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GASTON MIRON, L`HOMME RAPAILLÉ
1
Pierre Morel
Universite Libre internationale de Moldova, Chiçináu, R. de Moldova
Gaston Miron
Gaston Miron est né le 8 janvier 1928 a Sainte-Agathe-des-Monts. Il est décédé
le 14 décembre 1996 a Montréal. Pour commémorer le dixième anniversaire de sa
mort, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) lui consacre une très
belle exposition intitulée Gaston Miron, l´æuvre-vie dont le panneau d'ouverture
porte une photo et une citation de Gaston Miron: «Si peu que j'aie écrit, la littéra-
ture a été, est toujours, toute ma vie.», ainsi que le texte de présentation suivant:
Poète, essayiste et éditeur, Gaston Miron (1928-1996) est l'une des fgures mar-
quantes des littératures de langue française et du Québec moderne. Dix ans après
sa mort, survenue a Montréal le 14 décembre 1996, et plus de 30 ans après la pre-
mière édition de L´ homme rapaille aux Presses de l'Université de Montréal, cette
exposition retrace, a l'aide de divers documents provenant tant du fonds Gas-
ton-Miron de Bibliothèque et Archives nationales du Québec que de ses archives
personnelles, les chemins de sa vie et de son ouvre.
«Miron le magnifque», ainsi que l'a désigné Jacques Brault en 1966, a accompa-
gné et souvent précédé l'accession du Québec a la modernité. Ecrivain engagé, au
sens le plus noble du terme, homme de courage et d'espérance, fdèle a la poésie
comme a ses racines, il a été de tous les combats pour l'épanouissement politique
de l'identité québécoise et la reconnaissance du statut de la langue française au
Québec et dans le monde. Traduit en plusieurs langues, mis en musique, ensei-
gné au Québec et a l'étranger, son recueil L´ homme rapaille fgure dans les plus
importantes anthologies de poésie de langue française et témoigne du caractère
universel de la condition québécoise.
1
Toutes nos références renvoient a l'édition TYPO, Montréal, 1998.
On pourra consulter un dossier complet sur Gaston Miron, illustré de documents sonores
et vidéo, sur le site des Archives de Radio-Canada, a l'adresse http://archives.radio-canada.
ca/IDD-0-72-1234/arts_culture/gaston_miron/ (20 janvier 2007).
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Tout a la fois amoureuse et politique, sa poésie a la force d'une présence, sensible,
tenace et fère. Fils et petit-fls de menuisier, Miron abordait le «terrain du poème»
a la manière d'un artisan, patient et consciencieux. «Avec moi, un poème n'est
jamais fni», écrivait-il. Exigeante et intimement liée aux circonstances de sa vie
personnelle et publique, son ouvre témoigne d'un destin «entêté d'avenir»
2
.
Gaston Miron est issu de ce que l'on peut appeler «le Québec profond»:
L'homme de ce temps porte le visage de la
Flagellation
et toi, Terre de Québec, Mère Courage
dans ta Longue Marche, tu es grosse
de nos rêves charbonneux douloureux
de l'innombrable épuisement des corps et des ames
je suis né ton fls par en haut la-bas
dans les vieilles montagnes rapées du Nord
j'ai mal et peine o morsure de naissance
cependant qu'en mes bras ma jeunesse rougeoie
[i'oc1ovvi, v. 1-10]
Dès son plus jeune age, il ressent la domination de l'anglais et des anglophones
3
.
Eternel tourmenté, il portera comme une malédiction la lancinante interrogation
de l'identité et de l'existence. Gaston Miron est l'homme d'un combat. Il est égale-
ment l'homme d'un livre.
Le combat est le combat pour l'émancipation du Québec. Miron explique lon-
guement a cet égard comment il a pris conscience de la situation de colonisation
dans laquelle se trouvait le Québec et quelles conséquences cela a eu pour lui. Il
est persuadé que le combat essentiel est politique: «C'est la politique qui garantit
et crée les conditions d'exercice d'une culture et de son outil de communication, la
langue, sur un territoire donné.» [«Décoloniser la langue» p. 213]. Son engagement
a été efectif et son militantisme actif. En octobre 1970, six mois après la parution
de L´ homme rapaille, il sera emprisonné, avec plusieurs centaines d'autres militants
indépendantistes, en vertu de la Loi des mesures de guerre, invoquée pour cause
«d'insurrection appréhendée», et du décret gouvernemental permettant d'arrêter
toute personne soupçonnée d'avoir des liens avec le Front de Libération du Québec
(FLQ)
4
. Il passera treize jours en prison.
