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Vivre la grâce

Le lumineux combat de l'agonie

Octobre 2011

« La mort n'est pour moi que le visage le plus secret de la vie. » Ces paroles sont parmi les dernières exprimées par Christiane Singer. Romancière appréciée, dont l’ensemble de l’œuvre fut couronné en novembre 2006 par le prix de la Langue française, elle nous a quittés le 4 avril 2007. Elle savait ce qui l'attendait. « Vous avez encore six mois au plus devant vous » lui avait dit le jeune médecin qui l'avait examinée le 1er septembre 2006. Au lieu de se laisser aller à l'accablement devant l’inexorable, elle tient à relater ce qu'elle vit et ressent. D'où le titre de son dernier ouvrage, « Derniers fragments d'un long voyage » (Albin Michel, 2007). Six mois de douleur, de détresse, mais aussi d'émerveillement lumineux, à partager ce qu'elle découvre dans ce temps imparti « pour que la coque personnelle se brise et fasse place à une existence dilatée ». Cela ne va pas sans difficulté. L'annonce de sa mort imminente la laisse d'abord presque indifférente. Elle se dit: « Je ne veux pas me prendre en pitié, j'ai été si richement dotée. Ma vie est pleine à ras bord. » Ce n'est que devant son mari éploré et ses deux enfants atterrés par la nouvelle qu'elle se laisse envahir par l'émotion. "C'est devant leurs larmes que je dérape. Et nous pleurons, nous pleurons, nous pleurons. Ensemble. » Commencent alors les analyses médicales angoissantes suivies de longues et pénibles interventions médicales. Elle se refuse, cependant, d'être une simple patiente en attente d'un résultat médical aléatoire. Pour elle, « le plus redoutable serait de laisser à la médecine sa possession exclusive ». Elle veut réagir non en se réfugiant dans un stoïcisme stérile ou en se forgeant une carapace d'indifférence mais en accueillant la vie telle qu'elle se présente. « Ne nous laissons pas emprisonner dans cette part de nous qui est vouée à la mort. » Pour se donner du courage, elle se remémore les paroles de Maurice Béjart: « Je n'en finis pas de commencer ma vie ! Quand je pense qu'il y en a qui n'attendent pas d'avoir vingt ans pour commencer leur mort! » Faisant la constatation que « la vie s'écoule avec la précipitation écumante d'un torrent de montagne », elle se donne un principe de vie: « Ne jamais oublier d' aimer exagérément ; c'est la seule bonne mesure. » Cette conviction va éclairer d'une lumière particulière les mois de souffrance qui s'ensuivent. Elle reconnaît ce qu'elle vit. « Deux mois d'une vertigineuse et déchirante descente et traversée. Avec surtout le mystère de la souffrance. C'est cette souffrance qui m'a abrasée, qui m'a rabotée jusqu'à la transparence. Calcinée jusqu'à la dernière cellule. » Et cependant au milieu de ces tourments, une certitude se fait jour à l'exemple d'une lumière qui éloigne les ténèbres. « Je vous le jure. Quand il n'y a plus rien, il n'y a que l’Amour. Tous les barrages craquent. C'est la noyade, l’immersion. L'amour n'est pas un sentiment. C'est la substance même de la création. " Elle trouve dans cette capacité d'aimer une énergie nouvelle qui l'appelle à répandre la vie autour d'elle. « Il faut partir en agonie; il faut être abattu comme un arbre pour libérer autour de soi une puissance d'amour pareille. » Elle reconnaît le rayonnement qu'elle peut avoir autour d'elle car la vie véritable aspire à se propager. « En somme il a fallu que la foudre me frappe pour que tous autour de moi enfin se mettent debout et osent aimer. Aimer du seul amour qui mérite ce nom... Amis, entendez ces mots que je vous dis là comme un grand appel à être vivants, à être dans la joie et à aimer immodérément. » Elle sait ce dont elle parle car ses romans ont scruté ce mystère de l’amour. Cela ne veut pas dire que devant la