empêchait Breton de se rendre compte que la fameuse chambre est en réalité double. comme un décor d’hallucination. Dans le Manifeste Surréaliste André Breton raillait lui aussi la superfluité des descriptions réalistes. C’est. le jeune homme de condition obscure devenu l’empereur des Français et le maître de l’Europe. en suivant les aventures de Julien. le grand historien de la littérature Erich Auerbach fait de son histoire un moment décisif dans le progrès de la représentation de la réalité dans la littérature occidentale. Il perd son temps. Le livre fonde pour lui le réalisme moderne qui nous montre des personnages engagés dans une réalité politique. Or cet inventaire détaillé ne détecte rien de particulier. Raskolnikov planifie son meurtre comme le moyen d’arriver à son but d’être quelque chose dans la société. dans son célèbre libre. Ce n’est pas dans cette vision panoramique de stratège à l’affut que le meurtre trouvera son décor mais seulement dans l’éclair de lumière sous lequel la chambre lui apparaît d’abord globalement. Et. après la Révolution et l’épisode napoléonien. des intrigues et des luttes de pouvoir qui constituent la société postrévolutionnaire. deux jeunes hommes inspirés par le destin de Bonaparte. Il a élaboré la théorie qui justifie ce meurtre : les jeunes gens de talent comme lui ont le droit de sortir de la morale et du droit communs pour se donner les moyens d’exercer leurs compétences au service de la société. Julien Sorel incarne la figure même du fils d’artisan qui. C’est pourquoi.anime les grands récits romanesques du 19 ° siècle qui nous représentent des hommes du peuple partis. le lecteur est introduit à la fois dans tout le réseau des relations sociales. Mais cette rationalisation stratégique de l’action ne fonde aucune capacité de planification et d’exécution rationnelles du meurtre. se sent capable de s’élever à n’importe quel rang dans la société et prend tous les moyens pour y arriver. économique et sociale en perpétuelle évolution. de fait. comme un accès de fièvre qu’il est accompli. disait-il. avec cette description d’écolier. avec un plan stratégique. Mais l’exemple le plus singulier de ce dédoublement est sans doute donné par le grand frère de Raskolnikov.

en attendant que celle sur qui il a tiré ne vienne le retrouver en prison et qu’il ne revive avec elle les moments de passion les plus exaltés. tire sur Madame de Rénal et se laisse conduire dans cette prison où il jouit maintenant du véritable bonheur de l’existence qui est de ne rien faire. achète un pistolet . Cet étrange épisode de la prison apparaît comme l’entrée dans une autre intrigue. il faut l’avouer. Julien cesse tout calcul. en effet. Tout le cours du roman a ainsi identifié les intrigues d’un plébéien ambitieux avec le développement des intrigues qui font une société. Il affirme comme le suprême bonheur pour ces êtres obscurs voués à la gloire de quinze jours des faits-divers le fait de ne rien faire. de jouer la comédie… Il est singulier pourtant que je n’aie connu l’art de jouir de la vie que depuis que j’en vois le terme si près de moi ». que la vie de l’imagination. Cette découverte tardive de « l’art de jouir de la vie » semble contredire toute la logique du roman et toute la logique du contexte politico-social que le roman exprime. le héros sort du jeu des intrigues sociales. dans un autre livre. En moins de temps que n’en nécessitait jusque là la composition de la moindre de ses attitudes face à Mathilde. Il a entouré son héros d’une nuée de conseillers en tous genres qui lui ont appris aussi bien l’art d’obtenir un poste que celui de séduire la femme la plus dévote. Sa femme Mathilde et son ami Fouqué remuent ciel et terre pour le tirer d’affaire mais il leur dit de ne pas l’ennuyer avec ces « détails de la vie réelle ». leur dit-il. Or au moment crucial. Dans la cinquième des Rêveries du promeneur solitaire. Stendhal l’a en quelque sorte emprunté. sûr d’être oublié avant quinze jours. les réflexions nées de sa propre science de la psychologie individuelle. Stendhal n’a cessé d’ajouter à ces calculs.prison et s’attend à une condamnation à mort pour le coup de feu tiré sur Madame de Rénal. à savoir Jean-Jacques Rousseau. des relations sociales et des intrigues politiques. Julien n’a cessé de calculer chacun de ses actes. Tout au long du roman. Il ne veut plus vivre. au prix de le transposer. toute délibération. Rousseau évoque les quelques semaines qu’il a passées dans l’Ile Saint Pierre sur le lac de Bienne après avoir été condamné 11 . Et. Tout au long du roman aussi. Il passe donc ses journées à se promener sur la terrasse de la prison et à fumer des cigares et à réfléchir pour arriver à la conclusion suivante : « Un être obscur tel que moi. à un livre de l’auteur qui a enchanté sa jeunesse. il prend la chaise de poste. Au moment suprême où il devrait utiliser la science de se débrouiller en toutes circonstances dans la société. de fait. serait bien dupe. tout ce jeu d’intrigues s’effondre. En face de la lettre dénonciatrice de Madame de Rénal. chacune de ses attitudes au service de son ambition. Il semble donc y avoir une cassure irrémédiable au cœur du roman du plébéien ambitieux.

