JEAN – PIERRE ABEL

L’AGE DE CAÏN
PREMIER TÉMOIGNAGE SUR LES DESSOUS DE LA LIBÉRATION DE PARIS

1947

L’AGE DE CAÏN

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AVANT-PROPOS

Il y aura bientôt plus de deux ans que nous avons pour la première fois, reçu le manuscrit de ce livre. Jean-Pierre Abel ne nous l'avait confié que pour savoir de nous ce que valait le travail auquel il venait de consacrer toute une année. Nous avons beau eu, après lecture, lui dire combien ce manuscrit nous avait ému, combien il était digne d'être publié, combien il serait utile qu'il le fût, pour étaler la vérité a tous les yeux. Jean-Pierre Abel craignait trop pour sa femme et pour son fils, et il ne voulait pas, même sous le voile de l'anonymat, risquer de les exposer à de nouvelles tortures, matérielles ou morales. «Vous publierez plus tard, nous disait-il, quand la liberté sera revenue, quand il n'y aura plus de danger pour eux.» Aujourd'hui, Jean-Pierre Abel est mort. Il est mort avant que la liberté soit revenue, toute entière, ou du moins avant qu'elle soit à l'abri de toute menace. Mais son épouse tient à ce que ce manuscrit soit publié, car il lui semble que c'est une espèce d'héritage vivant, qu'elle n'a pas le droit de garder pour elle seule. Nous comprenons et respectons ses sentiments. Nous avons seulement tenu, malgré elle, à ne pas rétablir, en première page, le vrai nom de l'auteur. Il ne nous semble pas, en effet, que les temps soient encore si sûrs que Jean-Pierre Abel, s'il était encore parmi nous, eût voulu courir cette chance. La cruauté et la vengeance rôdent encore trop en Europe, et sans doute n'eût-il pas voulu y exposer le nom que portent sa femme et son fils. L'EDITEUR

L’AGE DE CAÏN

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P R E F A CE

Ce livre n'est pas un roman. Je ne fais qu'y conter des événements dont j'ai été le témoin, bien malgré moi. Sans rien cacher, sans rien changer, sans rien forcer. Les circonstances sont donc des circonstances réelles. Les hommes sont des hommes réels, hélas !... Leurs actes sont bien les actes que réellement ils ont commis, comme réellement ils les ont commis. Et je donne les vrais noms, ou, à défaut, les surnoms qu'officiellement ces hommes se donnaient, pour cacher leurs noms... D'ailleurs, qui voudrait vérifier celle histoire n'aurait qu'à interroger les autres témoins que je nomme aussi et qui l'ont vécue avec moi. Ceux du moins qui survivent... Mais les morts témoigneraient encore, par tout le sillage de douleur et de vide qu'ils ont laissé derrière eux... Enfin, il doit y avoir, à la Police Judicaire, tout un dossier établi par le cabinet de M. Pinault, commissaire de police, et, en particulier, par MM. Berthomé et Deschamps, inspecteurs de la brigade criminelle, et on y trouverait toutes les confirmations sur les événements de l'Institut Dentaire. Le lecteur m'excusera seulement de n'avoir pas donné mon vrai nom, à moi. Il comprendra mes raisons, qui sont de prudence. Car ce livre n'est pas un roman, et les terreurs que j'y conte ont été si réelles qu'elles ne sont pas encore écartées de nous... J'ajoute que mon nom importe peu. Il n'est qu'un nom entre autres, entre les centaines des milliers de noms des hommes et des femmes qui ont vécu la «Libération» comme je l'ai vécue, et qui vivent la Quatrième République comme je la vis, partout où il y a des terrés, des torturés, des terrorisés, partout où il y a des hommes qui vivent el ne peuvent paraître, qui pensent et ne peuvent dire, partout aussi où il manque des hommes qu'on aimait et dont il est défendu de pleurer et de célébrer la mémoire comme on fait pour des morts. Et si tu veux, ami lecteur, je me donnerai un nom qui leur conviendrait à tous, à tous les milliers des autres. Ce nom, c'est Abel, tel qu'il est dit dans la Genèse, Abel qui souffre et qui meurt par la haine qui est dans le lot humain, Abel qui renaît à chaque génération, pour mourir encore par la grande haine réveillée et rouge... Et il n'est pas étrange que, sorti encore une fois des ombres, l'éternel Abel te parle, ami lecteur, de l'éternel Caïn. A.

) . » (Genèse.L’AGE DE CAÏN 4 Et Dieu dit : « Qu'as-tu fait ? La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu'à moi.

. derrière. Discussions. Arrêtés sans mandat. Elle est ainsi faite que le plus grand malheur. comme j'ai su depuis. malen-contreusement.Eh bien ! montez. et je regagnais. devant.T. paraissait à peine leur cadet. Tel fut le cortège. Jacques ne parut pas à la fenêtre. pour . Et le fait est. Il ne s'était point embarrassé de vaines enquêtes. et pas un geste. Mais ils étaient quatre ou cinq à m'attendre sous le porche. Car. ainsi.T. ce fut bien quand je compris qu'ils arrêtaient ma femme. Ils étaient trois ou quatre autres qui attendaient chez moi. était confortablement assis.P. ses jouvenceaux. elle aussi. d'où il nous guette.. deux F.. dangereusement. savait seulement. son petit nègre. avec des brassards sales et l'arme au poing. Ils le laissèrent nous embrasser. Quatre ou cinq de dix-huit à vingt ans.» Nous montâmes donc. ressemblaient assez à une équipe de scouts. sans savoir quoi me reprocher. de quinze ans tout au plus. Même leur chef. Il contemplait sa mitraillette. un jeune nègre.Oui. sur cette seule présomption. Et je parie qu'aujourd'hui il ignore encore ce que j'ai fait. et un revolver. L'escalier était désert. que j'avais fait quelque action syndicale. Mais le pire. moi aussi. sur de vagues bruits. Ils avaient des ordres. qui n'a que treize ans. avec ma femme. Je demandai pourquoi l'on m'arrêtait. ce n'était pas un jeu. Jeanne voulut m'empêcher de protester. et ce que j'ai subi. sur ma nuque.. avec des yeux de béatitude. qui eût joué au jeu des gendarmes. que ces jeunes gens m'ont arrêté sans savoir qui j'étais. ou je vous abats. Et ils ne purent répondre. Il avait décidé de m'arrêter. notre appartement.T. Même ma concierge n'osa se montrer. sur des propos de concierges.L’AGE DE CAÏN 5 CHAPITRE PREMIER ARRESTATIONS Jeunesses. à l'ordinaire. Et tous. une occasion à lui offerte d'étrenner ses galons neufs. Il était midi passé. après 1940. par ouï-dire. dirent-ils. Et des milliers nous fûmes. le petit nègre. d'essayer sa jeune autorité. Je fus. et je sentis qu'il tremblait de tout son corps. n'est-ce pas ? . qui vint après. Dans l'antichambre. à grands gestes de ses petits bras. Trop heureux qu'il était de jouer au capitaine et de faire manoeuvrer ses mitraillettes. bien entendu. sous l'occupation. Jacques. Deux F. «Monsieur Abel. qu'on a arrêtés par les chemins et par les rues. L'un me braqua sa mitraillette sur le ventre. et d'où il nous fait accueil. Des F. tout de même. duquel s'épouvanta ma femme.. ce que j'ai écrit. ce n'était pas un jouet qu'il contemplait avec des yeux de béatitude. au hasard. maintenant rassemblés autour de nous. Et parfois abattus sans quartier.P. Car tout de même. A vrai dire.P. C'est le 30 août qu'ils m'ont arrêté.

de déjeuner. j'avais coutume de dire à ma femme que Jacques pâtirait d'être tant gâté et qu'il aurait de la peine à passer le temps d'épreuve qui vient toujours. Il voulut nous persuader que le mieux serait de l'emmener avec nous. Départ. que Jacques ne manquerait de rien. se résout dans une embrassade générale. Chacun de nous deux reproche bien à l'autre d'être trop indulgent. «Il n'y a pas apparence. Nous l'avons aimé sans retenue. il désarme nos essais de sévérité par une confiance et par un amour si limpides que tout. passionnément. Ces arguments avaient du poids.P.P. est de ne pas partager mes maux. C'était déjà beau d'avoir sauvé Jacques. répugnaient à ne pas arrêter toute la famille. dès la rentrée. et à prévenir notre famille. Du coup.T.T. Mai je protestai pourtant. car ils répondirent qu'ils emmèneraient aussi le fils et qu'il ne serait point. Enfin je voulus leur faire honte d'arracher. Les F. son petit univers s'écroulait. de mon côté. j'étais bien loin du compte. Mais.. Jeanne était trop nerveuse pour s'intéresser au repas. maintenant rassurée quant à son fils. Elle supplia. provisoirement. D'ailleurs Jeanne. Enfin il fut expliqué. Je croyais même à ces pédantes paroles. qui se chargerait de lui. je guettais le petit visage. ainsi. Mais de l'arrestation de ma femme. Et.. qui prétend qu'elle respire mal loin de moi. après cette alerte. tous les trois blottis les uns dans les autres.» La discussion fut longue. C'est un enfant qui a des joliesses et des grâces de fille. en détail. qu’à cet âge. après cela. comme j'ai enfin compris. avant de partir. Mais je fus meilleur avocat. Elle s'engagea à garder Jacques. et chaude. si j'avais su ce qui m'attendait. à la ronde. Ils promirent que Jacques serait laissé aux soins de la voisine. C'est une femme de rare espèce. une mère à son fils. ce qui était manquer de foi dans notre enfant. avec. Je fis. Il demanda ce que deviendrait Jacques. Et j'aurais mangé deux fois pour une. Une voisine comparut. Je soutins que le fait d'être ma femme ne pouvait être retenu comme un crime. Et. J'avoue que j'avais faim. Point ne fallait revendiquer trop. quant à Jacques. et je m'épouvantais de ses yeux secs et subitement . remarquer qu'il y aurait quelque difficulté à justifier l'arrestation d'un enfant de treize ans. pathétique à souhait.T. mais lui. Jacques soit un collaborateur bien dangereux. pendant ce dernier repas.. je n'osais plus parler. Jeanne et Jacques ne mangèrent que du bout des lèvres. L'un d'eux fit mine de prendre les intérêts de l'enfant. des baisers qui ne peuvent finir. n'avaient pas à trop s'inquiéter de son sort. Et nous nous retrouvâmes. à l'ordinaire. en province. qu'il retournerait normalement à l'école. était toute heureuse de me suivre.P.L’AGE DE CAÏN 6 elle. tous les trois autour de notre table. et que les F. Les F. après notre départ. pour la dernière fois. Il nous fut permis. elle exigea que Jacques fût laissé à la maison. Elle fut éloquente. visiblement. Dans mes heures de gravité. plutôt que de l'abandonner à lui-même. sans motif. vraiment. d'assez mauvaise grâce. dis-je. la mère se jeta dans la bataille. séparé de sa mère. en convinrent.

. Mais tout changea quand survint le chef. Retrouve tes jeux. Ils ont eu l'atroce stupidité de lui dire cela. ne disait mot.L’AGE DE CAÏN 7 cernés. parfois. évidemment. dis.. Car il est têtu. ils ont gardé Jacques à vue. Morales. Il a fait beaucoup de très vilaines choses que tu comprendras plus tard. ont-ils dit. Nous l'avons laissé là. ou se redire entre eux leurs mots d'ordre. Jacques. Le petit nègre fut son gardien et. qui sautaient à des hoquets. Je demandai à prendre un manteau dans le couloir. En sanglots d'autant plus douloureux qu'il essayait de les contenir. je faisais le bon apôtre. il ne faut pas que tu sois comme ton père. qui attendaient leur chef. serrée par une autre main.. ce furent les adieux. où fuyait un regard d'épouvante. «Tu comprends. de dire n'importe quoi pour me salir aux yeux de mon enfant. Après notre départ. «Tu sais. et il n'est point sot.. Nous l'avons laissé là. pour qu'ils n'eussent pas joie de sa peine. C'était un dur.. Jacques faisait le brave. A la fin.. Oublie. Sois un enfant. mon activité. à sa mère : «Maman. assez haut. moi. avec ses maigres épaules. dont le principal était de guetter ma porte et les visiteurs éventuels. et il dit : «Vraiment. Ils ont interrogé Jacques.. Pourtant nos jeunes gens. papa. et il nous embrassa d'abord sans pleurer. tu sais. mais je n'en pensais pas moins !» N'y pense plus. notre petit. tu crois encore au Père Noël ! Moi aussi. ne troublèrent point notre repas. Il faut que tu l'oublies. de peur de faire crever tout un désespoir enfantin. à dix pas de la salle à manger. Ils lui ont demandé s'il aimait sa patrie. Mais il ne me fut permis de faire ces dix pas qu'avec un revolver dans le dos. depuis. je suis parti. sur mes amis. non plus. Mais ils nous avaient menti. et j'y suis resté quatre ans. le gosse. Il a torturé des femmes. Le petit nègre nous surveillait de l'antichambre. a répondu qu'il ne savait pas. avec l'ordre de tirer si l'enfant cherchait à fuir. le petit nègre le suivit. car il était décidé d'arrêter tout individu assez imprudent pour me marquer quelque amitié. je ne disais rien. m'a-t-il dit.. tu reviendras bien ce soir ?» Sur quoi le chef rit d'un vilain rire. par l'ordre de nous hâter et par des ricanements qui ne disaient rien de bon. devant nous. le tenant au bout de sa mitraillette. maintenant. un grand criminel. Sois mon . interminablement. Ils l'ont encouragé à bien l'aimer. pour ne pas nous faire de la peine. qu'il ne savait rien. Tu peux toujours attendre !» Alors Jacques éclata en sanglots. mon petit. tout l'après-midi. ne te souviens pas trop. Jeanne. qui faisait mal. Et il le fit bien voir. Il faut que tu sois un bon Français. assez pacifiquement et toujours contemplant sa mitraillette. Mais ils lui ont fait de la morale. J'osais à peine parler. ils lui ont dit cela. Ton père est un criminel. et devant eux.. quand Jacques voulut descendre chez le concierge. ils se sont lassés. avec une béatitude inaltérée. aussi. tout serré contre moi. ta joie. Il a tué des enfants. interminablement. et c'était tout. jusqu'à faire mal. sur moi. Jacques m'a tout raconté.» Oui. Nous les entendions seulement rôder dans l'appartement. Mais il eut le tort de dire. Il a tout de même du courage. A peine une main. Ensuite..

il savait habiter là. quelques boîtes de nos conserves.. Et Jacques écoutait. moi. qu'il fallait faire. Il faut faire quelque chose pour les sauver !» Pendant des jours. dans le dos des F. ses hardes et ses boîtes sur le dos.. Parenthèse... là plupart. profitant de la discussion. Mais sans doute ont-ils. dit-il à la voisine. quelle possibilité diabolique de changer. à force de . je pense seulement que. on lui a engourdi I'âme. tout seul. de tout.T. à l'Assistance. à pied. Et Jacques est parti. je ne sais pourquoi.. cela a des yeux qui jugent intolérablement.. Il a entendu quelques-uns qui proposaient de le mettre à l'Assistance Publique. de vêtements. avec des yeux immenses et courbé comme un petit vieux.L’AGE DE CAÏN 8 petit enfant. de notre maison à l'autre bout de la ville. Cela lui fera du bien !» Finalement... quelque chose pour nous sauver. dans un coin.. comme je l'ai trop vu.. traversé tout Paris. Il enlevait. et qui l'ont recueilli. vers des amis que. Mais je crois dans l'homme. avec des mots qui sortaient enfin. je ne suis pas catholique. On se rabattit sur une solution plus simple. passionnés. il a répété ainsi. il faut que ça souffre. Je crois dans l'homme. Mais je ne crois pas à ces alchimies d'enfer. ivre de torturer.. par bonheur.. de jeter Jacques à la rue.. des malles pleines de linge. Notre tout petit. pressés. Il y a tout de même des choses qu'on ne pardonne pas. Tout seul. volontairement. Autrement dit. «C'est. Et elle obtint ces petites choses... ils ont entrepris le pillage de mon appartement. pour ne pas pardonner à l'homme. ils lui ont donné ce spectacle. imaginer en lui je ne sais.. bégayants.. pour que Jacques emportât du moins quelques vêtements. Qu'ai-je écrit ? Pourquoi ne pardonnerais-je pas ? Certes. qui regardait. dans la soirée. avec des yeux purs. Il ne faut pas qu'ils t'aient laissé. pour envoyer à papa et à maman. la besogne pour laquelle. toute sa substance en du fiel. Et il faudrait. Un enfant. à discuter sur le sort de Jacques. comme je l'ai vu. tout carrément. Il ne disait plus que cela. et de rester pourtant lui-même. à tous les amis qu'il a pu voir. La brave voisine osa intervenir.. tout seul. avec son baluchon sur le dos. Et quand je le vois saisi de haine.. Alors ils ont recommencé entre eux. pour un temps.. Et il répétait : «Il faut faire quelque chose pour mes parents. devant lui. le petit. qui fut. a vu sans relâche passer des valises. Jacques.. au cours de l'après-midi. impudemment. Oublie. Je ne crois pas en Dieu. tant c'est faible. Il a tout raconté. dans leur prison. De son côté.. . Il a même entendu cette phrase : «Il souffrira. dont elle fit un paquet. pendant ces années.. Mais si !. pensait à nous.. Et ils ont commencé. Il est arrivé à la nuit. consciemment. de livres. Un fils de criminel. Il n'était plus question de le laisser à la garde de la voisine. dans cette corruption. Il faudrait qu'il eût le pouvoir de se corrompre. ardent à tuer. Jacques. du dedans. il a. été gênés par le silence de cet enfant.P.. dans l'âme. à la longue. à travers Paris. l'idée de l'Assistance fut abandonnée. de la semence de haine. Après la leçon de morale. ils étaient là.» Les conserves furent donc jointes au paquet. Ils l'ont enfin laissé à lui-même.

Et pour que vous vous retrouviez vous-mêmes. mais je sais bien qu'il dort. qui les vide de leur raison. de ce que j'ai subi.L’AGE DE CAÏN 9 souffrance ou à force de mensonge. et même pour le petit nègre. et ne vous reconnaissant plus… . par la guerre. Oui. et qui sont des politiques de l'espèce froide.. Pour que vous réfléchissiez sur cette image. je veux dire par là des hommes d'abord habiles avec eux-mêmes.F. comme je l'ai subi. je vise plus haut. au dedans de vous. je ne veux pas avoir de haine.. J'ai fait constamment effort pour retrouver en eux quelque levain d'humanité. vous vous vouliez autres. à me retenir de haïr tous les tourmenteurs. Je le vois apparemment en éveil. Pour qu'enfin. Je n'ai eu aucune peine. écrasé des ventres ou cassé du verre dans des vagins. du moins par éclairs. même quand ils avaient ri aux plaintes. A peine veux-je mépriser quelques chefs. pour la plupart. même celui qu'ils n'auraient pas voulu.T.. si vous voulez. qui les rend tout étrangers à eux-mêmes. pendant soixante-seize jours de détention et d'abominable spectacle. durablement. Et si je conte. la bouche pleine d'insultes. qui les place dans une telle vacance de la Loi et des meilleures coutumes que tout acte. les F. Et j'ai presque toujours. J'écris pour vous donner.. n'ont même pas l'excuse d'avoir eu leur part enivrante de douleur. Non. sans s'informer des horreurs par où leur route doit passer. les guerriers. tout au fond de lui. du temps où vous étiez obscurcis. le bras chargé de coups. soudain. J'écris pour vous. Je ne hais que cette bouleversante alerte parmi les hommes. de leur pitié. comme je l'ai vu. retrouvé l'homme en eux..I. aux râles. de tels souvenirs. Je ne les hais donc pas. férocement. même quand ils avaient brûlé des pieds. maintenant. ce n'est pas pour me venger de ce que j'ai vu. mais je le sais malheureux. arraché des ongles. Ou plutôt je ne hais que la guerre.P. les F. même quand ils avaient tué. ce n'est point par rancune.. confrontés à cette image. comme au fond vous êtes. exactement. en publiant. par ses fumées. Mais je n'ai pas. Je le vois méchant. l'image de ce que vous avez été. inexorablement. devient possible. qui. qui ont l'art d'ignorer le détail de ce qu'ils ont commandé et de n'être attentifs qu'à ce qu'ils veulent. Disons un Bayet.

. il voulait me tenir pour une prise de choix. avec leurs petits revolvers. Nous y fûmes introduits avec des précautions extrêmes. L'un d'eux même se tenait à genoux sur l'une des ailes de l'automobile.L’AGE DE CAÏN 10 CHAPITRE Il A L'INSTITUT DENTAIRE Paris libéré. devaient s'imaginer qu'ils étaient au bout de leurs peines. une fuite à toutes jambes. pourtant un peu décisif. sur la route. avec leurs petites barricades. Or ce mort. dont je ne sais quel littérateur conte l'histoire. tous ces jeunes ne voulaient point descendre des hauteurs dramatiques où ils s'étaient juchés. Elle est comme ce mort aux Enfers. Elle dit que je n'étais pas un malfaiteur. Et. comme si nos F. pendant la première vie. pris.. avant de revenir sur terre dans une autre carcasse humaine. faisaient de mon arrestation un exploit d'importance. se levât pour moi. avaient craint une folie subite. Jeanne s'indigna. et tous revolvers braqués. de l'héroïsme très pur ou de la trahison très noire. un collaborateur avec un K. qu'ils veulent avoir libéré Paris à eux tout seuls. j'eus à me tenir droit. un vendu notoire. au bout des horreurs.. Ils devaient attendre le charbon. comme il convient à cet état. que les chars américains ont joué dans l'opération.. ils devaient ne plus penser aux fusillades. nos F. On sait. il avait été traqué. d'entre les pavés. joyeux sur les trottoirs. Mais le chef ne laissa pas déprécier sa marchandise.T. visiblement.T. aux tortures. Paris fêtait sa libération. le pain blanc. Pour le moins. et très exactement immobile. Et je pensais que les braves gens que je voyais au passage. et. Cette fête me fit penser un peu. Car l'espèce des hommes est incorrigible. Il me tenait. battu. claquait de drapeaux. le chocolat. et qu'il ne faut rien dire du rôle. dans cet appareil.. un criminel. pendu. avait été un voleur. espère toujours que les mêmes causes auront d'autres effets. Pareillement. Ils nous emmenèrent donc. vers des destins inconnus. Assis. et il convenait à leur honneur que je fusse quelqu'un de redoutable.. Et tout Paris. à choisir le métier qui serait le sien dans une seconde vie. emprisonné.P. . par exemple.P. Il leur fallait de l'exceptionnel. Ils n'acceptaient rien qui fût ordinaire. Nous allions. braquant une mitraillette féroce vers une menace invisible. comme s'il y avait eu chance que toute la Cinquième Colonne.. et toutes les gâteries. qui fût entre les deux.. aux camps de concentration que comme à un mauvais souvenir d'un temps déjà ancien. et qui eut. ce 30 août. sous la menace d'un revolver à nouveau caressant ma nuque. torturé. soudain. Une automobile attendait en bas. Elle.

Mais toute guerre. et contre la liberté. et que ses effets étaient toujours les mêmes. Mais les badauds ne doutèrent point que la guerre. comme ils nous emmenaient. Des cruautés. Or il était clair que les Allemands partis. et même qu'il n'y a guère plus de pitié. il ne leur fallut pas longtemps pour apercevoir que la guerre était toujours la même. Une peine. de vrais juges. faite par n'importe qui… 1 En ce mois de janvier 1945. il va de soi que je ne fis que quelques-unes. un amour de guerre. comme au temps républicain. Ma question heurta un tel silence que.C. L'humanité est comme cela. Mais. fusillés. quelle que soit l'armée qui campe sur le territoire. comme il est dans le lot de la guerre. des tortures. tyrannisés. ils avaient été affamés. vers des cruautés qui ne le cèderaient en rien au temps des Allemands. où je commence à écrire mes souvenirs. Hélas. avec de la liberté !. et. été le triste monopole des combattants de notre vieux continent. . et de I'ouest à l'est. qu'au bout de la route je trouverais une vraie prison. à mener jusqu'à la victoire. des tueries telles que celles que je vais conter n'ont presque jamais été le fait des Américains et des Anglais. du coup. volés. torturés. sans trop y croire. je pensais. est toujours une «occupation» des civils par les militaires. désormais. je vois que déjà beaucoup de mes concitoyens se rapprochent de mon idée. car je tiens.. que les Français auront compris quelques vérités. Car j'étais encore naïf. qu'il n'y a pas plus de beurre ou de viande qu'avant. Et j'en tire une peine et une joie..L’AGE DE CAÏN 11 Mais il choisit pourtant d'être voleur une seconde fois. Nos badauds venaient de faire la guerre. et contre la justice.. que c'est la guerre qui prend tout ? Le P. quels que soient les Pouvoirs.. car je puis toujours espérer dans l'homme. Elles ont. par toute ma chair. ce que prouvent les camps de concentration. Car il espérait qu'en s'y prenant mieux il échapperait aux conséquences. et je n'aime pas à en avoir honte. je dois à la vérité d'atténuer un peu. à savoir que toute guerre. après le débarquement. à savoir que toute guerre. ce que prouve la censure. De ces réflexions. naïf. Non point telle ou telle guerre. Vont-ils comprendre. Fabien. Par exemple. Une joie. ce ne serait point la paix. est toujours contre la vérité... je fus pris de 1 Pourtant. irait tout autrement. avec mes ornières d'esprit. de 1941 à 1945. Ou comme celle-là. les brimades et les pillages qui s'ensuivent. ce que prouvent les exécutions sommaires. guère plus de République qu'avant. Et je dis bien toute guerre. Comme celle-ci. Enfin. Ils découvrent qu'il n'y a pas plus de charbon qu'avant. une guerre des « Contes Roses ». faite par tels ou tels.. Ce serait une guerre avec du ravitaillement. guère plus de justice. enfin.. Et. violés. continuons. Je n'imaginais pas que nous allions vers des injustices. Ce serait une autre guerre. Et j'espère. à ce vieux continent.. avec les réquisitions. malgré tout un changement de guerriers. avec de la justice. je le fus assez pour demander quel mandat on avait contre moi.. puisqu'il est encore des peuples qui n'ont pas la maladie de la haine.

où il fait si bon respirer. Sur quoi l'un des F.. Les F. Et tout mêlés à une tourbe de tueurs. L'automobile s'arrêta enfin. Et nous sommes ainsi des milliers qui avons été arrêtés par des bandes irrégulières. réglant des comptes personnels ou partisans dans lesquels la justice n'avait pas grand'chose à voir.C. par exemple.. j'en ai quelques souvenirs. on y apprenait à arracher des dents. dans les jardins. . avant guerre. l'ont occupé en août 1944. C'est un bâtiment de style moderne. à de sinistres caves dans lesquelles quelques-uns de mes compagnons de misère ont été envoyés en corvée..P. La justice ne s'est préoccupée de nous que lorsque nous avons été trop. prenant la suite des Allemands qui y avaient installé je ne sais lequel de leurs services. il paraissait un brave bâtiment sous le soleil. sans avoir su les raisons de leur aventure. Et. après la salve des mitraillettes. avons traîné dans les camps ou dans les prisons.T. l'une de ces prisons privées qui ont pullulé en France. visiblement.. Fabien. la fenêtre du second étage d'où a sauté un jeune homme que la torture rendait fou... que lorsqu'il y a eu trop de protestations contre d'incroyables abus. Et jamais je ne pourrai le revoir comme je l’ai vu. avant d'être fusillé sur un brancard. Je sais.. Je sais. sans que la justice légale de notre pays eût donné l'ordre de nous mettre là. Des milliers qui. de dénonciateurs. ne sont sortis des camps qu'en décembre ou qu'au printemps.P. il en est beaucoup qui remâchent des haines. et qui s'est en tombant brisé les jambes si cruellement qu'il a crié toute la nuit. dataient de deux ou trois mois après la date de l'internement réel. J'avais compris. Ou bien on a fait quelques efforts pour accélérer la libération des détenus par trop innocents.. après la Libération. Je sais par où on descend aux caves.. l'Institut Dentaire a été. pour les aises. du dehors. se croyant fin : «Et qui vous dit que parmi nous il n'y a pas un agent en civil. Et je demandai s'il y avait un mandat. et où des bandes sans caractère officiel ont torturé et fusillé en toute impunité. au matin. Oui. pour essuyer du sang. dans ce 30 août où. je vis que je me trouvais dans l'avenue de Choisy. arrêtés en août.T. parmi ceux qui. dans les beaux jardins. maintenant... en briques rouges. à la place du commissariat de police ou de la prison où je croyais aboutir. Mais il était dans le destin de cet établissement de connaître d'autres chirurgies. pendant des mois. Il a été fondé par un Américain. pour la douceur des hommes. me répondit. Et j’allais en voir bien d'autres. avec un mandat ?» Je n'en demandai pas plus. humant la lumière par tout un peuple de fenêtres. sous le nom du P. du nom de Eastman. Mais. Mais. de mercantis qui avaient trafiqué avec les Allemands. Et. et construit. Moi. devant l'Institut Dentaire. pour donner une apparence légale à la chose.L’AGE DE CAÏN 12 soupçon. sur l'ordre des partis ou sur la dénonciation des particuliers. pendant près d'un mois. pour la plupart. le pan de mur sur lequel on retrouvait des morceaux de cervelle éclatée. on a rédigé en toute hâte des centaines et des centaines d'ordres d'internement qui. Et c'est un nuage sur l'avenir. Il n'y avait pas de mandat. Je n'en ai jamais vu un. ou de filles qui avaient couché avec eux. Alors.. je n'en étais qu'au début. de l’Institut.

maigre. Nous vîmes. de larges fenêtres. pour cela encore. D'ailleurs. qui a trahi !» Mais il n'avait pas le ton. ils étaient bien empêchés de tuer le temps dans des conversations. Il s'y essayait pourtant. Le clerc de notaire. si l'un était Français. dont c'était l'office. stylographes. étions sérieux. A côté siégeait un tout petit vieux. C'était le capitaine Rivier. pourtant. et le troisième était un Polonais. avec des airs de rat. rêvassait une dactylographe de l'espèce molle. Il est vrai qu'ils avaient vu passer du monde. aimant la gaudriole. Il ne vit point . l'autre était un déserteur allemand. porte monnaie. et se préoccupait surtout de trouver des cigarettes. avec des fauteuils. et dirent : «Regardez. Enfin. près d'une fenêtre. et mon tabac. le jardin nous apparut. plus tard. et réconfortant. qui avait peine à se mettre à la mode de haine et chez lequel.. Celui-ci surtout avait de la difficulté à prendre une mine sévère. et c'était neuf. tout de même. rirent aussi. j'ai vu reparaître l'humain. assez comiquement. Un communiste de l'ancienne espèce. A gauche de la porte. depuis la mi-août. très souvent. de la promotion spontanée qu'a fait surgir la Libération. et qu'on eût pris pour le premier clerc d'un notaire provincial. Il le fit en grommelant. avec ses massifs. Ma femme et moi. Il nous confisqua cependant tout ce que nous avions dans nos poches : portefeuille. Il avait l'air de me faire une remontrance paternelle. dallé et coupé par de grosses colonnes. harnachés en guerre. derrière un grand guichet par où on apercevait quelques tables et quelques hommes. de telle sorte que le trio s'ennuyait ferme. Mais.P. Nos gardiens nous poussèrent à travers des couloirs. avec de doubles battants. Je ne l'ai jamais vu en porter. avec sa pièce d'eau. Je dois dire. de teint pale. chauve. en passant. en fronçant les sourcils. Il ne savait pas palper dans les coins. Au fond trônait un capitaine. d’en voir encore un comme ça.. entreprit de nous fouiller. comme font les spécialistes. dans le bureau. comme si on avait voulu nous ménager des transitions. claires.. Un homme d'une cinquantaine d'années. ce n'était vraiment pas une prison. une très bonne fille. Il devait en avoir peur..L’AGE DE CAÏN 13 Le bureau des entrées. il n'avait pas la manière. sur un banc. et que c'était d'eux que venait tout ce silence. et il me disait à l'oreille : «Si ce n'est pas malheureux. Non.T. D'ailleurs. voici de nouveaux pensionnaires !» Et de rire. sans compter le sac de ma femme. car. Nous devions apprendre. par la suite. et nos bijoux. par où ne filtrait aucun bruit.. il ne portait point d'arme. Les autres. Au fond était une porte. que derrière cette porte cent cinquante prisonniers étaient immobiles. et par dessus tout très épris de s'entendre parler. Nous commencions par les meilleurs. avec ses allées. et ils nous dévisageaient avec un air blasé.. bon vivant. seuls. assez jolie. et presque luxueuses. et qui se révéla. Par une grande baie. Nos jeunes gens nous firent entrer dans ce bureau. trois F.. pour pouvoir du moins fumer. étaient de garde. Dans un autre coin.. il y avait une espèce de bureau. des salles d'études. que les habitants de ce bureau ne nous parurent point trop féroces. Notre but était un vaste vestibule.

Et. Le capitaine le prit d'assez haut. et tel il sera. Le capitaine. il ne restait plus d'argent dans le sac de ma femme. j'ai. de s'expliquer sérieusement. pour un premier interrogatoire. Jeanne. Ç'est plutôt le Polonais. pourquoi vous êtes ici ?» Et de commencer tout un discours sur la Patrie. Il m'a fallu faire connaissance avec les agents. cette fois. dit-il. joua les rôles muets. En 1938. ni aucune trace d'une gourmette en or qu'on lui avait fait quitter. toujours. dans les syndicats où je militais. Et toutes mes vicissitudes viennent de là. et il se mit en mesure de tout noter. il allait parler tout seul tout le temps. qui condamnèrent l'occupation de la Ruhr. nous . en cachette. tout d'un trait. que je vais résumer. ce qui est un mauvais procédé d'instruction. que je ne demandais que cela.. puisqu'elle n'était là qu'en qualité de ma femme. pour savoir ce qu'est une vraie fouille. Les communistes.mais que j'avais beaucoup à dire. qui menaça de ne pas finir. nous expliqua-t-il : «Nous ne sommes pas des Allemands. et j'en profitais pour développer tout un plaidoyer. j'ai été. et la justice revenue. et. Nous ne sommes pas des voleurs. Je le. «Vous savez. Tout vous suivra. J'obtins mes dix minutes. sous ma manche. dans les commissariats. sur la trahison. c'est d'être un pacifiste. moi l'accusé. «bêlé» pour la paix. il n'y aurait vu que du feu. surtout.. La fouille terminée. je comparus devant le capitaine Rivier. je fus de ceux qui dénoncèrent la dureté des traités. à mon tour. comme j'ai appris à le faire. était de l'espèce moralisante. nous ne prendrons rien !» Pourtant nous avons eu de la chance. étaient d'accord. sans lui laisser passage pour une parole. Car.. On n'avait point à l'interroger.L’AGE DE CAÏN 14 ma montre-bracelet. et qui. été un «munichois». tenu pour un mauvais Français. comme eux. ce furent les communistes qui. il devait désormais être possible. Plusieurs semaines après. si j'avais glissé quelque objet dans mes chaussettes. pour des prisonniers. et qu'il pût. à mes côtés. par la suite.. qui demandèrent grâce pour l'Allemagne vaincue. laborieusement. Mon crime.. avec eux. comme il reprenait souffle. Plaidoyer. Mais je ne veux pas croire que le clerc de notaire y ait été pour quelque chose... Et. plus qu'ils ne l'avaient permis.. Cette éloquence porta ses fruits. qui s'ennuyait trop. à cette époque. inlassablement. Le clerc de notaire nous confisqua donc tout ce qu'il put découvrir. J'eus peur de ce verbe. ayant viré de bord. dans mes souliers ou derrière le ruban de mon chapeau. quand on nous emmena ailleurs. me couvrirent . par la droite. présenter proprement ma défense. Et. J'ai donc. réclamèrent le désarmement. l'apprécier honnêtement. je lui dis. Après 1919. d'obtenir d'eux la permission de reprendre quelques-uns des objets saisis.. et d'en reprendre. qu'étant donné que la République était rétablie. si je le laissais faire. Et je fus seul sur la sellette. pour me présenter au lecteur.. Tel il fut. coupai donc. N'ayez crainte. Et. dans la soirée. et qu'en conséquence je le priais de me donner la parole pendant dix minutes. de telle sorte que je pusse. évidemment. comme il venait de le proclamer. par le même amour de la paix. lui l'accusateur.

Nous nous réunissions aussi pour parler de la République qui reviendrait. de renaître parmi les nations libres. venait de répondre à Paul Reynaud qu'elle ne pouvait rien pour nous. Telles furent mes pensées. de prendre part à ses haines. nous avions quelques raisons de penser ainsi. Car. C'était de prendre place dans sa guerre. D'autre part. à cette occasion. Les Anglais avaient regagné l'île. qu'il fallait en prendre son parti. ou même dans les circulaires. Car notre action n'était pas cachée. J'y fus. Je n'ai pas pu admettre non plus que. Ou du moins ils avaient promis plus qu'ils n'ont pu tenir. ce n'était plus de construire avec elle la paix de l'Europe. Mon excuse. Mais c'est en 1940 que mon pacifisme. et même beaucoup de ses militants que nous avons. nous avons cru. et. Il aurait fallu être une pythie sur trépied pour prévoir que. aussi pacifistes que moi. Nos armées étaient en déroute. et j'ai eu l'imprudence de les dire. et les Russes. Et je ne pouvais le vouloir. ses immeubles. que les propositions faites par les Allemands à Montoire étaient inespérées. sous prétexte de collaboration. elles offraient une chance d'échapper à l'écrasement. A vrai dire. Nous avons pourtant été quelques-uns à prendre ce risque. Il nous parut donc. maintenant.V. ses sections locales. notre sort serait remis en question. nous étions des vaincus. Et tout cela n'était pas sans danger. bientôt détournés des projets de Montoire et convertis à une politique de dur réalisme par la guerre qu'ils soutinrent contre le monde. arrachés aux prisons et parfois à pire. Nous avons. nous faisions sournoisement campagne contre la «relève». on entreprît toute une démolition de notre régime. par une autre guerre à l'Est. par notre résistance à Vichy. contre les nouveaux partis. Mais il y avait quelque risque à engager la lutte à visage découvert. d'autant plus disposé que j'avais toujours voulu la paix avec l'Allemagne. dans quelques articles qui parurent dans notre presse syndicale. en novembre 1940. fraternisaient avec les nazis. Le malheur est que les Allemands nous avaient trompés. à la tête d'un syndicat. ses biens. Je les ai même écrites. contre la L.. sous prétexte que.L’AGE DE CAÏN 15 d'insultes. clandestine. dans nos syndicats. que la guerre était finie. de faire une vraie paix. Enfin c'était du moins une chance à tenter. naïvement. Dès 1942. Chacun de nous était en personne à sa place. en Pologne.. et je pensai que ç'aurait été petit de me déjuger. en outre. dans les conversations que nous avions avec les camarades des syndicats. ses unions départementales. a poussé trop loin ses conséquences. de nos libertés. l’Amérique.. et de ce qu'il faudrait faire pour qu'elle revînt meilleure. sans parler des horreurs contre les juifs et des sévérités contre les francs-maçons. à ce qu'on dit. Tous ensemble. et sa signature était au bas des circulaires. beaucoup plus tard. je compris que ce que l'Allemagne nous demandait. ses cadres. quant à moi. est que quelques millions de Français (auxquels il serait incongru de le rappeler maintenant) ont été. de nos syndicats. si elles n'étaient pas mensongères. sans doute. . du temps où nous étions des vainqueurs. contre les Milices.F. qu'elle était perdue. dans les bulletins que nous rédigions pour eux. à force de protestations. réussi à sauver l'essentiel du syndicalisme français. par la bouche de Roosevelt.

Et. et que mieux valait me.P. pour faire une perquisition. de mon interrogatoire à la rue Boissy-d'AngIas. un beau jour. Je m'en suis tiré en faisant l'idiot. aux Milices. trop mal en point. à moitié de ma harangue. j'ai conté.S. à son tour. engueulé... et retourné sur le gril. pour ma défense. car je suis pacifiste. d'esprit. à toutes les organisations nazies. et en insistant sur mes démêlés avec les Allemands. Les mots me venaient bien. nous usions de ruse. Mon appartement a été fouillé. et j'avouai qu'en effet j'avais peu pensé à la victoire qui devait être. la Gestapo est venue chez moi. je m'accusai d'être un esprit positif.R. comme des résistants camouflés. Il s'était peu à peu détendu. de périphrases. ma petite résistance. il s'intéressa tout à fait et voulut des détails. tant il aimait parler. Mais ses interruptions avaient été plutôt propres à m'encourager. c'est bien comme çà».. Mais écrire n'a jamais été le fort des syndicalistes.F. Puis ils m'ont emmené et. D'ailleurs. J’ai dit que j'étais trop vieux. qui m'ont flatté. et sommé de s'expliquer sur un papier imprudent. et les policiers m'ont emporté la moitié de mes livres. Et il ne se passait guère de semaine sans que l'un de nous fût convoqué par les Allemands. Il m'écoutait en murmurant : «Oui. c'était notre refus d'adhérer au P. plutôt que croyant. à la rue Boissy-d'Anglas. et je savais déjà.S. Mais j'ai refusé. et menacé. j'ai eu l'honneur. la Résistance m'a fait sonder par deux des siens. Mon seul tort était de n'avoir pas. Du coup. secoué. tout un après-midi. prévu que l’U. et qu'elle nous sauverait tous. auprès du capitaine. de débiter toute une tirade sur la foi qu'il faut avoir dans Staline et dans l'Armée Rouge…Pour lui faire plaisir. au capitaine Rivier.L’AGE DE CAÏN 16 des articles qu'il écrivait. par exemple quand je parlais de l'U. sur ce. ou en opinant du bonnet. J'étais assez en forme.S. Voilà donc ce que. Et. ce que nous ne pouvions point cacher.S. et qui finalement m'ont fait comprendre que je serais à ma place parmi eux. interrogé. en prenant quelques précautions. Par exemple. tapé sur l'épaule. de figures. il me fit. Et ces organisations n ' e manquaient pas de nous dénoncer aux Allemands comme des gaullistes sournois. en m'écoutant. se jetterait bientôt dans la bataille. Lueurs d'espoIr. Certes. Il voulut bien convenir qu'à ma façon j'avais fait une espèce de résistance aux Allemands. à ma manière. toute une déclaration. et il me répugnait de me mêler à une autre besogne de haine et de sang. que j'avais. qui avaient appris qu'un peu trop ouvertement je manifestais à leur égard des sentiments peu amicaux. dont les titres leur avaient paru subversifs. Personnellement. d'être injurié par certains groupements naziformes. Quand j'eus fini. quand je parlai de la perquisition de mon appartement par la Gestapo. retourné.. et averti. tout . je leur ai donné d'autres raisons (et je n'ai aussi parlé que de ces raisons à Rivier). Bien sûr. Mais ce fut presque une déclaration d'amitié. Mon cas n'était donc point pendable. laisser continuer. à plusieurs reprises.R. en 1940. comme quelqu'un qui s'y connaît. Parfois il m'avait bien interrompu. gagné la partie.

Enfin j'ai dit au capitaine Rivier que je voudrais bien qu'en me libérant on me donnât une pièce attestant que mon cas avait été sérieusement examiné. qui commande ici. depuis mes démêlés avec la Gestapo. il s'est contenté de téléphoner chez ma concierge et de demander si quelques-uns des jeunes gens qui m'avaient arrêté étaient encore là.» Rivier trouva ma proposition loyale. Voudriez-vous les faire prendre ? Ils vous aideront certainement à faire partager au capitaine Bernard la conviction que vous avez de mon innocence. car le Parti Communiste était le seul qui eût vu clair. bientôt venir. Il nous semblait que tout allait s'arranger. de me donner l'espèce de certificat que je vous demande. Et je suis sûr que. et je suis bien sûr qu'après les avoir examinés le capitaine Bernard et vous-même accepterez. «Enfin. prévoyant. conclut-il. l'idée que j'étais un adhérent possible. Qu'en pensez-vous ?» Je répondis. au lieu d'envoyer quelqu'un chez moi. Vous pourrez sans doute partir ce soir. je ne trouve rien de bien grave dans votre affaire. «Ils vont. à la réflexion. nous combattrons côte à côte.» Nous avons donc attendu.L’AGE DE CAÏN 17 occupé par la défaite qui était. et trouvé net. et qu'on les apportât à l'Institut. m'a-t-il dit en raccrochant. Une sottise qui. dans les mêmes rangs. Or ces documents sont chez moi. Il y en avait quelques-uns. visiblement enchanté de n'avoir plus à jouer au féroce.. en effet. de débiter toute une tirade sur le Parti. J'écoutai poliment. Mais je lui proposerai de vous libérer tous les deux. d'ici deux ou trois mois. Mais j'étais si loin encore d'imaginer les choses. qu'en effet les militants de gauche feraient mieux de se soutenir et de se rassembler. Nous étions tout confiants. Le clerc de notaire. pendant l'occupation. Mais. Rivier aurait peut-être. Et. Il avait dans sa tête. m'offrit . j'ai voulu être libéré dans les formes. Car cette pièce assurerait ma tranquillité future. prudemment. Peut-être voudra-t-il vous entendre à son tour. plutôt que de se chercher des poux. Il me confia qu'à vrai dire presque tout le monde était dans mon cas. pour peu qu'on me prît bien. sans attendre. à l'autre bout. j'ai voulu être prudent. et l'un d'eux est venu au téléphone. Je voudrais mettre sous vos yeux des documents qui confirmeront mes dires. ai-je dit. m'a valu toute la suite des malheurs. j'en suis sûr. que vous ne me jugiez pas seulement sur mes paroles. sans doute. Il était vraiment tout doux. dans une enveloppe que j'ai cachée sous un meuble. au bénéfice de l'âge. Car je crois. sur ce. Et il fut ravi. qu'ils m'auraient libéré. dans la presse collaborationniste. et je me sentais tellement dans mon droit que. Vous n'avez donc qu'à attendre tranquillement. et très judicieuse. D'autre part. en me libérant. que tout était arrangé enfin. D'ailleurs tous se mirent en quatre pour adoucir notre attente. et certains «échos» qui ont été publiés contre moi. convaincu Bernard. dans leur cachette. C'est alors que j'ai fait une sottise. Ce n'était pas le moment de paraître distrait.. Alors il devint charmant. et il décidera. Rivier a demandé qu’on prît mes documents. en particulier le texte de certaines circulaires que j'ai adressées à mon syndicat. si je n'avais pas compliqué les choses. tout heureux. Je vais faire un rapport au capitaine Bernard. tout bénévole. et presque avec les honneurs. «Je souhaite donc. sur ses morts et sur ses mérites. et provoqué certaines réactions dont je parlerai en leur temps.

. bien gras. Ma femme rentra en possession de sa poudre.. .L’AGE DE CAÏN 18 une cigarette. Ça tournait à l'idylle. C'était trop beau. Enfin. Ensuite il me rendit mon tabac. En quoi elle eut tort. comme j'avouais que nous avions mal déjeuné... de tout ce qu'elle voulut. on nous apporta deux sandwiches au beurre. de son rouge. Mais elle n'osa pas reprendre sa gourmette et son argent.

pourtant. C'était un prisonnier. que des coups avaient tiré des vaisseaux éclatés. et revint bientôt. semblait petit et sans expression. fusil braqué.. Je ne comprendrai jamais que.V. d'un homme. suivait. se trouvaient les W. Je ne sais quand j'ai vu. En général. Il n'est pas.C. Un oeil était fermé. Les lèvres étaient d'énormes engelures à vif. comme l'oeil d'un porc.P. Mais la déchéance n'en était qu'aggravée.. pour la première fois. Cernés de fatigue. qui était encore d'un homme libre. je n'ai pas compris. Têtes tondues. ses yeux étaient immenses. peu à peu. de l'autre côté du vestibule. Un F.. à ce que son visage se défait beaucoup moins vite que le visage masculin. Le couple traversa le vestibule. Il passa aussi des prisonnières. et même on voyait qu'ils étaient de bonne coupe..L’AGE DE CAÏN 19 CHAPITRE III LA FAUNE Masques. Et cela tient. dans un prisonnier : cette ombre sous les yeux. dans ces captivités. L'autre. et virait au marron ou au noir. vous comprenez…» Non. autour de nous. Cette disposition des lieux nous donna l'occasion de voir. Les habits.. en effet. se conserve mieux. Tels sont les premiers signes de la déchéance. Du moins quant à l'apparence. Un homme parut. Toute la tête était boursouflée comme une pomme de terre. nous dit d'un air gêné : «Celui-ci. envahi par une barbe qui fait sale. Partout le sang.. C'est cela. grotesquement. J'appris plus tard que. vide. elles avaient meilleure allure que les prisonniers. Le clerc de notaire. passer des prisonniers.. qui déjà était comme d'un pauvre. par le contraste entre le vêtement. qu'on remarque..T. nous regardions. d'abord. il est naturel . et dans les premiers temps. en quelques jours. entre des chairs envahissantes. Cependant. comme une folle. d'autres hommes puissent faire ça. et le visage. qui vit l'émoi de ma femme. étaient encore assez propres. Alors.F. Le regard était terne. s'ouvrir la porte du fond. je vis que tout n'était pas si rose. Et. Jeanne me serra le bras à me pincer. ce noir sur les joues. comme de quelqu'un qui ne peut plus penser. c'est un dur. tout le jour. Car il venait un homme de cauchemar. pour une bonne part. La femme.. A un moment. comme nous n'avions pas mieux à faire. affleurait la peau. dans le même ordre. dans un visage qui n'avait point été rasé depuis des jours. la grande porte d'où venait tant de silence. c'est un de la L. D'autre part.

. des grâces de femme. Car il y a la politique. leur dogme du sang. Ils couchaient très bien avec elles.T. et encore que les femmes savent très bien s'ajuster les unes les autres. ce fut aux Allemands. avaient eux aussi. comme font les hommes. se présentaient mieux. Surtout si elles sont jeunes. aussi que c'est placer le patriotisme un peu bas. avant de les tondre. qui avait seulement l'air d'un vieux. Mais je trouvai que c'était pire que tout. tant elle était décrépite et cassée. Car c'est du racisme. et du pire.. on trouvait mauvais que les Allemands maltraitassent les femmes qui avaient fait l'amour avec des Juifs. et il y a la nature… . Cette horreur a encore un sens.. Celle à laquelle la tonsure totale allait le moins mal était une petite vieille de soixante dix à quatre-vingt ans. ce n'est plus rien d'humain. dont on avait rasé les cheveux. quand on ne regardait pas aux jupes. dont les femmes usent aujourd'hui. où soupçonnées. Je n'avais jamais vu de têtes tondues. et si elles ont été jolies.. Mais nous en vîmes. tient des semaines. même quand elle avait ses cheveux. On peut imaginer que l'homme s'est battu. et c'est pitié de les voir faire des mines. Je dois dire. sous ce crâne de hideur. c'est copier les nazis. tout cru.. ce jour-là dont le visage portait la trace de coups. d'ailleurs.. Et j'ai bien ri. d'avoir fait l'amour avec des Allemands. tout tuméfié. Et Jeanne en connut qui portaient ces marques de fer rouge sur les cuisses. malgré le crâne d'infamie. c'est international !» Ce devait être une communiste. Maintenant. Il est aussi à remarquer que la coiffure indéfrisable. et même la tête. Elles ne veulent pas croire qu'elles ne ressemblent plus à des femmes. que les F. jusqu'à la peau. c'est aux Français. Mais le reste (elle usa d'un terme plus vif). Et je n'en ai point vu. Mais on ferme facilement les yeux sur un peigne. tandis que les hommes sont Incapables de se rendre entre eux le moindre service capillaire ou vestimentaire. aux Américains. J'en ai vu d'autres plus tard. qui avaient été marquées pareillement. bientôt. sur le ventre. Mais des femmes. on trouve bon de maltraiter les femmes qui ont fait l'amour avec des Allemands. Un visage d'homme. C'est gober. comme je venais d'en voir un. sur le rouge. tout ravagé. sur la poudre de riz. je me demande encore pourquoi on à arrêté et tondu les femmes qui ont été convaincues. sans leurs cheveux. des réminiscences d'internationalisme. Très exactement. sur le front ou sur les joues.. ce sera aux Anglais. de l'ancienne orthodoxie. dans cette matière. Et d'autres auxquelles on avait peint une croix gammée. Ces «femmes à Boches» ne leur faisaient point peur.L’AGE DE CAÏN 20 qu'on retire tout rasoir aux hommes. Et ils couchaient encore avec elles après. ce n'est pas si inattendu. Avant guerre. comme c'était souvent le cas. Mais je ne puis croire. en général. et qu'il n'a pas été le plus fort. D'ailleurs.. qu'un Allemand ait pu risquer avec elle le moindre péché. Ça. Car c'est une arme. quand on m'a conté ce propos d'une fille forte en gueule à ses tourmenteurs : «Vous pouvez bien me couper les cheveux. Ça.P. Je trouve. mais au fer rouge. à Drancy. Donc les prisonnières.

