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Pagnol Souvenirs d Enfance i La Gloire de Mon Pere

Pagnol Souvenirs d Enfance i La Gloire de Mon Pere

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MARCEL PAGNOL
de l'Académie Française

La Gloire de mon père
Souvenirs d'enfance
TOME I

.

Avant-propos VOICI que pour la première fois — si je ne compte pas quelques modestes essais — j'écris en prose. Il est bien difficile de parler de soi : tout le mal qu'un auteur dira de lui-même. qui est chantée. le théâtre. ce n'est pas de moi que je parle. plus dangereuse encore. ni les subtilités grammaticales — qui sont. ce n'est point tant le choix des mots ou des tournures. du mémorialiste. qui est écrite. Il me semble en effet qu'il y a trois genres littéraires bien différents : la poésie. nous le croyons de fort bon cœur . qui est parlé. et nous regrettons qu'il n'ait pas laissé ce soin à d'autres. mais de l'enfant que je ne suis plus. C'est un petit personnage que j'ai connu et qui s'est fondu dans l'air du temps. je ne dirai de moi ni mal ni bien . Dans ces Souvenirs. à la manière des moineaux qui 6 . et celle. tout le bien nous ne l'admettons que preuves en main. finalement. Ce qui m'effraie. à la portée de tout le monde : mais c'est la position du romancier. et la prose.

elle ne peut pas être un modèle de style littéraire : ce n'est pas la langue d'un écrivain. La position de l'écrivain est sans doute plus difficile. Ce n'est plus Raimu qui parle : c'est moi. 7 . La langue du théâtre sonne au sortir de la bouche d'un acteur. c'est moi qui vais rédiger son récit. Il est bien imprudent. dans les sentiments qu'il leur prête. de changer de métier. je vais me dévoiler tout entier. elle doit paraître improvisée. et m'asseoir en face du lecteur qui me regardera fixement pendant deux ou trois heures : voilà une idée bien inquiétante. Cependant. vers la soixantaine. car une fois passée. mais le témoin de très petits événements. s'il veut les formuler lui-même : ses acteurs nous parlent pour lui. il n'est pas le sujet de ce livre. en nous faisant croire que ce sont les nôtres. Par ma seule façon d'écrire. et si je ne suis pas sincère — c'est-à-dire sans aucune pudeur — j'aurai perdu mon temps à gâcher du papier. Qu'il se taise ! Dès qu'il veut faire entendre sa propre voix.disparaissent sans laisser de squelette. D'autre part. Le style d'un auteur dramatique est dans le choix des personnages. D'ailleurs. elle doit rester modeste. Quant à sa position personnelle. et qui m'a longtemps paralysé. la réplique doit être comprise du premier coup. Il va donc falloir sortir des coulisses. dans la démarche de l'action. le mouvement dramatique tombe : qu'il ne sorte pas de la coulisse : nous n'avons que faire de ses opinions. c'est celle du personnage. et ils nous imposeront ses émotions et ses idées. elle est perdue.

consterné. Cela ne veut pas dire qu'il aimera ce livre : il va peut-être. il se mouche. à la trentième page. Il n'est pas chez lui : il a payé fort cher pour venir chez moi. sa pipe à la main : sa bonne foi est entière. il n'est pas seul. entouré de son décor familier. qui l'observent. il l'a emporté sous son bras. Il manifeste toujours : souvent il rit. mais au sien propre. Le spectateur de théâtre porte un col et une cravate. L'auteur n'ose plus regarder personne. Mais d'autres fois il tousse. il va peut-être dire avec humeur : « Je me demande pourquoi on imprime de pareilles sottises ! » 8 . hausser les épaules. ou il applaudit. et il observe ses voisins. Il va le lire en silence. Il est sans doute en robe de chambre ou en pyjama. et ce costume anonyme que les Anglais nous ont imposé. j'ai examiné l'autre face de la question. il siffle.Cependant. Il va le lire seul. et ne supportera pas qu'une autre personne vienne lire par-dessus son épaule. Enfin. et l'auteur dans la coulisse en est agréablement ému. et il écoute. installé dans le coin qu'il aime. Le lecteur — je veux dire le vrai lecteur — est presque toujours un ami. et il joue lui-même le personnage du spectateur intelligent et distingué. C'est pourquoi il ne s'intéresse pas seulement aux rôles joués par mes comédiens. les explications toujours ingénieuses de ses amis : il n'ira pas souper dans une boîte de nuit. il l'a invité chez lui. il murmure. Il est allé choisir le livre. il sort.

et quelques amis fidèles. peu honorables. Enfin. qui passera peut-être aujourd'hui pour une grande nouveauté. au surplus. le «four » du prosateur est moins cruel. Il serait tout à fait vain d'offrir une fête de « centième » au soir de la trentième . le succès d'un ouvrage de théâtre est clairement mesurable par le chiffre des recettes — que contrôle chaque soir un comptable de l'Assistance publique — et par le nombre des représentations. quoique le grand succès d'un livre ait autant de mérite que celui d'une pièce. qui n'a. 9 . et une petite chanson de piété filiale. Ainsi. mais rassurantes. Ce sont ces considérations. tandis qu'un éditeur complice peut égayer une catastrophe romanesque en imprimant « 15e mille » sur les couvertures du troisième et dernier. qui m'ont décidé à publier cet ouvrage. Sa famille. que peu de prétentions : ce n'est qu'un témoignage sur une époque disparue.Mais l'auteur ne sera pas là. auront tendu devant ses yeux un rideau d'éloges qui tempère la chaleur du «four ». et il n'en saura jamais rien.

La tour est un peu plus large que haute : mais comme elle sort du rocher à six cents mètres d'altitude. c'est une énorme tour de roches bleues. mais ce n'est plus une colline : c'est Garlaban. près d'Orange. au temps des derniers chevriers. et se posant enfin sur la roche du Capitole. les cent mille barbares de Teutobochus. dans la plaine d'Aix. quand ils virent. Garlaban. briller un feu sur Sainte-Victoire. 10 . allumèrent un bûcher de broussailles : cet oiseau rouge. apprit à Rome que ses légions des Gaules venaient d'égorger.JE suis né dans la ville d'Aubagne. Mon père était le cinquième enfant d'un tailleur de pierres de Valréas. Ce n'est donc pas une montagne. elle monte très haut dans le ciel de Provence. où les guetteurs de Marius. et parfois un nuage blanc du mois de juillet vient s'y reposer un moment. vola de colline en colline. plantée au bord du Plan de l'Aigle. dans la nuit de juin. au fond de la nuit. sous le Garlaban couronné de chèvres. cet immense plateau rocheux qui domine la verte vallée de l'Huveaune.

obéissant. ils étaient armuriers de père en fils. dans une apothéose d'étincelles. noblement espagnole. mais sur sa joue gauche. puis des Spagnol. la barbe ne repoussa plus. et ils devinrent « cartonniers ». et en tout cas non explosible. L'un d'eux. De plus. c'est-à-dire Le Rôti. puis la poudre. car j'ai retrouvé. ce qu'ils sont encore aujourd'hui. et dans les eaux fumantes de l'Ouvèze. et tranchante . et ils consacrèrent leur activité au carton. parce que la nécessité du courage a toujours été inversement proportionnelle à la distance qui sépare les combattants. jusqu'à la fin de sa vie. C'est peut-être à cause de cet accident spectaculaire que la génération suivante décida — sans renoncer aux cartouches ni aux fusées — de ne plus les garnir de poudre. c'est-à-dire qu'ils fabriquèrent de la poudre. Voilà un bel exemple de sagesse latine : ils répudièrent d'abord l'acier. matière lourde. les tromblons et les pistolets remplacèrent bientôt les espadons et les colichemardes : c'est alors que mes aïeux se firent artificiers. jaillit un jour de sa boutique à travers une fenêtre fermée. produit léger. qui ne supporte pas la cigarette. des Lespagnol. D'où venaient-ils ? Sans doute d'Espagne. ils trempaient des lames d'épées : occupation. dure. Cependant. entouré de soleils tournoyants. 11 . C'est pourquoi. sur une gerbe de chandelles romaines. doux au toucher. dans les archives de la mairie. comme chacun sait. un arrière-grand-oncle. des cartouches et des fusées. Il n'en mourut pas. on l'appela « Lou Rousti ».La famille y était établie depuis plusieurs siècles.

des haricots. Son autorité sur ses enfants avait été redoutable. et finit par s'établir à Valréas. qui n'était pas « monsieur l'aîné ». c'est un noyeur de pierres. et ils bouchent les trous avec des paquets de mortier. c'est-à-dire qui s'emboîtent exactement les unes dans les autres. n'hérita pas de la cartonnerie.. ses décisions sans appel. puis à Marseille. il portait de longues boucles blanches qui descendaient jusqu'à son col. nous coulions aussi du plomb dans des rainures. de son métier. et ses yeux noirs brillaient comme des olives mûres. et fortement musclé. des embrèvements. Il me parlait parfois. Bien sûr. dans les oreilles. par des tenons et des mortaises. disait-il. ou lui enfonçaient. mais large d'épaules. des traits de Jupiter. des queues d'aronde. et une belle barbe frisée. nous montions des murs en pierres appareillées. ou plutôt de son art. je ne sais pourquoi. Il n'estimait pas beaucoup les maçons : « Nous.. très gravement. et il devint. Mais ses petits-enfants tressaient sa barbe. mais très nets. Il était petit. car il était maître appareilleur. Lorsque je l'ai connu. Ses traits étaient fins.. tailleur de pierres.. et il les cache parce qu'il n'a pas su les tailler. » 12 . Mais c'était incrusté dans les deux blocs.Cependant mon grand-père. Il fit donc son tour de France. et ça ne se voyait pas ! Tandis que les maçons ils prennent les pierres comme elles viennent. Un maçon. pour empêcher le glissement.

Il savait lire et signer. à cinquante mètres du pont du Gard. prenait des mesures. C'est la massette du grand-père André. sortit de l'École normale d'Aix-en-Provence. Cet homme habile n'avait reçu qu'une instruction sommaire. J'ai sur ma table de travail un précieux presse-papiers. mais rien de plus. caressait des pierres. pour établir ses six enfants dans l'enseignement. et poussaient de longs gémissements. et devint instituteur public. ses fils et ses filles. à vingt ans. et jusqu'au soir. Il se « saigna » donc « aux quatre veines ».Dès qu'il avait un jour de liberté — c'est-à-dire cinq ou six fois par an — il emmenait toute la famille déjeuner sur l'herbe. il s'asseyait dans l'herbe. en fer. devant la famille en arc de cercle. un entonnoir assez profond est creusé dans le métal refoulé. finit par croire que l'instruction était le Souverain Bien. percé en son centre d'un trou ovale. Pendant que ma grand-mère préparait le repas. examinait des joints. il le regardait. trente ans plus tard. et il s'imagina que les gens les plus instruits étaient ceux qui enseignaient les autres. en face du chef-d'œuvre millénaire. relevait des coupes. et que les enfants pataugeaient dans la rivière. 13 . qui frappa pendant cinquante ans la dure tête des ciseaux d'acier. au seul nom du pont du Gard. il montait sur les tabliers du monument. C'est un cube allongé. Il en souffrit secrètement toute sa vie. Sur chacune des faces extrêmes. Après le déjeuner. et c'est ainsi que mon père. levaient les yeux au ciel. C'est pourquoi.

qui atteignaient jusqu'à dix pour cent des revenus de la nation. 14 . infernales ou paradisiaques. Je n'en fais pas grief à la République : tous les manuels d'histoire du monde n'ont jamais été que des livrets de propagande au service des gouvernements.Les Écoles normales primaires étaient à cette époque de véritables séminaires. La mauvaise foi des « curés » était d'ailleurs prouvée par l'usage du latin. tout en lui chantant des fables. C'est-à-dire que les cours d'histoire étaient élégamment truqués dans le sens de la vérité républicaine. pendant ce temps. la vertu perfide des formules magiques. et de la fraternité poussée jusqu'à la tendresse : en somme. et que le but et la tâche des prêtres. langue mystérieuse. On laissait entendre à ces jeunes gens que l'Église n'avait jamais été rien d'autre qu'un instrument d'oppression. La Papauté était dignement représentée par les deux Borgia. c'était de nouer sur les yeux du peuple le noir bandeau de l'ignorance. mais l'étude de la théologie y était remplacée par des cours d'anticléricalisme. l'âge d'or de la générosité. une explosion de bonté. leurs « suppôts » percevaient des impôts écrasants. Les normaliens frais émoulus étaient donc persuadés que la grande Révolution avait été une époque idyllique. pour les fidèles ignorants. et les rois n'étaient pas mieux traités que les papes : ces tyrans libidineux ne s'occupaient guère que de leurs concubines quand ils ne jouaient pas au bilboquet . et qui avait.

s'étaient entre-guillotinés eux-mêmes. après vingt mille assassinats suivis de vol. et qui n'était point dans le passé : c'était l'Alcool. au beau milieu du tableau. et à l'histoire laïcisée. à cause de leurs boursouflures vertes et de leurs étranglements violacés qui leur donnaient la forme d'un topinambour : mais pour éclairer ce désastre. que le curé de mon village. Il est vrai. et d'une charité que rien ne rebutait. De cette époque datent « l'Assommoir ». et pour leur assurer une place au Paradis. et ces tableaux effrayants qui tapissaient les murs des classes. les études de ces normaliens ne se bornaient pas à l'anticléricalisme. Il y avait un troisième ennemi du peuple. dont la masse harmonieuse et le rouge triomphal 15 . ils l'avaient fait les larmes aux yeux. qui était fort intelligent. Telle est la faiblesse de notre raison : elle ne sert le plus souvent qu'à justifier nos croyances. le foie appétissant du bon citoyen. d'autre part. * * * Cependant. considérait la Sainte Inquisition comme une sorte de Conseil de famille : il disait que si les prélats avaient brûlé tant de Juifs et de savants. l'artiste avait peint. On y voyait des foies rougeâtres et si parfaitement méconnaissables.Je ne sais pas comment on avait pu leur exposer — sans attirer leur attention — que ces anges laïques.

et comme ils 16 . La terrasse des cafés. poursuivis jusque dans les dortoirs par cet horrible viscère (sans parler d'un pancréas en forme de vis d'Archimède. sans doute plus large que profonde. Ils pensaient que ces malheureux verraient bientôt des rats grimper aux murs. « avec privilège du Roy ». et la seule vue d'un verre de vin leur donnait des frissons de dégoût. en renversa un jour les tables. et admirablement conçu pour en faire les instructeurs du peuple. mais qui était une grande nouveauté . le programme de leurs études était très vaste. Ils recevaient une culture générale. ivre d'eau filtrée. réduit à jouer de la mandoline à cause d'un tremblement spasmodique dû au fait que sa moelle épinière trempait dans un bain de vermouthcassis. l'Église. leur paraissait une assemblée de candidats au suicide. et d'une aorte égayée de hernies) étaient peu à peu frappés de terreur. Les normaliens. Au-delà de la lutte contre ces trois fléaux. dans une trinité atroce. Un ami de mon père. c'étaient les liqueurs dites « digestives ». comme un Polyeucte laïque qu'il était. les bénédictines et les chartreuses. à l'heure de l'apéritif. Mais ce qu'ils haïssaient le plus farouchement.permettaient de mesurer la gravité des catastrophes circonscrites. qui réunissaient. l'Alcool et la Royauté. ou qu'ils rencontreraient des girafes sur le cours Mirabeau. qu'ils pouvaient comprendre à merveille. car ils étaient presque tous fils de paysans ou d'ouvriers. et l'on citait le cas d'un violoniste de grand talent.

Alors. venaient leur poser des questions. en hochant la tête. Ils répondaient. C'est pourquoi.. où il épousait au passage l'institutrice ou la postière. glorifier la République. À la fin de ces études. et leur soumettre de petites abstractions dont jamais personne au village n'avait pu trouver la clef. trois fois par an. dont les résultats prouvaient que la « promotion » était parvenue à maturité. ils dévoraient la science comme une nourriture précieuse dont leurs aïeux avaient été privés : c'est pourquoi. et les condamner à jouer au ballon. pour y lutter contre l'ignorance. M. la bonne graine était projetée aux quatre coins du département. et chacune de ces haltes était marquée par la naissance d'un enfant.avaient toujours vu leur père travailler douze heures par jour. dans la barque ou sur l'échafaudage. Après quelques années d'apostolat laïque dans la neige des hameaux perdus.. le directeur faisait le tour des salles de classe pour en chasser quelques trop bons élèves. les anciens écoutaient. Au troisième ou au 17 . Puis il traversait plusieurs de ces bourgades dont les rues sont encore en pente. pendant trois années. Alors le père et le grand-père. parce qu'ils pouvaient sortir le dimanche. pendant les récréations. et parfois même les voisins — qui n'avaient jamais étudié qu'avec leurs mains —. dans le champ. le jeune instituteur glissait à mi-pente jusqu'aux villages. et qu'ils avaient. ils se félicitaient de leur heureux destin. et garder le chapeau sur la tête au passage des processions. gravement. par une sorte de déhiscence. des vacances qui les ramenaient à la maison. il fallait affronter le brevet supérieur.

J'en ai connu beaucoup. sous la couronne de ses cheveux blancs. quarante ans dans la même classe. il disait : « Je vais enfin pouvoir planter mes choux ! » Sur quoi. Il y resta de ses débuts à sa retraite. ils refusaient un avancement pour laisser la place à un autre. parfois le cours complémentaire. Ça valait la peine de rester là. avait dû à cet exploit de débuter dans un quartier de Marseille : quartier pouilleux. Ils avaient une foi totale dans la beauté de leur mission. je n'en ai eu que deux. Un très vieil ami de mon père. en quarante ans. et un gracié de justesse. Moi. quarante ans sur la même chaise. souriant de plaisir. Alors. Il enseignait alors dans une école à huit ou dix classes. On fêtait un jour. j'en ai eu ! Et je crois que j'ai bien réussi ! Pense qu'en vingt ans. c'est-à-dire que le règlement la lui imposait. de ces maîtres d'autrefois.quatrième. peuplé de misérables où nul n'osait se hasarder la nuit. une confiance radieuse dans l'avenir de la race humaine. dans une peau devenue trop grande. il arrivait dans les sous-préfectures de la plaine. sorti premier de l'Ecole normale. il « prenait sa retraite ». ses Palmes académiques : trois ans plus tard. mon prédécesseur a vu guillotiner six de ses élèves. Ils méprisaient l'argent et le luxe. ou pour continuer la tâche commencée dans un village déshérité. » 18 . solennellement. après quoi il faisait enfin son entrée au chef-lieu. et il mourait. et dirigeait le cours supérieur. il se couchait. Et comme un soir mon père lui disait : « Tu n'as donc jamais eu d'ambition ? — Oh mais si ! dit-il.

et leur pape. c'était M. ils vivaient euxmêmes comme des saints. M. et leur morale était aussi inflexible que celle des premiers puritains. avec des formules rituelles. c'est pour celle des autres. l'inspecteur d'Académie était leur évêque. le ministre : on ne lui écrit que sur grand papier.* * * Car le plus remarquable. Pour faire échec à « Monsieur le curé » (dont la vertu était supposée feinte). le recteur. l'archevêque. M. nous travaillons pour la vie future : mais nous. c'est que ces anticléricaux avaient des âmes de missionnaires. « Comme les prêtres. disait mon père. » 19 .

Sa voix était grave et plaisante et ses cheveux. nichée sur les coteaux de la vallée de l'Huveaune. était alors un jeune homme brun. et il la trouva si jolie qu'il l'épousa aussitôt. d'un noir bleuté. dont les verres ovales étaient cerclés d'un mince fil d'acier. qui s'appelait Joseph. Il avait un nez assez important. ondulaient naturellement les jours de pluie. qui sont les petits personnages des crèches de la Noël. On y cuisait des tuiles.C'EST parce qu'il était sorti. on y tannait. et traversée par la route poudreuse qui allait de Marseille à Toulon. mais parfaitement droit. 20 . on y bourrait des boudins et des andouilles. sans être petit. On y fabriquait aussi des santons coloriés. en sept ans de fosse. lui aussi. et fort heureusement raccourci aux deux bouts par sa moustache et ses lunettes. de taille médiocre. des briques et des cruches. que la déhiscence de la promotion ne l'avait pas projeté trop loin de Marseille. et qu'il était tombé à Aubagne. dans un bon rang. des cuirs inusables. C'était une bourgade de dix mille habitants. Il rencontra un dimanche une petite couturière brune qui s'appelait Augustine. Mon père.

furieuse : « Quand je pense que c'est toi qui m'as fait ça ! » Et elle fondait en larmes. elle eut des accès de fou rire. et s'installa dans un appartement d'autant plus agréable qu'il touchait à l'école. dans mon enfance. Elle renonça donc à coudre pour les autres. Quand le survenant se mit à bouger. parce que ma mère. elle disait. et pour toujours. car je n'imaginais ni leur jeunesse ni leur enfance. que nous étions nés le même jour. car on ne parlait pas de ces choses-là à la maison. et je pensais.Je n'ai jamais su comment ils s'étaient connus. Mais alors. et qui gagnait infailliblement cinquante-quatre francs par mois. c'était vingt-cinq ans de plus que moi. Effrayé par ce comportement déraisonnable. et ça n'a jamais changé. Dans les mois qui précédèrent ma naissance. de toute éternité. Ils étaient mon père et ma mère. et déclara en sanglotant que son bébé ne naîtrait jamais. et qu'on n'en payait pas le loyer. L'âge de mon père. qui tirait si bien aux boules. entre deux crises de sanglots. Mon père essaya de la raisonner. c'était le mien. D'autre part. comme elle n'avait que dix-neuf ans — et elle les eut toute sa vie — elle conçut de graves inquiétudes. C'était elle qui l'avait élevé. L'âge d'Augustine. 21 . De sa vie précédente. je ne leur ai jamais rien demandé à ce sujet. je sais seulement qu'elle fut éblouie par la rencontre de ce jeune homme à l'air sérieux. mon père appela au secours sa sœur aînée. c'était moi. parce qu'elle « sentait bien qu'elle ne savait pas le faire ».

dont il mit en ordre la comptabilité : voilà une idée déplaisante.. Pendant ce temps. Puis. Quand la nuit étend son grand voile noir. qui partaient à trois heures vers le soleil couchant. ce long repos. et l'air salubre de la douce Méditerranée transformèrent la jeune Augustine : elle avait pris 22 .. ce qui prouve bien que la boulangère n'avait pas à se plaindre de lui. tandis que la tante Marie ourlait des langes. et que je n'ai jamais acceptée.Elle était (naturellement) directrice d'école à La Ciotat. d'autant que son cher Joseph venait tous les samedis. La grande sœur fut tout à fait ravie. sur la bicyclette du boulanger. en regardant au loin les voiles des pêcheurs. près du feu où sifflotait la flamme bleue des souches d'olivier. et célibataire. sur le bord de la mer latine : ce qui fut fait le soir même. On m'a dit que Joseph en fut charmé. des tartes à la frangipane. en chantant d'une jolie voix claire : Sur le brick léger que le flot balance. et un sachet de farine blanche pour faire des crêpes ou des beignets. Il apportait des croquants aux amandes. la future maman se promenait le long des plages. elle tricotait le trousseau de sa bondissante progéniture. Elle était maintenant rassurée. et décida qu'il fallait sur-le-champ installer ma mère chez elle. sous le tendre soleil de janvier. Ces gâteries. et qu'il profita de sa liberté pour conter fleurette à la boulangère.

partons vite ! Je suis sûre qu'il veut sortir ! » La douce Marie essaya de la calmer. la tante Marie alla frapper aux volets d'un voisin. puisque le docteur avait annoncé la naissance d'une fille pour la fin du mois de mars . Tout s'annonçait donc le mieux du monde. Alors. 23 . tandis que sur la crête des collines la moitié d'un grand soleil rouge nous regardait à travers les pins. où les gens se rendaient service : il n'y avait qu'à demander. elle irait en informer le poissonnier. et se tordit les mains en pleurant à grosses larmes. et que Joseph viendrait. dès son réveil. avec du tilleul et des paroles. et nous voilà partis au petit trot. Marie. Elle appela aussitôt la tante Marie. lorsqu'au petit matin du 28 février. elle déclara que si l'événement se confirmait. elle ralluma le feu. la tante enveloppa Augustine dans des châles. Le voisin attela son cheval. Mais Augustine repoussa la tasse à fleurs. aussi vite que le vent. et qu'elle voulait retourner tout de suite à Aubagne. « Il faut que l'enfant naisse à la maison ! Il faut que Joseph me tienne la main ! Marie. C'était une époque bénie. qui descendait chaque jour à Aubagne vers les huit heures. et il paraît qu'elle chantait tous les matins. pour mettre en route une tisane. qui possédait un boghey et un petit cheval. elle fut réveillée par quelques douleurs. sur la machine à pédales. qui décréta que ce n'était rien. Mais la patiente affirma que les docteurs n'y comprenaient rien. La passoire à la main. puis.de belles couleurs.

Mais en arrivant à la Bédoule. et lui donnait des conseils : « Augustine ». disait-elle. les douleurs recommencèrent. pour se rendre auprès de 24 . Ses mérites étaient si éclatants que le roi devait un jour l'anoblir. qui avait enfin planté ses ongles dans le bras puissant de Joseph. Nous arrivâmes tout juste à temps. Mme Barthélémy. car elle était vierge. la sage-femme. Le voisin desserra son frein. Elle monta « précipitamment » en voiture. nous avions franchi le col et la route descendait sur Aubagne. s'affola. à son tour. ouvrait des yeux noirs énormes. Mais Augustine. mais attendez une minute. et dont le mari s'appelait Joseph. qui s'appelaient Barthélémy. car elle va le devenir. et transpirait en gémissant. Heureusement. qui habitait Aubagne. toute pâle. il y avait à Aubagne une très riche et très ancienne famille de commerçants. Au début du XVIIIe siècle. Or. vint en hâte délivrer ma mère. dans la nuit du 19 au 20 janvier 1716. qui n'eut qu'à se laisser emporter par le poids de l'équipage. qui était très jeune. qu'on appelait la mécanique. « ressentit les premières douleurs ». * * * Cette histoire n'est pas très étonnante . et la tante. « retiens-toi ». qui est tout juste à michemin. et Mme Négrel. et fouetta le petit cheval. Elle serrait dans ses bras ma mère emmitouflée.

auteur illustre du Voyage du jeune Anacharsis en Grèce. sur la route de la Bédoule. à une lieue de La Ciotat. par un petit matin d'hiver.. dans une carriole doublement gémissante. et sur les trois quarts du voyage. puis par le col de la Bédoule. elle donna le jour à un petit garçon ». et pendant qu'on la mettait au lit. au vingt-cinquième fauteuil : c'est ce fauteuil même que j'ai l'honneur d'occuper. Cassis était un petit port de pêche. la même route conduit à Aubagne. 25 .. qui était la plus jolie maison de Cassis. gémissante sous des couvertures. depuis le 5 mars d'une autre année.sa mère. une conclusion singulière : c'est que l'un des moyens de faire un jour partie de l'Illustre Compagnie. de cette double anecdote. c'est d'être le fils d'un Joseph. Cet enfant d'Aubagne devait être l'abbé Barthélémy. et d'essayer de naître. On pourrait tirer. dans la maison familiale. «pâmée de douleur. Elle arriva à Cassis. et qui fut élu à l'Académie française le 5 mars 1789. Mme Barthélémy passa donc par les gorges.

et me rattrape au vol. ce grand-père maternel que je n'ai jamais connu. mais quand ma mère m'a repris dans ses bras. C'est le monument que ses compatriotes élevèrent à notre abbé Barthélémy. une jolie barbe brune. à cause du Voyage du jeune Anacharsis. et beaucoup disaient. juste devant notre maison. sous les platanes du Cours. » C'est que mon oncle Henri. Je vois ensuite un plafond qui tombe sur moi à une vitesse vertigineuse. crie : « Henri ! Tu es idiot ! Henri. à cette époque. et il était mécanicien de machines à vapeur : il travaillait à leur construction dans les Ateliers des Forges et Chantiers. mais j'écoutais avec ravissement la petite chanson de la fontaine.. Je vois d'abord une très haute fontaine. qui pépiait avec les moineaux. Peu de personnes l'avaient lu. comme avait fait son père. pendant que ma mère. Je hurle d'angoisse. parce que je n'y vécus que trois ans. en toute bonne foi : « Le Jeune Anarchiste. » Je l'ignorais. je crie : « Encore ! Encore ! » Mon oncle Henri avait trente ans.. 26 . horrifiée.MES souvenirs d'Aubagne sont peu nombreux. me lance en l'air. je te défends. le frère de ma mère. considéré comme un homme de gauche. évidemment.

au coin du feu. qu'il était d'un blond tirant sur le roux et qu'il riait d'un rien. dont ma mère était la petite dernière. et il s'appelait Guillaume Lansot. le soir. comme les enfants. il était venu à Marseille en faisant son tour de France. mais il ne vient pas. Il vit des gens qui mouraient de la fièvre jaune. il fit comme eux. et ma grand-mère.Celui-là était né à Coutances. Parfois. et que la mer ne lui faisait pas peur. qui ne fut sa femme que pendant quatre années. c'est la partie de boules sous les platanes du Cours. parmi d'autres géants. je l'appelle. sous une épaisse chevelure dorée. qu'il avait des yeux bleu de mer. avec toutes ses dents. Il arriva dans ce pays encore sauvage. en regardant danser les flammes. n'a pas pu nous dire grand-chose. je pense à mon grand-père de vingt-quatre ans.. Un autre souvenir d'Aubagne. et je m'étonne d'être le si vieux petitfils d'un grand jeune homme de Coutances. À vingt-quatre ans. des dents très blanches. Ses enfants n'avaient pas eu le temps de le connaître. faisait 27 . pour dépanner un navire à vapeur dont la machine ne voulait plus repartir.. Je n'ai même pas sa photographie. sinon qu'il était très grand. Il doit être encore dans les Amériques. Alors tout seul. à la campagne. Normand de pure race. vers 1845. Comme il savait bien son métier. Mon père. on l'envoya un jour à Rio de Janeiro. Ma grand-mère marseillaise lui plut : il y resta. qui mourut sans lunettes. il avait déjà trois enfants. et tout bêtement. sans vaccin d'aucune sorte.

à cause d'une ficelle qu'ils s'arrachaient des mains. et lançait une masse de fer à des distances inimaginables.des bonds prodigieux. 28 . il y avait de grands applaudissements. puis les géants finissaient toujours par se disputer. Parfois. mais ils ne se battaient jamais.

La mise à mort des porcs me faisait rire aux larmes parce qu'on les tirait par les oreilles. les pattes en l'air. il plaçait les cadavres. Quand il en avait égorgé trois ou quatre. Je crois que l'homme est naturellement cruel : les enfants et les sauvages en font la preuve chaque jour. il y avait l'abattoir municipal : ce n'était qu'une sorte de hangar. devant la fenêtre de la salle à manger. Lorsque le malheureux bœuf recevait le coup de merlin entre ses cornes. sur des sortes de berceaux.D'AUBAGNE nous passâmes à Saint-Loup. et qu'ils poussaient des cris stridents. Mais le spectacle le plus intéressant. et la victoire de l'homme sur la bête. et je regardais l'assassinat des bœufs et des porcs avec le plus vif intérêt. avec un soufflet. Pendant que ma mère faisait son petit ménage. pour décoller la peau de la chair : je 29 . Puis. et tombait sur les genoux. il les gonflait prodigieusement. c'était l'assassinat du mouton. je grimpais sur une chaise. et sans accorder la moindre attention à ce qu'il faisait. qui était un gros village dans la banlieue de Marseille. où deux bouchers immenses opéraient toutes portes ouvertes. j'admirais simplement la force du boucher. tout en continuant une conversation avec son assistant. En face de l'école. Le boucher lui tranchait élégamment le gosier.

