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HENRI

BARBUSSE

Les bourreaux

BOIS GRAVÉ DE RENEFER

ER NEST FLA M M A R IO N, ÉDITEUR Onzième mille

Les bourreaux

Il a été tiré de cet ouvrage : soixante exemplaires sur papier vergé pur fil Lafuma numérotés de 4 à 60.

OUVRAGES D’HENRI BARBUSSE

\

POÉSIE

PLEUREUSES

(1895)*.

ROMANS
le s su p p lia n ts,

épuisé (1903) *.

(1909). LE FEU (1916)*. CLARTÉ (1919)*.
l ’e n f e r LES ENCHAINEMENTS,

2 V o l u m e s (1925)*,

NOUVELLES
NOUS AUTRES...

(1914)*. (1921).

QUELQUES COINS DU CŒUR

j
ÉTUDES SOCIALES
p a ro le s LA l u e u r le d 'u n c o m b a t t a n t , dans l ’a b i m e le s

co u te a u e n tr e

a rtic le s et discou rs (1921)*. (1920). d e n t s (1921).

En préparation :
fo rce JÉSUS. EN SUIVANT JÉSUS LE JUSTE.

(trois film s).

f

Les ouvrages dont les titres sont suivis du signe # ont été publiés par la Librairie Flamm arion.

HENRI BARBUSSE

Les bourreaux
Dans les Balkans. — La Terreur blanche. U n formidable procès politique.

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26,
RUE RACINE, PARIS

T ou s droits de traduction, d'adaptation, de représentation eï de reproduction réserrés pour tous les pays.

D ro its d e t r a d u c t i o n , d e r e p r o d u c t i o n e t d ’a d a p t a t i o n
r é s e rv é s p o u r to u s les p a y s .

C o p y r ig h t 1926,
b y E r n e s t F la m m a rio n .

»

A P A U L E L A M Y et L É O N V E R N O C H E T q u i ont vécu avec m o i ces choses , et à q u i ce livre appartient autant q u à m o i , avec mes sentiments de gratitude, d estime et d'amitié,

H. B

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DANS L'ENFER DE L’EUROPE

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NOTRE « MISSION »

C ’est avec u n grave sentim ent de m a responsa­ b ilité que je défère au désir q u ’on m ’a exprimé de différents côtés, en pu b liant en volume les résultats de l ’enquête que je suis allé faire dans les pays balkaniques sur la « terreu r blanche ». Nous avons rapporté de là-bas, mes com pagnons de voyage et m oi, une abondante d ocum en ta­ tion positive, et les faits, q u ’après quelques autres personnes, nous avons à dénoncer, nous im posent com m e u n devoir de «faire un appel énergique à la conscience publique. Elle ne peut p lu s rester indifférente devant la crise aiguë de barbarie qui se déchaîne a u jo u rd ’hui dans toute u n e partie du vieux continent. J ’ai le droit de dire to u t d ’abord que cette m is­ sion a été accomplie avec indépendance et avec sincérité, et q u ’elle lu t exempte depuis le coin-

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m encem ent ju s q u ’à la fin, de toute idée p ré­ conçue, de tout parti pris susceptible d ’en atté­ n u e r le caractère objectif et im partial. Certes, je n ’ai pas à renier et je ne l ’ai jam ais fait en aucune circonstance, mes opinions politiques. Je suis révolutionnaire et in tern atio ­ naliste. Je le suis devenu de plus en plus au spec­ tacle et au contact des événem ents historiques qui ont m arqué le p rem ier qu art du xxe siècle. Mais cela n ’est pas la question, et ce n ’est pas n o n plus ici le lieu de dire sur quel rationalism e profond — profond ju s q u ’aux lois physiques des masses hum aines et ju s q u ’aux entrailles de la vie — se fonde m on opposition violente à l ’ordre établi. Les opinions individuelles ne doivent pas avoir <îe prise sur des constatations. Je le répète : cette fois-ci, en q uittant la France p our le sud-est européen, j'a i volontairem ent laissé de côté m a personnalité de m ilitant. J ’étais non u n h om m e de parti, mais sim plem ent un hom m e qui, en toute liberté d ’esprit, allait étudier sur place des événements concrets, p o u r rendre compte ensuite de ses observations et de ses investigations.

Je rappelle brièvem ent Sans quelles cir­ constances cette « enquête », s ’il m ’est perm is d ’em ployer ce m ot pom peux, fut entreprise. Une certaine partie de l ’opinion, dans l ’Europe occi­

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d en tale et dans l ’Europe centrale, s ’était vivem ent ém u e d ’actes d ’arbitraire et de cruauté : e m p ri­ sonnem ents, tortures policières, disparitions et assassinats en masse, que quelques voix désespé­ rées avaient révélés de là-bas, et dont certains gouvernem ents : celui de la R oum anie, celui de la B ulgarie, et celui de la Yougoslavie, auraient été responsables. Le récit de ces atrocités d ’un a u tre âge avait suscité, on se le rappelle peutêtre, deux protestations signées d ’u n g ran d n o m b re de personnalités notoijçs ou ém inentes, de France, d ’Angleterre, d ’Allemagne et d ’Au­ triche. Or, ces faits ayant été contestés, nous avons été quelques-uns qui avons pensé q u ’il y avait lieu dans d ’aussi graves conjonctures, d ’al­ ler vérifier sur place le bien ou le m al fondé des accusations émises. C ’est donc chargés d ’une sorte de m ission m orale et privée, m andataires des nôtres, et, p o urrait-o n dire, représentants de l ’opinion publique, que nous avons pénétré e n R oum anie et dans les pays voisins, M1 1 6 Paule L am v, du barreau de Bruxelles, Léon V ernochet, professeur et secrétaire général de l ’In tern atio ­ n ale des Travailleurs de l ’E nseignem ent, et moim êm e. Peut-être est-ce, m algré tout, un signe des te m p s, q u ’une initiative de ce genre soit née et se soit réalisée ju s q u ’au bout. Le fait que des étrangers aient p u se présenter avec autorité dans des capitales, p ou r d em ander au g ra n d jo u r des com ptes aux puissances publiques, m arqu e la

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place grandissante que la conscience universelle prend dans les événements. Il convient de dire que les juges d ’in stru ction d ’un nouveau genre que nous étions, ont dès l ’abord dévoilé nettem ent le b ut de leur voyage ert que m algré la hardiesse de leurs préten tio n s, cette ingérence d ’étrangers dans les affaires n a ­ tionales a été généralem ent admise. P ourtant, deux opinions bien tranchées se so n t manifestées en R oum anie au sujet de cette im p o r­ tante question du ’« droit de ju g e r » qui soulève des débats d ’une grande portée morale. Les classes laborieuses avec lesquelles je m e suis trouvé à différentes reprises en contact, ainsi q u ’un certain n om bre de notabilités intellec­ tuelles et de journalistes de la presse de gauche, ont envisagé avec une parfaite sym pathie et sans arrière-pensées le projet que nous en tre p re n io n s de réaliser. Mais une autre partie de la presse, une m i n o ­ rité nationaliste et conservatrice, a com battu, — et com bat encore a u jo u rd ’hu i si j ’en crois les extraits de jo u rnaux que je reçois — ce droit de regard et d ’investigation de citoyens d ’u n autre pays dans « les affaires nationales ». C ’est ainsi que M. Goga dans Indreptarea , a écrit dernière­ m e n t : « Nous sommes im patientés par cette p h alange d ’enquêteurs qui depuis sept ans vienn en t au nom d ’une collectivité quelconque ex am iner les problèm es vitaux de la Roum anie. » M. Goga estime que « ce sentim ent d ’être en

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tu telle q u ’éveillent en nous ces contrôleurs, est p o u r le m oins désagréable », et ajoute : « Une dignité élém entaire ne nous perm et pas de tolérer q u ’on nous considère com m e un pays inférieur sur lequel peuvent fondre tous les dilettantes. » « Nous sommes intraitables intra m uros », co n ­ clut-il. J ’ai sous les yeux une « Protestation des intel­ lectuels de Bucarest » publiée dans les jo u rnaux nationalistes et réactionnaires, qui manifeste « l ’irritation » provoquée dans certains m ilieux restreints, par toutes ces enquêtes, et surtout p ar la m ienne. Les quelques signataires de ce libelle considèrent cette intrusion com me « non conform e à la dignité d ’un état souverain ». Ce p o in t de vue d ’une m in orité intransigeante, est aussi celui qui fut exposé par le gouverne­ m e n t lui-même. L ’accueil courtois que m ’ont m énagé des m inistres, était évidem m ent tout de correction diplom atique — et je leur en sais g ré — . Mais ils étaient désobligés par la pré­ tention que je manifestais. M. Duca, m inistre des Affaires Étrangères, en réponse à des interpel­ lations qui lui ont été faites à la Cham bre à m on propos, a déclaré, rapporte le Journal Officiel , « q u ’il avait tenu compte de la personnalité litté­ raire de M. Barbusse et de son désir de découvrir la vérité ». « Mais, a-t-il conclu au m ilieu d ’a p ­ plaudissem ents, je veux que désormais l ’on sache que sous aucun prétexte, le gouvernem ent ne p o u rra adm ettre que l ’on continue une cam pagne

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d ’enquêtes hostiles à l ’État, par qui qu'elle soit inspirée. » D ’autre part, la Société des Journalistes R o u ­ m ains a exclu de ses rangs M. Costa Foru, secré­ taire de la Ligue des Droits de l ’H om m e r o u ­ m aine, en raison de l ’appui q u ’il m ’a apporté, et la Société des Écrivains Roum ains a voté u n e m otion constatant que « la visite de M. Barbusse est déplacée ; et dangereuse l ’im m ixtion des étrangers dans les affaires de politique in tern e de la R oum anie » ; et la Société regrette « q u ’à (C au se du geste de M. Barbusse, il lui ait été im ­ possible de considérer cette visite au point d e vue culturel ». D ’autres objections, critiques et accusations on t été soulevées contre moi. J ’y reviendrai. Je veux d ’abord dégager la question de principe et la m ettre en lum ière, une fois de plus, car sur ce sujet, j ’ai déjà beaucoup écrit dans la presse ro u ­ m a in e m êm e, et je puis dire que j ’y ai beaucoup parlé — sous form e d ’interviews. Je m ’élève catégoriquem ent contre la thèse te n ­ d an t à dénier à u n ho m m e d ’une nation é tra n ­ gère le droit d ’étudier, dans un pays, des choses d ’ordre judiciaire, policier, ou m êm e m ilitaire et politique. Cette thèse est erronée et puérile, et il n ’y a plus lieu à notre époque de s ’arrêter sérieu­ sem ent à de pareilles casuistiques. Il est possible q u ’il y ait des catégories de faits parm i lesquels l ’investigation de p erso n na­ lités étrangères peut être considérée soit com m e

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u n e offense, soit com m e u n danger. Ce serait le cas s ’il s'agissait de ce qui appartient réellem ent à la vie in tim e d 'u n pays et a besoin d ’om bre : la défense nationale, les secrets d ’Ëtat. Mais quels sont les faits que nous avons eu la prétention de m ettre au point ? Il s ’agit d ’événe­ m e n ts concernant l ’occupation m ilitaire, les laits et gestes des juges e t des agents de police, le traitem en t infligé aux prisonniers ; il s ’agit de massacres et d ’assassinats. Ce sont là des phé­ nomènes publics — ils le sont m êm e au p o in t d ’être historiques. Es appartiennent à tous. L ’écrivain et l'h istorien ont le droit et m ême le ■devoir de s’en em parer. Au reste, il y a beau tem ps que tous les grands jo u rn au x du m onde ont inscrit ce droit et ce devoir de divulgation d an s leur program m e d ’activité, et l ’ont appli­ qué. Il y a beau temps que les nouvelles et les «critiques circulent librem ent — en principe — des correspondants étrangers à leurs rédactions respectives. Va-t-on remettre en question au­ jo u r d ’hui la liberté internationale de la presse et de l ’écrit, en se basant sur les misérables théories d ’optique nationale de M. Goga et des autres ? Que si T on reconnaît à u n h om m e le droit d ’exam iner et de critiquer des événem ents qui, e n détail ou en bloc, font partie de l ’histoire de l ’époque, va-t-on lui contester ce droit parce q u ’il a voulu exam iner les choses sur place afin de se faire une opinion plus scrupuleuse et plus pré-*

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cise ? Quelle différence de principe y a-t-il entre u n ju g em en t porté de loin et un ju g em en t établi de près, sinon que le second a plus d ’autorité et de valeur que le p rem ier ? Je voudrais bien que M. Goga et les autres me répondissent fran ch e­ m e n t sur ce point. Mais j ’entends bien que le g ran d reproche que m e font ceux qui s ’efforcent, p ar leur chicane, d ’ag ran d ir la question ju s q u ’à la souveraineté nationale, c ’est surtout de ne pas m ’être m ontré disposé à faire u n panégyrique du gouvernem ent ro u m ain . C ’est par cela q u ’ils ont été blessés d ’une façon si criante, et jam ais ils n ’auraient eu l ’idée de parler de lèse-majesté et d ’attentat à la dignité nationale, si j ’avais dit : « Tout va pour le m ieux en Roumanie. ». P o urtant, dans ce cas, m on « ingérence » n ’aurait pas été m oindre — à m oins q u ’il n ’y ait deux vérités. Parlons franc : ce que nos adversaires nous contestent ce n ’est pas du tou t le droit d ’examen, c ’est le droit de critique. Mais l ’u n ne va pas sans l ’autre. On a insinué, lorsque l ’on a com pris que je n ’avais pas l ’intention de cacher des iniquités trop manifestes et d ’escamoter des responsabi­ lités trop indiscutables, que j ’étais venu dans les Balkans avec u n parti pris de dénigrem ent. On m ’a m êm e traité parfois « d ’agent de Moscou », et il y a eu quelques caricatures en ce sens dans les jo u rn a u x xénophobes et chauvins. Les Etudiants Antisémites ont fait circuler un placard où il était im p rim é que j'étais « u n ju if de l ’espèce

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c rim in elle » venu p o u r salir la R oum anie et la n o irc ir d an s l ’opinion m ondiale. Je n e crois pas être plus crim inel que je ne suis ju if, et je n ’ai jam ais reçu de m a vie d ’in ­ jonction ou de m ission de Moscou. Mais sans m ’attard er à répondre à des diatribes de cette espèce, je dirai seulem ent que ce qui se dégage de mes observations personnelles et des té m o i­ g n ag es que j ’ai recueillis de tous les côtés, ce sont des faits précis, des faits réels. Les conclusions q u e j ’apporte sortent des faits et sont aussi so­ lides q u ’eux. Si l ’on v e u t m e reprendre et me com battre, c ’est ce côté positif de m o n enquête q u ’il faut attaquer, au lieu d ’avoir recours à cette théorie d ’u n autre âge qui in terd it à u n h om m e de porter les yeux p ar delà les frontières de son pays. Et, p ar ailleurs, je considère que l ’évidence de ces faits est ici suffisante par elle-même p ou r rid icu liser la fable trop com m ode d ’un parti pris hostile. Mais je vais plus loin et je dis bien net que le tableau que j ’ai reconstitué de la te rreu r blanche dans les pays balkaniques, ne saurait en aucune façon « discréditer » ces pays. Je n ’ai jam ais p e rd u un e occasion de dire m on adm iratio n , m on estim e, m o n am itié, p o u r le peuple ro u m ain , p o u r le peuple bulgare, et pour tous les autres peuples au m ilieu desquels j ’ai passé. Dans tous ces pays, j ’ai fraternisé par le cœ u r et par l ’esprit avec les masses ouvrières et paysannes, avec n o m b re de jeunes gens des écoles et des u n iv e r­

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sités, avec des hom m es de bonne foi et de haute conscience dont j'a i gardé un ém ouvant sou­ venir. Lorsque j'a i quitté le territoire roum ain, j ’ai adressé au journal Fac/.a, qui l ’a publié, un « H om m age à la R oum anie », dont je n ’aurai jamais à chan g er u n seul mot. Je répète ici que ces belles et nobles nations ne sont n u llem en t atteintes p ar les accusations q u ’appellent les régimes et les gouvernem ents auxquels elles sont asservies. Le go u vern em ent de la R oum anie — com m e celui des autres pays des Balkans — ne représente la nation que dans le form ulaire diplom atique. Personne n ’oserait encourir le ridicule de prétendre que M. Bratian u et M. Tsankov, s ’ils sont encore les des­ potes officiels lorsque p araîtro n t ces lignes,, svm bolisent réellem ent la Roum anie et la BillV garie. C ’est une odieuse prétention q u ’ont des personnes hissées au pouvoir par quelque co m b i­ naison de partis ou de parlem ent, — ou bien les agents d ’exécution de ces personnes, — de dire : « La nation, c ’est moi. Si on critique mes actes, ou bien les procédés ou les auxiliaires que je juge bon d ’employer, on com m et u n sacrilège vis-àvis de m on pays. » Q u’ils se rassurent. Un peuple n 'e st pas soli­ daire des faits et gestes des m inistères parasites qui se sont installés dans sa capitale. Cela est particu lièrem ent vrai p o u r les gouvernem ents balkaniques qui sont des gouvernem ents d ’esca­ motage, de coups d ’État et de terreur. Mais cela

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est vrai en général pour tous les gouvernem ents qui ne peuvent pas prétendre personnifier l'e x ­ pression intégrale de la volonté nationale. Cela est vrai p o u r le gouvernem ent français dont nul n 'a le droit de faire rejaillir les erreurs et les fautes s u r la France (1). Il ne faut m êm e pas se contenter de proclam er q u 'u n citoyen n 'est jam ais tenu d'être complice de son gouvernem ent ; il faut étendre norm ale­ m e n t le devoir civique de libre jug em ent ju sq u 'à d ire : Tous les persécutés du m onde sont, de toute évidence, solidaires les uns des autres ; il ne peut être apporté d'am élioration durable à leur sort que par une organisation quelconque de cette so­ lidarité, c'est-à-dire par la lum ière, par l'accord e t l ’union. Obéir aux bons apôtres officiels qui p rêch en t : « Que vos plaintes ne traversent pas vos m urs », c'est p o ur un hom m e, tra h ir ses g ra n d s intérêts d ’hom m e. A Bucarest, nous nous sommes m is en contact d 'a b o r d avec la Légation de France où en l ’ab(r) L*Agence des Balkans, courageux petit organ e qui cherche à fa ire percer la vérité à travers le fatras m en so n ger des c o m ­ m u n ic a tio n s et des cam pagnes de presse officielles, écrit avec u n e haute raison à propos des scandales hongrois, en fé ­ v r i e r I9-2& ; « L ’h o n n e u r de la Hongrie, — q u e l ’on invoque m ê m e dans l ’opposition, p o u r que la crise actuelle se dénoue e n t r e seuls Hongrois — n ’est n u llem en t terni parce q u ’une b a n d e de brigands détient le pouvoir par la force. Le peuple h o n g r o i s n ’est à. aucun degré responsable des actes de W in d is c h g ra e tz , de Nadossy e t consorts. L ’opposition devrait le comvprendlre e t s ’a p p u y er franchem ent su r l ’o pinion étrangère p o u r e x ig e r la (lumière complète, la punition des coupables, e t te rétablissem ent des libertés élém entaires en H ongrie. »

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sence de m inistre, nous avons été reçus par M. Japy, Chargé d ’Affaires ; avec M. Duca, mi­ nistre des Affaires Étrangères de Roum anie, et M. Tatarescu, sous-secrétaire d ’État à l ’Intérieur, et m inistre de l ’Intérieur en fait. Nous avons conversé à différentes reprises avec le généra3 Rudeanu, com m andant le IIIe corps d ’armée (de Bessarabie). J ’ai déjà eu l ’occasion de dire que l ’accueil de ces hautes personnalités officielles avait été fort courtois vis-à-vis de nous. Ces mes­ sieurs nous avaient prom is toutes les facilités p our notre enquête et m ême la com m unication de dossiers et de docum ents officiels susceptibles d ’éclairer notre religion. P ar la suite, un revire­ m en t s ’est manifesté dans l ’attitude des autorités. Ce revirem ent a pris naissance après une m a n i­ festation populaire enthousiaste, dont j ’ai été l ’objet, u n dim anche en plein m idi, dans les rues de Bucarest. Cet événem ent a encouragé et étendu l ’opposition qui s ’était dessinée so u rde­ m ent, ainsi que je viens de le dire, dans les m ilieux xénophobes. Nous avons des raisons s é ­ rieuses de supposer que cette opposition a é té considérée avec quelque complaisance par le g o u ­ vernem ent lui-m êm e, — la to u rn u re prise p ar le s incidents parlem entaires sur « le cas Barbusse » , l ’atteste ; et que la Siguranza (Sûreté) n ’a pas é t é étrangère aux manifestations, insignifiantes e n elles-mêmes, des Étudiants Antisémites, ni m ê m e à la diffusion de fausses nouvelles te n d an t à é t a ­ blir que la Roum anie tout entière avait m al s u p -

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p o rté notre in tru sio n — ce qui est le contraire de la vérité. Des correspondances et télégram m es envoyés p a r nous ou adressés à nous, ont été interceptés. Nous avons p u rem arquer avec quel soin on avait préparé une atm osphère hostile par d'inexactes inform ations de presse envoyées spé­ cialem ent en Bulgarie où nous devions nous re n d re en quittan t la Roum anie (1). Nous sommes allés en Bessarabie. Nous avons assisté à des audiences du Conseil de g uerre ju ­ g e a n t les révoltés de Tatar-Bunar. Nous nous sommes mis en rapports avec les avocats de la défense, des témoins, et même des juges. De plus nous avons eu des entrevues et des conversations avec un très g ran d nom bre de p er­ sonnalités, de la politique et de la presse : M. Cons­ ta n tin Mille, rédacteur en chef de L upta ; la rédaction et la direction de Facla , A d everu l , DU m ineatza, Aurora , etc... ; avec des représentants de l ’association la plus active des Anciens Com­ b attants rou m ain s; avec M. Costa Foru, secrétaire d e la Ligue des Droits de l ’Homme roum aine. Nous nous sommes mêlés aux m ilieux intellec­ tu e ls : des lettres, du barreau, de l ’université.
( i ) Je dois protester ici contre la publication de propos que j ’ a u ra is soi-disant tenus à Constanza et que rapporte le B u l­ l e t i n P ériod iq u e de lu Presse R oum aine. J ’aurais déclaré que « les R oum ains sont des gens peu civilisés, ferm és à tout i d é a l », etc... Je n e m e suis jam ais perm is vis-à-vis d ’ un g r a n d peuple ce langage stupide qui fu t sans doute rapporté à la Sûreté par q u e lq u e policier im bécile qui a d éform é cons­ c ie n c ie u s e m e n t dans sa cervelle professionnelle q u e lq u e parole q u e j ’aurai dite.

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Nous y avons rencontré nom bre de p erso n n a­ lités distinguées et d ’esprit ouvert, et no us avons p u constater com bien cette élite était em preinte d ’une haute culture idéologique et artistique. De plus, le prestige de la pensée française est considérable dans le royaum e de R oum anie. En vérité, l ’intellectuel français n ’a pas l ’im pression d ’y avoir changé de m ilie u m algré les milliers de kilomètres que lui a fait fran ch ir l ’Orient-Express. Bucarest est, avec Constantinople, la ville d ’Europe où on p arle le plus le français. Nous avons égalem ent rencontré des rep résen­ tants des diverses opinions et des divers partis politiques. Je cite les nom s du Dr Lupu, de M. Stere, de Yirgil Madgearu, les trois lum ières de l ’im p o rtan t parti agrarien. Nous avons pénétré dans la classe ouvrière. Bien que j ’en fusse sollicité, je n ’ai pas v ou lu te n ir de réunions publiques. On a dit que je l ’avais fait à Bucarest. On s ’est trom pé. Dans le cas dont il s ’agit, j ’ai sim plem ent, avec m es com pagnons, dont l ’u n n ’a aucune opinion p o li­ tique, ren d u visite, dans leur local, aux tra v a il­ leurs des syndicats unitaires. J ’ai agi de m ê m e vis-à-vis des syndicalistes employés, des sy n d i­ calistes ouvriers et des étudiants, de Belgrade. Cette énum ération est très incom plète. Dans cet aperçu de m on voyage, je m ’efforce de ne d o n n er que les lignes principales d ’une besogne d ’in v es­ tigation qui fut considérable et m éthodique, e t

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r d e m ettre en ordre mes im pressions, p ar grandes m asses... Sur place, on voit bien des choses, on su it bien des pistes, on pénètre bien des mystères. Les indices, les présom ptions, les évidences,‘s ’ajo u ­ tent les uns au autres et form ent u n dessin sûr. Je m ets en fait que les certitudes auxquelles nous sommes arrivés tous les trois, en com plet accord m algré nos divergences personnelles de tendances ou d ’opinions — tou t tém oin probe, observant selon sa conscience et sa raison, ne p o u v ait pas ne pas y arriver. Je ne pense pas q u ’il soit nécessaire de m e n ­ tionner ici à titre de références supplém entaires, toutes les personnalités que nous avons fréquen­ tées et tous les m ilieux que nous avons visités dans d ’autres pays balkaniques : Bulgarie, You­ goslavie et Turquie, ainsi q u ’en H ongrie, en Autriche, p o u r contrôler et compléter notre étude. Nous avons partout utilisé le temps rela­ tivem ent restreint dont nous disposions, pour le m a x im u m de contacts et de dém arches utiles, tant dans les m ilieux officiels que dans les m i­ lieux intellectuels et indépendants ou dans les m ilieux ouvriers. A Sofia nous avons directem ent recueilli des exposés et des précisions d u représentant de la France,, du secrétaire général des Affaires É tra n ­ gères, des chefs de partis du Comité Macédo­ nien de secours aux réfugiés et des représentants de l ’Organisation Révolutionnaire Macédonienne. Nous avons de plus, en dehors des avocats et
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des m agistrats, interrogé dans chacun de ces pays des victimes ou quelques-uns de leurs proches, des réfugiés, des proscrits, des gens qui se cachaient pour éviter l ’arrestation ou l ’assas­ sinat (principalem ent en T urquie et en Yougos­ lavie). Nous avons eu des relations avec tous les principaux jo u rn au x —* dont les rédacteurs sont venus spontaném ent nous voir. Il en fut de mêm e à Belgrade et à Budapest. Le d ern ier jo u r de m on voyage, — à Vienne — j ’ai cru pouvoir me départir de la règle qui avait été observée scrupuleusem ent jusque-là : ne pas parler p u b li­ quem ent, de crainte de prêter le flanc à la c ri­ tique en participant, m êm e indirectem ent, à de la propagande politique. Mais dans la conférence que j ’ai faite à u n public composé de sommités intellectuelles, et à la réunion populaire orga­ nisée au Volk8hall par le Secours Rouge In ter­ national, je n ’ai parlé que de solidarité h u m aine, et n ’ai fait q u ’apporter à un prolétariat le salut d ’autres prolétariats. Au seuil de cet exposé, nous tenons, Paule Lamy, Léon V ernochet et m oi, à rendre l ’h o m ­ mage q u ’ils m éritent à ceux qui avant nous et avec les mêm es préoccupations que nous, sont allés récem m ent dans les pays balkaniques, et dont l ’influence, le talent et le courage probe ont ouvert les yeux des foules d ’occident sur u n m onde d ’événem ents : n o tam m en t H enry Torrès, Marcel W illard, Albert F o u rn ier, Daniel Renoult, P lisnier.

I L F A U T C R I E R A L 'A S S A S S IN A T

Tous les trois nous rapportons en toute co nnais­ sance de cause et en co m m u n io n parfaite, cette co n clu sio n à notre enquête loyale et approfondie : R ien de ce qui a été dit sur le terrorism e exercé p a r les gouvernem ents balkaniques n 'est exagéré. A ceux qui dem andent : « Est-ce vrai ? ». Il faut répondre : « La vérité est pire. » Il y a une tendance béate de l'o p in io n m oyenne à atténuer, a priori, les caractères trop tragiques de la réalité contem poraine : « Voyons, on ne n o u s fera pas croire que de notre tem ps... » m u r ­ m u r e n t bien des gens, esclaves de l ’inertie et de la médiocrité générales. Sans nous perdre dans les réflexions que suscite cette courte vue de l'e s ­ p rit public, m ettons-nous devant les faits co n trô ­ lés, les chiffres ineffaçables, et disons, crions à n o tre tour : Il s'accom plit là-bas une m a c h i­ n a tio n m onstrueuse qui p o u r se parer de so­

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phism es dém agogiques, n ’en est pas m oins u n e im m ense organisation de l ’assassinat. Je voudrais pouvoir étaler les faits dans u n ta ­ bleau complet, évoquer d ’un coup la m u ltitu d e des preuves, mais il est nécessaire pour que cet exposé n ’atteigne pas une lo n g u eu r excessive et fastidieuse, m êm e dans l ’horreur, de résum er la réalité à la lum ière de quelques raccourcis d ’o r­ dre général, en place de l ’énum ération obsédante, de la sanglante encyclopédie dont les docum ents — hélas irréfutables — sont entassés au tour de moi.

DE NOBLES PEUPLES PAUVRES

Tous les peuples balkaniques, en dépit de ré p u ­ tations légendaires absurdes, sont égalem ent la­ borieux, pacifiques et courageux. Sur tout le parcours du voyage circulaire que nous avons accompli dans les royaum es nouveaux qui ont pris la place des anciennes provinces de l ’Em pire Turc, nous avons été mêlés à des masses ou­ vrières et paysannes infin im en t sym pathiques et loyales, pleines de solides qualités. Il n ’y a pas au m onde u n hom m e qui soit plus probe q u ’un Bessarabien, q u ’un Bulgare ou q u ’un Turc. Et, je répète volontiers que dans les m ilieux in tel­ lectuels de Bucarest, de Sofia, de Belgrade, de

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Z a g r e b — et de Budapest — abondent des esprits o u v e r ts dont la culture égale, et souvent dépasse, c e lle que Ton rencontre dans les m êm es m ilieux e n Occident. La situation économ ique de tous ces pays est p areillem ent m édiocre et mal équilibrée, la m i­ sère et le délabrem ent s’étendent presque p artou t su r les cam pagnes. Dans la R oum anie, pays a g ri­ cole, la surface ensemencée a été en 1924-25, de 8 m illion s d ’hectares, c ’est-à-dire inférieure de 2 m illions d ’hectares à celle de l ’année précé­ dente et de 50 0/0 à celle d ’avant-guerre. L ’argent m anque p o u r l ’agriculture. La Banque Nationale et les autres banques ont coupé les crédits aux paysans, ce qui leur a perm is de faire m o n ter le ta u x de l ’in térêt à 30 et à 40 0/0. L ’instru ctio n publiqu e ? Les illettrés foisonnent en R oum anie. Le pourcentage d ’ignorants absolus est de 70 0/0 ; d ans certains districts, la proportion atteint 90 0/0 et m êm e, p our les femmes, 98 0/0. Un instituteur ro u m a in de la cam pagne doit vivre avec une allocation mensuelle m oyenne de 190 francs environ ; dans la Vieille R oum anie, l ’in stitu te u r en retraite reçoit, chaque mois, la valeur d ’un dollar ; en Bessarabie la valeur d ’u n demi-dollar. Les causes de la crise économ ique de R o u m a­ nie peuvent se résum er p ar les titres de chapitres suivants : La politique d ’accaparem ent des r i ­ chesses du pays — lois sur la nationalisation du sous-sol, sur les entreprises des anciens sujets

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ennem is, sur lea m ines, sur la com m ercialisation •des entreprises d ’Ëtat — qui ont concentré des biens et des gains fabuleux dans les m ains de l ’oligarchie ». Conventions avec la Banque N a ­ tionale, accroissement des im pôts, suppression de l ’im pôt sur le capital et sur les bénéfices de guerre, suppression de la loi contre la spécula­ tion, libre transaction des loyers. Ajoutons : le régim e politique de « dénationalisation », et celui d ’oppression féroce des classes laborieuses et des classes m oyennes, dont je parlerai plus loin — en un m ot tout un ensemble de mesures qui ont transform é l ’ancienne féodalité des boyards en féodalité capitaliste. En Bulgarie, pays égalem ent agricole (l'élé­ m en t paysan y représente les quatre cinquièm es de la population), ne fonctionne q u ’un outillage agricole prim itif : on com pte une charrue en fer par 49 hectares. La culture d u tabac occupe le tiers des cam pagnes cultivées. Cette cu l­ ture n ’est pas plus rém unératrice q u ’une autre p our le cultivateur, mais elle est adoptée dans ces proportions chez les paysans parce q u ’elle leur est imposée par un puissant consortium pa­ tronal et aussi à cause que sa mise en œuvre dem ande moins d ’outillage et de frais que tout autre. Le tabac faisait bien vivre les producteurs aux temps abolis de Stamboliisky, par suite du souci que prenait toujours ce m inistre d ’écarter de la production les spéculateurs et les interm é­ diaires, et d ’encourager la coopération. Mais

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lo r s q u e la Ligue Militaire, grâce au soutien finan­ c i e r des grandes compagnies de tabacs, prit le p o u v o ir aux agrariens par un coup de force, ces com pagnies rentrèrent naturellem ent dans tous leurs privilèges d ’exploitation, et en abusèrent. .Voici quelques données statistiques p our une seule région : A Gorna D joum aya, départem ent de Petritch, les producteurs de tabac reçurent e n 1923, 110 à 130 levas par kilogram m e de ta b a c vendu par l'entrem ise de la coopérative locale. Les com m erçants payaient le kilogram m e de tabac 45 à 70 levas, à cette époque. A présent, le tabac est acheté par le com m erçant, seul m aître, 25 levas le kilogram m e, et le salaire des ouvriers de tabac a baissé de 15 à 30 0/0. L 'in d u strie périclite en Bulgarie depuis la g u erre. A côté des bénéfices énorm es de la grosse entreprise des firmes de tabacs (2 m illiards de levas en 1923, grevés par le fisc d ’une taxe déri­ soire de 10 m illions), et du développem ent de la spéculation et de l ’usure, toutes les entreprises m oyennes d ’industrie et de com m erce sont dans le m arasm e ; le trafic des chem ins de fer est ré ­ d u it de moitié, la production de charbon a suivi le m êm e fléchissement. C'est l'accu m u latio n des faillites, l'in certitu d e et l ’angoisse du lende­ m ain. Des m aisons de produits alim entaires ne vendent rien, p ar suite de la sous-alim entation générale. Les dettes contractées par des p articu ­ liers auprès des usuriers s ’élèvent, en Bulgarie, à 15 m illiards de levas dont les intérêts annuels
«s

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sont : 7 m illiards ; 28.169 Anciens C o m b a ttan ts bulgares invalides to uchent une pension é q u i ­ valant à 0,80 dollar par mois. Ceux q u ’on a p ­ pelle les « invalides de paix », c ’est-à-dire le s soldats et officiers de la répression g o u v e rn e ­ m entale blessés dans les troubles civils, tp u c h e n t une pension quatre fois plus élevée que les blessés de la guerre de m êm e degré d ’invalidité. Chaque mois l ’im portation augm ente et l ’e x p o r­ tation dim inue. Le budget est en déficit, et l a moitié des recettes est absorbée par l ’intérêt des dettes et l ’entretien d u m inistère de la Guerre, e t de la Police. Il y a dans ce petit pays, 100.000 chôm eurs ouvriers, soit 500.000 personnes des classes laborieuses sans ressources. 7 à 8.000 fonctionnaires et employés sont sans travail — et personne ne s’en occupe (1). En Yougoslavie, où quantité d ’usines sont fer­ mées et o ù le nom bre des chôm eurs s ’élève à 200.000, voici q u ’une grave crise agricole co m ­ mence à sévir. Les prix des produits agricoles o n t
(i) Voici q u e lq u es précisions datant de 1926 su r le ch ô m a g e des seuls o u vriers des tabacs en B u lg a rie : à Kustendil, 1.200 c h ô m eu rs s u r i . 5oo o u vriers ; à D oupnitza, 2.800 s u r 3 .000 ; à P h ilip p o p o li, 7.000 su r 8.000 ; à Stanim aka, 2.5oo s u r 3 .000, etc., etc..., et les salaires d im in u é s de 5 o 0/0. A joutons q u ’ une loi va ré g le m e n te r I m p o r t a t i o n des porcs e t des lé g u m e s en A n g leterre, dans des conditions désastreuses p o u r la population b u lg a re d éjà sous-alim entée : opération p u ­ r e m e n t spéculative, d irig é e par des banquiers e t prise e n m ains par M. L iaptchev. Des m esures analogues sont prises par le g o u v e rn e m e n t ro u m a in p o u r favoriser le capital au d é trim e n t des intérêts v ita u x des populations ru ra les q u i dans certains districts m a n g e n t un e fois tous les d e u x o u trois jo u rs. A deve rul, m ai 1926.

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baissé, de Tannée dernière à cette année, dans les pro portions suivantes : blé, de 400 dinars à 260 ; m aïs, de 200 à 110. Le prix d ’une paire de bœufs est tom bé de 12.000 à 5.000 dinars. Quant à la terre, le prix d ’un arp en t de bonne terre, qui était en 1924 de 25.000 dinars, n ’est plus a u ­ j o u r d ’hui que de 10.000 dinars. Outre ses causes économ iques, cette baisse a un autre m otif : la spéculation des gros com merçants. On donnera u n aperçu de cette spéculation, en signalant que m algré le fléchissement du prix d u blé, le pain coûte à Belgrade 4 dinars 1/2 (plus de 2 francs). Dans le dernier budget de Yougoslavie, on vient de su pp rim er pour raison d ’économie le m in istère d ’Économ ie Sociale ; on a augm enté le budget de la Guerre de 227 m illions de dinars p o u r l ’achat de cuirassés et d ’aéroplanes. On a au g m en té égalem ent l ’allocation aux m erce­ naires w rangéliens. A Bucarest et à. Belgrade, Tessor industriel, soutenu p rincipalem ent par les capitaux é tra n ­ gers, donne l ’im pression d ’une prospérité fac­ tice. Dans ces villes « victorieuses », le contraste est saisissant entre les palais m odernes des n o u ­ veaux riches et le vieux pittoresque m orne et m iséreux des quartiers ouvriers et des districts ru rau x (1).
(i) En H ongrie, situation générale sim ilaire. Dans ce pays, où il y a sept paysans p o u r dix habitants, le malaise écon o m ique e m p ire tous les jours. Le salaire de l ’o u v rie r agricole atteint à peine le tiers de celui de l ’o u vrier industriel. 23.000 m é ­ tallurgistes hongrois sont sans travail. La consom m ation, sur-

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Dans le faubourg riche de Bucarest, sur l 'i m ­ mense avenue dont les rives om bragées sont d é ­ corées de palais neufs, il y a un Arc de T rio m p h e de la Victoire. Il fait, de loin, une tache org ueil­ leuse qui attire les yeux ; de près on voit q u ’il est en plâtre, délabré et fissuré, com m e un décor d ’exposition, après l ’exposition. Ce m o n u m e n t en carton-pâte et dont on voit la corde, cette demiruine quasi neuve, symbolise assez exactement ce q u ’a de superficiel et de peu solide le dévelop­ pem ent actuel des affaires d ’u n g ran d pays.
chargée d ’impôts, a d im in u é de m o itié par -rapport à la si­ tuation d ’avant-guerre non s e u le m e n t dans l ’ensem ble du pays, réduit à 8 m illions d ’habitants, mais m êm e à B uda­ pest o ù la population n ’ a pas baissé. Les conséquences de cette restriction sont le d éveloppem ent de la m ortalité infantile et de la turberculose. La H ongrie d étient le record de la m ortalité par tuberculose en Europe. D ’ une année à l ’autre, les suicides o n t a u g m e n té , en H ongrie, de 5o °/Qiet les assassinats, à B u ­ dapest, de 60 0/0. A Budapest, 70.000 personnes sont sans dom icile fixe. 8.992 habitent des caves. J ’ ai visité des locaux en sous-sol s u r p e u ­ plés : su r chaque lit, trois ou quatre occupants sont obligés de s ’étendre — o u p lu tô t de s ’a ccroupir — dans le sens de la •largeur. Et le dern ier b u d g et hongrois, débordant de dépenses po ur la police, la g e n d arm e rie, l ’organisation officielle des briseurs de grèves, et co m po rtant des fonds secrets p o u r chaque m in is­ tère, se signale par une d im in u tio n , su r le précédent exercice, des impôts directs frappant la richesse, une d im in u tio n des cré ­ dits po u r l ’ instruction pu b liq u e, une a u g m en ta tio n des dépenses afférant à la police, à la garde fluviale, à l ’entretien de la c o u r ro ya le du R égent, aux séminaires. Le b u d g et m ilitaire de la H ongrie était avant g u e rre de 101 m illions de couronnes-or. Il atteint a u jo u r d ’h ui, m a lg ré les restrictions tranchanles^ du traité de T ria n o n , 92 m illions de couronnes-or, p o u r la petite H ongrie d ’après-guerre.

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DES

GOUVERNEM ENTS

P A R A SITES

Or, tous ces pays — et c'est là le plus tragique d e leurs caractères com m uns — sont entre les m a in s de gouvernem ents parasites, qui n 'é m a ­ n e n t pas des nations et des peuples, et qui ne se m a in tie n n e n t que p ar des m oyens artificiels : opérations de police, terrorism e m ilitaire et ju d i­ ciaire, en vertu de ce vieux principe de m éca­ n iq u e sociale que lo rs q u ’on a pris le poüvoir, on possède p ar là seul les moyens les plus efficaces p o u r le conserver. Il ne serait pas exact toutefois de dire que les gouvernem ents balkaniques ne rep résentent q u ’eux-mêmes. Ils s'ap p u ien t en réalité, p ar les voies des partis politiques, sur certains élém ents nationaux, mais ces éléments restent to ujours dans le cercle de la grand e b o u r­ geoisie privilégiée (1).
(i) 11 fa u d ra it consacrer to u t urt chapitre, Ce q u e je n ’e n ­ trep ren d ra i pas, à la co rruptio n qui s ’exerce à to ut d e gré de la h ié ra rc h ie sous les g o u v e rn e m e n ts parasites des Balkans. Je m e co ntente de noter seu lem en t, ici, à titre d ’indication, qu e des faits de co rru p tio n o n t été dénoncés p u b liq u e m e n t ces dern iers tem ps en Y o u g o sla vie et m e tte n t au pilori le fils d ’u n m in istre, et des m inistres. M. Raditch lu i-m ê m e s ’est écrié, à Pa kra ch : « La co rru p tio n r e m p lit toutes les branches de l ’ appareil de l ’État e t doit en être arrachée par la force. » Un ancien président du Conseil, M. Davidovitch, a déclaré que « tant q u e quelques m inistres ne seront pas mis en p ri­ son, la c o rru p tio n ne p o u rra être d étru ite ». M. Raditch a été l’o b je t de graves accusations dans le m ê m e sens, de la part

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F erd in an d de H ohenzollern, roi de R o um anie, est un personnage assez peu sym pathique a u ­ to u r duquel est solidem ent im planté l ’appareil national de surveillance et de coercition. Mais le m o n arq u e ainsi m ag istralem en t encadré n ’est pas le m aître. Nous sommes à* une époque où u n roi n ’est q u ’un in stru m e n t — ainsi que l ’avoue avec u n beau cynism e la chanson des ju n k e rs allem ands : « Que le prin ce soit absolu — P o u rv u q u ’il fasse ce que nous voulons ! » D ’ailleurs il n ’est pas exploité, p u is q u ’il est complice. Grâce aux jeux de la politique, c ’est le parti libéral qui règne en R oum anie et s ’im ­ pose à u n P arlem en t docile. Dans ce fantôm e de P arlem ent, l ’approbation de la m ajorité est ac­ quise d ’avance à la dictature gouvernem entale, les protestations les plus fondées et les plus irré ­ futables qui s ’y sont faites parfois entendre ont abouti à des votes de confiance acquis à u ne écrasante m ajorité. Il suffit d ’être ta n t soit peu au cou ran t de la politique intérieure ro u m ain e, p o u r se rendre com pte que ce parti dit libéral ne concrétise n u llem en t les aspirations ou les forces vives de la nation. Le parti tsaraniste, ou agrarien, a plus d ’extension dans le pays. Les autres p rin cip au x partis sont le parti p o p u ­ liste du général Averescu, et le parti « national » tran sy lvain . Comm e le p arti libéral tient b o n ,
du radical Marcovici. Ces discussions en tre leaders yo ugo slaves édifient aussi le p u b lic s u r les causes concrètes de -la g u e r re , c o m m e l ’attentat de Sarajevo, e t leurs dessous.

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il y a to u t u n jeu de tractations en vue de la for m a t i o n d 'u n bloc d'opposition. Mais il n'est g u è r e d 'ap p aren ce q u 'il puisse sortir de ces co m ­ b in a is o n s politiques de modification notable du régim e, sinon aux yeux d 'u n e opinion publique naïve q u i se contente d 'u n e substitution de nom s p ro p res. Les partis roum ains de g o uvernem ent o n t tous à peu près les mêmes tendances et aucun d 'e u x n 'a d ’attache profonde avec le pays. Us s o n t tous en définitive, m êm e le parti agrarien q u i n e pourra accéder au pouvoir q u ’en s'édulcorant singulièrem ent, plus o u m oins les servi­ teurs de « l'o ligarchie roum aine » et les soutiens d 'u n régim e qui, me disait Otto Bauer à Vienne, « est le plus féodal de l ’Europe entière ». Quel que soit le gouvernem ent qui sorte des élections d u p rin tem p s 1926, son p ro g ram m e sera avant to u t, com m e celui des libéraux, d ’opportunism e politique ; sa tactique consistera exclusivement com m e celle des libéraux, à diviser l ’opposition et, derrière la scène, à agir à la m anière forte. Les m êm es considérations générales peuvent s 'a p p liq u e r à la lutte politique parlem entaire en Bulgarie, avec la différence que le g o uv ern e­ m en t bulgare est p arv en u à m a in te n ir ju s q u ’ici un bloc de contre-opposition. Mais en Bulgarie, com m e en Roum anie et en Yougoslavie, ainsi q u 'e n Grèce, l'autocratie dirigeante a d 'au tres m oyens à sa disposition que le parlem entarism e. Ces m oyens sont d ’ailleurs m is en œ uvre p o u r

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fabriquer les élections. C'est une vérité que p e r ­ sonne ne conteste que si les élections é ta ie n t libres dans les Balkans, il en résulterait u n b o u ­ leversement profond — que l'autocratie officielle n 'a pas à craindre pour le m om ent. Les élections balkaniques s'accom plissent sous la pression directe des gendarm es et des fascistes, et par des interventions brutales de l'auto rité (1). Voici, p o u r la R oum anie, quelques faits de notoriété publique : Nous savons q u 'en Bessarabie, à V olontirovka, lors des élections, ( le préfet déclara, p o ur in tim i­ der les électeurs, que ceux qui voteraient coiïtre le gouvernem ent seraient obligés de quitte^ la Bessarabie. A Chaba, les gendarm es in terd iren t l'entrée d u local électoral aux hom m es de confiance de l'o p (i) L ’exem ple, le schém a, de ces méthodes nous est m o n tré par les d ernières élections de Salonique (Grèce). Üne liste d ’u n io n o u vrière avait été élue par 3 .ooo voix. Le g én éra l Pangalos, au m épris de tout droit, a n n u la les élections. La liste o u v rière fu t réélue par 8.000 voix. Alors le dictateur accusa les élus d ’avoir lancé des appels insurrectionnels à l ’arm ée, et il les fit arrêter, à la fin de ja n v ie r (1926), au n o m b re de vingtdeux. La façon d o n t Pangalos, q u i a chan gé les îles de la trier Egée e t n o ta m m e n t l ’île de Santorin en un cam p de concen­ tration po u r tous les républicain s, a préparé sa propre élec­ tion, est bien dans la m anière du personnage — e t d u sys­ tèm e. Il s ’est fait e n v o y e r une délégation d ’officiers pour le persuader de poser sa candidature, puis après avoir éli­ m in é pu-rement e t sim p lem en t la candidature de M. Venizelos, il a interd it aux jo u r n a u x d ’écrire quo i que ce fût su r lu i-m ê m e — e t dans la Grèce amenée au d e rn ie r cran de l ’état de siège, ce sa n g u in a ire fantoche a o b ten u 90 0/0 des voix. Il aurait pu tout aussi bien fixer d ’avance, par dé^ cret, le chiffre de ses v o ii.

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p o s itio n . P ar ces méthodes, les autorités ont réu ssi à em pêcher toute participation paysanne aux élections. Sur 8.000 habitants de Chaba, seuls 811 furent portés sur la liste des électeurs ; à Papouchoi, 66 sur 6.000 ; à Plakhteova, 67 sur 8.000 ; à Delieri, 66 sur 4.000, et dans d ’autres localités, 30 à 100, sur 5.000 à 10.000 habitants. A Tatar-B unar, 1.112 habitants sur 14.000 fi­ g u ra ie n t sur la liste électorale. Les autorités tro u ­ v èren t ce nom bre encore élevé, puisque le 26 ju il­ let la liste disparut, et fut remplacée par une autre ne m e n tio n n a n t que 400 électeurs. Les fonctionnaires de Tatar-Bunar ont été menacés de révocation im m édiate au cas où les candidats du go u vern em ent ne seraient pas élus. P o ur plus de sûreté, les anciens fonctionnaires m u n icip au x de Tatar-B unar ont été révoqués et remplacés par des agents plus sûrs, dans les vingt-quatre heures. Le préfet exam ina lui-m êm e les listes électorales, et raya les nom s d ’un g ran d n om bre de personnes. M. Stere, agrarien, u n des hom m es les plus populaires de Bessarabie, mais opposant au g o u ­ v e rn e m e n t actuel, m ’a raconté les mésaventures q u ’il avait subies lors de sa dernière cam pagne électorale, les sévices d o n t il avait été l ’objet, et d o n t avaient eu égalem ent à souffrir des hom m es ay an t occupé une haute situation dans l ’État, com m e M. Halippa. En fait, interdiction aux can ­ didats non officiels de faire des réunions élec­ torales.

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On trouve dans les déclarations d ’un R oum ain notoire, M. Jorga, professeur d ’histoire et député, u n réquisitoire com plet contre le cynisme apporté p ar le gouvernem ent dans la m an ipulation des électeurs. Je fais d ’au tan t plus état de ce té m o i­ gnage que M. Jorga se m ontre par ailleurs un bien m aladroit défenseur de « l ’h o n n e u r de la R oum anie (1) ». Dans tous les pays balkaniques, ces violations
(i) Lors des élections m unicip ales roum aines (février 1926), des 25 o . o o o habitants de Bucarest possédant le droit de vote, 54.000 se u le m e n t ont été inscrits su r les listes électorales et la m oitié à peine de ces inscrits reçu ren t des cartes. On a e n c e r­ clé par des cordons de police des quartiers sous prétexte de m aladies contagieuses, et les électeurs o n t été ainsi em pêchés de voter (ce fu t n o tam m en t le cas à Beltz). Des agents de police o n t été pris en flagrant délit de voter avec de fausses cartes. P a r des m oyens de procédure, on a sup prim é dans certains districts la liste d ’opposition e t proclam é élue, sans vote, la liste officielle. Dim ineatza signale les « trucs » par lesquels on a a n n u lé fra u d u le u se m e n t d ’innom brables voles. De plus, les violences policières se sont perpétrées su r tout le territoire. Le g o u v e rn e m e n t avoue quatre morts. Mais on en connaît au m oins six; «rien q u ’à Calafa, il y a eu d e u x morts et de n o m ­ b r e u x blessés. A B u rsu g ie n i, quinze blessés, etc... Il y a aussi le cam o uflage des résultats : Adeverul du 22 fé v rie r 1936, e n ­ registre la protestation de 1.800 conseillers m u n ic ip a u x de i^o villages — qui déclarent qu e con trairem en t aux statistiques des tableaux officiels, ils ne sont n u lle m e n t du parti g o u v e r ­ nem ental. Les élections d u i£ février 1926 ont am ené dans toute la B u lg a rie des pratiques du m ê m e genre. (Voir A n ­ n e x e .) Un de mes plus violents détracteurs, q u i a m ené en France et en R o u m a n ie de furibon des cam pagnes contre les « inspecteurs de l ’h u m a n ité », M. E u g èn e T itean u, écrit dans Cuvantul, à propos des élections : « Quand M. T orrès disait q u ’en R o u m a n ie on assassine, je l ’ai com battu. Mais a u jo u r d ’hu i M. Bratianu vient co nfirm er l'existence de la te rre u r blanche dans nos contrées. Où est la garan tie de l ’ordre dans l ’Êtat, qu i ne d éfend plus la vie des citoyens quand la bande des assassins est l ’a uto rité elle -m êm e 1 » (Février 1926.)