Chacun était habillé comme il pouvait. auraient plutôt pourchassé les filles. s'était très bien cousu un galon de sous-lieutenant. et d'une richesse de langue qui voulait singer le soldat. Il n'avait pas de tache. en général. Nous étions donc aux premières loges.. Il y en avait qui eussent fait peur. Le capitaine Rivier siégeait au-dessus de ce désordre. je suis du Huitième.P. de manière que le sang ne coulât pas sur le vêtement.L’AGE DE CAÏN 21 F. amenaient leurs prises à l'Institut. des ordres de réquisition et des mandats d'arrêt. On m'a fait voir aussi. Il est vrai qu'il ne manquait point de F. Agitations. avaient dû déshabiller le premier propriétaire. avaient encore beaucoup à apprendre des usages militaires.. Et j'ai appris par la suite. vraiment. criait. tout décoré. Il avait. Et elle avait eu la stupeur de reconnaître l'uniforme. Et un de nos gardiens le porta devant nous.. moi. Et le spectacle en valait la peine. à ce que j'ai compris. des plus graves.T. des armes hétéroclites.P.P. tout le temps. s'agitait. dans les jardins. était l'habillement.P «Hé ! criait un grand gaillard. Ils avaient. Voire même de leurs cadavres.T. tout droit du poignet vers l'épaule. Le tampon des F. Et gardiens et captifs. étaient de nouveaux gradés. Nous nous demandions ce qui s'était passé. à trente ans qui. s'était adjugé le tout. Mais il y avait des détails plus drôles. dans ce monde. nous avons vu aussi beaucoup de F. à tout venant. Un sergent.T. à chausser les bottes ou bien à enfiler le vêtement des collaborateurs. et nous étions partagés entre deux suppositions. Le plus remarquable. Et il faut croire que quelqu'un.T. en d'autres temps. dans une sérénité jupitérienne. Une détenue m'a conté qu'elle avait été interrogée par un bel officier. à l'Institut un habit qui avait eu des aventures. femelles. dans les deux sexes. mais qui évoquait plutôt le trottoir. pendant l'exécution. qu'on n'avait pas de répugnance. avait veillé à ce que l'habit fût sauf. été porté par un détenu. Je vais arrêter Durand. Un grand nombre de sections. Ce 30 août. pendant la perquisition. Tout ce monde allait. Les uns pensaient que les F.P. Beaucoup de ces jeunes gens.. dont les trois galons étaient cousus verticalement. La F. d'une légalité douteuse. Des espèces d'amazones traînant. dans un désordre parfait. arrivaient au bureau de Rivier. par exemple.T.T. d'abord.. le plus souvent. les uns poussant les autres. Ce premier propriétaire avait été fusillé. répondait le clerc de . cousu eux mêmes leur galons..P.P. Les F. en effet. De beaux jeunes hommes de dix-huit. Et j'ai vu un capitaine. Mais le travail se résumait à prêter un tampon. elles aussi. Mais ces communistes.T. Et les autres qu'ils l'avaient fait coucher et n'avaient tiré qu’à la tête. ni un trou. avant de le tuer. venait. des jeunes. et même de ces jeunes femmes. au coin d'un bois. avait la charge de délivrer des permis de port d'armes. étaient. les décorations que son mari conservait depuis l'autre guerre. Il me faut un ordre !» « Voici le tampon. Mais beaucoup étaient comme endimanchés. y compris les galons. Son bureau.

En tout cas. Fais ton ordre. Et en route pour arrêter Durand. qui traînaient par là. était devenu étrangement humble et hésitant.. la femme le fusil sur l'épaule et un revolver à la ceinture. accoudé au guichet et conversant avec Rivier qui. m'expliqua-t-on. Faites des ordres. comme ils partaient. Il était. une espèce d'ordre. deux jeunes tourtereaux en tenue de camping. à volonté.F. Il y appliquait un bon coup de tampon..L’AGE DE CAÏN 22 notaire. Je n'ose croire. le grand chef des F.I. qui se préoccupait du ravitaillement en bicyclettes. Des jeunes. pendant la clandestinité. Je l'entendis. qui était venu aux nouvelles. Si vous le ramenez mort. que le colonel ait été mis au courant de tout ce qui se passait à l'Institut. cette porte nous devenait un cauchemar. Parfois Rivier revenait sur terre. C'étaient le mari et la femme..P.T.. vous irez me chercher Canon. Et c'est presque tous les jours (si j'en crois Rivier) que Bernard conférait ainsi avec le colonel Rol-Tanguy. et donnait des ordres au Polonais. en conférence avec le colonel Rol-Tanguy. je m'en fous. grommelant et fouillant. sans plus de façons. D'autre part. la conversation. «Il nous faut trois bicyclettes. sautillait tout autour.» Et pan ! sur un port d'armes. et la grande porte à deux battants les avalait comme une pastille. «Non. à l'Allemand ou à quelques F.» Une autre fois. pourtant..T. les jambes nues. tout soudain. vers vingt heures.T. et F. Je guettais. Il y en avait qui protestaient. Voici le tampon. Et vous ramènerez les vélos. il mobilisa un couple de F. pour la première fois. je tirerai bien dedans !» Mais. surtout parmi les femmes. Et le clerc de notaire. assis tout près l'un de l'autre.. Et ma femme et moi. Alors vous irez vous poster sur les Champs-Elysée. et il n'avait pu examiner mon cas. il arrivait bien deux ou trois prisonniers par heure.. A vrai dire. sur le premier bout de papier venu. C'est étonnant comme les femmes croient à la vertu de leurs larmes sur les mâles. le capitaine Bernard ne vint qu'assez tard... des femmes. C'est un hasard si je ne l'ai pas descendu.P.P. J'ai envie de le passer moi-même à la casserole !» Canon fut ramené une demi-heure plus tard. repris de férocité. D'ailleurs. disait le clerc de notaire. des hommes. «Vous.. le capitaine Bernard avait été absent tout l'après-midi. Et le soir tombait. qui bientôt porta sur ma . ou Dupont. ramenez le plutôt vivant. Il a de la chance d'être vivant. dit le capitaine.» A quoi la jeune femme répondit : «Oh ! moi. le mari avec une mitraillette. des vieux. Où donc est le tampon ? Qui a le tampon ? Ah ! c'est toi qui l'as ! Passe-lui le tampon. dit-il. Et je l'ai vu. Je l'ai guetté trois soirs de suite. Il y en avait qui ne disaient rien. de la région parisienne. Puis on les emmenait au fond du vestibule. Vous ferez descendre trois bourgeois. Ou bien un autre clamait «J'ai un revolver. j'ai un revolver ! Je veux un port d'armes !» « Prends le tampon.» Sur quoi le grand gaillard rédigeai lui-même. de mon coin. une fois. le capitaine se ravisa. dit-il. Il y en avait qui pleuraient. nous commencions à nous dire (sans le dire à l'autre) : «Combien de temps resterons-nous du bon côté ?» Le capitaine Bernard Car mes documents tardaient à venir.

Rivier portait son vrai nom. Je ne sais.T. le doigt sur la gâchette. la plus générale est que les F. Un regard sans âme. et qui s'y est fortifié. au contraire. Et je fus glacé par le regard que Bernard darda vers nous. Peut-être. Il cherchait du regard. dans un visage sans vie. qui ne se souvienne de ce grand corps maigre. on disait qu'il avait échoué aux examens.P. et qui ont survécu. C'est lui qui a présidé aux tortures. Fou de je ne sais quoi. refusant de rendre ses captifs à la justice. Il n'est pas un de ceux qui ont vécu à l'Institut. des exécutions sommaires.. ni à ceux que les autres F. et qu'il avait désespérément traîné toute une vie de raté. avec son visage sans vie. Aussi ont-ils pris soin . sans aucun doute.L’AGE DE CAÏN 23 femme et sur moi. mais à jamais fermé sur des pensées de meurtre. de ne pas souffler mot. à garder l'anonymat. pendant un temps. à coups de mitraillettes. On disait encore qu'il avait fait beaucoup de prison. quand elle tenta de nous délivrer. Mais je sais. de ce visage. avait-il souffert. Même nos gardiens tremblaient. ils nous avertissaient. Thomas et José. était fou. assez beau. des tortures. quand il faisait visite aux prisonniers. jusqu'à la cinquantaine. Peut-être. Les autres. lentement. Marcel. savamment. comprendre que tout l'homme était comme ce regard. maintenant. prévoyaient qu'un jour il leur serait demandé compte des vols. Et l'homme entrait. et allant même jusqu'à recevoir la police. je crois. Et son poing. tenait au poing. comme communiste. usaient des plus grandes précautions pour que nous ne connussions pas leur identité réelle. bientôt. malgré la Libération. a fait de l'Institut son bagne privé. C'est lui qui a présidé aux fusillades. sur le chemin de Centrale. ne pouvaient l'apaiser. son doigt caressait la gâchette. comme de cadavres. Au bureau. malgré lui. Mais que le lecteur ne s'arrête pas à ces noms. et n'avait-il pu en prendre le dessus. toujours. Toujours est-il que. C'est lui qui. une telle envie de tuer. Seul. Même tout le silence. de peur qu'une monstrueuse colère n'éclatât sur eux comme sur nous. ils nous adjuraient de ne pas bouger. La plupart n'étaient que des noms de guerre. Quand ils entendaient venir Bernard. une première fois avant l'armistice. le pouvoir lui était-il monté à la tête. La première. se levait.P. ce forcené a été souverain maître à l'Institut. Je n'ai jamais vu. et une seconde fois sous l'occupation. même toute l'immobilité. L'homme. si atroce. Je devais. son abattoir particulier. comme un alcool. pendant près d'un mois. Le tribunal. de je ne sais quel organe pourrissant en lui. confusément. Je me suis demandé. de cette bouche mince et muette. pendant que nous attendions dans le bureau. Il n'en est pas un qui ne revoie le gros revolver à barillet que le capitaine Bernard. comme défaitiste. accroché jusqu'au dernier jour. de ces pas sans bruit. pour l'honneur de l'espèce. pourquoi ils tenaient. à coups de grenades.T. interminablement. comme d'un tombeau. se donnaient et que je pourrai citer. Nous eûmes aussi l'occasion de voir quelques-uns de ses seconds. Il faut qu'il ait été fou. refusant de s'arrêter de tuer. les raisons. avec son regard sans âme. si évidente.

paru comme peureuse. il représentait les Brigades Internationales.. dans l'épouvante. depuis. qui n'entrions que par degrés. Mais il y avait. Il exerçait sur tous. partout glissant le danger de sa face blême. partout furetant. le grand maître des arrestations. et il était si accommodant. Mais il était plus loquace que son maître.L’AGE DE CAÏN 24 de ne jamais rien dire. A vrai dire. à la Police Judiciaire. J'ai vu.. sous ces prénoms français. Heureux étions-nous. désappris le rire. Le capitaine Rivier me confia qu'en théorie toutes les décisions d'importance étaient prises par une espèce de tribunal à six têtes.. Destins en suspens J'avoue que cette confidence de Rivier et la vision du capitaine Bernard avaient un peu ébranlé notre optimisme. Bernard et Rivier y étaient les seuls Français. moi-même. ni de leur passé. ils dissimulaient mal. Une Libération qui n'osait pas dire son nom. son second. ni de leur nom. Quant à Marcel et à Thomas. n'avait pas en vain toute une face de brute. à tout jamais. Petit.. D'autant plus loquace qu'il avait grand-peine à s'exprimer en français. Une double photographie. Ce tribunal était comme une Société des Nations. au capitaine Bernard. et comme pas à pas. José. Et. l'entrevue manqua de cordialité. d'autres raisons. a été condamné à deux reprises pour d'assez déplaisantes escroqueries. Rivier fit tout ce qu'il put pour nous garder en confiance. trapu. sa photographie. et son rôle. Tous étaient un peu comme des apprentis devant ce maître à tuer.. frisé. ni de leur domicile. . qui pût. de nature assez particulière. Marcel et deux étrangers encore. parfois. Jusqu'alors nous n'avions eu affaire qu'à Rivier. C'était un spécialiste des répressions révolutionnaires. et même comme honteuse d'elle-même. Je demandai que du moins on laissât. Le capitaine Bernard en avait fait son secrétaire.. D'ailleurs. des injures mal mâchées sortaient de son visage jaune… Thomas était un Juif polonais. de tout surexciter. et un Hongrois. le grand pourvoyeur du bagne. Et l'on comprend qu'il ait caché les sources de son expérience. Et c'est ce qui explique que la Libération ait. Je dis que. quelques mots à cette majesté. si souvent. si nous devions être libérés. Et le fait est que le citoyen José Pédrossa. Marcel était Italien. né à Oran. un autre Polonais. un pouvoir assez mal défini.. Il exposa mon cas. il serait humain de nous libérer vite. par exemple. pour nous rendre à Jacques. je crois. Il était. Et le second valait bien le premier. Ce grand gaillard avait lui aussi. il s'arrangea pour que je dise. en vertu de l'expérience qu'il avait acquise en Espagne. Les quatre autres membres étaient Thomas. comme en ont les habitués de la maison. Et rien n'était plus terrifiant que la violence avec laquelle des menaces. leur nationalité étrangère. par la suite. A l'Institut. était de tout contrôler. comme Rivier le proposait. que je n*ai pas connus. à ce que j'ai cru comprendre. fait à la fois de peur et d'horreur. et même sur le capitaine Bernard. à l'Institut. que présidait Bernard. avec chaleur.. si rassurant que nous doutions à peine de notre prochaine libération. de face et de profil. permettre de retrouver leurs traces. vers neuf heures.

dans le bureau. conversant avec le clerc de notaire. ou bien écoutant le capitaine Rivier qui interrogeait des prisonniers.» Il nous fit donner des fauteuils. vers trois heures. partir ma femme. se coucha tout habillé sur un matelas. Le capitaine Bernard m'écouta sans dire un mot.» Et il partit. Et nous avons ainsi passé notre première nuit à l'Institut. Puis il dit : «Vous êtes bien pressé. mais je crois que tout de même il vous libérera. et enfin essayant de dormir. et ronfla de bon coeur. et j'insisterai. .L’AGE DE CAÏN 25 sans attendre. dit-il. «Il est dur. assis dans un coin. Il consent déjà à ce que vous ne passiez pas la nuit avec les prisonniers. tant bien que mal. nuit à passer. de son côté. et il revint triomphant. Cet oeil. Enfin je ne sais tout ce que je dis. Rivier le suivit. Vous resterez ici. j'ai été en prison pendant des années. pour que nous puissions nous reposer. avait de quoi tarir toute éloquence. devant moi. quand Rivier. Nous verrous demain. avec moi. Ce n'est qu'une mauvaise. Moi. Il lira demain vos documents. immobile et comme mort.

T.P.P. dans le bureau de Rivier. rien subi de tel. Puis vous verrez le patron du café le plus proche. qui le menaient au second étage ou aux caves et qui. pendant cette nuit et le lendemain.» Autrement dit. Quand le client était un dur ou quand il fallait régler un compte avec lui. maintenant. dans un quartier rouge. Ou. à libérer leurs prisonniers. à la propagande. Et je n'ai assisté à rien de tel.P. ils cherchaient à connaître ce qu'on penserait de l'arrestation. Et c'est pourquoi. moi-même. Mais je ne crois pas qu'il soit sans intérêt d'en donner une idée. Marcel ou Thomas. Il était.T. selon le langage du lieu. à savoir que les fenêtres donnaient sur la rue. Et je n'exagère rien. c'étaient. d'humeur assez peu féroce. et que la charge d'instruire les cas bénins. avant d'arrêter. Que l'arrestation fût justifiée était un souci plus secondaire. C'est dans les caves ou dans une chambre sourde du deuxième étage que les F. si le lecteur attend que je décrive les interrogatoires «à la dure». en général. si vous voulez. pour une bonne part.L’AGE DE CAÏN 26 CHAPITRE IV INTERROGATOIRES Enquêtes. de bonne trempe. Je n'ai donc assisté. La consigne était toujours la même : «Vous interrogerez sa concierge. à l'arrivée du client. Il suffisait qu'elle fût populaire. d'où tant de prisonniers revenaient le visage en sang. faisaient leurs enquêtes. qu'à des instructions presque courtoises. un premier interrogatoire. Enfin vous demanderez aux camarades ce qu'on pense de lui dans le quartier. à plusieurs reprises. Je ne crois pas non plus que le bureau de Rivier ait jamais été le théâtre de ces festivités. Evidemment.T. comme on va voir. Et je ne crois pas que Rivier ait été très passionné de ces spectacles. dans le quartier.P. il s'agissait moins de savoir ce que le suspect avait fait que de savoir ce que l'opinion publique pensait de lui. entendu Rivier donner des ordres à des jeunes gens qu'il envoyait quérir des renseignements sur tel ou tel.T. arrêter un patron. même quand . Et c'est aussi par de semblables raisons que je m'explique la répugnance des F. secondés par quelques F. il sera déçu. Et d'ailleurs il y aurait eu un autre inconvénient. Dans ce vestibule. le passaient à la casserole. avaient grand souci de faire des arrestations qui fissent plaisir à la clientèle électorale. Aussi ne lui avait-on confié que la charge de faire. était de bonne politique quel que fût le patron. Par exemple. Le plus curieux était peut-être la manière dont les F. le bruit aurait été trop grand. très proprement. Je n'ai. que je conte les interrogatoires auxquels j'ai assisté. Les F.T. J'ai.P. torturaient leur monde. je le répète. J'ai même idée que cette parodie de justice visait. le crime était moins d'être coupable que d'être réputé pour tel. Mais il faut.

ou quelque chose comme cela. et que par suite elle . Mais j'ai de très mauvais renseignements sur vous. derrière la grande porte aux deux battants. de ses lenteurs.L’AGE DE CAÏN 27 il devenait avéré que ces prisonniers étaient innocents. Rivier avait peine à se tenir de rire. À moins. la vieille était innocente des frasques de sa fille.. évoqua Dieu et les Saints. et ça fera plaisir aux voisins. que vous passez tout votre temps à médire du voisin. Il vint ensuite une dame D. Ça vous guérira de votre mauvais caractère. Elle était concierge je ne sais où. tout soudain. des années avant sa mort. n’habitait plus à la loge. on avait arrêté la mère. Et la mère gémissait. Il s'adressa à moi. il n'y avait pas de quoi fouetter un chat. vraiment.» Et il renvoya la vieille. pour faire plaisir aux voisins… La femme aux bijoux. Je tairai son nom. Je vous garderai ici huit jours. même devant un innocent. par ses voisins. Elle conta même toute une brouille avec sa fille. Et il aurait été de mauvais exemple que le Parti donnât lui-même le spectacle d'une porte qui s'ouvrît. fit mille serments. qui avait bien soixante-dix ans. d'après les données de l'enquête. et comme elle remerciait ce «mon bon monsieur» !. Je compris vaguement que la vieille était accusée.. Elle ne l'avait peut-être même pas connue. J'aurai longtemps remords de ce rire. La vieille gale eût bien renié toute sa lignée pour se tirer d'affaire. bien entendu.. Le capitaine Rivier. qui s'amusait fort. C'aurait été de mauvaise politique. et me répéta en riant : «Ça lui fera le caractère. Comme la fille était morte. d'avoir eu une fille qui avait couché avec un Allemand. une petite vieille. qu'elle était majeure.. sur la dénonciation . Je vais donc vous donner une leçon. toute imméritée qu'elle fût. Il comparut.n'était responsable de rien. à clabauder et à radoter partout. Et. et pour se faire bien voir.. pleurnicha. on dit que vous êtes une vieille insupportable.. tenait un magasin de parfumerie. bien plus tard. Il voulut bien reconnaître que. Car le Parti. Elle n'avait point favorisé la chose.. si jamais il en fut.. prêchait la sévérité. que les camarades du quartier n'y vissent un avantage pour la propagande locale. Car je devais apprendre. prit un air féroce : «Oui. Mais Rivier. me paraissait de peu d'importance. la dureté. Mais laissons ces considérations.. fut d'abord assez indulgent. toute larmoyante.. On comprendra pourquoi. dit-il. Et il fallait voir comme la vieille buvait ces mots. tant la sanction. J'avoue qu'elle semblait une vieille harpie. ce qu'était devenue la vieille. pour se désolidariser tout à fait.» J'eus la lâcheté de rire aussi. dans la soirée. Dans le quartier. Cette histoire l'avait mis de bonne humeur. dans l'histoire. qu'on avait gardée là. Ou donnons plutôt quelques exemples. tout entier. peu de jours auparavant. Déjà il faisait reproche à la justice officielle de sa faiblesse. La vieille concierge. Mme D. C'était une veuve Stigman. vous êtes innocente dans cette affaire.la mère . disait que sa fille. Elle bavarda. que vous avez un sale caractère. Elle avait été arrêtée.

le jour revenu. alerté. a compris qu'une libération si rapide ferait mauvais effet. «Tout se retrouvera. La petite jeune fille passa un mauvais quart d'heure. quant à son cas.. trop tiède. avait décidé d'arrêter une seconde fois Mme D. Elle n'a rien compris à ce qui lui est arrivé.» Mais. Ensuite. pour recouvrer son bien. Rivier. qu'elle a couché avec un Boche ! . Rivier expliqua qu'on les trouverait mieux. ou du moins on fit semblant de les chercher. disait le clerc de notaire. et sautillant. donc. Le lendemain matin. dit Thomas. nous fûmes réveillés par Thomas. j'ai la preuve que tout ce qu'on lui reprochait était faux. tout effondré. qu'il était Suisse. Je vous ferai relâcher demain. et il n'avait pas eu de peine à établir.. Sur quoi. toutes pièces en mains. «Elle a bochi ? dit-il. qui bégayait de rage devant le guichet. on lui avait confisqué des bijoux. Mme D. par malheur. Et on chercha ces bijoux.» Mais Thomas. en personne. Il accusa Rivier d'être trop mou. hurlait Thomas. il la fit à nouveau arrêter. dit-il. pour ramener la dénonciatrice. du coup. à faire de fausses dénonciations. quand Mme D.L’AGE DE CAÏN 28 d'une petite jeune fille.T. avait dépêché deux F. . un peu de calme et de français. avant de partir. est restée à l'Institut jusqu'au bout. Cette hypothèse me parait la plus vraisemblable. terminer l'histoire de Mme D. saisi d'indignation. vint pour reprendre ses bijoux. L'amant s'était présenté. disait-il à Rivier. pendant la guerre. à grand’peine. Quand on avait arrêté Mme D. La première est que son arrestation avait été si hautement. «Cela vous apprendra. Et il dit que le capitaine Bernard. Elle en vaut la peine. Elle voulut. Moi. pour une confrontation. avant de continuer le récit de ces interrogatoires nocturnes. si triomphalement claironnée dans le quartier que Thomas. pour la propagande. Et il devint alors évident qu'elle n'avait voulu que se venger. «Je veux dire. bégaya à nouveau de fureur. Mais. Et il fut convenu que Mme D.P. expliqua-t-il. nous !. passerait au cours du lendemain.Ce n'est pas vrai. allait revenir dans la journée. bon politique. j'ai fait deux hypothèses. Moi. La jeune fille prétendait que son ex-patronne avait été. Le capitaine Rivier rendit alors un jugement de Salomon. révéla que Mme D. Je ferai ce qu'il faut. «Bon. Ne t'occupe plus de l'affaire. Elle comparut aussi. Et ce fut une belle prise de becs. il venait de se produire un coup de théâtre. Le pauvre Rivier. tout affable. ait eu tort de . ? Mais.Non. la maîtresse d'un Allemand. «Pourquoi. Elle dut avouer que Mme D. ils avaient disparu.. elle a été transférée à Drancy.» Mais je veux. dit Rivier. madame. sur-le-champ et de garder à sa place la dénonciatrice. Nous ne sommes pas des Allemands. et qu'elle avait renvoyée. tout ahuri.» Et. Encore avez-vous de la chance que je sois. Il décida de libérer Mme D. qui avait été une de ses employées. Qu'est-ce que tu veux dire ?» L'autre rattrapa. l'avait renvoyée pour vol. rentrer en leur possession. Mais il se peut aussi que Mme D. où je l'ai encore vue au début de novembre. un bon bougre. dit Rivier. c'est un Suisse. Mystérieusement. Nous ne sommes pas des voleurs !. au cours de l'après-midi. il se présenta une petite difficulté. je te dis qu'elle a bochi ! Tous les camarades du quartier disent qu'elle a bochi ! » Rivier n'y comprenait plus rien. pourquoi as-tu libéré la femme D.. pour une somme importante.

Il ne fallait pas lever ce lièvre. Elle avait été arrêtée le 26 août. Le plus beau génie comique que j'aie jamais vu.P.» La pauvre petite.P. Elle était accusée.T. Et je vous jure bien qu'elle n'avait pas la mine de quelqu'un qui pût y comprendre grand-chose ! Rivier essaya de l'instruire. si elle n'avait pas eu si peur. puisqu'elle convenait du principe. Mais. tourna court. d'être adhérente du P. C'est difficile. que feriez-vous ? Nous diriez-vous où il est ? Qu'est-ce qui serait le plus fort en vous. Et il triompha quand. très doux. que nous recherchons. à tout hasard. La nouvelle provoqua. qu'on n'avait pu retrouver.. moins d'ailleurs pour obtenir une réponse que pour s'entendre à nouveau poser une si noble question. La jeune fille. resta muette. lui faire admettre les conséquences. à la place de son frère. il poussa plus loin sa leçon.T. timide.. Là. ! Comment voulez-vous qu’on laisse en liberté quelqu'un qui va crier partout qu’on l'a volé chez les F. Il lui demanda si elle aimait sa Patrie. depuis peu.P. a été admise à l'infirmerie. Il exalta la Résistance. vous aimez votre Patrie. Il voulut. Et le bruit courut que l'accident avait quelque rapport avec l'arrestation. Elle murmura que ce n'était pas vrai. où il n'y avait pas de quoi fouetter un chat. sans paraître saisir tous ces mots. et qu'elle était enceinte. réfléchissez à ma question. chez les F..F.P. dans un souffle. de dix-huit à vingt ans. elle aussi. L'interrogatoire. tout d'un coup. et elle s'en défendit comme elle put. Mais elle avait peur. Evidemment. aux longs cheveux plats. Alors. il jubilait. et très effacée. maigre. dans ce cas. et clignant un oeil complice. Dans la nuit. d'être elle aussi du P. si actuellement vous saviez où est votre frère. . Prenez votre temps. Le capitaine Rivier fut pourtant très paternel. Elle pouvait à peine parler. Mais je me souviens que la seconde de ces deux jeunes filles. l'honneur. Elle se recroquevillait sur sa chaise. qu'elle n'avait jamais fait de politique. puisque son frère en était. lui parla de la Patrie. Ce capitaine avait du génie. Et.F. C'était une toute jeune fille. se plaignant de l'estomac et du ventre. C'était aussi une douce petite fille.. «Bon. Mme D. pâle. écrasée par ce problème.P. comme si elle avait eu très froid. qu'elle ne savait même pas ce que c'était. tourné vers moi. Il lui parla des crimes de la Milice et du P. déflorée. quelques jours après.F. C'est bien... tout échauffé. nous avons aussi assisté à l'interrogatoire d'une jeune fille d'une vingtaine d'années. qui était la soeur d'un militant du P. La petite écoutait.P. qui avait tout à apprendre de la politique. brune. Les bijoux étaient peut-être déjà «lavés» ou distribués à de petites amies.F. elle dit oui.L’AGE DE CAÏN 29 réclamer ses bijoux. douce. il fut découvert qu'elle avait été. avait été accusée. Et il en vint une autre. et qui aurait pu être jolie.. ? Jeunes filles. Mais le capitaine revint à la charge. dit-il. l'amour de la Patrie ou l'amour fraternel ? Voyons. abominablement. quelque agitation.. il eut ce mot énorme : «C'est cornélien !» J'en restais tout béant d'admiration. il renvoya la petite fille. Enfin le capitaine. très vite. Et Rivier m'avoua qu'il était excédé d'instruire des cas de si petite importance. Finalement.

Tu seras fusillé !» Mais il l'a fait revenir. Il est parti vers la grande porte. une demi-heure plus tard. le visage tendu par je ne sais quel serment de fer. Il est arrivé en chaussettes et en caleçon. je ne sais trop pourquoi. Et j'ai déjà indiqué que Rivier lui en voulait à mort.. Rivier ne voulut pas l'entendre. et tout un homme de haine. maintenant. Il a demandé à Demangeot s'il voulait écrire à sa femme. lui. arriver Canon. Il devait horriblement souffrir. qui l'interrogea à peine. «Tu sais. Ton compte est bon. Ils avaient peur de lui. se moquaient de lui. même pour Demangeot. bâti en hercule. Demangeot a écrit. Tu n'as pas d'excuse. il ne fut plus accommodant. Il est resté quelques jours encore à l'Institut. Enfin. Ils ont dit que c'était un dangereux. ce que tu as fait. qu'ils lui avaient jetée sur les épaules. Il a dû résister. avec ce qui lui restait de force. que c'était son associé. ni même bavard. quand il a des revolvers dans le dos. «Emmenez-le. devant lui. Ne mens pas.P. lui aussi. qu'un captif peut imaginer. que les F. parfois sans méchanceté. maintenant ? Et pour tous les autres. l'accusant d'être de la Gestapo. et que cet associé était un gredin qui l'avait dépouillé. Tu seras fusillé.. Mais Rivier ne s'en laissa pas conter. il le renvoya. C'était un homme.. Peut-être cette accusation . dit-il. les mâchoires serrées. toujours pleurant et reniflant. qui le brûle des yeux.. Tout juste un interrogatoire d'identité. Puis on l'a emmené. Les F. La première fois. Enfin toutes les pauvretés. Les larmes avaient dû le toucher. Au bout de deux minutes. et plus brefs. pour le calmer. dit-il. Cette fois. Canon. et ils l'ont tenu au bout de leurs mitraillettes. devant nous. Klein a répondu avec des mots comme des haches. Je ne sais pas ce qu'il avait fait. Il était accusé d'avoir dénoncé aux Allemands plusieurs personnes qui possédaient des armes. Et c'était un petit homme effondré.. les mâchoires toujours serrées.. ont condamnés sans les avoir entendus ? Car je n'ai entendu que l'accusation.» Canon essaya d'expliquer que ce n'était pas lui. Et c'est un des spectacles les plus terribles qu'il m'ait été donné de voir.. quand ils le rencontraient. vers son destin. Les autres interrogatoires auxquels j'ai assisté furent moins indulgents.. malgré les trois balles. Tu vas payer.P.T. avec le même verdict : «Tais-toi.» J'ai vu aussi interroger l'inspecteur Demangeot. Alors ils lui ont logé trois balles dans le corps. Tu les as livrés aux Allemands.L’AGE DE CAÏN 30 Les «durs». debout devant Rivier. tant c'est rare. Puis ils l'ont à peu près déshabillé. le torse nu. avant. lutter de tout son torse de statue. même pour Canon. et ils l'appelaient «le mort en sursis».T. peut-être pour être plus sûrs qu'il ne tenterait pas de fuir. à proprement parler. qui pleura et qui parla de ses enfants. Il lui a donné de quoi écrire. Et je salue toujours un homme. j'ai vu arriver Klein. Tu as dénoncé des patriotes. D'ailleurs. par exemple.. Il marchait très droit. Ils l'avaient arrêté chez lui. quel mépris pourrais-je avoir. ou de se battre encore. et tout juste caché par une capote militaire. Mais c'était un homme. J'ai vu. Mais c'était un grand gaillard. Puis il est parti. vraies ou fausses.

du dedans. Il y eut aussi. dans la salle.P.» Et. que les «durs» qui sont dans la salle.L’AGE DE CAÏN 31 était-elle fondée. Tout au milieu. C'est votre faute.T. Je sais son nom. Jeanne et moi. armés de grenades. au moindre geste suspect. les F. il m'exposa quelles mesures il avait prises.P. pour qu'elle n'eût pas si peur. à ce grand Klein sans un mot. d'espèce molle. Et je ne puis penser à eux tous. Et il y eut un interminable quart d'heure de silence lourd. un incident de folie et de violence. par bonheur. Il avait fait disposer à tous les coins de la salle des F.P. tout fier de ses qualités stratégiques. aux condamnés sans même un avocat.P. les miliciens. mais assez vil. Rivier rentra enfin. après tout. Il reste. très cordialement. les armes. jusqu'à la dactylographe. duquel tout un massacre aurait pu survenir. dans une immobilité et un silence désespérés . Tout le monde. que ce soient la captivité et la crainte qui l'aient. et il conversait avec le clerc de notaire et avec moi. je ne puis désormais penser à eux que comme à des martyrs. mué en ce dénonciateur furtif. dans le bureau. un doute. Il raconta que. d'autres prisonniers échangeaient des signes inquiétants. mitraillette au poing. avec quelques F. il me restera toujours. vers dix heures du soir. Il m'expliqua qu'en effet il se passait des choses suspectes. un fusil mitrailleur fut braqué sur la salle aux prisonniers. coupé par des vociférations qui nous revenaient. l'air féroce. Mais il n'y a pas eu de défense. entre deux interrogatoires. aux fusillés sans même un prêtre.T. comme s'ils avaient été innocents ? La fausse émeute. dont Jeanne fut épouvantée. vous les traitiez comme si vous aviez eu peur de leur défense. mais je ne le dirai pas. par la porte ouverte. pour un temps. plus tard. tout important et tout ému. que les prisonniers avaient passé une nuit de terreur. que sans doute une émeute se préparait. de tout et de rien. aient été prévenus que la 5e Colonne tentera un coup de main pour les délivrer. maintenant. que nous ne voyions pas. entra dans ce mystère. Je la tenais par les épaules. sans les juger. et qu'ils se préparent à nous attaquer aussi. Mais Bernard. Soudain un prisonnier se précipita vers le bureau. à vous. à deux battants. était absent.T. s'arma formidablement. On ne leur a même pas donné le temps d'une explication. J'ai appris. des grenades à long manche de bois que chacun se passa à la ceinture. Alors ce fut un beau branle-bas. et qu'il ne voulait ni s'en mêler ni en pâtir. Il ne vint que Thomas. aux poings. Rivier courut chez Bernard. Et la bande. Rivier se reposait. C'était un petit bourgeois. Mais ils feront bien de se tenir tranquilles. Et il leur avait donné l'ordre de tirer dans le tas. nous restâmes seuls. Car il se peut. court et rond.F. Puis la grande porte fut ouverte. comme des abois. C'est même probable. «Il se peut bien. les P. Des grenades furent distribuées. de renfort. avec la dactylographe et le clerc de notaire. qui prit un gros revolver dans un tiroir. Comment n'avezvous pas compris qu'en vous hâtant de les condamner et de les tuer. me dit-il. de mitraillettes ou de fusils-mitrailleurs.

de brusquer les choses. Il est vrai que j'ai vu pire. pour le cas où il manquerait d'hommes pour réprimer une tentative de révolte. pour sa pénitence. Le petit bourgeois avait eu peur de cette mimique incompréhensible. tant par les confidences du petit bourgeois que par le récit des témoins. Il décida de ne plus attendre. des signes inquiétants.. Mais il attendait mes documents. ce soir-là. Nous ne nous préoccupions plus que de nous-mêmes. dans la salle. Mais. les accusaient de préparer une révolte. maintenant encore.T. sur mon cas. dans la cave. en lui disant que. Vainement. Mais voilà des pages et des pages que j'écris sur notre séjour dans le bureau de Rivier. que du côté des autres. Un autre prisonnier demanda audience à Rivier. Vers dix heures... Et Dieu sait si Jeanne et moi nous les attendions aussi !. il était plutôt du côté des F.P. Il se vanta d'avoir appartenu à des groupes de choc. ne lui ont point rendu les cinq cent mille francs qu'ils lui avaient pris et qu'il pleurait encore à Drancy. là-bas. ils s'étaient creusé la tête pour comprendre pourquoi les F.. et d'où était venue cette idée qu'il se faisait. du 31 août. n'est-ce pas ?» Il n'était pas dégoûté.. Je m'accroche à ces heures de grâce. toute la salle aurait été nettoyée coups de grenades. palabra encore avec quelqu'un de la jeune bande qui nous avait arrêtés. On eût dit. Mais sans doute y eût-il. en effet. Il téléphona à nouveau chez ma concierge.... et toute l'histoire. noir sur blanc. tout un rapport. Puis. ou comme pour chasser des mouches. et qui était remonté si battu. je n'ai guère de souvenirs. si tuméfié. en souvenir. Ou plutôt l'angoisse nous prenait. enfin. Et il expliqua que. que les F. Peut-être m'étais-je déjà trop accoutumé au vaet-vient. qu'il faisait des signes. Et je suis donc sûr qu'il a. D'ailleurs. en des termes presque chaleureux. Mais j'espère bien. La porte s'ouvre. que Thomas et ses sbires avaient interrogé un peu durement. il dit : «Plutôt un bon point pour lui. tout compte fait. La cause innocente de tout de tumulte était un nouveau prisonnier. Pour un peu.T.L’AGE DE CAÏN 32 par lesquels chacun avait défendu sa vie. On dirait que j'ai peur de franchir la grande porte. quelque chose qui ne lui plût pas. vers onze heures. le capitaine Rivier me demanda de l'aider à rédiger. proposé notre libération. tourné vers le clerc de notaire.. et les yeux si meurtris que sans cesse il se passait les mains devant le visage. dans la conversation. Je n'ai pas osé dire son fait au petit bourgeois. à attendre. se passa bien. Au début de l'après-midi. Rivier le renvoya très gentiment. comme le 30 et le 31 août nous avions peur d'avoir à la franchir. dans ce récit.P. à tant attendre sans que rien se produisît. Enfin il proposa ses services. Rivier s'en émut à son tour. le capitaine Rivier. deux mois plus tard. pour les joindre son rapport. La matinée. ce qui s'était passé. le moment était venu.. dans je ne sais plus quel parti. comme pour s'assurer qu'il voyait encore. à peu près. et il envoya à mon . pourtant.P. en fait. De là sa visite à Rivier. Ce retard était inexplicable. Et il faut bien que j'y vienne. on ferait appel à lui.T. si besoin était. Je m'y complais. Je sais maintenant. jusqu'à ne plus saisir de détails. étrangement.

dit-il. m'a conté que. ce qui a donné à Rivier l'occasion de leur téléphoner. contre les nationaux-socialistes français. Quelques jours après. et ce que je devine. Je suis navré.P. apprenant que nous avions des chances d'être libérés. un F. peut-être. Je ne veux pas croire que Rivier nous ait dupés. une à une. Et la grande porte s'est ouverte devant nous. Jeanne leur demanda des nouvelles de Jacques. mon rapport et vos documents. Ils n'entendaient donc pas être si tôt interrompus. contre la «relève». morceau par morceau. . jour par jour. Le capitaine Bernard ne veut pas prendre de décision tout de suite. Ils revinrent au bout de deux heures. Ces jeunes libérateurs avaient en effet. par qui ils ont été sans doute avertis de la menace de nos libérations prématurées. dans les coulisses. Je suis certain que vous allez partir.» Nous nous sommes levés..T. Et il leur a fallu plusieurs semaines pour emporter. et presque honteux : «Je ne sais. j'ai vraiment été sûr que nous allions être libérés. dans l'après-midi de ce 31 août.P. le coeur battant. j'ai été un sot de soulever la question de mes documents.P.. sous les yeux de Rivier. encore ! Il y avait là de quoi vous faire envoyer à Dachau ou à Buchenwald. A huit heures.T. un air gêné qui aurait dû me faire réfléchir. qu'ils avaient protesté. Voilà du moins ce que j'ai su. Tout cela est très bon pour vous.. Rivier avait été très intéressé. Vous serez en retard pour le dîner.P. et qu'ils avaient tout arrêté. un peu raide que j'avais envoyée aux adhérents de mon syndicat et qui contenait des attaques. au capitaine Bernard.. Et sous votre signature. A vrai dire. avec ordre de rapporter eux-mêmes mes documents. Et je crus tout sauvé. je ne sais lequel.» Tirant sa montre. en répondant. en particulier. je lui fis lire les passages les plus importants. tout mon appartement. J'étalai mes pièces. J'ai ordre de vous faire entrer dans la salle. et ils répondirent qu'ils ne l'avaient pas vu.L’AGE DE CAÏN 33 domicile deux F. de l'Institut.. nous a fait signe. ils eurent.» Nous avons attendu. depuis la veille. il ajouta même : «Il est vrai que vous habitez loin. «Vous avez eu du culot. à peine voilées. Et.. jusqu'à huit heures. dit-il. car il n'y a plus de métro. d'écrire et de diffuser cela. entrepris de déménager. Cette entreprise était de longue haleine. ce qu'il y a. pendant un moment. Et nous vîmes partir ces deux messagers avec une espèce d'adoration. Rivier alla de nouveau voir Bernard. Il revint tout changé. le déserteur allemand.T. tout ce qui leur a plu. par le texte d'une circulaire. Cette histoire est vraisemblable. de leur envoyer deux F. les jeunes qui nous avaient arrêtés étaient venus à l'Institut.T. Mais ils apportaient mes documents. Je lui lus. Et moi. avec les autres. qu'il nous ait joué toute une comédie. Et je sais un peu ce qui s'était passé. Je porte le tout. Un F.

Sur la scène. servir au rangement des accessoires. Vous comprendrez que nous avons de la patience. que la place de deux étroits réduits. un grand tableau noir. Des fauteuils profonds. une longue table. munis de larges accoudoirs de bois plat. silencieux. que je sais maintenant par coeur et qui ont hanté. interminablement. à la façon d'un promontoire. Et. en lettres d'écolier appliqué. Je vous jure pourtant qu'il n'y avait pas de quoi rire. Car pour certains individus qui sont ici La mort seule les délivrera de leurs soucis. sous l'écran. comme elle avançait dans les jardins. aux temps studieux. énormes. des arbres en fruits qui penchaient la tête. Nous prenons place. s'étalaient ces vers. comme pour prendre des notes. on pouvait voir. nos jours et nos nuits : O vous tous qui êtes ici. Et. tenait presque toute la largeur de la salle et ne laissait. montaient jusqu'au plafond. Méditez bien les paroles que voici Vous êtes ici devant la justice des ouvriers Qui depuis longtemps sont vos prisonniers. et condamné. des maisons et. Même. Sous l'écran. pétrifié. derrière la grille des jardins. C'était là sans doute où. ouvrant face à face. en se levant sur la pointe des pieds. partant de hauteur d'homme. par les fenêtres. vaste. La salle était haute. on voyait. plus loin. comme vers nous. à repaître ses yeux de cette haine en . des arbres en feuilles. Dans cette salle plane le respect de nos morts Que vous avez assassinés toujours à tort. les étudiants en dentisterie assistaient à des projections relatives à leur art. sur ce tableau. au moindre souffle. avec son mouvement. agressifs. sans répit. l'avenue de Choisy. Faites un compte rendu de votre conscience. faisaient face à l'écran. avec des voitures. sagement rangés. éclairée à droite et à gauche par d'immenses fenêtres qui. à droite et à gauche. haute environ d'un mètre. dominateurs. et qui avaient dû. et quelques chaises. une petite scène. La grande porte ouvrait sur une salle de cinématographe. en d'autres temps.L’AGE DE CAÏN 34 CHAPITRE V LES TUEURS Cinéma. Car sur chaque fauteuil était assis un prisonnier. avec des hommes libres. Au fond.

et que ce serait trop cruel. que des nuques. devant nous. Même sur les strapontins il y avait du monde. où il fait plus sombre. de ne pas se retourner. Il fallait donner nos noms à cet aréopage. avec application. aux moments lourds. prendre Jeanne par la main. Prisonniers. était de ne pas parler. quand nous avons su parler comme il convenait. nous était conservée. comme à notre entrée. grenades. sans tourner la tête. sur deux chaises. Notre gardien nous poussa vers la scène. Maurice. nous n'apercevions. Nous avons eu occasion. Ce petit coin. Nous avons pu échanger des paroles. en entrant. dans notre coin. Toutes . qui répondait au nom de Maurice. et j'entendis la dactylographe expliquer que notre cas était «un peu spécial». d'un verbe véhément. fut secourable à souhait. Elle dit que son affaire. de le constater dans tous nos os. Un jour j'en ai fait la remarque à Jeanne. et même de ne pas pencher la tête en avant. mitraillettes. sous le prétexte «de ne pas placer les uns auprès des autres les prisonniers qui étaient impliqués dans une même affaire. Il émit la prétention de nous séparer. Aussi nous plaça-t-on à l'écart. côte à côte... peureusement. elle fut aidée par la dactylographe d'espèce molle. sans trop desserrer les lèvres. trop inhumain de m'arracher à ses soins. La première fois où les prisonniers ont pris. pour moi. et même de ne pas dormir. en mots d'enfant. l'assaillit aussitôt. dans les cinémas. Ce sont bien les coins semblables que les amoureux recherchent. à notre arrivée. sous les balcons. que nous allions sans doute être bientôt libérés et qu'il n'y avait pas d'inconvénient à nous laisser ensemble. sous un balcon qui courait d'un mur à l'autre. fusil-mitrailleur. au cours de longues journées. était de me soigner.. hors des heures désignées pour le sommeil. Le désagrément était que les chaises ne valaient pas les fauteuils. donc. donc. la serrer contre moi. avec tendresse. de se tenir droit. Et j'en fus tout réconforté. dans un coin. à notre tour.. était tout prédestiné. à un sergent massif.» Mais il avait compté sans ma femme qui. quelques têtes. ce fut quand je me retournai pour gagner ma place. que comme un archipel de nuques. puis il s'occupa de nous placer. comme nous allions l'apprendre.P. Il faut bien rire un peu. Par bonheur. d'ailleurs. après notre inscription. hors des heures désignées pour les repas. en particulier. Mais il n'y avait pas.T. réveillée. tout au fond de la salle. visage et vie.L’AGE DE CAÏN 35 vers boiteux. à voix basse. se retournèrent vers nous. Il y eut. Nous ne vîmes donc. avec tristesse. Mais l'avantage était que nous étions l'un près de l'autre. et même de ne pas mâcher. derrière la table sur laquelle ils avaient disposé tout un attirail de guerre : revolvers. Un peu de faveur. Et elle a ri. à elle. tout un conciliabule. et des nuques encore. Ce fut à la fois un désagrément et un avantage. qui nous avait suivis et qui. de ne pas manger. et. J'ai pu. tout au fond. deux fauteuils vides. Mais un autre inconvénient était que. que j'étais malade. La consigne. rougeaud et hilare. prit nos noms. où siégeaient trois ou quatre F. des deux sexes. face à la scène. Mais c'est à peine si.

Et toute cette troupe d'hommes en misère et presque en agonie était devenue miraculeusement perméable à une précieuse fraternité. et de ne plus être affamés à mort. et mêlé à eux. Et la guerre lui a été dure. Tous les différends. un geste timide de là main. malgré tout. qui résistait. quelques semaines auparavant. je l'avais un peu connu. Il nous fit un pauvre sourire. Je devinais. il ne pouvait plus y avoir d'ironie. Un prisonnier. nous aussi. ce qu'il avait pensé. à quelques mètres devant moi.P. du moins. il y eut moyen. osseux et . Je savais seulement que beaucoup devaient être du P. nous allions subir. Mais c'était qu'il n'y avait guère moyen de s'entraider. à Drancy.. qui n'a pu vivre qu'à force de soins. Il n'y avait plus. Mais. Je l'avais. Plus tard. détruisant une première fois sa maison. et tout dépouillé de ses anciennes pensées. de clairs souvenirs de mes prisons. car c'est un socialiste de l'équipe de Paul Faure. Et Jeanne me dit : «Regarde. de pieux mouvements d'humanité. Les bombardements l'ont poursuivi avec une étrange persévérance.. je pensais que.N. avec mes camarades des syndicats.. un autre homme qui souffrait. pour être caché par un dos. dans ces visages muets. rien que ces regards. m'ont consolé des geôliers. sommairement. à l'Institut. s'ils m'avaient connu. c'est L'Hévéder !» C'était L'Hévéder. Et c'est pourquoi j'ai gardé. Je ne vis. rien de plus inquiétant. rencontré dans les jardins du Louvre. et sur ce qu'ils savaient que. avec laquelle j'ai pris quelques contacts.P..F. Et il m'avait déjà paru bien amaigri. du R. ni de ressentiment dans ces malheureux. Quand. Comme nous venions de nous asseoir. Mais c'étaient de mauvaises pensées. hostilités dans la sécurité relative que nous avions retrouvée. et pourtant qui savent. en quelques semaines. d'ailleurs. au dernier rang des fauteuils. du premier coup d'oeil. Et c'était une étrange confrontation. Certes. dans une cave. la mort était trop près. sur le souci de son propre destin.. ils n'auraient pas manqué de rire au-dedans. le danger était trop grand. sur sa faim. que ces regards sans un sourire. à l'Institut. Louis L’Hévéder. Mais je le reconnus à peine. chacun était bien un peu fermé sur soi. un prisonnier qui se baissait. de beaux éclairs d'homme. Mais rien. pour un nouveau prisonnier. Il n'était plus que le simulacre décharné. sur ce qu'ils avaient subi. de son parti. et trop pareil. j'ai vu. après tout ce que j'avais fait pour les combattre. en effet. personne de connaissance. par hasard. Rien de plus déconcertant. et. bien vieilli. ou des Milices. pour les autres. je vis. et qui se tournait vers nous. et détruisant une seconde fois la maison où il s'était réfugié. de son rang. neuf comme j'étais. Les prisonniers. les tètes rasées. que tous avaient enfin de ne pas être abattus. il me fit peur.L’AGE DE CAÏN 36 les têtes nous fixaient. souvent. j'ai vu renaître des.. ce qu'il avait fait. dans notre coin. Mais. en me voyant arrêté comme eux. les têtes barbues. le député de Lorient. toutes les différences étaient comme effacés. C'est un tuberculeux. Personne ne demandait à personne d'où il venait. comme un rayon dans l'orage. je voyais qu'ils avaient tous quelque chose à dire. dans l'assurance. c'était seulement un autre homme.. Avant guerre.

tout bonnement. Il y avait. comme ils auraient fait autre chose.. ils plaisantaient. dans le commerce. Ses pauvres bras parfois qui tremblaient comme dans le vent. D'intrépides femmes. de fatigue. quand on l'écrit. C'était un de leurs supplices. les bras qui retombaient. Dis à ta femme qu'elle ne s'inquiète pas trop. parfois. cette toux bizarre qu'il toussait en tirant la langue.» Tenir. ils le plaisantaient. avant. sans remords d'aucune sorte. Ce doux L'Hévéder. que j'ai appris ce qui s'était passé avant notre arrivée. Maintenant ils n'ont plus le droit de fusiller. Sans juges.. qui. avec L'Hévéder. et qu'il lui fallait bien vite relever. J’eus donc l'occasion de converser. Par bonheur. ou trois. Ils avaient fait ça de L'Hévéder. sur des bouts de papier.. Sans manières. Mais il paraît qu'ils faisaient la chose avec simplicité. Sans avocats. Derrière le mur. Ils avaient tué. sur un jappement venu de la scène. aux coutumes du lieu. lui aussi. quand on la dit. Car c'était un assez bon gros. entre autres.. debout ! Mettez-vous face au mur..T. était bien naïf. Et j’y parvins... de partout. quand il toussait. qu'il me fit connaître. un journaliste. qu'ils le détestaient inexplicablement. de voisin à voisin. qui. comme ça. et qui avait réussi à prendre bien des notes. assez vite. maintenant.P. Ou bien. tout simplement.C. les bras levés. qui riaient elles aussi. La chose fait de l'effet. Sans enquêtes.. . Pourtant. qui le portait à serrer d'un peu trop près les prisonnières qui étaient jolies. car les F. Je ne m'en inquiétai pas. Sans hésitation.T.» Il réfléchit et il ajouta : «Il faut seulement tenir. comme s'il avait été pendu. dans un souffle : «Vous avez de la chance tous les deux. C'était l'allusion aux fusillades. L'Hévéder parvint à me parler un peu. en somme. ou avec son voisin. il était souvent possible de parler sans risque à voix basse. Aussitôt une voix commanda : «L'Hévéder. en adossant leur «bonhomme» au mur. Et voici ce qui s'était passé.. et laissaient les prisonniers sortir à deux. Tenir ? Je ne savais pas ce que cachait ce mot. de temps en temps. Il y avait comme une fièvre inépuisable et dangereuse dans l'éclat de ses yeux. il y avait le moyen de se rencontrer aux W. Ils riaient. Ils virent qu'il s'était retourné vers nous. Sans faire languir le client.. venaient voir ça. Un tout petit supplice. Nous nous en tirerons. François Janson... surtout.L’AGE DE CAÏN 37 barbu de lui même. C'est assez simple. Et il y avait les femmes F. . tout de même. Je brûlais d'en savoir plus. avant. Et c'est ainsi. Il profita de la relève de nos gardiens pour me glisser. comme nous dit L'Hévéder. Et cette toux.. surtout. peu à peu. Car je m'initiai... faisaient mal leur compte. qui chantaient même. tout naturellement. pendant trois quarts d'heure.. Il n'était redoutable que par son tempérament sanguin. les mains en l’air !» Et L'Hévéder est resté debout.. qui m'avait mis la puce à l'oreille. quelques moyens de communiquer entre prisonniers.. quand on adossait et quand on mitraillait le bonhomme. Et je compris. Par exemple.P.. quand le sergent Maurice était seul à commander dans la salle. parait-il. Ils tuaient tout tranquillement. bien vite.

