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Nathalie Sarraute, Ici, 1995 - V.1

Nathalie Sarraute, Ici, 1995 - V.1

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NATHALIE SARRAUTE

ICI 1995

Scanné et relu d’après un exemplaire des éditions Gallimard du 17 août 1995. Il s’agit d’un second état (v.2) : le fichier a été relu une première fois et comparé à l’original papier. Les scans originaux peuvent être consultés sur www.scribd.com à :
http://www.scribd.com/doc/18987733/Nathalie-Sarraute-Ici-1995-Scans

I Il va revenir, il n’a pas disparu pour toujours, c’est impossible, il était là depuis si longtemps... c’est cette silhouette frêle, légèrement voûtée... presque effacée... c’est elle qui l’avait amené ici pour la première fois, il était arrivé porté par elle et il était resté ici plus solidement implanté qu’elle. Il y avait en lui quelque chose d’insolite, de frappant qui l’avait fait s’incruster ici plus fortement, n’en plus bouger... Et voilà que tout à coup là où il était, où c’était sûr qu’il se trouverait, cette béance, ce trou... « Un trou de mémoire » comme on dit négligemment, insouciamment, sans vouloir s’y attarder davantage... Si ce n’est pas indispensable, à quoi bon se fatiguer, s’abrutir à s’efforcer de le remplir, ce trou, pourquoi perdre son temps ? Mais ici ce qu’il a laissé derrière lui, cette ouverture, cette rupture disjoint, disloque, fait chanceler... il faut absolument la colmater, il faut à tout prix qu’il revienne, qu’il s’encastre ici à nouveau, qu’il occupe toute sa place... Mais rien n’est resté de lui, rien par quoi l’accrocher, le tirer, pas le moindre signe distinctif, pas le plus vague signalement. Même de parcourir, pourquoi pas ? tous les prénoms du calendrier ne permettrait pas de le reconnaître... Et cependant il ne doit pas être loin, il est sûrement tout près, il peut à tout moment se manifester... Peut-être vaut-il mieux ne plus s’agiter, prendre patience, espérer, toutes les forces vives d’ici mobilisées, concentrées, maintenues constamment en état d’alerte...

Qu’est-ce que c’est ? C’est comme un léger sifflement... à peine perceptible... c’est un faible chuintement... Ff... Ff... c’est de lui que ça vient... c’est bien ce son qu’il rendait... Ff... mais ce n’est pas de Ff que ce son provenait... c’était... sans aucun doute possible... c’était de Ph... Ph apparaît très nettement... Ph va entraîner... Ph entraîne derrière soi... Phi... et maintenant Phil... Phil est là et le reste va arriver... le reste arrive... ça se dessine à peine... Philis... mais lis est trop court, trop léger... c’est quelque chose de plus long, d’un peu lourd... Quoi ! Philomène ?... Quels démons malicieux se sont amusés à accrocher ces syllabes grotesques ? Qu’elles se détachent... Qu’est-ce qui vient remplacer... Proserpine... Proserpine ?... oui, il y a là, dans Proserpine... Phil doit donc disparaître... Phil n’était qu’une illusion... Mais non, ce n’était pas, ce ne pouvait pas être Proser... Proserpine a tout brouillé... Phil est ici de nouveau, Phil s’impose... Phil reste... Phil... suspendu dans le vide... Et voici que vient... à la faveur de cette vacance, de ce désordre, s’ébattre ici Philatélie... Philharmonie... Philadelphie...

C’est le moment où il faut éviter de regarder de ce côté, ne plus la voir, cette béance... Laisser revenir au premier plan, tout occuper, ces trottoirs mouillés, cette chaussée, ces gens... celui-là avec sa canne, il a tort de s’engager, il ferait mieux d’attendre, mais non, il traverse, et voilà déjà le feu vert, il court presque en clopinant, il n’a quand même pas besoin de tant se presser, les voitures restent arrêtées... c’est comme un refrain lointain... c’est une chanson... c’est un dicton... ce sont des paroles prononcées au cours d’une cérémonie, d’un rite... des paroles rituelles... et puis ça balaie

tout ici, ça emplit tout, ces doigts, ce mouvement qu’ils font pour saisir, pour sortir de la coque cassée aux bords déchiquetés, pour séparer... elles sont l’une contre l’autre, couvertes d’une peau brune rugueuse finement striée, et la tendre, cette partie détachée, à ces doigts qui à leur tour se tendent, la prennent... et voici claironnant, annonçant la victoire... « Bonjour Philippine »... Philippine... Philippine... encore et encore Phi-lippine... ses effluves délicieux répandent la certitude, l’apaisement... tout autour est stable, bien clos, bien lisse, parfaitement uni... pas le moindre interstice par où puisse s’infiltrer ici, souffler, faire osciller, trembler...

II C’est là de nouveau, ça emplit tout... ça se tient là immobile, immuable, aucun changement d’une fois à l’autre... le pan de mur en plein soleil, les larges pavés arrondis, l’herbe entre eux d’un vert grisâtre, l’épaisse pierre patinée du vieux banc et au-dessus les branches couvertes de fleurs roses qui montent du mince tronc rugueux en touffes duveteuses... Et voici dans cette immobilité parfaite, dans ce silence... il semblait qu’il ne pouvait y avoir ici aucune présence... brusquement ces mots : « Comment il s’appelle déjà, cet arbre ? »... Mais ce n’est rien, une brève intrusion, une menace de destruction qui sera repoussée en une seconde... « C’est... c’est... » le nom est là, il attend, tout prêt à accourir, il n’y a qu’à l’appeler... « C’est un... c’est un... voyons c’est un... » et il ne vient pas... le talisman qu’il suffit chaque fois de saisir et de tendre, le talisman qui détourne le mauvais œil n’est

plus là... mais que se passe-t-il ? mais ça ne s’est jamais passé, c’est la première fois... L’inspecteur indifférent, insensible se tient sur le seuil, il attend... qu’il prenne patience, il l’aura, la pièce exigée... elle était toujours ici... comment a-t-elle pu se perdre ? il faut bien chercher, elle va sûrement se retrouver...

Le pan de mur, les pavés, l’herbe, le banc sont devenus un peu irréels, inconsistants... un décor dressé là pour que sur lui l’arbre se détache... Un arbre anonyme, un arbre étranger... il doit absolument révéler son identité, il ne faut pas le lâcher, il faut l’interroger encore et encore, tenir là, exposé, son mince tronc rugueux, ses branches couvertes de touffes de fleurs qui se dressent comme des panaches, des plumets... il faut l’enserrer, le presser, le soumettre à la question... mais rien n’en sort, pas le moindre indice, rien qui puisse permettre de retrouver son nom... Peut-être que de le traiter avec plus de douceur, le ramener et le replacer dans son décor réel où il s’épanouirait à l’abri de toute contrainte... devant ce petit mur blanchi à la chaux, derrière ce banc, sur cet espace rond entre les pavés où il s’enfonce... peut-être que dans cette ambiance familière tout naturellement il se laisserait aller... mais il ne livre rien... il se dresse à distance... un arbre sans plus... juste un arbre... Eh bien alors que tout autour de lui disparaisse, qu’il ne reste ici que ce qui n’est qu’à lui, cela seul, il faut l’examiner de très près, c’est cela seul qui le distingue de tous les autres arbres, ce sont là ses signes particuliers... ces branches de fleurs rose pâle... duveteuses, vaporeuses... elles flottent autour de lui... elles l’entourent d’une brume

légère... Quelque chose se condense, va sourdre... qu’est-ce que c’est ? C’est quelque chose de joyeux, oui, de rieur... des rires... des ris... ris... Tamaris... aucun doute possible, c’est un tamaris... d’un seul coup tout est revenu... un tamaris... Le talisman était passé tout près, mais il n’avait servi à rien... comment ce gros et encombrant lisman qui était accroché à ta aurait-il pu permettre de suivre à la trace, de rejoindre tamaris ? Ta-ma-ris...

Plus rien ne presse... il est permis de s’attarder ici, de savourer en toute tranquillité... La petite place ensoleillée où tout ce qui peut exister de plus intense, de plus vivant avait été capté, retenu, les fouilles acharnées de chercheurs avides, impatients l’avaient un moment dévastée, mais la voici maintenant redevenue ce qu’elle avait toujours été... Pas tout à fait pourtant... elle est à tout jamais inviolable, préservée... la bienveillance du Ciel descend sur elle... ruisselle du petit mur d’un blanc bleuté, des reflets satinés des pavés, de l’herbe entre eux d’un vert qui ne ressemble à aucun autre, et de lui, de la courbe de son tronc, des touffes vaporeuses de ses fleurs roses... Et voici venu le moment où ces mots font irruption... « Comment il s’appelle déjà, cet arbre ? » Une intrusion sans danger, vite repoussée... la légère excitation d’une menace qui sera tout de suite écartée : « C’est un tamaris. » Tamaris... par la grâce du Ciel... Sa grâce... Sa bénédiction... La laisser couler lentement, emplir doucement chacune de ses syllabes... Ta... ma... ris... Ta... ma... ris...

III Il suffirait pourtant d’appeler... « Excusez-moi, je vous dérange, c’est idiot, je ne sais pas ce que j’ai, je n’arrive pas à retrouver le nom de ce peintre italien de la Renaissance, vous ne connaissez que lui, il peignait des personnages faits de légumes, de fruits »... aussitôt les secours arriveraient, le trou serait obturé, tout se remettrait en place... Mais où serait-elle, cette satisfaction, cette jubilation... la preuve que les forces qui veillent ici sont toujours capables à elles seules, sans aide du dehors, de parvenir à refermer ce qui peut n’importe où, à n’importe quel moment s’ouvrir, laisser passer, se répandre ici ces exhalaisons... le souffle, l’haleine de l’absence irréparable, de la disparition... Pas encore, il reste peut-être encore une chance... ils ne venaient jamais l’un sans l’autre, dès qu’elle se présentait, même une image ébauchée, il était là, et lui la faisait surgir... chacune de ses syllabes s’inscrivait dans la chevelure en grappes de raisin, en feuilles de vigne, en cerises, en fraises, dans la courgette qui émerge entre les deux pommes des joues, dans la bouche, une grenade entrouverte... il y avait aussi en lui cette même liberté, cette force d’affirmation, cette audace... bold... oui, bold... mais bold n’est pas italien... Boldo... Boldovinetti... mais non, ce n’est pas ça, pas ça du tout, ce n’est pas lui... et cette lettre qui était nichée en lui, juste en son centre, où on ne s’attendrait pas à la trouver... pareille à cette noisette au bas de la joue, à cette mûre... Audessus de la tête, par-derrière quelque chose flotte dans le brouillard... une voûte blanchâtre... on dirait une arche... elle disparaît, elle n’a rien à faire ici... Boldo, Boldi... Il vaut mieux renoncer, appeler à l’aide... pour une fois que c’est si facile, si certain d’être aussitôt apaisé... mais

attention, pas trop de hâte, d’impatience, ce serait dangereux, il pourrait y avoir après coup quelques sanctions... une réputation de maniaque, de cinglé... « Il me téléphone, j’étais très occupé et il me demande à brûlepourpoint... il avait l’air anxieux, il avait dû passer une nuit blanche... » Ne pas laisser entrevoir ce désordre, cette absence de contrôle qui permet à n’importe quoi, à ce qui n’importe où serait chassé, de venir s’installer ici, de tout occuper... il faut montrer que c’est venu ici appelé légitimement, muni d’un « laissez-passer en bonne et due forme »... Après un moment de conversation, après les questions d’usage et les réponses, introduire... « J’ai vu, je ne sais où, qu’il était sorti un album de reproductions superbes de ce peintre... ses personnages étaient faits de fleurs, de fruits... j’aurais voulu le commander et voilà que tout à coup son nom m’échappe... impossible de le retrouver... » Mais cette fois-ci, ce n’était pas la peine de prendre des précautions, c’est avec une rare douceur qu’a été administrée la piqûre calmante... « Ah oui, c’est agaçant... moi maintenant quand ça m’arrive, je ne m’épuise plus à chercher, j’ai remarqué qu’il suffit de donner le coup d’envoi et après... c’est mystérieux... on dirait qu’un mécanisme se déclenche, des recherches se font sans qu’on le sache, et tout d’un coup ça revient quand on n’y pensait plus... » Après les remerciements, quelques brèves formalités, il est possible de l’avoir tout à soi, de le contempler... Arcimboldo... c’est donc lui... c’est lui qui faisait flotter dans le brouillard cette arche... et ce M saugrenu, inattendu... il était niché dans cette mûre suspendue au bas de la joue... et pas bold, bien sûr, boldo... Arcimboldo. Il a retrouvé sa place. Il y est solidement installé. Il va rester là. Il n’est pas près d’en bouger. C’est juste un bref coup d’œil pour contrôler... non, pas contrôler, ce n’est pas la peine... c’est juste pour le revoir un

instant, il est si attrayant, si drôle... Mais que se passe-t-il ? il s’est évaporé... l’image revient docilement, mais il l’a désertée... il n’est plus inscrit nulle part en elle... les raisins, les fraises, les pommes, les épis de maïs sont bien là, mais lui, n’y est plus...

Arcimboldo ! c’est un cri, un hurlement, les spectateurs vont se dresser, les ouvreuses vont accourir, on va rallumer, appeler le service d’ordre... mais non, personne ne bouge, tous les yeux restent fixés sur l’écran... aucun son n’a dû jaillir au-dehors, c’est ici qu’Arcimboldo a retenti avec une telle force, alors que depuis longtemps il n’était plus attendu, même le vide qu’il avait laissé derrière lui avait disparu... c’est bien de lui de choisir ce moment... c’est ce qu’il y a en lui d’insolent, de provocant, de diabolique... juste quand le postillon a été touché, il tombe de son siège, tout est perdu, la diligence va stopper, oh non, heureusement il est remplacé, mais les Indiens se rapprochent... Arcimboldo... il est revenu, il est là de nouveau, c’est bon, très bien, mais il n’est pas possible de s’en occuper... un voyageur s’affaisse, une flèche empoisonnée est fichée dans sa poitrine, les chevaux sont à bout, d’un instant à l’autre on sera rattrapés... il n’y a aucune place pour lui ici, il doit être relégué dans un recoin reculé... ni vu ni entendu... mais il est toujours là... dans sa présence là-bas quelque chose luit, vacille doucement... une promesse secrète, une assurance... l’assurance qu’il ne pourra plus disparaître, que rien jamais ne disparaîtra plus.

IV

« Comment ça va ? — Ça va très bien... » l’espace qui aussitôt ici devant eux s’ouvre, se dilate, va s’étendre, prendra les dimensions qu’ils lui donneront... ils peuvent s’installer tranquillement... Si jamais ils avaient pu sentir en arrivant ici un peu d’appréhension, qu’ils se rassurent, ils n’ont rien à craindre... ils pourraient tout inspecter, flairer, humer... l’air est pur, conditionné, pas de remugles, de louches relents... pas d’incursions possibles de quoi que ce soit qui rôderait au-dehors, toujours prêt à s’infiltrer... qui tout à coup enrobé dans une parole, dans un silence pourrait s’introduire ici, les incommoder, leur faire peur... Il n’y a rien ici de caché, d’enfermé en hâte avant qu’ils entrent, attendant qu’ils partent... toujours sur le point de se montrer... ils peuvent tendre l’oreille, ils ne percevront rien, aucun remuement suspect, aucun glissement prudent... Rien d’autre ici que ce qu’ils étaient en droit de trouver... des objets présentables, construits, comme ceux qu’ils ont chez eux, avec des matériaux solides, bien éprouvés, dont ils ont appris depuis longtemps à connaître le fonctionnement, ils pourront s’en servir si bon leur semble... Mais en attendant il faut faire place nette, pour qu’ils puissent poser à leur gré ce qu’ils apportent... Mais peut-être préfèrent-ils cette fois regarder ce qui sera choisi ici pour leur être présenté... Non, ils veulent être les premiers, ils ont même l’air impatients de l’offrir... « C’est vraiment une chose superbe, une belle surprise... Comment aurait-on pu imaginer qu’une tour de cette dimension et de cette forme et à cet endroit... on avait eu peur... eh bien, non seulement elle ne choque pas, elle ne dépare rien... bien au contraire... » C’est donc elle qu’ils ont choisie, elle qui ici était reléguée parmi les objets mis au rebut, qui ne pouvait se montrer que le plus rarement, le plus fugitivement possible, quand il n’y avait pas moyen de l’éviter ou bien quand elle

pouvait servir d’exemple d’une de ces erreurs surprenantes, irréparables... un vrai désastre... Appelée par eux elle sort, elle s’avance, elle se place au centre... il n’y a plus qu’elle ici... Rien ne doit leur faire suspecter la condition pitoyable où elle était tenue, les dégradations, les mauvais traitements qu’elle a subis ici, celle qui chez eux était honorée, qu’ils ont amenée avec eux pour fortifier encore sa puissance, pour qu’elle répande toujours plus loin, toujours plus généreusement ses bienfaits... « De quelque côté qu’on la regarde, elle tient le coup, n’est-ce pas ? — Oui, oui... » Aucun danger ici pour elle... Pas l’ombre d’une menace... les lois de l’hospitalité, tant respectées ici, la protègent... Surtout pas d’affrontements, de lutte... Ce serait insupportable d’assister à leur désarroi, leur effroi quand ils découvriraient où ils se sont aventurés, en quel pays étranger, inconnu, hostile ils l’ont amenée... ne pas risquer de les voir, incapables de la défendre, battre en retraite piteusement en la remportant chez eux abîmée, souillée. Sans la moindre appréhension, en toute innocence, en toute confiance ils la présentent... ils trouvent des paroles qui puissent faire percevoir clairement, rendre évidentes ses « parfaites proportions », sa « grande simplicité », « la place qu’elle occupe, admirablement choisie, où elle s’harmonise parfaitement avec la ville, avec toutes les couleurs du ciel... ». Mais tous ces ornements, tous ces joyaux dont ils la couvrent, qui ne lui vont pas, qui ne sont pas faits pour ceux comme elle, rendent plus intense cette sensation de répulsion, de révolte, de rage impuissante que produit venant d’elle... quoi au juste ? Jamais encore des mots n’avaient cherché à le saisir, à le montrer... Maintenant leurs mots font lever ici des mots de même espèce, de même force, ceux qui pourraient se jeter sur leurs mots à eux, les arracher d’elle, prendre leur place... les voici

qui se forment, ils se pressent... « des proportions inexactes »... « une imitation servile, indigente de ce qui ailleurs est un chef-d’œuvre d’originalité, de force »... « le lieu le moins bien choisi... d’où elle dépare, déshonore toute la ville, de quelque point qu’on la regarde, quelle que soit l’heure, la lumière »... les mots viennent, ils appuient, ils veulent bondir, se lancer à l’assaut... mais il ne faut à aucun prix qu’ils sortent, rien ne doit faire soupçonner leur existence... que le silence qui les comprime ne se prolonge pas surtout, il pourrait devenir un de ces « silences pesants », « réprobateurs »... les mots dangereux reculent, se cachent... ceux qui doivent prendre leur place arrivent... « Oui, oui, vous avez raison, c’est bien vrai. »

« Oui, vous avez raison, oui, c’est vrai »... la signature apposée au bas du traité de paix après la reddition... Mais il n’y a pas eu de reddition. N’ont-ils pas été accueillis en pays ami ? Ne fallait-il pas que soit préservée à tout prix une entente parfaite ? Ne devaient-ils pas se sentir chez eux ici ? Et maintenant qu’ils sont partis... même leur image s’est effacée... ce qu’ils ont laissé derrière eux est toujours à eux... Ils sont toujours chez eux ici. Ils sont chez eux partout... Partout leurs mots ont la maîtrise... ils se posent en toute liberté... là ?... oui, même là... et ils restent fixés là pour toujours, ils adhèrent solidement... « Admirable »... « Étonnant »... « Un joyau »... « Une vraie merveille »... Leur bourdonnement continu produit comme un assoupissement... comme un engourdissement... comme un léger étouffement... comme un très léger écœurement... oh, si léger... ce n’est rien... ça va passer... ça passe déjà... ça va aller... oui, ça va bien.

V «J’avoue que je n’y crois jamais beaucoup, mais qu’estce que ça peut faire, même si c’est inventé, vous racontez si bien, j’aime tant vous entendre... » Qu’est-ce que c’est tout d’un coup ? Qu’est-ce qui se passe ? Tout autour chancelle, vacille, se craquelle, va s’écrouler... une secousse sismique... l’énorme rafale de vent d’un cyclone... C’est une rafale de balles... elles ont perforé... où au juste ? à quels endroits ? il doit y en avoir beaucoup, comment les retrouver ?

