Transatlantica

Rev ue d'études américaines. American Studies Journal

2 | 2012 : Cartographies de l'Amérique / Histoires d'esclaves
Trans’Arts

Le regard à la dérobée : Night Windows (1928) d’Edward Hopper
HÉLÈNE VALANCE

Texte intégral
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Night Window s apparaît au premier abord comme l’œuv re d’un v oy eur. Dans cette scène de la nuit new-y orkaise, v ue furtiv e d’un intérieur éclairé depuis la rue obscure, on aperçoit le corps partiellement dissimulé d’une femme inconnue, dont on dev ine à sa tenue légère qu’elle s’apprête à regagner son lit. On rattache souv ent le tableau à une nouv elle de Sherwood Anderson, dont Hopper était lecteur, mettant en scène un pasteur confronté aux tentations de la chair après av oir découv ert qu’il pouv ait observ er la chambre à coucher de sa v oisine depuis son étude 1 . À plusieurs reprises, le rév érend Curtis Harman se laisse aller à contempler le corps dénudé de la jeune femme qui néglige de baisser les stores de ses fenêtres une fois la nuit v enue. Bien que le spectacle ici dépeint reprenne le premier effet de surprise prov oqué par la découv erte du corps féminin éclairé par la fenêtre ouv erte, il n’en partage pas le cadre quasiment pastoral. La femme entrev ue n’est pas une v oisine résidant dans une petite bourgade de l’Ohio, mais une inconnue croisée dans la métropole new-y orkaise. Night Window s appartient à l’espace v isuel de la grande v ille nocturne, où le v oy eurisme ne constitue plus le tourment de l’homme d’église enfermé dans son clocher, mais l’affaire quotidienne de centaines d’indiv idus s’observ ant les uns les autres. Une autre référence littéraire, tirée de A Hazard of New Fortunes de William Dean Howells, semble mieux conv enir à la scène. Howells décrit le rav issement des époux March dev ant les merv eilles que leur rév èle, de nuit, la ligne de train surélev ée longeant la troisième av enue :
At Third Av enue they took the Elev ated for which she confessed an infatuation. […] She now said that the night transit was ev en m ore interesting than the day , and that the fleeing intim acy y ou form ed with people in second and third floor interiors, while all the usual street life went on underneath, had a dom estic intensity m ixed with a perfect repose that was the last effect of good society with all its security and exclusiv eness. He said it was better than the theatre, of which it rem inded him , to see those people through their windows […]. What suggestion! What dram a? What infinite interest!2
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S’il garde quelque chose du regard prude du rév érend Curtis, Hopper est comme les March un habitant de la grande v ille, choisissant lui aussi le point de v ue du « El » pour Night Window s . La ligne suscite en effet dès son apparition l’intérêt des peintres new-y orkais, qui ne manquent pas d’en ex ploiter les ressources v isuelles. Elle figure dans de nombreux tableaux de l’Ashcan School et notamment chez le maître de Hopper, John Sloan, trav ersant son Six O’ Clock, Winter (1 91 2), The City from Greenw ich