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Et je te jure bien, lecteur, que je n'en rajoute pas. Je n'en ai pas envie. Crois-tu qu'un homme ait plaisir à savoir ça, à se ressouvenir de ça ?... Mais il en a été comme ça. Et me l'ont conté, les uns après les autres, tous les prisonniers qui avaient entendu les rires, les chants, et les balles, soudain, qui claquaient derrière le mur, devant eux. Car c'était à un mur de la salle, au mur du fond, au mur derrière le tableau noir que, le plus souvent, ils adossaient le bonhomme. Tous, dans la salle, entendaient tout. Et vous pensez comme toutes les oreilles étaient aux aguets, et tous les souffles retenus, quand il se passait ça, derrière le mur. Il n'y a pas chance que ces témoins aient été distraits, ni qu'ils aient dormi... D'ailleurs, je veux citer un autre témoin un F.T.P. Un jeune homme de vingt ans, sain, fort et beau, comme on est à cet âge. Il était habillé en marin, je ne sais pourquoi. Et il était des plus gentils, quand il montait la garde. Il nous laissait parler. Il parlait avec nous. Il m'a donné des mégots, quelquefois. Ma femme, donc, l'a questionné, un soir, sur les fusillades. Et il a-répondu qu'il n'en manquait pas une. «Moi, a-t-il dit, j'adore ça. Je suis toujours volontaire, pour fusiller. Et je tire à la tête, tout le temps. J'aime ça.» Alors ma femme lui a dit : «Mais vous me parlez gentiment, maintenant. S'il fallait me fusiller, tout à l'heure, est-ce que ça ne vous ferait rien ? Est-ce que vous le feriez ?» Et il a répondu : «Et comment ! Je serais encore volontaire. Que voulez-vous, j'aime ça !» Jeanne n'a plus voulu lui parler, ensuite. Elle avait tort. Moi, j'ai réfléchi que ces jeunes gens n'ont jamais fait d'autre travail, dans leur vie. A peine adolescents, ils ont appris à tuer, à tirer à l'homme, à tirer au ventre ou à la tête, selon leurs goûts, comme celui-là. Ils n'ont jamais fait que ça. Ils en ont pris l'habitude. On doit prendre l'habitude de tuer des hommes comme on prend l'habitude de tuer des cochons. La femme qui riait. L'Hévéder a vu comme ils s'y prenaient, un matin. Il avait été envoyé en corvée, de très bonne heure, dans les jardins, avec un autre prisonnier, nommé Guichet. Le matin était tiède et piquant. Un de ces matins d'août où le monde a le réveil d'un enfant. L'Hévêder et Guichet avaient reçu l'ordre de creuser chacun une fosse à une vingtaine de mètres du triste mur. Et Guichet avait peur. Il s'imaginait que c'était sa tombe qu'on lui faisait creuser là. Mais L'Hévéder, qui savait un peu les choses, le réconforta : «Non, dit-il, c'est pour vider les W.C. Mon vieux, c'est pour de la merde ! Ça nous portera bonheur...» Et les deux gaillards de creuser. Ils creusaient toujours quand les F.T.P. vinrent avec une femme qui riait. Tous m'ont parlé de cette femme à l’Institut, mais je ne sais pas bien encore qui elle était. Le bruit courait, parmi les prisonniers, que c'était la patronne d'un café situé près de la place d'Italie. A la Police Judiciaire, on m'a dit, au contraire, que c'était la femme d'un mécanicien-dentiste. Toujours est-il que son mari et elle avaient été arrêtés par les F.T.P., dès les premiers jours. Sur ce qu'on leur reprochait, je ne suis pas non plus très renseigné. Les uns disent qu'on les

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avait vus sur les toits, d'où étaient partis des coups de feu. D'autres prétendaient qu'on avait trouvé, dans leur cave, un poste émetteur de nature suspecte. Tout cela n'était pas bien clair, et aurait mérité d'être éclairci. Mais ce qui est sûr, c'est que les F.T.P. ont jeté le mari sous un tank, pour commencer. Puis ils ont amené la femme à l'Institut. Et ce fut un beau tapage. Cette femme était peut-être devenue folle, à voir ce que le tank laissait derrière lui. Il était des prisonniers qui pensaient, plutôt, qu'elle simulait la folie. En tout cas, c'était une drôle de gaillarde, forte en gueule, et sans un atome de peur. Pendant les quelques jours qu'elle a passés dans la salle, elle a été, pour les F.T.P., comme une épine dans la peau. Elle leur riait au nez. Elle les narguait, du matin au soir. Ou bien, tout à coup, elle se mettait à les traiter d'assassins, aussi fort qu'elle pouvait crier. Ils ont tout essayé, pour la faire taire. Ils l'ont chaque jour frappée à coups de matraque, jusqu'à l'assommer, devant tous les prisonniers. C'était devenu comme un spectacle de la maison. Mais ils ne parvenaient pas à éteindre ce rire, à éteindre cette voix. Alors ils l'ont adossée au mur, dans le matin tiède, devant L'Hévéder et Guichet qui creusaient chacun leur fosse, à vingt mètres de là. Il parait qu'elle riait encore, qu'elle les insultait encore, la garce... C'était un homme, que cette femme. A moins qu'elle ne fût folle, après tout... Ils lui ont lié les mains, derrière le dos. Puis ils lui ont bandé les yeux. Alors elle leur a tiré la langue pendant qu'ils visaient. Elle leur tirait encore la langue, quand la salve a éclaté. Et ils se sont enfin éteints, ce rire et cette voix... Mais le plus beau, je le sais maintenant, c'est que, quelques jours après, les F.T.P. ont dû coller une petite affiche sur la porte de la morte, pour expliquer qu'il y avait eu erreur, et pour s'en excuser. Tout cela avait été pour rien. Le tank. Les matraques. Le mur. C'est vraiment une histoire de fous... Le petit Godard. Mais L'Hévéder et Guichet n'étaient pas au bout de leurs émotions. Dix minutes après, les F.T.P. ont amené Godard. Godard, c'était le jeune homme qui s'était jeté du second étage, la veille, parce qu'on le torturait trop. Il n'était pas bâti à chaux et à sable, comme la patronne de café, ou la femme du mécanicien-dentiste, enfin cette espèce de démente dont je viens de parler. Il n'avait que vingt ans. Mais il avait appartenu à la L.V.F., le petit imbécile. Et les F.T.P. n'aimaient pas ça. Ils l'ont battu et torturé plusieurs fois, là-haut, au second étage, avec je ne sais quelle science chinoise. C'était trop pour ce petit Godard de vingt ans. A un moment, sans doute, il n'a pu endurer plus, de tout son corps d'enfant qui souffrait, qui saignait. Il a voulu échapper, n'importe comment. Il s'est jeté à travers la fenêtre, emportant au passage du bois, des vitres. Et ils l'ont ramassé en bas, les jambes brisées. Un d'eux l'a rapporté dans la salle, sur son épaule. Et les jambes de Godard lui pendaient dans le dos, comme des choses mortes. Ils l'ont jeté sur une paillasse, dans un coin. Il est resté là, toute la nuit. Et ce fut une drôle de nuit. Personne n'a pu dormir. Les prisonniers, jusqu'au matin, ont entendu le petit Godard, qui

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avait voulu fuir la torture, et qui n'avait pas réussi. Il a souffert toute la nuit d'autre torture, par ses jambes brisées. Il criait de douleur. Il appelait sa mère. Ou bien il râlait, longuement, comme s'il allait mourir. Nul ne l'a soigné, puisqu'il devait être fusillé au matin. C'eût été du temps perdu. Les F.T.P., parfois, en passant, le traitaient de salaud, et lui ordonnaient de se taire. Au matin donc, ils l'ont amené jusqu'au mur, sur un brancard. L'Hévéder et Guichet ont vu qu'ils essayaient, de le mettre debout, de le faire tenir, tant bien que mal, en l'appuyant au mur, pour le fusiller selon les règles. Mais le petit Godard s'est aussitôt effondré, sur ses jambes brisées. Alors ils l'ont remis sur le brancard, et ils l'ont tué dessus. C'est ainsi qu'il a fini de souffrir, le petit Godard… L'Hévéder et Guichet ont vu tout ça. Il y avait de quoi être malade. Mais j'ai idée que les prisonniers, en ce temps-là, devaient être comme repus d'horreur. Il doit y avoir un degré où l'épouvante plafonne, et ne peut plus monter plus haut. Ou l'habitude vient au secours, la précieuse habitude, qui toujours limite le malheur, qui toujours sauve un peu de l'homme, quand on le croirait tout entier éperdu. En tout cas, L'Hévéder avait gardé assez de lucidité pour bien voir les choses, quand il est revenu par là, une demi-heure après. Les deux morts avaient été couchés, côte à côte, sous une capote allemande, auprès d'un bouquet de fusains. Et L'Hévéder remarqua que déjà on leur avait retiré leurs chaussures... Erckel. Je connais une autre histoire de chaussures. Le héros, bien involontaire, était un nommé Erckel. Erckel avait été, aux jours de la Libération, officier chez les F.F.I. Il avait pris part à de nombreux combats, dans le sud de Paris. Il raconta même que l'acteur Aimos avait été tué à ses côtés, dans sa voiture, pendant la bataille. Mais les F.T.P. l'avaient arrêté le 24 août, à la porte de Vanves, l'accusant de jouer double jeu et de renseigner les Allemands. Et Erckel fut, à son arrivée, très remarqué, car c'était le plus élégant, le plus impeccable des officiers de la Libération. Mince, grand, avec une tète de hobereau prussien. Tout son uniforme flambait neuf : le casque, brillant de vernis noir, le baudrier et le ceinturon-revolver, d'un jaune éclatant, et jusqu'à la chemise d'un vert foncé, et la cravate du même ton, exquisément nouée. Mais rien ne valait les bottes. Car il avait des bottes noires qui étaient un spectacle. Et c'était vraiment une indécence, dans cette disette du cuir, que de porter de semblables bottes, hautes, larges et jetant des feux. Ces bottes étaient comme des témoins à charge contre lui. Et les F.T.P. ont donc emmené Erckel dans les jardins, le lendemain même de son arrivée. Il y a eu une salve. Ils ont raconté ensuite qu'ils avaient exposé le cadavre dans la rue de Vanves, avec, sur la poitrine, un écriteau portant ces mots : «Ainsi meurent les traîtres.» Mais celui-ci n'était tout au plus qu'un traître déchaussé. Car, deux jours après, un F.T.P. portait, à son tour, les bottes noires. Un F.T.P. connu sous le nom de Jean, et qu'entre nous nous nommions Jean-le-Bourreau. Il paraît que ce Jean est un instituteur. Et il

ce soir-là. Il n'était plus à l'Institut de mon temps. On me l'a décrit comme un homme d'une cinquantaine d'années. Mais il paraît que c'était un fin parleur. aux autres. dans leurs petites règles. comme un Demamgeot. «Tu as un moyen. il faut que je conte aussi l'histoire du cordonnier. les F. vers dix-sept heures. Une prisonnière. par-dessus la table. comme ça. a fait entrer et asseoir le cordonnier. calme. l'envie de lui serrer la main. plutôt malingre. de l'espèce qu'on voit dans les réunions publiques. lui du moins. connu sous le nom de Robert. Il a fait venir le cordonnier. Pourtant. Tu seras fusillé dans une heure.T. Mais ils se souvenaient bien. il a pris la feuille de papier. Car il est dans la nature des hommes.P.» Et il lui a donné une feuille de papier blanc. il en a fait une boulette. Puis il lui a . Et il les a mis dans sa poche comme une chose due..P. et il l'a jetée devant lui. il l'a giflé deux fois. de t'en tirer. d'un sourire qui donnait. Et c'est alors qu'il y a eu une scène qu'on n'invente. jamais fait de mal à personne. sur la justice et sur leur indignité. Il demandait à ses camarades si elles lui allaient bien. D'ailleurs. lui-même. n'ont pas cherché à en savoir plus. Le cordonnier. m'a-t-on dit. Le cordonnier a recommencé à rêvasser. qui était devant le cordonnier. Il a seulement répondu. une fois à droite. Ces bottes n'avaient pas la mine de bottes qui portent chance. tu étais du P. Il avait mal pensé.F. de continuer à être comme ils sont. vous êtes bien mon cordonnier ? » Et c'était bien le cordonnier de cette femme. une fois à gauche. d'emblée. autrement dit. jamais tué. Il a ensuite rêvé.L’AGE DE CAÏN 41 lorgnait les bottes.» Le cordonnier a été très bien. tout fier de lui. à l'époque. Mais je n'ai pas vérifié. C'est ton tour. Rivier n'est point revenu. sans trop se troubler.F. Ils l'ont amené à l'Institut. après ce règlement. quand Rivier fut parti. puisque j'en suis à des histoires bottes. dites donc. sur la scène. après avoir souri. qu'il n'avait. ni moins. Et. Elle lui a donc donné six francs. Alors Rivier lui a proposé un marché. pas. Tu connais le tarif. et un peu boiteux. Ni plus. tout habillé en kaki. dans leur petite honnêteté. au bout de l'heure. Il souriait seulement.. Il n'a pas pleuré. Il lui a dit : «Toi. Les F. de persévérer dans leurs petites habitudes. C'est de donner les noms et les adresses de dix de tes camarades. A dix heures. Le cordonnier n'a rien dit. a-t-il dit. rue de la Glacière. grand. un jour. Mais c’était un crime. un de leurs officiers. Il a été moins bavard. Mais. Il habitait. C'était un beau gars. Il faisait aux prisonniers de grands discours sur la Patrie. de haut en bas. ont laissé le cordonnier à ses rêvasseries. Et le cordonnier a reconnu que c'était bien la somme. Elle lui a rappelé qu'elle lui devait six francs. Les tiens en faisaient autant aux nôtres. s'est retournée. non plus. et elle lui a dit : « Mais. son nom. Un crime capital. Jusqu'à dix heures. tant qu'ils vivent. est venu s'asseoir derrière la grande table. Et c'était quelques heures avant le dernier bombardement de Paris par l'aviation allemande. comme s'ils l'avaient oublié. C'était un cordonnier politique. à sa place. Je ne sais pas. sans un mot.P. Le capitaine Rivier. je me serais méfié. Mais.T. Toujours est-il qu'il avait appartenu au P. zébré de galons d'or.P.

à ce qu'elle dit. puisque les dix n'avaient pas été donnés à temps. à rêver encore. car elle n'en manquait pas une. Des lettres qui. dans les reins. un stylomine et une autre feuille de papier blanc. a posé.V.P.T. sa force s’est retirée de lui. tout à coup sont tombées dans le quartier. Mais il n'a pas touché au stylomine. Mais il avait été de la L. qu'il n'avait pas combattu. Il était assez calme. encore. Le cordonnier a dû mourir tout seul.. Ou une tête de Christ. le. Les bombes. Salut à toi. Au bout de l'heure. Alors ils l'ont emmené.. sous un ciel d'apocalypse. d'après ceux qui l'ont vu. une tête de peintre. On le lui a permis. un jour. Mais il paraît que l'exécution a été ratée. Les F.L’AGE DE CAÏN 42 dit qu'il fallait maintenant les noms. pendant une heure. commandait le peloton. par terre. Il a dit qu'il ne voulait pas. Tout seul. Et il semble qu'enfin. une frêle petite femme d'une vingtaine d'années. sans avoir dit un nom. Ils n'ont même pas eu le temps d'achever le cordonnier.F. à ce moment du récit. qui expirerait à onze heures. mais vingt. Il s'était défendu en expliquant qu'il n’avait jamais rien fait d'autre. mais nul n'a pu me dire pourquoi ils l'ont fusillé comme un lâche. comme Murger décrit les peintres.P. Mais il n'était pas mort. Au bout de trois quarts d'heure. Elle a.T. avec une belle barbe blonde.P. Et sous la salve. Et. Et ils l'ont emmené au mur. Il y en a eu d'autres.. Enfin il a fixé un dernier délai. encore. auprès de cette feuille de papier.T. par exemple.» Et Gaby. plusieurs lettres. Et le cordonnier est revenu à sa place. Il a demandé d'écrire à sa famille. par-dessus le marché.. assez pauvrement vêtue d'une robe défraîchie. raconté la scène. à l'époque. malgré les femmes en épouvante. Une jeune fille des F. la maîtresse de Jean Hérold . ne laissaient aucune lettre sortir de l'Institut.. que de porter des plis. dont j'ai oublié ou dont je n'ai pas su l'histoire. Il avait. pendant que trois ou quatre d'entre eux. avant de mourir.T. l'accusaient d'avoir été.V..P.P. encore. qu'il n'était pas allé au Front de l'Est. Il a dit : «Que je souffre.F.d'un journaliste du « Cri du Peuple ». cordonnier ! Et d'autres encore. Il est resté là. Un F.F. vous pensez comme nous rigolions !» Ils ont donc rigolé. les F. de longues lettres.P. sur le bras du fauteuil. braquant des fusils-mitrailleurs. sans rien dire. Et il a écrit. dans les bottes d'Erckel. Seigneur ! Faites-moi mourir.. sans doute. à retourner des choses dans sa tète.épouse ou maîtresse . y assistait. cela suffisait. pendant ce temps-là. de dire : «Nous. pendant trois quarts d'heure. Et les F. avec sa barbe.T. aussitôt. quand il a été là. où dominait le rose. la feuille était blanche.... C'était un blond. massaient les prisonniers dans un coin de la salle. pour les faire tenir tranquilles. Et il a répondu que oui.V. Jean. connue sous le nom de Gaby. Mais ils ne l'ont pas fait longtemps. ne sont jamais parties. Il y a eu. Le cordonnier a dit alors une chose toute simple. à la L.T. se sont réfugiés dans les caves. Il y en a eu bien d'autres. Et le cordonnier n'a encore rien dit. car nous avons appris que les F. le planton de la L. lui ont demandé s'il avait fini. lui non plus. m'a-t-on dit. cordonnier est tombé. Il n'a pas fait long feu. et même dans les jardins. C'était la femme . Il y a eu.. Non plus dix.

à leur mine. en cherchant des coins tendres. comme Carthage. que l'Angleterre. pensez donc ! Ils l'ont d'abord gardée quelques jours à l'usine Hispano. souvent. Au début. Ils l'ont rattrapée dans l'escalier qui mène aux cuisines et ils l'ont abattue là. Mais sa maîtresse. bien d'autres. dans les premières semaines de la Libération. comme qui cherche une sortie. et des milliers. sous les buissons. Je sais. Le Jean Hérold. en lui disant que quelqu'un était là.. Il faut attendre qu'on connaisse tous les trous. serait détruite. à quelques pas d'une petite commune. encore. Elle leur a échappé. au chien de Paquis. Pour 89 départements. Je compte bien qu'en moyenne il y a eu trois cents exécutions sommaires par département.T. Ou dans l'eau. que ce n'était pas pour ça. la pauvre. C'était comme un peu de lui. C'était déjà ça. plus tard. Dans toute la France. Mais attrape. y en a eu des milliers. d'après ce qu'on m'a dit à la Police Judiciaire. et s'ils avaient attrapé ce chien. Il y en a eu qu'on retrouve dans la Seine.P. aux quatre vents. Mais.. Je ne sais pas. C'était de la propagande à la mode d'août 1944. pour le Midi ! Mettons donc trois cents. ou sur le seuil. la Marne. devant sa porte. comme on sait. Et je vous assure que je compte très bas... s'était enfui en Allemagne. Il faut attendre que les promeneurs aient fini de trouver des macchabées. Il y en a eu qu'on retrouve dans les caves. si vous voulez. Il y en a en qu'on retrouve dans les terrains vagues. ils sont venus la chercher. Totaux... Car il y en a eu. Ou cent. sans dire où. où L'Hévéder et Janson étaient déjà de la fête. avec une pierre au cou. je connais. Faisons un compte. pour que tout le quartier n'en ignorât rien. qu'on ait reconnu tout ça. tiraient dessus.L’AGE DE CAÏN 43 Paquis. et il continuait à étonner le monde en annonçant. où il parait qu'on en a enterré plus de cent. ils lui auraient fait son affaire. Et il faut attendre qu'on ait recensé. elle criait. sur quoi passer leur rancune. elle a couru en tous sens. copieusement. dans l'Institut. Les autres couraient après. qui était venu déposer pour elle. les canaux. au moins. tout un fossé joli. Et elle est sortie toute contente. cela .T. tous les charniers. Cinquante. Et c'était une petite femme qui voulait vivre. ils ont plutôt caché les cadavres. Paquis !. à coups de corde. Attrape. Dans un trou.. Aussi ne sait-on pas. dans les bois. tenaient sa maîtresse ou une femme qu'ils croyaient telle. les F. Mais les F. ramenaient le cadavre à domicile et ils l'étendaient sur le trottoir. Il y en a eu que les familles cherchent encore. Et vous pensez si je suis au dessous du compte. lui. Combien ? Je ne sais pas .P. combien il y en a eu. Et elle criait. qu'à l'Institut il y en a eu au moins cinquante. Le compte le plus bas. et ont vu le spectacle par le commencement. Il y en a eu qu'on retrouve partout. Mais elle a dû vite comprendre. Car il faut attendre que la Brigade Fluviale ait fini de draguer la Seine. Même dans le doux département où je suis né. Et il y en a eu d'autres. Je crois bien que si Paquis avait eu un chien. Il y en a eu qu'on retrouve dans la Marne. Un soir. Paquis ! Puis ils l'ont amenée à l'Institut. Ils l'ont battue. C'est du travail. Mais c'est vraiment un minimum.

révolution. C'est tant de haineuse hypocrisie qu'à peine veux-je y croire. car le ministère de l'intérieur. et de sûr… Mais je ne serais pas étonné s'il fallait le multiplier par deux. Que. Ces quarante mille . aient été des innocents.et je compte au plus bas . où le pourcentage a été en rapport avec la population. j'en suis bien sûr. quand nous lisions sur «L'Humanité». Et d'en réclamer d'autres. Alors. peut-être.L’AGE DE CAÏN 44 ferait donc vingt six mille sept cents cadavres. pour les grandes villes. Et il faut ajouter quelque chose.. trop bonnasse. de ce que l'étranger ignore les fusillés dans les coins. on ignore ces quarante mille.. de Menthon. «Des morts. d'autres morts.. ou à l'indignité nationale. Et de demander d'autres têtes. pour réclamer. s'il se plaint du peu. ça ne leur suffit pas. chaque jour. ça continue. du moins. En ce mois de mars 1945.. les condamnerait-on à cinq ans de prison. ou de pauvres bougres si petitement coupables qu'à peine. et comme si la Libération avait été trop indulgente.000 et 100. la moitié. il y a quelques jours . je crois. d'autres encore. . Et de s'étonner du peu. Car il y a des hommes qui profitent de ce que la censure interdit de parler des exécutions sommaires. donne des chiffres qui varient entre 80. pouvoir me dire qu'Albert Bayet est de bonne foi. Bayet. tout de même. Ils ne tiennent compte que des fusillés officiels. C'est à bégayer d'horreur. Et puisque. qu'ils disent. Aussi peut-on penser de quelle humeur nous étions. officiellement. sur ces quarante mille. Mille. qui ne tue pas ?» 2 Au moins par deux.Directeur du Cabinet du Préfet de Police. maintenant. il y a des hommes qui profitent de ce silence.ces quarante mille cadavres ne leur suffisent pas. aujourd'hui. sur «Le Populaire» ou sur «Le Franc-Tireur».. de cette ignorance. c'est qu'il ignore les autres. J'aimerais.ou était encore. Depuis. Il ne leur suffit pas que.. des articles contre la lenteur et la faiblesse de l'épuration ! C'est sur «Le Franc-Tireur» de M. par exemple. La police. Tout le monde le sait. Et le fils de M. à tue tête. Ce journal s'étonnait qu'à Paris on n'eût encore exécuté qu'un seul collaborateur. qui bourgeonne maintenant. que nous avons lu le plus beau. trop lente à tuer. il nous faut encore des morts. pour Bordeaux. et vite. c'est pire que tout. pour Paris. Bayet est . ou par trois…2 Les impudeurs. il y a encore des journalistes qui font semblant de ne pas savoir. en octobre ou novembre. pour Marseille. que des mille condamnés par les Cours de Justice dont M. les quarante mille. à Drancy. c'est pour rien ! Qu'est-ce que c'est que cette. pour Lyon. annonce que la liste a été augmentée d'une dizaine. et en chuchote. officieusement. après l'exécution de Georges Suarez.000 exécutions sommaires. Non. de Menthon. Je crois que quarante mille est un chiffre tout ce qu'il y a de modeste. d'autres tas de morts. le sait. ils font comme s'il n'y avait que les mille fusillés de M. Mais il le sait.

par exemple. Ceux d'Oradour. par ci. ..L’AGE DE CAÏN 45 Je vous dis que c'est pire que tout. comme s'il n'y avait pas eu les morts de torture. dans tous les coins. les morts dans l'ombre.. qui fusillaient les Français. Mais.. par milliers. on a déjà vu ça. par là. Il n'y a pas si longtemps. tout de même. qu'on n'a jamais vu ça. les morts sans communiqué. que ces hommes étaient des Allemands. qu'ils n'étaient pas bien méchants. Mais il y avait cette différence. ces hommes n'avouaient que cinquante ou cent fusillés. Où plutôt si. On a vu des hommes comme ça.. ils faisaient les étonnés. Ils faisaient eux aussi. pour un pardon. sur les journaux. au total. Et quand on plaidait auprès d'eux. ou ceux de Tulle ou ceux de Châteaubriant. Ils disaient qu'ils n'avaient pas beaucoup tué. les morts de faim. comme s'il n'y avait eu que les fusillés officiels.

dès qu'il respire. par exemple. Le voici qui tressaute quand je raconte tout ça. j'ai idée que chacun peut s'en guérir. des filles. elle ronge le repos des nuits. qui deviennent tout faibles. du dedans. Pourtant. Et les Allemands. Ou bien il leur fallait du vin. en soi. Il n'a pas fallu longtemps.P. On n'a pas encore découvert de sérum ni de pénicilline contre cette contagion.T. comme la grippe. contre eux. comme un ver coupé.. Enfin ils n'ont pas maltraité Jeanne. D'ailleurs. pourvu que je maîtrise les coups de mon sang. et qu'un amour résolu de ce qui est beau. d'un peuple à l'autre.L’AGE DE CAÏN 46 CHAPITRE VI TORTURES ET AUTRES BAGATELLES Le mal de haine. Il faut que je demeure en paix. Et je m'échauffe. Paix. Voilà la médecine. Pour un peu. et qu'une mémoire bien entraînée.. voici deux mille ans. ont pour la plupart attrapé cette maladie des Allemands.P. Un homme. à ne conserver que de belles images. accoutumance à ne pas se concentrer. Les F. le prend du coup. Car la haine fait vraiment mal. j'ai cette chance qu'ils ne m'ont rien fait qui se réveille et qui parle en moi. Il est revenu.. dans les camps de concentration.. sans repos. Je n'ai donc pas de peine à être un témoin assez froid. Les F.. Mais il ne faut pas. Mais je suis bien sûr qu'ils devaient souffrir. Certes. Et si vous m'en croyez.T. à renifler le ricanement de la Gestapo. Je ne veux. inventé une recette contre la haine.. paix !. Mais le mal devait être le plus fort. tout au dedans. comme une cicatrice. tout gris. C'est un mal qui remonte. à mon tour. avaient pris le mal de haine à humer l'odeur de la misère qui leur a été infligée après 1918. c'est un mal qui se prend facilement. en nous haïssant. s'il veut bien. L'histoire de L’Hévéder. Et je m'indigne. à ne pas se contracter. quand je conte ce qu'ils ont . Elle ronge la chair.. dans la terre aux Juifs. à ne pas se tordre. Il ne faut pas que j'attrape le mal de haine. comme un Bernard.. qu'une.. contre eux. avec des ongles. Ils ne m'ont pas torturé. le souffle d'un autre homme qui hait. je ruminerais des rancunes. d'autre vengeance que réfléchir à tout le mal qu'ils se sont fait. Et il n'y a que le thaumaturge à la croix et aux clous qui ait. Je ne me souviens même pas qu'ils m'aient insulté. mon coeur. d'un homme à l'autre. comme s'ils s'étaient eux-mêmes griffé le coeur et toutes les sources de joie. à ce que je crois. en général. elle ronge les pensées. elle ronge jusqu'à la pulpe des jours. de ce qui est haut. jusqu'à Caïn. en face de lui. Il n'y faut d'autre médecine qu'un peu de gymnastique interne. appliquez-la. ne le disaient pas. des rages. Ils ne savaient plus rire. ainsi...

T. l'histoire de l'Institut.. Il y a été gardé jusqu'au 11 septembre. L'Hévéder. ils sont venus l'arrêter. Mais je connais aussi quelques témoins de sang froid.T. fuyant devant les F.I. les armes aux poings. Mais il parait que deux F. Mais ils avaient entendu dire que les F. arrivèrent. L’Hévéder resta seul. Les Allemands déposèrent leurs armes. ou du russe. au lycée. exécutaient leurs prisonniers. assez pacifiquement.I. Ces Allemands avaient envie de se rendre. Thomas. en 1939 !» Au fond. Ce fut encore le hasard qui décida contre lui. s'il avait vie sauve.. ni torturé. Ce qui lui est arrivé est d'ailleurs digne d'être conté. en pleine guerre. des F. des purs. au lieu de l'anglais. Tout se passa bien. expliquant à l'un que l'autre voulait bien se rendre. Et L'Hévéder a d'abord passé quelques jours à l'usine Hispano. Car ni Bernard ni même Thomas n'ont osé.. lui reprocher d'avoir. puis il a été emmené à l'Institut. à la pensée qu'on allait peut-être se battre chez lui. avaient regardé d'un mauvais oeil ce Français qui savait l'allemand. tout de même. Et ils ont failli l'étrangler. Du coup. dans l'appartement de L'Hévéder. pour la troisième fois. Et. un jour. en tapant sur la table comme un forcené. au bout de la rue de la Croix-Nivert. par exemple. car il avait vie sauve. un jour. chez le concierge.. et il connaît l'aventure par le commencement. Dieu merci !. malgré ses poumons crevés. il joua comme le rôle d'une puissance neutre.P.L’AGE DE CAÏN 47 fait à d'autres. Il a. mais qu'il était douteux que la famille de Thomas eût de telles racines.F. Et Bernard..I. appris l'allemand. Et ils ont appris qui était L'Hévéder.F. Aussi hésitaient-ils entre le danger de se rendre et le danger de combattre.I. parfois. au début. Donc les deux F.P. et les F. prudemment. L'Hévéder. entre les deux parties en présence. a traité L'Hévéder de mauvais Français.T. Et vous pensez comme celui-ci eut peur. quand les F. entre ses meubles rescapés. car il avait été arrêté dès les premiers jours. et doux. Ils ne l'ont pourtant pas battu. Je ne connais ni l'un ni l'autre.I. où les F. le juif polonais. avec lesquels j'ai reconstitué toute. ou au café du coin. Un pacifiste. Au début de la Libération. ont dû demander quelques renseignements. c'était peut-être bien pour ça. Ils se sont contentés de l'envoyer de temps .F. éclairci bien des choses. n'a pu se tenir de crier : «Vous êtes un ignoble individu ! Vous avez voté la dissolution du Parti Communiste. que des Allemands. Il alla de l'un à l'autre. en 1939. Nous sommes désormais dans une époque où mieux vaut ne connaître ni l'allemand ni l'auvergnat. enfermaient parfois leurs prises. Un des «oui». et de bonne foi.F. est un esprit calme. Et L'Hévéder a répondu que sa famille était bretonne depuis des générations. pour moi. Mais ils haïssaient l'homme politique..F. le Parti Communiste faisait. patiemment. Il parvint donc à savoir de quoi il retournait. et tout saccager encore. feu des quatre pieds pour le pacte germano-soviétique. tout heureux. L'Hévéder a répondu que ce n'était pas sa faute si. et expliquant à l'autre qu'il pouvait se rendre. Mais il parle assez bien la langue de Goethe. Un munichois. Quelquesuns pénétrèrent. les emmenèrent. Car il a du souffle. il advint...P. se réfugièrent dans l'immeuble où habite L'Hévéder. comme feraient des greffiers. sans qu'on sache trop pourquoi.

qui crie comme quatre. la souffrance. avec un bout de crayon. Or il y était connu. s'excitant les uns les autres. pour un seul homme. il dira aux autres que ce n'étaient que des paroles. ont chacun un esprit. c'est la plus grande injustice qui soit. C’est un reporter. et qui. C'était beaucoup. dans «Aujourd'hui». il parle de l'Institut avec douceur. qui n'a pas de tête. à l'usine Hispano. D'ailleurs. Et. car il a l'âme sensible. de peur qu'on ne le vit.. ni de cœur. Mais il n'a pas été aussi privilégié que L'Hévéder. Et cette bête. c'est comme une bête. Janson. le nez au mur. ou du moins elle n'en a que pour s'entendre. Il leur faut de l'exceptionnel. de la miraculeuse insensibilité qui leur est venue. ses gribouillages. C'est un bon témoin. quand chacun. et qu'ils criaient à mort. que pour entendre le hurlement de délire qui monte de son entassement. il avait écrit. entre sa femme et ses enfants. Maintenant. à grands coups de gueule. s'être bousculées. un privilégié. à la mesure de la grande fièvre qui les tient. des Croix de Feu. Car une foule. d'ordinaire. lui aussi. Il criait à mort.. Et il a tout noté. tout à l'heure. La mort. Voilà le mécanisme. Voilà comment la 3 Il est mort en 1946. L'Hévéder a été.. et à mort. est chez soi. ce n'est point la somme des individus qui s'y coudoient. avec scrupule. qui se pressaient aux jeux du cirque. lui aussi. Même nos foules aiment le sang. ou que moi. qu'ils l'avaient amené. par tempérament. il était du quartier.. Voilà comment la foule tue. Il leur faut des spectacles. d'ailleurs. dès qu'on amenait quelqu'un. sans entendre. malgré sa tuberculose. ou qui se justifie. quand tout le monde crie à mort. Il avait été. pour des grâces. d'abord. en lorgnant partout. s'être entr'étouffées pour rien. pendant l'occupation. pour des pardons. c'est-à-dire que deux on trois cents badauds attendaient. Ajoutez qu'à l'usine sévissait la «justice du peuple». pour gagner sa vie. un temps.3 « La justice du peuple ». dans la cour. sans attendre. Aussi la foule condamne-t-elle toujours. La justice du peuple. fera au retour tuer par sa bonne le lapin de la gibelotte. tant elle crie. comme une grosse bête. Ou de le faire agoniser de faim. et il ne fait aucun doute pour les siens que cette captivité lui avait porté comme le coup de grâce. Somme toute. Elles ne veulent pas s'être déplacées. dans «Paris-Soir». personne ne se sent directement responsable. un coeur humains. à tout hasard. ne petit entendre quelqu'un qui la prie. Je ne sais pas comment ils ne l’ont pas tué. sur des papiers qu'il cachait dans ses chaussures. sait des choses. Et il ne pouvait se retenir de faire. Une foule. . Ce petit gros. et les bras en l'air. malgré tous les soins. Elle n'a pas d'oreilles pour entendre. au jour le jour. et ne peut verser le sang. Le pire fut.L’AGE DE CAÏN 48 en temps au piquet. mais il se dira. à grands gestes. avant 1934. il y a ceci d'enivrant que. par exemple. la mort. Et il en est de nos foules comme des foules romaines. ou que pour entendre le compère qui mène le bal. ou que ses voisins criaient plus fort. comme un chef d'orchestre qui conduirait un jazz nègre.

chaque matin. une course de fond. Imaginez un grand jeune homme sec. ou plutôt de ce que la justice du peuple est comme un enfant. et pour lesquels s'asseoir était tout un problème… Mais le pire était que la course sur place était. prisonniers qui allaient faire panser. Mais elle tombe. de vingt minutes à une demi-heure. du tohu-bohu. où ça tombait. Et il arrive très bien qu'elle tombe sur des justes. Et je répète que c'est miracle qu'il s'en soit tiré. reçues en course.L’AGE DE CAÏN 49 justice du peuple est la plus aveugle. ou même dans le ventre. il n'a pu échapper à tout. Et la baïonnette entrait. Et Jean excellait à commander cet exercice. sans répit. à son corps défendant. Je ne sais comment son métier d'instituteur l'avait prédisposé à ces fonctions. si le coureur ralentissait trop. était un personnage. aussi vite qu'il pouvait. de quelques centimètres. dans l'équipe le tourmenteur juré. activement. halé. Puis Jean donnait l'ordre de départ. Après quelques minutes de repos. Mais il s'en est tiré. à grands cris. commençait la course sur place. c'était une spécialité de la maison. entre les baïonnettes. Janson coureur à pied. à toute allure. Jean lui a d'abord imposé de marcher au pas de l'oie. pour ne pas se piquer aux baïonnettes. Pendant quatre jours. Il . à l'usine Hispano. Jean s'est occupé de lui. quand la jambe coupable revenait à terre. il faisait placer le patient selon les règles. bien haut. bientôt occupée d'un nouveau jeu. sans remords. à l'infirmerie. Mais il avait. sans repos. Et ce Jean. qui tenait la pointe d'une baïonnette à quelques centimètres des fesses du coureur.. ou dans les cuisses. et comme un marathon. A l'Institut. comme bien on pense. Elle tombe comme une pierre. ou sur les chevilles. C'est là le malheur. Sur les talons. En réalités Jean était. Une espèce de Don Quichotte au temps de jeunesse.. au grand nez. stupidement. la plus sourde. Entendez par là que le patient devait alors courir sur place. Certes. Jean le Bourreau. c'est-à-dire lever un genou. Et il fallait lever la jambe. à la triste figure.T. La justice du peuple. par derrière. parfois. un F. dans le temps. Et la séance durait. puis l'autre. la plus atrocement inhumaine.P. plus d'une heure. Mais il arrivait que les baïonnettes piquassent quand même. Janson recevait un grand coup de crosse sur les talons. Il a dû profiter du désordre. Pourtant. et sans reculer. Janson en a fait l'expérience. les plaies qu'ils avaient ainsi. faisait.T. Mais revenons à Janson. L'un. avec une autre baïonnette. Si le mouvement n'était pas exécuté avec assez de grâce. réclamait sa peau. et presque du génie.. avec assez d'ampleur. il arrive qu'elle tombe sur des coupables. de la compétence. Ça. dans ces fonctions. qui pareillement menaçait le ventre. Il y a de ces chances. par devant.P. Comme quand le peuple de Rome. Janson a couru. C'est un fait. Mais cette comparaison ne vaut que pour l'apparence. parfois. bientôt oublieuse. Car. bien tendue. Et l'autre. une dizaine de. lui enfonçait quelque peu sa baïonnette dans les fesses. et sans avancer. en général. Il fut plutôt mal accueilli. à l'usine. mourir les chrétiens. Pour commencer. Entre deux F. il y avait. ou avec un revolver.. Mais ce n'était qu'un hors-d'oeuvre. en général. du talent.

Une âme. à l'Institut.. Je laisse donc de côté le classique «passage à tabac». ou qui se laissèrent crouler. Ils avaient. comme je viens de dire. Il paraît que ce fut le plus dur. pratiquaient avec art. Finalement. le dernier jour. interminablement. Car.T. aussitôt. Et. le torse nu. et pour retenir le tout. dans les W. avec des recommencements. Car. Janson a eut de la chance d'être si bien entraîné. les relevaient à coups de crosse. que les F. il a saupoudré de sable le fond des souliers. Mais plus que je puis en redire. et plus. en le tirant par les cheveux. s'il n'y a pas un corps. revenu è des proportions humaines. ils lui disaient : «Assieds-toi» Et. Laforge. Car les F. qui habitait Cachan. qui remontait du fond. le matin du cinquième jour que c’était fini. ils venaient le chercher pour recommencer. et des extensions. Les F. aussi. comme celles-ci : «As-tu connu Déat ? Quand as-tu quitté les Croix de Feu ?» Il en a été ainsi pendant quatre jours. il y eut d'autres prisonniers qui tombèrent. et quand il est. ou des coups de poing qu'ils lui donnaient. Et. Le visage.P. sans doute. et Janson a dû se rechausser. D'autres que j'ai vues. devant ce Janson qui tenait toujours. les chevilles à la taille de ses cuisses. Il lui a dit.. du nom de Laforge. chaque matin.P. et des flexions. le 7 septembre. quand il a eu fini de virer du noir an violet. de désespoir. malgré tout. Car ils lui avaient savamment brûlé les pieds. et courir sur ce sable.L’AGE DE CAÏN 50 avait. c'étaient aussi des hommes. son quart-d'heure de culture physique. D'autres qu'on m'a contées.T. fait l'essai de plusieurs techniques. Il a tenu.. Un peu de pudeur humaine. Là nuit même. à coups de baïonnette. Mais. ils le harcelaient de questions. Et c'est ainsi. avec des pauses. C'était le visage d'un brave garçon. nous ne l'avons connu que quelques jours après. C'étaient des spectacles d'enfer. Ils avaient d'abord usé d'une lampe à acétylène. il allait. Ils ne lui ont épargné que les coups de baïonnette dans les fesses. du violet au jaune. A nous. El il y avait de quoi. que désormais il le laisserait tranquille. ensuite. pour tenir. Jean s'est lassé. pendant ces courses sur place. à emporter la figure. À l'Institut. retouchant. des dimensions d'une petite citrouille. pourtant. Il n'est pas tombé. que de ce qui fut caractéristique du milieu et de l'époque. Il a peut-être eu un peu honte. par exemple.C. ça paraissait drôle. comme des sculpteurs ivres. .. hagard. pour faire. comme à l'accoutumée. d'épuisement. Autres tortures. ce n'est pas suffisant face à la souffrance. C'étaient plutôt des gifles. Jean avait encore perfectionné sa méthode. Il a fait déchausser Janson.P. à coups de pied. puis d'une lampe à alcool. En tout cas. malgré la cinquantaine. le quatrième jour. Mais il avait raison.T. Janson a tenu. sur ses pieds. tout ahuri. Quand il était exténué. Il y a eu bien d'autres tortures. qu'il nous est arrivé. physiquement. les visages. Il faut avoir un corps. c'est un sportif. s'il ralentissait. à coups de poing. et tout. comme des tas. il lui a donné du tabac. ne l'ont pas ménagé. C'est vite parti comme une fumée. Je ne veux parler que de ce qui sortit de l'ordinaire. avant qu'il ait repris souffle.. un nouveau compagnon.

sauvé sa vie. dans cette posture déjà incommode. L'homme était horrible à voir. un soir qui compta double. où il ne boitillait plus qu'à peine. plus enragées encore que les mâles. Ils ont dû boire. Mais il avait. à voir ça. baissait les mains. c'était que ces morts. en compagnie des Américains. Et il a été libéré en novembre. de rancune contre les six Allemands. Alors. abondamment. qui a été torturé dans la salle. du visage. tenues par le bout de la tige. et ils leur permettaient de les fumer .P. bien entendu. de l'Institut était allé combattre dans la région du Bourget. Il y a des femmes qui se sont évanouies. C'était un malheur. pour dormir. ils tenaient à les venger sur la peau de quelques prisonniers français. je crois. un objet lourd.L’AGE DE CAÏN 51 quant à lui. ou sur les doigts de pied. reposaient sur un autre manche d'outil. lui aussi. Essayez un peu. La séance du 29 août. celui-là. ensuite. pendant les quelques jours où ils les ont gardés dans la salle. comme Godard. Ils l'ont fait mettre à genoux. Je l'ai retrouvé. jusqu'à épuisement. les pieds en l'air. de manière que les plantes fussent bien en l'air. tout à la fois. Une dizaine de femmes F. et pour fêter leur victoire. dans un état d'évidente ivresse.S. très prévenants pour eux. lui aussi. Toujours est-il que bientôt ils envahirent la salle. Ils ont même été très doux. Il avait vingt ans. pour les prisonniers. contre lui. Ils l'ont fait courir sur place. instinctivement. les mains en l'air. comme une mitraillette vide. et six prisonniers allemands. d'un ton à faire trembler. Vous verrez si c'est facile. Mais il n'était pas au bout de ses peines. contre un noyau de résistance allemande. Car on n'avait. de virulente ivresse. Ils les nourrissaient mieux que nous. Le soir. à entendre ça. quand il baissait les bras. sur un manche de pioche. Ils leur donnaient des matelas. Quand il faiblissait. Ils le dirent bien haut. les suivaient. l’agenouillé eut à tenir.T. Et ce qu'il y avait de curieux. La bataille fut assez dure. perdait l'équilibre et. déchaussés. titubait. ils le frappaient sur la plante des pieds.. en effet.P.. Naturellement. ils ramenaient trois des leurs morts. tombés sous les coups des Allemands. Mais il y a eu d'autres raffinements que la lampe à acétylène ou à alcool. Ou bien ils lui ordonnaient de se tenir sur les genoux. des supplices inédits. Et. quand les combattants revinrent. Le sang coula bientôt du crâne. pour s'empêcher de tomber..T. Ils n'avaient point. Car ces vainqueurs venaient avec l'intention de venger leurs morts. plus tard à Drancy. Mais la séance du 29 août a été encore plus mémorable. pour se rafraîchir. ils le frappaient avec ses bottes. Et voici l'histoire du Waffen S. Pourtant il a. avec des matraques. le Waffen S. que le fait qu'il était cousin de Bucard. Et ils ont trouvé.. devant tous les prisonniers. Et ce fut. depuis de drôles de plantes de pieds. un détachement des F. n'avait pas découvert grande différence. à bout de bras. pour se consoler.S. et portaient sur le cou de pied. Dans la journée. avec nous. Ils leur offraient des cigarettes. plutôt qu'un crime. Les pieds. tout assommé déjà à coups de poing. en équilibre. et il est arrivé tout tuméfié. mais de violente.

au retour du combat. ils commencèrent. Car les glorieux vainqueurs. qui ne les intéressaient guère. toute la nuit. l'autorité de Bernard fut en péril. confiée pendant toute la nuit. il survint une alerte. et très désireuses de voir la fin.P. c'est que les F. eux. Ces Allemands ont donc vécu avec nous. Bernard fit enfin connaître sa réponse. d'indignations. par une torturée. à toute allure. et il fallut que les Américains vinssent les prendre pour les avoir. Par Mme Albertini.T. je crois. à eux seuls.. comme ils disaient. Un volontaire de la L. dans la salle.P. dans les vignes du Seigneur. et les communistes ont hurlé jusqu'au ciel quand une Cour de Justice. de coups de pied. Ils envoyèrent une délégation au capitaine Bernard. Bernard profita de l'occasion pour faire d'une pierre deux coups. qui n'avions pas le droit de fumer. Pour une fois. étaient chargés de garder la salle. Ils le frappaient à qui mieux mieux. Chaque prisonnier. un spectacle de choix. tout émoustillées par le début du spectacle. pour en faire. Car le désordre fut tout de suite au comble. Mais ceux-ci ne voulurent rien entendre. Dans un autre coin. et de leur enseigner le communisme. avec des fusils-mitrailleurs. Les F. le second Polonais. Et. Les fusils-mitrailleurs ne furent pas braqués seulement sur les prisonniers.. essayèrent de calmer leurs camarades en ribote. deux F. comme un écureuil en cage. Ils le furent aussi. Pourtant. et il leur donnait l'ordre de regagner leur chambrée immédiatement.. et il eut à courir sur place.N. Ils ont longtemps refusé de s'en dessaisir. En tout cas. et je ne sais pas si ce qu'ils ont vu les a édifiés. qui enfin quittèrent les lieux. Il refusait de confier aux vainqueurs la garde de la salle. à venger leurs morts. ne l'a condamné qu'à cinq ans de travaux forcés. du nom de Robert. qui était arrivé dans l'après-midi.P. Mais il faut que je finisse. un autre groupe de F. aussitôt. des tout jeunes. avait reçu la mission d'endoctriner ces Allemands.C. voulaient continuer la fêté. pour exiger que la garde des prisonniers. que des prisonniers. que des «salauds» de prisonniers pussent. Le bruit courut même qu'un membre du Tribunal à six têtes. vivait une épouvante. Par bonheur. et qui n'étaient point. conformément aux usages. dès le soir de ce 29 août. attendant son tour. ils ont eu. ils . Et. leur fût. du coup. en attendant réponse. Il fut roué de coups de poing.T.P.F. pour une bonne moitié. Ce qui est sûr. pour tenir les prisonniers en respect. et ils affirmaient qu'ils ne tolèreraient pas. entreprenaient d'interroger «à la dure» un ingénieur de la S. à leur retour en Allemagne. devant nous. tenaient beaucoup à ces six-là.T. passa. maintenant.L’AGE DE CAÏN 52 dans la salle. Le nom est connu. sans trop écouter ses réponses. Albertini était le premier lieutenant de Marcel Déat. selon les règles.T. Mais. des propagandistes. qui. ce jour-là. pour commencer. tout échauffés. pendant plus d'une semaine. accourut. être tout tranquilles «à se moquer d'eux.» Les femmes faisaient chorus. sans doute mal stylée. Il y eut alors toute une rumeur de protestations. Le martyre de Mme Albertini. par un autre bonheur. de dix-huit à vingt ans.V..F. sur les glorieux vainqueurs. un mauvais quart d'heure.

en les appliquant solidement sur le siège. Et c'était. c'était qu'ils avaient aussi amené le fils de Mme Albertini. Des tortures savantes. Qui donc n'aurait pas pitié. Et c'est au siège du Parti Communiste.. de l'autre côté de la chaise.L’AGE DE CAÏN 53 auraient dû se souvenir que la famille avait déjà beaucoup payé. Il est vrai que l'immeuble avait été.P. Ils l'ont courbée sur le dossier d'une chaise. qu'ils avaient amené du dehors.T. certaines tortures. comme elle n'avait peut-être rien à dire.. Et quelqu'un .P. Mais cet immeuble n'avait pas changé de manières. Mais je crois qu'elle n'en savait rien. permis de revoir son enfant. Et. un monde de souffrance dans la chair et dans l'âme. Au siège d'un parti dont le journal a pris pour titre ce mot immense : «L'Humanité». enfin. maintenaient les pieds. avec un pur sourire. En tout cas. comme elle ne disait rien. Parfois l'ardillon de la boucle entrait tout droit dans les chairs.je crois que. comme vous pensez bien. elle n'a rien dit. Ou bien elle a fait comme si elle n'en savait rien. comme pour mieux voir. . en particulier dans les sous-sols. pour la première fois.a pris un ceinturon. je l'ai vue. Et. un matin. ils l'ont torturée pendant toute une journée. pour corser le menu. Elle criait donc. Elle l'entendait pleurer. cette frêle femme n'avait pas assez de force pour résister longtemps. sur les reins nus de Mme Albertini. un de ces gros ceinturons militaires. du moins pendant un temps. du courant électrique. et la ranimaient. Ils lui demandaient l'adresse. C'est ce ceinturon. occupé par les Milices de Darnand. des tortures modernes. une femme de doux courage qui portait. Ils l'ont mise à moitié nue... D'autres. dans la rue de Châteaudun. Evidemment.. Elle s'est évanouie. mais qu'il ne mangerait pas. dans le vestibule. Elle tenait ce petit être à bout de bras. sans une plainte. devant ce miracle de faiblesse et de force que font une mère et son enfant ? Ils n'avaient pas eu pitié. dans la personne de Mme Albertini. Alors ils la ranimaient. avec usage du chauffage. Deux F. toute habillée en noir. Mais le pire. ils appliquaient sur les plaies le bout enflammé de leurs cigarettes ou de leurs cigares. Ils ont recommencé plusieurs fois. pendant des temps qui étaient ou qui ont paru des heures. Il n'est pas vrai qu'il y ait des héros qui supportent. en changeant de mains. mais elle ne disait pas ce qu'ils voulaient qu'elle dise. de toute sa longueur. à chaque fois jusqu'à ce qu'elle s'évanouît encore. Et la scène fut digne de la Milice et de la Gestapo.T. Ils lui ont dit que l'enfant avait faim. Et il pleurait parce qu'il entendait les coups et les cris. Car. La peau éclatait. pour recommencer. le sang coulait. ce fut une femme . un petit garçon de dix-huit mois. sa peine et sa joie. à toute volée. Et. ce visage et ce rire qui étaient sa chose. Alors ils l'ont menacée dans son fils. de ses yeux. qu'ils avaient torturé Mme Albertini. au cours de la journée. avant la Libération. lui ont. Quand j'étais encore dans le bureau de Rivier.. Car elle criait.. Ils avaient amené là Mme Albertini pour qu'elle avouât où se cachait son mari. dans une salle à côté. les mains en avant. comme elle ne disait rien. Et il s'y était fait des horreurs. qui est tombé et retombé sur le dos. tenaient ces mains. il ne l'est pas plus que les autres hommes. qui ont une lourde boucle en métal. si l'homme est plus méchant que tous les animaux. ils recommençaient.. quand les F.