Mais voilà que déjà tout se remet d’aplomb, redevient comme avant... les parcelles dures, solidement imbriquées, indestructibles, n’ont pas été arrachées, elles ont repris leur place. Rien ne peut les déloger. Et lui a osé s’y attaquer, il a cru qu’il pouvait les détruire... Ce sera facile de le maîtriser... déjà les secours arrivent... les tout premiers secours... « C’était vrai. Sachezle, c’était vrai, vrai, vrai, oui, vrai chaque fois. Jamais une invention. C’est arrivé pour de bon. C’est pour ça justement, c’est pour cette raison-là que je vous l’ai raconté, pour que vous le sachiez. » Le voilà ligoté, maintenu. Il n’essaie pas de se dégager. Il ne bouge pas. Il se tait. Mais un pareil procédé, aussi grossier, brutal, ne peut suffire à le soumettre. Il sera prudent à l’avenir, il ne se fera plus jamais prendre, il doit regretter de s’être livré ainsi... mais il va continuer en toute impunité... il va conserver pour

toujours ce qu’il a reçu ici, il va le revoir là-bas, chez lui, il va peut-être le faire voir à d’autres... des objets bien fabriqués qui lui serviront à distraire, à amuser... Impossible de le laisser repartir, il faut d’abord le convaincre... il faut qu’il soit rééduqué, mais sans brutalité, doucement, avec calme, avec patience... « Vous voyez, j’aurais pu me vexer d’être pris pour un hâbleur, pour un menteur... il fait un geste de protestation... Oui, je sais, vous n’avez pas songé à m’offenser, au contraire, vous avez admiré... Ah, c’est ça, nous y arrivons, c’est ça l’important, vous avez admiré mes dons... mon imagination... Il acquiesce, il semble rassuré... Seulement voilà, vous avez prononcé certains mots... Vous avez dit, n’est-ce pas ? "Mais qu’est-ce que ça peut faire, même si c’est inventé ?" Vous l’avez dit ? Vous le reconnaissez ? — Oui, j’ai dû le dire... — Vous l’avez dit, ç’a été retenu contre vous, c’est peut-être, en tout cas à première vue, ce que vous avez commis de plus grave... — Que j’aie dit "qu’est-ce que ça fait"? eh bien, je le redis à propos de vos accusations, vous êtes vraiment trop drôle... j’ai dit qu’est-ce que ça fait... eh bien, qu’est-ce que ça fait, je vous le demande, que je l’aie dit ? » Ne pas se presser surtout... que toutes les forces se rassemblent pour faire sortir, se montrer ce qui est là tout emmêlé, informe... ça bouge, se soulève... comment le saisir ? une seconde on croit le tenir et de nouveau ça retombe... voilà, enfin des mots arrivent, ils l’attrapent par un bout... c’est ça, ils le tiennent, le tendent... «Vous avez commis une erreur, une erreur importante... vous n’avez pas su voir la différence entre ce qui est arrivé pour de vrai et une fiction... Attendez... oui, c’est grave... vous n’avez pas vu ce qui les sépare... la ligne de démarcation... Elle n’est pourtant pas difficile à trouver... » Ce devrait être là, à portée, tout préparé, prêt à servir, ce qui peut la faire apparaître, cette ligne, mais elle reste à peine visible, très estompée... Ah, la voici, elle se dessine un

instant... « Regardez... il y avait d’un côté ce qui est arrivé... "un fait", c’est ainsi qu’on l’appelle, et même on ajoute bien inutilement, "un fait" suffirait, on ajoute souvent "vrai", "un fait vrai"... de la matière brute, très dure, solide, à toute épreuve, elle est entrée ici sans être appelée, elle s’est incrustée, elle est restée, elle existe sans qu’aucun mot vienne la toucher... mais pour que vous puissiez vous en emparer, pour qu’elle puisse, cette parcelle de matière brute, aller chez vous, s’incruster chez vous comme ici, il faut des mots... Ne vous impatientez pas... c’est là justement qu’elle se trouve, la différence, là, dans ces mots qui doivent le faire entrer en vous, ce "fait"... des mots invisibles, modestes, des mots humbles... ils lui sont entièrement soumis, ils collent à lui, ils le recouvrent d’une fine couche transparente, ils épousent docilement ses contours... on dirait qu’ils sortent de lui tout naturellement, il les sécrète, il les produit seulement pour qu’ils le transportent chez vous, pour qu’ils vous le rapportent tel qu’il est, en le déformant le moins possible... Tandis que les mots qui auraient amené chez vous quelque chose qui aurait été inventé... une fiction... enfin, comment n’avez-vous pas vu la différence ? C’est quelque chose de si fragile, malléable, changeant... ça vient, s’éloigne, disparaît... il aurait fallu que des mots le recueillent, l’abritent... qu’ils s’assemblent pour devenir des cages de résonance, des cornues, des alambics où ça pourrait circuler, s’amplifier, se développer... des mots que ça aurait emplis... ils en sont pleins, oui, pleins à craquer, et ils auraient craqué et alors ce qui s’en déverserait, ce qui coulerait dans les inflexions de la voix, dans le ton... mais à quoi bon, si vous ne le sentez pas... c’est quand même surprenant que vous ayez pu vous y méprendre... vous avez pris ces mots humbles, effacés, tout minces et transparents, pour ceux qui font exister, s’épanouir en vous une fiction, un produit de l’imagination... joli produit en vérité, tout enrobé de ces mots-là... c’est lui qui vous plaisait, voilà ce que vous aimiez

entendre »... L’ennui l’avait sans doute un peu engourdi, tout à coup il se redresse... « Mais qu’est-ce que vous allez chercher ? Je les ai parfaitement perçus tels que vous les décrivez, ces mots effacés, transparents, des mots humbles comme vous dites... entièrement au service d’un "fait", mais ces faits justement n’étaient pas des "faits vrais", ces faits n’avaient des faits vrais que l’apparence... — Ah le voilà, voilà donc le véritable chef de l’accusation, vous avez pris ces faits pour des imitations... des copies... vous ne vous y êtes pas laissé prendre... C’était amusant, n’est-ce pas, parfaitement bien imité... on ne croirait jamais... mais vous, bien sûr, vous n’êtes pas un de ces naïfs, de ces innocents... vous ne vous êtes jamais donné le ridicule d’aller les regarder de plus près, ces trompe-l’œil, de les toucher, d’essayer de découvrir sur quoi ils pouvaient bien s’ouvrir... vous saviez que ce n’était rien que des surfaces peintes... Ces pièces de monnaie, qui vous avaient été données, vous n’avez même pas eu besoin de les éprouver sous la dent, vous saviez qu’elles étaient fausses, mais si habilement fabriquées, minutieusement ciselées, dorées, patinées... — Mais qu’estce que c’est que tout ça... ces fausses pièces de monnaie, ces imitations... je ne pouvais pas voir des trompe-l’œil dans ce que mon œil n’avait jamais vu, dans ce qui ne ressemblait pas... qui était... — Qui était... c’est ça, n’est-ce pas ? c’était invraisemblable. Voilà pourquoi vous ne l’avez pas cru. Mais, faut-il vous le rappeler ? le vrai justement, le vrai, ce qu’il a, c’est qu’il peut ne pas sembler vrai... et ça lui est arrivé si souvent et depuis si longtemps, on se perd dans la nuit des temps... qu’on a édicté une loi pour le défendre chaque fois qu’il est menacé par ceux qui se trouvent dans votre cas : "Le vrai peut ne pas être vraisemblable."» Il a l’air de s’impatienter... « Mais oui, je sais bien, qu’est-ce que vous voulez m’apprendre ? Vous me faites dire ce que je n’ai pas dit... je n’ai pas dit que c’était

invraisemblable en soi... — Mais alors pourquoi ? Qu’est-ce que c’était ? » Il paraît chercher... il hésite... « Oh, je ne sais pas... » Il doit avoir raison, il n’avait rien vu de cet invraisemblable qui ne peut pas se produire ici-bas, qui a besoin pour qu’on y croie de témoignages nombreux et concordants, de preuves irréfutables... ce n’était pas ce qu’il avait vu, ce ne pouvait pas être si extraordinaire, si stupéfiant... Ah si seulement il était possible d’en faire revenir ne serait-ce qu’une bribe, un échantillon... mais comment ?... Ce devait être quelque chose qui sous l’effet de sa présence... il se dégageait de lui comme une tiédeur, une douceur... elle faisait parfois remuer, sortir, se propulser, se tendre vers lui irrésistiblement ce qui sans lui ne se serait pas montré, des mots ne l’auraient pas enveloppé pour le porter chez lui et l’implanter... pour que ça puisse rester chez lui tel que c’était ici... surtout pas de changements, d’embellissements, pas la moindre fantaisie, surtout pas. D’ailleurs si ç’avait pu être retrouvé et rappelé autant de fois qu’on le voudrait, pas un détail ne changerait d’une fois à l’autre... c’était intangible, indestructible... Et ça lui avait été offert généreusement... Non, pas seulement par générosité, pas par besoin de donner, de partager... S’il avait accepté de le recevoir chez lui, cela aurait pu devenir plus lourd, plus dense... D’être recouvert de mots, enserré étroitement par eux l’aurait rendu encore plus stable et sûr, plus résistant, plus durable. Mais il avait refusé d’accueillir cela chez lui et de le garder comme il accueille et garde « un fait vrai ». Il avait refusé de lui accorder le même statut, de lui délivrer un permis de séjour à ce titre. Ce n’est qu’à cette condition, en prenant garde de ne pas l’accepter à titre de « fait vrai », qu’il a dû empêcher que

cela puisse devenir chez lui un élément trouble, perturbateur, dérangeant, un peu inquiétant... et permettre au contraire que cela puisse lui servir d’agréable, inoffensif divertissement. S’il n’avait pas pu lui accorder le statut de « fait vrai », ce n’était pas parce que ça lui avait paru invraisemblable, non, il l’a dit, ça ne l’était pas... mais ça ne ressemblait pas... ça ne ressemblait à rien de ce qu’il avait jamais perçu ici, pressenti, supputé, supposé, deviné... rien qui ici pouvait lui paraître admissible. Un « fait » qui ailleurs... on ne sait où ?... avait pu être un « fait vrai », n’était ici qu’un « fait déplacé ». Ce n’est qu’en tant que « fait déplacé »... avec évidemment ce manque de garanties, cette insécurité, cette instabilité que comporte un tel état, qu’il avait consenti à l’admettre... Il savait en entrant ici, même avant d’y entrer, où il allait poser le pied, il avait déjà inspecté ce lieu, il en avait fait le tour, il le connaissait à fond, il savait ce qu’il était possible d’y trouver. Sûrement pas cela... ce qui lui était présenté... Pas ce genre de choses... Ça non. Impossible. Il ne l’accepte pas. Ce qui à n’importe quel moment arrive venu d’espaces insondables et se loge ici, s’incruste, agrandit, recule encore ces limites infiniment extensibles... on ne peut jamais savoir jusqu’où elles pourront s’étendre... ce qui aurait dû s’intégrer à lui, devenir une part solide, indestructible, de ce qui l’entoure, lui aussi, et qui semble pouvoir être agrandi, repoussé toujours plus loin, n’a pas pu y pénétrer... comme si cela se heurtait à une autre substance... une substance étrange, inconnue où ne peut pénétrer ce qui semble pouvoir circuler partout librement.

Il se tient ici, il occupe ici tout le centre... une énorme boule lisse et brillante, entièrement recouverte de verre épais, de glaces ou de métal.

Tout ce qui sort d’ici se réfléchit... méconnaissable, insaisissable... dans ses parois miroitantes.

VI « Est-ce que vous l’avez lu ? » Les mots vont jaillir vibrants d’excitation, d’enthousiasme... poussés très fort par ce qui est là, qui doit sortir, se montrer à lui qui est venu ici en se réjouissant probablement à l’avance de ce qu’il va trouver, de ce qui lui sera offert... qui mieux que lui saura l’apprécier ?... « Est-ce que vous l’avez lu ?... » Juste encore un instant, qu’ils restent encore un petit peu à l’abri dans la tranquillité, dans la sécurité du silence... Mais pourquoi les retenir ? N’ont-ils pas déjà subi tous les contrôles les plus minutieux, les plus rigoureux qui soient et il n’y a rien qui empêche ces mots d’entrer là-bas chez l’autre, rien en lui qui, atteint par eux s’éveille, se dresse, cherche à se mesurer, à affronter... et retombe piteusement, terrassé... Rien là-bas qui à l’apparition de ces mots se mette à ramper humblement, honteusement vers l’obscurité, vers l’inexistence... non, rien ne pourra se produire d’aussi pénible à voir, d’aussi dégradant... « Est-ce que vous l’avez lu ? » peut entrer en toute sécurité... Celui qui recevra ces mots n’a jamais écrit aucun livre.

Alors, que « Est-ce que vous l’avez lu ? » s’élance... une avant-garde... d’autres mots qui ne sont pas encore formés vont suivre irrésistiblement poussés... tels que « Ah quel livre ! rien lu de pareil depuis longtemps... » Mais attention... qu’y a-t-il là-bas, très loin... on le distingue à peine... est-ce là vraiment... c’est si infime, enfoui... on dirait que sous le choc d’« Est-ce que vous l’avez lu ? » quelque chose se met à remuer doucement... qu’est-ce que c’est donc ?... voilà, ça effleure, ça se dégage... c’est si vieux, érodé, tout usé... ç’a été déposé ici autrefois... « Je voudrais écrire. » Il avait dit cela : « Ce que je veux faire plus tard, c’est écrire... » et puis ç’a été recouvert par ce qu’il a fait plus tard, au prix de grands efforts et même avec passion... ç’a été occulté, oublié... il serait le premier surpris... Mais le serait-il vraiment ? N’est-il pas resté en lui... c’est peut-être de là que lui vient parfois cet air trop modeste et comme un peu mélancolique, comme nostalgique... un désir est resté là inassouvi... et ne sait-on pas, n’est-ce pas William Blake qui l’a senti et qui a dit : « Un désir non suivi d’effet engendre la pestilence » ? « Est-ce que vous l’avez lu ?» ne ferait-il pas se dégager de lui... « pestilence » est trop fort... ne sentirait-on pas émaner de lui des relents inquiétants, un peu répugnants... ça se répandrait partout, tout l’air ici serait pollué... même ceux qui ne possèdent pas un odorat très délicat flaireraient cette odeur... cette bouffée qui soudain vient de quelqu’un... une seule fois... et elle restera pour toujours la révélation, la preuve qu’il y a chez lui une malformation, une infirmité secrète... elle sera le signe indélébile d’une « nature » impure, faible, mesquine, agitée sournoisement de petits mouvements honteux... qui sont bien connus... classés, ils portent des noms : Jalousie. Envie. Et ce qui généralement, ce qui forcément l’accompagne : Malveillance. N’est-elle pas étonnante, cette extrême sévérité de

tous, chez tout le monde cette immense exigence, ce souci constant de voir strictement, méticuleusement appliquées les règles de la plus intransigeante moralité ? Si « Est-ce que vous l’avez lu ? » faisait apparaître dans son regard, dans un mouvement de ses lèvres ou même dans rien de visible... juste une oscillation en lui... même brève... l’indice inséparable de lui, son signe... Mieux vaut ne pas courir et lui faire courir un pareil risque... Surtout que « Estce que vous l’avez lu ? » ne se montre pas.

Mais il y a ici, poussant les mots, ces lutins curieux, excités, impatients... « Est-ce que vous l’avez lu ?... » et le verra-t-on ? ne le verra-t-on pas apparaître, ce léger vacillement ? Mais quelque chose surgit qui empêche ces jeux imprudents, pervers... « Est-ce que vous l’avez lu ? » recule, repoussé... ce que ces mots vont soulever là-bas, ce qui va se dresser devant eux, c’est « Je veux être un écrivain »... Mais ce n’est rien, c’est tout à fait anodin, un de ces mots d’enfant comme « Je veux être pape ». « Je veux être pâtissier »... Non, il ne faut pas masquer, il ne faut pas ignorer le danger... «Je veux être un écrivain »... le voici, on le voit nettement prononçant ces mots et il a tout à fait l’air d’un adulte. «Je veux être un écrivain »... et il n’y a plus ici rien d’autre, rien nulle part que ce lieu entièrement clos entouré de parois rigides et lisses d’une matière sombre... de tous côtés, le long des parois des échelles de fer montent jusqu’au plus haut palier, là-haut, tout en haut sous la voûte fermée où sont installés ceux qui sont des écrivains... Sans cesse des silhouettes tremblantes grimpent, s’accrochent aux barreaux, se hissent, retombent... en bas c’est une immense

masse grouillante... certains précipités de tout là-haut gisent disloqués, d’autres se relèvent et repartent, regrimpent, s’efforcent comme s’il y allait de leur vie... de ce qui pour eux est la seule vie... « Est-ce que vous l’avez lu ? c’est admirable »... et on verrait monter prestement et trôner là-haut, à cette place qu’il avait contemplée la tête levée, où il aurait tout donné pour accéder, un écrivain. Un grand écrivain, bien sûr. On ne peut pas être « un écrivain » sans être « un grand ». C’était un cauchemar... en un instant comme un cauchemar tout s’efface... « Est-ce que vous l’avez lu ? » n’avait pas bougé. « Je veux être un écrivain » s’était présenté à temps pour l’empêcher de se montrer. Mais il n’y a pas eu non plus de « Je veux être un écrivain »... ce n’était qu’une illusion, l’effet d’une trop grande appréhension. Ce qu’il y avait eu, peut-être, mais il n’y a rien là de si terrifiant, on peut l’examiner en toute tranquillité, c’était « Je voudrais »... « Je voudrais écrire »... C’est cela plutôt qu’il avait dit... Et là, un peu sur le côté, on le distingue à peine... quelques traits épars... l’évocation de quelqu’un, d’un ami commun que lui surtout avait observé de près, et ce qu’il avait perçu... il cherchait des mots pour le capter, pour le montrer, et on lui passait des mots, tous les mots dont on disposait, mais il n’en voulait pas, non, ce n’est pas ça, c’était d’autres mots qu’il lui fallait... des assemblages de mots longuement cherchés, patiemment, prudemment choisis qui pourraient peut-être tirer au jour, rendre visible... « Ah je voudrais écrire »... c’est alors qu’il l’avait dit... écrire juste pour pouvoir montrer ce qu’il y a là... c’est ça qu’il avait voulu dire... « Ah je voudrais écrire... » avec dans l’intonation un peu de regret, de dépit, mais passager, il acceptait très bien de n’avoir ni les dispositions ni la disponibilité... il n’y avait rien qui puisse permettre de penser qu’il aurait voulu consacrer à ce genre de captures

trop de son temps et de ses forces.

« Est-ce que vous l’avez lu ? » et avant même que d’autres mots impatients d’être délivrés les suivent, quelque chose dans son regard, sur son visage, les retient... sa tête s’incline... «Ah oui, si je l’ai lu... et même il y a des passages... j’en ai retenu par cœur... celui-ci, tenez... » Des mots arrivent, poussés par lui... mais a-t-il besoin de les pousser ? ils avancent de leur propre mouvement, sa voix, ses intonations ne font que respectueusement les aider... une chaîne de mots qui s’étend, rien ne peut l’arrêter, il n’y a plus ici qu’un espace ouvert où cette chaîne librement ondule... tout à coup elle s’arrête, elle se creuse, un petit creux... comme un abri, un nid où est caché ce qui fait sourdre, couler partout, chez lui aussi... mais il n’y a plus de « chez lui », plus d’« aussi », il n’y a que ce petit creux d’où déborde, se répand une délicate, apaisante, rassurante gaieté...

VII Il faut en saisir un, celui-là, et la forcer à le regarder... « Mais ne détournez donc pas la tête... ayez le courage de voir ce qui est vrai... la vérité... n’ayez pas peur, ce sera peu de chose, une petite vérité inoffensive, pas une de celles énormes qui "ne sont pas bonnes à dire", de celles qui peuvent tuer... non, pas du tout... qu’est-ce que vous vous imaginez ?... ce n’est pas un repaire de bandits ici, on ne va pas vous dépouiller de tout ce que vous possédez, de tous ces

biens qui sont à vous, parmi lesquels vous avez l’habitude de vivre... toute cette perfection, ce grand luxe... non, juste cela, un petit détail, ce défaut chez lui, parmi tant d’éminentes qualités... » Mais non, il n’est pas possible d’y toucher... Elle chercherait... d’où est-ce parti ? elle s’approcherait, elle inspecterait... il y a ici, par-derrière, dissimulées, des poches d’impuretés, une décharge... une puanteur s’en dégage... Sa moue de dégoût... Il vaut mieux qu’elle ne voie rien, il vaut mieux le laisser passer. Et voilà qu’à la faveur d’un instant où l’espace ici est vide, vacant, elle réapparaît, plus présente que lorsqu’elle était ici en chair et en os... elle rend plus pressants encore cette impulsion, cet élan pour attaquer ce qu’elle a amené ici, cette troupe qui l’accompagne, portant ses étendards, ses armes... les emblèmes du Bien. De la Pureté. Elle fait défiler ici ses compagnons, ils défilent recouverts de leurs splendides uniformes, de leurs gilets pare-balles fabriqués avec des produits de la meilleure qualité, la bonté, la bienveillance, l’amour du prochain, l’humilité... Qui suis-je pour juger ? Elle les fait sortir l’un après l’autre pour les faire admirer... Celui-ci... « Ah non, pas lui, lui il est bien connu ici et depuis longtemps... il n’est pas possible de dire qu’il est bon, il n’est pas ce qui peut s’appeler généreux... » Elle lève les sourcils, elle ouvre tout grands ses yeux... les gardiens du Bien toujours sur le qui-vive se précipitent, traînent audehors ce qui s’était dissimulé derrière les volets fermés et qui venait de passer à l’attaque... Voilà ce que c’était... c’était la mesquinerie, la bassesse, la malveillance, c’était le Mal. Les volets fermés ? Ce serait trop beau. Ils n’ont pas été fermés, oh non, pas ici, ça aurait pu jeter la suspicion. Au contraire, il a fallu se mettre à la fenêtre, sortir sur le balcon, saluer... « Oui, comme c’est bien qu’il soit généreux, qu’il

soit bon, et là et là partout autour de vous il n’y a rien qui soit impur, mauvais, rien qui ne soit à l’image du Bien. »1 C’est resté trop longtemps emprisonné, maintenu au secret et maintenant ça frappe très fort, il faut absolument qu’on le délivre... Elle va s’arrêter, regarder... « Mais n’ayez pas si peur, ce n’est pas ce que vous croyez, n’appelez pas ça le "Mal"... Le Mal, c’est vous qui le répandiez, sans le savoir, bien sûr, mais ce sera réparé, vous allez voir, ce sera remplacé par ce qui s’appelle la Justice, la Vérité, de beaux noms très respectables... la vérité, c’est qu’il n’est pas si généreux, la vérité, c’est qu’il a refusé de prêter une petite somme à quelqu’un dans le besoin... » Ses narines remuent comme si elle flairait une odeur répugnante, ses yeux limpides, immobiles, ont un regard vide... en elle tout se ferme, les mots ne pourront pas y pénétrer... Mais aucun mot n’est sorti, ne l’a atteinte... Elle peut le faire défiler ici tant qu’elle voudra, elle peut revenir quand bon lui semble... Et ça doit lui sembler bon, la voici qui revient...