Je restais assis. la gentillesse du petit mouton frisé.croyais qu'il essayait d'en faire des ballons. et s'écria : « Qu'est-ce que tu dis ? — Maman ne m'a pas puni ! Tu n'as pas bien écrit ! » Il s'avança vers moi : « Qui t'a dit qu'on t'avait puni ? — C'est écrit. ma mère me déposa à ma place. dit-il enfin. et quelquefois à frapper sur les doigts d'un cancre inattentif. me regarda stupéfait. et tout en coupant des cubes de viande pour le pot-au-feu familial elle me tenait des propos incompréhensibles sur la douceur du pauvre bœuf. elle me laissait au passage dans la classe de mon père. est-ce que tu sais lire ? 30 . au premier rang et j'admirais la toute-puissance paternelle. pendant qu'il écrivait magnifiquement sur le tableau : « La maman a puni son petit garçon qui n'était pas sage. qui apprenait à lire à des gamins de six ou sept ans. qui survenait toujours au meilleur moment. et sortit sans mot dire. me faisait descendre de mon observatoire. je criai : « Non ! Ce n'est pas vrai ! » Mon père se retourna soudain. et j'espérais les voir s'envoler : mais ma mère. bien sage. Il tenait à la main une baguette de bambou : elle lui servait à montrer les lettres et les mots qu'il écrivait au tableau noir. « Voyons. et la méchanceté de ce boucher. voyons. Lorsqu'elle allait au marché. » Tandis qu'il arrondissait un admirable point final. Un beau matin. » La surprise lui coupa la parole un moment.

et de temps à autre elle posait sa main fraîche sur mon front et me demandait : « Tu n'as pas mal à la tête ? » 31 . » répétait-il. en l'assurant que « ces messieurs » allaient me faire « éclater le cerveau ». il y avait la concierge. » Je lus la phrase à haute voix. et m'emporta dans ses bras.. Il dirigea la pointe du bambou vers le tableau noir.. Lorsque ma mère survint.. Mais au lieu d'admirer cet exploit. lis. déposa ses paquets par terre.— Oui. et qui m'entendaient déchiffrer lentement l'histoire du Petit Poucet.. Ma mère ne fut pas convaincue. elle me trouva au milieu des quatre instituteurs. J'ai su plus tard que c'était elle qui était allée chercher ma mère. voyons. Alors.. en disant : « Mon Dieu ! mon Dieu !. il alla prendre un abécédaire. la plus grande fierté de sa vie.. que je n'avais fourni aucun effort. que j'avais appris à lire comme un perroquet apprend à parler. mon père affirma qu'il s'agissait de superstitions ridicules. « Eh bien. — Voyons. Je crois qu'il eut ce jour-là la plus grande joie. elle pâlit. À table. qui était une vieille femme corse : elle faisait des signes de croix. et qu'il ne s'en était même pas aperçu.. referma le livre. qui avaient renvoyé leurs élèves dans la cour de récréation. » Sur la porte de la classe. et je lus sans difficulté plusieurs pages..

mais que ma maturité d'esprit était celle d'un enfant au berceau. il ne me fut plus permis d'entrer dans une classe. je n'avais pas mal à la tête. quand mon institutrice lui déclara que j'étais doué d'une mémoire surprenante. 32 . ni d'ouvrir un livre. par crainte d'une explosion cérébrale. à la fin de mon premier trimestre scolaire. mais jusqu'à l'âge de six ans.Non. Elle ne fut rassurée que deux ans plus tard.

en ajoutant qu'après tout. il était membre du jury du brevet élémentaire et même. 33 . l'inspecteur d'Académie sans la moindre convocation. ses deux garçons. que les douze instituteurs des Chartreux étaient « l'élite des maîtres ». du brevet supérieur ! D'ailleurs. à mon père charmé. et ma mère — qui en était toute glorieuse — la répéta devant Mme Mercier et Mlle Guimard. mon père fit un bond de comète : car franchissant d'un seul coup les faubourgs. et sa machine à coudre toute neuve.DE Saint-Loup. Elle était gouvernée par un « directeur sans classe ». qui était une sorte de proviseur. ce concierge exagérait peut-être un peu : mais elle n'avait pas l'air de le croire. ceux qui le désiraient étaient immédiatement nommés directeurs. Cette déclaration du concierge de l'école du chemin des Chartreux fut souvent citée dans la famille. la plus grande école communale de Marseille. mais heureuse. il fut nommé — à sa grande surprise — instituteur titulaire à l'école du chemin des Chartreux. entre son Joseph. et qu'au bout de quatre ou cinq ans de service. Il pouvait aller voir M. parfois. le concierge avait dit devant moi. elle était toujours pâle et frêle. et souvent à Marseille même.

accroupi comme un gros crapaud. Il était pensif. brillaient maintenant dans une monture d'or. Agenouillé sous la petite table. avec mes mains. Après quoi. digne de l'école des Chartreux : ses lunettes. la peau blanche. enfonçait un doigt dans sa gorge. jadis cerclées de fer. Ma mère affolée frappait dans son dos. que les 34 . il reprenait ses jeux solitaires. la figure violette. mais sa voracité était surprenante : de temps à autre. un noyau de pêche. à la reproduction des cartes murales de géographie. ou une longue lanière de lard. les bras écartés. sous une table.Cette prodigieuse invention moderne me permettait de l'aider dans ses travaux. les joues rondes. avec un bouchon ou un bigoudi . il y avait un drame-éclair : on le voyait tout à coup s'avancer. osciller la large pédale que j'arrêtais net au commandement. ne pleurait jamais. il expulsait une grosse olive noire. je faisais. Il avait un costume neuf bleu marine. comme fit jadis la mère d'Achille. et leurs verres s'étaient arrondis : enfin. devant sa robe. pour travailler le jeudi et le dimanche matin. une ganse noire aux deux bouts pendants. et les boucles dorées de notre grand-père inconnu. Alors dans un râle affreux. Il était en train de mourir suffoqué. Mais cette prétention était justifiée par le fait qu'il s'était associé à son collègue Arnaud. Joseph était devenu magnifique. et jouait tout seul. ou le secouait en le tenant par les talons. Mon frère Paul était un petit bonhomme de trois ans. titubant. avec de grands yeux d'un bleu très clair. il portait une cravate d'artiste.

et ce nom double était deux fois béni. 35 .éditions Vidal-Lablache leur payaient jusqu'à cent francs l'une — dans le budget familial. Vidal-Lablache était compté pour vingt-cinq francs par mois.

que je chantais faux. et j'allais à l'école dans la classe enfantine que dirigeait Mlle Guimard. mais elle ne s'occupait pas de moi. ma tante Rose. qui est une sorte de parc de Saint-Cloud. Pendant que la marmaille s'époumonait à suivre sa baguette. et quand elle parlait. et me conduisait ensuite. 36 . au bout du Prado de Marseille. je restais muet. paisible. ce que je faisais volontiers.J'APPROCHAIS de mes six ans. au moyen d'un tramway. et je me promenais au bord de l'étang du parc Borély. Le jeudi et le dimanche. avec une jolie petite moustache brune. venait déjeuner à la maison. En revanche. elle disait. je me racontais des histoires. Elle apprenait patiemment leurs lettres à mes petits camarades. Mlle Guimard était très grande. souriant . jusqu'en ces lieux enchantés. son nez remuait : pourtant je la trouvais laide. et qui était aussi jolie qu’elle. ce qu'elle considérait comme une inconvenance préméditée de la part de mon père. parce qu'elle était jaune comme un Chinois. qui était la sœur aînée de ma mère. et qu'il valait mieux me taire. parce que je lisais couramment. devant toute la classe. les yeux fermés. et qu'elle avait de gros yeux bombés. pendant les leçons de chant.

entre deux platanes . au bord de l'étang. traversaient l'allée. et des étangs où naviguaient des flottilles de canards. faisait le charme de ces sorties. toujours le même. les mâchoires serrées. Mais ma tante ne me laissait pas longtemps dans cette zone dangereuse : elle m'entraînait — la tête tournée en arrière — vers un coin tranquille. des gardiens pour vous le défendre. Cet espoir. et dans le grinçant tramway du Prado. On y trouvait aussi. toujours déçu. des pelouses qui vous invitaient à vous rouler dans l'herbe. tout en leur disant. Lorsque ma tante ne me regardait pas. à force de palmes. devant un massif de lauriers. Nous nous installions sur un banc. Sa figure 37 . j'avais des frémissements d'impatience. et je commençais ma distribution. des bosquets sauvages. Dès que je montrais un croûton. disparaissaient dans un fourré. des paroles de tendresse. un certain nombre de gens qui apprenaient à gouverner des bicyclettes : le regard fixe. et j'allais vaquer aux travaux de mon âge. elle sortait un tricot de son sac. je leur lançais aussi des pierres. leur flottille venait vers moi. d'une voix suave.On y trouvait des allées ombragées par d'antiques platanes. et j'en riais aux larmes. avec la ferme intention d'en tuer un. leur machine autour du cou. ils échappaient soudain au professeur. à cette époque. Mais un beau dimanche. Ce spectacle ne manquait pas d'intérêt. et reparaissaient. Ces stupides animaux me connaissaient bien. Ma principale occupation était de lancer du pain aux canards. je fus péniblement surpris lorsque nous trouvâmes un monsieur assis sur notre banc.

et d'une bonne éducation. À dix mètres du bord. il s'arrêta et se tourna de nouveau vers moi . signe incontestable de richesse. et s'enfuit à toutes palmes. de gros yeux bleus. Sur ses tempes. Le garde — un blasé — me parut peu intéressé par ce spectacle : il tourna simplement le dos. il glissa jusqu'au bout du siège. il avait une épaisse moustache châtain. quelques fils blancs. en poussant de grands cris d'indignation. je le classai aussitôt parmi les vieillards. et je commençai ma distribution. Il fut poli et discret. avec mon petit sac de croûtons. debout 38 . un peu saillants. sortit son tricot et je courus. sur lequel était posée une paire de gants de cuir. grande comme une pièce de cinq francs. Je choisis d'abord une très belle pierre. Par malheur. Mais au lieu de chavirer et de couler à pic — comme je l'espérais — ce dur à cuire vira de bord. et merveilleusement tranchante. et ce monsieur n'avait qu'à partir. Comme de plus. Je sortis aussitôt ma pierre.était vieux rose . des sourcils roux et bien fournis. Ma tante s'installa à l'autre bout. assez plate. il lisait un journal sans images. avec des paroles si plaisantes et si affectueuses que je fus bientôt en face de toute une escadre rangée en demi-cercle. et tira près de lui son chapeau melon. vers le bord de l'étang. Sans mot dire. mais je protestai : c'était nôtre banc. et s'en alla à pas comptés. Ma tante voulut m'entraîner vers un autre campement . et j'eus la joie — un peu inquiète — d'atteindre en pleine tête le vieux père canard. un garde me regardait : je la cachai donc dans ma poche.

mais celui de sa sœur. J'espérais une bataille de grandes personnes.sur l'eau et battant des ailes. Puis il fit compliment sur ma bonne mine. elle n'avait rien entendu. il arracha le guidon de la machine. et s'abattit tout à coup sur le côté. Le garde n'était pas bien loin : je courus me réfugier auprès de ma tante. 39 . J'en profitai pour aller chez les cyclistes. et déclara que j'avais vraiment de très beaux yeux. il me lança toutes les injures qu'il savait. et elle ajouta qu'elle n'était pas mariée. On me laissa beaucoup plus libre que d'ordinaire. Elle n'avait rien vu. soutenu par les cris déchirants de toute sa famille. La plus franchement comique fut celle d'un vieillard d'au moins quarante ans : en faisant de plaisantes grimaces. car il était l'heure de rentrer. « Oh ! le charmant petit garçon ! dit-il. Quel âge as-tu ? — Six ans. Sur quoi l'aimable vieillard me donna deux sous. Debout sur un banc — par prudence — j'assistai à quelques chutes inexplicables. couvert de poussière. — Il en paraît sept ! » dit le monsieur. en serrant toujours de toutes ses forces les poignées de caoutchouc. et aussi indigné que le vieux canard. ses pantalons déchirés aux genoux. elle ne tricotait pas : elle faisait la conversation avec le monsieur du banc. Elle se hâta de dire que je n'étais pas son fils. pour aller acheter des « oublies » au marchand qui était au bout de l'allée. On le releva. lorsque ma tante et le monsieur du banc arrivèrent et m'entraînèrent loin du groupe vociférant.

je l'ai même vu en jaquette. et une petite toque de mousseline sous un oiseau bleu aux ailes ouvertes. ma tante Rose portait maintenant un boa de plumes. et qu'il nous défendrait d'y retourner. toute rougissante. Je fus charmé de connaître. à mon grand étonnement. beaucoup plus tard. il le saurait certainement. sinon un secret.Le monsieur prit le tramway avec nous : il paya même nos places. Nos promenades au parc devinrent de plus en plus fréquentes. Comme je lui demandais pourquoi. parce qu'un monsieur encore inconnu avait payé trois sous pour nous. De son côté. du moins son existence. et il nous fit de grandes salutations. Tantôt c'était un veston clair avec un gilet bleu. tantôt une veste de chasse sur un gilet de tricot . malgré les très vives protestations de ma tante qui en était. et je tins parole. avec son chapeau melon à bout de bras. qui avait l'air de couver son chignon. J'ai compris. Elle m'apprit que ce monsieur était le propriétaire du parc Borély. et l'aimable « propriétaire » nous attendait toujours sur notre banc. En arrivant sur la porte de notre maison. elle me répondit que c'était un « secret ». car il n'avait jamais le même costume. 40 . Mais il était assez difficile de le reconnaître de loin. que si nous disions un seul mot de lui. Nous le quittâmes au terminus. Je promis. ma tante me recommanda — à voix basse — de ne parler jamais à personne de cette rencontre. qu'elle s'était considérée comme une véritable courtisane.

et qui me prouvait un si parfait amour. mais je n'en étais pas moins très reconnaissant. c'est la force de l'âge ! Et puis. — Et il a de petites rentes qui lui viennent de sa famille. Ma mère disait : « Tout de même. — Ho ho ! dit mon père. ou son sac. c'est bien vieux ! — Allons donc ! dit mon père. puis à l'omnibus traîné par quatre chèvres.Elle empruntait l'ombrelle de ma mère. Et puis il me plaît. et je me considère comme un homme encore jeune. Il gagne deux cent vingt francs par mois. et elle devenait de plus en plus jolie. j'aurai trente ans à la fin de l'année. et j'étais fier d'avoir un ami si riche. Dès que nous arrivions. Pendant que Paul me cherchait dans ma chambre. à la préfecture ? — Il est sous-chef de bureau. Six mois plus tard. ou ses gants. — Hé hé ! dit mon père. Trente-sept ans. trente-sept ans. elle rougissait. après avoir repoussé les assiettes. je m'enfermai dans le bas du buffet. en jouant aux cachettes avec mon frère Paul. mon père. dit la tante Rose. ma mère et ma tante entrèrent dans la salle à manger. Elle riait. et que je retenais mon souffle. puisque tout le parc lui appartenait. le « propriétaire » me confiait d'abord au berger des ânes que je chevauchais pendant des heures. 41 . Rose n'a pas dix-huit ans ! — J'ai vingt-six ans. — Qu'est-ce qu'il fait. puis au patron du toboggan : je savais que ces largesses ne lui coûtaient rien.

et ses beaux yeux brillaient derrière une voilette bleue accrochée au bord d'un canotier. je poussai brusquement la porte du buffet. parce que je suis le mari de tante Rose. et dit : « Maintenant. me regarda un instant. me souleva. C'est à la suite de tous ces événements que le propriétaire vint un jour à la maison. il n'est pas beau. sous nos yeux stupéfaits. » J'entendis un long sifflement. je vous félicite ! Mais au moins. sous les ailes d'un chapeau melon. Il montrait un large sourire. Ils revenaient tous deux d'un court voyage. le propriétaire. puis mon père ! Ensuite. et il y eut de grandes embrassades : oui.— Il m'a dit que nous pouvions compter sur trois cent cinquante francs par mois. La tante Rose était toute rose. je m'appelle l'oncle Jules. » Alors. qui était d'un noir lustré. je sautai sur le plancher. et je criai : « Oui ! Il est beau ! Il est superbe ! » Et je courus vers la cuisine. puis mon père ajouta : « Eh bien. pour être beau. est-ce qu'il est beau ? — Oh non ! dit ma mère. embrassa ma mère. Ça. dont je fermai la porte à clef. accompagné de ma tante Rose. ma chère Rose. » 42 . vêtue de rose des pieds à la tête. il me prit sous les aisselles.

LE plus étonnant. et personne n'osa l'en informer. 43 . pour faire rire mon frère Paul. et sa langue roulait les r comme un ruisseau roule des graviers. c'est qu'il ne s'appelait pas Jules. qui l'aimait trop pour la contredire. dans ce Roussillon doré où tant de gens roulent tant de barriques. Je l'imitais. car il avait fait son droit : mais il était resté fièrement Catalan. puisque c'était celui de notre père. avait décidé de l'appeler Jules. et que les r de l'oncle Jules n'étaient que le signe extérieur d'une infirmité cachée. examinateur au certificat d'études. surtout quand il avait raison ! L'oncle Jules était né au milieu des vignes. et il était devenu l'intellectuel de la famille. ce qui est encore beaucoup plus usité pour désigner le même objet. Mais ma chère tante ayant entendu dire que les gens de la campagne appelaient Thomas leur pot de chambre. même pas ThomasJules. l'ignorait. Il avait laissé le vignoble à ses frères. L'innocente créature. Nous pensions en effet que l'accent provençal était le seul accent français véritable. faute d'avoir fait son service militaire. Son véritable prénom était Thomas.

Mais pendant ce temps. et soudain. plus vieux et plus riche. il en fut positivement consterné. et jamais on n'abordait le grand sujet. quoique l'oncle Jules. et qu'il défendrait à ma sœur de me fréquenter. Ma mère alors le supplia d'admettre cet état de choses. à son petit répertoire de plaisanteries sur les curés. les fonctionnaires de la préfecture. pendant deux mois. et meurtris par le rond de cuir ! » Mais ces escarmouches amicales s'arrêtaient là. disait-il. devant l'oncle. et en particulier. et de renoncer. d'une voix furieuse. « Crois-tu qu'il se fâcherait vraiment ? — Je suis sûre qu'il ne remettrait plus les pieds chez nous. on pourrait employer les instituteurs à autre chose ! — Eh oui ! disait ironiquement mon père. « J'admets. épuisés par leurs longues siestes. il s'écria : 44 . prît parfois des airs protecteurs. à une chansonnette qui célébrait les exploits aéronautiques du vénérable père Dupanloup. » Mon père secoua tristement la tête. ils pourraient aller remplacer.Mon père et lui faisaient une paire d'amis. sinon par des allusions discrètes : l'oncle Jules allait à la messe ! Lorsque mon père apprit — par une confidence de tante Rose à ma mère — qu'il communiait deux fois par mois. Il protestait de temps à autre contre la durée abusive des vacances scolaires. et déclara que « c'était un comble ». que les enfants aient besoin d'un si long repos.

Il me félicitait souvent d'avoir tenu la parole donnée. je lui répondrai poliment. et leur amitié ne fut pas troublée par les quelques mots qui leur échappaient de temps à autre. que « cet enfant ferait un grand diplomate » ou un « officier de premier ordre » (cette prophétie. d'aller manger son Dieu tous les dimanches ? Est-ce que je te défends de fréquenter ta sœur parce qu'elle est mariée à un homme qui croit que le Créateur de l'Univers descend en personne. il disait à qui voulait l'entendre. ni de tant d'autres que l'Église envoya au bûcher . et me 45 . qui avait pourtant une alternative. il tint parole.« Voilà ! Voilà l'intolérance de ces fanatiques ! Est-ce que je l'empêche. dans cent mille gobelets ? Eh bien. ni de Jean Huss. au temps des rendez-vous au parc Borély . ou des éclats de rire stridents dont elles inventaient ensuite le motif. et je me contenterai d'en rigoler doucement dans ma barbe ! » Mais il n'avait pas de barbe. ni de la papesse Jeanne ! Et même s'il essaie de me prêcher les conceptions puériles d'une religion aussi enfantine que les contes de ma grand-mère. je veux lui montrer ma largeur d'esprit. et que leurs femmes vigilantes escamotaient aussitôt par de grands cris de surprise. tous les dimanches. Non. Il tenait beaucoup à voir mes bulletins scolaires. je ne dirai rien des papes Borgia. et il ne rigolait pas du tout. moi. Cependant. ni de Calas. ne s'est pas encore réalisée). Mon oncle Jules devint très vite mon grand ami. je ne lui parlerai pas de l'Inquisition. et d'avoir gardé le secret. Je le ridiculiserai par mon libéralisme.

cette révélation. comme je lui conseillais un jour de faire construire une petite maison dans son admirable parc Borély. nous changeâmes de maison. et nous allâmes habiter. dans la rue Ternisse. je « racontais » ce palais à l'école. m'apporta la paix du cœur. par un petit jardin. je mentais admirablement. Un beau jour. sur le derrière. et il me sembla que je n'étais plus en sécurité parmi elles. et lorsqu'il était indispensable de mentir à mon père. qu'il n'en avait jamais été le propriétaire. qui justifiait mes propres mensonges passés. alors. je découvris ce jour-là que les grandes personnes savaient mentir aussi bien que moi. l'œil naïf et le front serein. que complétait un sous-sol. je lui répondais : « Comme l'oncle Jules ! » . Ma mère. toute rouge d'orgueil. quant à moi. Ce fut l'une des grandes étapes de notre vie. j'affirmai. sans mentir. qu'on pouvait y jouer aux 46 . car mon père jugeait que notre appartement était devenu trop petit : il obtint une « indemnité de logement ». avec un balcon pour voir les cyclistes. Mais d'un autre côté. il m'avoua. et je regrettai d'avoir si longtemps admiré un imposteur. éblouit la tante Rose en lui montrant qu'elle disposait désormais de huit placards et penderies . un grand rez-de-chaussée. De plus. Cependant. Je fus consterné par la perte instantanée d'un si beau patrimoine. sur le mode badin. et pour donner une idée de sa richesse. présents et futurs. éclairé.récompensait (ou me consolait) par des jouets ou des sachets de berlingots. et que ma petite conscience protestait faiblement.

des incrédules. 47 . heureusement.cachettes ! Un tel luxe me fit pas mal d'envieux : il y eut. qui restèrent mes amis.

mais les enfants venaient sûrement de la mère. et que Mangiapan avait dit vrai. je constatai qu'il avait vraiment l'air d'une boutonnière. hibouchougenou et ces règles désolantes. et qui prétendait que les enfants sortaient du nombril de leur mère. de son côté. Cependant. qui était mon voisin en classe. et tout justement pendant que nous étions tous les deux chez ma tante Rose. la philosophie des Pieds Nickelés. Une petite sœur était née. comme 48 . j'appris — avec une joie inépuisable — l'existence du lac Titicaca. pour faire sauter les crêpes de la Chandeleur. je pensai aussitôt que les hommes n'ont pas d'enfants : ils n'ont que des fils et des filles. après un assez long examen de mon nombril. avec. qui nous avait gardés deux jours. qui les appellent papa. qui gouvernent les participes passés. Cette idée m'avait d'abord paru absurde : mais un soir. une sorte de petit bouton : j'en conclus qu'un déboutonnage était possible. et il abordait le soir dans son lit. puis Louis X le Hutin. Mon frère Paul. au centre.DEUX années passèrent : je triomphai de la règle de trois. Cette invitation malencontreuse m'empêcha de vérifier pleinement l'hypothèse audacieuse de Mangiapan. avait jeté son abécédaire.

Il disait : « Elle nous la mange quatre fois par jour. ma mère avait changé de forme. et elle marchait le buste penché en arrière comme le facteur de la Noël. et nous l'adoptâmes définitivement. elle nous révéla notre force et notre sagesse. son existence chez les mâles affaiblissait grandement l'autorité de Mangiapan. avec un air d'inquiétude. une petite créature grimaçante poussait des cris de mirliton. De plus. 49 .. notre mère lui donnait le sein. Un soir Paul. Nous la retrouvâmes. puisqu'une petite sœur venait de naître. Donc. mais pâle et sans force. notre Augustine. Que croire ? Que penser ? En tout cas. C'est en revenant de chez la tante Rose. » Mais quand elle se mit à tituber et à bégayer. et j'embrassai ma mère tendrement en songeant à ses souffrances au moment où il avait fallu déboutonner son nombril.. une importante découverte : depuis trois mois. que je fis. Tout au contraire. c'était le moment d'ouvrir les yeux et les oreilles. comme nous traversions la Plaine. sous son tablier ? » Je n'avais su que lui répondre. dans un berceau. m'avait demandé : « Qu'est-ce qu'elle a. L'hypothèse de Mangiapan me parut démontrée. mon nombril ne prouvait rien. dans le grand lit. Auprès d'elle. et de percer le grand secret. La petite créature nous parut d'abord étrangère. ce qui me choquait beaucoup et qui effrayait Paul. souriante.les chiens et les chats. dans le passé.

— Rose n'a que vingt-huit ans ! protesta ma mère. entre ma mère et Mlle Guimard. parce qu'elle était restée auprès de sa sœur « 50 . — Pour un premier enfant. c'est déjà beaucoup. c'est toujours délicat. et je conclus immédiatement à un prochain déboutonnage. — Vingt-huit et trente-neuf font soixante-sept ! » dit Mlle Guimard.* * * L'oncle Jules et la tante Rose venaient nous voir le dimanche et j'allais — avec Paul — déjeuner chez eux presque tous les jeudis. pensive et maléfique. la tante faisait la cuisine au Gaz. elle dit avec inquiétude : « Les enfants de vieux. Pendant que le boucher découpait un beau beefsteak de quatre sous dans la « pièce noire ». mon père nous annonça que maman ne rentrerait pas à la maison. Et elle hochait la tête. à la rue des Minimes . Ce diagnostic fut bientôt confirmé par une conversation dont je surpris quelques bribes. Ils habitaient un bel appartement... Et n'oubliez pas que son mari en a quarante ! — Trente-neuf. Je remarquai un jour avec surprise que ma chère tante Rose se gonflait à son tour.. dit ma mère. il était éclairé au Gaz. et elle avait une femme de ménage. Un soir..

Mais j'avais résolu de l'initier aux grands mystères. et il ne me répondit pas. à cause du pot.. sauf qu'il aurait soixante-huit ans. mais elle n'avait rien précisé. Nous partîmes tous les quatre le long des rues. Alors. je dis à Paul : « La tante Rose. Le lendemain. je tirai doucement son livre de ses mains. du premier coup. et nous n'avions pas pu la coiffer. et de notre peur de la casser. Nous dînâmes tous les quatre en silence. et je m'aperçus qu'il dormait. qui était un jeudi. puis j'aidai mon père à coucher la petite sœur. » Il lisait dans son lit ses chers Pieds Nickelés. Tout en tirant sur mes chaussettes. Une grande inquiétude me tourmentait. j'aplatis ses genoux et. J'imaginai qu'il 51 .qui n'était pas bien ». je la sais déjà.. à cause de ses hurlements. mais il n'insista pas. mon père nous dit: « Allez ouste ! Levez-vous : nous allons chez la tante Rose et je vous promets une belle surprise ! — Moi. dis-je. Nous allions voir un enfant de vieux : Mlle Guimard l'avait dit . ta surprise. Et que sais-tu ? — Je ne veux pas te le dire. La petite sœur était drôlement attifée. je soufflai la lampe. Ce fut une opération difficile. mais je te promets que j'ai tout compris. ils sont en train de la déboutonner. dans une robe que nous avions boutonnée par-devant. des langes. » Il me regarda en souriant. — Ho ho ! dit-il. et j'insistai : « Est-ce que tu sais pourquoi ? » Il ne bougea pas davantage.

Ma mère était assise sur le bord du lit. et plus fine — une barbe de bébé. Elle avait l'air parfaitement reboutonnée. où nous dégustâmes les quatre bananes qu'il avait repérées au passage dans le compotier de cristal. et entre elles. Ça ne serait pas beau. avec une barbe blanche comme celle de mon grandpère — plus petite évidemment. un bébé sans barbe ni moustache et sa grosse figure joufflue dormait paisiblement. et qu'il aurait sans doute des cheveux blancs. quoiqu'un peu pâle. 52 . « Voilà votre cousin ! » dit ma mère à voix basse. ravies. émues. Toutes les deux le regardaient. sous une crête de cheveux blonds.serait tout rabougri. écœuré. et l'oncle Jules — qui venait d'entrer — était si rouge de fierté. Je fus tout à fait déçu. avec une adoration si exagérée. Mais il allait peut-être parler tout de suite. que Paul. émerveillées. ce serait intéressant. On nous mena embrasser la tante Rose dans sa chambre. et nous dire d'où il venait ! Ça. il y avait un bébé. m'entraîna dans la salle à manger.

et toi tu resteras à la maison. puis il rejeta mes couvertures au pied de mon lit. » Le lendemain. vers huit heures. — Bien sûr. Mais avec la femme de ménage. » Je frottai mes yeux à poings fermés. il n'en sortait qu'une boucle de cheveux dorés. pour surveiller la femme de ménage. inquiet. — Moi aussi. mon père me dit : « Crapaud. « Il faut que tu sois prêt dans une demi-heure. car nos jours ne sont beaux que par leur lendemain. d'habitude. je m'étirai.UN beau soir du mois d'avril. dit mon père. je me levai. j'ai peur d'aller dans la cave. qui va balayer la cave. C'était un mercredi. dit Paul. C'est très important. mon père vint me réveiller. Paul avait disparu sous ses draps. tu as besoin de moi ? demanda Paul. 53 . Mais Marcel viendra avec moi. Tout en marchant le long du trottoir de la rue Tivoli. j'aurai besoin de toi demain matin. — Moi. le plus beau jour de la semaine. je n'aurai pas peur. Je vais me raser. je rentrais de l'école avec mon père et Paul. — Pour quoi faire ? — Tu le verras bien. C'est une surprise. en imitant une sonnerie de clairon.

après un croche-pied à l'agent de police. Il siffla. à très petits coups. je composai la symphonie des bruits qui suggèrent une toilette. le temps de lire une page des Pieds Nickelés. Au moment même où Croquignol. je regardais. 54 . puis je fis semblant de me laver à grande eau : c'est-à-dire que vingt ans avant les bruiteurs de la radiodiffusion. à bonne distance. qui publia sa fermeture en faisant. J'attendis un moment. Je commençai par m'habiller des pieds à la tête. Alors je fis sonner sur le carreau le petit tub de tôle et je rouvris le robinet — mais lentement. je tournai brusquement le robinet. Mon succès fut complet. Pendant que le jet d'eau bouillonnait bruyamment dans la cuvette. d'un coup de bélier. prenait la fuite au-dessus de la mention « À suivre ». et je le mis adroitement dans une certaine position qui faisait ronfler les tuyaux : ainsi mes parents seraient informés du début de l'opération. qui fit onduler le tuyau. J'ouvris d'abord le robinet du lavabo.* * * Le jeudi était un jour de grande toilette. que j'employai à me coiffer. Au bout de quatre ou cinq minutes. miaula et reprit le ronflement saccadé. car j'obtins une double détonation. trembler la cloison. Je le laissai couler une bonne minute. je le refermai brusquement. et ma mère prenait ces choses-là très au sérieux.

qui avaient des reflets bleus. Elle parut satisfaite. Mon café au lait était servi. sans avoir touché une goutte d'eau. » 55 . en face de lui. Ses nattes noires. et nous y passerons les grandes vacances. une villa dans la colline. Pendant que je croquais mes tartines. Il était en train de compter de l'argent . dis-je. voilà. « Non. une toilette plausible. dit-elle. — Bien ». et dont la nécessité me paraissait inexplicable (puisque les pieds. je répondis avec assurance : « Tous les deux. Mais je les ai taillés dimanche. mon père dit: « Tu ne sais pas où nous allons ? Eh bien. Elle me demanda : « Tu t'es lavé les pieds ? » Comme je savais qu'elle attachait une importance particulière à cette opération futile. — Tu t'es coupé les ongles ? » Il me sembla que l'aveu d'un oubli confirmerait la réalité du reste. Ta mère a besoin d'un peu de campagne. je n'y ai pas pensé. pendaient jusqu'à terre derrière sa chaise. de moitié avec l'oncle Jules. Je trouvai mon père assis devant la table de la salle à manger. Je le fus aussi.Encore un choc sur la tôle du tub et j'eus terminé. ça ne se voit pas). ma mère buvait son café. dans le délai prescrit. J'ai donc loué.

c'est sauvage ? — Assez. — Et des rhinocéros ? — Je n'en ai pas vu. dit mon père. pieds nus. » Et comme j'oubliais ma tartine. C'est juste au bord d'un désert de garrigue. « Et où est-elle. lorsque ma mère me dit : « Mange. sinon tu vas nous faire encore une angine. Je demandai : « Alors. cette villa ? — Loin de la ville. elle poussa ma main vers ma bouche. Allez.Je fus émerveille. pour savoir ce qui se passait et il demanda : « Est-ce qu'il y a des chameaux ? — Non. et il va falloir la meubler. — Alors. Puis. ce matin ? — Non ! dit-il. qui va d'Aubagne jusqu'à Aix. dit ma mère. et marcher ensuite pendant des heures. les meubles neufs coûtent très 56 . file ! » Il fila. » J'allais poser mille questions. au milieu des pins. Pas encore ! Cette villa est toute vide. — C'est très loin ? — Oh oui. Un vrai désert ! » Paul arrivait. Seulement. elle se tourna vers Paul : « Toi. dit mon père. Il faut prendre le tramway. Il n'y a pas de chameaux. va d'abord mettre tes pantoufles. tu m'emmènes dans la colline.

et qui traînaient un peu partout dans la maison. 50).). un couteau à scalper (2 fr. » Mon père avait une passion : l'achat des vieilleries chez les brocanteurs. un archet de contrebasse (1 fr. pour Paul et pour moi. Alors. une véritable fête. Il faut dire qu'à cette époque. sans parler d'objets mystérieux. lorsqu'il revenait de « toucher son mandat » à la mairie. Chaque mois. les microbes étaient tout neufs. ou d'une chute dans un escalier) n'en voulut jamais redescendre. Ma mère ne partageait pas notre enthousiasme. elle disait avec force : « Surtout. stupéfaite. avec une embouchure de trombone (3 fr. de l'eau de Javel. un compas diviseur épointé (1 fr. une scie de chirurgien (2 fr.). dont l'aiguille. des cristaux de soude. 50). une longue-vue de marine où l'on voyait tout à l'envers (3 fr. l'arc des îles Fidji.). ou l'altimètre de précision. dont personne n'avait jamais pu trouver l'usage. nous allons ce matin chez le brocanteur des Quatre-Chemins. que les enfants ne touchent pas à ça ! » Elle courait à la cuisine. un cor de chasse un peu ovalisé. et revenait avec de l'alcool. 57 .).cher : alors. il rapportait quelques merveilles : une muselière crevée (0 fr.). montée un jour à 4 000 mètres (à la suite d'une ascension du mont Blanc. Ces arrivages mensuels étaient. Elle regardait. et elle frottait longuement ces épaves. puisque le grand Pasteur venait à peine de les inventer.

triomphant. note bien ! Si je le scie en tranches fines. si je l'enroule en spirale. le reste du tube. tu as vingt douzaines d'anneaux de 58 . est une véritable mine ! Réfléchis une seconde : je scie le pavillon. pense à l'outillage spécial qu'il te faudrait. Je puis aussi le redresser pour en faire une sarbacane.. Alors mon père. en cuivre. un entonnoir. ni aucun autre. voilà trois francs de gaspillés ! — Mais. avec condescendance. pense aux centaines d'heures de travail indispensables pour la mise en forme de ce cuivre. ce que tu veux faire de cette saleté ! » Le pauvre Joseph. un porte-voix de marine. d'un air navré : « Je me demande. répondait simplement : « Trois francs ! » J'ai compris plus tard que ce qu'il achetait. prêts à nous dévorer par l'intérieur. mon pauvre Joseph. et on voyait bien qu'elle n'avait jamais songé à fabriquer ce cor de chasse. pense à l'achat du cuivre. « Eh bien. ce n'était pas l'objet : c'était son prix. et j'obtiens un cornet acoustique. si tu voulais fabriquer ce cor de chasse. ma chérie. ou une conduite d'eau. » Ma mère haussait doucement les épaules. Tout en secouant le cor de chasse. c'est le serpentin d'un alambic. elle disait.. disait : « Tu ne te rends pas compte que cet instrument. un pavillon de phonographe .et elle les imaginait comme de très petits tigres. qu'elle avait rempli d'eau de Javel. peut-être inutile par lui-même.

depuis huit jours. avec un petit air d'inquiétude. et ne jamais les chagriner. 59 . Mais elle ne formula pas sa pensée et me dit seulement : « As-tu un mouchoir ? » Assurément. si je le perce de cent petits trous.rideaux .. et je suivis mon père dans la rue. C'est pourquoi ma mère. dans ma poche. qui savais extraire de mon nez. tirant mon mouchoir de ma poche. avec l'ongle de mon index. les matériaux sifflants qui gênaient ma respiration. me paraissait absurde et dégoûtante. » Ainsi. devant ses fils émerveillés. j'avais un mouchoir : il était tout propre. ou pour essuyer mon banc d'écolier . il faut respecter leurs incurables manies. je l'agitai comme sur un quai de gare. si je l'ajuste à la poire à lavements. et sa chère femme navrée. comme les enfants viennent trop tard pour faire l'éducation des parents. Cependant. et cachant dans ma main une assez belle tache d'encre. mais plus nombreux. C'est pourquoi. Il m'arrivait parfois de m'en servir. devant ma chère maman rassurée. c'est un pistolet à bouchon. et de renfermer le tout dans ma poche. nous avons un collier à douches . avait hoché la tête plusieurs fois. l'usage du mouchoir me semblait être une superstition parentale. pour faire briller mes souliers. au seul mot de « brocanteur ».. Pour moi. mais l'idée de souffler du mucus dans cette étoffe délicate. il transformait l'instrument inutile en mille objets tout aussi inutiles.

au bord du trottoir. Et au retour. « J'ai besoin de toi. Ma mère. on lisait : BERGOUGNAS BOIS ET CHARBONS Mon père entra dans les brancards. me dit-il. prenez garde aux tramways ! » 60 . sur la ridelle. » Je regardai au loin cette rue qui montait vers le ciel par une pente de toboggan. me dit-il. nous serons chargés. pour en assurer l'équilibre. » Je pris place au beau milieu du plateau. lui dis-je. « Surtout. dit-elle. Mais je suis presque sûr qu'au retour. elle monte. « Mais papa. nous regardait partir. je vis une petite charrette à bras qu'il avait empruntée au voisin. la rue Tivoli ! — Oui. En grosses lettres noires. pour serrer la mécanique quand nous descendrons la rue Tivoli. Pour le moment. elle descendra. derrière la grille bombée de la fenêtre. installe-toi sur le charreton. à reculons.LA. Maintenant. elle monte.

devant une boutique noirâtre. et plusieurs fagots de morceaux de bois poli qui. et très sale. * * * Nous nous arrêtâmes au bout du boulevard de la Madeleine. Le tout fut arrimé avec des cordes. lança deux petites ruades et partit au galop vers l'aventure. des paillasses à moitié vides. deux tables. Le maître de ce commerce était très grand. très maigre. un bahut qui n'avait plus ses étagères. et des cheveux de troubadour sortaient d'un grand chapeau d'artiste. pour exprimer sa confiance. poussa un joyeux hennissement. selon le brocanteur. Le brocanteur nous aida à charger tout ce fourniment sur la charrette à bras. comme font les ânes au printemps. Il y avait aussi un petit canapé qui perdait ses entrailles comme un cheval de toréador. qui était encombré de meubles hétéroclites. qui avait laissé tomber une béquille. autour d'une très vieille pompe à incendie à laquelle était accroché un violon.Sur quoi mon père. une gargoulette qui représentait assez schématiquement un coq et divers ustensiles de ménage que la rouille appareillait. Il portait une barbe grise. et il fumait une pipe en terre. trois sommiers crevés. Elle commençait sur le trottoir. devaient permettre de reconstituer six chaises. Mon père lui avait déjà rendu visite et avait retenu quelques « meubles » : une commode. Son air était mélancolique. 61 .

hocha la tête avec un douloureux sourire. mais il n'avait pas de commode ! Rien que des coffres à clous d'or. et déclara : 62 . mais pas de la nôtre ! » Le brocanteur prit un air dégoûté et dit : « Vous aimez tellement le moderne ? — Ma foi. — Je vous remercie. Et puisque vous êtes honnête. dit le brocanteur. dit mon père. mais c'est beau. Je vous le dis parce que je suis honnête. vous me faites le tout à trente-cinq francs. c'est trop cher ! — C'est cher. le brocanteur regarda fixement mon père et dit : « Ça fait cinquante francs ! — Ho ho ! dit mon père. » Le vieillard parut attristé par cet aveu. « Je le crois volontiers. « Alors. Puis. La commode est d'époque !» Il montrait du doigt cette ruine vermoulue. ça ne m'étonnerait pas qu'il ait vu le roi Hérode en caleçons ! — Là. Elle est certainement d'une époque. C'est pour m'en servir. dit mon père. Après une sorte de méditation. dit mon père. je vous arrête. je n'achète pas ça pour un musée. et des espèces de cocottes en bois. ça ne vous fait rien de penser que ce meuble a peut-être vu la reine Marie-Antoinette en chemise de nuit ? — D'après son état. dit le brocanteur. dit-il. dit mon père.qu'un long usage avait rendu chevelues. et je vais vous apprendre une chose : le roi Hérode avait peut-être des caleçons. on fit les comptes. » Le brocanteur nous regarda tour à tour.

