LA CONTRIBUTION DES ROUMAINS A LA SCIENCE ET A LA CULTURE FRANÇAISES1

Basarab NICOLESCU Physicien théoricien au CNRS, Université Paris 6 Membre de l’Académie Roumaine Président du Centre international de Recherches et Études Transdisciplinaires (CIRET)

Les deux dangers extrêmes de la mondialisation sont l'homogénéisation culturelle, religieuse et spirituelle et le paroxysme des conflits ethniques et religieux, comme réaction d'autodéfense des cultures et des civilisations. La francophonie (ou plutôt la francité, selon le si beau mot du poète libanais Salah Stétié2), la latinité, la civilisation méditerranéenne constituent autant de réseaux de résistance à ces deux dangers d'homogénéisation et d'hétérogénéisation extrêmes. « La langue française est l’une de ces langues dont beaucoup d’hommes et de femmes, disséminés sur les cinq continents, ont besoin pour vivre – écrit Salah Stétié. […] Cette capacité d’accueil qu’a la langue française, aucune autre langue ne l’a au même degré. Ni aucune autre langue non plus, au même degré, cette capacité d’ouverture aux signifiants que nécessairement les mots les charrient quand, venus de l’extérieur, ils viennent à s’intégrer à la langue d’accueil. » Dans ce contexte de la francité, permettez-moi d’énoncer une évidence qui, comme toute évidence, n’est que rarement formulée clairement : le français fait partie de l’identité nationale de la Roumanie moderne. J’ai été heureux d’entendre récemment un écrivain de la qualité de Petre Raileanu prononcer cette vérité axiomatique lors de manifestations à Bucarest autour de la collection « Les Roumains de Paris »3.

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Conférence invitée dans la séance d’ouverture du congrès international Francophonie et intégration européenne – Patrimoine franco-roumain, Dijon, France, 27-29 octobre 2004. 2 Salah Stétié, « Le français, l’autre langue », in Francophonie et dialogues de cultures dans le monde arabe, Publications de l’Université Libanaise, Section des Etudes Littéraires XXIX, Beyrouth, 2001, sous la direction de Zahida Darwiche Jabbour, pp. 25-36. 3 Petre Raileanu, discours à la réception offerte par l’Ambassadeur de France Philippe Etienne en honneur de la collection « Les Roumains de Paris », Bucarest, le 20 septembre 2004.

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La francité de la culture roumaine moderne nous permet de comprendre bien de paradoxes qui autrement ne pourraient pas trouver une explication rationnelle. Tout d’abord, les roumains n’ont jamais été véritablement des étrangers en France, tout du moins sur le plan culturel et spirituel. Ils se sont intégrés naturellement, en contribuant à l’édification de la culture française moderne. Les roumains n’ont jamais constitué un groupe ethnique ou religieux séparé, tout simplement parce qu’ils étaient des français à part entière. On a souvent reproché à l’exil roumain d’avant 1989 d’avoir été fragmenté, en querelle permanente entre les différents groupuscules et on a mis cette querelle sur le compte d’une imaginaire caractéristique latine, celle d’un individualisme exacerbé. Mais l’explication de cette fragmentation est très simple : une cohérence parfaite de l’exil roumain était impossible car les roumains se sentaient, de par la langue française, tout d’abord français. Ceci explique aussi pourquoi les grands intellectuels roumains en France ont choisi de s’exprimer en français dans leur œuvre, au grand désespoir de certains portes-paroles de l’exil, qui voulaient absolument que les poètes et les écrivains roumains s’exprime en roumain, car ils considéraient que la langue roumaine est la sauvegarde de l’identité roumaine. J’ai été moimême témoin, au célèbre cénacle de Neuilly, aux discussions sans fin sur ce sujet. Ce qui surprend aussi c’est le nombre de roumains qui ont eu une contribution importante à l’édification de la science et de la culture françaises. Ce n’est certainement pas pour faire plaisir aux Roumains que l’Ambassadeur de France en Roumanie, Philippe Etienne, a intitulé sa communication à l’Académie Roumaine du 10 juin 2003 « Ces Roumains qui ont fait la France »4. Un cliché tenace voudrait réduire à tout prix ce nombre à quelques noms : Brancusi, Tzara, Enesco, Cioran et Ionesco. Et encore, la plupart des français ignorent même le fait que ces personnalités sont d’origine roumaine. Je n’ai donc pas hésité de publier en préambule à
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Philippe Etienne, « Ces Roumains qui ont fait la France », communication à l’Académie Roumaine, Bucarest, le 10 juin 2003.