Il n’y a pas eu moyen de le retenir, c’est sorti, un petit jet, un léger sifflement... « Ce n’est pas tout à fait vrai, on ne peut pas dire ça de lui, il n’est pas si généreux... venez, regardez bien ce qui est parti d’ici, ce ne sont pas des mots en l’air... Il est tout le contraire de ce qu’on peut appeler "généreux", il a refusé, lui si riche, de prêter une petite somme... Il fouille sans fin dans sa poche pour palper les pièces de monnaie, il a peur de trop donner, il n’était pas gêné par la main toujours tendue du mendiant »... Aussitôt ils accourent, ils inspectent, ils fouillent, ils ouvrent chaque tiroir, ils ne laissent rien passer et ils rapportent... voilà ce qui a été trouvé, de beaux échantillons... voici des notations,
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Les guillemets ne sont pas fermés, dans l’original papier. (Note de l’édition électronique.)

des relevés dérobés et conservés ici de ses comptes... des évaluations sordides de ses revenus... les pièces de monnaie qu’ils ont été chercher au fond de sa poche... ah, ceux-là ne détournent jamais les yeux, au contraire ça les attire, ils aiment s’y enfoncer, s’en repaître, c’est là qu’ils trouvent leur meilleure nourriture, ce n’est que là qu’ils se sentent vivre pleinement, dans ces eaux troubles, dans cette vase, dans cette boue...

Mais il n’y a eu aucun sifflement, rien n’a jailli d’ici, n’a pu s’introduire en elle, pas la moindre parcelle d’impureté, il n’y a chez elle aucune anfractuosité, aucune aspérité à quoi cela aurait pu s’accrocher, aucun petit recoin ombreux où aurait pu se déposer et rester un peu de crasse... tout est lisse et propre chez elle... et ici aussi tout est comme elle parfaitement lisse, étincelant de propreté... pas trace ici de quoi que ce soit d’un peu sale, d’un peu louche... Sa présence ici a tout effacé... elle a fait dès qu’elle est entrée vider ces lieux, pris pour elle toute la place... Vidé ? même pas... tout a disparu comme s’il n’y avait jamais rien eu ici avant qu’elle vienne... Pas de déménagement, pas d’expulsions... ce qui pouvait se trouver ici s’est comme anéanti tout naturellement... c’est parti si loin qu’il faut parfois, après qu’elle est sortie d’ici, un certain temps pour que ce qui était ici revienne... Il doit probablement même arriver... comment savoir ?... que ça ne revienne jamais.

Là, après son départ, il est resté ici quelque chose qu’elle a laissé, qui est à elle, qui lui appartient... et en son absence, sous l’effet des conditions d’ici, de ce climat, ça s’est détérioré, ça a perdu son vernis, ses belles couleurs

éclatantes... Cette fois, dès qu’elle reviendra, il faudra à tout prix le lui rendre, qu’elle l’emporte, même dans cet état, tel que c’est devenu ici... « Vous voyez, ces personnes dont vous aviez tant vanté les qualités... elle paraît ne rien comprendre... Vous ne vous en souvenez pas ? — Non... de qui parlez-vous ?... elle a l’air surprise, choquée... — Eh bien, de ceux dont nous avions parlé la dernière fois... alors voilà, je n’osais pas vous le dire... mais après, quand j’y ai repensé... il faut que je vous avoue, il faut que vous le sachiez... elle recule, elle va appeler... où s’est-elle fourvoyée ? dans quel asile de fous ?... qu’est-ce que c’est que cette brusque agression, ces gesticulations, cette excitation... à propos de qui ? de quoi ?... Ah, vous avez oublié... Vous savez bien... vous en aviez longuement parlé... Non, vous ne savez pas... Eh bien, tous ces gens... — Mais quels gens ? Pourquoi tout à coup ? qu’est-ce qui vous y fait penser ?... — Oui, c’est ridicule, ça m’est resté... ça me hantait... je dois absolument... vous êtes d’une telle pureté, vous avez tant d’indulgence... non, ne craignez rien, on n’en dira aucun mal, rien que vos oreilles ne puissent entendre... tous ces gens dont nous avons parlé... pardon de revenir làdessus, c’est juste pour dire qu’ils ne sont pas... non... seulement ça... vous le permettrez... ils ne sont jamais... ils ne peuvent pas être... enfin, ils sont... mais comme tout le monde, comme vous et moi... un peu... oui, juste ça, et puis on n’en parlera plus, si vous ne voulez pas... ils sont... ça, vous le permettrez, rien de mal, aucun mal dans ces motslà... c’est même, si on veut, peut-être un bien... ils sont plus compliqués que ça. »

VIII

Il fallait s’y prendre avant, quand c’était encore possible, on pouvait encore « changer de sujet »... Il n’y avait pas longtemps qu’elle l’avait « amené sur le tapis » et sa présence répandait encore autour de lui ce que tant de belles et rares qualités et leur juste récompense répandent... un bien-être, un apaisement, une confiance finalement dans la vie... Mais non, même à ce moment-là, on ne pouvait pas, après en avoir profité et lui avoir payé son dû, le reconduire poliment... N’y avait-il pas déjà, presque aussitôt qu’elle l’a fait entrer, quelque chose qui empêchait de le toucher, de le pousser tout naturellement délicatement vers la sortie et faire venir... non, rien ne pouvait venir prendre sa place, aucun grand événement, bouleversement, menace imminente, guerre, révolution... il n’y avait rien au-dehors, qu’on ne soit obligé de laisser passer au large, tant avec une étonnante rapidité elle l’a fait grossir, tout occuper ici, devenir cette masse énorme qui presse partout, appuie, maintient immobile, empêche le moindre mouvement... Une masse qui augmente toujours, les mots qu’elle plaque dessus la recouvrent... « une si rare réussite »... « tant de force de caractère »... « de persévérance »... Elle l’observe fascinée, elle n’a pas le temps, elle ne songe même pas, c’est évident, à s’occuper de tout ce qui peut se passer ici, elle ne cherche qu’à faire exister comme elle le ferait ailleurs, n’importe où, ce qui mérite de s’imposer partout, ce à quoi elle se sent obligée, en toute honnêteté de rendre justice... « ce courage », « cette intelligence », les mots se précipitent, attirés... « il a su saisir sa chance »... « il a fait un choix judicieux, si heureux, de ses compagnons, de sa compagne : un grand amour »... l’enthousiasme dont elle est emplie déborde dans sa voix, dans son ton, propulse avec force ses mots, les fait adhérer étroitement... Il se dresse...

une statue... mais il n’a pas la rigidité de la pierre, du marbre... ce qui sous les mots se construit est souple, extensible, ça s’étend toujours plus loin, la pression augmente... sous cette puissante, cette irrésistible poussée les parois tout autour se fissurent et par-derrière quelque chose se met à remuer... quelque chose d’inconnu, qui n’avait jamais été vu ici... ça se soulève avec difficulté... Impitoyablement, inlassablement les mots « cercle d’amis sûrs »... « entente parfaite »... « puissance de travail »... « immense talent »... trouvent, saisissent, secouent, forcent à se lever... Et les voilà qui se soulèvent péniblement, eux qui n’avaient jamais bougé depuis si longtemps, ils sont tout ankylosés, ils se traînent, ils se tiennent alignés... Le « Ah ! » qu’ils poussent révèle qu’ils sont bien là... des ombres, des moribonds... « Ah ! » comme une expiration, un souffle est leur réponse à l’appel de leur nom... « Ah ! » et elle trouve aussitôt le nom sur sa liste... Envie... elle note : Présent... « Ah oui ? »... Frustration : Présent... « Ah oui ? »... Abaissement : Présent... « Ah ! »... Vie ratée : Présent. « Ah ! »... Malchance : Présent... « Ah ? »... Nullité-Manque de talent : Présent... Malheur de ne pas avoir connu un tel amour... Eh bien ? Absent ? Comment est-ce possible ? « Des enfants parfaits, tous réussis », allons, le voilà enfin, bien sûr c’était ici, elle le perçoit, à peine un soupir lui suffit... Ah... Injustice. Amertume : Présents. Elle les coche sur son registre. Aucun ne manque à l’appel...

À l’appel ? Oui, à l’appel, ils ont bien été appelés. Par elle. Ses mots les ont fait lever... un clairon qu’elle a sonné aussi fort et aussi longtemps qu’il le fallait... Ils étaient tous endormis, ils ne l’avaient pas bien entendu au début, ils étaient encore dans leur rêve, ils voyaient passer des images venues d’un monde bienfaisant, rassurant... mais très vite...

c’était si insistant, de plus en plus strident... ils se sont complètement réveillés, ils se sont soulevés... ils ont répondu comme elle savait qu’elle les obligerait à répondre... Ils étaient bien là, elle le savait, elle est venue ici pour qu’ils se réveillent, c’est pour ça qu’elle est venue, pour les forcer à se lever... Mais peut-être n’y avait-elle pas songé avant... elle a d’abord amené ici ce qui devait répandre le bien-être... et puis malgré elle, parce qu’elle a senti que les mots qu’en toute innocence, entraînée par son admiration, son enthousiasme elle a choisis, commençaient à réveiller ici... qu’est-ce que c’était ? elle a prospecté, cherché... c’était là, ça essayait de se cacher... alors elle a insisté toujours plus fort... qu’on le voie enfin, que ça se montre... Non, il n’y avait rien ici avant qu’elle entre, rien d’endormi... ce n’est pas vrai... ces misérables, ces assassins en puissance, ces ratés, ces pitoyables nabots n’existaient pas ici... Personne d’autre qu’elle n’avait jamais essayé, n’avait réussi... Mais elle a su le semer et le faire pousser ici... Oui, pousser parce que le terrain était propice... Ailleurs elle aurait été obligée d’y renoncer... Non, au contraire, ailleurs elle n’aurait même pas eu envie d’essayer, ç’aurait été bien trop facile... ce qui l’a excitée, c’était justement de le voir pousser ici... de s’assurer qu’ici aussi, même ici... c’est excitant de voir ces purs, ces innocents, ces éternels enfants, ces moines solitaires plongés dans leurs méditations, leurs dévotions... comme ils résistent... comme les mots qu’elle leur lance tombent, se dissolvent dans leur silence... mais elle ne doit pas se décourager, ils ne résisteront pas longtemps, c’est en eux comme en chacun, comme la respiration, comme la circulation du sang... tiens, voilà que quelque chose se

dégage... il suffisait de forcer un peu... un « Ah ! » et encore un « Ah ? » et puis « Ah oui ! » et puis « Ah bon ! »... maintenant elle les tient, ils ne pourront plus s’échapper, pas question de se remettre à l’abri, de retourner là d’où ils viennent... Ils se sont rendus, c’est bien... Mais il ne faut pas que puisse subsister en eux la moindre velléité de résistance... Il y a un entraînement qui leur permettra d’y arriver, quelques exercices supplémentaires... C’est un peu difficile, douloureux au début, on n’y était pas habitué, ne prenez pas cet air dédaigneux, il est vrai que ce n’est pas ce qui peut s’appeler « très distingué », c’est assez « vulgaire »... mais vous voyez, vous y arrivez... vous êtes obligé de lever la tête et de regarder... ça vous paraît un peu humiliant ? un peu dégradant ?... mais non, vous allez vous y faire... Mais comme c’est bien, très bien, encore, encore plus haut, avec admiration, avec nostalgie devant ce déploiement des « biens de ce monde », toutes ces richesses, châteaux, titres, postes prestigieux, belles relations, réceptions... et ça maintenant, juste encore un petit exercice d’assouplissement : les places à table... vous n’y pensiez jamais, vous y avez renoncé depuis longtemps... depuis toujours... n’était-ce pas trop vert ?... et maintenant encore ce petit effort... regardez où vous seriez placés... Oh, ça fait mal, n’est-ce pas ? vous n’en pouvez plus... Allons, c’est bon, je vais vous laisser... Je vais repartir... Je vous ai déjà pris trop de votre temps... Je voulais seulement vous faire une petite visite... C’est un tel plaisir d’aller vous voir...

IX

Jamais ce nom n’avait produit ici pareil effet... un nom qui ne faisait remonter aucun passage de manuel d’histoire, aucune image de vieux village au pied d’un vieux château, d’église avec des gisants, des dalles funéraires, des légendes rapportées dans de très anciens vitraux... Un nom qui n’avait que cette particularité : une particule précédait à une certaine distance sa forme d’une charmante élégance... Et cela avait toujours semblé sans intérêt, personne ne paraissait le remarquer, même le porteur du nom n’avait jamais paru en avoir conscience... Et voilà que tout à coup ce nom prononcé après quelques autres au moment des présentations avait produit là, chez celui-ci, dès qu’il avait pénétré chez lui, ce mouvement... presque invisible audehors... mais chacun l’avait perçu sans pouvoir expliquer comment, à quoi il l’avait reconnu... C’était si bref, à peine saisissable... on aurait dit qu’une légère bouffée, un coup de vent léger avait soufflé de ce nom et avait fait se courber en lui, s’incliner comme un signe d’acquiescement, de soumission, d’allégeance... et puis se redresser avec une dignité modeste, avec une reconnaissante, joyeuse fierté... Et aussitôt chez celui qui avait été désigné par ce nom, cette surprenante transformation... Ce qui était sorti de lui sans qu’il le sût, lui était revenu par contrecoup... un souffle qui s’est rabattu sur lui, quelque chose qui l’a frappé par ricochet, une image de lui-même qui lui a été renvoyée par une glace... Il y avait en lui ce que rien ni personne ne peut changer, que ne peut faire acquérir aucun mérite, qu’aucun démérite ne peut faire perdre... ce qui le rendait différent de ceux qui étaient ici... il n’y pouvait rien, ni eux non plus, c’était ainsi, il le sentait maintenant dans « toutes les fibres de son être », il savait ce que c’était : le sang qui coulait dans ses veines était du « sang bleu ». Et dès lors, ce qui se dégage de lui, ce qui s’étend

partout autour de lui... tout l’air ambiant en est empli... modifie toutes les actions, gestes, paroles de ceux qui sont enfermés ici avec lui, comme se transforment tous les mouvements de ceux qui projetés hors de l’atmosphère terrestre vivent enfermés dans l’atmosphère d’un vaisseau spatial.

Regardez-les, ceux-là, écoutez-les... ils continuent à parler avec un naturel parfait de choses et d’autres tout à fait comme ils le faisaient avant, comme s’il ne s’était rien passé... et cependant on s’aperçoit que quelque chose en eux a changé... on leur voit maintenant une qualité qu’on ne leur connaissait pas, une particularité... ils possèdent une de ces immunités naturelles comme celles qui permettent à quelques ouvriers privilégiés de travailler sans être incommodés dans des ateliers où flottent des émanations provenant de la fabrication de certains produits... ils ne sont affectés en rien par ce qui émane maintenant de la présence du « sang bleu ».

Mais en voici un qui visiblement ne possède pas cette immunité... il a été contaminé... on dirait qu’il commence à s’agiter très légèrement... il doit sentir lui aussi dans « toutes les fibres de son être », il doit voir maintenant avec plus de netteté, plus d’intensité la couleur de son propre sang... Ce n’est pas du « sang bleu », il est vrai, mais c’est un sang dont la couleur, on le sait bien, est celle qui s’harmonise le mieux avec la couleur du « sang bleu »... une belle couleur pure, profonde... agréable à regarder... il faut absolument qu’il la montre... mais comment... ce n’est pas le moment... les mots qui doivent la faire apparaître, comment les introduire dans

ce flot, il n’y a pas moyen de l’interrompre... mais les mots en lui, agités par les ondes que répand ici le sang bleu se soulèvent, montent, se pressent, vont déferler... non, juste encore un instant, il faut d’abord trouver... ah, voici un point où ils pourront s’insérer, où ils pourront s’accrocher... « À ce propos, moi, que voulez-vous, je n’y peux rien, c’est ma façon de penser... j’ai cet esprit peut-être terre à terre... cette sorte de gros bon sens... » Maintenant qu’ils sortent, ces mots, ils pourront s’accrocher là un instant, juste le temps qu’il faudra... « Eh oui, moi, vous savez, aussi loin que remonte ma famille, on ne trouve des deux côtés que du sang de paysan. »

Mais celui-là, qu’est-ce qui lui arrive ? Dans cette zone de turbulences où nous sommes entrés, il paraît être celui qui est le plus incommodé... sa voix change, il parle avec un drôle d’accent assez démodé, où est-il allé le chercher ? On l’appelait autrefois l’accent « gouape »... N’a-t-il pas vu à son tour ce qu’il ne remarquait pas ? ne s’est-il pas vu tout à coup comme représenté sur une planche anatomique où l’on distingue nettement, emplissant ses artères et ses veines, un sang d’une couleur impure, sale, répugnante... un sang qui doit faire peser sur lui une accusation... oui, il ne pourra pas y échapper, un verdict effrayant va le frapper... eh bien, qu’il le frappe tout de suite, très fort, il n’a pas peur, vite, pourquoi attendre, hésiter... sa voix devient de plus en plus aiguë, ses paroles s’étirent mollement, les syllabes se traînent, se vautrent, se tortillent, il y a maintenant dans ses intonations quelque chose... Mais bien sûr, c’est ça... vous m’entendez ? je suis ainsi, tel que vous le pensiez, et plus encore... vous le reconnaissez ? c’est le sang qui circule en moi, vous le savez, qui me le donne, vous le voyez bien, je ne le cache pas, au contraire, c’est en moi, je serai frappé quoi

que je fasse... et je fais ce que je peux pour ne pas atténuer, ne pas éviter ce qui menace toujours de frapper ceux dont le sang a cette couleur, vous la voyez, elle fait tomber tous ceux comme moi sous le coup d’une sanction terrible... vous avez déjà dû me l’appliquer... je ne m’en rendais pas encore compte, mais maintenant vous le ferez sûrement, je vous y forcerai... eh bien oui, appliquez-la-moi donc, encore plus fort, vous m’entendez ?... elle porte un nom très connu et on ne peut pas décrire toute l’étendue, la variété, les subtilités, les manifestations innombrables que ce seul nom recouvre et que maintenant, vous n’y pouvez rien, n’est-ce pas, avec ce seul élément, mais vous avouerez qu’il est de taille, y en at-il de plus évident, de plus probant ? vous êtes forcés de me l’appliquer enfin en toute bonne conscience, comme il se doit, comme elle s’appliquerait tôt ou tard à quelqu’un comme moi, en qui circule ce sang... cette sanction qui se nomme « vulgarité »...

La vulgarité, justement, rien ne lui répugne davantage, c’est vraiment ce qu’elle peut le plus difficilement supporter... Heureusement qu’il n’est pas possible que ça s’applique jamais à elle... on ne peut pas dire que son sang, à elle, soit d’une bien jolie couleur, mais elle ne le regarde pas, et qui le regarde ? Quelle importance cela a si rien chez elle ne le révèle, si au contraire on voit chez elle ce qu’on verrait si le sang qui circule en elle avait une ravissante teinte bleue. C’est peut-être sous l’effet de ces ondes que s’est mis à répandre autour de lui celui qui a du « sang bleu » que son petit doigt se recourbe encore plus que d’ordinaire, se soulève encore plus haut, s’écarte davantage des autres doigts de sa main droite qui enserrent avec précaution l’anse de la tasse de thé, tandis que ses lèvres s’avancent pour absorber délicatement une petite gorgée... que se font mieux

entendre les modulations de sa voix et ce qui joue avec une grâce charmante dans son léger accent, un très léger, délicieux accent anglais, dans les mots très « choisis » qu’elle prononce, enfin dans ce qui apparaît dans toute son allure, dans son aspect... elle ne le fait pas exprès, elle ne fait aucun effort... c’est cette sensibilité qu’elle a la chance de posséder, ce raffinement qui la font ressembler à s’y méprendre... qui la rendent tout aussi « distinguée » qu’elle le serait si son sang, à elle aussi, était de ce si joli bleu.