2
Publié avec l'aimable autorisation de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ:
http://www.banq.qc.ca) et de Marie-Andrée Beaudet, commissaire de l'exposition.
3
Voir «Le bilingue de naissance», p. 219-233.
4
Groupe indépendantiste ayant choisi l'action violente et qui fut actif dans les années 1960 a 1970.
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Le combat de Miron est évidemment directement lié au sentiment de déposses-
sion qu'il éprouve dans un Québec qu'il estime dominé et où la langue de ses ancê-
tres est devenue une sous-langue menacée dans son intégrité linguistique comme
dans son role culturel: «Peu a peu s'est imposé a moi le constat que j'étais devenu,
pour une bonne part, étranger a ma propre langue, que celle-ci subissait a mon insu
l'intrusion d'une autre langue, en l'occurrence l'anglais. Je ne savais pas l'anglais,
et cependant j'étais un unilingue sous-bilingue» [Id. p.208]. Il narre ainsi dans «Le
mot juste» [p. 234-243] sa découverte de l'aliénation quotidienne et essentielle que
vit sa langue: «Ce choc remit en question de fond en comble le rapport a ma langue
tout court, puis le rapport du langage a la réalité et le rapport a mon travail poéti-
que.» [ «Le mot juste», p.239].
Son arrivée a Montréal en 1947 ne fait que confrmer ce sentiment et cette prise
de conscience:
or je suis dans la ville opulente
la grande St. Catherine Street galope et claque
dans les Mille et une nuits des néons
moi je gis, muré dans la boite cranienne
dépoétisé dans ma langue et mon appartenance
déphasé et décentré dans ma coïncidence
ravageur je fouille ma mémoire et mes chairs
jusqu'en les maladies de la tourbe et de l'être
pour trouver la trace de mes signes arrachés emportés
pour reconnaitre mon cri dans l'opacité du réel
[«Monologues de l'aliénation délirante» p. 93, v. 23-32]
Miron a retracé dans «Un long chemin» l'histoire de son attitude vis-a-vis de
l'écriture et de l'action politique, son malaise, sa découverte de l'insoutenable réa-
lité d'une situation coloniale:
«ce n'était pas possible, non, tout mais pas ça. Cependant, elle m'expliquait
en partie ma honte antérieure, ma rage, ma haine, desquelles je n'avais pu déceler
l'origine» [«Un long chemin», p. 196]
son refus d'écrire et de publier:
«En 1962, je persistais néanmoins dans mon refus de l'écriture et mon refus
de publier, donnant la priorité a l'engagement politique et a la construction de
l'indépendance. Je me trompais a demi.» [p.200]
refus provisoire vaincu enfn par la conviction que publier peut être «un acte
aussi probant que l'action politique» [201]:
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«Je me remis a écrire, péniblement, m'arrachant au sol, luttant contre la con-
fusion qu'a engendrée dans mon esprit la dualité linguistique, dont je suis victime
a l'égal de la majorité. Aujourd'hui, je sais que toute poésie ne peut être que natio-
nale quand elle convient, bien entendu, a l'existence littéraire.» [Ibid.]
