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Gustave Flaubert

TROIS CONTES
(1877)

Table des matières UN CŒUR SIMPLE ...................................................................................................4
I .......................................................................................................4 II .......................................................................................................6 III .....................................................................................................16 IV .....................................................................................................32 V .....................................................................................................43

LA LÉGENDE DE SAINT JULIEN L'HOSPITALIER .................................................................................................46
I .....................................................................................................46 II ............................................................................................... ......60 III .....................................................................................................73

HÉRODIAS .................................................................................................81
I .....................................................................................................81 II .....................................................................................................92 III ...................................................................................................107

À propos de cette édition électronique.................................121

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et tout l'appartement sentait un peu le moisi. Un vestibule étroit séparait la cuisine de la salle où Mme Aubain se tenait tout le long du jour. repassait. elle faisait la cuisine et le ménage. un tas pyramidal de boîtes et de cartons. ayant appartenu à ses ancêtres et placée derrière les Halles. battre le beurre. mort au commencement de 1809. il y avait d'abord la chambre de « Madame ». engraisser les volailles. très grande. qui cependant n'était pas une personne agréable. Alors elle vendit ses immeubles. Cette maison. savait brider un cheval. Pour cent francs par an. tendue d'un papier à fleurs pâles. s'alignaient huit chaises d'acajou. La pendule. et –4– . Elle avait intérieurement des différences de niveau qui faisaient trébucher. et resta fidèle à sa maîtresse. assise près de la croisée dans un fauteuil de paille. Elle avait épousé un beau garçon sans fortune. et elle quitta sa maison de Saint-Melaine pour en habiter une autre moins dispendieuse. lavait. se trouvait entre un passage et une ruelle aboutissant à la rivière. sauf la ferme de Toucques et la ferme de Geffosses. revêtue d'ardoises. Deux bergères de tapisserie flanquaient la cheminée en marbre jaune et de style Louis XV. représentait un temple de Vesta. Contre le lambris.UN CŒUR SIMPLE I Pendant un demi-siècle. les bourgeoises de Pont l'Évêque envièrent à Mme Aubain sa servante Félicité. Au premier étage. au milieu. en lui laissant deux enfants très jeunes avec une quantité de dettes. Un vieux piano supportait. cousait. sous un baromètre. car le plancher était plus bas que le jardin. peint en blanc. dont les rentes montaient à cinq mille francs tout au plus.

Une lucarne au second étage éclairait la chambre de Félicité. Quant à la propreté. À vingt-cinq ans. et recueillait du doigt sur la table les miettes de son pain. elle mangeait avec lenteur. Elle communiquait avec une chambre plus petite. elle enfouissait la bûche sous les cendres et s'endormait devant l'âtre. ne montrait plus d'entêtement. et par-dessus sa camisole un tablier à bavette. Dès la cinquantaine. dans les marchandages. le poli de ses casseroles faisait le désespoir des autres servantes. comme les infirmières d'hôpital. souvenirs d'un temps meilleur et d'un luxe évanoui. sans matelas. on lui en donnait quarante. Ensuite un corridor menait à un cabinet d'étude . cuit exprès pour elle. En toute saison elle portait un mouchoir d'indienne fixé dans le dos par une épingle. un jupon rouge. toujours silencieuse. où l'on voyait deux couchettes d'enfants. des bas gris. Son visage était maigre et sa voix aiguë. fonctionnant d'une manière automatique.contenant le portrait de « Monsieur » en costume de muscadin. un bonnet lui cachant les cheveux. la taille droite et les gestes mesurés. ayant vue sur les prairies. et travaillait jusqu'au soir sans interruption . toujours fermé. un pain de douze livres. elle ne marqua plus aucun âge . pour ne pas manquer la messe. Elle se levait dès l'aube. son rosaire à la main. des livres et des paperasses garnissaient les rayons d'une bibliothèque entourant de ses trois côtés un large bureau de bois noir. et qui durait vingt jours. la vaisselle en ordre et la porte bien close. des paysages à la gouache et des gravures d'Audran. le dîner étant fini. Personne. puis. Économe. Puis venait le salon. Les deux panneaux en retour disparaissaient sous des dessins à la plume. et rempli de meubles recouverts d'un drap. semblait une femme en bois. –5– . et.

s'était tué en tombant d'un échafaudage.II Elle avait eu. et qui fumait sa pipe les deux coudes sur le timon d'un banneau. un foulard. de la galette. Elle eut peur et se mit à crier. un maçon. Aussitôt il parla des récoltes et des notables de la commune. car son père avait abandonné Colleville pour la ferme des Écots. ses camarades la jalousaient. et. Il l'aborda d'un air tranquille. et en frôlant les roues elle reconnut Théodore. offrit de la reconduire. Il lui paya du cidre. puisque c'était « la faute de la boisson ». son histoire d'amour ! Son père. Tout de suite elle fut étourdie. buvait à plat ventre l'eau des mares. stupéfaite par le tapage des ménétriers. cette masse de monde sautant à la fois. y devint fille de basse-cour. Elle se tenait à l'écart modestement. ils l'entraînèrent à l'assemblée de Colleville. Au bord d'un champ d'avoine. quand un jeune homme d'apparence cossue. elle voulut dépasser un grand chariot de foin qui avançait lentement. et l'employa toute petite à garder les vaches dans la campagne. disant qu'il fallait tout pardonner. Un soir du mois d'août (elle avait alors dix-huit ans). un fermier la recueillit. la bigarrure des costumes. sur la route de Beaumont. Un autre soir. les dentelles. il la renversa brutalement. Elle grelottait sous des haillons. les croix d'or. Elle ne sut que répondre et avait envie de s'enfuir. à propos de rien était battue. et. ses sœurs se dispersèrent. du café. et finalement fut chassée pour un vol de trente sols. s'imaginant qu'elle le devinait. Il s'éloigna. vint l'inviter à la danse. comme elle plaisait aux patrons. les lumières dans les arbres. Elle entra dans une autre ferme. Puis sa mère mourut. qu'elle n'avait pas commis. –6– . comme une autre.

sans commandement. sous un arbre isolé. À sa place. en souriant. « Ah ! » dit-elle. et. Elle n'était pas innocente à la manière des demoiselles. en traînant leurs pas. Elle marchait soutenue par son étreinte . Enfin. et attendait une femme à son goût . mais la raison et l'instinct de l'honneur l'empêchèrent de faillir. soulevaient de la poussière. Elle reprit. Théodore.de sorte que maintenant ils se trouvaient voisins. –7– . l'énorme charretée de foin oscillait devant eux. parvenue au rendez-vous. Ils se rencontraient au fond des cours. Elle s'échappait la nuit. « Mais non. je vous jure ! » et du bras gauche il lui entoura la taille. les animaux l'avaient instruite . et les quatre chevaux. Théodore la torturait avec ses inquiétudes et ses instances. Il fit de grands serments. les étoiles brillaient. ils tournèrent à droite. et les apporterait dimanche prochain. Le vent était mou. elle baissa la tête. derrière un mur. lui avaient acheté un homme . il annonça qu'il irait lui-même à la Préfecture prendre des informations. Bientôt il avoua quelque chose de fâcheux : ses parents. il n'était pas pressé. Il l'embrassa encore une fois . Alors il lui demanda si elle pensait au mariage. en obtint des rendez-vous. Le moment arrivé. elle courut vers l'amoureux. Il ajouta qu'on désirait l'établir. ils se ralentirent. Du reste. Puis. elle disparut dans l'ombre. Cette résistance exaspéra l'amour de Théodore. l'idée de servir l'effrayait. la semaine suivante. l'année dernière. la sienne en redoubla. Elle hésitait à le croire. que c'était mal de se moquer. elle trouva un de ses amis. si bien que pour le satisfaire (ou naïvement peut-être) il proposa de l'épouser. Cette couardise fut pour Félicité une preuve de tendresse . mais d'un jour à l'autre on pourrait le reprendre . entre onze heures et minuit.

elle questionna une bourgeoise en capeline de veuve. de Toucques. Elle se jeta par terre. –8– . Chaque lundi matin. et se rendit à Pont-l'Évêque. déclara son intention d'en partir . mais paraissait avoir tant de bonne volonté et si peu d'exigences que Mme Aubain finit par dire : « Soit. lui semblaient formés d'une matière précieuse . le brocanteur qui logeait sous l'allée étalait par terre ses ferrailles. Puis la ville se remplissait d'un bourdonnement de voix. Puis elle revint à la ferme. l'un âgé de sept ans. elle enferma tout son petit bagage dans un mouchoir. La douceur du milieu avait fondu sa tristesse. au bout du mois. ayant reçu ses comptes. Ils arrivaient à huit heures bien juste. où se mêlaient des hennissements de chevaux. des habitués venaient faire une partie de boston. Ce fut un chagrin désordonné. je vous accepte ! » Félicité. elle les portait sur son dos comme un cheval. des grognements de cochons. La jeune fille ne savait pas grand-chose. des bêlements d'agneaux. un quart d'heure après. Cependant elle se trouvait heureuse. et qui précisément cherchait une cuisinière. poussa des cris. Devant l'auberge. Théodore avait épousé une vieille femme très riche. planant sur tout ! Paul et Virginie. Félicité préparait d'avance les cartes et les chaufferettes. était installée chez elle. et Mme Aubain lui défendit de les baiser à chaque minute. Tous les jeudis. appela le Bon Dieu.Il lui apprit qu'elle ne devait plus le revoir. et se retiraient avant le coup de onze. ce qui la mortifia. D'abord elle y vécut dans une sorte de tremblement que lui causaient « le genre de la maison » et le souvenir de « Monsieur ». et gémit toute seule dans la campagne jusqu'au soleil levant. et. l'autre de quatre à peine. Pour se garantir de la conscription. Mme Lehoussais.

et qui était Robelin. le fermier de Toucques. Tous deux offraient à leur propriétaire des poules ou des fromages. Vers midi. avec un affreux caniche dont les pattes salissaient tous les meubles. obèse. son ample redingote brune. la casquette en arrière. Elle l'ouvrait avec plaisir devant M. et craignait toujours de se compromettre. ruiné par la crapule et qui vivait à Falaise sur le dernier lopin de ses terres. l'habitude l'entraînant. le jabot de sa chemise. Pour instruire les enfants d'une manière agréable. il leur fit cadeau d'une géographie en estampes. il se versait à boire coup sur coup. des anthropophages coiffés de –9– . il s'enfermait avec elle pendant des heures dans le cabinet de « Monsieur ». le fermier de Geffosses. respectait infiniment la magistrature.avec le bruit sec des carrioles dans la rue. portant une veste grise et des houseaux armés d'éperons. c'était Liébard. Mme Aubain recevait la visite du marquis de Gremanville. un de ses oncles. Félicité invariablement déjouait leurs astuces . ancien avoué. sa façon de priser en arrondissant le bras. Elles représentaient différentes scènes du monde. le nez crochu. petit. on voyait paraître sur le seuil un vieux paysan de haute taille. avait des prétentions au latin. Peu de temps après. Bourais. Malgré ses efforts pour paraître gentilhomme jusqu'à soulever son chapeau chaque fois qu'il disait : « Feu mon père ». rouge. et ils s'en allaient pleins de considération pour elle. Félicité le poussait dehors poliment : « Vous en avez assez. Monsieur de Gremanville ! À une autre fois ! » Et elle refermait la porte. Sa cravate blanche et sa calvitie. tout son individu lui produisait ce trouble où nous jette le spectacle des hommes extraordinaires. et lâchait des gaillardises. Comme il gérait les propriétés de Madame. au plus fort du marché. Il se présentait toujours à l'heure du déjeuner. À des époques indéterminées.

et la vitesse de ses jambes découvrait ses petits pantalons brodés. une baleine qu'on harponnait. se précipitait pour cueillir des bluets. faisait des ricochets sur la mare. les enfants n'osaient plus parler. et qui repassait son canif sur sa botte. Un soir d'automne. apparaît comme une tache grise.plumes. La lune à son premier quartier éclairait une partie du ciel. Paul donna l'explication de ces gravures à Félicité. Virginie donnait à manger aux lapins. Paul montait dans la grange. Quand le temps était clair. Celle des enfants était faite par Guyot. Il était le seul reste d'une habitation de plaisance. etc. maintenant disparue. on s'en retourna par les herbages. et la mer. attrapait des oiseaux. un singe enlevant une demoiselle. des Bédouins dans le désert. fameux pour sa « belle main ». La cour est en pente. un pauvre diable employé à la Mairie. ils décampaient. accablée de souvenirs . ou tapait avec un bâton les grosses futailles qui résonnaient comme des tambours. Mme Aubain penchait son front. Ce fut même toute son éducation littéraire. Le papier de la muraille en lambeaux tremblait aux courants d'air. et un brouillard flottait comme une écharpe sur les sinuosités de la – 10 – . au loin. « Mais jouez donc ! » disait-elle et bien vite. la maison dans le milieu . Félicité retirait de son cabas des tranches de viande froide. et on déjeunait dans un appartement faisant suite à la laiterie. on s'en allait de bonne heure à la ferme de Geffosses.

que cachait le brouillard. poussa Virginie. tomba plusieurs fois en tâchant de gravir le talus. puis se mirent en rond devant elles. Ses sabots. et continuellement lançait des mottes de gazon qui l'aveuglaient. Dans la troisième pâture quelques-uns se levèrent. une seconde de plus il l'éventrait. et la grosse bête. C'était un taureau. fut un sujet de conversation à Pont-l'Évêque. étendus au milieu du gazon. Félicité reculait toujours devant le taureau.Toucques. « Ne craignez rien ! » dit Félicité . un beuglement formidable s'éleva. et elle arrachait à deux mains des plaques de terre qu'elle lui jetait dans les yeux. cherchait éperdue comment franchir le haut-bord. secouait les cornes et tremblait de fureur en beuglant horriblement. « Non ! non ! moins vite ! » Elles pressaient le pas cependant. Il baissait le mufle. et entendaient par-derrière un souffle sonore qui se rapprochait. Mme Aubain. murmurant une sorte de complainte. Il avança vers les deux femmes. regardaient tranquillement ces quatre personnes passer. battaient l'herbe de la prairie . et. Mme Aubain allait courir. Elle eut le temps de se couler entre deux barreaux. Cet événement. les autres l'imitèrent. elle flatta sur l'échine celui qui se trouvait le plus près . et à force de courage y parvint. – 11 – . ne se doutant même pas qu'elle eût rien fait d'héroïque. Des bœufs. Paul ensuite. au bout de l'herbage avec ses deux petits. toute surprise. voilà qu'il galopait maintenant ! Félicité se retourna. pendant bien des années. comme des marteaux. tandis qu'elle criait : « Dépêchez-vous ! dépêchez-vous ! » Mme Aubain descendit le fossé. Le taureau avait acculé Félicité contre une claire-voie . Félicité n'en tira aucun orgueil. s'arrêta. sa bave lui rejaillissait à la figure. Mais. quand l'herbage suivant fut traversé. il fit volte-face.

Virginie l'occupait exclusivement ; car elle eut, à la suite de son effroi, une affection nerveuse, et M. Poupart, le docteur, conseilla les bains de mer de Trouville. Dans ce temps-là, ils n'étaient pas fréquentés. Mme Aubain prit des renseignements, consulta Bourais, fît des préparatifs comme pour un long voyage. Ses colis partirent la veille, dans la charrette de Liébard. Le lendemain, il amena deux chevaux dont l'un avait une selle de femme, munie d'un dossier de velours ; et sur la croupe du second un manteau roulé formait une manière de siège. Mme Aubain y monta, derrière lui. Félicité se chargea de Virginie, et Paul enfourcha l'âne de M. Lechaptois, prêté sous la condition d'en avoir grand soin. La route était si mauvaise que ses huit kilomètres exigèrent deux heures. Les chevaux enfonçaient jusqu'aux paturons dans la boue, et faisaient pour en sortir de brusques mouvements des hanches ; ou bien ils butaient contre les ornières ; d'autres fois, il leur fallait sauter. La jument de Liébard, à de certains endroits, s'arrêtait tout à coup. Il attendait patiemment qu'elle se remît en marche ; et il parlait des personnes dont les propriétés bordaient la route, ajoutant à leur histoire des réflexions morales. Ainsi, au milieu de Toucques, comme on passait sous des fenêtres entourées de capucines, il dit, avec un haussement d'épaules : « En voilà une, Mme Lehoussais, qui au lieu de prendre un jeune homme… » Félicité n'entendit pas le reste ; les chevaux trottaient, l'âne galopait ; tous enfilèrent un sentier, une barrière tourna, deux garçons parurent, et l'on descendit devant le purin, sur le seuil même de la porte. La mère Liébard, en apercevant sa maîtresse, prodigua les démonstrations de joie. Elle lui servit un déjeuner où il y avait un aloyau, des tripes, du boudin, une fricassée de poulet, du cidre mousseux, une tarte aux compotes et des prunes à l'eau-de-vie, accompagnant le tout de politesses à Madame qui paraissait en
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meilleure santé, à Mademoiselle devenue « magnifique », à M. Paul singulièrement « forci », sans oublier leurs grandsparents défunts que les Liébard avaient connus, étant au service de la famille depuis plusieurs générations. La ferme avait, comme eux, un caractère d'ancienneté. Les poutrelles du plafond étaient vermoulues, les murailles noires de fumée, les carreaux gris de poussière. Un dressoir en chêne supportait toutes sortes d'ustensiles, des brocs, des assiettes, des écuelles d'étain, des pièges à loup, des forces pour les moutons ; une seringue énorme fit rire les enfants. Pas un arbre des trois cours qui n'eût des champignons à sa base, ou dans ses rameaux une touffe de gui. Le vent en avait jeté bas plusieurs. Ils avaient repris par le milieu ; et tous fléchissaient sous la quantité de leurs pommes. Les toits de paille, pareils à du velours brun et inégaux d'épaisseur, résistaient aux plus fortes bourrasques. Cependant la charreterie tombait en ruine. Mme Aubain dit qu'elle aviserait, et commanda de reharnacher les bêtes. On fut encore une demi-heure avant d'atteindre Trouville. La petite caravane mit pied à terre pour passer les Écores ; c'était une falaise surplombant des bateaux ; et trois minutes plus tard, au bout du quai, on entra dans la cour de l'Agneau d'or, chez la mère David. Virginie, dès les premiers jours, se sentit moins faible, résultat du changement d'air et de l'action des bains. Elle les prenait en chemise, à défaut d'un costume ; et sa bonne la rhabillait dans une cabane de douanier qui servait aux baigneurs. L'après-midi, on s'en allait avec l'âne au-delà des roches noires, du côté d'Hennequeville. Le sentier, d'abord, montait entre des terrains vallonnés comme la pelouse d'un parc, puis arrivait sur un plateau où alternaient des pâturages et des champs en labour. À la lisière du chemin, dans le fouillis des ronces, des houx se dressaient ; çà et là, un grand arbre mort faisait sur l'air bleu des zigzags avec ses branches.

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Presque toujours on se reposait dans un pré, ayant Deauville à gauche, Le Havre à droite et en face la pleine mer. Elle était brillante de soleil, lisse comme un miroir, tellement douce qu'on entendait à peine son murmure ; des moineaux cachés pépiaient, et la voûte immense du ciel recouvrait tout cela. Mme Aubain, assise, travaillait à son ouvrage de couture ; Virginie près d'elle tressait des joncs ; Félicité sarclait des fleurs de lavande ; Paul, qui s'ennuyait, voulait partir. D'autres fois, ayant passé la Toucques en bateau, ils cherchaient des coquilles. La marée basse laissait à découvert des oursins, des godefiches, des méduses ; et les enfants couraient, pour saisir des flocons d'écume que le vent emportait. Les flots endormis, en tombant sur le sable, se déroulaient le long de la grève ; elle s'étendait à perte de vue, mais du côté de la terre avait pour limite les dunes la séparant du Marais, large prairie en forme d'hippodrome. Quand ils revenaient par là, Trouville, au fond sur la pente du coteau, à chaque pas grandissait, et avec toutes ses maisons inégales semblait s'épanouir dans un désordre gai. Les jours qu'il faisait trop chaud, ils ne sortaient pas de leur chambre. L'éblouissante clarté du dehors plaquait des barres de lumière entre les lames des jalousies. Aucun bruit dans le village. En bas, sur le trottoir, personne. Ce silence épandu augmentait la tranquillité des choses. Au loin, les marteaux des calfats tamponnaient des carènes, et une brise lourde apportait la senteur du goudron. Le principal divertissement était le retour des barques. Dès qu'elles avaient dépassé les balises, elles commençaient à louvoyer. Leurs voiles descendaient aux deux tiers des mâts ; et, la misaine gonflée comme un ballon, elles avançaient, glissaient dans le clapotement des vagues, jusqu'au milieu du port, où l'ancre tout à coup tombait. Ensuite le bateau se plaçait contre le quai. Les matelots jetaient par-dessus le bordage des poissons palpitants ; une file de charrettes les attendait, et des femmes en
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Paul y fut envoyé. et fit bravement ses adieux. M. Celui de Caen passait pour le meilleur. de la main droite un autre enfant. Elle leur acheta une couverture. ou dans les promenades que l'on faisait. Bourais l'éclaira sur le choix d'un collège. Mme Aubain se résigna à l'éloignement de son fils. Félicité se prit d'affection pour eux. Elle avait retrouvé une sœur . des chemises. tenant un nourrisson à sa poitrine. qui peu de temps après entra dans la chambre. Virginie y songea de moins en moins. un jour. satisfait d'aller vivre dans une maison où il aurait des camarades. Le mari ne se montrait pas. un fourneau . Félicité regrettait son tapage. et à sa gauche un petit mousse les poings sur les hanches et le béret sur l'oreille. qui d'ailleurs n'aimait pas les familiarités du neveu. car il tutoyait son fils . Mme Aubain la congédia. aborda Félicité. elle mena tous les jours la petite fille au catéchisme. comme Virginie toussait et que la saison n'était plus bonne. Mais une occupation vint la distraire . et Nastasie Barette. apparut. évidemment ils l'exploitaient. Cette faiblesse agaçait Mme Aubain. toute joyeuse. Une d'elles. femme Leroux. – 15 – . elle revint à Pont-l'Évêque.bonnet de coton s'élançaient pour prendre les corbeilles et embrasser leurs hommes. Au bout d'un quart d'heure. et. On les rencontrait toujours aux abords de la cuisine. parce qu'il était indispensable. à partir de Noël.

s'asseyait. ouvrait le banc de Mme Aubain. la tour de Babel. Puis. Elle croyait voir le paradis. les filles à gauche. car il n'était pas seulement oiseau. le passage de Dieu les avait sanctifiées . derrière le tabernacle. et elle garda de cet éblouissement le respect du Très-Haut et la crainte de sa colère. les colombes à cause du Saint-Esprit. un groupe en bois représentait saint Michel terrassant le dragon. le Saint-Esprit dominait la Vierge . mais encore un feu. des idoles renversées . Pourquoi l'avaient-ils crucifié. Le curé discourait. Les garçons à droite. des peuples qui mouraient. guérissait les aveugles. elle n'y comprenait rien. elle – 16 – . Elle avait peine à imaginer sa personne . Quant aux dogmes. se trouvaient dans sa vie . C'est peut-être sa lumière qui voltige la nuit aux bords des marécages. toutes ces choses familières dont parle l'Évangile. son haleine qui pousse les nuées. sur le fumier d'une étable ? Les semailles. les moissons. lui qui chérissait les enfants. les enfants récitaient. Le prêtre fit d'abord un abrégé de l'Histoire Sainte. sur un vitrail de l'abside. le déluge. ne tâcha même pas de comprendre. des villes en flammes. et elle demeurait dans une adoration. emplissaient les stalles du chœur . par douceur. le curé se tenait debout près du lutrin . et avait voulu. elle s'avançait sous la haute nef entre la double ligne des chaises. jouissant de la fraîcheur des murs et de la tranquillité de l'église. un autre la montrait à genoux devant l'Enfant Jésus et. et d'autres fois un souffle. nourrissait les foules. sa voix qui rend les cloches harmonieuses .III Quand elle avait fait à la porte une génuflexion. les pressoirs. naître au milieu des pauvres. elle pleura en écoutant la Passion. et elle aima plus tendrement les agneaux par amour de l'Agneau. et promenait ses yeux autour d'elle.