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d e la liberté théorique de vote, sur lesquelles j ’a u ra i à revenir, sont courantes. Elles ne s ’a r ­ rê te n t pas aux Balkans prop rem en t dits. Dans la constitution hongroise, que la France a ta n t contribué à établir, le suffrage universel n ’existe pas. Tous les citoyens qui ne peuvent fo u rn ir u n certificat d ’études élém entaires sont rayés des listes électorales. Or il y a en H ongrie b eau­ co u p d ’illettrés, et d ’autre part, grâce à d ’habiles chinoiseries adm inistratives, on parv ien t à. faire figurer dans les non votants quantité de H o n ­ grois sachant lire. En outre, l ’électeur vote à bulletin ouvert et signe son bulletin. Dans ces conditions, on conçoit que la pression go u ver­ nem entale ou patronale se donne libre carrière, et on com prend pourquoi le parti g o u v ern em en ­ tal com pte au parlem ent une m ajorité de 170 voix in tan gib le par les m oyens électoraux. En Bulgarie, le g o uvernem ent de M. Tsankov et d u général Volkov, m inistre de la guerre (il est difficile de les séparer), n ’a pas, ainsi que je l ’ai dit, de racines plus profondes que celui de M. B ratianu en R oum anie. Le m inistère Stamboliisky qui a précédé celui-ci, avait plus d ’e n ­ v ergure. A lexan d reS tam b oliisk y,ce géant paysan que les équarrisseurs m ilitaires de M. Slaveiko Vassiliev ont écorché et dépecé avant de le tu er en 1923, reste une figure de h au t relief et m a r ­ quée d ’une forte originalité. Il était autoritaire et bousculeur. Son go u vernem ent était un g o u ­ vernem ent « paysan ». Ce potentat employa sou-*

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ven t des m oyens arbitraires, et on peut dire que c'est de lui, de sa « garde orange », de son préfet de police P roudkine et de tout son entourage irresponsable, que date l ’ère des répressions vio­ lentes en Bulgarie. Mais il avait un sens populaire intense, q u 'il ne faut pas m éconnaître. Le cabinet Stam boliisky fît des réformes dont quelques-unes sont fort rem arquables, n o tam m en t celles q u i concernent le travail obligatoire, l'extension considérable de l'in stru ctio n publique, la réforme agraire, les banques agricoles. Il avait élaboré de la sorte et imposé une espèce de régim e patriarcal plein de hardiesse mais entaché de certaines étroitesses (par exemple, la mise à l'écart brutale de tous les intellectuels). Tsankov profita de ce que Stam boliisky avait com mis de maladresses et des violences vis-à-vis des masses ouvrières '(il ne sut pas u n ir l'o u v rier et le paysan), et q u 'il avait, de plus, indisposé contre lui les officiers, les bourgeois, les hom m es d 'a rg e n t et les intellec­ tuels, p ou r tenter u n coup de force qui, en une dem i-heure, de 3 heures à 3 heures 30 du m atin , le 9 ju in 1923, lui p erm it d 'abattre et de re m ­ placer le gouvernem ent. Tsankov était obligé, vis-à-vis de l'o p in io n , de g ou vern er avec u n P arlem ent. Il o b tin t par divers procédés de co rruption, d ’in tim id atio n et de c o n ­ trainte, la fusion de tous les anciens partis — sauf l ’agrarien et le com m uniste — sous le n o m d ’Entente D ém ocratique (Demokratitcheski

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Sgovor). Il entreprit alors de réaliser ce p ro ­ je t diabolique : s ’assurer la m ajorité en s u p p ri­ m a n t p ar le m eurtre tous les m em bres ou sym ­ pathisants des deux partis réfractaires, et par extension, tous les opposants. Il y a ju s q u ’ici réussi : les faits, les dates, les statistiques sont là. On est bien obligé de constater la servilité dont les partis qui s ’intitu laien t pom peusem ent et hypocritem en t : partis d ’opposition, ont fait m o n tre .dans la circonstance, et n o tam m en t le P arti Socialiste. L ’Epokha, organe du chef socia­ liste Pastoukov, célèbre le 9 ju in comme « le jo u r de libération d ’une ty ran n ie pire que la ty ran n ie turque ». Le conseil supérieur du Parti Socialiste Unifié, quinze jours après le coup d ’État que les gouvernem entaux (comme les fas­ cistes en Italie) qualifiaient frauduleusem ent de « révolution », félicite le corps des officiers du rôle décisif q u ’il a joué — ce qui serait d ’une im ­ p ard o n n ab le bassesse si on ne pouvait alléguer com m e circonstances atténuantes q u ’à ce m o ­ m ent, le parti ne voyait peut-être que la fin d ’un régim e qui lui avait fait une guerre acharnée et ne prévoyait peut-être pas que M. Tsankov re­ nouvellerait au centuple les crim es de Stam bo­ liisky. Toutefois les socialistes ne se sont jam ais dressés dans la suite contre la ty ran n ie blanche de Tsankov-Volkov, et le Narod , organe officiel des socialistes, écrivait le 15 septem bre 1923 : « Il est certain que les socialistes ont participé à

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la répression des soulèvements agrariens et des insurrections de septem bre. Nous ne voulons pas nous dérober aux responsabilités qui en dé­ coulent. » Un socialiste, M. Kasassov, a fait partie p e n ­ dant u n certain tem ps, du m inistère Tsankov et ce n ’est que tout récem m ent que son exclusion du parti socialiste a été confirmée, en raison de cette participation. Il y a sans aucun doute, une tension et un désaccord entre le go u vern em ent Tsankov-Volkov et le tsar Boris, m ais il apparaît que celuici n ’est pas de taille à faire prévaloir les concep­ tions plus hu m ain es d o n t il serait anim é, et à éviter de lier davantage son nom à u n régim e p a ­ reil. Il se contente de ne pas signer les arrêts de m o rt rendus pour raisons politiques, to ut en re ­ m a rq u a n t, lui le prem ier, que c ’est là u n scru­ pule illusoire, puisque les autorités de son roy au m e ne se gênent pas p o u r faire disparaître par l ’assassinat ceux q u ’il voudrait sauver. Le clergé ? Le synode de Bulgarie vient d ’adres­ ser un Ion** m andem ent aux chrétiens bulgares : « Au nom de la charité chrétienne, nous invitons le peuple bulgare à aider le pouvoir à réta b lir l ’ordre. ». Quand on sait ce que signifie cette expression : le rétablissem ent de l ’ordre, on doit ju g e r m onstrueuse l ’attitude du clergé. En Yougoslavie, on peut ap p liq u er au g o u v e r­ n em en t P achitch la p lu p a rt des mêm es c a ra c ­ téristiques. Lui aussi lutte contre l ’opposition

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p o litiq u e par la force et l'appareil de contrainte d o nt tous les gouvernem ents possèdent les com ­ m andes. C ’est m ême, chronologiquem ent, la Yougoslavie qui a com m encé à te n ir pour illégal tout parti d ’opposition et à faire du fascisme d ’Ëtat. La G lavniatcha de Belgrade, la prison cen ­ trale, la Bastille de la Yougoslavie, date de l'épo q ue turque. Sous les Obrenovitch et le ré­ g im e féodal, elle fut rem plie de prisonniers et de le u rs tortures. Depuis le 29 m ai 1923 — la dy­ nastie des Karajordievitch occupe le Konak, le parti radical, persécuté naguère par Milan et Alexandre s'est installé au pouvoir — et la prison d ’Ëtat joue son même rôle vis-à-vis de ceux qui défendent une cause de justice et de liberté. Les dirigeants de la Yougoslavie qui est non une fé­ d ératio n de peuples, m ais la vieille Serbie agrand ie de butins territoriaux dont elle abuse, font un e guerre perm anente aux ouvriers, aux paysans et aux m inorités nationales. Le m inistère Pachitch s'est renforcé en s'a d ­ jo ig n a n t le parti croate sous les espèces de son g ra n d chef, M. Raditch. P ar ce pacte, ce d ern ier a pris fait et cause, m algré les principes du parti dont il est le leader, p o u r l'œ uv re contreprolétarienne du m inistère Pachitch et p our ses visées im périalistes (aspirations vers l ’Albanie et Salonique). M. Raditch ne craint pas de lier assez grossièrem ent le sort de tout un parti et m êm e de toute u n e population à son propre sort. Il dit —

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nous rapporte l ’Agence des Balkans : « Tous ceux qui voudraient constituer un go u vern em ent sans Raditch doivent être convaincus que dans ce cas-là, les Croates ne feront pas partie de l ’État yougoslave. » Les réformes entreprises par de tels gou v ern e­ m ents ne peuvent être, elles aussi, que des p ré ­ textes, et des in stru m en ts de règne. Les fameuses réformes agraires dont la rhétorique officielle a fait si g ran d état soit en Roum anie, soit en B ul­ garie, constituent une complète duperie. Le p a r ­ tage des latifundia , en Transylvanie et en Bessa­ rabie, n ’a poin t profité aux paysans, mais a été l ’occasion de m archandages sans n o m et d ’u n e rém unération copieuse apportée aux gendarm es, aux policiers et aux agents gouvernem entaux. En Bulgarie, la réforme agraire Stam boliisky, assez largem ent comprise, a été com plètem ent défi­ gurée dans la suite par des am endem ents q u ’im ­ posa le cabinet Tsankov.

U N E LO I D ’ iN I Q U lT É

Dans tous les pays balkaniques, auxquels on peut ajouter en cette circonstance, com m e en d ’autres, la H ongrie, les pouvoirs ont mis en vigueur une Loi sur « la sûreté de l ’État ». Les lois roum aine, bulgare, yougoslave, hongroise,

y . dans l ’e n f e r de l ’e u r o p e

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■ 'p o u r la s û re té de l ’État, sont po u r ainsi dire sur le m ê m e ty p e . Elles donn en t aux autorités cons­ titu é e s t o u s les m oyens d ’atteindre et d ’abattre H ceux q u i n e professent pas des opinions ab so lu ­ m e n t c o n fo rm e s à celles du régim e en cours. Le simple fa it d ’exprim er une idée dite subversive, de recev o ir ou de lire certains jou rn au x , d ’e n tre ­ tenir d es relations avec des organisations é tra n ­ gères, d ’ém ettre une critique quelconque dont u n p ro c u re u r royal puisse arguer q u ’elle porte a tte in te au renom national, constituent des délits e t des crimes sévèrement punissables. M° Marcel W illard a écrit avec raison que « l ’article 20 de la loi bulgare place littéralem ent la m in o rité des corps constitués à la merci absolue d ’une m a jo ­ rité gouvernem entale », ce qui est une hérésie en ■droit m oderne et en équité. Ce faisceau de lois b alk an iq u es est un défi et un attentat contre le d ro it h u m a in . C ’est l ’arbitraire et le caprice transpo rtés dans la légalité. C ’est, po urrait-o n dire, la loi mise hors la loi. En vertu de ces lois spéciales, on a condam né des gens sim plem ent parce q u ’ils se tro u vaien t s u r le lieu d ’un attentat, on a condam né à m o rt des hom m es et des femmes parce q u ’ils avaient donné asile à des fugitifs recherchés par la police, sans m êm e q u ’ils sussent que ces fugitifs étaient coupables et sans même que cette culpabilité ait été jam ais établie (1).
( i ) On p e u t im a g in e r facilem ent q u e lle prise d o n n e s u r la

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Tout juriste, ou tout hom m e sain d 'esp rit n e peut lire q u ’avec stupeur la trop célèbre c la u s e d ’après laquelle la peine de m o rt peut être a p p l i ­ quée à une propagande jugée dangereuse ou celle d ’après laquelle les parents sont tenus de d é ­ noncer et de livrer à la police leurs propres e n ­ fants. En définitive, dans tous les pays b alk an iq u es, les gouvernem ents réactionnaires lu tten t c o n tre leurs peuples. P ar des procès et des c o n d a m n a ­ tions, par des attentats isolés ou des massacres, ils réalisent la destruction matérielle des idées d ’ém ancipation. Us profitent, com m e la R ou­ m a n ie, la Yougoslavie ou la Grèce, de l ’o c­ cupation m ilitaire et de l ’assim ilation des n o u liberté des citoyens des clauses aussi élastiques q u e l ’article 7 de la loi hongroise de 1931 q u i est in titu lée Loi p o u r la s û re té et la réputation de l ’État : « C elui q u i aura d iv u lg u é o u affirm é u n e contre-vérité apte à d im in u e r la réputation de l ’État ho n g ro is o u de la n a tio n ho n gro ise o u d ’en abaisser le crédit, co m m e ttra un délit, e t sera pun i d ’e m p riso n n e m e n t j u s q u ’à cinq ans. « La peine sera des travaux forcés j u s q u ’à d ix ans si l ’acte a été com m is dans le b u t d ’inciter un État ou une o rg a n is a tio n étrangers, à en tre p ren d re un acte hostile, contre l ’État o u la nation de H ongrie, et, si celte incitation a été suivie d ’u n acte hostile, la peine sera des travaux forcés à p erpétuité. » C e t acte hostile peut être un article de jo u rn a l. Signalons ici, q u a n d ce ne serait que p o u r établir la c o n ta ­ g io n q u ’e n tra în e n t p arto ut ces étranges principes : q u ’e n Estho-nie, un g ro u p e de paysans v ie n t d ’être cond am né à tro is et quatre ans de travaux forcés. Ils étaient inculpés de « b o n n e volonté » vis-à-vis des insurgés de décem bre. Le n o m m é R e is a n a été co n d am n é à trois ans de travaux forcés parce q u e « i l avait été vu causant avec un é tra n g e r près de sa m aison. »

DANS L EJSFER DE LEU R O Pfc

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v e lle s p r o v i n c e s , ou, com m e la Bulgarie, de t r o u b l e s in d ir e c te m e n t ou directem ent provoqués p a r l e u r s a g e n ts , pour poursuivre m ath ém atiq u e­ m e n t c e p r o g r a m m e d'ex term inatio n .

III

LES ORGANISATIONS D ’ÉCRASEMENT
!

Les gouvernem ents balkaniques se servent to u s à peu près des mêmes in strum en ts et o rg an isa­ tions de répression. Dans tous ces pays, le p r in ­ cipal de ces in strum ents, la plus forte de ces o r­ ganisations, c'est l'arm ée, et les ligues m ilitaires. On ne saurait im agin er u n lieu a u m onde où l ’uniform e et les galons jouissent d ’une p u is­ sance plus complète, où les officiers soient i n ­ vestis d 'u n e irresponsabilité et d 'u n despotism e plus absolus. Un des côtés les plus tristem ent pittoresques des capitales balkaniques c'est la place q u 'y tien n en t les officiers, et l'im p o rtan ce q u 'y déploient les m o n u m en ts m ilitaires. . A Bucarest, le Cercle Militaire écrase de son; architecture opulente tous les autres m o n u m en ts de la ville, mêmq les palais et m êm e les banques neuves.

DANS L 'E N F E R DE L'EU RO PE

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A Belgrade, l'École Militaire n 'e s t pas u n Àion u m e n t, c'est to u t u n quartier. Le budget de la Y ougoslavie s'élève à douze m illiards de dinars ; o r, 2.700.000 sont consacrés au budget de la guerre, sans préjudice d ’un m illiard avancé par les bons soins de la France pour des arm em ents nouveaux. En Bulgarie, sur u n revenu d ’en v i­ ron 5.700 m illions de levas, 2.800 m illions vont â l'arm ée et à la Police. En Grèce : total des dépenses, 8.471 m illions de drachm es ; m inistère de la g u erre 2.272 m illions.

LIG U E S

M ILITA IR E S

ET

P O LIC E
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A côté d u m ilitarism e officiel, le m ilitarism e officieux ; à côté de l ’armée, les ligues composées d ’officiers de réserve ou d'ex-officiers. Tous les pays des Balkans en sont pourvus. Beaucoup en o n t plusieurs. La Main Blanche serbe (qui succéda à la Main Noire ) a trem pé dans tous les événe­ m en ts politiques récents. En Bulgarie, quatorze ïn em bres de la Ligue m ilitaire form ent le Convent m ilita ire , comité suprêm e q u 'o n appelle c o u ra m ­ m e n t l'E scadron. Il y a de plus une Tcheka com ­ posée de cinq officiers m em bres de la Ligue. L'association secrète Kubrat agit parallèlement. Q uant à l'o rganisatio n de la police, elle est p a r to u t form idable. La Siguranza (Sûreté) ro u ­ m a in e dispose de m illions, de jo u rn au x , elle a

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des attaches et des agents, des oreilles et des m ains, en tous lieux. Elle est un état d a n s l ’É ta t.'L e nom bre des gendarm es b alk an iqu es est hors de proportion avec la population. Il y a 45.000 gendarm es en R oum anie, 60.000 e n Yougoslavie. P a r petits groupes, les g en d arm es sont répartis dans les cam pagnes et exercent des exactions, des sévices, des vols et des crim es, sûrs q u ’ils sont de l ’im punité. Ils ont, com m e je l ’ai dit, bénéficié largem ent dans les cam pagnes roum aines, de la loi soi-disant prolétarienne d u partage des terres.

LE COMITÉ MACÉDONIEN

En Bulgarie il faut m e n tio n n e r p a rm i les m oyens les plus terribles dont dispose le g o u v er­ n em en t p o u r poursuivre et frapper ses adv er­ saires, le fam eux Comité Macédonien, d o n t le n o m exact est l ’O rganisation Révolutionnaire Intérieure M acédonienne (O. R. I. M.). Il faut essayer de délim iter en quelques traits les c a r a o tères et la position de ce violent foyer d ’agita­ tion. On sait que les traités de paix o n t morcelé le territoire m acédonien, et en ont donné les quatre dixièmes à la Grèce, la m oitié à la Yougo­ slavie, et un dixième à la Bulgarie. L ’O. R. I. M. a p o u r b u t théorique l ’au to ­ n o m ie politique de la Macédoine.

DANS L 'E N F E R DE 1 E U R 0 P E

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I / O . R. I. M. a solennellem ent déclaré à d i­ v e r s e s occasions — et u n de ses représentants me l ’a rép été avec véhém ence à Sofia — qu'elle g a r­ d e r a it jalousem ent son indépendance, que le « Com ité Central ne perm ettrait à aucun gouver­ nem en t, n i à aucun parti, d 'e n faire l'in s tru m e n t de b u ts q u i seraient étrangers au m ouvem ent de lib ératio n m acédonien. » Q uel crédit y a-t-il lieu d ’accorder à cette p ro ­ fession de principes ? L 'O rganisation R évolutionnaire a été fondée, e n 1893, en Macédoine, p ar Gotzé Deltchev, Péré Tochev, D am ian Grouev, le Dr Christo Tatartchev, Peter Pop Arsov et Guiortché Petrov. Sauf P eter Pop Arsov, qui s'est retiré de la vie poli­ tiq u e , et le D* Chr. Tatartchev qui, depuis trois a n s , s'est exilé à l'étran g er de crainte d ’être tué p a r les agents m acédoniens de Volkov, tous les a u tre s chefs de l'O. R. I. M. ont été tués (G. Pe­ trov a été tué par Alexandrov et Protoguérov en juillet 1921 à Sofia) ; le leaders du m ouvem ent m acédonien, tels que S andansky, Dimo, H. D im ov, Kantardjiev, Rouinov, Tehaoulev et P anitza, o nt égalem ent été tués par les sbires m acédoniens du gouvernem ent bulgare. Même A lexandrov, qui fut p en d an t dix-sept années le plus dévoué agent d u palais et d u gouvernem ent bulgares, a été îtué par le go uv ernem en t Tsankov avec le concours du gén éral Protoguérov le 31 août 1924. J u s q u 'e n 1905, l ’O. R. I. M. était une o rganisa­

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tion vraim en t révolutionnaire des masses. A p rès l ’insuccès de l ’in surrection de 1903, où 20.000 Macédoniens o n t lutté, fusil au poing, p e n d a n t trois mois contre 300.000 soldats turcs, cette o r ­ ganisation s ’est scindée en deux ailes : l ’u n e , la droite, la m inorité, a épousé le p ro gram m e d u gouv ern em ent bulgare : annexion de la Macé­ do ine à la Bulgarie (Autonomistes) ; l ’autre, la! gauche, a continué à com battre p o u r l ’in d é p e n ­ dance du peuple m acédonien, dans le cadre d ’une fédération b alkanique (Fédéralistes). A présent, l ’organisation qui garde le nom dç l ’O. R. I. M., est « autonom iste » ; elle est re s­ tre in te à la partie de la Macédoine qui se trouve, sous la dom ination bulgare. Elle n ’est pas se­ crète. Ses chefs sont en relations très intim es avec le gou v ern em en t de M. Tsankov (1). Cette organisation agit de concert avec la Ligue Mili* taire et les W rangéliens. Elle a pris une p art ac* tive aux massacres des paysans et ouvriers b u l­ gares en ju in et en septem bre 1923 ; elle a tu é , d u 12 au 30 septem bre 1924, 160 rév o lu tion n aires m acédoniens, dont D. H. Dimov, député des o u ­ vriers et paysans, cam arade du fo n dateu r de l ’O. R. I. M., J. Deltchev, K antardjiev, Bouinov, St.; Hadjiev, anciens députés, Yovkov, jo u rn aliste, SI. Kovatchev, avocat, etc... ; elle a tué dans les c in q prem iers mois de 1925, 100 paysans p a rti­ sa n s de Sandansky et de Panitza, dans le district *
(i) Et le sont aujourd’hui avec celui de M. Liaplchev.

dans
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l'e n fe r

de

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de P é tritc h ; elle a tué P. Tchaoulev en 1924 à M ilan, et T. Panitza en 1925 à Vienne. Elle a p ris p a rt a u x massacres des ouvriers, paysans et in tel­ lectuels bulgares et m acédoniens après l ’attentat de la cathédrale, le 16 avril 1925. Cette organisa­ tion est u n e filiale du m inistère de la guerre et de la police de Tsankov-Volkov. P arm i la p opula­ tion m acédonienne qui est sous les dom in atio n s serbe et grecque, cette organisation n 'a pas d 'a d h é re n ts. A l'étran g er, ce sont les partisans soudoyés de Tsankov qui se présentent com m e des a Autonomistes ». Depuis l'été 1908, il s'est fait une scission entre les Macédoniens de gauche, qui se sont intitulés le P arti Fédératif Populaire, et ceux de droite, les « Clubs constitutionnels ». M. Obov, déposant au procès du m eu rtrier de D askalov à Prague, a mis en lum ière les carac­ tères distinctifs des divers éléments q u 'o n p o u r­ ra it appeler les Macédonistes. En m ars 1924, un Manifeste à tendance fédéraliste a semblé ral­ lie r un m om ent Alexandrov, Protoguérov et Tchaoulev. Mais des intrigues ont dissous cette alliance et, après la m o rt violente d ’Alexandrov et de Tchaoulev, le général Protoguérov est resté le seul m aître de l'O. R. I. M., redevenue défini­ tivem ent « autonom iste ». Les agissements d u Comité Macédonien de Pétritch dans le déplo­ rable in cid ent gréco-bulgare, qui vient de faire couler à nouveau le sang m écédonien, ap portent aussi des précisions récentes sur la position prise

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p a r leg deux éléments m acédoniens : A u to n o ­ mistes et Fédéralistes (1). Il reste clairem ent aux veux de l'o b serv ateu r objectif, que le Comité Macédonien a mis la te r ­ rib le puissance d ’agitation et de répression q u 'il constitue a u service de la T erreu r Blanche, et il est non m o in s clair que l ’im périalism e réactio n ­ naire est en opposition avec les aspirations de l i ­ berté de la Macédoine. Il semble que ce n ’est p a s à tort que M. Lébédev prétendait que l ’O. R. L M. « autonom iste » du général P rotoguérov « a cessé d ’être révolutionnaire et est devenue u n simple in stru m e n t entre les m ain s de la d y ­ nastie des Cobourg. »
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(i) D epuis u n e année e t d em ie on r e m a r q u e u n r a p p r o c h e ­ m en t e n tre les « autonom istes » e t des agents de n a tio n a lité serbe d e M. Pachitch, c o m m e le député K irk ovitch , q u i s'e st rendu il y a quatre mois à Sofia avec une mission spéciale. M. K irk o v itc h a eu des entretien s avec des dirigeants de l 'O r g a ­ nisation m a céd o n ien n e de Tsankov. D epuis lors ce député a e n ­ trepris dans la presse de la n g u e serbe en Macédoine sous d o m i ­ nation serbe e t dans les m eetin g s tenus à Bittolia et à G uevg u é li, un e c a m p a g n e im p lo ra n t l'in te rve n tio n de la Y o u g o sla v ie •an fa veu r des M acédoniens « serbes » sous d om in ation g r e c q u e — lisez : en fa ve u r de l'a n n e x io n à la Y o u g o sla vie de la partie d e la Macédoine placée sous la d om in atio n grecque. Cette cam ­ pagne a été approuvée par la presse g o u v e rn e m e n ta le b u lg a r e et m acéd o n ien n e de Sofia. Donc, la conclusion qui s ’im pose, c'est 'qu’ un pacte de9 « A utonom istes » avec le g o u v e r n e m e n t serbe existe ré e lle m e n t, o u , plus exactem en t, q u ’un pacte existe e n tre les g o u v e rn e m e n ts serbe et b u lg a re , e t ce d e rn ie r l ’a i m ­ posé aux « A utonom istes » q u i sont ses in stru m e n ts dociles.

DANS L 'E N FE R

DE L ’EUROPE

FASCISTES ET COSAQUES

Le go u v ern em en t de Bucarest encourage indé­ n ia b le m e n t, m algré ses protestations de n eu tra­ l i t é , le g roupe gran d issan t et re m u a n t des É tu­ d i a n t s *\ntisémites — fascistes et provocateurs. A lo r s qu’il a frappé les É tudiants Indépendants e n dissolvant leur organisation et en interdisant leur journal (1), il tolère ouvertem ent la p ro p a ­ gande des Étudiants Antisémites. De la sorte, le P a rti Antisémite qui n ’avait jam ais existé à Bu­ carest (il se can ton n ait à Yassy, sous les ordres de M. Couza qui, du h au t de sa chaire universitaire, p rêchait ouvertem ent les pogrom s), vient d ’y être installé p ar les libéraux. Les antisémites ont c in q jo u rn a u x à leur disposition, étalent leurs affiches et leurs insignes en pleine rue, et ne sont jam ais inquiétés dans leurs m anifestations pu( r ) P o u rta n t, les buts de cette Union des Étudiants Indépen­ dants q u ’un ukase vie n t d ’anéan tir n ’avaient rien de su b ­ ve rsif. Voici c o m m e n t les résu m ait son jo u r n a l hebdom adaire, La V ie Universitaire , é g a le m e n t su p p rim é : « Hâter le retou r des étudiants au respect de la légalité e t de la liberté d ’opi­ n io n , au dedans co m m e au dehors de l ’Université, et coordon­ ner tous les efforts ayant p o u r b u t l ’am élioration de la situation m a té rie lle de tous les travailleurs de l'u n iv e rsité , et des possi­ bilités d ’études. » L ’ Union ne s ’était pas départie de ces d irec­ tives. P end an t ses quatre m ois d ’existence, elle a b rilla m m e n t prospéré. E lle c o m p ta it au d é b u t 60 m e m b re s, puis était deve­ n u e , e n ce co u rt laps de temps, la plus puissante organisation u n iv e rsita ire ro u m a in e .

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bliques. Lorsque quelques-uns de ces énergumènes sont venus un soir crier devant m on hôtel pour me p u n ir « de porter atteinte à la sou­ veraineté nationale », on m ’a assuré q u ’ils étaient encadrés p ar des agents de la Sûreté dont le p r in ­ cipal souci était d ’em pêcher la foule de les tro u b ler dans leur dém onstration. Ce sont ces jeunes gens, qui, de p ar leur notion spéciale de l ’h o n n e u r de la Roum anie, ont empêché le Secrétaire de notre Ligue des Droits de l ’H om m e, de prendre la parole à Bucarest. Au prix de quelques complaisances, les autorités possèdent là un moyen com mode de se faire forcer la m ain (1). On ne saurait trop insister sur le carac(i) D epuis il y a eu m ie u x . En février 1936 u n e no u velle explosion d 'a n tisé m itism e a éclaté parm i les étudiants r o u ­ mains : manifestations violentes avec des voies de fait dans l'u n ive rsité e t dans la Tue, magasins ju ifs saccagés et d é­ truits, sévices contre les personnes. La police a plu tôt aidé q u e contrarié ces frénétiques manifestants. Or, u n conseil d e g u e rre a co n d am n é à quatre mois de prison l'é tu d ia n t j u i f Gh. K lein, d ’Oradea Mare, sous l ’ accusation « d'être le c h e f d 'u n e organisation d ’ étudiants j u i f s , form ée en vue d 'o p p oser u n e résistance ou de répondre par la violence aux violences exercées par les étudiants chrétiens sur >les étudiants juifs, n La peine a été appliquée en ve rtu de l'article a i 3 du Code pénal, q u i concerne les associations de m alfaiteurs. C o m m e n ta n t cette sentence incroyable, le B om ania MuncU toare , de Paris, est fondé à constater q u ’en R o u m a n ie les é tu ­ diants chrétiens — c ’est-à-dire fascistes — qui conspuent, fra p p e n t et cassent, avec l ’aide de la police et forcent les jeu n es étudiants ju ifs à p a rtir à l ’é tran ger, sont des « bienfaiteurs » Teconnus d ’ utilité p u b liq u e , e t leurs victim es des a m a lfa i­ teurs ». D ’autre part, les étudiants « chrétiens » qui s'étaien t m is en grève p o u r faire valo ir leurs (revendications chrétiennes (ils o n t e u recours à .l'emploi des gaz asphyxiants), ont fait un e d ém arch e auprès de M. A ngelescu, m inistre de l'Instruc-

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1ère artificiel de cette agitation antisém ite, cul­ tivée de force p a r des p erturbateurs attitrés au sein de la population la m oins fanatique et la m oins encline aux haines de races, qui soit au m onde (1). Un autre gro up em ent constitue p o u r les g o u ­ vernem ents balkaniques un rude agent d'exé­ cu tio n le9 ex-officiers el soldats de W rangel. A Belgrade, on rencontre d ans les rues des cosaques e n uniform e qui n ’attendent, — l ’un d ’eux l'a c rié dernièrem ent dans la rue, lors d ’une bation Publique, p o u r le p rie r d ’exclu re de l ’ université, des laboratoires, des cantines e t foyers d ’étudiants, les étudiants « suspects d e sy m p a th iser avec les c o m m u n istes » (ce q u i v e u t d ire dans l ’occurrence, les non fascistes). M. A ngelescu, père d e F U n iversité ro u m a in e , a répondu : « Rem ettez-m oi u n e liste de tous les étudiants suspects d ’idées subversives, e t l a S ig u ra n za , d ’ accord avec les autorités universitaires, p rend ra les m esures nécessaires. » (i) Notons q u e Nationalistut, antisém ite e t fasciste, est !e> s e u l jo u r n a l de R o u m a n ie q u i défende o u v e rte m e n t les fauxraonmayeurs de Budapest. O r les fascistes h o n g ro is sont des irréd en tistes q u i rê ve n t de -reprendre la T ran sylva n ie. Les fas­ cistes ro u m a in s sont plu s fascistes q u e ro u m a in s. On lit, d ’autre part : « L a R o u m a n ie des boyards nous a ap­ porté la ré su rre ctio n d ’u n e p ra tiq u e m o y e n â g e u se ; les persé­ cutions relig ieu ses. En effet, les jo u r n a u x ro u m a in s nous ap­ p re n n e n t ies poursuites d o n t est l ’o bjet la plus g ra n d e partie d e la po pulatio n du v illa g e d ’Albesti (d épartem ent de Husi) p o u r « d iffam a tio n de la re lig io n d ’État » : L e gran d c r im e d e ces m a lh e u r e u x est q u ’ils appartien n en t à la secte des « Adventices ». E n m ê m e temps q u 'i l p o u rsu it les différentes croyances, le g o u v e rn e m e n t ro u m a in envoie des d élégations à l ’é tra n g e r p o u r va n te r à l ’opin io n sa tolérance. » C. Mille, Lupta. En fé vrier 1926, les jo u r n a u x annonçaient qu e l ’o u v riè re e n ca rto n n a ge s, L e n u ta F îlip o u ici, a été cond am née à u n mois de prison p o u r a v o ir p u b lié dans la R e v u e Socialiste u n article q u i a été considéré co m m e « incitant au m épris envers l ’église e t l'école co n fessionnelle ».

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g arre, — q u ’à s'em ployer à faire ab o utir in tég ra­ lem en t dans les Balkans l'œ u v re contre-révolutio n naire q u 'ils n 'o n t pu m ener contre les Russes. Vandervelde rem arque, à la suite d u voyage q u 'il fit dans les Balkans, que les W ran géliens fourm illent par m illiers en Bulgarie. On parle de quarante m ille w rangéliens dans ce pays* et ce chiffre n 'e st pas invraisem blable. C ’est à la dem ande de la France que la Bul­ garie a hébergé les troupes armées de W rangel. Celles-ci eurent leur représentant officiel, n o m m é Petriaev, logé à l'am bassade russe de Sofia. S tam ­ boliisky tin t les W rangéliens à l'écart, et la vie leur était alors difficile, mais leur décisive p a rti­ cipation au coup d ’État de ju in 1923, fît leu r fortune. Au congrès de la Ligue nationale russe, en sep­ tem bre 1925, le général Miller, représentant le général W rangel et le grand-duc Nicolas, a d o nn é connaissance d 'u n édifiant rapport : 8.000 soldats de W rangel et 4.000 cosaques du Don sont p a r ­ faitem ent organisés en Bulgarie. Tous les réfu ­ giés russes du pays sont sous la coupe directe des m onarchistes et w rangéliens qui les ra n ç o n n e n t au profit d u grand-duc, sous menace d ’expul­ sion, et se débarrassent des réfugiés non m o n a r­ chistes. Le président du Comité Russe joue en fait le rôle d ’am bassadeur de Russie et a la h au te m a in sur toute la colonie russe. Les W rangéliens, ces spécialistes de la guerre civile, qui « détestent le paysan bulgare et aim en t le go u vern em ent b u l­

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g a re > > , ont fondé des associations mixtes avec les officiers supérieurs ou subalternes bulgares. Ils o n t des institutions spéciales. Us rêvent d ’avoir le u r g ra n d e école m ilitaire, et ils y arriveront sans doute. Us ont déjà une école à Sarajevo. De la sorte, ils se renouvellent et se m ultiplient. Dans les m ines de P ernik, sur 6.000 ouvriers, on com pte 2.000 anciens soldats de W rangel dont l'e m b a u c h a g e a été imposé par le g o u v ern e­ m e n t. L o rsq u ’on lit les comptes rendus circonstan­ ciés des répressions, on voit le rôle im p o rtan t q u ’a joué dans le massacre des peuples balka­ niques, cette organisation parasite réactionnaire, confortablem ent installée dans la pauvre Bulgarie et n o n m oins solidement incrustée en Yougo­ slavie, exécutrice des desseins d ’oppression et d ’im périalism e, des deux gouvernem ents, m êm e lorsque ces desseins se heurtent. Ce sont le& troupes w rangéliennes qui ont envahi l ’Albanie en 1924, o n t renversé le gouvernem ent de Fan Noli qui s ’appuyait sur les masses paysannes, et o n t installé au pouvoir M. Ahmed Zogou qui a rétabli la puissance des beys féodaux et rattaché la politique extérieure albanaise à celle de la dynastie serbe et de l ’Italie. Peu im porte à ces spadassins la besogne q u ’on leur fait faire, pourvu q u ’elle soit payée et anti-populaire. L ’un d ’eux, qui voit plus loin encore que la grasse prébende quotidienne, a exposé à Mm e A nna Kàr im a le rêve w rangélien : Restaurer la Russie*

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puis rattacher à cette Russie restaurée les « pro­ vinces balkaniques ». De la mise en action de ces forces diverses ré­ sulte u n écrasem ent systématique et im placable de toutes tentatives de dém ocratie réelle, même sous les formes les plus atténuées.

LE PEUPLE NE PEUT PAS SB DÉFENDRE

Que peut faire le peuple sur ce c h a m p de bataille civil où tout le m écanism e d u pouvoir est employé à le faire taire et à le su b ju g u er ? Rien. Il n 'a pas le droit de bouger p o u r la défense de ses intérêts, p o u r la légitim e et sainte solida­ rité de travailleur à travailleur et d ’h o m m e à ho m m e. On peut d ire que le d roit syndical n ’existe pas dans les Balkans. S ’il existe d a n s la lettre d u code, il est en fait im possible de le réa­ liser au tre m en t que d ’apparence. Les congrès sont co u ram m en t arrêtés et dissous. T out ce qui e3t perm is, ce sont de lam entables parodies d ’or­ g an isatio n ouvrière qui m asquent u n asservisse­ m e n t aveugle au régim e, tristes domestications qui sont des tro m peries et p o u r le peuple inté­ ressé et p o u r l ’opinion p u bliq ue m ondiale. À 1 Bucarest, toutes les fois que les ouvriers syndi­ qués s ’assem blent, u n inspecteur de police est la porte d u local, et vérifie et contrôle les cartes. Toute m anifestation p ub liqu e est interdite. Les quelques m anifestations prolétariennes qui ont

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e u lie u en m a faveur sur la voie pu blique de Bu­ c a r e s t et à Belgrade, ont constitué des anom alies q u i n ’o n t été tolérées à ce m o m ent que pour des raiso n s spéciales, et qui ne se renouvelleront cer­ ta in e m e n t pas dorénavant dans ces grandes villes (1). Il faut insister sur l ’ach arn em en t avec lequel est p o u rsu iv i et anéanti to u t essai de coopération o u vrière réelle, m êm e sur le terrain p u rem en t syndical. Les syndicats bulgares étaient, entre les m a in s de la classe ouvrière, de puissantes arm es de culture et de progrès. Toutes les organisations ouvrières indépendantes, m êm e celles qui se can ­ to n n a ie n t strictem ent aux revendications profes­ sionnelles, ont été partout chassées de leurs lo­ caux et dispersées. L ’u n des exemples les plus ty p iq u es est celui de la suppression de la grande coopérative ouvrière bulgare Osvobojdenié — l ’É m ancipation, — qui com ptait 68.000 m em bres, 140 succursales et 400 agences. Ses biens et ses fonds fu ren t confisqués. Cette m esure ty ran n iq u e n ’avait pas seulem ent pour b u t de couper les liens de la solidarité populaire organisée, mais aussi de d éliv rer les m ercantis de la concurrence red ou ­ table de la coopération. On a arrêté dernièrem ent, sans au cu n prétexte, 17 m em bres de l ’U nion des Syndicats à Bucarest. L ’Union des Syndicats i n ­ dépendants bulgares — 35.000 m em bres — a été
( i ) J ’e n d ir a i d e m ê m e p o u r les m a n ife s ta tio n s p o p u la ire s q u i o n t a c c o m p a g n é le co n grès des sy n d ic a ts a ffilié s à la j i e I n te r n a tio n a le , e n a v r il 1926, à S ofia.

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dissoute (1). De m ême q u ’en H ongrie — p a y s <juasi balkanique — on a exclu d u dro it s y n d i c a l à la suite de grève, des sections entières c o m m e celles des cordonniers et des to u rn eu rs (n o n c o m ­ m u n istes), on n ’accepte, en R oum anie et e n B u l ­ g arie, que des syndicats toujours prêts à fa ire acte d e vassalité. P ar ailleurs, on ne supporte q u e des partis dém ocratiques et socialistes ayant d o n n é des garanties de servilité. A Belgrade, le beau local des Syndicats U n i­ taires qui prospéraient, a été confisqué p a r la police et vendu à u n com m erçant — alors q u ’il y a 2 5 0 . 0 0 0 chôm eurs en Yougoslavie (la lo i les considère com me des coupables), que l ’o u v rie r y paye u n im pôt égal à 6 0 /0 des salaires, r e m ­ ployé 50 0/0 (gages considérés com m e des reve­ n u s), que la bureaucratie (200.000 fonctionnaires) y absorbe 50 0/0 d u budget, et q u ’on y a sus­ p e n d u l ’assurance contre la vieillesse. En Bulgarie, dans 90 0/0 des entreprises, la jo u rn é e de h u it heures est supprim ée. La vie est 40 fois plus coûteuse -qu’avant la guerre et les salaires n ’ont augm enté que de 15 fois leur m o n ­ ta n t ; les appointem ents des fonctionnaires n ’ont
( i ) On lit dans le m é m o ra n d u m des syndicats bulgares signé l e i 3 n o vem bre 192Ü pa r les chefs de onze Fédérations à l'oc­ c a sio n de cette dissolution : « Nous répétons une fois encore q u e les déclarations officielles d ’ après lesquelles les syndicats m a rc h e n t s u r les traces d u Parti C o m m u n iste , sont a b s o l u m e n t ■erronées.^Les archives e t les statuts des syndicats sont entre Les m ains des autorités. Q u 'elles citen t se u le m e n t un fait ou p ro d u is e n t un seul d o cu m en t d o n t il ressortirait qu e les syndi­ c a t s o n t en trepris des actio n s illégales. »

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a u g m e n té que selon le coefficient 10, les pen­ s io n s , selon le coefficient 5.

ET LE S IL E N C E

S ur cette R oum anie d ’a u jo u rd ’h u i, sur cette Yougoslavie, et sur cette Bulgarie qui est le cercle le plus pathétique de l ’enfer balkanique, l 'é t o u f ­ fement m éthodique de toute pulsation de liberté, se transforme aux yeux en un calme qui serre le c œ u r parce que c ’est le calme d ’un cimetière.On sait bien que les têtes- qui se sont dressées o n t été abattues et que si d ’autres çà et là se redressent, elles le seront à leur tour ; que toutes les farces vives et conscientes des travailleurs de la ville et des cham ps ont été ou seront anéanties. Cette m utilation collective peut faire croire à un sem blant d ’ordre à qui ne fait que passer sur cette terre d ’épouvante. Mais la paix n ’est q u ’un linceul et les survivants com prennent que leur existence dépend du prem ier geste, d u prem ier

mot.
La B ulgarie, la R oum anie, la Yougoslavie, la Grèce, m e u re n t de la terreu r blanche*

IV
L E S P E U P L E S E N C R O IX

Il faut m a in te n a n t en trer dans le détail des supplices et des m eurtres, nous placer en deh ors des généralités et des considérations abstraites, nous m ettre à côté des victimes, les regarder et les m o n trer et, si nous pouvons, les com pter.

I L Y EN A T R O P

Mais, les com pter, nous ne le pouvons pas. J ’ai essayé de dresser des statistiques en réu n issan t les u n s aux autres tous les attentats avérés, de « n o ­ toriété publiq ue ». Dans cette n o m en clatu re s ’ouvrent de m ultiples lacunes : il y a eu trop de faits isolés, et trop d ’am oncellem ents. D ’aucuns évaluent le n o m b re des victimes de la répression gouvernem entale en Bulgarie depuis l ’avène-

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î n e n t du m inistère Tsankov, à 18.000 tués en ­ v ir o n . C ’est le chiffre fourni, je crois, par M. Yandervelde, c ’est à peu près celui que les té m o in s les plus sûrs, les plus autorisés que j'a i rencontrés, o n t hasardé. Une haute personnalité indép en d an te qui par m iracle vit encore libre à Sofia, assure que du coup d ’Ëtat (juin 1923) à l ’attentat « de la cathédrale » (avril 1925), il y a e u 15.000 m eurtres ; depuis l ’attentat, 5.000. La Commission F ém in in e du Labour Party a n g la is constate dans son rap po rt du 10 sep­ tem bre dernier, q u ’environ 20.000 agrariens, dont 25 députés, ont été assassinés ou ont dis­ p aru . Il y a environ u n an, le New Leader (Anglais) écriv ait : « Nous sommes en possession de d o n ­ nées qui sem blent presque incroyables. En Bul­ g arie 150 m eurtres politiques ont m arqu é le seul m o is de janvier. » M. Charles Maus, jou rnaliste am éricain, a écrit : « Le 22 avril, six jours après l ’attentat de la cathédrale, il y avait 30.000 em prisonnés, 4.000 arrestations. » Bien que le roi Boris ait parlé p u b liq u em en t de m illiers de victimes, M. Tsankov, de centaines d ’instituteurs tués ; bien que le général Kalfov, m inistre bulgare des Affaires Étrangères, ait dit à M. E rskin, représentant de l ’Angleterre à Sofia, que 5.000 personnes avaient été massacrées p e n ­ dan t le seul mois de septem bre 1923 — le total officiel est, naturellem ent, plutôt modeste. Les

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« co m m u n iq u és » que Je g o u v ern em en t bulgare fait insérer dans les jo u rn au x , sans com m entaire et sans détail, in citen t le lecteur crédule à p en ser que les terrifiants bilans q u ’on se tran sm et sont exagérés. Le Secrétaire Général du m in istère b u l­ gare des Affaires Étrangères, M. Kissimov, que j ’ai déjà n o m m é, m ’assurait que les m eu rtres de révolutionnaires n ’avaient pas dépassé, d ep u is le c h a n g e m e n t de gouvernem ent, le chiffre de 3.500. Cette estim ation du g ra n d fon ctionnaire bulgare est elle-même excessive si l ’on en croit u n des h o m m es q u i représentent à Sofia la Ré­ p u b liq u e Française, Celui-ci, qui m ’a reçu à la Légation de France en l ’absence du m in istre, parti p o u r travailler à Genève à la fraternité u n i ­ verselle, est le seul que j ’aie e n te n d u p rétend re q u ’il n ’y a pas eu depuis la c h u te de S tam b o ­ liisky plus de 2.500 à 3.000 victimes. Le général Volkov, Ministre de la G uerre, l'é lém e n t le plus agissant du m inistère, a déclaré a u Sobranié que depuis l ’attentat d u 16 avril, les révolutionnaires tués étaient au n o m b re d ’e n ­ viron 25 ! Cette déclaration est en vérité un in so ­ lent défi. M. Malinov, député, ancien p rem ier m inistre, q u i m ’a rapporté ce propos m inistériel (q u ’il ne p ren ait pas à son com pte), m ’avait dit l ’in stant d ’avant q u ’il avait été saisi, à la suite de ' l ’affaire d u 16 avril, de pétitions é m a n a n t des proches de 121 exécutés politiques, et que ceuxlà ne représentaient évidem m ent q u ’un e partie des victim es.

DANS

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D a n s l ’organe d u g ou v ern em en t bulgare Dem o k r a titc h e s k i Sgovor, du 16 novem bre, est p u b lié e la statistique suivante pour le mois d ’octo b re d ern ier : « 46 m eurtres (9 de fem m es), 24 suicides (9 de femm es), 15 blessés g rav em en t, 2 cadavres trouvés, 35 bJessés m ortellem ent (d on t 5 femmes), 4 tentatives de suicide (dont deux ém an an t d e fem m es), au total 135 victimes a u m ois d 'o c to b re ; d a n s cette statistique officielle, « cadavres trouvés » veut dire aussi : person n es tu é e s par les ordres d u gou vernem en t. Voici quelques passages d 'u n ordre secret d u m inistre de la Guerre, qui enlèvera leurs illu­ sions aux personnes qui seraient tentées d 'a c ­ co rd e r quelque crédit aux déclarations p u b liq u es d u gouvernem ent où besogne M. Volkov : « Ordre secret d u m inistre de la guerre. « Toutes les garnisons et toutes les unités m U litaires se m ettron t e n rapport avec les com ités locaux d u parti gouvernem ental afin de c o m ­ biner les m o yen s de lutte contre les syndicats des paysans et contre les co m m u n istes. C/est contre eux surtout q u 'il faut em ployer toute la rigueur. A van t tout il faut exterm iner les intel­ lectuels, les plus capables et les plus braves des partisans de ces idées. A u plus vite il faut dres­ ser des nom enclatures de ces gens p ou r q u 'o n p u isse , au m o m e n t d o n n é , tuer tous leurs chefs , c o u p a b l e s ou i n n o c e n t s . Partout où des troubles éclateraient on fera sans pitié le massacre de tous.

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les prisonniersy conspirateurs , de leurs complices et de tous ceux qui les cacheraient. Il faudra trai­ ter de m êm e leurs fam illes et incendier leurs maisons. Si les insurgés , ou l e s i l l é g a u x , se cachent dans u n b â tim ent , on Vincendiera — pour épar­ gner aux autorités des pertes — au lieu de le prendre d'assaut. Les unités de l'arm ée se p o u r ­ voiront de pom pes p o u r arroser ces m aisons de pétrole. » « Tout prisonnier sera jugé et exécuté dans les 24 heures. Les insurgés seront exécutés sous les yeux de leurs partisans. La désobéissance aux officiers sera châtiée d'exécution im m édiate. De m ê m e seront frappés de la peine de m o rt tous ceux qui trahiront quoi que ce soit des présentes instructions. » Spécifions que cet ordre a été lancé avant l'attentat de la cathédrale. Dans une proclam ation m ilitaire d 'a o û t 1924, il était dit que les troupes bulgares feraient feu su r les populations sans préavis, ce qui est de la p a rt d 'u n corps constitué une infam ie d o n t il existe peu d'exemples..

TERRES

D'ÉPOUVANTE

Sous le signe frauduleux de l'o rd re et de là

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l u t t e c o n tr e le terrorism e rouge, sous le p ré ­ te x te d e com plots, de pactes ou de rébellions (dé­ n a t u r é s à dessein, ou bien provoqués) ; p ar les e x p é d itio n s dans les cam pagnes et les guet-apens d an s les villes, p ar les exécutions « légales » o u n o n , s'e st étendue la destruction d ’hom m es. Des an ciens m inistres, des députés, des m ili­ ta n ts , des officiers, des prêtres, des avocats, des m éd ecin s, des fonctionnaires sont tombés un p ar u n o u p ar files. On a recueilli dans des livres le u r s noms, leur âge et les affreuses précisions d e le u r agonie. Je m entionne quelques cas l'assassinat du député Petko Petkov, dont on a com paré le cas à celui de Matteoti. Petkov q ui avait osé dém as­ q u e r p u b liq u e m e n t les sophism es des fascistes b u lg a re s et les crim es de leurs agents d ’exécu­ tio n (un jo u r, il m o n tra à la trib u n e, la chem ise en san g la n tée de l'a n cien député Stoyev, sauva­ g e m e n t frappé p a r la police), reçut de n o m ­ breuses menaces, et personne ne doutait que son m eurtre ne fût une question de jours. Il fut tué, e n sortant d u P arlem ent, p ar le lieutenant Radev. À ses obsèques il y avait trois figures tragiques : sa m ère qui s ’agenouilla à la place où il avait été assassiné, qu an d le cortège y passa, la veuve de Guenadiev et la veuve de Stam boliisky, deux autres victim es de m a rq u e des bou rreaux au p o u ­ voir. D achine, m aire de Samokov, fut tué en plein m id i dans les rues de Samokov, p a r u n agent d u

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gouvernem ent. Hadji-Dim ov, député c o m m u ­ niste, eut le m êm e sort. Strachim irov, député et avocat fut égalem ent assassiné dans la ru e — parce q u 'il avait défendu un com m uniste, et le 6 m ars 1925, u n des p rin cip au x chefs d u S y n ­ dicat des C hem inots, Stoianov, le dernier député com m uniste encore vivant, fut abattu de la m êm e façon. Après l'a tten tat « de la cathédrale », on tu a u n g ra n d no m b re de députés agrariens sur le c h e ­ m in de la prison, n o ta m m en t P étrini, Kossowski, en m êm e tem ps que le journaliste Grentcharov, et que plusieurs autres chefs d u m ouve­ m e n t ouvrier et paysan. Stephan Kyradgiev, secrétaire des T ravailleurs des Tabacs, a été tué, ainsi que Jeko D im itrov, secrétaire de l ’Union des Syndicats ouvriers. Ont été tués égalem ent Vasil Georgiev, d u Comité Central des T ransports, Geno Petrov, secrétaire de l ’Union des Syndicats de V arna (celui-là fut ab attu le 9 ju in 1925, en l'h o n n e u r de la commé^ m oration du Coup d'É tat), Tem elko Nenov, se­ crétaire de l ’Union des Mineurs. Et aussi, Nicolas G ram ovski, du Comité Central de l'U n io n des Employés de Banque, Ivan Mandev, m em bre de ce Comité, ainsi que les docteurs Tzarvoulanov et Vasil Ivanov, tous deux m em bres du Comité Central des Travailleurs Sanitaires. ■Vassil Stam boliisky, frère de l ’ex-m inistre, fut tué dans la prison de Tatar Pazardjik ; av an t de le tuer, on lui arrach a les yeux.

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Xe docteur Spas D ouparinov eut les bras, le c o u et le dos troués à coups de couteau par le8 officiers, habillés en soldats, qui l'escortaient d a n s le train allant de Plovdiv à Sofia, puis il fut fusillé et jeté hors du train en m arche. Todor Tito ren k o fu t attaché derrière une autom obile dans le d istrict de Vidin et déchiqueté par la route. Alexandre Athanassov et Naïden Kirov convoqués à la sous-préfecture de Roussé avec d ’autres personnes furent assaillis dans la cour d e ce bâtim ent p ar des agents qui les tu èren t tous à coups de revolver : dans la presse officielle on a annoncé q u ’ils étaient venus jeter une bom be et qu'ils avaient succombé ensuite en se défen­ d a n t contre la police. Vassil Mouletarov et Lam bi K andev, ainsi q u ’une quaran tain e d ’autres in d é­ sirables, furent massacrés dans le réfectoire d u 6 e régim ent, à Sofia. Enen Markovski fut em p oi­ so n n é à l ’hôpital de C hum en. O utre ceux que je viens de citer, j ’énum ère e n ­ core quelques cas q u ’on a p articulièrem ent com ­ mentés : furent tués dans les rues : N. Guenadiev, Marine Popov, Goran Petkov, Stoïan Kàlatzov, Iordan V ichegradski, Kosta Jliev, Kosta E n tchev (la tête coupée, la poitrine et le ventre troués), Boris Hadji Sotirov (dont les chiens o n t déterré le cadavre morcelé), Âssen Hadji Vassilev, G autcho Pagnov, etc... F u re n t tués en p r i­ son ou dans les com m issariats : Nedelcho Gueorgiev, Angel Groskov, Jvan Parvanov, Valko fïarv an sk i, K am on Petrov, Alexandre Hadji Pe*

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trov, Jvan D im itrov, Vassil Velitchkov, Ia n k o Haïdoukov, Chrislo Bojitchki, Angel Yissokov, D im itri Kondov, etc... F u ren t supprim és pendant q u 'o n les e m m en ait en prison ou q u 'o n les transférait de local : Tzoneu Matov, Jvan K ojoutrarov, K antcko Tcham ov, Gueorgui D am ianov, Petko Enev, etc. Tels sont donc quelques nom s, p u is q u ’il faut bien citer des nom s, choisis au hasard, fiévreuse­ m ent, dans l'am as de dossiers qui est ici, devant moi. Il faut aussi jeter quelques coups d 'œ il su r les exécutions collectives. Ces exterm inations en masse fce sont p rin c i­ palem ent perpétrées : en Bulgarie à la suite de la chute du go u vern em ent Stam boliisky, p uis en septem bre 1923, lors de soulèvements d an s lés cam pagnes (5.000 victimes), et après l'a tte n ­ ta t de l'église (5.000 victimes) ; en R oum anie lors de l'occupation des nouvelles provinces (Rien q u 'e n Bessarabie, 18.000 paysans tués). Voici ce que m 'a dit à propos de représailles exercées à la suite de troubles paysans, u n ré ­ fugié bulgare que j'a i vu à C onstantinople — il est m a in te n a n t hors de l'attein te des bêtes fauves: a A m on arrivée à Bourgas., nous constituâm es u n Comité d e résistance co ntre les illégalités de la répression, mais ce comité, averti q u 'il a lla it être massacré, se dispersa et se réfugia d ans les vignobles. L 'arm ée arriva, cerna et fusilla les vignobles. Eftime Valtchev, de Bourgas, et K roum Athanassov, de Aytos, furent tués. Deux

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C am arades réussirent à s ’enfuir. L ’un d ’eux, Ivan R ach ev , avait été blessé à la jam be et il cru t p o u ­ v o ir rester chez lui à Bourgas p o u r se faire soi­ g n e r. Mais son père, ayant p eu r du gouverne­ m en t, le livra aux autorités et il fut fusillé dans la rue. L ’autre cam arade étant allé chercher de la n o u rritu re dans u n village voisin, y fut pris. Il essaya alors de s ’em poisonner m ais il fut sauvé p ar le médecin. Ce cam arade s ’appelait Pascal Nenov. La police, ayant appris que Nenov a v a it un très gran d am o u r po u r sa m ère, fit a r ­ rê te r cette dernière et la fit to rtu re r devant les yeux de son fils p en d an t toute une nuit. C ’est ainsi q u ’on p arv in t à lui faire dire tou t ce q u ’on voulut. Toutefois la police, ayant jugé que les secrets livrés par Nenov n ’étaient pas suffisam­ m e n t intéressants, tua sa m ère qui était crucifiée s u r le plan ch er à l ’aide de clous plantés dans les pieds et dans les m ains. Le corps de la vieille fem m e était tellem ent tuméfié, déformé et g o n ­ flé à la suite des coups, que ses vêtements s ’i n ­ crustaient dans sa chair. Nenov, qui assistait à cet assassinat attaché par les pieds et les m ains d an s u n coin du sous-sol du poste de police, en a p erd u la raison, et fut le lendem ain fusillé dans le local de la Sûreté Générale. » ' Le colonel bulgare Kouzmazov, après avoir fait fusiller des groupes de jeunes gens sous les yeux de leurs parents, exigea que ceux-ci lui baisas­ sent les m ains. Dans les villages où il avait passé, des chiens ont, p en d an t des jours, traîné des

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m em bres h u m a in s. Ailleurs on attacüa avec u n e corde des hom m es aux cam ions autom o biles avant de m ettre les m achines en m arche. D an s la ville de F erd in an d (je p ren d s a u h a s a rd quelques épisodes), on assassina «tous les blessés, plus deux infirm ières de quinze ans et deux m é ­ decins qui les soignaient ; puis 22 enfants <ou frères de révoltés. On a assassiné m êm e ceux à qui on avait p ro m is la grâce s ’ils se soum et­ taient. Tout dern ièrem ent on jugeait le cas du lieute­ n an t Morarescia, u n R oum ain, celui-là. — La carrière de cet officier est une indicible série de m eurtres. Il a sévi p en d an t deux ans d ’occupa­ tion m ilitaire de la Bessarabie. Les tém oignages l ’ont fait apparaître sous am jo u r réellem ent fan ­ tastique. Quand on lui dem andait des nouvelles de sa santé, il répondait : « Je vais très bien : je tue. ». Il a fait fusiller « tout u n m onde » de fugitifs qui avaient franchi la frontière d u Dniester et q u ’il attirait de nouveau en Rou­ m anie p a r ses promesses, et s’est enrichi de leurs dépouilles. Il faisait égorger sur son passage le plus d ’hom m es et de femmes q u ’il pouvait.. Il s ’irritait contire ses soldats quand ils S a v a ie n t pas tué. L o rsqu ’une paysanne, m arquée p o u r l ’égorgem ent, p o rtait un en fan t dans ses bras, il tenait à tuer lui-m êm e l ’enfant. U faisait danser les paysans av an t de les fusiller. Les victimes q u ’il a faites à lui seul et qui ont été enterrées près du Dniester, form ent ensemble u n im m ense

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cim etière — et n ’y so n t pas enfouis le» cadavres q u ’il faisait envoyer à un m édecin de ses amis p o u r expériences de laboratoire en p ren an t soin de le prévenir de l ’envoi avant l ’exécution. Non seulem ent ce scélérat qui est aussi un voleur dé­ valisant les cadavres, et u n faussaire, a été ac­ quitté, m ais il a été félicité, e t le général Epure est v enu p ro clam er à la barre que c ’était un héros mational. Morarescu, auquel le puissant écrivain ro u m a in P an aït Istrati a asséné p u b li­ q u e m e n t quelques terribles vérités, vient, dit-on, d ’être nommé agent de propagande d u go u ver­ nem ent (1).

