La porte étroite

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René Daumal et Alexandre de Salzmann∗

                                                                         Fruit de l'arbre de mon cœur,                                                                          fraîcheur de mes yeux,                                                                           René fils de Daumal                                                                           (Dieu lui prolonge sa vie),                                                                        que des voeux sans nombre                                                                         et des désirs sans terme                                                                               soient formulés en votre faveur.
Alexandre de Salzmann

Le gardien du seuil
Paradoxalement, quand un homme est sincèrement brûlé, il ne cherche plus une voie: c'est la voie qui se présente à lui. C'est précisément ce qui s'est passé par la rencontre apparemment miraculeuse, à l'âge de 22 ans, avec Alexandre de Salzmann, par l'intermédiaire du peintre Joseph Sima1, rencontre qui marque la transition entre l'homme brûlé et l'homme accompli : "J'ai rencontré un être humain. Je ne l'aurais pas cru possible. Et pourtant j'ai dû abandonner de bien commodes désespoirs. C'est l'espérance qui est lourde à porter" - écrit Daumal dans "La vie des Basiles"2. Il écrit aussi, un an avant de mourir : « Et j’aurais sombré dans ma propre philosophie si, au bon moment, quelqu’un ne
 Cahier "René Daumal ­ Le désir d'être", Collection Les 3 Mondes, Charleville­ Mézières, 2009, p. 45­56, sous la direction de Philippe Vaillant. 1  Random, 1970, tome 1, p. 64, 234. 2  Daumal, 1953, p. 130.

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s’était trouvé sur ma route pour me dire : voici, il y a une porte ouverte, étroite et d’accès dur, mais une porte, et c’est la seule pour toi. »3. Ami de Kandinsky et de Rilke, membre du groupe Jugendstil4, Alexandre de Salzmann (1874-1934) était un remarquable peintre et dessinateur. Ses couvertures pour la revue "Jugend" de Munich et ses nombreuses illustrations dans la même revue5, l'ont fait connaître dans l'Allemagne du début du 20e siècle. Alexandre de Salzmann a été aussi un metteur en scène reconnu. En 1922, à l'occasion de la représentation de Pelléas et Mélisande au Théâtre des Champs-Elysées6, la revue "Choses de théâtre" saluait en Alexandre de Salzmann rénovation scénique"7. Pourtant, Alexandre de Salzmann est aujourd'hui oublié. Il y a très peu d'informations disponibles et même sa date de naissance est citée d'une manière fantaisiste sur le Web. Heureusement, quelques événements très récents sont le signe d'une véritable redécouverte de son œuvre. L'année du centenaire de la naissance de René Daumal fut faste: la soutenance de la thèse de doctorat en Etudes Théâtrales Alexandre Salzmann et le théâtre du 20e siècle par Carla di Donato à l'Université de la Sorbonne Nouvelle / Paris III8, la publication du livre René Daumal ou  
 Idem, p. 265 ­ « Une expérience fondamentale ».   Le Jugendstil est le nom allemand de l'Art nouveau.  5  Voir, par exemple, Dreitausend Kunstblätter der Münchner "Jugend", München, 1909,  p. 305­311. 6  di Donato, 2008 ii), p. 153­170. 7  Lenormand, 1922, p. 234­235. 8  di Donato, 2008 i).
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"un des plus remarquables artisans de la

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le perpétuel incandescent9 où on peut trouver d'importantes informations  concernant Alexandre de Salzmann et, enfin, la découverte, par Christian Le Mellec, d'un riche fonds Daumal à la Bibliothèque Jacques Doucet10 contenant vingt lettres autographes adressées par Alexandre de Salzmann à René Daumal. Nous pouvons ainsi reconstituer la trajectoire terrestre d' Alexandre de Salzmann11.