Quant à lui, c’est à ne pas croire, et en effet on n’y croit pas, c’est tellement étonnant, on ne peut l’expliquer chez lui que par un défaut de la vue, une sorte de daltonisme dont il n’a pas même l’air d’être conscient, la couleur de son sang si laide, trouble, pénible à regarder pour ceux qui ont une vue normale, il la voit, lui, d’une couleur même plus belle, intense et pure que la couleur du plus beau sang bleu... Il la voit sûrement de cette couleur depuis toujours, il ne se rappelle pas l’avoir vue autrement, comment le pourrait-il, n’est-on pas daltonien de naissance ? C’est probablement cette image qu’il porte en lui de la couleur ravissante de son sang qui lui donne cette dignité, cette tranquille assurance, cette fierté... c’est peut-être de cette fierté que provient son allure désinvolte, un peu nonchalante... on pourrait même y déceler comme une pointe de dédain... enfin il y a dans toute sa personne, dans l’expression de son regard, dans tous les traits de son visage quelque chose qu’il est d’usage de qualifier de « noble », d’« aristocratique ». Peut-être s’imagine-t-il que ces mots-là, ceux qui le voient et le connaissent ne peuvent pas manquer de les appliquer aussi à son sang, qu’ils voient son sang à lui comme lui-même le voit, d’une couleur pour le moins aussi

« noble » que celle du plus beau sang bleu ? S’il savait comme il se trompe !... Comment ne sent-il pas que nous avons décollé et qu’ici dans ce vaisseau spatial où nous sommes enfermés, nous sommes soumis à de nouvelles lois. Ici aucun signe extérieur, même s’il mérite que lui soient reconnues toutes les qualités que les mots « noble » ou « aristocratique » désignent, ne peut faire que ces mêmes mots soient également appliqués à tout autre sang que le « sang bleu ». Rien ici jamais ne peut un seul instant faire oublier la couleur du sang. Dans cette atmosphère nouvelle, des mots circulent, flottent suspendus, toujours prêts à se poser... des mots comme «aristocratique»... comme «vulgarité»... on dirait que des courants les portent vers certains points, les écartent de certains autres, suivant des lois étranges, inconnues ici avant... On peut s’apercevoir si on les observe assez attentivement que ce qui les attire régulièrement ou ce qui au contraire les écarte, c’est la présence du sang bleu. Quelles que soient les manifestations vers lesquelles devrait se porter aussitôt et auxquelles devrait s’appliquer le mot « vulgarité », le sang bleu empêche ce mot d’y adhérer, même de s’en approcher... au contraire le mot « aristocratique » s’y porte et le recouvre... ainsi tous les accents, les gestes, les manières, les façons de manger, de s’habiller, les traits du visage, la ligne du nez, des narines, des lèvres, des oreilles, des doigts... enfin on n’en finirait pas d’énumérer ce sur quoi le sang bleu attire le mot « aristocratique » et ce sur quoi en l’absence de sang bleu fonce aussitôt le mot « vulgarité ». L’absence de ce sang bleu qui assure une si efficace protection et la présence d’un sang dont la couleur est déplaisante exerce sur le mot « vulgarité » une vraiment prodigieuse puissance d’attraction... il suffit qu’apparaisse au coin d’une lèvre, d’un œil, dans un mouvement de la

main, dans le contour d’une paupière... quelque chose... c’est indéfinissable... mais, en attendant mieux, le mot « vulgarité », toujours vigilant, aux aguets, s’y précipite, y reste attaché.

Tout cela, cette surprenante perturbation parce que tout à coup dans un regard... à peine un regard... s’est montré ce mouvement de reconnaissance, d’acquiescement, d’allégeance qui a fait apparaître, en celui qui n’en avait plus conscience, et déborder de lui et se répandre partout ici ces ondes que répand dès qu’elle apparaît la couleur du sang.

X « Vous aimez les voyages ? »... Et ici aussitôt tout se rétrécit. C’est un espace réduit entouré de panneaux où sur des feuilles de papier blanc glacé des photographies de couleur produisent... quoi ? qu’est-ce que c’est ?... « Vous aimez les voyages ? »... et un « Oui » se détache... un « Oui » lisse et luisant, lui aussi, un « Oui » comme un gros œuf peinturluré roule lourdement, s’immobilise... « Oui. »

Cela n’aurait-il pas dû être suffisant pour qu’une autre fois, avant même que quelque chose de semblable à « Vous aimez les voyages ? » arrive, soient prises ici toutes les

mesures de précaution... Mais ici ces légers accidents font seulement douter du bon état, de la bonne qualité de ce lieu où si peu de chose... « Vous aimez les voyages ? »... peut provoquer de tels changements, justifier tant de méfiance, une telle prudence. « Vous aimez les voyages ? »... Arrêtez n’importe qui, demandez à n’importe qui de « normalement constitué », qu’on laisse se promener en liberté : « Qu’est-ce que ça produit en vous, cette question ? qu’est-ce que ça vous ferait, dites-le franchement, si on vous disait : "Vous aimez les voyages ?" »... Mais jamais ici on n’osera courir le risque de faire apparaître dans ces yeux ce vacillement, de faire passer sur ce visage l’ombre d’une inquiétude avant que viennent les mots... « Eh bien, mais c’est une question qu’on entend souvent poser. Une question des plus banales, des plus normales... Qu’est-ce qu’elle a ? » Et vite il faudra reprendre, faire rentrer « Qu’est-ce que ça vous ferait, à vous ? » et envoyer « Mais oui, vous avez raison, moi non plus, ça ne me fait rien, je ne sais pas pourquoi je vous ai dit ça »... le tenir enfermé à triple tour, ce « Qu’est-ce que ça vous ferait ? » avant qu’ils viennent ici enquêter, demander d’où sont venus ces bruits étranges, comme des plaintes étouffées, des gémissements ?... Pourquoi avez-vous appelé ? Qu’y a-t-il donc ? Qu’est-il donc arrivé ? Non non, ce n’était rien, il n’y a eu aucun appel... c’était une fausse alerte... Ici aussi « Vous aimez les voyages ? » n’a absolument rien fait, pas le moindre effet... Ici aussi « Vous aimez les voyages ? » est passé comme une lettre à la poste.

Donc « Vous aimez les voyages ? » et ce que cela a produit ici, ce que cela n’aurait jamais produit ailleurs qu’ici a été effacé, oublié... il n’en a été tenu aucun compte... et

maintenant, devant un de ceux qui posent ou qui pourraient... pourquoi pas ? qu’y a-t-il là ?... poser cette banale partout, mais ici aussi, voyons, qu’allez-vous imaginer ?... cette inoffensive question : « Vous aimez les voyages ? »... sort sans aucune retenue, en toute liberté, comme cela serait sorti dans le climat le plus propice, le même climat qu’ici et se serait déployé... « Ce geste qu’il faisait... avec ce visage toujours fermé, ces sourcils froncés... ce mouvement de sa main qui se tendait comme à contrecœur, effleurait ma joue, me pinçait l’oreille, me tapotait l’épaule, et rien ne me touchait tant que ce mouvement, comme retenant, empêchant que déborde un trop-plein de tendresse, d’approbation... Et cette main qui s’enfonçait dans sa poche, en sortait des bonbons, des pièces de monnaie et les glissait furtivement dans ma main d’enfant. »

« D’où vient-il ? Qui est-ce ? D’où l’avez-vous amené ? — Vous ne le remettez pas ? — Non, il n’est pas d’ici... — Comment, pas d’ici ? Mais vous nous l’avez donné... — Donné ?... — Bien sûr, vous avez donné son signalement... c’est le portrait-robot le mieux fait pour que chacun aussitôt le reconnaisse : Le Bourru bienfaisant. Il n’y a pas moyen de ne pas le voir... c’est bien lui, ne dites pas qu’en le décrivant... — Je ne l’ai jamais décrit... Comment le pourrais-je ? Il est indescriptible... — Mais ce geste, cette main pinçant la joue, tirant le lobe de l’oreille... tout à fait comme faisait d’ailleurs Napoléon... tiens, celui-là, on n’y avait même pas pensé... et cette générosité si pudique... qui donne tant de prix, qui émeut tant... il y avait encore d’autres traits... enfin c’est bien lui, on vous le ramène tel que vous nous l’avez donné... Le Bourru bienfaisant... ne le reniez pas, vous l’avez si bien réussi, il est parfait... »

Et les voici maintenant qui passent, se promènent... Regardez-les, vous les connaissez si bien, ils sont de chez vous, c’est chez vous qu’ils habitent... voici La Mégère apprivoisée. Le Couple parfait. Le Grand Génie. La Femme fatale. Le Poète romantique. Les beaux cavaliers en costumes du siècle dernier montant impeccablement des chevaux de race sur de ravissantes gravures anglaises... Mais il y a maldonne, il n’y a jamais rien eu ici qui ressemble à ça... ça vient d’ailleurs, c’est de chez vous que ça vient... Il n’avait jamais paru possible qu’à partir de là, de cette ligne, de ce geste, d’une expression, une parmi d’autres, qui avait surgi, affleuré tout à coup... qu’avec cela vous pourriez... Ah mais pourquoi se plaindre, s’indigner après avoir livré, sans se demander à qui, ces petites parcelles vivantes... Il aurait fallu un peu de retenue, de tenue, ne pas se laisser aller... mais ce charme, cette fascination qui en émanaient ont poussé à insister, à vouloir forcer... comme pour vaincre une résistance, pour faire coûte que coûte accepter, pour imposer... à rassembler des impressions, à accumuler des précisions, à foncer comme pris de vertige, oubliant, ignorant le danger et à aller s’aplatir sur ce qui immanquablement devait se dresser là-bas... Le Bourru bienfaisant. La Femme fatale. Le Poète romantique. Les cavaliers de gravures anglaises. Oui, c’est de là, il faut être juste, c’est de cela que c’est venu, de leur résistance, de leur refus... ils n’en voulaient pas, de toute cette grâce, de tout ce charme, ils ne voulaient pas que cela fasse suinter d’eux une de ces admirations troubles, souillées, où l’on sent remuer craintivement comme de la jalousie, de l’envie, de la rancune... alors ils ont construit et amené ici... c’était ce qui s’appelait « un prêté rendu »... voyez qui fréquente ici, chez vous, voyez qui on y a

rencontré... Ce Bourru bienfaisant. Cette Femme fatale. Ce Poète romantique.

Comme après un choc, un accident, on revient à soi et on les voit qui se penchent avec sympathie, avec sollicitude... Vous semblez stupéfait. Vous ne les reconnaissez pas ? Mais n’était-ce pas ce que vous vouliez ? Nous n’avons fait que vous obéir, nous sommes séduits, soumis, nous sommes sous le charme, comment ne le serions-nous pas ? Les voici tels que vous deviez bien penser que nous allions vous les rendre... Que voulez-vous, nous ne pouvions pas faire autrement... Ce n’est pas cela que vous appréciez, mais qu’y faire ? chacun, n’est-ce pas, selon ses moyens, ses possibilités... Vous n’en voulez pas ? Mais vous devez l’accepter... ce n’est pas, il est vrai, du goût des raffinés, des délicats, mais nous... vous auriez dû vous y attendre... c’est tout ce qu’il nous est possible de vous donner... La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a.

XI « C’est drôle, vous employez parfois des expressions... certains mots... — Tiens, il me semble pourtant que je parle comme tout le monde... — C’est qu’on ne s’entend pas parler... — Ça, c’est bien vrai... En tout cas, je ne m’en suis jamais rendu compte... Mais enfin quels mots ? quelles expressions ? — Eh bien, le mot "on", par exemple... Vous commencez par dire "je" comme il convient, vous dites "Je fais ceci ou cela", et puis vous abandonnez le "je" et vous

mettez " on " à sa place... c’est assez curieux... » Ils cherchent, ils palpent... tout ici était tapissé d’un tissu uni, d’un seul tenant... et là ils ont perçu la trace d’une coupure... à la place où un « je » devrait se retrouver, ils ont vu apparaître un « on »... ils donnent de légers coups dans la paroi, elle ne rend pas le même son, il doit y avoir là, dissimulé par-derrière, un placard, une cachette... ils sont intrigués, ils voudraient voir... Oui, ce « on » qui se glisse là... Personne n’a jamais dit l’avoir remarqué, les gens sont si délicats, si prudents, ils ne veulent pas révéler, même laisser soupçonner qu’ils ont perçu certains indices... le timbre d’une voix, une intonation, un accent... ce serait risquer de mettre au jour l’entrée d’un passage secret qui peut mener loin, très loin, Dieu sait jusqu’où il pourrait conduire, où il pourrait aboutir... comment oser s’y engager ? Mais cette fois-ci, il faut être juste, ce « on » à la place du « je » ne peut que révéler l’existence par-derrière d’un réduit étroit, fermé, d’un petit tiroir qu’on peut leur laisser voir... ce sera peut-être amusant de le rouvrir devant eux... « Vous avez raison, c’est assez drôle, ce " on " tout à coup au lieu de "je"... ça ne m’étonne pas tellement, il a dû m’arriver de le dire... mais quand au juste, à quel propos ? — Eh bien, par exemple, en parlant de vos efforts... Vous avez dit : "je" ne pense qu’à cela, je n’en dors pas, c’est comme s’il y allait de toute ma vie, et puis quand vraiment ça ne marche pas, "on" finit par lâcher, et puis, après quelque temps, "on" s’y remet, "on" recommence... Il s’agissait de vous, de vous seul, ce ne pouvait être que de vous-même que vous parliez, et tout à coup ce "on"... — Il me semble qu’il n’y a rien là de si étrange... Ça doit pouvoir se rencontrer assez souvent, sans que ça retienne l’attention... Dans des cas où le "je" craint peut-être de trop se mettre en avant, de se donner trop d’importance... Quand le "je" un peu gêné de tant se dévoiler, de trop se singulariser veut s’effacer et appelle le

"on" pour que "on" le recouvre, pour prendre l’incognito, pour se confondre avec d’autres qui lui ressemblent, pour être l’un d’entre eux, protégé par eux... n’est-on pas tous pareils ? "On se décourage et puis, n’est-ce pas, on recommence..." C’est pour faire participer, pour mettre tout le monde "dans le coup" »... Mais cette accumulation d’explications n’a pas l’air de bien les convaincre... « Non, vous ne croyez pas ?... c’est pourtant assez évident... Peutêtre y a-t-il là une certaine pudeur... » mais il semble que « pudeur », qu’ils connaissent bien pourtant, ne les satisfait pas, « humilité » non plus... Ils vont remporter ce « on », l’analyser avec les produits qu’ils possèdent, le classer parmi les échantillons qu’ils ont prélevés ici... une riche collection... Qu’ont-ils pu rapporter d’autre ? « Qu’est-ce que je dis encore qui vous surprend ? » Ils se taisent, ils doivent compulser leurs notes, leurs observations... « Voilà... vous employez le masculin, alors que c’est le féminin qui s’impose... En parlant d’une femme, une de vos proches, vous avez raconté que vous lui aviez dit : "Mais tu es complètement fou !" — Ah oui ! j’ai dit ça... oui... "Tu es fou"... ça vient d’une habitude dans ma famille... ça remonte à mon enfance... "Fou" n’était pas considéré comme offensant, mais "folle" l’était... C’était admis entre nous sans qu’on en ait jamais parlé, du moins je ne m’en souviens pas... Il y avait comme ça des mots dont on ne pouvait pas se vexer... C’est comme "salaud"... "Salaud" n’était permis qu’au masculin et dit, bien sûr, d’un certain ton... » Ils opinent, ils sourient... « En effet, "salaud" au féminin... » Ils paraissent satisfaits par tant de bonne volonté... celle du patient qui lit les lettres sur le tableau de l’oculiste et s’efforce de lui donner les réponses les plus véridiques, les plus exactes possible pour l’aider à ne pas se tromper dans son appréciation, à faire le bon diagnostic. « Alors puisque vous voulez le savoir... — Oh oui, ça

m’intéresse... — Il vous arrive aussi... et ça, il n’y a vraiment qu’à vous... Vous dites : "Je vais le raconter en style..." vous vous servez d’un mot anglais... — Ah c’est vrai je dis "Jingle"... "en style Jingle"... ça c’est de mon père que ça me vient... — Votre père était anglais ? — Non, mais il avait beaucoup aimé Pickwick dans sa jeunesse... il nous en lisait quelquefois des passages... Il y avait dans Pickwick un Mister Jingle qui s’exprimait toujours en style télégraphique... Ah, bien sûr, c’est "style télégraphique" qu’il aurait fallu dire... mais "style Jingle" m’est resté... quand on est pressé, quand on n’a pas de temps à perdre... "Dis-le en style Jingle"... "Je vais vous le dire en style Jingle"... Mais comment ai-je pu devant vous... Comment "Jingle" a-t-il pu m’échapper... Ce n’est pas étonnant que cela ait pu vous surprendre... Et que je ne m’en sois pas aperçu... Voilà ce que c’est que de ne pas s’entendre parler... Mais ne pas s’entendre à ce point... Je trouve ça un peu inquiétant... » Ces propos sont tombés et sont restés plongés dans un épais silence. Pas un mot pour rassurer... Et puis tout d’un coup : « Qui il ? De qui parlez-vous ? Tenez, voilà encore un bon exemple... » Cette fois, leur ton est agacé, presque brutal... Une telle soumission, tant d’empressement à leur rapporter des choses qui seraient restées enterrées... pas bien profondément, il est vrai, mais qui tout de même ont été déterrées et docilement déposées à leurs pieds... cela leur a donné de l’assurance, leur a fait prendre conscience de leur puissance... Ils ont dû trouver qu’il est temps de remettre ici un peu d’ordre... de ne plus permettre trop de laisser-aller, de ces négligences... elles finissent par être... elles sont, en fait, des manques d’égards... « Qui il ? Qui est ce " il " dont vous parlez ? » Ils doivent très bien savoir qui ce « il » désigne, mais ils veulent qu’ici aussi soient respectées les règles qui sont partout appliquées... « Qui "il"? — Mais c’est toujours celui

dont je vous parlais... — Mais pas seulement de celui-là, alors, comment voulez-vous qu’on le devine ? Vous dites souvent "il" ou "elle", tantôt au singulier, tantôt au pluriel, comme si on était censé reconnaître... — Ah oui, ce doit être encore une de mes manies... C’est peut-être la mauvaise habitude que j’ai de penser que vous êtes ici chez vous, dans le même élément, dans "le même bain"... c’est ridicule... je ne sais pas pourquoi j’ai cette impression, j’ai tort... il me semble que ces gens que j’ai évoqués, qu’ils sont aussi présents en vous qu’en moi... enfin ce qui se dégage d’eux... c’est cela qui compte... à quoi bon répéter leur nom... — Ah, c’est pour ça... nous, au contraire, on a l’impression que vous ne parlez qu’à vous-même... que vous oubliez, en tout cas que vous négligez, de tenir compte de notre présence... C’est aussi l’effet que nous font ces coq-à-l’âne si fréquents chez vous... on a beau y être habitué, on est parfois un peu choqué... — Ah, ces coq-à-l’âne... c’est juste, on me l’a déjà dit... D’ailleurs je m’en aperçois parfois moi-même... ce doit être très agaçant... je devrais mieux me contrôler... mais le plus souvent je ne m’en aperçois qu’après coup ou quand on me le fait remarquer... on en rit parfois... Mais là alors, je ne sais pas, je ne vois pas bien... »

Il en vient sans cesse de partout... un mouvement incessant... le défilé silencieux d’âmes en peine... privées des mots qui seuls pourraient leur permettre de prendre corps, de faire irruption et de rompre brusquement le fil de la conversation qui en toute légitimité, en toute sécurité ici au centre se déroule. De temps en temps, ce qui attend le moment propice pour s’élancer commence à perdre patience... mais il n’y a rien à faire, ça ne doit pas se montrer, c’est hors de propos et ce qui est hors de propos doit le rester.

