LA NUIT JUSTE AVANT LES FORÊTS

BERNARD-MARIE KOLTES

LA NUIT JUSTE AVANT LES FORÊTS

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LES ÉDITIONS DE MINUIT

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1988 by LES ÉDITIONS DE MINUIT

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ISBN 2-7073-1163-4

qui stationnent : tout le temps de se sécher les cheveux. et maintenant qu'on est là. retourner là en bas me remettre en état — les cheveux tout au moins pour ne pas être malade.« Tu tournais le coin de la rue lorsque je t'ai vu. je resterai comme cela. ils restent en attroupement. que je ne veux pas me regarder. il faudrait que je me sèche. jusqu'à être dans 7 . ils ne bougent pas. mais en bas sont les cons. ils guettent dans le dos. et je suis remonté — juste le temps de pisser — avec mes fringues mouillées. cela ne met pas à son avantage quand il pleut sur les cheveux et les fringues. il pleut. voir s'il était possible de se remettre en état. or je suis descendu tout à l'heure. mais quand même j'ai osé.

tant par ici il y a de miroirs. malgré la pluie qui ôte les moyens si je me regarde dans une glace — mais. car chez moi impossible. même chez moi. dont il faut se garder — car je vis à l'hôtel depuis presque toujours. une partie de la nuit. si on le veut vraiment. je ne peux pas y rentrer — pas pour toute la nuit cependant —. j'ai couru. il est difficile de ne pas se regarder. c'est pour cela que je cherche une chambre. comme partout ici. même si on ne le veut pas. dans les cafés. toujours. malgré les fringues et les cheveux mouillés. le coin de la rue. là-bas. que je t'ai vu. c'est pour cela que toi. qu'il faut mettre derrière soi.une chambre : dès qu'on sera installé quelque part. je m'enlèverai tout. je dis : chez moi par habi8 . jusque dans les hôtels cent mille glaces vous regardent. comme maintenant qu'on est là. où c'est toi qu'ils regardent. et pourtant c'en est plein. moi. si l'on ose demander. lorsque tu tournais. je les mets dans le dos. les hôtels. je pensais : rien de plus facile à trouver qu'une chambre pour une nuit.

et si je rentre dans une chambre d'hôtel. une grosse cheminée. avec de grosses poutres. qu'en trois minutes j'en fais vraiment un chez-moi. comme les appartements où il y a des familles. lorsque j'y entrerais. j'en ferais. moi. par de petits riens. toutes glaces cachées et trois fois rien. je t'en fais une chambre comme celles des 9 . s'il prenait à quelqu'un de me faire vivre tout à coup dans une chambre de maison. qu'on me donne un appartement arrangé comme on veut. mais c'est l'hôtel. comme dans les histoires. qui font comme si j'y avais vécu toujours. en y entrant. cent mille ans de vieillesse. au fond d'une forêt. de gros meubles jamais vus.tude. avec rien du tout et en un rien de temps. avec toutes mes habitudes. à cause de l'habitude — on me donnerait une sorte de petite chaumière. où je vis. une chambre d'hôtel. rien que d'y vivre. qui en font ma chambre habituelle. à tel point que. sinon c'est bien là qu'est chez moi. c'est une si ancienne habitude. sauf ce soir où ce n'est pas possible. moi.

pourtant. et les vieilles pierres. je n'aime pas ce qui vous rappelle que vous êtes étranger. je cache la cheminée derrière les meubles en tas. alors que pour nous. je le suis un peu. qui ne peuvent jamais faire croire que Ton est tout à fait chez soi. parce qu'ils n'ont jamais vu qu'on se lave le zizi. sauf dans les histoires. cela se fait toujours chez 10 . en tout cas. je vire tout et la vieillesse avec. je change le goût de tout. je vire tous ces objets que Ton ne voit jamais et nulle part. — à croire qu'ils sont tous aussi cons. et les odeurs spéciales. après avoir pissé.hôtels. et les cent mille ans de vieillesse qui se moquent de tout. parce que je suis comme cela. et les vieux bois noirs. qui vous font étranger. les Français. c'est certainement visible. avec les cons d'en bas attroupés dans mon dos. je ne suis pas tout à fait d'ici — c'était bien visible. j'escamote les poutres. où je me sente chez moi. c'est une ancienne habitude. mon père me l'a appris. lorsque je me lavais le zizi. les odeurs des familles. incapables d'imaginer.

toujours en étranger. sentant derrière mon dos tous les cons stationnés. l'étranger tout à fait. j'ai traversé l'attroupement. normalement. à lui donner à boire. et moi. au lavabo en bas.nous. et lorsque je me lavais. 11 . qui n'aurait rien compris de ce qu'ils disaient. je ne suis pas complètement d'ici. lorsque j'en ai eu fini avec lui. ce drôle d'étranger? — il fait boire son zizi — comment cela se peut-il. groupés derrière mon dos devant les lavabos : comment un zizi peut-il boire. et je les entendais tout en me le lavant : — qu'est-ce qu'il peut bien faire. pour que ces cons de Français se demandent entre eux. qui ne comprendrait rien du français de ces cons. je continue. je continue de le faire après avoir pissé. calmement. et moi. sûr que cela se voit. j'ai fait comme si je ne comprenais pas. et cela m'est facile. de faire boire son zizi ? — comme si je ne comprenais rien de tout ce qu'ils disaient. ces cons de Français sans imagination ne s'y sont pas trompés. tout à l'heure. et surtout. comment peut-il avoir soif ? puis.

camarade. couru. j'ai couru. que j'ose prendre ton bras : camarade !. malgré tous les cons qu'il y a dans la rue. donne-moi du feu. tourné le coin. malgré la pluie et les fringues mouillées. pour que cette fois je te retrouve toi. partout. malgré tout cela. saloperie de carrefour. je ne me trouve pas dans une rue vide de toi. ce qui ne te coûtera rien. pas seulement pour la chambre. mais je n'ai pas de cigarette. de l'autre côté du coin. camarade. pour que cette fois. dans les cafés. camarade. pour toi comme pour moi.et. sale vent. mais j'ai couru. c'était. dans les sous-sols de café. la pluie. pour te dire : saloperie de quartier. couru. et que j'ose crier : camarade !. ici. ce n'est pas tant pour fumer que je disais : du feu. saloperie d'habitude de tourner 12 . que j'ose t'aborder : camarade. la pluie. sale pluie. pour que cette fois je ne retrouve pas seulement la pluie. j'ai couru derrière toi dès que je t'ai vu tourner le coin de la rue. pas seulement pour la partie de nuit pour laquelle je cherche une chambre. il ne fait pas bon tourner ce soir par ici.

plutôt que de tourner dans cette drôle de lumière. cela ne te coûtera rien de t'être arrêté. ni cigarette. camarade. camarade. camarade). je ne te demande pas de cigarette non plus. on ne reste pas ici. cela n'arrange pas les choses (je n'en cherche pas vraiment. car alors les mecs les plus corrects ont leur gueule qui se ferme. je ne fume même pas. j'ai moi-même de quoi nous payer un café. ni feu. cela ne leur coûte rien (je ne parle pas de chambre. au risque d'attraper n'importe quelle maladie. mais j'ai une idée à te dire — viens. 13 . camarade. et d'ailleurs. de chambre pour passer la nuit. les fringues toutes trempées. on tomberait malades. mais finalement. pas de travail. on ne parlera pas de chambre. ce soir). je te le paie.par ici (manière d'aborder les gens !). je ne suis pas à cent francs près. à coup sûr — pas d'argent. ni argent (pour que tu partes après !. et pour que cela ne te coûte rien que je t'aie abordé — j'ai peut-être ma manière d'aborder les gens. camarade. pour que tu partes après !. et toi aussi tu tournes.