elle se présenta dans la sacristie. son éducation religieuse ayant été négligée dans sa jeunesse . qu'elle apprit le catéchisme. pour le chapelet. Pas à pas. son cœur lui battait dans la poitrine . recevaient l'hostie successivement. elle manqua s'évanouir. Aux éclats de l'orgue. pour le livre. le troupeau des vierges portant des couronnes blanches pardessus leurs voiles abaissés formait comme un champ de neige . quand ils faisaient en s'en allant claquer leurs sabots sur les dalles. puis le défilé des garçons commença . Quand ce fut le tour de Virginie. Le lendemain. les chantres et la foule entonnèrent l'Agnus Dei . Ce fut de cette manière. à force de l'entendre. et dès lors elle imita toutes les pratiques de Virginie.finissait par s'endormir . de bonne heure. La cloche tinta. et se réveillait tout à coup. et les mains jointes. mais juste en face. et. et dans le même ordre revenaient à leurs prieDieu. Les têtes se courbèrent . Elle la reçut dévotement. pour les gants. Félicité se pencha pour la voir . jeûnait comme elle. avec l'imagination que donnent les vraies tendresses. les filles se levèrent. il y eut un silence. Avec quel tremblement elle aida sa mère à l'habiller ! Pendant toute la messe. sa figure devenait la sienne. À la Fête-Dieu. elles firent ensemble un reposoir. sa robe l'habillait. se confessait avec elle. en fermant les paupières. s'agenouillaient sur la première marche. et. le curé lui donnât la communion. pour que M. Bourais lui cachait un côté du chœur . Elle s'agita pour les souliers. – 17 – . il lui sembla qu'elle était elle-même cette enfant . au moment d'ouvrir la bouche. elle éprouva une angoisse. M. elles allaient vers l'autel tout illuminé. La Première Communion la tourmentait d'avance. et elle reconnaissait de loin la chère petite à son cou plus mignon et à son attitude recueillie. mais n'y goûta pas les mêmes délices. après eux.

un jour. Elle s'ennuyait de n'avoir plus à peigner ses cheveux. Félicité monta les bagages sur l'impériale.Mme Aubain voulait faire de sa fille une personne accomplie . et regardait les murailles. lisait un peu. Félicité soupirait. Alors Mme Aubain eut une défaillance . et il en descendit une religieuse qui venait chercher Mademoiselle. Mme Lechaptois. avec un bouquet de violettes. fit des recommandations au cocher. comme Guyot ne pouvait lui montrer ni l'anglais ni la musique. le ménage Lormeau. et. Le matin. M. ces demoiselles Rochefeuille. Puis elle songea que sa maîtresse. trouvant Madame insensible. Virginie. La privation de sa fille lui fut d'abord très douloureuse. et le soir tous ses amis. avait raison. Ces choses dépassaient sa compétence. à la border dans son lit. se promenait dans son jardin. une vieille tapissière s'arrêta devant la porte . la voiture partit. à lui lacer ses bottines. de Houppeville et Bourais se présentèrent pour la consoler. et de cette façon comblait le vide des heures. les autres jours lui écrivait. elle résolut de la mettre en pension chez les Ursulines de Honfleur. Félicité entrait dans la chambre de Virginie. peut-être. Ses doigts trop – 18 – . elle essaya de faire de la dentelle. Enfin. et plaça dans le coffre six pots de confiture et une douzaine de poires. de ne plus la tenir par la main quand elles sortaient ensemble. fut prise d'un grand sanglot . Mais trois fois la semaine elle en recevait une lettre. Dans son désœuvrement. elle embrassait sa mère qui la baisait au front en répétant : « Allons ! du courage ! du courage ! » Le marchepied se releva. au dernier moment. L'enfant n'objecta rien. et de ne plus voir continuellement sa gentille figure. par habitude.

une barrière entre elles. Et il embellissait. placé en arrière comme un pilote.lourds cassaient les fils . et. Pour « se dissiper ». du savon. avait perdu le sommeil. elle dressait son couvert. ce qui mettait une gêne. la seconde. et se rendait à l'église. suivant son mot. une tasse à café . Victor alla successivement à Morlaix. Ils déjeunaient l'un en face de l'autre . La première fois. Il arrivait le dimanche après la messe. elle n'entendait à rien. Au premier coup des vêpres. ce fut une boîte en coquilles . la troisième. appuyée sur son bras dans un orgueil maternel. L'arrivée des enfants la consola. de l'eau-de-vie. elle demanda la permission de recevoir son neveu Victor. un peu de moustache. elle le bourrait tellement de nourriture qu'il finissait par s'endormir. et elle acceptait cette besogne. Mais Paul devenait capricieux. Il apportait ses nippes à raccommoder . à Dunkerque et à Brighton . les joues roses. C'était l'époque des vacances. elle le réveillait. et sentant l'odeur de la campagne qu'il avait traversée. était « minée ». au retour de chaque voyage. la poitrine nue. parfois même de l'argent. nouait sa cravate. de bons yeux francs. soit un paquet de cassonades. son père l'emmena au cabotage. il lui offrait un cadeau. Il l'amusait en lui racontant des histoires mêlées de termes marins. heureuse d'une occasion qui le forçait à revenir. et Virginie n'avait plus l'âge d'être tutoyée. Tout de suite. – 19 – . Ses parents le chargeaient toujours d'en tirer quelque chose. Au mois d'août. un grand bonhomme en pain d'épices. avait la taille bien prise. mangeant elle-même le moins possible pour épargner la dépense. et un petit chapeau de cuir. brossait son pantalon.

indifférent à tout cela. deux ans parti. Félicité. La ville dormait. des douaniers se promenaient . elle s'élançait. sortit du port. revint sur ses pas . se heurtait contre des amarres . il leva la tête . en passant près du Calvaire. elle prit à droite. où des voyageurs se bousculaient entre les barriques de cidre. Sa membrure craquait. les vagues pesantes fouettaient sa proue. les paniers de fromage. se perdit dans des chantiers. en apercevant des chevaux dans le ciel. le mercredi soir. on ne vit plus personne . et de l'eau tombait sans – 20 – . Le paquebot. et un mousse restait accoudé sur le bossoir. s'enfonça. Victor annonça qu'il était engagé au long cours. voulut recommander à Dieu ce qu'elle chérissait le plus . au lieu de prendre à gauche. Elle fit le tour du bassin rempli de navires. Un palan qui les enlevait les descendait dans un bateau. sur la mer argentée par la lune. quand on retira l'échelle tout à coup. des lumières s'entrecroisèrent. La voile avait tourné. criait : « Victor ! » . debout. des gens qu'elle accosta l'engagèrent à se hâter. on entendait chanter des poules. elle chaussa des galoches. les sacs de grain . Au bord du quai. Il serait. Félicité. et avala les quatre lieues qui séparent Pontl'Évêque de Honfleur. qui devait démarrer du Havre prochainement. après le dîner de Madame. le capitaine jurait . disparut. et pour lui dire encore adieu. Quand elle fut devant le Calvaire. les yeux vers les nuages. dans la nuit du surlendemain. irait rejoindre sa goélette. la face baignée de pleurs. puis le terrain s'abaissa. il faisait une tache noire qui pâlissait toujours. d'autres hennissaient. effrayés par la mer. et. qui ne l'avait pas reconnu. par le paquebot de Honfleur. et elle se crut folle. que des femmes halaient en chantant. et.Un lundi 14 juillet 1819 (elle n'oublia pas la date). peut-être. La perspective d'une telle absence désola Félicité . et elle pria pendant longtemps.

et elle marchait dans la salle. mais délicate. mais l'Amérique. Sa mère exigeait du couvent une correspondance réglée. souvenirs de la géographie en estampes. et. à l'autre bout du monde. il était mangé par les sauvages. Les filles de l'auberge s'éveillaient. Le pauvre gamin durant des mois allait donc rouler sur les flots ! Ses précédents voyages ne l'avaient pas effrayée. de son fauteuil à la fenêtre. quand il faisait de l'orage. pas de nouvelles ! Pour qu'elle se consolât par son exemple. les Colonies.discontinuer par les trous de l'écluse. elle le voyait battu par cette même tempête. au sommet d'un mât fracassé. elle s'en retourna. En écoutant le vent qui grondait dans la cheminée et emportait les ardoises. Félicité pensa exclusivement à son neveu. Félicité lui dit : – 21 – . Dès lors. ou bien. Deux heures sonnèrent. Les jours de soleil. La moindre émotion l'énervait. malgré son désir d'embrasser l'autre enfant. Un matin que le facteur n'était pas venu. sous une nappe d'écume . Le parloir n'ouvrirait pas avant le jour. Mme Aubain en avait d'autres sur sa fille. pris dans un bois par des singes. se mourait le long d'une plage déserte. cela était perdu dans une région incertaine. les Îles. tout le corps en arrière. Et jamais elle ne parlait de ses inquiétudes. elle se tourmentait de la soif . comme elle entrait dans Pont-l'Évêque. Il fallut abandonner le piano. Les bonnes sœurs trouvaient qu'elle était affectueuse. elle s'impatienta . contrarierait Madame . on revenait . De l'Angleterre et de la Bretagne. Un retard. avec un bruit de torrent. craignait pour lui la foudre. bien sûr. C'était vraiment extraordinaire ! depuis quatre jours.

puis oublia. Bourais. puis commença des explications sur les longitudes . en ajoutant : « Voici. avec son porte-crayon. je m'en moque ! un mousse. fut indignée contre Madame. et leurs destinées devaient être la même. Il avait lu ce renseignement dans une gazette. bien que nourrie dans la rudesse. il indiqua dans les découpures d'une tache ovale un point noir. Le pharmacien lui apprit que le bateau de Victor était arrivé à La Havane. Les deux enfants avaient une importance égale. un gueux. Il atteignit son atlas. Mme Aubain reprit sa promenade. Il lui paraissait tout simple de perdre la tête à l'occasion de la petite. imperceptible.« Moi. À cause des cigares. voilà six mois que je n'en ai reçu !… – De qui donc ?… » La servante répliqua doucement : « Mais… de mon neveu ! – Ah ! votre neveu ! » Et. Un lien de son cœur les unissait. et Victor circulait parmi les nègres dans un nuage de tabac. » Elle se pencha sur la carte . et il avait un beau sourire de cuistre devant l'ahurissement de Félicité. belle affaire !… tandis que ma fille… Songez donc !… Félicité. haussant les épaules. elle interrogea M. Madame. – 22 – . Enfin. elle imaginait La Havane un pays où l'on ne fait pas autre chose que de fumer. ce qui voulait dire : Je n'y pensais plus !… Au surplus. Pouvait-on « en cas de besoin » s'en retourner par terre ? À quelle distance était-ce de Pontl'Évêque ? Pour le savoir.

tressaillit. – 23 – . Puis. qu'elle n'en avait pas besoin. à Trouville. On n'en disait pas davantage. elle eut recours à sa maîtresse. tant son intelligence était bornée ! Ce fut quinze jours après que Liébard. en s'appuyant la tête à la cloison. Elle lui proposa d'aller voir sa sœur. sans lui rien apprendre .ce réseau de lignes coloriées fatiguait sa vue. et lui remit une lettre qu'envoyait son beau-frère. le front baissé. rit énormément . Félicité répondit. et ferma ses paupières. qui comptait les mailles d'un tricot. les mains pendantes. avec un regard profond : « C'est un malheur… qu'on vous annonce. Le bonhomme Liébard jugea convenable de se retirer. elle le pria de lui montrer la maison où demeurait Victor. l'œil fixe. et. à l'heure du marché comme d'habitude. décacheta la lettre. Votre neveu… » Il était mort. entra dans la cuisine. et Bourais l'invitant à dire ce qui l'embarrassait. il éternua. Ne sachant lire aucun des deux. une candeur pareille excitait sa joie . et Félicité n'en comprenait pas le motif. qui devinrent roses tout à coup. Félicité tomba sur une chaise. Mme Aubain tremblait un peu. d'une voix basse. Il y eut un silence. elle répétait par intervalles : « Pauvre petit gars ! pauvre petit gars ! » Liébard la considérait en exhalant des soupirs. Mme Aubain. Bourais leva les bras. par un geste. elle qui s'attendait peut-être à voir jusqu'au portrait de son neveu. le posa près d'elle.

les longues aiguilles sur la table à ouvrage. elle connut les circonstances de sa fin. le visage dans l'oreiller. et machinalement elle soulevait. Elle jeta sur la berge un tas de chemises. pour la fièvre jaune. elle s'y abandonna. prit son battoir . le vent agitait la rivière . l'ayant coulée la veille. et le chef avait dit : « Bon ! encore un ! » Ses parents l'avaient toujours traité avec barbarie. Quatre médecins le tenaient à la fois. et les deux poings contre les tempes.Alors elle dit : « Ça ne leur fait rien. au fond. à eux ! » Sa tête retomba . et elle sortit de l'appartement. On l'avait trop saigné à l'hôpital. jusqu'au soir fut très brave . Il était mort immédiatement. comme des chevelures de cadavres flottant dans l'eau. dans sa chambre. de grandes herbes s'y penchaient. Elle retenait sa douleur. mais. Des femmes passèrent dans la cour avec un bard d'où dégouttelait du linge. par oubli. retroussa ses manches. Elle aima mieux ne pas les revoir . par le capitaine de Victor lui-même. et ils ne firent aucune avance. Sa planche et son tonneau étaient au bord de la Toucques. et les coups forts qu'elle donnait s'entendaient dans les autres jardins à côté. Virginie s'affaiblissait. En les apercevant par les carreaux. Les prairies étaient vides. – 24 – . à plat ventre sur son matelas. ou endurcissement de misérables. Beaucoup plus tard. elle se rappela sa lessive . de temps à autre. il fallait aujourd'hui la rincer .

Sa mère s'était procuré un petit fût d'excellent vin de Malaga . « Pas encore ! » dit le médecin . et tous deux montèrent dans la voiture. et eût tout de suite repris sa fille à la maison. M. Mme Aubain s'y décida. depuis le château de Tancarville jusqu'aux phares du Havre. qu'elle rejoignit une heure plus tard. c'était peut-être désespéré. mes gants ! Plus vite donc ! » Virginie avait une fluxion de poitrine . sans le climat de Pont-l'Évêque. Il faisait très froid. Ensuite on se reposait sous la tonnelle. une fièvre continuelle et des marbrures aux pommettes décelaient quelque affection profonde. riant à l'idée d'être grise. Virginie s'y promenait à son bras. et il était dans le vestibule. Puis elle courut après le cabriolet. elle rencontra devant la porte le cabriolet de M. pour allumer un cierge. de la toux. Quelquefois le soleil traversant les nuages la forçait à cligner ses paupières. pendant qu'elle regardait les voiles au loin et tout l'horizon.Des oppressions. Mais. « Donnez-moi ma chaufferette. Elle fit un arrangement avec un loueur de voitures. Il y a dans le jardin une terrasse d'où l'on découvre la Seine. Ses forces reparurent. où elle se tenait aux torsades. sous des flocons de neige qui tourbillonnaient. sur les feuilles de pampre tombées. L'automne s'écoula doucement. quand une réflexion lui vint : La cour – 25 – . Poupart . Félicité se précipita dans l'église. qui la menait au couvent chaque mardi. Félicité rassurait Mme Aubain. un soir qu'elle avait été aux environs faire une course. elle en buvait deux doigts. La nuit allait venir. sauta légèrement par derrière. Mme Aubain nouait son chapeau. Poupart avait conseillé un séjour en Provence. et. ma bourse. pas davantage.

elle aperçut Virginie étalée sur le dos. Des religieuses emportèrent Mme Aubain. Vers le milieu. la porte s'entrebâilla. Félicité parvint au second étage. Enfin. jetait de l'eau bénite sur les draps. Elle les baisa plusieurs fois . et n'eût pas éprouvé un immense étonnement si Virginie les eût – 26 – . et la tête en arrière sous une croix noire s'inclinant vers elle. la bouche ouverte. elle se présenta chez le docteur. les lèvres bleuirent. Pendant deux nuits. les mains jointes. un glas de mort. Puis elle resta dans l'auberge. et la contemplait. La bonne sœur avec un air de componction dit « qu'elle venait de passer ». elle remarqua que la figure avait jauni. elle entendit des sons étranges. « C'est pour d'autres ». Le couvent se trouvait au fond d'une ruelle escarpée. poussait des hoquets d'agonie. et le brouillard blanchissait les fenêtres. Mme Aubain. Il était rentré. le nez se pinçait. des savates se traînèrent. et une religieuse parut. En même temps. elle prit la diligence de Lisieux. La supérieure était debout. Au bout de plusieurs minutes. moins pâles que sa figure. les yeux s'enfonçaient. au pied de la couche qu'elle tenait dans ses bras. Trois chandeliers sur la commode faisaient des taches rouges. pensa-t-elle . et reparti à la campagne. croyant que des inconnus apporteraient une lettre. et Félicité tira violemment le marteau. le glas de Saint-Léonard redoublait.n'est pas fermée ! si des voleurs s'introduisaient ? Et elle descendit. revenait s'asseoir. à droite. Le lendemain. au petit jour. À la fin de la première veille. entre les rideaux immobiles. Dès le seuil de la chambre. Elle répétait les mêmes prières. Félicité ne quitta pas la morte. dès l'aube.

Félicité la sermonnait doucement . dans une voiture fermée. voulait la rejoindre. dont elle glissa la moitié dans sa poitrine. et. la descendit dans sa bière. couvertes de mantes noires. – 27 – . Un surtout. Le désespoir de Mme Aubain fut illimité. l'obsédait. et lui disait en pleurant qu'il avait reçu l'ordre d'emmener Virginie. lui posa une couronne. avait un surcroît de tristesse. le trouvant injuste de lui avoir pris sa fille elle qui n'avait jamais fait de mal. Elle fit sa toilette. Pendant plusieurs mois. Son mari. et ils ne faisaient rien. et dont la conscience était si pure. Le corps fut ramené à Pont-l'Évêque. étala ses cheveux. il fallut encore trois quarts d'heure pour atteindre le cimetière. costumé comme un matelot. ils la regardaient. et extraordinaires de longueur à son âge. résolue à ne jamais s'en dessaisir. pour de pareilles âmes le surnaturel est tout simple. D'abord elle se révolta contre Dieu. inerte. Une fois. et Félicité. Bourais était derrière. Mais non ! elle aurait dû l'emporter dans le Midi. revenait d'un long voyage. Après la messe. Tout à l'heure (elle montrait l'endroit). Alors ils se concertaient pour découvrir une cachette quelque part. elle resta dans sa chambre. Elle songeait à son neveu. les femmes. le père et la fille lui étaient apparus l'un auprès de l'autre . elle rentra du jardin. n'ayant pu lui rendre ces honneurs. Félicité en coupa une grosse mèche. l'enveloppa de son linceul. comme si on l'eût enterré avec l'autre. qui suivait le corbillard. suivant les intentions de Mme Aubain. criait en détresse au milieu de ses rêves. il fallait se conserver pour son fils et pour l'autre. M. D'autres docteurs l'auraient sauvée ! Elle s'accusait. Paul marchait en tête et sanglotait. Ils étaient blonds. ensuite les principaux habitants. en souvenir « d'elle ». bouleversée.rouverts .

Puis des années s'écoulèrent. Félicité tous les jours s'y rendait.« Elle ? » reprenait Mme Aubain. en 1825. C'était une petite colonne de marbre rose. une espèce de consolation. les lettres de son fils. elles possédaient un nègre et un perroquet. On les apercevait sur leur gazon. peu de jours après. deux vitriers badigeonnèrent le vestibule . et les anciennes connaissances peu à peu s'en allèrent : Guyot. avec une dalle dans le bas. et qui avait chez lui. Elle arrosait leurs feuilles. Un sous-préfet nouveau. paralysé depuis longtemps. – 28 – . assez grandes déjà. Bourais. une portion du toit. ouvrait la barrière. vers cette époque. Une nuit. en 1827. Robelin. et arrivait devant la tombe de Virginie. ce fut à Madame d'offrir le pain bénit . Félicité accourait pour la prévenir. et des chaînes autour enfermant un jardinet. « Ah ! oui !… oui !… Vous ne l'oubliez pas ! » Allusion au cimetière. la Toussaint. sa belle-sœur avec trois « demoiselles ». s'absenta mystérieusement . Mme Aubain eut leur visite. qu'on lui avait scrupuleusement défendu. À quatre heures précises. elle passait au bord des maisons. l'oncle Gremanville. Liébard. faillit tuer un homme. renouvelait le sable. outre sa femme. comme se réveillant. l'Assomption. Mme Lechaptois. montait la côte. habillées de blouses flottantes . tombant dans la cour. Ainsi. quand elle put y venir. Du plus loin qu'elles paraissaient. toutes pareilles et sans autres épisodes que le retour des grandes fêtes : Pâques. Mme Aubain. Les plates-bandes disparaissaient sous une couverture de fleurs. où l'on se reportait plus tard. et ne manqua pas de la rendre. en éprouva un soulagement. fut nommé : le baron de Larsonnière. Des événements intérieurs faisaient une date. Mais une chose était seule capable de l'émouvoir. ex-consul en Amérique. L'été de 1828. se mettait à genoux pour mieux labourer la terre. le conducteur de la malle-poste annonça dans Pontl'Évêque la Révolution de Juillet.

et les étendirent sur les deux couches. un merle gazouillait. à longs poils. – 29 – . se demandant si telle chose lui aurait plu. Toutes ses petites affaires occupaient un placard dans la chambre à deux lits. il en refaisait d'autres . C'était la première fois de leur vie. et elles s'étreignirent. Mme Aubain n'étant pas d'une nature expansive. Leurs yeux se fixèrent l'une sur l'autre. mais il était tout mangé de vermine. avant de les replier. Elles retirèrent également les jupons. les mouchoirs. couleur marron . Ses robes étaient en ligne sous une planche où il y avait trois poupées. qui tournait son rouet dans la cuisine. Elles retrouvèrent un petit chapeau de peluche. Félicité le réclama pour elle-même.Il ne pouvait suivre aucune carrière. et désormais la chérit avec un dévouement bestial et une vénération religieuse. s'emplirent de larmes . un ménage. Un jour d'été. et des papillons s'envolèrent de l'armoire. Félicité lui en fut reconnaissante comme d'un bienfait. enfin la maîtresse ouvrit ses bras. et des plis formés par les mouvements du corps. les bas. Elles se promenaient ensemble le long de l'espalier et causaient toujours de Virginie. tout semblait vivre dans une douceur profonde. L'air était chaud et bleu. en tricotant près de la fenêtre. étant absorbé dans les estaminets. en telle occasion ce qu'elle eût dit probablement. satisfaisant leur douleur dans un baiser qui les égalisait. Elle lui payait ses dettes . Le soleil éclairait ces pauvres objets. La bonté de son cœur se développa. Mme Aubain les inspectait le moins souvent possible. et les soupirs que poussait Mme Aubain. la cuvette qui lui servait. arrivaient à Félicité. des cerceaux. elle se résigna . en faisait voir les taches. la servante s'y jeta .

craignait de la perdre. et accommodé une vinaigrette qu'il mangeait tranquillement. Un billet de la baronne annonçait à Mme Aubain que. Il occupait depuis longtemps l'imagination de Félicité. tâcha de nettoyer son bouge. rêvait à l'établir dans le fournil. et au bras une tumeur plus grosse que sa tête. sans qu'il gênât Madame. quelquefois lui apportait de la galette. où il s'était introduit. et lui jetaient des cailloux qui tombaient sur son grabat. dans les décombres d'une porcherie. Quand le cancer eut crevé. avec des cheveux très longs. Elle soigna des cholériques. les paupières enflammées. car il venait d'Amérique . Mais ils se fâchèrent . Il mourut . Une fois même elle avait dit : « C'est Madame qui serait heureuse de l'avoir ! » – 30 – . car un matin. Ce jour-là. le nègre de Mme de Larsonnière se présenta. continuellement secoué par un catarrhe. un vieillard passant pour avoir fait des horreurs en 93. elle le trouva dans sa cuisine. son mari étant élevé à une préfecture. ils partaient le soir . en rentrant de l'angélus. le plaçait au soleil sur une botte de paille . allongeait les mains dès qu'il la voyait s'éloigner. et le pauvre vieux. Elle lui procura du linge. ce fut le père Colmiche. où il gisait. avec le bâton. et offrait à boire aux soldats. elle se mettait devant la porte avec une cruche de cidre. Elle protégeait les Polonais . la remerciait de sa voix éteinte. Il vivait au bord de la rivière. elle fit dire une messe pour le repos de son âme. Après les Polonais. et elle la priait d'accepter cet oiseau.Quand elle entendait dans la rue les tambours d'un régiment en marche. il lui advint un grand bonheur : au moment du dîner. elle le pansa tous les jours. si bien qu'elle s'en informait auprès du nègre. Les gamins le regardaient par les fentes du mur. et même il y en eut un qui déclarait la vouloir épouser. comme un souvenir. la chaîne et le cadenas. en bavant et en tremblant. et en témoignage de ses respects. et ce mot lui rappelait Victor. tenant le perroquet dans sa cage.

s'en débarrassait de cette façon. – 31 – . ne pouvant l'emmener. qui.Le nègre avait redit le propos à sa maîtresse.

riaient aussi . monsieur de Houppeville et de nouveaux habitués : Onfroy l'apothicaire. Elle entreprit de l'instruire . les voisins se mettaient à leurs fenêtres. ne parlant plus du moment qu'on le regardait ! Néanmoins il cherchait la compagnie .IV Il s'appelait Loulou. On le comparait à une dinde. monsieur ! Je vous salue. La figure de Bourais. et les regards qu'il envoyait à l'oiseau manquaient de tendresse. il commençait à rire. lui paraissait très drôle. Mme Aubain. qu'il ennuyait. bientôt il répéta « Charmant garçon ! Serviteur. Les éclats de sa voix bondissaient dans la cour. sans doute. l'écho les répétait. dans l'angle du perron . – 32 – . Bourais se coulait le long du mur. faisaient leur partie de cartes. pour n'être pas vu du perroquet. à rire de toutes ses forces. à une bûche ! autant de coups de poignard pour Félicité ! étrange obstination de Loulou. atteignait la rivière. Marie ! » Il était placé auprès de la porte. s'arrachait les plumes. Son corps était vert. pendant que ces demoiselles Rochefeuille. car le dimanche. Dès qu'il l'apercevait. Mais il avait la fatigante manie de mordre son bâton. et se démenait si furieusement qu'il était impossible de s'entendre. en dissimulant son profil avec son chapeau. et plusieurs s'étonnaient qu'il ne répondît pas au nom de Jacquot. monsieur Varin et le capitaine Mathieu. le donna pour toujours à Félicité. puisque tous les perroquets s'appellent Jacquot. et sa gorge dorée. M. et. éparpillait ses ordures. il cognait les vitres avec ses ailes. puis entrait par la porte du jardin . répandait l'eau de sa baignoire . son front bleu. le bout de ses ailes rose.

