20 000 lieues sous les mers Jules VERNE

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UN ÉCUEIL FUYANT L'année 1866 fut marquée par un événement bizarre, un phénomène inexpliqué et inexplicable que personne n'a sans doute oublié. Sans parler des rumeurs qui agitaient les populations des ports et surexcitaient l'esprit public à l'intérieur des continents les gens de mer furent particulièrement émus. Les négociants, armateurs, capitaines de navires, skippers et masters de l'Europe et de l'Amérique, officiers des marines militaires de tous pays, et, après eux, les gouvernements des divers États des deux continents, se préoccupèrent de ce fait au plus haut point. En effet, depuis quelque temps, plusieurs navires s'étaient rencontrés sur mer avec " une chose énorme " un objet long, fusiforme, parfois phosphorescent, infiniment plus vaste et plus rapide qu'une baleine. Les faits relatifs à cette apparition, consignés aux divers livres de bord, s'accordaient assez exactement sur la structure de l'objet ou de l'être en question, la vitesse inouïe de ses mouvements, la puissance surprenante de sa locomotion, la vie particulière dont il semblait doué. Si c'était un cétacé, il surpassait en volume tous ceux que la science avait classés jusqu'alors. Ni Cuvier, ni Lacépède, ni M. Dumeril, ni M. de Quatrefages n'eussent admis l'existence d'un tel monstre - à moins de l'avoir vu, ce qui s'appelle vu de leurs propres yeux de savants. A prendre la moyenne des observations faites à diverses reprises - en rejetant les évaluations timides qui assignaient à cet objet une longueur de deux cents pieds et en repoussant les opinions exagérées qui le disaient large d'un mille et long de trois - on pouvait affirmer, cependant, que cet être phénoménal dépassait de beaucoup toutes les dimensions admises jusqu'à ce jour par les ichtyologistes - s'il existait toutefois. Or, il existait, le fait en lui-même n'était plus niable, et, avec ce penchant qui pousse au merveilleux la cervelle humaine, on comprendra l'émotion produite dans le monde entier par cette surnaturelle apparition. Quant à la rejeter au rang des fables, il fallait y renoncer. En effet, le 20 juillet 1866, le steamer Governor-Higginson, de Calcutta and Burnach steam navigation Company, avait rencontré cette masse mouvante à cinq milles dans l'est des côtes de l'Australie. Le capitaine Baker se crut, tout d'abord, en présence d'un écueil inconnu; il se disposait même à en déterminer la situation exacte, quand deux colonnes d'eau, projetées par l'inexplicable objet, s'élancèrent en sifflant à cent cinquante pieds dans l'air. Donc, à moins que cet écueil ne fût soumis aux expansions intermittentes d'un geyser, le Governor-Higginson avait affaire bel et bien à quelque mammifère aquatique, inconnu jusque-là, qui rejetait par ses évents des colonnes d'eau, mélangées d'air et de vapeur.

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Pareil fait fut également observé le 23 juillet de la même année, dans les mers du Pacifique, par le Cristobal-Colon, de West India and Pacific steam navigation Company. Donc, ce cétacé extraordinaire pouvait se transporter d'un endroit à un autre avec une vélocité surprenante, puisque à trois jours d'intervalle, le Governor-Higginson et le Cristobal-Colon l'avaient observé en deux points de la carte séparés par une distance de plus de sept cents lieues marines. Quinze jours plus tard, à deux mille lieues de là I'Helvetia, de la Compagnie Nationale, et le Shannon, du Royal-Mail, marchant à contrebord dans cette portion de l'Atlantique comprise entre les États-Unis et l'Europe, se signalèrent respectivement le monstre par 42°15' de latitude nord, et 60°35' de longitude à l'ouest du méridien de Greenwich. Dans cette observation simultanée, on crut pouvoir évaluer la longueur minimum du mammifère à plus de trois cent cinquante pieds anglais, puisque le Shannon et l'Helvetia étaient de dimension inférieure à lui, bien qu'ils mesurassent cent mètres de l'étrave à l'étambot. Or, les plus vastes baleines, celles qui fréquentent les parages des îles Aléoutiennes, le Kulammak et l'Umgullick, n'ont jamais dépassé la longueur de cinquante-six mètres, - si même elles l'atteignent. Ces rapports arrivés coup sur coup, de nouvelles observations faites à bord du transatlantique le Pereire, un abordage