que le moindre souffle de vent nous ferait décoller. camarade. je ne dis pas le contraire maintenant). d'abord. toi. c'est dur pour tout bien comprendre sans rien mélanger. c'est comme — c'est pas une religion. au premier coup d'œil. à toi.ce n'est pas vraiment cela). jamais !. dehors. moi. à moins de nous y attacher : un bon coup de vent et on décolle. on ne pèse pas bien lourd. nous autres. moi. j'ai de quoi. qui nous cloue au sol ! alors moi. ce sera dur d'expliquer. j'ai cette idée. pour moi-même. mais mon idée. sans rien dans les poches. camarade. qu'il faut que je te dise. légers —. et je n'en cherche plus vraiment — c'est qu'au travail. c'est que j'ai cette idée. on ne pourrait pas nous forcer à rester sur les échafaudages. qui tournons dans cette drôle de ville sans un argent en poche (mais je te paie un café. quant à travailler en usine. ni de travail. c'est pas une bêtise qu'on raconterait n'importe 14 . ni toi. ce n'est pas l'argent. ni moi. pour ceux comme toi et moi qui n'avons pas d'argent. car.

il n'y aurait plus de place. ce n'est pas du tout cela. je n'ai pas dit que j'en avais besoin). ceux qui ne sont 15 . et que je reconnais. uniquement la défense. que c'est moi qui ai demandé : camarade. j'ai de la ressource. et cela n'a rien à voir. mais ce n'est pas toujours celui qui aborde qui est le plus faible. non ? tu penses peut-être : pas moi. mon idée. rassure-toi. à tourner tout mouillé. alors que moi.comment sans que ça change rien. vraiment pas bien solide. alors rajouter à cela mon idée. camarade. pourtant. malgré cela. c'est pas la politique. que rien ne leur échappe. moi. camarade : c'est pour notre défense. et j'ai bien vu tout de suite que tu ne semblais pas bien fort. moi je te dis : peut-être que c'est moi qui t'ai abordé. ou comme les syndicats qui savent tout. surtout pas un parti ou quelque chose comme cela. donne-moi du feu. de là-bas. non. se défendre. car c'est bien cela dont on a besoin. qui ont tout vu. que ce serait moi qui aurais besoin d'une chambre pour cette nuit (non.

avec leur dos nerveux. même quand ils marchent en roulant. et les muscles. surtout. les nerfs ne me déran16 . quelque chose dans la démarche où je ne me trompe pas.pas bien forts. et la manière de bouger les épaules. qu'on ne peut pas cacher — parce que tout cela qui est la nervosité. avec tout le haut. comme cela. sous la pluie. c'est plutôt le sang. et la carcasse osseuse. nerveuse. aussi. les loulous. rien qu'à cette petite manière de marcher. mais moi je vois tout de suite cette nervosité-là. mais venus tout droit de leur mère. tout cela qui vient du père. à cause de leur démarche. comme toi. tout droit. avec leur figure. ils ne peuvent pas la planquer. d'un seul petit coup d'œil. des loulous dégagés. comme toi : un rien dans la figure où je ne m'y trompe pas. faite de tous petits traits. nerveuse. pas abîmés ni rien. mais nerveux !. et leur mère. qu'ils font rouler comme si de rien n'était. quoi qu'ils fassent — moi. cela vient de la mère. à la manière des jules. mais de jules pleins de nerfs.

parce que mon père. ce n'est pas cela que je veux. tout cela. et les syndicats qu'il y a maintenant. et l'armée. je serai celui qui exécute. c'est bien trop embrouillé à cause de la tête. c'était celui qui ne s'embrouille pas les nerfs à force de penser. et avec leur tête. moi. et alors là. qui sont tous politiques. moi. c'est dur pour bien tout comprendre). en muscles. c'est : un syndicat à l'échelle internationale — c'est très important.gent jamais. et c'est bien pour cela que la politique. dans mon syndicat 17 . — mais pas de politique. je suis fait pour la défense. jamais !. par contre. c'était du bien solide. moi-même. et l'usine. un homme de sang. que rien ne peut déranger. ils vous collent à l'usine. tandis que l'idée que je te dis. ils finissent tous par vous coller à l'usine. seulement de la défense. et les partis. pourtant de toute façon. l'échelle internationale (je t'expliquerai. un homme tout en os. et les flics. on pourrait m'appeler : l'exécuteur. je me donnerai à plein. et moi aussi. on aurait pu l'appeler : l'exécuteur.

je vois l'inutilité de vos mères. au-des18 . je les vois partout.international pour la défense des loulous pas bien forts. alors maintenant. je les croyais invisibles. qui les roulent et qui tournent. cachés là-haut. je sais qu'on les frôle. pas solide. moi-même. au-dessus des patrons. sans méfiance comme toi. au risque d'attraper les maladies possibles — et c'est bien là que. qu'ils ne s'occupent pas de toi. tout petit et nerveux que tu es. tout seuls. en pleine nuit. les pires des salauds que tu peux imaginer. à n'importe quel carrefour. et puis après te lâche. car je vois bien que tu ne te méfies pas. moi. moi. au-dessus des ministres. sous une saloperie de pluie. aux allures de jules pleins de nerfs. sans méfiance. ils nous touchent. et tout à l'heure. tu ne te méfies pas. ils sont là. et qui nous font la vie qu'on a : pour moi. j'ai failli me faire avoir. fils directs de leur mère. regarde l'inutilité de ta mère : elle te donne un système nerveux. je me suis cassé la gueule. pourtant n'imagine pas que les salauds ne sont pas là.

quand ils tiennent les ministères. c'est un syndicat à l'échelle internationale : c'est important. de détourneurs d'idée. et qui n'ont pas de nom : le clan des entubeurs. avec des gueules qui ne sont pas de vraies gueules comme toi ou moi. le petit nombre de baiseurs qui décident pour nous. organisés entre eux. l'usine. (et l'usine. techniques à l'échelle internationale — l'échelle internationale! moi. des vicieux impunis. je l'ouvre?). avec des gueules de tueurs. ou devenir légers. mon idée. je t'expliquerai —. l'usine et vos gueules ! (et si ma gueule. niques !. moi. de violeurs. toi et moi. l'échelle internationale. le petit clan des salauds techniques qui décident : l'usine et silence!. parce que : qu'est-ce qu'on peut. mais maintenant. vos gueules.sus de tout. comme toi. pour se faire emporter au moindre souffle de vent. de là-haut. techniques. les 19 . calculateurs entre eux. des tringleurs planqués. comme moi. c'est l'usine. froids. et on a le dernier mot — et ils ont le dernier mot. calculateurs. jamais !).

pas trop de 20 . les carrefours. et pourtant maintenant. pas solide. ah. toute blonde avec des reflets et des boucles. le métro. s'ils venaient. la lumière. eux. ils sont là. moi : si j'avais pu imaginer. telle que je la voyais quand je l'ai abordée : petite. et qu'on se fasse rentrer dedans sans méfiance par la pire des salopes — mais comment deviner ? je ne pouvais pas. qu'ils peuvent s'ils veulent nous balayer de là-haut ? qu'est ce que je pourrais faire. directement. je l'aurais inventée comme cela. comme moi tout à l'heure. qu'on voie tout sur leurs gueules. c'est de se frotter à nous avec des gueules telles qu'on ne puisse pas se tenir. ils nous cherchent. moi contre cela. ils sont descendus en bas et j'ai failli me faire avoir. l'armée. les patrons. et que l'on puisse cogner. la rue. toi. car les pires salauds que tu peux imaginer prennent de drôles de formes et de drôles de moyens. si on voyait tout de suite à qui on a affaire. le vent.flics. mais les moyens qu'ils prennent. sauf mon idée de syndicat ? — tu ne te méfies pas.

on se met à planer. il en 21 . et que cela brille exactement comme je l'aurais inventé. car il y a de ces filles qui défilent devant vous !. et quand je l'ai abordée : tu n'as pas du feu. et que ce ne soit pas possible de ne pas courir derrière. s'il te plaît. de plus en plus belles. qu'on peut devenir encore plus cinglé à les regarder. on n'imagine plus rien. pardon. et quand on a fini de croire que cela peut être mieux. malgré la pluie. cela monte. d'heure en heure des filles plus impossibles. un soir où c'est désert et où rien ne se passe.boucles et pas trop blonde. mais plusieurs l'une après l'autre. à vous rendre d'heure en heure plus cinglé. malgré cette saleté de lumière et la nuit qui encombrent tout. juste ce qu'il fallait pour y croire. où il traîne des filles — non pas une par hasard. pour planer. mais pas belles comme tu crois> belles comme c'est pas possible. à vous rendre cinglé. des yeux qui regardent comme on peut seulement l'inventer. on ne sait pas quand cela va s'arrêter. mais il y a d'autres soirs. camarade.