Alexandre biographiques

de

Salzmann

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quelques

données

Alexandre Gustave de Salzmann est né le 25 janvier 1874 à Tiflis, dans une famille d'origine balte. Son père, Albert Théodore de Salzmann était un architecte de renom. Alexandre fait ses études à Tiflis et ensuite à Moscou. En 1898, il s'établit à Munich, où il s'inscrit à l'Académie des Beaux Arts, ayant comme professeur Franz von Stuck. En 1900, il commence sa collaboration à "Jugend". En 1901, on le retrouve comme enseignant à l'école d'art "Phalanx", fondée par Kandinsky. Il devient l'ami du compositeur Thomas de Hartmann, proche collaborateur de Kandinsky. Et   c'est   certainement   dans   la   mouvance   de  Blaue   Reiter  (dirigé par Kandinsky) que commence à germer en lui, autour du concept  d'"œuvre   totale",   alliant   théâtre,   peinture,   musique,   texte   et   ballet,  l'intuition du rôle capital de la lumière. Munich fut pour Alexandre de  Salzmann un véritable creuset initiatique, qui allait déclencher son génie. 
 Nicolescu et de Tonnac, 2008.  Fonds provenant des archives de Véra Daumal. 11  di Donato, 2002­2003, p. 236­266.
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A partir de 1911, il s'installe à Hellerau, à l'Institut Dalcroze, qui était en cours de constitution et où il sera un des collaborateurs les plus importants d'Emile Jaques-Dalcroze et Adolphe Appia. Il fait partie officiellement de l'Association Théâtrale de Hellerau (Die Gesellschaft Hellerauer Schauspiele), créée en 1912. C'est Alexandre de Salzmann qui conçoit le fronton du bâtiment de  l'Institut, avec le symbole inversé du Yin et du Yang. Par un étonnant  détour   de   l'histoire,   pendant   l'occupation   soviétique,   les   autorités  détruisent ce symbole et le remplacent par l'Etoile Rouge, comme si elles  étaient   conscientes   de   la   force   induite   par   ce   symbole.   C'est   toujours  Alexandre de Salzmann qui est le maître d'œuvre de l'extraordinaire salle  des festivités de l'Institut de Hellerau, véritable temple de lumière.  Il invente un système d'éclairage qui marque le théâtre du 20e siècle  et   qui   fait   l'objet   de   plusieurs   brevets   d'invention.  Sa technique d'éclairage12 est, aujourd'hui encore, utilisée. En fait, Hellerau marque une grande rencontre: celle entre la pensée  révolutionnaire   d'Adolphe   Appia   et   le   génie   créateur,   d'artisan,  d'Alexandre de Salzmann. Ce que Appia pensait, Alexandre de Salzmann   lui donnait vie dans la réalité du théâtre. En fait, Alexandre de Salzmann  fut probablement celui qui a saisi le mieux le noyau dur  des  théories  esthétiques d'Adolphe Appia. Il n'était pas un théoricien mais il saisissait  ce qu'il y avait de précieux dans la pensée. Et il a écrit très peu, mais ces  écrits ont la force des paroles axiomatiques et prophétiques.
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 de Salzmann, 1972.

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A Hellerau, Alexandre  de Salzmann rencontre Jeanne Allemand, élève de Dalcroze. Il va l'épouser le 6 septembre 1912, à Genève. En 1913 ont lieu les premières d’ Orphée de Gluck et de L'Annonce faite à Marie de Paul Claudel, qui ont un succès retentissant. La scénographie et l'éclairage sont l'oeuvre d'Alexandre de Salzmann. Dans le programme de la pièce, Das Claudel-Programmbuch, on trouve, parmi les auteurs des textes, le nom d' Alexandre de Salzmann à côté de Paul Claudel, Martin Buber et Wolf Dohrn. Il y signe une étude importante "Licht, Belichtung und Beleuchtung"13 (« Lumière, éclairage et illumination »). En 1915, Alexandre de Salzmann retourne à Moscou, où il travaille avec Alexandr Jacovlevic Taïrov, au Théâtre Kamernyi. A l’automne 1917, Alexandre et Jeanne de Salzmann s'installent à Tiflis où Alexandre retrouve Thomas de Hartmann, directeur de l'Opéra de Tiflis, et sa femme, Olga. Dans la même année, Thomas de Hartmann les présente à Georges Ivanovitch Gurdjieff, qui se trouvait, lui aussi, à Tiflis. Ainsi tourne la roue du destin. Jeanne de Salzmann présente au public de l' Opéra de Tiflis les "mouvements" (danses sacrées) de Gurdjieff. Alexandre et Jeanne de Salzmann ainsi que Thomas et Olga de Hartmann sont parmi les membres fondateurs de l'Institut pour le Développement Harmonique de l'Homme, fondé par Gurdjieff. Alexandre de Salzmann s'occupe de la mise en scène du ballet La lutte des mages, conçu par Gurdjieff. Ce ballet n'arrivera jamais à son terme, mais Alexandre de Salzmann va nous
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 von Salzmann, 1913, p. 88­91.