entre l'Etna, de la ligne Inman, et le monstre, un procès-verbal dressé par les officiers de la frégate française la Normandie, un très sérieux relèvement obtenu par l'état-major du commodore Fitz-James à bord du LordClyde, émurent profondément l'opinion publique. Dans les pays d'humeur légère, on plaisanta le phénomène, mais les pays graves et pratiques, l'Angleterre, l'Amérique, l'Allemagne, s'en préoccupèrent vivement. Partout dans les grands centres, le monstre devint à la mode; on le chanta dans les cafés, on le bafoua dans les journaux, on le joua sur les théâtres. Les canards eurent là une belle occasion de pondre des oeufs de toute couleur. On vit réapparaître dans les journaux - à court de copie - tous les êtres imaginaires et gigantesques, depuis la baleine blanche, le terrible " Moby Dick " des régions hyperboréennes, jusqu'au Kraken démesuré, dont les tentacules peuvent enlacer un bâtiment de cinq cents tonneaux et l'entraîner dans les abîmes de l'Océan. On reproduisit même les procès-verbaux des temps anciens les opinions d'Aristote et de Pline, qui admettaient l'existence de ces monstres, puis les récits norvégiens de l'évêque Pontoppidan, les relations de Paul Heggede, et enfin les rapports de M. Harrington, dont la bonne foi ne peut être soupçonnée, quand il affirme avoir vu, étant à bord du Castillan, en 1857, cet énorme serpent qui n'avait jamais fréquenté jusqu'alors que les mers de l'ancien Constitutionnel. Alors éclata l'interminable polémique des crédules et des incrédules dans les sociétés savantes et les journaux scientifiques. La " question du monstre " enflamma les esprits. Les journalistes, qui font profession de science en lutte avec ceux qui font profession d'esprit, versèrent des flots d'encre pendant cette mémorable campagne; quelques-uns même, deux ou trois gouttes de sang, car du serpent de mer, ils en vinrent aux personnalités les plus offensantes. Six mois durant, la guerre se poursuivit avec des chances diverses. Aux articles de fond de l'Institut géographique du Brésil, de l'Académie royale des sciences de Berlin, de l'Association Britannique, de l'Institution Smithsonnienne de Washington, aux discussions du The Indian Archipelago, du Cosmos de l'abbé Moigno, des Mittheilungen de Petermann, aux chroniques scientifiques des grands journaux de la France et de l'étranger, la petite presse ripostait avec une verve intarissable. Ses spirituels écrivains parodiant un mot de Linné, cité par les adversaires du monstre, soutinrent en effet que " la nature ne faisait pas de sots ", et ils adjurèrent leurs contemporains de ne point donner un démenti à la nature, en admettant l'existence des Krakens, des serpents de mer, des " Moby Dick ", et autres élucubrations de marins en délire. Enfin, dans un article d'un journal satirique très redouté, le plus aimé de ses rédacteurs,

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brochant sur le tout, poussa au monstre, comme Hippolyte, lui porta un dernier coup et l'acheva au milieu d'un éclat de rire universel. L'esprit avait vaincu la science. Pendant les premiers mois de l'année 1867, la question parut être enterrée, et elle ne semblait pas devoir renaître, quand de nouveaux faits furent portés à la connaissance du public. Il ne s'agit plus alors d'un problème scientifique à résoudre, mais bien d'un danger réel sérieux à éviter. La question prit une tout autre face. Le monstre redevint îlot, rocher, écueil, mais écueil fuyant, indéterminable, insaisissable. Le 5 mars 1867, le Moravian, de Montréal Océan Company, se trouvant pendant la nuit par 27°30' de latitude et 72°15' de longitude, heurta de sa hanche de tribord un roc qu'aucune carte ne marquait dans ces parages. Sous l'effort combiné du vent et de ses quatre cents chevaux-vapeur, il marchait à la vitesse de treize noeuds. Nul doute que sans la qualité supérieure de sa coque, le Moravian, ouvert au choc, ne se fût englouti avec les deux cent trente-sept passagers qu'il ramenait du Canada. L'accident était arrivé vers cinq heures du matin, lorsque le jour commençait à poindre. Les officiers de quart se précipitèrent à l'arrière du bâtiment. Ils examinèrent l'Océan avec la plus scrupuleuse attention. Ils ne virent rien, si ce n'est un fort remous qui brisait à trois encablures, comme si les nappes liquides eussent été violemment