Profession de foi que l'on trouve également dans «Notes sur le non-poème et le
poème»:
«L'ouvre du poème, dans ce moment de réappropriation consciente, est de
s'amrmer solidaire dans l'identité. L'amrmation de soi, dans la lutte du poème, est
la réponse a la situation qui dissocie, qui sépare le dehors et le dedans. Le poème
refait l'homme.» [p.134]
Mais la n'est pas l'art de Miron. Dans «L'épopée de l'amour»
3
Henri Meschonnic
se penche sur les rapports entre le lyrisme et l'épopée et sur cette idée que «la poésie
serait devenue de plus en plus poétique» [93], idée formée «a la faveur d'un désen-
gagement généralisé du poème par rapport a l'éthique et au politique, comme l'efet
confus d'une double essentialisation» [ibid.] et qui mène a terme a une «[d]isparition
complète du sujet du poème comme sujet de sa propre historicité» [97]. Et il place en
regard, s'appuyant entre autres sur «La marche a l'amour», le travail de Gaston Miron:
«s'il y a, aujourd'hui, une poésie qui réduit a rien les idées toutes faites sur le lyrisme,
sur l'épopée, et sur leur opposition, c'est bien la poésie de Gaston Miron» [98]. Avoir
su faire de sa révolte et de ses déchirures un seul combat, une seule langue, un seul
texte, voila où Miron est exceptionnel. «L'exotisme, fnalement, de Gaston Miron -
conclut Henri Meschonnic - , par rapport aux traditions poétiques françaises, ce n'est
pas du tout qu'il ait des mots du Québec, c'est quelque chose de beaucoup plus rare
qu'un terroir, proche ou lointain c'est de réunir dans ses poèmes ce que toute l'histoire
politique et poétique de la France a séparé, la poésie savante et la poésie populaire, la
culture savante et la culture populaire, dans une seule et même oralité» [102].
Miron représente un des rares exemples réussis d'écrivain militant chez qui
le combat et l'ouvre se mêlent intimement sans que, comme c'est souvent le cas,
celle-ci en soit réduite a une simple écriture polémique ou de propagande. C'est ce
qui explique sans doute l'aura exceptionnelle dont il bénéfcie.
Miron eut également une importante activité d'éditeur. Avec quelques amis
il fonda en 1933 les Editions de l'Hexagone qu'il dirigera jusqu'en 1983. En 1991 il
sera nommé directeur de la collection de poche TYPO. Même quand il estimera
pour lui-même que les conditions d'existence d'une véritable littérature n'existent
pas il ne cessera jamais ses activités d'édition.
3
Etudes françaises. Presses de l'Université de Montréal. 33, 2-3 (1999). p. 93-103. Consultable
sur le site erudit http://erudit.org.
120
Lors de sa mort des funérailles nationales seront célébrées dans son village na-
tal de Sainte-Agathe-des-Monts.
L´homme rapaIllé
C'est Georges-André Vachon, professeur a l'Université de Montréal, qui convain-
quit Gaston Miron de publier, en 1970, la première édition de L´homme rapaille. Le poè-
te ne souhaitait pas, en efet, réunir ses textes, écrits pour la plupart dans les années 30
et dont beaucoup avaient déja paru de manière dispersée. Il remaniera d'ailleurs cons-
tamment son texte au fl des éditions: «Le grand ouvrage de Gaston Miron, L´homme
rapaille, est resté, de son vivant, un chantier ouvert, un livre qui changeait de structure
a l'occasion de ses principales rééditions de 1981 et de 1993. Ce livre, Gaston Miron ne
l'avait même pas souhaité au départ. D'autres ont réuni pour lui ses poèmes épars dans
les journaux et revues.»
6
Même après sa mort, des modifcations pourront intervenir
(publication dans la collection «poésie» de Gallimard en 1999) laissant planer «une
incertitude sur ce qui fait ou ne fait pas partie de L´homme rapaille.»
7
Symboliquement, L´ homme rapaille est lui-même un livre «rapaillé».
Le mot «rapaillé» mérite d'ailleurs une explication. Le verbe «rapailler» ne fait
pas partie du vocabulaire francophone commun mais fgure toutefois au Tresor de
la langue française informatise
8
, qui le qualife de «Region. (notamment Canada)»
et donne comme première défnition: Ramasser des objets ici et la; rassembler des
objets épars.»
Quoique l'étymologie du TLFi renvoie a «raper» (au sens de «grappiller») aug-
menté du sumxe -ailler, le mot évoque plutot «paille» précédé d'un préfxe ra- com-
me dans les défnissants «rassembler» et «ramasser» donnés par le dictionnaire.
Etymologisation confrmée par Miron lui-même lorsqu'il déclare: «Je suis un poète
en morceaux, un poète épaillé, dans ma vie individuelle et dans ma vie sociale.