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laisser quelques magnifiques témoignages picturaux. Ces peintures se trouvent actuellement en France14. Si Munich fut le terroir de sa créativité et si Hellerau le lieu de la  révélation   de   toutes   ses   potentialités   créatrices,   Tiflis   lui   a   apporté  manifestement   la   dimension   manquante,   grâce   à   l'enseignement   de  Gurdjieff ­ celle de la spiritualité. Loin de constituer un étrange ajout  ésotérique   à   sa   quête,   l'enseignement   de   Gurdjieff   marque,   tout   au  contraire, comme dans le cas de René Daumal15, l'accomplissement de  l'œuvre d'Alexandre de Salzmann.   En   effet,  au   centre  de   l'enseignement   de  Gurdjieff   se   trouve  la  notion de "mouvement". Les danses sacrées de Gurdjieff ne portent pas  par hasard le nom de "mouvements". Ces danses sacrées tentent de rendre  perceptible non seulement le mouvement cosmique naturel mais aussi le  mouvement de l'intelligence cosmique, le mouvement de l'esprit qui lui  est associé. D'ailleurs, comment peut­on comprendre le rôle capital de la  lumière   dans   le   théâtre   si   on   ne   réalise   pas   que   c'est   précisément   la  lumière qui rend visible ce mouvement invisible? C'est dans ce sens qu'on  peut parler de l'accomplissement de l'oeuvre d'Alexandre de Salzmann.  Selon lui, la lumière "clarifie" le mouvement et l'éclairage est une force   de   liaison  entre   couleurs,   lignes,   surfaces,   corps   et   mouvement.   La 

 Collection du docteur Alexandre de Salzmann, petit-fils d' Alexandre de Salzmann.  Roger Lipsay, "Monsieur Daumal et Monsieur Gurdjieff", in Nicolescu et de Tonnac,   op. cit., p. 153­162.
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lumière donne forme au mouvement de la vie dans son entièreté (la vie  visible  et  la   vie   invisible).   Elle  sert   à   notre   transformation   et   à   notre  évolution spirituelle.

En 1920, Gurdjieff, accompagné par ses collaborateurs et élèves, s'établit à Constantinople. En 1921, Alexandre de Salzmann reçoit une invitation de Jacques Hebertot, directeur du Théâtre des Champs-Elysées à Paris. Il devient membre de la compagnie du théâtre et établit une relation d'amitié avec Louis Jouvet. L'année suivante, Gurdjieff et ses compagnons sont accueillis par Alexandre de Salzmann à Paris, Gurdjieff ayant décidé de s'établir en France, pour refonder son Institut. Il s'occupe de la décoration des salles de l'Institut, localisé au Château du Prieuré des Basses Loges, à Avon. En 1923, il fait la connaissance du peintre Joseph Sima, qui, à son tour, quelques années plus tard, va introduire René Daumal auprès d' Alexandre de Salzmann. Entre 1925 et 1930, Alexandre de Salzmann travaille à Paris comme antiquaire et décorateur. Il a décoré de fresques un nombre important d'appartements et de maisons, mais leur trace est aujourd'hui perdue. Entre 1930 et 1934, Alexandre initie Daumal à l'enseignement de Gurdjieff. Alexandre de Salzmann meurt le 3 mai 1934 au Sanatorium "Le Belvédère" de Leysin (Suisse), de tuberculose, la même maladie qui a emporté René Daumal.

Si le théâtre ne nous sert pas à nous dépasser, à quoi servira-t-il?

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Alexandre de Salzmann fut certainement un artiste et un homme hors du commun, bohême absolu, passionné, poète dans l'âme, d'un caractère étonnant, un homme qui ne vivait que pour l'art, mais un art lié au sens de la vie. Génie de la lumière, il est toujours resté dans l'ombre  d'artistes célèbres. Il se révèle aujourd'hui une figure majeure de l'art du  20e siècle. Dans ce contexte, il y a un témoignage capital d'Antonin Artaud, qui écrit, dans un de ses "Messages révolutionnaires": " En 1925, année qui semble avoir été fatidique pour le théâtre et d'où
tout un monde surgira, apparut un homme mystérieux qui habitait dans des chambres sans meubles et qu'on appela par la suite "le derviche" parce qu'il prétendait avoir passé plusieurs années de sa vie parmi les derviches du Caucase. A la reprise de Pelléas et Mélisande [...] je fus surpris par un extraordinaire système d'éclairage; voici que la lumière vivait, sentait, dégageait une odeur, était devenue une sorte de personnage neuf. [...] Une lumière qui n'éclaire pas et de laquelle semble se dégager une odeur forte, il y a dedans, pensais-je, un esprit rare. Et un certain soir, dans un café, à cent mètres du théâtre, je me trouve en face d'un personnage irascible, à grandes moustaches, le visage tordu comme un sarment de vigne, qui répondait par des injures à chaque question qui lui était posée. Et au milieu de ces injures paraissait par moments se faire jour une étrange idée de la nature et de la vie. [...] Et durant plus de trois heures, en marchant de la place de l'Alma à la Gare Saint-Lazare, nous avons passé ensemble à parler une terrible nuit de février… [...]