avec ses cheveux. on chasse le rat —. je crois que tout le monde est passé de l'autre côté. mais maintenant. tout le monde sauf le petit clan de salauds aux gueules de tringleurs. ce soir. on est obligé de courir l'aborder. et les filles qui traînent le soir. et plus jamais je ne courrai 22 . on pourrait leur parler. mais celle-là. si elle avait fermé sa gueule. minet. on était pareils au fond. je n'aurais jamais su ce qu'une gueule comme cela pouvait savoir cracher (avant.débarque une comme celle-là. seulement question d'oser. ses yeux par en dessous. que c'était une salope — viens avec moi. camarade ! — alors c'est justement là : camarade. là qu'on va se faire avoir comme le dernier des cons : si j'avais pu savoir qu'elle était de l'autre côté. oubliant que la pluie et le manque d'argent vous ôtent des moyens. obligatoirement. son air pas solide et pas trop de boucles : camarade. là qu'ils nous attendent. quand je travaillais. camarade ! —. où il faut tout lâcher pour courir derrière. je croyais que tout le monde.

qu'elle me dit. j'aurais bien voulu. minet. si elles ne parlaient pas. avant qu'elle ne se fâche de mes paroles à moi. à cause de son regard à vous faire planer. mais ne voilà-t-il pas qu'elle ne savait pas qui j'étais — la nouvelle force. même les filles pas possibles qui vous rendraient cinglés. dans le drôle de café où elle m'avait emmené (par la main. à m'emmener dans sa chambre. tu resteras avec moi! — : elle me dit cela de tout près. — on chassera le rat. moi. et je devais en être aussi — . de la manière 23 . je lui plaisais. toute prête à passer toute la nuit avec moi. et puis. j'ai eu peur de ce qu'elle me disait. elle.derrière une fille à devenir cinglé. mais la pire saloperie technique et internationale a pris des formes comme cela. à coup sûr. mais elle. à cause de cette lumière qui nous fait si semblables. plus jamais je ne deviendrai cinglé). collée à moi. ils ont fait passer tout le monde de l'autre côté. elle ne me reconnaissait pas. on se plaisait et tout). c'est nous. avant que je ne me fâche d'entendre ses saloperies.

minet — et j'y aurais été. si. s'il n'y avait pas eu ses amis autour d'elle.dont elle me le disait. comme le dernier des cons. 24 . les chasseurs de rats du vendredi soir. mais si. membre du syndicat international. je ne pouvais plus rien. dans ce drôle de café — viens avec nous. moi. et maintenant ta gueule à toi ou je te la casse. seul. — et je lui aurais cassée. elle aurait pu me chanter n'importe quoi. si au lieu de cracher tout cela (parce qu'elle ne se méfiait pas de moi) elle me l'ait dit en chantant?. voilà qui je suis. avant que tout cela ne me sorte. ne m'était sorti de la bouche (plus fort même que je ne l'aurais voulu) qui j'étais : camarade. étranger moi-même. étranger contre eux tous. avec cette lumière qui m'avait fait confondre. et le reste. de force. un commando de minets armés jusqu'aux dents. juste à temps. elle s'était mise à chanter ?. par la bouche. et que je ne pouvais pas m'empêcher d'écouter. juste à temps. où je m'étais fourré comme le dernier des cons ?. elle ne me reconnaissait toujours pas.

tringleurs organisés. forces nouvelles. qu'est-ce que j'aurais dû faire? me boucher les oreilles? si elle avait mis ses lèvres près de mon oreille. à cause de ce qu'elle promettait. nous autres. comme les derniers des cons. camarade. je disais ce qu'elle voulait. et que si elle chantait. au seul son de la voix qu'elle devait avoir si elle avait chanté. si elle avait mis sa main sur ma jambe. alors. royalistes. à cause de ce qu'elle m'avait fait lâcher tout et courir. j'adhérais à tout. qu'est-ce que j'aurais dû faire ? m'enfuir ?. entubeurs internationaux. alors ? lui couper ? — ou : me le couper. tous les chasseurs de rats. fascistes. il faut se l'attacher. après la chasse. elle devait chanter d'une telle manière!. à cause de ce qu'elle était belle comme ce n'est pas possible.j'étais d'accord avec tout. je faisais la chasse à qui elle m'aurait demandé. pour être bien certain de ne pas se faire niquer!. je cachais qui j'étais. à moi? c'est par là qu'ils vous prennent. qu'est-ce que j'aurais pu faire. 25 . pour nous. Occident. se priver même de cela.

les minets et leurs armes. et alors tout sera à nous. les flics. se tenir à tout prix. et moi. depuis toujours obligé de me contenir. et ce sera aux rats de jouir. le travail. dans mon idée de syndicat. camarade. tant que tout est dirigé par le petit clan secret. l'exécuteur.étrangers. l'armée. les salopes. jusqu'à ce que mon idée de syndicat international ait fini par gagner. et jusqu'aux petites salopes aux cheveux blonds bouclés. moi privé depuis toujours. la terre en entier et le ciel entier. ce sera à notre tour. sont passées de l'autre côté. qui tient les ministères. jusqu'à ce qu'on ait gagné. la rue. comme tout le monde. et à l'allure si peu solide qu'on ne peut pas le croire. pour toujours et partout. ce sera mon 26 . moi qui suis fait d'os. mais qui. s'empêcher de bander et de jouir. de muscles et de sang. il faut se priver de tout et se l'attacher solidement : la principale idée. car c'est là qu'ils nous guettent et qu'ils nous baiseraient. de toutes nos forces possibles et par tous les moyens. c'est s'empêcher de bander. les cafés.

car ce sera notre heure pour ne plus nous retenir. laissé là au coin d'une rue. tournant et tournant encore. eux qui jouissaient entre eux et qui jouissaient de nous depuis si longtemps. n'y touchez pas. les épaules dégagées comme les jules. je te l'assure. tout ce que vous pouvez. ne tapez pas. où sont-ils maintenant. qui roule et tourne encore à la manière des jules.heure à moi de cogner. bandez. cela ne traînera plus. noyez leurs gueules de tueurs et leurs belles gueules de luxe. camarades : faites-leur la peau. jouissez. alors. c'est encore un enfant qu'il faut que Ton défende. — et voilà ce qu'est mon idée. foutez-leur-en partout. sans défense. laissez tomber. et ça. et je ne m'en priverai pas. un de ces petits nerveux venu tout droit de sa mère. je chercherai partout. tout ce que vous avez retenu depuis si longtemps. ceux qui me crachaient dessus ? et je les retrouverai tous. — mais je dirai aussi : si vous rencontrez quelque part. 27 . maintenant. sans raison. même si maintenant on est presque sans argent.

et. tu réponds : je ne sais pas. cette fois. que tu étais un enfant. et si on te demande : qui est l'étranger qui est avec toi ?. je faisais semblant d'écouter leurs conneries. si je suis sans chambre pour me coucher cette nuit.sans travail. trois fois. tu dis : je ne le connais pas. je me suis préparé : j'empêchais que les cons ne me barrent la route. je ne sais pas. d'accord avec eux tous. quand je tournais le coin. et si on insiste. malgré cette saloperie de pluie et de 28 . — les conneries qui se disent. pour l'instant. une fois. je n'ai rien laissé au hasard. pas même la nuit entière. il faut que tu te méfies. me demandant une chambre pour passer la nuit. là dehors. et que toi. car j'ai bien vu. avant. deux fois. je ne l'avais jamais vu. je me mettais d'accord avec eux. c'est quelqu'un qui m'a abordé dans la rue. je n'ai plus voulu te perdre. que le moindre courant d'air emporte et envolerait. alors. de loin. chaque nuit. lorsque je cours après. une sorte de loulou laissé au coin d'une rue. il n'y a plus rien qu'une rue vide et la pluie.