Car. Ils l'ont mis à l'Assistance Publique.L’AGE DE CAÏN 54 qu'il mourrait de faim. d'autres . Pillages. ainsi.. que son fils venait de mourir. Et il arrive que ça en meure. trois semaines après. qu'elle donnât une adresse. Puis ils l'ont conduite à l'Institut. pendant deux ou trois jours. Pillant les vivants. le vol en grand. Je n'ose pas me demander comment cet enfant est mort. quand ils le lui ont amené à l'Institut. Ils ne se sont arrêtés de frapper que quand ils ont vu qu'elle était à bout. sur un matelas. a sauvé son mari.. le vol était l'un des trois arts que cultivaient les F.. Et c'était de ne pas le voir qu'elle souffrait le plus. quelques jours plus tard. un enfant.. Mais assez de ces abominations. les livres. dans les premiers mois de 1945. à la cour de Justice. les bijoux. Et ils l'ont laissée. Dans l'appartement de Mme Albertini. La bourse ou la vie.. Le vol en gros. ils ont dû faire de bonnes affaires. qu'ils avaient pillé sa villa. et à moitié agonisante. Terminons ce chapitre sur une note plus gaie. Guichet contait. chez moi.T. Aussi fut-ce un temps de cocagne. les gendarmes et la loi. Il paraît que ces moeurs sont tout à fait comme il faut. bien qu'elle n'eût commis d'autre crime que d'être la femme d'Albertini. ce fut le récit de ce martyre. Un fils de criminel. une femme qui se tenait à la maison et qui ne s'occupait que de son fils. à l'Assistance Publique. sans soins. comme une nuée de sauterelles sur le pays. Ils étaient. Elle a appris. Tout ça a duré un jour. de fond en comble. Ils avaient. qu'ils ne pouvaient continuer sans la tuer.P. dans des camions.P. et suppuraient encore. lui aussi. Car elle n'a été libérée qu'après le jugement de son mari. Il n'y avait plus de gendarmes.. le 30 août quand quelques-uns proposaient de mettre Jacques. Dépouillant les morts. et le jury lui-même. lui aussi. à l'Assistance. Je me souviens seulement de ce que les F. pendant des semaines. tout honteux. Le soir. n'a pas osé condamner Albertini à plus de cinq ans.. de ne pas savoir comment il se portait. les meubles. Et ils ont obtenu. Par les histoires de pillage. en particulier. Mais à quoi bon donner d'autres noms. sans qu'aucune police y trouvât à redire. Mais la pauvre femme n'a pas eu une bien longue joie. disaient. il faut que ça souffre. Quand Mme Albertini est rentrée. ça souffre. La bourse et la vie. ensemble. qui viennent ici à leur place.T. si elle ne disait rien. emporté les livres. les vêtements. Ils ont été.. Tout leur était bon : l'argent. pour une bonne part. au vu et au su de tout le quartier. Mais elle n'a donné qu'une adresse où elle savait que son mari ne pouvait pas se trouver. On l'a gardée cinq ou six mois dans un camp de concentration. Mais des avocats m'ont conté que ce qui. Mais ils n'ont pas voulu lui rendre son fils. A l'Institut. L'assistance faisait des exclamations d'horreur. Je crois qu'elle ne l'a revu qu'une fois. les meubles et tout. la vaisselle. au temps de révolution. à l'Assistance Publique. elle n'a retrouvé que les murs. le dos n'était qu'un champ de plaies hideuses. De plaies dont certaines n'étaient pas encore cicatrisées.» Oui. Ce fut comme un coup de théâtre. avec les fusillades. Et ils disaient : «Il souffrira. ils ont tout déménagé. avec les tortures.

deux jupes. dix cuillers à café. Dans la salle à manger. bien en vue. de même que des lettres. car ils allaient emporter aussi les meubles. Mais voici. un caoutchouc. un moulin à café. à la fin d'octobre. pour y chercher des documents à charge contre moi. Ils ne se sont arrêtés que lorsque Jeanne est rentrée. Une vraie police aurait d'abord saisi tout cela. Ils n’ont.. une garniture de bureau et deux cents livres reliés. ils ont pris : un manteau. quatre paires de chaussures. deux cache-cols. un appareil photographique. notre linge. trois combinaisons. Il était temps. la mienne. des dossiers syndicaux et politiques. un poudrier et un collier de perles. chassé Jacques de la maison. trois broches. c'est qu'ils ont trouvé. Puis ils avaient pris les clefs. et qui disaient : «Ça. douze verres à ventouses. trente-six torchons. plus réalistes. Nos vêtements. c'est-à-dire sur une ménagère de vingt-six pièce. une pendulette. Des miens.S. dix chemises. et jusqu'à un commandant. des journaux où j'ai publié quelques articles. neuf nappes. cinq couvertures de laine. Et ils y revenaient. vingt serviettes de toilette. un réveille-matin. que ma femme avait reçu de sa famille. pour les amateurs de détails. Et toutes nos histoires se ressemblent.P. L'appartement était donc tout à eux. qui traînaient dans un tiroir. du 30 août à la fin d'octobre. une redingote. vingt-quatre essuie-mains. mis la main sur l'argenterie. trois robes.. plus tard. épargné que le vestiaire de Jacques. Mais ils avaient très bien confisqué : dix-sept draps. Et ils avaient fait le vide dans mon bureau. qui ont dû servir de contenants. deux pull-over. pour mémoire : un appareil de T. en particulier. par un bracelet. douze fourchettes à escargots. De ceux de Jeanne. sur vingt-quatre cuillers à café en vermeil et sur six cuillers à dessert en argent que ma femme tenait de sa famille. pourtant. trois pendentifs.T. deux fers à repasser électriques. tous les deux ou trois jours. Ils avaient. les ont tentés. une veste de fourrure. trois bagues et un collier.. en argent massif. Il en était qui passaient devant ma concierge. un dessus de lit. six chemisettes. un réchaud électrique. pour choisir. pendant l'occupation. en brandissant les robes de ma femme. qui n'étaient que de la pacotille. un pull-over. Et on aura une idée de l’éclectisme avec lequel les F. très complète. douze fourchettes et couteaux à fruits. ils ont pris : deux pardessus. Mais ils ont dû être déçus. deux stylographes. vingt-quatre assiettes. une épingle de cravate. De vieux bijoux de famille ne leur avaient pas non plus échappé. comme j'ai dit. Mais ce qui est le plus remarquable. se sera pour les copines !» On a vu des officiers. six paires de chaussettes. ils avaient. en tout premier lieu. deux paires de gants. Car ils ont pris leur temps. des notes. Plus une dizaine de billets de cent francs.F. Ils avaient des préoccupations plus pratiques. cinq costumes. ce qu'ils ont pris. deux tailleurs. surtout une chaîne. enfin toute une lingerie. sur les protestations de ma concierge. Citons encore. Mais ils n'ont point touché cela. trente-six mouchoirs. trois pyjamas.. qui venaient fureter. dix-huit cuillers et fourchettes. qui étaient en or. quatre-vingt-quatre serviettes de table. et trois valises et une malle. un couvre-pieds. . plus ou moins. au total.. deux blouses. un sac à main.L’AGE DE CAÏN 55 exemples ? Chacun de nous avait été volé. emportant : une machine à écrire.4 4 Voici. un service de lingerie à thé. pour fouiller. Et sans doute ne cherchaient-ils pas de quoi me condamner ou m’absoudre. faisaient leurs petites réquisitions. six paires de bas. Et voici l'énumération de ce qui a été volé dans mon appartement. un caoutchouc. A quoi ils avaient ajouté douze couteaux. auquel il ne manquait qu'une paire de bottes et une paire de chaussures. pour prendre ce qui leur plaisait.

des nouveaux riches tout semblables à ceux que nous avons connus. «Ils me tueront. Je n'ai connu que quelques imprudents.. un beau jour. ou de caisse commune. c'était déjà du neuf. les mercantis qui trafiquaient avec les Allemands. en lune de miel depuis un mois. Et. disait-il. Ce qui est sûr. mais strict. je ne l'ai connu que dans sa décadence. et paradant en maître dans un uniforme tout neuf. Ce sous-lieutenant appartenait au groupe des F. ramassés dans toute la France. ils s'imaginaient tout permis. maintenant les nouveaux riches de la Libération.L’AGE DE CAÏN 56 Ce qui me parait plus intéressant à dire. Et n'ayez crainte. qu'il fallait aussi faire une part pour le Parti. avec nous. du moment que leur innocence était reconnue. en retournant le tout dans ma tête. Il avait «réquisitionné» cinq cent mille francs dans une banque. C'étaient de braves gens qui croyaient encore à la justice. entre juin 1940 et août 1944. de 1914 à 1918. dans les débuts. c'est-à-dire les rapaces du marché noir. je m'en tiens à ce que j'ai vu. Ils ne me pardonneront jamais ça. Mais il y a aussi. Personne n'ose se plaindre d'elle. et à ce que j'ai compris. de gardien gradé. mince. C'est tout simple. Moi. on-dit. jeune. c'est qu'ils ont pillé. Moi. Et. Et il était dans la salle. parmi les fournisseurs. Certains prisonniers l'avaient connu au temps de sa grandeur. il avait été. tout allait bien. et d'après lequel le Parti n'aurait été hostile à l'estampillage des billets que parce qu'il lui était difficile de justifier la possession de sept milliards en billets.» De quoi je conclus qu'il fallait partager. dans la hiérarchie sociale. Comme cet autre. Le pauvre Marin ne se faisait guère d'illusions.P. les munitionnaires. il était né.. Et j'en ai pour preuve l'aventure du sous-lieutenant Marin. Il nous a conté ses malheurs. efféminé. qui avait ses quartiers à l'Institut. Ceux-là. D'aucuns m'ont dit. Ici. depuis. Car. ni même parler d'elle. et comment la répartition. jusque là. sur un fauteuil. grand bien leur fasse ! Mais. Et les autres l'ont su. Ils . un peu partout. mué en simple prisonnier. s'il s'en était tenu là.T. et emprisonné avec nous. sont venus au monde les nouveaux riches de l'occupation. tout raide. ma foi. Or j'ai cru comprendre que les produits des pillages devaient obligatoirement être versés à une espèce de masse. au camp de Drancy. La répartition était faite selon les règles d'un communisme assez sommaire. je viens à penser qu'il y a maintenant une catégorie de plus. Il aurait été félicité. Entre septembre 1939 et juin 1940. Puis. C'est la dernière-née de la guerre. quand j'y réfléchis. quand on les libérait. pour son ménage. Mais ce Marin était un jeune marié. il a mis deux cent cinquante mille francs dans sa poche. au temps de la Libération. ailleurs. Autrement dit. Ils l'ont arrêté tout de suite. L'amour l'a perdu. ou entendu de bons témoins. Cette troisième catégorie a je ne sais quel paratonnerre contre les foudres. c'est comment étaient organisés les vols. Personne ne pense à lui faire rendre gorge. Et. Et la guerre avait déjà enfanté deux sortes de nouveaux riches. Les nouveaux riches. qui court les rues. les accapareurs de biens. Mais ce ne sont que des on-dit.

P. entre 1934 et 1938.. modestes. encore. ne portez pas plainte. bien vite. pour deux ou trois mois. dans ce pillage. P. de promouvoir une grande foi humaine. en tout cas.. honnêtes. J'appelle révolution un grand mouvement dans l'espèce. en partance pour la liberté. Quand un heureux faisait ses paquets. dans ce dire. un peu de vrai. depuis qu'ils ont un magot. conquis au bout de la mitraillette. les manières de bandits de grand chemin. qui exalte les individus.» Moi. parmi les ouvriers. T. à l'argent facile. ceux qui ont arrêté et pillé mes compagnons de l'Institut. dans les F. Et j'en ai quelque regret. J'ai du regret en constatant combien le présent est autre. en gros. quand j'ai été libéré. capables d'épouser.» Ça. à mon tour. Et nous aurons de la chance s'il n'en est pas trop qui ont pris... Car on s'habitue à voler. deux fois sur trois. Les Milices Patriotiques ne tardaient guère à les ramener au camp. ne porte pas plainte ! Ou bien tu vas nous revenir. en sortant. Mais. Et je refuse. l'humeur. Et. c'étaient bien. Je pense au temps que j'ai vécu.. il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Karl Marx. ça ne traînait pas. aussi. . porter plainte contre leurs voleurs. Aussi avons-nous. il m'a dit : «Surtout. dans ces tortures. Et où je les trouvais. que je coudoyais. C'est-à-dire des marxistes du plus beau rouge. A un temps où j'avais pour camarades des ouvriers pauvres. tous appris la sagesse. il paraît que c'est encore de la révolution. Car. j'en suis sûr. qui ont pris un ventre et une âme de petits bourgeois. lui aussi. T. . d'un rouge sang. que cette curée soit une révolution. j'ai fait visite à mon avocat.et je veux dire surtout parmi les jeunes. que chute et déchéance..L’AGE DE CAÏN 57 allaient donc. Ou ils vous arrêteraient à nouveau. à l'argent qu'on prend ? Il en est. maintenant . Des F. dans le Front Populaire. en effet. des révolutionnaires.. Vraiment. dans ces fusillades.. Ceux qui m'ont arrêté et pillé.combien en est-il qu'on a accoutumés. pour leur vie. ses voisins ne manquaient jamais de lui donner ce dernier conseil : «Et surtout. à l'argent sans travail. Et le pire est qu'il y a.. Mais je ne vois. pour leur apprendre les égards.

Et les mensonges qu'on voudrait se faire à soi. de se consoler. et qui dit que ni les choses. toute seule. tous. et capable de vivre. Car. comme avec des ongles. qu'on le torture. que je conte comment nous avons vécu. Et je veux dire. sont trop vite dénoncés. est plus fort que lui. P. Tout seul. dans les passages difficiles. tout abandonné à lui. pendant des nuits. et toute la douceur. pendant toute une journée. car c'est la petite voix de doute par laquelle. Mais il ne peut point ne pas entendre la petite voix qui ricane. maintenant. que vouloir vivre. accrochés à la vie. Il faut. Et seule avec ses pensées. Mais il ne peut. Nous nous sommes. démasqués par l'impitoyable esprit. Elle dut . Toute seule dans un noir opaque. Il se dit que rien ne justifie qu'on l'emprisonne. il les retouche. T. dans de tels dangers. Enfin. Nous avons tenu pendant des jours. il consulte toute la force qu'il se sent de vivre. L'esprit. quand on est seul. ni les hommes ne sont justes. de tout ce qui nous restait d'espérance. et sans défense. malgré les spectacles d'horreur. Ce fut. Il se rattrape. dans une profondeur de lui-même. Il passe en revue tous ses actes. c'est la solitude qui est terrible. Car nous avons vécu. contre la férocité des hommes. le sang qui bat. contre trop de complaisance à lui-même. d'ordinaire. comme font les alpinistes. Je n'ai vu Jeanne faiblir qu'une fois. il plaide en lui-même. Il les retourne. de tout ce qui nous restait de force. il les embellit. Car il advint. quand la police nous eut délivrés des F. sans m'entendre. un homme est trop désarmé contre son esprit.L’AGE DE CAÏN 58 CHAPITRE VII FAIMS La faim des autres. sans entendre. Certes. Il ne peut point ne pas entendre la petite voix qui dit que pouvoir vivre. il s'éprouve vivant. Vainement. il est averti contre ses propres crédulités. à toutes les raisons qu'il a de se rassurer. quelle fut notre faim des autres. Tel est le drame de l'homme seul. en lui-même.. Il voudrait redevenir l'enfant qui pouvait s'enchanter de menus espoirs et de rêves ingénus. Et il voudrait se persuader qu'il vivra. qu'on le tue. Et ce ne fut pas à l'Institut Dentaire. avant notre transfert au camp de Drancy. n'empêchent pas de mourir. sans entendre quiconque. plus vainement encore.. Il est vrai que nous nous entr'aidions. Sans voir. d'abord. en lui. puisqu'il n'est pas juste qu'on le fasse mourir. C'està-dire tout torturé par son bourreau interne. il essaie bien de se mentir. Vainement. toute la volupté corporelles. Seul. les muscles qui obéissent. tous leurs motifs. Aussi n'y a-t-il rien de plus cruel que d'enfermer un homme avec ses pensées. au contraire. il fait effort pour étouffer. que Jeanne fût enfermée. Ou vainement. dans une cellule d'un commissariat de police. Et nous avons tenu. une toute petite voix qui est pourtant le meilleur de lui.

qu'il a dû s'enquérir. et même les plus petites. que tous en soient désaltérés. Ainsi va l'espoir. au dehors. C'est humain.. La vile faim du ventre. Et moi. Et tout le camp de croire. S'il y en a de bonnes. la faim y était pour quelque chose. Car ce qui sauve. Le coeur tombait au plus bas. ce trait va de soi. sur ce secours que l'homme tire des autres. ce fut . à l'Institut. bonifiées. qu'il n'y a pas de porte pour l'espérance. Et. Et j'ai compris un trait étrange. au bout de quelques heures. nous réchauffant les uns aux autres. Cet autre prisonnier. d'une autre faim. Accotés les uns aux autres. Et elles étaient commentées de l’un à l'autre.. tout torturé au dedans et qui me devine dans la même torture. le mensonge que je n'aurais pas cru. devenait notre proie commune. La bonne nouvelle. Même à l'Institut. La voix des autres. que les F. venant de moi. qu'il est un homme. naturellement. je le suppose tout occupé. vous pensez bien qu'il ne va pas me dire que tout est noir. Toute notre chiourme devenait comme une ruche. Ou bien c'était tel autre qui disait tenir de son avocat que le gouvernement préparait une amnistie. Et c'est ainsi que nous avons pu tenir. Il fallut l'emmener quelques minutes à la lumière. oubliaient sur une table. ce sont les autres. par nos mensonges fraternels. contrôler. bien sûr. malgré les tortures. un homme sérieux. pour me les tendre comme un peu d'eau à qui a soif. et combien l'apaisement se faisait. Et les mensonges des autres. jusqu'au bout du lac de pensée que nous faisions. contait comment le climat changeait. Il en inventera même. De la faim des autres. Je me dirai qu'il n'est pas un enfant. de s'efforcer à croire. à savoir que l'homme a plus de facilité à croire les autres qu'à se croire lui-même. L'autre. ce fut merveille comme couraient les nouvelles les plus consolatrices. tendu de l'un à l'autre. beaucoup plus encore. où le désespoir Individuel était noyé dans l'espérance collective. Il me plaint. venant de lui. au besoin. Un jour c'était un nouveau venu qui. en effet. nous ranimant les uns les autres par nos souffles. T. à couler bas les mensonges pour lesquels il se sent trop d'envie. Jeanne a souffert. De la faim de ma présence. d'une présence. que tout est clos. A vrai dire. Et il me cachera donc les mauvaises nouvelles. Nous avions tôt fait d'en extraire les nouvelles qui pouvaient passer pour bonnes. Et du coup je crois. ce jour-là. enrichies de tout un cortège de complaisantes conséquences. A y bien réfléchir. comme moi. Mais je suis sûr que. il a pitié. C'est un autre moi. j'ai connu de ces rumeurs. je le croirai. autour de lui. Or il me ment. Car elle se trouvait mal. à se défier de ses espérances. grossissant à chaque commentaire. jusqu'à ce. J'ai beaucoup réfléchi. Il me fait les mensonges que je ne puis me faire. malgré les fusillades. Et. notre chance. il s'irradiait. est un autre homme. Il fallut même lui faire une piqûre. ou sans y croire. Au camp de Drancy. bien sûr. par exemple. P. dans un coin de la cour. Je n'imagine pas qu'il puisse dire sans savoir ce qu'il dit.L’AGE DE CAÏN 59 appeler. il se précipitera pour me les dire. Et. s'il y en a. les plus bienheureuses. parmi les autres vivants. Le moindre journal. il s'irisait comme de petites vagues joyeuses.

ils ne cessaient de les démonter. se lever ou s'étendre tout à fait. ou pour jouer entre eux. comme à l'Institut. un supplice plus qu'un repos. nous nous serions jetés dans le sommeil comme à tout jamais. ou quatre par cellule individuelle. de lâcher au milieu de nous un coup de revolver ou un coup de fusil. Et nous nous réveillions en sursaut. obtenir la permission de faire une petite escapade. Aussi leur est-il souvent arrivé de se blesser entre eux. Et ce fut notre salut. tout ratatiné sur lui-même. les solitudes et le supplice de la pensée qui se ronge sur soi. pour s'en délasser. une position qui pût reposer les reins. à gauche. pendant le jour. insolemment. trop d'hérétiques. trop de haïs. Parfois. ont voulu le réveiller. Mais la nuit était longue pour ceux d'entre nous qui devaient dormir assis. Interdit de pencher la tête sur la poitrine. Il n'en pouvait plus.. Nous avons ainsi évité les séparations. Il a fallu nous entasser. trop de suspects. P. avec des flammes. P. un après-midi. dans toute la France.. et par l'inquiétude. Nous étions trop. chez les F. Car ils étaient déjà tout rompus d'avoir été tant assis.L’AGE DE CAÏN 60 que nous étions trop. ils étaient ivres. Mais ils n'ont pas pu nous isoler. il leur arrivait de s'assoupir. ou pour lire. La faim aidant. Morphée. dans tout Paris. chantaient en brandissant des armes. sans cesse cherchant à droite. Ces courts changements d'attitude détendaient un peu et aidaient à passer la journée.. C'est de leur faute. par exemple pour aller aux W. Ils ont bien pu torturer quelques-uns d'entre nous. ou bien en avant. Si nous avions pu. Qui trop embrasse mal étreint. est le premier besoin.. pour y oublier nos ventres creux et nos cervelles pleines de soucis. Les F. Dormir. de les mettre en joue. Nous étions trop. sur la même chaise. Mais il a eu . endolorit les reins. à la longue. il était interdit de dormir pendant le jour. par inadvertance. Interdit de fermer les yeux. cent cinquante dans une prison improvisée. Et ils faisaient beaucoup de bruit. Car. avec des fouets. Or. en arrière. Au matin ils étaient tout douloureux. nous pouvions bien. ou pour boire un verre d'eau. vue. dans la journée. dans le même fauteuil où ils avaient passé la journée. comme on sait. de temps en temps. Et parfois c'était tout un drame.s'était pourtant endormi. comme je l'ai déjà indiqué. de les retourner. entre ses épaules. Car ils laissaient toutes les lampes allumées. Et il ronflait. Cette posture. Et ce leur était souvent. tout heureux d'en faire parade. Mais il était difficile de dormir. Mais nous avons eu d'autres faims. tout courbaturés. bien sûr. un endroit pour poser la tète.. Et beaucoup ont eu une atroce faim de dormir. Mais ce besoin était exaspéré en nous par le manque de nourriture. pour ne pas nous perdre de. Il faut dire qu'ils savaient très mal manier leurs armes et que pourtant. Un Nord Africain . Mais il leur arrivait pareillement. Ils ont bien pu nous affamer. ou cent. dans la même raideur que dans le jour.je ne sais plus son nom . et criaient. vingt par cellule de quatre. D'ailleurs la plupart d'entre nous dormaient sur place. en pleine nuit. Je les voyais danser dans leur sommeil. nous amaigrir.C. T. Il faut. T.

avaient de larges taches de sang sec. c'était un fier dormeur. Il s'est laissé mener jusqu'au mur. Et. Les privilégiés. Elle était. T. lui. dans le fond. Mon matelas. T. Mais il s'en est fallu de peu que l'histoire finît mal. refusait aux autres. pendant le jour. P. par chance. P. bientôt. Il a eu comme un roulement d'épaules. en effet. T. Et les F. qui pourtant étaient de beaux gaillards. se révolter. quant au couchage. Pour ceux-là. et un sourire de Sonia. dont plusieurs. avait un matelas. P. la grande dictatrice des femmes F. Mme Albertini. pendant les premiers jours. de toute évidence. bon Dieu ! Piquez-lui donc une baïonnette dans le cul ! Ça le réveillera bien.. n'a jamais eu de matelas. les trop torturés. Il s'est. Du moins les trop malades. C'était selon la tête du client. moi aussi. Il était. Il était résolu à dormir.» Ils ont essayé. Et elle partit aussitôt pour faire valoir mes droits. La première nuit. qu'il avait faim.L’AGE DE CAÏN 61 comme un coup de fureur. à droite. veillant à ce qu'il ne devînt pas une colonie de poux et de puces. tout près de nous. où ils l'ont mis au piquet.T. Il a refusé de relever la tête. enrageaient. de blessés. que cet Africain-là. de temps en temps. les mains en l'air. L'Hévéder. le soir. un moment. Et. Les F. par exemple. P. elle aussi. devant les matelas qui. les F. tout près de nous. Mais. Elle avait le dos et les reins si battus. comme un mouvement en avant. pour elle. Aussi avait-on. si brûlés. qu'il en avait assez. Des matelas un peu crasseux. Car je . Et nous nous amusions ferme à voir la meute aboyer tout autour.. Elle le couvait comme un objet précieux. Mais vraiment. Nous avons entendu. le plus malade de nous tous. bien qu'il toussât affreusement et fût. se partageaient deux ou trois matelas. qu'il avait sommeil.. Mais Jeanne apprit que les malades pouvaient. une grande privilégiée. de ce moyen. il y en eut un qui cria : «Mais vous ne savez pas faire. tout de même. Mais les Allemands. que le Nord-Africain allait résister. le secouer. même. quand on les arrache trop brutalement à leur paix animale. étalé un matelas.P. obtenir un matelas. plus profondément encore enterré en lui-même. et rien ne pouvait l'en faire démordre. C'était toute une cérémonie. comme nous avions pu… Et. a calmé le Nord-Africain. j'étais exténué. le lendemain. distinctement. avaient été entassés au bas de la scène. se tenir assise sans ressentir d'intolérables douleurs. que l'un d'eux armait son fusil. si blessés qu'à peine pouvait-elle. comme un blaireau dans son trou. pendant une heure. Sonia. les torturés. Et les F. Jeanne et moi avions dormi sur nos chaises. du fond de la salle. bien intacts. Ce bruit. il dormait. Et j'ai cru. T. dans son sommeil. faire des sottises. de cacochymes venaient attendre à la file. ont eu beau crier. Sonia donnait aux uns. comme une bête. je fus un privilégié.. en grognant je ne sais quoi. Mais c'était pour une tout autre raison. Elle le conservait même pendant le jour et avait la permission de s'y étendre. dans un sens. de cette fureur élémentaire qui prend les dormeurs. avaient amené une dizaine de matelas. étaient les malades. ont bien compris. présidait à la distribution. Une vingtaine d'éclopés..

un matelas de célibataire. J’ai pu m'étendre. de je ne sais quoi de tenace et de dangereux. Parfois. Notre bonheur s'accrut encore d'une visite que. sans bruit. si purs. le silence. Et il n'était pas . plus au chaud. entre vingt-trois et vingt-quatre heures. Et. partager le matelas avec moi. m'a sauvé jusqu'ici. le capitaine Rivier. Dans la soirée. par des soins infinis. firent à l’Institut des amis chez qui notre petit s'était réfugié. Mais Jeanne. Je la serrais plus fort. Il nous est arrivé de murmurer très tard. de nos jours. dans l'après-midi. finit par donner l’ordre de mettre tous les soirs un matelas à ma disposition. je restais à rêver. à six heures et demie. parmi les souffles endormis. Toilette. pour ne pas m'éveiller. le premier soir. Je leur demandai. Mais d'autres fois. la paix devenaient si vastes. Or les matins venaient vite. je me croyais revenu aux temps où l'on ne tue pas. le plus chastement du monde. Et ils demandèrent à nous voir. On ne le leur permit point. de nous procurer un avocat et des couvertures. me couvrir. dans l'ordre.-C. Et les couvertures. plus près. depuis plusieurs années. Elle saisit. chaque matin. mais qui n'en finit pas ? A chaque fois. sur lequel elle me gênerait. nous recevions l’ordre de dormir. au passage. je sentais. depuis longtemps. de tomber sur eux. il me faut continuer. ou bien objectant que c'était un matelas trop petit.. Chaque hiver est pour moi comme une bataille en rase campagne. c'était pour attendre. Et. Enfin je suis de ces vivants étranges que. ce futur. où il faudrait enlever de vive force une première ligne de tranchées. si l'on laissait faire le jeu de nature. par une insigne faveur. L'avocat. le soir. craignant qu'on ne lui fit reproche de n'être pas malade. et qui fut mal soignée.L’AGE DE CAÏN 62 souffre. sur la grande pitié des hommes. que Jeanne pleurait. comme je sombrais dans le sommeil. surtout.. après toutes ses promesses. apportant deux couvertures que le capitaine Rivier. L'ordre de nous réveiller était donné. devraient être des morts. au risque d'être à leur tour enfermés. dans les nuits qui vinrent. dormir un peu. à force de remèdes et d'inventions. Jeanne ne voulait pas. bien entendu. de ces vivants qui. et cachés des F. Mais j'eus la chance. dans un souffle. et elle lui fit un tableau si terrible de ses responsabilités à l'égard de ma vie que l'autre. Mais j'ai fini par lever ses scrupules. la science fabrique artificiellement. mais tout heureux de notre chaleur retrouvée. on croirait que c'est la dernière fois. dans une somnolence. allant aux W. En général. Cela m'est venu à la suite d'une grave maladie que j'avais prise légèrement. Ils avaient eu le courage de venir aux nouvelles. c'était pour le futur. tout heureux de pouvoir murmurer à l'aise. nous fit transmettre. T. aux saccades de sa tête sur mon épaule. Et je ne trouvais rien à dire. à l'Institut. quand elle s'était enfin endormie. nos amis revinrent. Et vous pensez comme elle plaida. et une troisième… Passerai-je cette grippe ? Et cette bronchite ? Et cette congestion qui paraît bénigne. par une haie de fauteuils. Mais puisque j'en suis aux nuits. au ras du sol. tout seul. pour m'obtenir un matelas. déjà un peu honteux de me voir là. par les matins. et une seconde. que. Et nous avons recommencé à dormir côte à côte. P.

de serviettes. Revenu chez moi. nous ne pensions qu'à y revenir. pourtant. Les F. Et l'astuce était de ne jamais . nous avions quelques distractions. un supplice de qualité. Mais elle était une cérémonie du genre du baptême. pérorant. solennelle. C'était tout un art.-C. ce qu'elle prépare. Il est tout creux. stupidement. de la solitude. le matin. ce qu'elle accomplit. inaperçu. du rez-de-chaussée. sous le prétexte ordinaire. ont été. T. au plus vite. que d'attendre le pire. ou de mégot de mégot. sans savoir lequel. d'un détenu à l'autre. et de tout. Il faut avouer. faire en sorte de passer comme.-C. les W. encore. P. T. Nous nous y donnions rendez-vous. Les F. P. sauf quelques exceptions. de sortir du silence. Mais revenons à nos six gaillards. A attendre en vain. une fois devant les robinets. est comme un estomac en l'absence de nourriture. que nous profitions de cette demi-heure aux W. P. manquaient en général de savon. comme on comprend. en apitoyant la dactylographe d'espèce molle qui. C'était une petite récupération. en armes. En vérité. lente. tout autour. pour multiplier ces escapades. nous menaient nous laver par demi-douzaines. Et d'autant plus que c'était merveille comme nous prenions de la crasse. Et tous. dans tout l'Institut le seul oasis où nous ayons savouré un peu de liberté. T. pour fumer un peu. et dont on sait seulement qu'elle est. nous apporta une serviette marquée : «Institut Eastman». pour bavarder. où il y avait quelques robinets. les dormeurs assis. ils nous laissaient assez en paix. Aussi nous détendions-nous enfin. et longtemps. devant les robinets. Et cette serviette. processionnelle. P. avaient depuis longtemps déjà repris leur position du jour. T. comme une ronde de haine. Une demidouzaine d'hommes aux W. C'était là. Après la toilette. tout simplement en se redressant sur leur siège. toujours bonne fille. le corps bien droit. pour suppléer à ce manque de matériel.L’AGE DE CAÏN 63 bon de traîner. Et il fallait bien attendre une demi-heure.-C. Chaque demi-douzaine partait en cortège. Elle m'a suivi dans toute mon aventure. en cette absence de nouvelles. Il est comme un tambour sur lequel. avaient emporté. tout béant. de grosses espérances. ou de mégot. et humant quelques bribes de tabac. échangeant de petites histoires. Les privilégiés devaient. je l'ai volée. ça n'allait pas vite. de brosses à dents. je l'ai placée. et. ou pour le seul plaisir de parler. dans cet Institut. La toilette nous occupait un peu. nous recommencions à attendre. dont on ne sait ce qu'elle pense. de garde restaient au dehors. A attendre on ne sait quoi. Car il fallait. trois quarts d'heure avant de la voir revenir. frappe l'imagination en folie… Pourtant. pour échanger des nouvelles. L'esprit. Les autres. à l'endroit du linge que les F. Et je ne sais rien de plus torturant que d'attendre ainsi. C'est que les candidats à la propreté. en ouvrant les yeux. encadrée par deux F. en partant. dans mon armoire. Il fallait frotter dur. sur leurs fauteuils. que d'attendre les coups d'une humanité dont on ne sait rien. d'ailleurs. Donc. Et une demi-douzaine de femmes à un endroit analogue du premier étage. porter leurs matelas au coin accoutumé et reprendre aussitôt place sur leurs chaises. dans l'immobilité. que Jeanne nous conquit encore un privilège. Je dois dire.

et avec cette différence seulement que le pion avait le pouvoir de nous «coller» au mur… Aux petits soins.. ils ne donnaient pas de serviettes à nos femmes. n'est-ce pas ? Nous sommes bien bons de ne pas le faire. Mais. un par un. «Nous. les pouilleux... dans cet Institut. il se trouvait toujours un F. ou même au delà. c'était que.» Et ainsi de suite. eux. avec les mêmes enfantillages.. de sortir sans bruit. D'autres fois. sans le lever trop haut. Celles des prisonnières qui venaient d'arriver. puisque j'en suis aux poux et autres bestioles. jusqu'à midi. nous. Ils les piquaient. de temps en temps.. Deux ou trois fois par semaine. ils nous expliquaient comme ils étaient bons. timidement.. Et. à ce propos.P. C'était un peu comme au collège. Nous sommes bons.. comme le vitrier. vous entendez. nôus !. Ils les piquaient avec des saletés.. «Car nous aurions pu vous tondre tous. Ils auraient bien pu nous couper les cheveux. Le spectacle aurait pu être drôle. en effet. Mais. T. et même pour notre santé. faisaient la chasse à cette vermine. de guetter les moments creux. dans la rue.. faisaient en effet des mines et rougissaient en levant le doigt. c'était la chasse aux poux qui occupait une partie de la matinée. il sautait... T. T. Cette fois encore. il grouillait des poux et des puces. l'un d'eux parcourait la salle. Et c'était une autre occasion de rires. Mais ce qui gâtait tout. il faut que j'ouvre des parenthèses. plus intimes. Nous y passions tous. en particulier aux poux. vos amis les Allemands. de commentaires. P.-C. disait-il. avec les mêmes ruses. et enfin de ne jamais provoquer la remarque que le même détenu sortait bien souvent. de prendre la peine d'épouiller vos têtes de collaborateurs !» Et c'était sans réplique. donc. qui demande qui a des vitres cassées. sur leur bonté. et il criait à tue-tête : «Serviettes hygiéniques ! Qui veut des serviettes hygiéniques ?». sans s'arrêter en route pour un bavardage.L’AGE DE CAÏN 64 demander la permission au même F. il arrivait que nous eussions d'autres divertissements. Car la cérémonie de la toilette occupait les W. plus désagréables encore. Nous donnons aux femmes des serviettes hygiéniques. vraiment. se faisaient du souci pour notre propreté... nous.. le matin.T. je ne sais par quel mot d'ordre.. de conférence. P. ils les piquaient pour les empêcher d'avoir leurs règles !. nous ne sommes pas des Allemands. pour conter une histoire qui me revient. . Mais nous ne sommes pas des Allemands.. les occasions d'escapade étaient plutôt rares. Et même la tête.. le matin. Pourtant. Car il courait. porteur d'une grande boite de carton jaune. Comme ils étaient bons ! Deux bonnes histoires.. souvent. Les F.. où il n'y avait pas trop de demandes. Et même d'autres petites bêtes. Et elles en mouraient. Les Allemands. qui ne s'étaient pas encore accoutumées au sans gène du milieu. notre toilette faite.. Les F. ils venaient nous fouiller dans la tête. La loi était que les galeux. P pour commenter cette distribution.

on ne sait comment. et qui ont trouvé. s'épouvantait de tant de sang. un jour. tout au fond de lui. dans la même journée. dans des souffles. car il a eu à me soigner. Or ils ne s'y trouvaient pas mal. D'ailleurs il régnait sur l'infirmerie un docteur annamite.. Tout a fini dans des plaintes.. à l'ordinaire.. Et. elle aussi.. Un jour. alors qu'elles étaient si mal. à la fin. après leur victoire. J'en atteste. de leur dire : «Eh bien. qu'un porteur de bêtes intimes (je n'indique point son nom. qui s'était jetée. des cris. Et il y a eu. bien qu'il fût F. Et le malheureux se désolait de se trouver mieux. avec un billet dans lequel il expliquait la vertu des bestioles. à rêvasser. elle était bonne. Mais revenons à nos poux et autres bestioles. T. tout de même. Il en avait fait commerce. Avouez qu'elle est bonne. Une idée de génie. dans des salles spéciales. Les trois autres sont parties aussi. d'autres prisonniers et des prisonnières dormaient. aussi. Autour de lui. sur l'infirmerie. ils étaient plus en paix.L’AGE DE CAÏN 65 les porteurs de bêtes intimes fussent transférés à l'infirmerie. a eu une hésitation. Et quatre ombres sont venues. mon idée. Il y a eu un brusque éveil de femmes.. est partie. Une lampe électrique a été allumée. qui lui auraient fait un mauvais parti. dans du papier. tout gonflé d'espoir. ils avaient des matelas pour dormir. Le commissionnaire avait dû les perdre. Il confia ces paquets à un autre détenu. Mais la quatrième ombre. il était là. qui avaient été arrêtées avec lui. Car ils l'ont tout de même. la Libération !. sans s'en vanter et même en se cachant des autres. des hommes qui cherchaient. dans le viol.. qu'elle. dans leurs coins de ténèbres. Elles étaient toujours avec nous.. de tant de supplices chinois. dans la nuit. le temps d'un éclair. de grand'mère si épouvantée que l'ombre a reculé. Il s'arracha quelques bêtes intimes et il en fit. Et lui. Après quoi il attendit. quand il a été trop toussant. nommé Ngo-Quoc-Quyen. ne l’avaient point suivi dans cet asile... Il ne fut pas déçu. et il le chargea de les remettre à sa femme et à son amie. transporté à l'infirmerie. Elle a fait comme un rectangle de lueur. j'ai vu des femmes qui avaient été violées jusqu'à dix fois. trop agonisant. et j'ai vu qu'il était bon.. venu à l'infirmerie pour consultation. Il s'y trouva bien. ou rêvassaient aussi. une nuit. Et les femmes en avaient eu. Ils mangeaient un peu mieux. Mais il eut une idée. Ou bien il avait gardé les morpions pour lui. Mais c'est une histoire moins drôle. Au camp de Drancy. Tout paraissait calme. Je sais. C'est L'Hévéder qui me l'a contée. une autre histoire.. peut-être !. avait gardé du coeur et. dans l'ombre. et l'on va comprendre pourquoi) fut transféré à l'infirmerie. tout fier. sur son matelas. Et . et elle a fait surgir un visage de si vieille femme. sa femme et l'amie arrivèrent bien à l'infirmerie. il advint. qui. ou apaisé. Mais sa femme et une amie de sa femme. la porte s'est ouverte. et la manière de s'en servir. Mais. porteuses des mêmes bestioles que lui. Quatre ombres qui ne disaient mot. sur une forme gisante. qu'en dites-vous ?» Mais le miracle est que ces femmes n'avaient jamais reçu les petits paquets.. comme sont les choses. tout à coup. des menaces à mi-voix. deux petits paquets. et trois corps-à-corps de désir et de désespoir. P. La porte s'est refermée. Car c'était cela. dans tout ce noir. où ils ne pourraient plus contaminer les autres. dans la grande salle. Donc. plus tard..

On n'aurait pas cru que la Libération. Mais comme. Ce paquet était fait d'une grande poche de papier fort.C. la Victoire. Encore des nouvelles. D'attendre toujours. Il n'arrivait rien. Et j'ai. au bout de la mitraillette. quand j'eus vidé la poche. le 26 août. il y avait des «femmes à boches ». nous aussi. De plus.je ne sais par quelle chance – que quelques mots étaient écris au fond. toute notre occupation était d'attendre. si subtiles que. Car. à l’ordinaire. A cet âge. Or. vider tout cela. Et les chasses d'eau fonctionnaient mal. presque tout dit. Ils savaient miraculeusement dissimuler une lettre dans une miche de pain. depuis les restrictions. ou pour de pires besognes.» Car mes amis et mon fils ont été d'une ingéniosité incroyable. nous l'avons été souvent. Des prisonniers ont dû nettoyer. si la maréchaussée y a été trompée. Mais fermons ces parenthèses. envoyé. pour balayer. Chaque matin. à Drancy. àpart la toilette et parfois l'épouillage. Et je me souviendrai toujours de la découverte merveilleuse que je fis. jusqu'à défaillir. Et nous avons . d'autres prisonniers. Je la voyais parfois. sur l'un de nos fauteuils. à cette innocente. toute oublieuse. et on ne se souvient guère. interminablement. avaient coupé quelques conduites d'eau. Et cette petite fille. entre les barbelés. d'autres prisonnières.. pour laver la vaisselle. entre son père et sa mère. qui riait. des paquets farcis de cachettes si sûres. J'ai encore à dire sur nos journées. si ce n'est. quand je déficelai le paquet de couvertures que nos amis nous avaient envoyé. mais si vite menés. Ils avaient eu le raffinement de la violer en présence de ses parents.. si vite pareils à notre immobilité et à notre silence. Parfois quelques-uns d'entre nous étaient emmenés en corvée. on me laissait dans mon coin. ils nous ont. toute gaie. et souvent elles s'en débarrassaient aux W. Je sais seulement que la pire corvée était celle des W. pourtant. Et nous avions faim de tout. Nous avions faim de nouvelles du dehors et surtout de nouvelles des nôtres. ou avec leurs mains. ces journées étaient monotones. ou un billet de cent francs au fin fond d'une boite de pastilles contre la toux. de temps en temps. Car les bombes allemandes qui étaient tombées dans les jardins. et d'avoir faim. on ne comprend pas. toute tondue. dans le nombre. ce qui finissait de tout engorger. que même notre curiosité de les connaître s'émoussait vite. j'avais à consoler Jeanne qui pleurait de ne rien savoir de notre fils. que d'autres maintenaient. sans autres outils que des cuillers. Mais il y avait aussi une fillette de treize à quatorze ans. je vis . la Révolution lui étaient passées sur le ventre. sans que la miche et la boite parussent avoir été touchées. en raison de ma santé. serrée par une de ces ficelles en papier qui servent de corde. Mes amis avaient écrit : «Déplier la ficelle.-C. pendant nos prisons.L’AGE DE CAÏN 66 certes. et les mêmes. Plus tard. je n'ai même pas eu ces distractions. qui en avaient vu d'autres et qui ne s'étonnaient pas de si peu. après usage. des prisonnières. Mais. ne savaient que faire de leurs serviettes hygiéniques. était prisonnière avec nous. misérables.

trouvé le moyen de fumer encore. elle aussi.. que des complicités bien placées entretenaient du dehors.. Encore ne les fumions-nous qu'à moitié. qui croirait que c'est une bête qui a. Qui en avait les moyens pouvait se payer bien des choses. manquer de tabac m'a fait souffrir plus que de manquer de pain. Mais. qu'elle allât aux W. tout de même. ou comme d'autres doivent souffrir de manquer de cocaïne. pour de la fumée. c'est-à-dire aux W. quand ils voient. Et chacune de ces tentatives réveillait. C'est miracle que j'ai regardé au fond de la poche.. A un bout. attentifs à récupérer la moindre bribe. Je compare cet état à celui dans lequel. là où. j'ai déroulé amoureusement cette bienheureuse ficelle. une fois déjà.. il ne . exaspérait. En tout cas. j'ai vu offrir au camp de Drancy. J'ai eu faim autrement.-C. Dieu. plus tard. pour lire elle-même. Et là. et l'écriture était toute petite. qu'il demeurerait en sécurité chez nos amis. dans la poche gauche. qu'agoniser de faim était comme une maladie ordinaire. à la suite d'une grave maladie. je place mon matériel. une autre fois. Car. Et pourtant. Mais à peine a-t-elle voulu m'en croire. Nous refaisions des cigarettes avec les mégots. elle aussi. à Drancy. ce jour-là. un jour. Il fallut. qu'un avocat était déjà prévenu. et d'autres fois encore. de temps en temps. comme je l'expliquerai. Et j'ai couru. Et je ne sais comment nous avons. quelle joie !. à classer les besoins de l'homme dans l'ordre de leur urgence. Nous étions quelques-uns à nous torturer comme ça. J'ai ressenti de la faiblesse et comme une dangereuse insouciance du corps et de l'esprit.L’AGE DE CAÏN 67 souvent été en danger d'avaler la lettre ou le billet de cent francs. on meurt de faim. dans ce bagne. Nous sommes devenus habiles à rouler des cigarettes d'une extrême minceur. m'aventurant dans la psychologie. Mais ses yeux voient mal. Je ne pouvais me retenir de mettre machinalement la main dans ma poche. pendant toute la journée. je m'étais trouvé. une autre fois. Bien entendu.C. il y avait une toute petite écriture. paraître l'armée de délivrance. j'ai couru au refuge. mais on ne souffre pas de mourir de faim comme j'ai souffert de manquer de tabac. Mais j'ai trouvé que languir. Mais. Il n'avait qu'à s'adresser à un mystérieux marché noir. de ses yeux. dès que j'y eus lu leur avertissement. nous avons commencé par gratter le fond de nos poches.. je ne sais pas si je ne placerais pas ceux que crée la coutume avant ceux qui dépendent de la nature. et que toute l'amitié du monde se mobilisait pour nous. Et l'Institut n'offrait pas les facilités que. mon envie. pour quatre cents ou cinq cents francs. de ces faims canines ? Du tabac à la servitude. à nouveau. d'ordinaire. à l'horizon. Par exemple.. c'était plus moderne. J'ai donc dû lui redire les nouvelles. indéfiniment. ils s'étaient surpassés. qui disait que l'enfant allait bien. j'ai eu faim. Et je dois avouer que rien ne fut pire que ma faim de fumer. Un esprit. J'étais comme ces assiégés. pour rapporter les nouvelles à Jeanne. Mais nous étions vite au bout de ces maigres ressources. j'ai déplié précautionneusement. à bout de résistance. Autrement dit. pour avoir l'autre moitié à fumer.. Si j'avais.

Parfois. Et chacun de nous. P. qui s'enhardissaient jusqu'à prier le F. Un grand seau d'eau avait été. ou même une moitié de cigarette. plutôt grossiers. . Au début. Elles ne pensent pas que leurs hommes sont des animaux plus rudes. après les bouches blessées. Enfin manger. et d'attendre le verre. placé dans un coin de la salle. P.L’AGE DE CAÏN 68 tardait pas à se procurer un paquet de cigarettes américaines. l'espérance qu'il ne fumât pas trop avant. dans cette misère. P. et qui pourtant fait le beau. quand il avait soif. Mais ce n'est pas par habileté. D'autres fois. de ces mendiants de mégots. Je les ai vus ramasser ce mégot devant le F. plus tard. nous n'aurions pas pu les payer. Aussi. sous son sourire. T. qu'il laissât un mégot d'une bonne longueur. après tous les autres. Et ces misérables le remerciaient bien bas. Levés à six heures et demie. T. un événement très tardif. Et je le sais bien. jusqu'à le supplier de leur réserver le mégot futur. le F. par pure méchanceté. Sans doute le lecteur remarque-t-il que dans ce récit de nos journées. quand il com-mençait une cigarette.. P.. J'ai connu. P. sous son regard. n'ai pas encore parlé du manger. Et Jeanne conte que sa pire humiliation fut de me voir prendre la file.. Je les ai vus se courber pour ramasser le mégot que venait de jeter un F. Enfin elles ne nous ont pas connus dans notre liberté barbare. il obtenait sa libération. sans la petite cuisine qu'amoureusement elles leur font. qui attendaient.. Car manger était. Ils étaient tout près de lui avoir une vraie reconnaissance.. T. à cet usage. mollir des hommes qui pourtant avaient du coeur. le dernier mégot fumé. Mais nos F. de bonne humeur. à l'Institut. je. tombions-nous dans une misère infinie. un mégot nain. Il nous était seulement permis de boire à volonté. ça dégoûtait un peu. au temps du collège. c'est dans l'ordre. Un seau et un verre.. T. J'étais de ces ramasseurs. Non. il abandonnait un tiers. T. Elles n'imaginent pas qu'ils pourraient boire et manger sans les petites gâteries. P. Ils étaient au même degré d'abaissement que le chien qu'on bat tous les jours. nous attendions jusqu'à dix-sept heures notre premier repas. T. sans rien nous mettre sous la dent. moi aussi. par ailleurs.. Tout près d'oublier qu'il les avait. Mais les femmes sont toutes comme ça. Il a fallu beaucoup de temps à Jeanne pour comprendre que je ne suis pas si distingué. Et j'ai vu. pour cent mille francs (je connais quelqu'un qui a lâché un million). et même torturés un peu. pour avoir son croûton. n'étaient point si modernes. de boire dans ce verre après les malades. derrière d'autres assoiffés. quand c'était un F. ou de la caserne. Et l'autre devait bien s'amuser. pillés. car il comprenait leur espérance. D'ailleurs. à droite. Ou bien. pour cinquante. arrêtés. venait prendre le verre et puiser dans le seau. Ils ne nous auraient point vendu des cigarettes. tirait des bouffées jusqu'à ce qu'il ne restât plus qu'un tout petit mégot. Ce n'est pas que je médite de garder le meilleur pour la fin. pour ce mégot. ces tentations de la servitude. puisqu'ils avaient commencé par s'emparer de tout notre argent. Et je les ai vus. Ils étaient là.

. selon les jours. des pois cassés. entre seize et dix-sept heures. il était procédé à la distribution du pain. Et j'atteste qu'à chaque repas nous recevions. pour nous nourrir. dont elle nous entourait. Car c'était Sonia qui présidait à nos repas. des nouilles ou des légumes déshydratés. il paraît qu'elle était mère plutôt féconde. un quart d'heure après. pour une vingtaine d'entre nous. brûlée. prenaient leur temps. comme si on l'avait fait exprès. Entre nous. balances en main. Ou de quoi traîner un peu. jouissait de nous voir. P. nerveuse. T. de visage tragique. la seconde fois vers vingt-trois heures. Je ne sais d'elle que ce prénom. dont c'était l’heure de puissance. T. auxquels il venait d'être interdit de procéder à des réquisitions chez les commerçants. la première fois vers dix-sept heures. et. de l'espèce mâle. était Sonia. l'assiette sur les . que ces guerrières en jupons n'aient pas su cuisiner. Ce plat était une grande bassine. P. Fourchettes et assiettes étaient toujours. tout un attirail à manger. avant de mourir. Et cela faisait donc. pour toute la journée. Et c'était tout. vivante comme trois chèvres. L'opinion générale était qu'elle ne manquait pas de tempérament. pendant les corvées de balayage. P. Sonia était un beau brin de fille. ou de nouilles. au mieux. Et elle méritait surtout ce nom par la haine attentive. Tout aurait été bien. que ce qu'ils avaient trouvé sur place. Vraiment. Car Sonia. Peu importe. Cette haine atteignait au chef-d'oeuvre à l'heure des repas. deux cuillerées de légumes. revenu chez moi. ou de nouilles. et cent grammes de pain. Juste de quoi ne pas mourir. Et la bassine a contenu. qu'une grande cuillerée de légumes. cinquante grammes de pain. pourtant. Puis elles redescendaient aux cuisines.L’AGE DE CAÏN 69 Mais parlons maintenant du menu. à l'Institut. mince de taille et pourtant assez en chair. Sonia. Ce menu nous était servi deux fois par jour. Et je comprends qu'un homme d'ardeur même moyenne n'ait pas renâclé à faire toute cette famille. P. tout de même. Les femmes F. tenue aux oreilles par deux F. nous l'avions surnommée «La Pasionaria». Et c'était encore une cérémonie. Mais il n'y avait. T. je ne sais pourquoi. il montait. aussi. dans des stocks allemands. D'ailleurs. de l'autre sexe. ils l'avaient vue dans des coins. Le pire. Mais c'était une maîtresse femme. ou froide. Et peu importe. cette communiste. se laisser serrer de près par des F. Sonia servant de matière première. Dans le civil. je crois que les F. des cuisines. si nous avions eu de quoi. Je n'ai Jamais connu d'autre menu. Et il en manquait. à chaque fois. Mais le plat de résistance venait enfin. n'avaient. grande. qui devaient attendre que leur voisin eût fini pour prendre ses ustensiles et les utiliser aussitôt.. j'ai tenu à faire quelques expériences. gluantes d'eau grasse.. T. Après un autre quart d'heure. Elles distribuaient d'abord des fourchettes. pour chacun d'entre nous. et que leur ratatouille ait toujours été mal cuite. bien tournée. elles rapportaient des assiettes. longuement. Certains contaient que. mais gaie.. Car. Chacun de nous recevait un morceau si misérable que. industrieuse et toujours forte en gueule. traînant après ses jupes quatre on cinq marmots.