ce n'est plus possible ! s'écria le brocanteur. vous oseriez me les demander ? — Il faudrait bien ! Où voulez-vous que je les prenne ? Remarquez que si je ne devais que quarante francs. ça m'est impossible de le raccourcir. vous êtes jeune et frais.. dit mon père indigné. c'est cinquante francs ! — Bien. Vous êtes tombé dans ce coup-là : vous n'avez plus le droit d'en sortir. si vous lui deviez cent francs. je reconnais que vous n'avez pas eu de chance de venir aujourd'hui. Petit. quand vous l'aurez payé et que vous ne lui devrez plus rien. — Ah maintenant. détache les cordes ! » Le brocanteur me retint par le bras en criant : « Attendez ! » Puis il regarda mon père avec une tristesse indignée. » 63 . vous êtes droit comme un i. — Alors. et vous avez deux yeux superbes : tant qu'il y aura des bossus et des borgnes. parce que je dois cinquante francs à mon propriétaire qui vient encaisser à midi.« Ce n'est pas possible. ça serait trente. ne discutons plus : c'est cinquante francs . Si je devais trente. nous allons décharger ces débris. — Dans ce cas. et me dit : « Comme il est violent ! » Il s'avança vers lui. dit mon père. Dans ce cas. Mais nous pouvons peut-être allonger la marchandise.. dit mon père.. D'ailleurs. vous n'aurez pas le droit de vous plaindre.. secoua la tête. et parla solennellement : « Sur le prix. Il est onze heures juste. je ferais mieux de revenir demain. je vous demanderais quarante. et nous irons nous servir ailleurs. Mais quoi ! À chacun son destin ! Vous.

je vous donne en plus cette table de nuit en tôle entaillée.Il entra dans sa boutique : mon père me fit un clin d'œil triomphal et nous le suivîmes. que c'est le propre fusil d'Abd-el-Kader ? — Je n'affirme rien. et chuchota : « A et K. ajouta-t-il à voix basse. « Premièrement. nickelé par galvanoplastie. Vous ne direz pas que ce n'est pas Moderne ! Deuxièmement. et ce robinet col-de-cygne. mais à capsule. des miroirs lépreux. des casques. puisque vous aimez le Moderne. ce parapluie de berger (qui sera comme neuf si vous changez seulement la toile). je vous donne ce fusil arabe damasquiné. qui avaient l'air d'une poignée de virgules. 64 . dit mon père. Est-ce que ça va ? — C'est honnête. Avez-vous saisi ? — Vous allez m'affirmer. dit le brocanteur avec conviction. Mais on a vu plus fort ! ! À bon entendeur. salut ! Je vous donne en plus ce pare-étincelles en cuivre découpé. Et regardez. qui n'est pas un fusil à pierre. Il plongea son bras dans ce fouillis. Mais je voudrais aussi cette vieille cage à poules. dit mon père. dit-il. des pendules. des bêtes empaillées. les initiales (en lettres arabes) qui sont gravées sur la crosse ! » Il nous montra des signes. ce tam-tam de la Côte d'Ivoire — qui est une pièce de collection — et ce fer à repasser de tailleur. et en retira divers objets. Il y avait des remparts d'armoires. Admirez la longueur du canon ! On dirait une canne à pêche.

avec un salut de la tête. avec des clous de tapissier. dit-il. on avait fixé. Il le prit gravement. levant sa main droite qui nous présenta une paume noirâtre. Il portait à bout de bras un cadre fait de quatre vieilles solives si mal jointes qu'au moindre effort. comme nous finissions de glisser notre butin sous les cordes déjà tendues. disparut dans la citadelle d'armoires. qui pendait comme le drapeau de la misère. aux bords effilochés. triomphant. vous en verrez la farce. « À la vérité. Sur l'un de ces bois. et le petit dormira comme un pacha ! » Il croisa ses bras sur sa poitrine. il manque un second cadre tout pareil pour former un X avec celui-ci. pendant qu'il rallumait sa pipe. Nous lui fîmes de grands remerciements . » Mon père lui tendit un billet mauve de cinquante francs. puisque c'est vous. ce carré devenait losange. Enfin. Enfin. je reconnais qu'elle est vieille mais elle peut servir aussi bien qu'une neuve.— Hé hé ! dit le brocanteur. il en parut touché et. pencha doucement la tête sur le côté. et reparut. un rectangle de toile de jute. Avec quatre bouts de bois. il dit tout à coup : « J'ai bien envie de vous faire cadeau d'un lit pour le petit ! » Il entra dans son magasin. il s'écria : « Attendez ! J'ai encore une surprise pour vous ! » 65 . je vous la donne. et feignit de s'endormir avec un sourire béat.

et la retrouva plusieurs fois. tu ne vas pas rentrer toutes ces saletés dans la maison ? — Ces saletés. Nos travaux commencèrent par le vol. nous scellâmes. « Joseph. Avec cet outil. démarra brusquement et descendit à bonne allure le boulevard de la Madeleine. reliés par quatre vis à 66 . elle disparut aussitôt pour reparaître sur le seuil. Lorsque ma mère. Ma mère la chercha longtemps. Mais elle ne la reconnut jamais. reparu au bord du trottoir. dont je fus chargé. Laisse-nous seulement le temps d'y travailler ! Mes plans sont faits. tandis que le petit Paul accourait pour aider au déchargement. dans le mur de la cave. dit mon père. Mais mon père. digne de Robinson Crusoé. et je sais où je vais. où mon père avait décidé d'installer notre atelier. vit arriver ce chargement. que nous jugeâmes inutile d'aller chercher. dans un tiroir de la cuisine. vont être la base d'un mobilier rustique que tu ne te lasseras pas de regarder. brandissait à bout de bras un immense drapeau de la Croix-Rouge. qui nous attendait à la fenêtre. qui avait passé la bricole. tandis que le généreux vieillard.Et il rentra dans sa boutique en courant. deux bouts de fer. dit-elle selon l'usage. Nous transportâmes tout le matériel à la cave. d'une cuillère en fer battu. » Ma mère secoua la tête et soupira. car nous l'avions aplatie à coups de marteau pour en faire une truelle.

apaisé d'une goutte d'huile. — Naturellement. nous fîmes le classement de l'outillage. lui dit-il. Nous y installâmes un étau criard. et il se cache. Une scie. deux bouts de ficelle. car il croyait à la méchanceté active des outils pointus ou tranchants. mais également tordus par de précédentes extractions. dit mon père. des vis. Puis. surveille-les bien : ça nous fera gagner beaucoup de temps. « Tu vas nous être très utile. sur ce tabouret. J'admirai ces trésors. Mon père l'installa sur un tabouret de bois. et nous rapporta. un ciseau à bois. — Parce qu'ils ont peur des coups de marteau ! dit Paul. que le petit Paul n'osait pas toucher. il partit soudain en courant. un marteau. ces Machines. de petits ciseaux en celluloïd et un écrou qu'il avait trouvé dans la rue. » * * 67 * .. et faisait peu de différence entre une scie et un crocodile. il le comprend.. et qui fut ainsi promue au rang d'établi. Alors. une paire de tenailles.une flageolante table. un tournevis. tandis que Paul rougissait de fierté. un rabot. parce que les outils ont une grande malice : dès qu'on en cherche un. toi. dont ils assurèrent la stabilité. avec un beau sourire. et lui recommanda de n'en jamais descendre. Cependant il comprit bien que de grandes choses se préparaient . Nous accueillîmes ce complément d'outillage avec des cris d'enthousiasme et de reconnaissance. des clous de tailles différentes.

Chaque soir.. selon le rite établi. Il y avait tout. en compagnie de Paul. pour la contenir. je plongeais dans l'escalier de la cave. Cette corolle était assez large et. C'était un puzzle. Nous commençâmes par l'assemblage des chaises. nous rentrions à la maison en parlant de nos travaux et nous achetions en chemin de petites choses oubliées : de la colle de menuisier. Nous nous arrêtions souvent chez le brocanteur. dans cette boutique . Venus pour acheter un balai. le « verre » que les Anglais appellent excellemment « la cheminée ». nous repartions avec un cornet à piston. Il était éclairé par une lampe à pétrole : elle était en cuivre un peu cabossé. une râpe à bois. et montait sous un petit champignon de métal qui forçait la flamme à s'épanouir en corolle. me lavait les mains en grande hâte. pourtant.. devenu notre ami. ma mère. j'entrais en pleine féerie. des vis. et je trouvais mon père. ou une sagaie. je sortais de l'école avec lui . et d'autant plus difficile à résoudre que les barreaux 68 . nous dépouillait de ce butin. un pot de peinture. Après cette toilette médicale. dans « l'atelier ». on n'y trouvait jamais ce que l'on cherchait. à six heures. et il est vrai qu'elle donnait une vive lumière. c'est-à-dire que la mèche circulaire sortait d'un tube de cuivre. et portait un bec Matador. Là. car j'avais maintenant la permission de fouiller partout. en même temps qu'une violente odeur moderne. et brossait nos trophées à l'eau de Javel. avait à sa base un renflement du plus bel effet : mon père considérait cette lampe comme le dernier mot de la technique. Dès notre arrivée à la maison. celle-là même — au dire de notre ami — qui avait tué le prince Bonaparte.

n'entraient pas dans les trous des montants et qu'ils n'étaient pas tous de la même longueur. Nous allâmes revendiquer chez l'antiquaire, qui feignit d'abord de s'étonner, puis nous donna une botte de barreaux. Il tint à l'assortir d'un petit cadeau, sous la forme d'une paire d'étriers mexicains. À grand renfort de colle forte, dont je faisais fondre les galettes dans de l'eau tiède, les six chaises furent reconstituées, puis vernies. Avec de la ficelle épaisse, ma mère tissa les sièges. Par un raffinement imprévu, une triple cordelette rouge en cernait le bord. Mon père, les ayant rangées autour de la table de la salle à manger, les contempla longuement ; puis il déclara que ces meubles, ainsi attifés, valaient au moins cinq fois le prix qu'il les avait payés, et nous fit admirer, une fois de plus, les prodigieuses « affaires » qu'il savait découvrir chez les brocanteurs. Ce fut ensuite le tour de la commode, dont les tiroirs étaient si fortement coincés qu'il fallut démonter tout le meuble, et user longuement du rabot. Ces travaux qui ne durèrent pas plus de trois mois, occupent cependant, dans ma mémoire, une place considérable, car c'est à la lumière du bec Matador que j'ai découvert l'intelligence de mes mains, et la prodigieuse efficacité des plus simples outils. * * 69 *

Un beau jeudi matin, nous pûmes installer, le long du corridor de l'immeuble, le mobilier des grandes vacances. L'oncle Jules avait été convoqué, à titre d'admirateur probable, et notre ami le brocanteur était venu en expert. L'oncle admira, le brocanteur expertisa. Il loua les tenons, il approuva les mortaises, et trouva les collages parfaits. Puis comme l'ensemble ne ressemblait à rien, il déclara que c'était du « rustique provençal », ce qui fut doctoralement approuvé par l'oncle Jules. Ma mère était émerveillée par la beauté de ces meubles, et selon la prophétie de mon père, elle ne pouvait se lasser de les regarder. Elle admira surtout un petit guéridon, revêtu par mes soins de trois couches de « vernis acajou ». Il était vraiment beau à voir, mais il valait mieux le regarder que le toucher, car en posant les mains à plat sur la tablette, on pouvait le soulever et le transporter ailleurs, comme font les médiums. Je crois que tout le monde s'aperçut de cet inconvénient, mais personne n'en dit un seul mot qui eût gâté le triomphe de notre exposition. J'eus d'ailleurs le plaisir de constater plus tard qu'une petite erreur peut avoir de grands avantages, car ce guéridon, placé dans un coin bien éclairé, comme un meuble de prix, attrapa tant de mouches qu'il assura le silence et l'hygiène de la salle à manger des vacances, tout au moins pendant la première année. Enfin, au moment de partir, le généreux expert ouvrit une vieille valise qu'il avait apportée. Il en tira une gigantesque pipe, dont le fourneau, sculpté dans une racine, était aussi gros 70

que ma tête, et il l'offrit à mon père « à titre de curiosité ». Puis, il fit présent à ma mère d'un collier de coquillages qu'avait porté la reine Ranavalo et, s'excusant de n'avoir pas prévu la présence de l'oncle Jules — « qui ne perdrait rien pour attendre » —, il prit congé avec des façons de grand seigneur.

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LA première quinzaine de juillet fut bien longue. Les meubles attendaient dans le couloir, et nous attendions à l'école, où nous ne faisions pas grand-chose. Les maîtres nous lisaient des contes d'Andersen ou d'Alphonse Daudet, puis nous allions jouer dans la cour pendant la plus grande partie de la journée. Mais nous poursuivions sans conviction ces jeux d'écoliers, tout à coup rapetisses et désenchantés par l'approche, lente mais sûre, des jeux éternels des grandes vacances. Je me répétais sans cesse quelques mots magiques : la « villa », les « pinèdes », les « collines », les « cigales ». Il y en avait bien quelques-unes au bout des platanes scolaires. Mais je n'en avais jamais vu de près, tandis que mon père m'en avait promis des milliers, et presque toujours à portée de la main... C'est pourquoi, écoutant les chanteuses égarées qui nous narguaient, invisibles dans les hauts feuillages, je pensais — sans la moindre poésie — « Toi, ma vieille, quand nous serons dans les collines, je te mettrai la paille au cul ! » Telle est la gentillesse des « petits anges » de huit ans.

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au prix de sept francs cinquante. qui s'appelait François. il n'était pas possible de louer une voiture importante. si bien que jusqu'à mon réveil. Augustine aura une petite place sur le chariot. En remontant chez lui. déclara d'abord qu'à cause de l'état des chemins. Cet arrangement enchanta mon père. 73 . qui transporterait ses propres meubles. je tirai des coups de fusil sur des mille-pattes. Ce François venait deux fois par semaine vendre ses fruits au marché de Marseille. puis mon père parla des insectes. Pour nous. son fils et lui-même. et la conversation. Ce fut un dîner-conférence. l'oncle Jules et la tante Rose vinrent dîner à la maison. vous prendrez le tramway jusqu'à La Barasse. qui se flattait d'être un organisateur. pour la préparation du grand départ. mais Paul demanda : « Et nous. qui devait avoir lieu le lendemain. qui dura jusqu'à onze heures. et les trois hommes suivront à pied. ainsi que sa femme. il avait trouvé un paysan. dit l'Organisateur. avec le paysan. devint absolument féerique. et de là. qui aurait d'ailleurs coûté une fortune. » Les trois hommes acceptèrent cette idée avec joie. vous rejoindrez votre paysan pedibus cum jambis.Un soir. des sauterelles et des scorpions. — peut-être même vingt francs ! Il avait donc loué deux voitures : un petit camion de déménagement. L'oncle Jules. nous monterons sur la charrette ? — Vous. car l'oncle Jules parla de chasse. Cette somme comprenait la puissance d'un déménageur qui serait à notre service toute la journée. et dont la ferme était à quelques centaines de mètres de la villa. il transporterait notre mobilier au prix raisonnable de quatre francs.

et nous courions sans cesse à la fenêtre. Quant à la petite sœur. Il parut enfin. car à midi il n'était pas encore arrivé. qui ouvrait de grands yeux noirs sous un bonnet bleu. nous étions prêts. dans la maison déjà morte. Le paysan nous avait prévenus : l'heure de notre départ ne dépendait point de son zèle. et nos espadrilles à semelles de corde. avec deux grandes poches plaquées. Ces vêtements étaient l'ouvrage de ma mère : on avait acheté dans un grand magasin nos casquettes à longue visière. Mon père portait un veston à martingale. et chemises à manches courtes. dès huit heures. Nous déjeunâmes donc. tandis que ma mère était jeune et belle dans une robe blanche à petites fleurs rouges. mais ornées de cravates bleues. * * * 74 . elle paraissait inquiète parce qu'elle avait compris (comme font les chats) que nous allions quitter la maison. et une casquette bleu marine. blanches. et déjà revêtus du costume des vacances : culottes de toile écrue. pour guetter l'arrivée du messager des vacances. qu'elle avait merveilleusement réussie. mais de la vitesse d'écoulement de ses abricots.Le lendemain matin. de saucisson et de viande froide. Elle ne fut pas très rapide ce jour-là.

d'une laine épaisse. feutrée par la crasse. Les roues très hautes avaient un jeu latéral considérable : quand elles arrivaient à bout de jeu. de belles dents blanches brillaient dans un visage d'empereur romain. en provençal : « Cette fois-ci. c'est-à-dire à chaque tour. il riait et faisait claquer une longue lanière au bout d'un manche de jonc tressé.C'était une charrette bleue. il s'écria. c'est-à-dire qu'il y entassa le mobilier en pyramide. Alors. mais un gilet tricoté. d'un bleu délavé. Aidé de mon père. Sur la tête. qui laissait transparaître les fibres du bois. les sabots du mulet faisaient sauter des étincelles.. cordelettes et ficelles. Les cercles de fer tressautaient sur les pavés. et grandement gêné par les efforts du petit Paul (qui s'accrochait aux plus gros meubles en prétendant les transporter). Le paysan qui le conduisait n'avait ni veste ni blouse. Il parlait provençal. à la visière ramollie. et jeta sur le tout une bâche trouée. les brancards gémissaient. Cependant. 75 .. accompagnées de violentes saccades sur le mors du peu sensible animal.. nous y sommes ! » et il alla prendre la bride du mulet.. le paysan chargea la charrette. il y avait un choc tintant. qu'il fit démarrer au moyen de plusieurs injures blessantes. C'était le chariot de l'aventure et de l'espoir. Il en assura ensuite l'équilibre par un treillis de cordes. une casquette informe.

en utilisant les cahots et les coups de frein. auquel s'ajoutait un grand mystère. le prodigieux véhicule s'élança vers l'avenir. les rails luisants s'avancèrent vertigineusement vers moi. nous étions debout — ô merveille ! -sur la plate-forme avant. Là. à cause de tous les secrets qu'il savait. Alors. le vent de la vitesse souleva la visière de ma casquette. jusqu'au boulevard Mérentié. au tremblement cliquetant de ses vitres. patiemment. le nez en avant. abandonnant Paul à son triste sort : coincé entre les hautes jambes de deux gendarmes. cet orgueil triomphal d'être un petit d'homme. 76 . et avec de longs cris aigus dans les courbes. nous quittâmes le paysan. lançait et refrénait tour à tour les élans du monstre. et bourdonna dans le pavillon de mes oreilles : nous dépassâmes en deux secondes un cheval lancé au galop. et nous allâmes prendre le tramway. ses mains posées sur deux manivelles. sur les fesses d'une dame énorme. car une plaque émaillée défendait à quiconque de lui parler.Nous suivîmes nos biens meubles. sur les machines les plus modernes. qui oscillait dangereusement. Dans un brillant tintamarre de ferrailles. Je voyais le dos du « wattman ». Comme nous n'avions pu trouver une place sur les banquettes. comme un char funéraire. avec une tranquillité souveraine. Je fus séduit par ce personnage tout-puissant. vainqueur de l'espace et du temps. Je n'ai jamais retrouvé. je me glissai entre mes voisins. qui. les cahots de la voiture le lançaient. Lentement. et j'arrivai enfin près de lui.

la bouche ouverte. au bord desquelles se penchaient vers nous de larges feuilles de figuier. buvaient le soleil. comme ces voleurs qui laissent leur veston entre les mains de la police. Il se promenait entre deux murailles de pierres cuites par le soleil. et sur le mur couleur de miel. Au bout d'une petite heure de marche. mais il ne rapporta que des queues frétillantes. Au pied des murs. qui fuyait la ville entre deux bistros : nous y entrâmes d'un bon pas. nous guida jusqu'à l'embouchure d'une petite route poudreuse. il y avait un banc de pierre. Mon père qui avait déplié un plan. qui nous rapprochait des collines. elles se font une autre queue en quelques jours. des buissons de clématites.. Ma mère y fut installée et mon père déplia son plan : 77 . des larmeuses immobiles. Il était bien joli ce chemin de Provence. Paul leur fit aussitôt la chasse. et des oliviers centenaires. parfaitement vide : mais dans le creux de l'un des quarts de cercle. D'ailleurs.Mais ce bolide de fer et d'acier. Notre père nous expliqua que ces charmantes bestioles les abandonnent volontiers. en vue d'une nouvelle fuite. derrière notre Joseph qui portait la petite sœur sur son cou. une bordure d'herbes folles et de ronces prouvait que le zèle du cantonnier était moins large que le chemin. C'étaient de petits lézards gris. J'entendais chanter les cigales. ne nous y conduisait pas : il fallut le quitter dans l'extrême banlieue de Marseille. en un lieu nommé La Barasse. qui avaient le brillant de la plombagine. et il continua sa course folle vers Aubagne. à travers une sorte de place ronde.. notre chemin en coupa un autre.

Mais à cause de quelques grands propriétaires. Voici. que le chemin n'a pu traverser. C'est pourquoi.. À vol d'oiseau. l'endroit où nous avons quitte le tramway. le long des murs entre lesquels nous étions forcés de rouler comme les billes des jeux de patience.. dis-je. mais ma mère l'en dissuada. par quelques paroles pathétiques qui lui mirent les larmes aux yeux : il remplaça donc ce jeu 78 .« Voilà.. notre villa.. » Je regardai avec étonnement le trait double qui figurait notre chemin : il faisait un détour immense. à moins que nous ne soyons obligés de l'attendre. Nous marchâmes encore une heure. Paul allait recommencer la chasse aux queues des larmeuses. Voilà l'endroit où nous sommes en ce moment. en montrant un point sur la carte. dit ma mère. il va falloir en faire neuf. d'avoir fait une route aussi tordue ! — Ce ne sont pas les cantonniers qui sont fous. je demandai encore quelques minutes de grâce. et qui s'étendent derrière ces murs. elle est à quatre kilomètres de La Barasse. et voilà le carrefour des Quatre-Saisons où notre déménageur nous attend. — C'est beaucoup pour les enfants ». dit-il. dit mon père. — Pourquoi ? demanda ma mère. Mais moi je pensais que c'était beaucoup pour elle... lorsque mon père se leva pour repartir. en prétextant une douleur dans la cheville. dit-il. « Les cantonniers sont fous.. c'est notre société qui est absurde. — Parce que cet immense détour nous est imposé par quatre ou cinq grandes propriétés..

tout au moins pendant les vacances. qu'il écrasait entre deux pierres.. dit-elle. s'allongeaient d'immenses barres de fer. Dans l'herbe. dit mon père. « Nous sommes presque au rendez-vous. ceux qui sont en haut descendent jusqu'en bas. que j'interprétais à ma façon. 79 . car il eût fait en trois semaines le bonheur de l'humanité. tous les châteaux seraient des hôpitaux. toutes rouillées. Révolution. parce que ça veut dire un tour complet. ce sont ceux des Quatre-Saisons ! Et regardez ! dit-il soudain en montrant l'herbe épaisse qui habillait le pied du mur. c'est un mot mal choisi. mais qui n'était pas mieux entretenue. et tout recommence. et tous les chemins tracés au cordeau. dans la société future. tous les murs seraient abattus. « Alors. voilà une belle promesse ! » r.. mon père expliquait à ma mère que. Cependant. Par conséquent. et je me demandais pourquoi le président de la République n'avait jamais pensé à l'appeler. « Qu'est-ce que c'est ? demandai-je. Ces murs injustes n'ont pas été faits sous l'Ancien Régime : non seulement notre République les tolère. tu veux recommencer la révolution ? — Ce n'est pas une révolution qu'il faut faire.cruel par la capture de petites sauterelles. mais c'est elle qui les a construits ! » J'adorais ces conférences politico-sociales de mon père. Notre chemin déboucha tout à coup sur une route beaucoup plus large. Ces platanes que tu vois là-bas. mais ensuite ils remontent à leur place primitive.

Une eau brillante. C'était. qui sortait de quatre tubes coudés. ma mère ouvrit le paquet du goûter. derrière une haute fontaine de rocaille moussue. et l'orange longtemps bercée sur les balancelles espagnoles. mais la végétation qui les recouvrait prouvait que les constructeurs de la ligne ne voyaient pas l'urgence de son installation. le tendre saucisson marbré de blanc (où je cherchais d'abord le grain de poivre. comme la fève du gâteau des Rois). soucieuse : « Joseph. une petite maison cachée sous deux grands platanes. dont le charme faisait justement le danger. ma mère disait. Il devait faire bon. * * * Nous allâmes donc nous asseoir sur le parapet qui bordait la route . murmurait à l'ombre une chanson fraîche.— Des rails ! dit mon père. Il nous reste au moins une heure de marche ! 80 . à la bifurcation de la route. Cependant. devant les petites tables vertes : mais nous n'entrâmes pas dans cet « assommoir ».. sous les arceaux de ses platanes. Les rails de la nouvelle ligne de tramway ! Il ne reste plus qu'à les mettre en place ! » Il y en avait tout le long de la route . et nous commençâmes à dévorer le pain craquant et doré d'autrefois. c'est bien loin ! — Et nous n'y sommes pas encore ! dit joyeuse ment mon père. Nous arrivâmes devant le bar rustique des Quatre-Saisons..

Pâques et les grandes vacances : en tout trois fois par an ! Et puis. tandis que s'annonçait au loin le sourd grondement d'un tramway. Paul poussa un cri de joie et courut à la rencontre du mulet : le paysan le prit par les hanches et le mit à califourchon sur l'encolure de l'animal.— Aujourd'hui. » À ces mots. C'est ainsi qu'il vint à notre hauteur : cramponné au collier. Ce sera une promenade un peu longue mais tout de même une promenade hygiénique ! De plus. tu ne porteras rien..... Je vais en parler au frère de Michel. ce n'est pas la puissante machine que je vis arriver. Toutefois. tu as vu ces rails. et s'encastrer dans les pavés. c'est-à-dire à six cents mètres d'ici : il ne restera pas une heure de marche. qui est journaliste : il est inadmissible qu'on les laisse se rouiller si longtemps. nous n'avons pas de paquets. Je te parie qu'avant six mois. je vis jaillir les rails de l'herbe.. — On les montera.. nous partirons le matin de bonne heure. Et ensuite. dit mon père. il avait 81 . — Bien sûr ! dit mon père. nous ne pourrons venir que pour la Noël. Puis nous nous arrêterons encore une fois. à mi-chemin. et nous déjeunerons sur l'herbe. dit Paul. nous sommes trois hommes. ivre de fierté et de peur. — Maman. levant la tête. mais quand il faudra monter des provisions. le tramway nous déposera à La Croix. mais la branlante pyramide de notre déménagement. Toi. pour goûter.

et que nous poussions un peu la charrette. nous découvrîmes tout à coup un petit village. on va installer Madame. je suivais en dansant l'équipage. Paul. « Voilà le village de La Treille ! » dit mon père. s'était arrêté. au rythme des pas du mulet. planté en haut d'une colline. se balançait gracieusement d'avant en arrière. 82 . de lui-même. grimpé sur le parapet. Mais après vingt minutes de marche. une honteuse jalousie me dévorait. à droite et à gauche. et se mit en marche auprès d'elles. L'horizon devant nous était caché par les hautes futaies couronnées de feuillages qui bordaient les lacets du chemin. a mi-chemin entre la joie et la panique. que les Provençaux appellent des « barres ». Cependant. mais triomphal. plaça dans ses bras la petite sœur. non seulement rassuré. à la naissance du brancard . » Le mulet. et je contenais difficilement une envie brûlante de sauter en croupe derrière lui. dit le paysan. Nous étions au pied d'une montée abrupte. La charrette s'arrêta. tandis que. mon père y posa ma mère. les jambes pendantes. et le paysan nous dit : « Maintenant. « Ici. et ma mère sauta sur le sol poudreux. qu'il étala sur le plateau du véhicule. il faudrait que Madame descende.un petit sourire. par deux à-pics de roches. dont la bouche était entourée par des festons de chocolat. » Il plia en quatre un sac. entre deux vallons : le paysage était fermé.

Il en tendit un a ma mère surprise. sans lever la tête. mais comme pour lui donner le signal de l'effort : tout l'équipage s'ébranla. vous poserez celle-là par terre. et avec le manche ! » Puis il cracha dans ses mains. tu frapperas le mulet. entre deux halètements. Quand je vous le dirai. dit-il. et en sortit deux gros coins de bois. — Sur les fesses ? — De partout. qui suivait la roue. puis me cria : « Pico ! pico ! » et il poussa de toutes ses forces. Paul l'imita. Mais j'eus une revanche éclatante. avec une aisance 83 . Mon père prit de lui-même la même posture. non pas méchamment. il s'arc-bouta contre l'arrière du chariot : son corps était presque horizontal. posa prestement le coin de bois sous la jante de fer . et prit la grosse cale dans ses petites mains. et je fus profondément vexé par cette nouvelle violation du droit d'aînesse. cria : « La cale ! la cale ! » Ma mère. je mettrai l'autre ! » Sa proposition fut acceptée. Alors le paysan hurla quelques injures graves à l'adresse du mulet. et dit : « Toi. dit Paul. » Elle parut heureuse de collaborer à une entreprise d'hommes.Le paysan détrôna Paul. « C'est des cales. il ouvrit une sorte de tiroir. car le paysan me tendit son fouet. et parcourut une trentaine de mètres . alors le paysan. un très gros fouet de roulier. derrière la roue de ce côté. et les deux bras en avant. puis sous le ventre du chariot. rentra la tête dans ses épaules. Je frappai la bête. « Et moi.

dit le paysan. Paul hurla : « Non ! non ! Je ne veux pas ! » Et comme mon père allait s'attendrir sur la bonté du petit bonhomme. nous pourrions peut-être attendre un peu : je crois qu'il a dit ça pour rire ! — Même pour rire. « Tu pourras les mettre quand même. — Mais. et moi je ne veux pas ! — Monsieur. pour un repos de cinq minutes. me crever les yeux. Paul montra du doigt le paysan surpris et cria : « Il faut lui crever les yeux ! — Ho ho ! dit François indigné. à moi ? Qu'est-ce que c'est que ce sauvage ? Je crois qu'il vaudrait mieux l'enfermer dans le tiroir ! » Il fit mine de l'ouvrir : Paul courut s'agripper aux pantalons paternels. dit ma mère. de loin. Le paysan le mit à profit pour me dire qu'il fallait frapper beaucoup plus fort. dit Paul. alors on n'y voit 84 . si en plus on met des lunettes noires.remarquable. dit François. de vouloir crever les yeux aux gens : on finit par se faire enfermer dans les tiroirs. « Voilà ce que c'est. et le véhicule s'immobilisa. et de préférence sous le ventre . dit gravement mon père. ce n'est pas des choses à dire ! Me crever les yeux ! Et juste le jour que je me suis acheté une paire de lunettes pour le soleil ! » Il sortit en effet de sa poche un pince-nez à verres noirs qu'un camelot vendait quatre sous au marché. malheureux. quand on a les yeux crevés. — Ce n'est pas vrai ! hurla Paul.

et deux acacias : partis à la rencontre du soleil. pas trop fort. C'était une conque de pierre vive. la fontaine parlait toute seule. Quoique plutôt maigre. aussi gros 85 . Un paysan passa. pour atteindre la place du village. et la bête but longuement... carogne » et l'accusait de se nourrir d'excréments. Mais on n'y rencontrait qu'une petite traverse. d'où sortait le tuyau de cuivre. autour d'une stèle carrée. tandis que le paysan l'appelait : « carcan. Allons-y ! » Chacun reprit sa place. Je frappai le mulet sous le ventre. qui n'avait que dix mètres de long et qui avait encore trouvé le moyen de faire un crochet à deux angles droits.plus du tout ! Enfin. ils essayaient de dépasser le clocher. au tronc creusé de profondes crevasses. Je dirais : la rue principale. Ayant dételé le mulet (car la charrette n'aurait pu le suivre). dont les tuiles rougeâtres étaient d'une longueur antique. accrochée comme une bobèche. mais en hurlant des ordres dans ses oreilles. c'était la rue. Sous un feutre raidi par la crasse. s'il y en avait eu une autre. la placette était ombragée par un très vieux mûrier. Au milieu de la place. il était énorme. François le conduisit à la conque. À droite. qui avait bien dix mètres de haut. Par un suprême effort. je ne dis plus rien. pour cette fois. deux sourcils roux. nous atteignîmes le village. Plus petite qu'une cour d'école. ou plutôt le hameau. De très petites fenêtres perçaient les murs épais. tout en battant ses flancs de sa queue. Il y avait à gauche une esplanade bordée de platanes et soutenue par un mur penché en arrière.

pour finir. il cracha. dit mon père. Puis. le regard baissé. C'est sa façon à lui d'être propre. — Ils ne sont pas tous comme ça. En passant près du mulet. Une large moustache rousse cachait sa bouche. « En voilà un qui n'est guère sympathique. mais ne dit rien d'autre. dit le paysan. mit son rectum à l'envers. » 86 . » Cette raison lui paraissant assez claire. mais mon père me rassura : « Il fait ça par hygiène. me dit-il. qui laissa tomber quelques brioches et. sous la forme d'une tomate. Celui-là me veut du mal. Je crus qu'il allait en mourir. il s'éloigna en se balançant. Ses petits yeux noirs brillaient au fond d'un tunnel. il entraîna le mulet.que des épis de seigle. et ses joues étaient couvertes d'une barbe de huit jours. parce que c'est mon frère.

LE mulet fut remis entre les brancards. » À sa droite brillait un pic bleuté. dans le soleil couchant. Autour de nous. Le paysan nous montra les sommets qui soutenaient le ciel au fond du paysage. et savaient que la mort viendrait avec le soir. immobile. montait la rumeur cuivrée des cigales. et de toutes parts. Un grand oiseau noir. et nous sortîmes du village : alors commença la féerie et je sentis naître un amour qui devait durer toute ma vie. qui s'élargissaient en descendant. marquait le milieu du ciel. séparées par des vallons. dit-il. des croupes de collines plus basses accompagnaient notre chemin. un gros piton blanc étincelait au bout d'un énorme cône rougeâtre. un peu plus haut que le premier. Un immense paysage en demi-cercle montait devant moi jusqu'au ciel : de noires pinèdes. « Çui-là. Elles étaient pressées de vivre. allaient mourir comme des vagues au pied de trois sommets rocheux. À gauche. Il était fait de trois terrasses concentriques. c'est Tête-Rouge. comme les trois volants de la pèlerine de fourrure de Mlle Guimard. comme d'une mer de musique. 87 . qui serpentait sur une crête entre deux vallons.

Et comme il avait déjà de la conversation. qui dominait tout le paysage. Au fond. Est-ce que je suis d'ici ? — Un peu. » — Qu'est-ce que ça veut dire ? demanda mon père. qui ne me parut pas décisive. mais guère. « Ça. dit le paysan. puis le noble L paysage avec une tendresse nouvelle. et moi aussi. je suis né à Saint-Loup. — Mais quelle est l'origine de ces mots ? — L'origine. » Je regardai ma famille avec fierté. dit Paul inquiet. pas même un cabanon... portant sur son épaule le troisième piton de roches. il me dit à voix basse : « C'est un couillon ! » On ne voyait pas de hameau.« Çui-là. dit le paysan. — Moi. » Paul. à droite. mais personne ne sait pourquoi. juste au pied. il ajouta : « On lui dit aussi le Tube. se replia derrière moi. Puis pendant que nous admirions cette masse. tu es d'ici. — Ça veut dire que ça s'appelle le Tube. Un peu. Vous aussi. Le chemin n'était plus que deux ornières poudreuses 88 . » Pour abréger cette savante explication. je suis né à Aubagne. Aubagne est de l'autre côté. c'est qu'il a deux noms. c'est Garlaban. dit le paysan. « Et moi. mais beaucoup plus loin. une pente finissait dans le ciel. qui répondit par une pétarade. ou bien le Taoumé. pas une ferme. penché en arrière. — Alors. il fit claquer son fouet aux oreilles du mulet. dis-je. c'est le Taoumé. vexé. vous avez deux noms.