Dans ce sens-la, je suis a l'image de la collectivité qui a été atomisée, fragmentée.
A l'image de l'homme séparé de lui-même. Mais nous sommes en train de nous
rapailler, de refaire l'unité de l'homme québécois, en lui dans sa structure globale.»
9

L'image créée est ainsi celle de tiges de paille éparpillées que l'on rassemble en gerbe
ou en tas
10
. Par la, «rapaillé» est un bon exemple de mot dont l'emploi est régional
6
Jean Royer. Voyage en Mironie. Une vie litteraire avec Gaston Miron. Fides: 2004. p. 23.
7
Dominique Noguez. «Le poète en soufrance». Etudes françaises. Id. p. 19.
8
http://atilf.atilf.fr/
9
André Gervais. «Ainsi en aura-t-il été d'un titre». Etudes françaises, id. p. 80. Voir dans «Le
camarade»:
«ton visage disparait dans la marée brumeuse
de ce peuple au regard épaillé sur ce qu'il voit» [p. 112, v. 2-3].
10
On pourra rapprocher ce mot du titre d'un recueil de contes de Lionel Groulx, publié en 1916
et intitulé Les rapaillages.
121
mais la compréhension générale: un francophone qui n'a jamais entendu le mot en
saisira en efet aisément le sens qui s'évoque de lui-même. Cet accès a la généra-
lité a partir du particulier et via la poésie mime implicitement l'utilisation du mot
«homme» dans le titre, qui unit sous le même vocable l'homme spécifque, Gaston
Miron, et l'homme générique en lequel se retrouve tout lecteur.
Il est toujours malaisé de saisir dans son unité un ouvrage qui compile des pro-
ductions éparses. L´ homme rapaille recueille deux types de textes: des poésies et des
essais. Fortement personnalisé, il aborde, tout en célébrant continûment la terre de
Québec
11
, trois thématiques principales:
- L'amour, toujours douloureux chez un homme inquiet, «qui vit l'amour
comme une défaite, comme un échec personnel»
12
:
J'ai la trentaine a bride abattue dans ma vie
je vous cherche encore paturages de l'amour
je sens le froid humain de la quarantaine d'années
qui fait glace en dedans, et l'efroi m'agite
[.v1 voi1iqUi, p. 147, v. 1-4]
- La poésie:
j'avance en poésie comme un cheval de trait
tel celui-la de jadis dans les labours de fond
qui avait l'oreille dressée a se saisir réel
les frais matins d'été dans les mondes brumeux
[v.vis, p. 146, v. 3-8]
- L'aliénation et la lutte du peuple québécois.
Nous nous attarderons quelque peu, pour pénétrer l'univers mironien, sur le
premier poème du recueil «L'homme rapaillé».
11
Sur la question du terroir, qui ne sera pas abordée ici, voir Marcotte Gilles. «Notes sur le thème
du pays», http://www.vigile.net/pol/culture/marcottepays1.html et http://www.vigile.net/pol/
culture/marcottepays2.html: «c'est d'une part un thème poétisé, c'est-a-dire un thème du
discours, et son référent est alors d'ordre explicitement historique; d'autre part, c'est un thème
poétique, qui a partie liée avec l'entreprise même de la poésie.»
Comme le fait remarquer Gilles Marcotte, femme et pays, amour et révolution sont intimement
liés chez Gaston Miron «dont la «marche a l'amour» est en même temps marche au pays».
12
Royer, id. p. 21.
122
Analyse du poème liminaire «I'homme rapaille»
13

Le poème est présenté a part, en première page, comme reproduit ci-dessous. Il
précède le reste du recueil qui est organisé en sections.
L'uommi v.v.iiii
Liminaire
Pour Emmanuelle
j´ai fait de plus loin que moi un voyage abracadabrant
il y a longtemps que je ne m´ etais pas revu
me voici en moi comme un homme dans une maison
qui s´est faite en son absence
je te salue, silence
je ne suis pas revenu pour revenir
je suis arrive à ce qui commence
«L'homme rapaillé» se présente d'emblée comme un poème particulier:
- Il porte le même titre que le recueil, dont il devient ipso facto le porte-parole.