Ou bien elle l'inventait.. Aussi. de quoi travailler. depuis le petit matin. pitoyable. de la gorge qui sont ceux du manger. J'ai mangé. un homme dont je ne sais rien. comme à l'accoutumée.. qu'elle nous versât enfin notre ration. narguant. comme de la salive sans emploi. sinon qu'il était maigre comme une caricature. toutes ses ordures savantes. Et le Famélique nous donnait. campée le poing sur la hanche. de peur qu'elle ne vit. et dépendants d'elle.. de la joie. et ça durait. de la langue. je vous dis. et il était à faire peur. Il y en a encore un qui cause. au moment où. quand nous étions trop muets. de ne pas haïr. Un jour. Le repas tant attendu. comme ceux-là. Je peux attendre. Elle le savourait minute par minute. «Eh bien. misérablement. depuis le matin et si vite englouti était une dérision. portant la bassine. P. moi. Il y a des moments. toute sa fureur de femme acharnée à faire souffrir des faibles. et tout un estomac aux trois quarts vide qui attendait.. à chaque repas. A chaque repas. Il avalait sa part avec une . parmi nous. Et nous mangions. Vous savez. avec les os du visage qui saillaient.. Nous l'avions surnommé le Famélique. qui ne manquait pas d'une verve de faubourg et de corps de garde. Elle avait décrété qu'elle ne ferait pas la distribution avant que nous eussions fait un silence absolu. Elle s'était attribué la grande cuiller. elle nous faisait attendre ainsi. Il y avait. au milieu de nous. un spectacle. pour étouffer toute sa petite voix aigre. le serment qu'on s'est fait à soi-même. Et nous attendions que. Et ce fût l'occasion d'autres abaissements. Enfin Sonia prenait la grande cuiller.L’AGE DE CAÏN 70 genoux. moi. là-bas. j'entends clair. un à un. il y a encore quelqu'un qui cause. vous autres. dans la bouche. Nous faisions quelques mouvements des mâchoires. criait-elle. que nous attendions. insolent. Je n'ai pas les oreilles constipées. devant la bassine qui refroidissait. à nous tenir là. «Hé. et pourtant répugnant.. grâce au cocu !» Et ça durait. le cocu. il a trouvé le moyen de se raser. T. de tout notre corps. Mais Sonia éprouvait je ne sais quelle volupté exceptionnelle à nous faire attendre encore. vous attendrez encore. Nous avons attendu parfois près de trois quarts d'heure.. Et nous n'osions regarder Sonia. comme j'ai dit. moi. Il nous restait. qui attendions notre pitance. quand la bassine était posée. l'envie que nous avions de la prendre à la gorge. de quoi recréer de la confiance. tu as parlé dans ta barbe ! Je t'ai vu parler. Eh bien. Sonia commençait-elle par se croiser les bras et par nous dévisager. disait-elle. nous nous disposions à continuer. avec un mauvais sourire. le cocu. Et bientôt elle finissait par trouver son prétexte. Il y avait plus de dix heures. précédée des F. C'était son temps de puissance. à tout jamais. Et elle l'assaisonnait de tout un bavardage décousu. du courage. dans nos regards. parfois fumante. Mais c'était fini tout de suite.» Et pendant des quarts d'heure. Alors vous attendrez. toi. et toute luisante de haine dans les yeux. elle passât parmi nous.. fredonnant. La grande pitié des ventres. où il faut qu'il soit bien fort. c'était la même comédie. devant elle. tout affamés.

qui rôdait. raclait.. Les autres se contentaient de leur part. à proprement parler. T. le laissaient aller. Il était là. Pendant que je mangeais mes nouilles ou mes pois cassés. stupidement. avaient oublié de faire assez tremper. étaient.. de telle sorte que bientôt. s'il disait merci. de l'air le plus naturel. II était là. dans une assiette.. sous le prétexte que j'étais malade et qu'elle se portait bien. elle n'a pu assez faire pour moi. près des cuisines. de favoriser ses ruses. elle attirait soudain mon attention. sur le comportement de tel ou tel prisonnier.. j'acceptais. bien niais. et ils se desséchaient sur place. Puis il passait parmi nous. Au camp à Drancy. je regardais. au dedans. ou par Mr Y. Et moi. Si. Elle avait gagné mes voisins. grandissaient dans leurs yeux. Parfois il lui arrivait une aubaine. C'était un homme-chien.. il grattait. recevant beaucoup de colis. qui consommaient. ou de tel ou tel F. trop malade ou trop torturé. Les maigres paraissaient tenir mieux à ceci près que des lueurs de fièvre. Sans doute pensera-t-on que j'étais bien aveugle. Aussi le Famélique a-t-il pu se bourrer de légumes et se repaître. aux aguets. Aussi a-t-elle pu me faire bien des contes. A peine sais-je. comme. je m'empiffrais. tout était flasque et que leurs joues pendaient. Ce n'était plus un homme.. Car les légumes déshydratés. quand elle aime. qui m'a sauvé. Chacun perdait deux ou trois kilogrammes de sa substance par semaine. elle les avait convaincus de ne rien me dire. immangeables. de sauver sa vie. en m'expliquant que. peine à me maintenir. Même toute sa part. Il n'en fallait pas plus pour que. elle a abominablement souffert de la faim. elle a été encore plus éhontée. chaque jour. dans sa chambrée. Les F. Et il m'est arrivé une étrange aventure. Il rôdait donc et regardait dans nos assiettes. elle était gâtée par Mme X. tout son saoûl. il a même. elle eût. Et moi. qui. pour le cas où nous aurions laissé quelque chose. il y avait quelque bribe. sans presque dire un mot. sa fourchette et son assiette à la main. Mais. sur sa part. P. Je me . Nous ne gîtions plus dans le même corps de bâtiment. je croyais. Et tout cela sans sourire. T. Elle m'apportait du pain. avec la seule pensée de garnir sa panse. Et ça se voyait surtout sur les gros.L’AGE DE CAÏN 71 rapidité prodigieuse. J'ai la certitude que le régime auquel nous étions soumis n'aurait permis à aucun de nous de survivre plus de trois mois. de trouver le tiers ou le quart d'une part que quelqu'un. mangé à sa faim. leur propre graisse. dans mon assiette. récurait. Je n'y ai jamais rien vu. P. une fois encore. Une fois. T. je tournais la tête. ajoutée à la mienne. Elle m'a avoué depuis avoir mangé jusqu'à des trognons de chou qui traînaient par terre. jeté le quart ou le tiers de sa part. P. d'un tour de main.. que sans doute les femmes F. avait laissé là. le misérable. en temps normal. en eux. c'est Jeanne. Mais nous sentions qu'il y avait en lui quelque chose de perdu. je vous assure. à droite ou à gauche. La moitié d'entre nous s'étaient contentés de leur pain. partageaient avec elle. quand on lui offrait quelque chose. une femme a du génie. Pourtant. Pour moi. et tout ce qu'elle pouvait. à l'Institut. Pendant ce temps. par je ne sais quelle obscure charité.. au courant des jours. Nous l'avions surnommé le Famélique. une bonne nourriture de tous les jours avaient. n'aurait pu me conserver dans l'état de santé précaire où des soins constants.

pour la distraire. battant la charge par crises. de ceux que j'aime. tout bas. Une fois. très vite. si j'en avais eu les moyens matériels. jusqu'à ne plus pouvoir lire qu'à bout de bras. Mais. comme quelqu'un dont on aurait bu le sang. j'ai dû. Il m'est venu une espèce d'insouciance ou de détachement qui ne laissait intacte en moi que ma curiosité d'observer des vivants aussi exceptionnels. et presque sans douleur. et souvent. où le pouvoir de guérir est bien au-dessous du pouvoir qu'ont les hommes de se tuer et de se faire souffrir. qui a cédé. qu'à force de verres d'eau. j'ai. que quelques médicaments pour panser les blessés. tel point que je ne pouvais plus avaler naturellement et que même mon pauvre bout de pain.L’AGE DE CAÏN 72 suis senti me défaire lentement. il a mesuré que ma tension était passée de 16 à 22. rendre figure humaine. tenait bon. les torturés auxquels il fallait. J'ai eu comme une presbytie galopante. qui le diluaient un peu. . tout de même. Ma mémoire. en se cachant. récité à Jeanne des vers. Et le docteur Ngo-Quoc-Quyen. a pris peur. A la fin. Il m'a pourtant. dans cette période terrible. Le plus dur a été un curieux accident. Rien n'était prévu pour les meurt-de-faim. J'aurais pu encore écrire. il était aussi impuissant que le sont tous les médecins pendant toutes les guerres. Toute salive s'était retirée de ma bouche. en constatant comme je m'affaiblissais. qui devait être nerveux. d'un matin à l'autre. un matin. il ne passait. prendre la file de ceux qui descendaient à l'infirmerie. comme si j'avais monté cinq étages. elle aussi. C'est ma vue. de ceux qui sont éternels. par infinie faiblesse. Mais que pouvait-il faire ? Il n'avait à sa disposition que quelques bandes. apporté du dehors un sandwich au beurre. chaque matin. Puis le coeur s'est affolé. bouchée par bouchée. noter. qu'un peu d'ouate. Il aurait bien voulu faire plus. la première. à son insu.

lire un journal qui traînait. dans la déclamation et dans l'extravagance des passions. que des «desperados» de la L. contre lesquels ils se sont battus. avec un visage calme. les locataires faisaient des hypothèses et des déductions. Mais. ils sont si passionnés.. quelque chose qui compte et qui les excite vraiment. il s'est . Pauvre historien ! Il nous venait. L'histoire. Quand il se passe quelque chose.F. dans l'excès des haines. comme des démons dont la moindre parole est un blasphème et le moindre geste un maléfice. ou quand un F. à la dérobée. Chaque quartier avait le sien. Et c'est facile à comprendre. Car tous les esprits étaient dans un délire de haine ou d'épouvante.F. pendant des jours.. et il suffit de bons témoignages. il n'y a de bons témoignages que dans les époques où il ne se passe rien. d'après ma petite expérience. ou du P.. car ils ne sont pas morts pour ce qu'ils croyaient. Pour avoir de bons témoignages.T.. Tout Paris. ils n'entendent plus rien comme cela est. a vécu dans la curiosité ou dans la terreur de ces assassins de gouttière. de joie ou de désespoir. condescendait à dire les nouvelles. d'étranges choses qu'on ne connaîtra jamais bien. Quand nous pouvions.. leur remonte jusqu'aux yeux. Il rencontrerait alors de bons témoins. dans l'aveuglement des amours. Mais ils n'auraient à lui dire que la température qu'il fait. pour qu'elle soit aussi objective que la physique. des rumeurs. il devrait attendre un temps où tout soit au repos. Et qu'attendre de tels témoins ? Je n'ai jamais mieux compris la vanité de l'histoire que dans ces jours de la Libération. on s'interrogeait pour savoir sur quel toit il avait passé la nuit.P. Il ne trouvera que mensonge. Ils voient leurs adversaires comme au travers de fumées d'enfer.. avec des yeux clairs. tant les autres. est une science. sur toutes les lèvres. L'historien peut bien se promener dans ce désordre. Ils ne voient plus. Et la rumeur à la mode était que des Miliciens. ou leur santé. sur lequel les concierges.V. peu à peu. si hors d'eux-mêmes que tout le sang de leur coeur. On reconnaissait son coup de fusil. à nous aussi. dit-on. Le matin. à l'extérieur. avec une lanterne. il se passait des choses. Mais. Le mensonge est alors partout. du haut des toits. tiraient sur la foule. jusqu'aux oreilles.P. Et même les morts sont menteurs. où les hommes soient revenus à la grisaille de tous les jours. ils se voient comme des archanges qui ont mission d'exorciser l'Erreur et d'exterminer le Mal. Cependant. et leur brouille les sens. Eux-mêmes. alors. étaient différents de ce qu'ils imaginaient. parmi les hommes. où les événements soient ordinaires.L’AGE DE CAÏN 73 CHAPITRE VIII « DURS » ET « MOUS » Histoire. On connaissait sa manière. ou la naissance de leur petit dernier. à grands coups.

ceux qu'on arrêtait étaient aussi innocents que cette femme dont j'ai conté l'histoire et que les F. pour s'amuser. D'ordinaire ils ne nous faisaient attendre que de six heures et demie. de temps en temps.T. à cinq heures du soir. tué personne. Mais nous ne cherchions point trop loin des explications. parcouraient Paris dans des voitures volées. nous faisaient passer des frissons dans le dos. en général. Nos F. comme il se doit. qu'elles tiraient. mais qu'il a fallu acquitter. par maladresse. tiraillaient un peu partout. en contant les horreurs commises.P. non plus. ou parfois sur de pauvres bougres. la nuit venue. Et ce n'est que le 5 septembre que mon scepticisme a été culbuté. quelques fous ont tiré. arrêté beaucoup.F. par ceux qu'ils nommaient nos «frères».L’AGE DE CAÏN 74 produit un curieux phénomène de dissociation de la matière.de . Il paraît. et qu'elles faisaient des coups de main contre les prisons. tout Paris aurait été à feu et à sang. de penser que tous ces coups de feu étaient échangés dans un combat contre les ennemis de la Patrie. qui était en mauvais termes avec ses voisins. évaporés dans le ciel..I. par ivresse. malgré toute une offensive de F.P. qu'ils avaient inventé un nouveau moyen. lesquels. On n'en à pas. nous aussi. les connaissant bien. du moins. incendiaient. à les en croire. Il était patriotique. tant l'accusation était creuse. De là bien des fantômes… Or cette fantasmagorie. toute une guérilla. et la vie allait son train. Et cela faisait toute une pétarade héroïque qu'on ne pouvait. à l'exception d'un professeur de lycée.. je ne veux point dire qu'il n'y en a pas eu. du matin. de la L. pour mieux faire valoir leurs victoires ou tout simplement pour nous faire peur. Mais.F. Et. un phénomène d'hallucination grégaire. Les F. en tout cas. par affiche. prendre pour de la poudre jetée aux moineaux. Nous nous demandions donc ce qui arrivait. par exemple. sans laisser de traces et sans avoir. que les Cours de Justice aient eu à en juger. Ils ne parlaient point seulement de quelques tireurs isolés.P. par quelques nouvelles glanées de ci de là. ont dû réhabiliter. à moins d'être bien mal pensant. pour délivrer leurs camarades. Et nous imaginions. après l'avoir fusillée. place de la Concorde.V.F. de la Milice. qu'ils exagéraient.T.I. projetait des reflets jusqu'à nous. pendant quelques jours.P. il s'est produit.F. balayé d'un coup. le jour de l'apothéose. du haut des toits. Et c'était inhabituel. assez bien établi que. Certes. grimpeurs et de concierges au guet. Il était sept heures du soir. pour abattre des Français par trahison. Pourtant on ne nous avait pas encore apporté à manger. Mais j'ai idée qu'on a imaginé cent fois plus de tireurs des toits qu'il n'y en a eu. et en nous faisant comprendre que tout cela se paierait sur notre peau.T. au début. Le soir du 5 septembre.. A la vérité. Nous pensions seulement. des bandes du P. je n'ai point voulu les croire. cent fois sur cent une. Enfin. Je n'ai point lu. et particulièrement exaltant. tuaient.. Mais ils en rajoutaient. devaient être honteusement dissimulés dans des coins d'ombre ou tout rampants dans des gouttières. Ils soutenaient que. Ou je me disais. les F. Les assassins de gouttière se sont résorbés dans l'espace.

et même de bouger. armés de mitraillettes.P. par-dessus ma tête. d'après certaines informations qu'il avait reçues. prête à tirer. Il nous était donc. et rêvasser. Il se fit un prodigieux silence. et que les deux derniers. Et nous avions faim. Thomas.T. comme de statues. qui avait formé le projet de nous délivrer. Je ne sais plus. plus tard. entre ses deux servants. s'y étaient postés aussi. comme au garde à vous. qui laissait deviner. Enfin nous étions cernés par tout un appareil de meurtre. que je viens de placer autour de vous ont ordre de vous tuer tous. Nous attendions Sonia. la nuit tombée. Si vos amis. tendus. D'autres F. suivaient. et il s'en alla. la cuillerée de pois. se placèrent aux quatre coins de la salle. Il dit que. avec des grenades encore. D'ailleurs il était inutile de nourrir aucun espoir de délivrance.T. la grande bassine. je ne. ce qui était encore vivre du moins. J'ai tout prévu. malgré notre résistance. Quelqu'un resta pourtant.. «J'ai charge de vous. à coups de grenades et de mitrailleuses. Et nous avons attendu. Celui d'entre nous qui ferait le moindre geste suspect serait immédiatement abattu. je ne vous laisserai sortir d'ici. nous pouvions y compter. charge de vous garder pour le châtiment que vous méritez.P. pour commander la garde. et comme contenue. dit Bernard. et de la Milice.T. Mais ce fut le capitaine Bernard qui vint. posée. de quoi nous exterminer en une minute. fermés.» Il dit. la bouchée de pain. par cette espèce de modération même plus de dureté et plus de haine qu'il n'en paraissait dans les mots. comme si personne n'avait plus respiré. Il parla d'une voix presque basse. Rivier étaient avec lui... Tout l'état-major. C'est votre seule chance de survivre. parvenaient jusqu'à cette salle. Mais il allait de soi que les F. pouvais voir ce qui se passait sur le balcon. n'entreprît de les délivrer. Vos amis ne vous retrouveront donc pas vivants. n'entendaient nous laisser aucune possibilité de les attaquer du dedans. de quoi nous faire trembler. à partir de ce moment même. sous quelque prétexte que ce fût. avec des mitraillettes encore. pour prêter main-forte à nos amis attaquant du dehors. Cent cinquante misérables. En aucun cas..F. et braquée sur nous.P. la mitraillette comme en position d'alerte. ajustée. avaient attendu.P. il était hors de doute que l'Institut allait. les F. que deux.. et deux grenades à la ceinture. et souhaitez que nous repoussions l'attaque. Pourtant.T. être attaqué par une bande du P. Thomas ou Marcel. Et Bernard parla.P. L'état-major le suivit. avaient braqué une autre mitrailleuse sur la salle.L’AGE DE CAÏN 75 nous faire souffrir. au centre. Mais on m'a conté. pour qu'on les laissât croupir dans l'état où ils se trouvaient.. Une dizaine de F. enfin. du moins ce soir. nouait l'estomac. absolument interdit de nous déplacer. La mitrailleuse fut portée sur la scène. priaient pour qu'aucune bande. Cette bande serait bien reçue.T. Marcel. pendant deux heures. Tenez-vous le pour dit.. aux deux coins. au fond d'eux-mêmes. Personne n'avait plus faim. et manger leur cuillerée de pois. La terreur asséchait la bouche. même amie. Bernard donna un ordre. Deux d'entre eux portaient même une mitrailleuse avec son trépied. hideusement. D'où j'étais. bien que l'épouvante de . et par d'étranges visages. Et tous leurs visages étaient froids.P.. que quatre F. de grenades.

d'un ton sec. . à murmurer du coin des lèvres : «N'aie pas peur. comme des condamnés à la dernière demi-heure. et enfin tout le bruit crépitant d'une mitraillette dans les jardins. pour Jeanne. et qu'elle n'avait été produite que par de faux bruits. en effet. et il apportait notre mort avec lui. et même de traqué. D'abord on a couru dans les couloirs. Le sergent Maurice. Je me souvenais que. a posé sa mitraillette et ses grenades sur le plancher. Des femmes se sont évanouies. le sergent Maurice m'inquiétait un peu. leur a donné l'ordre de préparer leurs armes. Un coup de feu a crevé ce silence.T. le chef a bondi. il y avait eu. avec un bruit mat et énorme. que sa bande lui faisait mal. puis à dérouler une bande qui enveloppait un de ses pieds. Alors le chef des F. je doutais. tout essoufflé.T.. visiblement pas à son aise. Il était clair qu'il cherchait. Un F. alors. Et l'autre lui a ordonné. Et celui qui commandait. de rester là toutes molles et blêmes. Nous avons vu que.. était comme une manière de dire non. cette fois. à arrêter le coeur. et il a recommencé à attendre. Nous avons entendu le bruit des fusils. dans le coin du regard. Et ce gai luron. Quelqu'un attaquait. Il a même voulu. et je suis sûr qu'il le faisait exprès. Il a murmuré je ne sais quoi aux autres. avec lenteur à retirer un de ses souliers.L’AGE DE CAÏN 76 tous me pénétrât moi aussi jusqu'aux os. Mais il y a eu un incident. Les mitraillettes. est venu vers lui. Il ne riait plus. quelque chose d'inquiet. Et le bruit se rapprochait. Maurice a repris sa mitraillette. Il avait été posté dans notre coin. à quelques pas. tout plein de choses mortellement froides. des mitraillettes qu'ils armaient. comme une citerne. Il faisait un grand silence. et un autre encore. Il a soufflé entre ses dents des insultes. Mais ce n'est que vers neuf heures que l'enfer s'est déchaîné sur nous. bien à portée de la main. un premier pied étant rebandé et rechaussé. Une grenade a éclaté. au lieu de faire comme les autres. le revolver au poing. des menaces. attendant la fin.P. ce trousseur de filles. à retarder quelque chose dont il avait peur ou horreur. pendant l'épouvante. Une deuxième grenade a fait trembler les vitres.P. n'était ce soir-là. Et il a commencé. C'était donc vrai. Il avait. Thomas ou Marcel. en faisant traîner cette besogne pacifique. et elles ont eu la chance de ne plus rien entendre. le visage mauvais. je voulais douter encore. dans les jardins. entreprendre le même travail sur l'autre pied. Je me. C'est comme le 30 août. sur la scène. que ce n'était que de l'agitation vaine et qu'il ne se passerait encore rien. de se hâter. et j'ai entendu qu'il disait : «Mais tu es fou ! Qu'est-ce que tu fais là ?» Maurice a répondu qu'il avait mal au pied. de se tenir prêts. Puis il y en a eu un autre. ses grenades. puis le défaisant. crépitèrent bientôt un peu partout. disais que ce devait être la même chose. La manière dont il s'y prenait pour enrouler à nouveau sa bande. d'un air malheureux. sous l'oeil noir de la mitrailleuse. déjà. ils posaient leurs grenades sur la table. faisant un tour. On eût dit qu'il le faisait exprès. qui sont devenus tout sombres. une semblable alerte. Mais Maurice ne s'est pas hâté du tout. Mais. Je réussis même. auprès de lui. et le tout avec une mauvaise volonté évidente. Nous avons été. dans la nuit du 30 août. comme nous. qu'il fallait la replacer mieux. est venu. qui attendait aussi. il ne plaisantait plus.» Tout de même.

. si l'un de leurs visages venait à paraître. Mais je sais bien qu'il y a aussi. sur cette nuit du 5 septembre. malgré les ordres. moi-même. plus près encore. pour avoir des détails. en 1945. d'avoir à jeter ses grenades sur nous. J'avais. était parcouru par des bandes de la L. C'est un fait énorme.V. donné t'ordre de nous exterminer tous. le sergent Maurice est devenu tout pâle. la nuit venue... et il la tenait prête. et qu'ils l'auraient exécuté.. Ils ont conté qu'ils avaient repoussé les assaillants. Il était plus pitoyable que nous.F. si les assaillants parvenaient jusqu'à la salle. avec l'horreur d'un crime tout proche dans les yeux.T. revivre. par exemple ceux qui ont dénoncé et fait fusiller des camarades pendant l'occupation. On eût dit un géant qui venait. qui pourtant avait à surveiller notre coin. ce fui fini. Ensuite. à nouveau. en affirmant qu'une de ces bandes allait attaquer l'Institut.T. J'avais eu raison de douter du discours que nous avait fait Bernard. Puis. Maurice. m'a-t-il dit. comme un fantôme. j'ai donc interrogé quelques F. et une autre. à grands pas sonores. qu'il allait tuer. Mais ils avaient retrouvé leurs anciens visages. Un dernier coup de feu. J'ai donc. bon Dieu. le 5 septembre. d'avoir à tirer toutes les balles de sa mitraillette sur nous. Et j'ai fait coucher Jeanne sur le plancher. à chaque coup.. qui était tout à la fois la dernière hésitation de son âme et le dernier vacillement de notre vie. Et. si doux. compris tout cela. inexplicablement. A côté de nous. un grand silence à nouveau. étrangement. je ne sais quoi de suprême. Maurice. et qui apportait le néant.P. vraiment.F. vers onze heures.T.. Ils riaient même. Bernard. Et un silence. on nous a enfin apporté à manger. suis. comme s'il allait mourir. si les autres approchaient encore. qu'ils en avaient tué deux. dans les couloirs. en particulier. Tous m'ont affirmé qu'ils avaient bien reçu un tel ordre. Peut-être aurait-on de la peine à croire que le capitaine Bernard a.. Rivier et d'autres F. selon là consigne sans doute. ça me faisait quelque chose !» Je n'ai appris l'autre fait que beaucoup plus tard... je n'aurais pas eu de remords à tuer quelques-uns des salauds qui sont ici.P. pris une grenade à la main. Maurice a même expliqué qu'il en était «tout retourné». dans un éclair. Car . Maurice. moi-même. et même des gens qui sont innocents. alors il faudrait exécuter l'ordre de Bernard. Je me. que c'était de nous tuer qu'il avait peur. Quelques coups de feu encore qui s'éloignaient. plus près. peine à le croire. Mais j'ai soupçonné. J'avais eu raison de ne pas croire les récits des F. Mais il faut que. derrière l'une des fenêtres. dans la salle. et tout massacrer dans la salle.. et de la Milice. Je suivais. «Bien sûr. mais qui était cette fois. des gens auxquels on n'a pas grand'chose à reprocher. dans un geste de pauvre défense. Le voici. si pur.P. courbé derrière un fauteuil. ils se félicitaient entre eux. Nous pouvions donc respirer.. sérieusement. et je ne le rapporte pas sans une complète certitude.P. Pourtant il avait déjà. Et je crois. du P. je conte encore deux faits.L’AGE DE CAÏN 77 encore plus près. Avoir à tirer dedans.. était comme quelqu'un qui va défaillir. infiniment pâle.... n'a rien paru voir. si les autres approchaient encore. on a couru. quand ils soutenaient que Paris. sont revenus. Car. et. Le lendemain. pourquoi le sang se retirait de lui. dans un éclair. s'ils parvenaient jusqu'à nous. sur son visage. Une grenade encore a éclaté.

la veille. avaient-ils décidé de ne plus traiter de la même manière les uns et les autres. dans son repaire.T.P.P.T. où ils seraient soumis à une surveillance et à une discipline extrêmement sévères. s'ils avaient eu. pour y remâcher des haines. ceux dont le cas n'était pas grave. à nos oreilles. maintenant de mieux reconstituer. Mais je suis en mesure. Et voici comment il tourna sa harangue. sans doute. Il avoua. Je ne sais s'il est vrai que deux policiers ont été tués. Il a reçu la police avec des coups de mitraillette. parmi les prisonniers. d'envoyer à l'Institut des forces de police. a dû s'en préoccuper. Mais Rivier y revint. sonna comme une fanfare. pour l'intimider. ceux qui étaient innocents. ceux qui ont cherché à nous arracher aux F. Aussi les F. parmi nous.. dans l'échauffourée. des personnes qui avaient été arrêtées par erreur. après quelques formalités. Et il est rentré. avait donc été prié de remettre ses prisonniers à la justice officielle. Les F. exterminé d'autres hommes qui l'étaient moins.. qu'il se trouvait. qui seraient libérés. Et il avait refusé encore. de mieux expliquer ce qui s'est passé à l'Institut. été poussé par les plaintes qu'élevaient. des «durs». Aussi avait-on imaginé.I. avec leur caricature de justice. et surtout d'épargner. avaient réfléchi que. si elle poussait plus avant. Rivier est venu. Le gouvernement essayait de rétablir l'ordre de reprendre les rênes en main. alors. avec des grenades. en attendant. après enquête. les familles des innocents. qui les libérerait ou les jugerait. pour subir leur châtiment.L’AGE DE CAÏN 78 ceux qui sont venus. des «dangereux» qui seraient remis aux tribunaux. dans un certain délai.T. et même la délivrance. Il avait. promettre de livrer ses prisonniers. pour éviter un massacre. comme tous les tenanciers de bagnes privés. dans l'après-midi du 6 septembre. cette nuit-là. s'y étendit. en attendant d'être . à tout exterminer dans la salle. et par toute une rumeur d'horreur et d'indignation. Les «durs» seraient menés dans une autre salle. Et Bernard a eu. Il y avait. Il a dû faire des concessions. Il allait donc être procédé à un triage. et surtout avec la menace horrible de nous tuer tous. d'ailleurs. Bernard. il avait décidé de faire cesser la bouffonnerie sanglante des prisons privées. une conversation d'un genre un peu sérieux avec le colonel Rol-Tanguy. tout simplement. Le grand état-major des F. tout triomphant. Mais il avait refusé. Il apportait des nouvelles presque incroyables. ou même qui étaient innocents. L'aveu. cette fois. été sommé d'obéir. Enfin il y avait. au premier étage. En particulier.. et d'autres qui n'avaient commis que des imprudences. Mais c'était bien mal connaître l'homme. avec mission de ramener les prisonniers. et des «mous» ou des innocents. avait fait du bruit. de toutes parts. avec des hommes qui étaient coupables. dont il ne leur serait pas demandé compte bien durement. L'histoire. Mais. la police finalement a dû se retirer. ils auraient.F. après le 5 septembre. tant elles nous changeaient des agonies de la veille. devant ce furieux. tout ingénument. Toujours est-il que.P. Il apportait l'espoir. c'étaient des hommes de la police. Triage.

Il était si . Ils étaient constamment épiés.T. tout à coup. Et il paraît que là-haut. ou dans quelque autre prison. Pourtant. sans se presser. Et. des bondissements de joie. avec Guichet. au rez-de-chaussée. la dissolution du Parti Communiste. du moins à l'intérieur de la bibliothèque et à condition de ne pas faire trop de désordre et de bruit. n'avait pu lui pardonner le crime d'avoir voté. le 7 septembre. ce fut terrible. inexplicablement. repris au moindre geste. parmi les «durs». le jour et la nuit. Ils pourraient parler entre eux. qui se courbèrent. avec Klein. pour l'affecter aux «durs» ou aux «mous». parmi tous ces candidats à la liberté. Le bruit courait aussi que les F. où il était vraisemblable qu'ils n'auraient plus affaire à des tortionnaires. Pour le moment. Dès qu'ils auraient terminé. toute une nuit. il y eut des exclamations. Bernard. avec la vieille concierge qui. et punis quand on en trouvait. à des bourreaux partisans.T. L'Hévéder n'est pas resté longtemps dans ce bagne. sur des chaises étroites et rudes. en exécutaient encore quelques-uns dans les caves. elle-même. sans doute. L'Hévéder est donc monté au premier étage.. n'y comprenait rien.. Des nouvelles apportées par Rivier. Car il ne fallait point attendre trop d'indulgence de Bernard et de Marcel..L’AGE DE CAÏN 79 envoyés à Fresnes. avec Demangeot. avec les dénonciateurs. Les «durs» devaient. elle non plus. fumer et se conduire presque en hommes libres. comme si le poids du monde. avec les agents de la Gestapo. Enfin. de ses petits mots.. ils profiteraient d'un traitement de faveur. même d'un mégot trouvés dans leurs poches. des tremblements. Il y eut aussi des dos qui vieillirent. Jeanne et moi. était envoyé au premier étage. Sonia. Et nous nous serrâmes la main. avec Mme Coty. comme dans un trou. Aussi beaucoup étaient-ils incertains. par peur de tomber dans la désillusion. Evidemment. comme ils ne seraient plus mêlés aux «durs». nous étions promus à la dignité de «mous». avait pesé sur eux. Il est inutile.. vers midi. les plus scientifiques. vivraient dans la bibliothèque. désormais. de ses petits bras.. et se torturaient-ils l'esprit à supputer leurs chances. Les «mous». dépouillés même d’un bout de crayon. La garde avait été confiée aux F. les plus féroces. venait prendre la garde et narguait et provoquait et virevoltait avec des rires. Mais L'Hévéder. de conter notre joie. Bernard et Marcel devaient travailler en conscience. Mais même ceux qui étaient sûrs d'être parmi les «durs» n'étaient point si mécontents. pendant la nuit. nous rêvions de Jacques. Et le nombre n'en était pas si grand. se tenir dans une immobilité de pierre. Rivier est venu nous informer de leurs décisions. quand un grave examinateur vient lire les noms retenus par le jury. les plus heureux étaient ceux qui se croyaient sûrs d'être parmi les «mous». le capitaine Bernard et son secrétaire étaient occupés à examiner le cas de chacun de nous.P. Ce fut un peu comme à la fin d'un concours.P. avec Canon. nous avons attendu toute une soirée. le grand déménagement commencerait. les «dangereux». Et. je pense. ils retenaient du moins qu'ils seraient bientôt transférés dans des prisons de l'Etat. Quant à Jeanne et à moi.. tantôt éperdus d'espérance et tantôt se retenant de trop espérer. en 1939. pareillement. avec des larmes dans les yeux. Par bonheur. toute une matinée encore le décret des dieux. fouillés..

et nous devions nous contenter de quelques chaises. ou à la demi-innocence. la tête des arbres. Mais. dans le haut. protester. s'arrêtant comme ils voulaient. Le climat était à l'allégresse dans ce troupeau d'hommes et de femmes promus à l'innocence. quand on n'a rien d'autre à faire qu'à rester assis. un peu ivre. des hommes avec toute l'apparence de la liberté. revenant. et plus sombre. où il a attendu un ou deux jours. Le pion Rivier avait annoncé quelques formalités. Nous perdions les grandes fenêtres. nous perdions au change. Car les parties charnues recèlent fâcheusement. avec rires. de voir passer des hommes. un matin. et promis à la liberté. Mais il compte. qui se fait sentir à la longue. en attendant. Puis on l'a mis dehors. Toujours la bouchée de pain. de deux ou trois bancs de bois. le balancement du vent. les «mous». les livres étaient sous clef. et leurs éternelles mitraillettes.L’AGE DE CAÏN 80 clairement innocent de toute «collaboration» que des puissances ont dû s'inquiéter de lui. Mais le bonheur était. en ce qui concerne le local. Sonia présidait encore aux distributions. et elle ne pouvait se retenir de nous jouer sa petite comédie. et crachant ses poumons. aux «mous». étendu sur un matelas. fortifiées par de gros barreaux et malencontreusement masquées. Nous perdions aussi les fauteuils. des dents et autres matières rébarbatives. La bibliothèque était beaucoup moins large que la salle de cinéma. Il faut aussi que j'avoue une autre déception.T. nous avons. Ce fut un beau branle-bas. L'Hévéder a. d'abord. Toute notre bande s'est répandue dans les couloirs. Les « mous ». Mais je ne veux pas qu'on me tienne pour un mauvais esprit qui ne pense qu'au mauvais côté des choses. la cuillerée de pois ou de nouilles. aux mêmes heures absurdement tardives. dans la rue. de l'autre côté de la rue. . comme à l'accoutumée. tout titubant de faiblesse et de joie. La bibliothèque n'avait que deux fenêtres étroites. Je n'ai donc pu que lire les titres. De la promesse de liberté. un terrain vague. ne fut changé. Au mot de bibliothèque. quant aux repas. dans l'orgueil de leur stature droite. nous avons déménagé dans l'après-midi du 7 septembre. tout autour de la bibliothèque. Pourtant on pouvait voir un peu par dessous les panneaux. Enfin il faut bien dire que rien. où je pourrais fouiller un peu. moins haute de plafond. pour garder la porte. nous ont enfermés dans la bibliothèque. D'ailleurs. Je m'excuse de ce détail. de la bouche. «Mettons les livres au feu. le départ en vacances n'était pas pour le jour même. On voyait une rue et. par des panneaux de bois. été descendu à l'infirmerie. Quant à nous. avec deux F. j'avais imaginé une montagne de livres.P. Il s'est traîné vers la rue de la Croix-Nivert. Et nos maîtres. toute une armature d'os. allant. s'agiter. Et Bernard a été obligé de céder. par où l'on voyait au moins le haut du jardin. dans les profondeurs. comme des écoliers au grand soir des vacances. Et je confesse donc que nous avons eu de bons moments. gamineries et traînement de matelas. et les maîtres au milieu !» A vrai dire. et je me suis consolé en constatant que ce n'étaient que des livres traitant des mâchoires.

puisque nous avions la permission de converser. ce mot fut aussitôt monnayé entre tous. qui était arrivé. qui fut l'apothéose. industriels. elle était la joie. le 8 septembre. C'étaient des : «Voyons. Et ce fut un ravissement. toujours imaginants à notre profit. Cette félicité. avec deux ou trois autres. Mais c'est trop peu dire. René Château. Et.. vous-même ?». qui plus est.L’AGE DE CAÏN 81 d'ailleurs eu confirmation de la bouche même de Bernard. questionnant sur le ton avec lequel il avait été dit. de providentielles interventions de la pitié. nous avons vécu dans une félicité inaltérée. étrangement doux et déférent. ancien commissaire de police. et conduisant un grand gaillard en uniforme qui nous a dévisagés. et que je n'ai connu qu'aux «mous». pour vérifier. dont nous ne connaissions à peu près rien. De plus. Rouchez et Martinelli. envoyé un personnage pour inspecter l’Institut. devant nous. ce sont les libérables. de certitude. tout simplement.. c'est bien ce qu'il a dit ?» et des : «Dites. Elle était la vie. visiblement. Nous en bavions aussi. un invraisemblable bavardage. Tous les deux ont ensuite chuchoté entre eux. Il y a toujours de ces rabat-joie. Il prétendait connaître des recettes savantes. Mais il n'y avait place pour aucun doute. Vous pensez si le mot valait son pesant d'or !. interminablement. avec sa femme. a. à des douteurs qui n'en croyaient pas leurs oreilles et qui allaient de l'un à l'autre de ceux qui l'avaient entendu. de Lucienne Senan. surtout. vous l'avez bien entendu. Quand Bernard et le personnage furent partis. Or.. Il s'y joignait aussi une femme d'une quarantaine d'années. en amatrice. déjà.. comme à Colmar. d'après les affinités. quand des mégots il se trouvait.. deux ou trois jours auparavant. pendant quelques jours. Lucienne Senan. de miraculeux retournements. aimait parler de cuisine et. sans doute. depuis ce mot. que cette femme avait une verve du diable. . ou comment on mijote une vraie choucroute. qui a tout regardé. et même inédites. Je crois même me souvenir que. dans sa jeunesse. le plus puissant sur l'opinion générale.» Les libérables. Et nous parlions. Janson. nous pouvions l'extérioriser. de cuisine d'avant guerre. le privilège d'entendre cette phrase. était composé par quelques personnalités. Mais mon meilleur souvenir concerne l'après-midi du dimanche. de Bernard : «Ceux-là. L'état-major des F. Nous avons vu entrer Bernard. Mais il a fallu répéter le mot. modestement. en fumant des mégots. mais que nous tournions selon nos fantaisies. Elle ruisselait de rires. Et ce fut.. Je m'associais aussi aux débats. Ou bien nos conversations revenaient à des sujets plus grossiers.I. qui avait de beaux restes et une verve du diable. sur les syllabes et presque sur l'orthographe. Et j'ai eu. et un autre député. Le mot avait bien été dit. le journaliste. elle avait fait du théâtre. du matin au soir. Le cercle le plus distingué. pour préparer des plats de roi. Il expliquait comment on trousse l'omelette du Mont-St-Michel. de la raison universelle. dont les principales étaient Janson. C'est incroyable ce que nous avons pu dire de sottises sur les événements extérieurs. Des cercles se formèrent. Mme Albertini. et autres questions oiseuses. de santé. Pescader. comment Bernard suivait les ordres. ce jour-là. Et il en bavait.F. J'ai écrit. elle avait un très beau talent de conteuse et un suffisant talent de chanteuse.

sous ce nouveau régime.T.P. de gestes et de gigue qui nous fit pouffer. Et elle fit un mélange de mots. Les deux F. Il s’est produit. dans le privé. à ne plus faire. Jeanne et moi n'y sommes point allés. où devait être dressé l'autel. pour que Lucienne pût. les F. avec des mines impayables. le dimanche matin. doit être une espèce de pacifiste. Mais ce qu'il faut que je conte. le conduisirent vers la scène. même quand on est incroyant. se surpassa. Il fallut faire de la place. Et il faut savoir qu'à plusieurs reprises certains prisonniers avaient demandé qu'on leur donnât la permission. Et la Lucienne. me sourit avec faveur. près de la porte. Sonia fit l'appel pour la cérémonie. Et. convulsé de rire. pour mieux rire. et qu'on s'y tient. à force de rire. Le premier s'est produit dans la matinée de ce fameux dimanche qui devait si bien finir. à les prendre par le cou. Le prêtre arriva.. Il y lut le petit poème . qui portaient des accessoires et des paquets de livres. Le prêtre porta les yeux sur le tableau noir. ou cette consolation. à la dernière minute. sur les fauteuils. Ils cherchèrent. D'ailleurs rien ne réveille et ne revigore mieux la foi que de telles épreuves (la superstition y trouve aussi son compte. que le dimanche suivant la messe serait dite. et je n'en. Car Sonia.. quelques incidents. dans son genre.. l'adjectif ne me paraissant pas convenable dans ce cas. Ce ne sont pas nos opinions. Bien qu'en public ils tendent la main à l'Eglise.T. fut tordu.. ils trouvèrent un prêtre. Les F.T. Mais. mimer la scène. Pourtant.. peut venir aussi du bas. vinrent se joindre à nous. pourtant. les moyens d'entendre la messe.. Il y avait de quoi se faire baptiser. ils se radoucirent. Nous étions tous frères.. en attendant le prêtre. pour des captifs. étouffer de rire.P. au centre de la salle. Mais. Car il y avait beaucoup de catholiques parmi nous. Deux incidents. surtout chez les femmes. elle dansa. bientôt. jusqu'à ce dimanche. Il faut dire encore que.. Et c'est alors qu'éclata le drame. avec eux. de me joindre à la file. Frères à nous appuyer sur les F. Ils décidèrent. de grimaces. quand je dis que je n'irais pas à la messe.T. aller à la messe est une distraction très appréciable. appâtés. ai jamais vu qui fussent plus enragées de se faire tirer les cartes ou lire dans la main que les prisonnières de Drancy). j'ai été tout près de me raviser. ils sont. La paix. pâmer. elle chanta. avaient refusé d'accorder cette distraction. Les prisonniers catholiques reprirent donc place. qu'un seul tas de rire. Le triomphe fut l'histoire de Marius qui vient de s'embaucher aux usines Renault. Elle les contait avec un accent. Les autres. elle commença à conter des histoires drôles. eux-mêmes. Tout notre cercle. dans la salle de cinéma. enfin. Ils riaient à lâcher leurs mitraillettes. sans doute. pleurer. Elle conta des histoires et des histoires encore. à son aise. avaient quitté leur poste. après le 7 septembre.P. comme on me l'a rapporté. très mécréants. c'est ce qui s'est passé dans la salle de cinéma. par ces affinités vulgaires. émoustillée par le succès. Et Rabelais. Je veux en conter deux. avec deux ou trois servants. face à la scène. et presque avec complicité. Je n'ose pas dire libres penseurs. en effet..L’AGE DE CAÏN 82 dans l'après-midi du dimanche.P.

de Van der Mersch. pendant la messe. fuir et se terrer. Mais les F. qui dissèque bien l'homme et qui met à nu tous ses ressorts. calme. La patience des Allemands s'était vite lassée. contre Vichy. de façon à cacher. le Livre. de Christ à Judas. céder à l'Eglise apostolique et romaine. été refroidi par la tournure prise par la «collaboration». Or. II avait été surveillé. Et il s'engagea tout un débat. le poème à tous les yeux. Entre la vengeance et la charité.. curieux de toutes choses. tranquillement. dans d'autres journaux. circulé parmi nous. été le collaborateur de Marcel Déat. Le premier était «Corps et Ames». qu'il ne célébrerait pas la messe devant ça. tout net. n'entendaient point. il manquait encore de . il y eut une distribution de livres. Tout philosophe et tout député qu'il était. car sa cause n'était pas de celles qui ne sont pas défendables. si donnée à lui que c'en était une bénédiction. et ils l'avaient expulsé de la presse. dans le journal : «L'OEuvre». qui avait été arrêtée avec lui et qui. Il avait même. contre les Milices. Et il déclara. pour échapper à la meute lancée contre lui. perquisitionné. sans issue. c'est. je juge que c'est un beau livre. dans le temps. il était revenu à son domicile. arrêté. jusqu'alors. pour nous étonner ou parce que c'était vrai. Le couple était confiant. Il avait dû. fait quelque bruit. tout ce que je savais de l'histoire. Entre la parole du Christ et la consigne du capitaine Bernard. très proprement.. dans la personne de sa femme. Il avait même réussi à publier. Il avait quitté Déat. ne vivait qu'à le voir vivre. Ces livres ont par la suite. un temps. Le prêtre y consentit. pour moi aussi. et ces rêveurs sont capables de tout. Je suis désespéré d'avoir manqué cet événement. mais plus dramatique. Mais Château nous a conté que ses malheurs ne s'étaient point bornés à si peu. et le prêtre fit un sermon de circonstance demandant aux prisonniers de pardonner à ceux qui les avaient offensés. assez beaux. où il est écrit comment l'espèce s'élève et comment elle retombe. enfin. Entre la loi de force et la loi d'esprit. Par bonheur. Le second livre était la Bible. Château. aussi net. condamné à des peines d'amende. A la fin. qui avait. quelques articles contre son ancien patron. L'autre incident fut moins profond.. et j'ai eu la chance de pouvoir en emprunter deux. après la Libération. qui proposa de tendre une toile sur le tableau. nous disait souvent que pour rien au monde il n'aurait voulu manquer une telle expérience. et ainsi fut fait. comme entre deux civilisations. La discussion a duré. bien que je ne sois pas croyant. et elle parut. que la faim multipliait.. si bien qu'il craignait de devenir aveugle. jusqu’à la Libération. visiblement. Mais il avait deux yeux de rechange. au début. petits et grands. en 1940. Il lut avec stupeur toute cette haine étalée. Mais il avait. La messe fut célébrée. si tendue vers lui. le député. lui aussi. Château avait espéré dans Montoire. C'était. Comme tant de pacifistes. Il est vrai qu'avant d'être député il avait été professeur de philosophie. bien que je ne sois pas médecin. contre la clique en place. Et. Il souffrait pourtant de curieuses hémorragies rétiniennes. coulait aux «mous» des jours assez heureux. surtout devant leurs prisonniers. C'était un petit homme trapu. il se trouva un conciliateur. Et.T.P. de rien effacer.L’AGE DE CAÏN 83 que j'ai transcrit plus haut. et qui. Ils refusèrent.

par un bel après-midi. sa femme et lui. en bas. toute droite.. Lucienne Senan. à ne pas croire.. Et rien n'a pu l'arrêter. avec des personnages. entra dans la salle comme un furieux. Toujours est-il que. le traitaient avec indulgence.T. présenté Château comme un collaborateur de la pire espèce. le soir. Mais Bernard. à ne pas comprendre. Mais elle s'est levée.P. devant Bernard. revolver au poing. Et il avait imaginé que les libérateurs le laisseraient en paix. tenant compte de ce que les Allemands lui avaient fait subir. Il a dit qu'il ne comprenait pas.T. était tombé sur cette prose.. comme un agent de la Gestapo. et qui jugeait encore trop ses semblables d'après ce qu'il en espérait.. Rivier conversait volontiers avec lui. Elle voulait aller au secours de son homme. avec des yeux qui très loin fixaient l’incroyable image. arrangerait tout. Sur un journal. comme un intime d'Abetz. pour savoir qu'un pacifiste reçoit toujours des coups de tous les côtés. Tout autour d'elle. qu'il nous fit voir.P. pour attendre. sans en référer à Bernard. si. Elle voulait agir. et nous disions des riens. Mais un F. bien défendu. Et si Château avait eu tort. ils avaient compris qu'elle avait tous les droits. Marcel. Or il était. on n'osait plus parler. Enfin nous nous attendions à les voir. aux yeux des autres. sans rien lui demander. nous a donné le mot de l'énigme. Elle n'a pas crié. partir les premiers. Elle est allée trouver Rivier. à la voir.P. n'avait donné d'ordre contre Château. de se reprocher de . quand Marcel a emmené son mari. qu'il verrait Bernard et que Bernard. était ailleurs. Pourtant. sans doute. Il a donc été arrêté par des communistes et mené à l'Institut.T. par l'effet de quelque consigne. et presque avec les honneurs. Mais il s'était sans doute. avec les «durs». aux yeux des Allemands. comme.. Il faut avoir de la bouteille. Nous ne savions que lui dire. qui était encore à s'initier aux détours et aux mystères des hommes. de n'avoir pas haï les Allemands. de ceux qui croient tout ce qui est écrit sur le journal. Elle est restée là. d'expérience. que personne.. Les F. de faire monter Château au premier étage. il restait la femme. comme à un enterrement. Elle était sur sa chaise. il devait avoir tort. quand c'est un journal du Parti. le dos et le fit sortir au pas accéléré. Mais rien ne pouvait empéguer cette femme de se torturer l'esprit. l'ont laissée sortir. Il se précipita sur Château. en conférence avec Rol-Tanguy. Nous en étions tout stupides. comme à l'ordinaire. Et elle fut un spectacle dont je me souviens encore. c'était un jeune.. et nous l'avions mis avec les mous ! Aux dangereux ! Aux dangereux !» Ce fut fait en un instant. Et l'autre a été ému. pour se donner de l'importance.. pour y croire. et comme morte. de ne pas haïr les autres. Marcel.L’AGE DE CAÏN 84 réflexion. Enfin. pour la comprendre. et même Sonia. les F. Elle est seulement devenue blanche. à la porte. à sa connaissance. de rechercher ce qu'elle pourrait faire encore. toute muette. Et la pauvre femme est donc revenue. qui avait aussi des talents de coeur. lui planta son revolver dans. en hurlant : «Un dangereux ! C'était un dangereux. un temps qui n'en finissait pas. par malheur. avec respect. comme moi. Il avait donc jugé de son devoir. on n'osait plus rire. Et.. à tout hasard. les communistes qui avaient arrêté Château s'étaient vantés de leur exploit. la berçait comme une toute petite. ils avaient. Mais.

. a bien fini. Il ne pouvait donc être question de faire redescendre Château aux «mous». et elle écoutait.L’AGE DE CAÏN 85 ne pas avoir assez fait. devant l'automobile qui nous attendait. C'était trop simple. et elle étouffait... Pourtant. à serrer des mains fraternelles. à la nuit tombée. elle n'a pas pu manger. tout triomphant. car ç'aurait été contre les ordres. Quand elle a su qu'il était toujours aux «durs».. Nous avons eu seulement à rouler nos couvertures. Les «durs». Les couloirs encore. Mais. T. attendant que quelqu'un vînt. entendu dire que. l'une cherchant l'autre. Ça s'est très vite passé. ne parût changé. comme on sait. Elle avait.-C. partir Château et sa femme. le plus souvent. Un F. libérés aussitôt. a sans doute jugé que Marcel avait exagéré. Et elle a réussi. Je les ai retrouvés. une dernière fois. une dizaine à une vingtaine. la nuit. P. pour les remettre à la police. A chaque coup de feu. de dehors. Je me demande quelle force aurait pu l'empêcher d'être là. A cinq heures. Et je trouvai drôle que rien. était le . publiquement. L'Hévéder. et la dactylographe d'espèce molle. P. pour aller aux W. Car ni Rivier ni Bernard.. elle était encore à la porte. à ce qu'on disait. Les Château. par bonheur. Maurice a promis. vers onze heures. dans deux automobiles. mais il n'a pu tenir. écoutait. tout autour. elle agonisait. un autre communiste. tuaient encore des «durs». Et elle a continué à attendre. après de dernières formalités. tout heureux. Avec son balai.. les F. chaque jour. Avec ses yeux immenses. est venu nous appeler. Quand Château est sorti. dès midi. Elle a écrit une lettre à Bernard... Mais ils n'étaient point. Et la nuit. Ou bien elle allait auprès de la porte. Il a fait. je ne sais pourquoi. qui les libérait lui-même. n'ont donné signe de vie. au camp de Drancy. a accepté de la porter. Jeanne et moi. dans le monde. surtout. La nuit. Et nous avons quitté la bibliothèque. et Rivier. étaient emmenés à Fresnes. et elle a demandé au sergent Maurice de le faire transmettre à son mari. et leurs mains serrées. et qu'il dit s'il vivait. On les emmenait au commissariat de leur quartier. L'Institut. P. Le capitaine Bernard. T. T. où dans d'autres prisons. du matin au soir. Puis nous nous sommes trouvés dans la rue. de là-haut. pour qu'il la trouvât en rentrant.. Délivrances. Aussi Bernard a-t-il pensé à une solution élégante. Elle a demandé à se joindre à une corvée qui allait balayer les couloirs. Mais me voici presque au bout. au Dépôt. une dernière fois. comme nous. elle se dressait sur son matelas. on entendait de temps en temps des coups de feu à l'Institut. Elle s'est donc mis dans la tête qu'ils allaient le tuer. quelques jours après. Et ils partaient. et un F. et le clerc de notaire. enfin alerté. Les «mous» partaient plutôt dans la matinée. Le vestibule encore. après tous ces siècles. Et tout cela. au premier étage. expliqua Rivier. comme je l'ai expliqué. à tout jamais. elle était là. elle a pris son morceau de pain. a été terrible. nous sommes partis le 13. Au matin. éternellement. à promettre à un tel ou un tel que nous les reverrions. Car les départs commençaient. elle a cherché le moyen de le voir. D'autres ont suivi. jamais un communiste ne désavoue. Alors elle a commencé à imaginer. Il en partait. maintenant.