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A près de telles opérations, il y a to u t de m êm e
( i) M. Slaveiko Vassiliev, u n des fond ateurs e t chefs de la L ig u e M ilitaire qui ensanglante e t fauche la B u lg a rie , a écrit : « L a participation des -officiers à la vie sociale e t po litique du pays est d ’ une 'tores gran d e im portance. Élevés dans le cu lte du d evo ir, l ’ a m o u r de la patrie, le respect de la m o rale, les offi­ ciers p o u rro n t c o n trib u e r à assainir notre vie politique. » Ce Sla v eik o V a s s ilie v — a u jo u r d ’h u i m in istre — était c o m m a n d a n t du district 4 e T atar Pazardjik au m o m e n t du coup d ’État tlu & ju i n 1923. C ’est sous son c o m m a n d e m e n t q u ’e u t Heu le M eurtre d e Sta m b o liisky. E n se p te m b re 1923, il était c o m ­ m a n d a n t à P h ilip p o p o li e t c ’est lui qui est responsable de la tu e rie de cin qu an te détenus dans les prisons, et du massacre fcestial des centaines d ’o u vriers, paysans e t étud iants, qui fu r e n t faits p riso n n iers, e t m itraillés s u r la route de T a ta r P a z a rd jik .

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des survivants, car on «ne p eut pas m oissonner u n peuple com m e u n ch am p , et ce sont des procès in n o m b rab les et quelques procès énorm es q u i s ’am oncellent. En Bulgarie, une statistique des procès p o liti­ ques de masses faite selon les jo u rn a u x officiels, d o n n e les chiffres suivants pour la période allant de mai ju s q u ’en août 1925 : nom bre des procès, 81 ; nom bre des accusés, 3.557. Peine de m o rt d e ­ m andée contre 600. C ondam nés 611. C ondam nés à m o rt 300 : en Bulgarie, il y a 300 personnes qui attendent d ’être pendues. 4.000 attend en t d ’être jugées. Après l ’attentat d ’avril, plus de 1.000 m ilitan ts de la dém ocratie fu ren t co n d a m ­ nés aux travaux forcés. A cela il faut ajouter 2.800 accusés im pliqués d ans 30 nouveaux grands procès (par exemple : procès m onstre de Schum la, 500 accusés ; de Lom, 120 accusés ; de Russé, 131 accusés ; de Haskovo, 300 accusés). Le m oyen le plus utilisé p o u r alim enter les actes d ’accusation et p o u r fo u rn ir la m atière de leur thèse aux p ro cu reu rs royaux, est la to rtu re exercée p en d an t l ’in s tru c ­ tion, et cela aussi bien en R oum anie q u ’en B ul­ garie. M. Nicolaï L upu, chef d u parti tsaraniste ou ag rarien et u n des hom m es politiques les p lu s en vue de R oum anie, déclarait en 1923 devant u n trib u n a l : « La Siguranza (Sûreté) est un e o rg a­ nisation d e bandits qui ne recule devant rien . Elle se recrute parm i l ’écum e et la lie de notre pays. Lorsque j ’étais m inistre, elle m ’a espionné

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e t elle a tenté d ’exercer sur moi les plus vils c h a n ­ ta g e s. » La b ro ch ure de M. Costa Foru, qui a com ­ mencé à réveiller l ’incroyable inertie de l ’opi­ nion européenne, relate 70 cas où les accusés ont été contraints par la torture à faire des aveux. La Siguranza a fait subir le m êm e traitem ent aux femmes ~et aux jeunes filles. Les femmes sont torturées devant leurs m aris, et les hom m es en présence de leurs femmes. Il n 'e st pas de procédé sauvage et raffiné que les commissaires de p o ­ lice, les agents de la sûreté, les officiers et souvent les juges d ’instruction n ’aient employé pour tire r le m a x im u m de d o u leu r physique, sans les tuer, au x m a lh eu reu x et aux m alheureuses qui sont traîn és devant eux. Souvent, u n m édecin assiste à l ’opération, et intervien t lorsque le supplice risq u e de devenir définitif. On frappe ju s q u ’à l ’évanouissem ent, puis on ran im e la victim e avec de l ’eau froide p o u r la frapper encore utilem ent. On frappe avec des tubes de fer entourés de caout^ chouc ju s q u ’à ce que le sang sorte par les oreilles. On verse de l ’eau bouillante dans les oreilles. On arrach e les ongles et les dents. On place des œufs cuits brûlants, qui causent d ’incurables plaies, sous les aisselles. A Belgrade, dans le poste de police central, il y a une c h e m in é e 'o ù les corps des p risonniers dont on veut obtenir des renseign em en ts, sont présentés aux flammes. On cite le n o m d ’une fem m e à laquelle on in tro du isit u n e lam e de fer chauffée à blanc dans le bas-

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ventre. On enfonce des aiguilles sous la langue et des épingles chauffées à blanc sous les ongles. Il y a une m ach in e spéciale qui serre la tête jusqu’à faire craquer les os du crâne. À Chim ien existe u n traitem en t hy p n o tiq u e et électrique que des « spécialistes » font subir à ceux que l ’on veut obliger à parler. Plusieurs hom m es so nt morts entre leurs m ains. Nous avons vu à l ’h ô p ital pé­ nitentiaire u n h o m m e dont les jam bes étaient tor­ dues et atrophiées par des in strum ents. Ce ne sont pas là des litanies de sadisme et de m o rt q u ’on récite au hasard. De chacun dei ces supplices il y d d ’abondants exem ples contrôlés ,, indéniables . H n ’est pas de p riso n n ie r q ui ne vous fasse con­ n aître des cas identiques ou sim ilaires... A Varna, dans la salle des interrogatoires de la police, on m ettait en m arch e les m oteurs de trois automo­ biles p o u r étouffer les cris;. Un tém oin nous a parlé de G ueorgui Stefaim<ov, o u v rier métallurgiste arrêté : la poitrine défoncée, il ne pouvait plus ni m a n g er, ni d o rm ir ; et d ’u a employé de la mai­ son Radivoev, qui, battu et la peau brûlée, ne pouvait plus se ten ir debout. Un autre,- mis en présence d ’u n cam arade de détention, ne l ’a pas reco n n u tellem ent il était défiguré depuis son ar­ restation. En m ai 1925, le jo u rn a l ro u m ain Dimi neatza écrit au sujet de l ’instructio^i d u p r o c è 9 d u Comité Central C om m uniste : « Des dizaines d ’accusés gisent p a r terre ou sur les bancs, à demi évanouis, avec des compresses froides sur la tête et sur le cœ ur. P lusieurs se débattent sur le plan­

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c h e r r écum e aux lèvres. Gn ne perm et à p er­ s o n n e de leur porter secours. ». M. Chapuisat, du J o u r n a l de Genève , qui est loin d ’être u n révolu­ tio n n a ire , m ais qui est si je puis dire, la p re ­ m ière m oitié d ’un révolutionnaire : u n honnête h o m m e que révolte la souffrance im m éritée, a décrit en term es pathétiques le m arty re infligé p a r leurs geôliers aux com m unistes rou m ains. M. C onstantin Mille, journaliste et h o m m e po li­ tiq u e à tendances extrêm em ent modérées, mais avant tout h o m m e de cœ ur, a décrit avec un e élo^ quenfe in d ig n atio n le « supplice de la < c g re ­ nouille » qui consiste à lier la victime, recroque­ villée sur elle-même, au to u r d ’une barre, à la faire to u rn e r, et retom ber sur le sol ; et aussi l ’in s tru m e n t de tortu re appelé la « devineresse »: u n e sorte de gantelet que l ’on serre ju s q u ’à écra­ ser les phalan g es... et ju s q u ’à ce que le p riso n ­ n ie r ait « avoué ». « Un tel a été b attu » c ’est la locution q u ’em ­ ploient les Balkaniques p arla n t le français. Elle est devenue banale ; elle finit par ne plus rien dire aux yeux. La sensibilité s ’émousse vite par accoutum ance, lo rs q u ’il s ’agit de faits auxquels on n ’assiste que par ouï-dire. Q u'on essaye de se figurer p o u rtan t ce que cela signifie à n u , à vif, d a n s le m orne décor des locaux policiers : des h o m m e s désarmés et liés, d*autres, en n o m b re et en force qui se ru e n t sur eux et qui m eu rtrissent, écrasent et saignent avec une violence crois­ sante, et au m oyen de tous les in stru m en ts q u ’on

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a inventés, la chair qui ne résiste pas, et qui n e peut que crier, et qui recom m encent sans a rrê t sur de nouvelles séries de crucifiés, et, après, s u r les m êm es... Un g ra n d n o m b re de p riso n niers du rég im e « pacifique et dém ocratique » de M. Tsankov ou de M. B ratian u ont pu abréger leurs souffrances en se jetan t par la fenêtre. Des passants o nt v u leurs corps et o nt rem arqué q u ’ils avaient les ongles des pieds arrachés, la face bleuie ou n o ir ­ cie de coups. On a m is des grilles aux fenêtres hautes p o u r em pêcher que les m arty rs pussent m o u rir d ’un seul coup. Dans d ’autres cas com m e celui de Mm e Gitcheva, femme d ’un architecte, m orte dans la prison de Sofia, le m ot de suicide n ’est sans doute q u ’u n euphém ism e officiel. Passons — p u is q u ’on ne p eu t pas s ’a rrê te r p a rto u t — sur les illégalités flagrantes qui e n ta ­ ch en t les procès politiques dans tous les pays des Balkans. Il est hors de doute que le procès to u t entier de l ’attentat de la cathédrale, reposait s u r u n e illégalité au p o in t de vue d u droit le plus co u ra n t : l ’application rétroactive d ’un décret d ’Etat de siège. Il est non m oins patent aux yeux de tous les juristes que la ju rid ictio n m ilitaire était incom pétente p o u r ju g e r l ’affaire de TatarB u n ar ainsi que je m ’efforce de le d é m o n tre r dans l ’étude que j ’ai spécialem ent consacrée à' cette affaire et q u ’on lira ci-après. Dans le procès de Tatar-B unar, la tortu re a été appliquée n o n seulem ent aux accusés, mais aux tém oins.

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A s s a s s in

ats

en

s é r ie

D ans des centaines et des m illiers de cas, on ne s ’est pas donné la peine de m ettre en m ouve­ m e n t l ’appareil judiciaire. En pleine cham bre des députés bulgare, on a p u énoncer ce lieu c o m m u n : « Les cas d ’actes d ’arbitraires et d ’as­ sassinats sont devenus plus fréquents sous le m i­ nistère actuel que sous celui de Stam boliisky ». Les auteurs des assassinats isolés bénéficient de l'im p u n ité : lorsque le député Todor Strachim iro v a eu la tête fracassée en pleine rue, la police a em pêché la foule d ’arrêter son assassin. De m êm e on saisit et on relâcha im m édiatem ent l ’assassin de Petko Petkov, en préten d an t que cet h o m m e était u n agent de police qui p o u rsu i­ vait l'assassin. A ucune poursuite contre les assassins con n us 3e P an tch é Michaélov et de deux o u trois mille autres. Les co m m u n iq u és officiels publiés de tem ps en tem ps p a r les jo u rn au x , lorsque le* faits sont de notoriété publique* disent sim ple­ m e n t : tués par des personnes inconnues. Et l ’affaire est classée (1).
( i ) L e R a d ic a l, o r g a n e d u p a rti r a d ic a l b u lg a r e , a c o n sta té , e n ja n v ie r 1926, q u e « d u r a n t d e u x ans e t d e m i, o n n*a pas e n r e g is t r é q u 'u n s e u l a g e n t de la p o lice g o u v e r n e m e n ta le ait é té d é o la ré c o u p a b le e t p o u r s u iv i p o u r ses actes ».

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Les frontières n ’arrêtent pas les assassins offi­ ciels : on a tué Panitza à Vienne, Tchaoulev à Milan, — dans les deux cas avec l ’aide des léga­ tions bulgares de, ces villes ; on a tué Daskalov à Prague, etc... - On arrêta en Yougoslavie u n nom m é D oungarski qui recon n ut avoir été chargé d u m eu rtre des « leaders » à l ’étranger, et avoir tué p lu ­ sieurs ém igrés re to u rn a n t en Bulgarie en v ertu de la loi d'am nistie. On a publié u n e lettre que le nom m é Stantschev, assassin à gages au service de M. Tsankov* a adressée à u n M. Stoilov, fonctionnaire actuel­ lem ent en exercice. Cette lettre parle de divers projets d ’assassinats, de l ’abondance des fonds et de l ’étendue des pouvoirs dont dispose le si­ gnataire. Elle soulève u n coin d u voile no n seu­ lem ent sur l ’ignoble psychologie de celui-ci, m ais sur les agissements à l ’étranger de ces in dividus qui disent « nous » com m e les hom m es d ’ËtaU Elle a été publiée dans la brochure « Q u’est-ce qui se passe en Bulgarie », par Ch. Maus, ain si q u ’une autre lettre, n o n m oins caractéristique, d u nom m é Radev, m inistre de Bulgarie à Rome. Tous ces m alan d rin s ensanglantés sont à l ’h eu re q u ’il est lâchés librem en t sur les grands chem ins du m onde. ... Les m eurtriers professionnels en uniform e, payés par les contribuables o n t massacré 2.000 ouvriers et paysans dans les barques, à Lom P alanka, en Bulgarie. A . Tatar-Bunar seulem ent

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\et e n u n seul jo u r, ils ont brûlé 69 m aisons, tu é 8 9 pay san s dans la cour de l ’église, et en ont f u ­ s illé 200 dans les rues. Sur u n autre point de la "Bessarabie des centaines de paysans, attachés p ar quatre, fu re n t noyés en septem bre 1924, sur l ’ordre de Yousarescu, chef de la sûreté — et les mêmes faits se sont renouvelés p en d an t des m ois. Le fon ction n aire ne vaut pas m ieux bien sou­ v ent que le soudard ou l'arg o u sin . M. Kostourk o v a constaté, en pleine C ham bre bulgare, que le préfet de Belogradchik est u n condam né de d ro it com m un. Dans le royaum e de F erd in an d de Hohenzollern, le jo u rn al Vilag , de T argou M ourech, a été in terdit parce q u ’il avait révélé les détournem ents com m is p ar le préfet Victor Mayor au détrim ent de 280 paysans. Ailleurs, le p résid en t d ’une coopérative s ’est débarrassé des réclam ations que m otivait sa gestion fra u d u ­ leuse, en dénonçant faussement ses dénoncia­ teurs com m e com m unistes, et en les faisant as­ sassiner de cette façon. Un des hom m es qui furen t le plus pourchassés et qui a réussi à g agn er la Russie, Kolarov, r a ­ conte u n e scène d ’exécution telle q u ’elle lui fut rapportée p ar un policier, ex-socialiste : « Sept hom m es sont liés l ’u n à l ’autre, m u ­ raille vivante. « Ils v ont être sabrés. L ’ordre est précis : n e pas les pendre. Exécution à l ’arm e blanche. Qui sont-ils ? « Celui-ci fut arrêté en revenant des obsèques

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de son fils. Celui-là, q u a n d il e n tra it dan9 so n petit vignoble, ce troisièm e, com m e il tr a n s p o r ­ ta it de l'av o in e... « L'ex-social dém ocrate le sait, le note — et fait son devoir : Au n o m du g o u v ern em en t... « Les coups retentissent sourdem ent, fouaillent, déchiquètent, écrasent les dos et les n u ­ ques. On entend c ra q u e r les os. Ils to m b e n t Dans ro b s c u rité on les devine re m u a n t encore d a n s leur fosse. « Les pelles m o rd en t le sol, les m ottes de terre volent. Et l ’on entend de la fosse, dans ce b ru it de la terre rem uée, tom b an te, une supplication étouffée : « Je vis encore !... j> >

LE

SUPPLICE DE8 PRISONNIERS r

On ne saurait en trep ren d re avec quelque p ré ­ te n tio n d 'être com plet, le récit du m artyre subi p ar les priso n niers de Bulgarie, de R ou m an ie, de Yougoslavie. En R oum anie, iï y a un e geôle spéciale p o u r les prisonniers politiques. C ’e3t la prison c e n ­ trale de Doftana. Elle com prend exclusivem ent des cachots. Les lits sont vissés aux m u rs. P e n ­ d a n t le jo u r on les relève, et les p riso n n iers d o i­ vent rester debout p e n d a n t toutes les heures de la journée. La n o u rritu re est ignoble et tous les « cellulaires » souffrent de la faim. La p riso n possède u n e section spéciale, la section N., ap-

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p e l é e section de torture. Là, sont tourm entés des c e n ta in e s et des m illiers d ’ouvriers et de pay­ s a n s . Les encellulés de cette section sont enchaî­ n és p a r les pieds et les m ains et soumis trois fois par sem aine au « jeûne no ir » (pain sec et eau).; Enferm és d an s de véritables sacs de pierre a p ­ pelés « guerlos », construits d ’un seul bloc, en béton arm é, les prisonniers attendent la m o r t q u i les libérera de la verm ine, et des souffrances. Ils n e peuvent pas rem uer et doivent d o rm ir de­ b o u t. C’est le cercueil vertical. Pour la p lus petite infraction ou faute, p a r exemple : om ission de saluer, on les enferm e dans des casemates où ils sont obligés de rester assis sur le cim ent et dans Veau, pieds et m ains enchaînés. Ceux qui réclam ent u n traitem en t h u ­ m a in sont notés ; on les condam ne à une, deux, c in q années de prison et on les fait voyager de geôles en geôles. Ils ne restent pas plus d ’u n e sem aine dans chaque prison et sont toujours e n ­ fermés dans des cachots, m ain s et pieds en ch aî­ nés, sans linge, en guenilles ; ils font ainsi u n e tournée dans toute la Roum anie. A Doftana, il y a une « section H » où Ton m e t les prison n iers « indisciplinés ». Là, ce sont des cachots de 3 m . sur 1 m . 50, sans air, sans lit, sans table ni chaise, sans installation sanitaire. Pas d ’eau p o u r se laver, pas de linge p en d an t des m ois. La n o u rritu re est im m on d e, et p o u r­ ta n t insuffisante! (30 kilos de soupe p o u r 200 p r i­ sonniers). On leur don n e des pom m es de te rre

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n o n pelées q u ’on m et dans un* seau : on fa it bouillir^ on ajoute ensuite de l ’eau sale ju s q u e en h au t d u seau (de l ’eau qui fait enfler le c o rp s et donne la nép hrite). Les détenus boivent à la m êm e gamelle* m êm e les tuberculeux et les sy­ philitiques. On leur m et des menottes telles, que l ’on peut constater bientôt l ’am aigrissem ent très sensible de leurs poignets. On leur applique c o n ­ tin u ellem en t la bastonnade. Les prisonniers b a t ­ tus sur la plante des pieds ne peuvent p lu s m a r ­ cher, quand on les rem e t en cellule ; défense à leurs camarades de les soutenir. On ne peut pas résister à ce régim e plus de quelques mois.. Q uand on sort de là, on en sofft hébété ou épileptique, mais p lu tô tr on y m eurt. En six mois, de 53 détenus m is à la section H , 12 seulement ne sonÆ pas morts. P endant le p r in ­ tem ps 1923 f il y a e u 38 m orts à Doftana, d o n t 36 à la section H. Quand les prisonniers sont malades, oi* les laisse m o u rir com m e p ar exemple, Ivanuz, t u ­ berculeux, à Jilava. Il y a bien u n m édecin m ais il ne touche jam ais uaa prisonnier. Il se contente d e dem ander des pots de v io aux parents p o u r faire évacuer le m alade a u sanatorium.* J ’ai vu une pauvre femme sans ressources à qui le mé«decitt a dem andé de lu i d o n n e r 10.000 lei p o u r faire transporter so*i m ari à l ’hôpital ; elle pas pu. D ’après les règlem ents, on» ne devrait pas res­ te r à Doftana plus de six mois. Il y en a qui y

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s o n t d ep u is 5; an s, p o u r « propagande pacifiste » ; o u « syndicaliste ». M . Tchernatz, d irecteu r général des prisons, a i n s t i t u é te travail forcé des prisonniers, pour e n t i r e r profit. Ils travaillent à la bastonnade. D es soldats, la baïonnette à dix centim ètres de l e u r s corps, les em pêchent de boire, ou de se s o u la g e r , tan t que lie travail n ’est pas fini. 'Naturellement, les détenus essayent de se sui­ c i d e r . Mais en dehors de la grève de la faim , cela l e u r est difficile. On m ’a raconté l ’histoire de l ’un d ’eux qui a tenté de m o u rir en avalant de la* teinture d ’iode. Il y a des < c rébellions ». m anigancées p ar la D irection et les gardes-chiourm es. Un épilep­ tiq u e étant, au cours d ’un accès, tom bé sur un g ard ien , on fit co u rir le b ru it q u ’il avait voulu le tuer, et ce fut une fête de représailles. La forteresse m ilitaire de Jilava a été tran s­ form ée en prison par les Allemands lo rsq u ’ils oc­ cupaient Bucarest. C ’est -un? tom beau p o u r des yivants. La prison, enfouie à dix mètres sous le sol, est toute en béton. Le régim e est particuliè­ re m e n t sévère. Les « disciplinaires » sont enfer­ m és p endant dix jours dans des « sacs en ci­ m e n t » où ils ne peuvent faire aucun geste. La p riso n de Vakarechita est la plus g ran de de la R oum anie. Elle a été construite pour 2.000 p e r­ sonnes ; toutefois, actuellem ent, elle ne re n ­ ferme pas m oins de 3.000 écroués. Les discipli­ naires sont enfermés dans des cachots spéciaux

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de deux mètres et sont obligés d ’y rester de-’ bout. Le régim e des prisons et des prisonniers est identique au régim e ro u m ain dans les autres c e n ­ tres balkaniques. Le décrire, ce serait re c o m ­ m encer la description que je viens de faire, e n changeant les nom s propres (1). Les droits de la défense ? Ils n ’existent p as. En Bulgarie les avocats n ’ont pas le droit d e converser seul à seul avec les prisonniers q u ’ils défendent, un fonctionnaire assiste à l ’entretien. Des prisonniers bulgares évadés qui avaient réussi à gagner la frontière tu rq u e nous o nt r a ­ conté la façon arbitraire dont on procédait à leur: interrogatoire : c ’était parfois un simple caporal, u n agent. Dans bien des cas, d ’énormes détenu tions préventives sans interrogatoires. En R ou­ m anie il y a d'in n om b rab les exemples d u cas' d ’Ivanuz arrêté sans motif spécial, u niq u em en t pour ses opinions ou parce q u ’il était partisan d u plébiscite en Bessarabie, qui a fait quatre mois et demi de prison préventive et qu i a fini par y m o u rir de tuberculose ; d ’autres ont fait des années.
( i) T o u t d ern ièrem en t, après le c h a n g e m e n t du m inistère b u lg a re , M. Morfov, m inistre de B u lg a rie à Paris, a avoué à une délégation du Com ité de Défense p o u r les victimes de la te rre u r blanche, q u ’ il savait p e rso n n e llem e n t qu e le d irecteu r de la Maison de police frappait fré q u e m m e n t M. L éger, u» des trois Français condam nés d ’abord à m o rt puis à la déten­ tion perpétuelle p o u r avoir hébergé un des auteurs présum és de l ’attentat de la cathédrale (les deux autres Français déte­ n u s sont Mme L é g e r et M11* Nicolova).

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L 'a v o c a t ro u m ain Boujor, enchaîné dans un c a c h o t sans lucarne, est devenu fou. Le Bulgare A se n Y aptzarov, devenu fou à la suite de la co m ­ p r e s s io n de la tête par la m achin e de torture, est lâ c h é chez lui. Il tue à coups de hache sa femm e et s o n e n fa n t — et se pend. O n a m a in te n a n t la preuve que le journaliste H e rb st a été brûlé vif dans l'ap p areil de ch au f­ fag e cen tral de la Sûreté Générale de Sofia (le b â ­ t i m e n t m êm e qui a été confisqué à la grande coopérative Osvobojdenié), en m êm e tem ps que d e u x anciens officiers et u n autre journaliste ; il faisait une opposition constante au gouv ern e­ m ent et avait écrit dans son jo u rn al Vik u n a r­ ticle qui avait déplu en h a u t lieu. Max Goldstein, condam né à la détention p e r­ pétuelle, à Bucarest, fit la grève de la faim, sa vie dans son cachot n 'é ta n t q u ’une longue to r­ tu re . Au quarantièm e jo u r il accepta, sur les su p ­ p licatio n s des siens, de reprendre de l'a lim e n ta ­ tion, m ais le directeur de la prison d o n n a l'o rd re de ne pas le laisser m anger. Il m o u ru t dix jours après. Le m êm e ordre fut donné dans la prison ro u m a in e de Doftana à l ’égard de 27 détenus p o ­ litiq ues qui avaient com m encé, puis suspendu, la grève de la faim. Q uand la nouvelle a été p u ­ bliée, ces 27 détenus ne m ang eaient plus depuis trois semaines. Dans plusieurs villes de la vieille R o u m anie et de la Transylvanie, on a procédé à l ’arrestation en masse d ’ouvriers qui protes­ ta ie n t contre le m e u rtre de Max Goldstein.

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P o u r rendre im puissante la fu reu r de le u rs bourreaux, les détenus n 'o n t que ce sacrifice vo­ lontaire q u ’est la grève de la faim. On a d é c rit m in u tieu sem en t les affres grandissantes de ce supplice charnel dirigé p a r la volonté et qui p e n ­ dant les prem iers jours exige une force d a m e presque s u rh u m a in e (1). D ans cette priso n r o u ­ m ain e de Jilava où il y a des prisonniers qui f u ­ re n t si furieusem ent frappés que leur sang s o rt à travers leurs vêtements, une statistique C O û S Xi) J'ai recueilli les im pressions de p lu sie u rs personnes q u i a va ien t accom pli ce sacrifice de le u r chair. Le d é b u t est m a r q u é , n a tu re lle m e n t, .par u n e v iv e sensation de fa im q u i d e v ie n t a ig u ë aux heures des repas. Les nuits s ’e m p lissen t de c a u ­ c h e m a rs : le patien t voit des plats énorm es q u 'i l ne p e u t m a n g e r. C'est l ’hallu cin a tion de m a n g e aille , le défilé des p la is q u i to u rn e n t dans la tête j o u r e t n uit. C ’est d ès ce d é b u t, q u e la volonté doit d onner son m a x im u m de tension. L e q u a triè m e jo u r , vie n t u n e faiblesse affireuse, vide >de t o u t désir. Il fau t rester couché. Plus a ucun besoin, plu s a u c u n e e n v ie , e t à partiT du sixièm e o u d u septièm e jo u r , p lu s l e so m m e il. TJn gréviste de la fa im a ressenti dès le d e u x i è m e j o u r un e n g o u rd iss e m e n t p h ysio lo g iq u e lu i laissant toute sa lucidité. Après quatre jo u rs, il tom ba dans u n e faiblesse totale, u n abêtissem ent : -« Je n e savais .plus lire, ni écrire. » Restait seul le se n tim e n t de la lutte, une volonté sourd e e t m u e tte . Vers le h u itiè m e j o u r les évanouissem ents e t le d é l i r e c o m m e n c è re n t j u s q u ’au quatorzièm e. Cet h o m m e avait b u les h u i t p re m iers jo u rs, puis a cessé de boire. Très vite il n ’e u t m ê m e plus e n vie de -boire. T o u te faculté ém otive était a b o lie : i l est d e m e u ré in d ifféren t lo r s q u ’on lu i a annoncé *jue so n frè re, p o u r la libération d u q u e l il avait e ntrepris la grève, éta it libéré. Après la grève, le re tou r à l'état no rm al est diffici-le e t d o u lo u r e u x . T o u t en a ya n t g ra n d désir de m a n g e r, le d em icadavre « m a n g e sans g o û t t> . D ’intolérables souffrances d ’es­ tomac, une sorte d ’indigestion co n tin u e. « On est p lu s m alad e q u e pen d an t la grève », et pendant, plus longtem ps. P lu s ie u rs années après, m a lg ré les soins m é d ic a u x , an souffre e n c o r e d e la cru e lle m alad ie -artificieUe q u ’on a mise dans sa chair»

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t a t a i t au mois de mai 1925, que 70 détenus a v a ie n t accom pli ensemble 1.840 jours de grève d e la faim (1). J e conserve précieusem ent u n pauvre bout de p ap ier : u n e lettre q u e des p risonniers politiques rou m ains, in struits je ne sais co m m en t de m on passage, sont parvenus à m e faire tenir. Le tra i­ tement qu e subissent ces hom m es confond l 'im a ­ g in atio n : et ils ne sont inculpés que de délits d ’o p in io n , et m êm e, il suffit com me je l ’ai dit, q u ’ils soient soupçonnés de « sym pathiser » avec les adversaires du gouvernem ent. Voici quelques lignes de ce d éch iran t appel : < ( Le passage à tabac » ju s q u ’au sang, à l ’aide de m atraques ert de nerfs de bœ uf, les cheveux arrach és, les têtes cognées contre le m u r, fou ­ lées au x pieds ju s q u ’à l ’évanouissem ent, toutes ces choses que vous avez lues sont peu à côté de ce q u e nous avons souffert à la Police de la S û ­ reté de... (j’ai supprim é le nom ). Ligottés, avea les g en o u x to u c h an t le m enton, les bras cro isés au to u r des chevilles, nous étions bâillonnés, le talon des b o u rreau x sur la gorge afin de no u s em p êch er de crier. Cela d u rait des heures et des jo u rs entiers. On nous arrosait d ’eau q u an d n o u s n ous évanouissions p o u r nous m arty riser de n o u ­ veau à notre réveil, ju s q u ’à com plet épuisem ent.
( j) A la ro u m a in s le 8 m a rs S h x b o r se su ite de m auvais 'traitements, 85 d éten u s p olitiques e m p riso n n és à Oluj, fo n t la gTève de la fa im depuis igirG. D eu x des grévistes : A lexand re B a lin d e t Ion so n t o u v e rt les veines. (Avril 1926.)

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LES BOURREAUX

Les époux m altraités devant leurs épouses, les p aren ts devant leurs enfants, étaient m o n trés c o m m e exem ple les uns aux autres. Quelquesu n s d ’entre nous étaient logés à côté de la ch a m b re des supplices, dans le b ru it des co u p s, des cris et des râles (1) ».
( i ) Alors q u e la présente é tu d e était te rm in ée , j ’ai r e ç u d ire c te m e n t des nouvelles de la centaine de prisonniers q u e M. Pachitch avait fait arrêter à Belgrade le a i ja n v ie r 19 2 6 , p o u r faire é c h o u er le Congrès des Syndicats Indépendants q u i d e v a it se te n ir le a 5 jan vier, et aussi po ur im p ressio n n er f a v o ­ r a b le m e n t les capitalistes américains avec q u i on n é g o cia it l a qu e stio n des dettes e t u n no u vel e m p ru n t. J ’ai c o n n u à B e l ­ g r a d e q uelques-un s des h o m m es parfaitem ent droits et p r o b e s q u i o n t été jetés alors dans 'les geôles serbes. S im a M a r c o ­ vitch, professeur, ancien député, Novakovitch, j o u r n a l i s t e , «ancien d éputé, D jord gevitch , professeur, Lazar S té fa n o v itc h , K a lje vitc h , o n t été entassés dans des cachots avec des v o l e u r s e t des assassins, sans c o u vertu re, sans chauffage, sans h y g i è n e , 6 u r la terre n u e . Un priso nnier m ’a fait connaître le t r a i t e ­ m e n t subi par ses co-détenus. Novakovitch a été frappé t e r ­ r ib le m e n t . K aljevitch était « dans un état épouvantable ». « P en d an t m on sé jo u r avec lu i il est Testé to u jo u rs à la m ê m e place, ne p o u v a n t b o u g e r. Son dos en e n tie r est co u vert d ’u n e se u le blessure noire. Depuis, il crache le sang. » On a a r r a c h é o n g le s et dents à d ’ autres, p o u r les o b lig e r à a v o u e r le « c o m ­ p lo t » dont le g o u v e r n e m e n t a fait d ’abord c o u rir le b r u i t , pu is q u ’il a désavoué devant les véhém entes protestations v e n u e s d ’Occident. « P lu sieu rs de nos camarades o n t les bras e t Jambes cassés. ». a Q u a n t à M iloutinovitch, secrétaire g é n é r a l des M étaux, n o u s avons p e u r q u ’il ne sorte pas vivant de la prison. Il est m alade et on ne perm et pas q u ’il soit e x a m i n é p a r u n m édecin. » Un autre m ilita n t est m o rt sous les coups d e b â to n : 'l’o ccup an t de la ce llu le n° 5 de la prison G la v n ia tc h a . Un je u n e écrivain serbe, arrêté parce q u ’on avait t r o u v é c h e z lu i u n e traduction m anuscrite q u ’il avait faite de m o n liv r e les E n ch aînem ents, a été e m p riso n n é , e t sa t r a d u c t io n d é tru ite , avec défense fo rm e lle de re p ren d re ce travail l i t t é ­ r a ir e attentatoire à la sûreté de l ’État. Depuis, M. K aljevitch a donné dans Novosli des r e n s e ig n e ­ m e n ts précis su r les procédés que ses b o u rre a u x , les p o lic ie rs S o k o lo vitc h e t Raschitch avaient em ployés. L e j o u r de s o n

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LE COUP DU PROCÈS-VERBAL

Il y a b ie n des façons de se débarrasser défini­ tiv e m e n t d ’adversaires ou d ’opposants, m êm e en R o u m a n ie où la peine de m o rt n ’existe pas — c o n s ta ta tio n qui apparaît v raim ent dans les c ir­ c o n s ta n c e s actuelles com m e une sinistre ironie — , e t en Bulgarie où le roi Boris s ’obstine à ne
a rre s ta tio n , a i ja n v ie r 192$, à m in u it, ils le transportèrent d a n s une cham bre noine, le b â illo n n è ren t, le dévêtirent et le fra p p è re n t avec des barres de caoutch ouc et à coups de pied. Il possède u n certificat de m édecin. Il ajoute q u e dans la prison de G la vn ia tch a , u n e cellule q u i c u b a it trente m ètres, r e n fe r ­ m a i t ho personnes, un e autre, un peu plus g ra n d e, i5o. « T o u s nous fû m e s battus. A l*un de nous, o n a enfoncé des é p i n g le s sous les ongles. » A B elg ra d e M ilivoï Soyantchévitoh fu t fra<ppé a u po in t que la p o li c e d u t le fa ire p u n ir d’ abord de dix jo u rs, puis de quinze j o u r s de prison p o u r que ses blessures fussent m oins appa­ re n te s. L a fiancée d ’ un détenu, q u ’on avait convoquée co m m e té m o in fu t b a ttu e férocem ent, e t o n lui arrach a les ch e ve u x. Dans la fosse o ù les prisonniers p olitiques é ta ien t entassés la c h a le u r était telle q u ’ils étouffaient. Uue n u it , d eux ho m m es pendirent connaissance « d ont l ’ un c o m m e n ç a à cra ch er du s a n g , e t le sang l u i sortait aussi du nez », etc., etc... (Y o u ta m i L is t , d ’A g r a m , ai février/ 1926). Tîn m ê m e temps q u ’à B elgrade, arrestations, perquisitions et d e stru ctio n s de d o cu m en ts à Velès, en Y o u g o sla vie du S u d , (Macédoine). M. Kosta Novakovitch, ancien député, q u i avait été aTrêté e t férocem en t m altraité, laissé p o u r m o rt s u r le carreau de la prison, a été acquitté par le trib u n a l. Le j o u r môme de son acquittem ent, la police l ’a arrêté à n o u ve a u . N’ a ya n t pu réussir le coup classique du « co m p lo t » — q u i ava it d e plus à ses y e u x l ’ava n ta g e d ’e n tra v e r les négociations en c o u r s p o u r le rétablissem en t des rapports d ip lo m a tiq u es avec la R ussie, — le p o u vo ir a fait c o n d a m n er p lu sieu rs des m ilita n ts arrêtés p o u r « vagabond age » e t « c h ô m a g e » !

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pas signer les condam nations à m o rt pour causes politiques. Un des moyens employés est de s i­ m u ler une tentative de fuite de la p art de ceu x d o n t il faut se débarrasser. On est autorisé p ar la loi à tuer les prisonniers qui ten tent de fuir. C ’est de cette m acabre mise en scène q u ’on usa avec Stam boliisky lui-m êm e. Une tro u p e arm ée, com m andée par le capitaine H arlakov, à laquelle s ’ajouta une autre troupe composée de Macédoniens, se saisit de lui et l ’em m ena. On s ’arrêta dans u n cham p, et là, on l ’obligea à creuser sa fosse, on le m utila, on préleva a u couteau des morceaux de sa chair. On lui coupa le nez et les poings, on lui creva les yeux, o n écorcha vif le colosse paysan, avant de le tu e r. Le capitaine Harlakov fit le procès-verbal de c ir ­ constance, d ’où il ressortait que Stam boliisky avait été tué alors « q u ’il cherchait à s ’enfuir ». Voici l ’incident type, du côté ro u m ain : Dans la ville de Plakhtovko, 13 paysans fu re n t arrêtés. On les soupçonnait d ’avoir participé à l ’insurrection de Tatar-Bunar. On les am en a dans la rase cam pagne, où on fit une « te n ta ­ tive de fuite », c ’est-à-dire : on leur o rd o n n a de s ’enfuir, on les poursuivit et on les fusilla dans le dos. Non certains de la m ort, les g e n ­ darm es firent venir l ’infirm ier Pierpedaru p o u r constater s ’ils étaient encore en vie. Deux resp i­ raient encore. On les term ina. Ensuite, les g e n ­ darm es fusillèrent l ’infirm ier afin de se d é b a r­ rasser d ’un tém oin.

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L eonte Filipesco, malade et fiévreux, fut fusillé à, b o u t portant p o u r tentative de fuite, par l ’ad ­ j u d a n t Bratu. Un tém oin, avec lequel je m e suis t r o u v é en rapports, a vu Bratu tirer, à deux m è tre s . « Des centaines d ’hom m es innnocents furent fusillés p en d an t q u ’ils étaient escortés, a dit le pope D u m brava, député, à la cham bre roum aine. « Des groupes compacts de m artyrs ont été tro u v é s liés coude à coude, et avec les m ains et les pieds écrasés. On ne peut donc pas invoquer d a n s l ’espèce la « tentative de fuite ». Dans combien de cas le lu gubre procès-verbal de tentative de fuite a sanctionné de lâches assas­ sinats ! Cela est m êm e passé en proverbe : On d it co u ram m en t « procesverbaliser » q u e lq u ’un, o u bien « le système bessarabien > > -— et tout le m o n d e co m p ren d (1).

DISPARUS !

Il y a des m orts que l ’on a vus amoncelés dans les villages et les cam pagnes, flottant sur l ’eau, p o u rrissa n t dans les cham ps ou pendus à des ' Ci) O n a v u , lo rs des d e rn iè re s é le c tio n s ro u m a in e s , des p e r ­ s o n n e s , q u i s ’ a p p r ê ta ie n t à y jo u e r u n r ô le , p re n d re le u rs p r é ­ c a u t i o n s e n fa is a n t c o n n a îtr e p u b liq u e m e n t q u ’e n cas d ’ arresl a t i o n , e lle s n ’e ssa ie ro n t pas de f u ir . A u r o r a , 18 f é v r ie r 1926. 5

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arbres ou carbonisés avec les charpentes de leu rs chaum ières, ou échoués isolém ent ou en file d an s les rues des villes. Il y a aussi les disparus , c ’està-dire les m orts que l ’on a longtem ps espéré r e ­ voir. « Des centaines de femmes, dit M. Kostourkov, leader du p arti radical bulgare, so n t venues se plaindre à moi de la disparition de leurs m aris. On les avait arrêtés, puis ils av aien t disparu ». Nous qui avons la m ém oire si courte, nous nous rappelons p o u rtan t l ’étrange tragédie q u ’a creusée p en d an t la guerre, dans tan t de foyers, la « disparition » d ’un être cher. On était sans nouvelles. Peut-être vivait-il, q u elque part. Il y avait u n m élange d ’angoisse et d 'e s ­ pérance. Puis à la longue, la petite lueur était bien obligée de s ’éteindre. C ’est de ce d éch ire­ m ent, en lo n g u eu r et en lenteur, que souffrent, là-bas, d ’in n om brables familles (1). J ’en ai v a qui s ’obstinent à s ’accrocher à l ’invraisem blable. J ’ai rencontré à Sofia une jeune femme a c h a r ­ née à croire que son m ari, absent depuis des
(i) Mme K ariraa, fondatrice de l ’ Union des F em m es B u l ­ gares, m ’a adressé un e lettre m e dem an dant de faire u n e d ém arch e auprès des représentants de la L ig u e des Droits de l ’H om m e b u lg a re , p o u r o b te n ir les noms des disparus. B e a u ­ c o u p de pétitions dans le m ê m e sens sont a ctuellem en t adressées aux autorités, q u i n ’y répond en t pas. D epuis le c h a n g e m e n t partiel du m inistère b u lg a re , u n g r o u p e de fem m es et de m ères de disparus s ’est présenté à plu sieurs reprises à la Présidence du Conseil, mais a été c h a q u e fois éconduit. « Indignées d ’un tel traitem ent, écrivent-elles, nous élevons notre /protestation, et déclarons q u e le g o u v e r n e ­ m e n t a le devoir de nous r e n se ig n e r su r le sort de nos m a ris et de nos fils... Nous protesterons ! Nous frapperons à la porte ! »

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m o i s , va revenir à 'la m aison. Tout le m onde sait q u e l e cadavre m utilé de cet h om m e se décom ­ p o s e d a n s quelque charnier, mais personne n ’ose le d i r e à sa femme. D ’ailleurs elle ne le croirait p a s . L ’idée fixe de la survivance de son com p a­ g n o n a troublé sa raison et forte de cette certi­ tu d e , elle rit et elle plaisante sur l ’absence de son m a ri.

LES PARENTS SONT RESPONSABLES

Dans les pays balkaniques, les parents de ceux qui so n t poursuivis sont considérés com m e res­ ponsables. D ernièrem ent on arrêtait 26 p e r ­ so nn es coupables d ’ap p arten ir à la famille de m e m b re s de la Ligue Paysanne bulgare réfugiés à l ’étranger. On pousse très loin, aussi loin que po ssib le, cette théorie inique de la com plicité de p rin c ip e des proches. D ’ailleurs ta n t d ’avocats o n t été condam nés et exécutés parce q u ’ils ont d éfen d u des personnes estimées subversives (1),
(i) J'ai parlé de T o do r Strachim irov, tué p o u r avoir pris la d é f e n s e d ’accusés o d ie u x à l ’ autorité. Voici q u e lq u es faits no ­ to ire s : Des bom bes fu re n t lancées chez Palev, à B ourgas, chez K lo b a ro v à Plevna, chez D o u m an o v et K antardjev à Pleven. T a n e v fu t molesté, le lo g e u r d ’ un de ses collègues fu t jeté h l ’eau . A Pilevna, des avocats sont arrêtés po u r avoir assumé Ja défense d e certains inculpés, et., etc... Les sévices de ce genre s o n t pour ainsi dire quotidiens. Le d e rn ie r dont nous avons ou connaissance est la bo m be jetée, le 10 février 1926, contre una fe n ê tr e de la maison de M. M akedonsky, avocat des « conspira­ te u r s » ju g é s à Sevlievo.

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ta n t de m édecins parce q u ’ils en avaient soi­ gnées ! N ’oublions pas non plus, que le fait de ne pas dénoncer les siens, est u n crim e in sc rit au code nouveau que les m aîtres actuels ont inventé. Un article de cette loi p o u r la sûreté de l ’Etat, votée par l ’u n an im ité du Sobranié, (sauf la seule voix de M. Kostourkov) édicté : Seront exemptés de peines ceux qui av ertiro n t les autorités ».

LES G O U V ER N A N TS C O N T R E L E S P E U P L E S

11 est absolum ent défendu, en Bulgarie n o ta m ­ ment, de' secourir d ’une façon quelconque, les parents ou les enfants des victimes q u ’ont faites les soldats, ou les juges, ou les policiers. L ’aide q u ’on donne aux enfants des victimes est q u a ­ lifiée de « recel » et assimilée au crim e de « recel de conspirateurs ». Nous avons dû recourir à des m oyens indirects extrêm em ent com pliqués p o ur rem ettre, au cours de notre voyage, quelques subsides que nous avaient confiés dans ce but l ’In tern ation ale des Travailleurs de l ’Enseigne­ m e n t et l ’Internationale des Anciens C om bat­ tants. Aucune organisation n ’a osé collaborer à ce geste de simple solidarité h u m ain e, de crainte de représailles. Les Américains ont envoyé à Vienne, un e somme de 9.000 dollars, résultat d ’une collecte, p o u r parer aux besoins pressants des fam illes bulgares plongées dans la misère

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p a r la suite du m eurtre de leur soutien n atu rel. Il n ’a pas été possible ju s q u ’ici de faire p arv en ir cette som m e à ses destinataires. Si on la rem et­ tait aux autorités officielles, on peut être sû r q u ’elle serait détournée de son objet. M. Tsankov a fait au sujet des tentatives de secours, les dé­ clarations les plus formelles et les plus cyniques devant le parlem ent terrorisé. Les secours e n ­ voyés par la délégation fém inine anglaise fu re n t confisqués. On expulsa la délégation tch èq u e venue p o ur secourir les familles abandonnées. On refusa le visa d ’entrée à deux délégations venues dans le m êm e but, de Vienne et de Baie. Selon le général B u rnham , tém oin qualifié, les auto ­ rités serbes ont agi de m êm e au Monténégro.

CONTRE LES FEMMES ET LES ENFANTS

Retom bons aux massacres. Le sexe et l ’âge ne font rien à l ’affaire. Une bro ch ure vient de p a ­ raître en Allemagne, q u i est consacrée, spéciale­ m ent, au sort subi par les femmes et les enfants dans cette grande passion des peuples b a lk a n i­ ques. Voici, prélevée dans le m onceau, une i n ­ form ation de Bulgarie (affaire de répression) : « On trouva dans le village d ’Alexandrovo, a r ­ rondissem ent Swischtow , toute une famille — le père, la m ère, le grand-père, la fille, le beaufrère et quatre enfants de quatre à douze ans, —

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é g o rg é s et mutilés. ». La liste des cas similaires s e r a it longue. Deux ans, jo u r par jo ur, après T accession au pouvoir de M. Tsankov, l ’in s titu ­ tr ic e A nna M aim unkow a fut entraînée dans le c im e tiè re de Sofia et décapitée après avoir été violée. Elle avait été tellem ent frappée après son arrestatio n , pendant v in g t jours, que ses amies ne l ’avaient pas reconnue en prison. D ’autres fem m es furent déchiquetées à coups de sabre (A nka D im itrow a, 60 ans, qui avait refusé de t r a ­ h i r la cachette de son fils) ; d ’autres pendues ; d ’autres tuées lo n gu em en t p a r d ’indicibles raffi­ nements de tortures. MU e Tzola D ragojtschew a, étudiante, a été condam née à m o rt depuis lo n g ­ tem ps. Mais ayant été violentée p ar les agents de police, elle est enceinte, et on attend sa déli­ vrance po u r la tuer. En R oum anie, Rosa Elbert, étudiante de 17 ans, T u b a Merskaïa, 18 ans, forcées de se déshabiller, et battues devant les escouades d ’agents et des com pagnies de soldats. M argaret Rothe, in s titu ­ trice, arrêtée avec sa m ère et deux enfants. La m è re a été battue en présence de sa fille ; relâ­ chée, la vieille fem m e s ’est pendue ; sa fille, p r i ­ so n nière, a pu aller à l ’en terrem en t ; au retour, elle s ’est évanouie et a été violée p ar les agents de police. Aux environs de Sofia, on trouva un jo u r, le corps m u tilé d ’une étudiante de 17 ans, du dis­ tric t T. Pazardjik, et sur elle était attaché un écriteau p o rta n t l ’in scription ; « Traître à la

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patrie. Passant, crache, et passe ! ». La femme du capitaine Krotnev a été tuée dans son lit avec son enfant à la m am elle, et on trouva, le lende­ m ain m atin , son corps dans la rue. Motif : son m ari sym pathisait avec l ’organisation des f Paysans. Tout près de la station du chem in de fer de Belovo, où 26 personnes furent massacrées en septem bre 1923, on trouva, déchiquetés, u n h o m m e et une fem m e, et u n enfant de six ans. « Le tableau qui s ’offrait là aux passants était si atroce que plusieurs personnes s ’év an o u iren t ». On arrêta le fils de B orim chtkov, de Sofia, âgé de 14 ans, et on le to rtu ra pour o b ten ir des révé­ lations sur son père, tué dans les troubles de septem bre. Comm e il ne disait rien, on le tua. L ’ouvrière D im itrova, fem m e d ’u n ém igré, fut arrêtée après le 16 avril. Ses deux enfants de 12 et 8 ans que personne n ’osa secourir, m o u r u ­ ren t de faim et elle devint folle. Il faut in terro m p re toutes ces én u m ératio n s, tro n q u e r toutes ces listes, escamoter en quelque sorte l ’étendue de cette organisation de l ’assassi­ nat, p o u r ne pas re m p lir sim plem ent, avec des nom s et u n aperçu des faits, toutes les pages d ’u n livre. Il faut d ire p o u rtan t encore avec quelle violence m éthodique et inexorable, les m onom anes réactionnaires qui font là-bas la vie et la m o rt, s ’ach arn en t contre la jeunesse..

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CONTRE LA JEUNESSE

Les Jeunesses Com m unistes Bulgares qui cons­ titu aien t naguère une association vaste et p ros­ père, on t été jetées hors la loi et on a tenté de faire disparaître, un à u n , ceux qui en avaient fait partie. Déjà, de grands vides se sont étendus. Les ex-adhérents des Jeunesses ont été p o u rch as­ sés, em prisonnés, assassinés, et souvent, leurs parents massacrés. Il est des organisations de Jeunesses d o n t tous les m em bres ont été tués. Ce fut n o ta m m en t le cas, en Bulgarie, à Dona Bania, à Varchets, à Lopochna, à O rkhanié. Un g ra n d nom bre de lycéens et d ’écoliers ont été exclus des lycées et écoles. Des centaines d ’étudiants de Sofia ont été incarcérés. À Berkovitza et à Sofia le p ro cu reu r dem anda la peine de m o rt p our des écoliers et des écolières de seize ans. Toutes les organisations qui ne se m ettent pas com plètem ent dans la m ain du gou verne­ m ent, m êm e les groupes sportifs, sont dissous. Il y a quelques jours, la police a saisi et conduit en prison des jeunes gens qui jouaient au foot­ ball. Ils passeront en Conseil de Guerre p o u r constitution d ’association subversive, dans cette Bulgarie où p u llu len t des boy-scouts et des so­ ciétés patriotiques.

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M. Pentchev, qui est inspecteur des écoles, écrit, dans une b ro ch u re éditée par la Ligue desi Droits de l ’H om m e allem ande, que son fils, élève de troisièm e classe à l ’école prim aire lui a d it q u ’à l ’école, « on aim e à jouer au co m m u n iste ». L ’u n devient F ried m an n , com m u niste p e n d u , l ’autre Pierre Abadjiev, com m uniste co n d am n é à m ort, le troisièm e, P étrini, chef paysan et dé­ puté, assassiné et brûlé, puis condam né à m o rt < ( com m e m ort », le quatrièm e, D rinkov, c o m ­ m uniste assassiné. Les autres écoliers sont : la police qui doit persécuter, arrêter et exécuter les prem iers. Une fois, lors de la mise en scène d ’u n e exécution publique dans u n jeu d ’enfants, l ’e n ­ fant figurant F ried m an n fut effectivement p e n d u et m o u rut.

CONTRE LES INSTITUTEURS ET LES INTELLECTUELS

C ’est u n chapitre spécial dans le récit de l ’entreprise réactionnaire des gouvernem ents b a lk a ­ niques qui s ’entendent fort bien entre eux (la R oum anie livre à la Bulgarie les réfugiés b u l­ gares), bien que M. Tatarescu se soit, en m a présence, exprim é avec in d ig n atio n au sujet « d u flot de sang qui coule en Bulgarie ». (In d ig n a­ tio n à rap p ro ch er de celle de M. P achitch, p ré ­ sident du Conseil yougoslave qui déclarait d e r­ n iè re m e n t : < ( Dans m o n pays, il n ’y a pas de

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c o u p d ’Etat ni d'exécutions, com m e en Bulga* r ie , en Grèce, en Albanie et en R oum anie ! ».) Sans parler des in stituteurs et des professeurs q u i sont déclarés « brig an d s » et traqués, les m aîtres révoqués ab ondent singulièrem ent à So­ fia, à Bucarest, com m e à Belgrade et à Budapest. R écem m ent (1925) une « réform e scolaire » de M. T sankov, m in istre de l'In stru c tio n P ublique, m it sur le pavé S20 in stituteurs p rim aires et 2.958 instituteurs ou professeurs d ’écoles n o r­ m ales et supérieures. On a fermé en Bulgarie quatre gym nases, sept établissements d ’in stru c­ tion pédagogique et deux écoles norm ales sur quatre. Il existait une association d ’in stituteurs b u l­ gares composée de 3.500 m em bres. Elle n ’existe ♦plus. -'On a fait, au couteau et au sabre, des coupes sombres dans ses rangs, et ses dirigeants, e n co m m en çan t p ar son secrétaire Lam bi Kandev, o n t été assassinés les uns après les autres. ^L’in stitu te u r Georges Malinov fut coupé en m o r­ ceaux à Slamovits. Q uant à Valtcho Ivanov, fon­ d ateu r d u syndicat des instituteurs, on lui a rra ­ c h a les ongles, on lui défonça la poitrine et son co rp s fut jeté du h a u t d ’une autom obile lancée à toute vitesse dans les rues de Sofia. H eureux ceux qui on t pu échapper p a r le su i­ cide au sadisme des .geôliers, com m e ce noble Anastas Gentghev qui, à bout de résistance, a r­ riv a à se suicider dans la prison de Stara Zagora, en se frappant avec une fourchette !