3 4 V illage (1 922). qui dans d’autres œuv res de Hopper marque la projection d’une intériorité méditativ e v ers l’ailleurs. le spectateur se sent emporté v ers une lumière déclinante. L’artiste. que la courte robe que porte la jeune femme pourrait être emportée av ec autant de légèreté. comme dans Eleven A. et le v oy eurisme même de l’artiste. puisque c’est à lui qu’il emprunte son titre.M. Hopper lui consacre quant à lui un de ses premiers tableaux (The El Station. Et comme la grav ure de Sloan. Tout absorbé par le spectacle d’une jeune femme à la pose sensuelle. multipliant les points de v ue. non sans griv oiserie. répétée dans le rideau que soulèv e la brise (peut-être prov oquée par le passage du train ?). à gauche et au milieu. éclairées d’une lumière électrique crue. à droite. à l’inv erse. relay ant sy mboliquement le regard du spectateur. qui reposent sur la contemplation immobile de personnages au regard perdu dans le v ide. Le rideau flottant suggère aussi. parfois elles aussi dév êtues. ou encore 6th Avenue Elevated at 3rd Street (1 928). est ici présenté comme une reprise quelque peu ironique des époux v oy eurs de Howells. il ne v oit pas la scène bien plus prosaïque qui se déroule juste au-dessous de lui. Sloan est de toute év idence la première référence pour Hopper dans Night Window s . encadrée par l’embrasure éclairée de sa fenêtre. Ce dernier en dev ient donc doublement. témoignant lui aussi de l’humour de son auteur. Le fessier encadré par la fenêtre centrale apparaît presque comme un pied-de-nez pictural. le corps aperçu ici. raccourcissant les distances. A Room in Brooklyn (1 932). Le tripty que pourrait lui aussi se mettre en mouv ement. ou encore Morning Sun (1 952). poussée jusqu’au grotesque. 1 908) et l’une de ses plus célèbres grav ures (Night on the El Train. placé sous le signe du triv ial. en mouv ement. réduit à l’épaule. Hopper combine toutes ces sources : la contemplation statique des corps féminins dév eloppée chez Anderson et Sloan est reprise sur le mode l’ « intimité fugace » (« fleeing intimacy ») que prov oque le « El » chez Howells . montrant une deux ième femme occupée à étendre du linge sur une corde dont la diagonale relie la ménagère à l’espace du spectateur. v oire triplement v oy eur. les trois fenêtres illuminées formant quant à elles un tripty que ironique. et isolant dans l’obscurité des zones de lumière qui forment autant de percées dans la v ie priv ée des citadins. unit les aspects banal et érotique que Sloan répartissait entre deux figures distinctes. Cet intérieur est aussi singulier dans l’œuv re de Hopper parce qu’il est v u. où un abat-jour placé dev ant une tenture rouge diffuse une lumière de couchant. Le regard implicitement mis en scène dans Night Window s se distingue en effet de celui qui imprègne beaucoup d’autres œuv res de Hopper. dont la silhouette juchée sur le toit d’un immeuble au premier plan est d’abord difficile à percev oir. on a déjà commencé à le souligner. Night Window s manifeste la conscience de son propre regard. puisqu’il peut observ er l’intimité des deux femmes. 1 91 8). La grav ure que crée John Sloan en 1 91 0 souligne les potentialités nouv elles de v ision offertes par l’espace urbain nocturne. . Dans Night Window s . encourage ici. De l’un à l’autre. Les trois panneaux lumineux séparent comme en des moments distincts les div erses parties de la pièce : l’obscurité qui les encadre fait ressortir les écarts de luminosité entre les deux premières fenêtres. et un dernier pan. (1 926). Souv ent. incarné par la femme penchée sur sa tâche et oublieuse des regards ex térieurs. cette série d’ouv ertures lumineuses rappelant autant de . la moitié du dos et les jambes d’une femme v raisemblablement occupée à plier ses v êtements. c’est le personnage féminin qui regarde par la fenêtre. soustrait la scène à la fix ité d’un regard trop appuy é de v oy eur. Hopper donne souv ent à v oir des femmes seules. Le mouv ement indiqué par la courbe du dos de la jeune femme. et l’agencement des fenêtres sur la façade courbée suggérer un autre médium lié à l’obscurité. un regard centripète tourné v ers un intérieur ordinaire. le passage du train accompagnant le passage du temps à trav ers cette chambre de femme. Hopper présente comme une v ersion ex trême du profil perdu de Eleven A.M. absorbées dans l’observ ation d’un objet inv isible au spectateur. La fenêtre.

