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Dickens Magasin Antiquites 1

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Le sommeil pesa si longtemps sur les paupières de Nelly,
qu’à l’heure où l’enfant s’éveilla mistress Jarley était debout,
déjà décorée de son grand chapeau et activement occupée de
préparer le déjeuner. Elle accueillit de fort bonne grâce les excu-
ses de Nelly pour s’être levée si tard, et lui dit qu’elle ne l’eût pas
réveillée quand bien même elle eût dormi jusqu’à midi.

« Il vous était nécessaire, ajouta-t-elle, après votre fatigue,
de dormir tout votre compte et de vous reposer complètement.
C’est encore un grand privilège de votre âge, de pouvoir jouir
d’un sommeil aussi profond.

– Est-ce que vous avez passé une mauvaise nuit, madame ?

demanda Nelly.

– J’en ai rarement d’autres, mon enfant, répondit mistress
Jarley, de l’air d’une martyre ; je ne sais pas comment je peux
supporter ça. »

Se rappelant les ronflements qu’elle avait entendus sortir
de l’espèce de cabinet où la propriétaire des figures de cire avait
passé la nuit, Nelly pensa que mistress Jarley avait rêvé qu’elle
était éveillée. Cependant, elle lui exprima son regret d’appren-
dre que l’état de sa santé fût si fâcheux ; peu après, elle se mit à
déjeuner avec son grand-père et Mme Jarley. Le repas achevé,
Nelly aida la dame à laver les tasses et les plats et les remit en
place. Ces soins domestiques une fois terminés, mistress Jarley
drapa sur ses épaules un châle de couleur extrêmement écla-
tante, pour aller faire une tournée par les rues de la ville.

– 324 –

« La caravane va porter les caisses à ma salle, dit-elle, et
vous pouvez en profiter, mon enfant, pour vous y rendre. Je suis
obligée, bien contre mon gré, d’aller à pied dans la ville ; mais le
public attend cela de moi, et les personnes qui ont un caractère
public ne sont pas maîtresses de leurs volontés quand il s’agit de
ces choses-là. Comment me trouvez-vous, mon enfant ? »

Nelly répondit de manière à la contenter, et Mme Jarley,
après avoir enfoncé une grande quantité d’épingles dans les di-
verses parties de sa toilette, après avoir fait bien des efforts
inouïs, mais infructueux, pour se voir par derrière, finit par se
montrer satisfaite de sa tournure et s’éloigna d’un pas majes-
tueux.

La caravane la suivit à une assez courte distance. Tandis
que la voiture était cahotée par le pavé, Nelly regardait à travers
la fenêtre pour voir les endroits où l’on passait, craignant, à
chaque coin de rue, que le visage redouté de Quilp ne vînt à lui
apparaître.

La ville était belle et spacieuse ; il y avait un square ouvert
que la caravane traversa lentement ; au milieu, se trouvait l’hô-
tel de ville, avec un beffroi surmonté d’une girouette. Il y avait
des maisons de pierre, des maisons de brique rouge, des mai-
sons de brique jaune, des maisons de lattes et de plâtre, et des
maisons de bois, la plupart très-vieilles, avec des figures frustes
taillées au bout des solives, qui regardaient d’en haut ce qui se
passait dans la rue. Ces dernières maisons avaient de très-
petites fenêtres presque sans lumière et des portes cintrées, et,
dans les rues les plus étroites, elles surplombaient entièrement
le trottoir. Les rues étaient très-propres, très-claires, très-
désertes et très-tristes. Quelques flâneurs stationnaient auprès
des deux auberges de la place vide du marché et des boutiques ;
au seuil d’une maison de charité, des vieillards sommeillaient
dans leur fauteuil ; mais c’est à peine s’il y avait quelques per-
sonnes qu’on vît aller de côté et d’autre avec l’air d’avoir un but ;

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et si par hasard il en passait une, le bruit de ses pas se prolon-
geait encore quelques minutes après sur le bitume bouillant du
trottoir. Il semblait qu’il n’y eût dans la ville que les horloges qui
allassent : et encore elles avaient des cadrans si endormis, de
lourdes aiguilles si paresseuses, des timbres si fêlés, qu’elles
devaient évidemment être en retard. Les chiens eux-mêmes
étaient tout assoupis, et les mouches, ivres de sucre fondu dans
les boutiques des épiciers, oubliaient leurs ailes et leur vivacité
pour aller se calciner au soleil, dans le coin de la vitre poudreuse
des croisées.