Mais voilà qu’il se produit dans l’enchaînement des propos un léger arrêt... on dirait qu’il y a entre les chaînons comme une solution de continuité où ce hors-de-propos-là pourrait bien aller s’insérer... il n’y tient plus, il faut qu’il sorte, des mots lui viennent, des mots durs, solides, puissants vont le barder et lui permettre de s’élancer... « C’est atroce, je ne sais pas si vous l’avez vu, on ne le dit, on ne le crie pas assez, ce qui se passe encore maintenant, à notre époque, et dans quelles proportions... Je l’ai vu hier, un reportage stupéfiant... » Ils regardent, très surpris, ce qui s’est introduit là, c’est vraiment hors de propos, tout à fait ce qui s’appelle un coqà-l’âne... cela devrait faire partie d’un tout autre circuit... mais si hors de propos que ce soit, il est impossible décemment de le repousser... un moment de silence attristé, respectueux est observé, des paroles sont amenées de très loin pour marquer la considération, la commisération... «Oui, c’est horrible... Malheureusement... » Et puis les propos qui font légitimement partie de ce circuit avec l’aide zélée de tous ici s’enchaînent... Tout d’un coup, dans cet espace autour de la chaîne des propos, où ne cesse d’aller et venir ce qui privé de mots ne peut pas, ne doit pas se montrer, un vent a soufflé... tout se soulève, s’envole... là, à cette place où ça se trouvait toujours, il y a un vide... un bout de néant s’ouvre par où quelque chose s’échappe... comme le signe avant-coureur de la disparition définitive, de l’anéantissement... mais non, peutêtre pas, pas encore, des mots accourent pour appeler au secours, impossible de les arrêter, il est seulement possible un bref instant d’essayer de préparer leur entrée, de leur donner un air plus présentable, plus décent... « Pardonnezmoi, c’est ridicule, là, tout à coup, d’en parler, mais ça me revient, je ne sais pas pourquoi... » Mais les mots qui devaient suivre, intimidés, n’ont pas la force d’attaquer, ils

reculent, ils se cachent... la chaîne des propos un instant ébranlée... elle s’était ralentie, elle allait s’arrêter... mais il ne faut pas... d’autres mots viennent en hâte réparer ce qui a pu être abîmé, la remettre en marche... « Non, je ne sais pas ce qui m’a pris, excusez-moi... Pour revenir à ce que nous disions, oui, je suis de votre avis, mais il est tout de même nécessaire de tenir compte... » Mais il n’y a rien à faire, de nouveau par-derrière tout se remet à s’agiter, un souffle plus fort soulève des piles de papier, des tiroirs s’ouvrent, ça va se calmer, le vide sera comblé... La voilà, la longue enveloppe brune, épaisse... elle doit être là... non, elle n’y est pas, elle s’échappe, elle glisse dans la corbeille à papier, une main soulève la corbeille, déverse son contenu dans la poubelle... elle a été emportée, perdue pour toujours... impossible de retenir ce cri... « J’ai perdu, je viens d’y penser, je ne sais pas comment je pourrai jamais... » Et voilà qu’à travers la brèche que cet appel au secours a ouverte, de l’aide arrive... « Vous pourriez peutêtre obtenir en écrivant pour expliquer, on a peut-être là-bas conservé un double... — Ah, vous croyez ? Vous avez connu un cas... Oh merci... Oh pardon pour ce coq-à-l’âne. » Ils sont interloqués... ils ne comprennent pas... D’où ? Comment est-ce venu ? Comment ça a-t-il pu passer à travers tous les contrôles ? Ils l’examinent un instant... « C’est ravissant, en effet, très "poétique"... » Mais « poétique », même dit sur ce ton, ne suffit pas pour marquer leur désapprobation, leur dédain pour ce manquement aux usages, cette désinvolture... une bizarrerie qui rend nécessaires quelques éclaircissements, quelques justifications... « Mais pourquoi tout d’un coup maintenant ? Il était question des récentes manifestations... des derniers sondages... Quel rapport ? Qu’est-ce qui vous y a fait penser ? — C’est un souvenir de mon dernier voyage... je ne sais pas comment ça m’est revenu... ça revient encore me

hanter... c’était si étonnant, si beau, ces vieilles petites places, ces maisons incroyablement intactes, préservées... » la voix qui porte les mots doit sûrement avoir un ton « pénétré », ému, un ton rêveur, hanté, ils sortent tout seuls comme d’une petite lumière qui s’est allumée là-bas, comme d’une source qui s’est mise à sourdre... Mais ce que ces mots arrivent à dessiner a un air si banal, si ordinaire... des images d’une navrante insipidité... « Enfin... c’est idiot... mais j’ai parfaitement suivi, je n’ai pas perdu un mot, vous savez bien à quel point comme vous ça me préoccupe, combien j’y attache d’importance... C’est drôle, vous ne trouvez pas, cette impression qu’on a parfois de se dédoubler, de fonctionner sur deux plans à la fois... Vous ne trouvez pas ? » Non. Leur silence le montre : ils ne trouvent pas.

On dirait que tous ces hors-de-propos qui ne cessent de se promener dans ce déambulatoire autour de la conversation, attendant prudemment le moment propice, sont devenus plus audacieux, ils se permettent, quand bon leur semble, de bondir sur elle, armés de mots, de la couper n’importe où... et cette fois-ci il y a trop longtemps à leur gré qu’elle tourne dans le même circuit, elle piétine, elle languit, elle se traîne... alors un hors-de-propos s’élance, prend sa tête suivi d’autres hors-de-propos qui en vrais hors-la-loi, en vrais brigands qu’ils sont dirigent le convoi dans une tout autre direction. Après un moment de désarroi... mais que se passe-t-il ? mais où va-t-on ?... La conversation s’ébranle et doucement repart... un parcours inconnu qui conduit à des lieux où jusqu’ici jamais... C’est si futile, c’est si vulgaire... de ces lieux de plaisir où l’on serait gêné d’être vu... de rencontrer... mais petit à petit ce qui n’était visité qu’en secret, sans mots

qui puissent le révéler, des mots le portent ici où ça s’étale au grand jour comme les propos les plus décents, les plus honorables et même les mieux venus... grâce à eux la conversation se ranime, les propos tout excités se pressent, se poussent, se chevauchent... « Mais non, ce qu’il y a de plus fort, c’est qu’il n’était même pas son amant... on ne comprend pas comment elle a pu renoncer... Mais vous n’avez pas lu ce qu’elle a déclaré ?... — Ce n’est pas possible ! elle a dit ça... — Oui oui, c’est sûr, moi aussi... je l’ai entendue... » Mais ce n’est là qu’un cas isolé, même assez exceptionnel, le brusque assaut des hors-de-propos ne produit pas souvent des effets si bienfaisants.

« Debout les morts ! » violent, agressif, a surgi... « Mais de quoi parlez-vous ? Mais quel rapport ?... » Mais décidément ces hors-de-propos ne se tiennent plus, ils se croient tout permis, et celui-ci : « Debout les morts ! » au moment où « Maures » poursuivait son chemin, bien relié au mot qui le précède et qui le suit, tout à fait à sa place dans cette conversation, un de ses plus solides, de ses plus nécessaires chaînons... « Maures » a été saisi, arraché, la chaîne de la conversation, brisée, s’arrête... et puis elle bifurque, elle prend une tout autre direction, elle se dépêche d’aller au secours de « Maures » qui a été kidnappé, qu’elle veut délivrer... « Mais voyons, c’était des "Maures" qu’il s’agissait, on parlait des "Maures", de la Mauritanie... des Maures... au... » Mais il n’y a rien à faire, « Maures » est maintenu prisonnier... « Debout les morts ! Debout les morts ! »... il a été vidé de son sens et enchaîné à « Debout » qui injecte en lui un sens inconnu, déconcertant, impénétrable... qui le rend tout à fait méconnaissable... son large « au » est serré, comprimé en un « o » étroit... mais on

a beau essayer de desserrer l’étau... « Ce n’est pas "morts", "morts" n’a rien à voir, c’est des "Maures" qu’on parlait »... il n’y a pas moyen de le délivrer. Il faut s’y résigner, il est irrécupérable... « Maures » si utile, si convenable, respecté, entouré de propos tels que lui, a été enlevé, un hors-depropos s’en est emparé et en a fait un hors-de-propos... et quel hors-de-propos, scandaleux, dément !

Mais à quoi bon continuer... on n’en finirait pas de chercher, on s’y perdrait, dans tout ce qui peut se passer entre tant de coqs et tant d’ânes.

XII C’était donc ça... mais comment aurait-il été possible de le découvrir, même de le soupçonner... il a fallu qu’ils viennent eux-mêmes l’avouer... mais pourquoi « avouer »... ils n’avaient rien à avouer, ils ne se sentaient nullement coupables... ils étaient les victimes de leur grande sensibilité, de leur réceptivité, de leur sympathie qui les faisaient ressentir à l’unisson, souffrir... Il a fallu qu’ils laissent passer un certain temps avant de se risquer... D’ailleurs ils s’étaient demandé à quoi aurait pu servir leur présence... Ils n’avaient pas eu l’outrecuidance de s’imaginer qu’ils pourraient être assez puissants pour parvenir, ne serait-ce que quelques instants, à écarter, à déloger ce qui au vu et au su de tout le monde était entré ici en force, occupant tout, régnant sur tout... ce qu’ils n’osaient même pas désigner par son nom : le Malheur...

Rien pourtant de plus digne de porter ce nom. De plus pur. De plus authentique. Aucune comparaison possible avec ces « Malheurs »... des noms usurpés dont on affuble parfois des souffrances immenses, certes, mais troubles, boueuses... celui qui en est empli préfère ne pas les montrer... s’il commettait l’imprudence de les laisser voir, s’il la poussait jusqu’à les désigner par le noble nom de « Malheur », il risquerait de propager autour de lui, de faire refluer sur lui quelque chose d’impur et de trouble comme elles... une salissante, avilissante pitié.

Ce Malheur-ci, tout au contraire, était il n’y a pas encore longtemps reconnu publiquement, il hissait fièrement ses couleurs... voiles et crêpes, cravates et brassards noirs... il occupait pendant un certain temps exactement mesuré un rang qui obligeait tous ceux qui s’en approchaient à se conformer aux règles bien établies, rassurantes d’une étiquette... il suffisait de les suivre... Mais maintenant que le Malheur a abandonné ses signes extérieurs, qu’il s’est dépouillé de ses décorations, de son uniforme, qu’il peut incognito se promener n’importe où, n’importe quand, dans la plus banale des tenues... vivre dans la clandestinité, comme bon lui semble, on ne sait jamais où il peut être dissimulé... là où l’on s’attendait le moins à le trouver... Un rien... quel rien ? comment le prévoir ?... peut tout à coup le faire apparaître... un reflet inquiétant... une ombre... on ne se sent jamais rassuré, on doit toujours être sur ses gardes... on ne sait jamais « sur quel pied danser »... Mais ils ont tort... le Malheur n’a laissé ici aucune trace qui puisse le moins du monde les incommoder. Leur présence ici l’a aussitôt chassé très loin, bien plus loin que ce déambulatoire où va et vient tout ce qui attend pour entrer

un moment propice... il n’y aura jamais pour lui, tant qu’ils ne seront pas partis, de moment propice. Dès qu’ils sont ici toutes les issues sont grandes ouvertes pour que de toutes parts, peu importe d’où arrive, se répande partout, nettoyant, rafraîchissant, vivifiant... « Ah ça mérite d’être vu... un spectacle étonnant... une merveilleuse innovation... on n’avait encore jamais osé transformer ainsi... Moi qui n’aimais pas regarder l’opéra, à de rares exceptions près, cette fois ç’a été pour moi un véritable enchantement... un vrai bonheur... — Oui oui... » ils prononcent ces mots comme machinalement... comme pour se débarrasser, balayer rapidement... ils ont un air distrait, on dirait qu’ils ont vu apparaître, s’ébaucher très vaguement... mais il n’y a pas de doute possible, c’est lui, il vient... le Malheur... il est ici, il a franchi toutes les distances, traversé toutes les cloisons... C’est ce mot « Bonheur » se dressant tout à coup qui a dû l’attirer... ne dit-on pas que « les contraires s’attirent » ? Ou peut-être pourrait-on dire plutôt que « Qui se ressemble s’assemble » ? Mais non, quelle drôle d’idée... ce sont eux qui l’ont appelé, rappelé... le Bonheur accueilli ici, installé ici comme chez lui, exhibé sans vergogne, leur a révélé avec quel manque d’égards, quelle cruauté le Malheur avait été banni d’ici, déchu, jeté aux oubliettes... mais ils vont le libérer, le ramener, le rétablir dans tous ses droits... leur « Oui oui » négligent, dédaigneux, a repoussé, arrêté aussitôt tous les opéras, les chants et les danses, toute cette indécente frivolité qui allait, s’ils n’y mettaient bon ordre, faire de ce lieu un lieu de plaisir... Et ils ont, après leur « Oui oui » balayeur, répandu partout ici le silence... un silence profond, un long silence recueilli qui a permis au Malheur d’être accueilli ici avec tous les égards qu’il mérite... et le voici... il s’avance... il est revenu... Mais ce nom, Malheur, ne parvient plus à recouvrir ce qui maintenant se répand, emplissant tout l’espace... Mais

comment tout l’espace ? quand c’est un espace qui n’a pas de bornes...

« Et même je dirais que c’est encore plus fort que ce qu’on nous en rapporte... On trouve là-bas... c’est à ne pas croire... » Comment n’aideraient-ils pas comme ils peuvent tant de courage, de dévouement... tant de zèle pour ériger ici, toujours plus haut, plus épais ce mur... accumuler tous ces matériaux choisis parmi les plus solides, les plus étanches... rapportés de partout, peu importe d’où... catastrophes, tremblements de terre, inondations, famines, exterminations, guerres, scandales, paysages, voyages, aventures de toutes sortes, excitantes expéditions à la découverte d’un monde encore inconnu... tout est saisi, emporté et rapporté ici pour dresser ce rempart qui doit les protéger contre ce qui menace de pénétrer ici et de les incommoder... et ils doivent absolument contribuer... ils cherchent, ils se dévouent, ils sont prêts à donner tout ce dont ils peuvent disposer pour que ce qui est là, parderrière... ils le sentent qui pousse, qui appuie... le Malheur... pour qu’il ne puisse pas s’infiltrer, désagréger... non, voici des matériaux à toute épreuve... «Je voulais justement vous en parler, c’est extrêmement important... ça bouleverse toutes nos certitudes, nos préjugés... » Mais pourquoi tant s’efforcer... c’est un combat inégal, pour tous un épuisement... ils sont certains qu’à peine seront-ils partis le Malheur d’une seule poussée va transformer en un petit amas de décombres toutes ces belles fortifications.

Pas l’ombre ici, cette fois, de ce qui leur fait si peur, pas le plus infime vestige de Malheur... tout ce qu’il y a ici,

comme cela se produirait partout, se porte, se tend vers ce qui est entré ici, projeté violemment du dehors et a pris d’un seul coup toute la place... Un objet inconnu, assez étrange... Et ils arrivent au bon moment, peut-être pourront-ils aider à le saisir, à bien le tenir, l’examiner... « N’est-ce pas étonnant ?... Qu’avez-vous entendu ? Qu’est-ce que vous en pensez ? — Oui, en effet, c’est vrai que c’est très déconcertant... » Mais comment est-ce possible ? Même cette fois, même en ce moment, ils l’ont encore vu, ils le voient toujours, ils sentent partout sa présence... c’est ce qui a fait s’insinuer glisser dans leur réponse comme un très léger manque d’assurance, comme une à peine perceptible hésitation... Ce qu’on leur a montré, ce qu’on a déployé devant eux leur est apparu comme une toile peinte posée sur lui, tendue devant lui pour le recouvrir, mais eux ne s’y trompent pas, il est bien là, dissimulé, c’est bien lui, le Malheur, il remue tout doucement, il la fait onduler légèrement... Mais il ne faut surtout pas, il ne faut à aucun prix qu’ils laissent même soupçonner si peu que ce soit... il faut absolument qu’ils paraissent examiner avec une totale attention, avec une intense curiosité comme un objet très stable, très dur et très épais... rien qui puisse faire penser à une toile peinte, à un voile que fait frémir, trembler... ils doivent bien se contrôler, pas un mouvement qui risquerait de porter atteinte, une atteinte intolérable à une si admirable pudeur, à une si parfaite dignité.

De là, de ce qui est resté déposé ici, par moments, telles des bulles dans l’eau d’un aquarium, des rires silencieux montent, éclatent sans bruit... Mais ils sont entrés, et aussitôt l’aquarium s’est transformé en un espace ouvert, plein d’air, de lumière, où leurs rires vont jaillir

bruyamment, faire déferler, rouler ici de grosses vagues de gaieté... « Ah, vous qui aimez les histoires drôles, j’en ai une bonne à vous raconter, arrêtez -moi si vous la connaissez... C’est l’histoire du journaliste japonais... Non ?... Vous l’aimerez sûrement... Moi, je ris tout haut rien qu’en me la rappelant... Ce journaliste arrive à Pékin et il va interviewer... » leurs rires arrivent... « Elle est drôle, n’est-ce pas ? C’est une de ces anecdotes qui me font le plus rire... C’est bête, c’est plus fort que moi, j’en pleure, tenez... vous voyez, j’en ris aux larmes... » Ils regardent ces larmes de rire qui coulent, qui mouillent les joues, et ils trouvent qu’il y en a trop... trop de larmes... il devait y en avoir déjà là-bas plein un grand réservoir et maintenant il a été ouvert, il se vide, c’est un flot où se mêlent aux larmes de rire des larmes... si seulement ils pouvaient en recueillir un peu sur le bout du doigt et le goûter, elles auraient, ils en sont sûrs, un goût... ils savent quel goût... oui, à n’en pas douter, ces larmes... ce sont des larmes amères. Et puis ces rires résonnent si fort... Ne résonnent-ils pas trop fort ?... d’énormes cascades de rires... N’est-ce pas ce qui peut s’appeler des rires nerveux ? de ceux qu’on entend parfois dans des moments où se sont produits des accidents tragiques, des désastres ? « Alors le Japonais demande d’un air innocent... » ils ne quittent pas des yeux, un peu inquiets, tendus... un léger faux mouvement, un très bref temps d’arrêt et l’acrobate qui au-dessus du vide s’élance ne pourra pas se raccrocher, va choir, va s’écraser dans ce qui est là, au-dessous de lui, le Malheur, ils le voient... un instant d’hésitation... mais non, le voilà qui s’accroche... « Oui, alors le Japonais demande : "Est-ce que vous n’avez jamais songé..." » Ah, quel trapéziste adroit, comme calmement, bien installé sur la barre, il se balance... « Alors il demande, le Japonais : "Vous n’avez jamais essayé de leur donner..." » Quel soulagement de le

voir si tranquille, en sécurité... « " Ne serait-ce pas plus efficace d’employer du cyanure ?..." — Ha, ha, ha, elle est très bonne, celle-là, c’est très drôle, c’est vraiment tordant... » Mais aussi, auparavant, par quoi n’ont-ils pas dû passer ? par quels inconfortables moments... Quand ils sortiront d’ici, ils imagineront qu’ils ont laissé derrière eux un clown triste comme tous les clowns... ils le verront qui après avoir fini son numéro se démaquille... enlève de ses joues la couche de fard où les larmes ont tracé de fines craquelures, creusé d’étroits sillons.

Les mains sur les accoudoirs de leur fauteuil ils se soulèvent, ils vont se lever... et puis non, pas encore, ils se rassoient... C’est pourtant bien le moment où n’importe où... mais pas ici, ils n’ont pas le courage de le lâcher, de le laisser retomber, s’enfoncer dans cette masse sombre, tremblante d’où ils ont réussi à le sortir, ils l’ont maintenu au-dehors, sur cette terre parsemée de malheurs de toutes sortes, mais des malheurs dispersés, épars, qui n’empêchent pas que là, sous leurs pieds : elle soit restée une bonne terre stable, solide, compacte... Mais attention, il pourrait s’apercevoir qu’on n’ose pas le laisser et rien ne doit lui être plus insupportable... c’est pour éviter cela, pour avoir l’air de se sentir, lui aussi, sur la terre ferme qu’il a fait tous ces efforts... tant d’efforts... Peutêtre est-il si épuisé qu’il ne désire que d’être abandonné, de pouvoir se laisser aller, couler dans ce qui est maintenant son élément, le seul où il lui est devenu possible de vivre... Quoi qu’il en soit, attendre, hésiter, « s’éterniser »... à quoi bon ? c’est reculer pour mieux sauter... Et ils ne reculent plus, ils sautent... « Mon Dieu, mais quelle heure est-il donc ? Mais vous savez quelle heure il est ? On n’a pas

senti le temps passer... il est vraiment grand temps qu’on se sauve... »

Tandis qu’ils s’éloignent d’ici il leur semble que quelque chose est sorti de lui, de son regard, de sa voix, de sa main qui serrait leur main... un appel timide, craintif, un tremblant signal de détresse... quelque chose qu’il a dû sécréter à son insu... de ces fils qui se collent, qui agrippent, qui engluent... c’est resté accroché à eux, ils l’enlèvent, ils s’essuient, ils frottent, est-ce bien parti ? il reste juste une petite trace, une toute petite tache, mais il faut vraiment savoir qu’elle est là pour la voir, et elle s’effacera peu à peu, il n’y paraîtra plus.