- Non seulement il ouvre le recueil mais cette position est soulignée expli-
citement par la glose «poème liminaire». Le mot «liminaire» renvoie a la
notion de seuil, de frontière et, par la, d'entrée dans un monde, un espace
ou un temps nouveau.
- Il est imprimé en italiques, se distinguant ainsi typographiquement du
reste du recueil.
Le texte adopte une forme moderne qui est celle de l'ensemble des poésies de
Miron: vers libre, pas de rime, absence de ponctuation a l'exception de la majuscule
initiale et d'une virgule servant a détacher de manière signifcative le mot «silence».
Il est organisé en deux blocs graphiques; le premier composé de vers de plus en plus
courts (ce qui suggère une progression vers une conclusion), le second formé de
deux vers de longueur a peu près égale, apportant une sorte d'équilibre.
13
p. 19. Le poème est dédié a sa flle, Emmanuelle, née en 1969, que Miron a élevée seul et qu'il
évoque dans le poème «L'héritage et la descendance» [p. 177-9]:
J'ai enfn rejoint mes chemins naturels
les paysages les bordant en sens contraire
j'avance quelques mots...
quelqu'un les répète comme son propre écho
dans la foraison du songe
Emmanuelle ma flle
je te donne ce que je réapprends [v. 33-39]
123
A la lecture, il apparait que le poème, du point de vue thématique, peut être
scindé en trois parties: v. 1-2, v. 3-3, v. 6-7.
Le premier vers, le plus long, construit en cadence majeure (2 syllabes + 3 + 8),
donne - comme il se doit - le ton général du poème, mais aussi peut-être de la dé-
marche poétique de l'auteur:
- Il s'ouvre sur un pronom a la première personne, proclamant ainsi le parti-
pris lyrique omniprésent du recueil (dans ce seul poème, 3 vers sur 7 com-
mencent par un pronom de la première personne).
- Cette première personne est pourtant problématique, comme l'indique
la dissociation du «je» et du «moi» dans la formule légèrement énigma-
tique: «j'ai fait de plus loin que moi» qui introduit l'idée du dédoublement
de l'individu. Comme le fait remarquer Pierre Nepveu
14
: «Ce qui frappe
d'abord [dans le poème ¨L'homme rapaillé"], c'est la non-identité du «je» et
du «moi». De tels dédoublements ne sont pas rares dans l´Homme rapaille;
il ne s'agit pas toujours d'une sortie de soi, mais souvent d'une non-coïnci-
dence, d'une scission interne qui permet de dire: «a part moi je me parle»»
[147]. Ce dédoublement, qui peut aller jusqu'au déchirement, est un senti-
ment fréquent chez les poètes lyriques; on pourra ainsi songer au Musset
de «La nuit de décembre» mais aussi, plus proche de Miron, a Guillaume
Apollinaire, le mal-aimé, l'écorché vif, qui épouvanté se voit dessiné dans
les agates de Saint-Vit a Prague, Apollinaire qui écrit dans Cortège
13
:
Un jour
Un jour je m'attendais moi-même
Je me disais Guillaume il est temps que tu viennes
Pour que je sache enfn celui-la que je suis
Toutefois cette dissociation prend également dans le contexte québécois un
sens tout a fait diférent. Elle est aussi l'expression de la situation de colonise qui,
pour Miron, caractérise le Québec. En efet le colonisé est marqué par le double, il
vit sous le signe du double, contraint d'exister sous une loi qui n'est pas la sienne,
dans une dinomie qui est la défnition même de son état.
Elle est enfn la manifestation de la prise de conscience qui conduit a l'émer-
gence d'un individu nouveau. Cette prise de conscience s'exprime a travers le thème
du voyage, et plus précisément ici du retour de voyage qui renvoie aux idées de
découverte, d'apprentissage, d'initiation. Cette notion d'apprentissage est renfor-
14
Les Mots à l´ ecoute. Québec: Editions Nota bene, 2002.
13
Alcools. Gaston Miron a reçu en 1981 le prix Guillaume Apollinaire, qui récompense «en
dehors de tout dogmatisme d'école, ou de technique, un recueil caractérisé par son originalité
et sa modernité».
