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Quinzaine littéraire 958

Quinzaine littéraire 958

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Lucien Logette : le retour de Bob Dylan

Un homme est passé...
Le parcours de Fernand Deligny

Un Moravia inédit Vertiges d’Éros
Gustave Moreau, Matta

Un Segalen enfin plausible Alain Rey
pour « la grande métisserie » de la langue

Godelier chez les Baruya
958. Du 1er au 15 Décembre 2007/PRIX : 3,80 e (F. S. : 8,00 - CDN : 7,75) ISSN 0048-6493

D’UNE QUINZAINE À L’AUTRE

À travers les revues
Lignes a 20 ans
La revue Lignes a été fondée il y a vingt ans pour analyser les causes de ce que nous subissons de plein fouet à présent : la fétichisation totalitaire que le « néolibéralisme » imprime à la marchandise. Elle avait aussi pour ambition d’endiguer ce mouvement qui embringue bien des révolutionnaires d’hier au nom de l’assomption d’une société sans classes, rêve proclamé réalité par Tony Blair en 1999. Dans cette sclérose intellectuelle, Lignes entend toujours et encore fédérer ceux qui persistent à voir une grande noblesse au mot de « communisme ». Son n° double « 23-24 spécial anniversaire » de nov. 2007 (480 p., 30 e) vient dresser un tableau de « vingt années de la vie politique et intellectuelle ». Le tableau est contrasté. On y trouve l’anthropologue Jean-Loup Amselle qui, parlant de « la fracture postcoloniale » (sujet qu’il reprendra dans un essai à paraître chez Stock en janv. 2008), remet en cause un livre publié par Alain Badiou aux éd. Lignes sur le sens à prêter au mot « juif » et brocarde son auteur comme contempteur de « la vulgate gauchiste des années 1960-1970 » quand il range Israël dans le camp des nantis. On y trouve parallèlement un article de Daniel Bensaïd qui invoque, lui, Badiou justement comme motif d’espoir d’alliance des forces vives autour de ce slogan : « Refuser inconditionnellement la célébration du fait accompli. Ne pas entrer dans le jeu de l’ennemi. Ne pas consentir ! ». n’est au silence, du moins au plus grand flou. Total : dans L’Humanité, « il n’y a pas de rubrique spécifique à la guerre d’Algérie et, de 1954 à 1957, la mise en page place le conflit en troisième et cinquième pages. Le nombre d’articles consacrés aux affrontements et aux violences est inférieur à celui du Figaro et du Monde ». Un autre chercheur, Alexandre Courban (Université de Bourgogne), enfonce le clou. Il montre dans ces mêmes Cahiers du journalisme que L’Humanité, de sa fondation par Jean Jaurès (1904) à l’assassinat de ce dernier (1914), n’a cessé d’accroître le nombre de ses brèves, quitte à presque les doubler en l’espace d’une décennie. « La mise en scène du fait divers » n’occupe que 6,57% de sa surface papier de 1904 à 1906, mais 12,29 en 1913-14. Pourquoi ? Alexandre Courban nous rappelle que L’Humanité ne fut le journal du « citoyen Jaurès », penseur peu enclin au sensationnalisme, que de 1904 à 1906 « avant de devenir un journal socialiste à six pages (1913-1914) » qui « réserve davantage de place aux faits divers qu’aux informations internationales – et ce, jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale – malgré l’aggravation de la situation internationale ». Les Cahiers du journalisme, publiés par les P.U.L (Presses de l’Université de Laval, Québec), sont distribués en France par l’École supérieure de journalisme de Lille (tél. : 0320304403). Le n°17 est vendu pour la somme de 20 e. Tadjikistan). On connaît moins bien celui que sa femme donna à Russie d’aujourd’hui (juin 1936). Il est ici reproduit. Citons également Magdeleine Paz (1889-1973) qui, exclue du P.C.F en 1927, anima alors dans la revue Contre le courant la vulgarisation des idées de Trotski en France. Elle fut aussi critique littéraire dans Monde de 1932 à 1933. En juin 1935, sur la photo du Congrès International des Ecrivains pour la Défense de la Culture , elle se tient à la droite de Paul Nizan. Son texte de soutien à Victor Serge fut alors publié dans un mensuel syndicaliste : La révolution prolétarienne. L’article sur Magdeleine Paz est signé Anne Mathieu. Elle est la directrice de publication d’Aden (11 rue des Trois Rois 44000 Nantes). Pour cet épais volume de 470 p., il en coûte 25 e (+ 5, 60 e de port pour la France à l’ordre de G.I.E.N).

Juristes et littéraires
Il y a beaucoup de droit chez des auteurs comme Melville, Kafka, Faulkner et Camus, tous auteurs d’œuvres où des avocats sont mis en scène. Dostoïevski et Flaubert au XIXe siècle ne s’en privaient pas non plus. Et le théoricien du « Law and Litterature », Richard H. Weisberg, l’auteur d’un recueil de critiques littéraires intitulé The Failure of the Word (1984), n’a cessé de montrer que les « récits de procédure » se retrouvent dès la tragédie grecque ou les sagas islandaises. La raison principale à ses yeux faisant que le droit habite la littérature tiendrait à ce que cette dernière se nourrit d’ambiguïtés. Exemple avec Camus : « si l’avocat qui apparaît dans la deuxième partie de L’Étranger parvient à obtenir une déposition montrant que Meursault ne voulait pas voir le corps de sa mère au moment des obsèques, nous avons, en tant que lecteurs, la capacité de trouver dans la première partie les informations narratives prouvant exactement le contraire ». (« Le droit dans et comme littérature », in Raisons politiques, n°27 entièrement consacré à l’œuvre de Richard Weisberg dans un dossier intitulé : « La démocratie peut-elle se passer de fictions ? », Presses de Sciences Po, 188 p., 17,50 e).

L’Humanité
Les Cahiers du journalisme, revue bi-annuelle qui en est à son n°17, publie dans sa dernière livraison un épais et riche dossier intitulé « Fait divers, faits de société ». Le fait divers serait-il un écran de fumée pour masquer l’incendie à bord ? Tel semble être l’avis d’Emilie Roche (Université de Lyon 2) dans sa contribution très explicitement intitulée « Le fait divers comme stratégie d’évitement des discours de presse écrite pendant la guerre d’Algérie ». Chiffres à l’appui, elle montre la gêne de l’organe du Parti des Travailleurs que l’appareil, rallié à la politique de « pacification » de Guy Mollet, contraignit si ce

Femmes, journalistes et révolutionnaires
La revue Aden du Groupe Interdisciplinaire d’Etudes Nizaniennes (G.I.E.N) consacre toute sa 6e livraison au double thème « Féminisme et communisme ». Bien des portraits de femmes plus ou moins proches de Paul Nizan se retrouvent là, ainsi qu’une brève anthologie de leurs meilleurs papiers. Parmi elles, citons d’abord celle qui fut la compagne de Paul Nizan, Henriette. En avril-mai 1934, le couple voyagea en Asie centrale et chacun en rapporta un reportage. On connaît bien celui de Paul Nizan publié dans Europe le 15 mai 1935 (sous un titre qu’il avait écrit en tadjik, « Zindobod Taçikiston », et qui signifie : Vive le

Éros au secret
Marie-Françoise Quignard, conservateur en chef à la Réserve des livres rares (BnF) est, en collaboration avec Éric Walbecq, bibliothécaire au département « Littérature et Art » (BnF), la commissaire d’une exposition sur l’histoire du fameux Enfer de ladite BnF. Histoire somme toute récente puisque c’est peu avant 1840 qu’une cote fut attribuée aux ouvrages échappant aux « bonnes mœurs ». Les romans libertins du XVIIIe s., alors constamment réédités, furent alors conservés... bien que qualifiés par un catalogueur de la fin du XIXe s., Henri Bouchot, de « marchandise idiotement obscène ». Cette exposition fait la part belle aux manuscrits de Sade, à l’œuvre érotique de Pierre Louÿs, connue qu’à la mort de ce dernier et dont Éric Walbecq s’est fait une spécialité. Michel Surya s’appesantit de son côté sur la relation entre Georges Bataille et ses pseudonymes. Pascal Quignard y évoque les « conduites clandestines » et la sinologue Nathalie Monnet montre comment Robert Van Gulik a triché avec l’érotisme chinois.

Cette exposition, « Éros au secret », est ouverte sur le site François-Mitterrand de la BnF du 4 décembre 2007 au 2 mars 2008. En parallèle, les ateliers trimestriels du livre, ouvert à tous dans le petit auditorium (hall Est) du même site de la BnF, sera entièrement consacré le 11 déc. (9 h 30-18 h) à la question « livre et censure ».

2004 à la librairie italienne Tour de Babel (10 rue du Roi de Sicile, Paris 4e, M° Saint-Paul).

Les mardis de l’IMA
Le 13 décembre à la salle du Haut-Conseil (niv. -9) de l’Institut du Monde Arabe (1 rue des Fossés-Saint-Bernard, Paris 5e), Tzvetan Todorov viendra nous entretenir de ses lectures, entre autres, d’Edward Saïd et de Geneviève Tillion autour d’une causerie intitulée « Barbarie et Civilisation ». Entrée libre à 18 h.

Eugenio de Signoribus à Paris
Ce poète italien, pour la première fois traduit en français (Ronde des convers, Verdier), est invité par l’Institut Culturel Italien (73 rue de Grenelle, Paris 7e) le 3 déc. à 20 heures. Le lendemain à 18 h., c’est à la Maison de la recherche de l’université Paris-Sorbonne (28 rue Serpente, Paris 6e) qu’on pourra le retrouver autour de l’évocation de son amitié avec Mario Luzi (19142005). Et le 5 déc. à partir de 18 h 30, il dédicacera ce recueil de poèmes composés entre 1999 et

Les jeudis de l’Oulipo
Les oulipophiles rompus depuis 1995 à participer aux réunions de l’Ouvroir de Littérature Potentielle sont invités cette année à suivre les séances dans le Grand Auditorium de la BnF sur son site François-Mitterrand (Quai François-Mauriac, Paris 13e). Le 6 décembre à 19 heures, François Caradec, Hervé Le Tellier, Jacques Jouet et les autres ont choisi pour thème les « chansons de geste ».

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SOMMAIRE DE LA QUINZAINE 958
PAR

EN PREMIER ROMANS, RÉCITS

FERNAND DELIGNY RENÉ DE CECCATTY E. L. DOCTOROW JEAN-FRANÇOIS HAAS IOURI MAMLÉIEV MARK KHARITONOV PETER STEPHAN JUNGK ALBERTO MORAVIA DACIA MARAINI A. MORAVIA / A. ELKANN ISAAC BASHEVIS SINGER MIHAIL SEBASTIAN

4 6 7 8 9 10 11

ŒUVRES

12 13

L ’HÔTE INVISIBLE PAR AGNÈS VAQUIN LA MARCHE PAR FRÉDÉRIC SYLVANISE DANS LA GUEULE DE LA BALEINE GUERRE PAR HUGO PRADELLE LE MONDE ET LE RIRE PAR CHRISTIAN MOUZE AMORES NOVI PAR GEORGES-ARTHUR GOLDSCHMIDT LA TRAVERSÉE DE L’HUDSON LES DEUX AMIS PAR MONIQUE BACCELLI LE PETIT ALBERTO VITA DI MORAVIA AU TRIBUNAL DE MON PÈRE PAR LILIANE KERJAN THÉÂTRE FEMMES PROMENADES PARISIENNES JOURNAL (1935-1944) BEAUVOIR DANS TOUS SES ÉTATS SIMONE DE BEAUVOIR BÉNIN : CINQ SIÈCLES D’ART ROYAL FÉÉRIQUES VISIONS MATTA VICTOR SEGALEN
PAR

MICHEL PLON

HISTOIRE LITTÉRAIRE

PIERRE PACHET

INGRID GALSTER 14 HUGUETTE BOUCHARDEAU

PAR PAR PAR PAR

NICOLE CASANOVA GILBERT LASCAULT GEORGES RAILLARD MAURICE MOURIER

ARTS

EXPOSITION HUYSMANS/MOREAU EXPOSITION MARIE DOLLÉ MAURICE GODELIER Y. COURBAGE / E. TODD ALAIN REY

15 16

BIOGRAPHIES ANTHROPOLOGIE LINGUISTIQUE

18 20 21 22

AU FONDEMENT DES SOCIÉTÉS HUMAINES PAR CHRISTIAN DESCAMPS LE RENDEZ-VOUS DES CIVILISATIONS PAR CHRISTIAN COMELIAU L’AMOUR DU FRANÇAIS, CONTRE LES PURISTES ET AUTRES CENSEURS DE LA LANGUE MIROIRS DU MONDE LIQUIDER LES TRAÎTRES, LA FACE CACHÉE DU PCF 1941-1943 POURQUOI BOURDIEU LES SCIENCES DU CERVEAU ET LA CONNAISSANCE BOB DYLAN, UNE BIOGRAPHIE LA REVUE BLANCHE BIBLIOGRAPHIE
PAR JEAN-CLAUDE

CHEVALIER

ALAIN REY

HISTOIRE SOCIÉTÉS SCIENCES SPECTACLES JOURNAL EN PUBLIC
LA QUINZAINE LITTÉRAIRE

J.-M. BERLIÈRE / F. LIAIGRE 23

PAR JEAN-JAQUES PAR PAR PAR PAR PAR

MARIE

NATHALIE HEINICH GÉRALD EDELMAN

24 25

PATRICK CINGOLANI LUCIEN NACCACHE LUCIEN LOGETTE ANNE SARRAUTE

FRANÇOIS BON PAUL-HENRI BOURRELIER

26 27 28

MAURICE NADEAU

Crédits photographiques P. 5 D. R. deligny P. 6 Catherine Hélie, Gallimard P. 7 Nancy Crampton/Opale P. 8 D. Gaillard/Seuil P. 9 John Foley/Opale P. 11 Paola Agosti/Opale P. 12 D. R. P. 13 D. R. P. 15 D. R. P. 17 D. R. D. R. P. 19 D. R. P. 20 Emmanuel Bovet P. 23 D. R. P. 35 Louis Monier P. 27 D. R.

Direction : Maurice Nadeau. Secrétaire de la rédaction : Anne Sarraute. Réception des articles : (e.mail : asarraute@wanadoo.fr) Comité de rédaction : André-Marcel d’Ans, Philippe Barrot, Maïté Bouyssy, Nicole Casanova, Bernard Cazes, Norbert Czarny, Christian Descamps, Marie Étienne, Serge Fauchereau, Lucette Finas, Jacques Fressard, Georges-Arthur Goldschmidt, Dominique Goy-Blanquet, Jean-Michel Kantor, Jean Lacoste, Gilles Lapouge, Omar Merzoug, Vincent Milliot, Maurice Mourier, Gérard Noiret, Pierre Pachet, Éric Phalippou, Michel Plon, Hugo Pradelle, Tiphaine Samoyault, Christine Spianti, Agnès Vaquin. In Memoriam : Louis Arénilla (2003), Julia Tardy-Marcus (2002), Jean Chesneaux (2007), Anne Thébaud (2007). Arts : Georges Raillard, Gilbert Lascault. Théâtre : Monique Le Roux. Cinéma : Louis Seguin, Lucien Logette. Musique : Claude Glayman. Publicité littéraire : Au journal, 01 48 87 48 58. Rédaction : Tél. : 01 48 87 48 58 - Fax : 01 48 87 13 01. 135, rue Saint-Martin - 75194 Paris Cedex 04. Site Internet : www.quinzaine-litteraire.net Informations littéraires : Éric Phalippou 01 48 87 75 41 e.mail : selis@wanadoo.fr Administration. Abonnements, Petites Annonces : Marguerite Nowak 01 48 87 75 87. Un an : 65 t vingt-trois numéros — Six mois : 35 t douze numéros. Étranger : Un an : 86 t par avion : 114 t Six mois : 50 t par avion : 64 t Prix du numéro au Canada : $ 7,75. Pour tout changement d’adresse : envoyer 1 timbre à 0,54 t avec la dernière bande reçue. Pour l’étranger : envoyer 3 coupons-réponses internationaux. Règlement par mandat, chèque bancaire, chèque postal : CCP Paris 15-551-53. P Paris. IBAN : FR 74 30041 00001 15551 53 P0 20 68 Éditions Maurice Nadeau. Service manuscrits : Marguerite Nowak 01 48 87 75 87. Catalogue via le Site Internet : www.quinzaine-litteraire.net Conception graphique : Hilka Le Carvennec. Maquette PAO : Philippe Barrot; e-mail : philippe.barrot@wanadoo.fr Publié avec le concours du Centre National du Livre. Imprimé en France

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EN PREMIER

Un homme
De Fernand Deligny nous arrivent les œuvres quasi complètes en un splendide volume, merveille éditoriale aussi atypique qu’enthousiasmante, conçue et voulue par Sandra Alvarez de Toledo qui a pour l’occasion fondé sa maison d’édition.
MICHEL PLON
FERNAND DELIGNY
ŒUVRES Édition établie et présentée par Sandra Alvarez de Toledo, avec des textes de Michel Chauvière, Annick Ohayon, Anne Querrien, Bertrand Ogilvie, Jean-François Chevrier L’Arachnéen éd., 1848 p., 557 images, 424 p. de fac-simile, 58 euros

n ne que les Oobjets peutsess’empêcher de penserpour une temps et les mœurs qui furent le cadre et les de incessants combats reconnaissance du différent, du marginal, en un mot de l’autre, radicalement étranger, que ces temps et ces mœurs ne se sont pas améliorés. D’expulsions policières en dépistages précoces, de triages sur fond d’analyse d’ADN en traitement médicamenteux d’enfants dits agités, nous sommes désormais entrés dans l’ère de la mise au pas, dans l’univers de la normalisation et de la standardisation, dans l’ordre du même, celui d’une philosophie muette qui peine à masquer derrière un paravent humaniste un incessant souci d’élimination de toute trace de folie. Face à cette insidieuse réglementation des actes et de la pensée, Deligny, on s’en rend compte à chaque page de ce volume, nous manque. Demeurent toutefois son œuvre, les voies qu’il a frayées, elles sont de taille, qui en guident encore aujourd’hui plus d’un. Né en 1913 dans le nord de la France – il mourra en 1996 dans les Cévennes – Fernand Deligny fut d’abord instituteur spécialisé, puis éducateur dans l’asile d’Armentières pour ces adolescents marginaux. que l’on se contentait alors, c’est encore bien souvent, trop souvent, le cas, d’enfermer comme des bêtes sauvages. Explicitement opposé aux conceptions de l’éducation telles que le régime de Vichy les développait, d’abord proche des courants dits de la pédagogie moderne qui deviendront avec Fernand Oury la pédagogie institutionnelle, il s’éloigne assez rapidement de ces conceptions dans lesquelles il discerne un souci par trop affectif, régulateur et comme tel irrespectueux de l’enfant dérangeant, un désir de « redressement » de la part d’adultes par trop imbus de leur savoir et de leur pouvoir. Il commence alors à afficher dans ses

premiers écrits ses propres conceptions, celles d’une prise en compte, tels qu’ils sont, sans souci de les changer ou même de les aimer, seulement de les aider et de les accompagner, de ces enfants ou adolescents arriérés, déficients, attardés mais aussi délinquants ou asociaux. Ce temps de son parcours et de son œuvre, car déjà il écrit articles, ouvrages, recueils de nouvelles (Pavillon 3, Graine de crapule, Les vagabonds efficaces), c’est celui qui se situe entre 1937 et 1947, le temps où « il devient Deligny », selon les termes de Michel Chauvière. Il est déjà fondamentalement « hors », hors de tout étiquetage, de toute catégorisation mais aussi, et très vite, incontournable, malmenant pour quiconque est un tant soit peu concerné par ce champ dit de « l’enfance

Une œuvre, un parcours profondément atypiques
en difficulté » et croit pouvoir faire œuvre plus ou moins rédemptrice. Deuxième temps, qui va de 1947 à 1962, celui de La Grande Cordée, cette association de prise en charge en cure libre et itinérante de ces mêmes marginaux, association qu’il fonde avec des militants communistes, trotskystes et anarchistes qui va retenir toute son énergie – il écrira moins durant cette période – puisqu’il s’agit là d’œuvrer à l’encontre des conceptions psychologisantes et moralisatrices de la Sauvegarde de l’enfance, intitulé qui provoque chez lui une alternance de hargne et de ricanements. De Paris trop encombré par cet intellectualisme qu’il a en horreur – dans la même optique il ne cessera de se méfier du langage, autre agent d’enfermement, de classification et d’évaluation – La Grande Cordée émigrera vers le sud est de la France, dans les Cévennes notamment où il retournera s’installer en 1968 jusqu’à sa mort pour y vivre dans ce lieu qu’il fonde, structure alternative, lieu de vie, endroit, cadre, où des autistes pourront vivre leur vie d’autistes sans être pris dans les rets de soucis thérapeutiques ou éducatifs. A s’en tenir à cette plus que brève évocation biographique, on demeurerait à côté de

ce qui constitue une œuvre, un parcours, profondément atypiques. On risquerait alors de rater le passage, dans la seconde partie du siècle dernier, d’un homme, auteur, inventeur, explorateur de l’univers intérieur des autistes, lutteur inclassable dont la démarche et les écrits feront plus qu’attirer l’attention de ses contemporains, philosophes autant qu’artistes, les influenceront comme en témoignent les correspondances et les échanges que Deligny entretiendra avec eux. De Louis Althusser à Gilles Deleuze, de Félix Guattari à Pierre Clastres, de Françoise Dolto à Alain Cavalier, de Jean Oury à Emile Copfermann qui fut son ami et son éditeur chez François Maspero, on ne compte pas ceux qui sont venus tout à la fois l’écouter, l’interroger pour s’en retourner eux-mêmes questionnés par cet homme à la pensée et au verbe déstabilisants Immense lecteur des textes philosophiques et littéraires qui alimentèrent sa réflexion et le firent se détourner constamment de toutes les formes de pensée porteuses, fut-ce dans un terme lointain, d’une quelconque visée orthopédique, il ne cessa d’échapper, de contester, d’inventer et de remettre en chantier ce qu’il avait luimême inventé et qui risquait toujours de faire système. Le cinéma, et plus tard la photographie seront pour lui d’autres moyens d’accompagner les autistes, de les inscrire dans sa démarche en s’inscrivant lui-même dans leur monde : certains de ses films

Le cinéma la photographie
recevront l’aide plus ou moins ponctuelle de cinéastes qu’il a lui-même soutenu ou conseillé dans leurs premiers pas – ainsi de François Truffaut qui suivra ses avis féconds pour certaines scènes des 400 coups – et finiront, ce fut le cas de celui réalisé entre 1962 et 1971 avec Josée Manenti, Le Moindre geste, par avoir la couverture des Cahiers du cinéma et être présenté à Cannes en 1971 grâce à l’appui de Chris Marker. Mais cette activité foisonnante, ces échanges et ces rencontres, ce militantisme qui refuse d’en être discipliné – fidèle au

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EN PREMIER

est passé...

FERNAND DELIGNY

Parti Communiste, il donnera son dernier entretien à L’Humanité en juillet 1996 mais ne cessera d’être contestataire – ce sens de la poésie, du dessin, cette nécessité impérieuse d’écrire, tout cela ne tient, ne fait sens qu’à cerner le fondement d’une démarche à la fois unique et toujours subversive. Une démarche porteuse, aujourd’hui encore, d’une sourde menace, celle d’une mise en cause, peut-être désespérée, de tous les systèmes, de toutes les idéologies, voire de toute une civilisation qui même en ses formes les plus subtiles n’a pu, voulu ou su faire rempart aux modes de pensée qui ont fait, et continuent de faire, de l’asservissement et de l’exclusion leur logique fondamentale. Fernand Deligny n’était pas dupe du maquillage que constitue le recours de ces discours soit disant humanistes à ces termes d’homme et d’amour qui échouent à modifier quoi que ce soit d’une réalité viscéralement irrespectueuse. Le rejet toujours réaffirmé par Deligny de

toute forme de psychologie, de morale, voire de pédagogie dont il considérait qu’elles ne cessaient de se révéler inaptes à la prise en compte de la déficience comme telle, est-ce que cette démarche, que tous, tout le temps, ont échoué à domestiquer, ne pouvait trouver quelque articulation avec la psychanalyse ? Dans son intervention qui situe on ne peut mieux le caractère potentiellement explosif de la trajectoire de Deligny, Bertrand Ogilvie pose la question, pour y répondre sans indulgence : reconnaissant que si la psychanalyse « a sans doute établi définitivement que le fou n’est pas extérieur à l’humanité », attestant qu’en certaines approches Deligny rejoint des dimensions lacaniennes, il constate cependant que la psychanalyse n’échappe pas, les raisons en sont multiples, à la tentation dogmatique et orthopédique, demeurant indifférente ou plutôt sourde « à l’inouï de la déficience et des manières d’être déconcertantes qui peuvent en découler (...)

que Deligny avait clairement perçue après d’autres (Foucault, Castel) ». De fait, aujourd’hui, ils sont nombreux les psychanalystes qui, reclus dans leurs institutions ou dans leurs cabinets, ignorent, bien plus que leurs aînés, Lacan ou Maud Mannoni entre autres, cet agitateur, ce perturbateur que fut Fernand Deligny. De celui-là dont la trace – l’un de ses termes clés - demeure profondément inscrite, Roger Gentis écrivait ici même que « Personne n’a travaillé autant que lui l’art de penser à côté – à côté de tous les systèmes, de toutes les théories, de toutes les doctrines ». Dans son intégralité, sa diversité et sa richesse, cet imposant volume, que viendront compléter sans doute un jour les correspondances, témoigne de la puissance d’une démarche qui, pour peu qu’on la lise et que l’on veuille s’en inspirer, continue de bousculer les modes de pensée et les approches les mieux établis.