je l'avais bien caché. alors. on invente des couleurs. en lui donnant à boire. mon zizi étranger. on donne son avis. bien tenu. la main sur la braguette. je me disais : rien de plus facile que de sentir le sens du vent. et. la politique. ils m'auraient reconnu. si Ton veut être d'accord avec eux tous. les questions particulières. car. sont de drôles d'oiseaux qui n'existent nulle part sauf dans la tête des cons. et je me suis bien tenu. et risquer de me trahir. et moi. j'inventais. comme cela. et je me retenais d'avoir envie de pisser. sans espoir possible.lumière triste. que de se les mettre de son côté pour qu'ils ne fassent pas obstacle. — rien ne pouvait me trahir. là. je gardais toujours le dos tourné contre le vent pour n'avoir pas perdu mes moyens quand je t'aborderais. la mode. les problèmes généraux. dans cette drôle de lumière 29 . mais pour l'instant je me tenais bien. je cachais que je leur étais étranger en donnant mon avis sur tout. je tenais le dos au vent. comme étranger à eux. par distraction. moi.

j'ai couru. qu'ils me reconnaissent comme étranger. déjà je t'abordais. et à présent ma fuite les surprend. se préparant à me surprendre ailleurs. je ne dois pas être à mon avantage. couru. je m'étais préparé. et. couru. qui dissimule celui dont le souci est ailleurs. je disais : je t'ai aperçu tournant le coin de la rue. je cherche une chambre pour cette 30 .qui ne montre rien. mais j'ai perdu ma chambre. pardon. je pensais : le mien est ailleurs et je dois le cacher. je suis déjà au coin de la rue quand ils se réveillent. qu'ils mettent leur connerie à mes trousses. mais personne n'a fait obstacle. déjà à demi-ivre de soucis inventés. cependant moi. et je gardais le dos tourné comme le leur contre le vent. je suis à moitié ivre. mon regard secret cherchait au-delà d'eux. qui fait de tous ces bavards de cafés et de rues des frères au même regard et aux mêmes soucis. je m'étais mis de leur côté. lorsque je t'ai vu. étranger à eux tous. souriant et d'accord. tout à l'heure. en bas. je les avais écouté cachant ma différence.

oubliant tout le reste. la saloperie de pluie. moi. une moitié de tête encombrée de conneries. que j'enfermais. mais je ne me décidais toujours pas à regarder celui dont je tenais enfin le bras serré dans ma main : je demande cinq minutes. dès que j'entrouvrais la porte. s'envolait tout d'un coup et ne revenait jamais. la saloperie de lumière. de mode. maintenant. de politique. Y autre moitié toute à toi que je n'osais plus regarder tant j'étais embrouillé. et je le regarderai. face au miroir dans mon dos. je paierai un café. alors on s'assoira. et qui. je demande cinq minutes. encore. mon salaire. je l'assoirai face à moi. je ne travaille plus —. une partie de la nuit. il ne restait plus qu'à le regretter tout le reste du temps. c'était un drôle d'oiseau tout petit qui rentrait. — alors donc je disais que j'étais ivre et demandais cinq minutes. les flâneurs cons et les couleurs tristes qu'ils m'ont mises dans la tête. 31 .nuit seulement. car dans peu de temps je ne serai plus ivre. de salaire — lorsque je travaillais. que l'ivresse s'en aille.

parlant de bouffe jusque sous la pluie. je ne l'aurais pour rien au monde demandé à l'un de ces cons avec qui je flânais. car je ne trouve plus la mienne : j'ai voulu le demander à toi dès que je t'ai vu au coin de la rue. moi qui ne mange 32 . malgré les cheveux toujours mouillés.j'oserai. j'attendrai malgré cela d'avoir repris les moyens que je peux. bien que je ne leur ressemble pas (cela doit se remarquer). de la politique. forcé de cacher que je suis étranger. malgré les fringues qui ne sèchent pas. courir. moi qui ne mange pas. forcé de parler de la mode. tournant le dos au vent et parlant toujours de bouffe. et moi qui approuvais. gardant toujours en secret une moitié de moi-même à la recherche d'une chambre où je ne sois pas cloué avec un con. courir. pour pouvoir être libre tout à l'heure de courir. mais je flânais avec eux pour mille raisons. tous ces cons de Français avec leurs mêmes gueules et leurs mêmes soucis. — je cherche une chambre pour une partie de la nuit. de salaire et de bouffe.

le vent m'a soulevé. deux fois. que je te prends le bras.rien. qui deviens de jour en jour plus léger. je m'enivrais de la bouffe dont ils parlent. m'aurait soulevé si je ne m'étais pas accroché discrètement aux bouffeurs alourdis et à leur connerie de plomb. il m'aurait emporté tant je deviens léger. dans les cafés. mec. alors j'ai tout lâché. pour te 33 . pour enfin t'aborder : ne me prends pas. une fois. qui ne m'alourdis pas pour pouvoir en cachette chercher ce que je cherche. trois fois. parce que je cours. sans obstacle cette fois. j'approuvais. sentant à peine si je touchais le sol. mais je te connais bien assez comme cela. mec. au-delà des bouffeurs stationnés tout en cercle. j'approuvais. que je t'arrête. sentant que le vent dans mon dos me faisait vaciller. aussi vite que toi. voyant bien de loin que tu étais encore un enfant. et j'ai couru. pour un pédé. dehors. comme les courants d'air te faisaient disparaître au coin des rues. que je te parle sans vraiment te connaître. lorsque je t'ai aperçu.

— d'ailleurs. f ai bien vu que.parler de cela — une fille sur un pont — que je ne peux pas garder pour moi. dans la pierre : tu te promènes n'importe où. tu t'approches par hasard. non?. la tête pas très en place (mais cela passera) et du premier coup d'œil. celui qu'elle m'a dit n'était pas le sien. personne ne saura jamais qui a couché avec qui. tu me vois comme cela. alors je ne dirai pas non plus comment elle était faite. les fringues et les cheveux trempés? maintenant. tu vois une fille penchée juste au-dessus de l'eau. sur un pont. en plein milieu d'une ville. est-ce qu'un pédé oserait aborder sans avoir ses moyens. jusqu'au petit 34 . un soir par hasard. toute une nuit. ne me dis pas le tien. moi. alors tu restes ici. toi. là-bas. elle se retourne. tu ne lui dis pas ton nom. tu es le genre correct à qui on peut parler : je ne sais pas son vrai nom. te dit : moi mon nom c'est marna. des traces y sont encore. ne me dis pas le tien. tu lui dis : où on va ? elle te dit : où tu voudrais aller ? on reste ici.

couchés sur le rebord du pont (à midi. moi. on ne peut 35 . toute la nuit je demande : qui tu es ? où tu habites ? qu'est-ce que tu fais ? où tu travailles ? quand est-ce qu'on se revoit ? elle dit. une nuit. c'est plein de bruits et de flics. ailleurs je suis comme morte. je regarde les écluses. alors elle s'est barrée et je l'ai laissée se barrer. ce n'est pas son vrai nom et je ne lui ai pas dit le mien. penchée sur la rivière : je ne la quitte jamais. je m'assieds au bord de l'eau ou je me penche . et on ne se quitte plus jusqu'à ce qu'il fasse jour —.matin qu'elle s'en aille. je reviens près de l'eau. je remonte le canal et reviens à la rivière. tout le jour je m'ennuie. sans bouger (le matin. sur les ponts. je cherche le fond de l'eau. c'est plein de monde et de flics). je regarde les péniches. personne ne saura jamais qui a aimé qui. et je ne peux aimer que là. et chaque soir. je vais d'une berge à l'autre. d'une passerelle à une autre.au-dessus. jusqu'à midi je suis resté au milieu du pont. je ne peux parler que sur les ponts ou les berges.