Enfin. malgré le tatouage de ses bras et ses gros favoris. et elle arrêtait les passants : « Vous n'auriez pas vu. une chose verte qui voltigeait. par humeur joviale. à Melaine. Elle l'avait posé sur l'herbe pour le rafraîchir. elle en faisait la description. Elle y courut. un jour. quand un poids léger lui tomba sur l'épaule. mon perroquet ? » À ceux qui ne connaissaient pas le perroquet. Félicité. le plaça dans la cuisine. Quand il descendait l'escalier. près de Madame. assise au milieu du banc. au bas de la côte. s'étant permis d'enfoncer la tête dans sa corbeille . les savates en lambeaux. comme en ont les poules. par hasard. Loulou ! Que diable avait-il fait ? Peut-être qu'il s'était promené aux environs ! – 33 – . enfin. quelquefois. rien ! Un porte-balle lui affirma qu'il l'avait rencontré tout à l'heure. On ne savait pas ce qu'elle voulait dire. sans écouter sa maîtresse qui lui criait : « Prenez donc garde ! vous êtes folle ! » Ensuite elle inspecta tous les jardins de Pontl'Évêque . bien qu'il ne fût pas cruel. dans la boutique de la mère Simon. puis la gauche . et. une autre fois que Mme Lormeau l'agaçait du bout de son ombrelle. au bord de l'eau et sur les toits. elle crut distinguer derrière les moulins. épuisée. et. il se perdit. Paul. Fabu menaçait de lui tordre le cou. elle rentra. M. et elle avait peur qu'une telle gymnastique ne lui causât des étourdissements. Au contraire ! il avait plutôt du penchant pour le perroquet. la mort dans l'âme . et il circulait par la maison. il en happa la virole . Sa chaînette fut retirée. que ces manières effrayaient. elle racontait toutes ses démarches. levait la patte droite.Loulou avait reçu du garçon boucher une chiquenaude. jusqu'à vouloir. Mais au haut de la côte. quand elle revint. plus de perroquet ! D'abord elle le chercha dans les buissons. quelquefois. il appuyait sur les marches la courbe de son bec. Elle le guérit. ne pouvant plus parler ni manger. eut l'imprudence de lui souffler aux narines la fumée d'un cigare . et depuis lors il tâchait toujours de le pincer à travers sa chemise. C'était sous sa langue une épaisseur. lui apprendre des jurons. Il devint malade. Tout à coup. s'absenta une minute . en arrachant cette pellicule avec ses ongles.

« Félicité ! la porte ! la porte ! » Ils avaient des dialogues. comme elle penchait son front en branlant la tête à la manière des nourrices. ou plutôt ne s'en remit jamais. Il escaladait ses doigts. les grandes ailes du bonnet et les ailes de l'oiseau frémissaient ensemble. Tous les êtres fonctionnaient avec le silence des fantômes. se répandre à tous les coins du diocèse. elle répliquait : « Oui. la scie du menuisier qui logeait en face . mais où son cœur s'épanchait. et elle. Madame ». se cramponnait à son fichu . lui. un mal d'oreilles. Comme pour la distraire. ni inconvénient pour le monde.Elle eut du mal à s'en remettre. et le carillon des cloches. Des bourdonnements illusoires achevaient de la troubler. Par suite d'un refroidissement. il reproduisait le tic tac du tournebroche. Souvent sa maîtresse lui disait : « Mon Dieu ! comme vous êtes bête ! » . Un seul bruit arrivait maintenant à ses oreilles. Loulou. elle était sourde . en cherchant quelque chose autour d'elle. il lui vint une angine . le mugissement des bœufs. peu de temps après. et elle parlait très haut. débitant à satiété les trois phrases de son répertoire. et. l'appel aigu d'un vendeur de poisson. – 34 – . n'existaient plus. Bien que ses péchés auraient pu sans déshonneur pour elle. y répondant par des mots sans plus de suite. dans son isolement. le curé jugea convenable de ne plus recevoir sa confession que dans la sacristie. et. mordillait ses lèvres. aux coups de la sonnette. Trois ans plus tard. M. Le petit cercle de ses idées se rétrécit encore. était presque un fils. un amoureux. la voix du perroquet. imitait Mme Aubain. même à l'église.

Des chiens aboyaient autour des fermes . le – 35 – . éperdu.Quand des nuages s'amoncelaient et que le tonnerre grondait. Mais. une malle-poste au grand galop se précipitait comme une trombe. à cause du froid. En voyant cette femme qui ne se dérangeait pas. au milieu de sa cage. Un certain Fellacher se chargea de cette besogne. montrait tantôt sa queue. montait au plafond. tantôt son bec. et les ongles dans les fils de fer. qu'elle l'avait mis devant la cheminée. dépassa le Haut-Chêne. Derrière elle. atteignit SaintGatien. mais revenait vite sur un des chenets. et par la fenêtre allait barboter dans le jardin . comme la diligence égarait parfois les colis. Les pommiers sans feuilles se succédaient aux bords de la route. avec ses petits sabots noirs et son cabas. Une congestion l'avait tué. sans doute. Le ruissellement de l'eau excitait son délire . il poussait des cris. sautillant pour sécher ses plumes. Elle crut à un empoisonnement par le persil . elle marchait prestement. se rappelant peut-être les ondées de ses forêts natales. et les mains sous son mantelet. et. la tête en bas. Elle traversa la forêt. malgré l'absence de toutes preuves. et. Elle pleura tellement que sa maîtresse lui dit : « Eh bien ! faites-le empailler ! » Elle demanda conseil au pharmacien. sur le milieu du pavé. De la glace couvrait les fossés. Un matin du terrible hiver de 1837. ses soupçons portèrent sur Fabu. il voletait. renversait tout. elle le trouva mort. Il écrivit au Havre. elle résolut de le porter elle-même jusqu'à Honfleur. qui avait toujours été bon pour le perroquet. dans un nuage de poussière et emportée par la descente.

lui fit des recommandations. pendant que ses quatre chevaux qu'il ne pouvait retenir accéléraient leur train . la déception du premier amour.conducteur se dressa par-dessus la capote. et splendide. Enfin il arriva. et. Il le promettait toujours pour la semaine prochaine . Le sang coulait. et. il les jeta dans le débord. Loulou n'avait rien. il annonça le départ d'une caisse . fut d'ouvrir son panier. avec son grand fouet. le départ de son neveu. les deux premiers la frôlaient . heureusement. et à pleine volée. l'étouffaient. au bout de six mois. plus loin. et la misère de son enfance. Arrivée au sommet d'Ecquemauville. droit sur une branche d'arbre. ses mains qu'elle y porta étaient rouges. lui cingla du ventre au chignon un tel coup qu'elle tomba sur le dos. et il n'en fut plus question. revinrent à la fois. sans dire ce qu'elle envoyait. « Ils me l'auront volé ! » pensait-elle. et le postillon criait aussi. Fellacher garda longtemps le perroquet. une patte en l'air. lui montant à la gorge. d'une secousse de ses guides. Puis elle voulut parler au capitaine du bateau . la mer. quand elle reprit connaissance. mais furieux releva le bras. mise dans son panier par précaution. Elle sentit une brûlure à la joue droite . la tête – 36 – . comme les flots d'une marée. Alors une faiblesse l'arrêta . Elle s'assit sur un mètre de cailloux. C'était à croire que jamais Loulou ne reviendrait. et se consolait de sa blessure en regardant l'oiseau. se tamponna le visage avec son mouchoir. qui se vissait dans un socle d'acajou. puis elle mangea une croûte de pain. elle aperçut les lumières de Honfleur qui scintillaient dans la nuit comme une quantité d'étoiles . la mort de Virginie. Son premier geste. s'étalait confusément.

et le portrait du comte d'Artois dans l'enfoncement de la lucarne. Félicité poussait même ce genre de respect si loin. Chaque matin. Elle allait quêter chez les voisines des flambeaux et des paillassons. Une grande armoire gênait pour ouvrir la porte. une table. tant il contenait d'objets religieux et de choses hétéroclites. plusieurs bonnes Vierges. un œil-de-bœuf regardait la cour . la boîte en coquillages que lui avait donnée Victor . et un cube de savon bleu dans une assiette ébréchée. accroché par ses rubans. Loulou fut établi sur un corps de cheminée qui avançait dans l'appartement. afin d'embellir le reposoir que l'on dressait dans la rue. un bénitier en noix de coco . Ne communiquant avec personne. elle les prenait pour sa chambre. et d'insignifiantes actions jusqu'en leurs moindres détails. la géographie en estampes. couverte d'un drap comme un autel. supportait un pot à l'eau. où elle admettait peu de monde. le petit chapeau de peluche. elle l'apercevait à la clarté de l'aube. deux peignes. C'est ainsi qu'il y avait des fleurs artificielles au bord de la commode. des médailles.oblique. près du lit de sangle. elle vivait dans une torpeur de somnambule. et se rappelait alors les jours disparus. sur la commode. Au moyen d'une planchette. – 37 – . que l'empailleur par amour du grandiose avait dorée. avait l'air tout à la fois d'une chapelle et d'un bazar. En face de la fenêtre surplombant le jardin. Elle l'enferma dans sa chambre. Cet endroit. qu'elle conservait une des redingotes de Monsieur ! Toutes les vieilleries dont ne voulait plus Mme Aubain. puis un arrosoir et un ballon. Les processions de la Fête-Dieu la ranimaient. en s'éveillant. pleine de tranquillité. une paire de bottines . et au clou du miroir. sans douleur. On voyait contre les murs : des chapelets. des cahiers d'écriture. et mordant une noix.

le perroquet se trouvant sanctifié par ce rapport avec le Saint-Esprit. et observa qu'il avait quelque chose du perroquet. dans les contributions. à son départ. en Basse Bretagne. on apprit la mort de M. et Mme Aubain. du même coup d'œil. dans une auberge. pour s'énoncer. elle contemplait toujours le Saint-Esprit. et même avoir commencé des démarches pour les eaux et forêts. Mme Aubain l'en dissuada. L'ayant acheté. Elle dénigra les usages de Pont-l'Évêque. sentit un allégement. Et Félicité priait en regardant l'image. elle le suspendit à la place du comte d'Artois. il avait découvert sa voie : l'enregistrement ! et y montrait de si hautes facultés qu'un vérificateur lui avait offert sa fille. mais de temps à autre se tournait un peu vers l'oiseau. n'avait pu choisir une colombe. Elle eut envie de se mettre dans les demoiselles de la Vierge. Après avoir été d'abord clerc de notaire. Un événement considérable surgit : le mariage de Paul. La rumeur d'un suicide se – 38 – . Bourais. représentant le baptême de Notre-Seigneur.À l'église. blessa Félicité . Paul. puis dans le commerce. de sorte que. l'amena chez sa mère. La semaine suivante. Ils s'associèrent dans sa pensée. fit la princesse. qui devenait plus vivant à ses yeux et intelligible. par une inspiration du ciel. devenu sérieux. tout à coup. puisque ces bêtes-là n'ont pas de voix. Avec ses ailes de pourpre et son corps d'émeraude. dans la douane. elle les voyait ensemble. mais plutôt un des ancêtres de Loulou. c'était vraiment le portrait de Loulou. Sa ressemblance lui parut encore plus manifeste sur une image d'Épinal. Le Père. à trente-six ans. en lui promettant sa protection.

De plus. Félicité remonta les étages. Ils avaient emporté les deux couchettes. avec leurs matelas. et fut obligée de s'asseoir. les sangsues ne calmèrent pas l'oppression . ses façons étant d'une hauteur qui éloignait. les héritiers survinrent. lui semblait contraire à l'ordre des choses. Félicité la pleura. sa chaufferette. Mme Aubain étudia ses comptes. choisit des meubles.confirma . l'apothicaire lui cria dans l'oreille que la maison était à vendre. puis ils regagnèrent l'enregistrement. inadmissible et monstrueux. La bru fouilla les tiroirs. ventes de bois dissimulées. Au mois de mars 1853. On la croyait moins vieille. marquée de petite vérole. fausses quittances. et ne tarda pas à connaître la kyrielle de ses noirceurs : détournements d'arrérages. ayant juste soixante-douze ans. et « des relations avec une personne de Dozulé ». ivre de tristesse. des doutes s'élevèrent sur sa probité. son guéridon. Le lendemain il y avait sur la porte une affiche . et le neuvième soir elle expira. La place des gravures se dessinait en carrés jaunes au milieu des cloisons. Elle chancela. vendit les autres. étaient partis. les huit chaises. il avait un enfant naturel. sa langue paraissait couverte de fumée. comme on ne pleure pas les maîtres. et dans le placard on ne voyait plus rien de toutes les affaires de Virginie. Dix jours après (le temps d'accourir de Besançon). etc. Le fauteuil de Madame. dont les bandeaux entouraient sa figure blême. Ces turpitudes l'affligèrent beaucoup. Peu d'amis la regrettèrent. – 39 – . Que Madame mourût avant elle. elle fut prise d'une douleur dans la poitrine . cela troublait ses idées. à cause de ses cheveux bruns.

elle possédait de quoi se vêtir jusqu'à la fin de ses jours. trop sourde pour entendre. Félicité voulut savoir ce qu'elle avait. Félicité ne demandait aucune réparation. et en faisait jaillir un grand rayon lumineux qui la mettait en extase. et contracta l'habitude idolâtre de dire ses oraisons agenouillée devant le perroquet. ses forces diminuant. afin d'éviter la boutique du brocanteur. Le jardin lui fournissait des légumes. Quant aux habits. et épargnait l'éclairage en se couchant dès le crépuscule. Il lui était connu. et elle répliqua doucement : « Ah ! comme Madame ». Dans la crainte qu'on ne la renvoyât. et ne se vendait pas. la mère Simon. Elle ne sortait guère. Et la maison ne se louait pas. Ses yeux s'affaiblirent. léguée par sa maîtresse. Depuis son étourdissement. où s'étalaient quelques-uns des anciens meubles. c'était d'abandonner sa chambre. Mais. elle traînait une jambe . Les lattes du toit pourrissaient . Les persiennes n'ouvraient plus. un seul mot lui parvint : « pneumonie ». ruinée dans l'épicerie. Quelquefois. Bien des années se passèrent. Alors la mère Simon eut recours à un docteur. Elle avait une rente de trois cent quatre-vingts francs. si commode pour le pauvre Loulou ! En l'enveloppant d'un regard d'angoisse. et. le soleil entrant par la lucarne frappait son œil de verre.Ce qui la désolait principalement. elle cracha du sang. trouvant naturel de suivre sa maîtresse. elle implorait le Saint-Esprit. venait tous les matins fendre son bois et pomper de l'eau. pendant tout un hiver son traversin fut mouillé. Après Pâques. Le moment des reposoirs approchait. – 40 – .

et. Les bonnes femmes s'éloignèrent. Il arriva en toilette des dimanches. dit-elle avec un effort pour étendre le bras. Trois bonnes femmes l'entouraient pendant l'extrêmeonction. et les paroissiennes choisirent finalement la cour de Mme Aubain. et le lendemain. Ce n'était pas convenable. elle toussa plus fréquemment. mal à son aise dans cette atmosphère lugubre. Du mardi au samedi. Félicité se chagrinait de ne rien faire pour le reposoir. Puis elle déclara qu'elle avait besoin de parler à Fabu. l'approchant de Félicité : – 41 – . ses lèvres se collaient à ses gencives. si elle avait pu y mettre quelque chose ! Alors elle songea au perroquet. quand elle serait morte. La Simonne déjeuna. « Pardonnez-moi ». elle en fut tellement heureuse qu'elle le pria d'accepter. allait faire du tapage. Mais le curé accorda cette permission . Loulou. Il y eut des rivalités à propos de celui-là . au petit jour. objectèrent les voisines. Un peu plus tard. le troisième vers le milieu de la rue. le second devant la poste. se sentant très bas. elle fit appeler un prêtre. sa seule richesse. elle prit Loulou. « Elle n'a plus sa tête. « je croyais que c'était vous qui l'aviez tué ! » Que signifiaient des potins pareils ? L'avoir soupçonné d'un meurtre ! un homme comme lui ! et il s'indignait. des vomissements parurent . Les oppressions et la fièvre augmentaient. Le soir son visage était grippé.Le premier était toujours au bas de la côte. veille de la Fête-Dieu. vous voyez bien ! » Félicité de temps à autre parlait à des ombres. Au moins.

les vers le dévoraient . – 42 – . une de ses ailes était cassée. l'étoupe lui sortait du ventre. aveugle à présent.« Allons ! dites-lui adieu ! » Bien qu'il ne fût pas un cadavre. et le gardait contre sa joue. pour le mettre sur le reposoir. elle le baisa au front. Mais. La Simonne le reprit.

trois des plus mignonnes. modérait la musique . Un flot de monde se poussait derrière. Des coups de cloche la réveillèrent . le soleil faisait luire la rivière. La Simonne l'épongeait avec un linge. le curé. – 43 – . et elle dit. fut un moment très fort. le moins bas qu'elle put : « Est-il bien ? » tourmentée du perroquet.V Les herbages envoyaient l'odeur de l'été . La mère Simon. tandis qu'au milieu de la rue. le bedeau avec une grande croix. des mouches bourdonnaient . C'était les postillons saluant l'ostensoir. entre les nappes blanches couvrant le mur des maisons . la religieuse inquiète de ses petites filles . Le délire de Félicité tomba. revenue dans la chambre. en se disant qu'un jour il lui faudrait passer par là. Le murmure de la foule grossit. que portait. dans sa belle chasuble. En songeant à la procession. le diacre. s'endormait doucement. s'éloignait. frisées comme des anges. Une sueur froide mouillait les tempes de Félicité. M. comme si elle l'eût suivie. jetaient dans l'air des pétales de roses . et deux encenseurs se retournaient à chaque pas vers le SaintSacrement. s'avançaient premièrement : le suisse armé de sa hallebarde. chauffait les ardoises. elle la voyait. l'instituteur surveillant les gamins. les chantres et les pompiers marchaient sur les trottoirs. Une fusillade ébranla les carreaux. on sortait des vêpres. Tous les enfants des écoles. les bras écartés. sous un dais de velours ponceau tenu par quatre fabriciens. Félicité roula ses prunelles. et l'on arriva au bas de la côte.

Le prêtre gravit lentement les marches et posa sur la dentelle son grand soleil d'or qui rayonnait. orné d'un falbala en point d'Angleterre. tout le long.Son agonie commença. Un râle. glissaient sur leurs chaînettes. La Simonne grimpa sur une chaise pour atteindre à l'œil-de-bœuf. en la humant avec une sensualité mystique . d'où s'élançaient des tournesols. deux orangers dans les angles. Un sucrier de vermeil avait une couronne de violettes. Bientôt. Les fabriciens. Et les encensoirs. Loulou. et des choses rares tiraient les yeux. on distingua le ronflement des ophicléides. Des guirlandes vertes pendaient sur l'autel. Une vapeur d'azur monta dans la chambre de Félicité. deux écrans chinois montraient leurs paysages. Il se fit un grand silence. Les mouvements – 44 – . ne laissait voir que son front bleu. pareil à une plaque de lapis. de plus en plus précipité. Ses lèvres souriaient. Ce monceau de couleurs éclatantes descendait obliquement. Tout se taisait par intervalles. des pivoines. des digitales. allant à pleine volée. Elle avança les narines. lui soulevait les côtes. du premier étage jusqu'au tapis se prolongeant sur les pavés . Le clergé parut dans la cour. les chantres. caché sous des roses. Des bouillons d'écume venaient aux coins de sa bouche. des pendeloques en pierres d'Alençon brillaient sur de la mousse. des touffes d'hortensias. les voix claires des enfants. et. et le battement des pas. les enfants se rangèrent sur les trois côtés de la cour. et de cette manière dominait le reposoir. que des fleurs amortissaient. des lis. Il y avait au milieu un petit cadre enfermant des reliques. puis ferma les paupières. et tout son corps tremblait. Tous s'agenouillèrent. des flambeaux d'argent et des vases en porcelaine. faisait le bruit d'un troupeau sur du gazon. la voix profonde des hommes.

comme un écho disparaît . – 45 – . plus vagues chaque fois. et. un perroquet gigantesque. plus doux.de son cœur se ralentirent un à un. quand elle exhala son dernier souffle. comme une fontaine s'épuise. planant au-dessus de sa tête. dans les cieux entrouverts. elle crut voir.

comprenait d'abord un verger d'arbres à fruits. et sur le bord des fenêtres. Les pavés de la cour étaient nets comme le dallage d'une église. les fossés étaient pleins d'eau . et l'archer qui tout le long du jour se promenait sur la courtine. et la base des murs s'appuyait sur les quartiers de rocs. et s'endormait comme un moine. ensuite un parterre où des combinaisons de fleurs dessinaient des chiffres. Une seconde enceinte. qui dévalaient abruptement jusqu'au fond des douves. enclos lui-même d'une forte haie d'épines.LA LÉGENDE DE SAINT JULIEN L'HOSPITALIER I Le père et la mère de Julien habitaient un château. dans un pot d'argile peinte. les écuries. – 46 – . des hirondelles faisaient leur nid dans la fente des créneaux. De longues gouttières. un basilic ou un héliotrope s'épanouissait. De l'autre côté se trouvaient le chenil. et un jeu de mail qui servait au divertissement des pages. le pressoir et les granges. Un pâturage de gazon vert se développait tout autour. faite de pieux. au milieu des bois. crachaient l'eau des pluies vers la citerne . Les quatre tours aux angles avaient des toits pointus recouverts d'écailles de plomb. puis une treille avec des berceaux pour prendre le frais. figurant des dragons la gueule en bas. On vivait en paix depuis si longtemps que la herse ne s'abaissait plus . la boulangerie. à tous les étages. sur la pente d'une colline. dès que le soleil brillait trop fort rentrait dans l'échauguette.

rendait la justice à ses vassaux. des tapisseries dans les chambres protégeaient du froid . surveillait les confitures et les onguents. apaisait les querelles de ses voisins. dans l'illumination des flambeaux. une étuve à la romaine . Toujours enveloppé d'une pelisse de renard. ou se faisait lire des histoires. Pendant l'hiver. au bord des blés qui verdoyaient. la queue de sa robe de drap traînait de trois pas derrière elle. il avait pris pour femme une demoiselle de haut lignage. il lui vint un fils. Alors il y eut de grandes réjouissances. les ferrures partout reluisaient . Il y avait même. On voyait dans la salle d'armes. auxquels il donnait des conseils. il s'en allait sur sa mule le long des petits chemins. Elle était très blanche. la chapelle était somptueuse comme l'oratoire d'un roi. filait à la quenouille ou brodait des nappes d'autel. Son domestique était réglé comme l'intérieur d'un monastère . et causait avec les manants. il se promenait dans sa maison. au – 47 – . La maîtresse broche de la cuisine pouvait faire tourner un bœuf . entre des étendards et des mufles de bêtes fauves. les coffres de chêne craquaient sous le poids des sacs d'argent. dans un endroit écarté. Après beaucoup d'aventures.À l'intérieur. les tonnes de vin s'empilaient dans les celliers. Les cornes de son hennin frôlaient le linteau des portes . depuis les frondes des Amalécites et les javelots des Garamantes jusqu'aux braquemarts des Sarrasins et aux cottes de mailles des Normands. un peu fière et sérieuse. il regardait les flocons de neige tomber. mais le bon seigneur s'en privait. et un repas qui dura trois jours et quatre nuits. estimant que c'est un usage des idolâtres. chaque matin elle distribuait la besogne à ses servantes. À force de prier Dieu. des armes de tous les temps et de toutes les nations. Dès les premiers beaux jours. et les armoires regorgeaient de linge.