124
cée par le qualifcatif «abracadabrant»: si le mot désigne avant tout quelque chose
d'incompréhensible, relevant d'un univers irrationnel, il vaut surtout ici par sa pro-
nonciation hachée, presque dissonante (l'oralité a un role essentiel dans la poésie
de Gaston Miron), qui traduit in vivo les épreuves du voyageur, et cela d'autant plus
qu'il est fortement mis en relief par sa position dans le vers. Le voyage évoqué fut un
voyage dimcile qui a conduit le poète plus loin que lui, c'est-a-dire au-dela du cons-
cient personnel et historique. C'est en cela qu'il a permis la prise de conscience.
Cet élan tumultueux, rocailleux, provocant, vient s'apaiser sur le second vers. Le
début du vers «il y a longtemps que» est riche de résonances pour un Canadien fran-
çais, dans la mesure où il ne peut manquer d'appeler plus ou moins consciemment
a la mémoire le refrain de la chanson À la Claire fontaine - «Il y a longtemps que je
t'aime, jamais je ne t'oublierai» - complainte populaire de l'amour perdu, dont on dit
que déja les compagnons de Champlain la chantaient en 1608 et qui fut choisie com-
me air national par l'Association Saint-Jean-Baptiste de Montréal en 1878. Alors que
le premier vers est au passé (perfectif) il s'établit ici une transition avec l'état présent.
Le vers introduit l'idée d'une redécouverte de soi a l'issue d'une longue absence.
Cette découverte est de l'ordre de l'état de fait: le narrateur n'est plus sujet («je»)
il est devenu objet («me») par l'utilisation du présentatif «voici». Etat de fait qui
trouvera un écho dans le cici des «Notes sur le non-poème et le poème»:
Je parle de cici
Cici, mon état d'infériorité collectif. Cici, qui m'agresse dans mon être et
ma qualité d'homme espèce et spécifque. En dehors tout ensemble qu'en dedans.
Je parle de ce qui sépare. Cici, les conditions qui me sont faites et que j'ai fni par
endosser comme une nature. Cici, qui sépare le dedans et le dehors en en faisant
des univers opaques l'un a l'autre.» [p.123]
En efet, ces retrouvailles avec soi-même sont placées sous le signe de la dépos-
session, martelée par un rythme régulier: /comme un homme / dans une maison /
qui s'est faite / en son absence/, et représentée par l'image de l'étranger dans sa propre
demeure. Il n'y a pas de retour au pays natal
16
, il n'y a que découverte de l'exclusion de
soi-même, d'une aliénation irrémédiable, de la naissance a la conscience du colonisé
17
.
16
Dans le sens où Miron écrit dans «Un long chemin» p. 200: «Actuellement, nous avons besoin
de plus que d'une langue maternelle pour nous épanouir, nous avons besoin d'une langue qui
soit aussi natale.»
17
Notons que dans une interprétation diférente Dominique Noguez dans «Le poète en souf-
france» (Etudes françaises. 33, 2-3. p. 13-24) met ce passage en rapport avec les doutes de Miron
et sa dimculté a écrire: «Sa poésie, il le dit a l'orée même de L´ homme rapaille, est comme «une
maison qui s'est faite en son absence», c'est-a-dire en quelque sorte malgré lui, presque a son
insu, a son corps défendant. Elle s'est faite comme poésie alors même qu'il avait d'abord cru
que ce n´ etait pas de la poesie, que c'était l'efet d'un empêchement a être poète.»
123
«je te salue, silence».
Cette formule conclusive mérite plusieurs commentaires.
L'expression «je te salue» manifeste le respect, l'hommage, l'allégeance aussi
a ce dont on reconnait la puissance. Le champ connotatif est ici très homogène. Il
renvoie a la fois aux formulations latines («Ave Caesar, qui morituri te salutant !»,
«Salve Regina»), religieuses («Je vous salue, Marie») et, bien entendu, poétiques: on
pourra ainsi songer a Lautréamont («Je te salue, vieil océan!»
18
), a Aragon («Je vous
salue, ma France!») ou, plus proche de Miron, a Gilles Hénault qui publie en 1933,
dans Totems, un poème intitulé «Je te salue»:
[...]