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ROMANS, RÉCITS

Sur un amour perdu
Quand on ouvre ce livre, il est prudent de prendre grand soin de la bande. Elle sera fort utile pour l’image qu’elle donne à voir : un « détail » d’un tableau du peintre slovène Josef Tominz - Jozef Tominc – : « Tableau médiocre d’un peintre mineur. » L’œuvre date de 1829. Elle se trouve au musée de Ljubljana sous la référence « Les trois dames de la famille Moscon ». AGNÈS VAQUIN
RENÉ DE CECCATTY
L’HÔTE INVISIBLE Gallimard éd., 180 p., 14,50 euros

es dames, la et ses deux Cappartenaient tantequi jadissociéténièces, à la haute autrichienne de Trieste. Ce a intéressé le peintre et retient actuellement René de Ceccatty, c’est l’anecdote qu’impliquent leurs postures et qui s’adresse à l’imagination de qui les regarde. Les deux plus jeunes sont manifestement en état de sidération, le regard fixé sur « l’hôte invisible » qu’on suppose posté au côté du peintre. Leur tante, plus âgée, s’inquiète du mauvais geste qu’elle prévoit, l’une de ses nièces s’apprêtant à verser une boisson – café, thé ou chocolat – à côté de la tasse prévue à cet effet, tant la jeune femme est absorbée par le spectacle qu’elle a sous les yeux. Une reproduction du tableau sous l’espèce d’une carte postale est à l’origine de l’histoire d’amour que le narrateur se propose de raconter et la raison en est que cette image va tout au long du livre lui servir de métaphore. Josef Tominz se reconnaissait comme le disciple d’un peintre maniériste florentin du seizième siècle, Angiolo Torri, dit Bronzino. Le propos de René de Ceccatty adopte la tendance et ne se présente pas sans une préciosité certaine. Pour qui ne connaîtrait pas personnellement l’auteur, il serait vain de s’interroger sur la part d’autofiction impliquée dans la « réorganisation littéraire » du roman. Le prétendu narrateur ne cache nullement le fait que sa vie et son écri-

RENÉ DE CECCATTY

ture soient étroitement liées. Il fait de fréquentes allusions à cinq romans consacrés à un amour antérieur. L’hôte invisible double en quelque sorte le livre qui suivit et qui participait de sa peine de cœur : « le livre des limbes », un livre mort-né.

Héroic fantasy à Sèvres
La science-fiction pose des problèmes particuliers de traduction. Ils seront évoqués par un spécialiste de ce genre, Patrick Dusoulier, ainsi que Sylvie Miller (Grand Prix de l’Imaginaire 2003) le 8 décembre de 16 h 30 à 17 h 30 à « l’esc@le » (51 Grande Rue, 92310 Sèvres, tél. : 0149660306) dans le cadre des « 4e rencontres de l’Imaginaire » à l’occasion desquelles on pourra côtoyer quelques maîtres du genre : Roland Wagner (Prix Bob Morane 2004), Xavier Mauméjean (Prix Rosny 2005), Jean-Pierre Fontana (Prix Cyrano 2006), ainsi que des revues spécialisées dans l’histoire des littératures populaires comme « Le Rocambole ». Renseignements à la bibliothèque-Médiathèque de Sèvres : 0141141149.

Les arts du spectacle à Rouen
Les arts du spectacle ont une histoire, région par région. Celle qui nous est proposée à Rouen jusqu’au 1er février a trait à la Seine maritime de 1650 à 1960. Documents à l’appui, on découvre quelle évolution fut celle de l’acteur et de ses techniques de jeu. Cette exposition qui se tient 7 rue du Docteur Rambert (Opéra de Rouen) est d’accès gratuit (tlj sauf dimanche : 14-17 h) ainsi que les deux conférences données le 3 décembre par des professeurs de lettres de l’Université de Rouen, la première sur « Théâtre et politique à Rouen (17761793) » et la seconde sur « la critique théâtrale à Rouen (1800-1850) ». Entrée à 18 h.

Ce même narrateur réfléchit constamment sur les difficultés qui surgissent autour des textes qui en disent trop sur ceux qu’on a aimés. Il y a ici comme plusieurs mises en miroir ou en abîme : le tableau insolite qui réfléchit l’histoire et inversement, le livre qui fut écrit après la rupture, ensuite édité et retenu in extremis au moment de sa diffusion après consultation du principal intéressé : « En lui demandant son avis, je créais une dangereuse confusion entre la littérature et la vie. » Vingt ans après, l’amant est mort, mais le livre avorté est toujours là entre l’écrivain, le tableau, la mémoire tenace du disparu, ses enfants et particulièrement sa fille. C’est elle qui, ayant eu connaissance du lien homosexuel de son père et le jugeant « inacceptable », fut à l’origine de la rupture. C’est elle aussi qui, maintenant, rouvre la blessure au moyen de cette reproduction qu’elle retourne à l’envoyeur, prélude à une entrevue délicate. Avant que n’advînt l’ère du « coming out », l’amant qui vivait son homosexualité comme une « malédiction » fit le choix du secret et de la clandestinité. Il préféra la respectabilité et les amours de fortune à une passion affichée et vécue : « Le mensonge avait triomphé. La morale ? Quelle morale ? » La morale sociale, naturellement. Mais la publication n’aurait-elle finalement pas causé moins de dégâts que cet inédit, que ce manuscrit resté entre les mains des protagonistes ? Le narrateur évoque le goût de son ancien amant pour les « romans homosexuels ». L’expression laisse perplexe. De quoi s’agitil ? Un roman consacré à l’histoire d’une passion homosexuelle est-il pour autant un roman homosexuel ? Le narrateur et son amant anonyme n’ont-ils pas vécu une de ces « brèves rencontres » trop vite brisées par les engagements familiaux antérieurs et par le poids de la censure sociale ? Une de ces rencontres uniques dont on nourrit la nostalgie toute sa vie, soit pour avoir cru rencontrer enfin l’autre moitié de son âme, soit par la pure et simple saveur de la frustration liée au renoncement ? Le stéréotype a déjà été si souvent mis en mots et en images, voire en musique, et l’homosexualité n’y joue qu’un rôle secondaire... Quoique plutôt sophistiquée, cette méditation sur un amour perdu et la difficulté sinon l’impossibilité de l’oubli est loin d’être sans charmes. Elle plaira aux esprits rêveurs et romanesques, à ceux qui savent trop bien que : « Nous sommes entourés de morts, de relations insatisfaites, d’amours ébauchées et détruites, de désirs inapaisés. »

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ROMANS, RÉCITS

Le bruit et la fureur
La Marche retrace la campagne victorieuse du général Sherman, à la tête de 62 000 hommes, à travers la Géorgie et les deux Caroline entre 1864 et 1865. Doctorow fait du dénouement de la guerre de Sécession une sorte d’apocalypse, la rencontre entre une monstrueuse colonne de soldats et une région qui s’effondre de part en part, prise entre des velléités de résistance désespérée et un douloureux renoncement. FRÉDÉRIC SYLVANISE
E. L. DOCTOROW
LA MARCHE The March trad. de l’américain par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso L’Olivier éd., 383 p., 22 euros

roman parti pris qui Lefaitdès lesadopte unune guerre réalistetout. d’une guerre avant Ainsi, premières pages, les troupes de l’Union sont-elles présentées comme effrayantes : « Ce n’était pas quelque terrifiant météore, le tonnerre, la foudre ou le hurlement du vent, mais une vibration qu’ils percevaient par les pieds, une résonance, comme si la terre frémissait ». A mesure que l’on avance dans l’histoire, les descriptions sensorielles, particulièrement olfactives, des soldats se font plus dégoûtantes. L’armée de Sherman est d’abord une formidable machine à absorber. Les personnages du roman semblent d’ailleurs tous liés les uns aux autres, de manière plus ou moins évidente, dans un grand mouvement qui emporte tout sur son passage. En effet, sont habilement mêlés des personnages historiques (comme les généraux Sherman et Grant et même Lincoln qui fait une apparition spectrale à la fin du roman) à des personnages purement fictifs, parfois propulsés brutalement sur le devant de la scène. Les deux camps semblent n’en faire souvent qu’un car les Confédérés, soit qu’ils se rendent, soit qu’ils se rallient, ont leurs destins liés aux hommes du Nord, tantôt exécrés, tantôt attendus comme ceux qui vont mettre un terme à la guerre. Il est du reste assez difficile de trouver un héros à ce roman dont le point de vue oscille sans cesse entre ses multiples protagonistes, donnant une impression continue de tourbillon, parfois jusqu’à l’excès, encore accentuée par l’absence de ponctuation relative aux dialogues. Toutefois, quelques personnages, tous marqués par une forme d’ambiguïté, ressortent de cette épopée pleine de bruit et de fureur. Jeune fille métisse du Sud, Pearl est issue de l’union entre un planteur et une esclave, et passerait aisément pour blanche si elle ne parlait comme une Noire. Son travestissement est double, car à l’illusion de la couleur, elle ajoute l’ambiguïté sexuelle quand, pour la protéger des soldats, le général Sherman en personne en fait son tambour en lui donnant un uniforme de garçon. Elle incarne parfaitement la confu-

sion à l’œuvre dans le roman, à l’image de cette Amérique déchirée qui vit la période la plus difficile de son histoire. Elle connaît l’amour avec un soldat blanc de l’Union, Stephen Walsh, écoeuré par l’incrustation du racisme dans les mentalités du Sud. Wrede Sartorius, médecin allemand des troupes de Sherman, n’est pas dénué d’ambiguïté lui non plus. Bourreau de travail obsédé par le cerveau, il prend prétexte de la blessure d’un soldat pour mener sur lui des expérimentations médicales poussées, rendues avec une précision hors du commun. Personnage fascinant, il force l’admiration de son entourage et notamment d’Emily Thompson, fille d’un notable du Sud qui se rallie à l’Union en devenant infirmière. Il met son savoir médical au service de sa passion pour elle d’une manière bien peu orthodoxe, puisqu’en voulant la préserver de toute douleur, il lui sectionne l’hymen avant de lui faire l’amour pour la première fois... Enfin, le général Sherman lui-même est également présenté sous plusieurs visages : tantôt optimiste, tantôt boudeur, souvent survolté, insomniaque, il avoue à la jeune Pearl avoir parfois envie de pleurer. Son sens de l’honneur, sa conscience de classe et sa détermination à avancer coûte que coûte lui donnent une aura impressionnante, qui ne le préserve toutefois pas de la critique. Car Doctorow entreprend aussi de faire l’analyse des atrocités de la guerre de Sécession, en la regardant comme le premier conflit moderne. Les nombreuses descriptions de batailles, très documentées, sont le lieu d’une réflexion sur la responsabilité des uns et des autres. L’armée de l’Union est aussi une redoutable machine à détruire, par exemple quand elle rase la ville de Columbia en Caroline du Sud, s’adonnant aux pillages et aux incendies les plus meurtriers. Le sentiment de panique qui s’ensuit, qui touche même les officiers, vaut au lecteur des pages à couper le souffle. La sauvagerie des Yankees semble incontrôlable. Parallèlement, lorsque ces mêmes troupes arrivent sur une plantation, un vieux propriétaire qui refuse de se rendre se tourne vers ses esclaves désemparés et les enjoint ironiquement à se rallier à elles dans un discours terrifiant de violence, empreint d’un esprit féodal dont on se doute que Doctorow le réprouve. L’auteur ne joue donc pas luimême la carte de l’ambiguïté en renvoyant tout le monde dos à dos, mais il décrit de manière très complexe et très subtile la manière dont une « noble » fin peut justifier

E. L. DOCTOROW

les pires moyens, montrant qu’une barbarie peut en remplacer une autre. Ce qui fait aussi la spécificité de la guerre de Sécession, outre sa violence et son ampleur, c’est son caractère médiatique. Grâce à deux personnages d’un genre nouveau, un photographe noir assistant dont le maître blanc est mort et un journaliste de guerre anglais déboussolé dans ce monde étranger, Doctorow nous plonge dans une guerre dont les conteurs sont aussi des acteurs, parfois à leur corps défendant. Le premier, Calvin Harper, cherche obstinément et maladroitement à rapporter des images du conflit quand le second, Hugh Pryce, veut faire un compte-rendu d’une guerre qui lui échappe, notamment dans sa dimension raciale. Doctorow trouve dans ces difficultés à représenter le conflit matière à réfléchir sur son propre travail de représentation. Il souligne ainsi, dans ce très beau roman, que l’on peut encore appréhender poétiquement, pour le comprendre, ce conflit vieux d’un siècle et demi.

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ROMANS, RÉCITS

La langue fraternelle
À travers les souvenirs de guerre d’un vieil homme, Jean-François Haas, écrit un roman riche et complexe sur la culpabilité, la violence, la survie, l’art et l’imagination. HUGO PRADELLE
JEAN-FRANÇOIS HAAS
DANS LA GUEULE DE LA BALEINE GUERRE Seuil éd., 384 p., 21 euros

Terreur, un homme mené, sur un Sleous la onbrinquebalant, versestl’échafaud où, chariot il sait, le décapitera. Sous les huées de la foule, dans l’agitation qui précède l’exécution, il ne se départ ni de son calme, ni de sa lucidité : il continue de lire, obstinément, jusqu’à l’extrême limite, un livre dont enfin il corne la page. Ainsi Jean-François Haas commence-t-il son roman par une brève et étonnante digression qui traduit bien la posture qu’adoptera son livre, celle de l’intelligence, d’une résistance, d’un retranchement contemplatif, d’une enceinte de l’imagination, de la célébration de sa puissance et de sa vigueur, de l’obstination de l’art et de l’enjouement de la beauté. Dans la gueule de la baleine guerre, roman de la mémoire de l’art, de l’innocence perdue, de l’atrocité de la guerre, de l’amitié et des générations séparées, englobe différentes époques et s’élabore sur plusieurs strates de narrations. Trois jeunes hommes enrôlés dans l’armée allemande partagent une amitié enclose dans la culpabilité des guerriers, des atrocités qu’ils commettent – Joseph (le narrateur), Franz (l’ami et le témoin) et Friedrich (un héros), jeune intellectuel sensible, passionné par Dürer. Lorsque Friedrich meurt, atteint par un éclat d’obus, les deux autres récupèrent ses reproductions de tableaux de Breughel, Dürer, Raphaël, Michel-Ange ou encore de Bosch

retraite, entreprend de rapporter en apprenant la mort de son camarade Franz en Australie. Il l’entremêle de considérations d’ordre personnel : le bilan de sa vie, son angoisse devant la transmission, sa culpabilité, et son amitié naissante avec Alexandre, jeune garçon qui exerce son service civil dans cet hospice et qui tape à l’ordinateur le recueil du vieil homme. La composition de cette trame est complexe, l’énonciation s’apparente à une difformité – de la narration, de la mémoire, de l’invention, de la guerre, des images –, elle fait s’entremêler différentes temporalités, des modalités changeantes, contaminées les unes par les autres. Ce sera néanmoins cette disparité qui donnera une unité au roman, un rythme très particulier, une certaine forme d’universalité enthousiaste et désenchantée. Haas distribue la narration entre le vieil homme qui se parle à lui-même, qui confie ses souvenirs, les conversations qu’ils eurent Franz et lui, des remémorations qu’il confie comme au détour de ce qu’il dit, faisant s’entremêler à la fois les périodes, le fait et la fiction, les échanges de vues avec Alexandre. Tout ceci se double du rapport qu’il fait de cette fresque qu’ils imaginèrent et de la genèse en quelque sorte de cette fiction, de ce

moment de renaissance qui assaille le texte. Joseph s’adresse à tous, à travers le temps – Friedrich, Franz, Alexandre, son propre fils, au monde entier. Le roman de Jean-François Haas propose une grande réflexion à la fois sur la culpabilité, l’horreur de la perte de l’innocence, la passivité devant l’histoire monstrueuse qui advient, et sur les dispositions que prennent

La gueule de la baleine
les personnages pour s’échapper de cette insupportable situation, survivre péniblement, et recouvrer une certaine forme de grâce. Serait-ce la fiction, serait-ce la contemplation, la beauté, la mémoire que l’art nous insuffle, les possibilités inénarrables que la peinture et la littérature proposent ? Si l’histoire que Joseph confie peu à peu, interroge l’Histoire, les totalitarismes, pose la question de la responsabilité collective, du remords incessant, elle la contrebalance d’une douce croyance en un pouvoir de l’image, de la susurration que l’on a besoin de figures, de faire passer une histoire dans une autre, de « croire que l’on est encore vivants ». Ce livre apparaît comme un gouffre de la langue, selon le gouffre de la guerre ; c’est la gueule de la baleine guerre ou de la baleine langue dans laquelle, tel Jonas, nous entrons sans savoir si l’on peut en sortir. Haas sature son texte, le compliquant, en dérivant ces formes, en les emboîtant toujours habilement les unes dans les autres. Parfois, il agace, parfois il virevolte. Il signe un premier roman de la maturité, un livre du repos en même temps que de la furie. Le roman n’échappe pas à quelques écueils qui amoindrissent la qualité de l’ensemble : des réflexions théoriques convenues ou inutiles, des considérations d’ordre général assez faibles qui brisent l’élan de la narration. Néanmoins, il surprend, révèle une langue plastique, revigorée, à la fois lyrique et goguenarde, virtuose et inventive. La langue de la baleine se découvre dans sa longueur et dans son rythme. « Frère / Frère n’aie pas peur / C’est pour te dire Frère que nous sommes venus » Le destin de tous ces hommes – Joseph, Friedrich, Franz, Grégoire – ne se trouve que dans leurs voix mêlées, changeantes, reprises. Ils se tiennent par la parole comme par la main : la parole du pardon, des frères, d’eux à eux-mêmes proférée, celle qui les sauvent de l’horreur, de l’inhumanité du monde. La langue fraternelle est, peut-être, la seule réponse à l’universalité du mal.

Frères en barbarie
ou Van Eyck. Ils sont fait prisonniers par l’armée russe, déportés ensuite dans un camp où ils survivent et espèrent en se racontant l’un à l’autre une histoire très longue. « Et nous, frères en barbarie, et là-dedans pauvres hères devenus, mendiants de peutêtre nous-mêmes, nous n’avions sous la table où festo-yaient la haine et la mort que nos pauvres mots à partager... » Pour cela, ils s’inspirent de la trame d’un livre du XVIe siècle, Les aventures de Grégoire, à laquelle ils intègrent l’univers imaginaire suscité par les peintures qu’ils contemplent sans cesse. C’est cette fiction que Joseph, vieil homme qui finit ses jours dans une maison de

JEAN-FRANÇOIS HAAS

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ROMANS, RÉCITS

Deux questionneurs de l’existence
Avec Iouri Mamléiev (né en 1930) et Mark Kharitonov (né en 1937), deux noms depuis longtemps confirmés en Russie, l’exercice de l’écriture revient à interroger la vie, mais sur deux modes différents. CHRISTIAN MOUZE
IOURI MAMLÉIEV
LE MONDE ET LE RIRE trad. du russe par Anne Coldefy-Faucard Le Serpent à plumes éd., 323 p., 21 euros

MARK KHARITONOV
AMORES NOVI trad. du russe par Régis Gayraud Fayard éd., 120 p., 12 euros

est ensemble de récits distincts le premier (Éclairs d’un Amores novidont unvraiment échotroistitre du orage nocturne) fait au livre. L ’auteur s’immisce dans la conscience d’une jeune fille et suit, en compagnon de route plus qu’en observateur immobile et écarté, ses interrogations, ses impressions, ses changements d’état d’esprit. Tout est dans les modifications d’une âme soumise aux lieux et aux hommes. Un bois clos. Des gardiens. Une vieille femme et son travail de céramique. La végétation, l’humidité, la terre, la peau, les corps, l’argile, les formes, les écoulements, les odeurs sont drainés par une écriture qui accompagne les tâtonnements d’un être, les mouvements de sa conscience et de la sensualité où le grossier et le subtil sont unis. « Au comble du bonheur, la boue ramollie clapotait, faisait des bulles, s’écoulait en torrents, jaillissait en petites fontaines d’orfévrerie. Des germes à l’étroit dans leur gangue se libéraient, s’étiraient en grommelant sous les ruisseaux. S’accordant au chant de la lumière, l’humidité gargouillait, bouillonnait, pétillait à la surface de la peau, gémissait, sanglotait, prise de langueur, ruisselait entre les jambes ouvertes, et tout se fondait, se dissolvait en elle, se purifiait. » Le titre (Éclairs d’un orage nocturne) résume bien le verbe et la démarche de Kharitonov qui procède par lueurs, imbibition et détours obscurs. Révolte, le deuxième récit, s’éloigne du monde concret et de la nature dans une interrogation sur l’emploi du je et « une tentative de ce que l’on nomme cerveau pour pénétrer en soi-même ». C’est pareillement un récit sur la modification des états de la conscience, mais celle-ci ne reflète qu’elle-même et laisse le monde tangible à l’écart. « ... est-ce que l’on peut se représenter une idée qui sorte des limites de ce cerveau et inclue le cerveau lui-même ? on commence à penser : peut-être cela est-il entré dans un projet que l’on ignore ? Peut-être, pour ce projet, étais-tu

nécessaire à quelqu’un, comme instrument, en quelque sorte ? Pour essayer, pour entrouvrir, pour explique quelque chose d’inaccessible par un autre moyen ?... » Kharitonov suit les dédales de l’idée et des idées où il est « impossible de retrouver la simplicité perdue ». Mais il s’agit pour lui de chercher à poser toujours plus précisément, – et comme de se tenir au plus près d’une exactitude que veut mieux atteindre et que semble repousser en même temps le langage, — la question de la vie et de son sens, et des voies multiples qu’elle ouvre. Qu’est-ce que la vie physique ? Qu’est-ce que la vie mentale ? La mémoire ? La rencontre de l’autre ? La maladie et la décrépitude ? Où tout cela mène-t-il ? Quel est le fil, le lien ? Qu’est-ce qui nous est dit ? « Les temps changent et avec eux les mots, les images du bien et du mal, du beau et du laid. Tout est mélangé, chercher devient difficile. Derrière les objets ou les concepts qu’on veut trouver, il n’y a pas de réalité définie, la réa-lité s’avachit, elle se transforme. On se languit d’une possibilité vague, infinie... » Comme un nuage couvre le pays. Et comment aller au-delà du constat de Bernardin de Saint-Pierre : « Parmi ces êtres éphémères se doivent voir des jeunesses d’un matin et des décrépitudes d’un jour. » Impossible de rationaliser audelà. Dans le dernier texte d’Amores novi (en fait une suite de paragraphes numérotés, sous le titre Des grains de sable entre les pages), le minéral et le végétal et « la chair molle et vivante » ne composent qu’un monde mort. Un monde mort où un homme se laisse engloutir par son miroir. Tel est le point de départ pour Le monde et le rire, dernier récit de la trilogie de Iouri Mamléiev, après Chatouny et Les Couloirs du temps. Une fois de plus chez Mamléiev ce n’est pas tant un roman qu’une fable ou un poème métaphysique. Mamléiev n’est pas un romancier mais un philosophe et un moraliste. Il continue la pensée de Gogol et Dostoïevski mais abandonne leur réalisme social. « J’ai le monde physique en horreur ». Ce que n’auraient jamais dit Gogol ou Dostoïevski, trop enfants de Pouchkine et de la réalité russe. Les héros de Mamléiev sont toujours des allégories (ici l’Enigmatique, l’Indéterminé..., cf. Les Couloirs du temps qui multiplient ces personnages allégoriques) et ne sont l’objet d’aucune étude, d’aucune analyse, ils n’ont pas d’évolution. Pas de richesse non plus. Ils sont la manipulation de quelque chose d’autre qu’eux-mêmes, d’un secret. En dehors de celui-ci, il n’y a pas d’eux-mêmes. Ce ne sont en somme que des

marionnettes métaphysiques qui n’ont ni rivage ni fond qu’on puisse distinguer. Il n’y a pas de vie. Seuls le flux et les ondes d’une non-vie recouvrent et absorbent les choses et

MARK KHARITONOV

les êtres. « Les yeux de Stassik, naguère terrifiants d’innocence, étaient à présent deux gouffres de pierre, au fond desquels se mêlaient le mouvement et une étrange fixité. » A l’avenant les paysages et les lieux sont métaphysiques, tout autant énigmatiques et indéterminés, figures de l’inconnu ou projections de la conscience. « ...l’immense
SUITE

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ROMANS, RÉCITS

SUITE MAMLÉIEV-KHARITONOV/MOUZE

forêt qui, infailliblement attirait dans ses profondeurs, avec ses sentes entre les arbres plongés dans leurs émotions inaccessibles aux hommes. » « Comme tout un chacun, il voyait la forêt, les champs, les rivières, le ciel, à ceci près que sa conscience les transformait illico en fantômes qui ne le concernaient en rien, en spectres menaçants d’un monde devenu à jamais incompréhensible. » L ’humanité est chez Mamléiev comme dans les mains conductrices d’un autre monde. Le repos et la paix deviennent alors viciés. « Cette paix qui n’en finissait pas flanqua, au bout du compte, la frousse aux matous et aux poules canines, pour ne rien dire des hommes. » Mamléiev fait surgir négativement le monde invisible dans le monde visible. Il place le non-moi au centre du moi. Il brouille les frontières de la vie et de la mort, de la raison et du fantastique et déchire le rideau qui sépare cette vie d’une autre vie. Il

met en branle des forces supérieures en vue d’une révolution métaphysique. C’est une errance obstinée, maladive dans un absolu lui-même malade, car imprégné, contaminé par notre monde corrompu. Ou peut-être estce l’inverse, la corruption d’ici venant d’un ailleurs. Il y a en tout cas chez Mamléiev une pathologie des mondes visible et invisible et des hommes entraînés vers l’Abîme. Un univers surnaturel, inextricablement mêlé de mal et de bien, ce qui n’a rien d’étonnant puisqu’il résulte de deux forces nouées au cœur de l’homme : « il avait l’air complètement sauvage et, en même temps, s’illuminait parfois d’une sagesse froide, vipérine... » Chez Mamléiev Dieu et le Diable sont ensemble dans une œuvre commune d’amour, de destruction et de régénérescence. « ... une nouvelle réalité qui envahissait la Terre, anéantissant, ensevelissant tout ce par quoi vivait, jusqu’alors, la conscience

humaine. Tout disparaissait, tout s’effondrait - la mémoire historique, l’antique spiritualité, l’art, la science, la culture, même le langage et la pensée. La nouvelle réalité écartait jusqu’aux rêves. » Mais il reste, avant comme après, ce même point d’impénétrable dont se vêt la Russie. « C’était un de ces soirs où les étoiles semblaient avoir perdu leur sens. Seule demeurait la Russie. » C’est celle de Gogol, de Dostoïevski. Et la trace d’un messianisme, sinon d’une parousie fussent-ils négatifs, court dans l’œuvre de Mamléiev. « Même s’il n’y a plus d’espoir, il reste une issue. » Toute sa démarche est précisément cela : montrer une issue, là même où jusquà son dernier atome a été déblayé l’espoir. « Le monde entier nous est sorti de la tête, y a plus qu’un trou noir à la place. » Mais c’est encore une place. Mamléiev ou le souverain bien du nonêtre et de la Russie toujours là. A leur place.