On y mangea les plus rares épices. Le lendemain. avec un chapelet au côté. où il venait de reconduire le dernier. puis disparut. » – 48 – . Un soir. avec des anneaux d'argent aux deux bras et les prunelles flamboyantes. La nouvelle accouchée n'assista pas à ces fêtes. sur des jonchées de feuillages. Elle se tenait dans son lit. car la foule augmentait toujours. un nain sortit d'un pâté et. mais elle eut soin de n'en rien dire. dans le brouillard. C'était un bohême à barbe tressée. Elle entendit les voix des anges . toute l'apparence d'un ermite. Songe ou réalité. on fut obligé de boire dans les oliphants et dans les casques. sous un rayon de la lune qui entrait par la fenêtre. glissant sur le rai de la lune. Les convives s'en allèrent au petit jour . il s'éleva dans l'air doucement. Il s'approcha de son chevet et lui dit. les écuelles ne suffisant plus. Les chants du banquet éclatèrent plus fort. Il bégaya d'un air inspiré ces mots sans suite : « Ah ! ah ! ton fils !… Beaucoup de sang !… beaucoup de gloire !… toujours heureux ! La famille d'un empereur. elle se réveilla. C'était un vieillard en froc de bure. et le père de Julien se trouvait en dehors de la poterne. avec des poules grosses comme des moutons . une besace sur l'épaule. par divertissement. et elle aperçut. cela devait être une communication du ciel . et sa tête retomba sur l'oreiller. mais. ô mère ! ton fils sera un saint ! » Elle allait crier . tous les serviteurs interrogés déclarèrent qu'ils n'avaient pas vu d'ermite. tranquillement. sans desserrer les lèvres : « Réjouis-toi. ayant peur qu'on ne l'accusât d'orgueil. que dominait un os de martyr dans un cadre d'escarboucles.son des harpes. quand tout à coup un mendiant se dressa devant lui. comme une ombre mouvante.

ils eurent pour sa personne des égards infinis. il ressemblait à un petit Jésus. – 49 – . et. les brumes du matin s'envolaient. appela tant qu'il put. la mine rose et les yeux bleus. Sa couchette était rembourrée du plus fin duvet . les lettres latines. sa mère lui apprit à chanter. Quand il eut sept ans. une lampe en forme de colombe brûlait dessus. où.Et. « Si j'en parle. Un vieux moine très savant lui enseigna l'Écriture Sainte. et à faire sur le vélin des peintures mignonnes. trois nourrices le berçaient . La leçon terminée. à l'écart du bruit. se promenant pas à pas. et ne tarda pas à savoir tout ce qui concerne les destriers. avec son manteau de brocart et son béguin chargé de perles. il se perdit dans l'herbe. et. L'enfant souriait d'aise. se dit-il. s'évanouit. la numération des Arabes. on se moquera de moi ». Pour le rendre courageux. Cependant les splendeurs destinées à son fils l'éblouissaient. Le bon châtelain regarda de droite et de gauche. continuellement . Les époux se cachèrent leur secret. ils étudiaient les fleurs. Personne ! Le vent sifflait. Il attribua cette vision à la fatigue de sa tête pour avoir trop peu dormi. Ils travaillaient ensemble. tout en haut d'une tourelle. se baissant pour ramasser son aumône. Mais tous deux chérissaient l'enfant d'un pareil amour . bien serré dans ses langes. le respectant comme marqué de Dieu. bien que la promesse n'en fût pas claire et qu'il doutât même de l'avoir entendue. ils descendaient dans le jardin. son père le hissa sur un gros cheval. Les dents lui poussèrent sans qu'il pleurât une seule fois.

la férocité des païens. qui les écoutait. et chaque dimanche il l'attendait. il puisait dans son escarcelle avec tant de modestie et d'un air si noble. une petite souris blanche qui sortait d'un trou. et. Le châtelain. Tout en buvant ils se rappelaient leurs guerres. il aperçut. conduites par un piéton. des orfèvreries. Leurs habits mouillés fumaient devant l'âtre . se détournait de sa route . après deux ou trois tours de droite à gauche. la toque par terre et les mains jointes. il retirait de ses coffres des pièces de velours et de soie. introduit dans le parloir. sans avoir enduré aucune violence. une troupe de pèlerins frappait à la porte. l'idée qu'il pourrait la revoir le troubla. les assauts des forteresses avec le battement des machines et les prodigieuses blessures. Souvent le châtelain festoyait ses vieux compagnons d'armes. et résolut de s'en défaire. il restait à genoux sur son prie-Dieu. en relevant la tête. pendant la messe. en était importuné. et. dans la muraille. quand ils étaient repus. la Crèche et le Sépulcre. Julien. prenant confiance. les cavernes de la Syrie. au sortir de l'angélus. Elle revint . que sa mère comptait bien le voir par la suite archevêque. Puis ils donnaient au jeune seigneur des coquilles de leur manteau. et. Un jour. accoutré à l'orientale. L'étranger. expédiait vers lui un valet. qui l'avait reconnu pour un marchand. une file de bêtes de somme. alors son père ne doutait pas qu'il ne fût plus tard un conquérant. Sa place dans la chapelle était aux côtés de ses parents . en poussait des cris . – 50 – . Elle trottina sur la première marche de l'autel.Quelquefois on apercevait. Mais le soir. quand il passait entre les pauvres inclinés. fut pris de haine contre elle. et. D'autres fois. si longs que fussent les offices. s'enfuit du même côté. ils racontaient leurs voyages : les erreurs des nefs sur la mer écumeuse. avec un gros profit. cheminant au fond de la vallée. Le dimanche suivant. à la fin le bonhomme s'en allait. les marches à pied dans les sables brûlants. des choses singulières d'un usage inconnu . des aromates.

et les bestioles lui pleuvaient sur les épaules si abondamment qu'il ne pouvait s'empêcher de rire. puis levait son tube. Une goutte de sang tachait la dalle. Au bout de très longtemps. et demeura stupéfait devant ce petit corps qui ne bougeait plus. une baguette à la main. son père déclara que l'on devait à son âge apprendre la vénerie . enflait ses joues . Au dernier raidissement. il se sentit défaillir. Le soir. heureux de sa malice. un museau rose parut. puis la souris tout entière. se déchirant aux broussailles. La persistance de sa vie irrita l'enfant. et semé sur les marches les miettes d'un gâteau. Un matin. palpitait.Ayant donc fermé la porte. Il l'essuya bien vite avec sa manche. Il se mit à l'étrangler . suspendu dans les branches d'un troène. comme il s'en retournait par la courtine. le mur en cet endroit ayant une brèche. et la pierre abattit l'oiseau qui tomba d'un bloc dans le fossé. un éclat de pierre se rencontra sous ses doigts. il vit sur la crête du rempart un gros pigeon qui se rengorgeait au soleil. et il alla chercher un vieux cahier – 51 – . Il se précipita vers le fond. Toutes sortes d'oisillons picoraient les graines du jardin. Il tourna son bras. Le pigeon. jeta la souris dehors. il se posta devant le trou. les ailes cassées. furetant partout. Quand il entendait gazouiller dans un arbre. Julien s'arrêta pour le regarder . Il imagina de mettre des pois dans un roseau creux. et n'en dit rien à personne. pendant le souper. il en approchait avec douceur. plus leste qu'un jeune chien. Il frappa un coup léger. et les convulsions de l'oiseau faisaient battre son cœur. l'emplissaient d'une volupté sauvage et tumultueuse.

forts de poitrine et grands hurleurs. à force d'argent. tiquetés de blanc sur fond rouge. quels sont les vents les plus propices. le loup à ses déchaussures. il y avait quarante griffons poilus comme des ours. où se trouvent ordinairement leurs refuges. huit dogues Alains. et portaient un nom sonore. Des mâtins de Tartarie. par demandes et réponses. au bord des mers froides. buvaient dans des auges de pierre. peut-être. le bon seigneur. Dans une cour à part. comment reconnaître le cerf à ses fumées. mais sujets à s'emporter . tout le déduit des chasses. de tendre les pièges. Tous mangeaient du pain de froment. puis dixsept couples de chiens bretons. couleurs de feu.d'écriture contenant. dépassait la meute . étaient destinés à poursuivre les aurochs. le bon moyen de discerner leurs voies. grondaient. en de lointains pays. plus véloces que des gazelles. l'échine large et le jarret droit. bêtes formidables qui sautent au ventre des cavaliers et n'ont pas peur des lions. en secouant leur chaîne et roulant leurs prunelles. s'était procuré des tiercelets du Caucase. avec l'énumération des cris et les règles de la curée. Pour l'attaque du sanglier et les refuites périlleuses. le jappement des talbots valait celui des bigles chanteurs. D'abord on y distinguait vingt-quatre lévriers barbaresques. des gerfauts d'Allemagne et des faucons-pèlerins. La robe noire des épagneuls luisait comme du satin . Mais la Fauconnerie. presque aussi hauts que des ânes. inébranlables dans leur créance. – 52 – . des sacres de Babylone. son père lui composa une meute. capturés sur les falaises. Un maître y démontrait à son élève l'art de dresser les chiens et d'affaiter les faucons. de quelle manière on les lance. Quand Julien put réciter par cœur toutes ces choses. le renard à ses empreintes.

attrapait un loup par le pied. avec son cheval et son faucon. Souvent. toute sorte d'engins. D'autres fois. à suivre ses chiens qui couraient sur le versant des collines. des chausse-trapes. des cailles s'envolaient . des hameçons. la corneille et le vautour. ou bien un ressort. Alors les piqueurs. les enfants. étendaient avec précaution sur leurs corps impassibles un immense filet. Le faucon ne tardait pas à descendre en déchirant quelque oiseau. s'avançant pas à pas. pour débucher les lièvres. la bête hardie montait droit dans l'air comme une flèche . et. on battait du tambour . et les dames des alentours conviées avec leurs maris. qui tombaient bien vite en arrêt. on menait dans la campagne des chiens d'oysel. avaient devant eux une motte de gazon. attachés par rang de taille sur le perchoir. – 53 – . les camérières. Des bourses. dénouant ses longes. Son capuchon de cuir était surmonté d'un panache. se joindre. et l'on voyait deux taches inégales tourner. et les prenait facilement. Il aimait. des grelots d'or tremblaient à ses pieds bleus et il se tenait ferme sur le bras de son maître pendant que le cheval galopait. les deux ailes frémissantes. Julien vola de cette manière le héron. en sonnant de la trompe. le lâchait tout à coup . C'était presque toujours un grand tartaret de Scythie. des renards tombaient dans des fosses. se débandant. et que les plaines se déroulaient. Mais Julien méprisa ces commodes artifices .Ils logeaient dans un hangar couvert de chaume. puis disparaître dans les hauteurs de l'azur. sautaient les ruisseaux. et revenait se poser sur le gantelet. Julien. blanc comme la neige. furent confectionnés. il préférait chasser loin du monde. tout le monde se jetait dessus. Un commandement les faisait aboyer . le milan. où de temps à autre on les posait afin de les dégourdir.

il acceptait froidement son étreinte. mangeait en trottant des pommes sauvages. Les jours de brume. les loutres et les halbrans. avec des épines dans les cheveux et sentant l'odeur des bêtes farouches. se penchant à sa lucarne. il l'abattait prestement. Des gouttes de verglas se collaient à son manteau. et il rentrait au milieu de la nuit. bien équipé. Son genêt danois. n'ayant plus qu'un bâton. Un côté de l'horizon s'éclaircit . et le vieux moine. dès l'aube. paraissant rêver à des choses profondes. et même une fois. une arbalète sur l'épaule et un trousseau de flèches à l'arçon de sa selle. buvait l'eau des sources dans sa main. s'il était fatigué se reposait sous un chêne . avait beau faire des signes pour le rappeler. Il tua des ours à coups de couteau. en marchant d'un pas égal. l'attendaient au bas du perron . Les deux bassets. dans la blancheur du crépuscule. par la tempête. puis se délectait à la furie des mâtins qui le dévoraient. une brise violente soufflait. se précipitèrent sur eux . vivement. quand le cerf commençait à gémir sous les morsures. faisait résonner la terre. – 54 – . sous la pluie. Il allait à l'ardeur du soleil. il s'enfonçait dans un marais pour guetter les oies. Il devint comme elles. tout de suite. Quand sa mère l'embrassait. des sangliers avec l'épieu . Un matin d'hiver. et. et. des taureaux avec la hache. Julien ne se retournait pas. leur brisaient l'échine. se défendit contre des loups qui rongeaient des cadavres au pied d'un gibet. çà et là. et. il aperçut des lapins sautillant au bord de leurs terriers. suivi de deux bassets. il partit avant le jour. coupé en pièces sur sa peau fumante. Trois écuyers. couvert de sang et de boue.remontaient vers le bois .

glissant du pied droit. et il fut chagrin de ne pouvoir emporter la peau. des geais. à demi courbé. il y avait une bête que Julien ne connaissait pas. il entra dans un bois. de larges vapeurs flottaient. d'autres blaireaux. des putois. et lui enfonça un poignard sous les côtes. des renards. en surplombant un précipice . un blaireau sortit d'un trou. Des grues. d'autres daims. Comme il n'avait pas ses flèches (car son cheval était resté en arrière). Trois heures après. d'autres paons. la face au-dessus de l'abîme et les deux bras écartés. pris de terreur. d'autres chevreuils se présentèrent. Il fit reluire tout au loin un lac figé. Un chevreuil bondit hors d'un fourré.Bientôt. une flèche l'abattit . lui faucha les deux pattes. il se trouva sur la pointe d'une montagne tellement haute que le ciel semblait presque noir. et le soleil se montra. Au bout d'une branche. de temps à autre passaient au-dessus de sa tête. et des merles. et n'en manqua pas une. pieds nus. deux boucs sauvages regardaient l'abîme. Devant lui. Redescendu dans la plaine. volant très bas. à l'entrée d'une forêt. Le second. un paon sur le gazon déploya sa queue . et sans le ramasser continua sa route. un daim parut dans un carrefour. un coq de bruyère engourdi par le froid dormait la tête sous l'aile. d'un revers d'épée. Malgré la distance. et. formant avec leurs cimes comme un arc de triomphe. et. tomba sur le cadavre de l'autre. il imagina de descendre jusqu'à eux . à l'extrémité. et quand il les eut tous occis. Au milieu du lac. Julien. Julien s'élança pour le frapper. sauta dans le vide. Cependant l'air plus tiède avait fondu le givre. il arriva enfin au premier des boucs. un castor à museau noir. qui ressemblait à du plomb. – 55 – . il suivit des saules qui bordaient une rivière. Julien les assommait avec son fouet. un rocher pareil à un long mur s'abaissait. Puis il avança dans une avenue de grands arbres.

retroussa ses manches. les entrailles sorties. et ne pensait à rien. Puis tout fut immobile. le suffoqua de plaisir.des hérissons. tout s'accomplissant avec la facilité que l'on éprouve dans les rêves. depuis un temps indéterminé. Des cerfs emplissaient un vallon ayant la forme d'un cirque. et les flèches tombaient comme les rayons d'une pluie d'orage. Puis il descendit de cheval. Au sifflement de la première flèche. Il se fit des enfonçures dans leur masse . Les cerfs rendus furieux se battirent. Enfin ils moururent. Elles tournaient autour de lui. et l'ondulation de leurs ventres s'abaissant par degrés. la bave aux naseaux. par le fait seul de sa propre existence. et tassés. tirait . des voix plaintives s'élevaient. et leurs corps avec leurs ramures emmêlées faisaient un large monticule qui s'écroulait. Il était en chasse dans un pays quelconque. ils se réchauffaient avec leurs haleines que l'on voyait fumer dans le brouillard. tous les cerfs à la fois tournèrent la tête. et se mit à tirer. et un grand mouvement agita le troupeau. pendant quelques minutes. Mais Julien ne se fatiguait pas de tuer. les uns près des autres. pointant du coutelas. – 56 – . des lynx. Julien visait. Ils bondissaient dans l'enceinte. se cabraient. n'avait souvenir de quoi que ce fût. L'espoir d'un pareil carnage. une infinité de bêtes. Le rebord du vallon était trop haut pour le franchir. couchés sur le sable. à chaque pas plus nombreuses. en se déplaçant. avec un regard plein de douceur et de supplication. dégainant l'épée. tremblantes. Un spectacle extraordinaire l'arrêta. cherchant à s'échapper. montaient les uns par-dessus les autres . tour à tour bandant son arbalète.

Elle l'atteignit au front. Alors sa mère. Le cerf. tout de suite. et mourut. De l'autre côté du vallon sur le bord de la forêt. broutait le gazon . ne comprenant pas comment il avait pu le faire. brama d'une voix profonde. il répéta trois fois : « Maudit ! maudit ! maudit ! Un jour. humaine. sans l'interrompre dans sa marche. et le faon tacheté. Julien s'adossa contre un arbre. déchirante. cœur féroce. une biche et son faon. il avançait toujours.La nuit allait venir . et Julien reculait dans une épouvante indicible. d'un coup en plein poitrail. Le prodigieux animal s'arrêta . lui tétait la mamelle. ferma doucement ses paupières. allait fondre sur lui. Julien lui envoya sa dernière flèche. Le grand cerf n'eut pas l'air de la sentir . le ciel était rouge comme une nappe de sang. et y resta plantée. portait seize andouillers avec une barbe blanche. qui était noir et monstrueux de taille. – 57 – . Il contemplait d'un œil béant l'énormité du massacre. dans les intervalles des branches. L'arbalète encore une fois ronfla. tu assassineras ton père et ta mère ! » Il plia les genoux. fit un bond. solennel comme un patriarche et comme un justicier. l'étendit par terre. Le faon. et derrière le bois. il aperçut un cerf. en regardant le ciel. et les yeux flamboyants. l'éventrer . Julien exaspéré. Le grand cerf l'avait vu. La biche. fut tué. en enjambant pardessus les morts. pendant qu'une cloche au loin tintait. blonde comme les feuilles mortes.

disaientils. poussé par un effroi. Sa prédiction l'obsédait . il fallut une échelle. lui fît cadeau d'une grande épée sarrasine. Le mal de Julien. La nuit. Les forces lui revinrent . et son père. Pour l'atteindre. à toutes les questions. choisit au hasard un sentier. Il manda les maîtres mires les plus fameux. et en tombant frôla le bon seigneur de si – 58 – . l'envahit. Quand il fut rétabli complètement. Sous le vacillement de la lampe suspendue. pourtant ?… » et il avait peur que le Diable ne lui en inspirât l'envie. marchait continuellement dans les couloirs. le vieux moine et le bon seigneur le soutenant chacun par un bras. Le front dans les deux mains. il pleura pendant longtemps. il prit sa course à travers la campagne. il ne dormit pas. et un dégoût. il s'obstina à ne point chasser. la solitude qui l'enveloppait lui sembla toute menaçante de périls indéfinis. il se débattait contre elle. Durant trois mois.Julien fut stupéfait. il revoyait toujours le grand cerf noir. en gémissant. puis accablé d'une fatigue soudaine . sa mère en angoisse pria au chevet de son lit. Elle était au haut d'un pilier. le voulant réjouir. secouait la tête. Alors. avait pour cause un vent funeste. une tristesse immense. « Non ! non ! non ! je ne peux pas les tuer ! » puis il songeait : « Si je le voulais. dans une panoplie. et on le promenait dans la cour. Son cheval était perdu . Julien y monta. et se trouva presque immédiatement à la porte du château. lesquels ordonnèrent des quantités de drogues. L'épée trop lourde lui échappa des doigts. ses chiens l'avaient abandonné . Mais le jeune homme. Son père. ou un désir d'amour.