Nous sommes sans limites
Et l'abondance est notre mère.
Pays ceinturé d'acier
Aux grands yeux de lacs
A la bruissante barbe résineuse
Je te salue et je salue ton rire de chutes.
[...]
J'entends déja le chant de ceux qui chantent:
Je te salue la vie pleine de graces
le semeur est avec toi
tu es bénie par toutes les femmes
et l'enfant fou de sa trouvaille
te tient dans sa main
comme le caillou multicolore de la réalité.
[...]
[v. 10-13 et 23-31]
La salutation s'adresse pourtant ici non a une personne ou a une entité dotée de
vie, mais au silence. Le mot est fortement mis en relief par la pause (seul signe de
ponctuation du poème), par la rime avec «absence» et par la double allitération /s/
/l/: /saly silas/.
Ce silence peut être interprété de diférentes manières.
On peut y voir avant tout le silence du peuple québécois, silence auquel sa con-
dition le réduit. Car évoquer le silence introduit évidemment la thématique linguis-
tique, qui vient renforcer l'image territoriale: tout est langue, or de même que le
peuple est colonisé, sa langue est aliénée, elle est souvent une «non-langue», tarau-
dée par le traduidu [«Le mot juste», p. 238]. «La langue, au même titre que l'homme
québécois, colonisé, est une langue dominée.» [«Décoloniser la langue», p. 211].
18
Les Chants de Maldoror, chant I, strophe 9.

126
Nous sommes la au cour de l'entreprise mironienne: «Gaston Miron a voulu chan-
ger la situation de la langue au Québec.»
19
Replacée dans le contexte de la vie de Gaston Miron, l'interpellation au silence
est également une référence a la position prise par l'écrivain au moment où il a fait
la découverte de sa condition: «Une fois que j'eus assumé ma condition de colonisé,
du moins la part en moi qui est colonisée, que je l'eus revendiquée et retournée en
une amrmation, j'estimai, face a l'écriture, que la seule attitude convenable résidait
dans le silence, forme de protestation absolue, refus de pactiser avec le système par
le biais de quoi que ce soit, fût-ce la littérature.» [Un long chemin, p. 197]
Cette référence est alors historique puisque elle apparait dans un poème, donc
dans un texte, et, qui plus est, dans un poème liminaire, qui annonce une ouvre.
Dans un cas comme dans l'autre, le but, exprimé dans le distique qui clot le
poème, est de briser ce silence, et de le faire non pas dans une entreprise passéiste
(revenir pour revenir) mais dans un projet progressiste (commencer). La phrase est
structurée en deux vers de longueur a peu près égale et de construction symétri-
que composant une formule canonique de rectifcation: «je ne suis pas» / «je suis»,
renforcée par le contraste entre les références au passé et a l'avenir. Le dernier mot
«commence» fait écho phonétiquement a «absence» et «silence» des v. 4 et 3 tout en
s'opposant a eux du point de vue sémantique.
Le retour n'est pas un retour mais un départ:
nous reviendrons nous aurons a dos le passé
et a force d'avoir pris en haine toutes les servitudes
nous serons devenus des bêtes féroces de l'espoir
[i. voU1i qUi ×oUs sUivo×s, p. 34, v. 23-27]
De même le début du livre est le début de l'écriture assumée, le début d'une
époque et d'une nouvelle entreprise, qui s'amrme a de multiples reprises:
Vous pouvez me baillonner, m'enfermer
je crache sur votre argent en chien de fusil
sur vos polices et vos lois d'exception
je vous réponds non
[.]
je me désinvestis de vous, je vous échappe
les sommeils bougent, ma poitrine résonne
j'ai retrouvé l'avenir
[siqUi×cis, p. 78-79, v. 73-76 et 87-89]
19
Royer, p. 26.