Un pont traversé
On connaît la figure de la mère juive, au moins depuis Albert Cohen et Luc Rosenzweig. Elle résume à elle seule la constante angoisse devant les dangers du monde environnant et qui tenue à l’écart de toute initiative est « à l’Orientale », la maîtresse absolue de ses enfants mâles qu’elle enferme dans les mailles inextricables d’une tyrannie d’amour, aussi insupportable qu’attentionnée. GEORGES-ARTHUR GOLDSCHMIDT
PETER STEPHAN JUNGK
LA TRAVERSÉE DE L’HUDSON trad. de l’allemand par Bernard Lortholary Jacqueline Chambon éd., 256 p., 21 euros

La l’Hudson, l’une de Dans ElleTraverséeà deest le Airport pour ces mères juives personnage central. se rend Kennedy accueillir son fils Gustave, historien doué, tout à coup tombé dans la piété, maintenant juif orthodoxe. Cela vaut au lecteur une succession de situations à la fois grotesques, gênantes et d’une cocasserie qui ne se dément jamais. La mère de Gustave ne cesse de revendiquer, d’exiger et surtout d’avancer une succession d’affirmations péremptoires et de formules arrogantes prêtes pour l’occasion : « mais nous voilà sur la mauvaise rive, se plaignit sa mère, dans l’État de New-Jersey, le dortoir des économiquement faibles, je t’en prie, Burschi, fais demi tour » et tout est à l’avenant. Peter Stephan Jungk donne la parole à ses personnages, leurs propos montrent parfaitement, dans la traduction de Bernard Lortholary, à quel point, dans leurs échanges, ils sont sans cesse sur leurs gardes et à l’affût de défaillances réciproques. Peter Stephan Jungk reproduit de façon saisissante les manières de parler, les tics verbaux de cette mère qui, bien sûr, a toujours raison. Dès l’arrivée, c’est la prise de possession, tout le

long du récit pas un seul instant elle ne lâchera prise. On fait tout de suite connaissance de cette « juive émancipée » qui devant le premier venu qui n’en peut mais, fait l’éloge de sa progéniture. Gustave a tous les mérites et est plus intelligent que tout le monde, mais en tête à tête, il devient l’objet de sarcasmes d’ailleurs affectueux et de jérémiades qu’aucun incident plus ou moins pittoresque ne vient interrompre. Mal élevée et sansgêne, elle laisse, de page en page, le lecteur impatient de lire une nouvelle manifestation de son inconsciente et inquiète vanité À y regarder de plus près, cependant, ces situations anecdotiques sont révélatrices d’un mal de vivre tragique qui entraîne cette permanente exacerbation des autojustifications. Cette mère insupportable et indiscrète a son avis sur tout et tombe en général juste, elle s’est emparée des « siens », au point de tout deviner en même temps que son fils. Lassante et pourtant aussi touchante que dévouée, elle est totalement extériorisée, vivant dans une sorte de « ready made » du quotidien. À travers elle et son fils se révèlent les contradictions de tout un milieu social très typé, celui des juifs ashkénazes d’Europe centrale dont les deux protagonistes sont l’exacte figuration. Ce roman est remarquable non seulement par l’aspect hautement comique de la situation décrite, un bouchon sur un pont de New York avec tout ce qui peut en résulter, mais

par la façon dont Peter Stephan Jungk est aussi arrivé à restituer le caractère de ces deux personnages, la mère et le fils, l’une pittoresque et insupportable, l’autre d’une normalité tendue, tous deux d’une humanité qui fait du lecteur le complice obligé des mensonges convenus, des interdits et des refoulements obligatoires, comme si cette famille juive typique incarnait. toutes les turbulences européennes. Le fils, qui a abandonné une carrière universitaire s’annonçant brillante, est devenu peaussier et riche. Marié à une sépharade ritualiste, à la piété affirmée et autoritaire la mère les poursuit de ses récriminations téléphoniques jusqu’au milieu du pont sur lequel ils restent immobilisés pour longtemps. On assiste alors à des rencontres inattendues entre automobilistes bloqués, on apprend comment il faut se débrouiller pour satisfaire des besoins naturels. En fait tout est placé sous la présence devenue visible du Père mort dont la forme grisâtre gigantesque et nue se profile audessous du pont immense, dans la roche, tout le long de la rive d’en face. Au milieu du pont « Mère et fils se trouvaient à présent, en hauteur, au-dessus du sexe du père.Bien qu’immobilisé par la mort, ce sexe s’étendait sur des mètres, d’ouest en est, tantôt dissimulé par les eaux écumantes et par ce qui y flottait, bouteilles en plastique, bûches de bois, algues et branchages, tantôt et nettement visible... Gustav était gêné par ce prépuce avançant en pointe ». La présence de la sexualité, à la fois refoulée et obsédante, donne à ce roman toute sa force signifiante. C’est une véritable mise en place du fonctionnement freudien tel qu’il s’explique par l’état de la société juive viennoise, disponible et affairée, à la fois en sursis, toujours à la veille d’une menace d’émigration et pourtant intégrée. Tableau vivant de l’existence juive, étouffant à force de rites et de complexes, d’interdits, d’horribles circoncisions ratées et d’insatisfactions permanentes.

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ROMANS, RÉCITS

Quand Moravia était le petit Alberto
Le manuscrit n’a pas été trouvé à Saragosse, mais à Rome, dans une valise découverte, en 1996, dans la cave de la dernière maison occupée par Alberto Moravia. S’agit-il des inévitables « fonds de tiroir » exhumés pour célébrer le centenaire de la naissance ou de la mort des grands écrivains ? MONIQUE BACCELLI
ALBERTO MORAVIA
LES DEUX AMIS trad. René de Ceccatty Flammarion éd., 400 p., 22 euros

DACIA MARAINI
LE PETIT ALBERTO Entretiens trad. René de Ceccatty Arléa éd., 188 p., 18 euros

d’infériorité envers lui, n’acquerrait toute sa valeur que justement dans une victoire sur lui. » La seule victoire que Sergio pourrait en effet remporter sur Maurizio serait de le voir s’inscrire au parti communiste. Désir

ALBERTO MORAVIA, ALAIN ELKANN
VITA DI MORAVIA Entretiens trad. Jean-Marie Laclavetine Flammarion éd., 400 p., 25 euros

l’éditeur italien, de Simone Casini,cette découverte et Renéles Ceccatty, le traducteur, exposent circonstances de et l’intérêt qu’elle présente. Dans les trois versions du même roman, dont aucune n’est réellement achevée, certaines pages manquent, d’autres ont été endommagées par l’humidité, mais ces « blancs » ne nuisent pas à la cohérence du texte. Les remaniements effectués par l’auteur, entre 1950 et 1951, ne se traduisent pas par de simples modifications de détail ; les trois versions, (qui pourraient presque constituer des nouvelles indépendantes,) se substituent l’une à l’autre tout en se complétant. Tout vient évidemment de ce que le sujet, et le profil des protagonistes restent les mêmes, fût-ce avec d’importantes variantes, dans tout le manuscrit. Trois personnages : Sergio, jeune « intellectuel » inscrit au parti communiste, étudiant vivant chichement de quelques travaux journalistiques, complexé et mal dans sa peau retrouve, bien des années plus tard, Maurizio, son ami d’enfance, qui présente les caractéristiques inverses : riche bourgeois sans profession, noceur, beau, désinvolte et généreux, sympathisant plus ou moins avec le fascisme. Les trois versions se situent aux alentours de la seconde guerre mondiale (« versions d’un roman de guerre et d’aprèsguerre »). Sergio nourrit des sentiments ambigus à l’égard de son ami, l’admirant et l’enviant à la fois. « Je sentais que mon inscription au parti communiste, en grande partie déterminée par mon complexe

ALBERTO MORAVIA

utopique mais qui devient obsessionnel et sous-tend l’ensemble des versions. Le troisième personnage est la maîtresse de Sergio : Emilia, version I ; Lala, version II ; Nella, version III. Peut-être trois aspects de la même femme, sensuelle, tantôt soumise tantôt révoltée qui, comme Sergio et Maurizio évolue sensiblement d’une version à l’autre. Tout l’intérêt du manuscrit est là. On a vraiment affaire à un work in progress qui révèle, comme à la loupe, ce que peut être le travail d’écriture. Se situant entre Le Compromis, qui passa inaperçu, et Le Mépris, qui connut un réel succès, ce presque roman contient bon nombre des thèmes ébauchés dans le précédent et développés dans le suivant : une sorte de palier intermédiaire qui était sans doute nécessaire à l’évolution de l’écrivain. Il y expose, entre autres choses, ses propres

questionnements sur l’engagement politique. À l’époque du récit c’était fascisme contre communisme ou l’inverse. « Cette conviction, nourrie de ressentiment envers les classes dirigeantes qui avaient nourri le fascisme et précipité l’Italie dans la guerre et dans la catastrophe, et d’espoir sincère, presque mystique dans un renouvellement profond de l’humanité... » Jusqu’où peut aller cet engagement ? Est-il admissible, au nom de cet idéal et du prosélytisme que Sergio propose à Maurizio de lui « passer » sa maîtresse s’il s’inscrit au PCI ? Le lecteur découvrira, au fil des variantes, comment se présente et se résout ce qu’on ne peut appeler autrement qu’un chantage. Ce survol, qui ne peut rendre compte de l’intérêt de ces pages, devrait du moins suggérer que Les deux amis mené à son achèvement aurait pu figurer parmi les chefsd’œuvre de Moravia. Pourquoi a-t-il abandonné ces ébauches ? Peut-être parce qu’elles contenaient des interrogations politiques non résolues au moment où il les rédige, et posées autrement par la suite. Ce roman, capital pour la compréhension de Moravia, puisqu’il retrace indirectement ses années de formation, est complété par d’autres publications qui s’inscrivent elles aussi dans la célébration du centenaire de la naissance. Dans Le petit Alberto l’auteur, répondant aux questions de l’une de ses exépouses, Dacia Maraini, revient sur ses origines, juives par son père, sa famille (« J’ai eu des parents normaux. C’est moi qui étais anormal »), son séjour au sanatorium. ses toutes premières amours, son rapport avec la ville de Rome : les bases de sa personnalité. Compte tenu de son âge, la politique y est évidemment peu présente, René de Ceccaty, (dont il faut souligner le rôle dans cette célébration) traducteur du volume, complète ces entretiens par l’une des conversations qu’il a eues avec l’écrivain romain. Enfin, dans un troisième temps Vita de Moravia dû à Alain Elkann (un ami de l’écrivain) prend en quelque sorte le relais, toujours sous forme d’entretiens, pour évoquer les années qui suivent : de l’adolescence à la vieillesse. L ’adresse et la délicatesse de l’interviewer vainquent les réticences d’un homme peu enclin à se confier et nous voyons défiler dans le détail :
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ROMANS, RÉCITS

SUITE MORAVIA/BACCELLI

la genèse des œuvres, les publications qui débouchent sur la célébrité, la fluctuation des engagements politiques, les innombrables femmes rencontrées, aimées, délaissées, les incessants voyages (« Ma patrie était et reste la littérature. Je voyageais la tête enveloppée d’un nuage de littérature »), les amitiés déci-

sives, la Rome mondaine , mais aussi l’intérêt efficace pour le Tiers Monde : un retour sur soi intelligent, honnête et lucide, sous-tendu par l’idée que « le but de toute vie est d’être proche de soi, uni et, au fond, en contact constant avec la vérité de son être » (Les deux amis, p. 269).

Bien comprises, les célébrations permettent de faire le point, avec recul, sur ce que nous savons d’un écrivain, et de compléter, éventuellement, cette mise à jour par la publication de textes oubliés. En ce sens, les trois livres récemment parus remplissent parfaitement leur fonction.

Varsovie, 10 rue Krochmalna
Pour les humbles à la foi profonde, il y a chez le rabbin un mélange de tribunal, de synagogue et de maison d’étude. Le prix Nobel (1978) Isaac Bashevis Singer raconte avec talent ses années d’enfance, témoin des scènes dans la maison du père, avec son rideau rouge de l’Arche. Une réédition très bienvenue.

LILIANE KERJAN
ISAAC BASHEVIS SINGER
AU TRIBUNAL DE MON PÈRE In My Father’s Court trad. de l’anglais (États-Unis) par Marie-Pierre Bay Mercure de France éd., 412 p., 22 euros

famille dont les fils futurs Laécrivains Singer, enJoshua deuxs’installe età – Israël né en 1893 Isaac Bashevis né 1904 – Varsovie en 1908, au 10 rue Krochmalna, même si les enfants passeront quatre ans à Bilgoray de 1917 à 1921 chez leurs grandsparents maternels. Ces années dans le petit appartement de la capitale où le père, rabbin célébrant de cérémonies et arbitre de litiges et conflits, reçoit tout un petit monde, font l’objet d’une sorte de reportage en forme de chapitres courts, simples et vivants, qui portent des titres aussi divers que « La blanchisseuse », « Le visa », « L’habit de satin » ou « Le grand Din Torah ». Une chronique de l’écume des jours, pittoresque, enjouée, concrète. La vie quotidienne vue par un enfant curieux de remue-ménage et de secrets. Dans son avant-propos Singer parle d’une « expérience littéraire » qui mélange deux genres, les mémoires et le roman. On ne peut manquer de souligner aussi l’expérience éditoriale, riche de péripéties : le texte original en yiddish sous le titre In mayn tains beys din stub, raccourci en Beth Din, paraît en feuilleton dans Forvertz, soit le Jewish Daily Forward, sous son pseudonyme de journaliste Isaac Warshawsky. Les épisodes, publiés également en extraits, sortent aussi bien dans Jewish Heritage que dans le Saturday Evening Post ou encore Harper’s Magazine, puis sont réunis en 1956 en un livre, signé cette fois Isaac Bashevis Singer, pour être enfin traduits en anglais en 1958 par Channah Kleinerman-Goldstein, assistée de l’épouse de l’éditeur de Singer, Elaine Gottlieb, et de son neveu Joseph Singer (1). La version française connaît des fortunes

ISAAC BASHEVIS SINGER

diverses à partir de 1966 et aujourd’hui le texte est réédité dans la traduction fidèle de 1990, avec en couverture la mention « souvenirs », augmentée d’un glossaire établi pour de précédents ouvrages du prix Nobel. À cet égard, Au tribunal de mon père se lit, dans la continuité des contes du shtetl du XIXe siècle, comme un texte littéraire à haute valeur documentaire. « Il existe en ce monde certains individus

très étranges... » : telle est, en lieu et place du « Il était une fois... », la première ligne du récit qui tout au long de l’ensemble du volume garde le charme des contes, avec ses festins et ses embardées, ses incursions dans le fantastique grâce aux forces mystérieuses, aux oies mortes qui crient et aux vaches sauvages, avec ses découvertes et ses énigmes : car le jeune Isaac est un espiègle et un petit malin, qui écoute aux portes mais écoute aussi son père. « Ses paroles sur l’âme et le trône de gloire sont toujours restées associées pour moi avec le scintillement des étoiles, la face de la lune et la forme des nuages. Les mystères de la Torah ne faisaient qu’un avec ceux du monde et je n’ai jamais plus ressenti cela avec autant d’acuité que depuis ces samedis soirs, juste avant qu’on ne rallume les bougies. » La candeur et la vivacité habitent toujours Singer au moment de l’écriture de ses souvenirs, alors qu’il a déjà publié depuis vingt ans sagas, romans et nouvelles. Délaissant les toutes premières années dans le minuscule village de Léoncin sur les bords de la Vistule où il est né parce que, dit-il, « mon frère aîné l’a déjà fait dans son livre publié en anglais sous le titre Of a Word That Is No More » (2), il évoque au départ l’arrivée dans la grande ville : « Sur le pont, aux rambardes en métal tordu, se précipitaient des trolleys et des omnibus. Nous passions le long d’énormes bâtiments aux toits de travers et aux balcons ouvragés. On aurait dit qu’il y avait toujours le feu à Varsovie parce que des gens couraient partout en criant. C’était comme un jour de fête sans fin ». Un bouillonnement sans trêve dont l’écrivain Isaac ne retient que les moments saillants. L ’appartement, aussi bien la cuisine qui fleure bon la cire chaude, les gâteaux, les épices, le vin et le thé au citron, que le bureau où s’entassent livres et papiers, a tout d’un castelet où se bouscule la comédie humaine : prostituées, cordonniers, colporteurs, vieillards, fiancés, hommes d’affaires et petit peuple s’y côtoient en calottes de velours et perruques de matrones, dans leurs caftans de satin et de soie, leurs châles fleuris et

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ROMANS, RÉCITS

manteaux de fourrure tandis que l’escalier résonne sous les galoches luisantes. Avec les rabbins en visite, rabbins des villes et rabbins des champs, c’est tout un festival de barbes : barbe noire clairsemée, grande barbe blanche comme du lait, barbe jaunâtre ou barbe rousse de son père qui porte les longs bas blancs traditionnels et l’écharpe autour du cou. Il y a pêle-mêle des cris, des pleurs et des serments, le ballot immense de la vieille blanchisseuse goy cassée sous le fardeau, les pompiers, la pauvreté, le jeûne et les maisons mal famées du bout de la rue, tout ce qui intrigue et impressionne un enfant plein de curiosité, choyé par sa mère Bathsehba, elle aussi passionnée par l’étude. Une vie foisonnante qui pour autant ne semble ni désordonnée ni répétitive grâce au plaisir et à la verve de conteur de Singer, qui sait traduire « l’atmosphère d’émerveillement et de miracle » tout en

rendant sensible l’évolution d’une société. Le frère aîné Joshua part au service militaire puis travailler à Kiev dans un journal yiddish, Isaac fait l’encaisseur pour son père, les nouveaux amis ont des « idées modernes ». Par sa passion de lire, le jeune Isaac s’inscrit à la fois dans la lignée de son très érudit grand-père de Bilgoray, de son père qui se réfugie dans ses livres sacrés, mais il surprend aussi tout son monde en acceptant de donner des leçons d’hébreu, qu’il dispense en caftan long, chapeau de velours et papillotes rousses à quelques débutants. « Dire que le petit-fils du rabbin avait donné une leçon d’hébreu, la langue sacrée, dans un but absolument profane...Et dire que parmi ses élèves il y avait des filles... » Décidément, à Varsovie et jusqu’à Bilgoray, soufflent des « vents nouveaux » et les villages protégés du monde s’entrouvrent pour les grandes mutations à venir. Tous ces bouillonnements sont

rapportés avec une grande bonhomie affectueuse, même si l’on entend bien les ronchonnements des hassidims, le sifflement des intellectuels libéraux, le claquement des talons à la manière autrichienne. Et quand bien même la maison de prières se divise en deux factions, tout cela est noté par un enfant du pays venu à New York rejoindre son frère aîné en 1935, un auteur qui a un lectorat conquis, soudé par la nostalgie de ses racines et les souvenirs d’un monde disparu, et qui, de Manhattan, a pris du recul sur les soubresauts et cabrioles de son histoire polonaise.
1. Shadows on the Hudson, de même, parut en feuilleton et en yiddish en 1957, en anglais et en volume en 1998. Ombres sur l’Hudson, traduit de l’anglais par Marie-Pierre Bay, Mercure de France, 2001 (cf. La Quinzaine n° 600, 2001). 2. D’un monde qui n’est plus, traduit du yiddish par Henri Lewi, Denoël, 2006. (cf. La Quinzaine n° 921. 2006 )

HISTOIRE LITTÉRAIRE

Charme et angoisse
La renommée de Mihail Sebastian a connu un regain en Roumanie en 1996 après une longue éclipse, et elle s’est établie en France en 1998, lors de la parution de son Journal (cf. La Quinzaine n° 748, 16-31 octobre 1998), puis de la traduction en 2002 d’un roman moins frivole qu’il n’y paraissait, L ’accident (cf. « Un grave chagrin d’amour dans la Roumanie de 1934 », La Quinzaine n° 838, 16-30 sept. 2002). Le Journal est à présent réédité, ainsi que trois volumes nouveaux, eux aussi dans une traduction visiblement excellente d’Alain Paruit. PIERRE PACHET
MIHAIL SEBASTIAN
THÉÂTRE Préface de Georges Banu trad. du roumain par Alain Paruit L’Herne éd., 464 p., 19 euros FEMMES roman trad. du roumain par Alain Paruit L’Herne éd., 248 p., 12 euros PROMENADES PARISIENNES trad. du roumain par Alain Paruit L’Herne éd., 240 p., 9,50 euros JOURNAL (1935-1944) trad. du roumain par Alain Paruit L’Herne éd., 576 p., 24 euros (réédition)

n mieux Olapeut ainsid’autres connaîtredel’écrivain,deà fois par aspects son œuvre (des chroniques, de brefs récits, des pièces théâtre), et en reconstituant la façon dont l’histoire de la Roumanie des années 30 a affecté sa vie. Un personnage fictif et un peu autobiographique relie, sans en faire à proprement parler un « roman », les histoires ou épisodes

racontés successivement dans Femmes (publié en 1933 quand l’auteur avait 26 ans), où Renée, Marthe, Odette, Émilie, Maria, Arabella croisent la route d’un certain Stefan Valeriu, jeune homme qui aime les femmes et leur plaît, non sans un certain cynisme ou une désinvolture presque misogyne qui fait penser à Montherlant ou à Drieu La Rochelle (que Sebastian admirait). Stefan Valeriu réapparaît dans Jouons aux vacances, pièce représentée avec succès à Bucarest en 1938 avec, dans le rôle de Corina, Lény Caler, une comédienne dont l’écrivain fut très amoureux, et qui figure dans son roman L’accident sous les traits de l’inconstante Anna. Dans la pièce, Corina est séduite – le temps d’un artificiel séjour de vacances – par Stefan : « Tiens ! », lui avoue-t-elle – « c’est curieux au fond : je n’avais jamais connu que des gens amusants. Tu es le premier qui ne m’amuse pas. » – « Tu me flattes, Corina. » Au cours des années 30, les amis proches de Sebastian : Mircea Eliade, le futur grand historien des religions, Emil Cioran, futur grand écrivain français – virent à l’extrême-droite pro-hitlérienne, alors que les mesures antisémites d’État deviennent plus contraignantes.
MIHAIL SEBASTIAN

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HISTOIRE LITTÉRAIRE

SUITE SEBASTIAN/PACHET

Les chroniques rassemblées dans Promenades parisiennes, qu’il avait publiées jusqu’en 1931 dans le journal de son ami Nae Ionescu Cuvantul (« La parole »), il doit les publier ailleurs quand Ionescu lui aussi montre son vrai visage. Dans ces chroniques comme dans les récits de Femmes, Sebastian affiche une légèreté de visiteur de la vie, qui s’éprend des passantes du métro parisien comme des estivantes, de Gide (à qui il préfère cependant le Joyce de Dedalus), de Stendhal (Armance, Lamiel, Lucien Leuwen). Il aime le personnage de Lamiel : « Son intelligence est sensuelle. Sans complications intérieures, sans confusions, sans la vague mélancolie qu’on lui attribue le plus souvent. » Dans un bref article de 1936, il dit son admiration pour le Journal de Jules Renard : « Ses pages vives, alertes, fantaisistes, sont plus d’une fois parcourues par un frisson de mort. » Les choses tournent mal, et cependant Sebastian essaie, sans fermer les yeux sur le pire, de préserver coûte que coûte un enchantement intérieur. Il écrivait de Paris, fin décembre 1935 : « Il y a quatre jours seulement, je traversais une Pologne enneigée, une

Allemagne hargneuse. Ici c’est le printemps. » (Pierre Laval est alors Ministre des affaires étrangères). De retour à Bucarest, après Jouons aux vacances, dont le titre dit cette volonté d’insouciance, il songe à d’autres pièces. Au milieu de la guerre, des pogroms, des persécutions, il conçoit L’étoile sans nom, qui met encore en scène une jeune fille frivole, Mona (« Mona, tu es un fauve de luxe. Tu es faite d’un peu de parfum, de beaucoup de paresse, d’une certaine fantaisie. », lui dit son amant) qui débarque par hasard dans une petite ville de province et croit y tomber amoureuse d’un petit professeur de mathématique, astronome amateur. La pièce fut jouée à Bucarest en 1942, signée par un « ami » de Sebastian (Un auteur juif ne peut être joué, Lény Caler n’a pas le droit d’exercer son métier de comédienne, les Juifs n’ont pas le droit d’avoir des domestiques, de posséder des skis). En 1965, Henri Colpi tirera un film de cette pièce, en une production francoroumaine, avec Marina Vlady dans le rôle de Mona, et Claude Rich dans celui du petit professeur. Deux autres pièces ne seront jouées qu’après la guerre, et la mort acciden-

telle de Sebastian en 1945, en particulier Édition spéciale, où un historien spécialiste d’Alexandre le Grand se trouve à la suite de quiproquos acquérir le pouvoir d’inquiéter un directeur de journal et un magnat de la vie économique (on pense au théâtre de boulevard dans ce qu’il a de meilleur, d’attrayant, au personnage de Topaze de Marcel Pagnol). À travers ses divers livres, de valeur inégale, à travers l’histoire mouvementée de leur conception, de leur composition et de leur diffusion, apparaît une sorte d’œuvre inachevée, pleine de charme et d’angoisse, dont les morceaux se rejoignent peu à peu sous nos yeux, prennent vie et appellent. « Oui, le meilleur chez lui, c’est son incertitude, m’écrit Naoko Kasama, qui traduit Sebastian en japonais. Il me semble qu’il a quelque chose de foncièrement faible, en plusieurs sens. Ça peut se présenter comme une instabilité dans l’écriture, ou comme une incertitude en amour (et cela donne une force paradoxale à ses textes). Ce trait joue sans doute aussi dans son attitude devant l’Histoire. La peur n’est-elle pas pour quelque chose dans la valeur du Journal, ainsi que dans celle de L ’accident? »

Beauvoir,
« créatrice de sujet créateur »
Simone de Beauvoir s'éloigne-t-elle ou se rapproche-t-elle de nous ? Elle aurait eu cent ans en janvier 2008. Des vagues de contestation furieusement critiques ont peut-être brouillé la mémoire de ceux dont elle a exalté l'adolescence. NICOLE CASANOVA
INGRID GALSTER
BEAUVOIR DANS TOUS SES ÉTATS Tallandier éd., 348 p., 25 euros

première, de la tradition et du milieu ». Ce prémonitoire rapport d’agrégation était signé André Lalande.