en plein milieu d'un pont). sans bouger. trois nuits et plus. et la nuit j'ai attendu en plein milieu du pont. reviens une minute pour que je te voie. toute la nuit. et dès qu'il a fait jour j'ai recommencé les murs. j'ai écrit sur les murs : marna je t'aime mama je t'aime. elle n'est pas 36 . elle ne pouvait pas ne pas m'avoir lu. je serai sur le pont. et le jour j'écrivais. j'ai couru de l'un à l'autre. pour qu'elle ne puisse pas ne pas l'avoir lu. mais merde. deux nuits. mama mama mama mama mama mama. tous les murs. sur tous les murs. sans compter les canaux. alors dans la journée. il y a trente et un ponts. le pont de l'autre nuit. plusieurs fois chaque nuit. pour que ce ne soit pas possible qu'elle ne tombe pas dessus : reviens sur le pont. mama. reviens une seule fois. tout le jour. mama. mama. mais merde comme un con j'ai attendu une nuit. j'ai écrit comme un fou : mama.pas rester. une seule petite fois. les murs étaient couverts. j'ai fouillé tous les ponts. j'ai couru comme un fou : reviens mama reviens.

penchée au-dessus de l'eau. elle va dans le cimetière. mais j'ai continué à écrire sur les murs. si on n'avait pas peur de la manière. la terre la plus profonde. il y a trente et un ponts sans compter les canaux. moi. le sacré massacre. elle prend de la terre dans ses mains. parce que cela brouille tout lorsque ça va trop loin. ça peut durer longtemps.venue. et j'ai continué à fouiller tous les ponts. cela me sape le moral le nombre qui en mourrait si c'était plus facile. et elle ne viendrait plus. et 37 . et maintenant. et je ne l'ai plus jamais retrouvée. et donnée à tout le monde. je connais une femme qui est morte de ce que ça allait si loin. qu'on ne soit jamais sûr d'y passer. ces histoires-là. et que le jour où l'on aurait inventé une sacrée manière douce. elle creuse à côté des tombes. le nombre qui irait loin s'il y avait la manière. cela me sape le moral. comme cette femme-là qui y est bien passée d'avoir avalé de la terre. ce serait le massacre pour des histoires comme cela qui vont toujours trop loin. sûr.

qui lui a raconté que ce coup-là marchait ? à cette cinglée de pute avalant de la terre jusqu'à y passer. si on se laisse faire. — qu'on lui ait raconté ce coup. au milieu du cimetière où moi. celle 38 . refroidis une bonne fois la cinglée que je suis ! —. les toutes petites. une vieille autre pute sûrement. et tout en douceur ! — mais tout le monde n'avale pas de terre. qui a des recettes — ■ un sacré massacre. cela me sape le moral. si on s'écoute.l'avale — ces histoires-là. car. je l'ai bien vue. toi qui as la sacrée habitude de tout rendre bien froid jusque tout au fond et sans qu'on y revienne. les plus petites vont loin. pourtant. cela vous rend cinglé —. si la manière était inventée (à la place de la terre. gratuite pour tout le monde. et vous brouillent complètement. et qui vous met à l'aise pour quand ça va trop loin) tout le monde se refroidirait à la moindre histoire. si on se laisse aller. une petite poudre légère. qu'on ne sent pas passer. celle qui touche les cercueils : toi qui refroidis les morts. parce que la terre des cimetières.

même elles deviennent cinglées. à une fenêtre d'un quatrième étage. une nuit. sinon elle te dit tout ce qu'il faut dire pour saper le moral. juste avant les grandes phrases. à l'aise. ayant 39 .que je te dis.k. je l'avais vue. et l'ai suivie depuis. je préfère faire bien mon coup : ça colle pour toi ? o. d'ailleurs un coup suffit pour savoir ce qu'il y a à savoir. la fenêtre. dans leur rue. jusqu'au cimetière. comment croire ça d'une pute. ! —. c'était une pute. sachant ce qu'il y a à savoir. pensant ce qu'il y a à penser. et me barrer. c'est pour cela que je suis plutôt pour ça : ça te va ? on y va !. ou je fais celui qui ne comprend pas. je te montrerai. tout à l'heure. alors moi. maintenant. je suis plutôt pour faire mon coup et me barrer : ça va pour toi ? correct ! — me barrer avant qu'elle se mette à parler. je pourrais vivre cent mille ans avec une nana sans rien connaître de plus au bout de trois cent mille ans que ce que je savais au tout premier coup. alors moi. pour connaître ce qu'il y a à connaître. — et se barrer vite fait.

respirer.mon idée là-dessus. si on n'écoute pas. si elle garde les yeux ouverts ou fermés. se redresse. où elle pose son visage et comment il est maintenant. s'appuie sur le menton. sans bouger. et qu'elle ne dit rien. qu'est-ce que tu connais d'elle avec les grandes phrases. comment elle respire. et tu ne sais toujours rien. se retient. mec. si elle parle et fait des histoires. longtemps. qu'est-ce qu'on connaît de quelqu'un si on ne sait pas comment elle respire après avoir baisé. plus tu connais tout d'elle. qu'est-ce que tu crois? comment avoir une idée sur quelqu'un sans avoir baisé avec elle? cent mille ans avec elle sans baiser. que les grandes phrases qui te rendent dingue. au contraire tu lui plais vraiment bien. plus le temps est long où elle respire et que tu l'écoutés. le bruit et le temps qu'elle met pour une respiration. ou si. parce que. si tu ne sais pas comment elle est avant> si tu ne sais pas comment elle bouge. mais dès qu'elle ouvre les yeux. garde tout en secret juste pour toi et pour elle. te re40 .

— si tu veux y aller. où le monde a toute sa fatigue sur la gueule mais ne veut pas céder. maintenant que je ne travaille plus. on ira la voir. le vendredi soir et la nuit qui suivait. mais ce soir-là. alors je lève les yeux. et je vois. surtout un soir comme ce soir. à la fenêtre d'un quatrième étage. où l'on ne travaille pas le lendemain. je regrette comme c'était. et s'excite. se déchaîne.garde. je suis pour me barrer. tout le monde qui gueule et parle de se taper sur la gueule. j'étais seul dans la rue des putes. la tête d'une pute à l'air complètement dingue. se met à respirer comme n'importe qui. moi. et : correct ? correct ! —. la fenêtre dont je parle. au contraire. ce n'est pas que j'aie peur du vendredi soir plus que des autres soirs. moi je n'y vais pas seul. ouvre sa bouche où tu vois les grandes phrases qui se préparent à sortir. un vendredi soir quand je travaillais encore et ne travaillais pas le lendemain. mais ils mettent du temps à se 41 . les mecs gueulent beaucoup. alors moi. ici. elles me sapent le moral.

taper sur la gueule, — chez moi, on cogne tout de suite, sans gueuler, on n'est pas le genre timide, alors qu'ici on te pose des kilomètres de questions : tu veux quelque chose? tu disais quelque chose? qu'est-ce que tu as à me regarder comme cela ? qu'est-ce qui te fait rire ? tu me touches ?, — si tu le touches, il te demande pendant un kilomètre de temps si tu le touches vraiment, avant de te taper sur la gueule, moi, je tape tout de suite sans être timide du tout, tu peux me croire, mais c'est là que je regarde, à une fenêtre du quatrième étage, la pute à l'air dingue qui ouvre sa fenêtre, en jetant des regards par-dessus son épaule, elle l'ouvre doucement, disparaît au fond puis revient, avec sa tête mais vraiment complètement dingue, et un gros tas d'habits dans ses bras, on ira tout à l'heure voir là où c'était, si tu n'as pas trop peur, avec moi il n'y a pas, je cogne si on me parle, tout le monde alors dans la rue des putes voit un pantalon qui tombe comme un sac au milieu du trottoir, et une veste 42

