P. 1
Nathalie Sarraute, Ici, 1995 - Scans

Nathalie Sarraute, Ici, 1995 - Scans

|Views: 413|Likes:
Published by modern.litterature

More info:

Published by: modern.litterature on Aug 22, 2009
Copyright:Attribution Non-commercial

Availability:

Read on Scribd mobile: iPhone, iPad and Android.
download as PDF, TXT or read online from Scribd
See more
See less

02/08/2013

pdf

text

original

TI fallait s'y prendre avant, quand c'était encore pos-
sible, on pouvait encore « changer de sujet »••• Il n'y
avait pas longtemps qu'elle l'avait « amené sur le tapis »
et sa présence répandait encore autour de lui ce que
tant de belles et rares qualités et leur juste récom-
pense répandent... un bien-être, un apaisement, une
confiance finalement dans la vie...
Mais non, même à ce moment-là, on ne pouvait pas,
après en avoir profité et lui avoir payé son dû, le recon-
duire poliment... N'y avait-il pas déjà, presque aussitôt
qu'elle l'a fait entrer, quelque chose qui empêchait de
le toucher, de le pousser tout naturellement délicate-
ment vers la sortie et faire venir... non, rien ne pouvait
venir prendre sa place, aucun grand événement, bou-
leversement, menace imminente, guerre, révolution... il
n'y avait rien au-dehors, qu'on ne soit obligé de laisser
passer au large, tant avec une étonnante rapidité elle
l'a fait grossir, tout occuper ici, devenir cette masse

énorme qui presse partout, appuie, maintient immo-
bile, empêche le moindre mouvement...

61

Une masse qui augmente toujours, les mots qu'elle
plaque dessus la recouvrent... «une si rare réussite »•••
« tant de force de caractère »... « de persévérance »...
Elle l'observe fascinée, elle n'a pas le temps, elle ne
songe même pas, c'est évident, à s'occuper de tout ce
qui peut se passer ici, elle ne cherche qu'à faire exister
comme elle le ferait ailleurs, n'importe où, ce qui
mérite de s'imposer partout, ce à quoi elle se sent obli-
gée, en toute honnêteté de rendre justice... « ce cou-
rage », « cette intelligence », les mots se précipitent,
attirés... «il a su saisir sa chance »••• «il a fait un choix
judicieux, si heureux, de ses compagnons, de sa
compagne: un grand amour ».•• l'enthousiasme dont
elle est emplie déborde dans sa voix, dans son ton, pro-
pulse avec force ses mots, les fait adhérer étroitement...
Il se dresse... une statue... mais il n'a pas la rigidité de
la pierre, du marbre... ce qui sous les mots se construit
est souple, extensible, ça s'étend toujours plus loin, la
pression augmente... sous cette puissante, cette irrésis-
tible poussée les parois tout autour se fissurent et par-
derrière quelque chose se met à remuer... quelque
chose d'inconnu, qui n'avait jamais été vu ici... ça se
soulève avec difficulté... Impitoyablement, inlassable-
ment les mots « cercle d'amis sûrs »•.. « entente par-
faite »••• «puissance de travail »..• «immense talent »..•
trouvent, saisissent, secouent, forcent à se lever... Et les
voilà qui se soulèvent péniblement, eux qui n'avaient
jamais bougé depuis si longtemps, ils sont tout anky-
losés, ils se traînent, ils se tiennent alignés... Le «Ah ! ~
qu'ils poussent révèle qu'ils sont bien là... des ombres,
des moribonds... sAh !» comme une expiration, un

62

souffle est leur réponse à l'appel de leur nom... « Ah ! »
et elle trouve aussitôt le nom sur sa liste... Envie... elle
note: Présent... «Ah oui ? L. Frustration: Présent...
«Ah oui? »... Abaissement: Présent... «Ah !»... Vie
ratée: Présent. « Ah ! »... Malchance: Présent...
«Ah ?»... Nullité-Manque de talent: Présent... Mal-
heur de ne pas avoir connu un tel amour... Eh bien?
Absent? Comment est-ce possible? « Des enfants par-
faits, tous réussis », allons, le voilà enfin, bien sûr c'était
ici, elle le perçoit, à peine un soupir lui suffit... Ah...
Injustice. Amertume: Présents. Elle les coche sur son
registre. Aucun ne manque à l'appel...