Il envoyait la sienne dans le goulot des bouteilles. Julien y excella bien vite. Julien s'enfuit du château. C'était sa mère. à l'heure où la brume rend les choses indistinctes. Dès lors. étant sous la treille du jardin.près que sa houppelande en fut coupée. Un cri déchirant partit. Enfin le vieux moine. L'aspect d'un fer nu le faisait pâlir. s'amusaient au maniement de la javeline. et ne reparut plus. et s'évanouit. lui commanda de reprendre ses exercices de gentilhomme. Il ne douta pas que ce ne fût une cigogne . il aperçut tout au fond deux ailes blanches qui voletaient à la hauteur de l'espalier. dont le bonnet à longues barbes restait cloué contre le mur. – 59 – . Julien crut avoir tué son père. de l'honneur et des ancêtres. Cette faiblesse était une désolation pour sa famille. et il lança son javelot. il redouta les armes. Un soir d'été. frappait à cent pas les clous des portes. cassait les dents des girouettes. Les écuyers. tous les jours. au nom de Dieu.

et l'empereur de Calicut. tempérant. les orphelins. il grimpait aux murs des citadelles. On le recherchait. comme s'il avait eu peur de le tuer par méprise. des manants révoltés. Il s'accoutuma au fracas des mêlées. Ses membres se durcirent par le contact des armures . Il combattit des – 60 – . Quand il en voyait un marchant devant lui. Il connut la faim. la soif. il criait pour connaître sa figure. Des ponts trop chargés d'hommes croulèrent sous lui. à l'aspect des moribonds. Grâce à la faveur divine. il se débarrassa de quatorze cavaliers. avisé. Avec une corde à nœuds. Plus de vingt fois. Il défit. le négus d'Abyssinie. il enlevait ses soldats d'un grand geste de son épée. Des esclaves en fuite. les veuves. et que la résine bouillante et le plomb fondu ruisselaient des créneaux. Elle grossit.II Il s'engagea dans une troupe d'aventuriers qui passaient. les fièvres et la vermine. balancé par l'ouragan. il en réchappa toujours . les templiers de Jérusalem. il obtint sans peine le commandement d'une compagnie. la nuit. en champ clos. Au début des batailles. Il devint fameux. courageux. Tour à tour. Le vent tanna sa peau. tous ceux qui se proposèrent. En tournant une masse d'armes. car il protégeait les gens d'Église. il secourut le dauphin de France et le roi d'Angleterre. on le crut mort. des bâtards sans fortune. et comme il était très fort. et il se composa une armée. toutes sortes d'intrépides affluèrent sous son drapeau. Souvent le heurt d'une pierre fracassa son bouclier. pendant que les flammèches du feu grégeois se collaient à sa cuirasse. et principalement les vieillards. le suréna des Parthes.

et la jeta comme une boule par-dessus les remparts. Mais le Calife. se détachant du corps. et lui faisait des remontrances. et il en conservait une fille.Scandinaves recouverts d'écailles de poisson. vint lui rendre visite. lui présenta dans des corbeilles beaucoup d'argent . en présence de toute sa cour. et pas un autre. Il délivra des reines enfermées dans des tours. où il le traitait durement. nouveau refus . comme des flambeaux . assiégea la ville. tua le calife. Il vainquit les Troglodytes et les Anthropophages. tombaient par terre . des Nègres munis de rondaches en cuir d'hippopotame et montés sur des ânes rouges. Julien accourut à son aide détruisit l'armée des infidèles. Croyant qu'il en désirait davantage. qui assomma la guivre de Milan et le dragon d'Oberbirbach. et le fit remonter sur son trône. il arrivait tout à coup. Des républiques en embarras le consultèrent. Julien – 61 – . des Indiens couleur d'or et brandissant par-dessus leurs diadèmes de larges sabres. accompagné d'une escorte nombreuse. pour prix d'un tel service. faisant mine de vouloir se convertir. et des pays où il y avait tant de brouillard que l'on marchait environné de fantômes. Si un monarque se conduisait trop mal. puis de partager son royaume . s'était joint par concubinage à la sœur du calife de Cordoue . Or l'Empereur d'Occitanie. Aux entrevues d'ambassadeurs. L'Empereur. Puis il tira l'Empereur de sa prison. coupa sa tête. Julien n'en voulut pas. il obtenait des conditions inespérées. massacra toute sa garnison. et d'autres qui étaient si glaciales que les bras. plus clairs que des miroirs. ayant triomphé des Musulmans espagnols. Il traversa des régions si torrides que sous l'ardeur du soleil les chevelures s'allumaient d'elles-mêmes. C'est lui. Il affranchit des peuples. il lui offrit les trois quarts de ses richesses . afin d'en extirper des trésors. qu'il avait élevée chrétiennement. et le plongea dans un cul-de-basse-fosse.

Donc il reçut en mariage la fille de l'Empereur. sous la transparence de sa tunique. décorées de reliefs imitant les stalactites des grottes. dans un bois d'orangers. d'autant plus qu'il avait mené jusqu'alors une vie très chaste. et. minces comme des roseaux. C'était un palais de marbre blanc. on se quitta. Ses grands yeux noirs brillaient comme deux lampes très douces. Et l'Empereur en pleurait de dépit. des mosaïques dans les cours. Il y avait des jets d'eau dans les salles. avec un château qu'elle tenait de sa mère . pleines de crépuscule. des cloisons festonnées. Des terrasses de fleurs descendaient jusqu'au bord d'un golfe. s'étendait une forêt ayant le dessin d'un éventail. Un sourire charmant écartait ses lèvres. – 62 – . De hautes colonnettes. Elle était toute mignonne et potelée. ne sachant de quelle manière témoigner sa reconnaissance. et les arbres se penchaient tour à tour sous la brise de la mer et le vent des montagnes qui fermaient au loin l'horizon. et. mille délicatesses d'architecture. se trouvaient éclairées par les incrustations des murailles. supportaient la voûte des coupoles. Julien fut ébloui d'amour. avec la taille fine. et partout un tel silence que l'on entendait le frôlement d'une écharpe ou l'écho d'un soupir. dit un mot à l'oreille d'un courtisan .le remercia. quand tout à coup il se frappa le front. Derrière le château. Le ciel continuellement était bleu. et une jeune fille parut. Les chambres. les rideaux d'une tapisserie se relevèrent. après des politesses infinies de part et d'autre. Les anneaux de sa chevelure s'accrochaient aux pierreries de sa robe entrouverte . où des coquilles roses craquaient sous les pas. bâti à la mauresque sur un promontoire. les noces étant terminées. on devinait la jeunesse de son corps.

claire comme le ciel. car il lui semblait que du meurtre des animaux dépendait le sort de ses parents. Sa femme. croyant. ils regardaient les poissons vagabonder dans l'eau. dans la campagne .Julien ne faisait plus la guerre. Il se reposait. fit venir des jongleurs et des danseuses. une foule passait devant lui. atteindre au sommet des monts les plus inaccessibles pour viser mieux les aigles. entouré d'un peuple tranquille . et son autre envie devenait insupportable. il restait accoudé dans l'embrasure d'une fenêtre. depuis les éléphants et les lions jusqu'aux hermines et aux canards. accroupie devant ses pieds. et il se réveillait en roulant des yeux farouches. il se voyait comme notre père Adam au milieu du Paradis. en litière ouverte. elle tirait des airs d'une mandoline à trois cordes . détourner son malheur . Des princes de ses amis l'invitèrent à chasser. Vêtu de pourpre. elles défilaient deux à deux. À l'ombre d'une caverne. il dardait sur elles des javelots infaillibles . lui posant sur l'épaule ses deux mains jointes. et il aurait voulu courir sur le désert après les gazelles et les autruches. Il s'y refusa toujours. Quelquefois. avec des génuflexions et des baise-mains à l'orientale. cela n'en finissait pas . entre toutes les bêtes . comme le jour qu'elles entrèrent dans l'arche de Noé. il en survenait d'autres . en allongeant le bras. traverser des forêts pleines de rhinocéros. par rang de taille. et chaque jour. dans un rêve. étendus sur le bord d'une chaloupe. il les faisait mourir . puis. par cette sorte de pénitence. être caché dans les bambous à l'affût des léopards. Elle se promenait avec lui. ou bien. et sur les glaçons de la mer combattre les ours blancs. Mais il souffrait de ne pas les voir. pour le récréer. Souvent elle lui jetait des fleurs au visage . disait d'une voix timide : – 63 – . d'autres fois. en se rappelant ses chasses d'autrefois .

étaient morts . étonné de l'inconséquence de son humeur. je serai revenu. Il la rassura. puis sortit. Elle parut surprise. au lever du soleil. il avoua son horrible pensée.« Qu'avez-vous donc. Peu de temps après. si jamais il les revoyait. puis des pas légers sous la fenêtre . un jour. en raisonnant très bien : son père et sa mère. La tentation était trop forte. ou éclatait en sanglots . Un soir du mois d'août qu'ils étaient dans leur chambre. probablement. » Cependant elle redoutait une aventure funeste. Elle la combattit. par quel hasard. elle venait de se coucher et il s'agenouillait pour sa prière quand il entendit le jappement d'un renard. arriverait-il à cette abomination ? Donc. cher seigneur ? » Il ne répondait pas. enfin. un page vint annoncer que deux inconnus. dans quel but. Il décrocha son carquois. Julien souriait en l'écoutant. « C'est pour t'obéir ! dit-il. mais ne se décidait pas à satisfaire son désir. sa crainte n'avait pas de cause. – 64 – . à défaut du seigneur absent. et il devait se remettre à chasser. réclamaient tout de suite la seigneuresse. et il entrevit dans l'ombre comme des apparences d'animaux.

sur de vagues indications. étant fort las et recrus de fatigue. poudreux. en décrivant des signes particuliers qu'il avait sur la peau. et s'appuyant chacun sur un bâton. en habits de toile. Elle répondait à chacune. – 65 – . Rien n'assurait à la jeune femme que son époux fût leur fils. ils étaient partis de leur château . Bien qu'ils eussent grand faim. Elle sauta hors de sa couche. Mais. courbés.Et bientôt entrèrent dans la chambre un vieil homme et une vieille femme. ils ne pouvaient guère manger . Ils s'enhardirent et déclarèrent qu'ils apportaient à Julien des nouvelles de ses parents. « Oh ! oui ! » dit-elle. appela son page. s'étant concertés du regard. Ils en donnèrent la preuve. et on leur servit un repas. Alors. mais eut soin de taire l'idée funèbre qui les concernait. Ne le voyant pas revenir. et ils marchaient depuis plusieurs années. s'il parlait d'eux quelquefois. en prenant les gobelets. ils lui demandèrent s'il les aimait toujours. Elle se pencha pour les entendre. Ils firent mille questions sur Julien. ils s'écrièrent : « Eh bien ! c'est nous ! » et ils s'assirent. et elle observait à l'écart le tremblement de leurs mains osseuses.

et qu'ils mendiaient maintenant. – 66 – . et la vieille songeait à la parole de l'Ermite. La mère avait encore tous ses cheveux. Elle répliqua : « C'est mon père ! » Alors il tressaillit. derrière le vitrail.sans perdre l'espoir. puisque bientôt ils embrasseraient leur fils ? Ils exaltaient son bonheur d'avoir une femme aussi gentille. pareils à des plaques de neige. ressemblait à une statue d'église. demanda pourquoi s'y trouvait le blason de l'Empereur d'Occitanie. La femme de Julien les engagea à ne pas l'attendre. et le père. sous la lumière du candélabre qui éclairait la table. Il avait fallu tant d'argent au péage des fleuves et dans les hôtelleries. et le vieux. que le fond de leur bourse était vide. et il marchait dans la forêt d'un pas nerveux. et. et tous les deux restaient béants. La richesse de l'appartement les étonnait beaucoup . jouissant de la mollesse du gazon et de la douceur de l'air. Ils avaient dû être très beaux dans leur jeunesse. et ne se lassaient point de la contempler et de la baiser. Qu'importe. pour les droits des princes et les exigences des voleurs. se rappelant la prédiction du Bohême . ils s'endormirent. avec sa taille haute et sa grande barbe. Le jour allait paraître. les petits oiseaux commençaient à chanter. Sans doute la gloire de son fils n'était que l'aurore des splendeurs éternelles . Julien avait traversé le parc . puis ferma la croisée . pendaient jusqu'au bas de ses joues . Elle les coucha elle-même dans son lit. ayant examiné les murs. dont les bandeaux fins.

recommençait à fuir. des croix vermoulues se penchaient d'un air lamentable. bondit une masse plus noire. et il s'en affligea comme d'un malheur. derrière son dos. ou bien la surface de mares tranquilles se confondait avec la couleur de l'herbe. et enfin il se trouva sur un plateau dominant un grand espace de pays. elles vinrent à lui et le flairaient avec un bâillement qui découvrait leurs gencives. sitôt qu'il était visé. Des bouffées de vent chaud passaient. pleines de senteurs amollissantes. étant sorti du bois. Quelquefois la lune faisait des taches blanches dans les clairières. Il dégaina son sabre. se perdirent au loin sous un flot de poussière. et. de place en place. il aperçut un loup qui filait le long d'une haie. Puis. Des pierres plates étaient clairsemées entre des caveaux en ruines. erraient à l'entour de son château. croyant apercevoir une flaque d'eau. Julien lui envoya une flèche. l'obscurité devint profonde. peu de minutes auparavant. Mais des formes remuèrent dans l'ombre indécise des tombeaux . un sanglier. et il hésitait à avancer. puis des monticules de sable. et il s'appuya contre un chêne pour haleter un peu. Tout à coup. En faisant claquer leurs ongles sur les dalles. Julien parcourut de cette manière une plaine interminable. Julien n'eut pas le temps de saisir son arc. Le loup s'arrêta. tout effarées. Elles partirent à la fois dans toutes les directions. s'arrêtait de temps à autre. et il en surgit des hyènes. et. Il enfonçait dans des tas de feuilles mortes. continuant leur galop boiteux et précipité. – 67 – .Les ombres des arbres s'étendaient sur la mousse. et il ne découvrit aucune des bêtes qui. Le bois s'épaissit. Il trottait en gardant toujours la même distance. On trébuchait sur des ossements de morts . C'était partout un grand silence . tourna la tête pour le voir et reprit sa course. pantelantes.

Il se maudit. retombaient. il ferma les yeux. Les hyènes marchaient devant lui. des singes. comme si l'animal eût été de bronze . et. il fit un pas . comme si le firmament eût fait pleuvoir dans la forêt toutes ses étoiles. et il les coupait avec son sabre quand une fouine glissa brusquement entre ses jambes. incapable du moindre mouvement. attendant sa mort. sans rien toucher. Il y avait dans son feuillage un choucas monstrueux. Il restait au milieu. et çà et là. les pierres. – 68 – . étouffait de rage. Elle éclata. Elle était embarrassée de lianes . parurent entre les branches quantité de larges étincelles. pour s'en retourner chez lui. glacé de terreur. Il leur jeta des pierres . avec leurs plumes. il rencontra dans un ravin un taureau furieux. Julien lui pointa sa lance sous les fanons. Un pouvoir supérieur détruisait sa force . ceux qui perchaient sur les arbres ouvrirent leurs ailes. Alors son âme s'affaissa de honte. balançait la tête . et tous l'accompagnaient. et qui grattait le sable avec son pied. des hiboux. C'étaient des yeux d'animaux. ceux qui foulaient le sol déplacèrent leurs membres . les cornes en avant. se posaient sur les feuilles comme des papillons blancs. les flèches. Les uns étaient assis sur leur croupe. des écureuils. Quand il les rouvrit. il rentra dans la forêt. Julien darda contre eux ses flèches . Le taureau. faisant autour de lui un cercle étroit. un serpent monta en spirale autour d'un frêne. le loup et le sanglier parderrière. à sa gauche. des chats sauvages. aurait voulu se battre. hurla des imprécations. une panthère fit un bond par-dessus son épaule. des perroquets. le taureau avait disparu. à sa droite. les autres dressés de toute leur taille. qui regardait Julien .Une heure après. Et tous les animaux qu'il avait poursuivis se représentèrent. et. Par un effort suprême de sa volonté.

des vipères. le chant d'un coq vibra dans l'air. il n'en trouva qu'une seule. et l'abattit sur elles comme un filet. des chacals et des ours. le faîte de son palais. Quand il les eut découvertes. les bêtes puantes bavaient. la fouine se roulait sur ses pieds. ils semblaient méditer un plan de vengeance . avançait à pas de velours et à grandes enjambées.le serpent ondulait dans les herbes. au bord d'un champ. et. tandis que la panthère. ils coururent. laissa tomber une flèche qu'elle portait à sa gueule. il aurait voulu massacrer des hommes. des perdrix rouges qui voletaient dans les chaumes. suffoqué par des haleines. battu par des queues d'oiseau. Il allait le plus lentement possible pour ne pas les irriter . il vit. assourdi par le bourdonnement des insectes. Sa soif de carnage le reprenait . Tout en l'observant du coin de leurs prunelles. Puis. Le sanglier lui frottait les talons avec ses défenses. au-delà des orangers. des renards. Julien se mit à courir . et il voyait sortir de la profondeur des buissons des porcsépics. d'un revers de patte. – 69 – . D'autres y répondirent. les bêtes manquant. Le serpent sifflait. Il dégrafa son manteau. à trois pas d'intervalles. Tout à coup. Un ours. et morte depuis longtemps. le loup l'intérieur de ses mains avec les poils de son museau. et la panthère. il marchait les bras tendus et les paupières closes comme un aveugle. Cette déception l'exaspéra plus que toutes les autres. bombant son dos. dédaigneusement. lui enleva son chapeau . Une ironie perçait dans leurs allures sournoises. sans même avoir la force de crier grâce. C'était le jour . pourrie. Les singes le pinçaient en grimaçant. et il reconnut.

Il gravit les trois terrasses, enfonça la porte d'un coup de poing ; mais, au bas de l'escalier, le souvenir de sa chère femme détendit son cœur. Elle dormait sans doute, et il allait la surprendre. Ayant retiré ses sandales, il tourna doucement la serrure, et entra. Les vitraux garnis de plomb obscurcissaient la pâleur de l'aube. Julien se prit les pieds dans des vêtements, par terre ; un peu plus loin, il heurta une crédence encore chargée de vaisselle. « Sans doute, elle aura mangé », se dit-il ; et il avançait vers le lit, perdu dans les ténèbres au fond de la chambre. Quand il fut au bord, afin d'embrasser sa femme, il se pencha sur l'oreiller où les deux têtes reposaient l'une près de l'autre. Alors, il sentit contre sa bouche l'impression d'une barbe. Il se recula, croyant devenir fou ; mais il revint près du lit, et ses doigts, en palpant, rencontrèrent des cheveux qui étaient très longs. Pour se convaincre de son erreur, il repassa lentement la main sur l'oreiller. C'était bien une barbe, cette fois, et un homme ! un homme couché avec sa femme ! Éclatant d'une colère démesurée, il bondit sur eux à coups de poignard. Et il trépignait, écumait, avec des hurlements de bête fauve. Puis il s'arrêta. Les morts, percés au cœur tout de suite, n'avaient pas même bougé. Il écoutait attentivement leurs deux râles presque égaux, et, à mesure qu'ils s'affaiblissaient, un autre, tout au loin, les continuait. Incertaine d'abord, cette voix plaintive longuement poussée, se rapprochait, s'enfla, devint cruelle ; et il reconnut, terrifié, le bramement du grand cerf noir. Et comme il se retournait, il crut voir dans l'encadrure de la porte, le fantôme de sa femme, une lumière à la main.

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Le tapage du meurtre l'avait attirée. D'un large coup d'œil, elle comprit tout, et s'enfuyant d'horreur laissa tomber son flambeau. Il le ramassa. Son père et sa mère étaient devant lui, étendus sur le dos, avec un trou dans la poitrine ; et leurs visages, d'une majestueuse douceur, avaient l'air de garder comme un secret éternel. Des éclaboussures et des flaques de sang s'étalaient au milieu de leur peau blanche, sur les draps du lit, par terre, le long d'un Christ d'ivoire suspendu dans l'alcôve. Le reflet écarlate du vitrail, alors frappé par le soleil, éclairait ces taches rouges, et en jetait de plus nombreuses dans tout l'appartement. Julien marcha vers les deux morts en se disant, en voulant croire, que cela n'était pas possible, qu'il s'était trompé, qu'il y a parfois des ressemblances inexplicables. Enfin, il se baissa légèrement pour voir de tout près le vieillard ; et il aperçut, entre ses paupières mal fermées, une prunelle éteinte qui le brûla comme du feu. Puis il se porta de l'autre côté de la couche, occupé par l'autre corps, dont les cheveux blancs masquaient une partie de la figure. Julien lui passa les doigts sous ses bandeaux, leva sa tête ; et il la regardait, en la tenant au bout de son bras roidi, pendant que de l'autre main, il s'éclairait avec le flambeau. Des gouttes, suintant du matelas, tombaient une à une sur le plancher. À la fin du jour, il se présenta devant sa femme, et d'une voix différente de la sienne, il lui commanda premièrement de ne pas lui répondre, de ne pas l'approcher, de ne plus même le regarder, et qu'elle eût à suivre, sous peine de damnation, tous ses ordres qui étaient irrévocables. Les funérailles seraient faites selon les instructions qu'il avait laissées par écrit, sur un prie-Dieu, dans la chambre des morts. Il lui abandonnait son palais, ses vassaux, tous ses biens, sans

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même retenir les vêtements de son corps, et ses sandales, que l'on trouverait au haut de l'escalier. Elle avait obéi à la volonté de Dieu, en occasionnant son crime, et devait prier pour son âme, puisque désormais il n'existait plus. On enterra les morts avec magnificence, dans l'église d'un monastère à trois journées du château. Un moine en cagoule rabattue suivit le cortège, loin de tous les autres, sans que personne osât lui parler. Il resta pendant la messe, à plat ventre au milieu du portail, les bras en croix, et le front dans la poussière. Après l'ensevelissement, on le vit prendre le chemin qui menait aux montagnes. Il se retourna plusieurs fois, et finit par disparaître.

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on lui jetait des pierres. Les plus charitables posaient une écuelle sur le bord de leur fenêtre. le tapage des métiers. Il tendait sa main aux cavaliers sur les routes. des tours. l'indifférence des propos glaçaient son cœur. et de coquillages qu'il cherchait le long des grèves. on fermait les portes. alors tous s'enfuyaient. en faisant des signes de croix.III Il s'en alla. les longues tables de famille où des aïeux tenaient des petits enfants sur leurs genoux . il racontait son histoire . des ponts. des rues noires s'entrecroisant. puis fermaient l'auvent pour ne pas l'apercevoir. Quelquefois. ou restait immobile devant la barrière des cours . Les jours de fête. avec des génuflexions s'approchait des moissonneurs. il regardait les habitants sortir de leurs maisons. de plantes. par le vitrage des rez-de-chaussée. Le besoin de se mêler à l'existence des autres le faisait descendre dans la ville. – 73 – . et il se nourrit de racines. et d'où montait jusqu'à lui un bourdonnement continuel. Dans les villages où il avait déjà passé. et le soir venu. et il s'en retournait vers la campagne. avec des flèches de pierre. on lui criait des menaces. Mais l'air bestial des figures. au tournant d'une côte. des sanglots l'étouffaient. il évita les hommes . quand le bourdon des cathédrales mettait en joie dès l'aurore le peuple entier. les fontaines de cervoise dans les carrefours. il voyait sous ses yeux une confusion de toits pressés. Par esprit d'humilité. mendiant sa vie par le monde. sitôt qu'il était reconnu. de fruits perdus. les tentures de damas devant le logis des princes. Repoussé de partout. et son visage était si triste que jamais on ne lui refusait l'aumône. puis les danses sur les places.

des enfants du fond des gouffres. Et un jour qu'il se trouvait au bord d'une fontaine. étalait du sang dans les nuages . Mais l'impitoyable pensée obscurcissait la splendeur des tabernacles. Le soleil. le torturait à travers les macérations de la pénitence. – 74 – . les insectes sur les fleurs . couraient plus loin. son parricide recommençait. L'abîme le rejetait. en rêve. pleurait. Il rechercha les solitudes. aussi. Il sauva des paralytiques des incendies. Il monta sur les deux genoux toutes les collines ayant une chapelle à leur sommet. Il résolut de mourir. Elle devenait intolérable. Sans reconnaître son image. Mais le vent apportait à son oreille comme des râles d'agonie . tous les soirs. se cachaient effarés. Il se fit un cilice avec des pointes de fer.Il contemplait avec des élancements d'amour les poulains dans les herbages. et chaque nuit. il poussa un cri . les oiseaux dans leurs nids. les flammes l'épargnaient. Sa propre personne lui faisait tellement horreur qu'espérant s'en délivrer il l'aventura dans des périls. Il ne se révoltait pas contre Dieu qui lui avait infligé cette action. tous. à son approche. il vit paraître en face de lui un vieillard tout décharné. s'envolaient bien vite. Julien se rappelait confusément une figure ressemblant à celle-là. à barbe blanche et d'un aspect si lamentable qu'il lui fut impossible de retenir ses pleurs. Tout à coup. et il ne pensa plus à se tuer. les larmes de la rosée tombant par terre lui rappelaient d'autres gouttes d'un poids plus lourd. et pourtant se désespérait de l'avoir pu commettre. Le temps n'apaisa pas sa souffrance. comme il se penchait dessus pour juger de la profondeur de l'eau. c'était son père . L'autre.

un escabeau. Ensuite. voilà tout ce qu'était son mobilier. les voyageurs se présentèrent. et il arriva près d'un fleuve dont la traversée était dangereuse. ruant de peur. les appuyait contre son ventre pour les transporter.Ainsi. roulait ses flots verdâtres. dressait sa proue dans les roseaux. augmentaient l'encombrement. Personne depuis longtemps n'osait plus le passer. Il commença par établir sur la berge une manière de chaussée qui permettrait de descendre jusqu'au chenal . et ils ripostaient par des injures. la terre humide avait une odeur de – 75 – . en agitant des drapeaux . Des brutaux vociféraient des blasphèmes. et il se brisait les ongles à remuer les pierres énormes. et il se fit une cahute avec de la terre glaise et des troncs d'arbres. Il se contentait de les bénir. Le passage étant connu. et on la surchargeait par toutes sortes de bagages et de fardeaux. Au printemps. il parcourut beaucoup de pays . manqua périr plusieurs fois. devant lui. Il ne demandait rien pour sa peine . Deux trous dans la muraille servaient de fenêtres. Une petite table. y enfonçait. D'un côté s'étendaient à perte de vue des plaines stériles ayant sur leur surface de pâles étangs çà et là . à cause de sa violence et parce qu'il y avait sur les rives une grande étendue de vase. quelquesuns lui donnaient des restes de victuailles qu'ils tiraient de leur bissac ou des habits trop usés dont ils ne voulaient plus. enfouie à l'arrière. il répara le bateau avec des épaves de navires. Elle était très lourde . portant le poids de son souvenir. et le grand fleuve. qui. glissait dans la vase. et l'idée lui vint d'employer son existence au service des autres. Ils l'appelaient de l'autre bord. Julien bien vite sautait dans sa barque. sans compter les bêtes de somme. Une vieille barque. Julien les reprenait avec douceur . un lit de feuilles mortes et trois coupes d'argile. Julien en l'examinant découvrit une paire d'avirons .