battues. Le relèvement du lieu fut exactement pris, et le Moravian continua sa route sans avaries apparentes. Avait-il heurté une roche sous-marine, ou quelque énorme épave d'un naufrage? On ne put le savoir; mais, examen fait de sa carène dans les bassins de radoub, il fut reconnu qu'une partie de la quille avait été brisée. Ce fait, extrêmement grave en lui-même, eût peut-être été oublié comme tant d'autres, si, trois semaines après, il ne se fût reproduit dans des conditions identiques. Seulement, grâce à la nationalité du navire victime de ce nouvel abordage, grâce à la réputation de la Compagnie à laquelle ce navire appartenait, l'événement eut un retentissement immense. Personne n'ignore le nom du célèbre armateur anglais Cunard. Cet intelligent industriel fonda, en 1840, un service postal entre Liverpool et Halifax, avec trois navires en bois et à roues d'une force de quatre cents chevaux, et d'une jauge de onze cent soixantedeux tonneaux. Huit ans après, le matériel de la Compagnie s'accroissait de quatre navires de six cent cinquante chevaux et de dix-huit cent vingt tonnes, et, deux ans plus tard, de deux autres bâtiments supérieurs en puissance et en tonnage. En 1853, la compagnie Cunard, dont le privilège pour le transport des dépêches venait d'être renouvelé, ajouta successivement à son matériel l'Arahia, le Persia, le China, le Scolia, le Java, le Russia, tous navires de première marche, et les plus vastes qui, après le Great-Eastern, eussent jamais sillonné les mers. Ainsi donc, en 1867, la Compagnie possédait douze navires, dont huit à roues et quatre à hélices. Si je donne ces détails très succincts, c'est afin que chacun sache bien quelle est l'importance de cette compagnie de transports maritimes, connue du monde entier pour son intelligente gestion. Nulle entreprise de navigation transocéanienne n'a été conduite avec plus d'habileté; nulle affaire n'a été couronnée de plus de succès. Depuis vingt-six ans, les navires Cunard ont traversé deux mille fois l'Atlantique, et jamais un voyage n'a été manqué, jamais un retard n'a eu lieu, jamais ni une lettre, ni un homme, ni un bâtiment n'ont été perdus. Aussi, les passagers choisissent-ils encore, malgré la concurrence puissante que lui fait la France, la ligne Cunard de préférence à toute autre, ainsi qu'il appert d'un relevé fait sur les documents officiels des dernières années. Ceci dit, personne ne s'étonnera du retentissement que provoqua l'accident arrivé à l'un de ses plus beaux steamers. Le 13 avril 1867, la mer étant belle, la brise maniable, le Scotia se trouvait par 15°12' de longitude et 45°37' de latitude. Il marchait avec une vitesse de treize noeuds quarante-trois centièmes sous la poussée de ses mille chevaux-vapeur. Ses roues battaient la mer avec une régularité parfaite. Son tirant d'eau était alors de six mètres soixante-dix centimètres, et son déplacement de six mille six cent vingt-quatre mètres cubes.

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A quatre heures dix-sept minutes du soir, pendant le lunch des passagers réunis dans le grand salon, un choc, peu sensible, en somme, se produisit sur la coque du Scotia, par sa hanche et un peu en arrière de la roue de bâbord. Le Scotia n'avait pas heurté, il avait été heurté, et plutôt par un instrument tranchant ou perforant que contondant. L'abordage avait semblé si léger que personne ne s'en fût inquiété à bord, sans le cri des caliers qui remontèrent sur le pont en s'écriant: " Nous coulons! nous coulons! " Tout d'abord, les passagers furent très effrayés; mais le capitaine Anderson se hâta de les rassurer. En effet, le danger ne pouvait être imminent. Le Scotia, divisé en sept compartiments par des cloisons étanches, devait braver impunément une voie d'eau. Le capitaine Anderson se rendit immédiatement dans la cale. Il reconnut que le cinquième compartiment avait été envahi par la mer, et la rapidité de l'envahissement prouvait que la voie d'eau était considérable. Fort heureusement, ce compartiment ne renfermait pas les chaudières, car les feux se fussent subitement éteints. Le capitaine Anderson fit stopper immédiatement, et l'un des matelots plongea pour reconnaître l'avarie. Quelques instants après, on constatait l'existence d'un trou large de deux mètres dans la carène du steamer. Une telle voie d'eau ne pouvait