Après un long trajet, accompagné d’un bruit inaccoutumé,
la caravane arriva enfin et s’arrêta au lieu de l’exposition. Nelly
descendit devant un groupe d’enfants ébahis qui la prenaient
aussi pour un des nombreux items du musée de curiosités, et on
aurait eu bien de la peine à leur faire entendre que son grand-
père ne fût pas comme elle un chef-d’œuvre de mécanique en
cire. Les caisses furent déchargées sans encombre et emportées
avec grand soin pour être ouvertes par Mme Jarley, qui les dé-
balla, assistée de Georges et d’un autre homme en culotte de
velours avec un chapeau de feutre gris orné de billets d’entrée.
C’étaient des festons rouges, franges et baldaquins destinés à la
décoration de la salle.

Tous se mirent à l’œuvre sans perdre de temps, et avec une
activité prodigieuse. Comme l’admirable collection était cachée
encore par des toiles, de peur que la poussière ennemie ne gâtât
le teint de ses personnages, Nelly s’empressa de contribuer aussi
de son mieux à la décoration de la salle, et son grand-père lui-
même ne resta pas inactif. Les deux hommes, qui avaient l’habi-
tude de ce genre de travail, firent promptement beaucoup de
besogne. Mme Jarley, qui portait toujours sur elle à cet effet une
poche de toile semblable à celle des percepteurs de taxe au
péage des routes, en tirait des pointes qu’elle distribuait à ses
aides, en même temps qu’elle encourageait leur ardeur.

– 326 –

Pendant l’opération, on vit paraître un gentleman fluet, au
nez crochu, aux cheveux noirs. Il portait un surtout militaire
écourté, étroit des manches, qui avait été autrefois couvert de
passementerie et de brandebourgs, mais qui aujourd’hui était
tristement dépouillé de ses ornements et usé jusqu’à la corde ; il
avait aussi un vieux pantalon gris collant, et une paire d’escar-
pins arrivés bientôt au terme de leur existence. Il se montra sur
le seuil de la porte et sourit d’un air affable. En ce moment,
Mme Jarley lui tournait le dos ; le gentleman à la tournure mili-
taire fit de l’index signe aux satellites de Mme Jarley de ne pas
informer la dame de sa présence, et, s’étant glissé doucement
derrière elle, il lui donna une petite tape sur le cou et continua
la plaisanterie en criant :

« Boh !

– Eh ! quoi, monsieur Slum !… dit vivement la propriétaire
des figures de cire. Bon Dieu ! qui se serait attendu à vous voir
ici ?

– Sur mon âme et mon honneur, dit M. Slum, la réflexion
est juste. Sur mon âme et mon honneur, la réflexion est judi-
cieuse. Qui se serait attendu à cela !… Georges, mon brave ami,
comment va la santé ? »

Georges accueillit cette démonstration amicale avec une
indifférence marquée, et tout en répondant qu’il allait assez bien
comme ça, il continua de jouer du marteau tout le temps et
d’enfoncer ses pointes à tour de bras.

« Je suis venu ici, dit le gentleman à la hussarde en se
tournant vers Mme Jarley… Sur mon âme et mon honneur, je
serais bien embarrassé de vous dire pourquoi j’y suis venu, car
je ne le sais pas moi-même. Je sentais le besoin d’une petite
inspiration, d’un petit rafraîchissement d’esprit, d’un petit
changement d’idées, et… Sur mon âme et mon honneur ! s’écria

– 327 –

le gentleman à la hussarde en s’interrompant et regardant au-
tour de lui, voilà qui est diablement classique ! Ma foi, Minerve
n’aurait pas mieux fait.

– Je pense, en effet, dit Mme Jarley, que cela ne fera pas
mal quand ce sera achevé.

– Pas mal ! s’écria M. Slum. Eh bien ! vous me croirez si
vous voulez, c’est le bonheur de ma vie de penser que je me suis
frotté à la poésie, pour m’exercer sur cet admirable thème !… À
propos… vous n’avez pas d’ordres à me donner ? Il n’y a pas
quelque petite chose à faire pour vous ?

– Ça revient si cher, monsieur, répondit Mme Jarley, et ré-
ellement, je ne vois pas que cela soit bien profitable.