Ohé ! tous. qui vont leur train. qu'est-ce que vous avez donc à être si mornes et si pareils. que ne vous ébaudissez-vous.. tout droit et neuf dans le ciel.. sans se retourner vers le malheur ou le bonheur des autres. quand on vient de libérer des hommes ? . comme il sait être bleu. Et les passants étaient comme les passants de toujours.L’AGE DE CAÏN 86 même. avec ses briques rouges. Le ciel était bleu. que ne bondissez-vous. et que ne chantez-vous. La rue était aussi bête qu'avant.

P. dit-elle. qui trottinait à ma gauche. I. torturé à tort. quelqu'un qui se serait ainsi époumoné et déhanché. et j'aurais pu. d'être au moins délivré des F. l'innocent n'a pas eu si bonne mine. F. Je n'ai pourtant pas le souvenir d'avoir protesté. T. aurait pris bien de la peine beaucoup trop tôt. On nous a. en libérant trop vite les dizaines de milliers d'innocents qu'ils avaient arrêtés au hasard. c'est qu'il t'a fallu tout ce temps pour en sortir. pour la cellule du quartier. qui opéraient avec une lenteur et une pondération jupitériennes. T. T. du dehors. A vrai dire. ce 13 septembre. aux aventures et trop satisfait. tu n'étais pas si innocent !. en attendant mieux. nous avaient déposés. ni même tous les hommes ensemble ne pourraient me faire honte. j'ai même traversé mon quartier le poignet pris dans une menotte dont l'autre bout était tenu par un sergent de ville assez bonhomme. Comprenez. en effet. Et ce sont les F. Le gouvernement n'a point voulu désobliger les F. nous avaient fait un petit mensonge. déjà. arrêté. Et ils ne nous menaient point vers la liberté. J'étais trop accoutumé. Du coup. et autres F. Elle a eu honte. pour moi. La preuve. T. Mais ce n'est que le 15 que nous avons été transportés à Drancy. Car telle a été la procédure. L'innocent aurait pu dire : «Ah ! vous voyez. du dedans. où innocents et coupables ont attendu. traînés de commissariat en commissariat. Un matin. pendant deux jours. P. nous remettre à la police. elle a reconnu que vous m'aviez accusé. du coin. Aussi le gouvernement a-t-il décidé d'envoyer en bloc toute la clientèle des bagnes privés dans des camps de concentration. dès que j'ai eu affaire à la police officielle. . nous sommes donc tombés de haut quand. P. pour qu'elle nous envoyât dans un camp de concentration.» Jeanne et moi. au retour. Les F.. T. Et la preuve. Quant aux commissariats où nous avons vécu ces deux jours. à tout prendre.L’AGE DE CAÏN 87 CHAPITRE IX LE CAMP DE DRANCY Commissariats. au hasard des ordres et des contre-ordres. au commissariat où les F. un fonctionnaire las et désabusé nous a appris qu'il nous inscrivait pour le prochain départ au camp de Drancy. dans ma cellule. P. Jeanne. du coin qui ont pu ricaner et dire : «Ah ! tu vois. mais qui prenait les précautions réglementaires. que renvoyer trop tôt un innocent chez lui. pour fêter notre délivrance. ils étaient comme tous les commissariats du monde. quand je n'ai pas honte. T. s'en est indignée. c'est que me revoici !» Ç'aurait été bien désagréable. Ils allaient. pendant des semaines et des mois.. P.. ç'aurait été mettre en mauvaise posture les F. tout simplement. P. la décision des Commissions de Triage. Ça lui aurait même porté préjudice. Aucun homme. Mais elle a bien été la seule..

Mais nous pouvions nous voir.. Et c'étaient de bonnes filles. sans cesse.. avec son chargement de misérables. dans les commissariats. on ne doit garder personne dans un commissariat plus de vingt-quatre heures. pour la plupart. à travers un couloir. Et d'autres y ont. d'ordinaire.. Il a dû lire son journal. Un autre inconvénient était que. Mais nous y avons pourtant passé deux jours. deux ou trois furieux s'occupaient à mettre le feu à la voiture. P. Personne ne l'a averti. à travers mes barreaux. tout simplement. pendant une demi-heure. se pressait autour.L’AGE DE CAÏN 88 imaginer que j'étais un de ces ivrognes qu'on garde une nuit au «violon» et qui s'en vont au matin. elle aussi accrochée à ses barreaux. Enfin ces autobus chargés de prisonniers avaient si bonne apparence qu'au début de septembre un étourdi. Et il présentait des avantages. d'une cellule à l'autre. des visites. T. tout de même.. frénétiquement. à un arrêt. imaginant qu'il servait au transport des hommes libres. d'en face. et ils se taisaient. et que j'en souffrais. réclamait du sang. on ne donnait pas à manger. La foule les reconnaissait. comme il en circule des centaines. les badauds avaient cherché. étant en trop petit nombre pour s'échauffer assez. à travers Paris. que deux d'entre elles. Alors elles ont fait comme une collecte. m'ont jetées. sans manger. A la porte des commissariats devant lesquels nous nous arrêtions pour prendre du monde. Jeanne avait des distractions. Elles m'ont préparé dix cigarettes et des allumettes. d'après la loi. Mais celle qui avait charge des allumettes les a malencontreusement jetées dans les latrines qui occupaient le. est monté dans l'un d'eux. J'ai donc eu des cigarettes et n'ai pu les allumer. Un soir. est revenue. à peine quelques curieux venaient-ils nous dévisager. comme qui connaît les dessous de l’homme. laissé une de ces voitures sans surveillance. à la fin d'août. Une femme poussait son ombrelle à travers le grillage. Comme en compensation. dans un autobus qui s'est peu à peu chargé en route. C'était un des autobus de la S. un matin. crachant. que je vinsse m'accrocher aux barreaux de ma porte. A l'entrée du Vélodrome d'Hiver. de commissariat en commissariat. à l'époque. Il n'en est pas besoin. Et l'un d'eux m'a conté que. qui était devenu. par bonheur. coin de ma cellule. indulgentes. et j'ai conté. crevé de faim pendant une semaine. puisque. Et quand la police. on enfermait dans sa cellule les filles de joie qui avaient été cueillies sur les trottoirs. un jour. hurlait à la mort. Mais c'étaient de bonnes filles. ailleurs. Le malheur est que nous avons été séparés. en passant. B. Nous étions donc beaucoup mieux dans notre autobus. la police a. compatissantes.. Nous y étions comme incognito. quand on est venu les chercher. Car. Et il ne s'est aperçu de son erreur qu'en . qui passait inaperçu. Jeanne leur a conté que je n'avais plus de cigarettes. Un homme a cassé le piston de sa pompe à bicyclette. jetant des pierres. Enfin on nous a fait monter. C. de façon qu'elle pût me voir. d'ordinaire. un moyen de les atteindre. Dans la soirée. combien Jeanne en a souffert. aux premiers jours de la Libération. une gigantesque prison. pendant tout ce temps. il s'est produit des scènes atroces autour des «paniers à salade» de la police. pour avoir un instrument de fer qui pût blesser. et Jeanne exigeait.

n'avait pas d'importance. Notre-Dame des poignets tordus. jusqu'ici. Mais rien n'y a fait. avant la guerre. après un tournant. Notre-Dame des hommes sans allure. entre des barbelés. Mère des pauvres bougres. Nous étions au camp de Drancy. Notre-Dame des bougies dans le cul. mère des arrêtés pour peu de motifs. ce furent des bâtiments énormes qui m'apparurent. Notre-Dame des poils brûlés an briquet. Mère des exaltés sans méchanceté. . Notre-Dame de la gratte. Notre-Dame du nerf de boeuf.L’AGE DE CAÏN 89 entrant au camp de Drancy. Il a donc été interné avec les autres. ce 15 septembre. Notre-Dame des lunettes perdues. il s'est expliqué. Mère des femmes promenées à poil. Notre-Dame des lunettes cassées. mère des sans-colis. Notre-Dame des côtes en long. Il était dans la trappe. Mère des méchants. Quant à nous. Car il en était ainsi pour la plupart des autres. Notre-Dame des clientèles dispersées. nous refaisions le chemin qu'il avait déjà fait. tantôt pour des goym. et interrogé. je ne sais quels baraquements de bois. il s'est excusé. Notre-Dame de l'insomnie dans la grande chambrée. pour y loger quelques compagnies de gendarmes et qui n'ont servi. NotreDame des situations perdues. entre trois corps de bâtiments à trois étages. pendant quelques semaines. ni de dossier sur son cas. mère des arrêtés avec motif. Notre-Dame du passage à tabac. Mère des perclus. Mais. mère des affamés.. Notre-Dame des seins mutilés. L'autobus entra dans une vaste cour. Notre-Dame des femmes sans poésie. Un haut-parleur nasillait. NotreDame des punaises. Mère des aveugles. Notre-Dame des coliques. Notre-Dame des reins endoloris. mère de ceux qui mendient une croûte de pain. C’était une des célébrités du camp. d'après le nom. Notre-Dame des choux mal cuits. tantôt pour des juifs. Notre-Dame de la crasse gluante. Notre-Dame des faces sans sourire. priez pour nous. Autres tortures. Notre-dame des vêtements fripés.. que de prison. Notre-Dame des femmes tondues sans nul motif. Notre-Dame des plaies sans pansements. mère des arrêtés sans motif. comme les autres. Alors il s'est exclamé. Notre-Dame des diarrhées. Notre-Dame des quatre cents femmes tondues. Notre-Dame des poux. Je me demandais ce que serait le camp et j'imaginais. Des casernes encore mal équarries qu'on construisait. Des hommes rôdaient. Il en était tout ahuri. Mère des tousseurs. priez pour nous. à travers la banlieue laide et morne. Qu'il n'y ait pas eu de mandat contre lui. qui béaient par des centaines de fenêtres. Mère de ceux qui ont été pillés. Notre-Dame des courses à quatre pattes. Notre-Dame des maladies sans médicaments. Notre-Dame des ruinés sans motif. et retourné sur le gril. Notre-Dame des faces pâlies.

». Il faut dire aussi que Drancy ne fut qu'un camp entre autres. Notre-Dame du capitaine. Car ce n'est qu'une citation. Notre-Dame du manchot qu'on a mutilé. entre tous les autres que les Allemands avaient ouverts et que les Français n'ont point fermés. Et je les ai transcrites parce qu'elles font. Je m'excuse d'une si longue citation. F.. par centaines de milliers. l'histoire «des bougies dans le cul». Tant de mes concitoyens. et depuis que dix ou quinze mille prisonniers. un jour ou l'autre. et qui. par hasard. Notre-Dame de la plèbe déchaînée. maintenant libérés.ont vécu dans ces camps que j'imagine volontiers qu'il n'est plus personne qui ne les connaisse. par exemple. Notre-Dame de la fillette violée. que nul ne les a jugés assez pensants pour mériter l'internement. tout court. Notre-Dame des crachats en plein visage. ligne par ligne. Notre-Dame du phare dans la nuit sur le camp. . Mère des F. Je n'ai fait que transcrire les «Litanies de Notre-Dame de Drancy» qu'un détenu a rédigées. Je pourrais écrire presque tout un livre en commentant. revivre l'atmosphère du camp et tous ses incidents. Faites qu'on ne nous parle plus de progrès moral. Je ne suis pas devenu poète. et celle «des courses à quatre pattes». à grands traits. Notre-Dame de la vengeance. n'auraient pas encore eu. et celle «du manchot qu'on a mutilé». depuis que tant de journaux l'ont écrite avec des mensonges. tout d'un coup. Notre-Dame du sermon aux injures. Donnez-nous la patience pendant la détention.. Faites qu'on ne nous parle plus d'une humanité meilleure. Mère des détenus et. I. à l'uniforme trop neuf.L’AGE DE CAÏN 90 Notre-Dame des femmes violées. en contant. Notre-Dame des souvenirs qui ont perdu leur charme. Mère des gamins féroces. Faites que nous ne laissions pas transparaître notre rancoeur. et celle «du sermon aux injures». Notre Mère. d'ailleurs. Faites qu'on ne nous parle plus d'humanité. l'ont rétablie dans sa pitoyable et morne vérité. à l'exception de quelques pauvres hères si ternes. et les autres. Mère des gendarmes placides. ces «Litanies». NotreDame des femmes marquées au fer rouge. Notre-Dame des dents cassées.. Notre-Dame des femmes plusieurs fois violées. ont couru dans tout le camp. Faites que nous ne soyons pas dévorés du désir de vengeance. Notre-Dame. Mais je n'ai pas pour dessein de me faire l'historien de Drancy. aussi. Donnez-nous le courage si nous allons au poteau. et d'autres en plus. court les rues. Je m'excuse d'une telle imagination auprès des gens d'esprit qui. Faites que nous gardions le souvenir de tout ceci sans l'exagérer. Qu'ils se consolent ! L'époque est telle qu'elle leur rendra bien justice. L'histoire. Notre-Dame des deux voyeuses. si stupides ou si terrorisés. dans la «nuit du 19 au 20 septembre. la place qui leur revenait par droit. dans un camp de concentration. copiées et recopiées.

Mais il n'en est pas moins vrai que beaucoup des prisonniers qu'on amenait à Drancy. Date : la nuit du 2 au 3 octobre. je rapporte au moins quelques faits. délégué du ministre de la Santé publique. a été établi sur les «cas de sévices» par un médecin de l'infirmerie du camp. du camp de Drancy. pour soigner. Il est vrai. décrites avec la sécheresse télégraphique du style médical. Il décrit seulement l'état des torturés qui étaient si mal en point que les autorités médicales ont dû intervenir pour recoudre. Si je ne le faisais pas. en effet. Brûlure de la plante d'un pied. si elle portait plainte contre ses subordonnés. J'ai. giflée (dont ecchymoses au niveau du maxilaire droit). Lieu : un poste des Milices patriotiques. NICOLET (femme). et il porte sur quarante-neuf «cas». ou bien qui y ont été soignés avant le milieu de septembre. I. du temps où les F. dont traces ecchymotiques rubannées). de l'Institut Dentaire. PARMENTIER (fille). le tapis ecchymotique persiste. Ce rapport est de dix pages. F. Elle était fiancée d’un officier allemand. Il est donc muet sur les centaines de torturés qui s'étaient guéris tout seuls. avaient la garde du camp. Et voici. . Il est pourtant trop long pour que je le transcrive tout entier. Elle a été arrêtée le 2 octobre. ne retenant que les «cas» qui peuvent le mieux donner une idée des sommets de férocité ingénieuse où s'est portée la Libération. Sur toutes ces tortures. les tortures qu'avaient subies quelques prisonniers. qu'on a torturé sur place. Enfin il ne porte que sur quelques «cas» choisis. elle a été passée a tabac (30 coups de lanière de cuir. et même après. je crois qu'ils ont été inégalables dans cet art.L’AGE DE CAÏN 91 Pourtant. Electrisation vaginale et rectale prolongée avec une magnéto. je serais injuste à l'égard des F. entre le milieu de septembre et le milieu de novembre. T. combien ils torturaient. Dans la nuit du 2 au 3. Le lieutenant des Milices patriotiques lui a promis de témoigner pour elle. Date : 19 septembre. à la demande de M. Lieu : poste des Milices patriotiques d'Auteuil. par exemple dans les locaux disciplinaires où certains inspecteurs de police poussaient les interrogatoires un peu loin. et on lui a piqué les mollets à coups de pointes de baïonnettes. P. avant d'être amenés au camp. (20 plaies étoilées sur un fond ecchymotique étendu à toute la face postérieure du mollet). C'est le rapport qui. conté comment ils torturaient. et je choisirai donc moi aussi. aussi. le corps en sang. j'ai le bonheur d'avoir la copie d'un document officiel. Et il serait injuste de ne pas indiquer qu'ils n'ont pas été les seuls à torturer. avaient été torturés ailleurs qu'à l'Institut. il faut que. Certes. Le 13 octobre. S'est présentée à la visite le 8 octobre. à Drancy. qui n'ont pas eu affaire à l'infirmerie. Duhamel.

Date : du17 septembre au 23. Date : 16 septembre. Coups de pied dans les reins. CLAIR (Roger). Lieu : près place Saint-Michel. Ingestion de quatre litres d'eau salée. Sévices exercés par un de ses anciens ouvriers venu pour l'interroger. Cheveux coupés partiellement. Lieu : Dépôt. Menacée de lui couper les bouts de seins. Coups de poing sur la face (dont masque ecchymotique total). Très nombreuses cicatrices existantes et récentes. Céphalées persistantes. BRILLAUD (femme). Battue à coups de barre de fer sur le corps.I. Marquée au fer rouge sur le front. rue de Grammont. Lieu : commissariat de la Plaine Monceau. Des femmes qui l'accusaient ont tenté de l'étrangler . dont cicatrice à tendance chéloïdienne. dans un hôtel. On lui a fait sauter 5 dents de la mâchoire supérieure à coups de pieds. Anesthésie du pouce et de l'index droits. Coups de poing sur la face avec symptômes méningitiques. Cheveux arrachés. Date : 13 octobre. . Lieu : F. Lieu : place de l'Hôtel-de-Ville et toute la rue de Rivoli. au cours d'un lynchage par la foule. Un fort hématome sous-périosté à la partie inférieure du pariétal gauche. Lieu : Villa Saïd.. GUILLARD (femme). F. Bras tordus. Frappé à coups de barre de fer sur les épaules. Coups imposants au membre supérieur gauche et flanc droit. plaies du cuir chevelu. PRUSS (fille). elle en conserve de la dysphagie. les bras.F. Coupé les cheveux. FLANDINETTO (femme).F. Coups de poing sur l'abdomen. Date : 26 août. Date : 23 août. 26 août (deuxième fois).L’AGE DE CAÏN 92 JEAN (Charles). 2 septembre (troisième fois). boulevard Sébastopol. Dates : 21 août (première fois).I. Tentative d'arrachage d'ongles. la tête.

creux de l’estomac (en souffrirait encore). . Coups de crosse de fusil sur les reins et membres inférieurs (hématurie pendant 5 jours). Il chancelle. brûlures à la cigarette : sept brûlures comme pièces de 0 f r. pieds nus (fragments de verre dans les pieds). Un hématome de la cuisse droite et un hématome du côté gauche du ventre pendant trois semaines. Lieu : Villa Saïd. Reste à l'infirmerie jusqu'au 28 septembre. coups de matraque sur la nuque. Le GUEN (Julien). Pseudo-pendaison dont il reste un cordon douloureux à la nuque. dont cicatrices linéaires chéloïdiennes. surtout. 50 en cicatrisation sous-cutanée à la région scapulaire gauche et les plus étendues. Une estafilade au rasoir sur la face antérieure du thorax à droite. On le piétine. Ponction lombaire et examen neurologique approfondi par Garcin qui parle de lésions rachidiennes. tronc. Lieu : Milices patriotiques de Saint-Mandé. Mise à nu. Séjour à l'Hôtel Dieu. à la région scapulaire droite. Passage à tabac à l'entrée du Vél. Lieu : Vélodrome d'Hiver. à la salle Saint-Landry. Toutes les 20 minutes. Coups de poing figure. sur les doigts (le médius droit est encore douloureux fin octobre. d'Hiv. Coups de pied. Date : 19 et 20 octobre. plus profondes et suppurantes.L’AGE DE CAÏN 93 A eu les menottes pendant plusieurs jours. On lui fait sauter les incisives supérieures. ce 25 octobre. nerf de boeuf ou coups de poing face. On lui rase la tête et le pubis. Lieu : Fort de Bicêtre. coups de cravache. Date : 25 août. 2 coups de rasoir au poignet. L'ongle de l'annulaire gauche est en voie de repousse. CHAUDRE (femme). Date : 21 août. ISCOLI. face externe du bras (dont importantes ecchymoses persistantes). qui sont douloureuses et pour lesquelles elle vient consulter. Coups de pied au ventre. gifles. Coups de poing sur la figure. Coups de pied sur tout le corps (reste une induration des fesses) et. AMCHAT. Coups de casque sur la tête. mais la radio ne montre rien). Lieu : Commissariat du 18° arrondissement. Date : 17 octobre. Date : 10 octobre.

3 formidables ecchymoses sur région abdominale antérieure. Lieu : locaux disciplinaires. Lieu : inspecteur de la Commission aux locaux disciplinaires. Coups de règle sur les oreilles. Lieu : Commission 20 à Drancy. Coups de pied aux bourses (15 jours d'infirmerie). F. Coups de crosse au front. Grosse ecchymose sur bras gauche. KERN (Lucien). Reste endoIori en particulier au niveau du crâne. Coups de pied ventre et poitrine. Coups de pied et gifles. Contusion de l'oeil gauche. Date : 6 octobre. Coups de crosse au menton (cicatrice). 30 coups de nerf de boeuf sur le dos. Date : 2 septembre. Coups de poing sur la face. A genoux sur une règle. Date : 12 octobre. . Coups de nerf de boeuf et boxé. Date : 9 septembre. DEMAY Date : nuit du 2 au 3 septembre..L’AGE DE CAÏN 94 Mais c'en est assez. Traîné par les cheveux. lors d'interrogatoire. et 1 par un sergent de ville). dans tout Paris. Crachat dans la bouche. quelques policiers zélés s'entendaient à provoquer les aveux spontanés. la force publique et la «justice du peuple» ont été à la hauteur de leur tâche. Coups de poing. Coups de tabouret (jeu de massacre). BOUXINS. à Drancy même. Coups de matraque sur la tête..I. les F. FABRE (Louis). Lieu : locaux disciplinaires de Drancy. pour établir que. pendant très longtemps (dont plaie linéaire). les Milices Patriotiques. il me semble. Coups de poing sur la figure. BURTAIN. Lieu : locaux disciplinaires de Drancy (2 séances par F. dans les Commissions de Triage chargées de discriminer innocents et coupables. pariétal et temporal criblés d'hématomes sous-périostés. I. J'ajoute seulement quelques «cas» qui feront comprendre comment. dont une à la région inguinale. Lieu : locaux disciplinaires.F. Date : 9 au 10 septembre.

devant un journaliste connu ou devant Sacha Guitry.P. à de braves gendarmes qui faisaient leur métier. F. qui courent de bouche à bouche. Ni à d'autres joyeusetés semblables. avait été retirée aux F. une otite double en août d'autre part. Je la vois qui chuchote des choses à ses amies.L’AGE DE CAÏN 95 FAUCON (femme). Jeanne et moi. Ensuite.» Maintenant. ni quelles conclusions ils en ont tirées en ce qui concerne la Santé Publique ou en ce qui concerne la santé morale de la nation. des coups de règle.» Les F. rôdent. la matraque facile. depuis peu. et que seuls certains journaux. Je ne sais ce que M. semblent n'avoir pas entendue : «C'est pareil aux Allemands !. devant des «personnalités». les torturés. I.T. toute la Commission aux gros . Encore fallait-il que ces «durs» fussent de pauvres bougres. à Drancy. des délégations américaines sont venues pour visiter le camp. C'est pareil aux Allemands. On lui a adressé les pires menaces pour sa comparution du lendemain. si noire que fût leur réputation.. A reçu cet après-midi des coups de poing sur le sommet du crâne et sur les oreilles. neuf gifles.. au sortir de l'infirmerie. Elles ont voulu tout voir. Et. Mais ils n'exerçaient guère leurs talents que sur les «durs». Mais nous avons su.I. à Paris. A vrai dire. elles leur ont parlé librement. La garde du camp. Lieu : Commission 30 à Drancy.F. quelles conclusions d'autres en ont tirées. en particulier les jours de pluie. et autres criailleries de mendiants éhontés.. n'étaient à craindre que les inspecteurs des Commissions qui avaient parfois la main leste. et confiée à des gendarmes. nous avions la chance. Comme elle ne pleurait pas. des choses qui se redisent. offraient volontiers à certains prisonniers. De notre temps. quand je lis sur certains journaux que les Etats-Unis font la part trop belle à l'Allemagne. dans les débuts. sans plus. qu'ils lui donnent plus qu'à la France. J'imagine qu'elle est revenue dans son pays. se plaint de son pariétal gauche et d'autre part d'une douleur en éventail de l'émergence du maxillaire supérieur.. Aussi n'avons-nous pas assisté aux «courses à quatre pattes» ni aux reptations qui étaient. Le 3 novembre. à deux reprises. comme devant un ministre de Pétain. Car. Et j'ai entendu une Américaine qui. C'est pareil aux Allemands !. à l'infirmerie. on lui a tordu le nez. de n'arriver à Drancy qu'après le pire. Elles ont vu. Duhamel et le ministre ont pensé de ce rapport. Date : 2 novembre. les torturées qu'on y soignait. la distraction que les F. je crois entendre comme une grande voix. finalement. qui vient de partout. car. qui s'enflent et qui s'étalent. disait : «C'est une grande honte. elles ont interrogé des prisonniers. Femme ayant eu un enfoncement du pariétal et une trépano-poncture d'une part. je me souviens de cette Américaine.

un banquet débordant de bombances. d'y faire du feu. il devenait soudain féroce. été les très indignes bénéficiaires.. alors.. de sympathie. Il ne niait pas qu'il se commît bien des excès. sous peine de sanctions impitoyables. qui ne s'est jamais complètement dissipée. Il aimait à se rendre au bloc III. de faire passer des lettres au dehors. le camp souffrait d'une sourde angoisse. dont les conséquences rebondissaient sur nous. de rester couchés après l'heure. quand l'adjoint au maire et les journaux paraissaient nous oublier. à plusieurs reprises.L’AGE DE CAÏN 96 poings devenait timide et déférente. comme brochet en décembre. à tout inspecter. qui est un fief rouge. Et ils contaient que le camp de Drancy était un oasis de délices. selon la mode. Mais si quelque article venait à lui faire peur. par crainte d'un retour dans les choses d'ici-bas. T. s'arrogeait des droits sur le camp. Toutes ces rumeurs. pour se donner l'air de justiciers incorruptibles. Ils ont. Pourtant. Ils faisaient entre eux surenchère de mensonges savants. traînant des armes hétéroclites. la commune de Drancy. et à converser avec les ministres. à faire le procès des incroyables indulgences dont nous aurions. où logeaient les «personnalités». voire d'amitié respectueuse. quelques jours plus tard. Car. ou de converser avec des femmes. avec les Importances internées. de Drancy (qui. Il se faisait. y compris les nôtres. P. Il leur ouvrait son coeur. de pauvres colis qui souvent représentaient le dernier argent et dont nous attendions de quoi n'avoir . avec les écrivains. et l'adjoint au maire y trouvait prétexte à faire de fréquentes visites. en alléguant la dureté des temps et la nécessité. Il se nommait Poisson ou Goujon. bonhomme et confidentiel. s'étaient changés en Milices Patriotiques) revenaient sans cesse rôder autour du camp. bien des injustices. Mes souvenirs. P. les communistes ne se contentaient pas d'ameuter contre nous la direction du camp. criant des insultes. à son jugement. «L'Humanité ». des plus trembleurs qui se pussent voir. nous interdisaient de fumer dans les chambrées. Parfois. les communistes. une maison de santé pour millionnaires. dans notre chambrée. par pure politique. du dehors. Il rédigeait et faisait apposer dans tous les coins des circulaires comminatoires qui. Et les F. Il leur arrivait même de passer à l'action. de lui donner toutes sortes d'appellations pisciformes. avec les députés. que nous changions d'après son humeur. tant nous avions coutume. le dernier salon où l'on «cause». Le directeur était un fonctionnaire des plus inquiets. sont confus. Quitte à revenir au bloc III. Il était. de combiner une sévérité apparente avec une tolérance réelle. en effet. et à s'excuser auprès des personnalités. T. toutes ces critiques tenaient la direction du camp dans un état de pénible palpitation. Il prenait des postures de bienveillance. des amis apportaient pour nous. sur ce point. «Le Franc-Tireur» et tous les journaux apparentés ne cessaient d'ameuter le public. les F. à le faire trembler pour sa place. saisi les colis que des parents. D'autre part. comme propriétaire du sol. gesticulant des menaces. L'envie les reprenait de mettre eux-mêmes la main à la pâte. l'animal le plus pacifique et le plus dormant. faisaient autour de nous une ronde de menace et de haine.

de ces balcons. une bondissante. Ils les insultaient. sur la route. au Siège Central. Quand. qu'elle les postât aux points stratégiques. On s'accostait. on s'embrassait presque.. Ce n'est pas possible. de nous rassurer sur leur existence. Je me suis battu tant qu'il y a eu des munitions. sur leur santé. une bouleversante joie. la femme ou l'ami. Et. Parfois même. par-dessus des champs. Jusqu'à minuit. dans la grande cour. la voici. à cent ou cent cinquante mètres. Il a fallu que la direction doublât le nombre des gendarmes. Dans une période comme la nôtre. Et la nouvelle. Et nous étions là. et ils s'en sont partagé le contenu. le bloc III de grands balcons s'étalaient devant la porte des chambrées. c'est d'un communiste que nous est venue. les derniers qui y croient. Car c'est merveille comme les prisonniers croient encore à la justice. pour ne pas être surpris par les F. chantant «l'Internationale» et criant qu'ils voulaient notre peau. qui rôdaient sur la route. ils ont. sur cette route.. pour éviter de semblables incidents. le fils.. j'en ai fait moins que lui. moi. aussitôt. surtout. Thorez venait d'être amnistié !. ses baisers envoyés du bout des doigts. des parents. j'ai fait un peu de commerce avec les . Et nous imaginions donc que l'amnistie de Thorez n'était qu'un commencement. voir une grande route. disait un profiteur. J'ai été blessé. agita. fraternellement.. disait un milicien. Jacques a fait mille allées et venues. pour ne pas être vu des gendarmes. Mais c'est un dimanche. Car les F. au bout de leurs fusils. J'ai fait toute la guerre. Cette disposition des lieux nous permettait d'apercevoir. qu'ils nous ont fait peur. à nouveau perdues.. cherchant une entrée pour la «justice du peuple». se cachant derrière un arbre. Tenez. dans la rue de Châteaudun. jusqu'à des distances où les chères silhouettes se rapetissaient. T. maintenant. dans les champs. nous pouvions. Dans l'après-midi.. Ils avaient dû s'échauffer dans un meeting ou dans des cabarets. que derrière. de dépecer quelques lits de fer qui se trouvaient au bloc Ill. d'un coup. Et nous étions près de sept mille. C'étaient d'étranges tête-à-tête. P. qu'on ne m'amnistie pas. J'ai même eu une citation. le prisonnier se cachant dans l'embrasure d'une porte. Ils les menaçaient. de leur faire des gestes. un jour. moi aussi. sur leur fidélité. jusqu'au bienheureux jour où j'ai revu sa petite silhouette. qu'elle les armât de mitraillettes. par-dessus les barbelés.» « Moi.. à délirer comme ça. devenaient indistinctes. P.L’AGE DE CAÏN 97 plus si faim. on se congratulait. ils sont. dans l'éloignement. Pourtant. nous demandant que faire s'ils entraient. ils sont venus en nombre. ses gestes grêles. Mais leur principal souci était de faire obstacle à nos moyens télégraphiques. et l'autre. assailli et pillé sa camionnette. Certains parlaient de se défendre. des amis. la Croix-Rouge a été chargée de rassembler et de transporter tous les colis. pour en faire des armes. Ils les conduisaient. faisaient la chasse à ces promeneurs timides et gesticulants. cerné par des bandes qui passaient et repassaient.. un matin. en effet. Je n'ai pas déserté. T. le camp a été en état de siège. ils emmenaient et gardaient au poste les récidivistes. Il faut dire. souleva tout le camp.. Je ne suis pas sûr que les communistes eux-mêmes se soient autant réjouis. «Tout de même. qui rôdaient par-dessous les balcons.

Mais j'imagine très bien qu'au Conseil des Ministres. L'ex-ministre et doyen Ripert était pourtant très entouré. ne sont que fumée et feuilles mortes. Ainsi en jugeaient du moins les gendarmes qui avaient gardé les Juifs. avant de nous garder. surtout. Mais il manquait de textes. Ils contaient que les Juifs obtenaient des permissions de sortie. aux Allemands ! Thorez n'en a pas fait autant !» Enfin ces comparaisons nous disposaient à l'espoir.. Je suis bien tranquille..» Une fille de joie eut même ce mot féroce : «Moi. bien qu'elle fût encore insuffisante. Une ration de pain mal cuit. En tout cas. de carottes. que tous les textes. c'était après l'armistice ! C'était légal. Jeanne et moi. D'ailleurs. Thorez. Je n'ai pas pris la défense des Allemands pendant la guerre. qu'on ne me libérât point !» «Et moi. les amis pouvaient. Peut-être aussi devinait-il. lui faisaient part de leurs excédents. que qui amnistie le plus devrait amnistier le moins. les parents. de faire venir des provisions. confusément. au bagne ou dans les prisons. qu'ils avaient le droit de se chauffer. faire des phrases. de navets. c'était approuvé par le gouvernement. Ces colis. La cour des Miracles. Mais beaucoup d'entre nous n'ont .L’AGE DE CAÏN 98 Allemands. nous envoyer un colis de vivres. quand on a envisagé la possibilité d'une amnistie étendue.. on n'a amnistié que Thorez. est devenu ministre. Il fallait bien vivre… Mais. et souvent comme boueux au milieu. maintenant. sous les Allemands. Nous avons. et refuser au nom de nos martyrs. du matériel. que tous les documents. sous le prétexte mensonger que d'autres femmes. Au total. vers la Pologne. comme un paradis. du poids de cinq kilogrammes. lequel. vécu sans histoire.. Il est vrai que beaucoup de Juifs n'ont fait que passer au camp. bientôt. sans se compromettre. disait un journaliste. moi. m'ont sauvé. Et le savant homme hésitait un peu. au nom de nos soldats. d'autant plus que Jeanne m'en laissait la plus grosse part. P. ils n'ont qu'à comparer les articles que j'ai écrits après l'armistice aux discours que Thorez a faits pendant la guerre. C'est entendu. Les rares meubles. Sur les sept mille que nous étions. par comparaison avec l'Institut. Je n'ai pas voyagé dans leur pays pendant qu'ils canonnaient nos petits gars sur le Rhin. C'était tout de même. La nourriture y était plus copieuse. Ah ! ce serait trop fort. maintenant. T. avec l'impudeur de sa secte. vers les camps d'extermination. je leur ai au moins foutu la vérole. que la justice et le droit. les matelas qui se trouvaient encore au bloc III étaient un héritage des Juifs. bon Dieu. et souvent peu ragoûtante.. au vent de haine et de révolution. Une soupe où nageaient de rares lambeaux de choux. dans sa chambrée. mais en quantité trois ou quatre fois supérieure à la bouchée de pain qui nous était allouée par les F. On voulait qu'il dit le droit. et qu'ils sont partis bientôt vers l'Allemagne. a dû s'indigner.. toutes les quinzaines. nous étions tout juste un peu plus mal que les Juifs qui nous avaient précédés. dans ce camp. il en est quelques centaines qui attendent encore la suite. de documents sur ce point. Il convint.

Les manteaux de castor. La direction. chefs syndicaux. aux premiers froids. hauts fonctionnaires. Chez les hommes. une princesse russe qui venait dénoncer tels ou tels agissements peu distingués. sont sans pitié les unes pour les autres. Pourtant. dans la chambrée de Mary Marquet. personne n'avait la force de penser à la bagatelle. Ceci. Car les femmes. Et la perfection de sa voix. le souteneur se mêlaient très bien au groupe où conversaient le ministre Ripert ou le général Herbillon. On m'a conté pourtant que. où ils avaient la jouissance de quelques paillasses. à aimer ce qui leur est opposé ou complémentaire. Elles se groupaient d'après les affinités sociales. La promiscuité. n'avait pu se tenir de marquer une différence entre les classes. d'y séparer les «personnalités» du tout-venant. par je ne sais quelle coutume de servilité ancestrale. préfets. chantait pour toutes les femmes un cantique venu du fond des âges. qui faisait renaître l'espoir dans notre prodigieuse espèce. comme l'homme ou l'enfant. tant il y avait d'épouvante et de faim. les poux. journalistes avaient été logés à part. de déambuler toute nue. par nature. Les femmes se mélangeaient aussi beaucoup moins. la plupart des ministres. la peur travaillaient à grignoter les anciennes différences. les punaises. A Drancy. aux jours de soleil mélangeait toutes les conditions. de vison. par une autre coutume ancestrale. sans doute. comme on sait. cette inexplicable criminelle que fût la naine du cirque Médrano. la faim. La population du camp composait une étrange cour des Miracles. qui tint à distance les manteaux de lapin ordinaire ou de drap. Et les tentations . il y a eu des heures unanimes. d'opposum. Aussi la vigueur agitait-elle les jeunes mâles.. d'après les fréquentations mondaines. inlassablement. la même direction n'avait pas jugé utile de trier les femmes. un cercle très fermé. avec des femmes des Halles ou avec cette joyeuse. disait des vers. ou que la princesse russe (à bon chat. C'est un autre genre d'humanité. Dans la même chambrée. répétant les paroles cadencées. cent fois plus de disputes. de réclamations et de mouchardages que chez les hommes. qui est que les mâles méprisent les femelles. parait-il. Car l'actrice. firent. ce qui n'était pas beau. Et c'était encore une différence avec l'Institut Dentaire où. chez les femmes. il revenait vite une grossière camaraderie de caserne qui.. vers les travaux forcés. bon rat) n'en finît pas. que les femmes ne comprennent guère. on trouvait la comtesse de Cossé-Brissac (née Schneider). Et tout ce monde s'entendait plus mal que bien. les paroles éternelles. chaque matin. dans des chambrées moins vastes et comme plus intimes. Mais le grand problème était le rapport des sexes. L'escarpe. Aussi y a-t-il eu. la crasse. on craignait moins et on mangeait mieux. au bloc III. dans le bourdonnement énorme des pas et des mots qui tournaient autour de la grande cour. Mais. La police du camp était excédée de recevoir. ou Mary Marquet avec des prostituées. écrivains. parfois. compense et paie cela. L’amour du semblable est une idée d'homme. députés. Elles sont plutôt portées.L’AGE DE CAÏN 99 fait aussi que passer et sont partis vers le poteau. ou bien la marquise de Polignac. dans la chambrée. ou bien des femmes qui se plaignaient que d'autres femmes eussent de prétendus privilèges.

. qui étaient là pour des motifs plus ordinaires. gravement accroupis. c'est-à-dire de cellule. tranquillement. Un autre moyen était de nous rendre. Les amoureux plus distingués pouvaient. Les couples pressés. dans la grande cour une espèce d'enclos entouré de barbelés où les femmes. C'était une suffisante consolation. quelquefois. des femmes. nous nous sommes contentés d'aller. Au début. et n'importe où. désormais. nous n'avions été séparés que pendant la nuit. en l’absence de ce saint homme. les vieilles coutumes. recherchaient. la fornication. il fallut. passer les barbelés et parler avec Jeanne un moment. de sorte qu'en me prétendant convoqué. moi aux W. les autorités du camp avaient. On forniquait un peu dans tous les coins. culbutant les autres. à l'égard de ce rut. en prenant.. de l'absence de Jeanne en me mêlant à tout un groupe de pacifistes. se contentaient d'un coin de mur ou de la cage d'un escalier. assistaient à la conversation. Il leur arrivait. à profusion. roulant des yeux et des hanches pour allécher les pandores. il était nombre de femmes plaisantes à voir. un beau jour. pour nous retrouver. A vrai dire. que la direction. à la nuit tombée. le camp était comme un lupanar à grande échelle. de syndicalistes où j'avais de vieux camarades.-C. D'autres se donnaient rendez-vous dans des caves. Après la pose des barbelés. à un mètre du sol. ou peu difficiles. J'ai pu me distraire. un peu. officiellement. en même temps. des hommes et Jeanne aux W. Parmi les tondues et même parmi les autres. Car n'ayez crainte. et qui sans cesse devaient être renouvelées. dès qu'elles étaient déjouées.. nous pouvions voir la moitié du visage l'un de l'autre. a décidé de trancher le mal à la racine. et nous passions ensemble presque toutes nos journées.. Et. l'air de quelqu'un qui attend son tour. Les gendarmes. s'ils avaient des relations. traquaient les contrevenants. Mais. à faire les cent pas et bavarder dans la cour. Par ce trou. percée d'un trou gros comme le poing. Mais. Elles reprenaient. dans tous les coins. sous toutes ses formes. j'ai usé du prétexte des Commissions. était condamnée par mille circulaires et punie de quelques jours de «gnouf». et certains fonctionnaires organisaient. d'y prendre part à la dérobée. se promenèrent seules hors de portée des convoitises mâles. jusqu'à ne plus savoir où donner de la tête. dans une des chambres réservées à l'aumônier. pour Jeanne et moi. je pouvais fléchir les gendarmes. lutinant. à l'heure de la visite ou des soins.-C. pour ne pas nous troubler. en tant que personnes privées. Mais leurs efforts étaient si inefficaces. Jusqu’alors. avec vins et femmes nues sur la table. user de ruses infinies. Les prostituées avaient toute une clientèle. Car ces Commissions se trouvaient dans le bâtiment affecté aux femmes. je n'étais pas le . à l'infirmerie. et de cuisse leste. dans des greniers. ou si mous. qui faisait les cent pas devant la gendarmerie. les uns pourchassant. Une cloison séparait les deux. un désastre. nous échangions quelques mots. à la porte d'une Commission. Ce fut. D'autres hommes. et elle était. des bacchanales grandioses. le soir. et parfois ils se retenaient de faire des bruits. se rencontrer dans une salle de l'infirmerie ou même. une politique assez mal définie. et de découper. d'autres femmes. et j'en ai même vu une.L’AGE DE CAÏN 100 ne leur manquaient point.

Car Dieu sait si Anatole détestait Pierre et Philippe. je l'écris. Nous effeuillions des souvenirs. Bonnet. avec vos bagages !» Et nous . impudemment. D'ailleurs. Mais il faut dire qu'entre temps les communistes avaient. ne put se tenir de manger le morceau. tournait dans la cour. Mais notre attention ne se détournait guère d'une automobile. et je ne sais combien encore. Mais le plus beau est que. qui publia sa joie. on ne su que lui dire. Maintenant on les emprisonne. Monzie protesta. après des tergiversations. Alfred Fabre-Luce. C'est comme. Cet engin était surtout redoutable vers dix heures du matin. Car ce qui en sortait. Liberté. dans les geôles. par milliers les hommes qu'on a arrêtés ainsi. J'ai vu aussi André Delmas arriver au camp de Drancy.... Et il faut compter par centaines. puisqu'on n'avait rien contre lui. Et j'ai retrouvé presque tous les syndicalistes de la tendance pacifiste. tout simplement. et Fronty. ce n'est point pour «pétainisme» ni pour «lavalisme» qu'on a inculpé Anatole de Monzie. on disputait avec les concurrents. et il fallut bien. tous ceux qui ne s'étaient pas mués. toute la journée. jusqu'au risque.. mouvements du menton. et Vigne. et Guiraud. pour l'élégante liberté de son esprit. à la dernière heure. qui ne payaient que leur passion de la paix. en 1938. et s'il le criait tout haut. liberté chérie. c'est-à-dire. C'est plus commode.. sans même un semblant de prétexte. dénonçant dans Delmas un affreux Munichois. pris la tête des syndicats.. comme d'autres. criant des noms. quand il passa devant la Commission de Triage. Ou bien nous jouions aux cartes. Savoie. abjuré hautement cet amour. j'en ai vu bien d'autres. Par exemple. copieusement insulté par la presse de Vichy et très surveillé par les occupants ? La vérité est qu'on l'avait arrêté parce qu'il a été. surmontée d’un haut-parleur qui. c'étaient des phrases de ce. de l'Habillement. «L'Humanité». genre : «Dupont. Durand. Ça facilite beaucoup les élections. puisque Delmas s'est tenu coi pendant toute l'occupation. avec de jolis. l'arrestation furent ouvertement. alors. Et.. de l'Alimentation. Car il n'y avait point non plus de dossier. Il n'y avait rien dans le dossier. qui sortait des prisons de la Gestapo était là. on eut l'inconscience de lui demander pourquoi il avait été arrêté. au dernier Conseil des Ministres. lorsque Monzie vint demander pourquoi. sans même un voile de précaution. Au bout de quelques semaines ou de quelques mois. pour le même crime que lui avaient déjà reproché les Allemands. Mathé. Nous prophétisions. bien sûr. une revanche du bellicisme sur le pacifisme. Or on ne lui reprochait que de n'avoir pas été assez «dur». Jadis on discutait. en traîneurs de sabre : Bertron. pour son haut souci de l'homme. chez l'officier de paix. partisan des accords de Munich. des Postiers. Nous bavardions donc entre nous.. Bien entendu. encore. et parce qu'ils n'avaient pas. Comment y en aurait-il eu. en août 1939. libérer tout ce monde. il a fallu. avouer ce qu'on avait contre lui. Il y eut des cas où l'inculpation. Et j'en sais bien d'autres. d'autorité. des Mineurs. rien que des feuilles blanches. tout simplement parce qu'ils avaient trop aimé la paix.L’AGE DE CAÏN 101 seul.

se fût avisé de les arrêter. Vigne et Savoie. venaient chaque soir se bousculer. promis à la libération. Dans les premiers temps. L'interné avait appris qu'il n'y avait contre lui aucun mandat. de les accuser. convaincants. à une espèce de relégation perpétuelle. il disait : «Alors. très expéditive.L’AGE DE CAÏN 102 savions que les trois mots : «avec. pour qu'on les libérât. qui concluait à notre libération. automatiquement. quand l'automobile passait à dix heures. s'injurier. Toute leur innocence. le haut-parleur criait d'autres noms. de ceux qui. que presque tout le monde fût parti. qui entrait à pleines fenêtres.» Il y en avait bien pour deux mois. On a dû alors les trouver. criant des noms. de dissoudre le camp. en tas. la main . si irréprochables que personne ne s'était avisé de les citer. Car le duo ou le trio des inspecteurs. Naïvement. Nous sommes sortis rayonnants. Car il avait entendu son nom. Les autres l'aidaient à faire ses paquets. au fin fond de la malchance et de la malédiction. «Quand ce sera fini. je crois. les autres vers leurs foyers. Ça n'a pas duré dix minutes. dans les chambrées. à la vérité. qui était de crâner jusqu'au bout. Deux syndicalistes. de se tenir en homme. nous vous rappellerons. Aussi la Commission a-t-elle été très aimable. vers une ration de travaux forcés ou vers le souffle de douze balles. bien que quelqu'un. Et c'était l'espoir. les uns vers Fresnes. C'est pourquoi ils ont failli ne jamais en sortir. Jeanne et moi. qu'on ferait une enquête. se tirer. après usage. confronté avec ce néant. ni même aucune dénonciation. C'était la chance de s'expliquer enfin. le pauvre bougre jubilait. disaient-ils. J'imagine même qu'on a dû les engueuler un peu. de crâner. Il se faisait donc un grand silence.. et qu'on décidât. et tout et tout. Mais beaucoup revenaient des Commissions dans un état de total ahurissement. nous avons eu plus de chance. dans le petit matin.. On ne respirait largement. Tout au début d'une besogne immense. avec des sourires. D'autres fois. crânant toujours. alors. pour tant de sotte et d'insignifiante innocence. Il partait. comme tout au fond du sac. avec de vrais poumons. aucun ordre d'internement. puisqu'il n'y a rien contre moi ?» Mais il était. toute la blancheur et la virginité de la feuille qui leur était affectée les condamnaient. que lorsque toute la liste avait été lue. Il a fallu. qu'ils allaient en demander un en haut lieu. vers un jury obtus et ricanant. de l'autre côté de la table. n'ont jamais pu avoir de dossier. qui est au-dessus de tout. de lutter pour sa liberté. n'avaient eu à montrer qu'une feuille blanche. avec des paroles d'homme qui est au-dessus de ça. comme il convient à un homme. pourtant. vous allez me libérer. définitifs. dans l'hypothèse la meilleure. ceux des internés qui étaient convoqués devant les Commissions de Triage. si purs. Parfois il arrivait qu'un voisin reprit mal sa respiration. de se justifier. vers la Cour de Justice. Et bientôt il essayait. aucun dossier. Enfin on s'imaginait déjà dans la catégorie de ceux qui attendaient d'une bonne attente. Le trio ou le duo répondaient qu'ils ne pouvaient rien décider sans dossier. nous avait suivis.. du moins écrite. de les interroger. avec des mots qui seraient clairs. Le rapport du capitaine Rivier. devant la petite liste qu'on affichait sur le mur du bloc III et qui portait les noms des heureux qui partiraient le lendemain.. vos bagages !» signifiaient le départ vers la prison de Fresnes.

pour demander Jeanne ou Jacques et pour leur dire de m'attendre chez un ami. par le trou où nous avions chuchoté. personne. tout au bas du bloc III. la température du quartier. à toujours attendre. par leur impuissance à cacher leur envie. Elle. plus grande des yeux que lorsqu'elle m'avait quitté. chez l'ami. ne le prît mal et que. j'ai téléphoné chez ma concierge. déjà. par des tiers. et même à aimer les hommes. Après quoi nous avons attendu.. tirer et injurier les autres.. un tas de bras. pour la première fois. le soir même. Il fallut du temps pour que.. Et c'est Jacques que j'ai eu au bout du fil. tout de suite. faut-il que je mette mes habits du dimanche ?» Je les ai retrouvés tous deux. Quand j'étais dans la grande cour. Elle pleurait d'être libérée sans moi. Elle est pourtant partie avec là mine de quelqu'un qui serait resté. dans ses habits du dimanche. si je restais encore quelque temps. Et moi. comme s'il avait fait quelque grande découverte.-C. un soir. J'ai été. Et quand j'allais aux W. P. j'avais mal à voir les barbelés. que quelqu'un pleurnichât et reniflât par désespoir de sa liberté.. parce qu'elle n'était plus derrière. dès que j'ai été dans la rue. tout en haut. sur du duvet. parce que je les portais tout seul. nul ne s'est avisé que plus tard.. On riait un peu. devant la petite liste. lui donner courage.. d'abord.. recommencé à vivre. on épuisât les formalités. Elle voulait m'attendre. On faisait prendre. Ils nous avaient proposés pour la libération ! Pour un peu. de toute la crasse du camp qui était sur mes habits. bousculer. au lieu d'être libre. Au début. le jour où elle fut libérée. il ne savait que dire : «Papa !. Jeanne a attendu un mois. Nous avons fait un tas. Je lui ai parlé de Jacques. à l'époque. en personne. j'ai été seul. à la Noël. Il m'a fallu la consoler. chez un ami. Je lui ai vanté les beaux colis qu'elle m'enverrait. Mais il faut avoir beaucoup aimé pour qu'un jour. s'il était sage. ne rentrait chez lui sans précaution. au café du coin. et les pensées plus lourdes. les hésitations. en sortant d'un camp.L’AGE DE CAÏN 103 dans la main. . désormais. par une dénonciation. le monde soit comme s'il était gris et sans importance. Mon nom était sur la liste. tout autour. T. Mais de cette odeur. Je ne m'en doutais pas à ce point. depuis. Et ça paraissait drôle. Car elle ne voulait pas me laisser là. Lui. par une absence.. Car. tant j'étais un homme libre. je serais allé. On allait. avec des bégaiements d'extase. du coup. plus pâle. Et moi. J'ai attendu deux mois. moi aussi. et on ne rentrait dans ses meubles (s'il en restait) que lorsqu'il était sûr qu'il n'y avait plus de risques. Puis il a eu ce mot extravagant et adorable : «Dis donc. était descendue de la cheminée. de baisers et de petits mots.». ou dans une clinique. Mais les jours ont été plus longs. J'ai crâné. à force de nous aimer. sur la paillasse. par mon comportement. Nous avons. Et le jour est venu. Papa !. de peur que quelque F. j'avais mal à voir que d'autres chuchotaient. et comme marchant sur des nuages.. J'ai attendu. il ne fit recommencer toute l'aventure. les nuits plus lentes. Et Jeanne m'a fait honte. J'ai donc téléphoné. Un homme crâne toujours. J'ai attendu. Le lendemain. et tant les autres étaient d'un autre monde et le reflétaient misérablement. de toutes nos présences rassemblées. bien sûr. ou qui serait allé à Fresnes.. comme un étranger dans ma chambrée. on dit que je puais abominablement. ou comme si la première bicyclette.

des malheureux qui avaient été. ce qui peut lui tomber sur la tête. à Drancy.. On a beau s'être justifié. allait quitter le camp. avoir en poche un beau certificat par lequel la Préfecture de Police. pour que la liberté d'un homme soit remise en question. quand j'y suis entré. 36. une petite lettre de teint bilieux et de mine patriotique. T. distille contre vous.». ainsi. qu'un Comité de Libération en mal de propagande. les uns disent cinq. Et pourtant. P. Pinault. avoir été libéré. devant toutes les Commissions.L’AGE DE CAÏN 104 CHAPITRE X LA POLICE ENQUETE. avant qu'on la laisse enfin en paix. J'étais donc plutôt inquiet. J'ai connu. dans les journaux. Il avait sans doute vu à ma mine qu'il fallait commencer par là. aucun virus de trahison. Et il vous faudra tout reprendre par le commencement. Mais l'inspecteur Deschamps me tranquillisa tout d'abord. Je me suis rendu à cette convocation. Car nul ne sait plus. qui ne se pressent pas. ou un adversaire politique. les autres huit. Tout cela ne rassure pas. Abel a beau savoir qu'une telle faveur ne lui a pas été accordée sans que ses actes aient été pesés au trébuchet. à la suite de quelques articles. l'artiste. «définitivement». devant les mêmes Commissions ou devant les mêmes magistrats qui bâillent. Prudences. et qui mettront bien deux mois encore pour vous libérer à nouveau. A nouveau «définitivement». un créancier. depuis la Libération. scrutés au microscope. L'éditeur Sorlot. Mais le record appartient à Ginette Leclerc... Au début de l’année 1945. Elle a été arrêtée et libérée je ne sais plus combien de fois. et qui désespéraient d'en jamais finir. Encore la police. et qu'il adresse. soi-même. je n'en avais pas fini. Ledit M. là où il faut.. de M. quai des Orfèvres. Voire même du genre anonyme. aujourd'hui. quand j'en suis sorti. avec un peu de crainte. J. Ou bien il suffit qu'un journaliste en mal de copie. arrêtés deux fois. vos explications. trois ou quatre lignes venimeuses. «pour être mis en rapport avec M. trois fois. avec les F. Et il . maintenant. inspecteurs de la brigade criminelle. atteste que le camp d’internement de Drancy s'est dessaisi. commissaire de police. Il faut si peu de chose. j'ai été convoqué à la Direction de la Police judiciaire. par le Cabinet de M. par exemple. vos justifications. ou en prison. Et ça y est. Vous êtes «repiqué».. Et. Abel. «définitivement. Berthomé ou Deschamps». et sans qu'il soit devenu suffisamment clair qu'ils ne contenaient aucun microbe de nazisme. il allait y rentrer. Vous retournez au camp. un malade du foie. Il suffit que quelqu'un ne vous aime pas. en arrivant à la P.