être aveuglée, et le Scotia, ses roues à demi noyées, dut continuer ainsi son voyage. Il se trouvait alors à trois cent mille du cap Clear, et après trois jours d'un retard qui inquiéta vivement Liverpool, il entra dans les bassins de la Compagnie. Les ingénieurs procédèrent alors à la visite du Scotia, qui fut mis en cale sèche. Ils ne purent en croire leurs yeux. A deux mètres et demi au-dessous de la flottaison s'ouvrait une déchirure régulière, en forme de triangle isocèle. La cassure de la tôle était d'une netteté parfaite, et elle n'eût pas été frappée plus sûrement à l'emportepièce. Il fallait donc que l'outil perforant qui l'avait produite fût d'une trempe peu commune - et après avoir été lancé avec une force prodigieuse, ayant ainsi perce une tôle de quatre centimètres, il avait dû se retirer de lui-même par un mouvement rétrograde et vraiment inexplicable. Tel était ce dernier fait, qui eut pour résultat de passionner à nouveau l'opinion publique. Depuis ce moment, en effet, les sinistres maritimes qui n'avaient pas de cause déterminée furent mis sur le compte du monstre. Ce fantastique animal endossa la responsabilité de tous ces naufrages, dont le nombre est malheureusement considérable; car sur trois mille navires dont la perte est annuellement relevée au Bureau- Veritas, le chiffre des navires à vapeur ou à voiles, supposés perdus corps et biens par suite d'absence de nouvelles, ne s'élève pas à moins de deux cents! Or, ce fut le " monstre " qui, justement ou injustement, fut accusé de leur disparition, et, grâce à lui, les communications entre les divers continents devenant de plus en plus dangereuses, le public se déclara et demanda catégoriquement que les mers fussent enfin débarrassées et à tout prix de ce formidable cétacé. LE POUR ET LE CONTRE A l'époque où ces événements se produisirent, je revenais d'une exploration scientifique entreprise dans les mauvaises terres du Nebraska, aux États-Unis. En ma qualité de professeur-suppléant au Muséum d'histoire naturelle de Paris, le gouvernement français m'avait joint à cette expédition. Après six mois passés dans le Nebraska, chargé de précieuses collections, j'arrivai à New York vers la fin de mars. Mon départ pour la France était fixé aux premiers jours de mai. Je m'occupais donc, en attendant, de classer mes richesses minéralogiques, botaniques et zoologiques, quand arriva l'incident du Scotia. J'étais parfaitement au courant de la question à l'ordre du jour, et comment ne l'aurais-je pas été? J'avais lu et relu tous les journaux américains et européens sans être plus avancé. Ce mystère m'intriguait. Dans l'impossibilité de me former une

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" Ainsi donc. puisque les communications transocéaniennes en souffraient. il était possible qu'un État essayât à l'insu des autres ce formidable engin. ceux qui tenaient pour un bateau " sous-marin " d'une extrême puissance motrice. Je parlai faute de pouvoir me taire. en Russie. en Espagne. après enquêtes faites en Angleterre. Mon avis me fut demandé. Mais bientôt. et. " l'honorable Pierre Aronnax. je me renfermai dans une absolue négation. J'avais publié en France un ouvrage in-quarto en deux volumes intitulé: Les Mystères des grands fonds sous-marins. admissible après tout. soutenue par quelques esprits peu compétents. comment pouvait-il se déplacer avec une rapidité si prodigieuse? De même fut repoussée l'existence d'une coque flottante. faisait de moi un spécialiste dans cette partie assez obscure de l'histoire naturelle. politiquement et scientifiquement. Tant que je pus nier du fait. Restaient donc deux solutions possibles de la question. toute autre supposition étant rejetée. c'était peu probable. cela ne pouvait être douteux. en Italie. Et même. " Cependant. d'une énorme épave. collé au mur. Or. disais-je. et comment aurait-il tenu cette construction secrète? Seul. Je m'exécutai. je dus m'expliquer catégoriquement. les béliers sous-marins. Mais l'hypothèse d'une machine de guerre tomba encore devant la déclaration des gouvernements. fut mis en demeure par le New York-Herald de formuler une opinion quelconque. en ces temps désastreux où l'homme s'ingénie à multiplier la puissance des armes de guerre. Ce livre. Et. et je donne ici un extrait d'un article très nourri que je publiai dans le numéro du 