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“Ces lumières ténébreuses qui vous ont ému, me dit-il, ils les trouvent trop ténébreuses. C'est qu'ils ne sont pas encore parvenus à une notion supérieure à celle de cinq sens [...]. Comme si le théâtre n'était pas fait pour transgresser le monde des sens. [...] Si le théâtre ne nous sert pas à nous dépasser, à quoi servira-t-il!...” Et je lui ai parlai alors d'une langue perdue et qui pourrait se retrouver par le théâtre. Sa réponse fut que [...] la poésie véritable [...] garde le secret de cette langue, et que certaines danses sacrées s'approchent plus du secret de cette poésie que n'importe quelle autre langue. [...] Salzmann est mort l'année dernière en Suisse [...]. Mais depuis lors on a pu voir sur scène des éclairages dans le style de Salzmann où une certaine façon de manier la lumière, comme si l'on jouait d'un orgue de couleurs, et que l'on retrouve dans les éclairages de Louis Jouvet, vient directement de ses idées"16.

Fruit de l'arbre de mon coeur, fraîcheur de mes yeux, René fils de Daumal...
Dans le fonds Daumal de la Bibliothèque Jacques Doucet, il y a  vingt   lettres   inédites   et   autographes,   adressées   par   Alexandre   de  Salzmann à René Daumal17. Ces lettres sont un véritable trésor pour la  compréhension   de   la   relation   entre   les   deux   hommes.  Loin   de   tout  langage de maître à son disciple, Alexandre s'adresse à René comme à un 
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 Antonin Artaud, Œuvres complètes, Vol. VIII, Gallimard, Paris, 1971, p. 222­224.  Bibliothèque Jacques Doucet, Paris, Fonds Daumal, Dossier Mme de Salzmann.

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pair, d'artiste à artiste. Nulle part il n'est question du "travail" et pourtant  le   travail   est   partout   présent:   Alexandre   de   Salzmann  enseignait   par   l'exemple.   Sa   présence,   même   lointaine,   enseigne.   Alexandre   parle   de  tout   à   René:   de   sa   maladie,   de   sa   grande   souffrance   physique,   de   sa  traduction   des   quatrains   d'Omar  Khayyâm,   de   la   recherche   d'un  dictionnaire   du   persan   et   il   lui   demande   même   de   chercher   quelque  matériel pour fabriquer des petits skis pour son fils, dessins à l'appui. Mais des flashes de génie traversent ces lettres et aussi des cris du coeur de celui qui se savait condamné à mort. Dans une lettre, Alexandre écrit: " [...] fruit de l'arbre de mon coeur, fraîcheur de mes yeux, René fils de Daumal (Dieu lui prolonge sa vie), que des voeux sans nombre et des désirs sans terme soient formulés en votre faveur."18 Pour Daumal, Alexandre de Salzmann fut un médiateur: grâce à lui, Daumal découvre l'enseignement de Gurdjieff. "Transgresser le monde des sens" - tout est dit dans ces quelques mots, qui devaient être séduisants pour Artaud comme pour Daumal. Alexandre de Salzmann convie, en fait, Daumal à une véritable metanoïa du Grand Jeu. Pendant plus de trois ans, jusqu’à sa mort en 1934, Alexandre de Salzmann lui ouvre « la porte étroite » de cet enseignement inconnu. Le personnage Totochabo de La Grande Beuverie19 et aussi le personnage

 Alexandre de Salzmann, lettre du 13 juillet (1933?) adressée à René Daumal, Fonds  Daumal, op. cit. 19  Daumal, 1938.
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Pierre Sogol, « professeur d’alpinisme » du Mont Analogue20, ont comme modèle Alexandre de Salzmann21.