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CONTRE LA PAROLE

La liberté de la presse n'existe pas plus qu e la . liberté de réunions sous « le gouvernem ent des professeurs et des généraux ». Dans le pays d ' à côté, M. Tatarescu a dit, s'adressant au P a rle ­ m en t roum ain, que to u t policier a le d ro it de confisquer un jou rnal, qui écrit contre l'o r d r e constitué. L'envoi des jo u rnaux bulgares à l'é tran g er est défendu, dans la crainte d 'u n e p u ­ blication qui aurait échappé à la censure. « Les nouvelles officielles bulgares sont dénuées de toute véracité », a constaté une voix étrangère autorisée. J 'a i sous les yeux la liste de 36 jo u r ­ nalistes im portants de Bulgarie, rédacteurs eiï chef ou principaux collaborateurs de quotidiens ou de périodiques, qui furent tués sans aucune procédure. Le poète Géo Milev poursuivi pour u n poème, et acquitté, fut tué après avoir été m u tilé terriblem ent, parce q u 'il avait osé servir d ' i n ­ terprète à la délégation d u Labour Party anglais. L'idée bien arrêtée des agents de M. Tsankov est de frapper à la tête. Les intellectuels ont été dé­ cimés en vertu de ce principe de règne : des cen ­ taines d ’instituteurs, plus de quarante députés et anciens m inistres, des officiers, des in génieurs, des médecins et des prêtres*

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L o rs q u 'u n jo u rn a l paysan a pu b lié une décla­ r a t i o n d ém en tan t catégoriquem ent la collusion d e s a g ra rie n s et des com m unistes, tous les exem ­ p laires d u n u m éro co ntenant cette déclaration — q u i dérangeait le9 plans de répression — ont été confisqués par la police. Il a p aru , sous le titre : L a P lum e Brisée , un recueil de protesta­ tions co n tre la suppression de la liberté de la presse. L ’ém in en t écrivain Anton S trachim irov, u n e grande figure m orale de Sofia, et qui a d o n n é ses biens aux pauvres et aux orphelins de ceux qui ont été massacrés sous le régim e Volkov, y a éloquem m ent défendu u n droit sa­ cré. Petko Petkov, député et journaliste re ­ n o m m é , a écrit p o u r la P lu m e Brisée — une d em i-h eu re avant son assassinat — u n appel en faveur de la liberté de la presse « base de toutes les autres libertés ». U n jo u rnaliste h ongrois Desider A ndorca ayant c o m m en té la m o rt de deux socialistes rédacteurs à Népszava, qui furent enlevés de leur dom icile et noyés d ans le D anube, fut envoyé dans le cam p de concentration de Zalaegerseg où il dem eura v in g t-h u it mois. Il est actuellem ent poursuivi p o u r avoir tenté de pu b lier à l ’étranger u n livre re la ta n t les atrocités et les crim es auxquels il avait assisté. P a r contre, les cam pagnes de co rru p tio n m e ­ nées auprès des jo u rn a u x étrangers grâce à l ’a r ­ g e n t des fonds secrets, ne sont pas niables. Nous e n avons eu plusieurs preuves entre les mains..

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Il est, installés chez nous, tels bu reaux de p resse, subventionnés et subventionneurs, qui n e m é r i ­ tent ni confiance, ni considération. S ’il y a, là-bas com m e partout, des éc riv a in s indépendants isolés — il en survit encore, m ê m e à Sofia — il y a aussi, là com m e ^partout, d e s associations littéraires qui ne prospèrent, et q u i n ’existent, que p a r leur com plaisance vis-à-vis du pouvoir établi, com plaisance q u ’on d én o m m e subtilem ent : neutralité politique. On ne p e u t s ’em pêcher de noter q u ’u n des m em bres i n ­ fluents du Comité de l ’Association des E criv ain s R oum ains, — que je ne prétends pas ju g er s u r ce seul fait — est M. Romulup y o in escu , C h ef de la Sûreté»,

ET CELA RECOMMENCE...

Je me suis efforcé de donner un aperçu hâtif, en ne soulig nan t que quelques faits typiques et quelques caractères d ’ensemble, de la p ersécu ­ tion organisée contre les populations, dans q u e l­ ques grand s centres balkaniques. Il im porte d e spécifier que cela n ’ap p artien t p as au passé e t q u ’il s ’agit d ’u n système politique qui c o n tin u e p arto u t à se développer. Après les grandes a f ­ faires que les T rib u n au x et les polices ont r é s o ­ lues à leur m anière, il y a d ’autres affaires e n

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c o u r s e t en form ation. Lorsque j ’étais en B ulga­ rie , j e v o y a is dans les jo u rn a u x de langue fra n ­ çaise q u i se pu b lient à Sofia, des inform ations d ’u n t e r r i b l e laconism e sur les débats judiciaires relatifs à une certaine « tcheka sofiote ». P a r ­ dessus l e procès de Tatar-B unar qui est clos, un autre p r o c è s m onstre s ’édifie à la suite d ’im « c o m p lo t » découvert à Galatz en Bessarabie. A l ’é p o q u e où je me trouvais en Roum anie, il y a v a it déjà u n e cin qu an tain e d ’arrestations opéTées p ou r l ’affaire de Galatz (1). Il n ’y a donc a u ­ c u n arrêt, aucun répit q u ’on puisse constater dans l ’offensive menée contre ce qui reste d ’es­ p rit dém ocratique dans les pays balkaniques. Bien des présom ptions m ’incitent à penser q u ’il était bien inform é, l ’hom m e -qui me disait làbas : « Il y a encore en Bulgarie 20.000 personnes anim ées d ’idées libérales, représentant encore des vestiges d ’égalité et de justice sociales, et q u ’il faut encore faire disparaître. » On envisage la construction de prisons n o u ­ velles en Bulgarie. Certains gouvernem ents son­ gen t à édifier des bibliothèques et des écoles. Celui-là rêve de grandes prisons neuves. J e renonce à rap p o rter les dernières nouvelles que je reçois et où il est question de co n d am n a­ tions à m o rt p ar pendaison, de réclusion et de travau x forcés, sans préjudice de nouveaux as( i) A K ich in ev a lie u actu ellem en t un procès intenté à 65 je u n e s gens de i 5 à 19 ans accusés d ’ apparten ir aux Jeu­ nesses C o m m u n istes. (Avril 1926.)

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sassinats dans les provinces. Le m a r ty r o lo g e fourm ille chaque jo u r de nouveaux nom s. O n voudrait tout dire, mais cela n ’est pas m a t é r i e l ­ lem ent possible (1).;

LES RESPONSABLES

Concluons ce bilan. « A qui rem onte, en d é ­ finitive, la responsabilité ? » C ’est u ne des q u e s ­ tions que j ’ai posées avec le plus d ’insistance a tous ceux qui avaient qualité p o u r y ré p o n d re , en R oum anie et en Bulgarie. En dehors de c e r ­ taines vedettes officielles, la réponse a été u n a ­ nim e et form elle : « Au seul gouvernem ent. Le gouvernem ent est responsable et oïi ne peut p a a prétendre q u ’il soit débordé p ar les auxiliaires q u ’il a pris. » Mm e 'Katherine Petkov, dont le m ari fut assas­ siné à Sofia, a déclaré au trib u n al, lorsque son
(i) Je copie pourtant un té lé gra m m e publié dans les j o u r ­ na u x bulgares ISarod et Radical, du 10 février 1926 e t adressé au p re m ier m inistre Liaptchev par cin qu ante-quatre paysans de Litakovo (arrondissem ent d ’O rkhanié) : « En pleine n u it, e n t r e le 3 et le U de ce mois, notre parent e t co-villageois Ilia M o n e v f u t percé par .une balle dans son lit, entre ses enfants e t sa fem m e. Depuis le 9 ju in (1923) j u s q u ’à ce m o m en t, n o u s som m es en alarm e e t en effroi. T rou vez l ’ assassin, e t s a u v e ­ gardez nos vies P o u rq u o i avons-nous com battu p o u r la p a trie , p uisque nous ne sommes pas sûrs du lendem ain ? H uit ce n ts fam illes sont ici désespérées. Dites-nous c o m m e n t faire, e t o ù aller, p o u r n e pas m o u rir. »

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f ils a été assassiné à son tour, et devant l ’agent q u i r avait tué : « A u jo u rd ’h ui en Bulgarie les en fa n ts eux-mêmes savent que m on fils a été tué p a r le g ouvernem ent Tsankov et non par le m a lh e u re u x qui est d evant vous et qui ne fut q u ’u n in stru m en t. » Non, il n ’est pas vrai de dire que les pouvoirs publics ne soient plus m aîtres de leurs au x i­ liaires de toute espèce, et q u ’ils soient obligés de suivre, bon gré mal gré, des complices dont ils auraient déchaîné les appétits. Le gouverne­ m e n t de la Roum anie, celui de la Bulgarie, comme celui de la Yougoslavie et de la H ongrie, son t bien effectivement les auteurs responsables de l ’in te rm in a b le tragédie sur laquelle nous ouv ron s, au hasard et com m e à tâtons, quelques perspectives. M. Tsankov à répondu p a r des m enaces et p a r une violente et catégorique justification des assassinats, à des questions parlem entaires ou -bien à des pétitions, com m e celle qui a été signée par v ingt députés paysans po u r protester c o n tre l ’assassinat de quinze députés. L ’ho m m e q u i a donné le branle à une série de catastrophes sociales peut-être sans exemple, a le front de se poser en hom m e d ’ordre et de paix... Il se peut, que p ar suite des oscillations de la politique, le p erson n ag e dont les représentants des autres natio n s serrent a u jo u rd ’hui dans les cérémonies, les pattes sanglantes, disparaisse m o m en tan é­ m e n t de la scène. Mais to ut le système q u ’il

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symbolise et q u ’il anim e, la m éthode établie d u m e u rtre collectif, changera-t-elle p ar suite d ’u n ch an g em en t du personnel dirigeant ? On d i s a i t à Sofia, lorsque je m ’y trouvais, que M. L ia p tchev et le général Volkov form ero nt in c essam ­ m e n t en Bulgarie un nouveau g o u v e rn e m e n t de concentration bourgeoise. Il est ég alem en t possible q u ’une crise m inistérielle ait lieu ce p rin tem p s en R oum anie surtout si les a g ra rie n s et les populistes arriv en t à s ’entendre. N atu rel­ lem ent rien ne serait pire que Tsankov et Bratian u . Mais si u n renversem ent des d irig ean ts se p rod u it, ne nous laissons pas aller à des es­ poirs tro p hâtifs. Puisse notre béate o p inion p u ­ blique, encline par indolence et p ar am o u r de ses aises, à d ’in term inab les accès d ’optim ism e, ne pas se laisser p ren dre sans m û re réflexion à des procédures parlem entaires qui laisseraient intacts l ’organisation et le fonctio n nem ent d ’u n Système enraciné, et qui ne feraient d isp araître que d ’apparence les vices fond am en tau x d ’u n régime..

y i

LE PRÉTEXTE :

l ’a NTIBOLCHEVISME

Nous avons tous constaté q u 'u n des rares, peut-être m ê m e q u ’un des seuls indices d u p ro ­ grès moral à notre époque, est que certaines choses ne peuvent plus être proclamées ouver­ tement et q u ’il faut servir à l ’opinion publiqu e des prétextes. Le prétexte q u ’agite, sous toutes ses formes, la réaction régnante dans les pays balkaniques est : la lutte contre le Bolchévisme. Les m inistres et les généraux m ’ont tout d ’abord parlé de cette grande raison d ’Ëtat qui assurait, d’après eux, à leur pays un rôle de défense sociale et m êm e de préservation du reste de 1Europe. Les m inistres autocrates de R oum anie ei de Bulgarie présentent les nations q u ’ils tiennent entre leurs m ains rouges, com m e les remparts contre la barbarie russe et contre la propagande de la IIP Internationale.

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Je n 'a i pas à entrer ici dans u n débat social et politique et à considérer en soi le p rincipe r é ­ volutionnaire et le principe con tre-révolution­ naire. É videm m ent p arto u t existe, à l'é p o q u e où nous sommes, u ne agitation libératrice des masses hum aines. L 'Internatio nale C om m u niste a, par la force des choses, des pro lo n g em en ts p arm i tous les opprim és du m onde et on ne p e u t effacer dans les yeux de tan t de sacrifiés le ray o n n em en t fatal qu'exerce à travers les d é ­ form ations intéressées, la république des p a y ­ sans et des ouvriers. Mais ce n 'e s t pas là l'o b jet de notre en q u ête. Si les cam pagnes sanglantes q u 'u n e poignée de despotes entreprennent contre la çh air de le u r propre pays se justifiaient réellem ent p ar l ' i m ­ m inence du péril com m uniste, la question s ' é ­ la rg irait en effet à la h au teu r du g ra n d d é b a t o rganique qui divise en ce m o m en t u n iv e rselle­ m e n t, les foules et les classes. Mais cette in v o c a ­ tion du péril bolchévique n 'est dans la p lu p a r t des cas q u 'u n prétexte dém agogique et q u 'u n m ensonge de la te rreu r blanche.

L A F A L S IF IC A T IO N

Insistons m in u tieu sem en t sur tous ces p o in ts capitaux. On assiste, ai-je dit, dana les B alkans

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àï l 'é lim in a tio n p ratiq ue et féroce de tous les l i o m m e s qui ont joué u n rôle dans les partis a g r a r i e n et com m u niste avant que ces derniers n e fu s se n t hors la loi, et aussi des < c suspects »' et des sym pathisants de toutes nuances, aux idées prolétariennes, et enfin de ceux qui s ’at­ tach en t à organiser la solidarité ouvrière corpo­ rative. Mais les m aîtres de l ’heure ont agi de Ja sorte p a r esprit politique, par calcul, et n o n , co m m e ils ont l ’audace de le prétendre, p ar re­ présailles directes. Leur colère est un jeu. Ils se s o n t mis dans la tête de subm erger une vaste idée — celle de la libération des m ultitudes — d ans le sang, et ils ont successivement inventé les prétendus complots et attentats, et mis en œ u v re toutes les insidieuses provocations leur p e rm e tta n t de poursuivre leur longue et m e u r­ tr i è r e Saint-Barthélemy. E t puis, ils ont utilisé la légende q u ’ils m a ­ c h in a ie n t et l ’atm osphère q u ’ils créaient, p o u r envelopper dans leur vengeance tous leurs ad­ versaires quels q u ’ils fussent. Le député radical K ostourkov, anti-com m uniste de principe, m ais cito y en do n t la d ro iture est reconnue de tous, a osé le proclam er dans le Sobranié : « Le g o u v er­ n e m e n t est privé du concours des honnêtes gens. Les répressions dépassent les associations illégales et s ’abattent sur celles qui sont lé­ gales. », c ’est-à-dire sur tous ceux qui ne sont pas p a rtisa n s de la réaction absolue. M. K ostour­ k o v a déclaré aussi : « Nous voulons que tous

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les partis puissent vivre légalem ent et l u t t e r entre eux, idée contre idée. Voilà la vérité d é ­ m ocratique, qui n ’est pas celle de l ’Entente D é ­ m ocratique. ». Aucun hom m e de bon sens e t de bonne foi ne peut, m êm e après une é tu d e superficielle de la vie publique en Bulgarie, — et dans tous les Balkans — parler au trem en t q u e Kostourkov (en regrettant que ce m êm e K ostourkov ait m ontré d ’autre p art tan t de com p laisan ce p o u r le cabinet Tsankov). Les gouvernem ents blancs aux m ains ro u g e s , de R oum anie, de Serbie, de Bulgarie et de H o n ­ grie, assim ilent volontairem ent les c o m m u ­ nistes ou les agrariens ou les syndicalistes, à des terroristes ou à des bandits. M. Tatarescu c o n ­ fondait sans cesse sciem m ent les uns et les autres lo rs q u ’il m e p arlait de l ’œ uvre de b o u r ­ reau du gouvernem ent ro u m ain , c h am p io n avancé de l ’ordre établi (depuis le Moyen Age), dans la vieille Europe (1). « J ’ai vu personnellem ent Tsankov et d ’au tre s dirigeants, a écrit Me Plisnier, d u barreau de Bruxelles. Ils m ’ont parlé à cœ u r ouvert, ils m ’ont dit : « É videm m ent il y a eu des excès, mais p en d an t que nos soldats fauchaient les com m unistes, ils vous évitaient à vous-m êm es
(i) M. Pangalos q u i en Grèce ap p liqu e les m êm es m é th o d e s avec un e im p u d e u r de m an iaque, a su p p rim é le j o u r n a l Démokratia, o rg an e attitré du parti dém ocrate, e t fait a r r ê t e r son directeur, M. Pournaras, q u i s ’est o u v e rte m e n t rallié à ce parti, co m m e « co m m u n iste ». Le m ê m e Pangolas a décidé q u e les « vulgaristes » (partisans de la ré form e lin g u is tiq u e ), s o n t des com m unistes.

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u n g r a n d danger. En rétablissant l ’ordre, ils d o n n a ie n t aux capitalistes européens la possibi­ lité d ’envoyer leurs capitaux en toute sûreté dans nos pays. Voilà pourquoi les diplomates défenseurs des intérêts im périalistes et capita­ listes, ap p la u d iro n t à l ’énergie des dictateurs bulgares. » Il est faux d ’oser déclarer com m e on Ta fait, que le m inistère Stam boliisky avait partie liée avec les com m unistes. Cette assertion 9ur la­ quelle les autorités bulgares se sont appuyées p o u r exterm iner les agrariens, puis les c o m m u ­ nistes, ne tie n t pas devant les déclarations for­ mulées dans les capitales de l ’Europe en 1920, p a r M. Stam boliisky lui-m êm e, ni devant ses p ro jets de lois contre les com m unistes, ni de­ v a n t sa répression violente de la grève des che­ m in o ts . En mai 1921, u n des députés agrariens les plus m arqu ants, M. Georgui Dam ianov, jeta u n e bom be dans un m eeting com m uniste, et ne fut pas inquiété, et ce simple fait n ’est-il pas Sym ptom atique ? Il est, de plus, avéré que le P arti C om m uniste qui était alors bien organisé et très puissant, a refusé de venir en aide à Stam bo­ liisky et à in terv en ir lors de sa chute. A utant que cette abstention, le fait q u ’il n ’ait alors tenté aucune agitation, réd u it à néan t les accu­ sations de cette espèce, et ôte aussi à Tsankov le dro it de dire que la politique q u ’il a in a u ­ g u ré e était une réponse à des provocations et à des manoeuvres.

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Sans doute dans les élections que le g ou v ern e­ m e n t a fait faire après le coup d ’Ëtat du 9 ju in , les ag rariens et les co m m unistes o n t été élus sur des listes com m unes. Mais cela tien t à ce que ces deux p artis étaient en réalité les seuls p a rjis d ’opposition, les autres partis soi-disant d ’o p p o ­ sition ayant, p a r leur servilité et leu r p la titu d e en ces circonstances, p erd u to u t droit à ce t i tr e . Il est faux que les organ isatio n s o u v riè re s d on t on a sacrifié les chefs et su p p rim é les c o n ­ quêtes professionnelles si lo n g u e m e n t et si c h è ­ re m e n t achetées, étaient co m m u n istes (m ê m e lo rs q u ’il y avait, ce qui est n o rm a l, des c o m m u ­ nistes p a rm i elles). La m êm e conclusion s ’im pose p o u r le s troubles sanglants qui o n t suivi le coup d ’É ta t de Tsankov. Les représailles épouvantables de septem bre 1923 qui o n t abouti à ta n t de m illiers d ’a rre s ta ­ tio n s et ta n t de m illiers d ’assassinats dans les cam pagnes bulgares, ont été déclanchées à la suite de la prétend u e découverte d ’u n d o c u m e n t é m a n a n t de la IIIe In tern atio n ale — et que n u l n ’a jam ais été, et p o u r cause, adm is à d iscu ter et à voir. Au procès qui eut lieu en ju in 1925, a u c u n d o cu m en t n ’a été p ro d u it té m o ig n a n t de l ’o r i­ g ine com m u n iste des soulèvem ents de sep ­ tem bre. Kolarov a form ellem en t nié et déclaré falsifié u n p réten d u appel p o rta n t son n o m e t daté de septem bre 1923.

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U n e preuve positive que les m ouvem ents en q u e s t i o n n ’avaient pas été prém édités et o rga­ n i s é s par les com m unistes, c ’est que ceux-ci n ’ o n t pas, dès l ’abord, essayé de profiter des t r o u b l e s , ce qui est p o u r le m oins in c o m p réh en ­ s i b l e s ’ils en étaient les agents. M. Yandervelde s ’est fait un p eu légèrem ent l ’éch o dans u n jo u rn al belge, de la légende offi­ cielle, en disant que le pu tsch éclata en sep­ te m b r e 1923 sur des ordres form els venus de Moscou. Mais ce q u ’il ajoute d étru it cette accu­ sation, que ni Vandervelde, ni personne ne peut baser sur des preuves acceptables. Il dit en ef­ fet : « Il ne paraît pas douteux cependant que si les chefs de l ’insu rrection fu ren t des c o m m u ­ nistes, ce fu ren t les paysans agrarien s exaspérés d e la m o rt de Stam boliisky qui form èrent le g r o s de leurs troupes. A Sofia , où les bolché vistes étaient en force , n u l ne bougea. Dans les rég io n s, au contraire, où Stam boliisky avait des fidèles agrariens, il y eut de très du rs co m ­ bats. ». Que peut-on conclure raisonnablem ent de ces faits ? Que les com m unistes ont pu par places, réagir en présence de provocations et de massacres, mais q u ’ils ne portent pas la respon­ sabilité des événements. La vérité est simple : Le succès électoral des agrariens et des c o m m u ­ nistes était assuré. On exhibe u n docum ent a n ­ n o n ç a n t un e action révolutionnaire pour le 17 septembre. Cette « révélation » donne au g o u v e rn e m e n t le prétexte cherché po u r arrêter
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en masse les ag rarien s et les com m unistes. Ces arrestations p ro v o q u en t des résistances et des soulèvem ents dans les cam pagnes où le parti agrarien est im planté. Nouveau prétexte o p p o r­ tu n de représailles et de massacres. Une autre p reuv e que les soulèvem ents de septem bre étaient des soulèvements spontanés et n on le fait d ’une organisation politique p r é ­ méditée, c ’est q u ’ils n ’eu ren t pas lieu s im u lta ­ n ém en t dans tout le pays, m ais p ar réaction s successives co ntre les m esures répressives : « Ce n ’est q u ’après la saignée de la Bulgarie d u S u d que les troubles on t éclaté dans la Bulgarie d u Nord. Si réellem ent u n p lan de révolte a v a it existé, les révolutionnaires n ’auraient pas c o m ­ m is la faute de se laisser m assacrer à to u r d e rôle. » (Lettre d ’u n g ro up e d ’intellectuels b u l ­ gares à la Ligue des Droits de l ’H om m e). Deux autres événem ents capitaux a u ra ie n t été, d ’après les dires officiels, la conséquence d e l ’ingérence des Russes çt de la IIIe In te rn a tio ­ nale. Ils o n t perm is d ’agiter à la face du m o n d e le spectre d e l ’h o m m e au couteau entre les dents. C ’est la révolte paysanne de T atar-B u n ar (Roumanie) de septem bre 1924, d ont je p a r le plus loin lo n g u em en t, et l ’explosion de la c a ­ thédrale (église Sainte-Nedelia), à Sofia, l e 16 avril 1925. L ’exam en approfondi de ces événem ents p e r ­ m et d ’établir, sans crain te d ’au cu n d é m e n ti, que là encore le g ra n d a rg u m e n t qui sert a u x

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d e s p o t e s balkaniques à justifier tous leurs actes, s ’é c r o u l e . L 'a t t e n t a t de Téglise Sainte-Nedelia à Sofia, a t t e n t a t qui a causé la m o rt de 170 personnes e n v i r o n et u n très g ra n d n o m b re de blessés, est u n a c te qui en principe est en opposition avec \a p ro p a g a n d e com m uniste, laquelle a toujours r é p r o u v é l ’action individuelle et préconisé ex­ c lu s iv e m e n t l ’organisation collective et l ’action d e s masses. L ’explosion d ’une bom be dans une io u le ne pouvait que renforcer terriblem en t la réaction gouvernem entale ; il ne peut pas y avoir deux avis à ce sujet chez des hom m es ra i­ sonnables. Il est insensé a prioi'i de supposer q u ’un parti pouvait envisager cette m o n s ­ trueuse maladresse, ce suicide politique. Il tombe sous le sens q u ’à la suite d ’un long cycle d ’horreu rs et de m eurtres, de tortures et d ’attentats contre' les personnes, en pleine rue, cet acte de folie que tout le m onde réprouve, a été une réaction directe contre la terreu r tsankiste et volkoviste (1).
(i) On nous a rapporté les résultats d ’ une enquête q u i avait été menée dans q u e lq u es écoles secondaires deux mois après l ’attentat du 16 avril 1935. 70 0/0 des élèves c o n d am n èren t l'attentat, 20 0/0 le déclarèrent « une réponse m éritée aux spé­ culateurs, aux usuriers, aux e x p lo iteu rs e t aux b o u rre a u x du peuple ». 10 0/0 d éclarèrent : « L ’ attentat fu t une atrocité m ais ses auteurs o n t agi p o u r de nobles m otifs. » L’attentat de la cathédrale, il co n vien t de le re m a rqu e r, n ’ a pas suivi, co m m e on l ’a insinué, une période d ’accalmie e t de pacification sociale. Voici e n effet le bilan du mois précé­ dent (mars 1925) : Le 112 m ars fu r e n t arrêtées ho personnes à Berkovitza, e t ao

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En ce qui concerne les faits précis de p artici­ pation de com m unistes et leurs preuves, j ’ai posé la question à M. Kissimov, m in istre p lé n i­ potentiaire, secrétaire général du m inistère des Affaires Étrangères de Bulgarie, qui m ’avait reçu en lieu et place du m inistre absent lo rs­ que je m e suis présenté au m inistère. Il n ’est pas douteux, étant donné le b ru it q u ’avait oc­ casionné notre enquête à Sofia com m e à B uca­ rest, que ce h a u t fonctionnaire — tout co m m e M. Tatarescu — m ’aurait fait co nnaître les preuves pérem ptoires, s ’il les avait possédées. Or, les déclarations de M. Kissimov ont été p lu s que vagues et le seul « arg u m e n t » q u ’il ait p u m e fo u rn ir est celui-ci : « Il y a eu des p erso n n es qui à un m o m en t donné n ’avaient pas d ’a rg e n t et qui quelque tem ps après, o n t fait des d é ­ penses : il devenait évident que ces p erso n n es étaieht subventionnées par Moscou... ». J ’affirm e que le sous-m inistre des Affaires Étrangères d e Sofia ne m ’a rien dit d ’autre sur la cu lp ab ilité
dont 12 fem m es, à F erd inand . Le 16, tentative d ’assassinat d u m acédonien fédéraliste Athanasov. Le iS, fu t assassiné à B erkovitza le lycéen T chernev. Le 20 m ars, la police a rrêta it 3 oo personnes à C h u m e n , i 5o à Stara-Zagora, 60 à Roussé, 5 o à Sevliovo, 4 o à P h iîip p op o li, 12 jeu n es étudiants à Sliven, 3 o personnes à Sofia, 60 à Sam akov, ho à V arna, etc... Le 22, f u t assassiné un c o m m u n iste à Elina. Le 28, fu r e n t assassinés à S am akov. Khrastoy, et à Sofia l ’in stitu te u r J. Dorosiev. Le a 5 , f u t assassiné par la police à Sofia, l ’é tu d ia n t A. Sim ionov. L e 28, to m b è ren t sous les balles de policiers, à Roussé, G a ltc h a n o v e t Piscova. Le 29, arrestations en masse à Sofia ; d e u x c o m m u n istes tués. Le 3 o, arrestations en masse dans toute l a B ulgarie.

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d \x p a rti com m uniste dans cette circonstance. S i la participation du bedeau Zadgorski à l ’o r g a n i s a t i o n de l ’attentat paraît pouvoir être a d m i s e à la rigueur, les deux autres condam nés p r i n c i p a u x , Koev et F riedm ann, apparaissent, l ’u n très probablem ent, l ’autre très certaine­ m e n t , innocents. Rien n ’a fait peser sur Marco F r ie d m a n n la m oindre présom ption sérieuse de co m p lic ité . Il n ’a cessé de proclam er hautem ent e t clairem en t son innocence ju s q u ’au m om ent o ù il a aidé de lui-même le bourreau tzigane à îa ire son office, sous les yeux de cinquante m ille spectateurs et sous l ’objectif des photographes et des cinématographistes. Mais ce que l ’on sait, c ’est que l'atten tat d u 16 avril fut suivi, ainsi que je l ’ai dit, d ’une boucherie policière comme il y en a peu d ’exemples même dans ces régions damnées. Le jour m êm e de l ’attentat, des arrestations en masse entassèrent dans les prisons des gens dont les noms étaient portés sur des listes m anifeste­ ment préparées d ’avance : Deux heures après l ’explosion de la bombe, dans le local central de la Direction de la Police, les détenus enten ­ daient les cris des suppliciés à travers les cloi­ sons, et sentaient l ’odeur des corps brûlés vifs se dégager des bouches du calorifère. J ’en ai vu personnellement, qui m ’ont rapporté des détails qu’on n ’invente pas. Les prisons étant devenues insuffisantes après le 16 avril, on transform a en prisons des ca­

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sernes, des écoles et m êm e des logem ents p r i­ vés (1). Le g ouvernem ent avait annoncé u n com plot co m m u n iste p o u r le 15 avril, et p roduisit cette fois u n docum ent. Cette « circulaire confiden­ tielle » est m anifestem ent u n faux (2).
(1) D ern ièrem en t, M. St. K o sto u rko v q u e j ’ ai co n n u à Sofia et d o n t j'a i e u à plusieurs reprises l ’occasion de p a rler — M. Kos­ to urko v, dont personne n ’ose contester la lo ya u té — a ra p p e lé dans un discours q u ’il a prononcé au congrès radical b u lg a re , l ’appui que le parti radical avait apporté à l ’État lors des « m a lh e u r e u x et effroyables événem en ts » q u e le pays vécut après le 16 avril, e t a ajouté : « Ces événem en ts tr o u b le n t a tro ­ c e m e n t .ma conscience. Un grand n o m b re de personnes p é rire n t sans ju g e m e n t. Où sont donc les m illiers de citoyens b u lg a re s q u ’on arrêta, e t qui, depuis lors, d isp a ru ren t m y s té r ie u s e m e n t ? P o u rta n t, ils étaient a u x m ains des autorités... P o u r notre honte, la barbarie a acquis le droit de cité dans no tre pays, e t a c o u ve rt d ’ig n o m in ie le n o m de notre race. Ces évén em en ts d e m e u re ro n t inoubliables dans l ’histoire de la B u lg a rie . Et l ’h u m a n ité éclairée ne p o u rra pard o nner fa cile m e n t les crim es co m m is, non par le peuple b u lg a re , mais par ses g o u v e r ­ nants. » (2) Il y aurait tout un chapitre à écrire s u r l ’ind ustrie des fa u x politiques — le banditism e du papier — q u i s ’est a b o n ­ d a m m e n t développée, au cours de ces dernières années dans les grands centres europ éens e t m êm e en Asie, p r in c ip a le m e n t dans le b u t de com battre la Russie. Un g ra n d n o m b re de ces aven turiers q u i foisonnent dans les m ilie u x spéciaux de la police e t de l ’espionnage, se sont consacrés à l ’élaboration des « documents-massues » q u ’ ils vend ent à prix d ’o r à des g o u ­ v e rn e m e n ts e n quête d ’a rg u m en ts. M. C h a m b erlain lu i-m ê m e r e co n n u t dans un discours à la C h a m b re des C o m m u n e s en d écem bre 192/1, q u ’il y a d e n o m b re u x fabricants de fa u x d ip lo m atiques de par le m onde. Ces personnages on t p re sq u e to u jo u rs une ignorance générale q u i transparait par q u e lq u e s bévues dans leurs productions, et tous les fa u x en question o n t été finalem en t, percés à jo u r . Ils n ’en o n t pas m oins e u dans certaines circonstances des conséquences e x tr ê m e m e n t i m p o r ­ tantes : l ’effet im m é d ia t pro d uit dans le public, q u i n ’y r e ­ g arde pas de si près, est presque toujours considérable et su ffit à p ro v o q u e r le m o u v e m e n t d ’opinion d o n t on a besoin en h a u t

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Q u a n t à l ’attentat contre le roi Boris, absolu­ m e n t inexplicable de la part des com m unistes, il s e m b le q u ’il faille devoir l ’attribuer aux ultrats a n k is te s — ou to u t sim plem ent aux tsankistes. N e m a n q u o n s pas de rem a rq u e r que les co m ­ m u n is te s se sont tenus cois après la catastrophe de l ’église. Non seulem ent ils ne firent rien pour p ro fite r d u désarroi, mais en restant inactifs ils se liv ra ie n t eux-mêmes à la répression. Q u’il m e soit perm is de m ’appesantir sur ce p o in t. Je ne cherche pas ici, p o u r les besoins
lieu. La réfu ta tio n arrive trop tard. Et puis, selon la vu e profonde de Basile, il reste to ujours q u e lq u e chose de la ca­ lo m n ie , et de plus, les go u ve rn a n ts ne reconnaissent pas, bien e n t e n d u , q u ’ ils ont été plus ou m oins v o lo n ta irem en t trompés p a r les faussaires, et ils o n t les m oyens d ’avoir raison. N ’oublions pas la grosse affaire de faux docu m en ts parus e n septembre 1918 dans les jo u r n a u x am éricains e t re p rése n ­ t a n t Lénine et T rotsky c o m m e vendus à l ’A lle m a g n e . Ces d o cu ­ m e n t s , reconnus co m m e fa u x par le colonel Robins, président de la C ro ix-R o uge, a u q u el ils avaient été proposés m o y e n n a n t finance, to m b è ren t fin a lem en t entre les m ains d ’u n n o m m é F.dgard Sisson q u i, m oins sc ru p u le u x , s ’en saisit avec e m p re s ­ sem ent et les publia. Personne ne défend plus a u jo u r d ’h u i le u r a u th e n ticité . Mais le coup a été porté. N ’o u b lion s pas n o n plu s la fausse lettre de Zinoviev, dont la d iv u lg a tio n a p r o fo n d é m e n t influé s u r les dernières élections anglaises e t p r o v o q u é la r u p tu re des relations d ip lo m atiques de la GrandeB r e ta g n e e t de la Russie. 11 a été avéré et p u b liq u e m e n t d ém o n tré que la préten d ue -lettre de C. R a ko w sky , p u bliée en R o u m a n ie p o u r déconsidérer le parti a g rarien , e t déconsidérer R a ko w sky lu i-m ê m e, a été fa b riq u é e p a r le fa m e u x espion intern ational Rotchesko-Bizon, qui après u n e carrière m o u ve m e n té e et pittoresque, s ’était sp écialisé, avec tout un personnel, dans la confection d ’articles d e cette espèce. La police berlin oise a saisi, chez le non moins c é lè b r e faussaire D ro ujelo vsk y tout un attirail de fa u x en-tête, t im b r e s et cachets destinés à assurer l ’o rig in e soviétique à une in n o m b r a b le « littérature » a y a n t circulé en A n g le te rre, e n P o lo g n e , en B u lg a rie . Sim ilaires à l ’officine perfectionnée de

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d ’une cause, à esquiver une mise en demeure, et je voudrais expliquer loyalement, sans ombre et sans tache, la thèse que je soutiens. Certes, je le reconnais une fois de plus, la propagande com­ m uniste s'étend dans le m onde entier. Elle consiste à in cu lq u er aux travailleurs des villes et des cham ps le plan d ’une rénovation sociale profonde basée sur l'égalité de tous, la souve­ raineté exclusive d u travail producteur, et sur l'élargissem ent des frontières de la collectivité h u m a in e aux horizons d u globe. Cette p ro p a­ gande s'accom plit p ar l'in terp én étratio n et /à
D ro u jelo vsk y à B erlin , on a découvert colle de J a k o u b o v itc h à V ie n n e , le service de Sin g leto n à Londres, de K e d ro liv a n s k y en Chin e. Le d o c u m e n t dont je parle plus haut, q u i fu t lu par T sankov au Sobranié, e t q u i lui servit à ju stifie r les atrocités de la répression e t à o b te n ir des Alliés l ’a u g m e n ta tio n de l ’ arm ée b u lg a r e p o u r La g u e rre in térie u re, expose le pro jet d ’ une action concertée des co m m u n iste s ro um ain s, polonais, tch é­ coslovaques et balkaniques. Il est l ’œ u v re de D ro u je lo v sk y , le dessin fantaisiste des tim bres et em blè m e s saisis chez celui-ci en fait foi. Ce do cu m en t fo u rm ille , de plus, d ’e rre u rs patentes : Utilisation erron ée des em blèm es et des tim bres, im p ro p riété m anifeste des termes techniques ; certains personnages cités sont fictifs, d ’ autres n ’ avaient pas, o u n ’avaient plus, la fonc­ tion officielle qui le u r était attribuée s u r ce papier, d ’ autres se tro u va ien t in d én ia b le m e n t éloignés du pays o ù on p ré te n ­ dait q u ’ils travaillaient à l ’agitatio n . Le faux est grossier. Mais lorsque la falsification fu t p ro u vée, il était trop tard : le g o u ­ v e rn e m e n t avait atteint son bu t. M. K issim ov ne m ’ a pas soufflé mot de ce d o cu m en t. C ’est e x a c te m e n t le m ê m e créd it que m érite celui qu*a p u b lié en fac-similé, la Bulgarie, jo u r n a l de «langue française de Sofia, e t le Journal, de Paris. Il en est de m ê m e du prétendu d o cu ­ m e n t qui serait tom bé en tre les m ains de la Sû reté ro u m a in e , si on en c ro it le jo u r n a l g o u v e rn e m e n ta l Viitorul, e t d ’après lequ el l ’agitation antisém ite en Roumanie serait un <ies but» de la IIIe In ternatio nale I

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l ’o rg a n is a tio n des masses opprimées. Cette idée e t c e tte cause n ’ont pas — encore une fois — à ê t r e discutées ici en elles-mêmes. Mais ce q u ’on p e u t en dire, c ’est q u ’elles constituent un « p ro ­ g r a m m e » de parti, com parable, en principe, à to u s les autres program m es politiques et sociaux. E lles ne sont pas, théoriquem ent, plus subver­ sives q u e celles des autres partis, lesquels ont c h a c u n p o u r objectif d ’imposer leurs conceptions à. re n c o n tre des autres et à l ’encontre du statut établi. La révolution n ’est q u ’un m oyen de réa­ liser un état de choses qui correspond à une doc­ trine, m ais cette doctrine, en soi, n ’invoque n u l­ lem en t la violence : bien au contraire. Elle appa­ r a î t à ses partisans plus logique que d ’autres, p lu s poussée, plus adéquate aux besoins criants e t aux forces composantes des ensembles. Mais ce germ e d ’illégalité consiste à vouloir changer les lois existantes, il lui est com m un dans quelque m esure avec tous les autres partis — et l ’emploi des m oyens de réalisation n ’est pas une ques­ tion de principe, m ais une question de fait. Il est étran g e de voir des gouvernem ents qui ne se s o n t établis que p ar la guerre civile et des ir r u p ­ tio n s de policiers et de soldats dans les m in is­ tères et qui font précéder la révolution éventuelle d ’u n e contre-révolution bestiale, — dénoncer la théorie com m uniste com m e illégale et su b ­ versive, et accuser le Parti C om m uniste de constituer une sorte de conspiration p erm a­ n ente. En tou t état de cause, et p o u r en rev en ir

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à ce qui nous préoccupe plus directem ent, il e s t p articulièrem en t odieux de constater que d es organism es effectifs et agissants d ’oppression, fab riq u en t des légendes de complots et de crimes p o u r déconsidérer et abattre le g ro u p e ­ m e n t le p lu s inflexible de leurs adversaires po­ litiques. On a donc organisé de grandioses m oissons de têtes, on a m ultiplié de fantastiques m a rty ro ­ loges, on a atteint la classe ouvrière et paysanne dans tous ses défenseurs, en se servant de m e n ­ songes et de faux. On a abouti à des hécatom bes, m ais aussi au renforcem ent de l ’idée, et de la colère. Ce n ’est pas d ’a u jo u rd ’h ui que la persécution sème la g rain e des prosélytes. Ceux qui ne sont pas ré ­ volutionnaires le deviennent. On m ’a cité des cas d ’hom m es jusque-là indifférents à la poli­ tique, qui em prisonnés sans motifs, étaient en sortant de prison, convertis au com m unism e. En jo u a n t avec le prétexte bolchévique, l ’a u to ­ rité a augm enté la réalité bolchévique, et cela est dans l ’ordre des choses. Je me souviens de la ferveur avec laquelle m ’a parlé un réfugié bulgare à Constantinople. « Ils ne peuvent pas nous tu er tous ju s q u ’au dernier. Alors ils sont perdus. Il en restera to u ­ jo urs quelques-uns qui en lanceront d ’autres. » La foi de ces survivants créée et forgée p a r la souffrance, est plus dure que les coups. Ils espè­ re n t terriblem ent.

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L E S M IN O R IT É S B A L K A N IQ U E S

La péninsule balkanique est rongée par les dissensions organiques que provoque la question des m inorités ethniques. Les traités qui ont suivi la guerre de 1914 et qui ont rectifié les frontières de tous ces pays divers, ont recoupé au profit des uns et au détrim ent des autres, des régions e n ­ tières qui se tro u ven t ainsi l'o b jet de revendi­ cations antagonistes et de « dénationalisations » violentes. Or, plusieurs de ces régions tr o n ­ çonnées form ent des touts géographiques et aussi des ensembles hom ogènes au point de vue des traditions et de la culture. En dehors des rivalités entre pays, il en résulte une situation intérieure instable, des efforts d'affranchissem ent c h ro ­ niques, et de perpétuels conflits, que les gouver­ nem ents des pays régents des Balkans, c'est-àdire des pays vainqueurs bénéficiaires des proies territoriales, traiten t par la m atraque et le sabre

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et ten ten t de réduire par une législation d ’étouffement. De pareils régim es n ’apparaissent pas com m e durables. La fortune de Ja g u erre, après la défaite de l ’A utriche, de la Bulgarie et de la T urquie, a changé la petite Serbie, qui n ’avait pas trois m il­ lions d ’habitants, en la Yougoslavie qui en com pte 14 m illions. On lui a incorporé, outre la m oitié de la Macédoine, la Croatie, la Slavonie, la Bosnie, le M onténégro. De toutes ces nouvelles provinces, la Croatie était la plus riche et la plus développée. « De l ’avis général, rapporte M. Nemanov dans u n a r ­ ticle q u ’il publia en 1923 à la suite d ’un voyage d ’études dans ces régions, l ’ad m in istratio n a u tri­ chienne qui y avait jusque-là fonctionné, était relativem ent honnête, correcte, accessible à la po p ulatio n, et agissait p lu tôt légalem ent. » Au lieu de procéder avec égard et prudence, les Serbes traitèren t toutes ces provinces en pays conquis, sans aucun m énagem ent, h e u rta n t de fro n t leurs tradition s les plus chères (les Slovènes sont catholiques, les Bosniaques m u su lm an s). La constitution serbe, dite Constitution de Vidovden, im posa une centralisation im m édiate et som m aire d o nt tous les rouages et tous les agents ém an aient de la Vieille Serbie et de Belgrade. L ’annexion m it en œ uvre les « méthodes balk a­ niques », répand it sur les nouveaux territoires des ty ran n eau x arrogants, grossiers et souvent .vénaux, et le résultat en fut de blesser des po pu la­

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tio n s pacifiques, plus affinées que leurs v ain ­ queurs. M. S tép h a n Raditch, le chef du bloc croatosloveno-bosniaque, déclarait à cette époque : « Nous som m es républicains et fédéralistes, les Serbes sont m onarchistes et centralistes. Nous avons u n e psychologie différente, une histoire différente et des coutum es différentes... Nous avons to u jo u rs été le prolongem ent de l ’Europe vers l ’O rient, l ’avant-garde de la culture e u ro ­ péenne, et m a in te n a n t on veut faire de nous le prolongem ent de l ’Orient vers l ’Occident, l ’arrière-garde de la sauvagerie balkanique. » Les élections qui eu ren t lieu sur la « plate­ forme de la lutte contre le centralism e serbe » représenté par M. Pachitch, d o n n èren t à celui-ci 108 m andats sur 310. Dans toutes les provinces nouvellem ent rattachées, les fédéralistes trio m ­ phèrent d ’une façon éclatante, et M. Raditch se trouva disposer de 114 m andats. La base des revendications personnifiées par M. R aditch était la reconstitution de la Y ougo­ slavie su r des principes fédératifs assurant à c h a ­ cune des parties constituantes, y com pris la Vieille Serbie, une situation égale dans l ’ensem ble : '« Nous voulons que l ’Etat yougoslave soit notre maison à tous et non pas une prison. ». Mais de­ puis, no u s l ’avons vu, M. Raditch s ’est allié avec M. P ach itch et est entré dans le go u vernem en t C central, et cela au prix de concessions qui éq u i­ valent à u n ab an d on de principes,.

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La R oum anie a doublé de superficie et de popu­ lation à la suite de la guerre m on d iale. U n im­ mense cercle de provinces nouvelles e n to u re le noyau de la « Vieille R oum anie » : la Dobroudja, la Bessarabie, la Bukovine, la T ran sy lv a n ie, le Banat. La population de R oum anie c o m p te ac­ tu ellem ent plus d ’un tiers d'élém ents n o n rou­ m ains. Cette nation se trouve ainsi e n lutte latente p rin cip alem en t avec la H o n g rie et la Russie. C'est p ar l'occupation m ilita ire , la dé­ portation des habitants, l ’extirpation rigoureuse des m ouvem ents et tendances traditionnalistes, et la m ain m ise sur les écoles, q u 'e lle s ’efforce de rendre définitives les annexions plus o u moins artificielles dont l ’issue de la guerre l 'a fait pro­ fiter. Un projet de loi in terd it aux non-roumains l'e n seig n em en t dans les écoles de le u r langue m aternelle. En Bukovine, 160.000 enfants sont ainsi empêchés de faire leurs études. Même des étu­ diants con n aissant le ro u m a in n 'o n t pas été adm is à l'u niv ersité de Czernovitz. Q uatre écoles professionnelles furent supprim ées parce que fon­ dées p ar les U krainiens. Les chem ins de fer, les trib u n a u x , les ad m inistrations n 'e m p lo ie n t par ordre que le ro u m ain , langue ignorée de 68 0/0 de la population (1). Les libertés m unicipales sont révoquées. Des
{ i ) Un o rd re de Bucarest, d a ta n t de 1926 e n jo in t de n'em­ p lo y e r q u e le r o u m a in dans les r é u n io n s p ubliques ce qul é q u iv a u t à ies p ro h ib e r en fait dans les cam pagnes annexées.

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a d m in is tra te u rs nom m és p ar le g o u v ern em ent c e n tr a l rem p lacent les m agistrats élus p ar la p o ­ p u la tio n . Le régim e de la corvée est rétabli, ainsi que les réquisitions et les contributions arb i­ traires. Dans les régions frontières, le prétexte de la c o n tre b a n d e perm et aux gendarm es de déva­ liser les com m erçants et les paysans. L ’état de siège n ' a pas été levé depuis l'occu p atio n . Les salaires des ouvriers représentent 40 0/0 de ceux d 'av an t-g u erre. Dans les villages perdus des Carpathes il arrive encore que l'o n fouette les pay­ sans sur la place. De paisibles citoyens sont d e ­ venus bandits — p our se venger. E n cette m êm e Bukovine, la réform e agraire est devenue une entreprise de colonisation et d 'é m ig ra tio n forcée de l'élém en t indigène. A près une annexion pu rem en t politique, en op ­ position tranchée avec la volonté solennelle­ m e n t exprim ée p ar la Bukovine en 1919, l'o c c u ­ pation roum aine s'est mise en devoir, non seulem ent d ’extirper de toute la région, la la n g u e et l'â m e « nationales », mais encore de la vider de sa population autochtone par la p e r­ sécution, et de rem placer cette population p a r des agents bénéficiaires des terres. Dans la D obroudja (qui faisait naguère partie de la Bulgarie), 3*5.000 habitants ont d û s ’expa­ trie r. Le go u vern em ent central semble apporter, d a n s cette province, une entrave volontaire au d év elo pp em en t économ ique et cultural. Les b âti­ m e n ts scolaires ont été expropriés, les écoles bul-

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gares des villages fermées ; la langue locale a été élim inée partout. A ces procédés som m aires d ’as­ sim ilation, s ’ajoutent le pillage de la population p ar les fonctionnaires ro um ains, des.sévices et corvées qui se m u ltip lien t, dirait-on, dans u n b u t de provocation et p o u r justifier de grand es re­ présailles et un régim e m ilitaire. Au sujet de la D obroudja, une conférence s ’est tenue dernièrem ent à Bucarest sous la présidence de M. Tatarescu, le véritable m inistre de l ’In té­ rieu r roum ain. Les décisions officielles de cette conférence sont : renforcer les troupes de fro n ­ tières et la gendarm erie ; faire retom ber la res­ ponsabilité collective sur les villages en cas d ’attaques des tchétas (bandes) ; de plus, des m esures sévères ont été décidées contre tous les complices des com itadjis (séparatistes arm és). A cette conférence, d ’autres décisions secrètes fu ren t prises, qui transparaissent dans u n ordre — publié im m édiatem ent après — p ar le préfet de Silistra, T achkou Poutcherea, l ’au teu r d u m assacre des cinq paysans d ’Asfatkeuï en 1924. Dans cet ordre il est d it : « Toute personne qui tu era un b an dit ou u n com itadji recevra u n e r é ­ com pense de 10.000 lei par tête de b an d it o u d e com itadji. » Le jou rn al m odéré A deveru l , q u i d o n n e ces renseignem ents, dénonce fort ju s te ­ m e n t cette prim e à l ’assassinat : « C ’est d o n n e r le droit à n ’im porte qui de pourchasser u n h om m e, de le qualifier de bandit, et de l ’exécuter contre une récom pense, sans aucune autre for-

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m a l i t é : la conception personnelle de celui qui a le g o û t de devenir chasseur d ’hom m es, suffit. » A jo u to n s q u ’ainsi que l ’ont reconnu m aintes fois le s observateurs sensés, les com itadjis ont « b o n dos », et q u ’on en m ultiplie à plaisir le n o m b r e dans les com m uniqués, ,pour légitim er les p ro c é d é s d ’assim ilation p ar les coups, dans ces r é g io n s où la colonisation rou m ain e est o b te n u e p ar l ’expulsion — ou le m eurtre — de la p o p u la tio n indigène, et où ce q u ’il en reste est obligé de travailler gratu item en t au profit des colons armés (l).j

L A T R A N S Y L V A N IE

«

Le 1“ décembre 1925, il y a eu sept ans q u ’à AJba J u lia les R oum ains de Transylvanie — p ro ­ vince hongroise — décidèrent leur annexioln au royaum e de R oum anie, et il y eut à l ’occasion de c et anniversaire, de grandes fêtes pleines de discours. Regardons les réalités à travers les paroles.
( i ) L e 23 ja n v ie r 1926, le procès de soixante-dix-huit paysans s’est o u v e rt à Constantza. Ils sont accusés d 'a v o ir fo m en té un c o m p lo t de comitadjis b u lg a re s irrédentistes — bien que pa rm i e u x il y ait des Turcs. Ils o n t fait onze mois de prison p ré ­ ventive, o n t dû payer l ’im pression d ’ un acte d ’accusation v o lu ­ m in e u x e t il y en e u t parm i e u x qui fu re n t tellem en t frappés que des lambeaux de .vêtements sont entrés dans leurs chairs.

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Il y avait en décembre 1918, en T ransylvanie, un m ouvem ent populaire révolutionnaire p o u r l'indépendance, — m ouvem ent qui s ’étendait égalem ent en H ongrie. Les chefs de la classe m oyenne roum aine avaient alors le choix : ou de faire la révolution avec les H ongrois vaincus, ou de se soum ettre à l ’armée ro um aine qui déjà débouchait de l ’est, form idablem ent appuyée par l ’armée balkanique de l ’Entente, sous les ordres du général Franchet d ’Esperay. Ils préférèrent l'an n ex io n à la Roum anie. Les R oum ains de Transylvanie avaient, selon l ’usage, subordonné leur rattachem ent à un certain no m b re de c o n d i­ tions « dém ocratiques », mais, égalem ent selon l ’usage, ces clauses furent de m oins en m oins observées et finalem ent tout à fait mises de côté p a r la Roum anie, forte de son armée d ’occupa­ tion, et les « frères roum ain s délivrés » furent dépouillés de toutes leurs libertés. L ’u nio n fut, selon l ’expression de Voivod, ancien président du Conseil ro um ain, « accomplie à la fourche », et les nationalistes transylvains en sont réduits a u ­ jo u r d ’hui « à m an g er le pain am er de l ’opposi­ tion ». Des déclarations proférées au g ran d jour du P arlem ent p ar ces représentants de la T ransyl­ vanie, il ressort que la m ortalité augm ente dans les cam pagnes ; que ré m ig ra tio n en masse s’v p ou rsu it ; q u ’en ce qui concerne la « réforme agraire », sur 530.000 paysans, 45.000 seulement ob tin ren t des terres ; que l ’industrie qui est for­ tem en t développée en Transylvanie, et le coin-

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m e r c e , d im in u en t : les banques transylvaines s o n t ré d u ite s à la portion congrue (1/10® de leurs b e s o in s ) , tandis que les banques roum aines sont la r g e m e n t subventionnées, ce qui perm et aux ca­ p ita lis te s de Bucarest de m ettre la m ain sur les e n tre p rise s. P artout, chôm age, stagnation du t r a ­ vail. Les usines géantes de Reschitz, qui occu­ p aien t près de 8.000 ouvriers, n ’en ont plus que 1.200. Dans le bâtim ent, le no m bre des sanstra v a il a atteint 100 0/0. Dans la m étallurgie, le pourcentage s ’éleva de 40 à 50 et à 60 0/0. 15.000 ouvriers d u bois, sur 40.000, chôm ent. La journée de h u it heures n ’est plus appliquée. Les gendarm es ont obligé les ouvriers du bois à travailler douze heures. Le fonds de secours des ouvriers malades a été em porté à Bucarest. Dans les régions m inières, des m illiers de salaires restent impayés. L ’alcoolisme prospère en m êm e te m p s que la fam ine. En Transylvanie et dans le B anat — com m e en Bessarabie — le nom b re des débits de boissons a prodigieusem ent augm enté (200 0/0 en 7 ans). 40 à 50 0/0 des écoles ont été supprim ées, et leurs locaux, ainsi que ceux de nom b reu ses Maisons du Peuple, confisqués, et affectés à des destinations m ilitaires. L ’état de siège sévit : arrestations, razzias et terrorism e électoral. Le paysan indigène ro um ain ne souffre pas m o ins que les m inorités transylvaines de la colo­ n isation qui m et les colons à la m erci des u su ­ riers. On cite des cas, no tam m en t dans le Comitat

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de Satum are où, entassés en des baraques m a l ­ saines, les colons succom bèrent en gran de p a r t i e aux épidémies — le reste s'enfuit. En H ongrie, il y a 150.000 réfugiés de T r a n s y l­ vanie, qui ont préféré la dictature m ilitaire e t la crise économ ique hongroise au terrorism e r o u ­ m ain. Des fonctionnaires, des institu teurs, des employés, des juges ont « opté » p o u r la H o n g rie et y logent dans des w agons.

L A B E S S A R A B I E SO U S L E JO U G

La Bessarabie, qui faisait partie "de la Russie, a été donnée à la R oum anie par l ’Entente. Cette annexion d ’une province russe, sans l'a ss e n ti­ m e n t de la Russie qui n ’était pas état ennem i, et alors q u 'a u c u n pacte bilatéral n 'a sanctionné cette attrib utio n, est un acte d ’arbitraire qui est peut être u n iq u e dans l'h isto ire contem poraine. Des hom m es politiques ro um ains patriotes, com m e le Dr Lupu, to u t en p rétendant que la population bessarabienne est fondam entalem ent m oldavo-roum aine, estim ent p ou rtant que dans cette circonstance, les alliés ont outrepassé leurs droits, et q u 'il est absolum ent nécessaire d ’ob­ te n ir l ’assentim ent de la Russie p o ur régulariser une pareille situation. Quoi q u ’il en soit, la < < dérussification » de la Bessarabie se poursuit

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p a r tous les moyens. Elle est traitée com m e une c o l o n i e rebelle. On lui défend de parler russe. D e s agents provocateurs y créent de soi-disant c o m i t é s russes. On y massacre en gran d. M. Tatar e s c u a avoué à M. Costa F oru q u ’il y avait eu b e a u c o u p de sang versé en Bessarabie, mais ÿ q u ’il le fallait ». D ’après le Tsciranul , organe paysan, les troupes d ’o c c u p a tio n roum aines ont, de 1918 à 1925, tué en Bessarabie, 18.833 personnes (notam m ent efi 1918, 3.000 ; en 1919, 11.000 — soulèvem ent de ILhotine — ; en 1924, 2000 — Tatar-Bunar). La roum anisation de la Bessarabie a entraîné une indicible misère. Toutes ces grandes plaines qui fu ren t prospères et animées sem blent des déserts, incultes depuis le com m encem ent du m o n d e, et les derniers rapports recueillis de la p a r t des voyageurs qui ont p arco u ru les plaines bessarabiennes, sont désespérants. Soit p a r im ­ puissance ou incapacité, soit p o u r toute autre raison (on Ta accusé d ’entretenir volontairem ent les causes de m écontentem ent afin de prolonger et d ’a g g ra v e r l ’occupation m ilitaire), le gouver­ n e m e n t central a fait très peu de chose p ou r re­ m é d ie r à la m isère de la Bessarabie. On tr o u v e r a ci-après une étude particulière sur la situation d e 1 ' la Bessarabie.