« Que fais-tu ? » dit-elle surprise. en retrait les uns sur les autres. à l'arrière du véhicule. 89 . Elle avait la forme d'un vaisseau de guerre à trois ponts. « Çui-là. qui ne sont pas plus hauts qu'une table. de beaux pins dominaient une épaisse broussaille de chênes kermès. je gardai modestement le silence. ce que je savais de très bonne source . que l'on avait glissée sous les cordes. Le bon Dieu a besoin qu'on lui fasse comprendre. le dimanche ? — Ça dépend. et demanda : « Ils sont très calotins. jusqu'à tant qu'il pleuve. » Je fus tenté de lui révéler que Dieu n'existait pas. je rejoignis la charrette et réussis à en tirer la petite valise. Au-delà du vallon se dressait une colline allongée. qui caressaient le ventre du mulet. Sans mot dire. Je m'aperçus soudain que ma mère ne marchait pas très facilement. si clairement « obscurantiste ». séparées par des à-pics de roches blanches. Quand nous avons la sécheresse. mais comme mon père se taisait. dans le pays ? — Un peu. Sur la pente qui plongeait à droite. — Vous allez à la messe. dit le paysan. comme ces nains qui ont une tête d'homme. c'est les barres de Saint-Esprit.séparées par une crête d'herbes folles. mon père fronça un sourcil laïque. » À ce nom. mais qui portent de vrais glands de chêne. dit le paysan. moi je n'y vais pas. à cause des talons « Louis XV » de ses bottines à boutons... Elle portait trois longues pinèdes.

sous les yeux de Paul. dit le paysan. jusqu'au fond d'un vallon verdoyant. on ne peut pas s'arrêter ici ! — Pourquoi ? Nous les rattraperons ! » Assise sur un rocher au bord de la route. » 90 . par d'étroites terrasses. et nous approchions des pinèdes. Elle nous prit par la main et. Comme elle était petite maintenant ! Elle avait l'air d'avoir quinze ans. On lui dit "Le Vala" ou bien "Le Ruisseau". — Ho ho ! dit mon père charmé. il y a un ruisseau ! » Le paysan se tourna à son tour. pour s'assurer que personne n'avait pu voir les bas maternels. au fond du vallon. Et un beau ruisseau ! » Mon père se tourna vers nous : « Mes enfants. qui lui parut assez audacieuse du point de vue de la pudeur. le coteau descendait. bien entendu. ses joues étaient roses. car il regarda de tous côtés. et j'en tirai ses espadrilles. et je vis avec plaisir que ses mollets paraissaient plus gros. venu assister à l'opération. et dit : « Gros bêta.. et ajouta : « Quand il pleut. elle changea de chaussures. Elles n'étaient pas plus grandes que les miennes.Je posai la valise à terre. il y a un ruisseau ? — Bien sûr. au pas de course. À gauche. nous rejoignîmes la charrette où je replaçai le précieux bagage. Le chemin montait toujours. Le paysan disait à mon père : « Çui-là aussi. Elle me fit un merveilleux sourire de tendresse.. il a deux noms.

pour annoncer au petit écolier le parfum futur de Virgile. C'est là que je vis pour la première fois des touffes d'un vert sombre qui émergeaient de cette baouco et qui figuraient des oliviers en miniature. je courus toucher leurs petites feuilles. une odeur sombre et soutenue. Je quittai le chemin. plantés en rond. la terre était inculte. elle est vivace et vigoureuse. et couverte d'une herbe jaune et brune dont le paysan nous apprit que c'était de la « baouco ». Entre eux. et je rejoignis la charrette en les tenant sous mes narines. mais c'est là son teint naturel. C'était une odeur inconnue. Un parfum puissant s'éleva comme un nuage. et m'enveloppa tout entier. On aurait dit du foin séché. C'était le thym. qui pousse au gravier des garrigues : ces quelques plantes étaient descendues à ma rencontre. elle fait un effort et verdit faiblement.Les terrasses de ce Vala étaient couvertes d'oliviers à quatre ou cinq troncs. Je ne savais pas les noms de ces arbres. Au printemps. pour participer à l'allégresse générale. « Qu'est-ce que c'est ? » dit ma mère. et des abricotiers luisants. Il y avait aussi des amandiers d'un vert tendre. comme toutes les plantes qui ne servent à rien. 91 . mais je les aimai aussitôt. J'en arrachai quelques brindilles. qui s'épanouit dans ma tête et pénétra jusqu'à mon cœur. Mais malgré cette pauvre mine. Ils se penchaient un peu en arrière pour avoir la place d'épanouir leurs feuillages qui formaient un seul bouquet.

et hochant la tête à chaque coup de collier. vibrantes d'indignation. je flairais les brindilles sacrées. arrachait au passage des branches d'olivier. respira profondément : « C'est du thym frais.. et j'avais honte. — Du thym ? dit François avec un certain mépris. Grâce à une volée de coups de trique. Il y eut une dernière côte. du romarin.. très intéressée. En regardant en arrière. — Qu'est-ce que c'est ? — C'est comme une espèce de thym. dit-elle. Ma mère écoutait. on voyait la longue vallée de l'Huveaune. le mulet.Elle les prit. sous un dos en arc de cercle qui se détendait brusquement. qui allait jusqu'à la mer brillante. tira par saccades la brinquebalante charrette dont le chargement. ou bien « le hacher finfinfin ». Il fallait en « bourrer le ventre de la lièvre ». avec « un gros bout de lard gras ». avec une pierre. et des volées de cigales fuyaient. Le chemin montait toujours. Moi. et en même temps c'est une espèce de menthe. balancé comme la tige d'un métronome. Mais ça ne peut pas se dire : je vous en ferai voir ! » Il parla ensuite de la marjolaine. sous une traînée vaporeuse. franchissant de temps à autre un petit plateau. Mais il 92 . de la sauge. du fenouil. On fera des civets merveilleux. sur le tronc des amandiers. Il vaut bien mieux le pèbre d'aï. Paul trottait de tous côtés : il frappait. aussi rude que la première.

pour laisser souffler le mulet martyrisé. je l'avais vue dans tous mes rêves. le petit Paul dansait en riant aux éclats. je courus porter cette consolation. sur le coteau d'en face. à demi cachée par un grand figuier. élargissant ses côtes maigres qui avaient l'air de cerceaux dans un sac. À mon père. Nous rejoignîmes l'équipage. Alors mon père nous montra — de la main gauche. « Voilà. Tandis que ma mère tâchait de conjurer la montée d'une bosse en pressant sur l'ecchymose une pièce de deux sous. qui mariaient leurs branches folles audessus de broussailles enchevêtrées : mais cette forêt vierge en miniature. Voilà la Bastide-Neuve. et je constatai avec plaisir que sa longue rupture en biseau promettait une réparation facile.s'en trouva une plus forte que le pied de la table. Pour moi. 93 . je m'élançai en criant de bonheur. avait au moins cent mètres de large. et. je ramassai le pied coupable. suivi de Paul. car il frottait toujours son crâne endolori — une petite maison. arrêté dans un bosquet en haut de la côte. et des fils de bave transparente pendaient de sa longue babine de caoutchouc. qui faisait la grimace sous la pressante effigie de Napoléon III. Il soufflait en effet à grand bruit. Je ne pus y distinguer rien d'autre qu'une petite forêt d'oliviers et d'amandiers. Voilà l'asile des vacances : le jardin qui est à gauche est aussi à nous ! » Ce jardin. dit-il. entouré d'un grillage rouillé. qui tomba sur la tête résonnante de mon père stupéfait.

Ma tante Rose. dit-il. et roulait les r comme une crécelle. dit l'oncle. et surtout aux 94 . et une troisième encore à demi pleine de vin rouge. les manches retroussées. installée sur la terrasse dans un fauteuil d'osier. vous aviez de quoi nous attendre ! — et il montra du doigt les trois bouteilles. et beaucoup plus gai que jamais : il parlait d'une voix forte. un petit camion était arrêté. Joseph ! s'écria-t-il avec une joie surprenante. L'oncle Jules était assez rouge. c'est-à-dire qu'il les faisait basculer du bord de la voiture sur le vaste dos d'un déménageur. finissait le déchargement de ses meubles. vous saurez que le vin est un aliment indispensable aux travailleurs de force.ENTRE le grand figuier de la terrasse et la maison. et ses deux chevaux croquaient de l'avoine dans des sacs pendus à leurs joues. Sur la table ronde en fer. Vous voilà enfin ! Je commençais à me demander si vous n'aviez pas fait naufrage en route ! » Mon père le regarda assez froidement : « En tout cas. qui traduisait son enthousiasme en remuant ses doigts de pied. donnait son biberon au cousin Pierre. il y avait deux bouteilles vides. L'oncle Jules. « Ah ! vous voilà. — Mon cher ami. en bras de chemise.

vous serez bien aise d'en siffler un gobelet ! — Mon cher Jules. et je ne suis pas assez habitué à ce poison pour en supporter une dose dont l'injection sous-cutanée suffirait à tuer trois chiens de bonne taille. Ma mère se détourna pour rire. et la pression de la table de nuit fit jaillir de sa vaste bedaine une éructation tonitruante.déménageurs. deux chaises sous l'autre. Voyez d'ailleurs dans quel état l'Alcool a mis cet homme ! » Il montra le déménageur.. et ma tante Rose pouffa. pour faire honneur à votre production. vous-même.. mais pour moi. Mais saperlipopette. et s'approchait en titubant de la voiture.. a-t-on idée !. dit mon père. Mais je n'en "sifflerai pas un gobelet". Vous voyez bien que cette porte est trop étroite pour que. Il prit une table de nuit sous un bras. Au lieu de porter secours à ce malheureux (dont j'imaginais le foie). dans les spasmes de l'agonie. les yeux rougis et l'haleine courte.. Un gobelet de ce vin-là contient probablement cinq centilitres d'alcool pur. et tenta de franchir la porte d'un grand élan. qui suçotait sa tombante moustache. quand vous aurez fini de décharger vos meubles.. en disant : « A-t-on idée. Mais il resta coincé entre deux craquements. Paul était au comble de la joie. l'oncle Jules se fâcha tout rouge. et celui-ci vient de chez moi ! D'ailleurs. j'en boirai peut-être deux doigts. Je veux dire le vin naturel.. je ne riais pas : je m'attendais à le voir tomber entre les débris de ces meubles. comme vous dites si bien. 95 .

effrayées . » Le hernieux devint menaçant : « Je ne sais pas ce qui me retient de vous casser la figure. — Voilà un homme qui parle bien. mais l'ivrogne le repoussait. — Monsieur a raison. c'est-à-dire le rondin de bois dur qui est l'unique rayon du treuil de la charrette. et je n'ai pas besoin de lui pour les miens. furieux et s'écria : « De quoi ? de quoi ? 96 . dit l'oncle Jules. lorsqu'une voix s'éleva : « Tourne un peu l'œil de ce côté. en répétant : « Je ne sais pas ce qui me retient ! » Paul.— Je ne vous le fais pas dire. dit mon père. Je cherchai des yeux une pierre pointue. Il n'a pas fait cette porte. avec une hernie par-dessus le marché. D'ailleurs. et comme sa journée est finie. mais ce n'est pas moi qui l'ai faite. et tu vas voir ce qui te retient ! » C'était François. je vous la fais voir. hoqueta le déménageur. Puisque l'un ne va pas avec l'autre. si vous voulez. Il est déjà plus de cinq heures. très calme. Ça vous étonne peut-être mais. vos meubles sont déchargés. Le déménageur se tourna vers lui. il vaut mieux qu'il retourne en ville. et je suis père de famille. mais tenant dans son poing la « taravelle ».. déclara le déménageur.. qui s'avançait. se cacha derrière le tronc du figuier. il n'y a pas de raison de s'obstiner. il est certainement fatigué. et il ne s'est pas fait lui-même. un ivrogne et un imbécile. De plus. » Ma tante et ma mère s'étaient levées. — Vous êtes. mon père s'interposa. tout pâle.

François. et pendant que le déménageur nous montrait le poing. monte sur ton siège. en proférant d'obscures menaces. Je lui dois sept francs cinquante. L'oncle Jules tendit à l'ivrogne trois pièces d'argent. — Vous avez assez bu comme ça. dit l'oncle Jules. et ça va leur coûter plus cher que les contributions ! » Il rassembla péniblement les rênes. poussant 97 . » Il le regardait d'un tel air que l'ivrogne se radoucit soudain : « Toi. et ça me refuse un pourboire ! Mais ça ne finira pas comme ça. — Celle-là est forte ! dit le déménageur. Puis il se tourna vers l'oncle Jules : « Vous l'avez payé ? — Pas encore. dit François qui soupesait la taravelle en connaisseur. — Très forte ». oh là là ! Je me suis peut-être crevé le gésier avec cette saloperie de table de nuit. tu comprends la vie. — Allez zou. Je t'aiderai à tourner. — Payez-le ». dit-il. de bois ! répondit François. et dans la bonne direction. Et croyezmoi. — Vous êtes une bande de salauds. pendant que François faisait tourner les deux chevaux. dit François.— De bois. Tandis que ces bourgeois. qu'il tenait solidement par leurs brides. dit le déménageur. ça ne vous vaut rien. dit François. dit mon père. Quand ils furent correctement rangés sur le chemin. il alla prendre son fouet sur sa charrette. tu es un ami. « Et le pourboire ? dit le déménageur.

de craquements et de malédictions. fouetta les bêtes à tour de bras : dans un nuage de poussière.des cris sauvages. le camion s'envola dans le passé. 98 .

restaurée trente ans plus tôt par un monsieur de la ville. Mais la maison avait l'air d'une villa — et il y avait « l'eau à la pile » : c'est-à-dire que l'audacieux marchand de balais avait fait construire une grande citerne. qui vendait des toiles de tente. 99 .. que leurs femmes trouvaient un peu exagéré. mais elle était neuve depuis bien longtemps. accolée au dos du bâtiment. une fente du roc pleurait en silence dans une barbe de mousse.. C'était une ancienne ferme en ruine. et je ne compris que plus tard le miracle de ce robinet : depuis la fontaine du village jusqu'aux lointains sommets de l'Étoile. on ne rencontrait qu'une douzaine de puits (dont la plupart étaient à sec à partir du mois de mai) et trois ou quatre « sources » . Mon père et mon oncle lui payaient un loyer de 80 francs par an (c'est-à-dire quatre louis d'or). placé au-dessus de l'évier.ALORS commencèrent les plus beaux jours de ma vie. pour voir couler une eau limpide et fraîche. des serpillières et des balais. C'était un luxe extraordinaire. La maison s'appelait la Bastide-Neuve. c'est-à-dire qu'au fond d'une petite grotte. aussi large et presque aussi haute que lui : il suffisait d'ouvrir un robinet de cuivre. c'était le pays de la soif : sur vingt kilomètres.

avec la sérénité d'une lampe d'autel. brûler.. l'étincelant Robinet du Progrès. elle regardait. et je décidai de consacrer ma vie à la science. et la poussaient. entre les vitres et les volets.. au rez-de-chaussée. sous le figuier.. L'éclairage était assuré par des lampes à pétrole. suspendue à une branche du figuier. Mais comme nous prenions tous nos repas sur la terrasse. Prodigieuse lampe tempête ! Mon père la sortit un soir d'une grande boîte en carton. menait aux quatre chambres du premier étage. Puis.. Il y avait aussi. et quelques bougies de secours. inerte. surmonté d'un couvercle de métal : ce couvercle était un piège à vent. et qu'elle entrait dans la cuisine. Cette amande 100 . qu'il coiffa d'un « verre de lampe » ordinaire. pour arrêter les insectes de la nuit.C'est pourquoi quand une paysanne venait nous apporter des œufs ou des pois chiches. une immense salle à manger (qui avait bien cinq mètres sur quatre) et que décorait grandement une petite cheminée en marbre véritable. Lorsque je la vis. en forme d'amande. Par un raffinement moderne les fenêtres de ces chambres étaient munies. et alluma la mèche : il en jaillit une flamme plate. l'enroulaient sur elle-même. qui faisait un coude. en hochant la tête. la garnit de pétrole. j'en oubliai ma soupe au fromage. Il était percé de trous qui accueillaient la brise nocturne. Un escalier. de cadres qui pouvaient s'ouvrir. vers la flamme impassible qui la dévorait. brillante. que protégeait un grillage nickelé. et sur lesquels était tendue une fine toile métallique. il enferma le tout dans un globe ovoïde. il y avait surtout la lampe tempête.

De plus. noirs et polis. portaient devant eux une gigantesque pince plate. Mais l'appellation de «jardin» confirmait celle de « villa ». toujours les verres . dont la rouille du temps avait rongé la meilleure part. elle attirait tous les insectes de la nuit. en renversant quelquefois la carafe. mais il était tout à fait commode pour y attacher un harnachement de ficelle. et qui faisaient tinter la lampe avant de plonger dans la soupière. elle était entourée d'un vol de papillons charnus. mon oncle avait décoré du titre de « bonne » une paysanne à l'air égaré. faute d'articulation. aux deux branches bordées d'une nervure en relief : cet outil prodigieux. Les lucanes. Il y avait aussi d'énormes guêpes. Le « jardin » n'était rien d'autre qu'un très vieux verger abandonné. Dès qu'on la suspendait à sa branche. ne pouvait leur servir à rien.scintillante éclaire encore mon enfance. lorsque je visitai le phare de Planier. que nous assommions à coups de serviette. qui arrivaient de la nuit comme lancés par une fronde. des capricornes et des lucanes. et clôturé par un grillage de poulailler. ils tombaient tout cuits dans nos assiettes. grâce auquel le lucane maîtrisé traînait sans effort. qui venait l'après-midi laver la vaisselle et parfois faire la lessive. et j'ai été moins étonné. sur la toile cirée. dites « cabridans ». tout comme Planier. le poids énorme du fer à repasser. D'ailleurs. dont les ombres dansaient sur la nappe : brûlés d'un impossible amour. dix ans plus tard. séducteur de cailles et de vanneaux. ce qui lui donnait l'occasion de se 101 .

ou la moitié d'une banane. Alors. soudain resplendissante au claquement des volets de bois plein. qui commençait par grogner lamentablement. Mais je n'ouvrais les yeux que vers sept heures. La BastideNeuve était la dernière bâtisse. tandis que le chant des cigales et les parfums de la garrigue emplissaient d'un seul coup la chambre élargie. en serrant dans sa main crispée une pomme à demi rongée. en se retournant vers le mur . et l'on pouvait marcher pendant trente kilomètres sans rencontrer que les ruines basses de trois ou quatre fermes du Moyen Âge. qui s'étendait. mou comme une poupée de chiffons : je le rattrapais de justesse au moment où il tombait de sa chaise. Nous descendions tout nus. épuisés par les jeux de la journée. les pinèdes formaient des îlots sombres dans l'immense garrigue.laver les mains . Devant le jardin. et bordés d'oliviers millénaires. par vaux et par plateaux. Nous allions dormir de bonne heure. par monts. aussi furieux et grommelant que si j'avais manqué le train. j'appelais Paul. nous étions ainsi triplement rattachés à la classe supérieure. Derrière la maison. je décidais chaque soir de me réveiller à l'aurore. et nos vêtements à la main. jusqu'à la chaîne de Sainte-Victoire. celle des bourgeois distingués. au seuil du désert. En me couchant. des champs de blé ou de seigle assez pauvrement cultivés. à demi conscient. mais il ne résistait pas à l'ouverture de la fenêtre. et quelques bergeries abandonnées. 102 . afin de ne pas perdre une minute du miraculeux lendemain. et il fallait emporter le petit Paul.

Nos jeux furent d'abord la chasse aux cigales. le couteau à la main. et alors commençait la grande aventure. Mais ces explorations. et l'oreille aux aguets. et il les avait répartis sur deux mois. sur la terrasse. Il était défendu de sortir du jardin. quant à l'oncle Jules. Les premières nous 103 . Il en sortait par la fenêtre. car l'abominable « toilette » était devenue un jeu : elle durait jusqu'à ce que ma mère nous criât par la fenêtre : « Assez ! Quand la citerne sera vide. à cause de la rencontre inopinée d'un serpent boa. J'arrosais Paul. car il n'avait que vingt jours de vacances. ou d'un ours des cavernes.Mon père avait adapté un long tuyau en caoutchouc au robinet de la cuisine. Cette façon de faire était une invention géniale de mon père. Nous avalions très vite les tartines avec le café au lait. d'un lion. Mon père allait souvent au village pour « les commissions » ou dans la colline pour herboriser . il passait en ville trois jours par semaine. se terminaient souvent par une fuite éperdue vers la maison. mais on ne nous surveillait pas. elle fermait irréparablement le robinet. il nous arrivait de monter jusqu'aux premières pinèdes. qui suçaient en chantant la sève des amandiers. nous serons obligés de partir ! » Après cette effroyable menace. C'est ainsi que livrés le plus souvent à nous-mêmes. et venait aboutir à un bec de lance en cuivre. Ma mère croyait que la clôture était infranchissable : ma tante était l'esclave du cousin Pierre. puis il m'inondait.

mais fortement déconseillée par l'oncle Jules. et merveilleusement gluante.échappèrent. Quand la place fut bien nette. striées de raies jaunes : elles les habillaient de soie en quelques secondes. C'est pourquoi le lendemain matin. une gomme rousse comme du miel : friandise sucrée. des sphinx à deux queues et aux grandes ailes blanches bordées de bleu. et la suçaient longuement. Mon père. nous conseilla de renoncer aux jeux inutiles : il nous recommanda l'observation minutieuse des mœurs des insectes. qui laissaient sur mes doigts une poudre d'argent. pendant que ma mère et ma tante cueillaient des 104 . Pendant plusieurs jours. avec un plaisir de gourmet. et de commencer par celles des fourmis car il voyait en elles le modèle du bon citoyen. soucieux de l'avancement de nos études. Ces jeux enfantins étaient entrecoupés par des orgies de gomme d'amandier. car nous en rapportions des douzaines qui continuaient à grésiller dans nos poches tressautantes. perçaient délicatement un trou dans la tête de la victime. mais nous fûmes bientôt d'une adresse si efficace que nous revenions à la maison entourés d'un halo de musique. Il y eut la capture des papillons. nous jetâmes des chrétiens aux lions : c'est-à-dire que nous lancions des poignées de petites sauterelles dans la toile endiamantée des grandes araignées de velours noir. je réussis à me glisser dans la cuisine. nous arrachâmes longuement les herbes et la baouco autour de l'entrée principale d'une belle fourmilière. dans un rayon d'au moins deux mètres. qui prétendait que cette gomme « finirait par nous coller les boyaux ».

sur 105 . qui ne se doutaient de rien. les fourmis se révélèrent trop aisément combustibles. après la sublimation des externes. en cherchant l'invisible ennemi. et nos études commencèrent. Cependant. et il ne resta sous nos yeux qu'un petit entonnoir noirci par le feu. sur laquelle j'avais compté : mais rien ne parut. puis je versai longuement le pétrole dans l'orifice principal. allaient et venaient en double colonne. De plus. nous fûmes assez vite consolés de cet insuccès par la capture de trois grands « pregadious ». Je m'assurai d'abord que personne ne pouvait nous voir. là. et des dizaines de fourmis remontèrent du fond : elles couraient çà et là.amandes derrière la maison . et quelques allumettes. nous attendîmes en vain la sortie des puissantes légions souterraines. mais bien court. c'est-à-dire de trois mantes religieuses. triste et solitaire comme le cratère d'un volcan éteint. je volai un grand verre de pétrole. éperdues. Les fourmis. Une flamme rouge et fumeuse s'éleva. et celles qui avaient une grosse tête ouvraient et refermaient leurs fortes mandibules. Un grand désordre agita la tête de la colonne. qui se promenaient. Par malheur. et l'explosion bruyante de la reine. elles disparaissaient dans une étincelle. Instantanément foudroyées par la chaleur. J'enfonçai alors dans le trou une mèche de papier : Paul réclama la gloire d'y mettre le feu. ce qu'il fit très correctement. Ce petit feu d'artifice fut assez plaisant. toutes vertes. comme les dockers sur la passerelle d'un navire.

Le tigre. ayant dévoré la tête et le thorax de l'adversaire. étant plus long que le bocal n'était large. s'attaquait. alla voler le petit tube de Seccotine (colle même le fer) et prétendit recoller ensemble ces deux moitiés pour en refaire un entier. à qui nous pourrions rendre solennellement la liberté. Au bout d'un quart d'heure de ce divertissement si gracieusement enfantin. un peu nerveusement. Nous pûmes alors continuer nos études par la constatation du fait que ces bestioles pouvaient vivre sans griffes. les griffes en avant. l'un des champions n'était plus qu'un buste qui.. qui avait le cœur bon. le troisième tigre. je les présentai de fort près l'une à l'autre. Je décidai donc de les étudier. se tenait debout 106 . pour déclencher une bataille entre les deux plus grosses. qui remuait toujours. puis sans pattes. Il ne put mener à bien cette opération généreuse. c'est-à-dire que. j'appliquai son ouverture sur l'entrée principale d'une fourmilière en plein travail. dans un bocal. Renversant brusquement le bocal. et que l'étude de ses mœurs était des plus intéressantes. Papa nous avait dit (avec une certaine joie laïque) que la mante dite « religieuse » était un animal féroce et sans pitié . Mais il nous restait. et cette heureuse idée nous permit de jouir d'un spectacle charmant. à la seconde moitié. Paul. sans se presser.. Je décidai de le confronter avec des fourmis. car le buste réussit à s'enfuir. et même sans une moitié de la tête.les branches vertes d'une verveine : beaux sujets pour l'observation scientifique. qu'on pouvait la considérer comme le « tigre des insectes ».

de ses pinces restées libres. Comme l'épaisseur du verre déformait la beauté du spectacle. et profitait de sa tête à pivot pour regarder de tous côtés avec une curiosité de touriste. ni aussi fréquents. Cependant. d'autres avaient pris leur place. je crus de mon devoir d'enlever le bocal. et se mit à danser. tandis qu'elles s'agrippaient au gravier : ainsi maîtrisé par ces lilliputiennes. Le « pregadiou » retomba dans sa position naturelle. il y avait quatre fourmis qui s'accrochaient implacablement par leurs mandibules tétanisées. et c'était à recommencer. et en ravageait le personnel. le tigre ne pouvait pas plus bouger que Gulliver. tout en lançant ses deux cisailles à droite et à gauche : il ramenait à chaque geste une grappe de fourmis.sur ses pattes de derrière. Mais au bout de chacune d'elles. il attaquait tour à tour chacun de ces ancrages. qui paraissait stabilisée — je veux dire fixée dans un cycle immuable — lorsque je remarquai que les réflexes des pattes ravisseuses n'étaient plus ni aussi rapides. et que la position incommode du tigre gênait ses mouvements. qu'il portait à ses mandibules. J'en conclus que le « pregadiou » commençait à perdre courage à cause de l'inefficacité de sa tactique et qu'il allait sans doute 107 . Cependant une mousse de fourmis sortit du tunnel et monta à l'assaut de ses pattes. si bien qu'il perdit son calme. d'où elles retombaient. coupées en deux. Mais avant même que les bestioles tronçonnées fussent retombées de ses mandibules. ses pinces repliées et ses six pattes sur le sol. Je me demandais comment pourrait évoluer cette situation.

et il resta debout. ses attaques latérales cessèrent complètement. et les diligentes ménagères déménageaient l'intérieur du « pregadiou ». les pinces en prière et le torse presque droit sur les six grandes pattes qui frémissaient à peine. à la veille de la Noël. au bout de quelques minutes. par une sorte d'introspection. Nous ne comprîmes qu'il était mort qu'au moment où les fourmis des ancrages lâchèrent le bout de ses pattes et commencèrent à dépecer la mince enveloppe qui l'avait contenu. à ce qui se passait en lui-même. une autre en sortait. Chacune emportait son butin. Elles scièrent le cou. comme à la porte d'un grand magasin. les fourmis avaient agrandi l'orifice naturel : une file y entrait. son dos. faute de jeux de physionomie ou d'expression vocale. toujours immobile. au fond de quelque magasin. Le malheureux tigre. et comme attentif. épluchèrent les pattes et désarticulèrent élégamment les terribles pinces. et la disparition des fourmis m'intriguait : je me couchai donc à plat ventre et je découvris la tragédie. et son agonie ne fut pas spectaculaire. et rangé. son buste. immobile. Paul me dit : « Il réfléchit. d'extérioriser sa torture ou son désespoir. Le tout fut entraîné sous terre. Les fourmis abandonnèrent aussitôt sa nuque.en changer. n'avait pas les moyens. 108 . Sous la queue à trois pointes du tigre pensif. En effet. comme fait un cuisinier pour un homard. coupèrent le buste en tranches régulières. » Ces réflexions me parurent un peu longues. dans un ordre nouveau.

et même les papillons. Il mange les sauterelles toutes vivantes. la colique des tigres. » 109 . Papa te l'a dit : c'est un tigre. et sur la « diligence » des « laborieuses » fourmis. Et moi. qui avaient volé glorieusement au-dessus des jungles de l'herbe. et même les cigales. « Pauvre bête ! me dit Paul. je m'en fous. C'est ainsi que se terminèrent nos « études » sur les mœurs de la mante religieuse. Méprisées par les ménagères. elles avouaient tristement qu'elles n'étaient pas comestibles. dis-je. Il a dû avoir une belle colique. et qui terrorisaient la proie ou l'ennemi.Il ne resta plus sur le gravier que les belles élytres vertes. — C'est bien fait pour lui.

la bouche entrouverte. on nous forçait à nous « reposer » une heure. Après le déjeuner. c'est-à-dire doreur de pilules. chasseurs de bisons. Le petit Paul. m'écouta lire à haute voix Le Dernier des Mohicans. des fils de la Forêt. grand pédagogue. et scalpeurs de Visages Pâles. Ce repos nous était une torture. qui pincent cruellement les doigts. lorsque le soleil africain tombe en pluie de feu sur l'herbe mourante. sur ces fauteuils pliants nommés « transatlantiques » qu'il est difficile d'ouvrir correctement. Ma mère accepta de coudre — sans savoir pourquoi — un vieux tapis de table à une couverture trouée. et nous dressâmes notre wigwam dans le coin le plus sauvage du jardin. les yeux tout grands. lorsque nous découvrîmes notre véritable vocation. et mon père. nous le fit accepter en nous apportant quelques volumes de Fenimore Cooper et de Gustave Aymard. et qui s'effondrent parfois sous le dormeur stupéfait. tueurs de grizzlys. à l'ombre du figuier. étrangleurs de serpents boas.LES études entomologiques commençaient à nous lasser. 110 . Ce fut pour nous la révélation. confirmée par Le Chercheur de pistes : nous étions des Indiens.

caché dans les broussailles. En échange. je les tirais férocement contre la porte des cabinets.. tandis que Paul émettait un sifflement aigu. Parfois. Des coiffures de plumes.. Cependant nous comprîmes bientôt que la guerre étant le seul jeu vraiment intéressant. Je fabriquai des flèches avec des roseaux. venu tout droit du Nouveau Monde en passant par la boutique du brocanteur. nous ne pouvions pas appartenir à la même tribu. Nous suivions des pistes imaginaires. composées par ma mère et ma tante. il me tuait. marchant courbés dans les hautes herbes. Je restai donc Comanche. entre le pouce et l'index (à la façon des Indiens Comanches) et je le lançais de toutes mes forces contre le tronc d'un pin. car j'excellais dans les agonies. achevèrent de donner à cette vie indienne une réalité obsédante. aux empreintes invisibles. et des peintures de guerre faites avec de la colle. attentifs aux brisées. et j'examinais d'un air farouche un fil de laine accroché à l'aigrette d'or d'un fenouil. qui en faisait une arme redoutable. Puis. mais il devint Pawnee. et fuyait ensuite à toutes jambes. je volai le couteau « pointu » dans le tiroir de la cuisine : je le tenais par la lame. nous nous séparions en silence. vers le soir. et. Quand la piste se dédoublait. les deux tribus ennemies enterraient la hache de guerre. les farouches Yankees venus du Nord. 111 . de la confiture et de la poudre de craies de couleur. et s'unissaient pour la lutte contre les Visages Pâles.J'avais un arc véritable. ce qui me permit de le scalper plusieurs fois par jour. constitués par une sorte de guérite au bout de l'allée. avec un tomahawk de carton.

parfaitement imité. car l'oncle Jules lisait l'autre. au milieu d'une clairière.De temps à autre. et Paul me répondait par « l'aboiement rauque du coyote ». et je disais : « Ugh ! » Mon père répondait : « Ugh ! — Les grands chefs blancs veulent-ils recevoir leurs frères rouges sous leur wigwam de pierre ? — Nos frères rouges sont les bienvenus. j'arrêtais Paul d'un geste. 112 . nous étions poursuivis par une coalition de trappeurs. comme il convient à des chefs. dans un grand silence. J'écoutais. Le couvert était mis sous le figuier.. pour maintenir la liaison. Alors. car au fond des lointaines savanes. je collais mon oreille au sol. afin d'inverser nos empreintes. avec une inquiétude sincère. D'autres fois. et. car leurs pieds sont poudreux.. le jeu continuait. j'entendais le galop de mon cœur. je lançais le cri de l'oiseau moqueur — « si parfaitement imité que sa femelle s'y fût trompée » —. pour donner le change à l'ennemi. un roquet galeux qui attaquait parfois nos fonds de culotte. nous marchions longuement à reculons. disait mon père. Puis. mon père lisait la moitié d'un journal. que commandait la « Longue Carabine ». Dans une chaise longue. Leur route a dû être longue. l'approche de nos poursuivants. Nous nous présentions. Lorsque nous revenions à la maison. lui aussi : mais imité — faute de coyote — de celui du chien de la boulangère. graves et dignes.

l'oncle attaquait des gens qui s'appelaient « les radicots ». qui s'appelaient « les framassons ». Il y avait un M. en face de ma mère toute belle. qui s'appelait « les jézuites » . Mon père ripostait en décrivant un cardinal en forme de point d'interrogation. qui creusaient des « galeries » sous les pieds de tout le monde. tandis que l'oncle le nommait « la fine fleur de la canaille » et offrait de signer cette déclaration sur papier timbré. il parlait d'un certain « Lagabèle ». j'écoutais la conversation de ces vieux mâles. qui ruinait le peuple. Fallières et le roi Louis XIV. l'oncle 113 . D'autres fois. Alors. Mon père parlait aussitôt d'une autre bande. parce que le roi l'avait enfermé dans une cage de fer . balançant doucement mes jambes alourdies. puis. et nous avons marché trois lunes ! — Tous les enfants du Grand Manitou sont des frères : que les chefs partagent notre pemmican ! Nous leur demanderons seulement de respecter les coutumes sacrées des Blancs : qu'ils aillent d'abord se laver les mains ! » Le soir. c'étaient d'horribles « tartruffes ». qui était un radicot. Comble. sous la lampe tempête nimbée de moucherons. Il ajoutait que ce Comble était le chef d'une bande de malfaiteurs. et sur lequel il était difficile de se faire une opinion : mon père disait que ce radicot était un grand honnête homme. Mon oncle faisait des comparaisons désobligeantes entre M.— Nous venons de la Rivière Perdue. Ils discutaient assez souvent de politique. à table.

ou sur la nomination imméritée d'un instituteur dans une école supérieure. fumée.Jules s'enflammait. et sans que ce mot se trouvât dans une conversation (il en eût été le premier surpris). en secret. quand j'étais seul. Lorsque sur le fleuve de son discours je voyais passer l'un de ces vaisseaux à trois ponts. ce que je guettais. qui pourtant ne tenait pas à l'argent. bourru. filigrane. ce qu'ils disaient ne m'intéressait pas. Ce que j'écoutais. je levais la main et je demandais des explications. qu'il ne me refusait jamais. Mon père et mon oncle encourageaient cette manie. pour le plaisir de les entendre. dans les discours de l'oncle. arrachées sur des lits de mort à des agonisants terrorisés ! » Alors. répondait avec force : « Jamais ! Jamais on ne vous rendra tant de richesses. c'était les mots : car j'avais la passion des mots . Or. florilège. sur un petit carnet. Mais mon père. J'adorais grenade. et le sommait de lui rendre tout de suite « le milliard des congrégations ». ils me donnèrent anticonstitutionnellement en me 114 . et la conversation changeait brusquement de ton. vermoulu et surtout manivelle : et je me les répétais souvent. comme d'autres font pour les timbres. plénipotentiaire. ma mère et ma tante posaient aussitôt des questions urgentes sur le phylloxéra dans le Roussillon. qui leur paraissait de bon augure : si bien qu'un jour. ou grandioses : archiépiscopal. C'est là que j'ai compris pour la première fois que les mots qui ont un son noble contiennent toujours de belles images. D'ailleurs. il y en avait de tout nouveaux. j'en faisais une collection. et qui étaient délicieux : damasquiné.