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ma collection « Les Roumains de Paris » l’extraordinaire guide de Jean-Yves Conrad Roumanie, capitale… Paris, car ce guide révèle le nombre très grand d’intellectuels roumains de France qui ont contribué à tous les domaines de la connaissance, dépassant de loin le cadre étroit de la littérature5. Une autre source importante d’information sur ce sujet est la communication faite par Jean Montreuil à la séance du 25 octobre 2002 de l’Institut de France en l’honneur de l’Académie Roumaine6. Permettez-moi de ne donner qu’un seul exemple, celui du physicien Alexandre Proca (1897-1955), le fondateur de l’école de physique théorique française moderne. J’ai choisi volontairement cet exemple d’un domaine autre que la littérature car il est bien évident, contrairement à une opinion répandue en Roumanie et ailleurs, qu’une culture ne peut pas se réduire à la littérature. Né le 16 octobre 1897 à Bucarest, Proca parle parfaitement, à 17 ans, le français, l’anglais et l’allemand. En 1922 il finit ses études à Ecole Polytechnique de Bucarest, comme chef de promotion. Un an après il part à Paris où il soutient, en 1924, sa licence ès sciences. En 1925, Marie Curie l’invite à son Institut et en 1929 il commence ses travaux de physique théorique, en mécanique quantique, où il se démarque nettement des conceptions ondulatoires de Louis de Broglie. Naturalisé français en 1931, il soutient en 1933 sa thèse de doctorat contenant les résultats de 18 publications, le Président du jury étant Jean Perrin. Ensuite il voyage à Berlin et Copenhague, travaillant avec Schrödinger et Bohr. C’est en 1936, trois ans après sa thèse, que Proca obtient son résultat fondamental, connu, aujourd’hui encore, sous le nom d’équations de Proca. Il s’agit d’une découverte théorique capitale : celle de mésons vectoriels, qui allait ensuite, après la mort de Proca, être largement confirmée sur le plan expérimental et qui allait s’avérer essentielle (et toujours actuelle) pour la théorie quantique des champs et les théories d’unification des interactions physiques. Presque simultanément, le physicien japonais Yukawa a la même idée d’explication des forces nucléaires par les mésons vectoriels mais il s’appuie sur des équations fausses. C’est pourtant Yukawa seul qui reçoit le Prix Nobel en 1949. Une rivalité
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Jean-Yves Conrad, Roumanie, capitale… Paris, Editions Oxus, Collection « Les Roumains de Paris », Paris, 2003. 6 Jean Montreuil, « Histoire de relations franco-roumaines dans le domaine de la recherche scientifique et technique », in Academia Română et Institut de France, ouvrage co-édité par les Editions Oxus et l’Académie Roumaine, Paris/Bucarest, 2004.