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L E P R O B L È M E DE LA M ACÉDOINE

C ’est une véritable plaie au cœ ur des B alkans. Cette grande région m acédonienne qui p résente des caractères si pittoresques et si intenses d 'u n ité de race et d ’âme, a été au cours de bien des époques historiques, morcelée selon les victoires et les défaites des peuples qui l ’env iron n en t. D ans la période contem poraine, en juillet 1913, p o u r consolider la dom ination hellénique dans la Ma­ cédoine du sud où les Grecs ne form aient q u 'u n e m in o rité (environ u n dixième de la p o pu lation), le roi C onstantin livra aux flammes 161 vil­ lages bulgares co m ptan t 16.000 m aisons et 70.000 habitants qui ne p u ren t sauver leur vie q u ’en s ’enfuyant en Bulgarie. Après la paix, toutes les églises bulgares (378) ainsi que 340 écoles, fréquentées par 19.000 élèves, furent acca­ parées par les autorités grecques et 300 prêtres et 750 instituteurs chassés de leur patrie. Le même sort fut du reste réservé aux églises et écoles rou­ m aines. Héroïque fut la lutte soutenue de 1897 à 1912 par l ’O rganisation Révolutionnaire Macédo­ nienne, pour délivrer la Macédoine du joug turc. Mais à la suite de la prem ière guerre balkanique, la Bulgarie, la Serbie, la Grèce, co m m iren t la

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f a u te d e se partager la Macédoine. A la suite de, la s e c o n d e guerre balkanique, la Bulgarie, v a in ­ c u e , f u t à peu près élim inée du partage. Après la g u e r r e m ondiale à laquelle elle p rit part dans l ’e s p o ir -d’enlever la D obroudja à la Roum anie et la Macédoine à la Serbie, la Bulgarie dut a b a n d o n n e r définitivem ent toutes ses am bitions au p ro fit de la Serbie et de la Grèce. Rappelons que le tra ité de Neuilly coupa la Macédoine en tr o is parties inégales : une moitié fut attribuée à la Yougoslavie, une part presque égale à la Grèce, e t le reste — Pétritch et ses alentours, — à la Bulgarie. A qui revient, en droit, la Macédoine.? G ar­ dons-nous de p rendre parti dans le problèm e lo r s q u ’on le pose en ces term es. Il est in e x tri­ cab le. Il a donné lieu à une fabuleuse quantité de plaidoyers contradictoires. En vérité, la Macé­ doine, d ont la langue est la langue bulgare, est m acédonienne, et ce qu'elle veut par-dessus tout m ain ten ir vivante : c ’est son unité. L’assim ilation par le tro n ço n n em en t, p ar la dictature m ilitaire et la répression, a fait renaître lo g iq u em en t l ’O. R. I. M. com m e au tem ps des Turcs. T erreu r contre terreur, tel fut le résultat du système de centralisation chirurgicale. La loi serbe po u r la sûreté de l ’État fut exercée contre les Macédoniens. P ar m illiers, les rebelles ou les suspects peuplèrent les prisons. Les vil­ lages d u re n t subvenir aux frais de can to nn em ent des tro u p es d ’occupation. On préleva partout des
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otages. On déporta la population de villages entiers, com m e celle de S tro u m n y a en 1924. Parfois, la moitié des habitants des villages furent exterm inés et l ’épouvante fit fuir les au tre s de leurs foyers. Tous les jo u rn au x qui ont relaté ces faits, o n t été suspendus p o u r attentat à la sûreté de l ’État. Là aussi la dénationalisation se fît par élim ination violente de la langue et par la répression brutale. Ayant émis u n décret auto­ risan t l ’ouverture des écoles des m in o rités sous certaines conditions draconiennes, les Grecs ont créé u n abécédaire ridicule, q u 'o n m 'a m is làbas entre les m ains, et qui est u n m élange de grec et de bulgare écrit en caractères latins et que les m aîtres d ’école ont été chargés de faire entrer de force dans la tête des écoliers (1). Il est établi que dans bien des cas, la d ép o rta­ tion des populations m acédoniennes n 'a v a it été provoquée par aucune ém eute ni acte de rébel­ lion, mais qu'elle était sim plem ent la réalisation d ’un système m éthodique et c o n tin u p our faire place à des réfugiés grecs (notam m ent ceux de l ’Asie Mineure). C ’est p ar m ultitudes que les Macédoniens, mis dans l ’im possibilité de vivre dans leurs cam pagnes, ém igrèrent et se réfu­ gièrent en Bulgarie. La Bulgarie appauvrie par six ans de guerre et trois défaites, m utilée terri(i) Un écolier de douze ans, n o m m é Popov, s ’étant ler, dans le feu de la récréation, à pro n o n cer q u e lq u es b u lg a re , fu t saisi «par Ü ’in stitu te u r de K o n o m la d i q u i lada la tête à coups de -rasoir. L ’e n fa n t succom ba à sures. (La Macédoine L ib r e , i 5 avril 26.) laissé al­ mots en lu i tail­ ses bles­

w

dans l 'e n f e r d e l ’e u r o p e

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t o r i a l e m e n t par les traités, réduite à cinq m illions d ’h a b i t a n t s , com pte actuellem ent u n nom b re de r é f u g i é s m acédoniens et thraces considérable : e n v i r o n 400.000 m ’a d it M. Kostourkov ; 5 0 0 .0 0 0 , m ’a assuré le président d u Comité Ma­ c é d o n i e n de secours. La p ertu rbatio n écono­ m i q u e q ui résulte de cet afflux en masse de gens r é d u it s au d én u em en t porte une grave atteinte a u d év elo p pem ent et à l ’équilibre nationaux. 320.000 réfugiés, nous a p p ren n en t les jo u rn au x , o n t besoin de secours, et parm i eux 70.000 p e r­ sonnes, d on t 20.000 enfants, sont dans le dénue­ ment le plus absolu. L ’hiver balk aniqu e avec ses 18 ou 20 degrés de froid s ’abat à travers les minces baraques de planches de la quarantaine de Svilengrad, prem ière étape du calvaire des expulsés. Ailleurs, sur les bords de la m er Noire, 40.000 fam illes exilées n ’ont pas de quoi acheter des in strum en ts de travail : 15.000 vivent dans de petites huttes, 25.000 sont sans abri. M. Vandervelde a qualifié avec raison Tém igration en masse des Macédoniens, de « scandale européen ». C ’est l ’expression que rep ren d à son com pte M. Lucien Cramer, m em bre du Comité de la Croix-Rouge, qui a p arco u ru la Macédoine en m ission de la Croix-Rouge. ... D ans les territoires bulgares annexés de Tsaribrod, de Bossilègrad, et autres, la situation est aussi tragique que dans la Macédoine serbe. Le capitaine serbe Stankovitch a déclaré « q u ’il
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barricaderait les frontières avec des cadavres b u l­ gares. > î

LA

TH RACE

D ÉSO LÉE

Ce qui se passe en Macédoine se passe égale­ m ent en Thrace. La Thrace, qui est, elle aussi, un tout géographique, a été divisée arb itrairem en t par les vainqueurs de la gran de guerre, en trois tronçons : l ’occident fut dévolu à la Grèce, l ’orient à la Turquie et une petite partie seule­ m ent à la Bulgarie. Comme en Macédoine, l'é lé ­ m en t bulgare abonde en Thrace et l'œ u v re de dénationalisation aboutit là aussi à tran sfo rm er le pays en désert. La Thrace m éridionale où, de tem ps im m ém oriaux, descendaient les bergers bulgares, et les ports t-h races de la m er Égée sont à l'é tat de vie ralentie. S 'ap p u y an t su r un pacte m aladroitem ent conçu, appelé la Con­ vention d 'Ë m igratio n volontaire, les autorités grecques sont parvenues à élim iner presque en­ tièrem en t les Bulgares de Thrace. En 1922 ils ont déporté 2.000 familles dans les îles, où 3.000 personnes ont succombé. L o rsq u 'u n e enquête interalliée, qui pouvait par conséquent, dans la circonstance, présenter des garanties d ’im partia­ lité, a été menée sur les actes de l'autorité grecque en Thrace, on a constaté que de paisibles

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lis

p a y s a n s avaient été massacrés sans q u ’aucun acte d e banditism e ou de rébellion ait motivé ces m e u r t r e s collectifs. Dans le départem ent de B o u r­ g-as, 69.000 réfugiés de Thrace ont reflué, dont 2 1 .0 0 0 sont m orts de privations.

LE

M ONTÉNÉGRO

RAYÉ

DES

N A T IO N S .

Avant la grande guerre, le Monténégro était une n atio n , une personne en droit in tern atio ­ nal. Il n 'est plus m ain ten an t q u ’un départe­ m ent de l'E tat S. C. S. (Serbe-Croate-Slovène : la Yougoslavie). Pourquoi ? Ce q u ’il y a d ’étrange dans cette annexion, c'est que le Mon­ ténégro s ’est rangé au début de la guerre à côté des Alliés (l’armée m onténégrine a couvert, au p rix des plus grands sacrifices, la retraite serbe p en d a n t les sombres jours de 1916 ; et M. Poinearé, si j ’ai bonne mémoire, désignait le Mon­ ténégro comme : « Le plus petit et le plus cou­ rageux de nos alliés. »). A la Conférence de la P aix en 1919, il était inscrit sur la liste des États q u i devaient prendre part aux négociations. Mais il en a été empêché, et après de honteux et lam entables m archandages, procédés courants de la grandiose « cuisine » internationale, et dont la France en prem ier lieu, puis l ’Italie et l ’A n­ gleterre, portent la responsabilité, le Monténégro

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a été livré à la Serbie. Cette violation flag*ranter une des plus sensationnelles de toutes c e lle s q u i se sont multipliées à l ’époque c o n te m p o ra in e , d u Droit des Gens dont on parle tant, ne se j u s ti f ie par rien. Elle a pu se perpétrer grâce au d i s c r é d i t où était tombée la dynastie régnante d o n t o n a confondu non sans perfidie la cause avec celle de ce pays à l ’âme si ardem m ent in d é p e n d a n te . Elle s ’appuie aussi, selon le scénario c o u tu m ie r , sur le vote d ’une assemblée qui n ’a v a it pas qualité po ur représenter et pour e n g a g e r la nation, assemblée que la Serbie avait fa it élire de force, et qui a pris cette décision en p le in e occupation m ilitaire serbe, sous la pression des baïonnettes (les troupes serbes d ’o ccu p atio n étaient commandées par le général fran çais .Venel). A la suite de cette opération d ’a n n e x io n , un sursaut de révolte a secoué les m o n ta g n a rd s m onténégrins. La rébellion a été atrocem ent réprimée. 95 0/0 des propriétés m o nténégrines ont été pillées et saecagées. 5.000 maisons, sou­ vent pleines d ’êtres hum ains, furent brûlées. On a supplicié les homm es, les femmes, avec des raffinements inim aginables (femmes sur les­ quelles on lâchait des chats enragés, épines enfoncées sous les ongles, officiers « suspects » em prisonnés et torturés de telle sorte que l ’au ­ topsie révéla q u ’ils avaient de nombreuses côtes brisées et les reins détachés, femmes enceintes éventrées, etc...). On a fait circuler à profusion des cartes postales représentant les tableaux de

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c h a s s e : des files de m artyrs de l ’indépendance n a t i o n a l e étendus devant les bataillons serbes. La S o c ié té des Nations a fait la sourde oreille aux re v e n d ic a tio n s d u Monténégro, en d o n n a n t sé­ r ie u s e m e n t com m e raison à cette attitude (rap­ port d e M. Paul Mantoux), que < c personne n’a v a it été reco n n u com m e qualifié p o u r re p ré ­ senter ce pays » et q u ’il était « im possible d ’ap ­ précier la sincérité des opinions émises par les M onténégrins ». M. Stephan Raditch et les 70 députés croates d u parlem ent de Belgrade, o n t lancé il y a deux ans — le 1er mai 1924 — une adresse aux Monté­ négrins, co n ten an t ces passages : « Nous, Croates, nous avons dans les plus belles pages de notre littérature, appelé le Monté­ n é g ro : un autel m ajestueux de la liberté dans le p lu s merveilleux tem ple de la création divine. Nous vous avons proclam és, M onténégrins, comme rep résen tan t n o n seulem ent l ’idéal de l’héroïsm e, m ais aussi com m e l ’exem ple in a c­ cessible de la droitu re et de l ’honnêteté. Nous, Croates, no u s com battons le centralism e belgradien et la corruption de Pachitch, surtout parce que, avec leurs m ains im pures, ils détruisent le temple de la liberté m onténégrine et q u ’ils vous persécutent sauvagem ent et vous m arty risen t dia­ boliquem ent. Même, si ce centralism e belgradien n ’av ait fait d ’autre mal que de fouler aux pieds, h o n te u sem en t et sauvagem ent, l ’orgueil, l ’h o n ­ n e u r et la liberté d u M onténégro, et tran sfo rm er

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la Tzerna Gora en lieu terrifiant, nous, les Croates, nous ne po u rrio n s jam ais nous r é c o n ­ cilier avec de si abom inables crim inels ! » Aucune grande puissance victorieuse, sauf les Etats-Unis — m om entan ém ent, p en d an t le p a s­ sage du président W ilson — n 'a jam ais pris la défense d u Monténégro. Au reste, seule la Russie des soviets a protesté officiellement contre l ’a s ­ servissem ent de la Montagne Noire, dans les c o n ­ férences internationales auxquelles elle a p a r t i ­ cipé. L ’opinion p u blique s ’est ém ue p a rtie lle ­ m en t du sort inique de ce petit pays, a u C anada, en Norvège, en Hollande ; et m êm e dans la presse d ’Angleterre et d ’Italie, la note p ro testa­ taire s ’est fait entendre parfois. En France, r ie n . L ’indifférence de la France va p a rticu lièrem en t aux cœ urs des M onténégrins patriotes, qui s 'é ­ taient habitués à considérer notre pays c o m m e toujours prêt à défendre la cause de la lib e rté suppliciée. Et on lit dans le journal Crnogorac, de Podgoritza, d ’amères réflexions, à propos de l ’anniversaire de la prise de la Bastille célébré en feux d ’artifice et en proclam ations par le peuple français, lequel, en fait, dom estiqué et ébloui p ar sa ploutocratie et ses grands hom m es d ’af­ faires, rejette délibérém ent « ses g ran d s sym boles d 'a n ta n », et se détourne des opprim és. Je m en tio nn e enfin pour m ém oire que se pose aussi le grave problèm e de l ’Albanie — i n ­ dépendante en principe — que l ’Italie tente de

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c o l o n i s e r officieusement en’ s'y créant u d r o i t s », et que convoite la Yougoslavie.

des

Il y a dans tout cela, une violation flagrante et a c c o m p lie p ar la force bestiale, d 'u n des droits les p l u s sacrés des hom m es : celui de vivre leur vie, de naître et de d u rer com m e o n t fait leurs a n cêtres, dans le m ilieu qui leur convient et qui les a form és. C ’est toujours un acte grave, et susceptible d ’en traîn er bien des injustices et bien des m alheurs, que d ’attenter à la personnalité ethnique d ’une agglom ération h u m ain e. Les caractères pittoresques, m oraux et spirituels d ’un ensem ble fondé par le tem ps, le m ilieu, les c ir­ constances, ne portent pas par eux-mêmes atteinte a u x principes supérieurs des arrangem ents col­ lectifs. Si la g rande société des vivants était bien faite, ces caractères seraient préservés et non étouffés et p o u rraien t s ’épanouir lib rem en t dans le cad re des convenances collectives. Il va sans dire q u e l ’unification politique des populations éparses est une grande idée, conform e à leurs intérêts et par conséquent au progrès h u m a in , et q u ’o n ne saurait songer sérieusem ent à préco­ niser dans l ’im m ense mêlée de la vie contem po ­ raine un cloisonnem ent régional herm étique. Mais le tou t est que cette unification et cette cen­ tralisation nécessaires — et fatales — s ’accom ­ p lissen t entièrem ent en vue du bien-être des p o p ulatio ns et no n , artificiellement, dans l ’exclu­ s if in térêt d ’un e seule nation hypertrophiée parm i

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les autres. C ’est à bon droit que dans le s temps anciens ce h a u t principe d ’équilibre et d ’équité, a dressé toute J ’Italie contre l ’h é g é m o n ie privi­ légiée de Rome, dans cette Guerre Sociale, q u ’écrasèrent Marius et Scylla. Jaurès a e u raison de p roclam er que « la nationalité est la trésorerie d u genre h u m a in et du progrès » — m a is malgré de vieux sophismes, la « nationalité > > n e prend son véritable caractère et ne peut se développer in tég ralem en t que si elle est désarmée e t intégrée lib rem en t dans u n ensem ble. Le signe le plus intense de la personnalité eth n iq u e est la langue. Les hom m es so n t séparés par de n o m b reu x obstacles factices q u ’u n e orgasation rationnelle de la co m m u n au té p e u t éli­ m in e r — et p ar u n seul obstacle réel, p ro fo n d : la différence des langues. Il n ’y a a u monde, d ’étrangers, que les langages. Mais pas plus que le légitim e besoin de liberté, cet obstacle ne s ’oppose à u n e organisation politique q u i serait dessinée réellem ent dans l ’intérêt général. Une société basée sur ces principes de profit commuer qui ju s q u ’ici n ’o n t guère été m is en oeuvre, c ’està-dire une société qui n ’a u rait de raison d ’être que le bien de ses com posants et non, comme cela est, l ’appétit des plus forts, ten drait sans doute, avec une bon n e volonté spontanée, « natu­ relle », à l ’unification des langues, désirable pour les facilités de la vie publique. Peut-être l ’avenir apportera la solution du problèm e dans toute son a m p le u r logique, avec une h u m a n ité qui culti*

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v e r a i t sim u ltaném ent une langue locale dans c h a ­ c u n d e ses g rand s centres, et une langue u n iv e r­ s e l l e , suprêm e et adm irable clef de T in tern atio ­ n a lism e . ailleurs et sans fra n c h ir les limites d u t e m p s présent, nous voyons que la diversité si t r a n c h é e des deux langues qui se juxtaposent g é o g ra p h iq u e m e n t en Suisse ne com prom et pas l ’u n ité nationale et la solidarité politique des C antons. Mais ce n ’est pas, nous le savons bien, dans cet esprit que s ’effectue dans les Balkans l ’assim i­ lation des nouvelles provinces. Elle n ’est q u ’une ab so rptio n hâtive et brutale de territoires et de p o pu lation s par de jeunes États dévorateurs. Se­ lo n cet esprit de lutte, on supprim e v iolem m en t la langue m aternelle et de la sorte, on déracine l ’h a b ita n t sur place. Cette opération de gu erre est conduite sur le mode brusqué, de peur que le b u tin territorial et anim é ne s’échappe. Elle est donc fragile, toujours provisoire, et porte, m o m e n ta n é m e n t étouffé par la force, son germ e de destructio n . Elle est condamnée.;

L A P E R S É C U T IO N D ES J U IF S

J ’ai déjà signalé les progrès accom plis en Rou­ m a n ie p a r les organisations anti-juives. Les Ëtu-

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diants Antisémites ont perpétré, il n ’y â pas longtem ps, une expédition dans le cimetière israélite de P iatra Neamtz, où ils ont renversé les m o n u m en ts, arraché les grilles et couvert d ’or­ dure les tom bes,• au ch an t de T h v t m n e m ussolinien. La loi Angelescu qui est déposée s u r le b u reau du P arlem en t ro u m ain m enace de priv er d ’enseignem ent plus d 'u n m illion d 'en fan ts de religion israélite. On vient de ferm er le Foyer d ’Éducation Populaire Ju if de Bucarest, et on a m ené en prison, pêle-mêle, to u t le Comité de la Fédération de l'E n seig nem en t, et aussi le poète Manger venu p o u r faire une conférence, et les lecteurs qui étaient dans la bibliothèque au m o ­ m en t de l ’irru p tio n des agents. Les persécutions d o n t est victim e la m inorité israélite éparse dans les pays balkaniques, ont pris en Bulgarie une extension redoutable. Les Juifs sont rançonnés sous peine de m o rt p ar le Comité m acédonien. Des « in co nn u s » m assacrent dans les rues des Villes, les Juifs et leurs enfants (par exemple, Azkenazy et son fils âgé de 13 ans) lo rs q u ’ils refusent de payer l ’im pôt spécial au profit de l ’organisation m acédonienne. A Sofia, la Rodna Saschtita (défense de la patrie), sous les ordres du général Schkojnov, a p o u r p ro g ram m e de d o n ­ n er des formes efficaces à la haine contre les étrangers. Après l ’attentat du 16 avril elle avait o b te n u le licenciem ent, dans toutes les en tre­ prises, des ouvriers et employés étrangers sus­ pects d ’opinions avancées. La R odna Saschtita et

153 • i l e jo u r n a l Kubrat s ’acharnen t journellem ent c o n t r e les Juifs et provoquent des pogroms. Le m i n i s t r e de la guerre Volkov et le m inistre de la p o l i c e Russev ont fait, dans la presse, des décla­ r a t i o n s favorables à ces provocations suivies d ’at­ t e n t a t s et d ’exécutions (1). '
DANS L'ENFER DE L'EUROPE

L a misère et la persécution font fuir les popu­ la tio n s, comme nous l ’avons vu, dans les pays voisins. Mais il y a pire encore :1e dépeuplement systématique vidant certaines régions par le moyen de ré m ig ra tio n lointaine, principalem ent en Amérique du Sud. On voit des industriels spé­ ciaux, des (t agents d ’ém igration », racoleurs de l ’exil, poussés comme des cham pignons en Bes­ sarabie, en Dobroudja, en Transylvanie, faire des profits scandaleux en organisant de la sorte le vide dans les cam pagnes qui m an q uent de bras, avec la connivence des gouvernem ents, lesquels voient d ’un bon œil cette dénationalisation. Les paysans, vendus en masse aux Compagnies de transports et aux planteurs exotiques, signent des contrats désastreux, d ’esclavage. Dans le courant de l ’année 1925, 2.961 personnes ém igrèrent aux
(i) L ’Union des Juifs Roum ains, reconnue par le g o u v e rn e ­ m en t, a adressé au public, le 17 ja n v ie r 1926, un appel dont voici un passage : « D ep u is quatre ans, dans les universités, les écoles sup é­ rie u re s , secondaires et prim aires ; dans les locaux publics, les théâtres, concerts, restaurants, véhicules de transports en c o m m u n , dans la rue, ou dans leurs maisons privées, les citoyen s ju ifs sont insultés, brutalisés et voient détruire leurs biens. D epuis quatre ans, dans de nom breuses villes on a prc-

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États-Unis ; 1.909 au Canada ; 537 en A rg e n ­ tine ; 14.661 au Brésil ; 1.825 en Palestine.
fané des synagogues et des cim etières, o n a dévasté des c e n ta in e s de maisons, on a causé des do m m ages po ur plusieurs m i lli o n s , et ja m a is les agresseurs n ’o n t été condam nés, n i m êm e p o u r ­ suivis. »

VIII
LE R & L E D ES GRANDES P U IS S A N C E S . . . ET LE NÔTRE

Voici le m om ent de dem ander : Et les grandes puissances ? Que font les grandes p u is­ sances ? Elles sont complices du sanglant désordre balkanique, pour ne pas dire plus. Elles exercent sur les peuples des Balkans une hégém onie de déchirement qui s ’y est substituée à la vieille rivalité de l ’em pire de Russie et de l ’em pire d’Autriche, et qui n ’est pas m oins néfaste pour ces peuples. En France, en Angleterre — et en A m érique — l’opinion publique m oyenne a de grandes p réte n ­ tions au libéralism e et à la clairvoyance. Ces p ré ­ tentions sont peut-être excessives en ce qui concerne le libéralism e. Elles sont injustifiées en ce qui concerne la clairvoyance. Il faut voir les choses non com m e on voudrait q u ’elles fussent, mais com me elles sont, et, au surplus, puisque

•a*»*

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Ton a à ju g er ici le rôle de l ’Europe, ce que j ’ai dit pour les pays d u sud oriental v aut pour les nôtres : il ne faut pas confondre une nation ni avec les personnages, ni m êm e avec les régimes qui règlent en fait sa politique intérieu re et exté­ rieure. La lourde, écrasante, et incessante ingérence des g randes puissances dans la p re sq u ’île balka­ nique, q u ’elles ont tan t de fois retaillée à leur guise, se p o u rsu it en vue de fins politiques par­ ticulières à ces puissances, et non selon l ’intérêt des peuples q u ’elles m a n ip u le n t — et encore ^ m oins en vue de la paix générale. Les mobiles qui poussent l'A ngleterre, la France, l'Italie, à in tervenir com m e ellés le font dans celte partie du vieux contin en t, sont des m obiles de colonisation. Colonisation écono­ m iq u e et politique. Il s'ag it p o u r chaque pays, de < ( défendre les intérêts de ses n atio n au x » ; li­ sons : y prendre pied, y créer et y diriger des entreprises, exploiter pays et peuples a u maxi­ m u m , y form er des sphères d ’inlluence et d ’ex­ pansion. Ajoutons : nou er des combinaison! d ’alliances m ilitaires et de propagande sociale. L ’Évangile officiel m oderne d u « Droit et de la Civilisation » est la plus g ran d e im posture des temps. Il est bien manifeste que les antagonism es qui divisent ces petits pays, morcelés et d om estiqués, n 'a u r a ie n t pas les conséquences européennes q u ’ils ont, si les grandes puissances ne s’étaient

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p a s engagées si étroitem ent dans les affaires de c e s p a y s , et ne s'y étaient pas liées par leurs co n­ v o i t i s e s et leurs intrigues ; si les pays b alk a­ n i q u e s n ’étaient pas des lots et des enjeux dont L o n d r e s , Paris et Rome viennent jouer sur le v a s te éch iqu ier triangulaire — selon la loi du p l u s fort, et l'absolu mépris du droit des p o p u la ­ t i o n s à disposer d'elles-mêmes. On sait que p our m ain ten ir à tout prix le statu q u o des nouveaux états balkaniques et d a n u ­ biens créés par les traités de Versailles, de Trianon et de Neuilly, les gouvernem ents des trois états tchécoslovaque, yougoslave et roum ain, furent obligés par l ’Entente de contracter un accord que l ’on a appelé la Petite Entente. Mais l'im p u issan ce de cette alliance en tutelle s ’est clairem e n t manifestée. Les trois pays alliés ont n o u é d ’autres alliances séparées : l'u n e le fut e n tre la Yougoslavie et l'Italie, l'a u tre entre la Tchécoslovaquie et la France ; il y eut de plus l'accord tchécoslovaquo-italien, les arrangem ents roum ano-polonais et bulgaro-turc. De nouvelles com b in aiso n s apparaissent à l'h o rizo n , apportées p a r l'o ccid en t à l'o rie n t : Création d 'u n e triple alliance entre la Yougoslavie, la Grèce et la Rou­ m a n ie . Élargissem ent de la Petite Entente par l'e n tré e de la Pologne. Form ation d ’une Fédéra­ tio n des États D anubiens. Chacune de ces co m ­ b in a iso n s a, répétons-le, ses inspirateurs dans les g ra n d s pays européens. La prem ière alliance r e ­ pose su r des séries de calculs politiques extrême-

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m en t complexes et de com binaisons d ’affaires, qui lui ôteraient/toute chance de stabilité. L ’e n ­ trée de la Pologne dans la Petite E ntente n e saurait ajouter à celle-ci l ’autorité qui lu i m anque. Quant à la Fédération D anubienne, c ’est un projet qui émane de l ’Angleterre, la q u elle se trouve, à l ’heure actuelle, la vraie maîtresse des Balkans, par suite de la crise financière de la France, à peu près incapable de su b v en tio n n er désormais de nouveaux arm em ents. La G randeBretagne aurait avantage à favoriser, p a r le moyen de ce consortium , le développement éco­ nom ique austro-hongrois. Et nous ne parlons pas de l ’idée de l ’Entente Méditerranéenne, caressée p ar l ’Italie à son seul profit (1). Toute cette poli(i) Après les pactes de Locarno, la France se trouve coupée, selon l ’expression de G. Péri, de ses vassaux de l ’ E u ro p e cen­ trale et orientale, e t sa suzeraineté est com prom ise. Il y a une place à prendre et un re m a n ie m e n t de la Petite E n ten te à tenter. L ’A ngleterre, et su rto u t l ’ Italie, d ont les appétits an­ nexionnistes vien n en t de se ré vé le r à gra n d orchestre, s ’ y em ­ ploient activem ent. L ’ Italie a signé avec M. Nintchitch, m inistre de Yougoslavie, une convention q u i aspire à e n tra în er dans son orbe, d ’ abord la R o u m a n ie , puis les autres pays balkaniques. L a nouvelle d ’ un pacte entre M. Mussolini e t M . Pangalos, p o u r alliance m ilitaire et fo u rn itu res de g u e rre , a c o u r u , sans être officiellem ent confirm ée à l ’h e u re q u ’il est, e t a f o r t ému la presse britan n ique. Q u a n t aux tractations itaîo-albanaises à la suite desquelles fut fondée la banque Nationale d ’Albanie, à la m ajorité d ’actions italiennes, e t signée une convention p o u r un e m p ru n t de 5o m il­ lions, elles acculeront l ’Albanie en peu d ’années à la fa illite en raison des conditions qui lui sont imtposées : elile a souscrit i 3 o/o d ’ intérêts p o u r ces 5o m illions, intérêts payables à par­ tir du jo u i de la signature, garantis par ses revenus douaniers. Les 5o m illions ne seront versés q u e lorsque une société ita-

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t i q u e a un caractère factice appuyé sur des inté­ r ê ts particuliers, des opportunism es im m édiats, d e s m oyens de fortune, et ne peut q u ’aggraver les causes perm anentes d ’affaiblissement dont souffrent les états vassaux de la péninsule. Le continent balkanique est un carrefour d ’im portantes voies mondiales de co m m un ica­ tio n . Et les grands pays entendent s ’y gêner le plus possible l ’u n l ’autre. C ’est là-bas un sec­ te u r géographique de la concurrence et de la lutte impérialistes universelles, et m algré les belles proclam ations et les cérémonies solen­ nelles, le dram e des Balkans est alimenté et en v en im é par cette m ainm ise. Si la question d ’Orient existe à l ’état aigu depuis si longtem ps, c ’est que les grandes puissances l ’inventent et la fabriquent à mesure. Ces grandes puissances n ’o n t que trop de raisons, à leur point de vue expansionniste, d ’entretenir les haines de races, com m e elles l ’ont fait d ’une façon si manifeste à la fin de la guerre de 1914, en récom pensant des services particuliers par des attributions te rri­ toriales arbitraires et irritantes et par des crédits
%

lie n n e a u r a la concession de la construction des routes et des ports : sous peu l ’ Italie pourra e xerce r un contrôle absolu s u r V a llo u a et autres ports. Ce pacte, si m anifestem en t con traire aux intérêts du pays, fu t sig n é grâce à un énorm e pot-de-vin q u e toucha le m inistre des finances albanaises, Mufid bey Libohova. Il y eut, de ce fait,, protestations et scandale aux d eux cham bres albanaises, et on proposa une enquête. Mais Mufid bey ayant avoué c y n iq u e m e n t et p u b liq u e m e n t q u ’ il avait par­ tagé la « com m ission » avec le dictateur A h m ed Zogou luim êm e, l'e n q u ê te fu t rem ise si n e' d ie par les Cham bres.

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m ilitaires ; en dotant certains États de d ro its factices ; en dressant, Tune contre l ’autre, l a H ongrie, la R oum anie, la Russie, la Y ougoslavie, la Bulgarie, la Grèce, la Turquie. Ces pays se tro u vent en état endém ique de guerre et il suffit du m oindre incident p ou r provoquer une m êlée. Au cours de l ’année écoulée, on s ’est trouvé à la veille d ’hostilités gréco-turques, puis ce fut la menace d ’une guerre entre la Bulgarie et la Yougoslavie. 11 n ’y a pas longtem ps, les relations entre la Grèce et la Yougoslavie furent extrêm e­ m en t tendues à cause de la question de Salonique. Ces tem ps derniers, c 'était le conflit g réco -b u l­ gare.

LA

GRANDE

P O L IT IQ U E

R É A C T IO N N A IR E

Au-dessus des buts d ’exploitation poursuivis d ans les Balkans par chaque puissance, se dessine u n double b u t plus am ple q u ’elles se tro u v en t toutes d ’accord p o u r envisager, parfois n o n o u ­ vertem ent, m ais toujo u rs effectivement : la lutte contre la Russie et l ’organisation d ’une ré p re s­ sion contre-révolutionnaire et, p o u r appeler les choses par leur n o m , d ’un fascisme in tern atio ­ nal. De par le m onde, les Brigands qui trônent on t leurs petits intérêts différents, m ais leurs g ran d s intérêts sont co m m u n s. Il faut être aveugle o u désirer l ’être p o u r ne

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p a s voir que le capitalism e et le fascisme o n t p a r t i e liée dans le m o n d e entier. Le fascisme est u n in s tr u m e n t officieux de coercition qui défend e t m a i n t i e n t la réaction universelle sous ses deux f o r m e s : la form e politique (les g o u v ern em en ts de d ic ta tu re conservatrice), la form e sociale (les p u issa n c e s d ’arg en t). Il «t deux buts de g u e rre q u i s o n t, com m e l ’a écrit M. Ém ile K ahn : l ’ac­ c a p a r e m e n t de l ’État et l ’exploitation d u trav ail. Cette g en d arm erie de classe recrutée su rto u t dans les classes m oyennes m écontentes et apeurées est partout en développem ent, soit su r le devant de la scène, soit dans la coulisse, au sein des pays de te rre u r blanche de là-bas, ou des pays de « te r­ re u r rose » com m e le nôtre. On n ’a pas le d ro it de dire que le fascisme ne se confond pas p a r ­ to u t avec l ’im p érialism e et la réaction cap ita­ listes. Et on n ’a pas le d ro it de dire que ce n ’est pas p arto u t le m êm e, m algré ses m asques m u lti­ formes. Et p arto u t il jo u it soit de la com plicité, soit d e la com plaisance des pouvoirs constitués. Ne n o u s éto n n o n s donc pas d u prestige g r a n ­ dissant d o n t brille, d an s l ’est m éd iterran éen , M. M ussolini, m aître m o m en tan é de la belle Italie, et préfet de police de l ’E urope B lanche. Mais n e nous éto n n o n s pas n o n plus si q uelque jour toute l ’accum ulatio n des convoitises, des préparatifs, des co m bin aiso ns et des coups de clairo n nous am ène la g u erre, et ne faisons pas, ce jo u r-là, reto m b er h y p o critem en t sur u n seul la responsabilité de tous. La h ain e e_st le p r i n ­

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cipe du capitalisme, la guerre est sa ra is o n d ’être — à l'ex térieu r et à l ’intérieu r. La g u e r r e est contre-révolutionnaire, étant en même te m p s la détourneuse et la dévoreuse des peuples. Et peut-on n ’être pas frappé par la c o m p la i­ sance avec laquelle les g ouvernem ents d e s pays occidentaux contem plent les faits et gestes de g ou v ernem ents d ’assassins ! Quel écho u n e série de crim es qui ne sont ni niables, ni défendables, trouve-t-elle dans nos sphères officielles ? Les p anégyriques les plus complets du gouvernem ent B ratian u ou du gouv ern em ent Tsankov-Volkov, je les ai entendus dans les Légations de France. M. Japy, Chargé d ’Affaires de la République Française à Bucarest, se m o n tra it sur p lace plus royaliste que le roi, et ce parfait gentlem an tro uv ait to u t n aturel, n o ta m m en t, q u ’en Rouma­ nie « o ù on a l ’habitude de battre les soldats », on battît les prisonniers. M. Gérardy, vice-consul de F rance à Sofia, esti­ m a it exagéré le b ru it q u ’on prétendait faire au­ to u r des massacres gouvernem entaux. Il ajoutait que l ’intervention des représentants de la France en faveur de condam nés ou de p riso n n iers avait to u jo u rs été suivie d ’effet. « Les autorités fran­ çaises peuvent sauver des existences. ». Voilà une parole q u ’on peut estimer in fin im en t grave en présence des abom inations qui se sont perpétrées et qui se perpétuent chaque jo u r dans la capitale où brille la Légation de France. Le Bulletin de la presse ro u m a in e , publié par

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n ô t r e m in is tè r e des Affaires Étrangères, est, avec des a l l u r e s jésuitiques d ’éclectisme, un plaidoyer d ’u n e p a r tia lité impeccable en faveur du g ouver­ n e m e n t ro u m ain . D a n s leurs déclarations publiques à g ran d o r­ ch estre, nos gouvernants ne p arlen t que de paix et d ’o r d r e . M. T s a n k o v et M. Yolkov aussi, en parlent, dans le s m êm es term es. M. Tsankov, le profes­ seur a u x bras de boucher, ne veut m ême pas ad m ettre que son gouvernem ent soit considéré com me réactionnaire. C ’est, dit-il, un b ru it que font cou rir V H um anité et autres jo u rn au x com ­ munistes. En réalité, assure-t-il, son gouverne­ ment est ce q u ’on a fait de plus libéral. L’hypocrisie est plus haïssable que le cynisme. En réalité, Tsankov et son alter ego Volkov ont été des suppôts de la conservation socialé et de la réaction. Ce sont des agents déchaînés de la contre-révolution. On est prêt à les désavouer, niais on ne fait rien pour les gêner, et cette appa­ rente indifférence de gens qui sont exactement informés, nous la dénonçons — et nous la flé­ trissons — com me une attitude politique, une Vigne de conduite. On ne saurait tro p rappeler ici q u ’un des o r­ ganes de l ’Entente, la Commission Interalliée des Réparations, est intervenu pour an n u ler u n cer­ tain n o m b re de lois et de mesures au caractère hardiment dém ocratique, édictées par S tam bo­ liisky. Celui-ci était l ’auteur d ’une loi d ’organi-

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sation de consortium s par l ’État ayant pour b u t d ’élim iner les interm édiaires et spéculateurs e n tr e la production et la consom m ation ; d ’une a u tre loi sur les responsabilités de la guerre m o n d ia le , c ’est-à-dire contre tous les fauteurs de la p a r ti­ cipation de la Bulgarie à la guerre et en m ê m e tem ps contre les scandaleux profiteurs de la g uerre ; d ’une autre loi établissant une d is tin c ­ tion entfe le capital productif et le capital spé­ culatif — le prem ier employé p o u r le développe­ m ent de l ’agriculture et de l ’industrie, le second m anié par les banques commerciales d ’escompte et de change, ce d ern ie r étant imposé durem ent. La Commission des Réparations — représentant les grandes démocraties européennes — est inter­ venue et a supprim é p u rem e n t et sim p lem en t ces trois lois trop populaires (1). Depuis, l ’Entente a accordé au gouvernem ent bulgare les 10.000 soldats supplém entaires né­ cessaires p o u r m ater sur son sol les derniers sur(i) Que les nuances infinitésim ales des partis q u i se préten­ dent chez nous républicains ne nous donnent pas le change. P o u r ne pas parler de la politique in térieu re — la politique e x térie u re du m inistère du Bloc des Gauches a été to u t aussi réactionnaire que celle du Bloc National. En voici un seul e x em p le , dont j ’ ai p a rticu liè re m en t le droit de fa ire étal, en m a qualité de Secrétaire Général du Com ité Pro-Hindou * . C o m m e tout a u tre g o u v e rn e m e n t conservateur l ’a u ra it fait, !e m inistère du Cartel a e xp u lsé de France le m ilitan t h in d o u Roy et un certain n o m b re d ’autres nationalistes hindous. Après les d irigeants de la Suisse et de l ’A llem a g n e, il a obéi aux injonctions de l ’A n g le te rre, q u i parvient à faire c h a sse r successive* m e n t de tous les pays de la terre et à tran sfo rm er e n éternels fuyards, des ho m m es dont l ’idéal est de d é liv r e r l e u r patrie d ’ un jo u g a b o m in ab le.

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s a u t s d'in d ép en d an ce et de dignité hum aines (1). P e r s o n n e n ’ignore a u jo u rd ’hui que le g o uv er­ n e m e n t bulgare a de son côté, fait des avances à l a presse européenne et obtenu, par tous les m o y e n s (y com pris les subventions), la bienveil­ la n te n eu tralité ou m êm e la sym pathie de n o m ­ breu x organes de la presse. De la grande presse, qui m obilise l ’opinion européenne, M. Charles Maus, journaliste am éricain, sans opinions p o li­ tiq u e s (ou tou t au m oins non com m uniste), a p u écrire : « La grande presse étrangère, surtout l a Nouvelle Presse Libre de Vienne, le Tim es de Londres , et le Tem ps de Paris, soutiennent de la façon la plus scandaleuse la politique du général «Volkov. » U n journal parisien qui se d it dém ocratique et antifasciste p ren d à son com pte les inform ations q u ’il reçoit d u « Bureau de la Presse bulgare » a u p o in t d ’in titu ler u n article : ’ « Il n ’y a pas de
(i) D 'a p r è s > 1« tr a ité de T rra n o n , tla H o n g r ie n 'a l e d r o it d 'e n ­ t r e t e n ir q u 'u n e arm ée de 35 .ooo h o m m es. Mais « L ’a r m é e n o ire » ho ngro ise, placée sous la direction de l ’organisation L e v e n t e com pte en fait Aoo.ooo h o m m es de troupe arm ée et o r ­ g a n is é e secrètem ent, sous les apparences d ’associations spor­ tiv e s. M. Mussolini livre à l ’a m iral Ilo rth y du m atériel de g u e r r e e n grand e quantité : d e rn iè re m en t les chem inots a u t r i ­ c h ie n s d éco u v ra ien t en gare de Gratz p lu sieu rs w agons conte­ n a n t des m itrailleuses e t des m u n itio n s à destination de B ud a­ pest. J u s q u ’ ici, ‘l ’arm ée noire n ’ avait pas encore d ’u n ifo rm es. En m a r s 1^36 il est arrivé à Budapest, venant d ’ Italie, G00.000 u n i f o r m e s gris-n o ir — le m arché a été conclu à R o m e par îe d é p u t é Jean Bogya au nom du g o u v e rn e m e n t h ongrois. Le ba­ r o n P e re n y i, celui-là m ê m e a u q u e l le oomte B elhîen adressa u n e lettre pro u va n t sa. cu lp a b ilité dans l ’affaire des faux b il­ l e t s fr a n ç a is , a conclu un m arché sem blable à Londres. •

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fascisme en Bulgarie. ». Quel ju g e m en t p e u t- o n porter sur une presse qui à propos d 'é v é n e m e n ts qui ne sont plus secrets, accepte aussi d o c ile ­ m ent les mots d 'o rd re des Mussolinis b a l k a ­ niques ? Il y a eu quelques protestations v éh ém en tes, mais en dehors de VH um anité, d u Populaire, d u Quotidien, de Y Ère Nouvelle, d u Peuple de Bruxelles, de Y A b en d et de l ’Arbeiter Z eitu n g de Vienne, la liste ne serait pas longue des a u tre s grands jo u rn a u x qui ont osé élever la voix. Et je dirai sans doute quelque jo u r les fins de n o n recevoir auxquelles on se heurte lo rsq u 'o n s ’adresse sur les questions balkaniques à tels jo u rn au x im portants de France et d'ailleurs.

QUE FA IR E ?

L ’exposé des faits ne doit plus nous suffire. Â un état de choses quel q u 'il soit, il y a toujours un remède. Dans cette question b alk an iq u e qui nous occupe et qui nous étreint, le p re m ie r de­ voir de l'h o n n ê te hom m e c'est de lib érer son jugem ent. Dégager la vérité des m ensonges qui l'en terren t. Il doit aussi, non m oins im périeuse­ m ent, chercher ce q u 'o n peut faire p o u r sauver l'av en ir. Nous ne devons pas com pter sur les puissances officielles quelles qu'elles soient. Le salut ne peut

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p a s venir de là. Ce ne sont pas des supplications e t d e s placets à nos dirigeants qui m odifieront en q u o i que ce soit les rouages de la grande m achine p o l i t i q u e qui conduit les choses. Et ce ne sont pas l e s autorités constituées qui se feront, pas plus c e tte fois-ci que toutes les autres, les porte-paroles d e l a conscience des hom m es. L a Société des Nations ? E n principe, la Société des Nations est une in s titu tio n qui ém ane directem ent des organism es d irig e a n ts des Puissances victorieuses. Elle ne peut pas ne pas faire la politique im périaliste de concurrence et de division, des États q u i l ’ont créée, la lancent et la subventionnent. C ’est par u n véritable jeu de m ots q u ’on la présente co m m e une ligue des peuples. Elle n ’est q u ’une lig u e des chancelleries, q u ’un m inistère in te rn a ­ tio n al des gouvernants du vieux m onde, qui travaille à l ’exécution des traités de paix lesquels o n t la m êm e origine q u ’elle, — c ’est-à-dire tout le contraire d ’une ligue des peuples. E n fait, elle n ’a abouti q u ’à collectionner des échecs successifs en ce qui concerne le règlem ent d es nouveaux conflits — échecs q u ’elle dissim ule p a r u n e retentissante publicité périodique ; en fait, elle n ’a jam ais pu et ne p o u rra jam ais être q u ’une façade décorative sur quoi est inscrite la fo rm u le prestigieuse : Arbitrage, Sécurité, Désar­ m e m e n t, chère aux Robespierres de l ’ordre étab li, et derrière laquelle elle est chargée de 'diverses besognes ten d an t toutes à consolider
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l ’œ uvre des im périalism es d ’Occident et S C im en­ ter intern atio nalem en t la conservation sociale* L orsq u ’on a fait cam pagne p o u r la création de la Société des Nations, les Anglo-Saxons, gens p r a ­ tiques et nets, l ’ont préconisée com m e u n « a n ti'dote » contre l ’organisation des masses exploitées. La Société des Nations est u n in stru m e n t des Tois contre les peuples — et to u t ce q u ’on peut e n dire d'autre ne sont que paroles q u ’em porte le vent. Il est permis de sourire q u a n d 1 on entend d el rêveurs prétendre que la Paix descendra des nuages sur la terre à travers le régim e actuel, sans en rien c h an g er, en vertu de quelque coup de baguette m agique — on peut sourire, parce q u ’uiï paradoxe n ’est presque plus un mensonge. Mais on ne peut entendre sans irritation les fau­ teurs de la Société des Nations ann oncer q u ’ils apportent le début d ’une ère nouvelle et d ’un esprit nouveau, parce q u ’en s ’ex p rim an t ainsi avec leur lourd prestige de potentats, ils mysti­ fient beaucoup de braves gens. Adapter la justice et l'égalité à là société telle q u ’elle est présente­ m en t constituée, c ’est, dans le plan social et politique, u n problèm e identique à celui de la quadrature d u cercle — et nos politiciens n ’ont p o u r but q u e d ’em brouiller les problèm es ip s o lubies. D ’ailleurs, il suffit dé constater dans l'espèce, sans être obligé d ’arg u m e n ter plus avant, que la Société des Nations n'accueille pas les réclama*

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t i o n s ou les pétitions des organisations illégales. O r , la Roum anie, la Bulgarie, la Yougoslavie, la G r è c e et la H ongrie, ont décrété illégales toutes l e s organisations susceptibles de faire entendre u n e protestation. La Ligue des Droits de l ’H om m e ? À-t-elle osé a c c o m p lir, dans cette voie com m e dans d 'au tres, to u t ce q u ’elle aurait d û ou ce q u ’elle aurait pu faire (1) ? L ’organisation q ui a le plus agi pour projeter la lu m iè re sur les agissements des Royaumes de la Police et sur les sacrifices h u m a in s légaux des Balkans, c ’est le Secours Rouge International. Cette noble institution, qui a droit à la gratitude de tous les hom m es de cœ ur, est u n iq u em en t basée, à l ’écart de la politique, sur la solidarité d e s prolétariats, et se tien t h au tain em en t en m a rg e de la m achine officielle. L ’opinion publique doit donc se m anifester directem ent et ne pas confier ces vastes rè g le ­ m en ts de justice à de grands acteurs qui ont leur rôle à jouer. Moins que jam ais, devant le cri d ’agonie qui sort du continent balkanique, de­ v a n t la tragédie réaliste d ’un partage de b u tin , d ’une chasse aux concessions et aux influences économ iques et politiques, elle doit se laisser p ren d re aux sonores rhétoriques gouvernem en( i ) La Croix-R ouge n ’ a pas observé aux Balkans u n e attitude c e t t e . Le gén éral B u rn lia m est fondé à l ’accuser en ce q u i concerne l ’e n q u ête q u ’e lle a menée au M onténégro, d ’être « u n in s tru m e n t de la po litiqu e des Alliés. »

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UES BOURREAUX

taies, aux comédies verbales e t aux vieilles ctiansons hypocrites de Genève et de Locarno. Elle doit ag ir pour son com pte et faire «entendre libre­ m en t et h au tem en t sa voix, à elle. Il n ’est pas possible que cette fois, elle n e le fasse pas avec opiniâtreté. On ne peut pas accep­ ter, dès q u ’on les co n n aît, les attentats révoltants qui tachent notre « civilisation » to u t entière et déconsidéreront aux yeux de l ’histoire tous ceux qui, ayant p u p arler h au t, ne 1’on.t pas fait. Au reste, u n g ra n d appel des honnêtes gens, des consciences droites et claires qui sont encore nom breuses partout, peut avoir une influence décisive. N ’oublions pas que c ’est a la suite d ’u n e intervention énergique d ’un certain n o m b re de personnalités européennes q u ’à Budapest, Rakosi a échappé à une m o rt certaine : Sous la pressio n de cet appel direct, la terrible cour m artiale h o n ­ groise appelée le Statarîum , et dont l ’arrêt n e pouvait q u ’être une condam nation à m o rt exé­ cutée deux heures après, s ’est déclarée in co m p é­ tente. J ’ai p a r m oi-m êm e constaté la portée capitale q u ’avait, d an s tous les pays que j ’ai tra ­ versés, l ’expression d u sentim ent public occi­ dental.
L E S C O M IT É S B E D ÉFEN SE

L’opposition politique ne peut rien faire dans les Balkans par les m oyens légaux puisque est

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d é f i n i illégal to u t ce q u i est d ’opposition. Mais les g o u v e rn e m e n ts ne pourraient rien faire non p l u s — pas m êm e se m a in te n ir u n seul jo u r — s 'i l s étaient réd u its aux seuls m oyens légaux. Il es* h o rs de doute que dans chacun de ces pays, des élections v raim en t libres balaieraient le fascisme d ’État. L ’opposition g ra n d it p o u rta n t de jo u r e n jo u r (1). Elle a su rtout besoin, p o u r g r a n d ir encore, de lum ière. « Q u ’on Bâche là-bas ce qui se pas&e ici » > -, tel est le v œ u des m arty rs du sud oriental. Un d ’eux, m ’a co m m u niq ué la lettre q u ’avait réussi à lu i envoyer u n em priso n né de BeJgrade : « IKs aux cam arades français que n o u s ne d em an ­ dons q u ’u n e chose : q u ’ils écrivent au sujet d^s souffrances que n ous endurons et protestent co n tre les actes de barbarie d u g ou v ern em ent fasciste yougoslave. Nous savons souffrir l a faim, nous sommes habitués à n ’être assistés d ’aucune défense judiciaire, n ous pouvons rester sans a r ­ gent étan t donné que nous n ’en avions jam ais,
{ i ) L e s d e r n iè re s é le c tio n s m u n ic ip a le s r o u m a in e s e t b u lg a r e s

(igrc6) e n fo n t fo i : E n R o u m a n ie le .g o u v e r n e m e n t « lib é r a l »
a p e r d u , m a lg r é le te r r o r is m e é le c to r a l e t les fa u x dén o m bre^ m en ts, la m a jo r ité a b so lu e d a n s les v ille s . E n B u lg a r ie , le s é le ctio n s m u n ic ip a le s o n t motftré la fo r m a tio n d ’ u n m o u v e -. m ent p ro te s ta ta ir e c o n s id é r a b le , de d r o ite e t de g a u c h e (n a tio ­ naux lib é r a u x , a g ra rie n s , d é m o cra te s) ; le s ca n d id a ts o ffic ie ls o n t r é u n i à S ofia u n tie rs des v o ix , e t d an s le s p ro v in c e s, les d e u x c in q u iè m e s , « t c e la m a lg r é la p re ssio n des a u to r ité s lo ca le s : m e n a ce s o u v e r te m e n t e x p r im é e s , b a sto n n a d es, sévices, in te r d ic tio n s de ré u n io n s e t m e u r tr e s . (A C h u m e n u n c ito y e n c h a r g é de re m e ttre u n e p é titio n au s u je t de la d isp e rsio n d ’ u n e r é u n io n paT la fo rc e a r m é e , a d is p a r u .)

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m ais donnez-nous la voix de la presse qui seule p eut nous consoler ! ». P o u r perm ettre à cette opinion des honnêtes gens de se faire entendre, en dehors de toute p ré ­ som ption d 'o rd re politique et u n iq u e m e n t selon les principes im prescriptibles de l ’équité et de la solidarité hum ain es, nous avons constitué à Paris, à Londres et à Vienne, des Comités de Dé­ fense des Victimes de la T erreur Blanche dans les Balkans. Ces Comités ont p our b u t de p u b lie r, de faire vivre et, j'ose l ’assurer, de faire agir, la protestation des consciences. L eur tâche consistera d ’abord à d iv u lg u e r les réalités cachées au m onde p ar des com m uniqués perfides, et à présenter à l ’aide d ’inform ations contrôlées, u n tableau exact des faits et u n exposé objectif de leurs causes. Il n ’y a pas de protesta­ tion p lus p ren an te que celle qui ém ane d ’u n récit im p artial, sans « littérature » — et m êm e, sans co m m entaires —* et dont l ’authenticité est vi­ sible. Les Comités de Défense e n tre p re n d ro n t des cam pagnes plus précises sur : l ’am nistie pleine et entière po u r tous les prisonniers et exilés poli­ tiques. On a joué de l ’am nistie d an s les Balkans, m ais ce n ’a jam ais été q u ’une parodie d ’amnistie, q u i a surtout profité aux bourreaux et aux assassins. Les Comités de défense reviendront plein em en t et larg em en t sur cet épisode de la com édie des gouvernem ents et de la tragédie des peuples, et sur les seules m esures susceptibles de
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b a l a y e r ce qui reste du passé et d 'assain ir le p ré se n t. E n second lieu — et il s'ag it ici plus spéciale­ m e n t de la Bulgarie — nous poursuivrons l'o b ­ t e n t i o n de ce d ro it u rg en t : pouvoir porter secours aux survivants, et aux familles des vic­ tim es. J 'a i déjà dit que cette assistance était for­ m e lle m e n t interdite en Bulgarie où les enfants et les m ères de ceux qui furent tués sont considérés co m m e des complices, et com m e des com plices aussi ceux qui prétendent les em pêcher de m o u rir de faim . Nous fonderons de nouveaux comités et nous établirons u n lien international entre ces comités, de façon à m en er un e action plus cohérente et p lu s pressante. Nous publierons u n bulletin qui d o n n e ra des inform ations sûres et m ettra au p oin t les déformations intéressées d 'u n e presse réac­ tio n n a ire ou vendue. E nfin, conséquents avec notre projet d 'a p p o r­ ter des solutions logiques au sanguinaire désarroi des États balkaniques, nous lutterons p o u r faire connaître, et p ropager la g rand e idée féconde de la Fédératio© Balkanique.