HUGUETTE BOUCHARDEAU
SIMONE DE BEAUVOIR Flammarion éd., 346 p., 22 euros

La morale bâclée
Un entretien réalisé en 1998 avec une ancienne élève de Beauvoir, Jacqueline Gheerbrant, fondatrice de la librairie La Hune, nous montre le professeur en action, avec « un don d’orateur », parlant presque sans notes. Son cours traita toute l’année la logique, l’histoire de la philosophie et la psychologie, mais bâcla la morale. C’est que, dit Jacqueline Gheerbrant, Sartre n’avait pas encore constitué sa Morale – et n’y est jamais parvenu. L ’élève a retenu en général de ces cours que « c’est l’intelligence qui construit le monde ». Ingrid Galster consacre quatre articles à l’attitude de Beauvoir pendant l’Occupation. On sait que Simone de Beauvoir fut accusée par la mère d’une de ses élèves, Nathalie Sorokine, née en 1921, « d’excitation de mineure à la débauche ». On pourra lire in extenso la plainte (lettre violente de huit pages imprimées) adressée au « Procureur de l’État français », le 18 décembre 1941, par la mère de Nathalie Sorokine. Faute de preuves, l’affaire se conclut par un non-lieu. Si

Galster, universitaire allemande, qui Ingriden françaisfascinées, a déjà consacrédeà écrit et fut sans doute l’une ces adolescentes Sartre et Beauvoir quelque huit ouvrages. De ce recueil d’articles et d’études, elle dit qu’il « peut paraître disparate », mais correspond « à une logique interne ». Cette logique, on le comprend, consiste à dégager des végétaux foisonnants cette apsara énigmatique engloutie par la jungle. Au concours d’agrégation de philosophie qu’ils passèrent ensemble, session de 1929, Sartre et Beauvoir se virent proposer un sujet fait exprès pour eux : Les idées de contingence et de liberté. Des femmes se présentèrent, quatre furent reçues. « Les femmes peuvent donc manifester dans des épreuves de ce genre autant de vigueur et de distinction intellectuelles que les hommes. » Les différences « ne résultent que de l’éducation

Beauvoir fut relevée de ses fonctions en 1943 (mais réintégrée à la Libération), dit Ingrid Galster, ce fut plutôt pour avoir fait lire à ses élèves Proust et Gide, propagateurs de « l’esprit de jouissance » qui avait conduit la France à sa perte. Dans ce sinistre vaudeville, la lettre joyeuse de Sartre annonçant à Beauvoir, désormais sans ressources, qu’elle allait pouvoir faire des sketches radiophoniques « qui vous seraient payés de 1500 à 2000 balles » à la radio Nationale, paraît d’une légèreté étonnante : « J’ai accepté pour vous d’enthousiasme. » Beauvoir commença le 17

Un féminisme égalitariste et universel
janvier 1944. La radio Nationale ne devait pas être confondue avec Radio Paris « micro de l’occupant servi par une ultra droite française qui partageait l’idéologie nazie ». Ingrid Galster cerne bien l’attitude floue des deux philosophes pendant la guerre : actions molles et non abouties, pas de protestation devant la révocation de collègues juifs... La place de Beauvoir à côté de Sartre qui est bien, lui, le seul grand philosophe du

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HISTOIRE LITTÉRAIRE

couple, inventeur de sa propre philosophie avec l’Être et le néant, est nettement définie par Robert Misrahi dans un entretien réalisé en juin 1998. Beauvoir, est « créatrice de sujet créateur », ce qui fait sa véritable grandeur et n’a rien à voir avec la « répression de la femme ». Le Deuxième Sexe, paru en 1949, a contribué sans aucun doute à ce qu’Elisabeth Badinter considère comme une caractéristique du XXe siècle : une grande avancée dans la libération de la moitié de l’humanité - les femmes. Et c’est presque immédiatement que la jungle des concepts et termes en vrilles et lianes commence à ensevelir la statue. Intellectuels de gauche et de droite la déchirent, on lui reproche de violer dans la vie les valeurs qu’elle prône en théorie (voir l’article « Une femme machiste et

mesquine »). L ’axe principal de sa pensée, sa défense des femmes, est attaqué avec la volonté d’en faire table rase. Dès les années 1970, « des formes de féminisme autres que l’égalitarisme universaliste de Beauvoir ont aussi vu le jour ». La psychanalyse impose sa « grille de connaissance », on découvre un « inconscient féminin ». les féministes « poststructuralistes » reprochent à Beauvoir « d’avoir érigé sur une philosophie mâle son essai sur la situation de la femme ». Pour Beauvoir, les outils conceptuels dont nous nous servons sont neutres. Pour les nouvelles féministes, cette neutralité n’existe pas. « Il ne s’agit pas de revendiquer de nouveaux contenus à l’intérieur des structures de pensée habituelles, mais de saper ces structures elles-mêmes. » Un « féminisme décons-

tructionniste » a longtemps été obligatoire dans les universités nord-américaines. On le considérait comme le « French Feminism », ce qui mécontentait les féministes françaises... Ingrid Galster rend ses contours à la figure de Beauvoir : « Je préfère la France républicaine où les féministes de la différence sont une minorité. Des milliers de lectrices ont écrit à Beauvoir pour la remercier de leur avoir rendu leur dignité, non en tant que femmes, mais en tant qu’êtres humains. » Le livre de Huguette Bouchardeau est d’une autre nature que celui d’Ingrid Galster, et peut lui servir d’accompagnement documentaire. Rapide et léger, il permet de parcourir la vie de Beauvoir avec son fourmillement de péripéties, d’amitiés, de voyages politiques ou amoureux.

ARTS

L’imaginaire et les fastes d’un royaume africain
Pendant cinq siècles, des guildes d’artisans merveilleux, d’artistes inconnus façonnent les figures de bronze, les défenses d’éléphant sculptées, les bois, les tissus, les costumes de perles, de coraux, de cauris. Le Roi (l’Oba) décide, demande, commande ; il favorise la création des arts du Bénin. Dans l’exposition passionnante du Musée du quai Branly, 300 œuvres donnent à voir la puissance et la richesse du Royaume de Bénin...

GILBERT LASCAULT
BÉNIN : CINQ SIÈCLES D’ART ROYAL
Musée du quai Branly 2 octobre 2007 –6 janvier 2008

Catalogue de l’exposition
Snoeck/Musée du quai Branly, 544 p., 530 ill. en coul., 55 euros

conserve un prestige fondé sur son rôle religieux ; et de nombreux chefs doivent leur titre à l’Oba. Aujourd’hui, des cérémonies royales célèbrent le glorieux passé de l’empire. Les sculptures du Bénin contribuent à exprimer l’identité de l’Afrique, ses formes, ses aspirations. Il convient d’insister, sans cesse, sur le

es traditions, des rites, des cérémonies. Raffinées, ces œuvres suggèrent les batailles, les célébrations, une chasse aux léopards, les hiérarchies de la Cour, les guildes, le commerce avec les Portugais (puis avec d’autres), les autels ancestraux, les divinités (1). L’exposition rassemble des objets qui appartiennent à des collections précieuses : celles de Vienne (Autriche), de Berlin, du British Museum, de France. Et, pour la première fois, sont exposés à Vienne, puis à Paris, des prêts de l’actuelle Maison Royale du Bénin (Nigeria). Du XVe au XIXe siècle, le Royaume de Bénin a rayonné en Afrique. Aujourd’hui, au sud de l’actuel Nigeria, l’autorité du roi du Bénin est liée à la vénération de ses prédécesseurs. Bien que son pouvoir politique soit désormais limité, le roi (l’Oba)

...s

La gloire du palais
palais royal, vaste et complexe. Avec ses autels, il a toujours été le cœur géographique, politique, spirituel de la capitale et de l’empire. Il conservait, à toutes les époques, des œuvres d’art exceptionnelles, les figures des rois et des reines mères. Se manifestaient, alors, les cérémonies de cour, les rituels, les sacrifices (parfois secrets), les cortèges, les funérailles du roi et le couronnement du nouveau roi... Le palais a été, plusieurs fois, détruit par le feu et a été reconstruit. En particulier, en 1897, l’armée anglaise attaqua le palais ; elle vola les trésors : les défenses d’éléphant sculptées, les statues, les plaques
TÊTE COMMÉMORATIVE DE ROI, XIXe S, LAITON

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ARTS

« Vertige
Recueilli dans Le Surréalisme et la Peinture, un texte de 1961, dont l’ouverture est mémorable : « La découverte du musée Gustave Moreau, quand j’avais seize ans, a conditionné pour toujours ma façon d’aimer. La beauté, l’amour, c’est là que j’en ai eu la révélation à travers quelques visages, quelques poses de femmes. Cette femme qui, presque sans changer d’aspect, est tour à tour Salomé, Hélène, Dalila, la Chimère, Sémélé, s’impose comme leur incarnation indistincte. » GEORGES RAILLARD
HUYSMANS – MOREAU
FÉÉRIQUES VISIONS Catalogue collectif présenté par Marie-Cécile Forest (20 euros)

MATTA
« Tapez dans l’œil c’est urgent d’attendre » Galerie Claude Bernard 25 octobre 2007 – 5 janvier 2008 Au catalogue (30 euros) des textes de Matta Germana Matta, François Chappon

richissime fonds été DuHuysmans, les plusdu Musée, ontchoiprises, choisies, comme les aurait sies fascinantes de ces femmes mythiques, qui, pour Breton appartenaient aux temples ou aux « mauvais lieux tels qu’ils devraient être ». « J’ai toujours rêvé, poursuit Breton, d’y entrer la nuit par effraction, avec une lanterne. Surprendre ainsi la Fée au griffon dans l’ombre, capter les intersignes qui volettent des Prétendants à l’Apparition, à mi-distance de l’œil extérieur

et de l’œil intérieur porté à l’incandescence. » Dans ses Ecrits, Moreau utilise par avance les mots de Breton, il parle de « modèle intérieur », il insiste sur le passage de l’intérieur à l’extérieur, l’art consistant à « rendre visible les éclairs intérieurs qu’on ne sait à quoi rattacher ». Dans un texte de 1947 qui, de façon plus attendue, a pris place dans Le Surréalisme et couvercle de la cassette sculptée (donc, sur le toit du palais), se dressent des oiseaux gigantesques et deux guerriers ; ils défendent le roi et ils veillent. Dans le royaume de Bénin, interviennent les confréries d’artisans, les guildes complexes qui travaillent principalement pour le roi tout au long de l’histoire. Circulent les fondeurs de bronze (qui seraient les « chroniqueurs officiels » de l’histoire du Bénin), les sculptures sur bois et sur ivoire ; ceux qui fabriquent des robes perlées de corail, des couronnes, des collerettes, des souliers perlés ; les maroquiniers (qui produisent des éventails ronds et des boîtes de cuir cylindriques) ; les forgerons... Passent les crieurs publics et sonneurs de cloches (qui publient entre autres, les noms des ennemis de l’Oba) ; les guérisseurs et les devins (qui savent « ce qui se cache dans les frondaisons des palmiers ») ; les embaumeurs (durant les obsèques royales) ; la garde rapprochée (qui s’intitule « la fourmi qui pique les ennemis de l’Oba ») ; ceux qui prient au nom de l’Oba « pour une bonne moisson et pour la paix dans le harem »... Interviennent aussi les percepteurs des taxes des rivières, les acrobates et chasseurs d’aigles, les tueurs et dépeceurs de léopards, les archers (qui fabriquent le poison pour les flèches) ; les joueurs de flûtes ; les bourreaux de cérémonie ; ceux qui sont chargés de missions

la Peinture, Breton écrivait que le but de Matta était de « représenter l’homme intérieur et ses chances ». Moreau recompose nos mythologies, les fait siennes, Matta compose des « morphologies ». Une épithète accolée désigne leur orientation. Elles reçoivent leur orient de la gemme, de la couleur, elles ouvrent le champ d’un nouvel ordre, révolutionnent la perspective. Chez Moreau, les bijoux révèlent le corps de la femme. Chez lui comme chez Matta, l’agate, la pierre précieuse s’identifie à l’œil, pour bâtir cet espace érotique parcouru d’un éclat générateur de mouvement et de changement. Matta note : « Voir l’œil, son œil, parce que l’œil n’est pas une forme mais une lumière. » Dès 1937, Matta a fait naître des images du jet de couleurs sur une feuille. Moreau secrètes ; les danseurs ; les tambours royaux... Les nains de cour ne se contentent pas seulement d’amuser ; ils veillent sur certains sanctuaires et recueillent les informations du marché ; ces nains font partie de ceux qu’on appelait les « gens de la nuit » ; ils observaient les comportements des chefs du palais et des chefs de ville... Dans la cour, les dignitaires obéissent à des hiérarchies minutieuses ; aucun ne divulgue ses fonctions aux autres. Toute cour provoque les rivalités, les conflits. Sur certaines plaques rectangulaires (XVIe – XVIIe siècles), se dessinent les marchands et les chasseurs portugais. Depuis 1486, les échanges sont amicaux et commerciaux entre les Portugais et le Royaume de Bénin. Arrivés par la mer, les Portugais semblaient associés à Olokun, le dieu de la mer et des eaux. Ils symbolisaient les échanges, la richesse et la fécondité. Le Bénin a d’abord exclusivement commercé avec le Portugal, puis avec les Hollandais, les Français et, au XIXe siècle, surtout avec les Britanniques... Dans l’exposition, certains objets mettent en évidence un métissage des cultures. Les Européens et le Bénin se fascinaient réciproquement.
1. Le catalogue volumineux de l’exposition est savant, bien informé, riche.

Suite Gilbert Lascault
de bronze, des objets rituels. L’incendie (accidentel ?) de 1897 est évidemment un deuil... Au XVIIe siècle, les visiteurs européens découvraient un vaste réseau de rues, dont certaines avaient (dit-on) jusqu’à 40 mètres de large. Un système de remparts avec neuf portes protégeait la cité ; on a comparé ces fortifications en terre à la grande muraille de Chine : la deuxième plus grande structure architecturale du monde, dit-on. Le palais comprenait la résidence du roi, divers espaces de réception, les quartiers de trois institutions, le harem royal, une multitude d’enclos (dont dix-huit autels royaux). Les entrées et les passages du palais étaient surmontés de tourelles ornées de grands serpents en bronze (qui descendent en zigzag) et couronnées d’oiseaux. Au XVIIe siècle, les piliers en bois soutenaient des galeries et étaient recouverts de plaques de bronze sculptées en bas-relief. Et, au XIXe siècle, certains piliers étaient en argile crue, ornés de reliefs... Les cours en atrium organisaient l’architecture palatiale. Dans la belle exposition du musée du quai Branly, un coffret de bronze (XVIIe – XVIIIe siècles) donne à voir la salle de palabre du roi, une salle de réception du palais. Sur le

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ARTS

d’Éros »
semble lui aussi avoir suivi les conseils de Léonard de Vinci dans ses aquarelles dites « abstraites », voire « tachistes ». Mais il est aussi fidèle au Léonard des figures dessinées, au dessin qui montre ou dissimule l’ambiguïté sexuelle. Proust était fasciné par les personnages androgynes de Gustave Moreau. L’Ange incarné de Léonard, sein féminin et phallus sur un même corps (on le retrouve p. 333 de l’essai Jérémie Koering sur les Dessins et peinture de Léonard de Vinci. Hazan éd., 2007) montre l’autre voie suivie par Moreau dans l’œuvre de Léonard. L ’espace du désir chez Moreau comme chez Matta est ambigu. Matta le désigne comme espace de passage – selon le mot de Duchamp – ou du changement : « Peindre le moment du changement et le changement lui-même, je me suis consacré à ce problème sans interruption. » En 1944, il peint Vertige d’Éros : un espace composite en cours de formation dans un mouvement circulaire. Des vertiges « fixés ». Quatre pierres précieuses servent de point d’appui, et, pour nous, de points de mire. L ’agate et l’œil échangent leur lumière. Eros pourrait, dans un espace d’architecture mythologique, s’appeler Salomé ou Sémélé ou Hélène. C’est le théâtre de Gustave Moreau. En 1965, André Breton présente à la « Galerie de l’Œil » la onzième exposition internationale du surréalisme : « l’Écart absolu ». Fourier, Toussenel, Picasso... Breton souligne le mot écart, et les « rapports de grand écart » qu’il relève dans l’écriture et la peinture. Il a choisi d’exposer deux œuvres de Moreau et deux de Matta : Morphologie Psychologique (1938) et Partage du Vide (1965). Deux aquarelles de Moreau dans cette célébration du Surréalisme. Deux aquarelles intitulées Le Sphinx Vainqueur : un fouillis de personnages emmêlés, corps sexués, corps ambigus, dressés sous la patte du Sphinx entre la rectitude d’une ligne d’horizon à gauche, et un chaos de couleurs d’un monde en formation à droite. En 1913, Breton était allé visiter, au Musée du Luxembourg, l’exposition Gustave Moreau. Il écrit à Fraenkel, un ami très proche : « J’ai admiré sans aucune restriction les œuvres trop rares de Gustave Moreau. Salomé, Œdipe, Le Sphinx, L’Apparition m’ont paru absolument dignes des éloges que Lorrain ne leur a guère ménagés. » Jean Lorrain (né Paul Duval, 1855-1906) avait publié M. de Phocas – Astarté –, en 1901. Le récit est le journal de M. de Phocas (alias duc de Fréneuse), datant pour une bonne part de 1898, l’année de la mort de Gustave Moreau. M. de Phocas est un amateur de gemme, un amateur d’amours perverses : « Il y a aussi des yeux dans la transparence des gemmes. » Le regard de M. de Phocas se confond avec le regard qui serait celui de Gustave Moreau. Un personnage du livre est un peintre nommé Ethal, dont l’œuvre est aussi composite que celle du futur Elstir. Il lance à M. de Phocas cette invite : « Vous devriez aller voir les Gustave Moreau, vous savez, le musée particulier qu’il a laissé à l’État ; vous y trouverez un précieux enseignement dans certains yeux de ses héros et l’audace de ses symboles. » Cinquante pages plus loin, il y revient : « Avez-vous été voir les Gustave Moreau rue de La Rochefoucauld ? Je vous l’avais pourtant bien recommandé. Vous verrez d’étranges regards limpides et fixes, des yeux hallucinés d’une expression divine, vous les comparerez aux émeraudes enchâssées dans le front d’onyx de l’idole. » Breton rappelle une belle formule qui définit Moreau : « Une telle œuvre, Huysmans l’a superbement éclairée à partir de son point de vue mental qui est la luxure. » C’est Jean Lorrain qui avait permis la rencontre de Breton et de Huysmans. Il ne connaissait pas le peintre quand il a publié A Rebours dont un chapitre fameux est donné à l’exaltation de L ’Apparition et de Salomé dont rêve Des Esseintes : « Dans l’odeur perverse des parfums, dans l’atmosphère

MATTA, POINT D’HURLEMENT (DÉTAIL), 1944

GUSTAVE MOREAU, MESSALINE

surchauffée de cette église (...) elle commence la lubrique danse qui doit réveiller les sens assoupis du vieil Hérode. Ses seins ondulent, et au frottement de ses colliers qui tourbillonnent, leurs bouts se dressent, sur la moiteur de sa peau les diamants, attachés, scintillent. » Salomé à toutes ses étapes, dans toutes ses poses, règne à la belle exposition du Musée. Elle est explicitement bâtie sur le regard porté par Huysmans – le romancier et le critique d’art – sur l’œuvre de Gustave Moreau. Comme les amateurs d’esquisses, les amateurs de textes en formation, avec ses ratures et ses repentirs, pourront regarder de près le brouillon d’A Rebours, dont quelques pages sont reproduites et analysées au catalogue. On suivra l’injonction d’Ethal. On ira au Musée. Et aussi à la Galerie Claude Bernard. Se rappelant Breton, et Proust et Huysmans et Jean Lorrain, on se laissera aller au Vertige d’Eros, sous la forme que lui a donnée Matta, celle qui a bouleversé la conception de l’amour de Breton.

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BIOGRAPHIES

Un Segalen enfin plausible
Segalen fut longtemps non pas un poète maudit – outre un statut social respectable (médecin de la Marine), il a toujours eu des lecteurs, en petit nombre certes mais tel était son voeu – mais un poète peu et surtout mal connu. L’auteur de ce livre inclassable Les Immémoriaux, publié sous pseudonyme(Max-Anély) au Mercure, maison pour happy few, en 1907, l’année de la mort de Jarry, puis de Stèles, édité à moins de trois cents exemplaires et « à la chinoise » en 1912, laissait à sa mort en 1919 un nombre important d’inédits, qui ne sortirent que peu à peu de l’ombre. MAURICE MOURIER
MARIE DOLLÉ
VICTOR SEGALEN, LE VOYAGEUR INCERTAIN Aden éd., 360 p., 25 euros

l nous souvient pour nous la Irévélation Stèles,encore queÉquipée, agréde l’oeuvre vint de l’édition collective de Peintures, mentée d’un précieux cahier de photographies, au Club du Meilleur Livre en 1955. Chue d’un désastre obscur, elle était alors liée à l’image quasi jules-vernienne de deux intrépides voyageurs (Segalen lui-même et son ami et mécène Gilbert de Voisins) crapahutant en pelisses fourrées dans la neige, quelque part sur les contreforts Tibétains. Magnifique de mépris hautain envers les goûts bourgeois (« J’appelle bourgeois tout ce qui pense bassement », comme disait Flaubert), fidèle plus que d’autres aux exigences mallarméennes de rigueur formelle et d’honnêteté intellectuelle, le poète de la diversité incarnait aussi, aux yeux de l’adolescent des années 60, une manière idéalisée de progressisme écologico-littéraire dont Les Immémoriaux figuraient l’emblème. Ce thrène en l’honneur des premiers Maoris, ceux de Gauguin, contaminés par les exploiteurs blancs, missionnaires et commerçants qui, en échange d’une culture « primitive » noblement hédoniste, n’avaient apporté aux Iles Fortunées que la syphilis et l’oubli des vieux mythes fondateurs, semblait une sorte de prolongement fin-de-siècle au

Un Segalen en sainteté
Supplément au Voyage de Bougainville de Diderot. Quant à la Chine, c’était aussi la poursuite de l’authenticité et de la grandeur, la libération et la pleine jouissance de son être qu’y poursuivait le magicien des stèles les plus parfaites, celles orientées « au centre et Milieu – qui est moi » (1).