Il fallut me l'écrire sur la note de l'épicier que j'avais gardée dans ma poche. 115 . si par hasard. vers la fin des temps. j'étais forcé de retourner à l'école. Je le recopiai à grand-peine sur une page de mon carnet. un jour. ce n'est qu'au bout de plusieurs jours que je pus maîtriser ce monstre. et je me promis de l'exploiter. et je le lisais chaque soir dans mon lit .révélant que c'était le mot le plus long de la langue française.

la donnait en cachette à son Fils. Mais celle-ci n'y touchait pas non plus. après des réflexions et des soliloques. une dictée. au hasard. Celle-ci. Mon père. en retrouvant la Grappe dans son assiette. qui racontait l'aventure d'une grappe de raisin. en répétant deux ou trois fois chaque phrase. jouait tout seul aux dominos. comme c'était à craindre. pour l'offrir à la Mère de Famille. qui. assis devant la table. dans un fauteuil près de la porte vitrée. c'est-à-dire qu'il les plaçait bout à bout. accroupi dans un coin sombre. Paul. par un orage. tout en aiguisant un canif sur une pierre noire. qui. 116 . Le Père de Famille la cueillait dans sa vigne. qui engendra. lisait un journal. sans rien n’en dire à personne. lisait à haute voix.VERS le 10 août. C'était une homélie de Lamennais. la portait à sa Sœur. serrait toute la Famille dans ses bras. Ma mère cousait près de la fenêtre. une histoire incompréhensible. en levant les yeux au Ciel. pendant tout un après-midi. Elle attendait le retour du Père. les vacances furent interrompues. mais il ne la mangeait pas : il la rapportait à la Maison. très émue. L'oncle Jules.

je vis la vérité. Il voulut parler . lorsque l'oncle Jules replia son journal.. Il essaya successivement trois ou quatre syllabes gutturales. puis son derrière de sa chaise. et je m'écriai : « C'est parce qu'elle était sulfatée ! » L'oncle Jules me regarda fixement. et il put enfin s'écrier : 117 . il leva les bras au ciel. et je demandai : « Pourquoi ? — Voyons. l'indignation lui coupa le souffle. tu n'as donc pas été touché par le sentiment qui anime ces humbles paysans ? » À travers la vitre. Il insista : « Pourquoi cette grappe a-t-elle fait. qui vernissait en noir les branches du figuier. et je mordillais mon porteplume. de ses yeux pleins de bonté. Alors. et dit enfin.. et je concentrai toute mon attention sur ce problème : dans un éclair. et je me demandais qui l'avait mangée.le tour complet de la famille ? » Il me regardait. Je voulus lui faire plaisir. et me dit sur un ton grave : « Voilà une page que tu devrais apprendre par cœur. serra les dents. je regardais tomber la pluie. dit l'oncle. » Je fus indigné par cette proposition agressive d'un travail supplémentaire. avec une grande violence : « Voilà ! Voilà ! Voilà !. » Ces trois exclamations débouchèrent le passage.Le périple de cette grappe s'arrêtait là. mais il était hors d'état de leur donner une suite qui eût précisé leur sens. et devint tout rouge.

Jules. et le foie du lapin ! Et comme une vertu 118 .. et je vins au secours de mon père. » Il se tourna vers moi.. une grappe admirable. est-ce que tu ne la porterais pas à ta mère ? — Oh oui ! dis-je. qui n'est pas un monstre. et il garderait la grappe pour sa mère ! » Je vis qu'il triomphait. sincèrement. il les attribue à la crainte du Sulfate de Cuivre ! Cet enfant. Je préfère croire qu'il n'a pas bien compris ma question. Ce serait encore pire !.. allait reprendre la parole. la grandeur de vos effrayantes responsabilités ! — Voyons. Mesurez. dit ma mère. vient donc de faire spontanément une réponse monstrueuse. mécontent. Si tu trouvais une très belle grappe de raisin. « Écoute-moi bien. Voilà une parole qui vient du cœur !. » Et il se tourna vers mon père. unique. malgré le matérialisme atroce que vous lui enseignez.« Voilà le résultat d'une école Sans Dieu ! Les effets grandioses de l'Amour. » L'oncle. le blanc de la poularde. il a trouvé dans son cœur la Loi de Dieu. car j'ajoutai : « Mais j'en mangerais la moitié en route. lorsque mon père s'écria avec force : « Et il a raison ! Car enfin si ces gens-là avaient de si beaux sentiments.. mon cher Joseph. — Bravo ! dit l'oncle. pour ajouter : « Je suis heureux de constater que. ils devaient aussi se repasser le cœur de la salade. vous pensez bien qu'il a dit ça pour rire ! — Pour rire ? s'écria l'oncle.

en cet équipage. et lui enfonça le capuchon jusqu'aux narines. que cette histoire est d'une stupidité verticale.. qui l'avait fait pivoter en riant. elle se retourna vers nous. pendant que ces malheureux — qui avaient tout de même besoin de se nourrir — se disputaient la tête du canard. à travers la vitre. et elle cria gaiement : « Jules ! Il ne pleut presque plus ! Vite. dans un absurde prêchiprêcha. Enfin. comme un éteignoir de la conversation. l'os de la côtelette et le trognon du chou ! Je viens de comprendre. » 119 . et nous entendîmes : « Vrraiment trrop trriste et trrop affrreux.. La vérité. aux escargots ! » Sans lui laisser une seconde. la moustache brusquement hérissée. » À cette attaque frontale.. qui du fond de la cuisine où elle surveillait un civet de lapin avait senti venir la bagarre. et dit : « Joseph. et lui envoya. puis elle referma la porte. elle lui mit dans les mains le panier de grillage. Il essaya pourtant de rouler quelques r. un baiser. vous n'auriez pas dû commencer. soudain fâchée. cette ronde des bons morceaux a dû se poursuivre toute leur vie.parfaite est forcément inaltérable. l'oncle. il est tombé. dont la tendresse n'était pas feinte. lorsque ma tante Rose. parut sur la porte. allait répondre avec vigueur. et que pour édifier les fidèles. d'entamer une diatribe. Ce pauvrre enfant. le poussa dehors sous une pluie battante. » Mais ma tante. Elle brandissait le panier à salade. grâce à lui. comme tous les curés. c'est que votre Lamennais était un cagot. Il lui était difficile. tandis que sa main gauche tenait par la pointe un capuchon noir de toile cirée..

et il ne fut plus question de Lamennais. et dit : « Ce foie est admirablement cuit. à cause de mes grands efforts scolaires. nimbé du parfum des aromates. L'oncle fut accablé de félicitations. L'oncle Jules le vit avant moi. l'oncle avait des épaulettes d'escargots. Mon père jouait de la flûte. qui aimait la pluie. il le dévora. Une belle barbe de bave pendait sous le panier à salade. la petite sœur dormait sur ses avant-bras. il éclata d'un rire sarcastique. Il le dressa dans la lumière de la lampe. 120 . l'examina. ma mère l'écoutait en ourlant des serviettes. je le cherchais déjà des yeux. et dans la sauce veloutée. et sous mes yeux. D'ordinaire. s'il n'y avait à cette table certaine personne qui le croirait empoisonné ! » Sur quoi. Ma mère venait de poser sur la table le civet de lapin. le flaira.L'oncle Jules. il prit une cruelle revanche. et je faisais une partie de dominos avec Paul. il paraît tendre et onctueux. Je me ferais donc un devoir de l'offrir à quelqu'un. Mais le soir. ne revint qu'au bout d'une heure. le foie m'était réservé. et le chef de la tribu — qui était énorme — orientait en vain ses cornes à la pointe du capuchon noir. Il est sain. à dîner. trempé mais joyeux. et le piqua au bout de sa fourchette. C'est certainement un morceau de choix.

Et saisissant la queue de la poêle.VERS le 15 août. « Oncle Jules. Un après-midi. On ne les mangera pas. — Alors. Paul vint en courant m'annoncer une étrange nouvelle : « L'oncle Jules est en train de faire la cuisine ! » Je fus si étonné que j'abandonnai aussitôt mon entreprise pour aller éclaircir le mystère de l'oncle Jules-cuisinier. tandis que je plantais le poteau de torture sur un petit tertre gazonné. Ni ce soir. pourquoi les fais-tu cuire ? 121 . comme pour faire sauter des marrons. dit-il. il donna un petit coup sec. — Non. dit l'oncle en riant. ni jamais. Il était devant le fourneau. et je décidai aussitôt que je n'en mangerais pas. « On les mangera ce soir ? demanda Paul. qu'est-ce que c'est ? — Tu le sauras ce soir ». il nous fut révélé que de grands événements se préparaient. et surveillait une grésillante poêle à frire : elle contenait d'épaisses pastilles blondes. Une odeur écœurante emplissait la cuisine. qui mijotaient en sifflotant dans de la graisse bouillante.

L'après-midi fut consacré à la composition d'un admirable Chant de mort d'un chef comanche (paroles et musique) : Adieu. Tu t'ingénies : Entends mon rire sarcastique ! De tes tortures. On va demander à papa. Je n'en ai cure. vous aurez toute votre vie une figure de passoire. Allez* filez ! » Une fois dehors. C'est des piqûres de moustique ! 122 . Il était parti avec sa femme. allez jouer dehors. je crois que ce n'est pas de la cuisine.— Pour faire parler les petits garçons. ce qui me parut une trahison. prairie. Mais sous la torture Mon cœur reste pur(e) Et étonne le voyageur. il ne sait pas la faire. Maintenant. Paul me dit : « La cuisine. Je crois que c'est un secret. » Mais papa n'était pas là. parce que si vous recevez des éclaboussures de graisse bouillante. Sans nous. La flèche ennemie A désarmé mon bras vengeur. Il nous fallut attendre jusqu'au soir. faire une excursion. Lâche Pawnee. — Moi.

et je mourus. puis de la mienne. couronné de plumes. Enfin. en poussant quelques cris rauques. mes frères Adieu. et mon visage se couvrit de larmes. les mains liées derrière le dos. Puis il dansa cruellement autour de moi. dans le silence et la solitude.. un peu inquiet.Il y avait sept ou huit couplets. 123 . Je m'occupai ensuite de la peinture de guerre de Paul. Son fils est mort comme un guerrier ! Je fis un trémolo si pathétique. J'y mis une sincérité si grande. et je réussis si bien « le rire sarcastique ». primevères ! Adieu. Alors. je m'avançai gravement jusqu'au poteau de torture. que mon bourreau s'éloigna prudemment. mon cheval et mes étriers ! Consolez ma mère qui pleure Et dites-lui que tout à l'heure. Mais mon triomphe éclata dans le dernier couplet : Adieu. qui représentaient des injures pawnees. pendant que j'entonnais le Chant de mort. et je « répétai » longuement. Je montai dans ma chambre. je fermai les yeux.. je laissai retomber mon menton sur ma poitrine. que j'en fus bouleversé moimême. auquel Paul m'attacha solidement.

fixé au bord de la table par une pince à vis. Puis. et je me proposais d'en donner une représentation après le dîner. jaunes. 7. 4.J'entendis un sanglot déchirant. lorsqu'en traversant la salle à manger. « Voilà. Enfin. un étrange appareil de cuivre. muni d'une manivelle à bouton de bois. et sur cette immensité étaient alignées toutes sortes de merveilles. — Tu vas aller à la chasse ? demandai-je. ce que je faisais cuire ce matin : ce sont des bourres grasses. de petits sacs de toile écrue. Chacun portait un grand numéro noir : 2. — Mais oui ! 124 . trônait le plat cuisiné par l'oncle Jules. Papa et l'oncle Jules avaient mis toutes les rallonges de la table. — C'est pour quoi faire ? demanda Paul. Il y avait d'abord des rangées de cartouches vides. 9. dit-il. qui s'enfuyait en hurlant : « Il est mort ! Il est mort ! » C'est mon père qui vint me délivrer. à un seul plateau et. Il y avait ensuite une sorte de petite balance. Mais j'étais fier de mon succès de cabotin. — C'est pour faire des cartouches ! dit mon père. j'eus une admirable surprise. et je vis Paul. 5. bleues. et je vis bien qu'il avait envie d'ajouter à mes tortures fictives une calotte véritable. au beau milieu. pas plus grands que la main. et lourds comme des pierres. et chaque rang avait sa couleur : rouges. vertes. 10. recouverte d'une toile de sac. pour aller me laver les mains à la cuisine.

va te laver les mains. parce que la soupe est servie ! » 125 .— Avec l'oncle Jules ? — Mais oui ! — Tu as un fusil ? — Mais oui ! — Et où est-il ? — Tu le verras tout à l'heure ! Pour le moment.

J'admirai cette ingéniosité. « Bien sûr ! dit-il. répliqua mon père. n'avait jamais tué ni poil ni plume. — Eh oui ! dit l'oncle. sous le figuier. Ces sauvages tuent tout ce qui vole. « Et que vous ont-ils proposé ? — D'abord. ils se mirent à parler de gibier. mais il me sembla qu'elle allait contre nos principes. 126 . Mais je n'ai pas avoué que nous allions chasser ! J'ai simplement demandé quelle sorte de gibier ils pourraient nous vendre ! — Ça. — On vous a sûrement donné de faux renseignements. enfant des villes. dit l'oncle. et prisonnier des écoles. — Des tout-petits ? demanda ma mère. car ces paysans sont jaloux du gibier ! » Mon oncle fit un sourire malin. Dès le potage. et il n'en faisait pas mystère. choquée. des petits oiseaux. « Que croyez-vous que nous allons trouver dans ces collines ? demanda mon père. c'est de la malice ! » dit mon père.PENDANT le dîner. Mais l'oncle Jules avait chassé depuis son enfance. — Je me suis renseigné au village. — Pas les papillons ? dit Paul. la conversation fut passionnante. Mon père.

. je crois que nous pouvons compter sur des lapins. les papillons. Nous en avons mangé l'année dernière... — Oh oui ! dis-je. je te défends bien de tuer des canaris ! — Ni les canaris. et — qui plus est — des perdrix rouges.— Non. ni les perroquets ! C'est juré. c'est délicieux.. qu'une belle petite brochette de becfigues. Joseph sait les faire à la broche. — Ensuite. 127 . et la chasse les aide à vivre. en clignant de l'œil. — Toutes rouges ? dit Paul. nous rencontrerons sûrement des perdrix. s'écria ma tante. dit l'oncle.. je la mange toute ! Mais pas le bec. c'est réservé aux garçons. Il y en a même près de la maison. Que peut-on récolter sans eau ? Dans l'ensemble. dit Paul avec feu. Ils vendent les gros oiseaux. quand je vois une grive.. — Pas de gros mots. poursuivit l'oncle. dit mon père.. dit ma mère sévèrement. Mais les culs-blancs et les ortolans. Vous nous permettez les grives ? — Oh oui ! dit ma mère. — Moi.. Ils ont fait leur cabinet près du gros amandier. — Les ortolans. — Ensuite. dit l'oncle. — Et les grives ? dit l'oncle. ils sont vraiment très pauvres. C'est plein de pètes. — En tout cas. et ils mangent les petits ! — Sans compter. à la Noël. Mais ils tuent même les fauvettes ! — Ce sol est bien ingrat. dit ma tante.

— Des faisans ! » s'écria mon père. dit mon père. le plus beau. 128 . — Des éléphants ! s'écria Paul. et de belles plumes rouges aux ailes et à la queue. Joseph. le plus méfiant ? Le gibier qui est le rêve du chasseur ? » J'intervins : « De quelle couleur c'est ? — Brun. il ajouta : « Je ne crois pas qu'il y ait des éléphants. — Ça. faites un petit effort : le gibier le plus rare. dit mon père. ce serait beau. on m'a parlé de lièvres ! — Pourtant. rouge et or. mon cher Joseph. François m'a affirmé qu'il n'y en avait pas. — Ça fera bien pour les chapeaux d'Indiens ! — Ensuite. — Offrez-lui donc six francs par lièvre et vous verrez qu'il vous en apportera ! Il les vend cinq francs à l'auberge de Pichauris ! J'espère que nos fusils nous épargneront le chagrin de les payer. elles sont marron. Mais il y a mieux : dans les ravins du Taoumé. avec des pattes rouges. — Je conviens que c'est un joli coup de fusil. Allons. la gorge noire. dit l'oncle. mais après tout. je n'en suis pas sûr. — Non ! » dit l'oncle.— Non. il y a le Roi des Gibiers ! — Et quoi donc ? — Devinez ! dit l'oncle. Mais devant la déception du petit frère.

lui-même. n'en a jamais entendu parler ! Eh bien. je vous l'accorde — mais il est bête. Du point de vue du gourmet. dit Paul. c'est-àdire se pourrir ! Non. Elle vit sur les hauteurs dans les vallons rocheux — mais elle est aussi méfiante qu'un renard : la compagnie a toujours deux sentinelles. « Vous voyez ! s'écria-t-il d'un ton satisfait. quel est donc le roi des gibiers ? » L'oncle se leva. tout en ouvrant des yeux émerveillés. et dit : « La bartavelle ! » Pour prononcer ce mot. sa chair est dure et sans goût : pour la rendre à peu près comestible. les bras en croix. c'est la perdrix royale. dit mon père. nous viendrons te chercher. ce gibier est si rare que Joseph. et plus royale que perdrix. c'est presque un coq de bruyère. il faut la laisser se "faisander".. dit l'oncle Jules. et il est très difficile de l'approcher. — Moi. car elle est énorme et rutilante. l'effet qu'il attendait ne se produisit pas. disant « non » de la tête. le faisan n'est pas le roi des gibiers. En réalité. 129 . Le faisan est assez beau. ajouta : « Peuh !..Mais l'oncle. — Alors. car mon père demanda : « Qu'est-ce que c'est ? » L'oncle ne fut nullement décontenancé. je sais comment il faut faire : je me coucherai à plat ventre — et je glisserai comme un serpent. il avait élargi sa diction. sans respirer ! — Voilà une bonne idée. et au départ. la bartavelle. il est aussi facile à tirer qu'un cerf-volant. — Vous en avez tué souvent ? demanda ma mère. Dès que nous verrons des bartavelles. Cependant.

il y a aussi des sangliers. dit l'oncle d'un air modeste.. » Ce nom me ravit. ça m'arrangerait bien ! — Ça n'est pas seulement le rêve du chasseur. dit mon père. des sangliers. c'est que. Mais rassurez-vous. dit la tante Rose. Il l'a portée en ville. — Eh oui.— Non. et je me promis de rendre visite au mystérieux seigneur. mon cher Jules : je vais en rêver cette nuit.. Si vous pouviez en rapporter une par jour. dit mon père. — Il en a tué une l'année dernière. — Des sangliers ? dit ma mère inquiète. et ma chère femme en perd la raison ! — Ce qui m'ennuie. ça veut dire : Edmond des Papillons. « En a-t-il vu ? demanda mon père. J'en ai vu plusieurs fois dans les Basses-Pyrénées : je n'ai pas eu l'occasion de les tirer. » Je demandai : « C'est un noble ? — Je ne crois pas. — Mon Dieu ! dit ma mère en joignant les mains. Moi. C'est aussi la chimère de la ménagère ! Ne parlez plus de bartavelles. d'après la bonne.. On la lui a payée DIX FRANCS. ils ne viendront pas jusqu'ici ! Au plus fort de 130 . — Mais qui vous a dit qu'il y avait des bartavelles dans le pays ? — C'est ce vieux braconnier qui s'appelle Mond des Parpaillouns.. dit l'oncle en souriant.

et de le mettre en pièces.s'écria l'oncle. Il le fuit. ils descendent jusqu'à la petite conque du Puits du Mûrier.. un jour. et il faut de grandes précautions pour l'approcher.. J'avais un ami — un ami de chasse — qui s'appelait Malbousquet. quand les sources sont à sec dans la chaîne de SainteVictoire. Oui. L'année dernière. eh bien. — Ça veut dire qu'il n'avait plus qu'un bras. Eh bien. — Eh oui. — Comme les bartavelles ! s'écria Paul. qu'il ne soit blessé ! — Et vous croyez qu'il peut tuer un homme ? — Fichtre !. car nous l'avons pesée après —.. soixante-dix kilos exacte ment. répéta mon oncle. — À moins. des lièvres qu'il vendait en cachette au cuisinier du château. — Qu'est-ce que c'est manchot ? demanda Paul. — Pas du tout ! dit Joseph rassurant. la seule source de la région qui ne tarisse jamais. Quand nous l'avons 131 . Alors. Le sanglier n'attaque pas l'homme.. dit l'oncle d'un ton grave. Malbousquet s'est trouvé nez à nez avec un sanglier — une bête pas très grosse.l'été. de le renverser. en pièces. C'était un ancien bûcheron. Malbousquet s'est laissé tenter. Il a tiré et il ne l'a pas manqué : mais la bête a eu la force de le charger. au contraire. des lapins. comme il ne pouvait plus manier sa cognée. de très loin. il s'était mis braconnier. avec un seul bras ! et je te garantis qu'il tirait juste ! Il ramenait tous les jours des perdrix. à la suite d'un accident de travail. — Avec un seul bras ? dit Paul. qui était devenu manchot. Baptistin en a tué deux ! — Mais c'est effrayant ! dit ma mère.

de tirer au défaut de l'épaule gauche.. au milieu du sentier. s'il part en courant. tu ne devrais pas raconter ces horreurs devant les enfants. À condition.trouvé. ajouta-t-il en se tournant vers mon père. dit-il. — Au contraire ! dit mon père (qui voyait une valeur éducative dans toutes les catastrophes). tandis que Paul éclatait de rire et battait des mains. Faites bien attention. Avec ça. — Il ferait beau voir ! s'écria l'oncle. Joseph. J'ai dit gauche ! — Mais. et sans tirer un seul coup de fusil. parce que j'ai mis double charge de poudre. tu vas me promettre que toi aussi tu monteras sur l'arbre. Je vous ai dit que Malbousquet n'avait pas de chevrotines. tu ne vois plus que ses fesses... nous avons d'abord vu. un long cordon jaune et verdâtre. dit Paul. « Elles sont plus longues que les autres. l'animal reste sur le carreau !. qui avait bien dix mètres de long : c'était les tripes de Malbousquet. dit ma mère. qu'est-ce qu'il faut faire ? — Rien de plus simple. Alors. c'est excellent pour leur gouverne. Il est bon qu'ils sachent que le sanglier est un animal dangereux . » Il alla chercher dans un tiroir une poignée de cartouches. si par miracle vous en voyez un. Et ça m'étonne que tu ne l'aies pas deviné. dit ma tante. nous en avons. » Ma mère et ma tante poussèrent des « oh ! » écœurés. qu'il posa sur la table. Mais nous. 132 . « Jules. grimpez immédiatement à l'arbre le plus proche. — Joseph..

se retourne. séduit. vous vous penchez vers votre côté gauche. Il suffit de savoir que le sanglier aime beaucoup les truffes. et vous présente son épaule gauche. car il n'était sûr de rien. — Voyons. — Et alors ? demanda ma mère. et vous criez — le plus fort possible — vers la gauche : "Ah ! la belle truffe !" Alors. Augustine. 133 . très intéressée. dit l'oncle. Mon père sourit et Paul déclara : « Tu dis ça pour rire ! » Mais il ne riait pas lui-même. en pivotant sur sa gauche. dit l'oncle... » Ma mère éclata de rire avec moi.— On lui tire dans la fesse gauche ? — Pas du tout. le sanglier.

et elle emporta Paul qui. pas plus. Je fus admis à y assister. Les canons étaient d'un beau noir mat. dit l'oncle : un calibre seize de Verney-Carron. l'examina. et il regarda la lampe à travers les canons. dit mon oncle. fit jouer les verrous . » Il le reprit. pour aller commencer la fabrication des cartouches. un bel étui de cuir fauve (je fus tout honteux de ne pas l'avoir découvert plus tôt). l'arme s'ouvrit avec un joli « clic ». — Et tout d'abord. 134 . dit ma mère . sur la crosse sculptée. Mon père prit l'arme de l'oncle. noyé dans le bois verni. examinons les armes ! » Il alla prendre dans le buffet. À percussion centrale. la gâchette était nickelée et. et il en tira un très joli fusil. « Une demi-heure. s'allongeait un chien. gémissait de faibles protestations. car je fis remarquer qu'il s'agissait d'une « leçon de choses ». derrière les assiettes. et il était neuf heures lorsque nous quittâmes la table.LE dîner cynégétique avait duré beaucoup plus longtemps que d'ordinaire. et fit un petit sifflement d'admiration. « C'est le cadeau de noces de mon frère aîné. tout en dormant. qui paraissait tout neuf.

qu'il avait dû acheter — à mon insu — chez le brocanteur. 135 . Cet espionnage fut vain. et le bruit d'une clef. Mais demain. Il nous apportait un grand étui jaune. les ajusta et les verrouilla avec une rapidité magique. L'oncle les prit. J'ignorais qu'il possédât un fusil. dit-il. Mais il paraît qu'il est très précis. il s'écria : « Seigneur Dieu ! C'est une arquebuse ? — Presque. considérant les dimensions de l'arme. et il dit. et dit : « Où est le vôtre ? — Dans ma chambre. — Ce n'est pas impossible ». dit mon père.« Parfaitement graissé. puis. Il ouvrit cette dérisoire cartonnade. » Ayant ainsi transformé cette antique pétoire en un respectable souvenir de famille. dit l'oncle. » Il sortit à grands pas. en quel endroit il l'avait caché. il tira de l'étui les trois morceaux d'un immense fusil. et avouaient par leur fond blanchâtre que cet objet était l'ouvrage d'un fabricant de papier mâché. et je fus indigné qu'il eût gardé un si beau secret : j'attendis son retour avec une vive impatience. nous reverrons ça de plus près. par le son de ses pas. avec un sourire un peu gêné : « Celui-ci va faire une pauvre figure auprès d'une arme aussi moderne : mais c'est mon père qui me l'a donné. » Il se tourna vers mon père. essayant de deviner. car de longues éraflures disaient son âge. et je l'entendis redescendre d'un pas pressé.

L'oncle Jules ouvrit la culasse. et l'examina d'un air pensif. — Oui.. elle peut éclater à vos pieds. — Minime. J'ai acheté des douilles du calibre douze ! — À broche. Ce système a été abandonné depuis assez longtemps. — Par exemple ? — Par exemple. » Il prit dans une boîte de carton deux ou trois cartouches vides. De leur base de cuivre.. si une cartouche échappe aux doigts du chasseur. à broche. sortait un petit clou sans tête..La crosse n'en était pas sculptée. Voyezvous. Mais ce petit clou est extérieur. rien ne le protège : il peut recevoir un choc imprévu. « Il est légèrement dilaté. Augustine. ça doit être un douze ! — Oui. parce qu'il présente un certain danger. « Si ce n'est pas un calibre inconnu de l'ancien temps. Je me sentis un peu humilié. dit-il. et les chiens étaient si grands qu'ils avaient l'air d'un ouvrage de ferronnerie. qu'il tendit à l'oncle. L'oncle en glissa une dans le canon. et elle avait perdu son vernis . 136 . c'est en frappant sur ce petit clou de cuivre que le chien met le feu à la poudre. . c'est un douze. bien entendu.. affirma mon père. et si elle tombe sur la broche. la gâchette n'était pas nickelée. mais c'est effectivement un douze à broche. dit l'oncle. mais danger tout de même. — Quel danger ? demanda ma mère.

Mais il peut y avoir d'autres accidents. dit Joseph d'un ton rassurant. « J'étais très jeune. il a glissé. dit ma mère toute pâle.. tu as laissé tomber trois fois la savonnette ce matin. — D'abord. Et je suis à peu près sûr qu'il ne laissera pas tomber ses munitions. — Joseph a raison. il ne m'arrivera jamais de laisser tomber une cartouche. ce qui n'est pas le cas d'une cartouche . M.. Et puis.. et j'en ai vu un très singulier.. on ne prend guère de précautions quand on saisit une savonnette : on sait bien qu'elle n'explosera pas. Enfin.. on l'aurait pris pour un demi-muid. — Pourtant.— Ça. dit l'oncle. sinon tu n'iras pas à la chasse ! 137 . et il a roulé du haut en bas des escaliers. rassure-toi sur ce point. Et j'ai le regret de vous apprendre qu'il en est mort. la nuit.. il faut ajouter que j'avais les yeux fermés. était si gros que de loin. et il avait fallu coudre ensemble deux cartouchières pour lui en faire une. après un bon déjeuner de chasseurs. ensuite... dit ma mère à mi-voix. Un jour. Donc. dit mon père vexé. une savonnette est un objet extrêmement glissant.. Bénazet (il prononçait Bénazette). il faut acheter un autre fusil. Eh bien. on aurait dit un feu de peloton. puisque c'était le temps des fusils à broche. Le président de la Société de chasse. ce ne serait pas mortel. parce que c'est un corps gras. avec son immense cartouchière autour du corps : elle était garnie de cartouches à broche. puisque je me savonnais la tête — et aucun homme de bon sens ne ferme les yeux pour manipuler des cartouches.. — Joseph.

» Il se leva brusquement. préparons nos munitions ! » 138 . visant tour à tour la pendule. et il pèse trois livres de trop. D'abord je n'ai rien d'un demi-muid. À mon avis. mais il conservera sa main droite et ses yeux. nous ferons tous les essais nécessaires. Ce soir. Augustine. et dit encore : « Il se pourrait aussi que. — Ne craignez rien. nous serons fixés demain. la suspension. — Quoi ? dit ma mère épouvantée. Enfin. et il regardait l'assistance avec une certaine fierté. « Ce fusil est très ancien. je puis vous assurer qu'un tel accident est encore unique en son genre. » Il examina de nouveau la culasse. dit l'oncle Jules en riant. et épaula le calibre douze. sous l'effet d'une charge un peu forte. Et d'ailleurs. Enfin.— Allons donc ! dit mon père en riant. le tournebroche. et se transforme en canardière. et ensuite je ne présiderai pas un "bon déjeuner de chasseurs" dans un pays de grands vinassiers — car je suis bien sûr que l'explosion de M. Bénazette a dû libérer d'abord un geyser de vin rouge ! — C'est assez probable. il rendit sa sentence. Joseph n'aura plus de fusil. et nous tirerons les premières cartouches à la ficelle. S'il éclate. il change de calibre. Ma mère me cria : « Reste où tu es ! Ne bouge pas ! » L'oncle répéta cinq ou six fois sa manœuvre. c'est une arme excellente ! » Mon père fit un beau sourire. Mais il est bien en main et il monte bien à l'épaule. Augustine. lorsque l'oncle ajouta : « Si toutefois il n'éclate pas.

Ma tante. Je pensais qu'ainsi mon corps la protégeait en cas d'explosion.. hypnotisé. la poudre. monta dans sa chambre. sortant du bouchon.. terrorisée. pour donner son biberon au petit Pierre.Il prit une voix de commandement : « Tout d'abord. un minuscule cordonnet noir : il le saisit délicatement entre le pouce et l'index. le bouchon suivit. mon père vérifiait l'étanchéité de la lampe de cuivre. Alors mon oncle prit une des fioles de fer-blanc. la terrible substance qui avait tué tant de bêtes et tant d'hommes. Cependant. Ces précautions prises. et gratta avec précaution la bande gommée qui en assurait l'étanchéité. et n'en redescendit plus. et la solidité de la suspension. Ma mère s'était assise sur une chaise. il tira. et fit placer mon père en face de lui. C'était donc ça. l'oncle s'assit devant la table. qui avait fait sauter tant de 139 . et versa une casserole d'eau sur les dernières miettes de braise qui rougeoyaient encore dans le fourneau. Je m'approchai. Je vis paraître. courut à la cuisine. Alors il inclina le goulot vers la feuille de papier blanc et une pincée de poudre noire en sortit. entre ses genoux. à deux mètres de la table : je restai debout devant elle. pour qui cette dangereuse cérémonie semblait n'avoir aucun secret. éteignez tous les feux de la maison ! Le danger que représente cette lampe à pétrole est déjà assez grand ! » Il se tourna vers moi pour ajouter : « On ne plaisante pas avec la poudre ! ! » Ma mère.

me dit-il. et cette dernière fut surmontée d'une rondelle de carton sur laquelle un gros chiffre noir indiquait la grosseur du plomb. et qui avait lancé Napoléon jusqu'en Russie. Elle est graduée en grammes et décigrammes. Ensuite eut lieu le sertissage : le petit appareil à manivelle rabattit le bord supérieur de la cartouche.maisons.. dit-il. Elle pèse son juste poids. » Il la remplit à ras bord. Pourquoi les plus petits numéros sont ceux des calibres les plus gros ? 140 . c'est plus gros que le douze ? — Non. puis d'une autre bourre. elle brille. » Alors commença le remplissage des douilles. C'est un peu plus petit. les bourres grasses cuisinées par l'oncle Jules. ce qui nous permet une précision suffisante. rien de plus. puis remonta lentement. — Pourquoi ? — Oui ! dit mon père. et en fit une sorte de bourrelet. sur la poudre. demandai-je.. « Voici la jaugette pour mesurer la charge. Le plateau descendit. fixé au bout d'un petit manche de bois noir.. On aurait dit du charbon pilé. Mon oncle prit un gros dé à coudre de cuivre. qui enferma définitivement la meurtrière combinaison. et resta en équilibre. opération à laquelle mon père collabora : il enfonçait.. elle est parfaite. et la vida sur le plateau du trébuchet. Puis ce fut le tour des plombs. « Elle n'est pas humide. « Le seize. dit l'oncle.

car je craignais qu'elle ne fût expérimentée aux dépens de mes jeux. dit l'oncle Jules d'un air doctoral. dit mon père. quel est le calibre de son fusil ?" » Cette invention pédagogique m'inquiéta un peu. Et alors ça fait que le trou du fusil est plus petit quand c'est un gros numéro. Un calibre seize. Plus on fait de balles avec la livre. Je crois qu'il s'agit d'une livre ancienne. Sachant que le poids de l'ancienne livre est de quatre cent quatre-vingts grammes et que le chiffre représentant le calibre représente aussi le nombre de balles que l'on peut faire pour son arme avec une livre de plomb. moins elles sont grosses. celle de quatre cent quatre-vingts grammes. la même livre de plomb ne fournit que douze balles rondes. a pu fondre vingt-quatre balles pour son fusil. — Vous parlez bien d'une livre de cinq cents grammes ? — Je ne crois pas. dis-je. mais vous faites bien de me poser la question. Est-ce que tu as compris ? — Oui. — Voilà une explication fort claire. dit l'oncle. — À merveille ! dit mon père soudain très intéressé. c'est un fusil pour lequel on peut fabriquer seize balles rondes avec une livre de plomb. Mais je fus assuré par la pensée que mon père paraissait trop enflammé par sa nouvelle passion pour sacrifier ses vacances à 141 . Pour un calibre douze.— Ce n'est pas un grand mystère. il tirerait des balles d'une livre. et s'il existait un calibre un. — Pourquoi ? — Parce que je vois là une mine de problèmes pour le cours moyen : "Un chasseur qui possédait sept cent soixante grammes de plomb.

une insatisfaction dont je n'arrivais pas à préciser la cause.la dévastation des miennes. pendant que ma mère versait du café dans mon lait. cette poudre. — Alors. ce n'est pas pour ça que ça ne me plaît pas. L'oncle Jules avait parlé toute la soirée en savant et en professeur. m'avait très vivement intéressé. tandis que mon père. me dit-elle. je lui fis part de mes sentiments. — Tu as peur qu'il tombe dans l'escalier avec ses cartouches ? — Oh non ! dit-elle. et qui parle tout le temps ! 142 . La soirée. lui qui était examinateur au certificat d'études.. moi. Pourtant je sentais une sorte de gêne. Il n'est pas si maladroit. d'un air ignare.. C'est un amusement dangereux. — Eh bien. qui se termina par l'alignement d'un bataillon de cartouches multicolores. C'est en tirant mes chaussettes que je la découvris. c'est traître. que papa aille à la chasse ? — Pas trop. l'avait écouté d'un air attentif. c'est pourquoi ? » J'hésitai un instant. « Tu n'as pas vu comme l'oncle Jules est fier ? C'est toujours lui qui commande. comme un élève. rangées comme des soldats de plomb. Mais tout de même. J'en étais honteux et humilié. que je mis à profit pour avaler une bonne gorgée de café au lait. et la suite me prouva que j'avais raisonné juste. toi. Le lendemain matin. « Ça te plaît.

— C'est justement pour lui apprendre, et il le fait par amitié. — Moi, je vois bien qu'il est rudement content d'être plus fort que papa. Et ça ne me plaît pas du tout. Papa le gagne toujours, aux boules ou aux dames. Et là, je suis sûr qu'il va perdre. Je trouve que c'est bête de jouer à des jeux qu'on ne sait pas. Moi, je ne joue jamais au ballon parce que j'ai les mollets trop petits, et les autres se moqueraient de moi. Mais je joue toujours aux billes, ou aux barres, ou à la marelle, parce que je gagne presque toujours. — Mais, gros bêta, la chasse, ce n'est pas un concours ! C'est une promenade avec un fusil, et puisque ça l'amuse ça lui fera beaucoup de bien. Même s'il ne tue pas de gibier. — S'il ne tue rien, eh bien moi, ça me dégoûtera. Oui, ça me dégoûtera. Et moi je ne l'aimerai plus. » J'avais une envie de pleurer, que j'étouffai d'une tartine. Ma mère le vit bien, et elle vint m'embrasser. « Tu as un peu raison, me dit-elle. C'est bien vrai qu'au commencement, papa sera moins fort que l'oncle Jules. Mais au bout d'une semaine, il sera aussi adroit que lui, et dans quinze jours, tu verras que c'est lui qui donnera des conseils ! » Elle ne mentait pas pour me rassurer. Elle avait confiance. Elle était sûre de son Joseph. Mais moi, j'étais dévoré d'inquiétude, comme le seraient les enfants de notre vénéré président de la République, s'il leur confiait son intention de s'engager dans le Tour de France cycliste.