LA

F É D É R A T IO N

B A L K A N IQ U E

Si les différents pays et régions des Balkans, qui sont actuellem ent pauvres, affaiblis et en’

LES BOURREAUX

conflits perpétuels, fo rm aien t u n ensem ble h a r ­ m o n iq u e où le caractère et l'auton o m ie intellec­ tuelle de chaque région étaient scrup u leu sem en t sauvegardés, ce serait là u n bloc solride, in s p i­ r a n t le respect en d ro it et en fait, et le m a x im u m de paix et de prospérité y serait lo g iq u em en t installé. C’est la seule solution p ratiq u e que L'cxn puisse im ag in er à la question des m in orités ethnique», e t cette large réalisation de la dém o­ cratie m a rq u e ra it sans contredit le d é b u t d 'u n e renaissance économ ique p o u r ehacuua! de ces pays et p o u r l ’ensemble formé librem ent par eux. Un sim ple co u p d ’œ il sur la carte pro uv e que les pays balkaniques,. eaclavés l'uni dans l'a u tre et com prim és, se tro u v e n t dams des conditions vitales réduites s'ils veulent vivre ch acun seloja la règle féroce de « ch acu n p o u r soi ». Ils sont n o ta m m e n t sous u ne étroite dépendance réci­ p roque en ce qui concerne les débouchés 9ur la m er. Ce problèm e des portes m aritim es travaille la Yougoslavie — question dalnaate e t question albanaise, et su rto u t question de Salonique. La Bulgarie qui ne possède plus q u 'u n e p o rtio n du rivage de la m er Noire, fermée par. le Bosphore, a réellem ent besoin d 'u n e ouverture sur la mer Egée. Mais on ne saurait, sous le signe d u natio­ nalism e et de l'im p érialism e , d o n n er satisfac­ tio n à ces aspirations légitimes en soi, qu'en spoliant la Grèce. Ces questions sont donc litté­ ralem en t insolubles et les deux < t po in ta névral­ giques g de l ’organism e balkanique, com m e les

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ckénom me Jean Zyromski, — Salonique et Dédéag h a t c h — incurables, dans l ’état actuel des ch o ses. Toute la vie économ ique de9 Balkans souffre^ d ans son développement, d ’anomalies si­ m ilaires. La conception d 'u n e Fédération Balkanique n ' a sa raison d ’être et sa signification que s ’il s /a g it d 'u n e Fédération de; tous les États et r é ­ g io n s des Balkans, sans exception aucune. Toute réalisation fractionnée serait contraire au but, p u is q u ’elle renforcerait u n im périalism e au dé­ tr im e n t des autres. Prenons le prem ier exemple qui se présente : une un io n serbo-bulgare (il ne s ’ag it pas ici, bien entendu, d ’u n pacte de b o n n e s relations et d'alliance, toujours souhai­ table, mais d ’une u n io n organique), loin d ’être u n stade de la Fédération Balkanique, en serait la négation. Ce ne serait q u ’un e com binaison destinée à donner plus de poids aux revendica­ tions- des deux pays aux dépens de la Grèce (Salon iq u e à la Yougoslavie, Cavalla ou Dédéaghatch à la Bulgarie) et, en fin de compte,, ne servirait que les appétits yougoslaves. Il fau t se méfier com m e d ’un piège de cette formule d ’expansion­ nism e m ai déguisée, dont l ’Organisation Fédéra­ tive Macédonienne se fait la propagandiste dans ■ so n jo u rn al Makedonsho Soznunié , sous le pré­ texte qu'elle constitue u n e étape (I). M. 'Kosta
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il n e fa n e r a it p a s l'p. R. I. M . q u i,

(r)v Ei* c e q u i c o n c e rn e le t itr e de : F é d é ra liste s M a céd o n ien s, p e r d r e die v u e «fixe ce f u t L’A ile g a u c h e de en 1908, après la « é v o lu tio n je u n e - tu r q u e e t

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Todoroff, g ran d partisan d 'u n État bu lgaro-yougoslave, invoque des analogies spécieuses com m e celles-ci : « P ourquoi la Yougoslavie ne seraitelle pas le P iém ont des Balkans ! » On voit clairem ent se dessiner dans cette phrase r i d é e de la dom ination yougoslave sur la péninsule, m ais on aperçoit beaucoup m oins clairem ent que cette suprém atie puisse jam ais aboutir à une fédéra­ tion égalitaire. La Macédoine, crucifiée ou plus exactem ent, selon l'expression de Daniel Ren oult, écartelée, par les Alliés, ne serait pas dé­ livrée p ar un pacte de cette espèce, qui ne ferait de ces m alh eu reu x territoires q u 'u n ch am p de bataille d 'u n e forme nouvelle. La m êm e ap p ré­ ciation s'im pose p o u r les Autonomistes qui résol­ vent la question m acédonienne p ar celle de la plus gran de Bulgarie. La lutte des m inorités b al­ k aniques pour l'in d ép en d an ce ne peut se conce­ v oir p ratiq u em en t que com m e une large alliance de toutes les m inorités opprim ées, alliance ap­ puyée sur les classes laborieuses, opprim ées de la m êm e façon et par les m êm es bourreaux, et constituant un « front u n iq u e » contre les impér

la p ro c la m a tio n de la C o n s titu tio n e n T u r q u ie , se c o n s titu a e n P a r ti F é d é r a tif P o p u la ir e . L es fo n d a te u r s de c e p a r ti lé g a l o n t é té S a n d a n s k y , K a n ta r d jie v , P a n itz a , V la k h o v , Y a n k o v , T c h e rtaopéev e t Dofori D a sk a lo v . M ais les F é d é ra liste s g r o u p é s a u to u r d u jo u r n a l M a k e d o n sk o S o zn a n ié n e s o n t q u e des a g e n ts d u g o u v e r n e m e n t d e P a c h itc h . Ils n 'o n t r ie n de c o m m u n a v e c l ’an ­ c ie n P a rti F é d é r a tif P o p u la ir e . L e u r s ch e fs T e r z ie v e t H . R in d o y e x é c u t e n t les o rd re s d u g o u v e r n e m e n t s e r b e p o u r d é n a tio n a ­ lis e r e t a s s im ile r le p e u p le m a c é d o n ie n e t s e r v ir les in térê ts d ’e x p a n s io n v e rs le su d de l ’ im p é r ia lis m e se rb e .

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rîa ü is m e s e t réactions, balkaniques et internatio ­ n a l e s (1)* J ’ai agité là oir j'a i passé l'idée de la Fédération B alkanique* dont la réalisation im pliquerait d o n c com m e prem ière condition la suppression d e s tyrannies dirigeantes actuelles et l'in sta u ra ­ tio n de régimes réellem ent démocratiques. J ’ai tro u v é q u ’elle avait partout, là-bas, de nom ­ b re u x ipartisans convaincus, tant elle répond m anifestem ent à toutes les aspirations diverses des populations exploitées par l ’étranger et a r ­ rêtées, dans leur évolution par les exigences de la grande politique européenne, et que leurs inces­ santes rivalités usent et appauvrissent encorey et livrent à des coteries déréglées. Mais tous les enthousiastes de cet idéal rationnel ajoutaient : < • Les grandes puissances ne le perm ettro nt pas. Ii est contraire à leurs desseins que les Balkans fo rm en t u n e sorte de grande nation am ie à p lu ­ sieurs têtes, politiquem ent pacifiée, économ ique­ m en t unifiée. »
( i ) A la C o n fé re n c e c o n s titu tiv e d u m o u v e m e n t r é v o lu tio n ­ n a ir e m a c é d o n ie n u n ifié q*il a e u lie u au m o is d ’o cto b re ig a 5 é ta ie n t re p ré se n té s : la g a u c h e de l ’O . R . I. M. e t les c o m ité s e t g r o u p e s o rg a n isé s d a n s la M a cé d a in e-so u s-d o m in atio n s-serb e e t g r e o q u e , s u r la b a se d u M a n ifeste d u 6 m a i iça/i, les g ro u p e s d ’ a n c ie n s r é v o lu tio n n a ir e s de S errés (ch a m p d 'a ctio n "de S an ­ d a n s k y , P a n itza , Kantadndjiev), les é m ig ré s m a cé d o n ie n s c o m ­ m u n iste s,. l'U n io n d e l ’ é m ig r a tio n m a cé d o n ie n n e e t l'O r g a n is a ­ t io n de S a in te -E lie des an cie n s r é v o lu tio n n a ir e s en B u lg a rie * L ’O . R . I. M. u n ifié e p o u r s u it c la ir e m e n t ce b u t : l ’in d é p e n d on oe d e l a M-acêdome c o m m e m e m b r e de la F é d é ra tio n B a l­ k a n iq u e , e t se d resse c o n t r e l ’im p é r ia lis m e d e s états a ctu e la d es B a lk a n s e i c o n tre ‘r im p é r ia ü s iu fi. d es é ta ts o c c id e n ta u x .

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LES BOURREAUX

Sans doute il ne faut pas se dissim uler les dif­ ficultés que rencontrera de la part de ceux qui se posent en arbitres des destinées des autres, la form ation des « États-Unis des Balkans ». Les grandes puissances se cram p o n n en t pu issam m en t au m aintien d u statut incohérent et m ortel édicté p ar les traités de paix et que bouleverserait ce rem an iem en t rationnel des populations. C'est une raison pour que ces populations doublem ent esclaves à l ’intérieu r et à Textérieur, s ’acharnent à u n progrès qui les débarrasserait de T ennem i in térieu r et de l ’en n em i extérieur, et qui, de plus assurerait la paix européenne plus définitive­ m e n t que to u t autre m oyen. P o ur d o nn er corps à une idée, il faut com m encer par l ’exprim er et la répandre. Q uand elle est là, elle se plante d ’elle-même. D ’un g ra n d débat, à cette lum ière, sur la lug u bre et in term inable question d ’O rient qui a provoqué ju s q u ’ici ta n t de cataclysmes h u ­ m ains, sortiront tôt o u tard les voies raison­ nables q u ’il convient de suivre. Les raisons fac­ tices et inavouables s ’effondreront vite devant les évidences (1). J ’adresse u n appel ardent à tous ceux qui s ’in ­ téressent au sort présent des hom m es et à l ’ave­ n ir de l ’h u m a n ité po u r leu r d em an d er d ’aider de leur adhésion et de leurs efforts la tâche loyale et saine entreprise p a r lel Comités. Cha( i ) Une grande e n q u ê te e n tr e p r is e p a r le jo u r n a l si solide­ m e n t docum enté : la F é d é r a tio n B a lk a n iq u e a d é jà d é g a g é ave<* b e a u c o u p de r e lie f, les é lé m e n ts de ce p ro b lè m e .

dams

l 'enfer

de

l 'europe

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c u n selon ses ressources peut et doit nous ap p o r­ t e r son appui. Une intervention vigoureuse p o u r c lo re un cycle d ’attentats m on stru eu x , une ère de b arb arie ouverte au sein de l'époque contem* p o rain e , n ’a que trop tardé, et nous avons tous à n o u s faire pardo n ner notre inertie et n o tre paresse (1).; ★ ★*
C e tt e é tu d e é ta it é c rite -lorsque n o u s e s t a r riv é e la n o u v e lle de la d é m issio n de M. T sa n k o v . R ie n n e p e u t n o u s in c ite r & p e n se r q u e les m é th o d e s de b a n d itis m e g o u v e r n e m e n ta l appli< quées p a r T s a n k o v , q u ’ u n s im p le in c id e n t p a r le m e n ta ir e q u i a mis a u x p rise s d e u x fra c tio n s de l ’ E n te n te D é m o c r a tiq u e f a it

( i) V o ic i q u e lle e st la c o m p o s itio n d u C o m ité d e D é fe n se fra n ça is p o u r les V ic tim e s d e ‘la T e * r e u r B la n c h e e n B u lg a r ie et d a n s .les Ba/lkans (m a rs 19:26) : R o m a in R o lla n d , S é v e rin e , Mœe de S a in t P r ix , F r é d é r ic B r u n e t (v ice-p ré sid en t d e la C h a m b r e ), C azals, E rn e st L a fo n t, F e r ­ d in a n d F a u re , C o m p è re -M o re l, F o n ta n ie r, E u g è n e F r o t, A n d r é B e r th o n , H e lie s, M a riu s M o u te t, V a illa n t- C o u t u r ie r , C h a s ta n e t, J u le s U h r y , E v r a r d , C h a rle s B a ro n , R e y n a u d , A lb e r t F o u r a ie r (d ép u tés), A le x a n d r e L u q u e t, Jean G a rc h e r y , A n d r é G a y o t, R o ­ bert B o s, L o u is S e llie r (c o n se ille rs g é n é r a u x de la S e in e ), Jea n L o n g u e t, B ra ck e (a n cie n s d é p u té s), H e n r y T o r r è s , M a rce l W i llard (a v o ca ts), L é o n J o u h a u x (se c ré ta ire de la C . G . T .) , L a n g e v in , P r e n a n t, V ic to r B a sch , A lb e r t M a th ie z (p ro fe s s e u r s )r M ath ias M o rh a rd t, G e o rg e s D u h a m e l, P a n a ït Is tra ti, V ic to r M arg u e r it t e , L é o n B a za lg e tte , M a rce l M a rtin e t, G e o rg e s C h e n n e v iè re s, L é o n W e r t h , J e a n -R ic h a rd B lo c h , C h a rle s V ild r a c , H e n r i M arx, G e o rg e s P io c h , A n d r é G y b a l, P a u l L o u is , B e rn a r d L ecach e, A n d r é S a lm o n , F ra n cis J o u r d a in , Z y r o m s k i-H e n r i B a r ­ bu sse, p ré s id e n t ; D a n ie l R e n o u e t, s e c r é ta ir e . U n seco n d C o m it é fr a n ç a is s ’e s t c o n s tiu é s p o n ta n é m e n t i N an cy . L e C o m ité d e V ie n n e a p o u r p ré s id e n t l ’a v o ca t R o s e n b e rg . C e lu i de L o n d re s, le c o lo n e l W e d g w o o d , m e m b r e d u P a r le ­ m e n t. L e C o m ité d e G e n è v e a .p o u r -p résid en t le p r o fe s s e u r D u v iU la r d , D ir e c te u r des A r c h iv e s sco la ire s.

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m o m e n ta n é m e n t dans la c o u lisse (a u f a u t e u il d e la p r é ­ sid e n c e d e la C h a m b r e ), s o ie n t d é so rm a is ré p u d ié e s p a r u n m i ­ n is tè re o ù so n â m e d a m n é e , le g é n é r a l V o lk o v , co n se rv e le p o r ­ te fe u ille d e la g u e r r e , o ù e n t r e n t u n des fo n d a te u rs e t ch e fs d é la L ig u e M i'litaire M. S la v e ik o V a ss ilo v , a in si q u ’ u n a u tre b o u r ­ r e a u m ilita ir e des p o p u la tio n s , M . K im o n G u e o r g u ie v , e t o h M. K o u le v , e x -p ré s id e n t d u S o b ra n ié , f o r m e lle m e n t a ccu sé d 'a v o ir fa lsifié u n v o te p o u r s a u v e r M . T sa n k o v , d e v ie n t m i ­ n is tre d e la J u stic e . Q u e lle s m e su re s M. L ia p tc h e v p r e n d r a -t-ll co n tre la L ig u e M ilita ir e , co n tre les « A u to n o m is te s » M a cé d o ­ n ie n s , les W r a n g é lie n s e t les fascistes ? Q u e lle p o sitio n a d o p ­ te ra -t-il vis-à-vis de la loi m o n s tru e u s e d e la S û r e té d e l'E t a t e t de la q u e s tio n d ’ u n e a m n istie sin c è re ? N ous ne ta rd e ro n s pas, hélas,, à ê tre fixés s u r ces p o in ts ... L ’o p in io n p u b liq u e — je v e u x le r é p é te r e n g u is e d e c o n c lu ­ sio n — a im e à s ’e n t o u r e r d ’ u n b r o u illa r d d ’o p tim is m e , e t îes r ic h e s jo u r n a u x , ses d ir e c te u r s d e c o n scie n ce p e rfe c tio n n é s , c u l­ tiv e n t a is é m e n t son a v e u g le m e n t, i l a f a llu le m e u r tr e d e Mattéo ti — ce ne fu t p o u r ta n t q u ’ u n ép iso d e e n tr e m ille — p o u r q u ’e lle se d é cid â t à v o ir face à face le v r a i M u sso lin i. I l a fa llu la c o m p lic ié o ffic ie lle d an s u n e v u lg a ir e a ffa ire de fa u x -m o n n a y e u rs p o u r q u ’e lle se r e n d ît c o m p te d e l'a u t h e n tiq u e p h y s io ­ n o m ie d u r é g e n t H o rth y e t de so n e n t o u r a g e . En v é r it é , las q u e lq u e s jo u r n a u x in d é p e n d a n ts d ’ a v a n t-g a rd e c r ie n t d a n s le d é se rt. E t c e tte O p in io n , lo r s q u ’e lle a été d é r a n g é e p a r q u e lq u e ré v é la tio n s e n s a tio n n e lle , r e to m b e v o lo n tie r s , so u s le m o in d re p ré te x te , à sa d o u c e fo lie , c a r e lle d é sire a v a n t t o u t q u ’o n lo i laisse la p a ix . Il s u ffit d e q u e lq u e ra fisto la g e a u s o m m e t de la m a c h in e d ir ig e a n te , e t de la r é c la m e c re u s e q u e c o n s t it u e n t les d é c la r a tio n s d ’ u n n o u v e a u t it u la ir e de p o r te fe u ille , p o u r U t r a n q u illis e r . I l e st à c r a in d r e q u e ce la n e se passe p o u r la B u lg a r ie e t é v e n t u e lle m e n t p o u r la H ou m a n ie o u la H o n g rie . E l le j o u r o ù q u e lq u e g r a n d é v é n e m e n t s c a n d a le u x é ta b lira d é fin itiv e m e n t c o m m e c e la e s t fa ta l, la f a illite de la S o c ié té des N ations e t d e son p r o g r a m m e d e g u é r is s e u s e im p é r ia lis te de k g u e r r e ,9 i l s u ffir a q u e c e tte in s t it u t io n c h a n g e de n o m pour q u ’e lle r é c u p è re à n o u v e a u la c o n fia n c e g é n é r a le , e t q u e là c o lle c tiv ité c o n te m p o r a in e r e p r e n n e e n to u te t r a n q u i lli t é m m a r c h e à l ’ ab îm e..

L'entrer

W)y .

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BOUT M B L ’E U R O P E

S u r cette ville passe u n g ran d souffle de froid. B y a dans les rues des corbeaux et des troïkas. Les corbeaux picorent par bandes et par grappes, comme on voit, dans d ’aiætres localités, les m oi­ neaux ou les poules, sur ta chaussée neigeuse et gelée qui forme la grand e rue. Cette rue, c ’est d ’a h o rd une large avenue qui débouche de la gare. Et le» troïkas avec le u r cheval surm onté d ’u n arceau sonnant, so n t d ’antiques voitures très délabrées et élimées qui sem blent devoir se disloquer à chaque to u r de roue, et sur le de* v a n t desquelles est accroupi u n h o m m e sombre, vêtu d ’une vieille pelisse, ou bien de lainages déteints, et term iné p ar u n boim et de laine ou de fourrure. S u r les quelques baraquem ents q u ’on discerné de tem ps en tem ps, à droite ou à gauche de cette sorte de terrain vague m arqué d ’ornières q u ’est le co m m encem ent de la grande rue, il y a des iasciiptionsf en russe, parfois demi effacées et re­ couvertes d ’autres inscriptions. E n ce décor blanc et net com m e chi papier où* est dessiné ce g ra n d paysage au fusain rehaussé de bistre,, au

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m ilieu de ce froid, de cet attirail, de ces person­ nages, on se croit en Russie. Mais on est à C hisinau, que nous appelons Kichinev, capitale de la Bessarabie. La g ran d e Russie n 'e s t pas loin : on en aper­ çoit les vallonnem ents dans la distance, lorsque Ton m onte sur les h au teu rs qui co u ro n n en t la ville, à l'e n d ro it où le général R u d ean u , com­ m a n d a n t le IIIe Corps d 'o ccu p atio n roum aine, a fait élever, en ho m m ag e de la R oum anie à Rome, la statue historique de la Louve. Nous occupons à nous quatre deux voitures, car il n 'y a pas m oyen de te n ir à p lus de deux dans les pittoresques fiacres à grelots de Kichi­ nev. A côté de m oi est u n h o m m e a u bonnet d ’astrakan, à la m oustache grise, au te in t jeune, à l ’œ il clair et am ical. C'est M. Costa Foru, se­ crétaire de la Ligue des Droits de l'H o m m e rou­ m aine, qui accom pagne et assiste la « mission » venue d 'o ccident, sous les espèces de M1 1 ® Paule Lam y, de Léon V ernochet, et de moi. Nous suivons l'A venue de la Gare qui peu à p eu se ch an ge en rue sans rien perdre de son im m ense largeur. Des m aisons de plus en plus hautes et de plus en plus pressées ; et u n grand b âtim en t qui est u ne b an qu e ; et u n palais qui est quelque Cercle Militaire. Yoilà je ne sais com bien de tem ps que nous roulons sur le ver• glas grisâtre et i l y a to u jou rs des maisons qui recom m encent à droite et à gauche. K ic h in e v n ’a presque que cette rue, m ais cette rue est ia-

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i e r m i n a b l e . Nous la quittons <enfin sur notre d r o i t e p o u r pren d re les faubourgs. Nous roulons s u r des pistes de terre qui ne sont pavées que p a r les durcissements du gel, et où les ornières s o n t dures com m e des rails, nous débouchons d a n s u ne cam pagne triste, dépouillée, pleine de g r a n d s vides. Il fait un froid terrible qui pein t les figures en rose vif et poigne les yeux. Puis u n m o n u m e n t se masse devant jios regards et b o u c h e la vue. C ’est un énorm e château féodal, m ajestueux et compact, autour duquel vivent quelques habitations neuves ; et nous nous a rrê ­ tons devant la poterne moyenâgeuse de ce château-fort. Il y a là des officiers et des soldats, uniform e kaki, casquette, et courte baïonnette la rg e au bout du fusil. La porte s ’entre-bâille, p u is s’ouvre, et nous pénétrons dans la prison jde Kichinev. E ntre le h au t m u r d ’enceinte et le corps rainassé du château-fort, tourne une cour. On croise des groupes d ’hom m es gardés p ar des soldats qui ont la baïonnette au canon. Ces hom m es ont des faces chétives et sont vêtus de costum es rayés semblables à de lugubres pyja­ m as. Lorsque nous passons, les gardes nous p re n n e n t sans doute p o u r des autorités, car ils rassem blent à la hâte leurs troupeaux h u m a in s q u i se m ettent au garde à vous et nous saluent d ’u n étrange vivat sonore. Nous sommes devant u n bâtim ent eff planches, étroit et très long, qui obstrue le pa9-

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sage. Nous pénétrons d an s ce b araq u em en t qui est plein de m onde. Au fond, visible comme l ’autel pend an t la messe, est une tab le devant la­ quelle so n t'a ssis cin q officiers, sanglés, im m o­ biles, sages, les deux m ains posées deTamt eux sot la table. En face d e celui du m ilieu u n petit crucifix est debout. Les c in q officiers du Conseil de G uerre ne re­ m u e n t pas beaucoup plus qaie le crucifix. Un p h o to g rap h e n ’aurait pas besoin de le*ur dire : Ne bougez plus. Leur gran de capote est couleur m outarde, barrée d ’u n b au drier, avec de larges revers, et quelques taches rouges. L ’u n , à m bout, présente u n e grosse figure ; l ’autre, à l ’autre bout, u n e figure m ince. A ueun ne semble avoir dépassé la q u aran tain e. Devant les c in q juges, il y a u n po êle, et aussi u n am oncellem ent de vieux fusils et de vieux sabres, u n bric à brac gu errier calé p a r deux petites m itrailleuses sur le devant. Des fusils sont égalem ent rangés to u t le lo n g du m u r du fond com m e d a n s n n e caserne. A droite de la table des juges est u n e autre table, placée per­ pendiculairem ent, et o ù siègent deux officiers, qui sont les com m issaires royaux. A la g a u c h e , une au tre table, parallèle à celle d u mJioistère public, est occupée p a r six ou h u it civils, qui sont !es avocats. A quelques pas du trib u n a l, des rangées àe chaises m a rq u e n t 4a place du public. Au p**e* m ier ran g , on a placé trois fauteuils qui sc*lt

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'd e s ti n é s à m es com pagnons et à m o i. Il y a «quel­ q u e s jeunes gens su r les chaises affectées au p u ­ b l i c . Dans towte l ’autre m oitié de la salle sont t a s s é s p lu sieu rs te n tâ m e s d ’ho m m es, la p lu p a rt d e b o u t , queUques-iuas assis ; u n , étendu b u t une civ ière. Cette foule silencieuse des inculpés est g ard ée p ar des soldats eai armes. G ’jeat d a n s cette eneeinte que se déroule u n p ro cès m o nstre, « le plus g ra n d procès politique d u m onde m ’a dit en propres term es et non san s 'fierté, un des juges d u Conseil de Guerre. B ^ a eu environ cinq cents inculpés. Une cen­ taine a d isp a ru : amort ou fuite. L'accusation e$t m aintenue contre 283 prisonniers. Nous sommes avenus de Paris à l ’extrêm e Itnojte de la Roum anie, dans ce fin fond d u sud o rie n ta l européen, en g ra n d e partie p o u r assis­ t e r à ce procès et p o u r l ’étudier. T o u t le m onde nous en a parlé à Bucarest, et p rin cip alem en t les m inistres qui nous ont p ro ­ mis de nous d o n n e r (toutes facilités p o u r a p p ro ­ fondir cette affaire. E t c ’est p o u rq u o i nous som m es en ce lieu, après avoir traversé les cam pagnes désolées d e la Bessarabie sur lesquelles sem ble avoir passé un v en t de calam ité, et q u ’après M ® F ou rn ier et Me Torrèfi, n a u s assistons à ce g ra n d drame jadàciaire «et politique, reco rd d u m onde (jus­ q u ’ici). JLe -matin nous n o us étion s présentés au I I P Corps d ’A rm ée et nous avions vu le chef de

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ce corps, le général R udeanu, q u i s ’était m is l u i aussi à notre disposition et nous avait assurés, en term es ardents et pathétiques, de son p a trio ­ tism e. C ’est par cette chaleureuse profession d e foi q u ’il avait rép o nd u à quelques in te rro g a tio n s inquiètes et poignantes de ce g ra n d h o n n ê te h o m m e q u ’est M. Costa Foru, sur le tra ite m e n t infligé aux paysans bessarabiens. Je n ’o u b lierai jam ais cette scène : Je vois encore le geste o r a ­ toire du chef m ilitaire qui ten d ait en avant ses d eux m ains en disant que le R om ain M ucius Scaevola s ’était, autrefois brûlé la m ain en sa­ crifice à la patrie, et que lui, il ferait v o lo n ­ tiers cela avec ses deux m ains. M. Costa F o ru , calme, sans geste, le regardait, et évoquait d ’u ne yoix u n peu frém issante le droit des foules à la yie, et le respect de leur sang.

P en d an t que l ’avocat Kallognome, à la figure blêm e et assez inquiétante, développait une thèse d o n t u n de mes voisins m e traduisait les points essentiels, m on autre voisin avait le tem ps de m e faire re m a rq u e r que notre venue dans la salle d ’audience du Conseil de Guerre avait provoqué quelques transform ations m atérielles : d ’abord les fauteuils sur lesquels nous étions assis y avaient été placés le jo u r m êm e, spécia­ lem en t p o u r nous ; la salle avait été soigneuse­ m e n t balayée et nettoyée en prévision de notre

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y is ite . De plus, les sièges destinés au public et qui parait-il n ’étaient jam ais occupés en te m p s ordin aire, q u oique l'e n trée fût libre en p r in c ip e , (nul ne se souciant de pénétrer dans la lu g u b r e p rison gardée p a r ta n t de b a ïo n ­ nettes, n i de se signaler p a r sa curiosité), étaient garnis de jeunes gens : des élèves d u lycée, ré ­ quisitionnés, m ’a-t-on dit, p o u r la circonstance. Enfin, détail beaucoup p lu s im p o rtan t, c ’était ce jo u r - là la prem ière fois que l ’on avait exhibé dans son intégralité;, le lot des pièces à convic­ tion : les arm es entassées devant le trib u n al : jusqu’ici on n ’avait fait q u ’entrevo ir dans des réduits ou dans des caisses, des parties de cet arsenal : les arm es « n ’étaient pas encore toutes arrivées. ».

KMENT O N

ANNEXE

UN PAYS

D ans ce co m p te-ren d u où je m e garde com m e d’u n sacrilège d ’ap porter des artifices littéraires, il m e faut dire p o u rta n t, com m e u n ro m an cier vieux je u : R em ontons à p résent u n peu en a r ­ rière... P o u r bien saisir les circonstances de l ’action judiciaire relative à la révolte paysanne de Ta­ tar-B unar, action q u i d u rait depuis des m ois et d o n t les dernières scènes se déroulaient sous nos yeux, il convient de résu m er d an s ses g randes lignes l ’histoire de la Bessarabie, depuis

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la Révolution Russe et l'an n ex io n roumaine. La Bessarabie est une vaste région 9ituée entre le P ru th et le Dniester, qui la sépare de l ’Ukraine. Avant la guerre, elle faisait partie depuis plus d ’un siècle, de l ’em pire russe. C’est «une terre essentiellement agricole : la récolte bessarabienne entrait jadis p o u r u n dixième dans la récolte de l ’em pire russe. Sa superficie est supérieure à celle de la Suisse et elle comp­ tait en 1915, 2.686.000 habitants, la m o itié Mol­ daves, 19 0/0 U krainiens, 11 0/0 Juifs, 8 0 /0 Grands Russiens et le reste composé d ’un g ra n d nom bre de races diverses : Bulgares, Al­ lem ands, Polonais, etc... La Bessarabie subit sous le joug des tsars u n traitem en t assez dur, bien q u ’il n ’entravât pas sa prospérité agri­ cole. Les vexations et les abus de la domination tsariste provoquèrent u n m o uvem ent national m oldave en 1917, lorsque le trô n e des tsars chancela et tom ba. Après la révolution russe, il y eut une forte prop ag an d e ro u m ain e en faveur du rattachem ent de la Bessarabie à la Roumanie. Celle-ci convoitait en effet cette province et faisait valoir des droits historiques et des rai­ sons ethnographiques.

JJN C O U P

d

’œ

il

DANS L E S

A R C H IV E S

SECRÈTES

Sur l ’activité de cette agitation pro-rouraaine

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e t anti-russe, menée par des agents secrets, nous a v o n s des données très précises par suite de l a divulgation faite par le gou v ern em en t so­ v ié tiq u e, des archives secrètes des m inistères, d iv u lg a tio n qui a jeté ta n t de lum ière révéla­ tr i c e sur les dessous de l ’histoire contem poraine. C h ristian Rakowsky, actuellem ent am bassadeur d e Russie à Paris, qui est d ’origine b alkan iq u e et q u i est particu lièrem en t au courant de toutes les questions se rattach an t à la politique in té­ rieu re et extérieure des Balkans, a eu entre les m ains u n e docum entation abondante et sans réplique sur ce qui s ’est passé p en d an t cette pé­ riode. Je cite u n passage de ses révélations c ir­ constanciées : « Après la Révolution Russe, alors que la Rou­ m an ie pouvait déjà croire à la victoire des p u is­ sances centrales, elle recom m ença à préparer p ra tiq u e m e n t l ’annexion de la Bessarabie. « P a r ses services de renseignem ents, le Gou% vern em ent Provisoire russe a été inform é des tentatives faites par les R oum ains en vue de s ’a llie r aux Allemands. « Dans ce but, après la retraite de Bucarest et avec l ’assentim ent de M. B ratianu, tous les chefs d u parti germ ano p hile restèrent en R oum anie ; des agents spéciaux fu ren t envoyés de Rou­ m a n ie en Bessarabie p o u r y faire la prop a­ g a n d e roum aine. « Déjà, en ju in 1917, le m inistre de l ’Inté­ r ie u r d u G ouvernem ent Provisoire, M. TcrechU
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ch enko, dem anda à l ’am bassadeur russe à Yassy des renseignem ents précis sur certaines p e r­ sonnes parties de R oum anie en vue de cré e r en Bessarabie une agitation anti-russe. « De l ’histoire de ces intrigues surgit n o ta m ­ m e n t u n aven turier : Catareou, o rg an isateu r de l ’agitation ro u m ain e en Bessarabie, qui réussit m êm e p ar la suite à devenir c o m m a n d a n t de la g arn iso n de Kichinev. « Cet in div id u au rait été fusillé p ar les auto­ rités roum aines p o u r an éan tir la trace de ses me­ nées en Bessarabie. Mais, dans les archives dô M. B ratianu, nous tro u v o n s to u t u n dossier très intéressant se ra p p o rta n t à ce Catareou. « On y apprend, entre autres, que Catareou, déserteur russe, était u n agent de la Sûreté gé­ nérale roum ain e, q u 'il avait été déjà em p lo yé en 1913 par le g o u vern em en t roum a in p o u r orga­ niser des attentais anarchistes en H o n g rie , et q u e , p a rm i ses nom breuses victim es , on comp­ tait Vévëque de Debreczin. Les photographies de ces 'documents ont été reproduites dans le Livre R ouge u k ra in ie n paru en français et intitulé L 'U kraine Soviétiste. « Nous y trouvons égalem ent un e lettre en* voyée de Paris p ar M. Lahovary qui y représen­ tait alors la Pioumanie. Dans cette lettre, M. Lahovary fait à M. B ratianu u n exposé dé­ taillé d ’une consultation ju rid iq u e obtenue de juristes français, et destinée à tirer d ’em barras M. B ratianu au cas où Catareou serait arrêté par

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les a g e n ts h o n g ro is sur le territoire ro u m ain . (M. B r a t i a n u avait prom is à l'am bassadeur d 'A u tric h e -H o n g rie à Bucarest, M. Czernin, de ne p as e m p ê c h e r l'arrestation de Catareou p ar les a g e n ts d e la Sûreté hongroise.) » J ’ai t e n u à citer ce passage, sans prétendre p re n d re p o sitio n en ce qui concerne les droits de la R u s s ie ou de la R oum anie sur la Bessara­ bie, c e d é b a t n 'a y a n t pas à in terv en ir directe* m ent ic i. Mais il faut poser tous les éléments du p r o c è s sur tous les plans où ils se présentent — et d e plus, il est bon de tro u bler dans leur béatitude ces masses trop nom breuses de p e r ­ sonnes q u i croient d 'u n e façon superstitieuse aux d éclaratio n s officielles et ne se rendent pas compte d es m oyens q u 'o sent em ployer des g o u ­ vernem ents d'apparence respectable : ceux-là mêmes q u i dans les cérém onies publiques ne parlent que de la liberté des peuples, de la ju s ­ tice et d u droit.

ÜNfi A S S E M B L É E E T D E S G É N É R A U X

Au m om ent où l'occupation allem ande de l ’Ukraine séparait la Russie de la Bessarabie, celle-ci acquit une autonom ie de fait. Elle fu i adm inistrée par une sorte de conseil national : le Sfatul Tseri. Cette assemblée, travaillée par

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diverses influences, a eu une attitude que l ’his­ torien im partial et objectif jugera assez étrange, et sans doute dira-t-il q u ’elle a tra h i la cause de la Bessarabie. D ’abord, elle proclam a l ’autono­ m ie de la < ( R épublique Moldave » conçue sous form e de république soviétique. Puis, le même Sfatul Tseri vota le rattachem en t de la dite Ré­ p u b liq u e Moldave à la R oum anie sous certaines conditions et garanties d ’autonom ie. Puis, b ru s­ quem ent, dans une séance de nu it, il vota le rattach em en t sans conditions de la Bessarabie à la R oum anie, sous la pression m ilitaire ro u ­ m ain e, et fut ensuite im m édiatem ent dissous. L ’arm ée ro um aine était en effet venue. P o u r­ quoi ? « P o ur garder les chem ins de fer », et les généraux assuraient la population dans des p ro ­ clam ations q u i sont, il faut le reconnaître, des m o n u m e n ts d ’hypocrisie, que les soldats ro u ­ m ain s ne venaient pas attenter à l ’indépendance d u pays. « C ’est u n sim ple devoir ch rétien de protection qui nous am ène, disait le général Skina dans les villes et les cam pagnes, et il cons­ tatait « avec do u leu r » que de nom breuses per­ sonnes ne croyaient pas à cette p u re « mission pacificatrice, ayant p o u r objet la liberté, l ’éga­ lité et la fraternité. » Le m êm e général Skina ne crain t pas d ’invo­ quer la révolution russe : « Au n om de notre sainte religion orthodoxe, au n o m de la liberté, au n om de la révolution qui a chassé l ’autocra­ tie, votre cruel oppresseur séculaire, je vous

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c o n ju re de ne plus écouter les crim inels qui v o u s conduisent à la ruine. » L a déclaration suivante fut affichée sur tous les m u rs p a r les soins de l ’autorité m ilitaire : « Nous sommes venus ici dans le seul b u t de protéger nos dépôts de vivres et nos m ag a­ sins, et de g ard er les chem ins de fer. Nous ne désirons n u llem en t in terv en ir dans les affaires in térieu res de votre pays. » On ajoutait que le départ im m éd iat des troupes après leu r m ission tutélaire, était garanti par la France. Ces paroles et ces écrits dont il existe toute une collection officielle et ineffaçable, sont en c o n ­ tradiction cynique avec ce qui s ’est passé im m é ­ diatem ent après l ’arrivée des troupes. Celles-ci occupaient le local d u Sfatul Tseri et des aéro­ planes survolaient Kichinev, lorsque à 5 heures d u m atin, le 25 novem bre 1918, devant 46 dé­ putés su r 200, le président H alippa lu t le décret d’an n ex io n , le déclara voté à l ’u n an im ité avant qu’a u cu n e protestation ne p û t se p roduire, refusa la parole à ceux qui la dem andaient, — et lors­ que le général Yoytoyanu, prév en u par télé­ p h o n e, arriva et au n om du roi, lut u n décret en v e rtu duquel le Sfatul Tseri était déclaré dissous. Ces faits ne peuvent être contestés. Ils ont été c o n s ig n é s dans le rap po rt de protestation que T éd ig ea une g rand e partie des m em bres du Sfatul Tseri lo rs q u ’ils se ressaisirent et c o m p riren t ce q u i était advenu.

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Au reste, à l'occasion du cinquièm e anniver­ saire de l ’annexion de la Bessarabie à la Rouma­ nie, M. M arghilom an, qui était président du Conseil en 1918, déclara form ellem ent « qu’il avait été obligé de recourir aux menaces et aux violences pour obliger les chefs du Sfatul Tseri à accepter l ’annexion de la Bessarabie ». P o u r en finir avec l ’histoire de cette annexion, ajoutons que le Sfatul Tseri n 'a v a it pas qualité p o u r la voter, n ’ayant pas été no m m é par le suffrage universel, et n ’étant q u ’une assemblée provisoire chargée de défendre l ’existence de la R épublique Moldave en attendant une Consti­ tuante et une constitution. Il a lui-m êm e solen­ nellem ent déclaré q u ’il n ’était pas dans ses attributions de décider du sort de la République, et spécifié que cette décision ne pouvait émaner que d ’un referendum . C ’est là en effet la seule procédure admissible dans ces circonstances. Il n ’y aura pas de consultation de la population — d ’aucuns ont été em prisonnés et tués p our l ’avoir dem andé, — .et nonobstant les assertions des nationalistes roum ains sur le rôle du Sfatul Tseri, il n ’y a jam ais rien eu en Bessarabie q u ’on puisse assim iler à une consultation populaire. L ’armée ro um aine occupa la province russe. L ’annexion fut consacrée par l ’Entente qui dis­ posa de cette province russe en faveur de la Rou­ m anie. Les conditions de cette annexion qui est contraire au droit des gens, puisque les alliés n ’étaient pas en ce m o m en t en guerre contre la

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R ussie, et q u 'a u c u n pacte ni traité n ’a enregistré le consentem ent de celle-ci, ont été homologuées e n 1920, après bien des difficultés, par l ’A ngle­ t e r r e et la France. Mais ju s q u ’ici, l ’Italie et le J a p o n se sont refusés à ratifier la signature de le u rs représentants au bas de cet acte de confis­ cation. Ainsi que je l ’ai d it plus h aut, beaucoup d ’h o m m e s politiques roum ains, m êm e parm i ceux qui sont partisans du rattachem ent et qui estim ent que la Bessarabie fait eth no g rap hiq uement partie de la R oum anie, considèrent q u ’il y a là u n e anom alie q u ’en tout état de cause il convient de solutionner en obtenant l ’assenti­ m ent de la Russie. La question est pendante au p o in t de vue d u d ro it international.

jNE O C C U P A T IO N -IN V A S IO N

Quoi q u ’il en soit de ce point de droit, l ’oc­ cupation roum ain e a été en fait p o u r la Bessa­ rabie le com m encem ent d ’une ère de souffrance et d e misère. D ’abord, les exécutions. Le 21 janvier, le Congrès paysan panbessarabien se réu n it à K i­ ch in ev . Dès la prem ière séance il protesta contre l ’occupation roum aine ; le général B rochtianu fit arrêter et fusiller im m édiatem ent le président d u Congrès paysan, Roudiev. Le lendem ain

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furent arrêtés et fusillés, Tchoum atchenko, soussecrétaire d ’Ëtat à l ’A griculture de la République bessarabienne, P rak h n itsk y , sous-secrétaire d’Ëtat à la Guerre, P antzir et Kataros, également m em bres du gouvernem ent. Ils étaient tous m em bres du présidium du Congrès Paysan. Le jo u rn al du g o u v ern em ent ro u m a in Viitorulj relatant ces faits, dit que les fusillés, ayant protesté contre l ’arrivée des troupes roumaines, n ’avaient eu que ce q u ’ils m éritaient. Les autorités m ilitaires roum aines firent im mé­ diatem ent prêter p a r l ’arm ée de la « libre et indépendante République Moldave », u n serment de fidélité au roi de R oum anie. Dix-sept soldats moldaves qui s ’y refusèrent fu ren t passés sur-lech am p par les armes. Depuis cette époque, l ’agrandissem ent terri­ torial de la R oum anie a signifié l ’agrandissem ent de la ploutocratie et d u m ilitarism e roum ains. Le pays annexé a été traité en pays conquis dont il fallait tirer des profits im m édiats. Les popu­ lations se sont trouvées, par suite de l ’appauvris­ sem ent et d u désordre résultant de l ’occupation m ilitaire, p ar suite de la suppression de le u r dé­ bouché com m ercial et séculaire vers Odessa et la Russie, p ar suite de sécheresses successives qui au raien t réclamé des secours im m édiats, et d ’un certain no m bre d ’autres circonstances su r les­ quelles nous reviendrons, acculées au d én û m en t et à la fam ine. Le député bessarabien Jakobescu a prononcé au P arlem ent ro u m ain u n discours

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sensationnel dans lequel il relata toute une série de cas de morts d ’inanition, n otam m en t parm i les paysans du district d ’Ismaïlov (près de TatarB unar). Il est tro p facile de constater a u jo u rd ’hui l ’état lam en tab le dans lequel se trouve cette province n ag u ère si prospère. 80 0/0 des terres en sem en­ cées autrefois ne le sont plus a u jo u rd ’h ui. Lors­ q u e l ’on p arco urt ces régions, on se trouve en présence de véritables déserts, semés de loin en lo in de quelques ruines. L ’occupation m ilitaire ro u m a in e a p ro d u it les résultats d ’une invasion. La dénationalisation, pour em ployer u n term e b arb are que les jeux de la g rande politique m o n ­ diale rendent m alheureusem ent nécessaire dans notre vocabulaire, a été menée là com m e to u ­ jo u rs, par la violence et la terreur. Comm e to u ­ jo u rs, on s ’est efforcé de ram ener cette province d an s le giron de la « m ère-patrie », en en extir­ p a n t b ru talem ent les traditions et le caractère. On a détruit 1’enseignem ent « national » de cette m in o rité , l ’école nationale étant aux dires d u jo u rn a l officieux Viitorul « u n foyer d ’irréd en ­ tism e et de bolchevisme ». Le gouvernem ent central, qui s ’est aliéné m ê m e les Tartars de la D obroudja dont la docilité pacifique est proverbiale, est arrivé à soulever co n tre lui ju s q u ’au clergé moldave de Bessarabie, d o n t l ’aide aurait pu lui être si utile pour roum an iser les cam pagnes. Il y a peu de tem ps on a découvert et dissous un congrès d u clergé m ol-

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dave, congrès qui avait dû se ten ir clandestine­ m ent. De n o m breux procès sont intentés à des prelres. Le paysan, paralysé par la taxe d ’exportation, et an n ihilé par la baisse de la m a in -d ’œ uvre, a été, de plus, écrasé d ’im pôts et dépouillé de p l u ­ sieurs centaines de m illions lors de l ’échange de la devise russe p o ur la devise roum aine. D ’in ­ nom brables notables des cam pagnes bessarabiennes, jadis aisés, ont d û vendre leurs icônes, leurs tapis et leurs terres, à des prix dérisoires. Le paysan vend son bétail et ses outils. Les d e r­ nières nouvelles que j ’ai reçues de K ichinev ne p a rle n t que de chôm ages et de faillites (plusieurs suivies de suicides)

L E S E X C E N T R IC IT É S D E L ’ A R M É E E T DE L A P O L IC E

La police et la gendarm erie o n t été installées en masse dans le pays q u ’il s ’agissait de rattacher définitivem ent à la Roum anie. On a pu dire q u ’en Bessarabie « un h ab itan t sur trois est agent de la sûreté ». Les abus, les violences, les b r ig a n ­ dages des gendarm es et des policiers roum ains, se sont abattus sur une population qui se trouvait déjà en proie à de tragiques et incessantes p ri­ vations. Un groupe de gendarm es s ’est im planté dans chaque village. Ces gens sont peu payés, et

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c e la aiguise leur avidité et leur férocité. Ils se s o n t p arto u t payés sur l'h a b ita n t, et les cas sont n o m b r e u x où les paysans qui réclam aient le prix des denrées volées par les gendarm es, ont été tués p o u r solde de to u t compte. Les sévices accomplis par l'auto rité m ilitaire dès les prem iers mois de l'occupation, et alors q u 'i l ne s ’agissait pas de répression m ais sim ­ p le m e n t de l ’annexion pacifique, sont sans p r é ­ cédents et il existe de si volum ineux dossiers des atrocités de toute espèce, q u ’il faut renoncer à en d o n n e r une idée complète et q u 'o n ne peut que citer quelques exemples : « Nous n ’avons personne à qui nous plaindre, écrit, dans u n appel éperdu, u n groupe d 'h a b i­ tants. Nous n 'av o n s personne à qui nous plaindre, et d'ailleurs ce serait inutile. La fustigation est devenue quotidienne et norm ale ; elle se fait sur place, sans aucune forme de procès et, selon le « crim e », va de cinq à cent coups. On inflige v in g t-cin q coups à ceux qui n 'o n t pas salué un officier roum ain. A Soroki, la « com m andature » roum aine contraignait la population à se p ro ­ m en er tous les jours de 17 à 19 heures, dans la principale rue de la ville. Ceux qui n'obéissaient pas étaient arrêtés et punis. Les femmes et les jeunes filles n 'é ta ie n t pas à l'a b ri des plus cruels châtim ents, mais elles risq u aient plus encore. Un jo u r, au cours de celte prom enade officielle, un Don Ju a n ro u m ain rem a rq u a une jeune Juive qui lui plut. P o u r son m alh eu r, elle répondit à

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l ’insolent p ar un refus net. Ordre im m éd iat de T arrêler et de la fouetter... Un vieux J u if resp ec­ table, dont le fils avait été arrêté, s ’étan t re n d u chez le c o m m a n d a n t p o u r solliciter la lib ératio n de son fils, arriva p e n d a n t une orgie d ’officiers. Le c o m m a n d a n t le fit déshabiller et, à coups de fouet, le força à danser to u t nu . » C hristian R akow sky a eu en m ains u n docu­ m en t officiel revêtu de la signature du préfet du district d ’Ism aïl, D u m b rau , et daté d u 16 ju in 1918. Sur trois pages, ce préfet exceptionnel se p la in t au directeur bessarabien des Affaires Inté­ rieures, du pillage systém atique et public auquel sont en butte les paysans ap po rtan t leurs denrées au m arché d ’Ismaïl. Les officiers et les soldats s ’em p arent des denrées sans payer. Le paysan qui se hasarde à protester est assommé sur place. Ce rapp o rt se te rm in e p ar cette déclaration carac­ téristique : « J ’ajoute que si j ’étais contre l ’an­ nexion de la Bessarabie à la R oum anie, je ne pourrais que me réjo u ir de voir les autorités m ilitaires d étru ire radicalem ent l ’idée d ’assi­ m ilation. » C ’est dan s cette m êm e année 1918 que certains personnages galonnés se sont rend u s fam eux par une sé^ie d ’extravagances sanglantes qui o n t été d ep u is relatées p a r la presse. Retenons les noms de D im itriu et d ’Izvoranu. On a cité à différentes reprises les p roclam a­ tions arrogantes et insensées de D im itriu , alors <ju’il était c o m m a n d a n t de la place d ’Edintze,

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dans la Bessarabie septentrionale. Il faut encore une fois tran scrire un de ces docum ents de m é­ galomanie m ilitariste : « Les officiers roum ains doivent être salués p ar la p o p ulatio n d ’Edintze de la m anière suivante : « 1° C h acu n doit s'arrêter, se to u rn e r vers le supérieur et pro m p tem en t, avec un franc sourire, ôter son couvre-chef et faire un profond salut, jusqu’à terre. « 2° P o u r apprend re à la pop u latio n à exécuter strictement le présent ordre, on prom ènera par la ville, a u x différentes heures de la journée, m a casquette de com m an d an t, et tous seront tenus de la saluer conform ém ent à l ’article p rem ier du présent o rd re. « Le co m m a n d a n t de la place d'E dintze : C a p i t a i n e D i m i t r i u ; Le Chef de la police . E l e v t e r e s c u ; po u r le prési­ dent de V A dm inistration : V u l p i a ; Pour le secrétaire : (Illisible ). »

3 E ux de ch efs

Le capitaine D im itriu ne s ’est pas contenté d’édicter des proclam ations de cette sorte. Lui aussi, il a tué. Il décréta et app liq ua u n code spécial où la peine de m o rt alternait, selon les fantaisies -de son im aginatio n, avec celle des

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verges : vingt-cinq, cinquante ou soixante coups, ou bien « ju s q u ’à u n certain nom bre d ’évanouis­ sements ». Q uant à Izvoranu, ce m onstre galonné a fait fusiller et jeter dans le Dniester environ cinq cents habitants de Bender et de Kichinev, et le scandale étant, par m alheur pour lui, devenu trop public, on a d û le révoquer. Ce fut peut-être pour lui donner une bonne com pensation ou même de l ’avancem ent, car il n ’y a pas d ’apparence q u ’on ait jam ais sévi en h au t lieu contre les atrocités m ilitaires de l ’oc­ cupation : Un Conseil de Guerre roum ain a pure­ m en t et sim plem ent acquitté le colonel Stere, qui en décembre 1918 assassina M. Rochal, et qui, un an avant, avait tué trois m archands d ’Odessa, ainsi q u ’un petit enfant (ce dernier m eu rtre dans le b ut de faire disparaître les traces des trois autres). Sûr désormais de l ’im punité, le même colonel Stere a assassiné tout récem m ent dans les environs de Yâssy, en re n tran t de la chasse, un paysan qui ne s ’était pas garé assez vite pour laisser passer son automobile. Personne n ’a le droit de dire q u ’il s ’agit là de faits exceptionnels. Des actes similaires se sont m ultipliés — les relations en fourm illent — , et ils sont connus de tous là où ils se sont passés. Si on ne les cite pas tous c ’est q u ’il faudrait trop de papier pour cela. Les gendarm es, dont j ’ai déjà parlé, ne se sont guère distingués de leurs complices les officiers.