« Mort »... on dirait que tout d’un coup ils vacillent, ils titubent, ils ne savent pas à quoi se raccrocher, ils ont du mal à retrouver leur équilibre... c’est de là que c’est venu, un souffle violent, une déflagration, c’est de ce mot que l’un d’entre eux vient de jeter ici... « Mort »... ce ne peut être que de lui... « Mort »... un mot qui pourtant en leur absence pouvait circuler librement sans produire de semblables effets... un mot d’usage courant dont on se servait ici comme n’importe où... Mais eux n’oublient pas un seul instant qu’ils ne sont pas n’importe où... Ici ce mot, si banale et anodine que puisse être la façon dont on l’emploie, ce mot en luimême... «Mort»... ils savent qu’ici on ne doit jamais, en aucun cas... qui ne sait qu’on ne doit pas parler de corde dans la maison d’un pendu : Et « Mort »... quand bien même ce serait ailleurs un mot aussi usuel et fonctionnel que « corde », « Mort », prononcé ici, rappellerait aussitôt où l’on est, exactement

comme ferait, si on le prononçait dans la maison d’un pendu, le mot « corde ».

« Mort »... ils regardent étonnés, offusqués, plutôt apitoyés, le maladroit, le malheureux qui subitement, mais comment a-t-il pu ? mais il n’a pas pu le faire exprès... Sans doute, depuis qu’il est ici il n’a pas cessé de le voir, de le fixer... « Mort », ce mot qu’il fallait à tout prix éviter... Il était comme l’apprenti cycliste qui ne manque pas d’aller buter contre l’obstacle qu’on lui recommande de bien prendre garde... qu’il s’efforce tant qu’il peut de contourner...

« Mort »... mais il ne sert à rien d’avoir un air d’indifférence, d’inattention... ils le voient comme cet air que prennent de courtois, d’hospitaliers maîtres de maison, tandis qu’on éponge l’eau répandue, qu’on ramasse les morceaux du vase cassé...

« Mort »... certains d’entre eux s’efforcent visiblement de ne pas l’avoir entendu, et on se sent gêné comme dans la chambre d’un malade quand une des personnes venues le visiter ne veut pas voir l’objet qu’apporte l’infirmière, et détourne pudiquement, honteusement les yeux.

« Mort »... le gaffeur qui a lâché ce mot va-t-il maintenant, oubliant combien il est hasardeux, dangereux

de chercher à réparer une gaffe, redire « Mort », et le reprendre sur un ton badin, léger, comme s’il montrait un masque de carnaval posé sur un visage mutin et rose... il ne réussira qu’à faire apparaître chaque fois avec de plus en plus de netteté un masque funéraire moulant le visage d’un mort. Mais il est trop averti, trop expérimenté pour courir un pareil risque. Il veut au contraire chasser d’ici ce mot, le faire oublier, et il cherche aussi loin que possible d’ici, il se dépêche, il saisit au hasard n’importe quoi et il ramène ici... mais qu’a-t-il été chercher ? c’est si bizarre, si inattendu et incongru... ça ne fait que révéler, que répandre, communiquer à tous son trouble, son désarroi...

Comme ils avaient raison quand ils n’essayaient pas de se disculper, quand ils ne se sentaient en rien blâmables... ils avaient au contraire montré, en s’abstenant de venir ici, cette « charité bien ordonnée qui commence par soimême », et qui de surcroît finit par autrui.

XIII « Ennui ? Vraiment ? — Oui, c’est un sentiment de grand ennui, un ennui mortel qu’ils me donnent... » Ennui... comme ce mot surprend... Jamais il n’est venu recouvrir, ni tant qu’ils étaient présents ni après leur départ, ce qu’ils ont pu produire ici. C’est sans doute un de ces mots pour gens nantis, gâtés, au goût délicat, des gourmets habitués aux mets raffinés... ou au contraire des gens sous-alimentés qui ont besoin pour se rétablir de nourritures plus fortifiantes...

Mais ici... comment retrouver tous les effets bienfaisants qu’ils produisent... Dès qu’ils arrivent, tout ici aussitôt devient exactement le milieu qui leur convient, leur milieu ambiant où ils sont chez eux, dans un lieu aux dimensions réduites entouré de parois épaisses, hermétiquement fermé... comme un abri bien bétonné... mais pourquoi un abri ? pour se protéger contre quoi ? contre quels dangers ? quels raids mortels ? Alors que désormais rien ne menace, plus trace de crainte, d’appréhension, tandis qu’ils déversent sans compter tout ce qu’ils ont rapporté, ce qu’ils ont ramené de chez eux, tant d’objets si variés... « L’aile et la porte arrière entièrement cabossées, l’un des phares brisé, et elle est toute neuve, elle était en stationnement, heureusement que l’assurance... mais tout ce temps perdu et juste quand nous allions partir... — Partir ? pas pour longtemps ? Ce n’est pas là où vous allez pour les vacances... » la façade ensoleillée d’un hôtel se présente, des bungalows, des palmiers, la plage de sable fin, la mer bleue transparente... — Non, juste chez mes parents, dans l’Oise... » et voici une rivière glauque, des prés... « Mais tiens, j’y pense, il faudrait faire la déclaration avant le 1er... » Il se produit ici comme une très légère agitation... « Avant le 1er ? Vous en êtes sûr ? Ce n’est pas prolongé jusqu’au 5 ? — Non non... Mais au fait, où l’ai-je rangée ?... » et ici des papiers, des dossiers glissent, se déplacent... elle va se retrouver, c’est sûr... l’émotion est de celles qu’on éprouve quand on conduit une de ces petites voitures tamponneuses... une émotion pour rire, il n’y a aucun mal, la voici, une double feuille épaisse couverte de caractères bleu pâle, et les attestations sont bien là, toutes rassemblées, pas besoin d’aller vérifier... et eux aussi l’ont retrouvée, on le voit à leur air disponible, satisfait... Et maintenant qu’apportentils encore ? « Ah ces enfants... ils donnent du fil à retordre... — Que voulez-vous, c’est un âge... » ils les font entrer ici, habillés de vêtements qui les rendent présentables,

familiers... « La petite est très personnelle, elle l’a toujours été, cabocharde comme était ma pauvre mère... et son frère... lui alors, vous savez, les garçons... les matches de foot, de boxe... » Toutes les parois de ce lieu bien fermé peu à peu se recouvrent... rien qui ne trouve aussitôt sa place, rien qu’on ait envie de retirer, rien qui dépare... même ces fleurs imitées, en plâtre, en métal peint... « On a fini par renoncer à planter des fleurs... comme ça, il suffit de temps en temps de sarcler... Ah, si on pouvait y aller plus souvent... La pierre, elle est belle pourtant, mais elle est encore trop blanche. — Vous verrez, elle va devenir d’un joli gris bien patiné... — C’est vrai, il faut du temps, j’ai eu beau la frotter avec de la mousse... » Toutes les parois ici sont entièrement tapissées de ces petits bouts d’images qu’ils ont découpées, elles s’emboîtent comme les morceaux coloriés d’un puzzle, elles font courir tout autour une grande fresque bariolée aux détails imprévus, très variés, pas désagréable à voir, plutôt distrayante... Mais ils sont partis, ils ont « vidé ces lieux », et comme c’est juste, cette fois, ils ont tout remporté, tout ce qu’ils avaient amené, ils ne laissent jamais rien derrière eux, aucun dépôt, aucune trace, aucune tache suspecte qui puisse devenir plus nette, plus foncée, s’agrandir, tout recouvrir... Les parois qu’ils avaient fait se dresser autour d’eux ont disparu avec eux... Il ne reste derrière eux qu’un sol très propre, uni, solide... et de là se repoussant, décollant, s’éloignant, s’élevant toujours plus haut., qu’est-ce que c’est ?... on n’en parle jamais... il est vrai que c’est difficile, où trouver des mots ? À quoi le comparer ? Peut-être à une sphère entièrement fermée, compacte... un astre... Seul... entouré

de vide... rien à proximité, rien qui puisse s’en approcher, l’atteindre, l’effleurer... Rien du dehors, si délicieux que ce soit, ne peut venir s’y répandre, c’est déjà empli, comblé, tout plein... plein de quoi ?... Ça possède une telle intensité, une si extraordinaire puissance... la puissance de ce qui ne fait rien d’autre... rien d’autre que quoi ?... rien d’autre qu’exister... C’est quelque chose d’invulnérable, c’est invincible... C’est si léger... comme un souffle très doux, comme un très doux frôlement... C’est elle, oui, c’est bien elle, elle est ici, l’éternité...

Ne serait-ce pas amusant de voir l’air qu’ils auraient si l’on poussait la folie jusqu’à leur révéler ces effets bienfaisants que produisent ici parfois ceux qui leur donnent un sentiment de si grand, de mortel ennui.

XIV « Pourquoi ? »... pour la première fois, jamais jusqu’à présent « Pourquoi ? » n’était apparu... et maintenant tout à coup « Pourquoi... oui, pourquoi fait-il ça ? »... un mince filet de lumière, une faible lueur vacillant à la sortie d’un labyrinthe... « Pourquoi ? » au bout du chemin parsemé de cailloux. Des cailloux qu’il déposait, qu’il laissait ici derrière lui... de gros cailloux dispersés au hasard... on butait sur chacun d’eux, on trébuchait, on se blessait... et voilà qu’ils

apparaissent comme une succession de signes conduisant à ce « Pourquoi ? », cette promesse d’une issue, cet espoir de délivrance... Mais est-ce possible ? Y a-t-il vraiment entre ces différents signes un lien ? Chacun d’entre eux est-il vraiment une étape ? Ce « Pourquoi ? » qui luit tout au bout, n’est-ce pas une hallucination ? un effet de la lassitude, d’un besoin d’évasion ? Est-ce la corde du fakir ou bien la corde réelle, solide... qui permettra en s’agrippant tour à tour à chacun de ses nœuds de se hisser jusqu’au-dehors, jusque là où l’on se sentira protégé, où des secours vont arriver, où peut-être arrivera une réponse...

Il faut le revoir et qu’il ne revienne plus dans n’importe quel ordre, qu’il se présente d’abord tel qu’il est apparu ici pour la première fois, muni de si belles lettres de créance, accueilli avec tous les égards, toutes les prérogatives que méritaient ses activités, ses connaissances, voulant bien venir gaspiller ici un peu de son temps si accaparé, utile, précieux... Est-ce que rien, à ce moment-là, même à ce tout premier moment, ne pouvait laisser prévoir... quand avec cet air de tranquille assurance, comme une constatation il a annoncé qu’il fréquentait aussi avec la même délectation d’autres lieux que celui-ci, un autre lieu de prédilection... Et le nom de ce lieu, dès qu’il l’a prononcé... le nom d’un de ces lieux heureusement éloignés, surpeuplés, de ceux qu’il vaut mieux éviter... leur nom seul fait passer ici comme des relents écœurants d’air confiné, des odeurs d’eaux de toilette, de produits de beauté de mauvaise qualité... Mais ces brèves bouffées sont aussitôt chassées et lui tout enduit, parfumé de délicieuse sincérité, maladroit à force de naïveté, d’innocence, ignorant les ménagements, la crainte de

chatouiller des amours-propres... Voudrait-on qu’il y eût en lui de cette impureté, de ce mépris qui le ferait se retenir d’avouer ses goûts, des goûts un peu étranges, très indépendants et très variés, pour ménager de honteuses, dégradantes susceptibilités qu’il ne voit pas, qu’il ne peut connaître... « Oui, ses livres et les vôtres... ils sont rangés chez moi les uns près des autres... J’aime y revenir... Vous ne les connaissez pas... Est-ce possible ? Eh bien, je vous les recommande... » Et aussitôt ici cet acquiescement, cet empressement... « Oui, je n’y manquerai pas... puisque vous me les recommandez... » Et rien là, rien qui puisse faire présager... pas une ombre, un soupçon de « Pourquoi ? »... Rien... vraiment ?

Qu’il reste là... ne pas le lâcher... qu’il le redise... « Vous savez, ça compte aussi beaucoup pour moi, j’aime y retourner... c’est comme pour vous, je vous place toujours côte à côte... » Est-ce encore lui, ce petit monstre difforme, contrefait, mais plein de force qui bondit ici en maître, en conquérant... son regard suspicieux inspecte... Qui ose bouger ? Auriezvous la prétention de quitter votre rangée où je vous ai alignés côte à côte ? Vous n’êtes pas à votre place ? Vous êtes ailleurs ? Peut-être plus haut ? Ah bon, vous n’êtes nulle part ? — Mais non, ne croyez pas ça... — Je le savais bien, vous acquiescez, vous allez vous-même bien sagement vous aligner... c’est ça... n’y manquez pas, vous verrez, c’est une proximité qui ne peut que vous être profitable... Oui, ici et nulle part ailleurs... Il connaît parfaitement bien les règles de la bienséance, de la délicatesse... C’est ici seulement que dès qu’il a posé son pied il a frappé le sol avec une telle violence... Voilà, ça se dessine, c’est là, à peine visible, c’est si étrange, imprévu, inconnu... c’est comme la

première ébauche... comme le premier nœud de la corde... peut-être pourra-t-on se hisser en l’empoignant, en serrant très fort... « Pourquoi ? Oui, pourquoi fait-il ça ? »

C’est ce mot, ce même mot, quand de le répéter sur un autre ton fait surgir son second sens opposé au premier et que le heurt entre les deux, leur collision produit une explosion qui se propage irrésistiblement en énormes explosions de rires... Lui seul, cette surprenante déflagration provoquée avec une admirable habileté, il ne l’a pas perçue... c’est le second sens qu’il a reçu, qu’il tient, qu’il presse... une éponge gonflée de ce qui se nomme cruauté, cynisme, indifférence des nantis aux souffrances d’autrui... Il la promène... une molle et lourde éponge sur les éclats de rire retombés qui gisent éparpillés, il essuie, il frotte partout... « Comment peut-on oublier, plaisanter sur des malheurs qui ont frappé un pays tout entier, toute une population brimée, terrorisée, les boutiques vides, les canalisations gelées... » Et ici on tombe des nues... on regarde stupéfait... on était à mille lieues... ça avait disparu, on l’avait oublié... on se recroqueville tout honteux... c’est que c’était si assourdissant, cette explosion produite par le choc inattendu entre deux sens opposés dans le même mot... Mais cette fois, il ne s’en tirera pas à si bon compte... Cette fois, il est convoqué ici pour être examiné comme il ne l’a encore jamais été... Est-il vraiment à ce point insensible à l’humour, à la drôlerie, incapable d’admirer tant d’ingéniosité, une telle subtilité, pour oser balayer ces pauvres éclats de rire qu’il a fait brutalement retomber avec ses produits désinfectants... compassion, sympathie, égards dus aux souffrances d’autrui... Mais non, bien sûr, ailleurs, il

n’a jamais... ça se saurait... ailleurs il aurait trop peur de paraître obtus, timoré, étriqué... un trouble-fête, un malotru... Ailleurs il aurait probablement, il aurait sûrement été lui aussi secoué par les rires...

Mais ici une énorme envie lui vient de rappeler à l’ordre, de remettre au pas, elle l’emplit tout entier, il en est tout alourdi plein à craquer et il craque... Pourquoi ? « Oui, vous l’avez déjà dit... » et ici on se sent gêné, contrit, il faut être plus vigilant, il faut mieux se surveiller, ne pas oublier... s’il ne le faisait pas remarquer, on ne s’apercevrait jamais qu’on radote... Mais voilà que par inadvertance, par malchance on a récidivé... Alors il sévit... « Décidément chez vous c’est une idée fixe. » Sous le coup, même ici on vacille un peu, on se retient, on s’accroche à n’importe quoi, on le repousse n’importe comment... « Mais vous savez, ce n’est pas gentil, ce n’est pas poli, ces sortes de remarques... » Il semble surpris... faut-il lui expliquer, à lui ? mais non, ce serait ridicule, il le sait mieux que quiconque... un bref mouvement... « Ça ne se fait pas » suffit.

Mais maintenant qu’on n’est plus sous le coup, tout étourdi, titubant, qu’il va rester ici aussi longtemps qu’il le faudra, on peut prendre tout son temps... « Décidément chez vous, c’est une idée fixe »... Où avez-vous pris ça ? Montrez, c’est intéressant... Qu’est-ce que vous avez déniché ici et remporté chez vous et puis rassemblé... Vous devez posséder une jolie collection, et voilà que de nouveau vous vous êtes emparé de quelque chose d’ici qui vous permet de la

compléter, votre collection, de lui donner un nom : « Idée fixe ». Vous ne laissez rien passer, vous inspectez sans relâche, vous êtes si vigilant, curieux, avide... Vous êtes le seul à l’être autant, personne d’autre que vous, et pourtant il y en a quelques-uns qui vont et viennent ici, mais vous êtes le seul à avoir vu, saisi, emporté, en tout cas le seul à vous être permis de le révéler... Pourquoi ?

Mais ce qu’on voit maintenant... ça se déroule de nouveau au ralenti... est encore plus difficile à comprendre... cet air que vous avez eu quand maladroitement, mollement, s’emparant de n’importe quoi, de ce « Ça ne se fait pas », on a voulu vous rappeler, oui, à vous qui les connaissez mieux que personne, les règles d’un certain savoir-vivre... cette curieuse transformation... vous êtes subitement devenu un « homme du peuple », et « fier de l’être », un prolétaire à qui on n’a pas appris les bonnes manières, qui ne sait pas ce qui se fait ou ne se fait pas là-bas, chez les gens chics qui ont un certain maintien, un certain accent... le vôtre a soudain changé quand vous avez répété : « Ah oui, ça ne se fait pas... Ah oui, vraiment?... » Cette intonation gouailleuse, ce traînaillement... D’où cela vous est-il venu ? Pourquoi ?

Il ne se tient plus, il se laisse aller, il vide ici sans aucune gêne, il éparpille partout autour de lui plein de petits déchets qu’il a ramenés de chez lui, dont il se débarrasse... préoccupations mesquines, infimes soucis, peu importe ce que c’est... il fait voir par le menu ses petits bobos... ongles incarnés, cors, durillons, oignons, démangeaisons... sans aucune pudeur, on dirait même qu’il se complaît à s’étaler ainsi, à se vautrer tout débraillé, assez répugnant, comme il

n’est, comme il ne peut être nulle part ailleurs, comme il n’est jamais qu’ici... Mais pourquoi donc ? Pourquoi ?

Il se raidit, se recule, se met en position déjà pour le repousser, ce qu’on va lui offrir là... Mais il ne pourra pas y arriver cette fois, c’est trop séduisant, irrésistible, il sera forcé de se tendre, il va le saisir, le tenir, aider à le maintenir ici, au centre, pour qu’on puisse en faire le tour, l’examiner de tous côtés, ce sera intéressant, excitant de voir se dessiner, ressortir de nouveaux détails, des aspects imprévus quand on va se mettre à l’observer attentivement tous ensemble... Mais même cette fois, il refuse de le regarder, il le repousse du pied, ou alors il le soulève un instant et puis il le laisse retomber négligemment, avec quel air... un air d’ennui, de dédain qu’il affiche, qu’il accentue, il veut être sûr qu’on le voit... Pourquoi ?

Ainsi, de Pourquoi en Pourquoi, en s’agrippant à chacun d’eux on parvient... mais dans quel lieu étrange... un lieu étranger qui n’a avec ici aucune ressemblance... Si, pourtant, c’est comme dans les rêves, quand on est tout à fait certain que celui qui apparaît sous l’aspect d’un inconnu est quelqu’un de familier, de très proche... c’est bien le même, c’est lui, on le sait, on ne s’en étonne même pas... et ce qu’on voit maintenant, qui ne ressemble pas, mais pas du tout à ici, qui n’a jamais eu cet aspect, c’est bien ici, à n’en pas douter, le même ici parcouru en tous sens de courants, ouvert à tous les vents, sans contours, sans forme... C’est bien ce même ici, ce monument, ce palais énorme, c’est bien ce même nom, le nom qu’ici porte audehors qui est sculpté sur son fronton... ceux qui se tiennent

devant sa façade imposante, devant ses hautes portes fermées savent qu’ils n’obtiendront jamais la permission de le visiter, ils savent que c’est une faveur, une récompense qui n’échoit qu’à quelques élus, quelques rares initiés qui ont prouvé qu’ils sont capables d’apprécier les trésors qu’il renferme... Et eux, qui sont-ils pour mériter ?... Ils savent qu’ils n’auront jamais cette chance... Mais lui... qui le croirait ? qui l’imaginerait jamais ? lui, l’un d’entre eux en apparence, il n’a qu’à donner un petit coup de pied et devant lui les portes s’ouvrent... Il sent sur lui, sortant des regards de ceux qui sont restés dehors comme un courant produit par leur étonnement, leur nostalgie, leur envie, un courant puissant qui appuie sur lui, dirige tous ses mouvements, lui fait accomplir de singulières performances... Sa main qui se tend avec désinvolture, avec familiarité, ses yeux qui parcourent ce lieu unique... mais pas unique pour lui... il y en a un autre, où il se plaît autant, peut-être moins imposant, mais il ne fait pas la différence, et il l’annonce aussitôt, il le dit bien haut comme s’il faisait un compliment, et ses paroles sont écoutées, oui, dans ce lieu, le croiriez-vous, vous autres làbas ? ces paroles venues de moi sont reçues, recueillies dans un silence empli d’intérêt, de déférence, de modestie... Et voyez comme on s’empresse autour de moi pour me distraire, me plaire... pour que j’écoute ce choc étonnant dans un même mot entre deux sens contraires... et bien sûr que je perçois cette explosion, mais ces explosions de rires qui déferlent, qu’elle propage autour d’elle par contagion ne sont pas du tout de mon goût, voyez-vous, je les arrête brutalement au nom des règles morales, de la décence... et vous voyez comme aussitôt on se recroqueville, penaud, contrit... Là où l’on n’entre que sur la pointe des pieds, en prenant bien garde de ne rien heurter, de ne rien tacher,

moi... moi-même parfois cela me surprend... moi je m’étale n’importe où, je me vautre... Avec quel air dédaigneux je repousse les offrandes qui combleraient n’importe qui d’autre, en tout cas chacun de vous tous là-bas, et alors vous voyez comme navré, déçu, on les retire, on cherche... Je prononce des jugements sans appel, je fais tomber des sentences... Et quand je perçois, mais c’est bien rare, un timide sursaut de révolte, une tentative de résistance, je l’écrase en promenant dessus un pesant accent graisseux, poisseux, dégoulinant... Quel lieu aussi prestigieux pourrait me donner une aussi excitante sensation de mon exceptionnelle, extraordinaire puissance... Mais aussi parfois, quand je me trouve dehors parmi vous, mêlé à vous, semblable à vous en apparence, quand je fais partie de ceux qui se tiennent les yeux levés vers cet inaccessible haut lieu et que j’écoute leurs propos naïfs, admiratifs et respectueux en me taisant, en gardant pour moi mon secret, quelle rare, incomparable jouissance, quelle délicate volupté d’être là, seul, moi seul à savoir que je suis là-haut comme chez moi, que j’y fais ce que je veux.