127
Poème, je te salue
dans l'unité refaite du dedans et du dehors
o contemporanéité fambant neuve
je te salue, poème, historique, espèce
et présent de l'avenir
Le poème, ici, a commencé
d'actualiser
le poème, ici, a commencé
d'être souverain
[«Notes sur le non-poème et le poème», p.127]
Au cour git une sorte de rage, la rage d'un peuple, d'une histoire et d'une lan-
gue amnésiques, la rage du Damned Canuck [ii u.m×iu c.×Ucx, p. 73] - le mau-
dit Canadien, deux fois maudit parce que maudit dans une langue autre que la sien-
ne -, du Québécanthrope
20
issu du fond de l'histoire, «sans vraiment se posséder et
se concevoir et pouvoir se vivre comme expérience connaissance spécifcité identité
destinée et universalité tandis que tu t'avances titubant de plus en plus dans la plus
gigantesque saoulerie d'irréel o mon schizophrène dans le plus fantomatique des
mondes et tu n'es plus qu'une fonction digestive a l'échelle de ta vie» [«Aliénation
délirante», p. 122].
Miron encore
La littérature est un peu semblable a la géographie. Quand on se promène en
littérature, on rencontre de larges plaines verdoyantes, des collines et des monta-
gnes, des rivières sinueuses et des feuves puissants, des océans menaçants ou des
déserts arides, des abimes vertigineux, toute une variété de lieux qui nous enchante,
nous bouleverse ou nous efraye, et parfois, au détour d'un chemin, se découvre un
paysage si excessif qu'il nous faut quelque temps pour en prendre la mesure. Miron
pourrait être ce paysage. A une époque où la poésie est souvent assimilée a un jeu de
langage hermétique, quand elle n'est pas une banale lamentation lyrique, la lecture
de L´ homme rapaille - avec ses excès, ses maladresses - nous transporte dans un
20
p. 136 ii qUivic.×1uvovi
Telle fut sa vie que tous pouvaient voir.
Terminus.
Dans l'autre vie il fut pauvre comme un pauvre
vrai de vrai dépossédé.
Oubliez le Québécanthrope
ce garçon qui ne ressemble a personne.
128
autre univers. Si c'est d'abord le maniement unique de la langue qui nous saisit, une
virtuosité oubliée, une surprise continuelle, une force irrésistible, cette langue nous
emmène dans un monde qu'irrigue une énergie hors du commun. Ici la fragilité est
une force et c'est avec désespoir que l'on construit l'avenir. Au fond de tout cela, une
dimculté d'être, personnelle, amoureuse, nationale, qui reste irrémédiable.
Miron n'exprime pas l'identité québécoise, Miron est l'identité québécoise,
cette identité qui n'existera jamais, qui sera toujours un chemin, incertaine, jamais
une maison confortable où se reposer. Cette identité que chacun doit chercher in-
lassablement, sans laquelle on ne peut vivre et qui reste a tout jamais comme un
horizon de rêve:
je n'ai jamais voyagé
vers autre pays que toi mon pays
un jour j'aurai dit oui a ma naissance
j'aurai du froment dans les yeux
je m'avancerai sur ton sol, ému, ébloui
par la pureté de bête que soulève la neige
un homme reviendra
d'en dehors du monde
[voUv mo× v.v.1viimi×1, p. 87, v. 3-12]
Dans le couple «révolution tranquille», Miron est la révolution. Dix ans après
sa mort, sa voix continue de vibrer, sonore et profonde, au Québec et par le monde.
Par son authenticité, sa droiture, son art des images et des mots justes, elle éveille et
fait résonner en nous les inguérissables soufrances des hommes de tous temps et de
tous lieux: l'abandon, la soif d'amour, la quête d'un peu de bonheur. En cela, Gaston
Miron touche a l'universel. Mais il a également su hausser au rang d'expression ar-
tistique son combat pour l'émancipation du Québec, a tel point que si l'on a pu dire
qu'il y avait eu avant lui des poètes canadiens, ou des poètes canadiens-français, il
fut le premier poète québécois. Si ce combat-la touche encore aujourd'hui, hors de
toute connaissance du contexte qui l'a vu naitre, ce n'est pas seulement a cause de la
sincérité et de l'art du poète, c'est également parce qu'il est aussi le notre. La réalité
d'une certaine aliénation, la crainte de la dépossession, la confrontation des langues
et des cultures qui appelle une conscience identitaire neuve n'est pas l'apanage du
Québec des années 30. Miron nous parle de nous, et il nous parle de notre avenir.

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