143

LA journée du lendemain fut encore plus pénible. Tout en nettoyant les fusils, dont les pièces étaient étalées sur la table, l'oncle Jules commença le récit de ses épopées cynégétiques. Il disait que dans son Roussillon natal, à travers les vignes et les pinèdes, il avait abattu des dizaines de lièvres, des centaines de perdrix, des milliers de lapins, sans parler des « pièces rares ». « Un soir, je rrentrais brredouille, et j'étais furrieux, car j'avais manqué deux lièvres coup sur coup ! — Pourquoi ? dit Paul la bouche ouverte et les yeux ronds. — Je n'en sais fichtre rrien !... Le fait est que j'étais honteux et découragé... Mais en sortant du bosquet de Taps, j'entrre dans la vigne de Brouqueyrol, et que vois-je ? — Oui, que vois-je ? » dit Paul d'un air d'angoisse. Je m'écriai : « Une bartavelle ! — Non, dit mon oncle. Ça ne volait pas, et c'était bien plus gros. Que vois-je ? disais-je. Un blairreau ! Un blairreau énorme, qui avait déjà dévasté toute une rrangée de rraisins de table ! J'épaule, je tirre... » C'était toujours la même chose, et pourtant toujours nouveau. 144

L'oncle tirait, puis par précaution, il « doublait », et l'animal foudroyé s'ajoutait à la liste interminable des victimes. Mon père écoutait ces récits glorieux, mais il ne disait rien : sagement, comme un apprenti, il ramonait le canon de son fusil, avec une brosse ronde fixée au bout d'une longue baguette, pendant que je polissais mélancoliquement la gâchette et le pontet. À midi, les armes furent remontées, huilées, astiquées, et l'oncle Jules déclara : « On les essaiera cet après-midi. » * * *

Le feuilleton de ses exploits continua pendant tout le repas, et s'étendit jusqu'aux Pyrénées, pour le récit d'une chasse au chamois. « Je prends ma lorgnette, et que vois-je ? » Paul en oubliait de manger, si bien que ma mère et ma tante — après la mort de deux chamois -prièrent le récitant d'arrêter là son épopée, ce qui parut le flatter grandement. Je profitai de cet arrêt pour introduire adroitement une question personnelle. Depuis le début des préparatifs, je n'avais jamais douté que je serais admis à suivre les chasseurs. Mais ni mon père ni mon oncle ne l'avaient dit expressément, et je n'avais jamais osé poser la question, par crainte d'un refus catégorique : c'est pourquoi je pris un biais. 145

« Et le chien ? dis-je. Est-ce qu'il ne vous faudra pas un chien ? — Il serait bon d'en avoir un, dit l'oncle. Mais comment nous procurer un chien dressé ? — Est-ce qu'il n'y en a pas chez les marchands ? — Oui, dit mon père. Mais ça vaut au moins cinquante francs ! — C'est de la folie ! s'écria ma mère. — Oh que non ! dit l'oncle. Et si un bon chien ne valait que cinquante francs, croyez bien que je n'hésiterais pas ! Mais à ce prix-là, vous n'aurez qu'un bâtard quelconque, qui vous lâchera la piste d'un lièvre pour vous conduire au trou d'un rat ! Un chien dressé, ça vaut dans les quatre-vingts francs, et ça peut aller jusqu'à cinq cents ! — Et puis, dit ma tante, qu'est-ce que nous en ferions après la chasse ? — Après la chasse, il faudrait le revendre à moitié prix ! Et d'ailleurs, ajouta l'oncle, il est très dangereux d'entretenir un chien dans la maison d'un bébé. — C'est vrai, dit Paul. Il pourrait manger le petit cousin ! — Je ne crois pas. Mais il pourrait, sans le vouloir, lui donner des maladies. — Une angine ! s'écria Paul. Moi je sais ce que c'est. Mais moi, ce n'est pas un chien, c'est le courant d'air ! » Je n'insistai pas : il n'y aurait pas de chien. C'est donc qu'ils comptaient sur moi pour retrouver le gibier abattu. On ne l'avait pas dit, mais c'était évidemment sous-entendu : il n'était pas nécessaire d'obtenir une promesse solennelle, surtout 146

Je me tus donc prudemment. mon père nous héla. qui avait exprimé son intention de suivre la chasse « de loin » avec du coton dans les oreilles : prétention insoutenable qui eût pu faire grand tort aux miennes. et leurs circuits extravagants nous faisaient rire de bon cœur. Après le déjeuner. L'oncle tira la ficelle : une détonation puissante ébranla les airs. J'ai mis triple charge. et je vais tirer les deux coups à la fois ! Si le fusil explose. accourues. nous forcèrent à reculer encore plus loin.devant Paul. et chacun risquait un œil. les hommes restèrent à découvert. 147 . À dix pas du fusil. il s'arrêta. Nous profitâmes de cet intervalle pour mettre des gouvernails aux cigales . « Venez ici ! cria-t-il. héroïques. Elles volaient alors au hasard. Vers les trois heures. soudain muettes. les grandes personnes firent la sieste. « Attention ! dit l'oncle. Seuls. et déroulait une longue ficelle dont une extrémité commandait la gâchette. les éclats pourraient siffler à nos oreilles ! » Toute la famille se mit à l'abri derrière des troncs d'olivier. Et restez derrière nous ! Nous allons essayer les fusils ! » L'oncle Jules avait solidement attaché l'arquebuse à deux grosses branches parallèles. et mon père courut vers l'arme ligotée. puis je les lançais en l'air. c'est-à-dire que dans le derrière des pauvres chanteuses. Ma mère et ma tante. nous plantions la queue d'une feuille d'amandier.

Nous allons maintenant vérifier le groupement des plombs. L'oncle ouvrit la culasse. « Il a la colique ? » dit Paul. Ni fêlure. L'oncle Jules l'examina longuement. Paul. visa une seconde et tira. le déplia. il dit à voix basse à mon père : « Cependant.« Il a tenu le coup ! » cria-t-il.. qui s'était bouché les oreilles. ni dilatation ! Augustine. C'est un risque qu'il faut accepter. et revint à grands pas vers mon père. il ne faudra pas exagérer. comme une passoire. Il chargea son fusil d'une seule cartouche.. et partit à grands pas vers les cabinets. Il épaula. et l'examina de fort près. au bout de l'allée d'iris. s'enfuit vers la maison. Je puis évidemment vous affirmer qu'avant cette épreuve cette arme était parfaite. Et il coupait joyeusement les liens. rassurées. « Attention ! » dit-il. au moyen de quatre punaises. et parut satisfait. 148 . je réponds maintenant de la sécurité de Joseph : ce fusil est aussi résistant qu'une pièce d'artillerie ! » Et comme les femmes s'éloignaient. « C'est parfait ! déclara-t-il enfin. » Il tira un journal de sa poche. Les deux chasseurs s'approchèrent du journal : il était criblé de trous. Mais l'oncle Jules n'entra pas dans la guérite : il fixa sur la porte. Mais il arrive quelquefois que l'expérience elle-même compromette la solidité du canon. le journal déployé.

regardait d'un œil. étaient revenues sur la terrasse. examina la cible. La détonation fut effrayante. se retourna et dit simplement : « Ce n'est pas un fusil. Mais une perdrix qui s'envole n'a pas grand. Je ressentis une fierté triomphale. et son épaule tressaillit violemment. Je tremblais qu'il ne manquât la porte : c'eût été l'humiliation définitive. de renoncer à la chasse. Joseph ! » Tandis qu'il mettait la nouvelle cible en place. l'index enfoncé dans l'oreille.« Ils sont bien groupés. Il ne parut ni ému ni surpris. Ma mère et ma tante. attirées par la première détonation. À trente mètres. c'est parfait. et j'attendais que l'oncle Jules exprimât son admiration. J'ai tiré le canon choke. Il s'avança. et dit : « Allez-y ! » Mon père visa. car les plombs entouraient le journal sur les quatre côtés. à demi caché derrière le tronc du figuier. et l'obligation. Il tira. et tout en le dépliant. » Il prit dans sa poche un autre journal. — Ce n'est pas mal tiré ! dit-il avec condescendance. Paul. à mon avis. il dit : « À vous. c'est un arrosoir ! — Il l'a frappé en plein milieu ! dis-je avec force. Le coup avait frappé le milieu de la porte. mon père chargea son fusil.chose de commun avec 149 . L'oncle se replia au trot. et s'avança vers la cible d'un pas tranquille — je le devançai.

incertaine : « Est-ce que je peux sortir. dit-il. s'écria-t-il. « C'est du bois dur. car à travers la porte massacrée. et la porte tressaillit violemment. Mesdames. 150 . » Heureusement. ils n'en avaient pas eu. il s'écria : « Pour les deux dernières. le fracas fut étourdissant. « Tonton. car j'ai mis une charge et demie de poudre. on va tirer les chevrotines.. Joseph. Ils s'avancèrent tous les deux.. Et vous. » Ils tirèrent encore trois coups de fusil chacun. Enfin. de cinq et de sept.. On va maintenant essayer les plombs de quatre. bouchez-vous les oreilles. et je vis incrustées profondément dans le bois.une porte de cabinets. est-ce que ça aurait tué un sanglier ? — Certainement. — Au défaut de l'épaule gauche ! — Exactement ! » Il arracha les journaux superposés. car vous allez entendre le tonnerre ! » Ils tirèrent en même temps . une vingtaine de petites billes de plomb. nous entendîmes une faible voix. Elles n'ont pas traversé ! Si nous avions eu des balles. Serrez bien votre crosse. maintenant ? » C'était la « bonne ». demandai-je. toujours suivis d'examens et de commentaires de l'oncle. à condition de le toucher. souriants et satisfaits d'euxmêmes. Elle disait..

— Pourquoi ? dit mon père. Vous êtes caché derrière une haie. j'épaule.. et votrre chien décrit un cercle autour de la vigne. tout en pressant sur la gâchette. vous relevez le bout du canon d'une dizaine de centimètres. je vais vous décomposer le "coup du roi". et l'on ne parlait plus que chasse à la maison. vous faites un pas en arrière. » 151 .LA date de l'ouverture approchait. va me chercher mon fusil. écoutez-moi bien. — Parce que si votre tir est bien ajusté. après la sieste.. l'oncle Jules en était arrivé aux explications et démonstrations techniques. il disait : « Joseph. et vous baissez la tête. Passons maintenant à la pratique. les perrdrreaux vont venir droit sur vous. vous allez recevoir en pleine figure un volatile d'un kilo lancé à soixante à l'heure. d'un coup sec. parce que le gibier verrait votre fusil. je vise. en faisant le dos rond. Alors. Après la longue suite des récits épiques. Marcel. mais vous n'épaulez pas encore. D'abord. et il aurait le temps de prendre la tangente. S'il connaît son métier. qui est aussi le roi des coups. À quatre heures. Mais au moment de tirrer. Dès que les volatiles paraissent dans mon champ visuel.

au ras de la haie.. Il les cherchait un instant du regard. prêts à supporter le choc d'un « volatile d'un kilo lancé à soixante à l'heure ». L'oncle. il retournait s'asseoir à l'ombre. et criait : « Pan ! pan ! » Sur quoi. soufflant puissamment entre ses lèvres molles. le dos voûté. Mon père. il lançait deux aboiements aigus et brefs. Puis il allait se poster derrière la haie du jardin.. et je revenais à pas lents. L'oncle nous délivrait en disant : « Pom ! pom. ». portant avec respect cette arme précieuse. — Oh ! il y faut de l'entraînement ! J'avoue que je n'ai jamais entendu dire qu'un débutant l'ait réussi du premier coup. essayait de voir à travers les feuilles. il faisait le pas en arrière. les sourcils froncés. Enfin. nous formions un demi-cercle autour de lui. Soudain. nous rentrions tous les quatre la tête dans nos épaules contractées. sifflant son chien.. il imitait l'envol ronflant d'une compagnie de perdreaux. Mais si vous avez des dispositions — ce que j'ignore 152 .. puis allait les ramasser l'une après l'autre — car dans ses démonstrations. disait : « Ça ne doit pas être bien facile. et nous demeurions immobiles. Puis il épaulait vivement. car deux perdrix étaient tombées derrière nous. et regardait intensément le ciel. donnait le petit coup sec. non pas ce pauvre chemin pierreux. les yeux fermés. Mon père. L'oncle ouvrait toujours la culasse. pensif. Paul et moi. il ne faisait que des « doublés ». l'oreille tendue.Je courais à la salle à manger. mais les vignes dorées du Roussillon. pour voir si le fusil n'était pas chargé. Alors. Puis. du pas pesant du chasseur fatigué.

du bout de son fusil brusquement épaulé. pour la première fois de ma vie. et me donnait l'ordre de fermer les yeux. il m'emmenait avec lui sur le chemin du vallon de Rapon. D'autres fois. Soudain.. j'attendais. prenait à son tour le fusil. une vieille boule moisie. les oreilles grandes ouvertes. sans le prévenir.. et mon père essayait de la suivre. et attentif au moindre craquement. et répétait fidèlement la pantomime de l'oncle Jules. Et là nous répétions en cachette le « coup du roi » : je jouais le rôle de la perdrix. il posait la main sur mon épaule. Parfois.. puis. il m'envoyait me cacher dans un buisson. Ensuite — pour le tir aux lapins — je lançais dans l'herbe. épave d'un jeu de quilles disparu. au moment de m'envoler.. avec une application si minutieuse et si humble que.encore — il est bien possible que l'année prochaine. Là. que j'avais trouvée dans le jardin. et mes inquiétudes ne faisaient que grandir. et disait : « Est-ce que tu m'as entendu venir ? » Ainsi. docile. je lançais de toutes mes forces une pierre par-dessus la haie. mon père préparait l'« Ouverture ». le matin. 153 . qui était bordé d'une haie d'arbustes. Essayezle donc tout de suite ! » Et mon père. je doutai de sa toute-puissance.

et des souliers montants à semelle de corde. des jambières en cuir marron. parce que c'était un vêtement très remarquable. et une veste tout à fait spéciale. C'est ainsi qu'un petit merle. par une épouvantable odeur. signala sa présence. Le plus difficile était ensuite de découvrir par quelle voie il était possible de parvenir jusqu'à lui. L'oncle sonda plusieurs ouvertures de poches. des bottes lacées par-devant. L'oncle Jules portait un béret basque. Je m'aperçus plus tard que cette richesse avait ses défauts. dont il faut que je dise un mot. Ils essayèrent d'abord leurs tenues de chasse. puis la doublure. À première vue. oublié dans ce labyrinthe. puis les deux à la fois. afin de repérer l'objet.ENFIN l'aube se leva sur la veille du grand jour. Papa avait acheté une casquette bleue. Lorsque l'oncle cherchait quelque chose dans ses poches. ce qui lui permit 154 . il tâtait d'abord le drap. qui me parut du plus bel effet. et par la vue d'un triste bec jaune qui avait traversé la doublure. Il fut aisément localisé par le nez de la tante Rose. quinze jours plus tard. ma mère déclara : « Ce n'est pas une veste : c'est trente poches cousues ensemble ! » Il y en avait jusque dans le dos.

et sembla promettre abondance de gibier. et les chasseurs semblaient s'y complaire. et un vieux cure-dent qui se planta sous l'ongle de son index. La cérémonie. Cependant. fut assez longue. Notre gibier — ne nous faisons pas d'illusions — ce n'est évidemment pas la bartavelle.. jusque-là. — Bagatelles ! dit l'oncle. à Redouneou. il fallut recourir aux ciseaux. Les fusils furent. jusqu'à Redouneou. Je crois que nous en trouverons aux Escaouprès. nous descendons sur les Escaouprès : nous les remonterons jusqu'au pied du Taoumé. Mais leurs femmes les déshabillèrent pendant qu'ils en étaient encore à se mirer. peutêtre des grives ou des merles. devant le miroir. une loupe à la main. Mais pour l'extraction du cadavre. Donc. la veste fit un grand effet.de découvrir une oreille de lapin. dit l'oncle. pour en consolider les boutons. une fois de plus. que voici (il plantait dans la carte une épingle à tête noire) . et j'eus l'honneur d'enfoncer les cartouches dans les ceintures à godets de cuir. — Ce serait déjà très intéressant. et prirent en main leurs vêtements. de la bouillie d'escargot. mais c'est au moins la perdrix. Puis ils étudièrent la carte d'état-major. que nous contournerons à droite pour atteindre le 155 . le jour de l'essayage. nous ne verrons pas grand-chose. astiqués et graissés. c'est du moins ce que m'a dit Mond des Papillons.... « Nous monterons derrière la maison. le lapin et le lièvre. dit mon père.

certitudes d'ailleurs un peu ébranlées par l'attitude passive de l'entourage. L'oncle avait abondé dans son sens. vers midi et demi. Il était maintenant indispensable de poser la question nettement. afin de le préparer à son éviction de la chasse. et il avait même cité des exemples de petits garçons qui étaient devenus rachitiques ou tuberculeux parce qu'on les faisait lever trop tôt tous les jours. Cette créature avait ri et m'avait répondu : « Il ne faudrait pas t'imaginer qu'ils vont te mener avec eux ! » Propos absurde d'une idiote. et d'obtenir la confirmation de mes certitudes. Sans doute pensaiton que le mien était bien suffisant pour un chien de chasse ? Un matin. c'était qu'il me semblait sentir une certaine gêne chez mon père et qu'il avait dit plusieurs fois à table — sans aucun motif — que le sommeil était indispensable aux enfants. Mais j'en avais gardé une impression fort peu plaisante. J'avais pensé que ces discours s'adressaient à Paul. car je réfléchissais à mon plan. C'est la que nous déjeunerons. On n'avait pas parlé de mon costume. Ce qui m'inquiétait davantage. j'avais dit à la bonne que j'attendais impatiemment l'Ouverture. Je pris mon courage à deux mains.Puits du Mûrier. Ensuite. et qu'il était dangereux de les réveiller à quatre heures du matin.. à laquelle je regrettai d'avoir adressé la parole. » Mais je n'entendis pas la suite. 156 . et comme un petit doute gênant.. à tous les enfants sans exception...

avec du savon. très occupé à gratter le ventre d'une cigale. ou peut-être hurlait de douleur. je venais de voir un oiseau-mouche blessé. Il lâcha la cigale.Il fallait d'abord éloigner Paul. Je réussis pleinement. et dit : « Allons-y vite ! » Je lui répondis qu'il m'était impossible de l'accompagner. 157 . » Je dis bravement : « Moi. et faire naître en même temps la crainte qu'on ne lui infligeât le même traitement. — Quel déjeuner ? dit l'oncle. Je fonçai désespérément et je parlai à toute vitesse. — Mais où donc ? » dit mon père. Cette nouvelle l'excita grandement. je porterai le déjeuner. et disparut sous les genêts. Je lui tendis le filet à papillons. car attiré par l'oiseau-mouche et chassé par le bain. — Le nôtre. et je lui révélai qu'au fond du jardin. Il était justement devant la porte. Cette question me coupa le souffle. en prenant à peine le temps de respirer. Je rentrai dans la maison au moment où l'oncle Jules repliait la carte en disant : « Douze kilomètres dans les collines. car je vis qu'il faisait semblant de ne pas comprendre. ce n'est pas excessif. il m'arracha le filet. parce qu'on m'imposait un bain. qu'il lui serait facile de capturer. qui chantait de plaisir. mais ça fait tout de même une trotte. et je porterai le déjeuner. Je pensais exciter sa pitié. Je prendrai deux musettes.

« À la chasse. trop heureux de détourner la conversation. La preuve. » Il tâta mes mollets : « C'est vrai que tu as de bons muscles. J'ai bien étudié les Peaux-Rouges.. ça pourrait vous gêner. c'est que j'attrape des cigales tant que je veux. Et puis. « Tu as entendu ce qu'a dit l'oncle Jules : douze kilomètres dans les collines ! Tu as de bien petites pattes pour marcher si longtemps ! — Elles sont petites. et les perdrix. Il posa sa grande main sur mon épaule.. il n'y aura plus de place pour mettre le gibier. je suis petit. dis-je. et me regarda dans les yeux. Et puis comme ça. et encore vous ne l'avez pas vu tout de suite. Et puis moi. dis-je. je n'ai pas de fusil. — Et puis. Et puis. quand vous les tuerez vous ne pourrez pas les retrouver. — Viens ici ». ça fait que je ne suis jamais fatigué ! — Ho ho ! dit l'oncle Jules. dit mon père. vous pourrez en tuer d'autres. c'est tout naturel que je porte le déjeuner. pendant que je les chercherai. je suis léger. mais elles sont dures. et l'autre jour.. c'est comme du bois.. je n'aime pas beaucoup qu'on se permette de critiquer mes fesses ! » 158 . tandis que moi. Je n'ai pas des grosses fesses comme l'oncle Jules. moi. c'est moi qui vous ai fait voir l'épervier. moi. Vous.. quand je marche.. je ne fais pas de bruit. Et puis. Et puis vous n'avez pas de chien. si vous le mettez dans le carnier. je me faufile dans les broussailles. je sais marcher comme un Comanche. Toucheles. Moi. je vois de loin.

Et puis. dans les broussailles. vers les hautes garrigues inconnues que je regardais depuis si longtemps. je courus au mur.. Et surtout. et contre mon bras replié.Mais je n'acceptai pas la discussion. moi je vais tomber malade. me prit sur ses genoux. quand l'oncle Jules avait sept ans. je dirais : « Je l'ai vu tomber ! ». . et pourtant elles sautent bien plus loin que toi ! Et puis. je me mis à pleurer bruyamment. c'est une injustice. dit mon père. surtout le jour de l'ouverture. et déjà j'ai un peu mal au cœur ! » Sur quoi. et j'enchaînai : « Elles ne sont pas grosses. Mon père ne savait que dire et il caressait mes cheveux. son père l'emmenait toujours à la chasse. afin de lui donner confiance. J'étais au comble du désespoir. j'ai huit ans et demi passés. maintenant. et je rapporterais triomphalement quelques plumes que j'avais ramassées dans le poulailler. Mais cela. les sauterelles. Il est petit et. Et moi. sans un mot. Ma mère entra et.. on pourrait le prendre pour un gibier. je voulais aider mon père dans son épreuve : je me glisserais dans les broussailles. D'abord parce que cette ouverture m'apparaissait comme un grand départ vers l'Aventure. Alors. dit ma mère sur un ton de reproche. il a dit que son père était sévère. Il y aura d'autres chasseurs dans la colline. et je rabattrais le gibier sur lui. S'il manquait un perdreau. Et pourtant.. et mon amour déçu me brisait le cœur. vous lui en avez trop parlé ! — Ce serait dangereux. 159 . si vous ne me voulez pas. je ne pouvais pas le dire. « Mais aussi.

Ma mère me caressa doucement la tête. dis-je ensuite. mais je ne lui dirai rien. ne pleure plus. calme-toi ! » disait mon père. je descendis d'un bond : je baisai la main de mon père. Il portera notre déjeuner. Allons. je les verrai. moi aussi. Il ne pourrait pas marcher si loin. il ne faudra pas en parler à Paul. m'étouffa. — Non ! non ! Je veux faire l'ouverture ! » Alors. je l'escaladai. Alors. j'exécutai une danse sauvage terminée par un bond qui me porta sur la table. Marcel a mérité de faire l'ouverture avec nous. comme il l'a proposé. ils comprendront que je ne suis pas un lapin ! — Eh bien. et que nous n'irons pas si loin. à dix pas derrière les fusils. 160 . quand je serai mieux entraîné. tu vas donc mentir à ton frère ? — Je ne mentirai pas. « C'est d'accord. « Je me mêle peut-être de ce qui ne me regarde pas. « Calme-toi. et levant les bras au ciel. les chasseurs ! criai-je entre deux sanglots. et il nous suivra bien gentiment. dit-il. et je serrai sa grosse tête sur mon cœur battant. et baisa mes joues mouillées. Et alors.— Mais moi. » La reconnaissance. « Seulement. parce qu'il est trop petit. » Il se tourna vers mon père. Après deux gros baisers bien appliqués. Joseph ? — Si vous êtes d'accord. l'oncle Jules se montra grand et généreux. je bondis sur mon oncle. Mais à mon avis. dit mon père. si je leur parle. — Hé hé. qui me faisait verser de nouvelles larmes. d'où j'envoyai mille baisers aux assistants. je te promets que tu viendras avec nous dans deux ou trois jours.

» Il répéta : « Ne l'oublie pas. — Je prends des forces pour demain ! — Que comptes-tu faire demain ? demanda l'oncle sur un ton d'affectueuse curiosité. assez penaud de ne pas avoir trouvé l'oiseau blessé. ajouta-t-il. Demain. — Eh bien.— Mais s'il t'en parle ? dit ma mère. malgré les observations de ma mère. parce que c'est pour son bien. — Il a raison ! » dit mon oncle. — L'ouverture? Mais ce n'est pas demain!. dis-je. et la conversation s'arrêta brusquement. et je redemandai des pommes de terre. c'est dimanche ! Est-ce que tu crois qu'il est permis de tuer les bêtes du bon Dieu.. Mais l'oncle ayant parlé de l'appétit des chasseurs comme d'un trait caractéristique de cette race. que je n'arrivai pas à manger. que vous êtes une 161 . * * * Pendant le dîner. ma joie était si grande. je dévorai ma côtelette. — Je lui mentirai. tâche de ne pas l'oublier : il est permis de mentir aux enfants. s'exclama-t-il. il ajouta : « Tu viens de dire une parole importante. Puis. lorsque c'est pour leur bien. l'ouverture. me regardant bien dans les yeux. qu'en fais-tu ? C'est vrai. « Qu'est-ce qu'il te prend ? dit mon père.. » Mais Paul arrivait. le jour du Seigneur ? Et la messe alors.

pendant que tu fabriqueras les flèches. je vous finirai les nouveaux costumes d'Indiens. car cette journée d'attente allait être un très long martyre. de fort mauvaise grâce..» C'était une désolante nouvelle. mais sans mot dire. et je lui baisai les mains tendrement. Et pour déjeuner. Que faire ? Je me résignai. Quand ma mère eut bordé le petit Paul. et me dit : « Demain. il y aura de la tarte aux abricots avec de la crème fouettée. 162 .famille de mécréants ! Et voilà pourquoi cet enfant a l'idée folle que l'on peut ouvrir la chasse un dimanche ! » Je fus consterné. « Mais alors. quand est-ce ? — C'est lundi. Puis l'oncle Jules ayant annoncé qu'il tombait de sommeil. elle vint me donner le baiser du soir. après-demain. » Je compris qu'elle me promettait ce régal pour atténuer ma déconvenue.. tout le monde alla se coucher.

Sa petite voix était calme et froide. Mais moi. Moi j'ai tout vu. et puis elle l'a mise dans les carniers avec un grand saucisson et des côtelettes crues. tu es un menteur. et je me suis mis sous la fenêtre. parce qu'elle avait soufflé sur la flamme de la bougie. Et les carniers. 163 . je suis vite revenu. Moi je le sais. et l'oncle Jules est encore plus menteur que toi. Maman a fait l'omelette aux tomates cet après-midi.MAIS dès qu'elle fut sortie. et j'ai entendu tout ce que vous avez dit. Mais quand même. — Pourquoi ? — Parce que c'est demain. « Moi. je le savais qu'ils ne te mèneraient pas à l'ouverture. tu as promis qu'il faut me dire des mensonges. ce n'est pas pour les enfants. ça me fait trop peur. ce n'était pas vrai. Moi j'ai vu tout de suite que l'oiseau-mouche. Je ne le voyais pas. L'ouverture. Les vrais coups de fusil. Moi. et la bouteille de vin. je m'en fous bien d'aller à la chasse. j'en étais sûr ! » Je répondis hypocritement : « Je n'ai jamais demandé à y aller. — Tu es un grand menteur. le petit Paul parla. et du pain. et tout ce que tu as pleuré ! Et même. Alors.

pour pas que tu les voies. les yeux grands ouverts. l'oncle Jules. dans le doute et la nuit. je cherchais des excuses à ce mensonge déjà très ancien. et je restai.. quand on est sergent ? Certainement non. parce que j'ai sommeil. Quand j'avais découvert son imposture. je te dis qu'ils y vont demain. l'oncle Jules. pour diminuer sa valeur de preuve. ne me parle plus. l'oncle Jules avait saisi la balle au bond. A-t-on le droit de mentir. parce que c'était pour son bien. « Alors tu oses dire que l'oncle Jules a dit des mensonges ? Moi. Mais je refusai d'y croire. Je fus désespéré par cette trahison. Et puis. Mais je me rappelai soudain que l'oncle Jules n'avait jamais été sergent. Et il a une décoration. Il m'avait hautement approuvé. quand j'avais eu la sottise de dire que j'allais mentir à Paul. je l'ai vu habillé en sergent. — Moi. tout simplement. » Cette révélation était accablante. et que je venais de l'inventer dans mon désarroi. et sans la moindre confusion. il y avait.. qu'avait-il fait ? Il s'était mis à rire. et toi tu te brosseras. » La petite voix se tut. Et mon père. qui était le complice muet d'un complot 164 . dans son passé. qui n'avait rien dit ! Mon père. Ils vont partir de bonne heure. la terrible histoire du parc Borély. Dans l'après-midi même. pour justifier par avance sa criminelle comédie.ils sont cachés dans le placard de la cuisine. lorsqu'un souvenir terrible traversa mon esprit. La preuve : le sergent Bobillot. Cependant. De plus.

Et maman. devant la porte du placard fatidique. je ne vis pas le trait de lumière. J'entrai dans le vaste placard.. Je tirai. une catastrophe sentimentale. la flûte d'argent de la chouette ajoutait à mon désespoir. et je me mis à pleurer en silence . je haussai la bougie : ils étaient là.. qui avait pensé à la consolante crème fouettée. j'hésitai un moment.dirigé contre son petit garçon. à côté des carniers. Quelle fête se préparait ! Une grande indignation me souleva. de chaque côté.. les deux gros carniers de cuir fauve.. Dans la cuisine. n'avait-il pas inventé cette histoire pour se venger du coup de l'oiseau ? Toute la maison paraissait dormir : je me levai sans le moindre bruit. malgré eux ! 165 .. Je fis tourner. de toute façon. j'allais découvrir la scélératesse de l'oncle Jules... Alors. Sur une étagère. Puis. Derrière cette plaque de bois mort. les deux cartouchières que j'avais garnies moi-même. Je descendis sur mes pieds nus : aucune marche ne craqua... le clair de lune me permit de trouver les allumettes et une bougie. et je pris une décision farouche : j'irais avec eux. ma chère maman. pointait le goulot bouché d'une bouteille. la clef.. avec leurs poches de filet... lentement. ou la perfidie de Paul — ce serait..... Ils étaient gonflés à crever et. et je mis plus d'une minute pour faire tourner le bouton de la serrure. au loin. un doute me revint : Paul était parfois démoniaque .. Sous la porte des autres chambres. Le vantail vint à moi. Je m'attendris soudain sur mon triste sort..

avec des bonds et des cris pointus. Jamais de ma vie je n'avais pu me réveiller à quatre heures du matin.. selon mon habitude.. Je pensai que c'était la femme qui répondait à son mari. La voix de l'autre. Alors je me recouchai. Paul dormait paisiblement. les loirs commencèrent une sarabande. dans le grenier. et j'entendis. je récupérai mes chaussettes. il fallait garder les yeux ouverts. le silence se fit. je les mis dans mes espadrilles. avec la légèreté d'un chat. montait du vallon. Puis. ou d'un criminel endurci. dans la nuit. à travers la cloison. un peu moins grave. « À 166 . et faisait briller le verre. le rayon était plat. assez fier de ma résolution prise — et j'ouvris les yeux de toutes mes forces. et je fis mon plan. préparer mes vêtements. ainsi que ma culotte : je les plaçai ensuite sur le pied de mon lit. sur ma table de nuit. jetés un peu partout. sans doute dans le gros amandier. j'étais perdu. Le trou était rond. le ronflement de l'oncle Jules. mais plus jolie à mon avis. D'abord. Je la remis à l'endroit. le ronflement paisible et régulier d'un honnête homme. L'une n'était pas loin de ma fenêtre. Donc. que j'avais. Si je m'endormais. je trouvai ma chemise sous le lit de Paul. ne pas dormir. Je me promis de demander à mon père l'explication de ce phénomène. Tout à coup. À quatre pattes. Un mince rayon de lune passait par le trou du volet. En second lieu. Après d'assez longues recherches.Je remontai dans ma chambre. qui se termina par une bagarre. Deux chouettes se répondaient maintenant à intervalles réguliers.

Marcel a mérité de faire l'ouverture avec nous ! » Le Cerf Agile avait bien raison : les Visages Pâles ont la langue double ! Et il avait eu l'audace de me mentir « pour mon bien » ! C'était donc me faire du bien. Elle vint droit sur moi. pan ! Dans un nuage de plumes.. Soudain. et je lui abandonnai toutes mes bartavelles. solennellement. de loin. le nez à terre. 167 . Je lui offris tout de même de la crème fouettée. mais c'était une bartavelle !. avec une horrible tête de menteur. Mon chien — un épagneul blanc et feu — me précédait. à la grande stupeur de l'oncle Jules. qui venait de sortir d'un fourré. qui étincelait au soleil. je visai. une rancune éternelle. en lui disant : « On a le droit de mentir aux grandes personnes. je m'étendis sous un arbre. un oiseau énorme se leva : il avait un bec de cigogne. Je portais un fusil long comme une canne à pêche. la bartavelle tomba à mes pieds. d'un vol rapide et puissant : le « coup du roi » ! Je fis le pas en arrière. qui caressaient mes mollets nus.. Je pensai ensuite à la trahison muette de mon père : je me promis cependant de garder le silence sur cet épisode navrant. que me réduire au désespoir ? Et moi. et je hâtai le pas sur un sentier bordé de broussailles sans épines. et lançait de temps à autre un aboiement plaintif tout à fait semblable au cri musical de la chouette . quand c'est pour leur Bien. » Après quoi. avait-il dit. un autre chien. qui l'avais serré sur mon cœur si tendrement ! Je lui vouai.mon avis. lui répondait. je donnai le petit coup sec et. Je n'eus pas le temps de la ramasser. je réussis le « coup du roi ». vingt fois. car un autre volatile venait encore droit sur moi : dix fois.

« Qu'est-ce que tu fais ? dit Paul. tu seras mort ! — Ne t'inquiète pas pour moi. et il te tue. je trouvai mes vêtements. J'embrassai Paul et je m'habillai en silence.. et des fois pour rien du tout. et tirait doucement mes cheveux. pendant toute la matinée.. il faisait nuit noire. » Un robinet coulait dans la cuisine. dans un chuchotement : « Écoute-les ! Ils partent sans toi ! » Je m'éveillai pour tout de bon. toi. j'ajoutai : « La balle qui me tuera n'est pas encore fondue ! 168 . Ils sont passés devant la porte.. — Si tu te caches dans les broussailles. La lune s'était couchée. J'en ai reçu d'autres. — Tant pis. — Ils ne te veulent pas. à ce moment. et. peut-être l'oncle Jules te prend pour un sanglier. je dirai que je vais me perdre. Il dit.et j'allais m'endormir. et alors ils n'oseront pas. À midi. — Je vais avec eux. je me ferai voir. — Peut-être tu vas recevoir une bonne gifle. J'ai vu la lumière par le trou de la serrure. « Je les ai entendus. — Je vais les suivre de loin. seulement. lorsque mon chien vint me parler à l'oreille. ils sont descendus sur la pointe des pieds. Ça serait bien fait pour lui. Paul était près de mon lit. » Grâce à un emprunt discret à Fenimore Cooper.. Alors. dit-il. Ils ont écouté. à l'indienne. s'ils veulent me renvoyer. ils ont dit qu'ils mangeraient près d'un puits. Après. À tâtons.

» Dans le silence. — C'est une bonne idée. En tout cas. Puis la porte s'ouvrit. » Avec de grandes précautions. Je grimpai sur la barre d'appui. Fais bien attention. — Peut-être qu'ils se cachent. le sommet du Taoumé. « Et si tu rencontres un ours ? chuchota Paul. j'ouvris la fenêtre. et se referma. J'attendis. Le jour pointait . Ils étaient beaux. et j'entrebâillai très légèrement les volets. qu'est-ce qu'il faut lui dire ? — Est-ce qu'elle est en bas avec eux ? — Je ne sais pas. Le robinet ne coulait plus. je voyais nettement le chemin des collines : ils ne pourraient pas m'échapper. au-dessus des plateaux encore sombres. Je courus aussitôt à la fenêtre. nous entendîmes des pas. sur des souliers ferrés. était bleu et rose. Je ne l'ai pas entendue. — Je lui laisserai un petit billet sur la table de la cuisine. sans toucher aux volets extérieurs. — On n'en a jamais vu dans le pays. 169 .. malgré leur mauvaise conscience. son béret et ses bottes lacées. je le prendrai. et je collai mon œil au trou de la lune. comme s'ils me fuyaient.— Et maman.. Papa avait mis sa casquette et ses jambières de cuir. et commencèrent à monter vers la lisière des pinèdes. Prends le couteau pointu dans le tiroir de la cuisine. Les pas faisaient le tour de la maison : les deux traîtres parurent. et ils marchaient d'un bon pas. L'oncle Jules.

je rallumai la bougie. Rapidement. je m'élançai sur la piste des fusilleurs. Ma chère petite maman.J'embrassai Paul. Puis je glissai dans ma musette un morceau de pain. serrant le manche du couteau pointu. Ne te fais pas de Mauvais Sang. Enfin. Je mis ce papier bien en évidence sur la table de la cuisine. une orange. 170 . Je te fais deux mille bises. et je descendis au rez-de-chaussée. je déchirai une page de mon cahier. Ils ont fini par m'emmener avec eux. qui se recoucha aussitôt. deux barres de chocolat. Garde-moi de la crème fouettée.