il n’a rien fait d’autre que de rêver. maîtres de leur temps. c’est celle d’une égalité sensible qui vient à la fois doubler et contrarier celle qui se traduit sur la scène de l’action politique. de l’autre les hommes de la nécessité qui ne connaissent jamais le loisir. cette pure jouissance qu’il retrouve à la fin quand son coup de pistolet et son enfermement l’ont fait sortir de la logique stratégique des moyens et des fins. tantôt allongé dans un canot sur le lac. c’est l’abolition du partage qui divisait en deux catégories les êtres humains selon leur capacité de faire mais aussi de ne pas faire : d’un côté les hommes d’action. D’un côté le jeune plébéien pense sa sortie de sa condition comme la revanche sur sa situation d’humiliation. L’égalité qui défait les anciennes proportions de la fiction se divise elle-même en deux : elle est le mouvement stratégique qui bouleverse les positions de l’ordre social et elle est la jouissance d’une forme d’expérience sensible nouvelle où sont abolies les anciennes divisions qui partageaient l’humanité en deux mondes d’expérience séparés l’un de l’autre. d’un côté . ce n’est pas simplement le fait négatif de ne rien faire. celle de Julien Sorel dans sa prison-île également bienheureuse. mais seulement . tantôt assis à écouter les vagues sur le rivage. comme Jean-Jacques Rousseau ou Julien Sorel. de l’autre. Le farniente ou la rêverie. Son aventure avec madame de Rénal est deux choses en une : c’est l’exécution d’un devoir qu’il s’est donné : prendre la revanche de sa condition humiliée de précepteur domestique en se rendant le maître de la femme de son maître. Il a proprement consacré son temps au farniente. disait Aristote. C’est le fait positif de se soustraire à la logique d’un monde social où il faut toujours agencer des moyens pour des fins. la pause nécessaire pour refaire leurs forces entre deux moments de travail . les hommes de loisir. comme l’assaut donné à l’ordre des conditions sociales. Ce que nous présente l’intrigue rompue de Stendhal. hormis les plaisirs de l’herborisation. Ces semaines. Mais aussi pour les fils d’artisans. son bonheur consiste simplement dans la jouissance d’une forme d’expérience sensible qui n’est plus marquée par l’inégalité. vivre dans l’incertitude sur le succès de ces moyens. c’est dès le début que l’histoire de Julien Sorel est coupée en deux. L’expérience de Rousseau dans son île-prison bienheureuse. Mais. Mais c’est aussi la pure jouissance d’un moment sensible partagé. ont été si délicieuses qu’il aurait voulu qu’on lui fît de cette île une prison pour le reste de ses jours. 12 . de l’autre les hommes passifs enfermés dans le cercle matériel de la fabrication des moyens d’existence . Or dans cette île-prison. dit Rousseau. capables de poursuivre des fins élevées. voir la jouissance sensible du moment présent gâtée par le souvenir du passé ou l’attente du futur. En ce sens.par le Parlement de Paris et avoir été chassé de la petite ville suisse où il avait cherché refuge. c’est alors l’opposition entre deux formes de subversion de l’ordre social.