Elle entrait partout. Des mois s'écoulaient sans que Julien vît personne. et. Puis. Mais la voix reprit : « Julien ! » Elle venait de l'autre bord. Une troisième fois on appela : « Julien ! » Et cette voix haute avait l'intonation d'une cloche d'église. Une nuit qu'il donnait. et inspiraient un besoin fou de manger de la viande. et répétait en pleurant : « Ah ! pauvre père ! pauvre mère ! pauvre mère ! » et tombait dans un assoupissement où les visions funèbres continuaient. survenaient d'atroces gelées qui donnaient aux choses la rigidité de la pierre. Un peu plus tard. Il se jetait à plat ventre sur son lit.pourriture. Ensuite. un adolescent à cheveux blonds entre un vieillard couvert de fourrures et une dame à grand hennin . Souvent il fermait les yeux. des valets dans la salle d'armes. c'était des nuages de moustiques. un vent désordonné soulevait la poussière en tourbillons. sous un berceau de pampres. embourbait l'eau. tâchant. par la mémoire. tout à coup. Il tendit l'oreille et ne distingua que le mugissement des flots. il crut entendre quelqu'un l'appeler. de revenir dans sa jeunesse . – 76 – . les deux cadavres étaient là. ce qui lui parut extraordinaire. craquait sous les gencives. vu la largeur du fleuve. et la cour d'un château apparaissait avec des lévriers sur un perron. dont la susurration et les piqûres ne s'arrêtaient ni jour ni nuit.

elle faisait des montagnes. plus noire que de l'encre. Julien penchait son corps. la cachaient par intervalles. une secousse la remonta . Et cela dura longtemps. il avait dans son attitude comme une majesté de roi. devint tranquille. se renversait avec une torsion de la taille. et çà et là déchirées par la blancheur des vagues qui bondissaient. il s'arrêta.Ayant allumé sa lanterne. la pluie coulait dans son dos. Mais. où un homme attendait. écrasée par son poids . la figure pareille à un masque de plâtre et les deux yeux plus rouges que des charbons. il sortit de la cahute. comprenant qu'il s'agissait d'une chose considérable. la barque glissa dessus et toucha l'autre berge. puis redescendait dans des profondeurs où elle tournoyait. il reprit ses avirons . L'eau. L'eau. La petite lanterne brûlait devant lui. Julien dénoua l'amarre. et. le ressac des flots la soulevait par l'avant. et Julien se mit à ramer. dépliait les bras. la violence de l'air l'étouffait. d'un ordre auquel il ne fallait pas désobéir. pour avoir plus de force. Après une minute d'hésitation. Julien s'aperçut qu'une lèpre hideuse le recouvrait . En approchant de lui la lanterne. immobile comme une colonne. Elle creusait des abîmes. Dès qu'il entra dans la barque. ballottée par le vent. À chaque coup d'aviron. Des oiseaux. Mais toujours il apercevait les prunelles du Lépreux qui se tenait debout à l'arrière. Alors le bateau fut emporté à la dérive. courait avec furie des deux côtés du bordage. Un ouragan furieux emplissait la nuit. Il était enveloppé d'une toile en lambeaux. La grêle cinglait ses mains. s'arc-boutant des pieds. Les ténèbres étaient profondes. tout de suite. et le claquement des tolets coupait la clameur de la tempête. en voletant. elle enfonça prodigieusement. très longtemps ! – 77 – . et la chaloupe sautait dessus. cependant.

ses yeux ne brillaient plus. enflamma un paquet de fougères. un vieux quartier de lard et les croûtes d'un pain noir. et nauséabonde.Quand ils furent arrivés dans la cahute. il en sortit un arôme qui dilata son cœur et ses narines. – 78 – . C'était du vin. « J'ai faim ! » dit-il. Julien ferma la porte . pour le couvrir. l'écuelle et le manche du couteau portaient les mêmes taches que l'on voyait sur son corps. il avait un trou à la place du nez . la toile de son bateau. il tremblait de tous ses membres. et. il murmura : « Ton lit ! » Julien l'aida doucement à s'y traîner. et tout à coup il le vit siégeant sur l'escabeau. avec sa chandelle. Julien lui donna ce qu'il possédait. et ses lèvres bleuâtres dégageaient une haleine épaisse comme du brouillard. ses bras maigres disparaissaient sous des plaques de pustules écailleuses. ses ulcères coulaient. Ensuite. Le Lépreux vint s'y chauffer . Puis il dit : « J'ai froid ! » Julien. et. Quelle trouvaille ! mais le Lépreux avança le bras. et d'un trait vida toute la cruche. Tel qu'un squelette. au milieu de la cabane. s'affaiblissait . et ses épaules. comme il la prenait. Quand il les eut dévorés. la table. et même étendit sur lui. et d'une voix presque éteinte. L'espèce de linceul qui le recouvrait était tombé jusqu'à ses hanches . Des rides énormes labouraient son front. accroupi sur les talons. il dit : « J'ai soif ! » Julien alla chercher sa cruche . sa poitrine.

« Déshabille-toi. – 79 – . touchant de sa tête et de ses pieds les deux murs de la cabane. se coucha sur les feuilles mortes. » Julien s'étala dessus complètement. Puis il ferma les paupières. se creusait jusqu'aux vertèbres. ses cheveux s'allongèrent comme les rais du soleil . Le Lépreux tourna la tête. les flots chantaient. pour que j'aie la chaleur de ton corps ! » Julien ôta ses vêtements . côte à côte. et il sentait contre sa cuisse la peau du Lépreux.Le Lépreux gémissait. et ses yeux tout à coup prirent une clarté d'étoiles . une joie surhumaine descendait comme une inondation dans l'âme de Julien pâmé . se replaça dans le lit . et l'autre répondait. le souffle de ses narines avait la douceur des roses . nu comme au jour de sa naissance. un nuage d'encens s'éleva du foyer. réchauffe-moi ! Pas avec les mains ! non ! toute ta personne. Cependant une abondance de délices. et son ventre. près de lui. puis. Les coins de sa bouche découvraient ses dents. Il tâchait de l'encourager . à chacune de ses aspirations. « C'est comme de la glace dans mes os ! Viens près de moi ! » Et Julien. poitrine contre poitrine. en haletant : « Ah ! je vais mourir !… Rapproche-toi. grandissait. Le toit s'envola. un râle accéléré lui secouait la poitrine. plus froide qu'un serpent et rude comme une lime. et celui dont les bras le serraient toujours grandissait. bouche contre bouche. Alors le Lépreux l'étreignit . écartant la toile.

telle à peu près qu'on la trouve. et Julien monta vers les espaces bleus. qui l'emportait dans le ciel.le firmament se déployait . Et voilà l'histoire de saint Julien l'Hospitalier. dans mon pays. face à face avec Notre Seigneur Jésus. sur un vitrail d'église. – 80 – .

s'arrondissait en dôme . le désert. Les montagnes. dans l'enfoncement. tous les monts de la Judée. qui se levait derrière Machærous. traçait une barre noire . et. suspendue au-dessus de l'abîme. la quatrième au-delà. la ville se reliait à la forteresse. il se déchira. et. les collines. et couvert d'une terrasse que fermait une balustrade en bois de sycomore. de son cube monstrueux. et la tour Antonia. une en face.HÉRODIAS I La citadelle de Machærous se dressait à l'orient de la mer Morte. avec des angles nombreux. Engaddi. Il y avait dans l'intérieur un palais orné de portiques. et. immédiatement sous lui. à droite. sur un pic de basalte ayant la forme d'un cône. par un chemin en zigzag tailladant le rocher. Un brouillard flottait. et regarda. avant le jour. Elle illumina bientôt les sables de la grève. deux vers les flancs. et il songea aux autres villes de sa Galilée : – 81 – . Le Tétrarque en détourna la vue pour contempler. Quatre vallées profondes l'entouraient. dans le cercle d'un mur qui ondulait suivant les inégalités du terrain . L'aube. inclinant leurs surfaces raboteuses et grises. des créneaux sur le bord. dominait Jérusalem. dont les murailles étaient hautes de cent vingt coudées. pendant que leur masse. Hébron. Esquol avait des grenadiers. les palmiers de Jéricho . Un matin. Sorek des vignes. çà et là. le Tétrarque Hérode-Antipas vint s'y accouder. plus loin. Gazer des champs de sésame . au milieu. commençaient à découvrir leurs crêtes. jusqu'au fond des abîmes. épandait une rougeur. était encore dans l'ombre. et les contours de la mer Morte apparurent. où des mâts étaient disposés pour tendre un vélarium. des tours qui faisaient comme des fleurons à cette couronne de pierres. Des maisons se tassaient contre sa base.

à un grand festin. semblait en lapis-lazuli . Cependant le Jourdain coulait sur la plaine aride. et des feux s'éteignant brillaient comme des étincelles à ras du sol. rien ne bougeait dans le château. les soldats. il avait convié pour ce jour même. les chefs de ses troupes. tous les autres de sa domination . Toute blanche. Elle reprit . le long du rempart. sans doute. Philippe. tardant à paraître. Il se pencha pour écouter . Antipas reconnut ce qu'il craignait d'apercevoir. et en claquant dans ses mains. sans prétentions au pouvoir. du côté de l'Yémen. elle avait disparu. l'avait ruiné chez l'Empereur. Le lac. fît pâlir le Tétrarque. Agrippa. une voix lointaine. les régisseurs de ses campagnes et les principaux de la Galilée. Elles étaient vides.Capharnaüm. sous le prétexte de fêter son anniversaire. Nazareth. Antipas attendait les secours des Romains . dormaient contre les murs . elle éblouissait comme une nappe de neige. dont il avait répudié la fille pour prendre Hérodias. gouverneur de la Syrie. Endor. Des tentes brunes étaient dispersées . et à sa pointe méridionale. Tout à coup. comme échappée des profondeurs de la terre. et Vitellius. souverain de la Batanée. mariée à l'un de ses frères qui vivait en Italie. des hommes avec des lances circulaient entre les chevaux. Des aigles volaient au-dessus de sa tête . si bien qu'il hésitait entre deux projets : adoucir les Arabes ou conclure une alliance avec les Parthes . il se rongeait d'inquiétudes. Les Juifs ne voulaient plus de ses mœurs idolâtres. son troisième frère. maintenant. Tibérias où peut-être il ne reviendrait plus. s'armait clandestinement. et. Il fouilla d'un regard aigu toutes les routes. C'étaient les troupes du roi des Arabes. il cria « Mannaëi ! Mannaëi ! » – 82 – .

décharné. Ensuite ils sont partis vers la Haute-Galilée. Il était très grand. en indiquant avec son pouce un objet derrière eux : « Là ! toujours ! – J'avais cru l'entendre ! » Et Antipas. comme les voleurs. nu jusqu'à la ceinture. le soir. comme les masseurs des bains. en annonçant qu'ils apporteraient une grande nouvelle. Sa chevelure. ce qu'ils étaient venus faire ? Mannaëi répliqua : « Ils ont échangé avec lui des paroles mystérieuses. tout son corps ayant la souplesse d'un singe. le même que les Latins appellent Saint Jean-Baptiste. et portait sur la cuisse un coutelas dans une gaine de bronze. et ses orteils posaient légèrement sur les dalles. Une somnolence décolorait ses yeux. mais ses dents brillaient.Un homme se présenta. » Antipas baissa la tête. dans son cachot. s'informa de Iaokanann. Avait-on revu ces deux hommes. l'autre mois. admis par indulgence. exagérait la longueur de son front. « Où est-il ? » demanda le Tétrarque. quand il eut respiré largement. aux carrefours des routes. Mannaëi répondit. puis d'un air d'épouvante : « Garde-le ! garde-le ! Et ne laisse entrer personne ! Ferme bien la porte ! Couvre la fosse ! On ne doit pas même soupçonner qu'il vit ! » – 83 – . et sa figure l'impassibilité d'une momie. et savait-on. relevée par un peigne. depuis lors. vieux.

n'existait plus depuis le roi Hyrcan . et celui de Jérusalem les mettait dans la fureur d'un outrage et d'une injustice permanente. les poings fermés.Sans avoir reçu ces ordres. la taille droite. désigné par Moïse pour être le centre d'Israël. Tous ces monts autour de lui. en répétant : “Qu'importe ? Pour qu'il grandisse. les gouffres noirs sur le flanc des falaises. l'éclat violent du jour. C'était comme une montagne lumineuse. il a l'air tranquille d'une bête malade . croyant que les mots avaient un pouvoir effectif. Mannaëi les accomplissait . sans paraître scandalisé. avaient été décapités. il espère une délivrance. moins rapides. Leur temple de Garizim. Il l'aperçut dans l'écartement de deux collines. Mais le Tétrarque était las de réfléchir. il voudrait fuir. Mannaëi s'y était introduit. le visage en arrière. car Iaokanann était Juif. la profondeur des – 84 – . Le Samaritain dit encore : « Par moments il s'agite. et il exécrait les Juifs comme tous les Samaritains. l'immensité du ciel bleu. Antipas écoutait. lui jeta un anathème. ou bien je le vois qui marche dans les ténèbres. et. D'autres fois. quelque chose de surhumain. il faut que je diminue !” » Antipas et Mannaëi se regardèrent. Alors il étendit les bras du côté de Sion . afin d'en souiller l'autel avec des os de morts. écrasant tout de son opulence et de son orgueil. comme des étages de grands flots pétrifiés. Le soleil faisait resplendir ses murailles de marbre blanc et les lames d'or de sa toiture. Ses compagnons.

Sortie précipitamment de sa chambre. et il restait les deux coudes sur la balustrade. dans l'intervalle de ses deux seins. dans le bouleversement de ses terrains. Ces meurtres étaient une conséquence des choses. Ces marques d'une colère immortelle effrayaient sa pensée . Il se retourna. son intention atroce lui sembla justifiée. des amphithéâtres et des palais abattus. Ses narines trop remontées palpitaient . et une désolation l'envahissait au spectacle du désert qui figure. Quelqu'un l'avait touché. d'une voix forte. on ne les comptait plus. qu'ils ambitionnaient comme lui. – 85 – . Hérodias était devant lui. elle n'avait ni colliers ni pendants d'oreilles . et. ensevelies plus bas que le rivage sous les eaux pesantes.abîmes le troublaient . Mais dans l'avenir plus de craintes ! Les cachots de Tibère s'ouvrent difficilement. les yeux fixes et les tempes dans les mains. par le bout. comme l'exhalaison des villes maudites. une tresse de ses cheveux noirs lui tombait sur un bras. Une simarre de pourpre légère l'enveloppait jusqu'aux sandales. et s'enfonçait. Dans celle d'Hérode. une fatalité des maisons royales. et. Le vent chaud apportait. et quelquefois l'existence n'y est pas sûre ! » Antipas la comprit . bien qu'elle fût la sœur d'Agrippa. la joie d'un triomphe éclairait sa figure . il avait brigué le titre de roi. secouant le Tétrarque : « César nous aime ! Agrippa est en prison ! – Qui te l'a dit ? – Je le sais ! » Elle ajouta : « C'est pour avoir souhaité l'empire à Caïus ! « Tout en vivant de leurs aumônes. avec l'odeur du soufre.

Puis. les rencontres aux étuves. et. des enfants tiraient des ânes. en se frôlant contre sa poitrine. et des valets. maintenant ! Et tous ses malheurs en découlaient . Hérodias s'y affaissa. au murmure des jets d'eau. Il la repoussa. C'étaient les pourvoyeurs du Tétrarque. Il se demanda pourquoi son accès de tendresse. avec des gestes câlins. dans l'atrium. ils se considéraient d'une manière farouche. n'ai-je pas fait plus ?… J'ai abandonné ma fille ! » Après son divorce. « Rien ne me coûtait ! Pour toi. elle étala son entreprise : les clients achetés. leurs promenades le long de la voie Sacrée. ses cheveux blancs se mêlaient à sa barbe. sous des arcs de fleurs. Celui d'Hérodias également avait des plis . et. dans les grandes villas. des espions à toutes les portes. Les chemins dans la montagne commencèrent à se peupler. la guerre continuait. d'autres montaient le ravin en face. qu'elle se trouvait heureuse . et elle lui rappela leurs causeries là-bas. les lettres découvertes. des palefreniers conduisaient des chevaux. parvenus à la ville. et les soirs. et le soleil. Ceux qui descendaient les hauteurs au-delà de Machærous disparaissaient derrière le château . Puis elle se passa la main sur les paupières. et pleurait. L'amour qu'elle tâchait de ranimer était si loin. déchargeaient leurs bagages dans les cours. Ses épaules se voûtaient dans une toge sombre. Jamais elle n'en parlait. qui traversait le voile. car. précédant ses convives. Des pasteurs piquaient des bœufs. l'un en face de l'autre. depuis douze ans bientôt. à bordure violette . espérant bien en avoir d'autres du Tétrarque. Elle le regardait comme autrefois. devant la campagne romaine. et comment elle était parvenue à séduire Eutychès le dénonciateur. en tournant le dos. – 86 – . On avait déplié le vélarium et apporté vivement de larges coussins auprès d'eux. baignait de lumière son front chagrin. dit qu'elle n'y voulait plus songer. Elle avait vieilli le Tétrarque. elle avait laissé dans Rome cette enfant.

Dès qu'il m'aperçut. selon le Tétrarque. « Non ! reprit-elle. et ne sont pas capables de faire une patrie ! Quant à celui qui remuait le peuple avec des espérances conservées depuis Néhémias. « Des gens. Puis ils se retirèrent. Sur un monticule. Impossible de fuir ! Les roues de mon char – 87 – . il cracha sur moi toutes les malédictions des prophètes. et sa tête ressemblait à celle d'un lion. à côté. se précipitait en levant son coutelas. un Essénien parut. Iaokanann dangereux ! Allons donc ! Il affectait d'en rire. l'air stoïque. il levait les bras. au bord du fleuve. du côté droit. Il avait une peau de chameau autour des reins. la meilleure politique était de le supprimer. « Je le connais ! dit Hérodias. il se nomme Phanuel. puisque tu as l'aveuglement de le conserver ! » Antipas objecta qu'il pouvait un jour servir. Ses attaques contre Jérusalem gagnaient à eux le reste des Juifs. remettaient leurs habits. Il devint immobile . » Rien ne pressait. Mannaëi. à reculons. un jour qu'elle allait vers Galaad. sa voix rugissait . ils acceptent tous les maîtres. chacun par un escalier différent. comme pour arracher le tonnerre. un homme parlait. à gauche.Mais au fond de la terrasse. en robe blanche. et cherche à voir Iaokanann. pour la récolte du baume. l'autre aussi. Hérodias lui cria : « Tue-le ! – Arrête ! » dit le Tétrarque. Ses prunelles flamboyaient . nu-pieds. « Tais-toi ! » Et elle redit son humiliation. sans se perdre des yeux.

D'ailleurs.avaient du sable jusqu'aux essieux . cédant à l'opinion. et elle parcourait la terrasse. les soldats devaient le poignarder s'il résistait . Contre des légions elle aurait eu de la bravoure. Mais cette force plus pernicieuse que les glaives. ils emplissaient l'air. exhalant le mépris de la patricienne pour le plébéien. pourquoi sa guerre contre elle ? Quel intérêt le poussait ? Ses discours. Hyrcan forcés à vous circoncire ! » Et. la haine de Jacob – 88 – . C'était pour y atteindre que. criés à des foules. elle les entendait partout. On avait mis des serpents dans sa prison . Elle songeait aussi que le Tétrarque. tributaire de Juda depuis le roi David ! Tous mes ancêtres ont battu les tiens ! Le premier des Makkabi vous a chassés d'Hébron. manquant de mots pour exprimer ce qui l'étouffait. était stupéfiante . « Mais ton grand-père balayait le temple d'Ascalon. elle nourrissait le rêve d'un grand empire. et qu'on ne pouvait saisir. Les autres étaient bergers. s'étaient répandus. » Iaokanann l'empêchait de vivre. L'inanité de ces embûches exaspérait Hérodias. circulaient . Quand on l'avait pris et lié avec des cordes. m'abritant sous mon manteau. et je m'éloignais lentement. bandits. « J'ai pris un bon soutien. Alors tout serait perdu ! Depuis son enfance. en entrant dans ta famille ! – Elle vaut la tienne ! » dit simplement le Tétrarque. délaissant son premier époux. conducteurs de caravanes. s'aviserait peut-être de la répudier. ils étaient morts. glacée par ces injures qui tombaient comme une pluie d'orage. blêmie par sa colère. elle s'était jointe à celui-là. Hérodias sentit bouillonner dans ses veines le sang des prêtres et des rois ses aïeux. pensait-elle. qui l'avait dupée. une horde. il s'était montré doux.

contre Édom, elle lui reprocha son indifférence aux outrages, sa mollesse envers les Pharisiens qui le trahissaient, sa lâcheté pour le peuple qui la détestait. « Tu es comme lui, avoue-le ! et tu regrettes la fille arabe qui danse autour des pierres. Reprends-la ! Va-t'en vivre avec elle, dans sa maison de toile ! dévore son pain cuit sous la cendre ! avale le lait caillé de ses brebis ! baise ses joues bleues ! et oublie-moi ! » Le Tétrarque n'écoutait plus. Il regardait la plate-forme d'une maison, où il y avait une jeune fille et une vieille femme tenant un parasol à manche de roseau, long comme la ligne d'un pêcheur. Au milieu du tapis, un grand panier de voyage restait ouvert. Des ceintures, des voiles, des pendeloques d'orfèvrerie en débordaient confusément. La jeune fille, par intervalles, se penchait vers ces choses, et les secouait à l'air. Elle était vêtue comme les Romaines, d'une tunique calamistrée avec un péplum à glands d'émeraude ; et des lanières bleues enfermaient sa chevelure, trop lourde, sans doute, car, de temps à autre, elle y portait la main. L'ombre du parasol se promenait au-dessus d'elle, en la cachant à demi. Antipas aperçut deux ou trois fois son col délicat, l'angle d'un œil, le coin d'une petite bouche. Mais il voyait, des hanches à la nuque, toute sa taille qui s'inclinait pour se redresser d'une manière élastique. Il épiait le retour de ce mouvement, et sa respiration devenait plus forte ; des flammes s'allumaient dans ses yeux. Hérodias l'observait. Il demanda : « Qui est-ce ? » Elle répondit n'en rien savoir, et s'en alla soudainement apaisée. Le Tétrarque était attendu sous les portiques par des Galiléens, le maître des écritures, le chef des pâturages, l'administrateur des salines et un Juif de Babylone, commandant ses cavaliers. Tous le saluèrent d'une acclamation. Puis, il disparut vers les chambres intérieures.