Un Segalen en sainteté, tel est le chromo que les commentateurs tant des trois seuls textes publiés du vivant de l’auteur (outre les deux précédents, Peintures paraît chez Crès en 1916) que des nombreux et parfois capitaux inédits exhumés depuis 1919 (René Leys dès 1922, Odes en 1926, Équipée en 1929, Thibet, Briques et Tuiles, etc.) ont longtemps tout fait pour enluminer. Retenons notamment la brillante contribution à l’érection d’un monument de Segalen en majesté que constituent les travaux dus à Henry Bouillier, premier spécialiste incontesté du poète. Plus ou moins en accord, au moins tacite, avec les choix personnels d’Annie Joly-Segalen, fille et remarquable desservante du culte ségalénien, la biographie de Bouillier (1961, rééditée plusieurs fois au Mercure de France jusqu’en 1996) dessine la silhouette sèche et élégante d’un homme de convictions, d’un humaniste, d’une espèce de héros qui, en marge d’une existence de médecin militaire d’un absolu dévouement (voir son attitude lors de l’épidémie de peste de Tien-Tsin en 1911), se livre à des études savantes de sociologie et d’archéologie désintéressées, déploie parallèlement une activité inlassable et mal récompensée pour se constituer en essayiste, en poète, en romancier, quitte à sacrifier cette vocation impérieuse afin de servir au mieux son pays en 1914, meurt enfin d’épuisement à Huelgoat, ayant connu avec son épouse légitime une histoire d’amour fou, adoré ses enfants : bref, voilà une sorte de Péguy moins la conversion et encore n’est-ce pas tout à fait sûr. Disons tout de suite que l’image ainsi proposée n’est pas fausse, sauf le retour final à l’Église, tout à fait contredit par les textes, mais qu’elle est assurément partielle et sans doute partiale. Ce qui a révélé ses lacunes, ce sont les travaux de deux excellents exégètes universitaires, Marie Dollé et Christian Doumet, par ailleurs poète de talent. On leur doit le portrait beaucoup plus nuancé du Cahier de l’Herne qu’ils ont co-dirigé en 1998. C’est surtout la publication chez Fayard en 2004 d’une monumentale Correspondance établie et annotée par Annie Joly-Segalen (née en I912, elle a disparu en 1999), Dominique Lelong (petite-fille du poète) et Philippe Postel, présentée avec scrupule mais un brin de présupposé hagiographique et un

sens tout jésuitique de l’omission par Henry Bouillier, livre dont nous avons rendu compte ici même (Q. L. n° 886, 16/31/10 2004) , qui a rendu indispensable une biographie nouvelle, plus objective et partant plus iconoclaste. Peut-on dire que l’homme Segalen n’en sort pas grandi ? D’une certaine façon oui, car ce poète majeur n’était pas vraiment (et parfois vraiment pas) sympathique. Par ailleurs quelle complexité révélée chez l’écrivain, quelle étrangeté, quel mystère, dont l’épaisseur et l’obscurité ajoutent à la

Pas vraiment sympathique
densité d’une œuvre beaucoup plus tortueusement autobiographique qu’on ne l’aurait imaginé ! Marie Dollé, afin de produire chez le lecteur un choc salutaire, commence contre toute règle biographique par la fin de l’histoire, par ce 21 Mai 1919 (2) pluvieux où Segalen meurt à quarante et un ans dans un coin reculé du massif chaotique et boisé d’Huelgoat, la légendaire Brocéliande, d’une blessure à la cheville par où tout son sang s’est écoulé, à côté de lui son manteau soigneusement plié et une édition d’Hamlet ouverte sur un passage énigmatique. Se muant plus ou moins en enquêteuse policière, elle n’a aucune peine à persuader le lecteur que son intime conviction (Segalen s’est suicidé) est corroborée par un faisceau de preuves, que le mort paraît avoir semées dans un but double et contradictoire : accréditer la thèse de l’accident, donner aux fins limiers la possibilité d’accéder à la vérité. C’est à partir de cette duplicité ultime que se reconstitue patiemment la trajectoire d’un artiste secret qui fut d’abord un homme entraîné dès l’enfance au mensonge, afin tout simplement de survivre à un environnement familial stérilisant. La Correspondance précitée montre bien que Mme Segalen mère campe une statue du Commandeur aussi peu maniable que celle de la mère Rimb, avec qui elle partage une bigoterie sans faille, une

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BIOGRAPHIES

pesante ladrerie mais non pas l’intelligence qu’on est forcé de reconnaître à l’ex-Mlle Cuif. Face aux remontrances idiotes, aux pinaillages, à l’imposition d’un chaperon ecclésiastique (quand le jeune homme quitte Brest pour l’École de Santé de Bordeaux), Victor Segalen enfant puis adolescent réagit par une soumission et une dissimulation également spectaculaires. Nature passionnée, froideur apparente, ce Janus Bifrons a, comme il fallait s’y attendre, une attitude ambiguë à l’égard des femmes. A Bordeaux puis à Toulon où il se trouve enfin à une distance suffisante d’une mère envahissante, d’un père insignifiant, il multiplie les aventures et fait preuve à l’égard de

pour courber la plèbe sous le joug, cette indifférence est abyssale. Marie Dollé est la première à ne pas occulter ce fait, massivement présent dans les lettres : Segalen est d’un racisme conséquent, qui s’exerce d’abord à l’égard des jaunes, jugés globalement comme une sous-humanité servile et disgraciée (en particulier les femmes dont est cruellement raillée la

l’élitisme forcené de Segalen le peuple est haïssable au même degré que la bourgeoisie, la seconde à cause de son mercantilisme et de ses goûts médiocres, le premier parce qu’il est naturellement bas, ne comprend que la force et mord la main qui le nourrit, non celle qui le frappe.Comme se le demande Marie Dollé avec une lucidité attristée, comment aurait-il réagi, cet aristocrate breton non par origine mais par vocation, en présence des thèses de la future « race des Seigneurs » ? Il faut assurément laisser à l’artiste avant toute chose que Segalen choisit d’être en

Une attitude ambiguë à l’égard des femmes
ses conquêtes d’une muflerie égale à celle qui lui fera plaquer en 1903, à Tahiti, des vahinés trop ou trop peu complaisantes (3). Pourtant, de retour en France en 1905, il imposera à ses parents hostiles (la fiancée n’était pas assez riche) un mariage d’inclination avec Yvonne Hébert, qu’il considérera toujours comme sa meilleure collaboratrice littéraire et son égale, tout en n’hésitant pas à l’abandonner enceinte des mois entiers pour prospecter les statues oubliées de Chine, et en considérant chacune des grossesses de l’élue comme une simple formalité, un devoir de perpétuer la race auquel il convient de se plier sans plus d’engagement intime.Pour l’amitié en revanche, toujours extraordinairement affective et quasi amoureuse chez lui, il la réserve presque exclusivement à des hommes (Voisins, Lartigue, Maurice Roy qui deviendra en littérature l’ondoyant René Leys). Fut-il un médecin soucieux de soulager la misère humaine et capable de compassion? Il accomplit certainement son métier avec conscience, mais certains récits (toujours dans les lettres) d’opérations pratiquées en Océanie (car il se lance de lui-même dans la chirurgie et s’y découvre habile), opérations lourdes (ostéo-sarcome de l’orbite, par exemple) effectuées sous anesthésie au chloroforme et réussies naturellement mais néanmoins suivies de récidives dont les souffrances et les conséquences ultimes ne sont jamais évoquées, font froid dans le dos. On sait bien que les médecins se doivent à cette époque d’être blindés contre les réactions affectives. Mais la façon désinvolte dont Segalen parle de ses patients entretient tout de même chez le lecteur de sérieux doutes sur la sensibilité de ce praticien compétent et dépourvu de nerfs (4). A vrai dire, nous avons droit une seule fois dans toute la Correspondance à un peu d’émotion devant la mort d’autrui, c’est lorsqu’un médecin succombe au typhus à Tien-Tsin en 1913 (5). Mais il s’agit alors d’un collègue donc, sur le plan professionnel, d’un égal et surtout d’un Blanc, alors qu’en règle générale l’indifférence du voyageur à l’égard des coolies chinois qui ahanent et crèvent sur toutes les routes de l’Empire en voie de délabrement accéléré, de ces victimes innombrables qui peinent sous un régime corrompu et féroce, juste assez fort encore

L’artiste que Segalen choisit d’être
dépit des circonstances peu favorables (métier épuisant, éloignement des milieux littéraires, insuffisance des ressources matérielles, catastrophe de la guerre) le bénéfice du doute. Se souvenir que ce tempérament cyclothymique fut d’abord un dépressif majeur frustré de la gloire à laquelle il aspirait d’autant plus intensément qu’il refusait les compromissions indispensables aux réputations vulgaires. Ses contemporains ne l’ont guère aidé, Claudel bien sûr, ce convertisseur à toutes mains, qui ne songeait qu’à imposer le salut à l’impie qui lui avait dédié Stèles et reporta, après la mort de l’impénitent, son zèle importun sur la veuve, mais aussi SaintJohn Perse et même Debussy auquel le lia pourtant une longue collaboration infructueuse. Sa posture guindée de contempteur de la valetaille (à laquelle il appartenait de naissance) ne s’éclaire-t-elle pas, en partie, par une lecture empathique de cette destinée inaccomplie ? Ce n’est pas une excuse pour certaines dérives, mais une explication, peut-être. De ce point de vue, le titre du bel ouvrage de Marie Dollé se justifie subtilement : voyageur incertain, Segalen le fut assurément. Incertain non de ses désirs( devenir le grand poète qu’il était), mais de la possibilité d’y atteindre jamais. Plus d’une déception lancinante a enfanté repli sur soi et exécration du monde entier, depuis Baudelaire.
1. Conclusion de la stèle « Perdre le Midi quotidien », qui ouvre la section « Stèles du Milieu ». 2. Il est regrettable de voir figurer, à la toute première ligne du livre, la date erronée du 21 Mai 1918. Une fois de plus : où sont passés les correcteurs d’antan? 3. « Elles seraient parfaites, ces filles brunes aux longs cheveux lisses (...) si (...) elles vous suivaient d’un geste, ainsi qu’autrefois elles s’exécutaient. Mais nos prédécesseurs les ont beaucoup trop gâtées. » (lettre à Emile Mignard du 20 juillet 1903, Correspondance, Fayard, op.cit., p.524-525). Quelques lignes plus loin toutefois il confesse comme à regret, à propos de sa « dernière épouse Tahitienne » : « Je l’ai un peu aimée; je crois qu’elle me l’a rendu ». 4. Cf la lettre à Emile Mignard des 10-20 Février 1904, où Segalen note froidement sa « macabre satisfaction d’un diagnostic vérifié à l’autopsie » (Correspondance, op.cit., tome 1, p. 562). 5. Il s’agit du Dr Chabaneix. Cf lettre du 1er Mai I913 à ses « Chers amis », Correspondance, op. cit., tome 2, p. 139-141.

VICTOR SEGALEN

démarche ridicule sans même faire le rapport avec la coutume atroce de casser les os des filles pour leur faire des appendices inférieurs de poupées). Sur ce point entre tous délicat du racisme, le sort littéraire réservé aux Océaniens fait illusion. Ce n’est pas tant en effet la responsabilité écrasante de l’Occident dans leur décadence que vilipende le sombre narrateur des Immémoriaux, que l’avilissement d’anciens guerriers ayant oublié la splendeur de leurs traditions (souvent sanglantes) et les hauts faits d’armes de leurs ancêtres.Le racisme ordinaire de Segalen se double donc d’une pulsion réactionnaire essentielle dont l’expression politique se précisera dans les textes consacrés à la Chine. Exaltation de l’Empereur omnipotent, fascination pour la Cité Interdite, appel à la destruction des premiers mouvements révolutionnaires fomentés par Sun Yat Sen en 1911. Pour

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ANTHROPOLOGIE

Maurice Godelier chez les Baruya
A partir de son terrain baruya, en Nouvelle-Guinée, l’anthropologue Maurice Godelier ne cesse de poser des questions, de produire des connaissances qui, depuis plus de trente ans, renouvellent les sciences humaines. A ce niveau, l’anthropologie nourrit la philosophie ; au reste, il suffit de citer les noms de Lévi-Strauss, Clastres, Descola, Dumont ou – dans le monde anglo-saxon – de Leach, Goody, Mary Douglas, Clifford Geertz ou Marshall Sahlins, pour constater combien le champ théorique a été fécondé par le meilleur de l’ethnologie. En mettant à plat bien des recherches, en bousculant « l’histoire froide » du structuraliste rigide, cet ouvrage plaisant relance, reformule, le don, la parenté, le sexuel ou le politico-religieux... CHRISTIAN DESCAMPS
MAURICE GODELIER
AU FONDEMENT DES SOCIÉTÉS HUMAINES Ce que nous apprend l’anthrolpologie Albin Michel éd., 296 p., 20 euros

oin brumes Lles desaméricainfumeuses du post-modernisme – ce courant ne considère « récits » des anthropologues que comme des jeux de langages, plus ou moins exotiques – Godelier défend sa « discipline », en tant que savoir. Certes, il fut un temps où l’ethnologue a débarqué dans les malles du colonialisme ; toutefois, ramener l’apport de ce champ à une pratique néo-coloniale serait évidemment réducteur, pour ne pas dire totalement stupide ! Bien sûr, cette discipline connaît ses querelles, ses clans. Quelques ethnologues se sont approprié des terrains d’enquête comme des propriétés privées ; plus, certains ont osé proclamé : « Ne touchez pas à mes Dogons ! ». Néanmoins, à la différence d’un texte de Shakespeare, les comptes-rendus des mythes d’une tribu peuvent être améliorés ; à cet égard, il importe de savoir faire des bilans critiques. Ainsi, quand Jerry et Edmund Leach, Nancy Munn ou Annette Weiner retravaillent sur la « kula » (cet échange mélanésien), ils éclairent autrement cette pratique, tellement examinée par les classiques. Le « moi cognitif », de terrain (Godelier a vécu en tout huit ans chez les Baruya), produit une recherche ; et cette investigation n’est pas la simple projection des préjugés d’un anthropologue, fils de son temps et de sa société d’origine. En mettant à jour des systèmes de parenté – largement ignorés par les populations étudiées – le scientifique développe un acquis décisif ; certes, il se fait accepter, il cohabite avec les indigènes mais il ne prend pas femme ni ne fait des enfants dans la société où il séjourne. En revanche, il est tout autre chose qu’un naïf recevant, sans recul, les dires de ses informateurs locaux. Il importe de savoir militer pour des sciences sociales articulant la façon dont les sociétés

se produisent, se reproduisent, à partir de biens matériels, mais aussi, et surtout, à partir de noyaux symboliques et imaginaires où « tout n’est pas à vendre ». Seules ces structurations nous permettent de saisir ce qui est pensé comme sacré, permis ou interdit, don ou contre-don, pur ou impur... Pour l’heure, notre ouvrage résume et discute les grandes théories classiques (Morgan, Mauss, Malinowski) ; en outre, il est aussi très vivant dans ses descriptions. Soit la sexualité, cette force asociale, toujours réglée par des mariages, des rites d’initiation, des représentations. Chez les Baruya, notre anthropologue a découvert, après des années d’enquête, deux types de pratiques sexuelles. Comme de

MAURICE GODELIER

juste, celles-ci sont reprises dans des mythes souvent superbes dont nous ne pouvons sentir, dire, décrire que des versions laïcisées, décryptées, très loin du sacré du terrain. Prosaïquement, donc, on rencontre, là, une sexualité hétérosexuelle, entre hommes et femmes adultes ; puis, à côté, se dévoilent (c’est un grand secret) des relations homosexuelles (sans sodomie), à base de fellation entre jeunes initiés. Mythiquement, la semence c’est la force : le lait des femmes en proviendra. En conséquence, lors de l’initiation – tout cela est caché avec soin – les adolescents vont, dans un échange réglé, réengendrer symboliquement le monde, hors de l’univers féminin. Là-bas, la féminité est « impure », toutefois, elle est aussi très forte ; capable de produire du désordre, elle a le pouvoir de mettre à mal la hiérarchie cosmique. A travers le rite, ce que les individus reproduisent, ce n’est pas « l’espèce », mais le groupe social. Car les femmes partagent, bien sûr, cette vision du monde. Au demeurant, aucune jeune fille n’accepterait de prendre pour mari un homme non initié. Bref, seul le rituel – à chaque fois différent – permet de comprendre l’importance de ce qui structure la société, la fonde. Partout, le sexuel est repris, tissé dans du social, dans des instances collectives. On perçoit combien le désir contemporain – tellement a-ritualisé, individualisé, singularisé – fait énigme dans la difficile question de la reproduction. Pour tenter d’y entendre quelque chose, nous aurons besoin de l’apport de la psychanalyse la plus sophistiquée (notre auteur ne manque, d’ailleurs, pas de citer le Lacan des Nondupes errent...). Les relations de parenté jouent un rôle capital dans l’organisation sociale, pourtant elles ne font jamais le tout du social. Il faut toujours plus qu’un homme et une femme pour engendrer un enfant. Seul l’imaginaire social leste véritablement le nouveau-né. Pour ces raisons, analyser les rapports sociaux (dans leurs dimensions matérielles, idéelles), c’est montrer comment ils traversent, constituent les individus, la catégorie même d’individualité. Ce que « je » pense, ce que je crois, ce que je perçois comme « naturel », ou ce que j’offre aux dieux est, bien entendu, très différent pour un Bororo ou pour un New-Yorkais contemporain ! Néanmoins, il s’agit de percevoir comment la croyance au soleil divin ou, ailleurs, l’amour de la croissance du PNB, construisent des individus, socialisés de part en part. En Chine, l’empereur accordait – ou refusait – le statut de dieu à des humains révérés par les populations locales. Dans la Rome antique, après sa mort, l’empereur pouvait passer du statut de « divus » à celui de « deus » . A la fin de la République romaine, Varron, lui-même, divise les divinités dont l’État célèbre le culte, en « dei certi » et « dei incerti » (dieux certains et dieux incertains). Tout bien pesé, cette réflexion fait vibrer les catégories du réel pour « eux », mais aussi pour « nous », ! Dans l’Antiquité, les divinités idolâtres, celles des autres, ne sont jamais fausses, inexistantes. Elles sont tout à fait

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ANTHROPOLOGIE

authentiques ; plus, c’est à ce titre qu’elles doivent être abattues, combattues, dans leur puissance de maléfice. Le prophète Isaïe lutte contre Baal, les premiers chrétiens contre Mythra et Isis, Marcion contre Jéhovah... Dès lors, interroger la fabrication du politico-religieux, c’est, par delà l’omniprésence des simples relations de parenté, pénétrer au cœur des sociétés. Ainsi, démonter, avec soin, la signification des barres de sel (cette monnaie baruya), c’est pénétrer l’économique, le religieux, le politique aussi. Car, le sel – s’il est trop humide, il se dissoudra, perdra ses fonctions – est, tout à la fois, monnaie et marchandise. Les ethnies ne se contentent jamais de vivre en société, comme des mammifères ; elle produisent, partout et toujours – c’est ce qui les font humaines – des échanges réglés, des civilisations, défi-

nissant, à chaque fois, ce qu’il en est du « vraiment » humain. Après avoir discuté les apports de l’anthropologie contemporaine – la bibliographie est impressionnante – Godelier fait un détour informé du côté du Wahhabisme (ce mouvement puritain né au XVIIIe siècle), du Salafisme (Salafiya = retour à l’antécédent), d’al-Qaida (la base). Soulignant que quinze des dix-neuf auteurs des attentats du 11 septembre étaient saoudiens, il insiste sur le fait que ces terroristes se réclamaient d’une forme radicale du wahhabisme, la doctrine religieuse du royaume pétrolifère saoudien, ce grand allié des Américains. Tout à coup, nous voilà replongés au sein de rapports politico-religieux très actuels, dans la force de croyances contemporaines, dans le chaudron imaginaire des peuples. C’est là que se légiti-

ment le consentement, la souveraineté. Et dire cette dernière « imaginée » – pensons au « territoire » de Jérusalem – n’épuise évidemment rien ! Autrement dit, nous ne pourrons jamais échapper à la nécessité d’une réflexion critique – décentrée dirait Husserl – sur les croyances, les nôtres incluses. Démocratie et sciences sociales ont parties liées ; elles se sont, d’ailleurs, affirmées ensemble, depuis moins de deux siècles, en Occident. « Ce qui confirme que, sans la liberté de prendre distance par rapport aux principes et aux valeurs de sa propre société, il n’y a pas de connaissance scientifique possible de ce que les hommes ont fait et font d’eux-mêmes en produisant de nouveaux rapports sociaux. Autrement dit leur histoire, c’est-à-dire l’Histoire ».

Civilisations en convergence ?
La thèse – et le titre – de ce petit ouvrage prennent explicitement le contre-pied de la trop célèbre affirmation de Samuel Huntington, sur le « choc des civilisations » vers lequel notre monde se dirigerait inéluctablement. CHRISTIAN COMELIAU
YOUSSEF COURBAGE, EMMANUEL TODD
LE RENDEZ-VOUS DES CIVILISATIONS Seuil éd., 170 p., 12,50 euros

n découvre cependant avec une certaine Osurprise que cettearguments démograthèse s’appuie en ordre principal sur des phiques (Youssef Courbage appartient à l’Institut National des Etudes Démographiques), plus superficiellement sur quelques repères culturels et sociaux étroitement liés à la démographie, et enfin qu’elle se borne pour l’essentiel au monde musulman. Si l’on accepte cette limitation du contenu par rapport aux ambitions affichées, le raisonnement et les arguments proposés en faveur d’une « convergence des civilisations » demeurent d’un assez grand intérêt, mais on aimerait qu’ils soient utilisés – peut-être dans une publication ultérieure – pour introduire une réflexion plus large et plus systématique sur l’avenir. Le constat de départ met en valeur la réduction rapide de la fécondité dans les pays musulmans et établit un lien entre cette réduction et la montée (universelle) de l’alphabétisation. Sur cette base, l’ensemble de l’ouvrage utilise un critère d’analyse central pour un passage en revue de différentes zones géographiques et culturelles : c’est

le « seuil d’alphabétisation », ou moment à partir duquel, « dans une société donnée, la moitié des hommes ou des femmes âgés de 20 à 24 ans savent lire et écrire ». Les chapitres successifs reviennent sans cesse sur ce critère d’alphabétisation pour montrer qu’il est beaucoup plus directement déterminant que celui de la religion dans la réduction de la fécondité. Dans le cas du monde islamique, les auteurs suggèrent de faire porter l’analyse de cette réduction – comme pour le christianisme, d’ailleurs, encore que celui-ci y ait apporté une résistance plus forte – en priorité sur la crise religieuse et l’ébranlement des croyances traditionnelles liés à l’émergence de la « modernité » (notion qui aurait peut-être mérité une définition plus précise pour renforcer le raisonnement). Les facteurs spécifiquement religieux de la réduction de la fécondité doivent donc être replacés dans le cadre plus global des structures familiales, des relations d’autorité, des mentalités et des systèmes de valeurs, et ensuite seulement dans le cadre des évolutions économiques spécifiques (croissance du PIB, mais aussi phénomènes particuliers tels que l’émergence puis les variations de la rente pétrolière au Moyen-Orient, ou les limitations physiques de l’espace disponible au Bangladesh, ou encore l’impact des migrations vers l’Europe). Ces interprétations sont illustrées par un bref passage en revue de la démographie et des cultures des différentes

régions du monde musulman, du Maghreb à l’Indonésie, en passant par l’Afrique subsaharienne ainsi que par l’Iran et la Turquie ; à propos de ces deux derniers pays, on notera que les auteurs regrettent l’inconséquence des positions européennes, en raison justement des différences entre leurs évolutions culturelles et politiques. Même si ce panorama demeure partiel et rapide, il permet de comprendre la position globale des auteurs : on voit que ceux-ci veulent critiquer le regard simpliste de beaucoup d’observateurs sur la prétendue spécificité de l’Islam en matière d’évolution démographique et familiale ; on découvre surtout qu’ils essaient de mettre en valeur la très grande complexité de ces rapports entre la religion et les évolutions démographiques, en les replaçant dans un cadre culturel et social beaucoup plus large. Si l’on suit cette ligne d’analyse et d’interprétation, on peut évidemment rejeter le simplisme de la thèse de Huntington, comme celui de toutes les thèses axées sur une opposition radicale entre les grandes religions. Mais on peut penser aussi que la thèse des auteurs sur le « rendez-vous » prochain des civilisations, et surtout sur leur « convergence » inéluctable – en dépit de la similitude de certaines évolutions fondamentales, comme la montée de l’alphabétisation et la réduction de la fécondité – mériterait d’être nuancée, complétée et approfondie. Cet approfondissement pourrait notamment comporter une réflexion sur les réalités concrètes de la convergence – qu’est-ce qui converge et qu’est-ce qui ne converge pas ? –, ainsi que sur les perspectives souhaitables de cette convergence et sur ses conditions sociales et politiques : quels sont les éléments possibles et désirables d’une civilisation planétaire « globalisée » et pacifique, mais aussi quelles en sont les limites, quant au respect de l’autonomie des cultures locales et de leur refus légitime de l’uniformisation.

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LINGUISTIQUE

Pour la « grande métisserie »
Pendant des dizaines d’années, Alain Rey fut connu des amoureux des dictionnaires ; il était rédacteur en chef des Dictionnaires Robert ; et avec Josette Rey-Debove, il faisait souffler un vent de nouveauté sur la lexicographie. Puis il fut invité à tenir une chronique chaque matin sur France-Inter. Et là, il devint célèbre pour sa merveilleuse connaissance de la langue française et de la linguistique, mais encore plus pour le ton inimitable d’un humoriste qui recouvrait une grande liberté d’esprit et de critique. Dangereux exercice. Quand les élections approchèrent, la direction de France-Inter découvrit soudainement que son chroniqueur était trop vieux ; et on le licencia pour le remplacer par des comiques plus maniables. JEAN-CLAUDE CHEVALIER
ALAIN REY
L’AMOUR DU FRANÇAIS, CONTRE LES PURISTES ET AUTRES CENSEURS DE LA LANGUE Denoël éd., 313 p.

ALAIN REY
MIROIRS DU MONDE. Une histoire de l’encyclopédisme Fayard éd., 263 p.

xécution désolante, qui fait Eans, comme il tient mais préciser aujourd’hui le bonheur des lecteurs ; Alain Rey, 78 à le sur les notices, en pleine forme, publie livre sur livre. D’abord, avec F. Duval et G. Siouffi, chez Perrin, un considérable Mille ans de Langue française ; j’en ai rendu compte ici même. Puis cette année, chez Fayard, une Histoire de l’encyclopédisme, Miroirs du Monde ; aussi des variations autour de L’Amour du français chez Denoël. On retrouvera dans ce dernier ouvrage le mélange auquel Alain Rey nous avait habitués de savoir, d’érudition et d’esprit, en un jeu subtil de miroitements : tel ce titre de chapitre fulgurant pour désigner son idéal de langue : « Ni pure ni soumise », soufflé par son éditeur, emprunté à la ministre que l’on sait et qui sera repris pour titrer le compte rendu donné au Monde par Bernard Cerquiglini. Réponses et échos qui sont bien dans la manière d’Alain Rey. Lui-même de nom variable ; et il rappelle que sa grandmère l’appelait « Reille » à la mode bordelaise chantante au lieu du plat « Rey » de l’école. Jeux signifiants : l’erreur des « puristes et autres censeurs de la langue » est de confondre la langue et le discours, la langue, ensemble de structures, organisées en systèmes, qui évoluent lentement au gré des conflagrations, des invasions et des forces d’inertie ; le discours fait pour convaincre, agresser, séduire, magnétisé par le jeu des modes et des idéologies. Le français du XVIIe siècle n’est pas plus pur que l’italien ou l’espagnol ; ce n’est qu’un jeu de fantasmes, aux fins de

distinction sociale, tournant autour de l’ordre des mots, du choix des vocables, des recherches analogiques. Henri Meschonnic dans son pénétrant De la langue française. Essai sur une clarté obscure en a parlé avec pertinence ; Alain Rey a raison de renvoyer à ce livre décisif. Mais il y ajoute la conviction d’un linguiste chroniqueur de langue qui a eu à affronter la sophistique partisane des héros du purisme, des déplorateurs d’une « belle » langue prétendument disparue. Combat idéologique qui change avec les siècles et conduit à des affrontements très vifs centrés sur quelques champs de bataille privilégiés. L’importance du travail des « Remarqueurs » au XVIIe siècle perfectionne l’emploi des mots plus qu’une syntaxe admise par tous. Au XVIIIe siècle, les grands combats autour de la Synonymie marquent le développement de la pensée philosophique et de ses incidences sociales, des sectateurs de Locke à l’Encyclopédie et aux Idéologues, disciples de Condillac. On envisagerait volontiers sous cet angle, en notre époque moderne, l’importation dans le discours philosophique français du discours académique allemand, symbolisé par Hegel, les phénoménologues et Heidegger, hérissé de vocables impressionnants et d’enchevêtrements de subordonnées ; signes provocateurs d’une « distinction » philosophique ; qui n’entame en rien le « sermo quotidianus » français. Dialectique qui ouvre à Alain Rey quelques morceaux de bravoure sur les trucages du purisme. En tête, la « pureté » qui évoque les bonnes mœurs, chères aux censeurs ; et conduit à la jouissance de la censure , à vanter la contrainte et la tyrannie du bon goût, marques de la pensée unique. Contre quoi il évoque la figure de Mlle de Gournay, fille spirituelle de Montaigne et de la liberté de la critique. Dans le même temps, il dénonce le mythe de la « clarté », reposant sur l’illusion des vertus de l’ordre direct, prétendument ramené à la méthode cartésienne. Dernier terme glorieux du purisme : le « génie ». Mis en rapport avec la nation, comme le fait Fumaroli. Terme équivoque qui charge d’une valeur religieuse la désignation psychologique et conduit à l’éloge du sujet français puisant sa créativité, sa génialité

dans les vertus de la nation. Terme de distinction lui aussi qui vise la haute société et déprécie le « jargon » populaire. Critique brillante qui conduit à la thèse de base : ce qui fait la force d’une langue, ce ne sont pas les distinctions et les censures, mais les mélanges, ce qu’Alain Rey désigne par le titre de « grande métisserie ». Car l’histoire de notre langue, c’est l’histoire de ses métissages. Dans les premiers siècles, quand le latin, répandu par la conquête romaine, est « créolisé » par les invasions barbares, peu à peu d’entre les dialectes du Nord s’assure un roman, soutenu par la royauté et poussé par le rayonnement économique et social de Paris. Langue romane qui, grâce à une riche littérature, à la puissance des traducteurs véhicule un monde de culture importée qui sera diffusée par l’imprimerie. Puis ce sont les luttes religieuses qui renforcent le français autochtone et le mêlent à un italien importé par les fastes de la cour. Le XVIIe siècle, dit « classique » par les romantiques, est sous le coup d’un régime autoritaire qui élimine les opposants, dans la langue comme dans la société, au profit du français des salons et des savants qui sera celui des dirigeants de la grande Révolution. Aujourd’hui avec l’école obligatoire, la norme semble toute-puissante, mais elle est contestée en son sein même par la chute incessante de la correction orthographique, par l’explosion des cultures, par la multiplication des langues sur le territoire français. Et ici Alain Rey déploie son immense savoir pour saisir les dérives de la création. Culture sociale et littéraire ; « Plutôt la poésie que le pouvoir », écrit-il ; et il évoque Pichette ou Novarina ; et Queneau, bien sûr. Et des anecdotes comme le fameux « bravitude » lancé par Ségolène Royal, qui succédait à l’« esclavitude » de Malherbe et à la « vastitude » de Chateaubriand ; au reste, broderie sur un emprunt à l’italien. Il évoque même la vogue explosive des SMS, déjà en vogue au XIXe siècle chez les lorettes évoquées par Ponson du Terrail ; « Elles écrivent J rai vous voir, ou : G dîné ou bien : Mon chair, je croyai que 7 es pour de main. » En somme, une vitalité réjouissante qui nous change du triste académisme : « Depuis

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LINGUISTIQUE

Malherbe, proclame-t-il, on s’échine à aplatir le français. » Il n’est besoin que de hardiesse. Une dernière citation : « Le français est dans son lexique une langue pauvre, engoncée, réticente, constipée. Et pourtant elle est comme toute langue munie d’un lexique gigantesque. » Et l’éditeur de dizaines de dictionnaires, l’observateur des compilations de Nancy, membre depuis longtemps des commissions de terminologie, des rencontres francoquébecoises, perpétuel curieux, sait de quoi il

parle ; et le montre dans son Miroirs du Monde. Une Histoire de l’Encyclopédie, gros ouvrage qui reprend et développe un petit Que sais-je ? de 1982, Encyclopédies et dictionnaires, n°2000. Large tableau historique des Encyclopédies depuis l’antiquité, depuis le Moyen Age où elles jouèrent un rôle si important dans la constitution d’un savoir universel, de G.de Conches à Vincent de Beauvais et à R. Lulle, en Occident donc, mais aussi en Islam et en Asie pour aboutir dans les temps modernes à Chambers et

Diderot et aux encyclopédies actuelles, imprimées ou en ligne. Effort qui se conjugue à la création et diffusion des dictionnaires alphabétiques depuis la fin du Moyen Age, l’un et l’autre débouchant sur le Net, le World Wide Web, comme il le dit plaisamment, agrémenté de la créativité d’inventions comme le Wikipedia, qui ont complètement changé les conditions d’accession au savoir. Alain Rey, animateur multiforme, érudit, amoureux de la langue, visionnaire. Non vraiment, l’âge ne fait rien à l’affaire.