ayant. mais l’issue du combat dépend d’un mouvement de hasard ou d’une réaction imprévisible sur le terrain qu’aucun stratège ne peut dominer. La fiction semble ainsi opposer à la politique active des combattants de la République ou du socialisme sa propre politique. et le poing levé du bébé affamé symbolise le triomphe d’une vie obstinée à sa propre perpétuation. Plus tard. Balzac donne de cet échec une étrange explication : ces conspirateurs tout-puissants « s’étant fait des ailes pour parcourir la société de haut en bas. Balzac invente la fiction de ces treize conspirateurs tout-puissants qui connaissent tous les secrets et tous les rouages de la machine sociale. dédaignèrent d’y être quelque chose parce qu’ils y pouvaient tout ». Mais on peut poser le problème à l’envers : la rupture littéraire des liens de la causalité de l’action nous permet aussi de percevoir les 13 . Plus tard Dostoïevski développera l’incapacité de Raskolnikov à faire coïncider la logique de l’action intellectuellement programmée et celle de l’acte matériellement accompli. en démontrant la vanité de l’action individuelle ou collective qui croit imposer ses fins. avec les vingt livres des Rougon-Macquart. au dernier livre du cycle. Tout se passe comme si « pouvoir » se divisait en deux. Tolstoï mettra sur la grande scène de l’Histoire la faillite du modèle napoléonien de l’action stratégique. nous dit-il « les pieds dans tous les salons. le fils incestueux du savant . les mains dans tous les coffres-forts. Cette dissociation affecte d’abord la fiction. indépendamment de tout savoir et de toute signification. Les généraux croient réaliser leurs desseins stratégiques en disposant leurs troupes sur le champ de bataille. Celle-ci tend à absorber à son profit l’égalité des êtres et celle des états sensibles. les coudes dans la rue.Le moment où l’aventure individuelle de quelques personnages vient se confondre avec l’histoire globale d’une société est donc le moment d’une étrange dissociation. Les papiers du savant démontrant comment les lois de l’hérédité ont déterminé cette évolution sont brûlés et ils sont remplacés sur ses étagères par la layette d’un bébé. Le roman moderne semble d’emblée marquée par un scénario qui est celui de la faillite de l’action volontaire. Or chacun des trois épisodes de l’Histoire des Treize est l’histoire d’un échec. leurs têtes sur tous les oreillers ». tout l’édifice scientifique s’écroule. Cela commence avec Stendhal et ses héros qui ne goûtent le vrai bonheur qu’entre les murs de la prison. C’est pourquoi le bon général Koutouzov fait un somme pendant que son état-major discute les plans de bataille. Cela continue avec Balzac et ses héros qui veulent se rendre maîtres des ressorts de la machine sociale. Zola prétendra donner l’analyse scientifique de l’ascension d’une famille plébéienne identifiée à la fois avec l’essor de la société démocratique et la montée de la névrose moderne. Les voies littéraires de l’égalité sensible semblent ainsi diverger des voies de la transformation politique et sociale. Mais.

Le Rouge et le Noir est achevé au printemps de 1830. Mais il y a aussi. de la femme et du prolétariat. il transcrit à sa manière cette exigence d’une égalité sensible qui aille au-delà de la transformation des institutions étatiques. bien sûr. Il ne serait pas difficile de retrouver la même tension dans les rapports à la fois intimes et tendus de la pensée marxiste et de l’émancipation ouvrière. de la politique révolutionnaire et de la transformation sociale. de ce pouvoir positif de ne rien faire. Mais pour eux l’adhésion à la doctrine saint-simonienne fait à l’inverse partie d’un effort pour échapper à la condition du « robuste » ouvrier. Il est publié à l’automne de la même année.tensions et contradictions qui sont au cœur des schémas de l’évolution historique. normalement interdit aux hommes et aux femmes enfermés dans la cadre de la vie nue . Entre temps il y a eu. Celle-ci a. se pose la question : que faire de ce moment d’égalité sensible ? Il y a l’opération officielle qui liquide ce moment avec l’avènement de la monarchie bourgeoise appuyée sur les forces de l’argent et la manipulation de l’opinion. Après quoi. bien sûr. La société des intrigues de la Monarchie restaurée s’est effondrée en trois jours avec l’apparition de ce peuple en armes. la grande opération menée par les jeunes gens issus de l’Ecole Polytechnique qui ont embrassé l’utopie saint-simonienne. d’inscrire dans la réalité les plans de la doctrine saint-simonienne. l’année suivante. Quand le jeune Marx oppose la révolution humaine à la révolution seulement politique. opéré une rupture semblable à celle du roman. Mais quand il veut baser cette révolution sur l’existence d’une classe d’hommes entièrement 14 . du travailleur productif et de la reproduction. Mais ils se soucient peu des plans stratégiques des saint-simoniens et ne manifestent aucun désir de s’enrôler dans une armée industrielle des travailleurs. en leur qualité de robustes travailleurs. la révolution de Juillet. Ceux-ci prônent la réhabilitation de l’industrie. l’élève de l’Ecole polytechnique et le journaliste présentent une version grand écran du moment d’égalité sensible partagé. à qui on demande d’exercer sa force matérielle en laissant à d’autres le soin de penser ou le loisir de rêver. en un sens. C’est la conquête hic et nunc d’une forme d’égalité sensible qui passe d’abord par la conquête de ce loisir . où l’ouvrier en blouse. Ils font des prédications publiques. On peut poser le problème à partir du contexte immédiat de l’histoire de Julien Sorel. envoient des émissaires faire du porte à porte dans les quartiers populaires et organisent aussi des cérémonies de fraternisation entre apôtres bourgeois et prolétaires. L’émancipation pour eux n’est pas une affaire de stratégie. Or la réaction des ouvriers qu’ils d’efforcent ainsi de recruter est symptomatique : ils veulent bien des paroles d’amour et des cérémonies de fraternisation entre bourgeois et travailleurs. une armée industrielle de travailleurs. On leur demande. Le but pratique de ces cérémonies d’amour partagé est de recruter des ouvriers afin de créer une armée d’un nouveau type.