rouge qui flotte comme un parachute, un slip et une chemise tout légers comme en soie, qui s'accrochent au lampadaire, la cravate qui se balance, tout le monde regarde l'air complètement cinglé de la pute penchée à la fenêtre, qui regarde les habits tomber et se balancer — maintenant il est à poil, il est à poil ! —, en voilà un qui est tombé sur une cinglée, se dit tout le monde, dans la rue, qui regarde sur le trottoir et le reste qui flotte comme des drapeaux au lampadaire, comment croire ça d'une pute, même les putes deviennent risquées, pense tout le monde qui commence à douter même de la rue des putes, où aller ? où aller ? se dit tout le monde en relevant son col, et ils se détournent tous, — où aller, maintenant, où aller, qu'ils se demandent, comme si, de tout là-haut, on leur avait tracé sur un plan des zones où ils doivent être toute la semaine, et dont les portes s'ouvrent chaque vendredi soir sur la rue des putes ou le reste, et sinon : où aller, pas d'autre solution, et, moi, j'ai repéré, depuis que 43

je ne travaille pas, toute la série de zones que les salauds ont tracées pour nous, sur leurs plans, et dans lesquelles ils nous enferment par un trait au crayon, les zones de travail pour toute la semaine, les zones pour la moto et celles pour la drague, les zones de femmes, les zones d'hommes, les zones de pédés, les zones de tristesse, les zones de bavardage, les zones de chagrin et celles du vendredi soir, la zone du vendredi soir que j'ai perdue depuis que j'ai tout mélangé, et que je veux retrouver tant j'y étais bien, au point que je ne sais pas comment te le dire, mais, depuis, je ne travaille plus et tout est mélangé sur leurs salauds de plans, chaque soir j'ai cherché où était le vendredi soir où j'étais bien, sans travail demain, j'ai baisé sur un pont, j'ai traîné dans des quartiers étrangers, seul comme on ne peut pas le dire, tu viendras avec moi pour que l'on s'y retrouve, tu n'auras pas à avoir peur, car, moi, je cogne vite et sans timidité, et que le vendredi soir, avec leur fatigue et leur grande gueule, les 44

et plus de peur encore pour ceux qui ne leur ressemblent pas du tout. — le mec qui ramasse sa veste. qu'ils s'engueulent de peur. et qui regarde sa chemise. dans leurs bouches. qu'ils se cognent de peur. peur qu'on les regarde. furieux. les cheveux droits sur la tête. et je te montrerai la fenêtre où la pute regardait les habits qui se balancent. qui marche à toute vitesse. peur des autres loulous qui leur ressemblent trop. se démolissent la gueule avec plus de peur que nous dans leurs poings. 45 . son slip et sa cravate qui flottent comme des drapeaux en haut du lampadaire. tu vois alors un mec. il est à poil sous son manteau !. dans leurs jambes. tout le monde relève son col et se demande : où aller? où aller? la pute court après le mec comme une cinglée. furieux. peur qu'on rigole d'eux ou qu'on ne pense rien d'eux. tu viendras avec moi.mecs excités ont peur plus que nous. et la voix de la pute derrière : il est à poil sous son manteau. son pantalon. peur qu'on ne les regarde pas.

s'allonge devant les roues.elle-même à moitié à poil. furieux. tu vois le mec qui monte dans sa voiture. bon dieu. il doit bien s'arrêter. car je 46 . où aller. qui monte sur le capot : ne le laissez pas partir. la terre a l'habitude de refroidir les mecs et les nanas cinglés. il klaxonne comme un dingue. tout le monde qui s'éloigne en relevant son col : au secours. sans doute est-ce une de celles-là qui lui a donné la recette : tu vas dans le cimetière. ne le laissez pas partir ! — et le mec. mais la pute reste couchée devant la voiture. ne le laissez pas partir! — tout le monde est parti. seul. alors elle se laisse tomber de la voiture. cela me sape le moral d'aller dans cette rue-là. qui lui a dit que ce coup-là marchait ? et maintenant. et la pute qui s'accroche à la portière. tout le monde autour s'éloigne en regardant par-dessus l'épaule et cherchant où aller. comment croire ça d'une pute. sauf quelques vieilles putes. si même les putes. qui démarre quand même. qui met le moteur en marche. furieux. au secours. et le mec.

jamais on ne t'oublie. à donner envie de boire (s'il n'y avait pas la question de l'argent). je n'arrive pas à dire ce que je dois te dire. personne autour de soi. cela me rend malade. vous connaissiez la pute du quatrième étage ? on appelle les macs pour me faire dégager. morte d'avoir avalé de la terre ? on me traite de cinglé. tu as déjà vu quelque part qu'on te laisse à l'aise. vieux. j'y suis bien. mais ça. tout son temps devant soi. et alors je dirai : c'est chez moi. il n'y a pas 47 . morte. je me couche et tchao. vieux. je l'ai vue. moi. et maintenant d'y penser. d'être dans une chambre. vieux.demande toujours : vous connaissiez la pute. il faudrait être ailleurs. rien que d'y penser. avec l'ombre des arbres. pourtant. ici. vieux. plus cette question d'argent et cette saloperie de pluie. au cimetière. comme assis dans l'herbe ou des choses comme cela. qu'on n'ait plus à bouger. pas possible. de se barrer*d'ici (si on savait où aller). où je puisse parler. tu as déjà vu qu'on te laisse te coucher et tchao?. à l'aise.

on te pousse au cul. pas le temps de planer. on s'occupe de toi. déménage. tandis que le 48 .à s'en faire. et les cons de là-bas. il faut qu'on te déménage. pousse ton cul de là. va là-bas. le travail est là-bas. ils se laissent faire et ils débarquent ici. à coups de pied au cul ils te déménageront. les cons d'ici. si on laisse faire : nous. si tu veux travailler. et tu y vas. alors. on ne te laisse pas tranquille. puisque ceux des pays comme cela. lorsque je travaillais. jusqu'au Nicaragua qu'ils te pousseraient. et tu fais tes valises. c'est toujours ailleurs qu'il faut aller le chercher — pas le temps de s'expliquer. pas question de parler. plus loin et encore plus loin. je passais mon temps à faire mes valises : le travail est ailleurs. à l'aise. ils te disent : va là. pas le temps de se coucher dans l'herbe et de dire : tchao. et encore là-bas. pas question de dormir. on se laisse pousser à coups de pied au cul jusqu'au Nicaragua. pas question de planer. on les pousse bien au cul à l'aise et qu'ils débarquent ici. et tu vas là-bas.

qu'on se dit qu'on est tous plus ou moins étrangers mais tchao. on te pousse toujours plus loin. et quand tu te retournes. vieux. c'est toujours. que tu regardes derrière toi. tu es de moins en moins chez toi. mais qu'on s'arrête un bon coup et qu'on dise : allez vous faire foutre. là où tu vas aller. et jamais tu ne peux dire : c'est chez moi et tchao (ce qui fait que. que tu ne saches pas où tu vas. que toi tu racontes tes histoires et que ceux qu'on a poussés au cul depuis le Nicaragua ou n'importe où comme cela te racontent les leurs. tu seras encore davantage étranger. lui. j'ai toujours l'impression de quitter là où c'était davantage chez moi que là où je vais débarquer. 49 . si on se couche une bonne foi dans l'herbe et qu'on prend le temps de s'expliquer. je ne bougerai plus et vous allez m'entendre. quand je quitte un endroit. et ainsi de suite : tu es toujours plus étranger.travail. moi. toujours le désert). il est toujours ailleurs. et quand on te pousse au cul de nouveau et que tu pars de nouveau.

et moi. et moi je l'ai vu. à quoi cela sert que le Nicaragua il vienne jusqu'ici. et qui font des cartons sur tout ce qui s'envole au-dessus des feuilles. alors on voit bien. je me suis arrêté. sur tout ce qu'ils 50 . et qui tire sur tout ce qui bouge. ils me parlaient d'un général avec ses soldats qui encerclent la forêt. et ils m'ont écouté.maintenant. tranquilles. on s'écoute. là-bas. j'ai parlé de mon idée de syndicat international à tous les poussés au cul venus de je ne sais où qui débarquent ici pour trouver du travail. tout ce qu'on a à se dire. il y a un vieux général qui passe toutes ses journées et ses nuits au bord d'une forêt. et que moi j'aille là-bas. puisque partout ailleurs c'est pareil. et quand je travaillais encore. là-bas. j'ai écouté les Nicaraguas qui me parlaient de chez eux. je me dis : je ne travaillerai plus tant qu'ils se foutent de nous. sur tout ce qui apparaît à la lisière. on lui apporte des munitions dès qu'il n'en a plus. qu'ils se foutent de notre gueule. moi. on lui apporte son manger pour qu'il n'ait pas à s'en aller. j'ai écouté.