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Le d éputé nationaliste Jo rga — qui a si peur des « e n q u ê te s » des étrangers — a dit à la t r i ­ bune q u e la gendarm erie sert en Bessarabie à faire les élections de force en violentant les c a n ­ didats n o n officiels (M. H alippa, ex-président du Sfatul T s e ri, a été giflé par l'officier de g e n d a r­ merie P o p e s c u au cours de la dernière période électorale) ; à em pêcher les réu nion s publiques de ces c a n d id a ts, et à aider les autorités à falsifier outrageusem ent les listes électorales et les scru ­ tins. En récom pense aucune sanction n ’est ja ­ mais p rise contre les gendarm es lo rs q u ’ils traitent les paysans com m e des bestiaux q u ’ils maltraitent et q u ’ils abattent. Le prétexte invoqué pour justifier les atrocités, pour légaliser ce système néfaste et sauvage d ’une soldatesque lâchée sans contrôle d an s une p o p u ­ lation d an s le but d ’y im poser p ar tous les moyens l'assim ilation ro u m ain e — c ’est la dé­ fense co n tre le bolchévisme. Avec cette form ule on peut to u t faire et on fait tout. Le m ot d ’ordre a été lancé p ar le jo u rn al Ardealul le lendem ain de l ’annexion. Le député Stere m ’a cité quelques cas révoltants entre m ille : u n professeur de Kichinev fut arrêté et fusillé, et le m inistre, i n ­ terpellé, justifia ce m eurtre p a r ces simples mots : (( C’était un bolchévik » ; des jeunes gens de iValedivoda accusés de bolchévism e, furent re ­ connus innocents, libérés, et fusillés tou t de même ; une patrouille m ilitaire tua deux g e n ­ darmes parce q u ’elle les p renait p ou r des bolclié-

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viks, légère erreur qui n ’eut pas de suite, à cau se de l ’intention. Cette accusation m agique de bolchévism e est co u ram m ent utilisée p o u r assouvir des v e n ­ geances particulières : on dénonce son en n em i ou son créancier com m e bolchévik. Cela suffit p o u r le faire em p risonner ou p our le faire d isp araître. Voici un cas de cette façon de procéder : Bazalenu, président d ’une coopérative d u district d ’A kerm an, se débarrassa de sept paysans qui lui réclam aient 35.000 lei ap p arten an t au fonds coopératif, et q u ’il avait volés. Il a sim plem ent dit : ce sont des bolchéviks. Ils furent in conti­ n en t arrêtés, em m enés et fusillés sur une route. L ’un d ’eux, Filatov, sim ula la m ort, p a rv in t à s ’échapper et p u t aller à Bucarest où il fit son rapport au Comité du Parti Paysan. Cette histoire fut dévoilée par la presse, mais le gouvernem ent ro um ain qui m o n tra dans la circonstance un rem arquable sang-froid, déclara que ce Filatov était un instigateur de révoltes, et le fit arrêter sur-le-cham p. Bien q u ’il fût gravem ent blessé, Filatov fut reconduit en Bessarabie, et on n’ a plus jam ais entendu parler de lui. Q uant aux fonctionnaires roum ains, ils s’en­ tendent fort bien avec officiers, gendarm es et agents de la Siguranza et ils ont largem ent abusé des facilités que leur donnaient l ’état de siège et l ’om nipotence de l ’armée et de la police, pour com m ettre toutes sortes d ’exactions. La corrup­ tion et la vénalité des fonctionnaires roumains

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s o n t reconnues m êm e des hom m es aux opinions le s plus modérées, et m êm e de ceux qui sou­ ti e n n e n t le gouvernem ent actuel. Elles sont pas­ sées en proverbe. Il est arrivé journ ellem en t que le s percepteurs, accompagnés d ’agenis de la sû­ r e té , réclam aient plusieurs fois des im pôts aux p a y sa n s béssarabiens çn déclarant non avenues les quittances q u ’on leur présentait. Le fonction­ n a ir e se paye com me il peut et com m e il l ’ente n d : On voit passer dans les cam pagnes la c h a r­ rette du percepteur chargée de meubles, de sam ovars, d ’ustensiles de m énage — tout ce q u ’il a p u rafler dans de nombreuses maisons. Sous l ’occupation tsariste, il n ’y avait pas cette interposition constante et diabolique des fonc­ tionnaires entre le pouvoir et l ’h ab itan t ; chaque village jouissait de l ’autonom ie m unicipale, et le m aire, nom m é p ar les villageois, levait l ’im pôt. L'occupation roum aine changea cela : grâce a elle, les organism es m u n icip au x ont, au lende­ m ain de l ’annexion, dépendu directem ent des m inistres ; ils étaient nom m és par eux, venaient et partaien t avec eux. M. Stere, député im p o rtan t de Bessarabie, et dont j ’ai utilisé déjà le té m o i­ gnage, m ’avait dit, quelques jours en çà : « En Bessarabie, la form ule, c ’est que le g o u v ern e­ m e n t ou ses représentants peuvent tout faire et ne sont pas responsables. Par exemple, l ’état de siège, qui doit être décidé par une loi, un simple préfet l ’établit ; il lui suffit p o u r cela d ’invoquer la sûreté nationale. Un ukase m inistériel peut

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changer du jo u r au lendem ain la vie é co n o m iq u e d u pays. Ni l ’h o n n e u r ni la vie des citoyens ne sont à l ’abri. On dit : Il faut réprim er l ’ag itation . Il y a là un tragique cercle vicieux : les désordres suscités par les autorités constituées excitent l ’agitation, qui renforce le désordre. » Quels recours reste-t-il à l ’hab itan t ? Les élec­ tions, com me nous l ’avons vu, don nent lieu n o n seulem ent à une pression officielle éhontée, m ais aussi à des tripotages de bulletins et à des falsi­ fications des listes des électeurs et des résultats. M. Gresham, rédacteur du Tim es de Londres, n ’a pas pu s ’em pêcher m algré ses attaches et ses te n ­ dances, d ’écrire cette phrase lapidaire : « En R oum anie, les députés sont nom m és p ar le g o u ­ vernem ent. » M. Lahovary, naguère m inistre de R oum anie à Paris, a cru pouvoir prendre à tém oin la g rande presse européenne que la paix et la prospérité rég nent en Bessarabie. La grande presse a g é n é ­ ralem ent accepté de propager cette contrefaçon du panoram a de la vie publique roum aine. Hélas, les allégations des grands jo u rn au x , qui sont surtout de gigantesques in strum ents de trafic et d ’argent, n ’o n t plus guère de valeur de nos jours, qu an t à la véracité des faits q u ’ils relatent et à la justice des causes q u ’ils défendent. Il y eut pourtant, dans la circonstance, une ou deux notes discordantes. Ce m êm e M. G resham , dont j ’ai parlé plus haut, correspondant d u T im es , peu suspect d ’être un esprit subversif, a visité et

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étudié la Bessarabie. Il y avait été envoyé par son journal p o u r faire un panégyrique de la R oum a­ nie officielle et apporter une voix de plus au concert d ’éloges. Mais sa conscience d ’hom m e s’est rév o ltée. Et il décrit ce q u ’il a vu, c ’est-àdire : « u n m écontentem ent général dans tous les m i lie u x populaires et une grande efferves­ cence p a r m i la population roum aine elle-même. > > D’après les constatations recueillies sur place, il c o n c lu t « que lorsque la Bessarabie faisait partie de la Russie, la vie y était beaucoup plùs facile q u ’a u jo u rd ’hui ; que le gouvernem ent ro u ­ main est incapable de régir cette province ; que son ad m in istratio n y est brutale et corrom pue ; que la vie économ ique est en pleine désorganisa­ tion et que la Roumanie n ’a même pas été ca­ pable de reconstruire les ponts détruits pendant la g u erre. > >

P A R O D IE

THEATRALE

DE

RÉFORM E

La fameuse réforme agraire autour de la­ quelle on a fait si g ran d bruit, loin d ’avoir porté remède à la situation déplorable des paysans bes* sarabiens, a au contraire aggravé celle-ci tout en perm ettant de jouer une comédie dém ocra­ tique. En fait de réforme agraire, le gouvernenient a commencé par faire restituer aux grands

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propriétaires les terres reprises p ar les paysans p en d an t la période révolutionnaire, en in dem ni­ sant les propriétaires, p o u r des dom m ages dont ils fixaient eux-m êm es le m o n tan t, au moyen d ’im pôts extraordinaires que supportait le paysan. Et on a fait reconstruire les bâtiments d étruits des grandes exploitations, p a r des cor­ vées de paysans que les gendarm es rassemblaient à coups de fouet. Lorsque la réform e agraire fut prom ulguée, les grandes propriétés devaient être ré q u is itio n n é e s p ar l ’État .pour être distribuées aux paysans ne possédant pas de terre. Mais cette répartition a été faite u n iq u e m en t dans un esprit politique. La m ajorité des personnes ayant reçu des terres est formée par des officiers, des gendarm es, des fonctionnaires, des percepteurs de contributions. D ’énorm es injustices o n t par cette voie avivé la souffrance de ceux qui ont droit à la terre parce q u ’ils la travaillent. Un député de Bessarabie, M. Jakobescu, a dénoncé dans un discours au P arlem en t, le 26 m ai 1925, quelques cas signifi* catifs com m e celui-ci : Rien que dans u n des cantons de l ’arrondissem ent d ’A kerm an, 52 offi­ ciers rou m ain s reçurent de la terre. Les paysans qui p articipèrent à la distribution d u ren t payer la terre quatre fois le prix d ’avant guerre. Les paysans bessarabiens réclament 2.000 lei par hectare pour le fermage à l ’État et l ’État ne paye que 150 lei. Des payem ents qui devaient s ’échelonner sur quarante ans, ont été

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réclam és e n quelques mois. Les forêts ont été ré q u is itio n n é e s par l ’État. La perm ission de c o u ­ per d u b o is est accordée m o y e n n an t payem ent. Cette d is p o s itio n est une source de passe-droits et de pots de v in . U ne c a té g o rie d ’exploitants de la Bessarabie est p riv ilé g ié e : les colons allem ands. Le gouver­ nem ent r o u m a i n voulant être agréable au général Mackensen n e leu r a pas appliqué la loi agraire d’e x p ro p ria tio n , et ils ont gardé leurs terres. Aussi se so n t-ils m ontrés les auxiliaires zélés du pouvoir ce n tra l et ont-ils m arché allègrem ent contre le p ay san bessarabien lors des répressions. En définitive la grande propriété se reconstitue en Bessarabie com me en Transylvanie. Le Parti Paysan a dû rem ettre p u re m e n t et sim plem ent cette réfo rm e agraire non avenue, à son p ro ­ gramme. ★ ★* Que cet état de choses ait am ené des efferves­ cences et des soulèvements partiels, il n ’y a rien & que de logique. Il est su rp ren an t q u ’il n ’y ait pas eu davantage d ’émeutes com me me le disait M. Stere, qui me décrivait la rancune farouche et inextinguible qui naissait dans le cœ ur de ces resec h, ces notables paysans « toujours libres » que Ton frappait à coups de courroie, qui "voyaient autour d ’eux des bastonnades et des pendaisons, et qui étaient réduits à la misère : ;« Je serai chef de bande ! » lui disaient-ils. En

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janvier 1919, deux mois après l'o c c u p a tio n d e ' K hotine, alors que s ’était abattu dans cette rég io n un dénuem ent affreux que le g o u v e rn e m e n t cen­ tral ne fit rien p o u r soulager, eut lieu u n e i n s u r ­ rection dans l'arro n dissem en t. Cette in su rre c tio n fut réprim ée d ’une façon sanglante. S u r lés 600 maisons du village de Nedoboutzi, il n'en resta pas plus de 50. Trois cents m aisons furent brûlées à Rouchkine. Les trois quarts du village d ’Attaki furent brûlés. A K hotine le c o m m a n ­ dant de la ville réu n it la population comme pour une assemblée et tous les assistants, au no m b re de 500 personnes, furent encerclés par un bataillon de soldats qui les exterm ina avec un feu de m itrailleuses. Dans le village de Cheoroutzi situé dans la forêt, 60 femmes et enfante s ’étaient cachés dans la bicoque d u forestier. Après que les officiers eurent violé les femmes, la m aison fut incendiée. Les villages suivants : Bokchino, Nedoboutzi, Santchina, Noliniany, Kaplevka et beaucoup d ’autres fu ren t complè­ tem ent ou partiellem ent détruits. Le com­ m u n iq u é officiel sur les événem ents de l ’arron­ dissem ent de K hotine disait : « Le mouvement de l ’arrondissem ent est écrasé. Sept villages sont com plètem ent détruits. Il y a 500 tués. » C e co m m u n iq u é se term in e par la déclaration sui­ vante : « La vengeance de nos troupes continue. » Le nom b re des paysans massacrés à la suite du soulèvem ent de K hotine dépasse 11.000. Nous possédons un docum ent qui a été déjà

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publié et so u v en t cité, et qui consigne avec une autorité in d iscu tab le les prin cip au x faits de la révolte de K h o tin e . C ’est le rap p o rt d ’un m em bre de la m issio n m ilitaire anglaise, le lieutenant de vaisseau Mac Laren. Le r a p p o r t de Mac Laren ne concerne que quelques villages et en prem ier lieu celui de Ne­ doboutzi, o ù u n détachem ent m ilitaire ro u m ain refoulé p a r l ’insurrection de K hotine, arriva le 10 janvier 1919. Pour co m m en cer, les soldats roum ains in c e n ­ dièrent h u it m aisons, en différents points du v il­ lage. Défense fut faite aux habitants de porter secours au x sinistrés. En m êm e tem ps, les soldats se livrèrent au p il­ lage, raflant argent, vêtements, to u t ce qui était à prendre. Ils fusillèrent sur place 53 paysans, dont la liste est au procès-verbal. Dans le no m bre, trois fem m es et un garçon de douze ans. En outre, p lu sieu rs paysans et deux femmes furent blessés. Les soudards se servaient d ’armes à feu ^ d’arm es blanches. D ’autres assassinats en Masse et d ’autres incendies ont été com m is dans villages de Stavtchani, Noliniany, Clieoroutzi, etc. Le procès-verbal enregistre égalem ent quelques cas isolés d ’atrocités commises dans le village Nedoboutzi. Ainsi, dans la famille Batamaüiouk, la m ère, une jeune fille de 20 ans et un garçon de 12 furent tués, une fille de 15 ans bles­ s e . Un garçon no m m é Nicolas . B atam aniouk

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fut traîné dans la cour et fusillé. Ilia Batamanio u k, ayant réussi à se sauver en don n an t cin­ quante roubles aux soldats, fut, le lendemain, traîné dans la cour et sabré de telle sorte q u ’il fallut ram asser dans u n sac ses m em bres tron­ çonnés afin de pouvoir les enterrer. Terentin S tartchouk, 54 ans, fut blessé d ’une balle dans le ventre au m o m en t où il ouvrait sa porte aux soldats qui, de la cour, tiraient sur la chaumière. Vasili Solfroniak, 56 ans, fut tué d ’un coup de fusil, à bout portan t, dans la poitrine, après avoir donné aux soldats qui lui réclam aient son argent, 40 roubles. Nikita Zankovsky fut traîné dans la rue et là, sous u n arbre, égorgé à coups de baïonnette, en présence de sa fem m e, m algré les supplications de celle-ci et les pleurs de ses en­ fants.,

SU REN CH ÈRES

Des étudiants bessarabiens de V ienne ont dressé u n m é m o ran d u m au sujet des événements connexes à la révolte du district de K hotine. Voici quelques passages de ce m é m o ra n d u m : « Le 25 jan vier 1919 la troisièm e compagnie du 8e rég im en t d ’infanterie roum ain e organisa d ans la petite ville de B ritchany une soirée dan­ sante. Le c o m m a n d a n t de la place, le major

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Constantinescu, ayant appris que la population refusait de participer à ce bal, ord on n a aux p a ­ trouilles d ’y am ener de force les femmes et les jeunes filles de la ville ; là, il les obligea à danser avec des soldats et des agents de police sous la menace d u k n o u t et du revolver. Les parents des jeunes filles, étant accourus, suppliaient, les larmes au x yeux, q u ’on relâchât leurs enfants ; mais les jeunes filles furent conduites aux a p p a r­ tements d u capitaine D im itrescu, rue StefenTchelmar, et là elles furent violées p ar des sousofficiers ivres. Une fillette de quatorze ans, Reizen, m o u r u t le lendem ain à l ’hôpital, d ’une hémorragie interne ; une jeune fille, A nna Kiriliouk, d ix -h u it ans, ayant contracté une m aladie vénérienne, se suicida h u it jours après. Troi9 habitants de B ritchany étant allés en délégation se plaindre au co m m an d an t ro u m ain de Khotine, furent arrêtés, traduits en justice p o u r infraction à la loi su r la sûreté de l ’État, et condam nés à trois et cinq ans de prison. « Le 28 janvier, les habitants de K hotine ayant rassemblés au son du ta m b o u r dans le parc. Municipal assistèrent à un h o rrib le spectacle : un ouvrier cordonnier, Vassili Filko, était attaché à un arbre, le corps couvert de sang, les vête­ ments en lam beaux. Il était entouré des généraux et officiers parm i lesquels le co m m an d an t en chef des troupes d ’occupation, le général B rochtianu (celui-là m êm e qui s ’est vanté d ’avoir fait noyer dans le Dniester, au début de l ’occupation de la
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Bessarabie, h u it m ille « bolchévistes » du d is tric t de Soroki) et le c o m m an d an t de la IVe d iv isio n , le général Popescu. Ce dernier, aidé des officiers, s ’ach arn ait sur le m alh eu reu x ouvrier qui p o u s ­ sait des cris terribles. On expliqua à la p o p u la ­ tion, indignée de cette sauvagerie, que F ilk o était condam né à m o rt po u r bolchévisme et d e­ vait être exécuté sous les yeux des habitants. « En réalité, le crim e de Filko était to u t a u tre : deux heures auparavant, le m alh eu reu x avait osé dire aux soldats q u ’ils n ’avaient pas le d ro it de s ’app ro prier des m archandises sans les payer. Q uand les officiers s ’aperçurent que Filko expi­ rait sous leurs coups, ils organisèrent u n tir sur cette cible vivante. Chaque coup de feu réussi était accom pagné des rires et des plaisanteries des officiers. Le m alh eu reu x ne fut achevé q u ’à la cinquièm e balle qui l ’atteignit au front. Sa femm e et ses enfants assistaient à ce supplice horrible. Le corps de Filko resta attaché à l ’arbrç p e n d a n t trois jours p o u r servir d ’exemple. > >

LE

S O U L È V E M E N T DE

T A T A R -B U N A R

P uis ce fut l ’affaire de Tatar-B unar d o nt l ’épi-* logue judiciaire a lieu a u jo u rd ’hui dans ce bara* q u em en t de planches.

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Le 15 et le 16 septembre 1924, les paysans des can ton s d ’Akerman et d ’Ismaïlov se soulevèrent. Le soulèvement se prolongea à Tatar-Bunar. Les paysans sont sortis avec des drapeaux rouges. Un poste de gendarm es a été désarmé et massacré, ainsi que le doyen rural. Les habitants de TatarB u n a r avec les paysans des villages de Echatchino et de Nerouschanï se sont emparés d ’une autom o­ bile et d 'u n camion appartenant à un fabricant d u pays. Les autorités affirment q u ’ils auraient pris deux mitrailleuses. L ’insurrection s ’étendit su r les villages de Nicolaievka, Troubaiebka, V ounkanino, Chekfni. Le soulèvement a duré trois jours. Nulle part il ne tint devant les troupes roum aines. La répression commença ensuite et fut terrible. A Tatar-Bunar, 69 maisons furent brûlées, 89 paysans tués dans la cour de l ’église, 200 fusillés dans les rues. Dans le district, 2.000 paysans ont été massacrés, 1.000 ont été arrêtés, des dizaines de villages ont été complète­ m e n t rasés. Le journal Lupta écrivait le 23 oc­ tobre 1924 : « En vingt-quatre heures, le village de Tatar-Bunar fut détruit. Il fallait donner un exemple, on le fit. » La façon dont on procéda à des exécutions som m aires nous a été révélée notam m ent par une interpellation du député paysan de Bessa­ rabie Sotokla, sur les crimes de la Siguranza et de la police de Bessarabie. On arrêtait et on to rtu rait des bandes de paysans q u ’on fusillait ensuite, comme le fit notam m ent dans le village

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de Nesslantcha un ex-officier de W rangel, Goutzuliak. D 'in no m brables cadavres furent précipi­ tés dans le Dniester qui souvent les rejetait sur ses rivages où on les laissait p o u rrir, en vue, « pour l ’exemple ». Un député bessarabien, le pope Dum brava, a parlé à la C ham bre roum aine, en décembre 1925, de la répression qui a suivi la révolte de Tatar-Bunar. Ses révélations ont été en partie re­ produites dans certains jo u rn au x tels que Aurora et Lupta. U expose no tam m ent l ’exécution en masse, sans jugem ent, « po u r des raisons per­ sonnelles » de 20 paysans de Cismeaua Rusa. II donne les nom s du m aire, du percepteur et du chef de poste de gendarm erie qui perpétrèrent ce crim e, après que l ’ordre avait été rétabli. Il énum ère les amendes formidables, payables en vingt-quatre heures, imposées aux populations, i s Un des accusés d u procès de Tatar-Bunar avait fait partie d ’une bande de vingt condamnés à m ort. Nous avons p u le voir à l ’audience parce que seul il avait échappé à la m ort, en raison de ce fait quasi m iraculeux que le gendarm e exécu­ teu r en avait assez de tuer ce jour-là. Un autre accusé, Gvoziev, de Tatar-Bunar, a raconté que lors de l ’insurrection, il est monté sur une charrette avec d ’autres paysans, et q u ’ils ont fui dans la cam pagne. A Valcov, ils se sont rendus au co m m an dant des soldats qu'il? ont rencontrés, et qui leur a prom is de ne leur faire au cu n mal. On a mis ces hom m es, qui n ’étaient

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point arm és, avec d ’autres, sur un radeau, et les soldats o nt tiré dans le tas. Ils étaient plus de cent entassés sur ce radeau. Quelques-uns sont tombés dans l ’eau, beaucoup ont été tués par les balles, d ’autres à coups de crosse sur la tête. 49 seulem ent ont survécu. De ces 49, on en a pris encore 27 et on les a tués.

g l o r if ic a t io n

d

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m onstre

Le to u t récent procès du lieutenant Morarescu a jeté lui aussi un jou r lugubre sur la répression dont la Bessarabie fut le théâtre à la suite des pauvres rébellions paysannes. Cet hom m e d o n t j ’ai déjà parlé, était poursuivi pour le m eurtre qualifié de 33 personnes. Mais ce chiffre est d é ri­ soire auprès du nom bre total des victimes de Morarescu, qui s ’est contenté p o ur sa défense, de dire : « J ’ai agi par ordre », et qui fut acquitté avec félicitations. On entrevoit, par ces quelques données, ce qu’a pu être la répression de ce soulèvement qui s’est restreint à u n cercle d ’environ soixante k i ­ lomètres carrés et qui n ’avait occasionné la m o rt que d ’une dizaine de soldats ro um ain s — c ’est ie chiffre que m ’a donné le général R udeanu luiQiême. Le général exagérait-il ? L ’acte d ’accu­

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sation ne m entionne aucune m ort de soldats. Depuis, les procès se sont succédés sans inter­ ru p tio n . A Kichinev, qui dem eure en état de siège, trois ou quatre Conseils de Guerre siègent q uotidiennem ent. Q uant à l ’état où de pareils événem ents ont mis toute une population, le jo u rn al L upta de Bucarest nous en a donné quelque idée dans une correspondance datée du 28 décem bre 1924 et intitulée : La dépression morale des paysans bessarabiens . — Pitoyable aspect des villages. — E panouissem ent de la débauche et de l'alcoo­ lism e : « Nous recevons de la cam pagne, à dé­ claré au correspondant de L upta une personnalité bessarabienne en vue, des nouvelles de plus en plus alarm antes. Nos villages sont en pleine dé­ bâcle et démoralisés au plus h au t degré. Jamais nos paisibles Moldaves n ’ont consom m é autant d ’alcool. Tout le m onde boit : les vieux et les jeunes, les femmes, les jeunes filles, et ju s q u ’aux adolescents et enfants, qui les im itent. Il y a des villages entiers où, les jours de fête, il serait im possible de tro uv er une seule personne non ivre. Il en résulte que la masse paysanne s’ap­ p au vrit et gaspille son patrim o in e dans les tripots à vil prix. Il se crée ainsi une sorte de prolétariat agricole, sans terres et sans ressources. Cela si­ gnifie q u ’il se form e une classe qui sera une source de nouveaux soucis et de grandes diffi­ cultés p o u r n ’im porte quel gouvernem ent. Dan­ gereuse p o u r la vie publique du pays, cette classe

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a u g m e n t e le m écontentem ent général. La terre passe, p e u à peu, aux m ains des accapareurs qui d e v ie n n e n t, par leurs richesses, les véritables dé­ te n te u r s d u pouvoir à la cam pagne. » A p rès ce tableau de la décadence par l ’escla­ vage, ce jo u rn a l décrit, à la m êm e époque « Les h o r r e u r s de la prison de K ichinev » : « L es révélations faites il y a quelques jours p ar n o t r e correspondant de K ichinev sur les h o r r e u r a - a y a n t eu et ayant toujours lieu dans la p riso n m ilita ire de cette ville, provoquent l ’in ­ d ig n a tio n en m êm e tem ps que l ’inquiétude. L ’i n ­ d ig n a tio n , car la conscience h u m ain e du xxe siècle ne p e u t se résigner à. de semblables bestialités ; l ’in q u ié tu d e — parce que la ty ran nie fait naître la ty r a n n ie ; les m alheureux, si atrocem ent to r ­ turés a u j o u r d ’h u i, deviendront dem ain les e n n e ­ mis les p lus m ortels d ’une société qui a pu tolérer de telles horreurs. « D eu x officiers, un lieutenant et un capitaine, sont devenus fous à la suite des tortures qui leur ont été infligées. Un autre détenu, ayant entrepris la grève de la faim, fut b attu ju s q u ’au sang. Une fem m e avorta en prison, victime des plus révol­ tants outrages. » Et voici que la fam ine recom m ence de plus belle sur cette population m audite. Le « déficit agricole » en Bessarabie, p o u r l ’exercice 1925, dépasse la somme de 1 m illiard 250 m illions de lei. Le go u vern em ent a accordé u n secours de 100 m illions, et encore, cette som m e a été rem ise

• m à ïiià

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aux agents ro u m ain s qui la répartissent à leur gré — selon le u r habitude (1). La fam ine actuelle n ’est pas seulem ent im p u ­ table à la sécheresse puisque des régions comme celles de Soroki, K hotine, Argeico, fu re n t at­ teintes par la fam ine bien que n ’ayant pas eu à souffrir de la sécheresse. Quoi q u ’il en soit des causes, les résultats sont effroyables. Le g ra n d rab b in de K ichinev, lance u n ém ouvant appel aux Juifs : « La fam in e ter­ rible et son inséparable com pagne, l ’épidémie, ravage toute la Bessarabie... Souvenez-vous que des centaines d ’yeux à demi éteints, de squelettes vivants, vous regardent et vous attendent ! » Nous lisons dans Aurora des détails émouvants sur le « com m erce d ’enfants » po u r rém igration dans l ’A m érique du Sud, auquel la misère pousse les familles nom breuses de cette Bessa­ rabie, « qui se dépeuple par désespoir ». A Culifcia, n o tam m en t, on a vendu u n garçon et une fille p o ur 1.000 francs chacun.
(i) A d everu l écrit, en fé vrier 1926 : « Le g o u v e r n e m e n t s’est alarm é, mais n éanm oin s j u s q u ’à présent il n ’ a pas fait beau­ c o u p p o u r a m é lio re r la situation... Le g o u v e r n e m e n t est trop occup é de co m b a ttre l ’opposition p o u r é tu d ie r la question de la fa m in e en Bessarabie. D ’ailleurs il ne serait pas mécon­ tent de transm ettre à son successeur u n e situation embrouil­ lée... Dans toute autre -région du V ie u x R o y a u m e , si une ca la m ité égale à celle de la Bessarabie s ’était abattue, nous s o m m es sûrs q u ’elle serait co m battu e par tous les moyens, tous les sacrifices. »

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E LQ UES E N T O R S E S A U D R O I T
I

Le procès de Kichinev est donc destiné £ li­ q u id er la révolte qui date de plus d ’une année. Ce n 'e s t pas en ta n t que juristes que n o u 9 l ’avons étudié et que nous sommes venus dans l ’en ceinte o ù cinq officiers ju g en t 283 hom m es d ’u n seul coup. Toutefois, il nous faut signaler certains points de procédure qui ont été m is en lum ière et sur lesquels les avocats de la défense, n o ta m m e n t MM. Cruceanu, Paraschivescu, Joanitescu, D im itrescu, nous ont fourni des données les plus précises. D ’abord la question de la co m ­ pétence d u Conseil de guerre. Lorsque l ’avocat Kallognome eut term in é son intervention, le président suspendit la séance. P endant cette suspension d ’audience, le président du Conseil de Guerre, le colonel Maxim, se p ré ­ senta à m oi et me parla du procès. C ’est u n hom m e d ’une quaran tain e d ’années, s ’ex p rim an t sobrem ent, u n peu replet, avec une figure ronde à petite m oustache noire, qui respire la santé et la tran q u illité. La prem ière chose q u ’il me dit porta justem ent sur cette question de la com pé­ tence : « On a voulu, m ’a-t-il dit, retirer au Conseil de Guerre le droit de ju g er cette affaire, mais nous avons ten u bon et nous nous sommes

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déclarés compétents. » Je n ’avais à ce m om ent q u ’à enregistrer cette déclaration, mais il n ’est pas douteux que le Conseil de Guerre avait, en se déclaran t com pétent, outrepassé ses droits, et violé u n principe ju rid iq u e fondam ental. En effet, p arm i les accusés — presque tou s ci­ vils — (un professeur, quelques institu teu rs, le reste : paysans petits-bourgeois, « élite » des vil­ lages), u n certain n o m b re h ab iten t des territoires qui n ’étaient pas soumis à l ’état de siège en septem bre 1924, c ’est-à-dire au m o m en t de l ’in­ surrection. Ces accusés n ’étaient donc pas justi­ ciables du Conseil de Guerre, mais devaient être déférés devant les trib u n a u x de droit com m un. De plus, les accointances et les liens qui au dire de l ’accusation unissaient tous les accusés dans l ’action incrim inée et obligeaient à les juger solidairem ent, obligeaient égalem ent p a r cela m êm e à les déférer tous ensem ble aux tribunaux ordinaires. Le Droit général et le d ro it roumain d o n t le code pénal et le code d ’instru ctio n crim i­ nelle sont à peu près identiques aux nôtres, sont en effet formels sur ce p o in t : lorsque plusieurs accusés se tro uv en t p o ur des faits connexes, im­ pliqués dans u n m êm e procès, et que certains d ’entre eux sont justiciables des trib u n a u x de droit co m m u n , et d ’autres, des trib u n a u x d ’ex­ ception, c ’est le d roit c o m m u n qui l ’emporte, c ’est la règle qui prévaut sur l ’exception. Nos com patriotes W illard et Torrès o n t rem is sur ce principe de droit, à propos de l ’affaire de Kichi-

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n e v , u n m ém oire à la Légation roum aine cta P aris. S a n s c o m p o rte r d ’obligation d ’ordre juridique aussi s tr ic te , un autre fait, qui ressortit au simple bon s e n s , perm et de parler d ’anomalies ju d i­ cia ire s : il est impossible de ju ger ensemble 283 a c c u sé s, d ’autant plus que ces accusés sont d ’o r i g i n e s diverses, q u ’ils s ’exprim ent dans des la n g u e s différentes : russe, ro u m ain , b u lg a re ,1 patois alb a n a is et q u ’il est nécessaire p o u r p lu ­ sieu rs d ’entre eux, de recourir à des interprètes. On a r e m a rq u é que le m inistère public a à diffé­ rentes reprises confondu les nom s des inculpés. E n fin , « coïncidence » qui ne peut que cho­ q u e r la logique pour ne pas dire plus : le p ré s id e n t du Conseil de Guerre, le colonel Maxim, était l ’officier qui a dirigé la répression m ilita ire . Il est donc dans la circonstance juge et partie. Ce double rôle a été plusieurs fois mis en lu m iè re aux cours des débats, no tam m ent p ar l’avocat Paraschivescu qui a lu à l ’audience u n c o m m u n iq u é officiel du com m an d an t Maxim, alors chef m ilitaire, com m u niq ué lancé im m é­ d iatem ent après la répression, et dans lequel il disait que la soi-disant révolte n ’était q u ’un in ­ cid en t sans^importance. Ajoutons que les accusés n ’ont pas eu les g a ­ ranties norm ales requises p our leur défense. Un délai dérisoire — deux jours — a été im parti à la défense pour l ’étude des dossiers. On a pu s ’étonner aussi à juste titre, que l ’ordonnance

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définitive de renvoi ait été la même p o u r p rè s de 300 accusés : C om m ent un tel cliché p o u v a i til correspondre à la réalité ? Un des C o m m is s a ire s Royaux a été obligé de le reconnaître, et d e d é ­ clarer que Ton ne se tiendrait pas à celte o r d o n ­ nance. Les avocats des accusés plaident non le s c ir ­ constances atténuantes, mais l'a cq u ittem en t faute de preuves. Un des avocats de la défense, que j ’ai déjà nom m é, M. Kallognome, a eu une attitu d e qui paraît assez équivoque. A l ’audience u n in c i­ dent a éclaté entre lui et un de ses clients qui, poussé à bout, lui a déclaré q u ’il lui in terd isait de prendre sa défense. Il est certain que la thèse présentée par M. Kallognome dans ses plaidoyers, est conforme quant au fond, à celle d u Ministère Public, et on a affirmé que cet avocat sur lequel avait couru des bruits fâcheux, fréq uentait les m ilieux de la police.

LA CLEF

DE V O U T E DU T E R R O R IS M E

Et m ain ten a n t nous arrivons au point capital du procès : la question de la participation de la Russie soviétique au soulèvem ent de Tatar-Bunar. C ’est là toute la base et toute la signification du procès. Non seulem ent le sort des accusés dépend

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de l ’o p in io n des juges sur ce point, mais p ar là l ’événem ent social et judiciaire de Kichinev prend son am p leu r, se découvre en entier. Le colonel Maxim m ’a dit dans l ’entretien que j ’ai eu avec lui : « Il y a deux thèses en présence : celle que soutient l ’avocat que vous venez d ’entendre (M. K allognom e) et d ’après laquelle la révolte de Tatar-B unar a été m achinée par la Russie ; l’autre thèse consiste à dire q u ’il s ’agit d ’un sou­ lèvement spontané des paysans. » Le colonel Maxim m ’a m o n tré ensuite les armes q u i étaient entassées et rangées devant nous et m ’a dit : « Voyez les pièces à convic­ tion. ». Il a pris soin de me faire rem a rq u e r q u ’il y avait deux petites m itrailleuses devant le tas de vieux fusils et de vieux sabres. Nous trouvons-nous donc dans cette affaire, en présence d ’un soulèvem ent de droit co m m u n , ou bien en présence d ’une trahison nationale, d ’une entente arm ée avec l ’étranger ? La thèse officielle est celle de l ’entente avec l’étranger. M. Tatarescu m ’a fait, à ce sujet, un exposé détaillé, le même q u ’il ar développé dans des term es à peu près identiques, à plusieurs reprises, à la trib u n e de la Cham bre. Le m i­ nistre des Affaires Étrangères m ’avait parlé dans le môme sens. Les m inistres, to u t en ad m ettant q u ’il pouvait y avoir eu des excès regrettables, impossibles à’ éviter dans de pareilles circonstances, s ’atta-

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eh aien t à souligner et à m ettre au-dessus de toute' \ autre considération : le péril bolchévique.; D ’après eux, la R oum anie est la sentinelle avan­ cée de la civilisation contre la barbarie russe et sa situation géographique lui assume u n rôle de préservation et de défense, aux confins de l'Eu­ rope. C'est ce rôle qu'elle p rétend re m p lir dans l ’occurrence. M, Tatarescu a bien voulu par déférence cour­ toise vis-à-vis de moi, reconnaître que le com m u­ nism e pouvait être théo riq u em en t discutable, mais après cette réserve diplom atique, il a pré­ senté l ’action d u bolchévisme com m e u n effort constant de terrorism e et de brigandage, fomente et subventionné par le gouvernem ent soviétique. D ’après lui les « terroristes russes », soit isolé­ m ent, soit par bandes, traversent sans arrêt le Dniester p o u r tuer les gendarm es, jeter des bombes et créer des foyers de propagande com­ m uniste parm i les paysans. ... J 'a i regardé to ut à l'h e u re le troupeau enj tassé des accusés. J ’ai vu leurs p h y sio n o m ie s débonnaires et paisibles, leur air naïf et malheu­ reux. U n d ’entre eux a des lunettes — ce doit être un des instituteurs. Les autres sont des villageois aisés, qui paraissent effrayés et dépaysés et qui n ’ont guère les allures et l ’aspect de co n sp ira­ teurs ( 1 ).
(i) On m ’avait prom is en h a u t lieu q u ’il m e serait pos­ sible de m ’e n tre te n ir avec quelques-uns d ’e n tre les accusés, mais ceEve autorisation th é o riq u e n ’a pu, en fait, se réalisert

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J 'a i d e m a n d é à M. Tatarescu s ’il existait des p reu v es d e cette organisation révolutionnaire; élaborée e n Bessarabie p ar le g o uv ern em en t des soviets. Il m ’a dit q u ’on avait des docum ents i r ­ réfu tab les sur ce p o in t et q u ’il tenait ces d o cu ­ m e n ts à m a disposition. La seconde fois que je l ’ai v u , je lui ai rappelé cette co m m un icatio n de d o c u m e n ts q u ’il m ’avait pro m is et il m e les a p r o m i s à nouveau. Mais il ne m ’en a jam ais fait r e m e ttr e aucun. La th è s e officielle est aussi celle de l ’accusa­ tion. Si M. Tatarescu ne m ’a pas donné les d o ­ c u m en ts probants q u ’il disait détenir, j ’ai r e ­ trouvé m e n tio n de ces docum ents dans l ’acte d ’accu satio n que j ’ai eu sous les yeux et dont j ’ai com pulsé lon g uem en t une trad uction française. Les 283 priso nn iers qui com paraissent devant le Conseil de Guerre sont inculpés de com plot et d ’a tte n ta t contre la sûreté extérieure de l ’État. L’acte d ’accusation et le réquisitoire disent n e t­ tement : « Le g ouvernem ent soviétique dans le but de rep ren dre la Bessarabie, a organisé des incursions de terroristes po u r provoquer des ré ­ voltes et justifier l ’intervention arm ée de la Russie. » L ’acte d ’accusation qui constitue u n v o lu m i­ neux dossier, expose dans le plus g ra n d détail la façon m éthodique dont ces émissaires te rro ­ ristes auraien t préparé dans les villages bessainalgré les promesses empressées qui m ’ avaient été faites dô faciliter par tous les m oyens m on « e n q u ê te ».

rabiens, des noyaux et des organisations révo­ lutionnaires. Il m e t en scène un certain no m b re de person­ nages dont le principal, Andrei Clusnicov sur­ nom m é Nénine, était l ’agent principal de Moscou. Il forma, dit le m inistère public, des co­ mités révolutionnaires dans d ’innom brables vil­ lages, il fit croire aux paysans que l ’armée russe se p rép arait à envahir la Bessarabie et que deux avions bolchéviks ann o nceraient l ’arrivée de l ’Armée Rouge et l ’heure de la révolution. Il leur fit savoir que la révolution était en train de se faire en Allemagne, en Bulgarie, etc... Les agents de la Russie franchissaient le Dnies­ ter et — toujours d ’après l ’acte d ’accusation —, in o nd aient le pays, de brochures et de tracts, lus dans des réunions. Ils créaient des rayons et des sous-rayons dirigés et reliés entre eux par des Comités de cin q hom m es. Ces Comités assu­ m aient trois services distincts : 1° L ’armement, 2° La liaison, 3° L ’espionnage, le contre-espion­ nage et l ’inform ation. Ces Comités étaient cen­ tralisés, m ais « cette centralisation était secrète ». En août 1924, le gouvernem ent russe a délégué l ’agent Ossip Paleocov d it Platov, en le nom­ m a n t G ouverneur Militaire de la Bessarabie du Sud. Platov organisa dans chaque co m m un e des détachem ents d ’attaque de 30 soldats rouges, pris p arm i les jeunes gens. Il s ’occupa d ’arm er le9 paysans et il fit venir une grande quantité d ’armes dans des barques et des chariots. C’est

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ain si, p a r exem ple, q u ’il fit p a rv e n ir 300 bom bes p o u r trois sous-rayons seulem ent. Une partie des a rm e m e n ts a u ra it été cachée « d an s les eaux sta­ g n a n te s, ju s q u ’à ce que la révolution éclatât, e t p e r m ît de les d istrib u e r ». Au m ois de m a i 1924, il y eut p lu s de 1.000 arm es et des caisses d e cartouches distribuées en u n e seule fois à des villageois, d a n s u n c h a m p , près d ’u n village. Le 2 septem bre 1924, « p o u r tâter le te rra in et p o u r p erm e ttre de su b venir p a r le vol à l ’e n tre ­ tie n des déserteurs ro u m ain s », u n e band e de v in g t h o m m es m asqués p ille n t le m a rc h é d u village de Nicolaiev. Toute précision m a n q u e d a n s l ’acte d ’accusation c o n cern a n t ces b an dits m asq u és — m ais p a r contre, le m êm e acte d ’ac­ c u sa tio n expose, p arm i d ’in n o m b ra b le s détails rév élan t u n système én o rm e et co m p let d ’o rg a ­ n isa tio n et de p ro p ag an d e, que le 15 septem bre, veille de l ’in su rrectio n de T atar-B unar, « Nén in e a fait un plan p o u r que la révolution éclatât s im u lta n é m e n t sur tous les points de la Bessa­ ra b ie . »

S C É N A R IO

TROP

B IE N

F A IT

Ces révélations que l ’acte d ’accusation fo u rn it avec ta n t d ’ab o n dance et de m in u tie ne so u tien ­ n e n t pas u n exam en réfléchi. Il est ab so lu m en t in ad m issib le q u ’u n e organisatio n aussi coin-

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plexe ait p u s ’effectuer parm i les paysans m a n i­ festem ent étrangers à la besogne c la n d e stin e et révolutionnaire, — dans u n pays où p u llu la ie n t les officiers, les soldats, les policiers, le s gen ­ darm es, les espions et les agents d u g o u v e rn e ­ m ent, — sans que cette m ach inatio n ait é té im ­ m édiatem ent percée à jo u r. Or la c o n s p ira tio n ré­ volutionnaire était tellem ent ignorée que l a veille de l ’insurrection, la com pagnie de soldats qui g ard ait Tatar-Bunar, s ’en est éloignée ! U n seul fait suffit p our nous m ettre sur nos g ard es : on parle de brochures de propagande distrib uées à profusion et lues dans des réunions auxquelles assistaient les notables des villages. Or, o n n ’a pu produire aucun de ces tracts. Il n ’y en a pas un seul exem plaire dans le dossier de l ’accusa­ tion. C om m ent est-ce possible ? Les difficultés d u tran sp ort clandestin d ’armes et d ’explosifs en telle quantité, réduisent à n éant ces descrip­ tions m élodram atiques de d istrib u tio n de fu­ sils, de cartouches, de m itrailleuses et de bombes. Et l ’on sait b ie n ,d ’autre p a r t,q u ’il existait en Bes­ sarabie des dépôts d ’arm es p rovenant des troupes russes qui y avaient séjourné avant les occupa­ tions allem ande et roum ain e. C ’est de là que pro­ viennent, vraisem blablem ent, ces arm es Touil­ lées et po u r la p lu p art inutilisables, q u ’on a ap­ portées dans la salle d u Conseil de Guerre d’a­ b o rd en très petit n om b re, ensuite en quantité respectable. Les deux m itrailleuses que j ’ai vues, H enry Torrès ne les avait pas p u voir. Elles sont

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a rriv é e s à K ichin ev entre sa visite et la m ienne. Mais e lle s étaien t m entionnées dans l ’acte d ’ac­ c u s a tio n . A. noter q u ’il n ’y a aucun inventaire d ’a r m e s a u dossier des Commissaires Royaux. Il est b i e n difficile à celui qui tente de se faire u n e o p i n i o n raisonnable sur ce com plot d o n t les h i s t o r i e n s futurs ne tro u v ero n t de traces for­ m elles q u e dans ce seul acte d ’accusation, de ne pas c o n s ta te r q u ’un tel ensemble d ’allégations sem b le m a n ifestem en t échafaudé p o u r étayer une thèse, e t que l ’organisation révolutionnaire en q u e s tio n était, tout au m oins en grande partie, fictive. Mais q u a n d bien m êm e des aventuriers a u ­ ra ie n t p ersu ad é à des villageois que l ’arm ée russe était p r ê te à voler à leur secours, q u an d bien m êm e ils les au raien t forcés à se soulever en les te rro risa n t, ou plutôt, quand bien m êm e ils a u ­ ra ie n t « canalisé » leur soulèvem ent dans ce sens, cela n ’im p liq u e ra it pas la gigantesque p rém é d i­ tation que soutient l ’accusation. Cela n ’im p li­ q u e ra it pas que la Russie soviétique ait été l ’o r­ gan isatrice d u m o u v em en t et doive être tenue p o u r solidaire des déclarations ém anant d ’in d i­ vidus d o n t l ’identité est toujours restée très vague, d o n t l ’existence m êm e a été contestée, et qui, en tout cas, ont disparu sans laisser de traces. Ces émissaires pouvaient être tout aussi bien ou des b rigands ayant en vue le désordre et le pillage, ou bien m êm e des agents p ro v o ­ cateurs. Il est m alheureusem ent, dans l ’histoire

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contem poraine des pays balkaniques, trop d ’exemples d ’événem ents dont la police a été l'instig atrice en vue de justifier des représailles et de c o rro b orer des thèses politiques (1). En fait, l ’arm ée russe s ’est-elle massée sur la frontière, et le m ouvem ent insurrectionnel s ’est-il déclanché ‘sim u ltan ém ent d an s les plaines bessarabiennes, a-t-il été, en fait, organisé sérieuse­ m e n t ? Non. Il est vrai que les paysans de Nicolaiev et de T atar-B unar ont proclam é le régim e des soviets et arboré le drapeau rouge. Mais, si com m e tout pousse à le croire, les soulèvements des Bessarabiens ont été unique­ m e n t suscités p ar l ’exaspération d ’une popula­ tion m altraitée, pressurée, affamée, décimée, on p eu t adm ettre que les m u tin s aient envisagé l ’in­ dépendance sous la forme dont la République Moldave Soviétique et la Russie elle-même leur présentaient l ’exemple. Le prestige d u gouverne­ m e n t ouvrier et paysan, c ’est-à-dire de l ’Etat des travailleurs libérés du joug de leurs exploiteurs, devait forcém ent agir sur l ’im agination de ces m alh eu reu x et il n ’y a pas là un a rg u m e n t en faveur de la participation directe du peuple libre lim itrophe. On peut donc adm ettre, répétons-le,
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( i) On m ’a exposé n o ta m m e n t dans tous ses détails l 'his­ toire d ’ un p risonnier n o m m é K a n n e r su r q u i s ’est appesantie la m ain de la justice parce que l ’ agent provocateur Buda l ’a v a it forcé à aller c h e rc h e r des obus dans un dépôt. Ce m a lh e u r e u x a été en su ite inculpé de distributio n d ’armes et d ’explosifs, et d ’attentat.

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sans q u e c e la tire aux conséquences q u ’on p ré ­ tend i m p o s e r à l ’opinion publique, q u ’ils ont été « m a n œ u v r é s » p a r quelques m eneurs. En fin de c o m p te , tout l ’échafaudage des conclusions de l ’a c c u s a tio n , te rrib le m e n t invraisem blable* reste à p r o u v e r . C o m m e n t l ’accusation s’y emploie-t-elle ? Quels s o n t les docum ents sur lesquels on s ’ap­ puie p o u r étab lir le lien entre la Russie ou bien l ’o rg a n is a tio n com m uniste internationale, et le fait p o s itif d u soulèvem ent ? Ces d o c u m e n ts — qui sont ceux que M. Tata­ rescu d e v a it me rem ettre entre les m ain s — je les connais. Ils sont énum érés et analysés dans l ’acte d’accu satio n . Ceux-là, ils ont été produits devant le tr i b u n a l, et tous les objectifs de l ’accusation : im p liq u e r le dram e de Tatar-B unar dans le grand p ro cès internatio n al que l ’ordre établi i n ­ tente a u com m un ism e, et dégager la gestion roum aine de la Bessarabie des accusations d ’im ­ puissance et d ’indignité insupportables que les faits d re sse n t contre elle — tout cela repose s u r ces do cu m ents.

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docum ents r é v é l a t e u r s

Ce sont des lettres de Platov à Nénine. Ces

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lettres on t été fournies par la police qui les au­ rait trouvées sur u n cadavre. Ce cadavre n ’a pas été légalem ent authentifié. Il n ’y a aucun procèsverbal le concernant. La police a p réten d u que c ’était celui d u fameux Nénine, personnage dont la carrière reste pleine de mystère. Au reste, sur le corps où l ’on trouva ces 2 0 lettres capitales, on trouva aussi une pièce d ’identité au n o m de Asach ; mais ce n ’en était pas m oins Nénine, assure la police. Tout le scénario bolchévique dans lequel les Commissaires Royaux transposent les épisodes d u soulèvem ent paysan, est puisé dans la biblio­ thèque docum entaire que renferm aient les vêtejnents de ce cadavre (outre les lettres, il y avait des plans d ’organisation et d ’attaque, et des cir­ culaires). Ces lettres que le Conseil de Guerre de 'Kichi­ nev a reçues des m ains de la Siguranza attestent la liaison entre les disparus qui ont besogné en Bessarabie et le centre de Moscou. La prem ière de ces lettres est à citer tout en­ tière : « Camarade Nénine, « Notre devoir est de faire com m e Lénine l a Hit. Vous devez vous rappeler les paroles de notre m aître Karl Marx : Le travailleur n ’a à perdre que ses chaînes et a to u t à gagner. « Vive la Révolution ! Vive la guerre civile ! [Vive l ’Internationale C om m uniste ! Vive la ré-

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p u b liq u e socialiste moldave soviétique, aux côtés d e T U . R. S. S. « C a m a r a d e s , soyez prêts au p rem ier signal et v o u s ir e z au ch am p de la victoire. » Signé : Le c o m m a n d a n t militaire de la Bessarabie du S u d :
P
lato v

.

E s t-il b eso in d ’insister sur la grossière in v ra i­ s e m b la n c e d ’u n pareil d o cu m en t dont l ’auteur a p r is u n soin enfantin de m ettre en vedette les n o m s significatifs de Lénine et de Karl Marx, et d ’é n u m é r e r com plaisam m ent à u n coreligion­ n aire p o litiq u e qui n ’avait que faire de cette le­ çon, les prin cip es com m unistes les plus caracté­ ristiq u e s et les plus co m p rom ettants ? Cela sent à p le in nez la gauche falsification policière : Qui veut t r o p p ro u ver ne prouve rien : Les faussaires d e v ra ie n t se méfier de ce précepte de sens co m ­ m u n . E t est-il, d ’autre p art, plus adm issible que le destinataire de cette lettre, alors q u ’il en­ tre p re n a it une oeuvre clandestine gigantesque, ait c o m m is la maladresse de g ard er sur soi ce d ocum ent-m assue et de collectionner sottem ent les autres dans sa poche ? Les circonstances de la m o r t de Nénine, telles que les rapporte l ’acte d ’accusation, perm ettent de rem arq u er, de plus, que longtem ps traqué avant d ’être découvert, N énine au rait eu largem ent le tem ps de faire dis­ paraître les papiers accusateurs qui bo n daien t les poches.

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La m êm e énorm ité candide, si on peut e m ­ ployer ce m ot dans une intrigu e qui a p rov o qu é ta n t de fusillades et d ’égorgem ents, se retrou v e dans une autre de ces missives : « Camarade Nénine. Je vous rappelle à n o u ­ veau d ’avoir à me copier la liste des endroits où sont les organisations révolutionnaires, p o u r que je prépare le p lan des opérations m ilitaires. » Et cet ordre de général d ’opéra-comique est écrit, nous dit Taccusation, en septembre, deux ou trois jours avant la date fixée pour l ’insurrection de toute la Bessarabie !

la

trop

belle

c o ll e c t io n

i

Poursuivons cette lecture révélatrice. Passons sur des recom m andations ingénues com m e celle où Platov éprouve le besoin de dire à Nénine : « Dans les Soviets de Bessarabie on doit pré­ parer l ’attaque contre les autorités. », ou bien : « .Venez me voir et, si vous pouvez, apportezm oi des inform ations. ». Il est question, dans une lettre, d ’u n e tactique se référant à des évé­ nem ents très antérieurs à la révolte, et on peut se dem ander com m ent il est possible que Nénine ait poussé la m anie de centraliser sur lui des do­ cum ents révélateurs, au poin t de ne pas faire

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p arv en ir cette lettre à l'o rg an isatio n où aurait été sa place. Dans u n autre docum ent, Platov ordonne aux chefs de villages d ’én u m érer « les m u n itio n s, m a t é r i e P d ’artillerie, et matériel de cavalerie » dont leurs centres révolutionnaires disposeraient. Il est évid en t que ces organisations, m êm e si elles avaient existé autrem ent que sur le papier et que dans les im aginations, ne pouvaient posséder ni m atériel d ’artillerie, ni m êm e de m atériel de cavalerie, et que c ’est là une form ule de rapport m ilitaire transcrite telle quelle par un scribe m ilitaire ayant plus de bonne volonté que de discernem ent, et d ’un ridicule énorm e dans la circonstance. Et ne peut-on qualifier de m êm e le titre p o m peu x d o nt Platov accom pagne sa signa­ ture : « C om m andant Militaire de la Bessarabie du Sud » ? Ce titre appartient à la term inologie militaire roum aine et non à celle de la Russie des soviets. La véritable personnalité d u soi-disant Platov est aussi incertaine que celle du soi-disant Né­ nine. D ’après les présom ptions les m oins h asar­ deuses, il s ’agirait d ’un simple pêcheur illettré, q u ’on a affublé de noirs et profonds desseins et d ’un rôle d ’apparat, alors que victim e p arm i des milliers de victimes, il n ’était plus là pour gêner l ’enquête. D ’autres lettres nous m o n tre n t ce c o m m an ­ dant en chef s ’occupant lui-m êm e à charroyer les armes à travers les m arais et m êm e s ’enivrant
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(il avoue q u ’un jo u r, ivre, il a failli « parler »)* Et lui, l ’agent de cette Moscou dont on dit d ’autre p a rt que l ’or subventionne la révolution bessarabienne, lui qui aurait m is au p o in t un vaste réseau d ’organisations subversives destinées à rep rend re toute un e province, il en est réduit à d em ander aux paysans de se p ro c u re r de l ’ar­ g ent par le vol et les coups. Que devons-nous penser d ’une pareille affa­ bulation judiciaire ? Que s ’il y a eu et s ’il y a en Bessarabie, com m e partout, des rêves et des courants révolutionnaires et une conscience g randissante de l ’ém ancipation des opprimés ; que si les paysans bessarabiens reg ard en t du côté de l ’est d ’où leur venait naguère la vie économ ique et où s ’étendent des p o p u latio n s qui ont brisé leurs fers, cet idéal n ’a pas d o n n é lieu dans la circonstance à une action concertée avec ces populations, à une action suscitée et aidée p a r elles, et ayant la m oin d re chance d ’aboutir. S ’il y avait des associations coopératives ou au­ tres — m êm e des associations religieuses — il n ’y avait pas, à cent kilom ètres de la frontière russe, ces noyaux et ces ram ifications révolu­ tionnaires,' com m e on veut nous le faire croire à g ra n d renfort d ’argu m ents de roman-feuille­ ton, en confondant volontairem ent les révolu­ tionnaires com m unistes avec les bandits ou les contrebandiers qui « traversent le Dniester ». M anifestement, les paysans accusés ne savent pas ce que c ’est que le co m m unism e, la constitution

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russe, et, encore m oins, l'o rg an isation révolu­ tio n n a ire . S ’il y a eu des m eneurs qui ont pro vo ­ qué l ’effervescence suprêm e et profité du m o u ­ v e m e n t déclanché par d ’autres motifs, ils ont été les conséquences et non les causes, de la révolte.