Mais les raisons de cette science sont contaminées par le même mal qui rend vain le savoir des conspirateurs balzaciens. Pour ne pas être indéfiniment différée. la manière dont ces choses sont liées et font un sens d’ensemble. Il faut toujours faire œuvre de fiction pour dire : voilà ce qui est donné. Il doit séparer de ce désir de communisme présent la fin lointaine d’un communisme à venir comme résultat d’une évolution historique comprise et maîtrisée. Sans doute la science marxiste essaie-t-elle de s’arranger avec ce secret troublant qui double les grands récits scientifiques du progrès et de l’évolution. C’est pourquoi la rigueur scientifique doit se renverser et s’affirmer comme la nécessité de l’action violente qui interrompt le mouvement sans fin de la vie qui produit et se reproduit. Elle le traduit encore en termes stratégiques en expliquant que la marche scientifique vers l’avenir socialiste ne peut imposer ses désirs au cours du monde en anticipant les développements du processus historique. Voilà les causes de ce donné. comme le coup de pistolet de Julien Sorel. C’est une manière de configurer une certaine réalité comme le réel. Le monde sensible auquel elle a affaire n’est plus l’espace bien dégagé des fins et moyens des hommes d’action d’hier. des stratèges tolstoïens ou du médecin de Zola. Dans les schémas de l’action collective comme dans les scénarios des personnages fictionnels. C’est celui d’une vie dont il faut maîtriser les innombrables enlacements de situations et d’événements. Mais cette opposition est elle-même un scénario fictionnel. Mais derrière l’idée de l’adaptation au mouvement objectif de la vie. la réalité que nous voyons et éprouvons. 15 . Car la fiction n’est pas l’opposé du réel. il y a le pressentiment que ce mouvement ne conduit à aucune fin par lui-même et que le désir de changer la vie ne repose sur aucun processus objectif. il se sépare clairement des formes d’émancipation de ces ouvriers qui affirment leur capacité de jouir ici et maintenant d’une forme d’égalité sensible. la connaissance de la connexion des causes et des effets structurant l’exploitation et la domination sociale qui doit permettre la transformation future. Je l’évoque seulement pour souligner un point essentiel concernant les rapports entre fiction et politique.dépossédés et qui n’ont plus rien à perdre que leurs chaînes. la droite ligne de l’action pensée comme conséquence d’une volonté instruite par la science s’est perdue. Il est courant d’opposer les réalités solides dont s’occupent les hommes politiques responsables aux fictions de mondes meilleurs auxquels croient les rêveurs. C’est alors la science. Je n’irai pas plus loin sur ce terrain qui excède de beaucoup l’objet de mon intervention. la révolution doit être mise en œuvre comme un coup de main. d’une vie au dynamisme de laquelle les actions de la volonté doivent s’adapter au prix de découvrir le secret ultime : cette vie dont il faut suivre les évolutions et qui norme les volontés ne veut rien elle-même et ne conduit nulle part.

D’un côté. elles peuvent nous aider à penser autrement la manière dont la politique décrit des situations. des événements à des significations . Elles articulent des agencements d’événements avec des conflits entre des mondes. Mais aussi ces fictions sont des sortes de modèles expérimentaux. mais elle est aussi un conflit entre des mondes. A ce titre. 16 . La teneur de leurs descriptions et de leurs enchaînements narratifs est liée à une décision sur l’égalité ou l’inégalité. elles ont leur politique à elles. les futurs que cet état de choses autorise ou interdit. des articulations exemplaires des rapports entre le réel. d’un possible contre un autre. le possible et le nécessaire. sur ce que des êtres appartenant à une certaine condition peuvent ou ne peuvent pas éprouver. Le choix prétendu du réel contre l’imaginaire ou du possible contre l’impossible est toujours en fait le choix d’un réel contre un autre. lie des causes à des effets et agence des possibles. dire et faire. C’est en cela que les fictions de la littérature touchent à la politique. L’action politique aussi a ce double caractère de la fiction que mettent en évidence les fictions littéraires : elle lie des effets à des causes.Voilà la manière dont elles peuvent ou doivent changer.

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