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Phanuel surgit à l'angle d'un couloir. « Ah ! encore ? Tu viens pour Iaokanann, sans doute ? – Et pour toi ! j'ai à t'apprendre une chose considérable. » Et, sans quitter Antipas, il pénétra, derrière lui, dans un appartement obscur. Le jour tombait par un grillage, se développant tout du long sous la corniche. Les murailles étaient peintes d'une couleur grenat, presque noire. Dans le fond s'étalait un lit d'ébène, avec des sangles en peau de bœuf. Un bouclier d'or, au-dessus, luisait comme un soleil. Antipas traversa toute la salle, se coucha sur le lit. Phanuel était debout. Il leva son bras, et dans une attitude inspirée : « Le Très-Haut envoie par moments un de ses fils. Iaokanann en est un. Si tu l'opprimes, tu seras châtié. – C'est lui qui me persécute ! s'écria Antipas. Il a voulu de moi une action impossible. Depuis ce temps-là il me déchire. Et je n'étais pas dur, au commencement ! Il a même dépêché de Machærous des hommes qui bouleversent mes provinces. Malheur à sa vie ! Puisqu'il m'attaque, je me défends ! – Ses colères ont trop de violence, répliqua Phanuel. N'importe ! Il faut le délivrer. – On ne relâche pas les bêtes furieuses ! » dit le Tétrarque. L'Essénien répondit :

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« Ne t'inquiète plus ! Il ira chez les Arabes, les Gaulois, les Scythes. Son œuvre doit s'étendre jusqu'au bout de la terre ! » Antipas semblait perdu dans une vision. « Sa puissance est forte !… Malgré moi, je l'aime ! – Alors, qu'il soit libre ! » Le Tétrarque hocha la tête. Il craignait Hérodias, Mannaëi, et l'inconnu. Phanuel tâcha de le persuader, en alléguant, pour garantie de ses projets, la soumission des Esséniens aux rois. On respectait ces hommes pauvres, indomptables par les supplices, vêtus de lin, et qui lisaient l'avenir dans les étoiles. Antipas se rappela un mot de lui, tout à l'heure. « Quelle est cette chose que tu m'annonçais comme importante ? » Un nègre survint. Son corps était blanc de poussière. Il râlait et ne put que dire : « Vitellius ! – Comment ? Il arrive ? – Je l'ai vu. Avant trois heures, il est ici ! » Les portières des corridors furent agitées comme par le vent. Une rumeur emplit le château, un vacarme de gens qui couraient, de meubles qu'on traînait, d'argenteries s'écroulant ; et, du haut des tours, des buccins sonnaient, pour avertir les esclaves dispersés.
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les consulats étaient innombrables dans la famille . La litière. On lui offrit une coupe pleine de vin et d'aromates. Une voie. – 92 – . Il s'appuyait sur le bras de son interprète. qui semblait revenir dans son domaine. Ils plantèrent contre la porte leurs douze faisceaux. portait encore leur nom. Les Athéniens lui avaient donné la surintendance des jeux Olympiques. disait-il. chagrin. Les questures. terrible. Le Tétrarque était tombé aux genoux du Proconsul. ingénieux. la face bourgeonnée. et fidèle toujours aux Césars. on devait le remercier comme vainqueur des Clites et père de ce jeune Aulus. et en réclama une seconde. maintenant son hôte.II Les remparts étaient couverts de monde quand Vitellius entra dans la cour. les brodequins d'un consul et des licteurs autour de sa personne. Ces hyperboles furent exprimées en latin. tous frémirent devant la majesté du peuple romain. été patient. Il avait bâti des temples en l'honneur d'Auguste. Il en sortit un adolescent. que huit hommes manœuvraient. des baguettes reliées par une courroie avec une hache dans le milieu. Autrement. s'arrêta. le ventre gros. il eût ordonné sur les routes tout ce qu'il fallait pour les Vitellius. Alors. Vitellius les accepta impassiblement. Il la but. menant du Janicule à la mer. de n'avoir pas connu plus tôt la faveur de sa présence. suivi d'une grande litière rouge ornée de panaches et de miroirs. et quant à Lucius. ayant la toge. Ils descendaient de la déesse Vitellia. le laticlave. des perles le long des doigts. puisque l'Orient était la patrie des dieux. Il répondit que le grand Hérode suffisait à la gloire d'une nation.

et les retards à fournir des secours. La fortune du père dépendait de la souillure du fils . l'ayant saluée d'une inclinaison de tête : « Quel bonheur ! s'écria-t-elle. une haine profonde. Leurs visages étaient sombres. tout en se méfiant. Vitellius ajouta : « Même au détriment des autres ? » Il avait tiré des otages du roi des Parthes. C'étaient des Sadducéens et des Pharisiens. De là. ennemis de Rome et du Tétrarque. présent à la conférence. que la même ambition poussait à Machærous. qu'il l'entourait d'égards. les premiers voulant obtenir la sacrificature. je te protège ! » Le Proconsul feignit de n'avoir pas entendu. et. et cette fleur des fanges de Caprée lui procurait des bénéfices tellement considérables. que désormais Agrippa. fût dans l'impossibilité de nuire !… » Il ignorait l'événement. l'ennemi de Tibère. parce qu'elle était vénéneuse. ceux des Pharisiens surtout. Un tumulte s'éleva sous la porte. montées par des personnages en costume de prêtres. Le Proconsul fit trois pas à sa rencontre . elle lui parut dangereuse . en avait tout de suite expédié la nouvelle. on aperçut Hérodias qui s'avançait d'un air d'impératrice. car Antipas. et comme Antipas jurait qu'il ferait tout pour l'Empereur. Le Tétrarque balbutia. pour se faire valoir. et l'Empereur n'y songeait plus . au milieu de femmes et d'eunuques tenant sur des plateaux de vermeil des parfums allumés. et les autres la conserver. Les pans de leur tunique les embarrassaient dans la – 93 – . On introduisait une file de mules blanches.Entre les colonnes à chapiteaux d'airain. Mais Aulus dit en riant : « Calme-toi.

capitaine de ses vélites. qu'est-ce donc ? » Le Tétrarque fît comprendre. et tous parlaient à la fois. et leur tiare chancelait à leur front par-dessus des bandelettes de parchemin. un petit homme libre d'allures et parlant grec. Kanthera. il présenta les Sadducéens. par précaution contre la poussière . d'un geste. Ensuite. Éléazar. Presque en même temps arrivèrent des soldats de l'avantgarde. Iaçim le Babylonien. Sehon. lieutenant du Proconsul. À l'occasion d'un fou qui cherchait les vases d'or de David dans une caverne. avec des publicains. Naâmann. les Galiléens dénoncèrent Ponce Pilate. supplia le maître de les honorer d'une visite à Jérusalem. Ils avaient mis leurs boucliers dans des sacs. Il s'y rendrait probablement. Vitellius affirma que les criminels seraient punis. il avait tué des habitants . Puis. Vitellius avait remarqué Mannaëi.cohue . Ammonius d'Alexandrie. serrant sous leurs aisselles des tablettes de bois. où des écritures étaient tracées. – 94 – . le nez crochu et la barbe longue. qui lui achetait de l'asphalte. Mannaëi plus violemment que les autres. près de Samarie. réclama pour les Pharisiens le manteau du grand prêtre détenu dans la tour Antonia par l'autorité civile. que c'était le bourreau. Jonathas. « Celui-là. Antipas nomma les principaux de son entourage : Tolmaï. et derrière eux était Marcellus.

des aumônes. La première contenait de vieilles armures . ils refluèrent . Vitellius demanda pourquoi tant de monde.Des vociférations éclatèrent en face d'un portique. on voyait sur les umbo la figure de César. des antilopes et des cigognes. comprimée par l'enceinte des murs. Il se précipita vers les cuisines. pour faire de la place. d'autres le montaient . C'était pour les Juifs une idolâtrie. Elles étaient taillées dans le roc. Mais chez eux ils étaient forts . en hautes voûtes. de légumes. Aulus n'y tint pas. Antipas les harangua. et il montra plusieurs de ses gens. Les vêtements étaient déchirés. et qui allongeaient toutes leurs pointes. des grenades élevées en pyramides. des esclaves avec des bâtons frappaient de droite et de gauche. et exigea qu'on lui ouvrît les chambres souterraines de la forteresse. Les housses étant défaites. En passant près d'un caveau. mais la seconde regorgeait de piques. et il commanda de retirer les boucliers. penchés sur les créneaux. il aperçut des marmites pareilles à des cuirasses. pendant que Vitellius. Tibère avait eu raison d'en exiler quatre cents en Sardaigne. La troisième semblait tapissée en nattes de roseaux. sur un siège élevé. Alors. emporté par cette goinfrerie qui devait surprendre l'univers. s'étonnait de leur fureur. émergeant d'un bouquet de plumes. avec des piliers de distance en distance. deux courants se croisaient dans cette masse d'hommes qui oscillait. de fruits. tant les flèches minces étaient perpendiculairement les unes à côté des – 95 – . de larges poissons couleur d'azur. en implorant des réparations d'injustice. Vitellius vint les regarder . ils entourèrent le Proconsul. Les plus voisins de la porte descendirent sur le sentier. dans la colonnade. des pastèques. et. des raisins. où les soldats avaient suspendu leurs boucliers. halaient d'immenses corbeilles de viandes. Antipas en dit la cause : le festin de son anniversaire . des privilèges. qui. on s'écrasait .

beaucoup servaient à se défendre des brigands . Puis il se rangea le long du mur. Elles n'étaient pas à lui . Le Babylonien pouvait seul l'ouvrir. et voulut savoir ce qu'elle enfermait. dans les suivantes. Phinées son interprète. On distinguait dans l'ombre des choses hideuses inventées par les barbares : casse-têtes garnis de clous. à pas rapides. jusqu'à des grelots pour le poitrail des dromadaires ! et comme la montagne allait en s'élargissant vers sa base. que des cnémides . dans la septième. On ne voyait dans la sixième que des carquois . et Sisenna le chef des publicains. comme un bataillon de serpents rouges. tout cela avait appartenu à son père. les parcouraient à la lumière des flambeaux. des grappins. Au milieu de la cinquième. – 96 – . Il les avait rassemblées en prévision d'une alliance de ses ennemis. au-dessous de ces chambres. que des brassards . et d'encore plus profondes. des rangs de casques faisaient. des cordages jusqu'à des mâts pour les catapultes. dans la huitième. que portaient trois eunuques. il allait devant. avec leurs crêtes. au lieu de marcher derrière le Proconsul. Et. javelots empoisonnant les blessures. Mais le Proconsul pouvait croire ou dire que c'était pour combattre les Romains. ou bien. d'ailleurs il en fallait contre les Arabes . tenailles qui ressemblaient à des mâchoires de crocodiles . Vitellius. avec ses deux coudes écartés . Des lames de cimeterres couvraient les parois de la quatrième. enfin le Tétrarque possédait dans Machærous des munitions de guerre pour quarante mille hommes. et il cherchait des explications. il y en avait de plus nombreuses. Vitellius la remarque. évidée à l'intérieur telle qu'une ruche d'abeilles.autres. mais le haut d'une porte dépassait sa tête. des échelles. des fourches. qu'il masquait de sa toge.

pour défendre les frontières orientales. Iaçim était demeuré chez Philippe. Des chevaux blancs étaient là. À ras du sol. Un chèvrefeuille. Après le Partage du royaume. D'abord. Avec leur queue très longue. ils la prirent et arrivèrent au seuil d'une grotte. Le Proconsul en resta muet d'admiration. comme une perruque. se cramponnant à la voûte. Des cordons multicolores serraient étroitement ses jambes torses. Il se présenta un arc sur l'épaule. un fouet à la main. les sabots dans des mitaines de sparterie. dont la barbe était frisée en anneaux. Mais Vitellius lança un coup d'œil à Antipas. Ses gros bras sortaient d'une tunique sans manches. et un bonnet de fourrure ombrageait sa mine. Son père était venu des bords de l'Euphrate s'offrir au grand Hérode. Une allée descendait en tournant . avec cinq cents cavaliers. et les poils d'entre les oreilles bouffant sur le frontal. plus étendue que les autres souterrains. Une arcade s'ouvrait au fond sur le précipice. laissait retomber ses fleurs en pleine lumière. Ils avaient tous la crinière peinte en bleu. une centaine peut-être.« Appelle le Babylonien ! » On l'attendit. il eut l'air de ne pas comprendre l'interprète. Un souffle d'air chaud s'exhala des ténèbres. et qui mangeaient de l'orge sur une planche au niveau de leur bouche. – 97 – . ils se battaient mollement les jarrets. un filet d'eau murmurait. qui répéta tout de suite son commandement. et maintenant servait Antipas. qui de ce côté-là défendait la citadelle. Alors Iaçim appliqua ses deux mains contre la porte. Elle glissa dans le mur.

Des rondelles de bronze au milieu des pavés. pour piller les provinces. les avait emprisonnées dans cet endroit. compta les chevaux et les inscrivit. et. Enfin. avançant leur encolure. puis hurla. spécial pour les animaux. renversaient les hommes en les mordant au ventre. Celui-là flairait partout. en piétinant : « Je l'ai ! je l'ai ! C'est ici le trésor d'Hérode ! » La recherche de ses trésors était une folie des Romains. Il en observa une. plus grande que les autres. on remonta dans la cour. de peur que Vitellius ne les enlevât. demandant à courir. et pendant tout un jour continuaient dans les plaines leur galop frénétique . et elles se cabraient. Elles partaient avec la flèche du cavalier. légères comme des oiseaux. et qui n'avait pas sous les talons leur sonorité. affamées d'espace. Les agents des compagnies fiscales corrompaient les gouverneurs. se tiraient de l'embarras des rochers. en cas de siège. Antipas. Par habitude. il lança du fond de sa gorge un cri rauque qui les mit en gaieté . comme des moutons quand paraît le berger . dit le Proconsul. « L'écurie est mauvaise. Sisenna ! » Le publicain retira une tablette de sa ceinture. et tu risques de les perdre ! Fais l'inventaire. avec sa mâchoire de fouine et ses paupières clignotantes. sautaient par-dessus des abîmes. – 98 – . çà et là. un mot les arrêtait. souples comme des serpents. couvraient les citernes. elles vinrent à lui. Il les frappa toutes alternativement. Dès que Iaçim entra. elles le regardaient inquiètes avec leurs yeux d'enfant.C'étaient de merveilleuses bêtes.

Sa répugnance à ouvrir la rondelle impatientait Vitellius. Sous le couvercle doublé de bois. et. – Montre-le ! » dit Vitellius. en voyant une hache. de temps à autre. « Cependant. qu'on allait décapiter Iaokanann . elle se replia en deux panneaux . la souleva doucement. qu'y avait-il là-dessous ? – Rien ! un homme. et des colombes. Il se leva. on vit alors un trou. C'était l'heure où Mannaëi. Le soleil faisait briller la pointe des tiares. un prisonnier. Mannaëi avait deviné ce qui les occupait. s'étendait une trappe de même dimension. « Enfoncez-la ! » cria-t-il aux licteurs. ordinairement. jura le Tétrarque. Le Tétrarque n'obéit pas . tous admirèrent la force de ce vieillard. roidissant ses longs bras maigres. le pommeau des glaives. Il se – 99 – . et ceux qui se penchèrent sur le bord aperçurent au fond quelque chose de vague et d'effrayant. et il arrêta le licteur au premier coup sur la plaque. chauffait à outrance les dalles . les Juifs auraient connu son secret. s'envolant des frises.« Ils n'existaient pas ». insinua entre elle et les pavés une manière de crochet. Son front touchait à une grille horizontalement scellée . puis. Un être humain était couché par terre sous de longs cheveux se confondant avec les poils de bête qui garnissaient son dos. leur jetait du grain. il disparaissait dans les profondeurs de son antre. Il crut. elle s'abattit . tournoyaient au-dessus de la cour. une fosse énorme que contournait un escalier sans rampe . D'un coup de poing.

Vaincue par une fascination. et que les vapeurs du vin font chanceler ! « Qu'ils se dissipent comme l'eau qui s'écoule. outres gonflées. D'autres accoururent. dans les cavernes comme les gerboises. comme la limace qui se fond en marchant. Les Galiléens. et le fléau de l'Éternel ne s'arrêtera pas. cymbales retentissantes ! » On avait reconnu Iaokanann. Les portes des forteresses seront plus vite brisées que des écailles de noix. La voix s'éleva : « Malheur à vous. formaient un cercle par-derrière . Ce fut d'abord un grand soupir. race de vipères. Hérodias l'entendit à l'autre bout du palais. Son nom circulait. poussé d'une voix caverneuse. les murs crouleront. « Malheur à toi. tous se taisaient. aux ivrognes d'Éphraïm. Il retournera vos membres dans votre sang. elle traversa la foule . les soldats. les prêtres. « Il faudra.tenait accroupi devant le Tétrarque. le corps incliné. une main sur l'épaule de Mannaëi. les villes brûleront . Moab. qui était debout près de Vitellius. comme de la laine dans la cuve d'un teinturier. et elle écoutait. comme l'avorton d'une femme qui ne voit pas le soleil. à ceux qui habitent la vallée grasse. ô Peuple ! et aux traîtres de Juda. te réfugier dans les cyprès comme les passereaux. Pharisiens et Sadducéens. Il vous déchirera comme une herse neuve . dans l'angoisse de ce qui allait arriver. il répandra sur les montagnes tous les morceaux de votre chair ! » – 100 – .

harmonieuse. les petits enfants se traîneront sur les cendres. Iaokanann les envoyait. Mais la voix se fit douce. le nouveau-né un bras dans la caverne du dragon. tous les peuples s'agenouillent. la nuit. on s'endormira dans les pressoirs le ventre plein ! « Quand viendras-tu. Il annonçait un affranchissement. Les chacals s'arracheront des ossements sur les places publiques. écorchée par des fardeaux trop lourds ! » Le peuple revoyait les jours de son exil. plus haut : « Auprès du cadavre de leurs mères. et tes fils les plus braves baisseront leur échine. en avalant leurs pleurs. chercher son pain à travers les décombres. le désert s'épanouissant comme une rose : « Ce qui maintenant vaut soixante kiccars ne coûtera pas une obole. l'or à la place de l'argile. joueront de la cithare dans les festins de l'étranger.De quel conquérant parlait-il ? Était-ce de Vitellius ? Les Romains seuls pouvaient produire cette extermination. au hasard des épées. Des fontaines de lait jailliront des rochers . chantante. où le soir les vieillards causaient. C'étaient les paroles des anciens prophètes. toi que j'espère ? D'avance. des splendeurs au ciel. On ira. et ta domination sera éternelle. Tes vierges. l'existence d'un Fils de David l'outrageant comme une menace. – 101 – . Fils de David ! » Le Tétrarque se rejeta en arrière. toutes les catastrophes de son histoire. comme de grands coups. l'une après l'autre. Des plaintes s'échappaient : « Assez ! assez ! qu'il finisse ! » Il continua.

Iaokanann l'invectiva pour sa royauté. pendant qu'elle observait béante le fond du puits. tes voiles de lin. empoignant les barreaux. les anneaux de tes bras. redisait. Le Tétrarque et Hérodias étaient forcés de les subir deux fois. La voix répondit : « Je crierai comme un ours. pour accomplir tes sacrifices ! « Le Seigneur arrachera tes pendants d'oreilles. et le lança dans la fosse. pareils au clapotement des flots. et. Iézabel ! « Tu as pris son cœur avec le craquement de ta chaussure. pour ses meubles d'ivoire. comme l'impie Achab ! Antipas brisa la cordelette du cachet suspendu à sa poitrine. pour ses statues. L'homme effroyable se renversa la tête . tes miroirs d'argent. Dieu t'afflige de la stérilité du mulet ! » Et des rires s'élevèrent. Il haletait. L'interprète. les patins de nacre qui haussent ta taille. et les petits croissants d'or qui tremblent sur ton front. en lui commandant de se taire. toutes les injures que Iaokanann rugissait dans la sienne. tes robes de pourpre. où étincelaient deux charbons : « Ah ! c'est toi. les bagues de tes pieds. l'orgueil de tes diamants. – « Il n'y a pas d'autre roi que l'Éternel ! » – et pour ses jardins. dans la langue des Romains. y colla son visage qui avait l'air d'une broussaille. les – 102 – . Tu hennissais comme une cavale. Vitellius s'obstinait à rester. d'un ton impassible. comme une femme qui enfante ! « Le châtiment est déjà dans ton inceste. comme un âne sauvage. Tu as dressé ta couche sur les monts. tes éventails en plumes d'autruche.

roulait avec des déchirements de tonnerre. la peinture de tes ongles. Antipas paraissait mourir. Antipas. La loi condamne ces mariages. Les Pharisiens étaient scandalisés. Hérodias disparut. mais Hérodias n'était pas veuve. reprit Éléazar. craignant d'offenser le Proconsul. et de plus elle avait un enfant. se justifiait. Sans doute. Loth avec ses filles. – N'importe ! On est pour moi bien injuste ! disait Antipas. La voix grossissait. Ammon avec sa sœur. Les Sadducéens tournaient la tête. il faut épouser la femme de son frère. au milieu d'eux. elle foudroyait Machærous d'éclats multipliés. ton opprobre sera vu ! tes sanglots te briseront les dents ! L'Éternel exècre la puanteur de tes crimes ! Maudite ! maudite ! Crève comme une chienne ! » La trappe se ferma. enfin. passe les fleuves ! ta honte sera découverte. Mannaëi voulait étrangler Iaokanann. trousse-toi. et. Absalon a couché avec les femmes de son père. ce qui constituait l'abomination. sans les proscrire absolument. tous les artifices de ta mollesse . « Étale-toi dans la poussière. se développait. et les cailloux manqueront pour lapider l'adultère ! » Elle chercha du regard une défense autour d'elle. Les Pharisiens baissaient hypocritement leurs yeux. l'écho dans la montagne la répétant. car. fille de Babylone ! Fais moudre la farine ! Ôte ta ceinture. détache ton soulier. Juda avec sa bru. le couvercle se rabattit. « Erreur ! erreur ! objecta le Sadducéen Jonathas. » – 103 – .senteurs de tes cheveux.

un Essénien . reparut à ce moment-là. qui venait de dormir. au milieu du perron. Vitellius songea que le prisonnier pouvait s'enfuir . Sans aborder la question de la sacrificature. On ne devait point se gêner pour de pareilles sottises . et comme la conduite d'Antipas lui semblait douteuse. Iaokanann ne dépendait plus de lui . Le Tétrarque les renforçait. Antipas causant avec un homme à longs cheveux et en robe blanche. mon maître ! Il ordonne au peuple de refuser l'impôt. Une réflexion avait consolé le Tétrarque.Aulus. chacune émettait ses griefs. se retourna vers lui. Ensuite. Les députations des prêtres l'accompagnèrent. Hérodias. – 104 – . Tous l'obsédaient. il alla vers son appartement. Quand il fut instruit de l'affaire. Il les congédia. et il riait beaucoup du blâme des prêtres. « Tu as tort. il établit des sentinelles aux portes. il approuva le Tétrarque. Quel soulagement ! Phanuel se promenait alors sur le chemin de ronde. quand il aperçut. Les réponses furent généralement affirmatives. – Est-ce vrai ? » demanda tout de suite le Publicain. les Romains s'en chargeaient. le long des murs et dans la cour. et de la fureur de Iaokanann. Jonathas le quittait. dans un créneau. et il regretta de l'avoir soutenu.