– Chut ! chut !… dit M. Slum levant sa main. Pas de plai-
santerie, je ne pourrais supporter cela. Ne dites pas que cela
n’est pas profitable. Ne dites pas cela. Je sais le contraire.

– Eh bien ! non, je ne crois pas que cela soit bien profitable,

répéta Mme Jarley.

– Ah ! ah ! s’écria M. Slum ; vous n’y êtes plus, vous battez
la breloque. Allez donc demander aux parfumeurs, allez de-
mander aux fabricants de cirage, allez demander aux chapeliers,
allez demander aux directeurs des bureaux de loterie ; allez leur
demander à tous et à chacun ce que ma poésie leur a valu, et,
retenez bien mes paroles, il n’y en aura pas un qui ne bénisse le
nom de Slum. Pour peu qu’il soit honnête homme, il lèvera les
yeux au ciel et bénira le nom de Slum, retenez bien ça. Vous
connaissez l’abbaye de Westminster, madame Jarley ?

– Sans doute.

– 328 –

– Eh bien, sur mon âme et mon honneur, vous y trouverez,
dans un angle de ce sombre pilier qu’on appelle le Coin des Poë-
tes, des noms bien moins célèbres que celui de Slum. »

En disant cela, le gentleman se frappa la tête d’une manière
expressive pour indiquer qu’elle contenait une certaine quantité
de cervelle. Il ajouta, en ôtant son chapeau qui était rempli de
morceaux de papier :

« J’ai là une petite bluette, oui, une petite bluette écrite
dans un moment d’inspiration ; j’ose dire que c’est ce qu’il vous
faut pour mettre la ville en feu. C’est un acrostiche. Pour le mo-
ment le nom du destinataire est Warren, mais l’idée est trans-
missible, ou plutôt elle est faite tout exprès pour Jarley. Prenez-
moi cet acrostiche.

– C’est peut-être très-cher, dit la dame.

– Cent sous, dit M. Slum tout en se servant de son crayon
en guise de cure-dent. Moins cher que de la prose.

– Je ne pourrais pas en donner plus de trois francs.

– Et dix sous, répliqua-t-il. Allons, trois cinquante. »

Mme Jarley ne put résister aux façons persuasives du
poëte, et M. Slum enregistra sur un petit carnet la somme de
trois francs cinquante. Puis M. Slum se retira pour aller modi-
fier son acrostiche, en prenant congé de la dame dans les termes
les plus affectueux, et promettant de revenir le plus tôt possible
avec une belle copie pour l’imprimeur.

Comme sa présence n’avait ni dérangé ni interrompu les
préparatifs, ils étaient déjà très-avancés et furent achevés bien-
tôt après son départ. Quand les festons et guirlandes eurent été
disposés avec toute l’élégance désirable, la prodigieuse collec-

– 329 –

tion fut découverte. Alors, sur une plate-forme élevée de deux
pieds au-dessus du sol, tout autour de la salle, avec une corde
cramoisie à hauteur d’appui pour les séparer du public indis-
cret, apparurent diverses figures brillantes de personnages illus-
tres, les unes isolées, les autres en groupes ; elles étaient revê-
tues de costumes éclatants de tous les pays et de tous les siè-
cles ; elles se tenaient plus ou moins d’aplomb sur leurs pieds ;
leurs yeux étaient tout grands ouverts, leurs narines très-
gonflées, les muscles de leurs jambes et de leurs bras très-
prononcés ; leur physionomie générale exprimait une vive sur-
prise. Tous les messieurs avaient la poitrine bombée et la barbe
extrêmement bleue ; toutes les dames avaient des tailles mer-
veilleuses. Ces messieurs et ces dames avaient tous les yeux
fixés sur… rien, et semblaient contempler avec une attention
profonde… le vide.

Lorsque Nelly eut épuisé les formules de l’enthousiasme
qu’elle avait éprouvé à la première vue de ce spectacle,
Mme Jarley ordonna qu’on la laissât seule avec l’enfant. Alors
elle s’assit au centre, dans un fauteuil, s’arma d’une baguette
d’osier dont elle se servait depuis longtemps pour montrer les
figures, et se mit en devoir d’instruire Nelly de son rôle.