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malheureuse, de dimensions tragiques, avec Louis de Broglie, Prix Nobel en 1929, explique l’échec de Proca, pourtant célèbre partout dans le monde. Cette même rivalité explique l’échec en 1949 pour sa nomination à une chaire vacante à la Sorbonne ainsi que l’échec en 1950 pour la chaire « Théories physiques » au Collège de France, qui pourtant était conçue spécialement pour Proca. Ce drame personnel n’a pas empêché Proca, auréolé de son grand prestige international, de créer l’école de physique théorique française moderne, grâce au célèbre « Séminaire Proca » qu’il a fondé en 1946 à l’Institut Poincaré et qu’il a dirigé jusqu’à sa mort. Les plus grands physiciens étrangers de l’époque - Born, Dirac, Hamilton, Pauli, Peierls, Racah, Tomonaga, Weisskopf ou Yukawa - ont exposé leurs travaux au Séminaire Proca. Les physiciens français ont pu ainsi être formés au contact de ces grands physiciens et sont devenus ensuite les grands représentants de la physique théorique en France. Certains d’entre eux ont été parmi mes collègues à l’Institut de Physique Nucléaire d’Orsay et j’ai recueilli avec grand intérêt leurs précieux témoignages. Alexandre Proca est mort le 13 décembre 1955, à 58 ans, d’un cancer du larynx. L’œuvre complète d’Alexandre Proca a été publiée en 1988 par son fils, Georges Proca7. Il est important de noter qu’à l’époque il était encore possible de publier les travaux scientifiques en français, sans risque de passer complètement inaperçu. D’ailleurs Proca publiait simultanément ses travaux en France et en Roumanie. Ces travaux fondamentaux sur les mésons vectoriels dans la période 1936-1941 sont publiés dans les Comptes Rendus de l’Académie de Science de France, les Comptes Rendus de l’Académie des Sciences de Roumanie et le Journal de Physique et du Radium. Et son livre Sur la théorie des quanta de lumière8 est publié aussi en français. L’attachement de Proca à la langue française se matérialise aussi dans son œuvre de traducteur. Ainsi, Proca a traduit trois livres fondamentaux de la mécanique quantique : en 1931, Les principes de la Mécanique Quantique de Paul Dirac9 (en collaboration avec Jean Ullmo), en 1933, Mémoires sur la Mécanique Ondulatoire d’Erwin Schrödinger10 et, en 1947, Les fondements mathématiques de la Mécanique Quantique de John von Neumann11. Ces
Alexandre Proca, Œuvre scientifique publiée, édité par Georges A. Proca, 1988, édition publiée à compte d’auteur. 8 Al. Proca, Sur la théorie des quanta de lumière, Librairie Scientifique Albert Blanchard, Collection de Suggestions Scientifiques, Paris, 1928. 9 P. A. M. Dirac, Les principes de la Mécanique Quantique, PUF, Paris, 1931, traduit par Al. Proca et J. Ullmo. 10 E. Scrödinger, Mémoires sur la Mécanique Ondulatoire, Félix Alcan, Paris, 1933, traduit par Al. Proca, avant-propos et notes inédites de l’auteur, préface de Marcel Brillouin. 11 J. von Neumann, Les fondements mathématiques de la Mécanique Quantique, PUF, Paris, 1947.
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livres ont servi comme de véritables manuels à ceux qui se sont consacré, en France et dans les pays francophones, à la physique théorique. Toutes les considérations précédentes ont présidé à la création de la collection « Les Roumains de Paris » aux Editions Oxus fondées par Serge Cagnolari. Nous avons publiés jusqu’à présent, à part le guide de Jean-Yves Conrad, cinq monographies : Cioran par Simona Modreanu, Mircea Eliade, romancier par Eugen Simion, Gherasim Luca par Petre Raileanu, Victor Brauner par Sarane Alexandrian et Benjamin Fondane par Olivier Salazar-Ferrer. Nous prévoyons la publication en 2005-2006 de Tristan Tzara par Henri Béhar, Brancusi par Doïna Lemny, Panaït Istrati par Mircea Iorgulescu, Claude Sernet par Michel Gourdet, Stéphane Lupasco par Basarab Nicolescu et Vintila Horia par Pompiliu Craciunescu. Si Dieu, l’éditeur et le Gouvernement Roumain nous accordent leur soutien, nous espérons aussi publier de monographies sur Georges Enesco, Alexandre Proca, Ilarie Voronca, Nicolae Titulesco, Elvire Popesco, Pius Servien, Petru Dumitriu, C. Virgil Gheorghiu, Matila Ghyka, Dinu Lipatti, Anne de Noailles, Georges Bellio, Jacques Hérold, la Princesse Bibesco, Isidor Isou, Victor Roman et Hélène Vacaresco. Mais, je dois préciser que mon contrat de directeur de collection s’arrête, pour l’instant, à 15 titres. Les grands créateurs roumains ont toujours été des êtres de transgression. Transgression de normes culturelles établies, transgression de la langue, transgression des croyances profondément enracinées. Brancusi, Ionesco, Eliade, Lupasco, Cioran, Tzara, Ghérasim Luca, Andreï Serban sont tous des êtres de transgression des frontières entre les différents domaines de la connaissance et entre les différentes cultures. Je ne voudrais pas me prêter à une psychanalyse de l'âme roumaine, mais je me demande si la cruauté de l'histoire n'a pas poussé le peuple roumain à donner naissance au génie de la transgression, comme pour équilibrer cette cruauté indéniable. C’est ma conviction intime qu’à l’intersection entre les différentes cultures quelque chose de nouveau peut être créé. Il existe un espace entre les cultures qui est, à mon sens, le germe de ce qui pourrait être la culture européenne de demain. Dans mes écrits, le transculturel désigne l'ouverture de toutes les cultures à ce qui les traverse et les dépasse12. La perception de ce qui traverse et dépasse les cultures est, tout d'abord, une expérience irréductible à toute théorisation. Elle nous indique qu'aucune culture ne constitue le lieu privilégié d'où l'on puisse juger les autres cultures. Chaque culture est l'actualisation d'une
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Basarab Nicolescu, La transdisciplinarité, Le Rocher, Monaco, 1996 ; voir aussi Basarab Nicolescu, Fondements méthodologiques du dialogue transculturel, in Francophonie et dialogues de cultures dans le monde arabe, Publications de l’Université Libanaise, Section des Etudes Littéraires XXIX, Beyrouth, 2001, sous la direction de Zahida Darwiche Jabbour, pp. 336-355.