C’était donc cela, cette lumière si prometteuse au bout du labyrinthe... Voilà où ont abouti ces laborieux parcours, ces allers et retours, ces efforts pour arriver à se hisser de « Pourquoi ? » en « Pourquoi ? ». C’était pour accéder là, dans ces mornes régions où des populations subjuguées vivent entourées de ces imposants monuments grossièrement construits avec de pauvres matériaux conformément aux plus banales conventions...

À quoi bon persévérer, essayer d’aller plus loin là où ne se dressent à perte de vue que de telles constructions ? Y a-til la moindre chance d’y rien trouver qui ne soit tout aussi décevant...

XV Ce silence... oui, c’était ce qui se nomme silence... un nom que ça n’a jamais porté ici, ça ne portait aucun nom... mais maintenant que ça revient... une forme qui se dessine vaguement... c’est sous ce nom qu’elle se présente : Silence... Un disparu presque oublié revenant chez lui de pays lointains, montrant la pièce d’identité qui lui a été délivrée là-bas, à l’étranger, indiquant son nom : Silence.

Silence... Quel autre nom pouvait être donné à cette absence de toute parole échangée entre deux personnes seules en présence, que pouvait-on dire quand on les observait sinon qu’« elles gardent le silence ». Et il faut reconnaître que de toutes les sortes si nombreuses, si différentes de silence... on n’en finirait jamais de chercher à les retrouver... cette sorte-là est une de celles qui ont assez mauvaise réputation. Quand les deux personnes qui se taisent ont l’air de se connaître de tout près et depuis longtemps et qu’entre elles ce silence se prolonge, il communique souvent à ceux qui audehors s’y arrêtent, qui s’y attardent, une sensation

d’éloignement, de lassitude, d’ennui, de « solitude à deux » dont on sait qu’elle peut être encore plus pénible que l’autre...

Silence... fallait-il que ça revienne de loin, que ce soit parti depuis longtemps pour que ça se montre affublé encore de ce nom, exposé aux regards étrangers, produisant telle ou telle impression, méritant telle ou telle réputation... C’est revenu enfin, comment aurait-ce pu ne pas revenir, attiré, aspiré par une si forte attente, c’est ici de nouveau tel que c’était... sous sa poussée ce nom, Silence, a craqué, s’est disloqué, a disparu... plus aucun nom sur ce qui est ici, qui emplit tout... quelque chose qui est venu s’ajouter, mais non, ça ne s’est pas ajouté, ça s’est fondu, confondu avec ce qui était déjà ici... c’est une même substance indivisible, d’un seul tenant. Quelle parole ici pourrait s’élancer... d’où ? pour aborder où ? de quel autre côté ? sur quelle autre rive ? Il n’y a pas d’autre côté, pas de rives, aucun espace à traverser, rien vers quoi se diriger, rien à atteindre, rien à rejoindre... C’est incommensurable, sans confins, on ne sait jamais jusqu’où ça peut s’étendre... N’importe quelle parcelle, quand elle vient s’y déposer, la plus minuscule, la plus humble, insignifiante... ce qui vient de surgir, et qui se tient là, ce petit bout de sentier herbeux le long de ce vieux mur gris... s’impose autant, davantage que la plus vaste, la plus importante part du monde... cette substance qui emplit tout ici, où il est venu s’implanter, le nourrit, lui donne un éclat, une force d’affirmation, une extraordinaire assurance... On dirait que ce qui flottait partout, épars, dilué, est venu dans ce petit

morceau de chemin herbeux se fixer, se concentrer... c’est devenu quelque chose de très résistant, d’indestructible. Le point précis qui contient condensé tout ce qui existe de certitude, de sécurité.

Que tout d’un coup des paroles, même une seule vienne, comme elle viendrait n’importe où, sortie de ce stock à usage commun, toujours disponible, elle paraîtrait avoir été projetée automatiquement, par accident, échappée d’un mécanisme brusquement déréglé... Elle détruirait, elle transformerait, elle ferait d’ici un espace bien délimité, durci, aplani, bien nivelé et balisé parcouru d’autoroutes, de voies ferrées où les paroles circulent, franchissent des distances connues, prévues, reliant l’un à l’autre des lieux séparés. Mais n’est-ce pas là une de ces images appelées pour renforcer, pour rendre encore plus délicieuse cette confiance que jamais ici rien de tel ne pourrait arriver... Il n’existe ici aucun mécanisme qui puisse se dérégler, d’où même par accident pourrait être projetée une telle parole... Aucun pareil engin ne pourrait pénétrer dans ce qui est hors de sa portée, inatteignable... inviolable...

On dirait que loin par-derrière, très loin, il y a comme de très légers vacillements... à peine perceptibles... comme des chatoiements, des miroitements... On dirait qu’un petit miroir caché ici capte les rayons du soleil et fait jouer à l’horizon des points lumineux, glisser des lueurs... On dirait que d’ici une tiédeur se répand très loin qui

réchauffe, fait germer, éclore... des paroles vont en jaillir et venir se déposer ici dans ce terreau... il n’y en a pas, il ne peut pas y en avoir pour elles de plus propice...

Mais non, il ne faut pas, surtout pas, pas maintenant, que tout cela reste encore très loin... une vibration, une très faible palpitation, un frémissement, un flageolement, le tremblement de ce qui hésite, incertain, au bord de l’existence. Qu’aucun espoir, aucune promesse ne le mette en mouvement, ne le fasse s’élancer, bondir pour atteindre coûte que coûte, pour s’emparer de quelque chose qui va grandir, s’enfler, s’envoler, planer... Et puis — on ne sait jamais — un seul petit trou suffit, aussi petit que celui que fait la pointe d’une aiguille, pour le percer, le vider, pour que cela retombe, s’affaisse, gise aplati... un petit tas de baudruche fripée... Que cela ne recèle pas de virtualités, de possibilités qui le feraient se fortifier, s’étirer, étendre à toute force, en tous sens des rameaux puissants, prenants... Qu’aucune attente ne le fasse se tendre subrepticement, craintivement, avec une avidité d’affamé... Et pas de prémonition... le Ciel pourrait punir tant de présomption... Que rien là-bas ne bouge, ne mûrisse, n’éjecte et projette jusqu’ici... ici doit rester pur de toute parole... Qu’il soit possible de regarder ce qui là-bas apparaît et disparaît comme on regarde une lueur fugace, un éclair de

chaleur... Que rien ne puisse si peu que ce soit entamer cette plénitude, troubler tant soit peu cette sérénité... Juste encore pour cette fois...

XVI Si Adam et Eve avaient pu se douter de ce qui leur arrivait quand Dieu leur a laissé la connaissance du bien et du mal, qu’ils ne pourraient jamais éviter de percevoir aussitôt, de distinguer le bien du mal partout, et puisque Dieu les avait faits à son image, de les distinguer même jusque-là, même jusque dans l’infiniment petit.

Quoi de plus infime que ce qui vient d’apparaître sur l’écran, dans cette salle de réception d’un palais où le nouveau chef du gouvernement passe, en serrant la main de chacun, le long du rang de ceux parmi lesquels il fera peutêtre son choix... et chacun avec réserve, avec dignité, avec cet air de détachement qui convient lui serre la main et le regarde... et voilà que chez celui-ci... est-ce dans le geste de son bras qui se lève un tout petit peu trop vite, ou dans le mouvement de son cou qui se tend de quelques centimètres trop en avant, un maigre cou flexible qui oscille trop facilement, ou dans le coin de son œil, de sa paupière, de sa lèvre... il n’y a pas moyen de s’y tromper... par là une toute petite parcelle, une dose infinitésimale s’est glissée, s’est répandue et a produit ici ce léger malaise... On n’a pas le temps, on n’a pas besoin de chercher d’où il provient, de le

décomposer en ses éléments, de les nommer, on le perçoit d’un coup, globalement, c’est le mal... mais quel mal exactement ? s’il fallait le montrer à ceux qui n’étaient pas là pour le percevoir, on serait obligé de décomposer, de nommer... c’était de l’avidité, de la convoitise, de l’humilité, de la lâcheté, de la flagornerie... mais on aurait beau s’efforcer, on n’arriverait pas à définir tout ce dont ce mal était fait.

Et plus infime encore ce qui est apparu tandis qu’on bavardait insouciamment autour de cette table de jardin, sous l’arbre en fleurs, sur l’herbe tendre, lorsqu’on a raconté l’avancement inespéré... de qui déjà ? mais peu importe... ce mouvement en lui, ce mouvement léger que tous autour ont perçu, cette onde, cette vague sortie de lui et qui a déferlé ici... produite en lui par l’étonnement ? non, ce n’était pas cela, chacun l’a reconnu, chacun aurait pu essayer de le nommer s’il l’avait fallu... chacun, plus tard, a pu le faire revenir pour s’assurer qu’il ne s’était pas trompé... oui, il y avait eu là ce qui peut s’appeler méfiance, hostilité, jalousie, envie... et là, aussitôt après, presque en même temps, dans ce sourire, ce regard exhibant du contentement, de la bienveillance, il y a eu ce qui a rendu plus pernicieuse encore, plus virulente l’action de cette parcelle de mal... elle était faite aussi de sournoiserie, d’hypocrisie... N’est-ce pas curieux, ces effets qu’une très faible trace de mal produit, mystérieux comme ceux que produit l’absorption des petits granulés fabriqués suivant les procédés de l’homéopathie...

Et des petites parcelles de bien ? Ne les sentons-nous

pas ? Oh si, tout de suite, et à doses aussi infimes... dans un regard, dans la courbe d’une lèvre, d’une paupière, d’une joue... cette onde silencieuse qui s’en répand, on ne sait pas dire exactement ce qu’il y a là, chacun le perçoit, le reconnaît... ce reflet dans l’autre d’une souffrance, d’une joie... un partage fraternel... enfin quelque chose de bienfaisant, une parcelle de bien... Seulement il faut constater que cette douce caresse d’une brise passagère, ce rappel rassurant que le bien est là, toujours présent, toujours possible, ne produisent pas des effets comparables en force et en durée à ceux que produisent des doses tout aussi infimes de mal.

Et comme elle est étrange, cette présence... toujours là, se dressant dans un coin, cette statue... la statue du bien... le bien parfait... d’une perfection absolue... chacune de ses nombreuses, innombrables facettes est faite d’une substance homogène, il n’y en a pas de plus pure... Ni de plus fragile... la moindre égratignure fait courir sur elle, s’étendre, la recouvrir un réseau de fines craquelures... Cette facette-là, toute de désintéressement, de détachement parfait, de parfaite dignité, de même nature, de même qualité que ce qu’on admire, dans d’autres circonstances, chez les héros et les saints... voilà qu’un à peine perceptible courant a fait se lever un peu trop vite ce bras, s’avancer un petit peu trop ce cou, s’infléchir le bord de cette paupière, de cette lèvre, et elle a été atteinte, rayée, elle s’est fissurée, elle s’est disloquée, elle est brisée... et ce trou qui l’a remplacée s’est rempli de quelque chose de trouble, de sale, l’impureté même, un assez répugnant mélange... d’avidité ? de lâcheté ? d’avilissement ?... enfin qui ne sait ce que c’est... personne ne peut s’y tromper... ce qui est venu s’encastrer là, c’est une parcelle de mal.

Et quand il arrive que cette statue d’une perfection absolue est même très légèrement effleurée sur une de ses facettes, mettons celle de l’amour du prochain, de la parfaite fraternité, elle se met à luire plus fort, à rayonner... Ce qui est venu l’éclairer ne fait-il pas penser au vacillement très doux, très apaisant d’une de ces petites flammes qui illuminent les images saintes, les objets de piété.

XVII Avec ceux-là pourtant ça devait aller de soi qu’elle est insupportable, cette expression, vraiment de celles qui vous donnent des crampes... Mais qu’est-ce qu’ils ont ? D’où ça leur vient, cet air décontenancé, déconcerté, on dirait qu’ils n’osent pas s’avancer, ils s’interrogent, ils hésitent... enfin ils se décident... « Oh, vous savez, il y en a tant qui l’emploient, cette expression... »

« Il y en a tant »... il s’est produit ici un ébranlement, comme une légère explosion... cet objet qui a été choisi, même pas choisi, mais touché au hasard et soulevé parmi tant d’autres qui pouvaient leur être montrés pour les distraire, pour qu’ils se sentent chez eux, pour leur rappeler... mais ne le savaient-ils pas ?... qu’ici on est sensible aux mêmes choses, qu’on « parle la même

langue »... cet objet était dangereux, un objet piégé qui n’avait jamais été désamorcé, il a explosé... Une petite explosion... et il en a jailli « Il y en a tant »...

D’un seul coup tout ici se transforme, tout se rapetisse, on dirait que tout s’est recouvert d’une couche uniforme d’enduit... on est enfermé à l’étroit entre des parois dures, entièrement bouchées... pas la moindre fissure... « Il y en a tant»... une foule dense, compacte a tout envahi, elle les entoure, les enserre, les porte, et la voici parmi eux, cette expression, elle circule, elle passe de main en main, à force d’être maniée elle s’est arrondie, polie, c’est une petite boule qu’ils ont eux-mêmes dû recevoir et passer sans rien éprouver, sans y prendre garde, ils ne peuvent pas la retirer de la circulation, s’écarter, s’isoler pour rexaminer, ils n’y arriveraient pas, même s’ils le désiraient, mais ils ne le désirent pas... À quoi bon un tel effort ? Quel intérêt ? « Oh, vous savez, cette expression, il y en a tant qui l’emploient, il n’y a pas de quoi s’exciter... Il y a des choses plus importantes... » Plus importantes que cela ? Mais que peut-il y avoir au monde de plus important qu’« Il y en a tant » ?

Tirer coûte que coûte hors de là, sortir hors de cette cohue, en arracher ne serait-ce qu’un... « Vous, oui vous, tenez, saisissez-la, cette expression, tenez-la bien, essayez de la serrer... Est-il possible que vous ne sentiez pas... Il y a là, n’est-ce pas ? »... Mais il n’essaie même pas de la saisir, il se détourne, recule, il est comme aspiré, l’énorme masse épaisse l’absorbe, il va se fondre en elle, il disparaît...

C’est pénible d’avoir à le faire, mais il le faut... il y a là quelque chose qui bouge, ça vit encore, ça n’a pas encore été tout à fait écrasé, anéanti, ça peut encore être sauvé... Mais d’employer ce moyen... de lancer cela sur cette multitude paisible, tous serrés les uns contre les autres dans une rassurante tiédeur... la tranquillité, la sécurité, c’est tout ce qu’ils demandent... le lancer sur tous ces corps sans défense, un peu mous, peu exercés, inclinant d’un même mouvement leurs visages placides, candides, répétant docilement « Il y en a tant... Il y en a tant... ».

Mais il n’est plus possible d’hésiter, c’est une « question de vie ou de mort », et voilà, c’est parti, c’est lancé... « Qu’est-ce que ça prouve ? » « Qu’est-ce que ça prouve ? » vrombit, assourdissant, au-dessus d’eux... « Qu’est-ce que ça prouve ? » les fait se courber, se coucher, ils lèvent vers ce qui les survole des regards apeurés... « Qu’est-ce que ça prouve ? »... un engin venu d’un arsenal étranger, lointain... ils n’ont pas été préparés, ils n’ont pas appris à s’en protéger, ils ne disposent d’aucun moyen de défense, d’une arme qui leur permettrait... certains s’efforcent de se redresser et ils trouvent là, à leur portée... ils le saisissent, le soulèvent... « Ça prouve... ça prouve... » mais c’est trop lourd pour eux, ils ne savent pas le manier... « Ça prouve... ça prouve... » non, ils ne peuvent pas s’en servir, ils le laissent retomber... En voilà parmi eux qui cherchent à rétablir un peu de calme... ils mettent en garde les imprudents qui pourraient se croire assez forts pour se ressaisir de « Ça prouve »... « Surtout n’y touchez pas, c’est trop dangereux, laissez-le où

il est, ce "ça prouve"... rappelez-vous : parfois un seul suffit, souvenez-vous de ces exclusions, persécutions, condamnations que ce seul a subies et puis comme, après, il y en a eu tant, tant et tant non contre lui, mais pour lui... Prenez ça plutôt, hissez-le : "Il y en a tant" ne peut rien prouver... "Il y en a tant" a été avancé par nous étourdiment, par paresse, par mégarde, par oubli... "Il y en a tant", c’est évident... tenez-ça bien haut, agitez-le... "Il y en a tant" ne prouve rien. »

Il est impossible après avoir obtenu, même par de tels moyens, la reddition de ces gens paisibles, innocents, de ne pas en profiter pour en saisir quelques-uns, les prendre par les épaules, les forcer... « Reconnaissez maintenant qu’il y a là... vous le sentez... » Ils opinent... Oui, bien sûr... ils le sentent... « Il y a dans cette expression... vous ne pouvez pas le nier... » Mais non, ils ne le nient pas, ils le reconnaissent... seulement c’est plus fort qu’eux, ils ne peuvent s’empêcher d’essayer de se reculer imperceptiblement pour éviter autant que possible de se laisser souiller par quelque chose qui suinte de là d’informe, d’un peu mou, de gluant, ils répriment une envie de s’essuyer, c’est qu’il n’y a pas plus propre qu’eux, il n’y en a pas de plus soigneux de leur personne... ils acceptent à leur corps défendant... « Oui, c’est vrai, il faut bien dire qu’il y a dans cette expression... » Alors ce qui se produit ici... grotesque, indécent... c’est des vitupérations, des hurlements... « Ne le dites pas ainsi du bout des lèvres... ne cherchez pas à dissimuler votre répugnance, votre dédain... ce qui est là, ce qui remue, c’est si fragile, si menacé, à peine décelable... un frémissement, un flageolement... ça mérite, vous entendez, beaucoup d’égards, de soins, ça mérite... ils se tassent sur eux-mêmes, ils détournent peureusement les

yeux... Ça, oui, ça même, dont vous vous écartez, c’est, comprenez-vous, c’est... ils n’osent pas se boucher les oreilles pour ne pas exciter davantage ce forcené, il va s’étrangler... Ce qu’il y a là, c’est... c’est... » la fureur — ou est-ce une soudaine montée de pudeur — l’empêche d’achever.

Comment après une telle performance, après de si jolis résultats ne pas regretter, alors qu’il en était encore temps, de n’avoir pas voulu les écouter quand si sagement, sainement ils avaient conseillé de s’occuper de choses plus importantes ?

XVIII Dès ce « Comment allez-vous ? »... quoi de plus naturel pourtant, de plus attendu... on sent dans l’autre un retrait, un recroquevillement... il projette un peu trop puissamment, comme pour repousser, comme pour se protéger un « Très bien, merci », et même un « Mais très bien, merci » presque agressif, peut-être involontaire et aussitôt regretté, pour pousser le « Très bien merci » encore plus fort, pour faire reculer encore plus loin... montrant ainsi encore plus clairement qu’il a perçu dans le « Comment allez-vous ? » quelque chose qui si infime que ce soit, à peine saisissable, lui a aussitôt révélé que ce qu’il guettait, redoutait, fuyait était bien ici... Aucun doute n’était possible : ici on savait.