Il y a dans l'art un élément diabolique...
Daumal confesse tout ce qu'Alexandre de Salzmann lui a appris sur l'art d'écrire dans une lettre du 11 septembre 1943, adressée à Jeanne de Salzmann: "Une de mes grandes difficultés en ce moment, c'est d'arriver à "jouer
mon rôle en tant qu'écrivain". Je me souviens vivement de l'injonction de votre mari: "Surtout, ne deviens jamais un écrivain!" - ce qui ne l'empêchait pas de me dire: "écrivez donc ceci, écrivez cela". La tâche est de continuer à écrire (au moins de finir ce que j'ai commencé) sans devenir un écrivain. Il y a dans l'art un élément diabolique, parce que le facteur "plaisir" y est indispensable. Si j'écris sans plaisir comme un écolier un pensum, ce sera mauvais. Mais si je me livre au plaisir, je suis perdu. Il faut que le plaisir soit seulement le signe du bien faire et que je n'en jouisse pas."22

L'enseignement de Gurdjieff, transmis par Alexandre de Salzmann et, ensuite, par Jeanne de Salzmann,23 fut, pour Daumal, l’initiateur de sa véritable expérience déterminante - celle de la rencontre avec soi-même, en tant qu'être et en tant qu'artiste, rencontre dont il témoigne dans son
 Daumal, 1952.  Nicolescu, 1999. 22   Daumal,  lettre du 11 septembre 1943, Pelvoux, adressée à Jeanne de Salzmann, in Basarab Nicolescu et Jean-Philippe de Tonnac, op. cit., p. 258-259 .  23  Voir "Lettres de René Daumal à Jeanne de Salzmann", in Basarab Nicolescu et JeanPhilippe de Tonnac, op. cit., p.233-260.
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chef-d’œuvre Le Mont Analogue. La première édition du livre (Gallimard, 1952) porte la mention « À la mémoire d’Alexandre de Salzmann ». Pour des raisons inconnues, cette mention a été supprimée de la version dite « définitive » (Gallimard, 1981)24. Une clé inattendue du Mont Analogue est fournie par René Daumal lui-même. Dans un petit carnet d'écolier où il notait ses réflexions sur le "travail", on trouve cette remarque très courte mais capitale:
"MONT ANALOGUE ... technique d'assassinat (de la fausse personnalité) la mener au suicide"25

Un des plus pertinents exégètes de René Daumal, Michel Camus écrit: "On ne peut enfermer Daumal dans l'enseignement de Gurdjieff. On ne peut non plus l'amputer d'un travail de transformation de soi qui a façonné [...] la seconde moitié de sa vie"26. Daumal était en quête d'une science, une science vraie, qui inclut l'être. C'est cette science vraie, qu'il a trouvée dans l'enseignement de Gurdjieff, véritable métaphysique expérimentale, c’est-à-dire «cet éveil perpétuel vers la plus haute conscience possible»27. Les données et la pratique de l'enseignement de Gurdjieff et aussi le savoir littéraire et philosophique de Daumal ont fusionné avec son être. Ainsi son oeuvre a-t-elle été fécondée par l'alchimie poétique.