Mais revenons à la P. il paraît que ce n'est pas ce qui manque maintenant. des magistrats qui ne considéraient pas les fusillades. on savait que nous enquêtons sur ces faits. et que j'ai vus après. Mais j'eus tous les apaisements. et plutôt imprécis. des plaintes pour coups et blessures.. L'inspecteur affirma qu'il n'était point question de donner. Quand l'inspecteur m'eut enfin rassuré. Du coup. Mais ce ne sera pas de si tôt. Il y en aurait vingt-cinq mille pour la seule région parisienne. il y aurait des protestations. pour beaucoup plus tard. Ou pour un lieu où il reste de la liberté. Car je me méfie. si un jour on instruit tout ça. sans savoir pourquoi. sans savoir où.. et même à une espèce de joie. s'il ne me désignerait pas à des vengeances.. dans certains milieux. à six mois de la Libération. dans ces événements. comme de petites vivacités de Résistance en enthousiasme.. même au gouvernement. avant bien du temps. Il y avait donc. et je ne suis plus prêt à prendre des risques pour des riens. avant de témoigner. L'inspecteur . sont pour plus tard. Et d'ailleurs quelle importance ? Ces pages. une suite judiciaire à l'enquête dont il était chargé. Et cet ami prétend que ce sera un beau scandale. J. ayant été saisie des plaintes de nombreuses familles qui avaient perdu un des leurs. Des plaintes pour assassinats. depuis que les gens ont un peu moins peur. à nouveau.. Mais je n'ai rien promis.. Et j'étais un sot d'imaginer que les fusillades de l'Institut Dentaire avaient chance. elles aussi. Photographies.» Il a donné le même conseil de silence à d'autres qui sont venus aussi témoigner.. mon inquiétude fit place à une curiosité passionnée.. si mon témoignage ne risquait pas de me mettre fâcheusement en vedette. dit-il. comme témoin.. et qui le réclamaient à tous les échos. maintenant. Et il était naturel qu'on interrogeât les prisonniers qui y avaient vécu. Elle n'avait pas pu ne point ordonner une enquête. et enfin beaucoup de si. le soir de la chasse. Il n'y a pas chance. si j'en crois un de mes amis qui est avocat. les tortures. appelle vers tous les horizons les siens qui sont morts. Avouez que la nouvelle avait de quoi faire plaisir. les séquestrations arbitraires comme des jeux populaires. l'inspecteur me fit comprendre qu'il travaillait pour un avenir assez lointain. sur les bureaux de MM. qui avaient vu. de conter ce que j'avais vu. des plaintes pour vol.. matière à enquête. comme une volée de perdreaux. «Car. Il me confia même que son enquête était secrète. une justice ! Il y avait donc. et des histoires. Car une enquête venait d'être ouverte sur les crimes commis à l'Institut Dentaire.. Pour un temps où il y aura de la liberté pour les juges et pour les témoins. à l'Institut. les procureurs.L’AGE DE CAÏN 105 expliqua que je n'étais convoqué que comme témoin. Des plaintes. D'ailleurs. d'être évoquées en Cour d'assises. Et je compris que la justice n'avait point d'illusions. j'entrepris de donner mon témoignage. et que mieux vaudrait ne pas en parler. tout de même. Il y avait même une police qui voyait. Et je tins à savoir. Mais je voulus pourtant être prudent.. vous pensez bien que si. ce que j'avais entendu. et moi d'être à la barre.

c'était si je pouvais reconnaître. Ce n'était pas. sur aucun de ces profils. je lui répondis que. qui porte le tout. et qui avait la gale. C'est en ressortant que les balles font des plaies larges. par d'autres témoins. ils en ont torturé beaucoup. sur aucune de ces faces. et l'autre fermé. Il avait raison. Croyez-m'en. Je regardais. et qui est morte. je ne pourrais lui être utile. Ça se voit. mais qui était avec nous aux «mous».T. Et le sous-lieutenant Marin..» Alors. la pauvre mégère de concierge que le capitaine Rivier avait gardée. en effet. puisque je n'étais. vous ne savez pas. les photographies de cent visages. à quoi vous avez échappé. et des nez horriblement écrasés. sans doute éclaté. bien des visages. et déchirées.P. Il m'avertit que ces photographies n'étaient pas belles à voir. naïf. en particulier. avait dû entrer par derrière. Mais je voyais bien que ce que je disais ne l'intéressait pas. Et j'ai reconnu Lucienne Senan. Et bientôt il me dit pourquoi. Les photographies de profil. tout un moment. Et un Italien. se réveiller. lugubres. sur certaines photographies qu'il allait me montrer. avaient cessé de fusiller. toujours. arrivé à l'Institut que lorsque les F. «Vraiment. on. dans ce cas. Vous reconnaîtrez. à la sortie. l'inspecteur me regarda avec un drôle de sourire. Mais. étaient. Le morceau de bois se voit. dont je ne sais pas le nom. ce fut Pescader. et. on fait reposer la nuque sur un morceau de bois. en effet. avec un oeil ouvert. et qui me fit penser à une maison dont une bombe aurait rasé les plus hauts étages. mais tout simplement par la balle de mort. Je me souviendrai toujours.» Et j'ai regardé. Car. Il y avait bien. Et Hoffman. au début.L’AGE DE CAÏN 106 m'écouta avec politesse. tout de même. trop martyrisés. malgré son innocence. pour mieux présenter le visage. regardez ces photographies. Je crois pourtant que quelques-unes des plaies n'avaient pas été faites par des tortures. Trop de visages étaient trop tuméfiés. relève la tête. comme j'en ai vu. bien beau à voir.. «Je ne reconnaîtrai donc. quand elle entre. monsieur Abel. Et ce qu'il voulait me demander. car c'étaient des photographies de cadavres. Et de Franlieu. Et moi. Ensuite. j'ai été incapable de reconnaître personne. avait disparu. Je regardais. quelques-uns de mes anciens compagnons de l'Institut. C'étaient des photographies prises à l'Institut Médico-Légal. Il savait. et même plus. trop mutilés. Et la maîtresse de Guichet. Et l'inspecteur m'a dit : «Evidemment. ainsi. le trou rond et net que fait une balle. dans la nuque. Et Guichet. Prenez bien votre temps. Mais je n'ai point vu. à un angle de quarante-cinq degrés. une de profil pour chaque visage. au-dessus des sourcils.. surtout. sous cette tête qui semble se relever. Révélations. aucun visage. dit-il. lui dis-je. et d'incroyables sourires avec des lèvres énormes et peu de dents. tout ce que je pouvais lui dire. d'un visage de femme. dont tout le front.. heureusement. Une de face. Il y avait des orbites vides de leurs yeux. pour la faire tenir. «pour lui faire le caractère et . grotesquement. La balle. collées sur trois grands cartons que l'inspecteur me fit examiner l'un après l'autre. Et la concierge.» Et ça se voyait.

et comme beaucoup de prisonniers le croyaient.. ou au Commissariat. et tout mêlés à notre misère. Ces visages. d'autres que j'avais vu vivre. tout à coup. pour être libérés. à quoi nous avons échappé. quand je passais. Visages fondus dans le fleuve et faisant. Un jour. Ou bien des riverains ont distingué des choses. au lieu de le faire en pleine lumière.. et l'Italien qui avait la gale. Ils tuaient toujours. Pescader. alors. Ils ont menti.. Visages de stupeur... Et la nuit. que j'avais vu souffrir. Tu avais combattu. Ou encore la Brigade fluviale a dragué. Ils ont menti. Et c'était du mensonge.. Il y a de quoi. il n'est point vrai... ou a cassé.L’AGE DE CAÏN 107 pour faire plaisir aux voisins. On n'avait pas compris. et non plus le jour. depuis le début. Presque tous dans la Seine. ni plus coupables que d'autres.. au lieu de tuer ouvertement. Visages innocents. dans les jardins. sans mot dire. elle y rêve parfois. Mais la corde s'est dénouée. avec des cris. Visages d'hommes et de femmes qu'ils emmenaient le soir. tout comme des «durs». qu'ils les aient emmenés là. Visages soudain pétrifiés par la dernière balle.. une pierre pareillement nouée avec une corde très reconnaissable. un moment. Mais ils tuaient la nuit. Il n'était point vrai qu'ils eussent cessé de tuer à notre arrivée. à Drancy. pour beaucoup. comme nous. Jeanne a été malade. quand je lui ai raconté tout ça.. avec vous... que cette séparation qu'ils avaient faite entre les «durs» et les «mous».. ou au bord de la Seine.. Et les inspecteurs m'ont expliqué qu'il était assez facile de reconnaître les cadavres qui venaient de l'Institut. que j'avais vu craindre et se rassurer. sur une photographie.. je me souviens de vous ! De toi.. parfois. L'inspecteur. ouverts pour un cri.. et il disait : «Regardez bien. n'avaient pas été pires que d'autres. finalement. comme ils le faisaient croire. C'est à coups de revolver qu'ils libéraient certains «libérables».. et on a retrouvé des «libérables» dans la Seine. pour être jugés. Hoffman.. encore. en avait convenu. Visages d'hommes et de femmes qui. Pourquoi es-tu mort ? Pourquoi t'ont-ils tué ? Je ne sais pas. Le reconnaissez-vous ?» Et il arrivait.. me ramenait parfois. Visages tordus. que je reconnusse. Visages. encore.. Car tu étais de la Résistance. tous ces visages. Hoffinan. dans la banlieue.. à Fresnes... souvent. Visages d'épouvante. une tache blanche dans l'eau sombre. On ne savait pas à la Police Judiciaire. Et dans les caves. Ces cadavres avaient tous. entre les «dangereux» et les «libérables». une fois encore. celui-ci..» Et d'autres encore.. Visages. Ils se moquaient bien des défenses du gouvernement !. Et Rivier. ont dû voir le fleuve. Visages d'hommes et de femmes qui. tu es revenu de . Non. le soir. accrochée au cou. et qu'ils disaient emmener au Dépôt. Visages. sous la dernière torture. comme un poisson mort. je me souviens de vous.. Car elle sait maintenant. Et ils sont remontés du fond. parfois.. Mais il était là-bas.. Et hypocritement. Visages. Lucienne Senan.. ni même moins innocents que d'autres. en disant que c'était pour la liberté.. Les prisonniers qu'ils appelaient. Le visage est très abîmé. dans la nuque. et qui ont compris.

un après-midi.. quand j'étais commissaire de Police. quand elle les narguait. Il y avait des fois où tes histoires drôles. Je t'aurais remercié d'avoir. comme des gifles. l'un d'eux . Mais tu étais un triste. Et nous ne pouvions pas savoir. Et je me souviens aussi de toi. que je le connais ! Je l'ai arrêté deux fois. Lulu. Tu nous feras fusiller. moi.» Et. tu nous as fait bien rire. d'ordinaire. de ton invincible. enfin mâtée. Je t'ai demandé comment tu le connaissais. toi aussi. vous autres !» Mais. Tu faisais la morale à Lucienne Senan. et vers la pierre au cou. une fois qu'elle pleurait et qu'elle était comme folle.c'était. le Thomas qui t'avait dit. toi aussi. Tu lui disais : «Tu vas les rendre furieux. tout redressé dans ton blouson. J'en suis bien sorti.» Tu m'as confié que tu avais peur qu'il n'eût de la rancune. d'un air ingénu. par-dessus toutes les ombres. Tu as dit à ma femme : «Ça y est ! Ils vont me libérer dans deux ou trois jours. de force. une fois encore. frappé ce troupeau de malheureux que nous. de mieux que ça.» Et pourtant. à force de craindre pour moi. par-dessus ton nez pointu. en effet. mise au piquet. comme des petits chiens. et où elles nous tenaient. tes chansons. avec son accent de Polonais : «Ta gueu-eule ! Ah ! tu en as une gueueule ! Regardez cette gueu-eule. de tous ces mots. je crois.. plus vif dans ton corps maigre. tu sais. quand tu as imité Thomas.t'a frappé sur l'épaule. avec ton sourire poli de petit vieux bien propre. t'en avaient voulu. Lucienne Senan. bientôt. Tu avais peur. ou d'autres. avec tes pommettes saillantes. aussi. les bras en l'air. Nous t'avons envié. la tête dans tes mains. pour escroquerie. Je ne sais pas s'il t'en voulait. que tu partais vers la Seine. des rires que tu leur jetais à la face. et qui parfois faisaient pâlir de rage Sonia. Pescader. à vous aussi. Le capitaine Rivier vient de le décider.L’AGE DE CAÏN 108 l'interrogatoire tout joyeux. et t'a dit : «Ne t'en fais donc pas. de ton insolente joie. Moi. aux «libérables». je me souviens. Tu en sortiras. quand elle contrefaisait leurs gestes. De toi aussi. Mais tout s'est bien passé comme si lui. Et tu m'as répondu : «Bien sûr. De toi. Elle voulait te revoir. quand ils t'avaient. Nous t'aimions bien. Ne vous en faites donc pas tant. tes mines nous prenaient par le cou. Pedrossa . la Sonia enfin muette. de tout le courage avec lequel tu leur tenais tête. tous. et des mots. comme nous t'appelions. plus haut. quand elle riait trop haut. tu étais plutôt triste. Ce sera votre tour. étions avec les grands coups de fouet de ta joie.. Pour te remercier encore de tout ce dévouement. des commentaires que tu faisais à voix haute. leurs voix. pour te remercier. tout éclairé d'espoir.» Ça m'avait intrigué. l'homme. mon pauvre vieux. madame.. de tout ce bercement. malgré son air bonhomme. Tu es parti avec un pas d'homme libre. Je me souviens qu'un jour. Ne vous en faites pas. avec une lumière neuve dans tes yeux.. comme d'une grande soeur. je t'aurais remercié d'autre chose. visage de Pescader. Vous voyez bien qu'on en sort. Car nous restions. Ça envie les autres. Comme quand elle avait dit à L'Hévéder : «Taisez- . Et je t'aurais remerciée. des haussements d'épaules que tu faisais. chaque jour. C'est comme ça. ils sont venus te chercher un soir. avec tes joues rentrées. Ma femme avait pris ton adresse. que tu lui avais prodigués. comme tu rêvassais.

Et il paraît qu'il avait gagné des millions.. plus simple que le tien..» Alors Marin a été comme un homme perdu. des paroles aussi. et quand.» Ils ne l'ont pas. Et. Et je dis que ce. C'était une imprudence.. en quête. des courages qui parlaient. après avoir pillé sa villa. les dents serrées. et le sergent Maurice lui a dit : «Ne t'en fais pas. Des courages muets. Il aurait voulu l'embrasser une fois encore. quelqu'un qui passait par là. Il fallait lui faire rendre gorge.L’AGE DE CAÏN 109 vous ! Vous n'êtes pas ici pour faire des circonférences !». «Ils vont me tuer. car. parmi nous. et qui vivent. a dit Maurice. elle voulait t'embrasser.. c'était un jeune marié. aujourd'hui. aussi. mais que quelqu'un avait ramassées. Il ne voulait plus manger.. comme pour s'étourdir. entre rendre gorge et rendre l'âme. parait-il. Mais c'est Pescader qui avait raison. des courages hautains. «Elle aussi. Et ils ont tué Guichet. car il en était qui ne méritaient pas ça. Visages. ils ne riaient pas. que voler des voleurs. et il savait bien qu'ils tuaient encore.» Marin a pleuré. Il y aurait eu toute la bande. il ne faut pas faire de circonférences ! Voyez-vous ça. qu'ils allaient le tuer. Il ne fallait pas rire. Il était des leurs. et d'autres qu'on raidissait en soi. il avait volé pour eux. toute ravie.. Et je me souviens même de visages moins innocents. depuis qu'elle est partie . Mais ils n'ont pas voulu. à ce jeu. vois-tu. Guichet avait fait du commerce avec les Allemands. J'en suis sûr. sans doute. Pourtant. Même une Cour de Justice ne les aurait pas condamnés à ça. de manière qu'elle entendît bien : «Ah ! ça non. Je suis trop malheureux. n'avaient sans doute point mérité la mort. Pauvres visages.. Et ils ont tué Mme Coty. Marin n'avait fait. Ces deux-là. ils l'ont libérée. Et d'autres visages.. Elle. maintenant. de ces paroles que tu avais dû jeter follement. On avait trouvé. Eux. tu répétais. rien qui comptât vraiment. en rang d'oignons. Et Marin n'aurait pas été tout seul. Enfin. ils l'ont appelée. ce L'Hévéder qui fait des circonférences !» J'ai vu bien des courages. Mais qu'ils ne traînent donc pas. Il en était tout désespéré. Je veux m'en souvenir aussi. disait-il. Marin s'en est inquiété. l'affaire n'aurait relevé que de la Correctionnelle. sa maîtresse.. comme toutes tes paroles.. ils ont tué le sous-lieutenant Marin parce qu'il avait gardé pour lui une part de ce que. Ils n'avaient pas grand'chose contre toi. Lulu. comme j'ai dit. comme dans le «milieu». plusieurs tonnes de boîtes de conserves. Qu'ils le fassent tout de suite. Par exemple. je sais . qui sont libres. avec une pierre au cou.. Ils avaient arrêté sa femme avec lui. à la ronde. après avoir pris ses bijoux. chez lui. trop fait languir . et il tombait du haut d'un bonheur. à l'Institut. sur le banc. Marin est le seul qui ait vu clair. et qui grimaçaient quand même... Pour Mme Coty. Ce n'était pas un cas pendable. Je n'en ai vu aucun qui ait été plus chaud. Mais il y a du chemin. et elle n'est pas revenue. Un jour.. A la mort. comme un boueur. comme des milliers d'autres. En d'autres temps. n'est pas justice. bien sûr.. cette mort comme d'un chien. Mais il ne fallait pas les provoquer. Ce fut un règlement de comptes. en somme. non plus. tout de même. Une histoire de cartes de pain. par ordre. plus jaillissant..

Les F. Ils ont tué.J. Dès qu'il l'a su. Mais ils étaient pressés. les yeux arrachés... étaient sûrs de sa mort. qui n'était pas si clair. Le corps de Klein a été retrouvé. Mais les Allemands l'avaient. ne l'avaient pas trouvé chez lui. non plus. je crois. ou pour la Résistance.L’AGE DE CAÏN 110 moins. Et de Franlieu. cinq ou six mois. Il se peut bien que les Allemands l'aient torturée. bien sûr. Mais tout de même il fallait la juger. Ça se peut bien. Et ce geste valait bien qu'on examinât son cas. de façon suspecte. on l'accusait d'être devenue un agent double. ils n'avaient pas encore retrouvé ou reconnu le corps. De quoi avoir plus de faim de vivre.P. pour qu'on la libère. eux aussi. Mais il avait eu. Ils ont tué des innocents et des coupables. je ne pense pas que de vrais juges l'auraient envoyé au poteau. En somme. Mais il faut dire que. par eux. des Jeunesses de l'Europe Nouvelle. C'est tout ce que j'ai à dire. que voulez-vous que je dise de plus ? Ils ont tué. Enfin. Ils ont tué. Il fallait enquêter. il fallait l'entendre. pourtant. arrêté sa femme. Ils l'ont tué. d'abord. il fallait prendre le temps d'étudier son cas. que je vous dis ! . Au tarif actuel des Cours de Justice. arrêtée et gardée en prison. le geste qu'il fallait. finalement. et qu'elle ait cédé. il est venu se livrer.T. On lui reprochait d'avoir été libérée. et qui avait l'air un peu dégénéré. il s'en serait tiré avec deux ans de prison ou vingt ans d'indignité nationale. Ils ont tué des hommes et des femmes. Ils ont tué. Comme ils ont tué aussi Demangeot. après l'alerte. travaillé pour les Anglais. C'était une espèce de petit noblaillon qui ne disait mot. et qu'elle s'occupait en particulier de cacher les parachutistes. à sa place. quelques jours après mon témoignage. Ils ont tué en têtus. quoi ! Ils ont tué tant qu'ils ont pu. Le bruit courait qu'elle avait. cette femme. On ne tue pas une femme comme ça. si les inspecteurs de la P. et ils avaient. Il était seulement coupable d'avoir été vice-président.

pour une haute ambition. Ce péché-là n'est pas neuf. et quand l'heure d'un repentir sonnera à leur coeur. Quoi ? D'abord ceci. Et on l'excuse presque.P. quand c'est pour un bon motif.. On devine que. s'il était démontré qu'ils avaient. Ce qui m'a le plus offensé. comme un trait exceptionnel. ou comme il parle à un autre. Communistes. qu'on n'en veut pas trop à ceux de leurs prêtres qui massacrent un peu au hasard. Je suis donc tout prêt à tirer mon chapeau aux Résistants. tout au bout de ce récit. de leurs scrupules. la vie de l'homme n'a jamais été cotée bien cher. sans trop regarder qui. j'ai encore à dire. surtout ceci. quand ils se réveilleront. Pourtant. Certes. qui n'appartient qu'à notre espèce.I. quelquefois. qui avait de l'honneur. contre la vie de l'homme.. La Liberté. Tout tachés.. aux F.. L'homme tue l'homme. eux aussi. de leur sécurité.T. c'est le péché contre l'esprit. Mais il entre dans cette crainte comme un respect sacré. on admire qu'ils aient fait à leur foi l'abandon de leur repos. par exemple.. et qu'ils ont pu tuer. quand cet autre est un frère. Oui. et peut-être même de leur bonté. pour cette foi. ce n'est point le péché contre la chair de l'homme. à ceux-là. De tels cultes s'entourent de telles ivresses. quelque passion de la grandeur. à la Bourse des Valeurs. et tout étant étalé. Sans détours. Le jury acquitte. à savoir que ce qui m'a le plus offensé. Mais pour les F. aux grands Révolutionnaires. on les craint.. Et l'histoire pardonne aux grands Inquisiteurs aux grands Capitaines. Autrement dit. pour la Liberté. Et je suis même prêt à les consoler.. pour la Patrie. des socialistes. dans ce que j'ai vu. Et j'honore aussi cette Volonté. on s'écarte de ces fanatiques. Car c'étaient des communistes. bien des choses à dire. à les réconforter. sans trop regarder comment. tout fumants qu'ils soient du sang d'autrui. ou.. ou tout simplement la Patrie. comme ils tuent.F. On sait ça. je n'en veux point. sans un pli. Il y aurait donc des chances pour qu'il fût beaucoup pardonné aux tueurs de la Libération. quand il est seul. Et ça . un ami. s'ils ont tué pour une religion. durement. quelque rêve si orgueilleux qu'il leur a fait mépriser quelques milliers de vies réelles. c'est une autre histoire.L’AGE DE CAÏN 111 CHAPITRE XI LA GRANDE TRAHISON Tuer. ils se feraient tuer. qui avaient de la Liberté de la Patrie une religion si forte et si furieuse qu'ils ont pu tuer. Et j'ai. quand le tueur est un cocu. Comme un hom-me se parle. contre le sang de l'homme. par les chemins.

quand ils entendent parler d'une révolution qui ravagerait leurs grosses richesses et leurs petites coutumes. auquel personne n'aurait pensé. qu'assoupie. et qu'elle ne soit jamais. que nous avons bien travaillé ? Alors. par l'effet d'une peur qui leur vient au ventre. J'ai toujours voté à gauche. moi aussi. quand tout était calme. le tocsin contre l'injustice. et. Mais le résultat était que les socialistes prenaient peur.. quand il n'y avait même pas un abus ni un scandale à l'horizon. grâce à eux. Ils exagéraient. Il faisait de petites réformes. trop insensibles à la peine des autres. pour ne pas être dépassés par les socialistes. que personne pût s'endormir dans un contentement bourgeois. que les prolétaires étaient toujours aussi maigres. J'aime au contraire que les Gros. par naissance et par métier. du coup. Les radicaux. tout rondouillard. ça les éperonne. mais qui n'en sont pas moins du bon côté. un pauvre petit bonhomme sans importance. l'offense à . de petits ajustements de salaires. on va se reposer. de leurs états-majors et de leurs Messieurs. Ça les pique. Ils seraient comme les pharaons de l'ancienne Egypte. à triomphalement digérer le monde. et j'étais du Front Populaire. et qu'ils recommençaient à tirer dans le brancard. Enfin je suis un socialiste. Je ne suis pas de ceux qui haïssent les communistes. comme une appendicite qui n'en finirait pas de couver. Et je les ai beaucoup aimés. Ou bien encore. il disait aux badauds de France et de Navarre : «Hein. comme il se devait. bien entendu. tout au plus. cassant les vitres. que les Gras aient cette peur au ventre. tout content. Par exemple. contre l'atteinte aux droits. Car c'étaient les réveilleurs… Toujours à grogner. Car les communistes criaient qu'on n'avait rien fait. se défient des partis. comme des putois. ça les réveille au sens de l'humain. Je le suis à la manière des vieux syndicalistes qui. par les communistes. avec les radicaux et les socialistes attelés cahin-caha.. Il n'y avait jamais chance. n’est-ce pas ?». pour ne pas être grignotés aux élections. de petites promotions. Mais il faut bien me comprendre. que vous êtes plus heureux ? Hein. que ça va mieux ? Hein. contre.L’AGE DE CAÏN 112 change tout. et quand il devenait quasi évident que la démocratie était un régime à peu près libre et à peu près juste. bassement. les enfants ? On va faire une petite pause. reprenait la marche en avant. et que toutes les réformes du Bloc des Gauches n'étaient que des réformettes de rien du tout. Mais il n'y avait pas moyen. que les capitalistes étaient toujours aussi gras. s'il n'y avait pas cette révolte d'esclaves qui constamment leur grouille dans un tréfonds du ventre. dans un coin. sans motif bien défini. toujours à revendiquer. Je connais donc bien les communistes. tiraient un tout petit peu plus fort. sur toute la planète. voici que les communistes se mettaient encore à crier. cabrant des barricades et ameutant les populations… Pour Sacco et Vanzetti. et qu'elle les tenaille toujours un peu. eux aussi. conspuant les ministres. même quand ils sont marxistes. le Bloc des Gauches prenait le pouvoir. ils ont sonné. Et toute la carriole. Mais ils n'en faisaient pas moins un bruit de trois cent mille diables. Ils avaient découvert qu'on tenait en prison. toujours dans l'opposition. J'ai idée que ça empêche les Gros et les Gras d'être trop béats trop complaisants pour eux-mêmes.

Enfin ils étaient rouspéteurs. sous-préfets. pour la frime ? Si vraiment ils avaient cessé d'être des doctrinaires. savent préparer de bonnes élections. Peurs de bourgeois. et que jamais il ne juge qu'ils ont assez tiré et arraché d'eux-mêmes. Les voici qui se soucient de la défense nationale. pour les grands. Les Bourgeois n'en reviennent pas. que déjà il a une actrice pour maîtresse et une Hispano pour automobile. pour les moyens. Ils sont là tout pantois. Ils n'ont plus d'opposition. Ils n'osent pas croire à la conversion des communistes. les principes. comme tout le monde. une. c'est toujours l'opposant. ils ont. Vous pensez donc que je ne suis pas d'accord avec nos Bourgeois dont les bajoues blêmissent dès qu'ils entendent parler des communistes. Puis. c’est-à-dire de ceux qui s'entendaient à manier et à mener les hommes. toujours mécontents. ils n'y veulent pas croire. On pourrait s'entendre. années. et qu'à le bien retenir ? Si c'était cela. tout de même. Car tout y est. pour les petits et même pour les douteux. ils ne pensaient plus. les Bourgeois. Et ça saute. ce n'était plus que. comme c'est la règle du jeu. et galonnés. mieux que quiconque. de ne jamais être parmi les mous et parmi les dormeurs. colonels. maintenant. si c'était vrai ? Si leur marxisme et tous les noms en isme. ces bougres. déjà tel grand chef de la faucille et du marteau a son compte en banque. Mais c'est maintenant qu'ils sont le plus drôles. Les voici qui prennent charge de l'honneur national. Il faut avouer qu'on n'a jamais mieux fait pour mater les peuples. Il semble même qu'en Russie et dans les nations annexes l’ouvrier soit tenu plus serré que partout ailleurs. C'est le propre de l'esprit de tant respecter les hommes que jamais il ne juge qu'on a assez fait pour eux. Ils préfèrent imaginer une ruse inédite. Et ça marche droit.L’AGE DE CAÏN 113 l'Homme. et décorés comme des figurants de l'Opéra. généraux. cela changerait tout.» Ils se disent cela. Et. Car c'est le propre de l'esprit de ne pas se contenter de peu. que déjà il a une belle villa en banlieue. à se dire : «Ces communistes. et qui exigent le poteau pour tous les traîtres. comme tout un chacun. C'est trop inattendu. des microbes à réveiller le monde ? Si tout au fond. Ils n'osent pas y croire. Ils ont représenté l'Esprit. avec des rubans tricolores autour de la houlette. et qui. la tactique et jusqu'à la poigne qu'il faut. des songe-creux. Ils n'ont même plus de grèves. gueulards. Les voici qui se disent démocrates. et qui se veulent ministre de la Guerre. On a beau leur dire que c'est réel. Car je vois bien ce qui les hante. et des meilleurs. D'autant plus qu'ils s'y entendent. par suite. L'esprit. Ils ont trop vite pris la manière des grands Bourgeois. On pourrait couper la poire en deux. de ne jamais se contenter de rien. C'est à ne pas y croire. la peur les reprend. Leurs espions ont beau leur rapporter que. sous-ministres. que c'est arrivé. manigance machia- . pendant des. tout à coup. Et ça tourne. tout simplement. représenté le plus haut de l'homme. préfets. Les voici maintenant qui veulent être ministres. chez eux. Ces loups sont trop vite devenus de bons bergers. qu'à tenir un bon petit pouvoir.

la duperie de la géante et barbare Production.S. de déverser sur la tête de M. et pour installer. et de tant d'orgueil à la mécanique. finalement.. j'avertis une fois pour toutes que. et tout incapables de décider si les communistes sont encore des gars impossibles. après tout. de la rationalisation.. quelqu'une de leurs stupides fraternités ? Alors. comme ils étaient. au dedans. méfiance ! Gardons les distances. Nous nous moquions bien qu'on produisît plus de choses. ils étaient demeurés des «purs». pour le Plan. contre le fordisme.. Serrons les rangs. puis faisant grimace. et qui lui auraient tout donné. avec les communistes. quelqu'un qui soit du côté du manche. Machinisme. qui a été de persuader l'ouvrier que. s'il s'abrutit ainsi. par l'asservissement du bras à la bielle. de la tête au moteur. Mais nous. Et il faut les avoir connus. le grand soir venu. et . déjà dans ce temps-là. que l'ouvrier travaille cinquante heures par semaine. Ils font de la mécanisation. ils copient Ford.» Ils sont là. et comme ça pendant cinq ans. contre le travail à la chaîne.. Mais non ! Rassurez-vous. Staline quelques milliers de tonnes atomiques. Et peut-être. Que c'était beau. des vrais prolétaires. Nous demandions grâce pour les nerfs de l'individu. ou s'ils sont devenus quelqu'un de bien. les communistes.. les avoir aimés pour bien apprécier la profondeur de leur chute. nous savons. une mystification à l'échelle cosmique… «Si les communistes faisaient semblant ? se disent-ils. nous savons. Mais maintenant !. si ce devait être au prix de moins de pensée. C'est pour l'Idée. je vous dis. Et ce qui vous trompe. de placer l'Homme au-dessus de tout !. c'est pour la Révolution. c'est que vous les connaissiez mal. faisant risette. Quand je parle des communistes que j'ai aimés. je ne pense qu'à ceux de la base. Nous avions dénoncé et crevé. Et nous partions en guerre contre les quarante-huit heures. Et c'est même en pire. savaient parfaitement qu'ils dupaient le prolétariat.. pour mieux faire tout sauter. dansant d'un pied sur l'autre. des vrais partageux ? Si tout ça. qui fut le temps avant 1935. le mieux serait-il. Car ils ont réussi ce tour de force. au temps de leur noblesse. Nous savions dire tout ce qu'elle coûte à l'homme. N'ayez crainte. pour écarter tout risque. pourtant. c'est pour l'Idée. Si c'était pour nous tranquilliser. tout comme des Américains. Bourgeois. nous serions de beaux dindons.. du travail à la chaîne.L’AGE DE CAÏN 114 vélique. Méfiance. même quand je parle de ce temps de noblesse des communistes. Les communistes ont bien fait le saut. les Bourgeois.. tout en lui faisant croire qu'ils le menaient à la conquête du Pain..S. qu'ils le faisaient tourner et virevolter pour le seul bénéfice de l'U. pour nous endormir ? Si. pour mieux saper. pour l'intelligence de l'espèce. Il est des chutes qui sont comme des damnations. qui visaient haut. je ne pense pas aux chefs qui. maintenant. contre la mécanisation de l'humanité. qu'aux ouvriers qui croyaient se donner à une grande cause. de la Paix et de la Liberté. Maintenant.R. C'étaient de beaux camarades. dans leur Russie. Certes. qui étions la main dans la main avec eux. c'est pour le Parti. c'était pour mieux s'infiltrer.

.. On te le jure. de lui faire éclabousser de lumière.. condamne et punit la moindre virgule hétérodoxe. qu'on te dit. et toutes les saletés que d'ordinaire on cache sous un drapeau.. à eux l'interdiction des journaux et des livres. pour le second Plan. Vas-y ! Sue ! Acharne-toi !. Maintenant. Ils ont réussi à faire dire et à faire imprimer un peu partout que quiconque n'est pas communiste ou sympathisant est un hitlérien. en attendant. aussi. Ils ont un merveilleux talent pour déshonorer qui s'avise. Enfin nous ne placions rien plus haut que la fière liberté de lever la Vérité à bout de bras. Nous avions une puissante volupté à étaler. toutes les puanteurs des Guerres et des Victoires. pudiquement. Dans leur Russie. enfin. les appétits de colonies. on y pensera plus tard.... ce sont les communistes qui sont les grands pourvoyeurs des ténèbres. Il laisse sa place à M. Et le grand Giono est dans le lot. Vous pensez peut-être que..L’AGE DE CAÏN 115 comme ça pendant cinq ans encore. c'est pour cuirasser... à peine remaniée. Il n'y a plus de poètes et de penseurs que les pauvres bougres qui acceptent de chanter en mesure. c'est pour fortifier... et par conséquent travailler dur. on te chante.. C'est pour la Défense Nationale. les envies de pétrole.. C'est pour la Sainte Russie.. tout le peuple des préjugés.. les enfants. et que c'était une infection. Que c'était beau.. En France. Cachons tout ça. . les motifs cachés. comme sur une table.. Ce n'est point pour l'Homme. quand il y avait un scandale. de morsures de flamme. Machiavélisme. Mais. comme des intestins . pour vivre en joie. C'est pour l'Idée. c'est pour lui-même que le prolétaire fait tout ce boulot. de placer la Vérité au-dessus de tout !. Tu vois. une chanson qui entraîne et qui exalte. à la faveur de la Libération. de jeter toutes les évidences. pour le crime d'avoir écrit quand les Allemands étaient là. Aragon !. prolétaire. depuis le commencement. A eux la censure. alors nous clamions.. Et le Parti dénonce. à eux le dosage des vérités et des mensonges officiels.. L'Homme.. que supprimer ou bâillonner quelques centaines d'écrivains.. là-bas du moins. Mais l'entreprise va tout de même bon train.. pour le moins. c'est pour armer le pays. et se restreindre beaucoup.. Ils n'ont pu encore. qui toujours a couillonné les prolétaires.. des bassesses et des tyrannies qui ne prospèrent que dans des ténèbres et des mensonges savamment dosés. avec les communistes. et quand la vieille dame République mettait le doigt sur ses lèvres et faisait chut.. Mais non !. Pour se fabriquer de jolies maisons. Lavons ça en famille.. et marcher au pas.. C'est pour équiper. à extraire. jusqu'au ciel. eu égard à de vieilles traditions. Ou encore. c'est d’une brutale perfection. qu'il y avait un scandale. un «collaborateur» ou un ennemi du peuple. pour se donner un peu de confort. Nous en avions une passion si haute et si furieuse que nous ne nous lassions pas. et ainsi de suite jusqu'au jour où l'on crève. Et maintenant ?..». c'est plus subtil. on y pensera pour tes petits-enfants. de penser au pas. pour t'aider. La vieille chanson. il faut d'abord être forts. L'étranger nous regarde. même les pires à la face du monde. en murmurant : «Attention.

Ils ne manquent pas. les journaux. Il n'y a plus qu'un syndicat.F.. Maintenant. qu'une presse. et il y a les exécutions sommaires.. nous faisions grève.. dans leur Russie. de cet autre qui avait un manuscrit sur les agissements de certains personnages dans les geôles allemandes. Une liberté d'hommes qui sont nature. Et nous discutions. mais c'est bien commencé. et que le devoir. n'avait pas si bien écrasé le droit de dire. de ses aises ouatées.. Nous faisions au passage. et où l'on déshonore. et qui a été rossé. dévalisé.L’AGE DE CAÏN 116 de penser. qu'elle mit cul par-dessus tête l'économie et les économistes. et il y a quelques vingt millions d'hommes dans les camps de travail forcé. étouffé dans l'ombre. . Il court de bonnes histoires sur des prisonniers qui. voulaient crier ce qu'ils avaient vu. à la Libération. qu'un parti. D'ailleurs. bégaient et finalement courbent le dos. Et maintenant ?. policiers. Et il y a eu. nous coupions le gaz et l'électricité. Chacun craint pis encore. pour le jour où ils seraient les maîtres. c'est plus long. tout ensemble. notre liberté. nous arrêtions les trains. Il faut même avouer qu'avec les communistes nous allions un peu loin. il n'y a plus de droit de grève. ou qu'elle fût si désordonnée. en un tour de main. qui ont plus de bon orgueil que de belles manières. rien que pour lui faire sentir un peu toute notre puissance par notre immobilité. qu'une liste aux élections. Ou bien. et nous faisions des partis. et il y a eu. où l'on torture. du haut. en 1946. rapetissé.S. revenant de Russie.. l'administration de la presse. Qui n'est pas avec eux est sournoisement dépourvu. S'il me souvient bien. fermer toutes les fenêtres terrorisées. nous sommes même partis en guerre parce qu'on nous avait dit que quelqu'un. Il n'est plus personne. Peu nous souciait que notre liberté fût si bruyante qu'elle mît à vif les nerfs des Bourgeois. Enfin le capitalisme. ce qu'ils avaient subi. dans ses heures triomphantes. de placer la Liberté au-dessus de tout !. Et il y a la Guépéou. les Académiciens balbutient.. une gigantesque Guépéou. avant d'exterminer. En France. qui le pourrait ? Ils tiennent la T. si convulsive. Et nous étions prêts à pendre au réverbère le premier qui eût comploté contre cette liberté. Et c'est miracle comme. Tout le Parti est devenu.. d'autres moyens. Ou l'histoire. des défilés presque tous les dimanches. et nous disputions. non plus. la déportation d'un million et demi des «citoyens» et des «citoyennes» de leurs «républiques» criméenne et tchétchène. et il y a encore d'incroyables carnavals de justice. et qui ont été terrifiés ou achetés. Nous n'y regardions pas de si près. crue. et nous nous assommions les uns les autres de bon coeur.. dénonciateurs. voulait dépouiller-le monde de cette liberté-la. quand ça nous prenait. Que c'était beau pourtant. C'était cela.. de l’autre côté du Rhin. Tyrannies. de ramper devant tout cela. Ses militants ont été. de gré ou de force. qui ose exprimer sa pensée toute. dans le boulevard Saint-Germain. Nous faisions des meetings. la répartition du papier. sous la menace. dans ce pays. nous condamnions le beau monde à chuter du haut de la civilisation. et nous faisions des scissions.

ce fut surtout pour la férocité joyeuse de leur lutte contre la guerre. des centaines de milliers d'innocents à râler dans les coins ou à se ronger dans des puanteurs. Ils devenaient épiques. mais qu'on a pourtant déclarés indignes de voter. Mais ils ont embauché la Ligue des Droits de l'Homme. ils ont été comme un blasphème à la face des Patries. Ils passaient à l'action. c'est notre . à la protéger. c'est partout où des gars travaillent et souffrent. de toute la passion que nous en avions. c'est notre frère. il y avait au moins une Ligue des Droits de l'Homme pour élever une petite protestation. votre guerre. qui souffre. Nous saboterons la fabrication de vos armements. pêle-mêle avec quelques milliers de vrais coupables. Celui-ci. Chez nous. A bas toutes les armes ! A bas tout le barda !» Et Litvinov consternait les Importances. plus des canons. Marty faisait lever les crosses en l'air. nous ferons la grève générale. et surtout la Patrie. Et si vous osez déclarer la guerre. même s'il est Allemand. Pas un homme. Et. en demandant le désarmement général. Nous pourrirons votre armée du dedans. pour qu'ils ne votent pas contre les communistes. La paix. Les prolétaires n'ont pas de patrie. Et celui-là. choisis parmi les camarades les plus dociles et les plus haineux. qu'ils disaient. Nous ne voulons. quand ils engueulaient les diplomates. nous ne marchons pas. vos petites bornes. et elle hurle avec eux ou bien. contre vous tous !» Déjà. «Nous. Nous ne voulons plus des gueules-de-vaches. tenanciers des camps de concentration. Il fallait les entendre. Dans le temps. nous nous asseyons dessus. à Genève. Pas un sou. de 1921 à 1935.. par nos cellules. nous la transformerons en guerre civile. filialement. condamnent au mot d'ordre. De la paix. comme un crachat à la face des armées. bourreaux. quand on cherchait à leur faire honte. qu'ils disaient. Doriot appelait les soldats du Maroc à la fraternisation. les nationalistes. de tout le don que nous lui faisions de notre temps. quand ils passent vraiment les bornes. Si vous mobilisez. Pendant quatorze ans. à souffler dessus. nous ne connaissons pas ça. qui travaille. à la désertion. Si j'ai aimé les communistes. Nous ne voulons plus des fusils. Vos cloisonnements. Et je me souviens de plus beau. «Nous. sur la mer Noire. en ricanant des pauvres efforts de l'accusé et de son avocat. les marchands de canons. et jusqu'aux socialistes convertis au devoir de la défense nationale. Et il y a eu surtout la farce des Cours de Justice où des jurés. ils rigolaient. en leur rappelant les us. qu'ils disaient. Et il y a eu des centaines de milliers de citoyens contre lesquels la justice ne pouvait rien.. Puis. tout simplement parce que les communistes avaient trouvé cette bonne occasion de s'en débarrasser. enfin de toute notre ténacité à la couver. elle étend sur eux. comme sur un peu de flamme au bord de mourir. par notre propagande. «Nous la tuerons tout de même. de plus grand encore. Et nous ne connaissons que les hommes. maintenant. vos clôtures. de notre peine. comme on ne les écoutait pas. Et il y a eu. les communistes menaçaient.L’AGE DE CAÏN 117 tourmenteurs. son grand manteau de silence et de piété. les coutumes.

qu'ils eussent fait abjuration solennelle de leur antimilitarisme. Ils nous expliquaient même la philosophie de la chose. et sans son air de fils à Bon Dieu. en salopette. pour qu'on admît les communistes dans la bonne société. Ils nous enseignaient toutes les ficelles du métier. Et ma preuve. c'est qu'ils nous ont donnés. les communistes. Je m'excuse de ce mot. de leur antipatriotisme. de leur pacifisme. devant l'armée. C'était comme si le Christ était revenu. quand on croit se battre pour le Droit. rude et impérieux. Or les communistes nous ont donnés. je dis qu'après les lâchetés. L'essentiel. Et qui dit perspectives (habilement renouvelées) de Guerre Sainte dit le moyen d'avoir toujours une armée. en effet. une voix qui exprimait la révolte des hommes. Il y avait vingt ans que. C'était comme la voix de toutes les bouches qui étaient mortes et de toutes les bouches qui n'avaient pas osé. Après cela.» Ils disaient cela. pour la répression morale. pour la Liberté. Aussi ne peut-on entrer dans le temple de la Bourgeoisie. Il se dit de l'escarpe qui moucharde et qui livre les membres de sa bande. crevant le silence. par exemple pourquoi il faut haïr les généraux. pour se mettre bien avec la police. avec l'ordre établi. ils sont trop bêtes. Que c'était fou. comment on se mutine. et de ressusciter l'Union Sacrée au bon moment. Une preuve par neuf.. pour l'impérialisme. Qui dit Union Sacrée dit moyen de faire honte aux mal pensants. devant l'Union Sacrée. qu'après les prudences. Ils nous avaient enfin tellement retournés. Et ça prenait les jeunes au ventre. et qu'ils se fussent mis à deux genoux. Les trois se tiennent donc. il n'y aura plus place pour douter. Que c'était un rêve. Tous frères. ils étaient même les grands patrons. devant l'autel de la Guerre Sainte ? Car tout est là. Ils nous ont « donnés ». comment on déserte. c'était enfin.. pour la répression matérielle. et de les rendre muets par des arguments moraux. Et l'on dira ce qu'on voudra. n'était-ce point. ces baisements. comme il faut que soit une voix qui parle au nom de la vie. moi. que nous sommes. si les Bourgeois ne sont pas rassurés. endoctrinés. de leurs objections de conscience. par des arguments matériels. tout au-dedans ? Vous n'avez pas assez de preuves. Car nous étions bien de leur bande. Et maintenant ?. pourquoi il faut aimer les Allemands. . C'est un mot du milieu. pourquoi on se bat pour le capitalisme. dans notre bande. Que leur demanderait-on de plus ? Vous doutez encore ? Vous vous demandez s'ils ne sont pas encore un tantinet défaitistes et pacifistes.L’AGE DE CAÏN 118 frère. bien dévotement. Or les communistes ont fait ces reptations. encore ? Eh bien ! je vais vous donner une dernière preuve.. avec humilité. même s'il est nègre du Congo. Maintenant. Elles sont comme trois marches qu'il faut gravir une à une. étant donné le temps. Moi.. des Bonnes Moeurs et des Bonnes Sinécures si l’on n'a pas gravi ces trois marches sur les genoux et si l’on ne s'est pas arrêté pour baiser chacune d'elles. comment on sabote. qu'après les habiletés. Et c'était rugueux. étant donné les autres. Qui dit armée dit moyen de faire taire les braillards.

nous mitrailler. mais la Guerre et la Gestapo. Mais c'était dans l'ordre des choses. Ils ont été avec nous jusqu'en 1941. Car tous les autres nous gardaient rancune d'avoir rêvé. avec les dents. C'était un crime d'avoir voulu la paix. Mais rien. découragés. Il nous a fallu renoncer à l'espoir. et de dire oui aux hommes.L’AGE DE CAÏN 119 entortillés que nous n'avions point d'hésitation. d'ailleurs. presque héroïque. que. Et les communistes nous avaient. Nous n'avons pu gravir jusqu'à leur coeur. Et nous savions que toujours les «gueules-de-vaches». d'avoir tenté la paix. Ils nous ont déçus. tant que nous avons pu. nous étions assez tranquilles. ils nous accusaient de trahison. Les communistes. Les militaires. comme tous les autres. à l'évidence. pourtant. nous résigner à laisser faire la guerre. jusqu'à une hantise humaine qui fût aussi pure en eux qu'en nous. les policiers d'en face étaient comme une montagne de dédain et de brutalité. en effet. Nous aurions ramassé la paix dans la boue. de Duclos. étaient encore avec nous. leurs camarades. avec n'importe qui. les «capitalistes». ce sont les communistes qui sont venus nous arrêter. à tous les hommes qui pourraient venir. à l'époque de fer où il n'y a de gloire qu'à rêver et tenter l'horreur. que les syndicalistes. Mais il n'y avait pas de raison de nous déjuger. que ce n'étaient pas les Allemands de Goethe que nous avions devant nous. tant que nous avons pu. tant nous imaginions que c'était un diamant. portés vers cette aventure. avaient été droits dans l'intention. après la leçon des communistes. Mais c'était encore plus dur qu'ils ne l'avaient dit. ni de remords. Les communistes nous avaient fait prévoir tout çà. C'est l'Allemagne qui est venue. pendant la guerre. la paix revenue. n'a cessé d'être dur. que nous étions niais ! Tout le plus dur était à venir. nous torturer. Nous imaginions. Mais tranquilles aussi quant à notre sort futur. Enfin ils seraient loyaux. Ils sont venus en hâte. bien sûr. par tous leurs tracts. de Thorez.. Ils continuaient donc à nous insulter. qu'ils n'avaient pas trahi. qui nous avait menés là. dans l'impuissance et avec tout un goût de cendre dans la bouche. Il a fallu nous taire. Ils diraient que les pacifistes. à nous menacer. qu'au contraire ils n'avaient été dévoyés que par leur volonté de ne pas trahir la paix qu'ils avaient jurée. hautement. Ils nous insultaient. «le sabre et le goupillon» se mettraient en travers. tout au fond. Ils prendraient leurs responsabilités. mon Dieu. tant qu'il n'est pas apparu. par tous leurs chuchotements. ils nous menaçaient des pires vengeances. que c'était leur leçon. Et cela nous a donné un coup.. Tranquilles dans notre conscience. ni de peur. nous terrer. Ils avoueraient. nous excuseraient. du centre à la droite. pendant la paix. aussi. fait prévoir que ce serait dur.. bien sûr. la volonté de dire non à la guerre. A la Libération. Nous avions juré d'essayer de faire la paix. avant tous . et ils nous répétaient la leçon. les communistes nous expliqueraient. la leçon du marxisme. Nous avons donc tenté de construire la paix avec les Allemands. d'autres ont bientôt été contre nous. bien que ce ne soit pas un crime de vouloir la guerre. quand elle viendrait. Mais. Certes. Que nous étions naïfs. Nous avons donc continué. et que nous n'avions rien qu'une dure volonté d'hommes.. les «impérialistes». à eux. après nous avoir poussés. la regarder rouler sur le monde. dès qu'il serait question de faire la paix.