Oui, c’est vrai, ici on le sait, mais ce n’est pas ici un de ces lieux que vous devez avoir l’habitude de fréquenter, c’est même désobligeant que vous ayez pu à ce point vous méprendre... De le savoir ne peut pas faire surgir des mots tels que « largué », « plaqué », des mots d’ailleurs, de ces mots dégradants qui ici ne font que dégrader ceux qui s’en servent. Mais ce mouvement furtif, ce recroquevillement, ce retrait apeuré provoque le besoin... que ne provoque jamais ce qui se tient à l’abri de tout attouchement, protégé par son immobilité, son indépendance... le besoin de s’approcher, de toucher, de saisir ce qui se rétracte, cherche à se dissimuler, craintif, palpitant... le désir irrépressible de le prendre, de le caresser doucement, ne tremblez pas, vous n’avez rien à craindre, il n’y a pas trace ici de ce que vous redoutez, rien qui puisse vous blesser, vous rabaisser, se rehausser à vos dépens, seulement le désir de vous secourir, c’est pénible, insupportable de vous sentir ici, en pays ami, manquer à ce point de confiance... Mais comment s’y prendre pour vous atteindre ? Avec quels mots ? Des mots qui ne vous feraient pas vous replier encore plus, vous blottir encore plus loin, vous échapper, vous enfuir pour ne plus jamais revenir... Qu’est-ce que c’est tout à coup, ces mots sortis automatiquement, venus d’eux-mêmes, de ces mots qui se tiennent toujours prêts et qui, dès qu’une chose les attire du dehors, passent tout naturellement sans avoir à subir de contrôle... « Vous avez une mine superbe. Vous avez l’air d’être en pleine forme... » Alors, comme on devait s’y attendre, ils sont accueillis par un « Merci » amené de ces régions lointaines, glacées où souffle cette politesse qui « jette un froid », qui laisse un moment grelottants ceux sur qui elle a soufflé.

Aucun mot désormais ne passera sans avoir d’abord été attentivement contrôlé. Les mots prudemment, sagement défilent, parcourent sans entrain de vastes étendues... déambulent paresseusement d’un bout à l’autre du monde... des mots au goût un peu fade, ils font penser à des aliments « allégés »... une substance nourrissante, fortifiante leur manque, « le cœur n’y est pas ». Mais là, à cet endroit... mais ne serait-il pas étrange, incongru de se poser là, de s’y arrêter... mais tant pis, « qui ne risque rien n’a rien »... une incantation qui a tant de fois rendu des forces... « Vous ne trouvez pas ça drôle... au milieu de tous ces événements2, de tous ces bouleversements, cette excitation, et pas seulement dans la presse populaire, mais dans les journaux les plus sérieux, ce scandale révoltant... le prince charmant si prestigieux, il n’avait que l’embarras du choix et il a renoncé au parangon de toutes les qualités les plus admirées, il lui a préféré ce qu’il y a de plus médiocre... » Encore un peu d’audace, encore « qui ne risque rien », oser pousser les mots dans ce chemin de traverse très exposé, dangereux... « Ne dirait-on pas qu’il s’agit du choix dans un concours, on croirait que le perdant n’avait pas mérité ça, que c’est injuste... N’est-ce pas absurde ? N’est-ce pas irréel, enfantin ? Et que ce soit si partagé... » Un moment l’heureux élu se prélassant tout fier, admiré, qui s’était vu repoussé, rejeté dans la foule pitoyable des ratés, va se réveiller, se secouer, ce n’était donc pas vrai, c’était un cauchemar, il n’y a eu aucun ratage, aucun avilissement, rien qu’on puisse mépriser, rien dont on puisse avoir pitié... Il va se redresser, ce n’était pas vrai, un mauvais rêve... « Évidemment c’est tout à fait ridicule, ces valorisations, ces
2

« événenents », dans l’original papier. (Note de l’édition électronique.)

dépréciations dans un domaine où pourtant Dieu sait... » Mais rien en lui ne semble avoir bougé, il y a dans ses yeux de l’indifférence, comme du dédain... « Moi je dois dire que ce genre de choses... Je n’ai pas bien suivi... je n’ai jamais pu beaucoup m’intéresser... je sais, j’ai des amis dont on ne le croirait jamais, eh bien les faits divers et même la presse du cœur... mais moi... — Oh moi non plus, vous savez, il a fallu que cette fois tout ce battage partout, cette indignation... » Il faut donc repartir, s’éloigner de ces terres ingrates... peut-être qu’avec de la patience, avec de la chance arriverat-on à trouver... On dirait que ça apparaît déjà dans le lointain, des lieux propices... mais attention de ne pas y arriver trop rapidement, prendre ses précautions et puis, après un assez long et prudent parcours, parvenus à cette région fertile, bien protégée, s’y arrêter... « N’est-ce pas toujours étonnant, quand on y pense, qu’il ait fallu tant de luttes, tant d’efforts pour que les esclaves, les parias arrivent à ne plus se mépriser et même à renvoyer ce mépris à ceux qui les méprisent... à se sentir supérieurs à eux, à ces êtres inférieurs, insensibles, grossiers... Je n’oublierai jamais ce spectacle, il y a des années, dans un théâtre de Harlem où aucun Américain blanc ne s’aventurait, nous étions les deux seuls blancs, visiblement des étrangers, sur la scène les acteurs, tous noirs, scandaient en chœur, repris par toute la salle : " Black is beautiful. White is ugly. U.G.L.Y. Ugly " C’était assez réjouissant, ce renversement d’une tendance que nous avons tous, n’est-ce pas ? » Ne dirait-on pas... mais est-ce le trop fort, le fol espoir qui produit cette illusion... On dirait qu’il se fait en lui un redressement... ne voit-il pas l’autre devant lui comme un être méprisable, vulgaire, indigne de lui... Ou bien non, tout de même pas, n’est-ce pas plutôt

cette certitude que rien en lui ne peut parvenir à détruire, à amoindrir... cette fierté de savoir que celui qui l’a choisi, qui a été choisi par lui ne pouvait être, quoi qu’il arrive, que d’une très haute et rare qualité... Comment déceler d’où il est venu, ce redressement ? Et même y en a-t-il eu un ? On a beau chercher dans ces mots... « Oui, c’est vraiment très étonnant, cette force des préjugés qui arrivent à contaminer les victimes elles-mêmes... » Impossible de rien trouver dans cette phrase un peu gourmée, fermée, impeccable de conformisme, de décence...

D’un seul coup il a disparu, ce besoin d’atteindre, de capturer, de tenir, de caresser, d’apaiser ce qui là en vous tremblote, guette, toujours prêt à aller se dissimuler, se blottir dans l’ombre... Mais tandis que la conversation poursuit en toute sécurité tranquillement normalement son cours, ici parderrière il y a une agitation de plus en plus forte, c’est un véritable tumulte... des mots surgissent, se bousculent, ils poussent, appuient, des mots impatients qui n’ont pas le temps de s’assembler en phrases... des mots isolés, incohérents... « Parfaite réciprocité... Barre horizontale d’une balançoire... chacun toujours en face l’un de l’autre au même niveau... Vases communicants... » ils vont sortir, devenir au contact du dehors des calculs, des comptes mesquins, des préceptes édictés par des cuistres... Mais il n’y a rien à craindre, ils ne sortiront pas.

Tandis que la conversation se déroule, on voit planer très haut au-dessus du morne convoi un astre entouré de nuées... il a ses lois inconnues, ses mouvements étranges...

Là, hors de tout regard, des sources, des eaux vives sourdent, ruissellent, se répandent, grossissent, se tarissent... les mots qui veulent passer seront des ballons de baudruche s’envolant gonflés par le ton exalté du visionnaire, du mystique... Mais ils ne pourront pas passer.

Maintenant poussés par l’indignation les mots appuient plus fort, ils vont jaillir... « Vous avez profané, avili, vous avez fait descendre et déposé ici tout ce bric-àbrac... estrades, micros, distributions de prix, réussites, ratages, victoires dérisoires, chutes, dégradations, humiliations... » Mais aucun de ces mots déments ne pourra faire irruption, la conversation va normalement, calmement se poursuivre.

Seulement ce que vous avez cru percevoir, en arrivant, dans ce « Comment allez-vous ? » inoffensif, ce qui vous avait fait frémir, vous rétracter, c’est là maintenant, il n’y a aucun moyen de l’empêcher, ça a réussi à passer, à se glisser, dans cet « Au revoir. Portez-vous bien ».

XIX « Eh oui, il y a des gens qui vous pompent l’air »... C’est

tout ce qu’il a été possible d’obtenir même de celui-là, un des très rares à qui on peut se risquer à parler de ces sortes de choses, oser demander si à lui aussi... si ça lui est jamais arrivé... « C’est si étrange, c’est à croire que ça n’a jamais pu arriver à personne... des gens... on ne sait comment... il n’y a rien en eux qui puisse le faire comprendre... quand ils sont là, et même quelque temps après qu’ils ne sont plus là... ils produisent sur vous un effet... comment dire... c’est comme si on n’existait plus, non, ce n’est pas ça, on existe, mais ce n’est pas ce qui s’appelait exister... on est... vous comprenez... » Et il a interrompu ces bafouillages, il a dit : « Ah oui, je sais, il y a des gens qui vous pompent l’air. »

« Ils vous pompent l’air »... des mots qu’on a envie de rejeter, non, ce n’est pas ça, pas ça du tout... mais ils résistent, ils restent là, tendus, une perche à laquelle on ne sait pourquoi on s’accroche... « Ils vous pompent l’air »... et l’on voit apparaître dans l’épais brouillard, une vraie purée de pois, ils vous font percevoir, ces mots, percevoir vraiment ? ou en tout cas croire qu’on perçoit qu’il n’y a plus d’air qu’on puisse « vous pomper », votre air à vous a disparu, on dirait qu’il n’y en a jamais eu, il n’en est pas resté la moindre trace, il n’y a que l’air où vous vivez comme eux, un élément naturel qui n’est pas plus à vous qu’aux autres... Et on ne s’en serait jamais aperçu, on y aurait toujours vécu, on y serait encore maintenant... Mais tout à coup... comment est-ce venu ?... de légères bouffées, c’est l’air d’ici, d’avant, c’est revenu... tout bouge, frémit, la plus légère impulsion produit des ondes qui se propagent sans fin... l’objet le plus banal, le plus utilisé, le plus usé, soudain comme jamais vu surprend, émerveille, inquiète, dérange parfois longtemps... les antennes, les tentacules, les ventouses des mots se tendent, cherchent,

palpent, essaient d’agripper... Quelque chose s’est passé... une atrophie, une immobilité... comme une absence... Où était-on ? Qu’est-il arrivé ?

Comment le savoir ? comment parvenir à l’agripper ? Avec quels moyens ? Quels mots ? Il n’y en avait pas là-bas, il n’y avait personne pour le sentir, pour essayer de s’en saisir... Mais il faut le retrouver coûte que coûte. Pas question de renoncer. Eh bien tant pis, il n’y a pas le choix. Pas d’autres moyens que les moyens du bord. Des mots mal adaptés, inadéquats. Comme « vous pompent l’air »... Et si par bonheur de nouveau, comme avec « vous pompent l’air », des mots qui ne conviennent pas pouvaient faire apparaître... au moins inscrire en creux... Alors pourquoi ne pas commencer avec ceux-là, les premiers mots qui tout naturellement se présentent... « Ils sont venus un beau jour et ils se sont installés »... Mais comme « installés » ne convient pas, ni même « venus »... tant leur arrivée s’est aussitôt effacée... avec elle d’un seul coup tout ce qui était ici a disparu, on aurait cru que ça n’avait jamais existé... C’est tout de même leur arrivée qui a chassé l’air qui était ici et l’a remplacé... Non. Ils n’ont rien chassé, l’air qui a tout empli ici n’était pas de l’air importé. C’était l’air tout court. Il n’y avait pas, il ne pouvait pas y en avoir d’autre. Mais enfin, c’est avec eux que l’air était entré. Non, « entré » pourrait faire croire qu’il est arrivé du dehors... De quel dehors ? Il n’y avait rien d’autre nulle part que ce qui était là. Aussi évident, certain que le changement des

saisons, le temps qu’il fait, le lever du soleil ou le clair de lune. Aussi évident ? certain ? Des mots comme « évidence », comme « certitude », qui pouvait les amener et les poser sur ce qui était là ? Et même « là » ne convient pas. Où là ? Là par rapport à quoi ? « On marchait sur des voies toutes tracées. » Mais non, il n’y avait pas de voies tracées. Tracées par qui ? On se déplaçait comme on voulait. On pouvait aller où bon vous semble. « On se conformait à des règles. » Non. Quelles règles, sinon celles invisibles, inéluctables, nécessaires qui doivent régler tout ce qui est. Des objets se présentaient... Des objets qui pouvaient éveiller de l’intérêt... De l’intérêt ? Mais l’intérêt aurait produit des mouvements pour s’en approcher plus près, de ces objets, pour s’en emparer, les serrer, essayer de faire sourdre d’eux on ne savait quoi... mais ils passaient, inapprochables, intouchables, hors de portée, ils ne pouvaient déclencher aucun mouvement. Maintenant, comme pris au jeu, des mots arrivent, des mots-repoussoirs, juste pour s’amuser à appuyer encore un peu, inscrire en creux encore plus fort... « Enfermés»... Mais non. «Monde clos»... Non, évidemment. « Étouffement ». Non. « Ennui ». Ah non. « Nostalgie ». Non, non et non. Rien de tout cela. Mais tout de même quoi ? Quelque chose qui a été et on n’arrive à entrevoir que ce que ce n’était pas...

Mais de quoi cela a bien pu venir, « Ce que ce n’était pas » ? Une substance inconnue a été absorbée... invisible, incolore, inodore qui a agi on ne sait comment et a provoqué cette léthargie. Cette paralysie. Ce coma. Cette mort. À quoi bon essayer de le retrouver avec les mots de la

vie ?

XX Non, pas eux, pas ces mots-là, qu’ils restent où ils sont, à l’abri, bien protégés. Même le désir si naturel, si habituel de faire partager à d’autres, de contempler avec eux de pareils trésors ne pourra pas inciter à les exhiber... tout regard, même appréciateur, admiratif posé sur eux, tout attouchement si délicat, respectueux et chargé de dévotion qu’il soit, serait insupportable, une intolérable intrusion, une profanation. Et quant à redouter de voir jamais quelqu’un les amener... Qui se donnerait le ridicule de les présenter, ces mots, de les sortir de là où ils ont été trouvés, enfermés entre les parois de vieux manuels scolaires, étalés sur les innombrables copies de devoirs de classe, d’examens, constamment contrôlés, fouillés, tournés et retournés... Qui essaierait pour les aérer un peu, pour leur offrir une sortie, de les faire venir ici, toujours vêtus de leur uniforme ingrat de collégiens, tout gauches, ne sachant comment se tenir, quelle contenance prendre, dans ces lieux qu’ils n’ont pas l’habitude de fréquenter, où ils n’ont jamais été invités... La maladresse, la timidité ne pourrait-elle pas faire glisser dans le ton sur lequel ils seraient introduits, on ne sait quoi de risible... peut-être, comment l’éviter ? ils peuvent s’y prêter si bien, une certaine solennité... donner à leurs syllabes, un peu trop étirées, espacées, un air de grandiloquence, d’emphase tragique... « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie »... Ou bien au contraire pour qu’ils ne

s’attardent pas, les presser les uns contre les autres, les bousculer, les faire bouler... Mais non, il ne faut rien imaginer, rien craindre de tout cela... pas pour eux, pas pour ces mots. Ils peuvent reposer ici, inatteignables, inviolables, ils sont ici en parfaite sécurité.

Quand ils surgissent, c’est à un de ces rares moments où disparaît d’ici toute impureté, le plus petit obstacle qui pourrait tant soit peu les gêner, entraver leur mouvement... Alors ils arrivent... ne dirait-on pas qu’à leur approche tout se ranime, se met à vibrer... ils remontent de ces fonds où ils sont un jour tombés, et se déploient... « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. » Des mots qui résonnent sans bruit, venus de nulle part, adressés à personne, prononcés sur aucun autre ton que leur ton à eux, créé par eux, le seul ton qui puisse être parfaitement juste, parfaitement conforme à ce qu’ils sont... « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie ». La forme de chaque mot, l’écart entre eux, le plus exact qui soit, permet à chacun d’eux de grandir, de s’étirer, et puis au contact de celui qui le suit de se dilater, de s’étendre plus loin, de s’envoler toujours plus haut, encore plus haut, sans fin... Et tout ici porté par ces mots, adhérant entièrement à eux, se dilate, s’étire, s’étend, s’élève... jusqu’où ?... on n’en peut plus, le cœur vous manque... Et puis quand emporté jusque là où il n’est plus possible d’avancer... « m’effraie » tombe... « m’effraie »... la palpitation d’un oiselet abattu en plein vol, gisant à terre... « m’effraie »... le frémissement de ses ailes encore tièdes, vivantes...

Il semble bien que c’est ce jour-là que pour la première fois c’est apparu... pas tout, juste un petit bout à peine entrevu... c’était quand on avait joué à ce nouveau jeu si amusant... il fallait faire défiler en bon ordre sans se tromper lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi, dimanche... et puis recommencer lundi, mardi... Ils viennent tout seuls maintenant, ils se suivent de plus en plus vite... lundi, mardi, mercredi... « Ce n’est plus la peine de continuer... — Oui, mais après ? qu’est-ce qui vient ? de nouveau lundi, mardi ?... et après ? de nouveau, lundi, mardi, mercredi, jeudi... et puis encore lundi ? mais jusqu’à quand ?... — Toujours. » Toujours ?... Il n’y a pas moyen, même en se tendant de toutes ses forces, de saisir ce que ce mot veut dire, mais il y a tant de choses qu’un enfant ne peut pas comprendre... il faudra attendre, encore pour ça, de devenir grand... Mais en attendant, comme il est drôle, ce mot... c’est amusant de le prononcer, de le répéter... tou-jours... en avançant les lèvres, en les arrondissant en cul de poule, comme pour souffler... tou-jours... Toujours... comme les doux mots caressants des berceuses qui apaisent, rassurent... tou-jours... tou-jours...

Parfois, quand c’est si bon de se trouver sous la voûte étoilée, de retrouver chacun fidèlement à sa place les astres familiers, soudain on sent derrière eux une présence... quelque chose est là... à peine visible, très sombre, informe, illimité... si on voulait l’atteindre, si on s’en approchait, on serait aspiré, entraîné... un fétu tourbillonnant, absorbé, dissous... Vite se reculer, s’aplatir très fort contre la terre ferme,

le regard rivé à la voûte céleste... Et elle se ressoude, redevient complètement étanche, pas la moindre porosité par où puisse s’infiltrer... rien d’indicible, d’insoutenable ne peut venir s’insinuer dans le scintillement paisible des astres. « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie »... des mots pour de bon tombés du ciel... Mais non, c’est de la terre qu’ils viennent... quoi de plus banal, de plus courant que « silence », « infini », « espace », « éternel »? Il a fallu qu’un miracle les assemble... aucune volonté humaine n’aurait pu y arriver... pour qu’ils acquièrent une telle puissance... pour qu’ils s’élancent, traversent la voûte céleste, pour qu’ils jettent, qu’ils étendent à perte de vue sur ces ténèbres informes une écharpe d’un tissu étincelant, solidement tressé, un chemin qui a l’éclat, la dureté souple de l’acier... Porté par ces mots, le long de ces mots ébloui, étourdi, on s’avance... « Le silence éternel de ces espaces infinis »...

Mais qu’ont-ils donc, ces mots ? Que leur est-il arrivé ? L’écharpe étincelante s’est déchirée, effilochée... le brillant chemin d’acier a craquelé, ses débris se sont éparpillés...

On dirait que ce que ces mots avaient maîtrisé, dompté, ce à quoi ils avaient communiqué leur splendeur, leur rigueur élégante, soudain, par une violente, brutale poussée les a fendus, disloqués... et ce qui s’en est échappé... ce qui se répand... ce qui emplit tout ici... Mais c’est impossible, c’est impensable, ça n’existe pas, ça ne peut pas exister... Si, ça existe... « m’effraie » qui parvient encore de très

loin... « m’effraie »... un faible gémissement... « m’effraie »... le grattement, le tapotement tremblant d’un autre, d’un semblable soumis au même supplice... « M’effraie »... le signe. La preuve. C’est donc certain. C’est ainsi. Et on y est arrivé. On s’y trouve. On est où il n’y a plus rien. Nulle part. Rien. Rien. Rien. Jamais. À jamais. À-ja-mais. Rien.

Arcimboldo ! c’est lui... Un bolide, tombé ici tout d’un coup, Dieu sait comment, Dieu sait d’où... Arcimboldo tout entier. Arcimboldo au grand complet. L’Arci... énorme, démesuré... et le bold audacieux et le « o » insolent, arrogant qui le redresse encore plus haut, le cambre, le cabre... Arcimboldo. Tout ici est à lui. Ici est l’espace dont il a besoin pour prendre ses aises... répandre aussi loin qu’il le voudra ses ondes... Déployer sa désinvolture. Son outrecuidance. Qu’il fasse venir ici cela et encore cela, tout ce qui lui chante, ces fleurs, ces légumes, ces fruits, ces objets incongrus, ces bêtes étranges, qu’il en dispose comme bon lui semble... Arcimboldo, l’assurance même. L’affirmation. Le défi. Arcimboldo. Tout ici n’est que lui. Arcimboldo.

[Fin]

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