51 . plus je serai étranger. ils m'ont écouté et moi je les ai écoutés. entourent chaque forêt. et ils font des cartons sur tout ce qui bouge. je ne travaille pas non plus. plus je me laisse pousser au cul. les forêts. tandis qu'un général avec tous ses soldats parcourent les montagnes. je veux gueuler et pouvoir gueuler. je ne travaille pas. s'il n'y a pas de travail. c'est chez moi. je dis : ici. j'ai écouté cela et je me suis arrêté. même si on doit me tirer dessus. je veux me coucher. si le travail me rend dingue et qu'on me pousse au cul. et sur tout ce qui n'a pas ni la même couleur ni le même mouvement que les pierres. je veux m'expliquer une bonne fois. — làbas où tout ce qui bouge s'est caché dans les montagnes. l'eau et les arbres. fouillent les bords du lac. je veux de l'herbe. les bords de lacs.aperçoivent qui n'a pas la couleur des arbres ou qui ne bouge pas de la même manière. eux. l'ombre des arbres. et je me suis dit : ailleurs tout est pareil. je ne bougerai plus. eux ils finissent ici et moi je finirai là-bas.

dans une chambre où on passerait la nuit. sans qu'il y ait de ba52 . car je partirai avant que ce soit le jour.puisque c'est cela qu'ils finissent par faire : si on n'est pas d'accord. je t'aurais dit au moins ce que j'avais à te dire. si. avant que j'aie eu le temps. il faut que l'on se planque au fond d'une forêt. mais alors tant pis. pas de frime ni rien. toi. avant que tu en aies marre. comme cela. je ne suis pas le mec sensible ou à qui cela ferait quelque chose (et tu peux faire ce que tu veux). je partirai à temps. mais je connais les mecs balèzes. qui cognent et n'ont pas peur du sang. car si tu en avais marre. que tu me lâches en plein milieu. si on ouvre sa gueule. ici je n'arrive pas. mais ailleurs. et ils vous exterminent à coups de mitraillette dès qu'ils vous voient bouger. avant que tu ne veuilles te barrer. tu prends les casseurs les plus balèzes. une partie de la nuit. eh bien. calmement. à ces mecs-là. pas sensibles ni rien (le genre de balèzes dont on préfère qu'ils ne s'intéressent pas à vous quand ils sont excités). moi.

parce qu'aujourd'hui ça ne marche pas. prêts pour jouir tout ce qu'ils peuvent. alors. prêts pour être contents. si tu te barrais vite fait. il tombe dans les pommes. qu'ils voient. je ne suis pas le mec sensible. une petite goutte de sang (de leur sang à eux. parce qu'aujourd'hui tu pourrais le croire. mais que tu me prennes pour une nullité. il tourne de l'œil pour ce moins que rien. il y a toujours derrière ma tête. moi. tout d'un coup. dans le calme. n'importe où n'importe 53 . tandis que ceux d'ici n'ont rien derrière la tête. toujours prêts à jouir.garre. sans qu'ils soient excités. je ne peux pas être vraiment content. d'ailleurs. tu leur fais un petit trou d'épingle sur leur bras. des histoires de forêt où rien n'ose bouger à cause des mitraillettes. sans vraiment de raison). moi. mais. qui me reviennent tout d'un coup. ou des histoires de pute qu'on enterre sans qu'on ait des nouvelles. le balèze des balèzes. il devient blanc. ce n'est pas seulement cela. pas comme ceux d'ici toujours l'air content. prêts pour s'amuser.

très bien. leur sale foutre de cons. sans penser à rien d'autre qu'à leur petit coup.quand. je ne dis pas que cela ne marche jamais. mais par-derrière la tête. tout ces cons de Français prêts à jouir leur petit coup dans leur coin et rien derrière la tête qui les en empêcherait. comme là maintenant si tu ne te barres pas et que j'aie le temps. que je voudrais être comme n'importe quoi qui n'est pas un arbre. moi. tandis que. plutôt le mec qui ne jouit jamais vraiment complètement à cause de ces histoires. mais un jour). c'est toujours triste comme je ne sais pas comment je pourrais te le dire. à en foutre partout. avec cette histoire aussi que tu pourrais en avoir marre (parce qu'aujourd'hui peut-être je suis une nullité. mais je me dirais alors je ne sais quoi. et que tu pourrais te barrer avant. caché dans une forêt au Nicaragua. parfois même je suis bien. j'ai ces histoires derrière ma tête. nous en foutre plein la gueule. alors. je ne suis pas le mec sensible (tu peux faire ce que tu veux). comme le moindre oiseau qui vou54 .

et cela 55 . à suivre une belle nana pour la regarder. les trottoirs sont pleins de chercheurs de chambre et de donneurs de chambre. je ne suis pas comme eux. et si tu crois que c'est seulement pour parler. pourquoi faire autre chose que de regarder une belle nana. qui le visent. je n'ai pas sommeil. je n'en ai pas besoin comme dehors tous ces cons. plutôt que de regarder une nana. et l'ombre des arbres. je suis le mec. à marcher seulement. ce n'est pas ici que je pourrais te le dire.drait s'envoler au-dessus des feuilles. moi. et la regarder seulement. et guettent son mouvement. moi. plutôt que de parler. et même je suis le mec. et ce que je veux te dire. non. avec tout autour des rangées de soldats avec leurs mitraillettes. avec un ciel tout entier au-dessus de nos têtes. il faut que Ton trouve l'herbe où l'on pourra se coucher. ou alors une chambre où on aura notre temps. non. et rien de plus facile à trouver qu'une chambre pour une nuit. mais si tu crois que c'est seulement une chambre que je cherche.

et cela. moi. même si maintenant j'ai pris une sale gueule. toi qui ne changes pas. ce n'est pas pareil. courir de temps en temps. que ni mes cheveux ni mes fringues ne sèchent. rien ne bouge. j'évite les miroirs et je n'arrête pas de te regarder. les heures passent à côté de toi. et maintenant il faut que je t'explique tout. puisque j'ai commencé. la pluie a passé à côté de toi. que je ne voudrais pas regarder dans mon dos le miroir alors que toi. je nous paierais une bière — plutôt que du café — et alors on serait vraiment tout à fait bien. et s'il n'y avait pas cette question d'argent. toute ma vie je veux bien me balader. sans jamais parler. dès que je t'ai vu. rien ne prend une sale gueule. mais. toi tu n'es qu'un enfant. on s'en boirait quelques-unes comme j'en ai eu envie dès le début de la 56 . toi. c'est là que j'ai eu raison de comprendre que. marcher lentement ou plus vite. la pluie ne t'a même pas mouillé. m'arrêter sur un banc. tout te passe à côté.me suffit comme occupation. sans que tu te barres et me laisses comme un con.

juste pour deux cafés. mais ils me l'ont piqué dans le métro. qui vont faire quelque chose. il ne me reste plus rien pour toute la soirée que ce que j'avais comme petite monnaie dans la poche de devant. comme si je le cherchais. on le claquerait maintenant. des loubards qui cherchent. et une autre. je ne sais plus combien.k. un sale coup comme cela. j'en ai déjà bu une. — de ces loubards si bien sapés que j'ai toujours envie de courir derrière pour dire à l'un ou l'autre : donne-moi tes 57 . avec cette gueule qui ne trompe pas. des loubards sapés et qui tiennent la forme. dans le couloir du métro il y avait deux loubards. tout mon fric que je voulais claquer. et cassé la gueule encore. j'avais assez d'argent pour toute la soirée à boire autant de bières que tu l'aurais voulu et pour être o. et j'ai couru derrière eux.. ou trois ou quatre ou plus. s'il n'y avait pas cela que Ton me Ta piqué juste avant. pourtant. je cours derrière eux et je me dis : on peut se boire une bière ensemble. jusqu'à ce qu'ils me l'aient piqué.soirée.