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les autres. Ils ont eu une incroyable hâte d'arriver les premiers, pour se blanchir, pour se dédouaner, pour se laver du passé avec des ruisseaux de nos larmes et de notre sang. Ils ont acheté l'amnistie de Thorez avec notre peau. Ils nous arrêtaient avant la police, ils nous emprisonnaient avant les geôliers, et, tournés vers les autres, ils disaient : «N'est-ce pas que nous sommes pour l'ordre, maintenant ?» Ils nous condamnaient avant les juges, et, tournés vers les autres, ils disaient : «N'est-ce pas que nous sommes pour l'Etat, pour le Pouvoir et pour la Répression, maintenant ?» Ils nous fusillaient avant les soldats ; et ils disaient : «N'est-ce pas que nous sommes pour l'Armée, maintenant ?» Ils nous déshonoraient mieux que les autres, et ils disaient : «N'est-ce pas que nous sommes pour la Morale et pour la Patrie, maintenant ?» Et quand nous avons clamé, vers Thorez, vers ce grand chef de nos révoltes et de nos refus, Thorez a dit : «Je ne les connais pas. Moi, j'ai toujours combattu pour la Patrie. Au poteau, tous ces déserteurs !» Et Marty a dit «Au poteau, tous ces mutins !» Et Cachin, entre deux affiches, a dit : «Au poteau, ces collaborateurs !» Après ça, Bourgeois, il n'y a plus moyen de douter. Ils sont bien des vôtres, maintenant. De votre côté, du côté du sabre, du côté du manche... Vous ne pouvez tout de même pas imaginer que c'est pour rire qu'ils ont creusé tout ce fossé entre ce qu'ils étaient et ce qu'ils sont, entre eux et nous. N'ayez crainte. Le fossé est à tout jamais. Ils n'ont point, pour le faire profond, ménagé leurs peines. Ils ont pu jeter dedans des milliers de cadavres, de cadavres qui avaient le visage de leurs camarades. Il n'y a plus rien à dire contre eux ... Hein, vous grognez encore ?... Qu'est-ce que vous dites entre les dents ?... Je crois qu'un Mauriac, là-bas, prend des airs dégoûtés. On dirait le grand-père noble quand la petite fille épouse un nouveau riche. Et je sais bien. Vous pensez, vous murmurez qu'ils sont un peu rudes, un peu sanguinaires. Je vous accorde que vous auriez peut-être été plus indulgents, plus délicats. Par exemple, vous n'aviez pas fusillé Caillaux, à la précédente dernière. Vous n'aimez pas être féroces quand vous pouvez vous en dispenser. Vous n'aimez pas les cris, les violences, le sang, du moins sous vos fenêtres. Vous êtes proprets. Vous êtes distingués. Et je suis sûr que, si vous aviez été seuls, vous auriez été à la fois plus élégants et plus mous, dans cette affaire d'épuration. Les communistes en ont rajouté. Vous n'auriez point tondu de jolies filles, ni brûlé les pieds, ni arraché les yeux, ni cassé du verre dans les vagins. Enfin, vous avez d'autres manières. Vous avez de la race. Vous avez de la branche... Mais ce n'est pas une raison pour ne pas reconnaître que les communistes n'ont fait tout ça que pour la défense de vos Sacrés Principes, que pour la Patrie, que pour l'Armée, que pour l'Honneur, que pour l'ordre établi. Ce n'est pas une raison pour ne pas reconnaître que leur revirement a été une bénédiction, à un moment où leur Russie et leurs cellules n'auraient eu qu'à ne pas bouger, ou qu'à s'entendre avec les Allemands, pour que tout votre monde capitaliste fût à bas, les reins cassés. Ce n'est pas une, raison pour ne pas reconnaître que c'est grâce aux détours et aux tournants des communistes

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que vous vous en êtes tirés avec un Etat qui a de l'autorité, avec une presse qui a de la discipline, avec un peuple qui a de la patience, avec deux ou trois régiments qui ont de la gloriole, et même avec le minimum de nationalisations. Tenez, je vais vous dire... Dans le fond, vous êtes jaloux. Ces novices, ces tout frais émoulus, vous font peur tout simplement parce qu'ils ont trop vite appris le jeu, tout simplement parce qu'ils jouent déjà des coudes, selon la règle, tout simplement parce qu'ils sont déjà plus habiles, plus forts que vous. Mais c'était à prévoir, rien qu'à vous regarder. Dans vos élégances, vous étiez trop maigres, trop anémiés, trop abâtardis, trop dégénérés. Vous aviez des manières. Mais vous n'aviez plus la main. Vous n'aviez plus de poigne. Vous faisiez une espèce de Réaction en dentelles, qui ne savait même plus être méchante. Pourvu qu'on vous laissât toucher vos dividendes, vous laissiez, en échange, liberté aux parlementaires de parler, aux écrivains d'écrire, aux penseurs de penser, et à l'opposition de s'opposer. Ce n'était plus de la Réaction. C'était du libéralisme. Et ça menait tout droit à la Révolution. Vous le sentiez, vous le saviez, mais vous n'étiez plus capables de réagir. Il fallait que tout versât, ou que quelqu'un de plus jeune, de plus vigoureux reprit les rênes. Eh bien, c'est fait, ou c'est près d'être fait. Car voici, pour mâter à nouveau les peuples, une équipe de mâles. Ils sont plus musculeux que vous, plus audacieux que vous, plus cruels que vous, plus menteurs que vous. Ils s'entendront, ils s'entendent mieux que vous à museler l'esprit, à censurer la presse, à stériliser les livres, à châtrer les élections, à terrifier les peuples, et enfin à mettre chacun à son rang, les valets au pinacle et les volontaires dans les camps de concentration... Allons, riez donc !... Applaudissez !... Vous redoutiez le Grand Soir. Et voici la Grande Réaction.

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CHAPITRE XII LA GRANDE REACTION

Réaction. Grande réaction... Que ce mot n'étonne point. Il n'en est pas d'autre qui convienne maintenant, quand on parle des communistes. Etre réactionnaire, qu'est-ce donc, si ce n'est faire obstacle à ce qui est valeur, à ce qui va de l'avant ? Or rien au monde n'a de valeur que l'homme, que sa personne, que sa pensée, que sa liberté, que son orgueil, que sa vie. Parmi les choses mortes et les vivants mornes, il est le seul être qui soit toujours douteur, toujours malcontent, toujours porté vers autre chose qu'il rêve et qu'il veut meilleur que ce qui est. Et tous les réactionnaires, dans tous les temps, tyrans ou rois, inquisiteurs ou généraux, féodaux ou bourgeois, ont été ceux qui avaient la terreur ou la haine de cette impatience-là. Leur tentative a toujours été la même : instituer l'obédience à la place du doute, le silence à la place des voix, la masse à la place des individus. Toujours ils ont traqué, en tout homme, I'invincible ressource d'esprit, lui refusant instruction, lui refusant expression, et la réputant pour criminelle dès qu'elle inquiétait les hommes en place, le dogme officiel, l'ordre établi. Et toujours, tant l'entreprise était impossible, tant l'esprit renaissait et s'agitait partout, comme un feu follet, ils ont fini dans des rages monstrueuses, torturant et tuant les individus par milliers, dans le vain espoir que l'esprit, lui aussi, serait enfin un cadavre, dans tout le tas des autres. L'histoire est pleine de ces hideux recommencements. Néron copie Caïn, et l'Inquisition copie Néron, et Marat copie l'Inquisition, et Staline copie Marat, et Hitler copie Staline, et nos communistes copient Staline et Hitler tout à la fois... Je ne m'étonne plus de ces recommencements. Je suis à l'âge où l'on comprend enfin que les hommes ne changent guère, d'une génération à l'autre, et qu'ils sont incroyablement pareils, d'un peuple à l'autre. Ce qui change, ce sont leurs moyens, leurs maisons, leurs machines, tout ce qui est en dehors d'eux. Mais rien ne change au dedans, ni le bas, ni le haut. Et il reviendra donc des Réactions et des Pouvoirs, par les lâchetés qui reviendront, et contre l'immortel esprit qui, lui aussi, reviendra. J'avoue aussi que je ne crois plus qu'une Révolution puisse nous libérer, tout à fait et à tout jamais, des Réactions et des Pouvoirs. J'ai même compris que, c'est un piège mortel que la tentation de ces chambardements. C'est un piège où l'on prend les jeunes, qui n'ont pas encore cessé d'aimer les, contes, d'attendre des miracles. Ils voient trop tard que les révolutions que l'on fait contre les réactions présentes finissent toujours par amener des réactions plus féroces et plus étouffantes encore. Pourtant ce n'est point difficile à

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comprendre… Il faut seulement comprendre qu'à chaque fois que les hommes se jettent en masse dans de grands mouvements, comme la révolution ou la guerre, leur défiance les quitte, que, dans l'énorme agitation des foules, ils sont pris par des passions bouleversantes, par des fièvres d'enthousiasme ou de haine qui les aveuglent et qui les disposent à croire, à suivre le premier démagogue qui passe. D'autre part, il faut bien que quelqu'un commande, et ferme, pour conduire ces masses, pour les jeter en ordre sur l'ennemi, pour les mener à la victoire. Tous en conviennent et, du coup, tous sont pris. Enfin, quand c'est fini, quand on a renversé les Bastilles, chassé les tyrans, vaincu l'étranger, il y a tant de morts, qui avaient été les plus jeunes et les plus courageux, et tant d'éclopés, et tant d'hommes las, avides seulement de repos, que le nouveau Pouvoir n'a aucune peine à s'installer, à se fortifier, à se faire un roi. C'est ainsi que notre révolution a engendré l'Empire, que la révolution de Lénine a engendré le tsarisme de Staline et que la dernière guerre, à son tour, engendre par toute l'Europe, dans la décimation et la misère des peuples, le despotisme des communistes. Je prévois donc, je, vois, dans les années qui viennent, toute une, ruée de Réaction, qui va battre aux portes de l'humanité. Le national-socialisme, le fascisme n'ont été qu'une avantgarde, partie trop tôt, et mal équipée pour les temps modernes. Ils ramenaient une Réaction trop usée, trop vermoulue, dont l'essentiel était la Nation, la Patrie, vieilles dorures qui s'en vont. Le communisme fera mieux. Il est plus moderne, plus souple, plus madré. Il sait à merveille déformer les choses et les mots, et il explique, par exemple, qu'être réactionnaire, c'est tout simplement penser à autre chose qu'à donner aux ouvriers de quoi remplir leur ventre. D'où il conclut, avec une tranquille audace, qu'est réactionnaire quiconque, de l'autre côté, croit à l'esprit à l'individu, à n'importe quoi oui soit au-dessus de là matière ou de la «masse». C’est aussi simple que cela. Et il faudra du temps pour que les hommes se reprennent, pour qu'ils comprennent tout ce qu'il y a de mépris pour leur humanité dans une propagande qui tend à les rabaisser, à les borner à des revendications de salaire et d'horaire, pour qu'ils aperçoivent enfin, derrière cette propagande, toute la réalité de la Réaction revenue, à peine masquée par un paternalisme vulgaire, et toujours aussi ardente à écraser, dans l'homme, le coeur, la tête, tout ce qui dépasse le ventre et le bas-ventre. Mais on comprendra bien. On commence déjà à comprendre. Koestler, à lui tout seul, a battu, ébranlé le rempart de mensonge, et crevé un trou énorme, par où se voient des horreurs. Hors du cercle empoisonné de l'Europe et de l'Asie, partout on sonne l'alerte, partout dans la libre Amérique, partout où la race blanche a des colonies d'orgueil et de foi. Même à l'intérieur du cercle, même dans les nations bolchevisées, on devine que déjà des bouches mordent les bâillons, que des muscles tirent sur les chaînes, que tout un réveil se fait, dans une infinie stupeur. Et il va renaître, il renaît une opposition. L'esprit recommencera, selon sa méthode éternelle, la besogne qui revient toujours, et qui est de grignoter, de creuser patiemment, sous les pieds de la tyrannie, comme des galeries

aujourd'hui. avec une dignité lointaine. Mais nous ne manquons pourtant point de dieux. pour un Parti. par tous les signes. non plus. De notre temps. L'état et l'individu. Il n'est plus question de mourir pour la divinité. de chuchotement. Il n'est point caché que les communistes ont emprunté à l'Allemagne. quand il s'agit de tirer des fidèles les délires par quoi ils partent à haïr. par les hasards de nature. dans la Trinité. comme le Père de la trinité catholique. quand il s'agit de faire oublier aux fidèles qu'ils sont chacun une personne à part. Il est très haut. ils n'ont rien inventé. à torturer et à tuer les hommes. toute l'autorité et tous les secrets du monde. La religion de l'Etat a déjà quelques siècles. Elles ne sont plus guère. qu'on les jetait en croisade les uns contre les autres. Mais. en passant par tous les Père Ubu. c'était au nom des dieux dans le ciel qu'on matait les individus. Elle a déjà eu beaucoup de grands prêtres. c'est le Père. Il n'est pas. de leur dégénérescence. trompent pas. qu'on voit du train. à tout prendre. familier et fraternel comme la Nation qui. c'est la dernière née des religions. depuis que les fidèles ne meurent plus pour les faire vivre. qu'on imagine comme une femme un peu trouble. et avec laquelle on a l'impression d'avoir couché avant de mourir pour elle. A mon idée. qu'on entend dans les bistrots. à force de scrupule et de liberté. qui est l'Etat. Et les dieux du ciel sont morts. Et. la figure d'un Jupiter trônant et tonnant qui porte. Jadis. dans des passants qui ressemblent à de petits cousins. par un petit héritage indivis. Les dieux du ciel ont seulement cédé la place au dieu terrestre. catholiques contre protestants. à piller. d’artisans qui soient capables. et de les convaincre que ce qu'ils sont tous ensemble. où leur socialisme est né. Il est la Nation. dans . Il est très loin. toute une religion de l'Etat. est quelque chose qu'on coudoie dans la rue. Par les débuts. par la langue. et entre quelles idées. et à la Russie. La seconde est que les fidèles ne sont plus capables de souffrir le martyre pour leur religion. à tuer et se faire tuer. L'Etat. Et l'Etat est le dernier des êtres imaginaires qui ont servi de prétexte à tyranniser. La première est qu'on ne voit plus d'artistes. où il a grandi. dans des voix qui font des mots qu'on comprend. de tirer d'une foi vivante le miracle de nouvelles cathédrales. que des coutumes de bonne compagnie. Il est la Patrie. comme il se doit. je devine d'ailleurs ce que sera la lutte. titubera. d'obscure conspiration. les religions ont bien perdu de leur mordant. Et celui-ci est aussi toute une Trinité. je vois deux preuves qui ne. Il a. faite de prussianisme et de tsarisme mélangés. c'est l'Etat proprement dit. dans notre Europe. mêlée de mère et d'amante. entre quelles religions elle sera. par la race. un jour. vaut que chacun sacrifie ce qu'il se promettait de lui-même. on meurt pour une Patrie. comme au Moyen-Age. qu'on soumettait leurs corps à des rites et leurs esprits à des dogmes. Sur ce point. Il n'est pas tendre et facile comme la Patrie. qu'on les suppliciait pour le crime de penser. de Louis XIV à Bonaparte de Bismarck à Hitler. chrétiens contre musulmans. Mais le plus important.L’AGE DE CAÏN 124 de doute. sur quoi la géante.

il entreprend de catéchiser les citoyens. Et nos communistes refuseraient vertueusement. qui le traite . de se renfrogner. Telle est la Réaction. et tous les labours. applaudisse. à méditer sur la poussière des individus. Du moins tel est son premier aspect. à des altitudes secrètes. dont on sait seulement qu'elle est là. L'Etat est autrement distant. faire semblant de les approuver. de les vouloir comme de saints sacrifices. des bénédictions ou des malédictions. et tous les chantiers monopolisés. moralisé. le citoyen est interrogé. l'initiative interdite. Il siège sur les peuples comme Jéhovah sur le Sinaï. ahuri jusqu'à la mort. surveillé. mortifiés. Et telle elle fut toujours. se hausse. et tous les commerces et toutes les industries. la propriété collectivisée. Certes. d'un enthousiasme venu des profondeurs. au nom du Parti. nationalisés. Si leur Staline n'est pas tsar par droit divin. L'individu n'a plus rien à soi. au nom du Progrès. L'Etat lui prend son esprit. acclame. Et l'Etat lui prend aussi son corps. adore tout cela. cette filiation bondieusarde et bien pensante. épie les écrivains par-dessus leur épaule. autrement mystérieux. étatisés. instruit. repris. très au-dessus de l'individu. tout le long. écoute aux portes. le produit contrôlé. Et les conséquences ne sont. les repas partagés. standardisés. l'omniscience et l'omnipotence qui sont nécessairement les attributs du surhomme en qui le prophète Marx et le héros Lénine revivent simultanément. autrement austère. qui pontifie. ils n'ont pas. L'enfant est enregistré dès le sevrage. L'administration prolifère. espionne les électeurs du dedans des urnes. et les emprisonne ou les supprime. redressé. amélioré. il est pourtant expliqué par le Parti et confirmé par la Guépéou que tous les sujets doivent lui reconnaître l'infaillibilité. humiliés. à trancher leurs destins. L'Etat se gonfle. la technique codifiée. Le salaire est tarifé. pour leurs Soviets. note les paroles. dans le fond. uniformisés. les loisirs socialisés. glisse. qui le foule aux pieds. tout écrasé et aplati qu'il soit dans l'âme. même le sang. le travail mécanisé. qui fait l'Important. s'enveloppe de menaces et de nuées. une puissance très retirée. avant qu'ils soient devenus des opposants. beaucoup changé les choses. corrigé. ont un air de «chez nous». L'Etat qui se croit. Mais. son droit. l'adolescent est endoctriné dès la puberté. des personnages qui ont une mine de sapience et qui portent des décrets. Non. de les aimer. morigéné. grouille. tracassier et intransigeant comme un clergé. de s'attrister. enregistre les silences. à fixer leurs devoirs. dirigé. l'apparence gesticulante d'une adhésion libre. de son désespoir. en valeur. L'Etat qui se prétend. ses biens. l'Etat avait la réputation d'être l'émanation et la descendance de la divinité. à peser leurs mérites et leurs indignités. La police traque les tièdes. qu'il tire de sa stupeur. de temps en temps. C'est. conseillé. Car personne n’a le droit de se taire. L'Etat. comme de pieux holocaustes qui sont dus à l’Etat-Dieu. Et même ces abominations. du temps de nos rois. Le Parti des fidèles se répand sur la nation. enregistrés. pas neuves. le rendement fixé. informé. et de laquelle viennent.L’AGE DE CAÏN 125 des campagnes qui. il faut. tout athées qu'ils soient. de les réglementer dans l'âme. Encore faut-il que chacun. si l'on tient à ce qui reste de soi.

contre cet Etat. c'est que l'Etat n'est rien. faire des paroles. Car l'Etat n'a pas de chair. avec son humeur à lui. Mais partout les socialistes en seront. l'opposition sera encore. C'est du désincarné. comme poster la police. avec son esprit comme tout le monde. Si l'on veut. F. L'état-major de la S. comme des miracles. de quoi puissent se nourrir des Actes. maintenir l'ordre. ou de belles mains qui façonnent le marbre. tant chacune est inattendue et inimitable. le peuple des fidèles par réminiscence du Dieu-Esprit. Il faudra oser penser et oser dire ce qui couve dans quelques esprits. de toutes les moqueries. avec sa tête à lui. l'Etat est donc un peu plus qu'une fumée. que quelques pauvres bougres. Et nous pourrions supprimer l'Etat. à volonté. comme faire le ménage et mettre de. réparer les routes. Mais. I. radical et même anarchiste.L’AGE DE CAÏN 126 comme la boue du chemin… Et. il vous heurte dans la rue de toute une solidité réelle. par l’horreur d'un incroyable abaissement. Enfin le vrai dieu n'est pas en haut du Sinaï. de tous les mépris. Car ce qui vaut. Ou du moins qu'il n'y a rien qui vaille. à chaque fois. Un tel être existe. Mais j'avertis que. des actions. enlever les poubelles. dans tous les coins. n'en sera pas. cette fois. des pensées qui sont. ou une bouche qui enfante des rythmes pour les temps à venir. étant à la ressemblance d'un individu qui est tout seul à être comme il est. entre nous. C'est comme un peu de fumée que nous aurions faite avec nos pipes et qu'au bord de dormir nous prendrions pour une existence. O. où trônent d'abstraites Importances. comme nous supprimons la fumée. Pierre ou Paul. rien qu'en nous arrêtant d'obéir. Ce n'est pas possible. aller jusqu'à l'extrême de l'opposition. l'Eglise par crainte de la concurrence. qui ne pouvaient sans doute faire mieux. soient payés pour faire des besognes qui ne nous plaisent guère. contre une Réaction extrême. En sera tout ce qui fut. C'est quelque chose qui ne flotte sur nous qu'autant que nous l'avons voulu. l'ordre dans la maison commune. malgré le tonnerre et la nuée. ni de sang. ni de coeur à soi. Qu'il est merveilleusement . bon Dieu. par terreur d'une marée de matière. libéral. par robuste attachement à la vieille doctrine du socialisme français. il pèse. il faudra. par pieux souvenir des fiertés syndicales. avec ses mains à lui. Et il n'y a pas d'Etat au monde qui ait jamais eu de mots d'esprit. comme une coalition de toutes les mauvaises volontés. Qu'il n'y a rien sur la montagne. C'est une convention que nous avons faite. que parce que nous continuons à vouloir. c'est du désossé. tout ce qui est individualiste. la convention ! Voici qu'elle se prend pour notre conscience maintenant ! Et il va falloir rappeler quelques vérités élémentaires. car il a une rare habileté à faire des raisonnements impeccables qui toujours le conduisent à des reniements. elle exagère. quand il veut. de tous les ricanements. où travaillent des individus concrets. A savoir que nous n'avons pas donné existence à l'Etat pour qu'il empoisonne la nôtre. c'est un individu. en arrêtant nos pipes. républicain. Et il peut. Les catholiques aussi en seront. curer les égouts et pourvoir à tous les petits besoins. Et ce qu'il faudra dire. Il est tout au bas. Ou du moins l'Etat n'est que parce que nous avons voulu. Que d'ailleurs l'Etat n'a de compétence que pour ce qui est force ou besogne matérielle. ni de caractère.

en Allemagne qui est son terrier et sa forteresse. à une petite ration de fonctions bassement domestiques. tant tracassé. tant nationalisé. basculaient dans le ridicule. Car I’Etat n'avait cédé du terrain que pour refaire ses forces. qu'il n'est plus guère de citoyen. que pour forger des armes meilleures et plus modernes. nous avons recommencé. par-dessus les frontières. L'heure venue. Il s'était réduit.. disant. que l'Etat reculait. les journalistes et tout ce qu'il y a d'esprit dans tout homme. dans les citoyens. si piteux. si terrifiants que nous avons cru que c'était la grande bataille. comme il fait manoeuvrer ses douaniers et ses policiers à gros clous. Et on l'entendait. tant obsédé. les savants. Allemagne qu'il s'était retiré. de parlementaires qui ne se soucient que de leur réélection. entreprenant. ce pataud ! Et qu'il se contente d'écarter les rôdeurs… C'est bien suffisant. Pourtant. La guerre de 1914 à 1918 n'a même pas pu nous faire chuter de cette liberté. Mais il a été rusé. à politiquer. qu'il perdait pied. Il s’était découronné de la royauté. blasphémant. à juger de ce qui est vrai. à pérorer à têtes et à bouches libres. Et qu'enfin c'est une dérision quand ce balourd se croit apte à gouverner les penseurs. et il a été si impuissant. écrivant. Que ce n'est pas son affaire. l'Etat a tant contrôlé.» La masse et le moi. à aiguiser toute une panoplie d'idéaux. tant réglementé.. à laquelle il fallait donner son âme et sa peau. qui travaillait à fabriquer des arguments. un temps. depuis le XVIII° siècle déjà. Et le pli semblait pris. de fonctionnaires qui ne pensent qu'à leur traitement. on entendra crier : «A la niche. qui criaient tout cela. l'Etat ! Assez de tes pattes sur la table ! Assez de ton nez dans toutes les assiettes ! Assez de voler dans le garde-manger ! Assez de faire peur aux enfants ! Assez de salir les livres ! Assez d'entrer. Il s'était séparé de l'Eglise. bien convaincu de son incapacité et de son imbécillité. Car. qui dérange l’ordre établi. Je crois même qu'elles sont très actuelles. dans une fureur et dans un tintamarre. Qu'en conséquence il n'est point d'Etat qui ne soit menteur. beaucoup de crainte qu'un peu de vertu. un peu partout. Nous avons eu. On a pu croire. les poètes. de ministres qui ne sont préoccupés que de leur portefeuille. Ces choses-là sont simples. si failli. il a tant agacé. En France du moins. Qu'en outre il n'est pas d'Etat qui n'aime mieux. disputant. des années incomparables pendant lesquelles l'individu a prospéré superbement.L’AGE DE CAÏN 127 impropre à sentir ce qui est beau. qui ne soit au fond. à peser ce qui est bien. depuis 1940. à penser. en France. peu à peu. Et nous sommes donc comme au bord d'un temps où. qu'un moyen de nous fatiguer. commerçant. Or ce n'était qu'une feinte. il y avait des voix. de 1875 à 1914. C'est en. de toutes parts. Toutes les Restaurations rataient. dès l'armistice. il a lancé à l'attaque tout un escadron à croix gammée. tournaient court. créant selon ses goûts et son génie. car la vertu est d'un genre curieux et rebelle. à modeler des idées. par peur des gens de bien. d'aboyer partout ! A la porte. Que ce n'est pas l'affaire d'huissiers à chaîne. déjà des nuages s'accumulaient à l'Est. L'Etat . A vrai dire.

s'insurger contre tous. s'est partout insinuée. Qu bien il sera accusé de vouloir. de retomber dans l'égoïsme bourgeois d'avoir la cupidité de se faire une existence personnelle. corps et esprit. et qui avait été préparée et entraînée en Russie. à les entendre. disent les bolchevistes. «Car cet Etat. rien qui plane au-dessus de vous. au XX° siècle. du mariage de Marx et de Bismarck. comme l'Etat de la classe sociale. de s'appauvrir. Telle est la ruse. sera comme le grain sous la meule. des mots inouïs. avec des armes que nous n'avions pas prévues avec des V 1 de propagande. Mais c'est fini. Il ne fera pas de détail. comme l'Etat des masses. rien qui claque au dessus de vous. Il présente l'Etat. à nouveau. pendant le combat. avec des V 2 de duplicité. Voici venir un Etat qui a tout ce qu'il faut pour séduire et abrutir les hommes. qui cerne l'esprit des hommes libres. Elle est là.L’AGE DE CAÏN 128 tenait en réserve une armée beaucoup plus redoutable. Sa richesse sera votre richesse. tout seul et tout chétif. comme un bâtard de drapeau et de fouet. à la classe. Et c'est elle qui apporte la Grande Réaction. immense. des vanités exceptionnelles. tu désertes le peuple de tes frères. qui serait volée à la masse. mystérieuse. Enfin il devenait disputeur. que pour des intérêts qui n'étaient pas les siens. que tu sers. des uniformes neufs. Et il était temps. bien sûr. que tu offenses la divinité. Non. masses. On te dira qu'en pensant tout seul. L'Etat ne représentera que les hommes en gros. Et il n'y aura presque rien à répondre. Il ne faut pas. le fascisme. que tu affaiblis la force de son unanimité. enfin inventé le cérémonial et les dogmes qui manquaient. on ne te dira pas. pour rhabiller et réhabiliter l'Etat. se faire de petites idées à soi. qui avait été conçue en Allemagne. On essaiera de t'attendrir en te faisant souvenir de l'ivresse puissante qu'on éprouve à ne pas se donner la peine de penser par soi et à se contenter .J. par exemple. L'Etat. Ses intérêts seront vos intérêts. Si tu veux penser par toi-même. rouspéteur et même réfractaire un peu. au tas des autres. l'individu devra se sacrifier. Elle a pris place aux meilleurs postes. Mais il ne faut pas s'y tromper. Car l'individu se déprenait d'un Etat qui n'avait d'autre prestige que celui d'être la Nation et la Patrie. Mais on te dira bien pire. Il ne se reconnaissait plus dans ces antiques divinités là. Peuple. Il a trouvé. L'individu. Il comprenait qu'elles ne lui demandaient d'obéir. de se faire tuer que pour des vieilleries. ses pires adversaires. tels sont les nouveaux fétiches.» On dirait vraiment. une autre fois. que les individus imaginent qu'un tel Etat sera plus respectueux de leurs personnes que les anciennes royautés. Car le bolchevisme est fort. que tout le bruit fait par le national-socialisme nous avait cachée. Car l'Etat sera athée. Car l'Etat bolcheviste sera l'Etat des «masses». l’armée de la faucille et du marteau. selon les traditions du tsarisme. que les hommes en tas. que pour des glorioles qui ne tournaient pas à sa gloire. le capitalisme. Et il sera bien entendu qu'à la masse. en le divisant. faire bande à part. qu'au peuple. ce sera vous-mômes. L'histoire ne lui contestera pas l'honneur d'avoir. maintenant. Et ses volontés seront vos volontés. classe. ce ne sera plus rien qui se distingue de vous. la réaction. Cette armée. Il ne devra plus se distinguer. comme l'Etat du peuple. qu'ils parlent comme J. qu'à la classe. Rousseau.

ainsi. qui sont le Parti et la Police. Il faut que je crève ce mensonge. si tu persistes à vouloir être quelqu'un qui ne soit pas comme tout le monde. qui sait comment on fait délirer ces masses de muscles et d'émotions. Car cet Etat monstrueux se dit une république. Tel est l'Etat nouveau. surexcités. dès qu'un individu paraît renaître avec toute sa fermentation de jugement. depuis des années. judicieusement multipliées. par ses journaux. on peut arracher à la forêt des bras le geste qui condamne. n'auraient pas osées. l'Etat du peuple. replongés dans les démences que provoquent leur rassemblement et leur entassement. à loisir. par sa radio. Il lui suffit que toutes précautions soient prises pour que. en France. Il ne faut pas que j'hésite. comme dans un cirque romain. pour que sa contagion ne fasse pas gagner tout alentour. L'Etat qu'ils ont déjà en Russie. exterminer à volonté. c'est un mensonge rien que dans les mots. fait en sorte que les citoyens soient constamment tenus en haleine. Il peut y avoir. de complots contre le peuple et de menaces contre l'Etat. dans Paul. Mais chacune n'est réelle qu'autant qu'elle est singulière et ruminée par une personne en . ayant pour maxime de ne jamais avoir affaire à des individus qui méditent et qui doutent. dans tous les autres individus. Il peut se permettre des cruautés que les despotes. emprisonner. qui connaît les techniques de théâtre par lesquelles. l'Etat des ouvriers. tant leur pouvoir était précaire et tant ils auraient eu peur d'exaspérer des rébellions partout diffuses. dans la nation. en Russie. il ne le fait que pour leur bien. et au troupeau des bouches le hurlement immense qui consent à la guerre. d'aimer comme ils aiment. qu'il ne fait rien qu'elles n'aient obscurément voulu et que tout ce qu'il fait. Car cet Etat sera dur. à toutes les servitudes ? Un tel Etat est plus qu'un Dieu. N'est républicain que le régime qui représente ce qui est le plus haut dans les hommes. Mais que redouterait donc un Etat qui a inspiré aux foules la croyance fanatique qu'il est leur incarnation vivante. Et il y parvient par deux organes. une multitude de volontés. et. dans Jacques. torturer. L'Etat des masses. le plus dur qu'on ait jamais connu. Mais ce n'est pas vrai. Il se dit l'Etat de tous. L'avouerai-je ? A ce point de mes pensées. aussi souvent qu'il le faut. elle l'escamote de la scène aussitôt. retournée en son esprit. par sa propagande. par les nouvelles. Car une république de la masse. enfiévrés. Or il n'y a de volonté mûrie et réelle que dans un individu qui l'a. aux jeux mortels. dans d'autres âges. censurer. par ses affiches. Et si tu ne te rends pas. c'est-à-dire leurs volontés. qu'il n'est que leur geste et leur voix. Et l'Etat qui. dans Pierre. L’Etat de tous ceux qui sont mes pareils et mes camarades. le mal d'esprit. de son côté. la déportation ou la balle dans la nuque. est déjà sur nous.L’AGE DE CAÏN 129 d'être d'accord avec les autres. par ses meetings. Il peut asservir. que pour leur cause. elle l'enferme ou le supprime. et. le meilleur et le pire. d'applaudir comme ils applaudissent et de gueuler comme ils gueulent. La Police. ne se présente que devant des foules enivrées de leur nombre et d'une espèce de complicité énorme. jetés hors de leur jugement. Le Parti. j'hésite un peu. que pour leur victoire ? Quels ménagements prendrait un Etat qui. il y ait des «masses» et qu'il n'y ait plus d'individus. alors à toi la prison. guette. Il est déjà.

A l'espèce nue. Il n'y faut point de raisonnement en forme. une masse d'hommes n'a pas dé-volonté du tout. avec des promesses ou avec la menace du knout. au niveau des sots. on rabaisse. Ou plutôt c'est le contraire de toutes les volontés. par des moyens de foire. je dis que c'est insulter des hommes que. C'est le mot qu'emploient les physiciens en parlant des corps sans âme. dans cette masse. A la horde. Elle n'à que des mouvements. J'y vois . Il ne peut résister. par la similitude des structures et par l'écho infini de la foule sur elle-même. Et c'est pourquoi rien n'est plus facile à mener que des masses. Avec ça. car la masse prend les individus comme une nasse. Je dis que c'est les déshonorer que de les amener. inexplicablement. lui aussi. La volonté des masses. Et moi. il n'y a plus moyen de reculer. renversé. sont saisis par l'imitation délirante de l'homme par l'homme. les individus. à la dérive. Ce mot de masse me fait penser à quelque chose de vil. de leur dire qu'ils sont une masse. Tous tombent au plus bas. sous peine d'être heurté.L’AGE DE CAÏN 130 chair et en os. l'esprit est. Les communistes savent bien cela. comme on l'est dans un défilé ou dans un meeting. car l'énormité de l'action se suffit. d'une volonté concrète qui ait avec sa nature. ait renoncé à être lui-même. Autrement dit. de vide et de mort. ils n'ont plus de scrupule. que des colères. on se moque du monde. j'en dirai autant du mot classe. et qui est si abêti par son gigantisme qu'on peut le mener avec des mots. à n'être plus que ce tas et à en avoir de l'orgueil. vouloir en masse suppose que chacun renonce à vouloir en particulier. de faire à droite ou à gauche. Ils ne sont plus que de simples organes dans un grand corps en tumulte. ça n'existe pas. de s'agiter ensemble. C'est ne plus avoir de liberté de mouvement. qui sont légion . il faut en effet que chaque individu. L'esprit est pris comme le corps. Mais pourquoi vais-je chercher si loin ? C'est beaucoup plus simple. quand on est tout seul dans le fleuve des cent mille. comme si on se vidait du meilleur de soi. Telle est la masse. Et si. et où enfin on se contente d'une complicité abstraite. bruyante et joyeuse. emporté par une mer de rumeurs et d’acclamations. Il est comme porté. A la vérité. et de crier et de s'agiter n'importe comment. ensuite. dans son ensemble. qui n'ont que cela. et au niveau du raisonnement général. par exemple. Il faut suivre. dans son tas. Et toute leur technique est de changer les hommes en des masses. que des paniques. à vouloir par lui-même. on prétend faire une république. Pour que la masse veuille quelque chose d'unique. Dans ce tassement des hommes et dans cet entassement des émotions. Ils n'ont plus de jugement. Et. et même du mot peuple. Tout le reste va de soi. Ce n'est pas un mot pour des humains. un petit air de parenté. piétiné. ni de liberté de jugement. Or il en est de même pour l'esprit. Etre pris dans la masse. que provoque le troupeau. A la joie primitive d'être ensemble. Tout va de soi. rester froid. avec ça. Dans un meeting. avec sa personne. on ravale l'homme. c'est. pendant que j'y suis. que des sursauts venus du bas. Au contraire il faut se placer au niveau le plus bas . où de confiance on approuve celui qui parle et ceux qui écoutent. Dans le défilé. Il vient même un moment où comprendre n'a plus d'importance. malgré eux. de s'arrêter. A la volupté grossière de crier.

par-dessus lui. au contraire. Certes. à mon pouvoir d'être autre chose qu'un matricule. depuis qu'il y a des hommes. Et je ne suis pas traître à ma classe. pour me condamner. qu'on les mène en guerre les uns contre les autres. à une nation. un autre artifice. Car c'est ainsi. la main aux autres peuples. pour que les hommes en viennent là. je suis bien d'une classe sociale. que chacun puisse former dans la paix et dans le secret. Il faut. Je suis bien aussi de mon peuple en un sens. quelque chose qui vaille mieux. la pensée de ma classe. qu'on tes convainc de se haïr. en gros. J'ai été. dans le bolchevisme. Les idéaux et les hommes. en un sens. comme tout le monde. moi aussi. qu'ils aient été persuadés qu'il y a. et à quoi il soit bon de sacrifier leurs semblables. Au début. bien ou mal. de se faire du mal. pour amener les hommes à traiter d’autres hommes comme des chiens. Il comprend. à n'avoir que les petits préjugés. et à tuer. Mais je me refuse à me soumettre à je sais quelle pensée moyenne. idolâtre ou idéolâtre. Et si je puis inventer de quoi dépasser mon peuple. et qu'autant qu'on renonce à jeter les individus hors d'eux-mêmes. comme on voudra. Enfin. évidemment. Je prétends penser tout seul. Celui là n'est pas neuf. autant que je puis. je suis un moi. l’honneur d'appartenir à un peuple. celui qui a du respect pour ce pouvoir singulier. Mais ce n'est pas une raison pour me châtrer l'âme. et même je suis un vieux syndiqué. et non avec des masses. de s'assassiner. Il a donc fallu. confusément. pour cela. Car il n'y a de république qu'autant qu'on autorise et qu'on incite les hommes à avoir chacun une pensée et une volonté personnelles. au-dessus de leur espèce. Pour un Idéal. celui-là est mon ennemi. ou bien que les grandes haines et les grandes folies en quoi se résume. Une république se fait avec des moi. Il en veut à ce que j'ai de plus précieux. de sang-froid. quand j'étais jeune. Mais je ne suis pas encore au bout. j'ai aussi idée que je le dois. sous le prétexte que c'est. Et je tiens pour mon ami. ne tue point un autre homme pour une bagatelle. en les mêlant à des multitudes et à des agitations bouleversantes. Et j'étais prêt à me faire tuer.L’AGE DE CAÏN 131 encore de maîtres mots pour attraper les hommes. que les petites jactances. ce quelque chose a été Dieu. leur donner l'idée qu'il y avait quelque chose par rapport à quoi ces autres hommes fussent comme des chiens. et de faire effort pour sortir et la faire sortir de la grisaille d'une moyenne. C'est l’artifice de l'Idéal. pour tant d'hommes. de le réfuter et même de le défier. Car un homme. Au contraire. j'ai idée que le meilleur service que je puisse lui rendre est de former des pensées neuves. Et c'est le second qui est un républicain. pour des idées. J'y ai été pris. qu'un autre homme est bien au-dessus d'un chien. comme il tuerait un chien. pour ce pouvoir que j'ai de le contredire. comme si vraiment l'espèce humaine était une chose de rien. de quoi tendre. où la pensée que des habiles à parler lui ont suggérée. Je devine que le premier voudrait être mon maître. que les petits orgueils. de se pourchasser. J'ai encore à dénoncer. Et c'est encore en nous . Qui veut me faire honte d'avoir d'autres idées que la masse. toute ma vie durant.

avec la froide préméditation de quelqu'un qui n’y croit pas. imposer l'Idée à l'Europe. avec la science. ils ont pu se servir de l'Idéal avec le flegme. ils partent tous les vingt ans pour. de ces matérialistes. ou culottés de bleu. le pouvoir conquis. c'est pour des Idées que les hommes. Ou l'Idée. contre tous les cultes. On leur a persuadé que l'Idée est bien au-dessus de l'homme. pour avoir de quoi se faire un règne à soi. de grossier sarcasme. contre tous les Idéaux. de ces iconoclastes. plus pure que lui. Et c'est pourquoi. Mais maintenant les dieux sont morts. contre les Idéaux en place. la Fraternité. le communisme a soufflé dans les individus la critique et le doute contre tout ce qui trônait sur l'homme. Mais les minuscules. l'Egalité. Et. Ou bien ils ne reviennent plus. que Catholiques et Protestants se sont interminablement cabossés et étripaillés. nous en sommes là. meilleure que l'individu. ne s'en portent pas mieux. Il peut être soutenu que l'Idée du Droit est plus respectable que les plaideurs et même que les juges. Nous adorons les Droits de l'homme. Mais les chefs ont dû comprendre que l'Idéal est un bon outil de gouvernement. boiteux. On aurait attendu que. il y a apparence que l'Idée ait bien cette majesté. Ils n'auraient plus voulu . Sans culottes.. C'est au nom de leurs dieux que Mahométans et Chrétiens. ou culottés de rouge. les Droits des peuples. souvent bête.L’AGE DE CAÏN 132 comparant à leur dieu que les Arabes nous traitent de « chiens de roumis ». C'est comme une religion de la majuscule. Et le comble est qu'étant au fond des matérialistes en effet. Il appelait les individus à renier toutes les valeurs. qui est comme un dieu défroqué. Ç'aurait été dans la logique du système. comme j'ai dit. Depuis le XVIII° siècle. Car l'homme est commun. comme on dit encore. comme d'autres machines à duper les hommes et à les détourner de leurs intérêts concrets. Du coup. plus durable que lui. Ou très moribonds. Enfin hors d'état de nuire. qu'il y avait à reprendre dans tout ça. d'ironie féroce contre les divinités. Autrement dit. s'ils avaient continué à penser que rien ne vaut au-dessus de l'homme et qu'il n'est qu'un devoir au monde qui est d'honorer l'homme réel. Ou bien on peut penser que l'Idée de la Liberté est à des lieues au-dessus des hommes qui se disent libres. de même qu'ils jetaient les dieux par terre.. à première vue. Et ils reviennent tailladés. pour convaincre à nouveau les hommes que d'un certain point de vue les autres hommes sont comme des chiens. Car il fallait d'abord démolir et faire le vide. Il fallait trouver autre chose. Le premier temps a été de négation. Et on a trouvé l'Idéal. contre tous les régimes. Or les communistes ont trouvé qu'il y avait du bon. hors la valeur concrète qui est l'homme au travail. Mais. évidemment. Sur quoi. c'était un assez beau mouvement. Nous inscrivons sur nos frontons la Liberté. il y a eu deux temps dans le communisme. ma foi. on n'aura pas de remords à faire tuer les hommes libres pour l'Idée de la Liberté. sanglants. cela ne pouvait plus durer. tuent et se font tuer. ils missent cul par-dessus tête tous les Idéaux. jusqu'au pouvoir. A vrai dire. qui sont les fantassins. tandis que l'Idée semble être la quintessence de l'espèce. désormais. on aurait attendu tout autre chose de ces marxistes. Les individus auraient été ingouvernables. contre toutes les Importances. et toujours passager. Et.

de quoi les porter à s'oublier eux-mêmes. dans le sentiment du devoir accompli. et fussent prodigues de leur sang. Et c'est d'oser dire. et ils vont. Mais même l'édition de luxe suppose des lecteurs. Aussi. que ce petit être de sang. le communisme est-il devenu idéaliste. Ils ont rajouté le Devoir Prolétaire. et courussent au combat. de crever pour entasser des choses à vendre. on se fout. Ils ont ressuscité la Patrie. De si exaltants. sans voir rien d'ici-bas. Et à cette autre différence qu'il donne plutôt à contempler la haine qui crucifie que l'Amour Crucifié. Que tous les Idéaux du monde n'ont même pas le poids de chair et d'os que fait un tout petit enfant d'homme. de si héroïques que les individus. Ce retour en arrière. délirer les hommes. contre toutes les tyrannies. P. de la race qui fait des voix. ni mourir pour de vagues fumées. Il n'est pas de concept efficace qui n'ait la puissante odeur de l'espèce.L’AGE DE CAÏN 133 s'asservir à des Importances. avec sa merde et son âme. à nouveau. à nouveau. la Lutte des Classes. D'ailleurs. la Justice Sociale. la Gloire. enfin. aux premiers jours. Idéaux. de la race qui a des jeux immortels. pour les temps à venir. C'est la religion qui renaît. qui fasse l'amour. insensibles au knout. Sans doute cette vérité défrise-t-elle quelques intellectuels distingués. perdissent leur bonté et qu'ils pussent. avec cette lueur qui déjà s'allume au coin de l'oeil. à cette différence près que Dieu n'est plus le Dieu-Esprit. T. se voulussent soldats. les yeux fixés au loin. Il en a ressuscité. pour mieux obtenir l'obédience des individus. Ils ont repris au capitalisme l’Idéal de Produire. une idée qui a de la . trébuchant sur des cadavres. de quoi les pousser à mépriser et détester les autres. Les hommes. de par le monde. et qu'il est seulement l'Idée. qui est de feindre des divinités ou des. la Victoire.. qui boive. à nouveau. les Idéaux. comme cela. de si dominateurs que tous les individus. il en a inventé de si nobles. comme les F. Et tout est recommencé. très haut au-dessus de l'espèce. il n'y a qu'un moyen d'arracher la victoire. le Socialisme selon saint Marx et je ne sais combien de Paradis Terrestres. vers quelque chose qui danse et qui s'enfuit. De si sévères. la Révolution Mondiale. Ils voudraient que l’Idée fût comme une édition de luxe. que de l'idéal. Il est devenu la plus grosse fabrique d'Idéaux qu’on n’ait jamais vue. dès qu'il a été le maître. Et qu'il n'y a rien qui compte. acceptant toutes les hideurs. de l'homme qui mange. Car il me paraît que contre les communistes. Enfin ils ont ressuscité et inventé de quoi faire. insoucieux de leurs misères. qu'il sera de la race qui marche debout. comme toutes les Puissances. rien qu'à le voir. en haut. sur la terre. s'il n'y avait pas. Et une idée vraie. du Plan. à nouveau. et fussent généreux du sang des autres. de si cruels que les individus. égaler les horreurs de l'Inquisition. contre leur ruse éternelle. Il y faut de l'homme. vont comme des hallucinés. Ce recul vers les dieux. Que l'idéal n'est rien que du vent. et avec la certitude qu'on a. comme un feu follet. qui donc porterait les Idées. Et je veux finir par un grand blasphème. vers un fantôme qu'ils nomment l'Idéal. C'est cela que je nomme la Grande Réaction. à nouveau reconnussent leur petitesse et revinssent à l'agenouillement. tous les enfants des hommes ? Car l'Idée. ce n'est pas quelque chose qui tienne en l'air.

d'une province à l'autre. Ils auront compris qu'il n'est pas de Justice. des yeux qui rêvent et des mains qui font. Quant aux offenses d'homme à homme. essuyer une dernière tempête. Et des lecteurs qui soient en même temps comme des auteurs. ni Honneur. Ou que de mettre l'idée par-dessus les porteurs d'idées. je prédis un temps où l'homme sera le seul dieu. car à ce compte. c'est-à-dire n'importe quel homme présent. comme tous les autres. Non. sous prétexte de Production ou même sous prétexte de Progrès. échapper à la dernière . à la comprendre. elles se régleront à la manière ordinaire. le concierge. ou qu'un peu de sa liberté lui soit ravie. je veux dire l'homme en particulier. pour le réaliser dans un vague futur. enfin n'importe qui. Certes. en tant que sa création. dans ce temps. le fonctionnaire du premier étage. avec quelques bourrades et des mots bien choisis. que du mort-né. les offenses ne compteront guère. il sera bien entendu que. ni Salut Public. Par exemple. car ils auront compris qu'il n'est pas de constitution ni de lois qui soient si mauvaises qu'il faille. Car les hommes auront aussi abjuré l’idée des Patries. cet homme soit obligé à des travaux qui l'abrutissent et qui l'usent. Je prédis donc un drôle de temps. comme on en voit dans la rue ou dans l'immeuble. dans l'impatience de les renverser. à la planter bien droit et bien dru dans son âme. pour une raison d'Etat. enfin. ni Idéal sur la terre. non plus. qui a. le seul Idéal. il n'est pas pour demain. et tel que les hommes minuscules devraient se sacrifier encore. chacun occupé à repenser l'Idée. si haute soit-elle. de l'homme tel qu'il devrait être. Il ne sera pas admis. Les hommes auront abjuré jusqu'à l'Idée de Révolution. avant la réconciliation devant vin éternel. le boueur. C'est faire de l'Idée un dieu. Sans ça. c'est-à-dire une Idée de l'homme. Il y faut partout des lecteurs. Et il n'y aura plus de guerre. jeter les peuples dans l'extermination. Il n'y a donc rien de plus stupide que de faire tuer pour l'idée les porteurs d'idées. toutes les tyrannies reviendraient. et non à des hommes réels. l'épicier du coin. je veux dire qu'il. qui vaille qu'on fasse couler pour elle le sang des hommes justes. Il faudra. Quand je dis l'homme. par exemple. n'y aura plus rien au monde. Quand je dis que l'homme sera dieu. le charbonnier. c'est une édition à gros tirage. et c'est l'Idée qui est sa créature. Et quand je dis que n'importe quel homme sera dieu. et même s'ils sont encore divisés comme dans des provinces humaines. Et moi. jusqu'à les faire se courber et râler de servitude. étant faites à des entités générales. que. c'est l'homme qui est dieu.L’AGE DE CAÏN 134 portée. ni même qu'on fasse couler pour elle le sang des hommes injustes. ni Seigneur dans le ciel. à des travaux qui n'aient pas pour première vertu de favoriser le développement de sa nature et de toutes les ressources d'intelligence et d'invention qui sont en lui. la vérité soit dérobée à cet homme. il ne sera pas admis que. au contraire. l'Idée n’est que du foetus. Mais. ni rien de vénérablement abstrait qu'on juge au-dessus de cet homme et à quoi on juge que cet homme doive sacrifier quelque chose d'essentiel en lui. pour toucher au port. et de l'homme sa créature. C'est renverser l'ordre des choses. Et je prédis même qu'on verra mieux encore. encore faut-il comprendre que je ne veux pas dire l'Homme avec une majuscule.

Il y aura sans doute encore des camps de concentration. Peut-être les F. par-dessus les dernières terreurs. s'il leur vient aux oreilles que j'ai jeté ce cri dans la nuit. des Drancy. P. avec des morceaux de cervelle sur les murs. Et moi. je prédis la religion de l'homme. T. c'est-à-dire à la ruée des communistes.L’AGE DE CAÏN 135 Réaction : à la pire. avec leur petit nègre. Mais n'importe ! Le temps viendra. reviendront-ils frapper à ma porte. FIN . et des Instituts Dentaires. par-dessus les derniers dieux.

.......... Le cordonnier.. CHAPITRE III ... La vieille concierge... Le bureau des entrées.. CHAPITRE IV – INTERROGATOIRES…………………………26 Enquêtes... ......... Le P............. Le petit Godard.. La femme aux bijoux.LA FAUNE ... Parenthèse...2 PRÉFACE ...... La porte s'ouvre....... Jeunes filles...... CHAPITRE Il ..34 Cinéma.................5 Jeunesses. Fabien......................10 Paris libéré................. Morales........... Plaidoyer.. Le capitaine Bernard... La femme qui riait................ Louis l'Hévéder....19 Masques...............................PROPOS ....L’AGE DE CAÏN 136 TABLE DES MATIÿRES AVANT...... Et d'autres encore....ARRESTATIONS ............. Le tribunal....... Discussions... Prisonniers. Les « durs » La fausse émeute... Les impudeurs.......... Derrière le mur.....................C.. Départ............A L'INSTITUT DENTAIRE ............. P.. Nous prenons place...LES TUEURS .... Destins en suspens......... CHAPITRE V .. Têtes tondues... Lueurs d'espoir.................... Erckel............. Totaux.. Agitations.... T..............3 CHAPITRE PREMIER ....... F.

. T...... « Les mous ».104 Encore la police........ « La justice du peuple ».... CHAPITRE XI . Peurs de bourgeois. P... CHAPITRE IX .. manger. Photographies. ...TORTURES ET AUTRES BAGATELLES.46 Le mal de haine. CHAPITRE VIII ...... La Paix.111 Tuer.. Et d'autres visages.. ... Deux incidents.. Triage.... Autres tortures......... La grande pitié des ventres..58 La faim des autres.........87 Commissariats.... Janson.......... Le soir du 5 septembre..... coureur à pied.. Deux bonnes histoires.... Communistes. Mécanisme.. Le martyre de Mme Albertini.. LA POLICE ENQUETE……………………….... Du tabac à la servitude....FAIMS .. L'histoire de l'Hévéder. Pillages. Encore des nouvelles.. Toilette. Aux petits soins. Machiavélismes... La Cour des Miracles... liberté chérie........LE CAMP DE DRANCY ............... Encore des tortures. La bonne nouvelle...« DURS » ET « MOUS »……………………. Délivrances.LA GRANDE TRAHISON .. Révélations.... Les F..73 Histoire.... Morphée. Tyrannies.... rôdent. Mon matelas... Liberté. La séance du 29 août... Enfin. CHAPITRE VII .. Sonia.L’AGE DE CAÏN 137 CHAPITRE VI ....... Visages innocents. Les nouveaux riches.. Prudences.. CHAPITRE X..

......L’AGE DE CAÏN 138 Ils nous ont « donnés ». CHAPITRE XII .....122 Réaction.. ...... La masse et le moi. L'état et l'individu...LA GRANDE RÉACTION . Les idéaux et les hommes..........

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