.. Mais cette végétation n'était pas très haute. épouvanté. et marchaient toujours d'un bon pas. un bruit de pas dans les pierres.. contre les à-pics du vallon. j'écoutai : il me sembla percevoir.JE ne les voyais plus. Je m'assis à califourchon sur une grosse branche.. au bord d'un plateau : on y avait. Mais elle montait et plongeait tour à tour. ils s'arrêtèrent : le béret descendit sur le flanc du coteau. jadis. et se répercuta longuement. Des sumacs. et j'attendis. celui-là 171 . comme une casquette qui marche pas à pas. Je montai la pente en courant aussi légèrement que je pus. et j'y grimpai. Je compris que la chasse était commencée. Je retins mon souffle. et je vis au loin la casquette et le béret. Je m'arrêtai. J'arrivai à la fin de la première pinède. Mais pour un Comanche. tandis que la casquette continua tout droit. des romarins. craignant l'apparition subite d'un sanglier blessé. des cades les avaient remplacées.. cultivé des vignes. jusqu'à l'orée de la pinède. les retrouver ne serait qu'un jeu. Je repris ma course. en sautant d'un écho à l'autre.. et je n'entendais rien. en rasant les fourrés. plus haut. sur la pointe des pieds. Près d'un grand pin. Une détonation puissante éclata soudain. Ils avaient encore le fusil à l'épaule. vers la gauche. Je courus au pin le plus proche. Mon cœur battit plus vite.

172 . Comme rien ne paraissait. un oiseau noir. Tandis que si je continuais à suivre la crête. qui croyait au Paradis et mourrait. mais des fourrés d'argéras qui leur arrivaient à la ceinture. le lit — à sec — d'un ruisseau des pluies. puis je me glissai sous le fourré. et je priai Dieu -s'il existait — de le diriger plutôt sur mon oncle. au-dessus d'un cade : il tenait en l'air. Au milieu. mais derrière les térébinthes. et je pourrais même achever le monstre en faisant tomber sur lui des blocs de rocher. De plus. juste au bord de la barre. et je tins conseil avec moimême. Ils semblèrent se concerter.. Mais le béret apparut sur ma gauche. et je parvins au bord de F à-pic. au cas où ils blesseraient un sanglier. à bout de bras. vint rapidement vers lui. et il criait : « C'est un beau merle ! » La casquette. Je fis d'abord un assez grand détour sur le plateau. de la taille d'un petit pigeon. Fallait-il descendre derrière eux au fond du vallon ? La hauteur des broussailles m'empêcherait de voir la chasse et d'autre part — comme l'avait dit mon père — je m'exposais à recevoir par erreur un coup de fusil. je pourrais tout voir sans être vu. je serais hors de ses atteintes. je craignis alors qu'il ne fût en train d'éventrer mon père. Ils étaient au fond d'un large vallon de roches bleues.même qui avait dévidé sur dix mètres les entrailles du braconnier manchot.. Je me laissai glisser jusqu'au sol. Je filai donc à travers les kermès. qui griffaient mes mollets. Peu d'arbres. plus volontiers. par conséquent. émergeant d'une forêt de genêts. les cades et les genévriers. puis se séparèrent de nouveau.

De temps à autre. et je bombai puissamment ma poitrine à la pensée que j'étais son neveu. alla ramasser le gibier. un gros oiseau jaillit du fourré et fila comme une flèche vers l'arrière de la chasse. au pas de course. enjambant les broussailles. et attendait quelques secondes : je les voyais bien mieux que si j'avais été avec eux. le dos voûté. afin de les dépasser à mon tour. la main droite sur la gâchette. Il tenait son fusil pointé devant lui. Ils continuèrent leur marche : mais comme ils avaient dépassé mon observatoire. Avec une rapidité merveilleuse. » Cette adresse. qui descendirent lentement dans le soleil. la lançait au fond du vallon. l'exactitude de ses récits de chasse. Le soleil étincelait. ce sang-froid. Il était beau à voir (beau et menaçant) et je fus assez fier de lui. je me retirai avec précaution. ramassait une pierre. à 173 . et mon désir de le scalper : un Buffalo Bill a tous les droits. et le montra de loin à l'oncle qui cria : « C'est une bécasse ! Mettez-la dans votre carnier. la main gauche sous le pontet. tira : l'oiseau tomba comme une pierre. je décrivis un nouvel arc de cercle. À la troisième pierre. mon père marchait à mi-pente. Il avançait à pas prudents. et sautant par-dessus les épines. Sur la pente d'en face. visa. et reprenez votre ligne. suivi par quelques plumes. Mon père. la crosse sous le coude. il s'arrêtait. en plein soleil. cette maîtrise échauffèrent mon enthousiasme : l'oncle Jules venait de confirmer. l'oncle suivait un chemin parallèle. Je sentis fondre ma rancune.De mon côté. l'oncle épaula. à vingt mètres de la falaise. et sur l'immense plateau de garrigue.

puis quatre. Mais toutes glissaient dans l'air du matin. je rabattis ma course vers la barre : mais tout à coup. Les autres firent un crochet vers la droite : le fusil décrivit 174 .. je ramassai des pierres et je les lançai devant moi : un bruit énorme. L'émotion me paralysa : un perdreau ! C'était un perdreau !. Aveuglément. J'obliquai alors vers ma droite. qui fila vers la barre. comme si ma présence désarmée n'exigeait pas les grands moyens. pendant une seconde.. surgit le béret. et qui suivait du regard le vol plané des belles perdrix. qui avait des taches rouges à la naissance de la queue. C'est alors que. car le poulet n'était pas seul : j'en vis deux autres. et disparut dans un cade énorme.. puis une dizaine. et cette manœuvre réussit .. mais ils ne prirent par leur vol.. et plongea dans le vallon. Mais des plumes rouges couraient déjà de l'autre côté. qui était surmonté d'un fusil. Il filait aussi vite qu'un rat.. puis je compris que c'était l'essor de la compagnie. pour les forcer à fuir vers la barre.deux mètres au-dessus de l'horizon. Alors. je m'élançai à travers ces rameaux sans épines. Quand il me sembla que j'étais plus loin qu'eux.. pareil à celui d'une benne de tôle qui vide un chargement de pierres. sans le moindre frémissement. Il tira posément : la première perdrix bascula sur la gauche. et tomba. j'attendis l'apparition d'un monstre. et je courais dans l'odeur des lavandes matinales que j'écrasais au passage. qui venait de tirer.. me terrorisa . d'une grande touffe de genêts. décrochée du ciel. deux détonations presque simultanées retentirent. Comme j'arrivais au bord de l'à-pic. je vis courir devant moi une sorte de poulet doré. Je vis mon père.

et rrecharrgea trristement.un quart de cercle. il n'avait pas eu le temps de voir venir les perdreaux. Je compris soudain mon imprudence. et s'abattit presque à la verticale. hypnotisés par les perdrix. L'oncle Jules levait les bras au ciel : « Malheurreux ! il fallait recharrger tout de suite ! Dès qu'on a tirré. pour se moquer de lui. et le second coup retentit : une autre perdrix parut exploser. ramassèrent les victimes. l'avait forcé à battre un petit entrechat avant de lui montrer son derrière. qui prit pour moi les proportions d'une catastrophe. Pendant toute l'affaire.. j'étais debout au bord de la barre mais les chasseurs. tandis que l'oncle Jules avait pu tirer comme à l'exercice. À voix basse. C'était d'un comique navrant. je criai de joie.. et ce lièvre. ne m'avaient pas vu.. ouvrit des bras de crucifié. et les brandirent à bout de bras. qui étaient à cinquante mètres l'une de l'autre. on rrecharrge ! ! ! » Mon père. navré. n'attendit pas la fin de l'opération et s'enfonça dans la broussaille. la queue en l'air et les oreilles droites. 175 .. Les deux chasseurs. Il avait manqué deux fois le « coup du roi ». Mon père criait : « Bravo ! » Mais pendant qu'il mettait la perdrix dans son carnier. Je lui cherchai aussitôt des excuses : comme il était juste sous la barre. après quelques recherches. et retirer fébrilement les douilles vides de son fusil : un beau lièvre. et quelques pas en arrière me cachèrent de nouveau. J'étais consterné par notre échec. qui venait de lui passer entre les jambes. je le vis faire un petit saut sur place.

176 . et de lapins. adossé à un pin où les petites cigales noires des collines. qu'il finirait bien par en tuer un ! J'avais fait ces réflexions. Enfin. et je mâchais nerveusement une brindille de romarin.. non ! cela ne serait pas : je le suivrais toute la journée. Qu'allait-il se passer maintenant ? Allait-il réussir un coup honorable ? Lui. et disparaître dans une pinède. qui tirait si bien aux boules. Mais en fin de compte. je fus bien forcé de reconnaître que cet épisode justifiait toutes mes craintes : je résolus de ne jamais en parler à personne. pensif. tandis que l'oncle Jules serait tapissé de perdrix et de lièvres comme la devanture d'un magasin ? Non. Les chasseurs étaient déjà loin : ils arrivaient au bout du vallon. allait-il rentrer bredouille. sa première émotion de chasse. derrière la base du Taoumé. c'était sa première sortie. il ne connaissait pas encore son fusil et l'oncle Jules avait bien dit que c'était le plus important. Je courus vers le bord de la barre. mon père. dans le parfum de la résine chaude. maître d'école.. Un coup de fusil. et qui jouait souvent aux dames contre l'illustre Raphaël devant un cercle de connaisseurs. Je courus pour les rattraper : mais je les vis tourner sur la droite. qui se dressait maintenant devant moi. les mains dans les poches. et je lui enverrais tant de volatiles.D'autre part. la tête basse. et c'est pourquoi il n'avait pas pensé à « rrecharrger ». sciaient des roseaux bien secs. et surtout pas à lui. qui débouchait sur une grande plaine rocheuse.. me tira de mes réflexions. Je repris ma route.. et de lièvres. assourdi par la distance. examinateur au Certificat.

en allant de gauche à droite. où il me serait difficile de courir. Mais avais-je le droit d'abandonner Joseph. J'aurais ensuite à remonter tout le vallon. et je ne voyais aucune cheminée.. et ma mère me consolerait avec une tendresse humiliante... Elle était considérable. Je pensai alors à revenir sur mes pas. rentrer à la maison ? J'y perdrais sans aucun doute la considération de Paul. Fallait-il donc. et d'un retour périlleux qu'un récit pourrait embellir. N'allais-je pas me perdre dans ces solitudes ? Mais je repoussai en ricanant cette crainte enfantine : il n'y avait qu'à garder le sang-froid de la détermination d'un vrai Comanche. derrière ses lunettes de myope.Je décidai de descendre au fond du vallon. Cette trahison serait pire que la sienne. pour retrouver le chemin qu'ils avaient pris quand je les avais quittés : mais nous avions marché plus d'une heure. et la distance à parcourir serait 177 . pour lutter contre le roi des chasseurs ? Non. Mais la barre avait bien cent mètres à pic. Il me resterait cependant la gloire d'une tentative courageuse.. Et pendant tout ce temps. Puisqu'ils avaient contourné le pic par la base. à cause des genêts épineux qui s'élevaient plus haut que ma tête . je les rencontrerais forcément si je marchais tout droit devant moi. tout bêtement. et de suivre leurs traces. soit une bonne demi-heure. où seraient-ils allés ? Je m'assis sur une pierre. Le problème était donc de les rejoindre. pour réfléchir à la situation. seul avec son fusil ridicule. Je calculai qu'il me faudrait au moins vingt minutes pour revenir — au pas de course — jusqu'à mon point de départ. J'examinai la masse du Taoumé.

les épaules en arrière. pour écouter les bruits de la forêt. Je décidai de ménager mes forces. en adoptant le trot léger des Indiens : les coudes au corps. Un arrêt tous les cent mètres. Avec une détermination tout à fait indienne. la tête baissée. je pris le départ.sans doute assez longue. et faire trois inspirations calmes et profondes. 178 . Courir sur la pointe des pieds. les mains croisées sur la poitrine.

mais il me fut impossible de franchir la barre opposée : la distance m'avait trompé sur sa hauteur . épais et noueux. Le sol n'était qu'une immense dalle de calcaire bleuté. un cade gothique ou un pin. Au bout de vingt minutes. et le paysage changea. sillonnée de fentes toutes brodées de thym.. à force d'avoir trempé dans le ciel. Tous les cent mètres.. qui n'était guère plus grand que moi : on voyait que cet affamé soutenait depuis des années une lutte farouche contre la dure pierre. J'en atteignis facilement le fond. contrastait avec la petite taille de l'arbre. de grands pins et de hautes broussailles. À ma gauche.LA pente qui montait devant moi était maintenant à peine sensible. De temps à autre. je m'arrêtais et je gonflais ma poitrine trois fois. sûr que j'étais d'y trouver une cheminée. sortant de la pierre nue. 179 . j'arrivai sous le pic. le sommet du Taoumé. de rue et d'aspic. dont le tronc. était d'un bleu pâle. je suivis donc le pied de la falaise. et je trottais vers son épaule gauche. et qu'une seule goutte de sève devait lui coûter des jours de patience. Le plateau rocheux était coupé par l'amorce d'un ravin sauvage : entre les blocs éboulés. selon le rite indien. à travers un air vaporeux que la chaleur faisait danser. un bleu de lessive.

Je demeurai fige sur place. Ces sons mystérieux étaient d'une intensité de cauchemar. emplissaient le fond du ravin. À chaque instant. le redoutable couteau pointu. des oiseaux s'envolaient sous mes pas. comme une invisible fumée. et les deux parois de la gorge me cachaient le reste de l'univers. dans ma musette. Je commençai à être vaguement inquiet : c'est pourquoi je pris. quatre piquants symétriques. Les petites feuilles du chêne kermès. se glissaient dans mes espadrilles. l'aspic. de cris désespérés. Le tintamarre s'arrêta soudain. qui me 180 . tout tremblant. je marchais sans le moindre bruit dans le silence de la solitude. quand des sons effrayants éclatèrent à quelques pas de moi. de sanglots déchirants. glace de peur. les fourrés. L'air était calme. dont le côté bâille un peu quand on marche sur la pointe des pieds : je m'arrêtais de temps à autre pour me déchausser. et je les vidais en battant le rocher. dont les longues larmes immobiles brillaient dans l'ombre claire sur les écorces noires . et les échos successifs de la gorge les amplifiaient en les multipliant. ou sur ma tête. C'était une cacophonie de trompettes éperdues.. Les arbres. le romarin verdissaient l'odeur dorée de la résine. je ne pouvais voir à plus de dix mètres.Le trot du chef indien fut alors ralenti par les rideaux de clématites et les enchevêtrements de térébinthes. et les puissantes odeurs de la colline.. sur leurs bords. qui portent. Autour de moi. dans un silence immobile. Le thym. dont je serrai fortement le manche dans mon poing.

gémissaient. Sans motif aucun. et je courus vers l'arbre de ces aliénés. et comme pour le plaisir. sur la pente raide d'une sorte de balcon. Autour de moi... dont je serrai le tronc contre mon cœur. d'un beige clair. et coula jusqu'à mes talons submergés. la course d'un lapin fit rouler une pierre : elle tomba sur un clapier de cailloux bleus. plus violente que la première fois. briller la lame de mon couteau. Mais au bruit de ma 181 . J'aurais aimé entendre une cigale — il n'y en avait pas. ils hurlaient. une dizaine d'oiseaux étincelants : leurs ailes étaient d'un bleu très vif. en bas. je montai presque au sommet du pin. miaulaient. sans pouvoir contenir de faibles gémissements. Pris d'une peur panique. précédaient une queue noire et bleue. Je me laissai glisser jusqu'au pied du pin. derrière moi. Alors le malheureux chef comanche bondit comme une bête surprise. et se trouva tout à coup accroché au milieu d'un pin. Je respirai profondément. comme si c'eût été ma mère. les ramures étaient impénétrables. sur les ramilles sèches. sur les plus hautes branches d'un chêne mort. la tête rejetée en arrière. Je voyais. j'écoutai le silence. dans un bruit de grêle et de désastre. Je ramassai mon couteau. et le bec était jaune canari. Le clapier se mit en marche. lorsque la menaçante cacophonie éclata de nouveau. avec une puissance démoniaque. en haut de la barre. Je me préparais à descendre sans faire de bruit. Et tout à coup je vis. coupé par deux raies blanches. qui formait un éventail. À ce moment. puis une excellente pierre plate. La colère fit place à la peur.parut plus terrible encore. Le col et le croupion. criaient.

ils craignaient le zèle des gendarmes d'Aubagne. J'écoutai longuement la colline : je n'entendis qu'un silence de mort. à la lisière des pinèdes. mais comme je n'avais jamais vu que sa face. Quoi ? Pas un seul chasseur le jour de l'ouverture ? Je devais apprendre plus tard que les gens du pays ne sortaient jamais ce jour-là : comme ils eussent rougi de prendre un « permis » pour chasser sur des terres qui étaient leur patrie. je ne me montrerais pas. le retour des chasseurs. Les chemins qu'on laisse derrière soi en profitent pour changer de visage. il s'en va vers la gauche. et de tous côtés. C'était le Taoumé. Ainsi le premier astronome qui verra l'autre côté de la lune cataloguera un astre nouveau. sous prétexte de vider. mais en réalité pour me remettre de ces émotions. une montagne inconnue.. puis inquiet. dont le sommet rocheux s'allongeait sur au moins cinq cents mètres. mes espadrilles. Je regardai derrière moi. et transporta dans un pin. qui partait vers la droite. en haut de la barre. toute la bande prit son vol. son ridicule charivari. Je regardai encore. et je croquai une barre de chocolat. dans le ciel. là-haut. pour sauver la face. Il descen182 . et je vis.. Je ne vis aucun repère : je décidai alors de retourner à la maison. ce qui me paraissait facile : j'avais compté sans la malice des choses. Le sentier. J'attendrais. Je revins donc sur mes pas.course. et je rentrerais avec eux. a changé d'idée : au retour. ou plutôt vers la maison : car. que l'ouverture excitait particulièrement. je ne le reconnus pas. Je m'assis sur le gravier brûlant. pour mesurer le chemin parcouru. Je fus d'abord perplexe. une fois de plus.

comme un homme. assez tortueux. reprendre des forces. à la descente.. 183 . je compris bien vite l'inutilité honteuse de ce désespoir : il fallait faire quelque chose. une branche brisée. et je pensai à la merveilleuse intelligence du Petit Poucet. regardant tout droit devant moi. les deux autres. Mais où était ma route ? J'aurais dû raisonner et comprendre que j'étais descendu dans le premier ravin à ma gauche. le doute n'était pas permis : il suffisait de faire demi-tour. et se mit à pleurer. je n'avais traversé aucun des deux autres. sur le plateau.. puisque.. je revins sur mes pas. Je compris tout à coup : les broussailles étaient plus hautes que moi . Je ne vis rien. je n'avais vu que le ravin que je suivais.. Comment cela s'était-il fait ? Je réfléchis. En bon Comanche. Cependant. Mon couteau à la main. à la descente.dait par une pente douce : le voilà qui monte comme un remblai. je ressentais une très inquiétante fatigue. et de remonter le ravin. et les arbres jouent aux quatre coins. tout en regardant tour à tour chacune des trois branches. génial inventeur de la piste préfabriquée : il était bien trop tard pour l'imiter. une pierre déplacée. sans tenir compte de cette sorcellerie. Cependant. il fallait agir rapidement.. Et d'abord. comme j'étais au fond d'une gorge. je cherchai mes traces : une empreinte.. comme je l'ai dit. Je n'avais pas vu. et qui était. Mais le malheureux chef comanche acheva de perdre le Nord : il tomba assis par terre. J'arrivai soudain à une sorte de carrefour : le val se divisait en trois gorges qui remontaient en pied-de-poule jusqu'au flanc du mystérieux sommet. car. malgré l'incroyable dureté de mes mollets.

je franchis enfin le cercle défensif : je découvris. et ma gorge était bien sèche. Cette masse de verdure épineuse paraissait impénétrable . où les déchirants argéras se mêlaient aux chênes kermès. Mais un Comanche sait prévoir le mauvais sort. et je la remis dans mon sac. se dressait une yeuse à sept ou huit troncs. au milieu des troncs. et ses ramures d'un vert sombre surgissaient d'un îlot de broussailles. surveillait le paysage. La nature 184 . Mais je n'avais rien apporté pour boire. il y avait un grand rond de ciel : au beau milieu. j'ouvris ma musette. car le soleil était au zénith. mon pain et mon chocolat. Je m'y installai. un grand rond de baouco. car j'avais à ma disposition une autre ressource : je savais — par Gustave Aymard — qu'il suffisait de sucer un caillou pour ressentir une impression de fraîcheur délicieuse. un oiseau de proie. je notai que l'un des troncs permettait une escalade facile : avantage inappréciable en cas de sanglier blessé. et mille piqûres fiévreuses. de grand appétit. et d'autre part. Après un repos de quelques minutes. Je m'étendis sur le dos dans l'herbe douce. disposés en cercle. Au centre de l'yeuse.À l'entrée de l'un des ravins. J'eus bonne envie de dévorer l'orange. et j'entrepris de me frayer un passage. les mains croisées sous ma nuque. mais je baptisai mon couteau « machette ». Après un bon quart d'heure d'efforts. presque immobile. Je pensai que ce vautour — ou ce condor — voyait en ce moment même mon père et mon oncle en train de faire griller leurs côtelettes sur de la braise de romarin. et je mangeai. avec un sentiment réconfortant de sécurité : j'étais invisible.

185 . et gros comme un pois chiche.. n'avait pas épargné les cailloux. je vis qu'à deux cents mètres devant moi.prévoyante. Je repris aussitôt confiance. il s'arrêtait devant un éboulis en pente douce. Le ravin de droite montait vers le ciel . et je le plaçai. bien lisse. J'en choisis un tout rond. et je me mis en marche d'un pas léger. selon la technique. peut-être ma maison. qui me permettrait de monter sans doute sur un plateau : je pourrais enfin voir l'ensemble du paysage. sous ma langue. dans cette contrée privée de sources.. peut-être le village.

d'un bleu d'azur. et trois ou quatre petites mouches. et je vis le condor. Soudain. Je pensai qu'il était venu par curiosité pure. et que ce cercle descendait peu à peu vers moi ! Alors. et des romarins bien plus grands que moi. infatigables. pour jeter un coup d'œil sur l'intrus qui osait pénétrer dans son royaume. Il s'éloigna. hérissé de broussailles. Ces plantes paraissaient beaucoup plus vieilles que celles que j'avais vues jusqu'ici . et sur le point 186 . le Chercheur de Pistes blessé. Mais je le vis prendre un large virage en passant derrière moi et revenir sur ma droite : je constatai alors avec terreur qu'il décrivait un cercle dont j'étais le centre.CE ravin était. mais le cade et le romarin y dominaient. Peu de vie. dans ce désert : une cigale des pins qui chantait assez mollement. qui me suivirent. et il planait majestueusement : l'envergure de ses ailes me parut deux fois plus grande que celle de mes bras. en bourdonnant comme de grandes personnes. sur ma gauche. à travers la savane. une ombre passa sur le taillis. Il était descendu du zénith. Je levai la tête. je pensai au vautour affamé qui suivit un jour. je pus admirer un cade si large et si haut qu'il avait l'air d'une petite chapelle gothique. comme l'autre.

Puis. Soudain. pour arracher des lambeaux sanglants de sa chair encore palpitante.. Je cherchai des yeux — ces yeux qu'il devait crever de son bec recourbé — un refuge : ô bonheur ! À vingt mètres sur ma droite. le bruit roulant d'un tombereau qui se décharge : une 187 .... Je marchais tout droit devant moi. dans le gravier des garrigues qui roulait sous mes pieds. une ogive s'ouvrait dans la paroi rocheuse. terminée par de grands éclats de rire sarcastiques. trop tard ! Le meurtrier venait de s'immobiliser. les mollets déchirés par les petits kermès. à vingt ou trente mètres audessus de ma tête : je voyais frémir ses ailes immenses. je me lançai à plat ventre sous un gros cade. si bien répercutés par les échos du ravin qu'ils m'effrayèrent moi-même. Au même instant retentit un bruit terrible. je me dirigeai vers l'abri de la dernière chance. » Je saisis alors mon couteau — que j'avais eu l'imprudence de remettre dans ma musette — et je l'aiguisai ostensiblement sur une pierre. et criant des menaces d'une voix étranglée. et savent attendre patiemment sa dernière chute. j'exécutai une danse sauvage. à travers les cades et les romarins. pour montrer à la bête féroce que je n'étais pas à bout de forces. L'abri n'était plus qu'à dix pas : hélas.. son cou était tendu vers moi.. et reprit sa descente fatale. Je dressai mon couteau la pointe en l'air. « Ces féroces créatures suivent pendant des jours entiers le voyageur à bout de forces. à la vitesse d'une pierre qui tombe. Mais cet arracheur de lambeaux sanglants n'en parut pas intimidé.de mourir de soif. et mes yeux cachés derrière mon bras. Il me sembla que le cercle de la mort cessait de descendre.. avec un hurlement de désespoir. il plongea.. Fou de peur.

je l'avais avalé. Je compris d'abord que le vautour n'avait jamais eu l'intention de m'attaquer.compagnie de perdrix s'envolait. pour essayer d'y retrouver mon sangfroid. à cause du meurtrier volant. pour calmer ma soif. qu'à supporter ces tiraillements.. La peau de ma joue droite me « tirait ». J'y portai la main. à peine plus haute que moi. et quoique le danger fût passé. Je donnai quelques coups de pied dans la baouco qui tapissait le sol. que si l'on ne disposait pas d'huile ou de beurre. Cette théorie me rassura sur la suite des événements : le vautour ne reviendrait plus. C'était une crevasse en forme de tente. épouvantée.. mais ma paume y resta collée : en m'appuyant contre le pin quand les oiseaux bleus m'avaient fait peur. car je constatai que. dans mon désarroi. et large d'environ deux pas. qui les attendait à la sortie. mais qu'il suivait les perdrix : ces malheureux volatiles avaient fui longuement devant moi. sans oser prendre leur essor. à dix mètres devant moi. il emportait dans ses serres une perdrix tressaillante. un caillou bien lisse et bien rond. et cette sensation d'avoir 188 . et je vis remonter l'oiseau de proie : d'un vol ample et puissant. Je contins à grand-peine quelques sanglots nerveux. que le Cœur Loyal eût blâmés. par expérience. assis contre la paroi. Je me félicitai ensuite d'avoir choisi. pour la frictionner. qui laissait couler dans le ciel une traînée de plumes désespérées. j'allai me réfugier dans l'abri. il n'y avait rien à faire. Je savais. je l'avais enduite de résine. puis. j'examinai la situation.

penchés dans le sens du mistral. mais faite pour moi.. Puis. en poussant des cris de douleur. je repartais en arrière. de la rue.. mais l'ascension de l'éboulis final fut plus difficile que je ne pensais. Patiemment. Toujours les petits pins au tronc noué. je ressentis de si vives brûlures que je me mis à danser. Pour me réconforter. Il était immense et fort pauvrement boisé : toujours des kermès. et les grandes 189 . lorsque je découvris une cheminée praticable. et je découvris que les éboulis ont une tendance naturelle à s'ébouler : lorsque j'arrivais presque au sommet. Mais quand on a choisi l'état de Comanche. comme tant de petites blessures me brûlaient. en avançant à quatre pattes. Je dus sans doute me tromper de plantes. entre deux ongles. j'allai cueillir quelques plantes : chacun sait que les plantes des collines cicatrisent rapidement les plaies. je mangeai aussitôt la moitié de l'orange. J'arrivai enfin sur le plateau. je les arrachai l'une après l'autre... des romarins. un peu étroite pour un homme. ce qui me fit le plus grand bien. des cades. sur un tapis roulant de cailloux. car après une bonne friction avec du thym et du romarin. du thym. d'aussi petites misères ne devraient même pas être mentionnées. Je tentai alors de monter sur le plateau. J'allais désespérer de mon succès final. qui se croisaient comme les fils d'un grillage. et un grand nombre de fines épines y étaient encore plantées. L'état de mes mollets était plus inquiétant. des lavandes. Ils étaient striés de longues raies rouges.une joue en carton.

cernées elles-mêmes par un cercle lointain de montagnes que je ne connaissais pas. Je fis le tour de l'horizon : j'étais entouré de collines. La situation était grave. 190 .dalles de pierres bleues.

À mesure que je mettais au point ma technique. et j'affirmai à haute voix : « À ma droite le midi. j'étendis les bras. Mon père m'avait dit cent fois : « Si tu regardes le levant. À ma gauche le nord. À ta gauche. il y avait un choix merveilleux de cailloux minces. Je fus absolument découragé. tu as le nord. Je commençai par lancer des pierres.. Je lui tournai donc le dos. Sur ce plateau. je fus assez content d'avoir découvert le couchant. Ils filaient dans les airs en tournant sur eux-mêmes avec une aisance prodigieuse. Dans quelle direction était ma maison ? Ces maudits ravins m'avaient fait faire un grand nombre de détours. le midi. le couchant est derrière toi. et comme je savais que midi était passé. et de toutes les dimensions. et d'un découragement si profond et si désespéré que je décidai de jouer à autre chose. à la façon des bergers. C'est simple comme bonjour ! » Eh oui. ils volaient de 191 . » Après quoi. cette merveilleuse connaissance ne pouvait me servir à rien. Mais où était le levant ? Je regardai le soleil.JE décidai qu'il fallait d'abord m'orienter. faute d'un point de repère. Il avait quitté le milieu du ciel. à ta droite. très simple.. parfaitement plats. bien en face. je m'aperçus que. en frappant mon poignet contre ma hanche.

.. Je n'y entrai pas tout de suite : chacun sait que dans la prairie. Chaque rang circulaire avançait vers le centre. pour retomber sur une grande table de roches : elle n'y resta pas le quart d'une seconde. mais j'eus le temps de voir qu'elle était faite comme un minuscule kangourou : ses pattes de derrière. Il fila comme une longue émeraude et disparut dans un bouquet de genévriers. Elle jaillit de nouveau. Le dixième frappa un cade. légère comme un oiseau. étaient noires et lisses comme des pattes de poule. Je reconnus une gerboise. Au même instant. je vis jaillir de la verdure compacte une extraordinaire créature. faite de pierres plates.plus en plus loin. et cette hutte de berger me sauverait peut-être la vie. mais pendant que je la cherchais. qui était couvert d'une belle pierre plate. si bien qu'au sommet. tandis que son corps était habillé d'une fourrure beige.. et surmonté de petites oreilles droites. Le dernier laissait un vide grand comme une assiette.. je lançai la première. qui était aussi long que mon bras. grosse comme un rat des champs. et très ingénieusement disposées. qui fit un bond d'au moins cinq mètres. La vue de ce refuge me rappela ma triste situation : le soleil descendait vers l'horizon. et gagna en trois bonds une forêt en miniature de chênes kermès. J'essayai en vain de l'y poursuivre : elle n'était plus nulle part. car l'oncle Jules m'en avait fait la description. je découvris une sorte de hutte conique. Pour effrayer le lézard. les cercles diminués à chaque étage finissaient par se rejoindre. une pierre dans chaque main. de la largeur d'un doigt. d'où surgit un admirable lézard vert.. d'une longueur démesurée.. une cabane abandonnée cache parfois le Sioux ou 192 . Je courus.

Il n'y avait rien. prêt à fendre le crâne du voyageur trop confiant. Pendant que je transportais ces matériaux — qui m'écorchaient les mains — je pensais : « Pour le moment..l'Apache. dont le tomahawk est dressé dans l'ombre.. en proférant quelques menaces. Le silence me répondit.. tels que le puma ou le léopard. si ce n'est une couche d'herbes sèches.... et j'eus aussitôt la courageuse patience de Robinson. Je n'avais qu'à chercher plus loin : ce que je fis. Première déconvenue : il n'y avait pas une seule pierre plate autour de la hutte. je plongeai un rameau de pin. du moins. Je me glissai dans la hutte. et mon astuce de Comanche. des araignées venimeuses ou le scorpion géant des sables. je pouvais y trouver un serpent.. quelle 193 . J'abandonnai donc mon rôle de trappeur. personne n'a d'inquiétude. que j'agitai dans tous les sens. je pourrais passer la nuit à l'abri des fauves nocturnes. j'examinai l'intérieur. qui vous saute au visage en sifflant. Là. que je trouvai fraîche et sûre. D'autre part. Où donc le berger avait-il trouvé celles qui lui avaient servi ? Je compris dans un éclair de génie qu'il les avait prises là où il n'en restait plus. avec succès.. quand l'heure serait venue de me réfugier dans ma forteresse. Les chasseurs me croient à la maison.. Mais quand ils vont rentrer. mais je constatai avec inquiétude que le trou d'entrée n'avait pas de porte !. J'eus aussitôt l'idée de réunir un bon nombre de pierres plates et de le boucher par un petit mur. sur laquelle un chasseur avait dû dormir. et ma mère me croit avec eux.. Avisant une meurtrière. À travers le trou qui servait d'entrée.

la Providence — qui n'existe pas. parce que dû au manque d'un bois spécialement américain.. « adresser au Ciel une fervente prière ». c'est qu'ils vont se mettre à ma recherche. j'avais essayé plusieurs fois de le mettre en pratique : même avec l'aide de Paul — qui s'époumonait à souffler — je n'avais jamais pu obtenir la moindre étincelle : j'avais considéré mon insuccès comme définitif. pour obtenir l'appui de la Providence. pensai-je. Et puis. » Je pensai donc que mon courage valait une prière et je continuai. peut-être la dernière de ma vie ? 194 . Par malheur. je n'en savais pas. et quand la nuit sera tombée. Quant au procédé indien. qui réussit.catastrophe ! Maman va peut-être s'évanouir ! En tout cas. » Sur quoi je me mis à pleurer moi-même. J'aurais bien voulu. Mais des prières. mais qui pesait autant que moi. La nuit serait donc noire et terrible. sans la moindre difficulté. tout en pleurant. tout en serrant sur mon ventre écrasé une pierre parfaitement plate. elle va pleurer. « Ce qui est sûr. ce serait que je puisse allumer un feu. "sur le plus haut rocher de la montagne" ». j'avais entendu dire : « Aide-toi. Ils alerteront les paysans.. mais qui sait tout — n'avait que fort peu de raisons de s'intéresser à moi. à faire flamber de la mousse sèche par le simple frottement de deux morceaux de bois. le Ciel t'aidera. ou d'une espèce particulière de mousse. comme Robinson. Cependant. je n'avais pas d'allumettes. je vais voir monter vers moi un long rang de torches "de bois résineux". Ce qu'il faudrait. mes transports.

je constatai que j'avais parcouru au moins un kilomètre. ronde. puis. le soleil commençait à rougeoyer. puis comme un veau. Alors me revint en mémoire une phrase que mon père répétait souvent. et qu'il m'avait fait copier plusieurs fois quand il me donnait des leçons d'écriture (cursive. Sur ma droite. et je trouverais certainement un village. et je bondissais par-dessus les cades et les genévriers. j'avais presque toujours monté des pentes assez raides. bâtarde) : « Il n'est pas besoin d'espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer. ou du moins une route civilisée. » Il m'en avait longuement expliqué le sens. Je mangeai gravement la seconde moitié de l'orange.Voilà où m'avaient mené ma désobéissance et la félonie de l'oncle Jules. les mollets brûlants et les pieds meurtris. et que 195 . J'eus honte d'avoir pleuré. et je m'arrêtai pour reprendre haleine. je m'élançai au pas de course sur la faible pente du plateau. Je la répétai plusieurs fois. d'abord léger comme une gerboise. je sentis que je devenais un petit homme. comme sur les boîtes de confiseries que donnent les tantes à la Noël. puis comme une chèvre. Je me répétais la phrase magique. honte d'avoir désespéré. et comme par une formule magique. Je m'étais perdu dans la colline : la belle affaire ! Depuis mon départ de la maison. Je courus ainsi plus d'un quart d'heure. Je n'avais qu'à redescendre. et m'avait dit que c'était la plus belle phrase de la langue française. derrière des écharpes de nuages. En me retournant.

je ne voyais plus les trois ravins. Je les pris tous deux par les pattes. et les genêts. J'étais encore à cinquante pas du bord de la barre. vint frapper lourdement le sol. leurs becs rouges touchaient encore le gravier. lorsqu'une détonation retentit. une autre ! Le son venait d'en bas : je m'élançai. et j'avais beau hausser les bras. C'étaient des perdrix. Je crus que c'était le mien. piqua droit sur moi. jaillissant du vallon. 196 . ce qui me rassura aussitôt. traversant un grand genévrier.. Oui. engloutis dans l'immense plateau. et je fus un instant ébloui. ferma ses ailes et. lorsque je constatai que les volatiles étaient eux-mêmes ensanglantés. deux secondes plus tard.. Je me penchais pour le saisir. du côté du couchant. En revanche. mais leur poids me surprit : elles étaient aussi grandes que des coqs de basse-cour. qui étaient aussi grands que moi. Je frottai vigoureusement ma tête bourdonnante : je vis ma main rouge de sang. Mais le chef de la troupe chavira soudain. lorsqu'un vol de très gros oiseaux. Peut-être était-ce celui du matin ? Les deux mains en avant. puis. il me sembla distinguer la rive opposée d'un vallon. bouleversé de joie. c'était bien un vallon.. j'écartais les térébinthes. quand je fus à demi assommé par un choc violent qui me jeta sur les genoux : un autre oiseau venait de me tomber sur le crâne.. pour économiser mes forces avant de reprendre ma course. qui se creusait à mesure que je m'approchais. Je m'approchai d'un pas de promeneur. et j'allais fondre en larmes. qui tremblaient encore du frémissement de l'agonie.