 Daumal, 1981.  Inédit, Bibliothèque Jacques Doucet, Paris, Fonds Daumal, Dossier Mme de  Salzmann. 26  Camus, 1993, p. 221. 27  Daumal, 1970, p. 23.
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Que cherchait-il vraiment dans l'enseignement, dont la porte étroite lui a été ouverte par Alexandre de Salzmann, et qu’il a suivi en compagnie de Luc Dietrich, l’auteur de L’apprentissage de la ville28, et de Philippe Lavastine, que j’ai eu le privilège de bien connaître ? "J'ai eu la chance - écrit Daumal à Raymond Christoflour en 1941 de rencontrer un enseignement [...] qui, sous une forme dépouillée, dans un langage délié de toute théologie particulière, et avec un appareil avant tout pratique, enseigne ces vérités mères de toutes religions véridiques"29. Sur le plan de la création littéraire, Daumal y cherchait certainement l'incarnation de la poésie blanche, que Michel Camus appelle, dans le contexte d'aujourd'hui, la transpoésie30, poésie au-delà de toute poésie et de tout langage, mais exprimée néanmoins par les moyens de l'art, la vie comme exercice poétique, la vie de la conscience dans la vie elle-même, ici et maintenant. Daumal n'est pas intéressé par "le fantôme de vérité" mais par la vérité elle-même. Il méprise "la place vacante de l'unité": c'est l'unité elle-même qu'il veut réaliser. "L'art le plus haut est fait par l'homme qui a conquis l'être et l'unité" - dit Daumal à Lanza del Vasto dans leur "Dialogue du style"31. Il cherche le "germe" d'où naît la lumière, le silence qui laisse s'exprimer "la Chose-à-dire elle-même"32 qui "apparaît alors, au plus intime de soi, comme une certitude éternelle, - connue, reconnue et
 Luc Dietrich, 1942.  René Daumal, lettre à Raymond Christoflour du 1er avril 1941, Correspondance III, p.  228­229).  C'est moi qui souligne les mots dans cette citation. René Daumal donne ici une des plus pertinentes définitions de l'enseignement de Gurdjieff. 30  Camus, 1998, 1999. 31  Daumal, 1972, p. 267. 32  Daumal, 1953, p. 229.
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espérée en même temps -, un point lumineux contenant l'immensité du désir d'être" ("Poésie noire, poésie blanche")33. Il veut éprouver le son, le goût, la saveur de soi-même qui est un moment de conscience ("Pour approcher l'art poétique hindou")34.

Espérance: renoncement à tous espoirs...
Reste le problème du témoignage. "Dois-je ne jamais parler d'Inconnaissable parce que ce serait mensonge? Dois-je parler de l'Inconnaissable parce que je sais que j'en procède et suis tenu d'en rendre témoignage?" - s'interroge Daumal dans "Réponses aux questions de Luc Dietrich"35. René Daumal a choisi de témoigner par toute son oeuvre et surtout par ses romans La Grande Beuverie et Le Mont Analogue et aussi par ses poèmes, comme, par exemple, "La guerre sainte"36 et "Mémorables"37 ou par ses essais, comme, par exemple, "La mort spirituelle"38, "Banalités"39, "Les provocations à l'ascèse"40 et bien d'autres. Loin de toute langue de bois ésotérique, ces écrits peuvent être perçus sur de multiples niveaux de Réalité. Le fonds inédit de la Bibliothèque Doucet nous donne toute la mesure infinie du témoignage sur le désir d'être de René Daumal.
 Idem, p. 230.  Ibidem. 35  Ibidem, p. 248. 36  Daumal, 1954, p. 233. 37  Idem, p. 241. Le manuscrit de ce poème, daté février 1942, Plateau d'Assy et dédicacé  à Luc Dietrich ("A toi, Luc, à notre enfance, à notre commune espérance, René, Assy,  Pâques 1942"), se trouve dans mes archives. Ce manuscrit comporte l’ex­libris de Luc  Dietrich et un ouroboros dessiné par René Daumal. 38  Daumal, 1970, p. 19. 39  Idem, p.25. 40  Daumal, 1970, p.33.
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Dans un deuxième carnet de travail, il y a quelques pages capitales, écrites en automne 1941. Véra Daumal   "   [...]   avait   proposé,   pour  amorcer le travail entre Lanza et nous, que tour à tour, chaque matin, l'un  de   nous   trois   "apporte   quelque   chose   à   l'autre":   observation,   fruit   de  réflexion,   etc…   Je   voulais   étudier   ce   qu'est   "réfléchir"..."   Et   Daumal  ajoute:
"Soudain, la pensée fait un bond, rompit avec tous ces enchaînements  logiques et, sans  lien extérieur exprimable avec ce premier cycle de  interne   indubitable   bien 

réflexion, mais avec une logique 

qu'inintelligible   en   mots,   s'imposa   cette   idée:   il       est       maintenant   nécessaire  que je fasse simultanément ces deux voeux (qui n'en font   qu'un, bien que contradictoires du point de vue de la logique ordinaire):  1) renoncer à tout profit  personnel, même au sens le plus haut de  

mon "salut" personnel, continuer ma recherche et mon travail sans espoir   d'arriver à la perfection; et: 2) décider dès maintenant que c'est la perfection absolue que je veux   atteindre, que je  ne  serai  jamais  satisfait  d'un  résultat  partiel   et  

intermédiaire, si haut soit­il. Je n'ai pu me maintenir que quelques secondes à peine dans ce nouveau  cycle de pensée... Le 2e  ordre de pensée est donc  une pensée sans mots  et sa vitesse est  d'un ordre supérieur...