HISTOIRE

Liquider les traîtres (ou prétendus tels)
Le second ouvrage de Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre, qui fit suite au Sang des communistes, est surtout consacré au « détachement Valmy »,petit groupe de militants du PCF chargé de liquider les « traîtres » ou prétendus tels sous l’Occupation et à la commission des cadres « actionnée » par Jacques Duclos. JEAN-JACQUES MARIE
JEAN-MARC BERLIÈRE, FRANCK LIAIGRE
LIQUIDER LES TRAÎTRES, LA FACE CACHÉE DU PCF 1941-1943 Robert Laffont éd., 510 p., 22 euros

e livre comme un Cpolicier estlaconstruit Rambouillet,roman : il commence par évoquer le meurtre, dans forêt de d’une femme dont l’identité reste inconnue pendant plus d’un demi-siècle... jusqu’à la dernière page du livre. En post-scriptum les auteurs écrivent en effet : « Ce livre était terminé depuis plusieurs mois quand le dieu des historiens qui s’appelle aussi hasard, patience persévérance... nous a permis de prendre connaissance de la copie d’un rapport manuscrit de Marcel Servin – alors responsable de la commission des cadres – adressé à Maurice Thorez et daté du 28 septembre 1919 ». Ce rapport désigne sans ambiguïté la femme abattue dans la forêt de Rambouillet, en octobre 1942, comme étant Mathilde Dardant « la fille de vieux camarades de la Haute-Vienne » (...) « Le rapport Servin pointe avec sévérité, ajoutent les deux auteurs, les responsabilités de Duclos et Frachon et plus encore celles de Ralph Dallidet qu’il accuse d’avoir menti sciemment. » Marcel Servin , constatant que les explications officieuses données de la liquidation de la militante ne tenaient pas debout ajoutait : « Pourquoi ces mensonges et ces fausses explications de la disparition laborieusement échafaudés. Je ne le sais pas, mais une chose semble claire : si l’éxécution de Mathilde Dardant avait été justifiée devant le Parti (provocatrice, poli-

JACQUES DUCLOS

cière... etc.) il n’y avait nul besoin pour le Parti d’échafauder tant de fausses pistes ». En mettant ainsi en cause Duclos, homme de confiance de Moscou et de Beria en parti-

culier, et Frachon, dans le meurtre d’une militante, Marcel Servin a peut-être annoncé sa liquidation (politique) future. Le livre de Jean-Marc Berlière et de Franck Liaigre ne porte pas sur cet aspect. Mais cet épisode est une illustration du fonctionnement du « détachement Valmy » et des méthodes expéditives de la commission des cadres patronnée par Jacques Duclos que Trotsky stigmatisait comme un membre du Guépéou. L’un des exploits les plus significatifs de l’arbitraire total avec lequel l’équipe de Duclos gérait les questions de cadres est la liquidation de Georges Déziré. Désigné responsable interrégional de sept départements de l’Ouest en juin 1941, accusé de trahison, sans le moindre indice sérieux, il est abattu en mars 1942 après une parodie de procès d’une balle dans la nuque et achevé à coups de briques. Au-delà de l’étude du fonctionnement policier de la commission des cadres du PCF et de l’arbitraire avec lequel elle désigne au détachement Valmy les victime à abattre , le premier mérite de l’ouvrage de Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre est de démontrer, preuves en main, la véritable fraude que représentent les multiples histoires mythologiques de la résistance. Cela est valable pour bien d’autres périodes historiques, fondées sur les témoignages oraux et les souvenirs des participants et survivants qui entretiennent des légendes complaisantes. Les auteurs attirent l’attention sur les mythes véhiculés par les ouvrages des Albert Ouzoulias, Alain Guérin, Pierre Durand et autres fondés sur ce genre de source et qui se reproduisent d’ouvrage en ouvrage, chacun cautionnant le suivant de sa très douteuse autorité.
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HISTOIRE

SUITE PCF/MARIE

La question est d’autant plus importante que sous la pression à la fois des instructions officielles et des associations de parents d’élèves, on remplace ici et là depuis de nombreuses années des heures de cours d’histoire par des interventions de « témoins » vivants des faits, parfois présentés comme distillant la « vraie histoire » au détriment de l’histoire prétendument livresque et desséchée transmise par des enseignants coupables de n’avoir pas vécu les événements. C’est ainsi par exemple que le couple Aubrac s’est promené de lycée en lycée pour y dévider des années durant devant des auditoires d’élèves manipulables à plaisir sa vision pour le moins fort subjective de la Résistance et de son propre rôle en son sein. Le fonctionnement de la commission des cadres d’abord soumise à Maurice Tréand dit Legros puis à Duclos via Artur Dallidet fait froid dans le dos. Ainsi un rapport d’Artur Dallidet du 26 février 1941 fait état du bilan de l’examen de 800 biographies de camarades et conclut que la direction du Parti a pu ainsi « éliminer nombre de délateurs, de traîtres et de policiers (...) Cela nous a permis de démasquer des groupes de policiers très nuisibles ». Il y en avait donc tant que cela

dans les rangs du parti ? Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre commentent : « La célérité – quatre mois – avec laquelle Artur Dallidet avait conduit cette opération d’envergure, l’indigence des effectifs dont il disposait – tout au plus une dizaine de personnes – l’inexpérience de la plupart de ses subordonnés indiquaient qu’il purgeait à la diable » (Or ce Dallidet avait ,comme toute la direction du PCF, été formé à la chasse aux trotskystes qualifiés de policiers et d’espions à travers le monde et sélectionné sur cette base Il avait, soulignent les deux auteurs, une « phobie du complot policier et une obsession de la trahison ». Les Jean-Marc Berlière et Frank Liaigre commentent : « Nombre de militants flétris, exclus et promis au harcèlement étaient victimes de la technique incontrôlable, du soupçon, de la délation, : une méthode chère aux procureurs soviétiques. » En un mot, c’étaient de bons staliniens... De cette commission des cadres policière venaient les instruction au « détachement Valmy » chargé d’éxécuter les « traîtres ». Pas étonnant donc qu’à côté de Marcel Gitton, passé du secrétariat du PCF à la collaboration franche et ouverte, un certain nom-

bre de militants sans reproche aient été liquidés de façon parfaitement arbitraire. A la fin de leur ouvrage, les deux auteurs soulignent que, grâce au travail de fourmi dans les archives que trop d’historiens ignorent, l’heure est venue de « produire à court terme une histoire débarrassée des mythes et des oeillères qui l’ont encombrée et aveuglée trop longtemps, une histoire scientifique, une histoire digne de ce nom. L’Histoire tout simplement ». Sans doute... Encore faut-il ne pas s’illusionner : si importante que soit l’étude du fonctionnement interne réel de l’appareil stalinien du PCF et d’organismes comme le détachement Valmy, si important qu’il soit de dissiper les légendes autojustificatrices complaisantes sur l’activité sous l’Occupation du « parti des 75 000 fusillés » la question centrale est quand même la politique menée par le PCF à chaque moment de l’histoire en relation avec les besoins du Kremlin et de sa politique internationale. Et sur ce point l’étude du document d’archive est soumise à une double question : celle de sa fiabilité, ensuite l’utilisation du document d’archive, ici largement subordonnée à l’analyse politique. Le langage codé sert ici autant à dissimuler qu’à affirmer...

SOCIÉTÉS

Pourquoi Bourdieu
Sous cet intitulé au côté métaphysique et qui semble jouer sur le « pourquoi mon dieu ? » qui s’empare, tel Job, des hommes devant l’injustice du monde, il y a le récit à la fois franc et ferme d’un compagnonnage contrarié jusqu’à la rupture avec Pierre Bourdieu et avec son œuvre.

PATRICK CINGOLANI
NATHALIE HEINICH
POURQUOI BOURDIEU Gallimard éd., 194 p., 15 euros

biographique et Entre le récitlivre sur critique la réflexion fragmentaire l’œuvre, Nathalie Heinich nous une très forte – parfois jusqu’à la violence – de la sociologie de Bourdieu, s’interrogeant sur son succès international entre autres. L ’activité de lecture et de relecture assurée sur la rencontre et la fréquentation de Pierre Bourdieu depuis le milieu des années 70, est prise dans le cercle dialectique d’un retour sur soi : l’examen de la théorie du sociologue de la Reproduction, passant par un examen sur soi et le mouvement de déprise et finalement de distanciation à l’égard de l’œuvre cheminant comme un parcours analytique, comme le récit d’une auto-analyse. La rencontre avec Pierre Bourdieu dans la cave de la librairie Autrement dit en 1977, à l’occasion d’une réunion des premiers lecteurs de la revue Actes de la recherche en

sciences sociales, apparaît comme une expérience de séduction et c’est sous le mot charisme que Nathalie Heinich synthétise l’effet provoqué par la présence du sociologue. Derrière ce ravissement qui ne tardera pas à être collectif, il lui faudra, par la suite, questionner les formes d’entre-soi et les modes de capture qu’il a pu engendrer : la solidarité du groupe s’assurant ici dans le sentiment d’une existence séparée, sinon menacée et, en retour, dans la défiance quasisectaire à l’égard des énoncés des membres et de leurs possibles trahisons. C’est ainsi au vocabulaire et à la construction analytiques au sens strict qu’emprunte l’auteure pour se déprendre de l’effet singulier de cette sociologie. Retrouvant les énoncés de la psychanalyse sur le groupe et sur les interactions entre individus et groupes, c’est au livre de François Roustang, Un destin si funeste..., que Nathalie Heinich emprunte sa lecture de la structure paranoïde et du sentiment de la persécution qui traversent la communauté des élus du bourdivisme. Elle en montre la force de culpabilisation mais aussi d’exclusion de ceux qui ne se plient pas à l’étiquette collective à commencer par les

références obligées et les maladroites allusions aux auteurs ostracisés. Au cœur même du groupe de sociologues, Heinich débusque, à travers son retour réflexif, l’effet d’un de la relation au maître, l’engendrement collectif d’un désinvestissement de la pluralité. Dans un style de récit qui constamment fait droit aux affects et aux sentiments, elle engage aussi un examen de l’évolution de l’œuvre en prenant en compte tout à la fois l’intériorité de la théorie et l’extériorité des contextes : le passage de la critique des appareils d’État et du système centré sur les modes d’aliénation de l’institution, dans les années 60, à la critique, à partir des années 90, du néolibéralisme et de la domination économique. Sans jamais être « antiBourdieu », dans la dimension réactive et dans la logique de renversement que tout anti suppose, le livre suit les paradoxes et les contradictions de cette sociologie : telle cette Misère du monde aux entretiens « réalisés au mépris des règles méthodologiques, voire déontologiques ». Il propose des vues sociologiques alternatives sur l’Ecole en revenant à son horizon d’égalité inachevé plutôt qu’à sa dimension institutionnelle d’aliénation des

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SOCIÉTÉS

classes populaires ; sur la culture en insistant sur sa force d’idéalisation dans la lutte contre la domination et dans la construction de soi des sujets individuels ou collectifs plutôt que sur ses effets concurrentiels et distinctifs. Il revient à une modestie d’ambition qui permet de faire une place à une pluralité d’approche sans tomber dans un éclectisme théorique, une place à l’ambivalence sans céder à l’indécision. Revenue de la radicalité du sociologisme, qui fait du collectif le lieu de la vérité et de l’individuel le lieu de l’illusion, la sociologue propose de comprendre que « l’invisible peut-être simplement l’effet de l’implicite et pas forcément du caché, que le relativisme peut n’être pas normatif mais seulement descriptif ». Dans cet après-coup, à la tombée de la nuit, Heinich revient ainsi rétrospectivement pour dire clairement et simplement les impasses d’une pensée dont elle a été familière et qui, explique-t-elle, procède d’une « désidéalisation répressive » vouant la sociologie et ses « ce n’est pas un hasard si... » à être une science du ressentiment. On s’étonnera toutefois de ses références et d’un point de vue qui semble ignorer tout un pan de la critique de Pierre Bourdieu. Puisant, au-delà des légitimes références psychanalytiques, dans quelques rares auteurs parfois discutables quant à leurs

PIERRE BOURDIEU

thèses sur l’esprit de Mai et de sa révolte, quand ce n’est pas dans des pamphlets qui ont caricaturé Bourdieu et son équipe, Heinich apparemment méconnaît les travaux qui ont dès les années 80 cherché à trouver une issue face à l’effet de clôture paranoïde de la sociologie de Bourdieu. Parmi ceux-ci il faut faire je crois, une place particulière à Jacques Rancière. Son parti de lire le social du côté de l’égalité et de ses modes d’énonciation collective, en posant l’inadéquation du texte à la réalité a permis de faire échapper la pensée du peuple et des classes populaires aux macérations de l’enfermement sur soi de la classe sociale selon Bourdieu. Dès les années 80, en posant certaines questions que retrouve Nathalie Heinich, Rancière a contribué à détourner de la sociologie de la distinction des universitaires, des militants attachés aux enjeux conceptuels concernant le peuple et l’engagement autant qu’aux enjeux de culture et d’émancipation. A cette remarque près, ce livre à la fois pudique et décidé, courageux face aux fidèles autant que face à soi-même, apparaît comme une bonne voie d’accès à la sociologie de Bourdieu, pour les nouvelles générations qui n’ont connu ni l’enthousiasme des uns, ni l’irritation des autres, et qui arrivent devant le texte pour ainsi dire sans son passé.

SCIENCES

« Tous les chemins de la connaissance mènent à l’esprit/cerveau humain »
Gérald Edelman, l’un des biologistes contemporains les plus originaux, expose l’esquisse d’une théorie de la connaissance fondée sur les propriétés de l’esprit et du cerveau humain telles que les décrivent depuis quelques décennies les neurosciences cognitives. En route vers une « neuro-épistémologie »...
dans son cerveau. Dès le départ de sa réflexion, Edelman prend en compte le fait que ce sujet qui pense est non seulement un « embodied mind », un esprit incarné dans un corps, mais plus largement que ce sujet ne vit pas en autarcie mais en interaction sociale et culturelle permanente, facteurs qui déterminent également la nature de son activité mentale. Ayant posé son principal sujet à traiter, Edelman nous livre ensuite en quelques chapitres concis et clairs les principaux outils conceptuels neuroscientifiques qui vont lui être utiles. Rappelons qu’Edelman est un esprit brillant et éclectique, récompensé en 1972 par un prix Nobel pour ses découvertes sur les mécanismes de sélection darwiniens qui sous-tendent la production des anticorps. Suite à ces travaux, il a découvert une famille de facteurs d’adhésion cellulaires qui déterminent les relations intimes des cellules nerveuses. Plus récemment, son intérêt pour la cognition l’a conduit à proposer une conception néo-darwinienne du fonctionnement cérébral et plus généralement des processus d’apprentissage et de cognition : la théorie du darwinisme neuronal exposée dans la théorie de la sélection des groupes neuronaux. Parmi les concepts les plus riches, on peut citer la notion de réseaux de neurones dégénérés, c’est-à-dire de systèmes de représentation distincts les uns des autres
SUITE

LIONEL NACCACHE
GÉRALD EDELMAN
LES SCIENCES DU CERVEAU ET LA CONNAISSANCE trad. de l’anglais par Jean-Luc Fidel Odile Jacob éd., 201 p., 23 euros

e point départ de la réflexion Ld’Edelmanded’unification théorique famiressemble à la transcription d’un problème lier aux physiciens : comment parvenir à penser au sein d’une même théorie de la connaissance les savoirs issus des sciences « dures » et ceux obtenus par les sciences humaines ? Lorsqu’un scientifique « dur » aborde cette question, le premier risque qui le guette consiste à dénaturer ce qui constitue l’essence des sciences humaines pour n’en conserver qu’une conception étriquée et inadéquate. Edelman évite ce premier obstacle sans encombres, et ne réduit pas l’histoire, la sociologie, l’esthétique ou la psycha-nalyse à des caricatures d’ellesmêmes. Son ouvrage commence d’ailleurs sur un

rêve, d’où l’on apprend par libres associations que l’auteur ne cesse de tourner autour du sentiment de malaise éprouvé par l’historien Henry Adams confronté au décalage entre la complexité des immenses dynamos présentées lors de l’Exposition Universelle de 1900 à Paris, et la simplicité de l’attitude religieuse face à la Vierge Marie. Par où saisir cette question générale qui pose un véritable défi à l’épistémologie ? L’originalité d’Edelman consiste à envisager ce problème en commençant par en aborder une version plus « simple », un motif fractal, qui se concentre sur l’activité mentale d’un sujet qui pense. Avec d’une part sa réalité de sujet conscient, ses fictions, ses croyances, son introspection, ses modalités de connaissance, sa créativité (sa « second nature » ainsi que le qualifie le titre américain de l’ouvrage), et avec d’autre part une description scientifique objectivante, à la troisième personne, de son comportement, des représentations mentales qui l’habitent et des mécanismes neuraux qui sont à l’oeuvre

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SCIENCES

SUITE EDELMAN/NACCACHE

mais qui sont capables de représenter des objets mentaux similaires ou proches. Edelman propose que de tels systèmes, abondants dans l’architecture fonctionnelle du cerveau humain puissent sous-tendre le mode de pensée métaphorique et associatif qui caractérise nombre de nos processus cognitifs. C’est-à-dire que la proximité de représentation de ces systèmes « dégénérés » permettrait à la pensée de gagner de proche en proche de nouvelles significations enracinées dans les différences qui distinguent ces systèmes proches mais non identiques. Le concept de circuit réentrant, qui joue un rôle capital dans tous les modèles contemporains de la conscience est ici présenté sous une forme minimale et parlante. Edelman fait également preuve de malice, avec par exemple ce constituant essentiel à ses modèles de sélection néodarwinienne qui incorporent un générateur de diversité dont l’acronyme anglais est particulièrement éloquent : « GOD ». Une fois ces nécessaires ingrédients exposés, Edelman tente de défendre l’idée d’une irréductibilité de la subjectivité aux seuls constituants cérébraux, sans pour autant faire appel à une conception dualiste. Edelman défend plutôt la thèse selon laquelle le sujet, et donc l’activité de son esprit/ cerveau est nécessairement enracinée dans un

contexte socio-historique et psychologique donné, et que ce dernier la détermine dans une assez large mesure, sans que cela ne soit « lisible » dans l’activité de son cerveau considérée isolément. Autrement dit, Edelman suggère que le fait de conscience soit le fruit émergent des propriétés d’esprits/cerveaux en interaction avec un univers socio-culturel. Au fil de son élaboration, l’auteur fait appel à de nombreuses références en provenance de champs très différents : de Descartes à Brentano, Quine, Isaiah Berlin, Freud, Rorty, Piaget, Dawkins, Darwin, Whorf ou Wittgenstein... Curieusement, cette longue liste ne compte pas Spinoza dont la théorie du parallélisme entre la matière et l’esprit offre une alternative aux insolubles problèmes posés par le dualisme cartésien, et présente une remarquable cohérence avec certains modèles neurocognitivistes contemporains. Au-delà du sujet individuel, Edelman tente ensuite de généraliser son approche à l’ensemble des sciences humaines, mais également à la création artistique, au mode de pensée psychotique ou du patient victime de lésions cérébrales, en revenant souvent sur l’idée que ces différentes productions ne sont pas apparues ex nihilo mais dans des esprits déterminés à la fois par l’activité de leurs

cerveaux et par leurs interactions socioculturelles. Ce livre est une esquisse, plutôt qu’une formulation aboutie, de cette neuro-épistémologie chère à l’auteur. On pourra regretter les défauts souvent inhérents à une lecture transdisciplinaire qui se veut concise et synthétique : raccourcis de la pensée, mise en forme parfois outrancière des pensées originales citées, traitement parfois « éliminativiste » de certains courants intellectuels malgré un respect ou une admiration affichés, naïveté de certains arguments. Un lecteur de l’« autre camp », pourrait donc trouver ici ou là certains motifs de stupéfaction voire d’agacement. Pour autant, la lecture de ce livre mérite d’aller au-delà de ces éventuelles humeurs passagères, car il s’agit d’un ouvrage intelligent, au sens étymologique du terme, qui parvient à établir des liens originaux entre des domaines du savoir rarement mis en relation. Le lecteur humaniste visé par cet essai devrait ainsi y découvrir les ingrédients nécessaires à l’éclosion d’une saine curiosité des relations fascinantes qu’entretiennent les neurosciences et la subjectivité, ou une belle mise en abyme du projet pacifique désiré par l’auteur de cette neuro-épistémologie naissante.