30 avril.opinion. qui créaient deux clans très distincts de partisans: d'un côté. à moins que cet écueil n'eût une machine dans le ventre. était absolument abandonnée. en Amérique. de l'écueil insaisissable. l'hypothèse d'un Monitor sous-marin fut définitivement rejetée. les torpilles. Qu'il y eut quelque chose. professeur au Muséum de Paris ". en France. voire même en Turquie. Où et quand l'eut-il fait construire. en effet. il faut nécessairement admettre l'existence d'un animal marin d'une puissance excessive. Du moins. après les torpilles. " Les grandes profondeurs de l'Océan nous sont totalement inconnues. la question brûlait. je l'espère. puis la réaction. " Ou nous connaissons toutes les variétés d'êtres qui peuplent notre planète. Que se passe-t-il dans ces abîmes reculés? Quels êtres habitent et peuvent habiter à douze ou quinze milles au-dessous de la surface des eaux? Quel est l'organisme de ces animaux? On saurait à peine le conjecturer. 5 . cette dernière hypothèse. un gouvernement pouvait posséder une pareille machine destructive. ceux qui tenaient pour un monstre d'une force colossale. D'ailleurs. particulièrement goûté du monde savant. comment admettre que la construction de ce bateau sous-marin eût échappé aux yeux du public? Garder le secret dans ces circonstances est très difficile pour un particulier. plusieurs personnes m'avaient fait l'honneur de me consulter sur le phénomène en question. L'hypothèse de l'îlot flottant. la solution du problème qui m'est soumis peut affecter la forme du dilemme. et certainement impossible pour un Etat dont tous les actes sont obstinément surveillés par les puissances rivales. A mon arrivée à New York. en Prusse. après avoir examiné une à une les diverses hypothèses. Qu'un simple particulier eût à sa disposition un tel engin mécanique. Je discutai la question sous toutes ses faces. La sonde n'a su les atteindre. Après les chassepots. ne put résister aux enquêtes qui furent poursuivies dans les deux mondes. de l'autre. Donc. je flottais d'un extrême à l'autre. la franchise des gouvernements ne pouvait être mise en doute. et toujours à cause de la rapidité du déplacement. et les incrédules étaient invités à mettre le doigt sur la plaie du Scotia. ou nous ne les connaissons pas. A mon arrivée à New York. Comme il s'agissait là d'un intérêt public.

le narwal est armé d'une sorte d'épée d'ivoire. et large de quarante-huit centimètres à sa base! " Eh bien! supposez l'arme dix fois plus forte. lancezle avec une rapidité de vingt milles à l'heure. je serai disposé à admettre l'existence d'un Narwal géant. non sans peine. une fantaisie. tels que seraient des homards de cent mètres ou des crabes pesant deux cents tonnes! Pourquoi nous? Autrefois. ne sont que des nains . qui rient bien. Il aura les proportions déterminées par les Officiers du Shannon. dont elle aurait à la fois la masse et la puissance motrice. le seul milieu où ces géants près desquels les animaux terrestres. qui habitent les couches inaccessibles à la sonde. les animaux terrestres. dont les années sont des siècles. " Ainsi s'expliquerait ce phénomène inexplicable . j'admettais l'existence du " monstre ". et l'animal dix fois plus puissant. mais je voulais jusqu'à un certain point couvrir ma dignité de professeur. les oiseaux étaient construits sur des gabarits gigantesques. en dépit de ce qu'on a entrevu. donnez à ce cétacé une force proportionnelle à sa taille. multipliez sa masse par sa vitesse. n'aurait-elle pas gardé ces vastes échantillons de la vie d'un autre âge. et vous obtenez un choc capable de produire la catastrophe demandée. éléphants ou rhinocéros. des crustacés effrayants à contempler. Or la mer est précisément leur meilleur véhicule. vu. et qu'un événement quelconque. et vous obtenez l'animal voulu. elle qui ne se modifie jamais. contemporains des époques géologiques. La solution qu'il proposait. l'instrument exigé par la perforation du Scotia. " Le narwal vulgaire ou licorne de mer atteint souvent une longueur de soixante pieds. " Si. Au fond. " Donc. les quadrupèdes. au contraire. On a trouvé quelques-unes de ces dents implantées dans le corps des baleines que le narwal attaque toujours avec succès. d'ailleurs. si la nature a encore des secrets pour nous en ichtyologie. et dans ce cas. et ne pas trop prêter à rire aux Américains. accroissez ses armes offensives.puissent se produire et se développer. jusqu'à plus amples informations. d'espèces ou même de genres nouveaux. Mon article fut chaudement discuté. les quadrumanes. L'esprit humain se plaît à ces conceptions grandioses d'êtres surnaturels. non plus d'une hallebarde. d'une organisation essentiellement "fondrière". et les siècles des millénaires? 