À l'appel? Oui, à l'appel, ils ont bien été appelés.
Par elle. Ses mots les ont fait lever... un clairon qu'elle
a sonné aussi fort et aussi longtemps qu'il le fallait...
Ils étaient tous endormis, ils ne l'avaient pas bien
entendu au début, ils étaient encore dans leur rêve, ils
voyaient passer des images venues d'un monde bien-
faisant, rassurant... mais très vite... c'était si insistant,
de plus en plus strident... ils se sont complètement
réveillés, ils se sont soulevés... ils ont répondu comme
elle savait qu'elle les obligerait à répondre... Ils étaient
bien là, elle le savait, elle est venue ici pour qu'ils se
réveillent, c'est pour ça qu'elle est venue, pour les for-
cer à se lever...

Mais peut-être n'y avait-elle pas songé avant... elle a
d'abord amené ici ce qui devait répandre le bien-être...
et puis malgré elle, parce qu'elle a senti que les mots

63

qu'en toute innocence, entraînée par son admiration,
son enthousiasme elle a choisis, commençaient à réveil-
ler ici... qu'est-ce que c'était? elle a prospecté,
cherché... c'était là, ça essayait de se cacher... alors elle
a insisté toujours plus fort... qu'on le voie enfin, que
ça se montre...

Non, il n'y avait rien ici avant qu'elle entre, rien
d'endormi... ce. n'est pas vrai... ces misérables, ces
assassins en puissance, ces ratés, ces pitoyables nabots
n'existaient pas ici... Personne d'autre qu'elle n'avait
jamais essayé, n'avait réussi... Mais elle a su le semer
et le faire pousser ici...
Oui, pousser parce que le terrain était propice... Ail-
leurs elle aurait été obligée d'y renoncer...
Non, au contraire, ailleurs elle n'aurait même pas eu
envie d'essayer, ç'aurait été bien trop facile... ce qui l'a
excitée, c'était justement de le voir pousser ici... de
s'assurer qu'ici aussi, même ici... c'est excitant de voir
ces purs, ces innocents, ces éternels enfants, ces moines
solitaires plongés dans leurs méditations, leurs dévo-
tions... comme ils résistent... comme les mots qu'elle
leur lance tombent, se dissolvent dans leur silence...
mais elle ne doit pas se décourager, ils ne résisteront
pas longtemps, c'est en eux comme en chacun, comme
la respiration, comme la circulation du sang... tiens,
voilà que quelque chose se dégage... il suffisait de for-
cer un peu... un « Ah ! >} et encore un « Ah ? » et puis
« Ah oui! » et puis « Ah bon! >}••• maintenant elle les
tient, ils ne pourront plus s'échapper, pas question de
se remettre à l'abri, de retourner là d'où ils viennent...

64

Ils se sont rendus, c'est bien... Mais il ne faut pas
que puisse subsister en eux la moindre velléité de résis-
tance... D Y a un entraînement qui leur permettra d'y
arriver, quelques exercices supplémentaires...
C'est un peu difficile, douloureux au début, on n'y
était pas habitué, ne prenez pas cet air dédaigneux, il
est vrai que ce n'est pas ce qui peut s'appeler « très
distingué », c'est assez « vulgaire >}••• mais vous voyez,
vous y arrivez... vous êtes obligé de lever la tête et de
regarder... ça vous paraît un peu humiliant? un peu
dégradant? .. mais non, vous allez vous y faire... Mais
comme c'est bien, très bien, encore, encore plus haut,
avec admiration, avec nostalgie devant ce déploiement
des « biens de ce monde », toutes ces richesses, châ-
teaux, titres, postes prestigieux, belles relations, récep-
tions... et ça maintenant, juste encore un petit exercice
d'assouplissement: les places à table... vous n'y pensiez
jamais, vous y avez renoncé depuis longtemps... depuis
toujours... n'était-ce pas trop vert ? .. et maintenant
encore ce petit effort... regardez où vous seriez placés .
Oh, ça fait mal, n'est-ce pas? vous n'en pouvez plus .
Allons, c'est bon, je vais vous laisser. .. Je vais repartir .
Je vous ai déjà pris trop de votre temps... Je voulais
seulement vous faire une petite visite... C'est un tel
plaisir d'aller vous voir...

You're Reading a Free Preview

Download
scribd
/*********** DO NOT ALTER ANYTHING BELOW THIS LINE ! ************/ var s_code=s.t();if(s_code)document.write(s_code)//-->