SPECTACLES

Je est beaucoup d’autres
Il y a aujourd’hui très précisément deux ans, à l’occasion de la sortie du (remarquable) documentaire de Martin Scorsese, No Direction Home : Bob Dylan, et de plusieurs ouvrages à lui consacrés, nous saluions (Q. L. 913) le « retour » de celui-ci - même si, pour ses véritables amateurs, il n’avait jamais disparu. On pouvait penser que, cette actualité une fois épuisée, le sujet n’aurait plus lieu d’être abordé avant longtemps : guère de surprises à attendre désormais d’un chanteur sexagénaire et demi, quasi inscrit au patrimoine de l’humanité, sur lequel tout et le reste ont été écrits depuis quarante-cinq ans. LUCIEN LOGETTE
FRANÇOIS BON
BOB DYLAN, UNE BIOGRAPHIE Albin Michel éd., 496 p., 22 euros

TODD HAYNES
I’M NOT THERE THE OTHER SIDE OF THE MIRROR BOB DYLAN LIVE AT NEWPORT Folk Festival 1963-1965 DVD Columbia, 19,90 euros

reste à dire et Iàl semble bien pourtant qu’il deuxquelques filmer, puisque depuis ans, le dossier Dylan s’est épaissi de unités non négligeables. D’abord, en août 2006, du Maître lui-même, un album,

Modern Times, en tête des ventes pendant plusieurs semaines dans une vingtaine de pays, ce qui ne lui était pas arrivé depuis trente ans. Ensuite, tout récemment, une biographie, un DVD, un film de fiction, et un recueil de tous les entretiens publiés entre 1962 et 2004 (Dylan par Dylan, Bartillat, 560 p., publié simultanément). Tout ceci dans le secteur officiel. Sur le marché parallèle de l’Internet, le petit commerce des enregistrements pirates continue de fleurir (1), les sites spécialisés ne cessent de faire preuve d’une érudition ahurissante – rien ne semble échapper à leurs animateurs, et le moindre déplacement de Dylan hors de chez lui est immédiatement répertorié. Rarement la carrière d’un chanteur aura

autant été suivie ni son œuvre poétique aussi sérieusement scrutée. (2) Dans un tel contexte de biographies par dizaines, on pourrait s’interroger sur la nécessité de l’ouvrage de François Bon : puisque l’on sait tout, à quoi bon un pavé supplémentaire dans « la tour sans fin de la bibliographie dylanienne » ? À cette question initiale, l’auteur répond dès le seuil : « C’est soi-même qu’on recherche », ajoutant, quelques pages plus loin : « Dylan comme masque obscur de nous-mêmes ». En quelque sorte, Dylan et moi, ou moi à travers Dylan. Pourquoi pas ? L’identification du biographe à son objet n’est pas une nouveauté, Philippe Beaussant a signé jadis, bien avant d’être académicien, un joli et troublant ouvrage sur ce sujet. Pour l’heure, on se dit que de cette rencontre entre l’un qui nous passionne et l’autre qui nous intéresse surgira bien quelque éclair. Car aucune des approches cumulatives déjà effectuées ne s’est révélée indifférente : des plus studieuses aux plus délirantes, de Howard Sounes à Stéphane Koechlin, elle sont tout autant des portraits de leur auteur que de Dylan lui-même. Comme Bon le reconnaît, « des vies comme celle de Bob Dylan sont des dépôts où condense toute une époque, un miroir des questions que se pose une société sur ellemême, mais qui ne se révélent que rétrospectivement. C’est une sorte de secousse mondiale qui se rassemble sur les épaules d’un
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LA QUINZAINE LITTÉRAIRE

JOURNAL EN PUBLIC
MAURICE NADEAU
a Revue blanche. Bien sûr, dit Lquelque chose auxrevue littéraire,celalisent fins lettrés qui La Quinzaine. Une disons artistique, qui paraissait à la Belle Époque. En même temps que d’autres, La Plume, le Mercure de France, d’autres encore, plus petites, moins connues, l’Ermitage. C’était apparemment « la belle époque » aussi pour les revues littéraires, n’est-ce-pas? Il existe sûrement quelque thèse universitaire sur La Revue blanche. Jean-Jacques Lefrère va nous renseigner à ce propos. C’est ce que je me disais à la réception de ce gros ouvrage de 1200 pages intitulé La Revue blanche, Une génération dans l’engagement 1890-1905, m’attendant à reconnaître le nom de l’auteur parmi les collaborateurs, pour la plupart universitaires, d’Histoires littéraires, la revue de JeanJacques Lefrère, précédemment nommé. Surprise ! Ce Paul-Henri Bourrelier n’est pas du sérail, loin de là. « Ingénieur général au corps des mines, chargé d’inspection aux ministères de l’Industrie et de l’Ecologie » et qui, actuellement, « anime un programme d’énergies en Chine » ! En Chine ! Diable ! Quelle mouche a piqué ce curieux homme, si intéressé par ce qui ne regarde pas son métier, et qui, tout seul, avec ses seules forces (il ne s’agit pas ici d’un colloque, ou d’un séminaire), a mené à bien un pareil travail, car du travail, il y en a : 1200 pages (d’analyses, notes, tableaux et commentaires). Plus étonnant encore : cet énorme travail, et dont le résultat passionne, j’en fais foi, je ne vois pas qu’il en soit beaucoup question chez nos confrères. Eh bien, l’ingénieur des mines nous dit luimême pourquoi il s’est intéressé à La Revue blanche. C’est quand il en a entendu parler pour la première fois, en 1955, « en faisant la connaissance de Brigitte, qui allait devenir mon épouse. Elle m’a introduit auprès d’Olga, sa grand mère, veuve d’Alexandre Natanson qui en avait été le directeur, d’Evelyne sa tante, et de Georgette sa mère, trois témoins d’une entreprise menée tambour battant au tournant du siècle ». Une histoire de famille. L ’ingénieur des mines avait tout de même d’autres chats à fouetter. Sans doute, mais voilà que « vingt ans plus tard », il hérite de la revue, de sa bibliothèque, « de tableaux, de gravures et d’archives ». Il se doute qu’il n’est pas le premier à s’intéresser à La Revue blanche, qu’il doit exister un bataillon d’universitaires, biographes, historiens de la littérature que l’entreprise des frères Natanson a intéressés avant lui. Il n’a qu’à se rappeler les noms devenus célèbres grâce à la revue. Des peintres : Toulouse Lautrec, Bonnard, Vuillard, Vallotton, des écrivains et des poètes : Proust, Gide, Claudel, Jarry, Rimbaud, Verlaine, Apollinaire, un affichiste : Cappiello. Et puis l’époque : l’Affaire Dreyfus, les pros et les anti, les attentats anarchistes, le Procès des Trente. L ’effet de tout cela sur des écrivains et des artistes ? La part qu’ils y ont prise. Comment tous ces gens ont-ils réagi ? L’antisémitisme, la Nation, l’Armée... Quels rapports avec la peinture, la poésie ? Quelles batailles ? Quel « engagement » ? Et ces étrangers qui, par La Revue blanche, se font connaître des Français ? Tolstoî, Nietzsche, Stirner. Comment sont-ils venus ? Qui les a invités ? Tant d’apports et de rapports, une mine, des tas de questions. Sans doute. Mais M. Bourrelier, justement, a la chance de connaître, de fréquenter les héritiers, les témoins, la grand-mère Olga, Annette Vaillant la fille de Fred (Alfred) Natanson , d’assister aux débats, « par exemcomme les Frères Natanson, jeunes juifs polonais immigrés, ex-condisciples de quelques-uns de ceux-ci et de ceux-là au lycée Condorcet avant de lancer leur audacieuse entreprise. Tout ce monde dans sa fleur ! On ne va pas répéter ce que M. Bourrelier a consigné dans ces douze cents pages. Simplement se laisser guider par la main. « Première partie : le clan des Natanson ». 9 chapitres et un « arrêt sur images ». Dont un sur Misia, l’épouse de Thadée, « plus Mme Verdurin que la vraie », plusieurs sur les peintres, un sur F. F. (Félix Fénéon), secrétaire de rédaction de la revue aux pouvoirs étendus et qui, pour nous, l’ incarne, pour moi l’occasion de relire à la dérobée ses Œuvres plus que complètes, y compris les Nouvelles en trois lignes. « Arrêt sur images » consiste en des réflexions de l’auteur sur ce qu’il vient de nous livrer. Ici : « une esthétique novatrice.... trois valeurs cardinales..., des solidarités structurées »... (les points de suspension cachent des développements). « Seconde partie. Modernité dans l’allégresse 1890-1896 ». Ibsen, Wagner, l’Occultisme, les Nabis, l’explosion libertaire, Proust, Alphonse Allais, l’homosexualité reconnue ( Verlaine, Wilde...), « Mallarmé souverain » (une des plus éclairantes monographies que j’aie lues). Troisième partie. « Le temps de l’épreuve ( 1897-1899) L ’affaire Deyfus. » Plus de 200 pages sur la question. Péguy, Benda, Romain Rolland, « Mallarmé foudroyé » (« l’enjeu final, “Un coup de dés”, devenu le pouvoir de l’impuissance » (selon Blanchot, plus tard). Quatrième partie. « Pistes pour le XXe siècle (1905-2005) ». L’ouvrage de M. Bourrelier n’est pas seulement une histoire. Ou plutôt l’auteur montre dans cette partie, de la page 795 à la page 1099, en quoi cette histoire préfigurait ce qui allait prendre corps jusqu’à nous : en fait de « droits nouveaux », d’éducation populaire (avec Marcel Drouin, beau-frère de Gide), de « féminisme », voire de « géopolitique » (avec le socialiste Paul Louis) et qu’après eux, les acteurs de La Revue blanche, vont prendre toute leur stature Octave Mirbeau, André Gide, Alfred Jarry, Paul Claudel. « Humour et esprit de fête, liberté, engagement et créativité, pacifisme, laïcité, mondialisation sont les valeurs promues par cette génération emportée dans le sillage de La Revue Blanche » (4e de couverture, qui ne ment pas sur le contenu et ne fait pas mentir le sous-titre de l’ouvrage : « une génération dans l’engagement »). Bravo, Monsieur l’ingénieur des mines! 1) vous n’avez pas perdu votre temps, 2) vous nous donnez à tous, spécialistes de la chose littéraire, du plus grand au plus petit, une inoubliable leçon. une J’entreprends va elleautre lecture, dont je sens qu’elle aussi me mener loin. Parce que titanesque également l’entreprise, quoique dans un autre registre : « Arthur Rimbaud, Correspondance, présentation et
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FÉLIX FÉNÉON

ple » des Amis d’Octave Mirbeau. En outre, loin d’être un obstacle, son métier l’aide. « Ma formation scientifique et ma carrière m’ont entraîné », écrit-il, à établir des filiations, à connaître des groupes, à établir des réseaux, à construire des modèles qui l’ont mené de La Revue blanche au monde d’aujourd’hui. Et c’est pourquoi, dirais-je, son ouvrage n’est pas seulement prodigieux. Car M. Bourrelier ne s’est pas contenté de rappeler ce que tout le monde est censé savoir, il fait des découvertes à mesure qu’il découvre lui-même. « J’ai été surpris de découvrir que certains personnages, négligés par la postérité, avaient une épaisseur insoupçonnée, une véritable richesse. Je me suis efforcé de saisir ces étonnants jeunes gens à un moment où ils n’étaient pas encore déterminés, ni embaumés ». Des jeunes gens. Le jeune Léon Blum, critique, que la littérature intéresse plus que la politique (quoique), le jeune Gide et le frais débarqué Apollinaire, timides débutants. Tout comme les peintres qui montrent leurs premières toiles, tout

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notes de Jean-Jacques Lefrère » 1024 pages, 59 euros, mais sur « papier recyclable », Fayard éditeur. «Eros Sous l’appellationN°, p. 2)secret », la BNF convie (Cf. ce à la révélation d’ouvrages ayant appartenu à une section de sa Réserve connue sous le nom d’Enfer, section heureusement disparue. Pour l’édification des jeunes générations l’utilité de cette cérémonie ne fait pas de doute. Elles verront à quel degré de couardise et d’imbécillité était tombé le Second Empire en créant cette section tôt nommée l’Enfer, où faillirent en-trer, rappelons-le, Madame Bovary et Les Fleurs du mal si les procès intentés à leurs auteurs pour « attentat aux mœurs » avaient mal tourné. Quant aux vieilles générations elles ont entendu parler d’ouvrages plus ou moins consacrés au contenu bibliographique de cet

Enfer : par Apollinaire en 1913 au Mercure de France, ouvrage réédité en 1919 sous la bannière Bibliothèque des Curieux. En 1930 paraît une Bibliographie du roman érotique par Louis Perceau. Et s’il a fallu attendre 1971 pour que paraisse une recension plus complète de l’Enfer sous le titre Dictionnaire des œuvres érotiques, de nouveau publié au Mercure de France, l’auteur en est le préfacier, Pascal Pia qui récidive sous forme d’un ouvrage en deux forts volumes ouvertement intitulé Les livres de l’Enfer, « du XVIe siècle à nos jours », malheureusement tiré seulement à 900 exemplaires sous le copyright des commissairespriseurs à Drouot Coulet et Faure 1978. « Nous avons pu examiner tous les numéros de l’Enfer et donner de chacun d’eux une description détaillée », écrit Pascal Pia, « nous décrivons de la même façon quantité de livres licencieux que ne possède aucune des grandes bibliothèques publiques ».

Dans ce sulfureux Enfer il n’était pas impossible d’entrer, pourvu qu’on montrât patte blanche. Je me souviens y avoir recopié des ouvrages de Sade et pris connaissance de la succession du découvreur des 120 Journées..., Maurice Heine.
Paul-Henri Bourrelier, La Revue blanche, « une génération dans l’engagement 1890-1905 », largement illustré mais à bon escient, Fayard, éd.,45 e Ceux qui rédigent, et qui feraient bien de lire Fénéon – qui incarne La Revue blanche et un modèle d’écriture – auront peut-être la chance de trouver ses Œuvres plus que complètes en 2 tomes, « textes réunis et présentés par Joan U. Halperin », Librairie Droz, Genève-Paris, 1970. Ses Nouvelles en trois lignes sont souvent citées, notamment par Maurice Imbert qui a reproduit l’interrogatoire de Fénéon au Procès des Trente (Histoires littéraires et Du Lérot éd.)

BIBLIOGRAPHIE
ÉCRIVAINS DE LANGUE FRANÇAISE
Christian Bobin La Dame blanche L ’Un et l’autre Gallimard, 130 p., 14,50 e Emily Dickinson racontée par Christian Bobin. François Bott Femmes de plaisir Le Cherche midi, 176 p., 13 e Mme de Sévigné, Juliette Récamier, Colette, Françoise Sagan... elles aiment la vie, ses plaisirs, ses délices. Jean-Denis Bredin Trop bien élevé Grasset, 140 p., 11,90 e Les premières années d’un enfant bien élevé dans la bonne bourgeoisie d’avantguerre. André Brincourt Insomnies Grasset, 250 p., 17,90 e Réflexions diverses. Annabelle Cayrol / Josyane Chevalley Courbet l’insoumis Jacob-Duvernet, 216 p., 19 e Une biographie romanesque. Maurice Cury Les neiges du Boulevard Davout e.c., 176p., 16 e Un quartier de Paris pendant la guerre, vu par un enfant. Romain Gary Tulipe ou la protestation Préf. et version scénique de Gabriel Garran Le Manteau d’Arlequin Gallimard, 76 p., 9,50 Version théâtrale du roman Tulipe (1946) soumise à Louis Jouvet enthousiaste – qui, finalement, ne l’a pas mise en scène. Pierre Le Coz L’Autre versant du jour Rocher, 156 p., 14,90 e Premier recueil de nouvelles de l’auteur de nombreux romans et récits de voyage. Franck Leibovici Portraits chinois Al Dante, 264 p., 17 e « Les lieux originaires de ces textes ont pour finalité d’encourager au combat. Il ne s’agit donc pas de récits autobiographiques, mais de poèmes de guerre, fabrication de légendes... » Paul Placet Ecoute, il dit La Différence, 288 p., 20 e Ami de François Augiéras et spécialiste de son œuvre, Paul Placet publie un roman sur le Périgord noir depuis les lointaines époques géologiques. Jean-François Pocentek L’écluse des inutiles Lettres vives, 128p., 14 e Dans le nord pour tromper l’ennui... Jean-François Pocentek né dans les cités minières anime aujourd’hui des ateliers d’écriture. Romain Rolland Jean-Christophe Albin Michel, 1498 p., 29 e Une réédition. George Sand Pierre qui roule Édition critique d’Olivier Bara Paradigme, 346 p., 28 e Un roman devenu introuvable et publié précédemment en deux volumes.

Serge Valetti Jésus de Marseille suivi de Psychiatrie/Déconniatrie L ’Atalante, 128 p. Deux pièces de théâtre en forme de monologues interprétés par Christian Mazzuchini. Patrick Wald Lasowski Guillotinez-moi ! Le Promeneur, 150 p., 17 e La guillotine a engendré bien des rêveries recueillies par un spécialiste de la littérature et de la sensibilité du XVIIIe siècle qui a publié des essais sur le roman du XIXe siècle.

William Faulkner Les Snopes Le Hameau, La Ville, Le Domaine trad. révisées par M. Amfreville, A. Cazé et A. Guillain Quarto Gallimard, 1260 p., 67 documents, 29 e La trilogie que Faulkner avait fait publier à la fin de sa vie et intitulée Snopes. Seul Le Hameau a paru dans La Pléiade, La Ville et Le Domaine seront publiés dans le cinquième volume. Carlos Fuentes En inquiétante compagnie (Inquieta compania) trad. de l’espangol (Mexique) par Céline Zins Gallimard, 320 p., 22,50 e Des récits à l’univers inquiétant, peuplé de dangers, où « Carlos Fuentes s’amuse à faire peur au lecteur ». Alasdair Gray / James Kelman / Agnes Owen Histoires maigres (Lean Tales) trad. de l’anglais (Écosse) par Catherine Richard Passage du Nord-Ouest, 294 p., 19 e Issus de la même ville et du même quartier, Alasdair Gray et James Kelman sont, dans les années 1960, parmi les fondateurs de l’École littéraire de Glasgow. Agnes Owen, comme eux, de tendance socialiste, vient de la middle-class et comme eux son écriture est très influencée par les langues gaéliques. Hans Herbjornsrud La Porte condamnée trad. du norvégien par Terje Sinding Circé, 128 p., 17,50 e Ces nouvelles mêlent fiction et réflexion philosophique et mettent en scène des gens qui, d’un univers familier et concret, glissent doucement vers la folie.

Valentin Kataïev Kubik trad. du russe par Henri Abril Circé, 118 p., 15 e Dans ce récit publié en 1969, Valentin Kataïev (Odessa 1897- Moscou 1986), prix Staline en 1946, tente de rompre avec le réalisme socialiste. Margaret Laurence L ’ange de Pierre (The Stone Angel) trad. de l’anglais (Canada) par Sophie Bastide-Foltz Joëlle Losfeld, 320 p., 21 e Une quinquagénaire fait le point sur sa vie passée et présente. Margaret Laurence (19261987), auteur de nouvelles et poèmes commence, en 1957, le « cycle de Manawaka » dont c’est le premier volume. Alberto Manguel Le livre des éloges Préf. d’Enrique Vila-Matas trad. de l’espagnol par François Gaudry L ’Escampette, 80 p., 12 e Entre fiction et essai, des variations sur les sujets les plus variés. David Markson Arrêter d’écrire (This Is Not A Novel) trad. de l’américain par Claro Le Csherche midi, 194 p., 15 e Envisageant d’arrêter d’écrire, l’auteur engrange citations, anecdotes, et « autres curiosités culturelles ». Jacques Pimpaneau Contes chinois racontés à Hélène Philippe Picquier, 282 p., 18,50 e Contes chinois illustrés et réécrits par le sinologue

Jacques Pimpaneau. Sonia Ristic Sniper Avenue Quatorze minutes de danse Le temps qu’il fera demain L ’Espace d’un instant, 120 p., 12 e Pièces de théâtre sur les guerres par Sonia Ristic, née en 1972, en Yougoslavie. Elle vit à Paris où avec sa compagnie « Seulement pour les fous » elle se consacre à l’écriture et à la mise en scène. Emilio Rodrigué Pénélope (Heroina) trad. de l’espagnol (Argentine) par Danielle Schramm Rivages, 224 p., 18 e L ’unique roman du célèbre psychanalyste argentin, auteur de Freud, Le siècle de la psychanalyse et Séparations nécessaires. Igor Sakhnovski Roza trad. du russe par Véronique Patte Gallimard, 174 p., 16,90 e Un roman de formation par Igor Sakhnovski, né en 1958, dans l’Oural, poète. Leonardo Sciascia Le Contexte trad. de l’italien par Jacques Pressac Ed. revue et corrigée par Mario Fusco Denoël, 142 p., 12 e Publié pour la première fois, en 1972, dans la collection « les Lettres Nouvelles » chez Denoël. Ilya Stogoff Le Livre blanc (Belaîa kniga) trad. du russe par Marie Roche-Naidenov Actes Sud, 144 p., 15 e Écrivain et journaliste, Ilya Stogoff a longtemps parcouru la Sibérie dont il nous conte l’épopée d’un peuple nourri de chamanisme.

ÉCRIVAINS

TRADUITS DE

John Dos Passos La Grande Époque trad. de l’américain par Jean Rosenthal Gallimard, 834 p., 10 e traduit en 1963. Dejan Dukovski Baril de poudre Balkans’ Not Dead L ’autre côté trad. du macédonien par F. Pejoska, J. DelcroixAngelvoski, H. Wybrands L ’Espace d’un instant, 248 p., 15 e Trois pièces de théâtre d’un scénariste et auteur dramatique macédonien dont certaines pièces ont été représentées au Festival d’Avignon et à la Comédie de Saint-Étienne. Nicoleta Esinescu Fuck You, Eu.ro.Pa! (sans sucre) Préf. de François Rancillac trad. du roumain et préf. par Mireille Patureau L ’Espace d’un instant, 80 p., 11 e Les pièces de théâtre de Nicoleta Esinescu, née en Moldavie, ont été représentées un peu partout en Europe.

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POÉSIE
Jacqueline Cahen L ’immédiat labile Dessins de Jean-Jacques Lebel Préf. de Bernard Heidsieck Polyphonix/Nèpe, 128 p. « En correspondance télépathique avec des dessins permutables de Jean-Jacques Lebel ». Jacqueline Cahen est membre permanent du bureau de Polyphonix, association créée en 1979 par Jean-Jacques Lebel. Eugenio De Signoribus Ronde des convers Préf. d’Yves Bonnefoy trad. de l’italien, postface et commentaires de Martin Rueff Verdier, 192 p., 20 e Un premier recueil de poèmes (composés de 1999 à 2004) publié en 2005 en Italie avec succès et traduit aujourd’hui en édition bilingue. Vahé Godel Entre deux La Différence, 176 p., 15 e Jean Ristat Artémis chasse à courre le sanglier, le cerf et le loup Gallimard, 64 p., 12 e Léopold Sédar Senghor Poésie complète CNRS, 1000 p., 30 e Une édition critique coordonnée par Pierre Brunel.

Franck Heidsieck Des documents poétiques Al Dante A partir d’exemples tirés des domaines scientifiques, politiques et artistiques des douments poétiques « propose une poétique pragmatiste tentant de décrire comment des technologies qui participent à la fabrication de notre réalité peuvent tenir lieu, dans nos vies même, d’instruments secourables ». Jacqueline Kelen Mélusine ou le jardin secret Presses de la Renaissance, 208 p., 16 e Roman d’apprentissge et récit initiatique, l’histoire d’amour de Mélusine unie au chevalier Raymondin racontée au XIVe siècle par Jean d’Arras. Théodore Reinach Textes d’auteurs grecs et romains relatifs au judaïsme Ed. et prés. par Claude Aziza Les Belles Lettres, 408 p., 29 e Recueil, en édition bilingue, des allusions aux Juifs et au judaïsme faites par les auteurs grecs et latins. Cet ouvrage reproduit l’édition de 1895. Norbert Sclippa Pour Sade L’Harmattan, 152 p., 14 e Une nouvelle interprétation de Sade par un spécialiste des philosophes et du siècle des Lumières. J. Thélot, J.-M. le lannou, E. Sepsi (sous la dir.) Simone Weil et le Poétique Kimé, 296 p., 27 e Actes d’un colloque international qui s’est tenu rue d’Ulm en 2006.

José Bergamin Terrorisme et persécution religieuse en Espagne 1936-1939 trad. de l’espagnol et prés. par Yves Roullière L ’Eclat, 320 p., 28 e Ecrits de combats et témoignage de ce qu’a pu être la guerre civile espagnole entre catholicisme, communisme et anarchisme, augmentés d’un dossier de textes et de documents inédits sur la guerre civile espagnole rassemblés par Yves Roullière. Hans Blumenberg La lisibilité du monde trad. de l’allemand par P. Rusch et D. Trierweiler Cerf, 426 p., 48 e Hans Blumenberg (19201996) est l’homme qui, après 1945, a refusé les grandes valeurs de son pays (Heidegger, Jünger et Schmitt). La plupart de ses ouvrages sont posthumes, dont celui-ci : une histoire philosophique de notre rapport herméneutique au monde. Crusius Instructions pour une vie raisonnable trad. et prés. par Lukas Sosoé Les belles Lettres, 588 p., 45 e Crusius (1715-1775), philosophe et théologien allemand, opposant de l’école rationaliste de Leibniz et de Wolff. La traduction de ce texte fait apparaître l’apport à la constitution de l’éthique kantienne. Marcel Gauchet L ’avènement de la démocratie T. I La révolution moderne T. II La crise du libéralisme Gallimard, 222 p.,18,50 e, 320 p., 21,50 e Avec la sortie de la religion, les hommes ambitionnent de se gouverner euxmêmes. Le premier volume retrace la révolution qui va de 1500 à 1900, celle de l’autonomie. Le second volume analyse les années 1880-1914, qui constituent la matrice du XXe siècle avec ses tragédies et ses réussites. Joëlle Hansel (sous la dir.) Levinas à Jérusalem Klincksieck, 420 p., 31 e Actes d’un colloque sur l’oeuvre de Levinas qui s’est tenu en mai 2002 à l’Université hébraïque de Jérusalem. François-George Maugarlone Retour à Merleau-Ponty Grasset, 112 p., 11,90 e A l’occasion du centenaire de la naissance de la mort de Merleau-Ponty, FrançoisGeorge Maugarlone, philosophe, réfléchit à ce qu’aurait été la philosophie nouvelle que l’auteur de La Phénoménologie de la perception élaborait lors de sa mort en 1961.

Luigi Pareyson Esthétique Théorie de la formativité (Estetica. Teoria della formatività) Introd. de Gilles Tiberghien trad. et notes de Gilles Tiberghien avec la coll. de Rita di Lorenzo Rue d’Ulm, 352 p., 38 e Ce traité d’esthétique (1954) publié par Luigi Pareyson (1918-1991) s’interroge sur « le processus de formation lui-même, la forme formante dans son rapport à la forme formée ». Dominique Quessada Court traité d’altéricide précédé d’un dialoque avec Peter Sloterdijk Verticales, 170 p., 19,50 e Dominique Quessada constate « un phénomène contemporain inéluctable, la disparition de l’Autre, liquidation qui inaugure l’analtérité : un état paradoxal d’être sans Autre ». Jean-Louis Vieillard-Baron (sous la dir.) Bergson, la vie et l’action Le Félin, 176 p., 18,90 e Quatre philosophes (J.-L. Vieillard-Baron, H. Barreau, J.-F. Marquet, F. Kaplan) étudient l’Évolution créatrice (1907) pour souligner l’actualité de la pensée de Bergson.

BIBLIOGRAPHIE
en poste à Buenos Aires, Sergio Corrêa da Costa raconte la guerre secrète que des pays occidentaux livrèrent, de 1933 à 1945, pour la conquête du continent sud-américain. François Denord Néo-libéralisme version française Demopolis, 384 p., 24 e L ’histoire du néo-libéralisme des années 1930 à aujourd’hui. Daniel Dessert Le royaume de Monsieur Colbert 1661-1683 Perrin, 350 p., 20 e Si la monarchie absolue est en marche, Colbert la manoeuvre et en tire grand profit. Daniel Dessert est l’auteur de Argent, pouvoir et société au Grand Siècle, Fouquet, La Royale. Rashid Khalidi Palestine, histoire d’un État introuvable trad. de l’américain par Elise Argaud Actes Sud, 330 p., 25 e Historien, titulaire de la chaire Edward-Said à Columbia University, Rashid Khalidi reconstitue la généalogie des difficultés de la Palestine à exister et analyse les problèmes qui reste à résoudre pour qu’elle devienne un État. Emmanuel Le Roy Ladurie Abrégé d’Histoire du climat du Moyen Age à nos jours Entretiens avec Anouchka Vasak Fayard, 178 p., 15 e Les scientifiques n’ont-ils pas besoin des historiens pour des enquêtes nécessaires dans un passé climatologique proche ou lointain ? Harald Welzer Les Exécuteurs Des hommes normaux aux meurtriers de masse trad. de l’allemand par Bernard Lortholary Gallimard, 366 p., 22 e Pour quelles raison les exécuteurs ne se sont-ils jamais senti responsables moralement dans les génocides ? Une question à laquelle de nombreux psychologues et philosophes se sont intéressés et Harald Welzer, directeur du Centre de recherche interdisciplinaire sur la mémoire à Essen.