C R IS D E

V É R IT É

La véritable raison d u soulèvem ent, que l ’ac­ cu satio n , écho de la voix officielle, s ’efforce de faire te n ir toute dans ce seul m otif passe-partout de l ’h o m m e au couteau entre les dents, p o u r fo u rn ir à u n gouvernem ent despotique des a rg u ­ m ents dém agogiques et lui perm ettre d ’esquiver sa responsabilité, — la véritable raison, elle a été exprim ée p ar quatre ou cinq courageux accusés p ay san s qui ont osé crier à la face des juges g alo n n és : « Nous en avions assez et nous nous som m es révoltés ! » Et le reste a été fait par des provocateurs ou des brigands. Elle a été exprim ée p a r cet au tre accusé qui to u t d ’abord n ’osait parler, et qui tout d ’un coup so rtan t de son m utism e, a proclam é : « Tous ces hom m es-là, depuis que je les connais, je sais Ifien q u ’ils n ’ont jam ais fait ce dont on les ac­ cuse !... Nous sommes de pauvres paysans p ous­ sés à bout. » Elle avait été exprim ée p ar avance, p o u r des

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faits pareils et p o u r le m êm e état de choses, p a r un h om m e d o n t le h au t caractère avait été jusque-là u n an im em e n t respecté en R oum anie : le député Alexandri, q u an d il a prononcé il y a quelques années à Kichinev, à la suite de l'a f ­ faire de K hotine, u n retentissant discours q u i se te rm in ait ainsi : « Ayant déjà un pied dans la tom be, je prends la responsabilité de vous dire toute l ’am ère vérité. Il suffit de se rappeler q u ’un seul g endarm e tsariste arrivait à terroriser to u t u n canton, p ou r com prendre ce que font les cinq ou six policiers roum ains logés dans chaque village. Si nous ajoutons à cela les 50.000 soldats qui vivent illégalem ent en Bessarabie, pillent tout ce qui leur tom be sous la m ain et organisent des attaques rangées contre les cultures des paisibles habitants, on com prendra alors le proverbe qui circule chez nous et qui dit que : Etre Roum ain, ce n ’est pas une nationalité, mais une profession. A utrem ent dit les R oum ains font avec nous un pacte de pinces m onseigneur. D u ran t les dixh u it mois d ’occupation roum aine, la Bessarabie a été beaucoup plus « russifiée » que p en d an t les cent h u it années d ’occupation russe. » L ’ex-prem ier m inistre Yaida Voivod a déclaré au P arlem ent : « Le k n o u t tsariste était mauvais, m ais en com paraison de l ’oppression roum aine qui sévit actuellem ent en Bessarabie, c ’était un jouet. A u jo u rd ’hui, en Bessarabie, on résout la question nationale au m oyen de coups et de fu­ sillades d ’innocents... Quoique nous considérions

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le b o lc h é v ik com m e notre ennem i, il n ’est rien à côté de l a politique gouvernem entale ro um aine en B essarabie. » Le v ie u x Vassili Stroescu, l ’apôtre du m o u ­ v e m e n t n atio n aliste en Bessarabie, a p u crier aux d éputés ro u m a in s , avant que l ’on ne lui coupât la p a ro le : « Les autorités locales bessarabiennes ex ercen t u n e oppression sauvage sur la p o p u ­ lation. L a justice se fait d ’une m anière so m ­ m aire, les abus sont tolérés par les m inistres euxm êm es. Les libertés publiques sont entièrem ent su p p rim é es du fait d u régim e m ilitaire. On a la d ouleur de constater que la situation était m eil­ leure sous l ’ancien régim e russe. » Vassili Stroescu du t quitter la salle des séances devant le tu m u lte q u ’il avait déchaîné, et son discours ne fut ja m a is publié même à VOfficiel. Mais ces paroles-là restent. Elles dévoilent des choses certaines : « Cette plaie toujours vive et toujours douloureuse, la plaie de la Bessarabie opprim ée et terrorisée. » (Aurora ). Sur ces choses, qui c o n tin u e n t et em pirent, tous les honnêtes gens se tro u v en t d ’accord, en dehors des q ues­ tions de partis. Ces grandes voix-là qui se sont, p en dant un m om ent, trouvées plus fortes que Tordre établi, ont été rares, p o u r la honte de nos générations actuelles — m ais les terribles accusations q u ’elles ont fait entendre à jam ais, dispensent en vérité d ’aller chercher l ’origine du geste désespéré de& paysans dans u n com plot de cinéma.,

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Et la vérité a été exprim ée aussi, m oins au d a­ cieusem ent et m oins ouvertem ent, m ais explici­ tem en t tout de m êm e, ailleurs : dans les réserves que n ’ont pas p u ne pas faire les jo u rn a u x de toute nuance. A deveru l , sans rien renier de ses principes politiques qui sont anticom m unistes, est obligé de constater le m écontentem ent entre­ ten u dans la population p ar u n e adm inistration « qui n 'e s t pas to ujo urs à la h au teu r de sa tâche. ». « La défense de la Bessarabie contre les attaques et les menées com m unistes est u n e ques­ tion ; la pacification de la province p ar une ad m in istratio n honnête en est une autre, écrit Adeverul , qui ajoute que la métropole n 'a pas su co nq u érir l'attach em en t de la population p a r un régim e de justice, de liberté et de démocratie. » M. C onstantin Mille, u n ém in en t journaliste, président de l ’Association de la presse roum aine, écrit : « Je ne sais quelle im pression M. Barbusse rapportera du procès de Tatar-B unar. Je puis dire seulem ent que m a conviction in tim e est que dans la répression de cette révolte les autorités o nt oublié que les m oyens employés p ar elles devaient être de ceux dont on use dans les Etats civilisés. Sans cet oubli nous n ’aurions pas eu la visite de M. Torrès ni celle de M. Barbusse, car il n 'y a pas de fumée où il n 'y a pas de feu, et nous n ’aurion s pas eu à nous disculper en p laid an t, com m e le fait le gouvernem ent, les circonstances atténuantes. »
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« Ce qui doit nous étonner, me disait le député Stere, qui est Bessarabien, n o n séparatiste, et comme j ’ai eu l'occasion de le dire, très p o p u ­ laire en Bessarabie, c ’est q u ’il n ’y ait eu que quelques villages qui se soient soulevés ! ( 1 ). » Encore une fois, la m ach in atio n avec la Rus­ sie reste toute à prouver, tandis que les causes norm ales de la m u tin erie sont toutes prouvées.

MENSONGE P A R

LA

TORTURE

Mais il n 'y a pas seulem ent les allégations des hauts ou bas agents de la sûreté, p o u r établir le complot. Il y a les aveux dès accusés, et les dé­ positions des tém oins. Ici il faut o u v rir un nouveau chapitre, et non le m oins grave, de cette étude. Nous p ou rrions en toute conscience et en to u t sentim ent de notre responsabilité in titu ler ce chapitre : Les aveux et les dépositions ont été arrachés par la torture . Accusés et tém oins ont été soum is à la question comme au Moyen-Age, ju s q u ’à ce que l ’on ait obtenu d 'eu x des réponses satisfaisantes. Cela s ’est passé dans to u t le cours de l ’instruc(i) Le parti ag rarien de M. Stere n ’ a po u rtan t pas pris une position nette dans l ’affaire de T atar-B un ar.

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tion. L 'instru ctio n e 9 t triple. C'est d 'a b o rd l ' i n ­ terrogatoire de la gendarm erie, ensuite celui du com m issaire de police, puis celui du ju g e . A chacune de «ces phases de la procédure, des m oyens infâmes ont été employés p o u r d o n n er corps au système de l'accusation, c'est-à-dire à l'idée de conspiration et d'intelligence avec l'é ­ tranger. Il ne s'ag it pas de tentatives isolées é m a ­ n an t de quelque agent fanatique, mais d'une m éthode réfléchie et généralisée. Certaines ré­ tractions ém ouvantes ont perm is de dévoiler l'étendue de l'odieuse m anœ uvre. Au début, les audiences qui avaient lieu dans la cour de la prison n 'étaien t pas publiques. II y en eut plusieurs auxquelles personne du dehors n'assista. Seuls, les parents des accusés pouvaient e n tre r pen dant quelque temps. On a d û ensuite rom pre un peu ce huis-clos, et si restreinte qu'ait alors été la publicité du procès, cela a permis à la vérité d ’éclater. Les survivants du massacre qui ont déposé à la barre du Conseil de Guerre ont d 'a b o rd récité la leçon q u 'o n leur avait apprise à coups de bâton. Lorsque les accusés et les tém oins se plai­ g n aien t, le président leur coupait la parole. Puis il a fallu les laisser dire. — Pourquoi trem bles-tu ? s ’avisa de deman­ der le président à un h om m e q u 'o n avait amené devant lui à l'audience. — Je ne trem ble pas. — Je te vois trem bler de tout ton corps.
9 ♦

247 * L ’h o m m e se décida à dire en baisant la tête : J 'a i p e u r d ’être battu. — Ici on ne bat pas. — J e croyais que l ’on battait ici aussi. N on seu lem en t on a dû les laisser parler, m ais on a d û les laisser exhiber les cicatrices et les traces des coups et des blessures q u ’ils avaient re ç u s t a n t q u ’ils n ’avaient pas dit ce q u ’on a t­ te n d a it d ’eux. Il y a eu com m e preuves, des certificats m édicaux qui ont été produits. Une a u tre preuv e ressort de ce fait que certaines ré­ v é la tio n s o n t été faites p ar des accusés que les C om m issaires Royaux avaient d ’autre p art con­ sidérés co m m e « sincères ». La plus grande et in d estru ctib le preuve, c ’est l ’u n an im ité des vic­ tim es. J ’ai lu toutes les dépositions. Il m e faut ici en citer une série, pour établir définitivem ent au x yeux de l ’opinion publique, la véritable n a ­ tu r e de cet énorm e dram e judiciaire de Kichinev. Un m aire de village, revenant sur ses déclara­ tio ns antérieures faites à l ’instruction p rév en ­ tive, a dit : « J ’ai « avoué » parce que j ’ai eu p e u r en voyant devant moi u n hom m e tué. » Pavel C hirilenko, accusé, a dit : « On a creusé u n e fosse, on m ’v a m is et on m ’a enterré ju s ­ q u ’à la ceinture, en m enaçant de m ’en terrer vif si je ne disais pas la vérité, c ’est-à-dire si je n ’avouais pas que j ’ai porté les armes et que j ’ai conspiré contre l ’arm ée rou m ain e ». Cette décla­ ration a été arrachée p ar H usatenko, ancien ofLE PLU S GRAND PROCÈS POLITIQUE DU MONDE

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ficier tsariste actuellem ent au service de la S û ­ reté. Miron Cacenko, de Divisia, fut arrêté p ar la Sûreté, frappé brutalem ent, tenu deux sem aines p ar les gendarm es dans une cave sans air. On le faisait sortir de temps en temps et on le f r a p ­ pait avec des m arteaux sur la poitrine. T r a n s ­ porté dans un autre village, il fut à nouveau b attu p ar les gendarm es ju s q u ’à l'évanouisse­ m ent. Arrivé chez le juge d ’instruction, le p ré ­ venu n 'a pas voulu confirm er sa prem ière décla­ ration. Le juge d ’instruction Tudor Marin lui a craché à la figure. Finalem ent, l ’accusé, te rro ­ risé, a signé tout ce q u ’on a voulu. Matei Tanghev, accusé, a été tellem ent frappé q u ’il saignait du nez et de la bouche. Il a été transporté à l ’hôpital. Deux officiers se sont p ré ­ sentés à lui. Comme il ne pouvait pas parler, les officiers lui ont dit q u ’il suffisait de signer. Il s ’est soumis et a signé, sans q u ’il lui ait été permis de lire sa « déclaration ». Yasili Cartileanu, Mihaïl Tanghev, Ivan Cartileanu, ont été battus ju s q u ’à perdre connais­ sance pour « avouer » l ’organisation révolution­ naire d u village de Dolikioi, et ils ont fini par faire une fausse déclaration. A l ’instruction, Tudor Marin a jeté un crucifix à la tête de C arti­ leanu qui hésitait à signer. Tous ont signé sans q u ’on leur ait donné connaissance de la déclara­ tion . Alexis Boucaevski était un ennem i du m aire

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d e s o n v illage et il était en procès avec lui. Il a été s i g n a l é com me révolutionaire par le m aire a p r è s le soulèvement de Tatar-Bunar. Menacé d ’ê t r e to rtu ré et de sub ir d ’affreux supplices q u ’o n l u i décrivit, il céda et signa ce q u ’on lui fit s i g n e r sur la fameuse organisation. S te f a n Beda, de Vulcaneiste, a exposé le cas r é v o l t a n t de provocation à la suite duquel il a été im p liq u é dans l ’affaire de la révolution. Son té m o ig n a g e a été confirmé par plusieurs tém oins. La déposition du prêtre Nicolas Riskov a éta­ b li q u e l ’on avait mis en scène une sorte de co­ m é d ie en tira n t à certains intervalles des coups de fu sil, pour que ce tém oin déposât q u ’il y a v a it eu une bataille dans son village, et de fa­ ç o n à faire inculper de crim e d ’insurrection u n v illag eo is nom m é Spiridon Ischenko. Alexei Efimencu, de Divisia, accusé, a déclaré q u ’à l ’instruction on lui a lu un procès-verbal, p u is q u ’on lui a enjoint d ’apposer sa signature a u bas d ’une feuille de papier sur laquelle se tro u v a ie n t quelques questions dactylographiées. Mais il n ’a pu voir quelles étaient ces questions d o n t il avait signé p a r avance la réponse. Dans le dossier, certaines déclarations étaient copiées à la m achine et par conséquent préparées avant que l ’accusé ait signé. Ce procédé est usuel dans la police roum aine, et d ’autres cas m ’en ont été personnellem ent révélés par des victimes de ces machinations,, q u i ont mis en cause le direc­ teur de la prison Doftana.

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D 'autres o nt fait des révélations sur la façon dont procédait le fam eux juge d ’instruction T u ­ dor Marin. 11 ém ettait violem m ent d ’ép o u v a n ­ tables menaces. Il disait aux accusés : « Je ju r e sur la croix et l ’Evangile que tu p o u rriras en prison. ». Ce juge — qui n ’a jam ais fait d ’études m ais seulem ent quatre ans d ’école p rim aire — « som m ait les accusés et les tém oins de lui d o n ­ n er des nom s, et faisait arrêter tous ceux q u ’on lui no m m ait. » Atonasi Curtev a do n n é des renseignem ents sur l ’association révolutionnaire secrète de son village. Il l ’a fait, sans que ce fût vrai, a-t-il d it ensuite, parce q u ’on l ’a frappé sur la tête ; q u e les gendarm es s ’asseyaient, l ’un sur sa tête l ’a u tre sur ses pieds, p en d an t q u ’on le ro uait de coups ; parce q u ’on l ’a lié avec des cordes, les m ains a t­ tachées aux pieds, pour le frapper encore. L o rs­ q u ’il sortit d ’un évanouissem ent plus pro longé, on lui fit signer u n papier et il reto u rn a avec les autres p rison n iers qui furent effrayés de le voir défiguré et le corps n o ir de coups. A ch aq u e coup, on lui disait : « Dis la vérité. » Le g e n ­ darm e chef de poste du village de J ib ria n auquel il eut affaire, m enait son enquête en ten an t à la m ain un g o u rd in et en disant à ceux q u ’il in te r ­ rogeait : « Si tu ne m e dis pas la vérité, tu la diras à m on g o u rd in . » Jon B iburnas, in stituteur, a déclaré : « Ce que j ’ai dit n ’est pas vrai. J ’ai été forcé p ar les coups de déclarer que j ’avais fait passer des

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H om m es su r le Dniester, mais cela est im possible m o n v illage étant à 30 kilomètres du fleuve. Tous c e u x qui ont déposé avec moi ont été b a t­ tus. )> N icolas Chisibaru : « Je n 'a i pas été à Fontaina c o m m e on me Ta fait dire, mais j ’ai eu p eur d u C onseil de Guerre, et j ’ai dit tout ce que ces m e ssie u rs ont voulu. » T h e o d o r Bacanov conteste tout ce q u ’il a dit co n tre les inculpés et déclare q u ’il ne reconnaît pas ses paroles dans le procès-verbal de l ’in s ­ tru c tio n . N ich ita Mirciu, D im itri Vanhov et d ’autres : « P e rso n n e ne m ’a parlé d ’organisation révolu­ tio n n a ire . Mais j ’ai été battu et j ’ai dit ça p a r peur. » S tep h an Bairactar : « Tout ce que j ’ai dit à l ’in stru c tio n je l ’ai dit par peur et parce que j ’ai été frappé et menacé. » Le Commissaire lui lit sa déposition. « En 1922, appelé p a r Nicolas Morzan au village de Fontaina, j ’ai reçu l ’ordre de faire un comité de cinq personnes p o u r chas­ ser les Roum ains de la Bessarabie. ». Le tém oin répo n d : « J ’ai dit cela parce q u ’on m e d em an ­ dait de le dire, et que j ’étais cruellem ent frappé. On m ’a poussé les yeux avec u n bâton et on m ’a arraché la moustache. » Il faut clore cette liste écœ urante de faits, d o n t un seul constitue un cas de nullité en droit et en équité, et q u ’il serait facile de faire deux fois ou dix fois plus longue. Contentons-nous de no-

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ter q u 'o n est arrivé dans certains cas à faire 3irê? aux hom m es q u 'o n traitait de la sorte des choses totalem ent absurdes. On a forcé les accusés a avouer q u 'ils avaient lu des manifestes révolu­ tionnaires. Or, on n 'a jam ais pu trouver trace d ’un seul de ces manifestes, ce qui serait inad­ m issible s ’ils avaient existé. Le no m m é Nicolas H uzun a été co n tra in t d ’avouer q u ’un bateau p o rtan t des arm es et des m u n itio n s de Russie était arrivé à Ismaïl — ce qui est une impossi­ bilité m atérielle. 145 tém oins à charge o nt rétracté leur pre­ m ière déposition, et aucun, en définitive, n ’a fou rn i de renseignem ents positifs sur le complot a n ti-ro u m ain . Que reste-t-il de toute cette tram e de conspi­ ration ? Tout l ’échafaudage des preuves invo­ quées s ’écroulant com m e u n château de cartes, il ne reste plus que, bien visible, u n système calculé et hypocrite p o ur d o n n e r à des intrigues politiques diverses les allures d ’une entreprise de patriotism e, « d ’ordre », et de contre-révolu­ tion, et p o u r com plaire par là aux g randes puis­ sances im périalistes dont les nations balkani­ ques sont vassales. Voilà longtem ps que ce même m oyen est employé pour écraser ici, à to rt et à travers toute velléité d ’indépendance et de liberté. En janvier 1919, je le rappelle, le jo u rn al Ardealul d o n n ait déjà le m ot d ’ordre perfide de l ’of­ fensive : « Les Moldaves m a rc h e n t d ’accord avec, les bolchéviks. »

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★ ★★ Q u e p e u t penser le Conseil de Guerre de toutes ces é v id e n c e s qui de plus en plus clairem ent se d é g a g e n t de ce procès si sensationnel par son e n v e r g u r e et par ses dessous ? Mais a-t-il le droit de p e n s e r ? T o u t à Theure j ’ai dit au colonel Maxim : « J e n ’a i pas à vous dicter votre devoir. Je vous d ir a i s im p le m e n t que l ’attention du m onde est en ce m o m e n t fixée sur vous et attend le verdict q u e v o u s rendrez. C’est grave. »

iE É M O U V A N T E

FIG U R E

Le lendem ain, M. Costa F oru plaida. Depuis des années il se tenait à l ’écart du barreau, m ais il avait tenu à y revenir cette fois et à participer; en personne à ce gran d procès. Il parla avec beau* cou p de simplicité, sans geste, sans m im ique, m ais dans une émotion contenue saisissante... Il p arla des aveux et des témoignages obtenus p ar la torture et adjura les juges de ne pas accepter u ne accusation échafaudée sur de tels procédés. Le président du Conseil de Guerre l ’in te rro m ­ pit : * — Monsieur Costa Foru, prenez-vous la res-

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ponsabilité de ce que vous avancez ? Cette i n s i ­ nuation vous rend passible de poursuites. Je t i e n s d 'au tan t plus à vous le déclarer q u ’il y a a u j o u r ­ d 'h u i des étrangers qui suivent les débats. M. Costa F oru ne se laissa pas tro u b ler p a r cette sortie qui visait la divulgation solennelle du fait plus que le fait lui-m êm e, qui est de n o to ­ riété publique et sur lequel M. Maxim est le p r e ­ m ier a être édifié. Il se contenta d ’élever un p e u la voix et d ’affirmer avec plus de gravité, q u 'il prenait la responsabilité de ce q u ’il avait d it. Tout le m onde avait les veux fixés sur ce vieillard dont la noble attitude gardait quelque chose de retenu et de modeste. Il était debout devant la table faite de tréteaux et encom brée de dossiers, où le9 avocats, greffiers et secrétaires étaient massés, levant la tête vers lui. ' Cet hom m e a m érité dans son pays, à la fois le respect et l ’adm iration des uns, et la haine des autres, en dévoilant d ’une façon éclatante les atrocités des geôles et des cham bres de police roum aines, et en s ’attaq uant à de triom phantes injustices. Alors que p a r son courage et sa mo­ ralité infaillible, ce serviteur de la vérité toujours prêt à prendre en m ains envers et contre tous, la défense des opprim és, fait figure de grand Européen, les chauvins fanatiques de là-bas l ’ac­ cusent d ’être un m auvais R oum ain et de discré­ diter son pays. Les pauvres cervelles qui fabri­ q u en t cette accusation devraient bien com­ p ren d re q u ’il n ’est au pouvoir de personne de

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discréditer un pays. Un g ran d peuple com m e le peuple de R oum anie — et com m e tou t autre peuple — form e u n ensemble sur lequel aucune généralité de cette espèce n ’a de prise. Mais si q u e lq u ’un pouvait dans l ’occurrence discréditer la Roum anie, ce serait celui qui couvre, qui ca­ c h e ou qui défend les actes d ’un gouvernem ent de m eurtriers. Un hom m e com me M. Costa Foru je tte un lustre sur une époque com m e la nôtre et p a r là, sur sa nation même — et ses insulteurs ne font que confirm er tum ultueusem ent ce pres­ tige. La veille, il avait reçu une basse lettre de menaces à cause des rapports q u ’il avait eus avec m oi p e n d a n t m on séjour en Roum anie. Quelques jo u rs après m on départ, il devait être attaqué p a r des fascistes dans la gare de Cluj, et sauvagem ent frappé à la tête — parce que cette tête ne s ’était pas inclinée devant un ignoble ordre consacré. ★ ★★
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Telles sont quelques-unes des im pressions que j ’ai recueillies en étudiant sur place le procès de Kichinev. Cette affaire s ’ajuste étroitem ent au tragique problèm e de la terreu r blanche. Elle le fait voir tout entier : dans ses attaches, dans ses m oyens, «dans ses instrum ents. Il s ’agit de gouvernem ents oligarchiques qui se m ain tien n en t par la vio­

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lence, et s'ap p u ien t sur diverses catégories de spadassins à tout faire ; de la coalition écrasante des g ran d s intérêts des boyards, des hom m es d ’af­ faires, et des généraux ; d ’un plan de réaction et d ’im périalism e, en liaison avec ceux des autres gouvernem ents im périalistes du m onde en vue de l ’objectif com m un : L ’organisation, p ar tous les m oyens et sous tous les prétextes, de la g u e rre contre l ’affranchissem ent des peuples. Lorsque nous sortons, à la tom bée du jo u r et par u n froid aigu, les soldats rassem blent la cohue des accusés et les poussent le long du m u r , puis vers la fissure béante du b âtim en t in té rie u r. À travers des grilles, on voit les ho m m es f o u r ­ m iller cependant q u ’ils re n tre n t u n à u n , lo n ­ gu em en t, car avant de regagner leurs fosses, ils doivent tous être fouillés. P en d an t q u ’ils réintègrent leurs cachots g l a ­ cés, nous franchissons le portail m o n u m e n ta l d u château-fort de la capitale bessarabienne, e t nous devons aussitôt faire place à u n e c o lo n n e d ’hom m es q u ’on y fait ren trer. Nous leur d e ­ m an d o n s dans la p én o m b re qui ils sont. L ’u n d ’eux, bousculé par un soldat, a le tem ps de r é ­ p o n d re : « Nous sommes ceux de Galatz. » Oui. Un nouveau « côm plot » vient d ’être découvert à Galatz et déjà les priso nn iers affluent. Ce ne sont plus seulem ent de pauvres travailleurs des cham ps poussés à bout, qui se jettent tête basse dans l ’insurrection parce que rien ne peut être pire que leur situation présente. Ce sont

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au ssi, d a n s cette nouvelle fournée d ’hom m es, des in tellectu els qui fraternisent avec les m a ­ n u e ls , q u i lu tten t à leurs côtés contre u n régim e de d e s tru c tio n , et enseignent au peuple à prendre c o n s c ie n c e de lui-m êm e et à revendiquer son d r o i t à la vie. Ceux-là, sur toute la terre des Bal­ k a n s , la police les guette et les attire dans ses p iè g es sanglants. Il y en a cinqu an te à ce jo u r q u i s o n t enferm és dans les casemates d ’où sortent de te m p s en tem ps des cris q u ’on entend à tr a ­ vers les m u rs. A ucun d ’eux n 'a p u encore co m ­ m u n i q u e r avec un avocat. J ’ai su p ar hasard le u rs souffrances et le traitem ent q u ’ils subis­ saient. Mais je ne puis dire ici ce que j ’en ai su, ni c o m m e n t je l ’ai su (1). A in si, cette affaire de Tatar-Bunar, épilogue d ’u n e si longue série de persécutions et de mas( i ) E t, depuis, d ’autres arrestations encore, à K ich inev, à Beltz e t à Bender (36 personnes). On les a fouettées, on le u r a percé le s pieds avec des tiges de fer. On les a torturées par le c o u r a n t électriqu e — selon la civilisation m oderne. Et d ’après les dern ières n ouvelles, voici q u ’on voit réapparaître le v i e i l arsenal ju d ic ia ire . Il est question, une fois de plus, « -d’a v e u x » fo urn is par la Siguran za et niés devant le ju g e d ’in stru c tio n . Un des chefs d ’accusation contre les inculpés est celui-ci : Ce sont des « fanatiques » parce q u ’ils o n t fait la g rèv e de la faim . Un autre est accusé d ’avoir u n e b ib lio ­ th è q u e , un autre de lire le jo u r n a l d ém ocrate Facla. V o ici les résultats du procès de K ich inev : S u r les a 83 ac­ cusés, 85 ont été condam nés. Justin Batescev a été cond am né au m a x im u m : T ra v a u x forcés à perpétuité, la peine de m o rt n ’existant pas ju r i d iq u e ­ m e n t en R o u m a n ie . T rois accusés o n t été condam nés à dix ans de travaux forcés, un à h u it ans, un à six ans, dix à cinq ans. D eu x accusés o n t élé condam nés à cin q ans de réclusion, trois à trois ans de prison, un à qu a tre ans, qu atre à trois ans, un à d eux ans

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sacres, ne clôturera rien. Voici de nouvelles a f ­ faires q u i recom m encent et qui re c o m m en cero n t ta n t q u ’il restera en R oum anie, sous les lo is actuelles, des hom m es d ont le cœ u r bat p o u r la cause de la liberté et de la justice sociale. Si d ’aventure on me reproche d ’avoir ap p o rté en R oum anie un parti pris politique, je ré p o n ­ drai que si je n ’avais pas été révolutionnaire je le serais devenu en sortant de là.
et dix mois, dix à deux ans. Les quaran te autres, c o n d a m n és à des peines variant de deux mois à un an, o n t été g ra cié s. C h acun des condam nés a été frappé d ’ une am ende de m ille lei. Les tém oins à déch arge D arranegra, m aire de Tatar-B unar, son adjoint C erer, le m aire de H a tm a n ju c Sefcencu, le pope Sandulescu, le sénateur Yacob Belnosov o n t été renvoyés d evant C o u r M artiale com m e com plices des révoltés. Dans beau coup de m ilie u x , on a prétendu que la présence d ’é tran gers au procès avait co ntribué à a tté n u er la sentence. De ce que cette sentence aurait pu être pire, s ’en suit-il q u ’elle doit satisfaire les honnêtes gens ? Songeons à ce u x q u e les travaux forcés, la réclusion et la prison vie n n e n t de f a ir e disparaître du m onde des vivants, victim es q u i — à ce j o u r __ c o u r o n n e n t en tas une hécatom be d u ra n t depuis h u it a n s .

AUX PEUPLES BALKANIQUES

AUX PEUPLES BALKANIQUES

Je me suis trouvé au m ilieu de vous. J ’ai serré vos m ains d ’ouvriers et de paysans, hom m es, femmes, et jeunes gens, dans les locaux ou dans les logis où vous étiez traqués, et nous avons com ­ m u n ié ensemble à Bucarest, à Sofia, à Belgrade, à Budapest, à Vienne — et parfois dans les pays étrangers aux vôtres, loin de vos terres natales que vous aviez été obligés de fuir com me la peste. Plein de l ’image de votre calvaire, et fort des battem ents de vos cœ urs, je crois que je ne dois plus vous dire désormais autre chose que ceci : Prolétaires, m algré l ’appui q u ’apportent à votre cause quelques nobles esprits épars, ne co m p ­ tez au m onde que sur vous-mêmes. Rien ne vous viendra jam ais d ’en haut, que des duperies et des coups. Comme les vrais anciens com battants de la guerre, qui ont le rem ords d ’avoir obéi, perdez ce qui peut vous rester encore dans vos masses, de respect, à l ’égard de régimes et de per-

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sonnels dirigeants qui o nt besoin de vous p o u r accom p lir leurs méfaits. Vos ennem is ce sont vos gouvernants. La g ran d e scène européenne retentit des t i ­ rades pompeuses sur le droit des peuples et sur la paix, que récitent des personnages habillés en plénipotentiaires et en m inistres. Je sais, moi Français, le rôle néfaste q u ’a joué la France officielle en Europe depuis la gu erre. Je m ’honore de m ’être, dans plusieurs c irc o n s­ tances publiques, jo in t à des étrangers fraternels q u i flétrissaient les fautes et les crim es du g o u ­ v ern em en t français, et je n ’ai jam ais eu l ’idée de confondre la France avec les gens qui se suc­ cèdent dans les palais de Paris. C ’est leur France à eux qui a étouffé la prem ière révolution alle­ m an d e ; qui a étouffé la révolution prolétarienne h ongroise et aidé directem ent le règne des sou­ d ards ; qui a con tribu é trio m p h ale m en t en P o­ logne, dans les États Baltes, en Espagne, à faire retom ber les peuples dans leurs chaînes, et qui a fait tout ce qui lui était possible de faire pour opérer de m êm e avec la Russie. Les gouvernem ents B ratianu, Volkov, Pac h itc h , Pangalos, et ju s q u ’à hier le gouverne­ m e n t H orthy, n ’ont pas eu de plus ferm e appui que celui des représentants de la France de la Révolution et de la libre Angleterre. Tous ces h o m m es se sourient et se soutiennent. D ’ailleurs, ils se ressem blent. Les u n s ne sont que l ’image plus sanglante des autres. Ils in c a rn e n t partout

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le m êm e système, la m êm e idée : Faire la guerre a u peuple des villes et des cam pagnes, em pê­ ch er à tout prix les travailleurs de réaliser p a r u n e alliance logique leur pesée et leu r étendue réelle, abattre leurs chefs, décim er les vivants, faire taire les survivants. Vos dirigeants, serviteurs des grands hom m es d ’affaires internatio n au x, sont vos ennem is. Le fascisme international, c'est en m êm e tem ps la dictature blanche de l ’Ëtat et l'exploitation d u trav ail. Ils sont de l ’autre côté de la barricade. Et ceux-là aussi sont vos ennem is qui se servent du prétexte dém ocratique com m e les autres se ser­ vent d u prétexte patriotique, pour vous inciter à u ne discipline avilissante et à une honteuse doci­ lité. Votre pays, c ’est vous. Le prolétariat fait corps avec u n pays, au tan t que la terre nourricière ellem êm e. Et le seul principe substantiel et ferme q u i sort d u chaos social contem porain, c ’est la solidarité du prolétariat. Tous les prolétariats, et to u t le prolétariat : vous, ouvriers, paysans, et vous aussi, employés ou intellectuels exploités, et vous aussi jeunes gens des écoles en qui vit la jeu ne conscience furieuse d u peuple lui-m êm e. C ’est par la solidarité que vous refuserez u n jo u r l ’obéissance servile. P o u r m assacrer les paysans dans les cham ps, les ouvriers dans les rues, p o u r dépeupler les m aisons et p our peupler les prisons et les nécropoles, il faut des armées, p o u r faire des armées il faut votre consentem ent.
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C'est le soldat bulgare et le soldat roumain, com m e c'est ailleurs le soldat français, qui est l'a u te u r des calamités qu i s'étendent, et le soldat, c'est vous. C'est p ar la solidarité que vous organiserez sur des bases logiques et naturelles cette commu­ nauté des hom m es d o n t l'idéologie bourgeoise dém ocratique n 'e st q u 'u n pâle dessin abstrait qui n 'a plus pour des m eneurs officiels qu'une valeur de prétexte. Ce jour-là vous obéirez enfin à votre seule destinée. . Mais p en dant cette période du tem ps où nous sommes, votre tâche à vous autres, Roumains, Bulgares, Yougoslaves, Macédoniens, Grecs, est la plus dure. Votre destinée est la p lus som bre dans la grande mêlée encore à m oitié idéale que nous essayons de créer en nous m ettan t coude à coude, dans cette guerre civile libératrice où seules d o n n e n t encore des avant-gardes, et q u 'il faut u n jo u r déchaîner sur tous les vieux cham ps de bataille séculaires des guerres de race — p o u r détruire une bonne fois le b rig andage et la b a r­ barie. Nou9 pressentons l'a v en ir. Mais en attendant, votre sang coule, et nous ap p renons chaque jour avec angoisse le trib u t que vous payez à la lutte sacrée des classes, et le deuil que nous en éprouyons, n 'e s t hélas encore, q u 'u n cri de colère. P o u rta n t votre effort n 'e s t pas vain, m êm e si vous chancelez, m êm e si vous êtes m o m e n ta n é ­ m e n t réduits à l'impuissance..

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Il est pour nous un m agnifique exemple. Votre in d o m p tab le entêtem ent de m artyrs au-dessus des moissons lugubres, réveille notre espoir et pousse notre action. Il nous incite désespérém ent à l ’organisation féconde, à l ’unité libératrice des opprim és et à l ’audace. Il prépare le règne de l ’éq u ilib re social q u ’on peut appeler aussi le règ ne de la justice. Il hâte u n d én ouem ent h is­ toriq u e. Près de vous, moi qui étais venu chez vous p o u r chercher des cimetières et com pter des m o rts, j ’ai pris une m eilleure conscience de notre devoir vivant. Lorsque j ’ai parlé de vous aux prolétaires de la France et de l ’Europe centrale, que je leur ai tran sm is com m e vous me l ’avez dem andé, votre amitié et votre confiance, et leur ai décrit vos souffrances, j ’ai senti com bien au choc de telles leçons le peuple acquiert une n o ­ tion plus nette du génie de sa force et des exi­ gences de son éclatant m ot d ’ordre : La frater­ nisation des hom m es, sous l ’uniform e de misère, sous l ’uniform e de soldat, et sous l ’uniform e de sang.
3 i décem bre 1925.

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ANNEXE

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M. L I A P T C H E V E T L A L É G A L I T É

Certains passages de ce livre ont paru dans divers journaux de France et d ’Europe : Quotidien , Huma nité , Évolution (Paris) ; Peuple (Bruxelles) ; Goudok (Moscou) ; Abend (Vienne) ; Foreign Affairs (Lon­ dres) ; Der Volk (Amsterdam) ; Gôteborgs Handels (Gothembourg) ; Arbeiter Illustrierte, Die Weltbühne (Berlin) ; La Razon (Buenos-Aires) ; Kaizo (Tokio), etc. Ces publications ont amené quelques protestations de la part des représentants ou des défenseurs des autorités officielles balkaniques. Je ne trouve rien dans ces protestations, d ’ordre général, inspirées par la polémique et le parti pris, qui m ’incite à modifier en quoi que ce soit mon exposé des faits et des statistiques, ainsi que les conclusions qui, à mon sens, s’en dégagent d ’ellesmêmes. Aucun démenti sérieux ne m ’a été opposé. Je n ’ai donc pas à revenir sur ces prétendues mises au point, et j ’estime jusqu’à nouvel ordre, que j ’y ai répondu par avance. ;Je veux retenir pourtant une note parue dans le Temps par les soins de la Légation Bulgare de Paris et qui dit en substance que j ’expose une situation qui appartient au passé, l ’avènement du cabinet Liaptchev

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ayant fait rentrer la Bulgarie dans la légalité et la pacification intérieure. < Je ne saurais laisser passer une pareille assertion, totalement contraire à la vérité. Et comme je ne veux qu’aucune équivoque ne subsiste sur ce point, je rap­ pelle que le 20 février, à Sliven, la Cour Régionale a jugé les 151 accusés de « l ’organisation conspirative ». 31 ont été condamnés à mort, 12 aux travaux forcés à perpétuité, les autres, à 15, 12 et 6 ans de prison. Le même jour, à Sofia, a commencé le procès des représentants du parti paysan et du parti communiste à l ’étranger. Ce procès s ’est terminé le 8 mars par 27 condamnations à mort par contumace. Sous M. Liaptchev, on a légalisé l ’assassinat de Kiril Pavlov et de P. Janev, anciens ministres : Ils avaient été acquittés en 1925, mais maintenus prisonniers pen­ dant plusieurs mois dans les souterrains de la Sûreté Générale de Sofia. Ils y furent brûlés vifs le 17 avril 1925. L’affaire fut classée. M. Liaptchev l ’a reprise pour faire juger « par contumace » les deux martyrs, qui viennent d ’être condamnés à mort. Le 24 avril 1926, le procès contre l ’ancien Comité des Jeunesses Communistes, se terminait par quatre condamna­ tions à mort. Les tribunaux sont saisis d ’un grand nombre d ’affaires de même espèce. Je signale qu’ont été assassinés tout récemment : l ’agrarien Kosta Youroukov, l ’agrarien Ivan Spassov, le corps près de Banki. Zora nous apprend que deux citoyens arrêtés ont été tués pour « tentative de fuite ». Ivanov, arrêté à Sofia, est mort sous les coups. Traikousky, de Borina, a disparu. A la suite du congrès des syndicats, on tenta de se saisir de Yordan Mitez, secrétaire des Syndicats Indépendants, et le groupe fasciste Guérilla, dit-on, a condamné à mort neuf militants des plus en vue des Syndicats Indépendants. Je constate aussi, parce que c ’est un fait, que l ’am­

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nistie présentée par M. Liaptchev comme don de joyeux avènement, a surtout profité aux assassins et aux voleurs, et a été singulièrement restreinte pour les faits politiques. Nombre de victimes politiques sont restées en prison (1.100 environ), notamment les trois Français condamnés iniquement à la détention perpétuelle, M. et Mm e Léger, et Mm e Nicolova. Quant à la façon dont les exilés amnistiés sont accueillis quand ils rentrent, notons que H3 émigrés de la ré­ gion de Kustendil furent massacrés dès leur retour dans leurs foyers ; que d ’autres, habitant la région de Bourgas, vont l ’être sans doute, grâce à un article de dénonciation et de provocation du général Yostov, dans le journal gouvernemental Slovo, que d ’autres sont l ’objet de menaces, de vexations et de sévices, que l ’amnistié Kabatchiev a été arrêté parce q u ’il tentait de fuir en Bulgarie, « estimant que sa vie était en danger », etc., etc. Ceci dit, j ’énumérerai simplement ici, à titre de réponse à l ’audacieux sophisme colporté par un im ­ portant journal français, les cas d ’arbitraire et de violence commis lors des élections communales en Bulgarie, en -février 1926, sous le gouvernement de M. Liaptchev. Cette documentation a été publiée par la presse bulgare. Dans beaucoup de cas, sa véracité est attestée par des démarches de protestation qu’ont faites au ministère des personnalités connues, et dans plusieurs cas par des certificats de médecins. J ’ajoute que cette liste n ’est certainement pas com ­ plète.

Assassinats. — A Borovan, le caporal Nakov a frac­
turé le crâne du démocrate Parvanov. A Stanimaka, la milice a assommé l'instituteur Jean Spasov en plein jour sous les yeux du maire Petre Grozev.

Arrestations arbitraires. — Le député agrarien Petre

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Minov a été arrêté par des gendarmes qui ont braqué sur lui des revolvers, sur l ’ordre du maire Pentchev et du sous-préfet. A Kritchime, le conseiller général paysan Bogdanov a été arrêté. A Radomir, le sous-préfet a arrêté à l ’occasion des élections, Simeonov et Youtchkov de Provalenitza, et quatre autres paysans de Negovantzi. D ’autres arres­ tations ont suivi. A Melikadanovo, quatre candidats paysans furent arrêtés. A Sliven : on a arrêté de nombreux paysans des villages voisins et on les a amenés à la ville. L ’agent qui accompagnait le député de la majorité Michaïkov, « a essayé son pistolet sur la poitrine d ’un agrarien ». Un W rangélien et un Macédonien terrorisent les paysans. Ceux-ci, arrêtés arbitrairement et ensuite libérés par le procureur, n ’osent rentrer chez eux à cause de la terreur gouvernementale. A Tchervenakovo, Dimo Popov fut arrêté et con­ duit à Novazagora. A Tchiken, Tchoban et Uren ont été arrêtés. Le prêtre du village de Devedere a été arrêté et les agents ont dispersé les électeurs du village. A Karnobat, huit démocrates furent arrêtés. A Kroumovo, le jour des élections, on a arrêté les trois candidats en vue du parti démocratique : Lazarov, Nicolov et Stamoniakov, pour les empêcher de présenter la liste de ce parti. Le membre du bureau électoral du même parti, Mladenov, a été aussi arrêté. ?,A Tatar Pazardjik, Tzekov, membre du conseil su­ périeur du parti démocratique, a été arrêté en com­ pagnie de ses fils. Beaucoup de membres de l ’oppo- ' sition ont fui la terreur gouvernementale. A Alexandrovo, le maire a arrêté Angel et Petko Gelezkov, chefs libéraux, et n ’a pas distribué les cartes aux électeurs.

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A Zlaten, les gendarmes ont arrêté le jour des élections Tchakarov et son fils ainsi que les frères Grozev. A Lokorsko, le candidat du parti national libéral Gounderov a été arrêté. La police a bloqué les villages de Kalatchlie, Baltajie et Solali en se livrant à des menaces contre les électeurs. Plusieurs arrestations ont été opérées. A la gare de Vetovo, les avocats Kaltcev et Kostov ont été arrêtés, le commissaire a enlevé les bulletins du candidat national libéral. Plusieurs arrestations à Kritchim ; les listes de l ’op­ position défendues. A Perouchtiza, arrestation de Milouchev. A Kojnare, l ’adjoint a arrêté arbitrairement Beliakov, Gravchovski et Dmitrov. Le gendarme Stoianovo menaçait de mort quiconque oserait présenter une liste paysanne. A Moursalevo, les candidats des paysans ont été arrêtés et la liste paysanne interdite. A Bistriza, candidats paysans arrêtés, liste paysanne défendue. A Malkokadievo, le paysan Grosev a été arrêté et conduit à Stara Zagora.
Sévices. — M. St. Chivarof, ancien député, a été

assailli et frappé et très grièvement blessé à la tête, près du village de Dulevo. La veille des élections, M. Vitcho Petev, ancien maire, a été assailli par le maire Karchovski (du parti gouvernemental) et le forestier V. Christov. Petev a eu le crâne fracturé, un bras et une côte cassés. Le 29 janvier, à Pleven, à la suite d ’une réunion agrarienne, les autorités maltraitèrent le sexagénaire Pavel Athanassov, de Matvitza, qui avait présidé cette réunion. C’est à la sous-préfecture que le vieillard fut

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frappé après avoir été menacé de mort et injurié par le sous-préfet Kirkov (certificat des docteurs Lessitchkov et Haïdoukov constatant les blessures faites par un instrument contondant). A Kalarare, le notable paysan Iordan Ousounov a été « battu affreusement » par le brigadier de gen­ darmerie et le caporal Deliradev. A Drougan, des policiers ont menacé d ’arrestation l ’ancien ministre Botev, à peine amnistié, et ont di­ rigé un fusil contre sa poitrine. A Souchitza, des terroristes de la police ont fait venir à la mairie Gueorgui Trifonov et l ’ont frappé violemment en présence du maire. A Dolna Manastiritza, le candidat paysan Trifon Trifonov a été maltraité. A Polikraïtche, quatre candidats paysans battus sans pitié. A Brdarski, les candidats paysans furent frappés et blessés le jour des élections. A Kochava, une semaine avant les élections, des gendarmes furent envoyés pour terroriser la popula­ tion. Le jour des élections, le représentant paysan d ’un bureau électoral, Floro Popov, a été arrêté par un gendarme et par le maire, amené à la mairie et la, assommé à coups de crosse. A Tchelopetche, le député gouvernemental Pantchov s ’est livré à de violentes menaces à l ’égard des paysans dans une réunion publique, les objurguant de voter pour le gouvernement. Les candidats paysans ont été appelés à la mairie et menacés. Le jour des élections, ils furent frappés (parmi eux, le maire Petkov). A Demirdjeli, le brigadier de gendarmerie Poulev et le policier Smaïlov, ont tenté d ’obtenir de l ’oppo­ sition, par des menaces, la non présentation des candidats. Le candidat paysan Petkov a réussi, malgré tout, à déposer la liste des candidats paysans. Les

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ï*ëprésentants du pouvoir l ’ont arrêté. Il fut jeté à terre et frappé de cent coups de matraque. On l ’a conduit ensuite devant le bureau pour q u ’il retire la liste qu’il avait présentée. Il refusa. Alors le brigadier Poulev enleva lui-même la liste paysanne, et devant les yeux du candidat paysan, il la brûla. (Certificat du docteur Daïrov. constatant que Petkov a reçu sur le corps et sur le visage de nombreux coups portés par une arme dure, élastique et contondante.) A Dragoman, pendant la nuit qui précéda les élec­ tions, Ivan Kolev, chef des nationaux libéraux et son fils Rasko furent attirés dans une embuscade et assommés. A Alexandrovo, quatre gendarmes, arrivés spécia­ lement pour les élections, ont arrêté et maltraité terriblement Dimo Dragoev. Plusieurs paysans se sont enfuis. A Drougan, les gendarmes ont cruellement frappé Sergui Zaharinov. A Messemvria, des gendarmes et des policiers ont maltraité des réfugiés. Un détective a giflé un réfugié de Thrace, Christo, parce qu’il avait osé poser sa candidature. A Tchiken, Sali Kara Mehmedov fut cruellement battu. A Beli-Mel, Iordan Krstev eut le même sort, ainsi 'qu’un certain nombre de conseillers municipaux., (On voulait obtenir leur démission.) Après les élec­ tions, Vrbanov, partisan de Liaptchev, en compa­ gnie d ’un gendarme, a battu Ivan Spassov et Marko Vidov, qui s ’est évanoui sous les coups. (Certificat de médecin.) A Tcherkovna, on a frappé Mouradali Ibraïmov,pour l ’empêcher de poser sa candidature. A Osmo Kalougerovo, des policiers ont terrorisé les paysans et maltraité le candidat Peev. Ils ont frappé aussi Ivan Lazarov et lui ont enlevé les bulletins.

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A Karlovo, des « agents irresponsables » accompâ-* gnés de policiers parcoururent les villages d ’alentour en camion, terrorisant la population et défendant aux candidats de l ’opposition de se présenter. A Plovdiv, Dafov, social-démocrate, a été frappé par le caporal Litzov. A Malaritza, le commissaire Sapoundjev a frappé le socialiste Grosev. A Brdarski Guieran, les candidats paysans ont été frappés le jour des élections.

Mesures tyranniques prises par les autorités. — A
Gabrovo, les chefs paysans, ont été appelés à la souspréfecture ; on leur ordonne, à grand renfort de me­ naces, de ne pas se présenter aux élections. M. Tchernev, député de Varna a télégraphié au ministre de l ’Intérieur, M. Liaptchev, pour dénoncer des faits de pression gouvernementale « inouïe » ; « les commissaires de police, des agents, des gen­ darmes, le secrétaire de la préfecture, et d ’autres fonctionnaires interdisent la liste paysanne et me­ nacent les paysans. » M. Tchernev ajoute : « Nous vous prions de nommer vos maires. Nous ne voulons pas des élections. » A Souchitza, défense aux membres en vue de l ’op­ position de sortir pendant les élections. A Lovetche, défense de participer aux élections sur la liste de l ’union paysanne. A Baldji Omour, le 20 février, pendant la nuit, per­ quisitions dans les maisons des paysans notables pour leur enlever les bulletins et les listes. Au jour des élections, la section a été bloquée par la police armée et on n ’en a pas permis l ’accès aux paysans. A Kochava, la maison où devait avoir lieu les votes fut, dès la veille des élections, entourée de fils de fer barbelés et le matin dix policiers la gardaient. Tous les paysans furent fouillés. On leur enleva les bul­

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letins du parti paysan et on les remplaça par des bulletins du parti gouvernemental. A Baldji Omour, on a détruit, le jour des élections, la liste des paysans. Les candidats paysans ont été dispersés par le gendarme de la sous-préfecture de Popovo, Dimitre Marinov. Puis les forestiers Ivanov et Dragochinov, sabres au clair, secondés par les miliciens, entourèrent la maison où s'effectuaient les votes et en défendirent l ’accès aux paysans. A Koun Bunar, le commissaire de la sous-préfec­ ture, Bogdanov accompagné de gendarmes, a fait occuper le local électoral. A 5 heures et demie du matin il a fait appeler auprès de lui tous les chefs du parti de l ’opposition et les a menacés d ’arrestation. Il a interdit qu’on ne présentât une liste d ’opposition. Les membres du bureau électoral furent fouillés. Le commissaire a privé du droit de vote 270 citoyens, et 130 seulement ont voté (il y a eu à ce sujet une protes­ tation circonstanciée). Dans plusieurs communes, les maires ont fixé arbi­ trairement avant les élections, de 18 heures à 20 heures, la fermeture de tous les locaux et ont défendu tout attroupement de citoyens (notamment à Borovan, à Orlandovtzi, à Beli-Mel). Nicolas Krstev, maire de Strovo, a ordonné que, jusqu’à nouvel ordre, tous les citoyens devraient être rentrés chez eux après 7 heures. Il a déclaré dans son ordonnance, que la réunion dans les maisons, de plus de deux personnes, sera considérée comme formation de noyaux clandestins, dirigés contre la sûreté de l ’État, et que les auteurs seront jugés en vertu de la loi de la défense de l ’État. A Semerdjievo, tout le village fut mis en état de siège durant les élections. Le maire a perquisitionné chez les socialistes, leur a enlevé les bulletins et a envoyé la plupart d ’entre eux hors de la circonscrip­ tion..

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L ’administration a exercé une pression directe sur les électeurs par tous les moyens : réunions et tour­ nées en faveur des candidats du gouvernement ; me­ naces et sévices. A citer dans cet ordre l ’action des préfets de Bourgas et de Vratza, des sous-préfets de Chumen, de Radomir, d ’Eski-Djoumaia (ce dernier a frappé de sa main plusieurs personnes, il a fait tirer sur le national-libéral Hussein, âgé de 75 ans, et l ’a fait arrêter ensuite avec son fils). A Lenitza, après les élections, les autorités ont arrêté Jean Gazdov, radical et lui ont intenté un pro­ cès en vertu de la loi de la défense de l ’État. A Modrana, on n ’a pas permis aux paysans de se présenter sur les listes de l ’Union Paysanne. A Stroevo-Bogoevo, la liste paysanne fut interdite. L ’agent Bogdanov maltraita les paysans. Dans beaucoup de communes, les policiers ont per­ quisitionné pendant la nuit, la veille des élections, dans les maisons de plusieurs membres de l ’opposi­ tion, et leur ont enlevé les documents et les papiers leur permettant de présenter les listes, ainsi que les bulletins de vote. Cela s ’est passé notamment à Vinograde, à Gorni Dabnik, à Stob. A Katounetze, des agents ont fait irruption dans la maison de Naïdenov, le revolver au poing. Il réussit à s ’enfuir. Le jour des élections, les mêmes agents, ac­ compagnés du forestier et du garde champêtre, ont roué de coups les chefs de l ’opposition qui s ’étaient présentés pour déposer les listes de leur parti. La liste déposée par les nationaux libéraux fut enlevée au président du bureau électoral et déchirée sous les yeux de tous les assistants. Dans plusieurs localités, les autorités municipales n ’ont pas délivré les cartes d ’identité aux électeurs de l ’opposition, et les ont ainsi empêchés de voter. Cela s ’est passé notamment dans l ’arrondissement d ’Os­ man Pazar, dans la commune de Tchelopetch, dans

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l'arrondissement de Tatar Pazardjik, au village de Levski, à Novosseltzi, à Kramolin. Dans plus de quinze arrondissements urbains, le gouvernement a défendu l ’enregistrement des listes paysannes. Ailleurs, défense de voter, ou ordre de voter avec le bulletin de la couleur du gouvernement (en Bulgarie on vote avec des bulletins de couleurs différentes) pour des listes gouvernementales camouflées en « listes communes paysannes ». De plus, les chiffres des résultats publiés officielle­ ment ont été contestés de toutes parts. Conclusion : Voici les déclarations apportées au Congrès radical, par M. Kostourkov : « Les élections du 14 et 21 février ont eu lieu dans des conditions inconnues jusqu’à ce jour en Bulgarie... Personne n ’était sûr d ’avoir la vie sauve. » (R a d ica l , 8 mars.) Voici enfin trois appréciations émanant de trois sources très différentes : M. V.-Ch. Kutchoukov, président de l ’Association des Avocats Bulgares, cite dans le Radical un certain nombre de faits qui démontrent « que le gouverne­ ment Liaptchev n ’a modifié en rien le régime Tsan­ kov, ni écarté en quoi que ce soit l ’emploi arbitraire des « facteurs irresponsables ». L’opinion social-démocrate : Narod, organe des social-démocrates bulgares, écrit, après avoir cité également des faits : « Pendant le régime de Tsankov, la presse gouvernementale et bourgeoise niait la ter­ reur exercée par le gouvernement. Après la chute de Tsankov, la même presse avoue qu’en effet il y a eu terreur, mais que c ’était pendant le régime de Tsan­ kov qu’elle sévissait. Maintenant, dit-elle, sous fa direction de M. Liaptchev, une *nouvelle ère com ­ mence. La vérité est que sous le régime Tsan ov et maintenant sous le régime Liaptchev, les honnêtes gens ont été et sont assassinés, torturés, violentés..

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Les faits sont devant nous. » (N arod , 17 avril 1926.) La Ligue des Droits de l ’Homme bulgare, qui s’était montrée jusqu’ici d ’une fâcheuse complaisance visà-vis du gouvernement, vient de voter une résolution dans laquelle « elle proteste contre les actes de vio­ lence et d ’illégalité commis actuellement en Bul­ garie. » Elle constate que ces actes, d ’abord isolés, en sont venus, par leur multiplication, à constituer tout un système politique », et elle ajoute : « Le gouvernement, en réalité, doit être tenu com me res­ ponsable des actes commis par les différentes orga­ nisations « conspiratives », et les facteurs dits irres­ ponsables. » Est-il nécessaire de rappeler en terminant que M. Liaptchev a pris soin de faire savoir q u ’il enten­ dait continuer la politique de M. Tsankov et que, lorsqu’il a pris possession du ministère de l ’Intérieur, il a fait publiquement remercier par les préfets le personnel administratif et policier, des services ren­ dus par eux sous son prédécesseur.

Avril 1926.

TABLE DES MATIÈRES

V D A N S L ’ E N F E R D E L ’ E U R O P E ................................................... I. — N o t r e < m i s s i o n » ................................................. . . . .

Pages. 7 9 25 48 64 99

II. IV. V. VI. VII. VIII.

Il

fa u t c r i e r à l ' a s s a s s i n a t ...............................................

I I I . — L e s o r g a n i s a t i o n s d ’é c r a s e m e n t ................................ — L e s p e u p l e s e n c r o i x .......................................................... — L e s g o u v e r n a n t s c o n t r e le s p e u p l e s . .......................

— L e p r é t e x t e : l ’a n t i b o l c h e v i s m e .......................................... 113 — L e s m i n o r i t é s b a l k a n i q u e s ................................................... 129 — L e r ô l e d e s g r a n d e s p u i s s a n c e s . . . e t le n ô t r e . . 155 181 183 189

L E PLU S G RA N D PR O C È S P O L IT IQ U E DU M ONDE . . A u b o u t d e l ' E u r o p e ............................................................................. C o m m e n t o n a n n e x e u n p a y s ...........................................................

U n c o u p d 'œ i l d a n s le s a r c h i v e s s e c r è t e s ......................................190 U n e a s s e m b lé e et des g é n é r a u x ........................................................ 193

U n e o c c u p a t i o n - i n v a s i o n .......................................................................... 197 L e s e x c e n t r i c i t é s d e l ’a r m é e et d e la p o l i c e ............................... 200 203 214 216 J e u x d e c h e f s ............................................................................................... S u r e n c h è r e s ................................................................................. L e s o u l è v e m e n t d e T a t a r - B u n a r . ...............................

U n e p a r o d i e t h é â t r a l e d e r é f o r m e .........................................................209

}

282

TABLE DES MATIÈRES
Pages.

L a g l o r i f i c a t i o n d 'u n m o n s t r e ............................................................ 219 Q u e l q u e s e n t o r s e s a u D r o i t ............................................. 223

L a c l e f d e v o û t e d u t e r r o r i s m e .............................................................226 U n s c é n a r i o t r o p b ie n f a i t ...................................................................... 231

L e s d o c u m e n ts r é v é l a t e u r s .................................................................... 235
L a t r o p b e l le c o l l e c t i o n ...............................................................................238 D e s c r i s d e v é r i t é ............................................................................................241 L e m e n s o n g e p a r la t o r t u r e ......................................................................245 U n e é m o u v a n t e f i g u r e ................................................................................ 253 A U X P E U P L E S B A L K A N I Q U E S . ......................................................... 259 A N N E X E ...............................................................................................................267 M. L i a p t c h e v e t la l é g a l i t é ......................................................................... 269

B. GREVIN — IMPRIMERIE DE

LÀGNY — 7 - 4926 -

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