je ne me retournerais même pas pour voir ce que je deviens). ils ne disent rien comme s'ils ne m'avaient 58 .. on verra bien ce que l'on fera. eux ne se retournaient pas. fais pas le con. je sens que je tiens la forme. on ne s'emmerdera pas —. tels quels sans rien changer. je me retourne. tes chaussures. le loubard derrière moi regarde son copain. je sens dans mon dos que l'un des deux met la main dans la poche de mon pantalon. pas de bagarre. je leur parle et il n'y a pas de raison que cela ne marche pas. ta démarche et ta gueule. ensemble. moi je ne bouge pas tout de suite. on passe le soir ensemble et personne ne s'emmerde. je vous invite et on se boit une bière. alors je me dis : mec. ils ne m'avaient pas vu. après. tes cheveux. s'il me les donnait. — mais en même temps que cela. moi je te donne ce que tu veux (et. qu'il tire mon portefeuille.fringues.k. je ne les quitte pas des yeux et je monte derrière eux dans le premier métro en me disant : je les invite et on se boit une bière. et dis : — o.

toujours sans me regarder : qu'est-ce qu'il veut. qu'ils se barrent avec mon fric (malgré ce que 59 . ils commencent à parler. comme s'ils ne comprenaient pas. celui-là? il nous cherche ou quoi ? qu'est-ce que c'est que ce mec ? pourquoi il nous les casse ? — ils me poussent vers la porte : on descend ce pédé à la prochaine station et on lui casse la gueule —. — o. ils se mettent d'accord. par les yeux. ne faites pas le con. et je me fais descendre à la première station sans que personne ne bouge. et c'est bien comme cela. comme cela. mais eux disent : ce pédé. qu'il attende. vous me rendez mon fric.k. vous me rendez mon fric. alors moi. tout le monde croit au pédé. et puis. et on lui casse la gueule —. on va boire un coup. de plus en plus fort. pour que tout le monde entende. ils se regardent toujours. je leur dis : o.k. petit à petit. alors. on se parle un coup et on continue ensemble —.. et quand ils ont fini de me casser la gueule comme au dernier pédé. personne ne réagit. personne ne croit au fric.pas vu.

reste là —. je ne bouge pas tout de suite : surtout. mec. loin. juste devant moi. je regarde. moi. juste à côté de moi il y a un Arabe qui se met assis et qui se chante tout bas des trucs en arabe (je me dis : ne t'excite toujours pas. c'est tout et cela va bien : il y a une musique. il y a une bonne femme qui s'est stoppée net pour reprendre son souffle. surtout). les cheveux dans le dos. sa gueule se mélange. elle se met à chialer. ne t'excite pas. un qui doit faire la manche au fin fond des couloirs (c'est o.k. et continue à passer jusqu'au bout 60 . ne bouge pas). et. il y a une vieille givrée. assise. sur la rambarde. sur l'autre quai. et devant moi je vois. qui fait des signes avec des sourires (je regarde. j'écoute. cela va toujours bien). assieds-toi sur le banc. je suis sûr que je vois : une fille en chemise de nuit. mais surtout. mec. dans sa chemise de nuit blanche. elle passe devant moi avec les poings serrés. derrière mon dos. mec. ne bouge pas. en haut.. habillée tout en jaune.je gueule et que personne ne croit). en face.

avec la fille en chemise de nuit. j'en ai ma claque de tous et j'ai envie de cogner. de leurs gueules à tous. mec. j'en ai ma claque. à l'autre bout de la station. j'ai envie de taper. de chacun avec sa petite histoire dans son petit coin. les affiches. les flics. les rames de wagons. les cheveux défaits. j'ai envie de le cogner. alors. tout d'un coup. cette fois ça y est. et moi. les raqués. j'en ai ma claque. qui continue de chialer. la bonne femme là-haut accrochée à la rambarde. au fin fond du couloir. les vieilles. cette saloperie de bruit. de tout ce monde-là. les contrôleurs.du quai. taper sur les distributeurs. et l'Arabe qui se chante son truc pour lui tout seul. j'en ai ma claque de leurs gueules et de tout ce fouillis. la vieille givrée en face. les murs de carrelage. le raqué dans mon dos. les lumières. moi. je ne me retiens plus. moi. cette saloperie d'odeur. les poings comme cela. je pense aux litres de bière que j'avais déjà bus et que j'aurais 61 . et sa chemise de nuit. j'ai envie de la cogner. les Arabes. je vais cogner.

si ensemble. sans qu'on le voie. et alors. et la voix de la vieille tout en jaune remplit tout.k. ils se répondent et vont ensemble comme si c'était préparé (une musique pas possible. mec. que tout s'est arrêté vraiment. là-bas. je saute les escaliers. on ne l'entend plus renifler. quelque chose d'opéra ou des conneries comme cela). je cavale à travers les couloirs. jusqu'à ce que tout s'arrête. je rêve encore de bière. et la fille en chemise de nuit. la bonne femme là en haut arrête de respirer. de bière. je sors du souterrain. je me dis : o. tout d'un coup. tout s'arrête d'un coup.. je cours. et dehors je cours. mais si fort. sauf la musique au fond. jusqu'à ce que tout finisse. tout s'arrête pour de bon : les métros ne passent plus. de 62 . et elle chante cela. le raqué joue cela. je me lève. jusqu'à ce que mon ventre ne puisse plus en contenir. et la vieille givrée qui a ouvert la bouche et qui se met à chanter d'une voix pas possible. l'Arabe se tait.bus encore. je restais assis avec cette envie de cogner. moi.

et le reste. et je ne sais toujours pas comment je pourrais le dire. les airs d'opéra. les putes et les cimetières. je te regarde. les loubards sapés font la chasse aux ratons. les raqués font la manche. la pluie. ne bouge pas. marna marna marna. ne dis rien. camarade. quel fouillis. camarades.bière. la pluie. quel bordel. les femmes. je t'aime. de la bière. je cherche quelque chose qui soit comme de Therbe au milieu de ce fouillis. de la bière. je me dis : quel bordel. je t'aime. la terre froide. camarade. et puis toujours la pluie. et je cours je ne me sens plus. je cours. je cours. la fille en chemise de nuit. les colombes s'envolent au-dessus de la forêt et les soldats les tirent. camarade. la pluie » (1977) . je te trouve et je te tiens le bras. je cours. moi. je rêve du chant secret des Arabes entre eux. et tu es là. j'ai cherché quelqu'un qui soit comme un ange au milieu de ce bordel. j'ai tant envie d'une chambre et je suis tout mouillé.

1988. théâtre. 1995. LA MARCHE. 1986. Entretiens (1983-1989). PROCÈS IVRE. . suivi de TABATABA. SALLINGER. LE RETOUR AU DÉSERT. LES AMERTUMES. théâtre. ROBERTO ZUCCO. 1998. théâtre. L'HÉRITAGE. UNE PART DE MA VIE. COMBAT DE NÈGRE ET DE CHIENS. théâtre. roman. 2003. théâtre. théâtre. 2001. 1998. DANS LA SOLITUDE DES CHAMPS DE COTON. 1985. théâtre. L E CONTE D'HIVER {traduction de la pièce de William Shakespeare). théâtre. théâtre. 1991. PROLOGUE. 1988. 1999. QUAI OUEST. 1983-1989.ŒUVRES DE BERNARD-MARIE KOLTÈS LA FUITE À CHEVAL TRÈS LOIN DANS LA VILLE. COCO et UN HANGAR À L'OUEST. 1984. 1990. théâtre. théâtre.

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