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...   ce   double   et   unique   voeu,   qui   était   le   désir   d'être...  Espérance:  renoncement à tous espoirs..."41

Basarab Nicolescu
RÉFÉRENCES Michel Camus, "Le grand tournant de 1930", in René Daumal, Lausanne, L'Age d'Homme, Les dossiers H, 1993, dossier conçu et dirigé par Pascal Sigoda. Michel Camus, "Paradigme de la transpoésie",  Rencontres 

Transdisciplinaires, n°12, Février 1998, texte disponible en français, en anglais et en portugais sur le site Internet du Centre International de Recherches et Etudes Transdisciplinaires, CIRET http://perso.club-internet.fr/nicol/ciret/bulletin/b12/b12c6.htm Michel   Camus,   "Au­delà   de  Poésie   noire,   Poésie   blanche:   la   voie  transpoétique de René Daumal", Poésie 99, n° 78 ­ Poésie noire, poésie blanche,  Juin 1999, Paris, Maison de la Poésie de la Ville de Paris, pp. 9­16. René Daumal, La grande beuverie, Paris, Gallimard, Collection "Métamorphoses" VI, 1938. René Daumal, Le Mont Analogue, Paris, Gallimard, 1952, préface de Rolland de Renéville. René Daumal, Chaque fois que l'aube paraît, Paris, Gallimard, 1953. René Daumal, Poésie noire, poésie blanche, Paris, Gallimard, 1954. René Daumal, Tu t'es toujours trompé, Paris, Mercure de France, 1970, édition établie et présentée par Jack Daumal.

 Inédit, Bibliothèque Jacques Doucet, Paris, Fonds Daumal, Dossier Mme de  Salzmann.
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René Daumal, L'évidence absurde - Essais et Notes, I (1926-1934), Paris, Gallimard, 1972, édition établie par Claudio Rugafiori. René Daumal, Les pouvoirs de la parole - Essais et Notes, II (19351943), Paris, Gallimard, 1972, édition établie par Claudio Rugafiori. René Daumal, Le Mont Analogue, "version définitive", Paris, Gallimard, 1981, Collection "L'Imaginaire", no 2, édition établie par H. G. Maxwell et C. Rugafiori. René Daumal, Correspondance III (1933-1944), Paris, Gallimard, 1996, édition établie, présentée et annotée par H. G. Maxwell et C. Rugafiori. Alexandre von Salzmann, "Licht, Belichtung und Beleuchtung", in Das Claudel-Programmbuch, Hellerau Verlag, Hellerau bei Dresden, 1913, archives Basarab Nicolescu. Alexandre de Salzmann, Notes from the Theater, Far West Press, San Francisco, 1972. Alexandre de Salzmann, 30 lettres inédites et autographes adressées à René Daumal, Fonds Daumal, Bibliothèque Jacques Doucet, Paris, Dossier "Mme de Salzmann". Carla di Donato, "Primo Dossier Salzmann", Teatro e Storia Annali, vol.  XVII, no 24, 2002­2003. Carla di Donato,  i) Alexandre Salzmann et le théâtre du 20e  siècle, thèse  de doctorat en Etudes Théâtrales, Université Sorbonne Nouvelle / Paris 3 en co­ tutelle avec l'Université de Rome 3, soutenue le 10 juin 2008, trois tomes, 1624  pages: 1er tome (491 pages), 2e tome (618 pages), 3e tome (515 pages). ii) "Alexandre Salzmann et  Pelléas et Mélisande  au  Théâtre des Champs­Elysées", Revue d'histoire du théâtre, no 2, 2008. Fonds Daumal, Bibliothèque Jacques Doucet, Paris. H.-R. Lenormand, Pelléas et Mélisande au Théâtre des Champs-Elysées, Choses de Théâtre, no 4, Paris, janvier 1922.

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Basarab Nicolescu, "La porte étroite", Poésie 99, n° 78 ­  Poésie noire,   poésie blanche, Juin 1999, Paris, Maison de la Poésie de la Ville de Paris, pp.  17­23. Basarab Nicolescu et Jean­Philippe de Tonnac (éd.), René Daumal ou le   perpétuel incandescent, Le Bois d'Orion, L’Isle­sur­la­Sorgue, 2008. Michel Random, Le Grand Jeu, 2 tomes, Paris, Denoël, 1970.

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