L’enfant ayant touché d’abord la première figure de la pla-

teforme :

« Ceci, dit Mme Jarley du ton solennel qu’elle employait
pour ses démonstrations publiques, ceci vous représente une
infortunée fille d’honneur de la reine Elisabeth, qui mourut des
suites d’une piqûre au doigt pour avoir travaillé un dimanche.
Remarquez le sang qui coule de son doigt ; remarquez aussi le
trou doré des aiguilles, de ce temps-là… »

Nelly répéta deux ou trois fois cette leçon, apprenant à tou-
cher quand il le fallait le doigt et l’aiguille ; puis elle passa à la
figure suivante.

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« Ceci, mesdames et messieurs, dit Mme Jarley, vous re-
présente Jasper Packlemerton, d’atroce mémoire, qui courtisa
et épousa quatorze femmes et les fit périr toutes en leur cha-
touillant la plante des pieds tandis qu’elles dormaient dans la
sécurité et dans l’innocence de la vertu. Quand il fut conduit à
l’échafaud, on lui demanda s’il regrettait ce qu’il avait fait ; il
répondit que oui, qu’il était bien fâché d’avoir tué ses femmes
d’une mort si douce, et qu’il espérait que tous les époux chré-
tiens voudraient bien le lui pardonner. Puisse cet exemple servir
d’avertissement à toutes les jeunes filles pour qu’elles prennent
bien garde au caractère du mari qu’elles choisiront ! Remarquez
que les doigts sont courbés comme pour chatouiller, et que Jas-
per est représenté clignant de l’œil, selon l’habitude qu’il en
avait contractée chaque fois qu’il commettait ses meurtres bar-
bares. »

Lorsque Nell fut assez au courant de l’histoire de
M. Packlemerton pour pouvoir la dire sans se tromper,
Mme Jarley passa au gros homme, puis à l’homme maigre, puis
au géant, puis au nain, puis à la vieille dame qui mourut pour
avoir dansé à cent trente-deux ans, puis à l’enfant sauvage qui
vivait dans les bois, puis à la femme qui empoisonna quatorze
familles avec des noix confites, et bien d’autres personnages
historiques ou qui auraient dû l’être, si on leur avait rendu jus-
tice ; Nelly mit à profit ses instructions, et elle sut si bien les
retenir, que pour être restée seulement enfermée une couple
d’heures avec le dame, elle se trouva parfaitement familiarisée
avec tout l’historique de l’établissement, digne enfin de servir de
cornac à toutes les figures de cire ou de cicérone aux visiteurs.

Mme Jarley témoigna vivement la satisfaction que lui cau-
sait cet heureux résultat, et elle mena sa jeune amie, son élève
chérie, voir les dispositions prises aux portes. Là on avait
converti le passage en un bosquet de drap de billard où figu-
raient les inscriptions dont nous avons parlé précédemment,

– 331 –

dues au génie de M. Slum, ainsi qu’une table richement ornée
qu’on avait placée à la partie supérieure pour Mme Jarley elle-
même. C’était de ce trône que Mme Jarley devait présider à tout
et recevoir l’argent de la recette, en compagnie de Sa Majesté le
roi Georges III, de M. Grimaldi le clown, de Marie Stuart la
reine d’Écosse, d’un gentleman anonyme de la secte des Qua-
kers, et de M. Pitt, tenant à la main un modèle exact du bill pour
l’impôt des portes et fenêtres. À l’extérieur, même soin : on
voyait dans le petit portique de l’entrée une nonne d’une grande
beauté récitant son chapelet, tandis qu’un brigand, avec une
chevelure des plus noires et un teint des plus pâles, faisait en ce
moment une tournée dans la ville en tilbury, un portrait de
femme à la main.

Il ne restait plus qu’à distribuer judicieusement les compo-
sitions de Slum, qu’à en communiquer l’effusion pathétique à
toutes les maisons particulières et aux gens de commerce, à ré-
pandre dans les tavernes et faire circuler parmi les clercs de
procureur et autres beaux esprits de l’endroit la parodie com-
mençant ainsi : « Si j’avais un âne assez bête… » Quand tout
cela fut fait, quand Mme Jarley eut visité en personne les pen-
sionnats avec un prospectus, composé expressément à leur in-
tention, et dans lequel on prouvait d’une manière péremptoire
que les figures de cire ornaient l’esprit, perfectionnaient le goût
et élargissaient la sphère de l’intelligence humaine, cette infati-
gable dame se mit à table pour dîner et but un petit coup de sa
bouteille suspecte en l’honneur de la belle campagne qui allait
s’ouvrir.

– 332 –

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