HISTOIRE
La chronologiette de Pierre Prion 1744-1759 Texte inédit et prés. par Jean-Marc Roger Préf. par Emmanuel Le Roy Ladurie Fayard, 460 p., 26 e Ce journal d’un érudit de campagne, secrétaire et quasi-valet de chambre du seigneur d’Aubais (Gard) raconte sur quinze années la vie quotidienne de ce village. Déjà avait été publié Pierre Prion, scribe par Orest Ranum et Emmanuel Le Roy Ladurie. La Légende des Soleils. Mythes aztèques des origines trad. du nahuatl par Jean Rose suivi de L”Histoire du Mexique d’André Thévet mis en français moderne par Jean Rose Anacharsis, 112 p., 13 e Copie incomplète d’un manuscrit indigène disparu datant de 1558, La Légende des Soleils, inédit en français, donne à lire les récits de la naissance de l’univers et des dieux. Codex pictural aztèque retranscrit en nahuatl puis en espagnol. L’Histoire du Mexique, manuscrit résumé par André Thevet, cosmographe d’Henri III, retrace la naissance du monde, la conquête de Mexico par les Aztèques et la fondation de leur empire. Claudie Bernard Penser la famille au XIXe siècle (1789-1870) Préf. d’Yvonne Knibiehler Publ. de l’Univ. de SaintEtienne, 486p., 25 e De quelle façon les intellectuels du XIXe siècle ontils pensé la mutation de la famille, considérée dans son rôle de médiateur entre l’individuel et le social ? Iris Chang Le viol de Nankin Préf. de Robert Frank trad. de l’anglais (États-Unis) par Corinne Marotte Payot, 384 p., 25 e Le récit du massacre de Nankin par les Japonais fin 1937, raconté selon les triple points de vue des bourreaux, des victimes et des Occidentaux.

ESSAIS LITTÉRAIRES HISTOIRE LITTÉRAIRE
Nella Arambasin Littérature contemporaine et histoires de l’art Récits d’une réévaluation Droz, 440 p. Au lieu de s’inspirer des pratiques artistiques contemporaines, les œuvres de fiction se ressourcent désormais dans le passé de la peinture. Anne-Marie Baron Balzac et la Bible Une herméneutique du romanesque Honoré Champion, 387 p. (relié), 70 e Balzac, voulant écrire un livre total, prit pour modèle La Bible dont il emprunta techniques narratives, structures et rhétorique. Florence Brieu-Galaup Venise, un refuge romantique (1830-1848) L ’Harmattan, 228 p., 21,50 e Ville irréelle, Venise au XIXe s fascine et devient le sujet de nombre de romans. Lise Gauvin Écrire pour qui ? L ’écrivain francophone et ses publics Karthala, 180 p. Réflexion sur les conditions d’existence des littératures de langue française et leurs interrelations.

PSYCHANALYSE PSYCHIATRIE MÉDECINE
Jacques Lacan Le séminaire, livre XVIII D’un discours qui ne serait pas du semblant Seuil, 190 p., 21 e Réédition d’un séminaire dont le texte a été établi par Jacques-Alain Miller. Jacques Lacan Le mythe individuel du névrosé Seuil, 126 p., 12 e (format poche) Recueil de trois textes : conférence donnée en 1952, contribution inédite sur le symbole (1954) et question faite à Claude Lévi-Strauss (1956) à l’issue d’une communication de celui-ci. Vannina Micheli-Rechtman La Psychanalyse face à ses détracteurs Aubier, 300 p., 21 e. En les resituant dans leur contexte historique, une mise en perspective des différentes attaques subies par la psychanalyse depuis Freud.

PHILOSOPHIE
Philippe Artières et Mathieu Potte-Bonneville D’après Foucault Gestes, luttes, programmes Les Prairies ordinaires, 384 p., 22 e Les principales interventions d’un philosophe et d’un historien, liées à Michel Foucault au cours de ces dix dernières années, sur l’enseignement, le devenir-invisible, le droit, les prisons... Bruce Bégout Pensées privées Journal philosophique (1998-2006) Millon, 512 p., 36 e Ni journal intime, ni chronique sociale, il s’agit d’« une autre manière d’écrire de la philosophie en étant au plus près de la genèse des idées et de leur devenir ». Bruce Bégout, philosophe et écrivain, est l’auteur de nombreux essais dont La généalogie de la logique, L’enfance du monde...

SOCIOLOGIE
Marco Cicchini et Michel Porret (sous la dir.) Les sphères du pénal avec Michel Foucault Antipodes, 303 p., 25 e Actes d’un colloque de Genève qui réunissait historiens et sociologues autour de Michel Foucault, sur le droit de punir, du supplice d’Ancien Régime aux usages carcéraux d’aujourd’hui. Sylvain Dzimira Marcel Mauss, savant et politique Préf. de Marcel Fournier La Découverte, 240 p., 20 e La pensée anthropologique de Mauss ne se comprend qu’à la lumière de sa philosophie politique et réciproquement.

POLITIQUE
Sergio Corrêa da Costa Le nazisme en Amérique du Sud trad. du portugais (Brésil) par Monique le Moing Ramsay, 464 p., 24 e Jeune diplomate brésilien

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BIBLIOGRAPHIE
Marcel Fournier Émile Durkheim (1858-1917) Fayard, 946 p., 35 e La vie et l’œuvre du « fondateur de la sociologie ». par Pierre Guglielmina Gallimard, 560 p., 35 e Ce second volume débute en janvier 1957, l’année de la publication de Sur la route, roman autobiographique et best seller. Il prend fin en octobre 1969, la veille de la mort de Kerouac. Henry David Thoreau « Je suis simplement ce que je suis » trad., annoté et prés. par Thierry Gillyboeuf Finitude, 224 p., 17 e Cinquante lettres envoyées à son ami Harrison Blake entre 1848 et 1861 par Thoreau, sur les thèmes qui lui sont chers: vivre en harmonie avec la nature, se tenir à l’écart de la société...

ESTHÉTIQUE
Christian Boltanski / Catherine Grenier La vie possible de Christian Boltanski Seuil, 270 p., 19,50 e Christian Boltanski raconte sa vie et parle de son œuvre sous forme de « confession » dictée, en février 2005, à Catherine Grenier.

SCIENCES HUMAINES
Chriatian Morel L ’enfer de l’information ordinaire Gallimard, 248 p., 18,50 e Devant l’information illisible qui accompagne les modes d’emploi, le consommateur développe un « blues » et pourtant il s’en sort presque toujours grâce souvent à des usagers plus experts.

Aby Warburg La Naissance de Vénus & Le Printemps de Sandro Botticcelli trad. de l’allemand par Laure Cahen-Maurel Allia, 80 p., 9 e Né à Hambourg en 1866, Aby Warburg compte parmi ses disciples les plus grands historiens de l’art : Panofsky, Saxl, Gombrich... Publié en 1893. La naissance de Vénus..., resté inédit en français, est considéré

comme un texte fondateur de l’œuvre d’Aby Warburg.

VOYAGES
Le voyage de Magellan (1519-1522) La relation d’Antonio Pigafetta & autres témoignages Ed. de Xavier de Castro Préf. de Carmen Bernand & X. de Castro, J. Hamon, L.

F. Thomaz Chandeigne 2 vol. sous emboitage, 68, 50 e (jusqu’au 28/2/08, 75 e ensuite) Une nouvelle transcription de la relation du « premier voyage autour du monde » laissé par Antonio Pigafetta, l’un des survivants de l’expédition, augmentée d’un appareil critique. Le second volume réunit récits, lettres et dépositions des compagnons de Magellan.

Maurice Blanchot
Dans Le Figaro littéraire du 25 octobre dernier un dossier Maurice Blanchot a suscité
une réponse de l’Association des Amis de Maurice Blanchot. Le Figaro littéraire ayant refusé de publier cette réponse, nous la donnons ci-dessous
Quelques jours après la sortie en librairie des Chroniques littéraires de Maurice Blanchot paraît, en page de titre du Figaro littéraire, une photo de Blanchot jeune, barrée, en lettres rouges, de ces mots : « Blanchir Blanchot ? ». Ainsi celui qui toute sa vie a refusé le jeu médiatique de l’image se retrouve-t-il comme épinglé par une photo de jeunesse. À cela s’ajoute le jeu de mots sur le nom, allusion convenue à ceux qui voient en Blanchot le tenant d’une littérature « blanche » et d’un verbe exténué. Le dispositif est violent, et sa visée est claire: il s’agit de débusquer, derrière l’Auteur commémoré, le « vrai » Blanchot, dissimulé derrière sa vision épurée de la littérature. À cette mise en condition d’un goût contestable se joint une page constituée d’un article de Fabrice Hadjadj et d’un entretien avec Éric Marty, spécialiste de la littérature du XXe siècle. En haut de page, une caricature de Blanchot parue en 1937 dans L’Insurgé, nez et menton pointus, regard aveugle derrière les lunettes. Ni la date, ni la source, ni l’auteur ne sont mentionnés. En plein centre de la page, la reproduction d’un article donné par Blanchot à Combat en juillet 1936, dont la teneur vise à créer chez le lecteur un effet de saisissement. La lecture de la page redouble la mise en condition par l’image. Là où l’on attendait un compte rendu des Chroniques (quelques lignes, au vrai, leur sont consacrées), l’on se trouve face à un propos sourdement accusateur. Le vrai visage de Blanchot, ce faux apôtre d’une littérature désincarnée, serait celui d’un idéologue passé de l’extrême droite des années trente à l’extrême gauche, lesquelles se voient assimilées. Quant à l’attachement inconditionnel à Israël qui fut celui de Blanchot dès les années 60, il est suggéré qu’il porterait encore la marque, inversée, de l’antisémitisme dont celui-ci, dans sa jeunesse, aurait fait l’« expérience ». Il importe d’être précis. Christophe Bident, dans sa biographie de Blanchot, a retracé avec rigueur le parcours de ce dernier à l’extrêmedroite. Blanchot, pendant quatre ans et non dix, comme il est dit, émarge à un journalisme d’obédience antiparlementariste et nationaliste. Dans les années quarante, il écrit dans le maréchaliste Journal des Débats, mais il y délivre des chroniques littéraires d’une remarquable acuité dans lesquelles s’efface le nationalisme des années trente. Et il cache, en pleine guerre, la famille d’Emmanuel Levinas, ce qui était risqué sa vie. Drieu, lui, est entré dès 1934 au PPF de Doriot; Brasillach et Rebatet se commettent à Je suis partout, et sont mussoliniens et hitlériens. Dans une lettre de 1977 publiée à la Quinzaine littéraire, Blanchot revient sur son aversion de toujours pour les idées de Brasillach, et la polémique soutenue dans les années trente entre Aux écoutes et Je suis partout confirme ce propos rétrospectif. Une chose est de manier la rhétorique inexcusable des articles contre Blum en 1936 et 1937, c’en est une autre de pratiquer l’invective antisémite sous l’Occupation, comme le firent Céline, Morand, Brasillach, et tant d’autres: sur ces points cruciaux, le propos du Figaro est très évasif. Mais venons-en à l’argumentation des deux articles: sous les « retournements » de Blanchot se dissimulerait la permanence d’un extrémisme qui aurait viré de l’extrême-droite à l’extrêmegauche, des attaques contre Blum à celles contre de Gaulle en 58. L’assimilation des « extrémismes » mériterait d’être démontée longuement. Si, dans son entretien, Éric Marty souligne la façon dont Blanchot est fondamentalement revenu sur la question de l’antisémitisme, il semble s’accorder avec Fabrice Hadjadj pour l’assigner à une forme de continuité politique, ce qui revient à sous-estimer la fonction même de la littérature dans son œuvre. Or, là où le Blanchot des années trente apparaît clivé entre, d’un côté, l’engagement partisan aux côtés des dissidents de l’Action française, et de l’autre, la lucidité de la critique littéraire, il y a, chez le Blanchot d’aprèsguerre, une cohérence profonde entre l’éthique, le politique, et la littérature. Ainsi, l’on prétend donner accès au « vrai » Blanchot, mais c’est au prix d’un certain nombre de non-dits, voire d’approximations : contrairement à ce qui est affirmé, les textes relatifs à 58 et 68 ne sont nullement inaccessibles, puisqu’ils ont été réédités aux éditions Lignes & Manifestes, en 2003 – sans parler de l’article « Le refus », relatif au retour de de Gaulle en 58, et repris dans L’Amitié dès 1971. De même, il est inexact que Blanchot se soit brouillé avec ses amis « révolutionnaires » : la lecture de sa correspondance avec Dionys Mascolo est explicite à ce sujet. Que l’on partage ou non les engagements politiques qui furent ceux de Blanchot dans les années soixante, force est de constater qu’il n’y a rien de comparable entre les articles du jeune antiparlementariste d’avant-guerre et le ressort éthique d’un texte comme la déclaration des 121, dont Blanchot fut l’un des auteurs, et qui protestait contre la torture en Algérie ; qu’il n’y a rien de commun entre l’appel à une souveraineté « nationale », dans les articles des années trente, et la critique de la souveraineté élaborée dans les années soixante au contact de la pensée de Bataille. Invoquer les « retournements » successifs de Blanchot, c’est, au fond, faire peu de crédit à l’ami d’Emmanuel Levinas, de Robert Antelme, de Jacques Derrida, à la trajectoire d’un homme auquel on dénie son évolution radicale : non point une « conversion », mais ce dégagement qui a nom travail de la pensée, cela même qui a permis de substituer, à la rhétorique véhémente des années trente, l’approfondissement des concepts et la reconnaissance de l’autre. C’est bien ce mouvement qui est à l’œuvre dans les Chroniques littéraires. GISÈLE BERKMAN, pour l’Association des amis de Maurice Blanchot.

ANTHROPOLOGIE ETHNOLOGIE
François Laplantine Le sujet Essai d’anthropologie politique Téraèdre, 192 p., 15,90 e « Ce n’est plus dans les termes du “qui suis-je ?” socratique que doit être posée aujourd’hui la question du sujet mais dans ceux du “qui suis-je pour les autres ?” ,“que sont-ils pour moi ?”, “que désirons-nous collectivement ? ».

BIOGRAPHIES AUTOBIOGRAPHIES
Tullio Kezich Federico Fellini trad. de l’italien par François Martin Gallimard, 416 p., 28,50 e La vie et l’œuvre de Fellini par Tullio Kezich qui fut son ami pendant quarante ans.

TÉMOIGNAGES
Lilo Petersen Les Oubliées Jacob-Duvernet, 240 p., 19,90 e Le 15 mai 1949, 5000 femmes sont tranférées au camp de Gurs, au pied des Pyrénées. Lilo Pertersen était l’une d’entre elles.

CORRESPONDANCES
Céline Lettres à Marie Canavaggia 1936-1960 Edition de Jean Paul Louis Gallimard, 764 p., 39 e D’abord traductrice, Marie Canavaggia devient secrétaire et collaboratrice de Céline. Ces lettres témoignent du travail acharné de Céline jusqu’à la fin de sa vie. Une édition revue et corrigée. Gustave Flaubert Correspondance T. V 1876-1880 Edition de Jean Bruneau et Yvan Leclerc La Pléiade Gallimard, 1560 p., 55 e (jusqu’au 31/03/08), 62 e ensuite Ce dernier volume comprend des lettres envoyées à George Sand, Tourguéniev, Edmond de Goncourt, Zola, Alphonse Daudet, Renan... Augmenté de lettres inédites (1831 à 1875) à un ami d’enfance, Ernest Chevalier, son éditeur, Michel Lévy. Jack Kerouac Lettres choisies 1957-1969 Ed. établie par Ann Charters trad. de l’anglais et préf.

SCIENCES
Charles Darwin Œuvres complètes T. X Esquisse au crayon de Ma théorie des espèces Essai de 1842 trad. de l’anglais par J.-M. Benayoun, M. Prum et P. Tort Précédé de « Un manuscrit oublié » de Patrick Tort Slatkine, 156 p., 40 e Version en bilingue de 35 pages, approximativement rédigées et consacrées au premier argumentaire de la théorie de l’évolution des organismes, retrouvées après la mort de Darwin et publiées en 1909 en Angleterre. Ambroise Paré La manière de traiter les plaies Préf. de Marie-Madeleine Fragonard P.U.F./ Fondation Martin Bodmer, 288 p., 35 e Ambroise Paré (env. 15101590), jeune chirurgien, invente des instruments pour soigner les soldats blessés par les armes à feu, une nouveauté. Reprint de l’édition de 1551.

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LA QUINZAINE LITTÉRAIRE

Suite Lucien Logette
seul. » Difficile, lorsque l’on est contemporain, d’aborder de façon neutre une telle trajectoire. Bon ne s’est pas contenté des nombreux savoirs déjà acquis. Il a reconstitué les dérives du jeune Dylan avant 1960, cherché ses pistes, retrouvé d’anciens compagnons – pour découvrir qu’une grande partie de ces enfances est à décrire au conditionnel : Dylan a si bien tricoté sa propre mythologie, multipliant les pièges, que trente-six ans après sa première biographie, des épisodes entiers restent controuvés. A-til, n’a-t-il pas – mais quelle importance ? L ’histoire de Dylan est aussi celle d’un rêve, le rêve de l’Amérique et ses chansons sont bien le reflet de la République invisible décryptée par Greil Marcus. Bon manifeste une proximité chaleureuse et une empathie qui permettent à l’ouvrage d’être dévoré comme un roman. Il ne quitte pas la trace du chanteur, étaye aux meilleures sources la réinvention des périodes qu’il n’a pu connaître (il n’avait que 9 ans au moment des débuts de Dylan), propose des traductions inédites convaincantes de Desolation Row ou Visions of Johanna, superbes chansons du dernier étage. Et si l’on n’en sait pas beaucoup plus sur Bob, on en saura plus sur François. Un seul détail nous chiffonne : le découpage disproportionné entre les époques. 440 pages pour aller de 1941 à 1975, 30 pages pour relier 1975 à 2006. Certes, les années 1963-1966 sont des années de grâce, éblouissantes et inoubliables, et leur bâtir un tel écrin est justifié. Mais les creux, les interrogations, les redémarrages des trois décennies suivantes, aussi opaques que les précédentes, et la récente sérénité affichée méritaient d’être développés. On ne peut se priver de l’exégèse des dernières chansons, et de vérifier, par exemple, le fil qui unit le jardin mystique d’Ain’t Talkin’, 2006, à l’arrière-pays du bout du monde de Gates of Eden, 1965.

*

Todd Haynes, à la veille d’écrire le scénario de son film, I’m Not There, avait deux choix : la voie documentaire, déjà largement empruntée, ou la voie classique du biopic musical mis à plat à la manière holly-

woodienne, type Bound for Glory (sur Woody Guthrie) ou Great Balls of Fire (sur Jerry Lee Lewis). Il s’en est tiré autrement, en bâtissant une fiction décalée, « inspirée de la vie et des chansons de Bob Dylan ». Astuce pour ne pas heurter les iconolâtres ou dérobade devant la difficulté d’une incarnation crédible ? Ni l’une ni l’autre, simplement la mise en œuvre d’une idée extraordinaire : face à la multiplicité des facettes de BD, parfois physiquement méconnaissable d’une période à l’autre (3), multiplier les interprètes. Puisque le chanteur de 1961 n’est pas celui de 1969 et encore moins celui de 1980, autant lui offrir une apparence différente. D’où les sept figures successives – ou plutôt parallèles, car la narration est achronologique, mélangeant joyeusement les époques, le Dylan vagabond réapparaissant après le Dylan converti sous les yeux du Dylan-Billy the Kid, etc. Si l’on ajoute que Haynes a pratiqué l’écart absolu avec son modèle, lui donnant, entre autres, les traits d’un adolescent noir (Marcus Carl Franklin), d’un androgyne épuisé (Cate Blanchett) ou d’un cowboy rugueux (Richard Gere), on voit grandir la menace d’illisibilité d’un tel salmigondis. Erreur. I’m Not There, sous son aspect éclaté, est d’une clarté constante – au moins pour les spectateurs chargés d’une connaissance minimum du sujet. Pour qui ne connaît pas le chanteur, l’approche peut certes s’avérer délicate, et le film parlera évidemment plus à un public nord-américain, familier de son monument national. On connaissait, à travers ses quatre titres précédents, de Poison (1991) à Loin du Paradis (2002), l’exigence et la rectitude de Todd Haynes. On ne lui imaginait pas une telle intelligence à conduire sa fiction, un savoir retransmis avec un tel brio : chacun de ses personnages est à la fois un vrai et un faux Dylan, les épisodes qu’il invente sont crédibles (le jeune noir grimpant dans le train de marchandises et déclarant s’appeler Woody Guthrie, projection transparente), et ceux qu’il recrée sont d’une vérité troublante (Cate Blanchett en clone parfait du chanteur de 1966 méritait haut la main son prix d’interprétation du Festival de Venise). Même lorsqu’ils ne représentent pas directement le héros – la mise en abyme de l’acteur (Heath Ledger) devenu célèbre en jouant Dylan dans un film,

Richard Gere le westerner mourant dans la ville fantasmatique de Riddle, dont les habitants semblent sortis des chansons des Basement Tapes –, ils s’intégrent précisément à l’histoire, réelle et rêvée, de Dylan. Les Basement Tapes, cet album secret d’une centaine de titres (une quinzaine seulement sortie dans le commerce), est la clé du film. Le dialogue est truffé de citations, explicites ou détournées, reprises de vers ou simples clins d’œil (See you later, Allen Ginsberg). Et surtout, Haynes y a trouvé son intitulé : I’m Not There (1956) est une des chansons les plus mystérieuses de l’ensemble, « qui ne ressemble à aucune autre, n’a été enregistrée qu’une seule fois et n’a plus jamais été chantée, tourbillon liquide de paroles aussi fuyantes que le canevas d’un rêve qui se dissipe, dont la charge d’amertume et d’espoir ne cesse de s’alourdir » a écrit Greil Marcus. Le dernier vers, « I’m not there, I’m gone », complète le puzzle : Dylan n’est pas là, il est parti, nulle part et partout. The Other Side of the Mirror offre un spectacle moins excitant mais plus confortable, celui des interventions de Dylan au Festival de Newport entre 1963 et 1965. En 1967, Murray Lerner, excellent filmeur, avait déjà signé Festival, un montage dans lequel Bob n’apparaissait qu’une vingtaine de minutes. Cette fois-ci, nous avons droit à l’intégrale, dix-sept chansons, entre Blowin’ in the Wind, succès mondial de 1963 pour le jeune héros de la folk music, et Like a Rolling Stone, succès mondial de 1965 pour le nouvel héros de la musique rock. On peut donc admirer pleinement le passage de Dylan à l’électricité, cette « trahison » (magnifiquement métaphorisée par Todd Haynes, qui change sa guitare en mitraillette dirigée vers le public) qui le coupa (heureusement) de son public folk-intégriste et signifia pour lui un nouveau départ, le premier avant bien d’autres. Il n’était déjà plus là.
1. Au dernier pointage, la liste des CD disponibles sur le site bobsboots.com comprenait 1052 titres différents 2. The Bob Dylan Encyclopedia, de Michael Gray, 2006, demeure à cet égard un modèle, ainsi que la revue Isis de Derek Barker. 3. Reprenant Michael Gray : « Dylan has a lot of selves. »

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La Quinzaine littéraire bimensuel paraît le 1er et le 15 de chaque mois – Le numéro : 3,80 t – Commission paritaire : Certificat n° 1010 K 79994 – Directeur de la publication : Maurice Nadeau. Imprimé par SIEP, « Les Marchais », 77590 Bois-le-Roi Diffusé par les NMPP – Décembre 2007

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La Quinzaine littéraire
LOUIS VUITTON
Voyager avec...
La collection « Voyager avec... » (La Quinzaine littéraire/ LOUIS VUITTON) a publié :

JACQUES DERRIDA, La Contre allée JEAN CHESNEAUX, Carnets de Chine JOSEPH ROTH, Automne à Berlin PAUL MORAND, Au seul souci de voyager D. H. LAWRENCE, L’odyssée d’un rebelle JOSEPH CONRAD, Le port après les flots CLAUDIO MAGRIS, Déplacements VALERY LARBAUD, Le vagabond sédentaire FRANCOIS MASPERO, Transit et Cie PHILIP K. DICK, Le zappeur de mondes WALTER BENJAMIN, Les chemins du labyrinthe KARL MARX, Le Christophe Colomb du capital

Voyager avec... ERNST JÜNGER, Récits de voyages BLAISE CENDRARS, Le Panama et les Aventures de mes sept oncles; et autres poèmes
VIRGINIA WOOLF, Promenades européennes MARCEL PROUST, Mille et un voyages MARIO DE ANDRADE, L’apprenti touriste NATSUME SÔSEKI, Haltes en Mandchourie ANDREI BIÉLY, Le collecteur d’espaces RAINER MARIA RILKE, Lettres à une compagne de voyage VLADIMIR MAÏAKOVSKI, Du monde j’ai fait le tour
26 a

372 p.

HARMONIA MUNDI

Les lettres d’Henry James, choisies par Laurent Bury pour constituer ce recueil reflètent les émotions de James voyageur, ses enthousiasmes et ses désarrois, ses rencontres et ses découvertes, avec une vigueur et une spontanéité qui n’apparaissent pas dans ses textes de fiction, plus policés. A travers ses ambivalences et ses contradictions on y lit, comme l’explique Evelyne Labbé dans son éclairante préface, « une tension intime » entre le désir de voyager et celui de se fixer, accumulant un capital d’impressions et de sensations nouvelles, anticipant ce que le souvenir fera de cette réalité afin que l’œuvre advienne. Car, pour James, « c’est l’art qui fait la vie, l’intérêt, l’essentiel ». Les illustrations de ce livre sont empruntées au photographe américain Alvin Longdon Coburn. Certaines avaient été choisies par James lui-même pour figurer dans l’édition américaine de ses œuvres en vingt-cinq volumes.

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