du cinnamome fumait sur une vasque de porphyre . Sur la rougeur du ciel qui enflammait l'horizon. dans Machærous. des – 105 – . Mira-Cœti avait disparu . Lequel ? Vitellius était trop bien entouré. des onguents. et tous les liens n'étaient pas rompus de l'ensorcellement qu'il avait autrefois subi. On n'exécuterait pas Iaokanann. accablé. il révéla ce qu'il avait à dire. la constellation de Persée se trouvant au zénith. Agalah se montrait à peine. désignant les soldats : « Ils sont les plus forts ! je ne peux le délivrer ! ce n'est pas ma faute ! » La cour était vide. Peut-être que les Arabes allaient revenir ? Le Proconsul découvrirait ses relations avec les Parthes ! Des sicaires de Jérusalem escortaient les prêtres . Antipas distingua les salines à l'autre bout de la mer Morte. et le Tétrarque ne doutait pas de la science de Phanuel. Enfin. il étudiait le ciel avant l'aube. Phanuel. Algol brillait moins. Les esclaves se reposaient. ils avaient sous leurs vêtements des poignards . un apaisement descendait dans son cœur. « C'est donc moi ! » pensa le Tétrarque. d'où il augurait la mort d'un homme considérable. et ne voyait plus les tentes des Arabes. Il la haïssait pourtant. cette nuit même. les moindres objets perpendiculaires se détachaient en noir. et des poudres. Depuis le commencement du mois. Sans doute ils étaient partis ? La lune se levait .Il l'appela et. Quand il entra dans sa chambre. Il eut l'idée de recourir à Hérodias. restait le menton sur la poitrine. Mais elle lui donnerait du courage .

charmant et comme tourné dans l'ivoire par Polyclète. et il serait envoyé en exil. un bras nu s'avança. étaient dispersées. tâcha de le rassurer. il ramait dans l'air. un bras jeune. des broderies plus légères que des plumes. D'une façon un peu gauche. ému de reconnaissance. elle tira d'un petit coffre une médaille bizarre. « On me l'a donnée ». pour saisir une tunique oubliée sur une escabelle.étoffes pareilles à des nuages. Cela suffisait à faire pâlir les licteurs et fondre les accusations. – 106 – . que fréquentait Agrippa . Enfin. ni sa peur des Juifs et des Arabes . « Cette esclave est-elle à toi ? – Que t'importe ? » répondit Hérodias. Il parla seulement des Romains . elle l'eût accusé d'être lâche. reprit-elle. Hérodias. Il le supposait ami de Caïus. qu'il ne pouvait préciser. ou peut-être on l'égorgerait. Il ne dit pas la prédiction de Phanuel. Une vieille femme la passa doucement. lui demanda comment elle l'avait. près de la muraille. et cependant gracieuse. avec une indulgence dédaigneuse. Antipas. Vitellius ne lui avait rien confié de ses projets militaires. Sous une portière en face. Le Tétrarque eut un souvenir. en écartant le rideau. ornée du profil de Tibère.

comme des étoiles. Deux galeries à claire-voie s'appuyaient dessus . Vitellius gardait son baudrier de pourpre. une estrade en planches de sycomore. qui s'ouvrait à l'autre bout. son peuple. Elle avait trois nefs. à cause de la hauteur du plafond. visà-vis d'un cintre énorme. Des tapis de Babylone l'enfermaient dans une espèce de pavillon. faisaient des buissons de feux. à travers des branches. Il avait un lourd manteau noir. mais ces clartés rouges se perdaient progressivement. la barbe en éventail. brûlant sur les tables alignées dans toute la longueur du vaisseau. on apercevait des flambeaux sur les terrasses des maisons . et une troisième en filigrane d'or se bombait au fond. du fard aux pommettes. contenaient Vitellius. et de la poudre d'azur dans ses cheveux serrés par un diadème de pierreries. Aulus à droite. dont la trame disparaissait sous des applications de couleur. avec des chapiteaux de bronze couverts de sculptures. les cubes de neige. en portant des plateaux. alertes comme des chiens et les orteils dans des sandales de feutre. la nuit. et tous ceux qui s'étaient présentés. Trois lits d'ivoire. un en face et deux sur les flancs. à gauche. et des points lumineux brillaient. le Tétrarque au milieu. La table proconsulaire occupait. et que séparaient des colonnes en bois d'algumim. les monceaux de raisin . Des esclaves.III Les convives emplissaient la salle du festin. Par l'ouverture de la grande baie. Aulus s'était fait – 107 – . son fils et Antipas . le Proconsul étant près de la porte. qui descendait en diagonale sur une toge de lin. circulaient. entre les coupes de terre peinte et les plats de cuivre. comme une basilique. car Antipas fêtait ses amis. sous la tribune dorée. Des candélabres.

et les bras. et les vieux soldats d'Hérode . s'était placé derrière lui. De temps à autre. pour l'entretenir d'événements extraordinaires. sous des couronnes de fleurs. et. ayant peine à retenir son nom chaldéen. lamée d'argent. Jéricho . l'appelait simplement : « l'Asiatique ». Les Pharisiens les avaient repoussées comme indécence romaine. des chasseurs de gazelles. survenu tout à l'heure. il y avait les prêtres et les officiers d'Antipas. grasse et blanche comme celle d'une femme. le sultan de Palmyre. se tenait un enfant très beau. des habitants de Jérusalem. – 108 – . les personnages de Kana. composition réservée aux usages du Temple. s'allongeant comme des cous de vautour. Toutes les figures étaient joyeuses. Ptolémaïde. Un capitaine de sa garnison de Tibériade. des pistaches. sous le Proconsul : Marcellus avec les Publicains.nouer dans le dos les manches de sa robe en soie violette. Les boudins de sa chevelure formaient des étages. des amis du Tétrarque. qui avait fait convoiter la Palestine à Cléopâtre. il s'étalait sur le triclinium. sur une natte et jambes croisées. Aulus en frotta son aisselle . Alors. pêle-mêle : des montagnards du Liban. et. des marins d'Eziongaber. douze Thraces. prenaient des olives. Près de lui. De ce côté-là. avec trois couffes de ce véritable baume. un Gaulois. et un collier de saphirs étincelait à sa poitrine. Ils frissonnèrent quand on les aspergea de galbanum et d'encens. Chacun avait devant soi une galette de pâte molle. deux Germains. Mais son attention était partagée entre le Proconsul et ce qu'on disait aux tables voisines. Il l'avait vu dans les cuisines. puis. les principaux des villes grecques . ne pouvait plus s'en passer. pour s'essuyer les doigts . ses pieds nus dominaient l'assemblée. et Antipas lui en promit tout un chargement. des pâtres de l'Idumée. qui souriait toujours. des amandes.

Et les amis d'Antipas. objectèrent les Pharisiens. » Jacob. se taisait d'une manière hautaine et douce. elle est guérie ! » Et il l'avait trouvée sur le seuil. mais guérir sans voir ni toucher était une chose impossible. un homme se leva. – 109 – . Le Maître avait répondu : « Retourne chez toi. Un certain Jésus… « Le pire de tous. à moins que Jésus n'employât les démons. Simon de Gittoï lavait les péchés avec du feu. en hochant la tête : « Les démons. s'écria Éléazar. interpellant les Pharisiens : « Mensonge ! Jésus fait des miracles ! » Antipas désirait en voir. pour supplier le Maître de vouloir la guérir. pâle comme la bordure de sa chlamyde. debout entre leur table et celle des prêtres. Il descendit l'estrade. Quel infâme bateleur ! » Derrière le Tétrarque.On y causait de Iaokanann et des gens de son espèce . « Tu aurais dû l'amener ! Renseigne-nous ! » Alors il conta que lui Jacob ayant une fille malade. l'instant même où il abordait Jésus. étant sortie de sa couche quand le gnomon du palais marquait la troisième heure. et. il existait des pratiques. quelquefois on trouvait le baaras qui rend invulnérable . s'était rendu à Capharnaüm. évidemment. Certainement. à Machærous. les principaux de la Galilée. des herbes puissantes ! Ici même. reprirent.

il confirmerait la Loi. mais l'autre exterminerait le Prince du Mal . Jacob s'épuisait à redire qu'il le connaissait ! Il l'avait vu ! et le peuple aussi ! « Son nom ? » – 110 – . D'abord le Messie serait enfant de David. Éléazar prit la parole. et à voix basse. Les prêtres s'étant concertés. ils l'attendaient à chaque minute. et. Son interprète fut une minute avant de répondre. Ce Nazaréen l'attaquait . et Vitellius demanda l'explication du mot. comme effrayé de lui-même : « Vous ne savez donc pas que c'est le Messie ? » Tous les prêtres se regardèrent . jusqu'à l'autre bout de la salle. Ils appelaient ainsi un libérateur qui leur apporterait la jouissance de tous les biens et la domination de tous les peuples.Ils le sommaient de parler : « Justifie son pouvoir ! » Il courba les épaules. il devait être précédé par la venue d'Élie. lentement. Le premier serait vaincu par Gog et Magog. Quelques-uns même soutenaient qu'il fallait compter sur deux. et non d'un charpentier . songeaient à la veuve de Sarepta. dans les tribunes. et. argument plus fort. Élie ! – Élie ! Élie ! » répéta la foule. Tous. Jacob répliqua : « Mais il est venu. des démons du Nord . apercevaient un vieillard sous un vol de corbeaux la foudre allumant un autel des pontifes idolâtres jetés aux torrents et les femmes. par l'imagination. depuis des siècles.

pour le Proconsul. Mais Aulus était penché au bord du triclinium. On croyait Élie disparu seulement. pour se faire écouter. écarquillant ses petits yeux. continuant son enquête : « Tu penses qu'il est ressuscité ? – Pourquoi pas ? » dit Jacob. Quand le silence fut établi. Éléazar pérorait. – 111 – . « Puisque le prophète est mort… » Des murmures l'interrompirent. il drapa son manteau. nec post mortem durare videtur. Il s'emporta contre la foule. ce vers d'un poète contemporain : Nec crescit. Les Sadducéens haussèrent les épaules . et comme un juge posa des questions. et. les poings sur l'estomac. s'efforçait de rire comme un bouffon. le visage vert. Rien de plus sot que la prétention du corps à la vie éternelle . Les Sadducéens avaient bondi sur Jacob. il cria de toutes ses forces : « Iaokanann ! » Antipas se renversa comme frappé en pleine poitrine. et il déclama. Les Sadducéens feignirent un grand émoi le lendemain. la sacrificature leur fut rendue . Antipas étalait du désespoir .Alors. Jonathas. le front en sueur.

en détaillant les merveilles du temple d'Hiérapolis . les cœurs s'épanchaient. n'importe quoi ! Si je prenais un bain ? » Il croqua de la neige. ceux de Safet et de Byblos. des cratères dans les coupes. où les dieux apparaissent avec les rayons de leurs figures . et le disait à des Grecs qui se moquaient des oracles. puis. D'autres tenaient à leur religion natale. au milieu de la salle . On servit des rognons de taureau. Les vins de palme et de tamaris. se décida pour des courges au miel. L'Asiatique le contemplait. du schiste de Naxos. Aulus n'avait pas fini de se faire vomir qu'il voulut remanger. Un marchand d'Aphaka ébahissait des nomades. des rossignols. avec son fils il perdait sa fortune. Plusieurs causaient debout. bien que Juif. ne cachait plus son adoration des planètes. Il venait encore d'étudier le firmament. les jugeait stupides. Ammonius. des coupes dans les gosiers . Phanuel passa le long des murs. et des gens de Sichem ne mangèrent pas de tourterelles. des loirs. Marcellus et Jacob s'étaient joints. de l'eau de mer. cette faculté d'engloutissement dénotant un être prodigieux et d'une race supérieure.Vitellius demeurait impassible. mais n'avançait pas jusqu'au – 112 – . Un Germain presque aveugle chantait un hymne célébrant ce promontoire de la Scandinavie. Iaçim. ayant balancé entre une terrine de Commagène et des merles roses. et Jacob l'engageait à suivre Jésus. Le premier narrait au second le bonheur qu'il avait ressenti sous le baptême de Mithra. des hachis dans des feuilles de pampre . par déférence pour la colombe Azima. et la vapeur des haleines avec les fumées des candélabres faisaient un brouillard dans l'air. coulaient des amphores dans les cratères. et les prêtres discutaient sur la résurrection. et ils demandaient combien coûterait le pèlerinage. Ses angoisses étaient pourtant violentes . on bavardait. « Qu'on me donne de la râpure de marbre. élève de Philon le Platonicien.

des mains faibles et méchantes. les partisans des Matathias accusèrent le Tétrarque des crimes de sa famille. Des coups retentirent contre la porte du château. étaient une grande souillure. de gros yeux ronds. la barbe hérissée. Et des récriminations partaient : « Protège-nous ! – Qu'on en finisse ! – Tu abandonnes la religion ! – Impie comme les Hérode ! – Moins que vous ! répliqua Antipas. Une masse noire fourmillait dans le ravin et ils hurlaient de temps à autre : « Iaokanann ! Iaokanann ! – Il dérange tout ! » dit Jonathas.Tétrarque. scribes et valets des prêtres. Ils avaient des crânes pointus. On savait maintenant que Iaokanann s'y trouvait détenu. Une douzaine. ou la face camuse. – 113 – . les fils des proscrits. pour les Esséniens. « On n'aura plus d'argent. C'est mon père qui a édifié votre temple ! » Alors les Pharisiens. l'air de bouledogues. Des hommes avec des torches grimpaient le sentier. redoutant les taches d'huile qui. s'il continue ! » ajoutèrent les Pharisiens.

avait disparu . Les Pharisiens. avec l'histoire de l'homme qu'ils engraissaient mystérieusement. point déguisés suffisamment ! Il se calma. en voyant des queues de brebis syriennes. une viande immonde. Son cœur de Latin était soulevé de dégoût par leur intolérance. Le Proconsul voulait partir. disait-on. Les prêtres ne comprenaient pas ses paroles. et débita d'autres sarcasmes sur leur antipathie du pourceau. Il aperçut Mannaëi. les mets étaient vulgaires. leur rage iconoclaste. s'élancèrent jusqu'au bas de l'estrade . dont il avait rencontré des autels sur la route . Galiléen d'origine.nourris par le rebut des holocaustes. de l'âne sauvage. et lui fit signe de s'en aller. C'était sans doute parce que cette grosse bête avait tué leur Bacchus . d'autant plus que l'Asiatique. – 114 – . pris de peur. Ils brisèrent les plats devant eux. et les sacrifices d'enfants lui revinrent à l'esprit. puisqu'on avait découvert dans le Temple une vigne d'or. Vitellius indiquant par sa contenance que ces choses ne le regardaient pas. pendant que les Sadducéens le défendaient mollement. et le repas lui déplaisait. refusa de les traduire. qui les haranguait. Leur dieu pouvait bien être Moloch. et ils aimaient trop le vin. Phinées. qu'ils honoraient. Aulus les railla à propos de la tête d'âne. qui sont des paquets de graisse. leur achoppement de brute. On leur avait servi le ragoût chéri de Mécène. et avec des couteaux ils menaçaient Antipas. se mirent dans une fureur démoniaque. La robe abaissée jusqu'aux hanches. Aulus s'y refusa. Le caractère des Juifs semblait hideux à Vitellius. restés sur leur triclinium. mais s'obstinant à ne point les quitter. il gisait derrière un monceau de victuailles. trop repu pour en prendre. Alors sa colère fut démesurée.

Crassus. tenait aux reins par une ceinture d'orfèvrerie. se dressant contre la porte. tira la médaille de l'Empereur et. il la présentait du côté de l'image. Varus… « Misérables ! » dit le Proconsul car il entendait le syriaque .L'exaltation du peuple grandit. la blancheur de sa peau. on distinguait les arcs de ses yeux. Antipas. bien vite. – 115 – . Tous les conquérants avaient été châtiés ! Antigone. pareils à ceux du trésor des Atrides. Ses caleçons noirs étaient semés de mandragores et d'une manière indolente. avec une patère à la main. les calcédoines de ses oreilles. entre ses esclaves et des festons d'anémone. Les panneaux de la tribune d'or se déployèrent tout à coup . et du haut de la balustrade qui dominait Antipas. Un carré de soie gorge-de-pigeon. l'observant avec tremblement. en couvrant les épaules. Mais il arriva du fond de la salle un bourdonnement de surprise et d'admiration. elle cria : « Longue vie à César ! » Cet hommage fut répété par Vitellius. Une jeune fille venait d'entrer. Deux monstres en pierre. Antipas et les prêtres. et à la splendeur des cierges. Ses cheveux en spirales s'épandaient sur un péplos d'écarlate. Ils s'abandonnèrent à des projets d'indépendance. son interprète ne servait qu'à lui donner du loisir pour répondre. elle ressemblait à Cybèle accotée de ses lions . Sous un voile bleuâtre lui cachant la poitrine et la tête. Hérodias apparut. coiffée d'une mitre assyrienne qu'une mentonnière attachait à son front. On rappelait la gloire d'Israël. fendu dans la longueur des manches. elle faisait claquer de petites pantoufles en duvet de colibri.

Ce n'était pas une vision. elle se mit à danser. Vitellius la compara à Mnester. Les brillants de ses oreilles sautaient. et ses pieds n'arrêtaient pas. et l'idée était bonne. Puis. ce fut l'emportement de l'amour qui veut être assouvi. Elle le poursuivait. Elle dansa comme les prêtresses des Indes. comme les Nubiennes des Cataractes. C'était Hérodias. Elle avait fait instruire. L'accablement avait suivi l'espoir. ou se mourait dans sa caresse. au rythme de la flûte et d'une paire de crotales.Sur le haut de l'estrade. faisait trembler ses deux seins. Les paupières entre-closes. pareille à une fleur que la tempête agite. que le Tétrarque aimerait . plus légère qu'un papillon. Aulus vomissait encore. elle se tordait la taille. et toute sa personne une telle langueur qu'on ne savait pas si elle pleurait un dieu. comme autrefois dans sa jeunesse. le pantomime. comme une Psyché curieuse. loin de Machærous. et son visage demeurait immobile. sa fille. de ses vêtements jaillissaient d'invisibles étincelles qui enflammaient les hommes. qui s'enfuyait toujours. Salomé. balançait son ventre avec des ondulations de houle. Il crut la voir près des Sadducéens. et ne songeait plus à Hérodias. comme les Bacchantes de Lydie. Ses pieds passaient l'un devant l'autre. Une harpe chanta . Elle se renversait de tous les côtés. Ses bras arrondis appelaient quelqu'un. la multitude y répondit par des acclamations. Sans fléchir ses genoux en écartant les jambes. elle se courba si bien que son menton frôlait le plancher . Ses attitudes exprimaient des soupirs. La vision s'éloigna. Elle en était sûre. et semblait prête à s'envoler. de ses pieds. comme une âme vagabonde. et les nomades habitués à – 116 – . elle retira son voile. Le Tétrarque se perdait dans un rêve. de ses bras. maintenant ! Puis. l'étoffe de son dos chatoyait . Les sons funèbres de la gingras remplacèrent les crotales.

et des gouttelettes à son front semblaient une vapeur sur du marbre blanc. à une coudée du sol. tous. comme des arcs-en-ciel. les vieux prêtres aigris par les disputes. les soldats de Rome experts en débauches. Elle y monta. Les fourreaux de couleur qui enveloppaient ses jambes. Un claquement de doigts se fit dans la tribune. prononça ces mots. Ils se regardaient. les tympanons sonnaient à éclater. les talons en l'air. ses yeux presque terribles. reparut . frénétiquement. et. d'un air enfantin : « Je veux que tu me donnes dans un plat… la tête… » Elle avait oublié le nom. accompagnaient sa figure. la foule hurlait. il – 117 – . palpitaient de convoitise.l'abstinence. Il était contraint par sa parole. Ensuite elle tourna autour de la table d'Antipas. en s'appliquant à un autre. mais reprit en souriant : « La tête de Iaokanann ! » Le Tétrarque s'affaissa sur lui-même. et d'une voix que des sanglots de volupté entrecoupaient. lui passant par-dessus l'épaule. et s'arrêta. Ses lèvres étaient peintes. peut-être détournerait la sienne ? Si Iaokanann était véritablement Élie. écrasé. brusquement. les avares publicains. ses sourcils très noirs. il lui disait : « Viens ! viens ! » Elle tournait toujours . Mais le Tétrarque criait plus fort : « Viens ! viens ! Tu auras Capharnaüm ! la plaine de Tibérias ! mes citadelles ! la moitié de mon royaume ! » Elle se jeta sur les mains. dilatant leurs narines. en zézayant un peu. Mais la mort qu'on lui avait prédite. comme le rhombe des sorcières . et le peuple attendait. parcourut ainsi l'estrade comme un grand scarabée . Sa nuque et ses vertèbres faisaient un angle droit. Elle ne parlait pas.

étranglé Alexandre. – 118 – . Vitellius le rappela pour lui confier le mot d'ordre des sentinelles gardant la fosse. le meurtre n'avait plus d'importance. et les deux lions sculptés semblaient mordre ses épaules et rugir comme elle. mais bouleversé. les prêtres. et comprit son intention. C'était lui qui avait noyé Aristobule. Elle se cassa les ongles au grillage de la tribune. La fureur d'Hérodias dégorgea en un torrent d'injures populacières et sanglantes. et il n'osait tuer Iaokanann ! Ses dents claquaient. tout serait fini ! Cependant. et qui n'existait plus. décapité Zosime. Il avait aperçu devant la fosse le Grand Ange des Samaritains. Ils n'avaient rien vu. Mannaëi n'était guère prompt en besogne. tout couvert d'yeux et brandissant un immense glaive. s'il ne l'était pas. Deux soldats amenés en témoignage pouvaient le dire. et les autres. tous réclamant une vengeance. Mannaëi était à ses côtés. qui s'était précipité sur eux. et dentelé comme une flamme. les soldats. brûlé vif Matathias. Depuis quarante ans il exerçait la fonction de bourreau. Il rentra.pourrait s'y soustraire . Antipas l'imita. rouge. sauf un capitaine juif. Ce fut un soulagement. Joseph et Antipater . Pappus. les Pharisiens. indignés qu'on retardât leur plaisir. Dans une minute. tout son corps tremblait.

Vitellius y jeta un regard indifférent. La tête entra . avait entamé la mâchoire. la posa devant Aulus. en se cachant la face. Les convives trouvèrent le temps encore plus long que la première fois. au bout de son bras.Mannaëi sortit. Tout à coup. Par l'ouverture de leurs cils. et Mannaëi. Il se reculait pour ne pas la voir. qui en fut réveillé. caillé déjà. Le malaise devenait intolérable. l'ayant remise d'aplomb. parsemait la barbe. Mannaëi descendit l'estrade. et tantôt dans la chambre d'Hérodias. la tête fut rapportée par cette vieille femme que le Tétrarque avait distinguée le matin sur la plate-forme d'une maison. et plusieurs minutes après. puis à tous ceux qui mangeaient de ce côté. glissant du haut en bas. et les candélabres à l'entour envoyaient des rayons. Elle arriva à la table des prêtres. les – 119 – . On s'ennuyait. Un Pharisien la retourna curieusement . La lame aiguë de l'instrument. Du sang. Ils l'examinèrent. fier des applaudissements. Les paupières closes étaient blêmes comme des coquilles . Une convulsion tirait les coins de la bouche. et Mannaëi la tenait par les cheveux. et l'exhiba aux capitaines romains. Elle monta lestement dans la tribune . il l'offrit à Salomé. un bruit de pas se répercuta dans les couloirs. Quand il l'eut mise sur un plat.

Ensuite Mannaëi la présenta à Antipas. qui en eut un ravissement. entre les débris du festin. À l'instant où se levait le soleil. il faut que je diminue. Ils la confièrent à Phanuel. les mains contre ses tempes et regardant toujours la tête coupée tandis que Phanuel. » Et tous les trois. Les flambeaux s'éteignaient. les bras étendus. s'en allèrent du côté de la Galilée. – 120 – . Comme elle était très lourde. deux hommes. debout au milieu de la grande nef. survinrent. Puis il leur montra l'objet lugubre. murmurait des prières. sur le plateau. Un des hommes lui dit : « Console-toi ! Il est descendu chez les morts annoncer le Christ ! » L'Essénien comprenait maintenant ces paroles : « Pour qu'il croisse.prunelles mortes et les prunelles éteintes semblaient se dire quelque chose. ayant pris la tête de Iaokanann. Les convives partirent . avec la réponse si longtemps espérée. et il ne resta plus dans la salle qu'Antipas. expédiés autrefois par Iaokanann. ils la portaient alternativement. Des pleurs coulèrent sur les joues du Tétrarque.

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