http://www.m fa.nga. ---.org/research/am erican_art/artwork/Sloan6 OclockWinter+ . incomplet. 1 9 3 2 . http://www. un regard qui se reconnaît comme déjà postérieur.org/en/edward-hopper/the-el-station. ---. Il joint à une tendresse malicieuse pour le triv ial et le transitoire un certain amusement face à sa propre finitude : c’est. http://www. 2 | 2012 L’identité américaine en peinture : American Stories. Nights Windows . object= 52 07 9 &im age= 1 1 81 5&c= gg7 1 .britishm useum . Pour citer cet article Référence électronique Hélène Valance. Bibliographie HOPPER. « The Strength of God ». http://www. Transatlantica [En ligne]. en dernière analy se. Winter. 1 9 1 0. ---.si. Room in Brooklyn. Morning Sun. at 3rd Street. 1 9 2 8.org/collections/object/room -in-brookly n- ---. Edward.hirshhorn. ---. ---. Le « El » que Basil March trouv ait si théâtral se rapproche en réalité encore plus du cinéma.si. http://www.prises de v ue sur une pellicule déroulée. http://www. La peinture de Hopper ajoute au paradox e en fix ant sur la toile cette v ision transitoire : le regard que pose Hopper sur la scène est un regard passé dans tous les sens du terme.revues. New Am erican Library . mis en ligne le 20 mars 2013. à la fois en mouv ement et en retard sur les faits.org/research/am erican_art/artwork/SloanNight_Windows.wikipaintings.gov /fcgi-bin/tim age_f? Notes 1 Sherwood Anderson. L’humour dont fait preuv e Hopper dans Night Window s tourne ainsi en auto-dérision. « Le regard à la dérobée : Night Windows (1928) d’Edward Hopper ». 1 9 52 . http://www. 1 9 1 8. Eleven A. Consulté le 23 mai 2013. De là peut-être son aspect fragmenté.edu/search-results/? edan_search_v alue= hopper&edan_search_button= Search+ Collection#detail= http%3 A//www. http://www.phillipscollection. à ce détail près que le spectateur est sujet à un mouv ement plus rapide encore que celui qu’il observ e dans le rectangle illuminé. ---. 6 6 . A Hazard of New Fortunes. 6th Avenue Elevated http://whitney . John. commissaire de l’exposition « Edward Hopper » au Grand Palais (10 octobre 2012 . 1 91 2.aspx? im age= nighteltrain.2 504 .edu/searchresults/search-result-details/%3 Fedan_search_v alue%3 Dhm sg_6 6 .org/en/edward-hopper/night-windows. SLOAN. 2 William Dean Howells. The El Station.M.phillipscollection. The City from Greenwich Village. Night on the El Train. 1 9 83 [1 89 0].colum busm useum . Six O’ Clock.htm .hirshhorn.org/blog/collection/m orning-sun/. 32499.org/Collection/JohnSloan/3 6 1 54 .wikipaintings.3 février 2013) [Texte intégral] Paru dans Transatlantica.org/explore/highlights/highlight_im age. 2 | 2012. 1 9 08. http://www.jpg&retpage= 2 51 09 . Nights Windows . New York. Paintings of Everyday Life [Texte intégral] . 1 922. . URL : http://transatlantica.org/5912 Auteur Hélène Valance Université Paris-Diderot Paris-7 Articles du m êm e auteur Interview de Didier Ottinger. 1 9 2 8.htm ---. 1 9 2 6 .

New York. du 12 octobre 2009 au 24 janvier 2010. 2 | 2009 Blakelock : sortie de nuit [Texte intégral] « The Unknown Blakelock» à la National Academy of Design. 25 septembre 2008 -5 janvier 2009. New York. Paru dans Transatlantica. 1 | 2009 Droits d'auteur Tous droits réservés . Paru dans Transatlantica.Au Metropolitan Museum of Art.

. 1928. Night Windows.Edward Hopper.

1912 .John Sloan. Six O’ Clock. Winter.

The City from Greenwich Village. 1922 .John Sloan.

Edward Hopper. The El Station. 1908 .

Night on the El Train.Edward Hopper. 1918 .

.Edward Hopper. 1926. Eleven A..M.

1932 . Room in Brooklyn.Edward Hopper.

1952 .Edward Hopper. Morning Sun.

1910 .John Sloan. Night Windows.