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potentialité de l'être humain, en un lieu bien déterminé de la Terre et à un moment bien déterminé de l'Histoire. C'est l'être humain, dans sa totalité ouverte, qui est le lieu sans lieu de ce qui traverse et transcende les cultures. La transculture ne signifie pas une culture unique mais l'unité ouverte, transcendantale de toutes les cultures. L'attitude transculturelle ne signifie pas un simple projet utopique : elle est inscrite dans le tréfonds de notre être. Les Roumains de Paris ont pénétré, grâce à leur voyage à travers les cultures, dans cet espace transculturel. Le véhicule de leur voyage a été une langue – la langue française. Aujourd’hui la situation a, bien entendu, changé. L’anglais très approximatif de la communication rapide s’impose partout comme une langue pseudo-universelle. Cela signifiet-il que l’identité nationale des pays de l’espace de la francité est en danger ? Je le pense. L’Europe future a tout intérêt de sauvegarder l’espace de la francité, comme espace de culture et de spiritualité. Les séminaires internationaux « Penser l’Europe », co-organisés par l’Académie Roumaine et l’Institut Français des Relations Internationales, créent un espace de réflexion féconde dans cette direction13. Nous avons vécu, après la deuxième guerre mondiale jusqu'en 1989, dans un monde bipolaire, fondé sur l'équilibre de la terreur. Ce monde s'est écroulé. Depuis 1989 jusqu'à présent nous vivons dans un monde unipolaire, ou une superpuissance économique et militaire domine incontestablement notre monde. Tout se passe comme si le monde était en quête, par un enfantement difficile et souvent meurtrier, d'un équilibre tripolaire, comme celui du monde naturel. Ne pouvons-nous pas imaginer que l'avenir de l'Europe se situe précisément comme troisième pôle, de tiers inclus, d'un monde tripolaire en gestation ? L'ascension de l'Europe, que Nietzsche interprète du point de vue da la puissance, pourrait se situer sur le plan de la connaissance, conçue comme quête de sens. L'identité passée de l'Europe justifie cette ambition.

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Penser l’Europe, I - Sinaïa, Roumanie, 25-29 septembre 2002, II – Brasov, Roumanie, 2-3 octobre 2003, III – Bucarest, Roumanie, 15-17 septembre 2004. Comptes-rendus publiés par l’Académie Roumaine.

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