maladie qui l'envahit de plus en plus elle reste impassible. Elle retrouve les accents de la foi chrétienne que sa mère ukrainienne lui a inculquée sans pour autant oublier le profond sens moral de son père, un juif hongrois exilé en France à l’occasion de la guerre. Il lui arrive de crier sa souffrance et de supplier Celui qui est source de Vie. « Il y avait quelque chose de terrifiant dans ma corporalité, de destructeur, d'horrifiant; j'ai hurlé dans mon cœur pour appeler à l’aide le Christ: Sauve-moi! Fais un miracle! Puis j'ai appelé de toute mon âme Padre Pio; j'ai mendié comme une malheureuse. » Elle reconnaît humblement ses limites et ses faiblesses. « Il est évident que tout peut basculer dans la détresse, que le tapis peut m'être tiré sous les pieds. Ma foi est fragile. Ou plutôt mon accès à ma formidable foi peut être barricadé d'un instant à l’autre. Ma prière: Mon Dieu, donne-moi accès à cette foi démesurée qui m'habite afin que je puisse témoigner, malgré tout, de la splendeur de cette vie. » Elle sent ses forces l'abandonner de plus en plus. Cependant elle a encore la force nécessaire pour
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ARCHICONFRÉRIE DE LA SAINTE AGONIE DE NOTRE SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST
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Elle est lucide et elle reconnaît que son corps lui appartient de moins en moins. En silence. » Mais doucement autant qu'insidieusement le mal fait son œuvre. je sors de la vie et j’entre dans la vie. fortement articulées. » Cette réception de la sainte communion la fait participer à toute cette énergie vitale qu'elle a pu recevoir à travers son existence par la grâce de Dieu. En prière.est pour moi terminé. Le carnet de bord est clos. ce n'est que l'apparence. En contemplation. mieux : à partir de cet instant. « Ma dernière prière. A partir de demain. J'ai un hameçon que je jette au bout de ma gaule dans la nuit noire. Elle constate la difficulté de plus en plus grande de mettre à jour son journal à cause de la fatigue générale mais aussi des escarres qui ensanglantent son bras soumis à rude épreuve par sa fureur d'écrire. Je poursuis mon chemin. Voilà. La fin arrive inexorablement. « J'entre en nuit dans un moment.exprimer la joie de recevoir la communion : « A l'instant où montent ces paroles. Demain. Aucune représentation ne m'eût donné ce que je suis en train de vivre. entre le prêtre et moi se tient le Christ. ce Christ m'habite de sa haute vibration comme du ruissellement d'une fontaine. tout est neuf. Mon saisissement est total.sainte-agonie. « Depuis. Elle est comme imprégnée de cette présence divine. Le voyage .ce voyage-là du moins .TÉL : 01 45 44 40 87 http://www. ne soyez pas déçus que la mort ait en apparence vaincu. Ah comme je serre dans mes bras tous ceux que j'ai eu le bonheur de rencontrer sur cette Terre ! » Les derniers mots qui concluent le livre sont l'expression à la fois de toute la joie que Christiane Singer a pu recevoir au cours de sa vie et de son assurance devant la mort qui ne peut mettre fin à la force d'amour qu'elle ressent en elle: « Du fond du cœur merci. « Le corps du Christ ». » . mes yeux s'entrouvrent.fragments d'un long voyage. la vérité est que tout est Vie. est désormais mon jour de naissance.fr . » Quelques mois auparavant. Le 1er mars 2007. 2 ARCHICONFRÉRIE DE LA SAINTE AGONIE DE NOTRE SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST 95 RUE DE SÈVRES . comme tous les jours d'ici ou d'ailleurs. « Derniers .75006 PARIS . Au jour le jour elle en ressent l’emprise. sur ce versant ou sur l’autre. elle avait exprimé ce qui lui tenait le plus au cœur et qui résume le sens qu'elle avait voulu donner à tout ce qu'elle avait vécu. elle a encore la force de confier ces derniers mots à son journal.