L'oncle Jules venait de la rive d'en face. voix du salut. le chasseur qui devait les chercher me ferait sûrement grand accueil. 197 . même si ce n'était pas lui. dit mon père d'une voix coupable. qui faisait rouler les r aux échos : c'était celle de l'oncle Jules.Alors. sur des perdrix qui voulaient se suicider. et des bartavelles qui venaient vers moi ! — J'avoue que je me suis un peu pressé. et il criait.. Mais pourtant. et je crois bien que j'en ai touché une ! — Allons donc. voix de la Providence ! À travers les branches... répliqua l'oncle Jules avec mépris. si vous les aviez laissées passer ! Mais vous avez eu la prétention de faire le "coup du roi" et en doublé ! Vous en avez déjà manqué un ce matin. Le vallon. n'était pas très profond. Vous auriez pu peut-être en toucher une. et me ramènerait à la maison : j'étais sauvé ! Comme je traversais péniblement un fourré d'argéras. que je ne pouvais pas voir. assez large et peu boisé. et vous l'essayez encore sur des bartavelles. mon cœur sauta dans ma poitrine : des bartavelles ! Des perdrix royales ! Je les emportai vers le bord de la barre — c'était peut-être un doublé de l'oncle Jules ? Mais.. sur un ton de mauvaise humeur : « Mais non. Joseph. car il devait être sous la barre : « J'étais à bonne portée. je le vis. mais non ! Il ne fallait pas tirrer ! Elles venaient vers moi ! C'est vos coups de fusil pour rrien qui les ont détournées ! » J'entendis alors la voix de mon père. j'entendis une voix sonore.

j'ai eu tort. j'ai vu voler des plumes. ricana l'oncle Jules. elles seraient dans notre carnier ! — Je le reconnais.. — Moi aussi. j'ai vu voler de belles plumes.— Pourtant. qui s'avançait au-dessus du vallon et. où elles doivent se foutre de nous ! » Je m'étais approché. et hochait une triste figure. dit mon père. avec un arrosoir qui couvrirait un drap de lit. Le plus triste. qui emportaient les bartavelles à soixante à l'heure. je haussais vers le ciel la gloire de mon père en face du soleil couchant. et je voyais le pauvre Joseph. Pourtant. nous ne la retrouverons jamais ! Et si vous m'aviez laissé faire. il mâchonnait nerveusement une tige de romarin. aussi grandes que des cerfsvolants. 198 . je bondis sur la pointe d'un cap de roches. jusqu'en haut de la barre. dit l'oncle d'un ton tranchant. c'est que cette occasion unique.. je criai de toutes mes forces : « Il les a tuées ! Toutes les deux ! Il les a tuées ! » Et dans mes petits poings sanglants d'où pendaient quatre ailes dorées. Sous sa casquette de travers. vous avez bel et bien manqué des perdrix royales. le corps tendu comme un arc. Alors.

avec un radieux sourire. L'oncle Jules me demanda sévèrement : « Qu'est-ce que tu faisais. Mais d'abord. toutes les deux ! » Puis. mon père admirait ses oiseaux. je fis un petit bond de côté. Je lançai les oiseaux. fût-il un criminel. aux pieds du vainqueur. En touchant le sol du vallon. car une grêle de cailloux m'avait suivi. Jules. Cependant.. Tu n'as pas déjeuné à la maison ? 199 . il faut me faire boire : je meurs de soif depuis ce matin.. je me suis perdu.. n'est jamais mal reçu. il s'écria : « Qu'est-ce que tu fais là ? » Mais sa voix n'exprimait qu'une surprise heureuse. — Comment ? s'écria mon père. à six heures du soir ? Tu ne sais pas que tu pouvais te perdre ? — Et justement. Mon père me regardait d'en bas. Je vais tout vous raconter. et d'une main tremblante il cherchait la place des coups mortels. Il ne dit pas autre chose que : « Toutes les deux.LE porteur d'une bonne nouvelle.. si loin de la maison. dis-je. prenant soudain conscience de la situation. et je me laissai glisser dans une cheminée. l'un après l'autre.

un mensonge de chasseur. Sans lui. qu'il y avait quelqu'un là-haut. Tu boiras à la maison. » J'obéis. Ta désobéissance nous a donc servi à quelque chose. Je t'expliquerai. « J'avais compris.. « Qu'est-ce que tu as sur la figure ? demanda brusquement mon père. Je leur appris. — Ce n'est rien : c'est de la résine. dit mon père. dit l'oncle. dit généreusement mon oncle. — Ce n'aurait été qu'un mensonge ! — Bah ! dit l'oncle Jules.. Je vous ai suivis de loin. comme s'il sortait d'un rêve. ni même cherchées... avec fierté. je racontai mon départ silencieux. Mais je croyais que c'était un chasseur. ça ne mérite pas d'être avoué en confession ! » Nous étions assis tous les trois sur de grosses pierres. que c'était moi qui leur avais rabattu les premières perdrix.. mon intention de les rejoindre au Puits du Mûrier. — Et les bartavelles ! dit mon père qui soufflait dans leurs plumes pour admirer leur chair. « Juste une gorgée. J'ai la langue gonflée. je rentrais bredouille et déshonoré ! — Je vous aurais attribué les merles. dit l'oncle. » Alors. nous ne les aurions jamais retrouvées. mais je dois le reconnaître.. je ne t'approuve pas. et le terrible épisode du condor..— Non. Ça m'empêche de parler. — Il n'y a plus que du vin blanc ». puis je racontai mon odyssée. Et moi.. Et il emplit un petit gobelet. mais faismoi boire. Mon oncle rapetissa l'oiseau 200 . le billet laissé pour ma mère.

il les suspendit par le cou à sa cartouchière. décréta-t-il. et je décidai de réserver ce récit pathétique à ma sensible mère. il en avait tué deux à coups de pierre. j'en avais plein les pattes. puis il déchargea son fusil. Il ouvrit ensuite son carnier. D'ailleurs. les mains aux genoux. je ne parlai pas de mes craintes. « Mon cher Joseph. » Avec deux bouts de ficelle. dit-il. Enfin il me présenta son dos. j'en ai plein les pattes ! » Moi aussi. Ecœuré. L'oncle se leva soudain. à cause des bartavelles : il essuyait le sang qui coulait de leur bec et lissait les longues plumes rouges. l'autre à sa gauche. et caressa mes cheveux . et me le tendit : « Prends ça ». il serait bien dommage de les abîmer. mon père m'écoutait à peine. l'une à sa droite.féroce aux proportions d'un épervier. Mon père me regarda avec tendresse. et se baissa. et j'eus de la peine à me mettre debout. me dit-il. de ma solitude. et je pris avec respect l'arme triomphale. « Il n'y a pas la place de les mettre là-dedans. crapaud ! » 201 . je crois qu'il est temps de rentrer : pour ce premier jour. et déclara qu'à l'âge de dix ans. « Grimpe. Et puis. C'était une grande récompense. ni de mon désespoir. qui contenait déjà plusieurs pièces de gibier. et à Paul l'attentif.

Je tremblais qu'il ne réussît. et deux 202 . Je riais de plaisir. pâmée : « Ô Bonne Mère ! La Perdrix du Roi ! » Cependant. Comme nous passions devant l'olivier du lierre. le toit de notre maison. et les yeux au ciel. qui cousaient sous le figuier. avait-il dit. car ce lièvre eût terni l'éclat des bartavelles : mais on ne vit pas la moindre oreille et. « Peut-être un lièvre ». s'écria. suivies de « la bonne ».. deux coups de pistolet. en hurlant : « Maman ! ils ont tué des canards ! » Sur quoi. d'un air farouche. ma mère et ma tante. fort adroitement. il était couronné de plumes. qu'il porta dans ses bras vers les trois femmes. et ce fut notre entrée triomphale. et portait un carquois dans le dos : il nous tira. je découvris un peu plus bas. Pendant que je descendais du sommet de mon père. en sortant d'une pinède. les mains jointes.. Paul. Sur le bord du chemin. au moment où je m'y attendais le moins. en tenant à poignée les cheveux bouclés de mon père. un très petit Sioux en sortit brusquement . L'oncle Jules passa devant nous. les oliviers de mes cigales. et s'enfuit vers la maison. Les trois femmes poussaient de petites exclamations de joie et d'admiration. cinq ou six perdrix. je m'installai sur ses épaules. avait détaché une bartavelle. Alors la bonne...Le grand fusil en bandoulière. pour un dernier exploit possible. se levèrent et vinrent vers nous. l'œil et l'oreille aux aguets. l'oncle Jules jetait à grand bruit sur la table de la terrasse deux poignées de merles et de grives.

et enfin. ses premières maladresses. ses efforts pour se dominer. je n'ai tué que les bartavelles. qui insista pour me débarbouiller : après quatre savonnages. Je courus à « la glacière » — une caisse à savon qui contenait un bloc de glace — pour boire frais. J'y trouvai.. sa marche silencieuse. et ma mère admirative. qui contenait trois perdrix et la bécasse. elle m'installa sur une chaise longue. et il dit : « Regardez. dit-il modestement. L'oncle écoutait. ayant vu le triste état de mes mollets. sur la joue droite. Au bout de cinq ou six strophes. il fallut de l'huile d'olive (encore me resta-t-il pendant huit jours. flamba une aiguille au bout d'une allumette. Puis. mais de couleur tout à fait Sioux). sa résistance à la fatigue. Tu as tout manqué ? — Moi. la sûreté de son jugement. et il se mit à chanter la gloire de Joseph : sa nervosité. je me laissais faire. sa merveilleuse 203 . à côté de la carafe transpirante. devant sa femme ravie.lapins. une grande tache brunâtre.. en poussant à ma place des cris de douleur. inerte et glorieux. assez répugnante et collante. Cependant mon père contait en détail les exploits de l'oncle Jules : son flair de chien de chasse. et commença à extraire les petites épines qui me chatouillaient cruellement. comme un guerrier qui revient du combat. c'est Jules qui a tué tout ça ! — Et toi ? demanda ma mère déçue. l'extraordinaire rapidité de son tir et sa meurtrière justesse. et je courus embrasser ma mère. Tandis que Paul suivait de très près l'opération. Rose. Sur quoi mon père vida à son tour son carnier. il fut complètement débartavellisé. deux compotiers pleins de crème fouettée. » Et je vis bien qu'ils se réjouissaient dans leur cœur.

et la rencontre d'une bondissante gerboise. je peux dire qu'on n'a jamais vu ça ! » Je voulus parler à mon tour. m'entraîna en quatre bonds vers les ravins ombreux du sommeil. couronnement d'une belle journée . grande comme un lièvre.inspiration. puis elle m'emporta vers la maison. au nom de la crème fouettée. J'essayai de protester. mais je n'articulai que de faibles grognements. 204 . et dire ma propre louange. exécuté par un débutant. il termina par une phrase qui fit briller les yeux noirs de ma mère : « Un "coup du roi" doublé sur des perdrix royales. crispée sur le bras de la chaise longue. puisque les chasseurs m'oubliaient : mais tout à coup mes yeux se fermèrent. et toute blanche. et je sentis que les doigts de ma mère ouvraient ma main.

» 205 . sur un coin de la table de la cuisine. et ce vieux braconnier en sait certainement plus long que bien des naturalistes. Cependant ma mère avait sorti les bartavelles du garde-manger et les posa sur la table : « Que veux-tu faire ? demanda-t-il d'un air inquiet. — Je vais les plumer. tu vas venir avec moi.LE lendemain matin. « Crapaud. et nous les rôtirons ce soir. j'ai repéré un épervier qui tourne souvent au-dessus du poulailler de Mme Toffi. J'ai l'intention de prendre mon fusil . il la lut à haute voix. me dit-il. c'est-à-dire des achats que mon père devait faire au village. dit-il. — Malheureuse ! Ce n'est pas de la volaille. nous lui dirons deux mots en passant ! » La liste finie. et je serai chargé ! Ce n'est pas pour le poids. J'ai bonne envie de les soumettre à l'expertise de Mond des Parpaillouns. ma mère. car aujourd'hui ce serait un crime ! D'ailleurs. prends ta musette. La liste est longue. c'est pour le volume. il me vient une idée. rédigeait la « liste » des commissions. Il ne faut jamais perdre une occasion de s'instruire. c'est du gibier ! Et quel gibier ! Nous ne les mangerons que demain. Si nous le voyons ce matin. et les vider.

du service militaire. on avait vu M. d'un mariage ou d'un voyage à l'étranger. la poitrine bombée. puis il prit son fusil et le mit à la bretelle. qui perpétuait le souvenir de la première enfance. et grandement fier de son exploit — mais je m'efforçais de ne pas montrer cette vanité . À table. une photographie était un document remarquable. Nous vîmes quelques bandes de moineaux. qui était un pêcheur passionné. explorant du regard les oliveraies en escalier qui bordaient la route. une gaule dans sa main gauche. la vanité est décidément le plus ridicule ! » 206 . mais le Tueur de Bartavelles dédaigna ces oisillons. À cette époque. Nous partîmes fort gaiement. avait pris — à la ligne — une énorme « rascasse » : il avait apporté à l'école une photographie de son exploit. Arnaud souriant. je veux bien l'admettre. et il avait conclu : « Qu'il soit content d'avoir pris une belle pièce. Un jour. sur une sorte de carte postale. M. et tenant — par la queue — l'épineux poisson. mon père décrivit ce tableau triomphal. et il marchait devant moi. Je portais les trois musettes vides. mais se faire photographier avec un poisson ! Quel manque de dignité ! De tous les vices. je craignais une réprimande. Or. Arnaud. J'étais tout heureux d'être avec lui. le bras droit levé vers le ciel.Il accrocha les deux oiseaux à sa ceinture.

Il était à cheval sur un banc. « Ô Bonne Mère ! s'écria-t-il. blanche d'un côté. Un doublé de bartavelles ? — Eh oui. dit mon père — et. du côté de Passe-Temps. mais jaunie de l'autre par un mégot qui pendait au coin de sa bouche. du bout de l'index. juste sous la barre. » 207 . Nous arrivâmes devant la petite ferme basse qu'habitait le célèbre Mond. sous le mûrier. Il vit les bartavelles. Arnaud : c'est pourquoi je considérais que notre visite à Mond des Parpaillouns n'avait d'autre but que scientifique. — Un doublé ? dit Mond incrédule. car Mond ne les taillait jamais. il lissa sa moustache noire. devant sa porte. se leva et s'avança. mais avec un sourire de pitié. de minces baguettes de bois. — Et où ça ? — Au vallon de Lancelot. qui avait ruiné mon admiration pour M. et trempait. qui c'est qui vous a vendu ça ? » Mon père fit un petit sourire. la bouche entrouverte. Il leva la tête : son épaisse tignasse de cheveux gris se prolongeait en une barbe de crin. dans un seau de glu. ses mains velues marbrées de taches jaunes. « Ça ne m'a coûté que deux coups de fusil. où deux douzaines d'oliviers. Elle était précédée d'un champ inculte. avaient l'air d'énormes broussailles. Ses yeux étaient noirs et perçants.Il ne l'avait pas dit avec violence. fous de liberté.

la difficulté de leur approche. et les soupesait.Mond avait pris les deux oiseaux. leur origine. comme une règle de vie : « Quand on n'a pas de chien. L'épicier proposa de les peser : ce que mon père accepta de bonne grâce. et digne d'un « grand fusil ». Dès que cette vérité fut établie. mon père posa mille questions sur les bartavelles. et lui dit quelques mots sur l'existence et les coutumes des bartavelles. la rapidité de leur vol. même mortes en l'air. — Le petit était sur la barre. 208 . » Il énonça. C'est lui qui les a vues tomber. du moins très rare. Mon père remit « la liste » à l'épicier. Mais l'épicier. De ces questions. — Bravo. Pitchounet. me dit Mond. dit-il. et des réponses du vieux Mond. leurs mœurs. ne regarda que les volatiles et s'écria : « Des coqs de bruyère ! » Mon père le détrompa. la liste en main. c'est que vous les ayez retrouvées. je te mènerai chasser avec moi. il ressortit clairement qu'un doublé de bartavelles était un exploit sinon impossible. ça vole encore cinq ou six cents mètres. Un de ces jours. « Le plus étonnant. L'opération eut lieu sous les yeux des commères assemblées. nous quittâmes Mond — qui commençait à nous raconter ses propres réussites. Arnaud — et nous descendîmes au village. avec une vanité qui me fit penser à celle de M. dans la petite boutique où se trouvaient déjà cinq ou six clientes. — Pourquoi ? — Parce que ces bêtes-là. il faut avoir des enfants ! » Alors.

le numéro des 209 . elle demanda la permission de prendre une plume de la queue. » M. » Mais le facteur était « jaloux de la chasse ». Nous laissâmes la liste à l'épicier. trois au minimum. l'autre 1 260. et je fus tout surpris de le voir masser le cou des bartavelles. Vincent. car l'épicier voulut de la précision. Vincent était archiviste à la préfecture et c'était un ami de l'oncle Jules : il passait ses vacances au village. « Entre nous. dit-il à mi-voix. Alors mon père. le curé) conseilla de les bourrer de pèbre d'aï. et mon père me dit : « Il faut que j'interroge M. entre son pouce et son index. qui chassait lui-même sur les terres d'Allauch. dans l'espoir d'y découvrir quelque fracture. Il fallut ensuite lui dire le calibre du fusil. vous les avez prises au piège ? — Jamais de la vie ! dit mon père. nous rencontrâmes le facteur. C'est un doublé. C'est lui qui nous arrêta. soufflant à rebrousse-plumes. et il tâtait toujours le cou des volatiles. Pour prix de ces précieux conseils. avant de les mettre à la broche et de ne pas les rapprocher du feu dès le début de l'opération : le tournebroche ne devait s'avancer que par étapes. Une vieille dame proprette (c'était la bonne de M.La plus grosse atteignit 1 530 grammes. lui montra les mortelles blessures qu'il examina d'un air soupçonneux. qui se chargea de tout préparer. que j'ai eu la chance de réussir au "coup du roi". qui fut ainsi volée à la coiffure d'un chef pawnee. où il était né. Mais dans la rue. et tous les nouveaux arrivants regardaient avec respect le chasseur capable d'un si beau meurtre.

permettez-moi de vous faire mon compliment ! » C'était la première fois que je voyais mon père en face de l'ennemi sournois. les enfants du village s'étaient assemblés. la distance. le curé. je les poursuis depuis deux ans : j'y ai tiré cinq fois. En arrivant sur la placette. Vous avez là un vieux mâle. il lui répondit fort poliment : « Elles viennent du vallon de Lancelot. Enfin.. le curé. et consentit à homologuer l'exploit. Cette perdrix n'est pas la caccabis rufa. et mon calibre douze ! — Et aussi votre adresse !. et comme « ces gens profitent de tout ». je vous tire mon képi. et une poule de deux ans. si ces perdrix royales ne viennent pas de quelque marchand. dit M. et dit. — J'en ai rarement vu d'aussi belles. « Monsieur. nous tombâmes sur M.. il triompha de sa jalousie. et j'incline à penser que le grand saint Hubert était avec vous ! — Le grand saint Hubert. le curé. Il lisait son bréviaire près de la fontaine.plombs. tout en attendant. et c'est pourquoi je m'y connais assez bien. et je n'en ai eu que quatre plumes ! Permettez-moi de vous serrer la main ! » Cependant.. Ces bêtes-là. c'est-à-dire la perdrix des 210 . L'arrivée de notre groupe lui fit lever la tête. Mon père était un grand chasseur. dit-il. l'heure et le lieu. qui est beaucoup plus petite. C'est la caccabis saxatilis. d'une voix agréable : « Monsieur. qu'elle débordât. monsieur le curé. À ma grande surprise. au son de sa cruche. dit M. il fit à mon père un grand beau sourire.. et disaient tout haut leur admiration.

qui signifie une serrure grossière. cependant. ma cruche est pleine. la bartavelle. Un paysan m'ayant parlé hier de bartavelles. Mais à mon très humble avis. et posèrent cent questions. mais ils virent les bartavelles qu'on ne songea pas à leur cacher : ils en interrompirent leur partie. — Eh bien. et en Provence. dit le prêtre. et la cloche m'appelle. Vincent : on nous répondit qu'il était en ville. M. un peu grinçant. mon père le rechercha dans tout le village. et il alla même au Cercle. ils admirèrent. » Il souleva fort poliment sa barrette. le curé prit sa cruche et s'en alla. et leur apprit qu'il ne s'agissait nullement de la caccabis rufa. bartavello. Toujours suivis par les enfants. cette explication n'est pas tout à fait satisfaisante. puisque cette question vous intéresse. pour demander aux joueurs de boules s'ils ne l'avaient pas vu. Mon père fit deux cents réponses. mais saxatilis. j'ai eu la curiosité de chercher l'étymologie du mot. L'oiseau serait ainsi nommé à cause de son cri. et s'il me dit quelque chose d'intéressant. Excusez-moi.roches. qui est. le chanoine de la Major. Je vais en parler à M. nous allâmes chez M. qui déjeune demain au presbytère. et qu'il ne rentrerait que le lendemain . je vais vous paraître bien savant. soupesèrent. mon père souleva sa casquette. — D'où vient ce nom ? demanda mon père. Et j'en suis heureux. 211 . qu'on appelle aussi la perdrix grecque. Mon dictionnaire dit que c'est un mot français dérivé d'un vieux mot provençal. paraît-il. mais je dois vous avouer que mon érudition est de fraîche date. j'aurai plaisir à vous le faire savoir.

mais qu'il n'osait pas être impoli. en insistant sur le fait qu'il fallait garder le canon choke pour le second coup. à la demande générale. Il posa donc à terre la crosse de son fusil. Comme nous allions chercher nos musettes chez l'épicier. qui sera un souvenir agréable des grandes vacances de cette année. dit mon père modestement. mais si ! Je me ferai un plaisir de vous envoyer un tirage de cette image. Ces explications techniques. le curé. nous rencontrâmes encore une fois M. furent heureusement arrêtées par l'horloge de l'église. Enfin il recula de quatre pas. » Mon père se prêta docilement aux exigences du photographe : il me montra qu'il en souffrait. baissa la tête et s'écria : 212 . qui auraient pu durer jusqu'au soir. je voudrais bien conserver un souvenir de cette admirable réussite. exécuter une démonstration du « coup du roi ».Enfin. — Mais si. qui sonna midi dans les airs. tout souriant. et de son bras droit. entoura mes épaules. ne mérite peut-être pas un si grand honneur. les dimensions et l'élégance d'un pavé. Il s'avança. il voulut bien. appliqua l'appareil sur sa ceinture. M. et fit tourner les bartavelles — toujours pendues à la cartouchière -pour mettre en évidence leur ventre moucheté. appuya la main gauche sur le bout du canon. Il portait un appareil photographique qui avait la forme. le curé nous regarda un instant. et dit : « Si cela ne vous dérange pas. les yeux clignés : puis il s'avança. — Un coup de chance.

— Je sais. Au revoir. poli. deux. qui est le plus éminent de nos paroissiens. Mais nous avons été plus malins que lui ! » Nous reprîmes d'un bon pas le chemin montant du retour. sur un ton un peu pathétique : « Comme je n'ai pas l'occasion de vous voir souvent. de sectarisme. et M. si sympathique que j'avais envie de le suivre. tous mes compliments ! » Il s'en alla. 213 . je lui dis qu'il avait tué des bartavelles. je confierai le tirage que je vous destine à monsieur votre beaufrère. trois ! Merci ! — Nous habitons aux Bêlions. souriant. On les mit à la broche le lendemain — ce fut un repas historique. amical. mon père me dit : « Nous sommes dans un petit village : il eût été maladroit de refuser : c'était peut-être ce qu'il espérait. et presque solennel. ensuite. à la BastideNeuve. Puis il ajouta. le curé. Quand nous eûmes tourné le coin de la place.« Ne bougeons plus !» J'entendis un déclic aussi fort que celui d'une serrure. pour nous accuser. ce qui me fit comprendre quel danger ces fausses apparences représentaient pour la société. Les oiseaux dansaient toujours à la ceinture de mon père. le curé compta : « Un. et comme ils étaient pendus par le cou. dit mon père. et encore une fois. je sais ! » dit M. mais que nous finirions par manger des cygnes.

resté invisible dans la tendresse d'un croupion. quand on parlait de mon père. du soleil qui. un homme fort sympathique. dont l'appétit paysan faisait l'admiration de la famille. se cassa une dent — en porcelaine — sur un plomb n° 7. dans ce ruban. parfois. » Toute la famille accourut : l'enveloppe contenait trois épreuves de notre photographie. en traversant ses lunettes. « à cause. dit-il. Depuis ce jour-là au village. et. comme l'oncle revenait de la messe. dont la conversation l'avait charmé. de la part de M. il ne montrait ni surprise 214 .Il fut marqué cependant par un incident pénible : l'oncle Jules. symbole et souvenir du double « coup du roi ». comme nous partions pour la chasse. de plus. « Voilà. C'était une réussite : les bartavelles étaient énormes et Joseph brillait dans toute sa gloire . Le lendemain. dit-il. on disait : « Vous savez bien. Mais il retrouva un beau sourire lorsque mon père déclara que le curé du village était un savant. l'éblouissait ». je vis que. il avait mis un vieux chapeau de feutre marron. il tira de sa poche une enveloppe jaune. renonçant à sa casquette. Mais je remarquai — sans rien dire — que la coiffe du feutre était entourée d'un ruban — qu'on ne trouve pas sur une casquette — et que. étaient fichées deux jolies plumes rouges. le curé. ce monsieur des Bêlions ? — Celui qui a la grosse moustache ? — Non ! l'autre ! le Chasseur ! Celui des Bartavelles ! » Le dimanche suivant.

il déclara que l'éclairage était excellent. sous tous les angles. 215 . et nous la placerons dans la salle à manger ! » Je fus fier à la pensée que nous serions éclairés tous les soirs par la luxueuse lumière du Gaz. que je ne trouvai pas jolie : mais ma mère et ma tante y virent un charme de plus. mais la tranquille assurance d'un chasseur blasé. car M. mon cher Joseph. tenant l'image à bout de bras.. Le menton de ma mère appuyé sur son épaule. il ne montrait aucune confusion. et chantèrent longuement leur admiration totale. ce qui prouvait que M. — Oh oui ! dit tante Rose avec enthousiasme. et que ce citrate a la propriété singulière de noircir quand il est touché par la lumière . à son centième doublé de bartavelles. tout en justifiant la durée de cet examen par des considérations techniques. ce qui « n'avait d'ailleurs aucune espèce d'importance ». et il proclama que la mise au point était parfaite. Ensuite. il examina la photographie de très près. quoique la hauteur du soleil de midi lui eût un peu allongé le nez. j'aimerais bien garder la troisième épreuve. puis..ni vanité. quittant ses lunettes. Il nous apprit d'abord que c'était du papier au citrate d'argent. le curé connaissait fort bien son affaire. il regarda longuement l'image de son apothéose. Quant au cher Joseph. Quant à l'oncle Jules il dit gentiment : « Si vous n'y voyez pas d'inconvénient.. — Si cette bagatelle peut vous faire plaisir.. le curé m'a dit qu'il l'avait tirée à mon intention. Je la ferai mettre sous verre. Pour moi. le soleil m'avait imposé une petite grimace. dit mon père.

je chantai la farandole. Oui. il était tout fier de son exploit . » Le petit Paul battit des mains. comme avait fait M..Enfin. en me caressant les cheveux. pour lui montrer comme Marcel a grandi. Alors.. Arnaud. et il montrerait l'autre à toute l'école. j'ai bien envie d'en envoyer une à mon père.. il déclara : « Puisque nous avons deux épreuves. et je me mis à danser au soleil. oui. il enverrait une épreuve à son père. et moi j'éclatai de rire. J'avais surpris mon cher surhomme en flagrant délit d'humanité : je sentis que je l'en aimais davantage. 216 ..

Il les terminera par une licence es lettres (anglais) à l'Université d'Aix-en-Provence. le « petit frère ». Ils se marièrent en 1889. couturière. il sera professeur adjoint et répétiteur d'externat à Marseille. Avec quelques condisciples il a fondé Fortunio. était instituteur. 1909 : naissance de René. 1910 : décès d'Augustine. 1898 : naissance du Petit Paul. Marcel fera toutes ses études secondaires à Marseille. puis Théâtre des Arts. au lycée Thiers. Mais c'est en 1928 avec la création de Topaze (Variétés) qu'il devient célèbre en quelques semaines et commence véritable217 . sa sœur. 1902 : naissance de Germaine. où la famille s'installe.VIE DE MARCEL PAGNOL Marcel Pagnol est né le 28 février 1895 à Aubagne. En 1923 il est nommé à Paris au lycée Condorcet. Paris. de 1920 à 1922. En 1915 il est nommé professeur adjoint à Tarascon. son frère. 1904 : son père est nommé à Marseille. et sa mère. revue littéraire qui deviendra Les Cahiers du Sud. puis Jazz qui sera son premier succès (Monte-Carlo. non loin d'Aubagne. née en 1873. Son père. Il écrit des pièces de théâtre : Les Marchands de gloire (avec Paul Nivoix). Après avoir enseigné dans divers établissements scolaires à Pamiers puis Aix. né en 1869. Augustine Lansot. 1926). C'est en 1903 que Marcel passe ses premières vacances à La Treille. Joseph.

ment sa carrière d'auteur dramatique. Presque aussitôt ce sera Marius (Théâtre de Paris, 1929), autre gros succès pour lequel il a fait, pour la première fois, appel à Raimu qui sera l'inoubliable César de la Trilogie. Raimu restera jusqu'à sa mort (1946) son ami et comédien préféré. 1931 : Sir Alexander Korda tourne Marius en collaboration avec Marcel Pagnol. Pour Marcel Pagnol, ce premier film coïncide avec le début du cinéma parlant et celui de sa longue carrière cinématographique, qui se terminera en 1954 avec Les Lettres de mon moulin. Il aura signé 21 films entre 1931 et 1954. En 1945 il épouse Jacqueline Bouvier à qui il confiera plusieurs rôles et notamment celui de Manon des Sources (1952). En 1946 il est élu à l'Académie française. La même année naissance de son fils Frédéric. En 1955 Judas est créé au Théâtre de Paris. En 1956, Fabien aux Bouffes-Parisiens. En 1957, publication des deux premiers tomes des Souvenirs d'enfance : La Gloire de mon père et Le Château de ma mère. En 1960 : troisième volume des Souvenirs : Le Temps des secrets. En 1963 : L'Eau des collines composé de Jean de Florette et Manon des sources. Enfin en 1964 Le Masque de fer. Le 18 avril 1974 Marcel Pagnol meurt à Paris. En 1977, publication posthume du quatrième tome des Souvenirs d'enfance : Le Temps des amours.

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BIBLIOGRAPHIE 1926. Les Marchands de gloire. En collaboration avec Paul Nivoix, Paris, L'Illustration. 1927. Jazz. Pièce en 4 actes, Paris, L'Illustration, Fasquelle, 1954. 1931. Topaze. Pièce en 4 actes, Paris, Fasquelle. Marius. Pièce en 4 actes et 6 tableaux, Paris, Fasquelle. 1932. Fanny. Pièce en 3 actes et 4 tableaux, Paris, Fasquelle. Pirouettes. Paris, Fasquelle (Bibliothèque Charpentier). 1933. Jofroi. Film de Marcel Pagnol d'après Jofroi de la Maussan de Jean Giono. 1935. Merlusse. Texte original préparé pour l'écran, Petite Illustration, Paris, Fasquelle, 1936. 1936. Cigalon. Paris, Fasquelle (précédé de Merlusse). 219

1937. César. Comédie en deux parties et dix tableaux, Paris, Fasquelle. Regain. Film de Marcel Pagnol d'après le roman de Jean Giono (Collection « Les films qu'on peut lire ») Paris-Marseille, Marcel Pagnol. 1938. La Femme du boulanger. Film de Marcel Pagnol d'après un conte de Jean Giono, « Jean le bleu ». Paris-Marseille, Marcel Pagnol. Fasquelle, 1959. Le Schpountz. Collection « Les films qu'on peut lire », Paris-Marseille, Marcel Pagnol. Fasquelle, 1959. 1941. La Fille du puisatier. Film, Paris, Fasquelle. 1946. Le Premier Amour. Paris, Éditions de la Renaissance. Illustrations de Pierre Lafaux. 1947. Notes sur le rire. Paris, Nagel. Discours de réception à l'Académie française, le 27 mars 1947. Paris, Fasquelle.

220

1948. La Belle Meunière. Scénario et dialogues sur des mélodies de Franz Schubert (Collection « Les maîtres du cinéma »), Paris, Éditions Self. 1949. Critique des critiques. Paris, Nagel. 1953. Angèle. Paris, Fasquelle. Manon des sources. Production de Monte-Carlo. 1954. Trois lettres de mon moulin. Adaptation et dialogues du film d'après l'œuvre d'Alphonse Daudet, Paris, Flammarion. 1955. Judas. Pièce en 5 actes, Monte-Carlo, Pastorelly. 1956. Fabien. Comédie en 4 actes, Paris, Théâtre 2, avenue Matignon. 1957. Souvenirs d'enfance. Tome I : La Gloire de mon père. Monte-Carlo, Pastorelly. 1958. Souvenirs d'enfance. Tome II : Le Château de ma mère. Monte-Carlo, Pastorelly. 221

1959. Discours de réception de Marcel Achard à l'Académie française et réponse de Marcel Pagnol, 3 décembre 1959, Paris, Firmin Didot. 1960. Souvenirs d'enfance. Tome III : Le Temps des secrets. Monte-Carlo, Pastorelly. 1962. L'Eau des collines. Tome I : Jean de Florette. Paris, Éditions de Provence. 1963. L'Eau des collines. Tome II : Manon des sources. Paris, Éditions de Provence. 1964. Le Masque de fer. Paris, Éditions de Provence. 1970. La Prière aux étoiles, Catulle, Cinématurgie de Paris, Jofroi, Naïs. Paris, Œuvres complètes, Club de l'Honnête Homme. 1973. Le Secret du Masque de fer. Paris, Éditions de Provence. 1977. Le Rosier de Madame Husson, Les Secrets de Dieu. Paris, Œuvres complètes, Club de l'Honnête Homme. Souvenirs d'enfance. Tome IV : Le Temps des amours. Paris, Julliard.

222

1981. Confidences. Paris, Julliard. 1984. La Petite Fille aux yeux sombres. Paris, Julliard.

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FILMOGRAPHIE 1931 — MARIUS (réalisation A. Korda-Pagnol). 1932 — TOPAZE (réalisation Louis Gasnier). FANNY (réalisation Marc Allégret, supervisé par Marcel Pagnol). 1933 — JOFROI (d'après Jofroi de la Maussan : J. Giono). 1934 — ANGÈLE (d'après Un de Baumugnes : J. Giono). L'ARTICLE 330 (d'après Courteline). 1935 — MERLUSSE. CIGALON. 1936 — TOPAZE (deuxième version). CÉSAR. 1937 — REGAIN (d'après J. Giono).

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supervisé par Marcel Pagnol). 1948 — LA BELLE MEUNIÈRE (couleur Roux Color). réalisation de Raymond Leboursier. TOPAZE (troisième version). 1950 — LE ROSIER DE MADAME HUSSON (adaptation et dialogues d'après Guy de Maupassant. 1953 — CARNAVAL (adaptation et dialogues réalisation Henri Verneuil). réalisation Jean Boyer). 1938 — LA FEMME DU BOULANGER (d'après J. Mazaud. . 1952 — MANON DES SOURCES. Zola. Giono).1937-1938 — LE SCHPOUNTZ. 225 d'après É. 1941 — LA PRIÈRE AUX ÉTOILES (inachevé). 1940 — LA FILLE DU PUISATIER. 1945 — NAÏS (adaptation et dialogues d'après É.

Daudet).1953-1954 — LES LETTRES DE MON MOULIN (d'après A. 1967 — LE CURÉ DE CUCUGNAN (moyen métrage d'après A. 226 . Daudet).

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