6 . et peut-être recèlent-elles des mollusques d'une incomparable taille. Il rallia un certain nombre de partisans. mais d'un véritable éperon comme les frégates cuirassées ou les "rams" de guerre. Le Créateur les avait jetés dans un moule colossal que le temps a réduit peu à peu." Si nous ne les connaissons pas toutes. d'une hallebarde. les reptiles. comme un foret perce un tonneau.à moins qu'il n'y ait rien. et la puissance nécessaire pour entamer la coque d'un steamer. C'est une dent principale qui a la dureté de l'acier.ce qui est encore possible! " Ces derniers mots étaient une lâcheté de ma part. alors que le noyau terrestre change presque incessamment? Pourquoi ne cacherait-elle pas dans son sein les dernières variétés de ces espèces titanesques. quand ils rient. j'opinerais pour une licorne de mer. " En effet. suivant l'expression de certains naturalistes. rien de plus acceptable que d'admettre l'existence de poissons ou de cétacés. Les masses liquides transportent les plus grandes espèces connues de mammifères. armée. un caprice. de dimensions colossales. de carènes de vaisseaux qu'elles avaient percées d'outre en outre. nous connaissons toutes les espèces vivantes. Quintuplez. dans ses profondeurs ignorées. senti et ressenti . ce qui lui valut un grand retentissement. Le musée de la Faculté de médecine de Paris possède une de ces défenses longue de deux mètres vingt-cinq centimètres. D'autres ont été arrachées. si l'on veut. laissait libre carrière à l'imagination. ramène à de longs intervalles vers le niveau supérieur de l'Océan. il faut nécessairement chercher l'animal en question parmi les êtres marins déjà catalogués. Je me réservais une échappatoire. décuplez même cette dimension. Pourquoi la mer.

les États de l'Union se déclarèrent les premiers. le 2 juillet. furent unanimes sur ce point. la frégate armée pour une campagne lointaine et pourvue de formidables engins de pêche. personne n'en entendit parler. La Shipping and Mercantile Gazette. professeur au Muséum de Paris. trois semaines auparavant. le gouvernement de l'Union verra avec plaisir que la France soit représentée par vous dans cette entreprise. l'opinion se fit alors sur la nature du phénomène. se mit en mesure de prendre la mer au plus tôt. dans les mers septentrionales du Pacifique. Si vous voulez vous joindre à l'expédition de l'Abraham-Lincoln. New York. je reçus une lettre libellée en ces termes: Monsieur Aronnax. Une frégate de grande marche I'Abraham-Lincoln. Aucun navire ne le rencontra. qui pressa activement l'armement de sa frégate. et même par le câble transatlantique! Aussi les plaisants prétendaient-ils que cette fine mouche avait arrêté au passage quelque télégramme dont elle faisait maintenant son profit. je ne songeais pas plus a poursuivre la Licorne qu'à tenter le passage du nord-ouest. Donc. et ainsi que cela arrive toujours. Très cordialement. et le public admit sans conteste l'existence d'un être prodigieux qui n'avait rien de commun avec les fabuleux serpents de mer. Pendant deux mois. la Revue maritime et coloniale. Il semblait que cette Licorne eût connaissance des complots qui se tramaient contre elle. Et l'impatience allait croissant. Ses vivres étaient embarques. Les journaux industriels et commerciaux traitèrent la question principalement à ce point de vue. du moment que l'on se fut décidé à poursuivre le monstre. Hobson. furent d'avis de purger l'Océan de ce redoutable monstre. Fifth Avenue hotel. On en avait tant causé. On fit à New York les préparatifs d'une expédition destinée à poursuivre le narwal. Trois secondes après avoir 7 . à chauffer. L'opinion publique s'étant prononcée. plus positifs. L'émotion causée par cette nouvelle fut extrême. Pas un homme ne manquait à son rôle d'équipage. Il n'avait qu'à allumer ses fourneaux.-B. Ses soutes regorgeaient de charbon.Mais je me laisse entraîner à des rêveries qu'il ne m'appartient plus d'entretenir! Trêve à ces chimères que le temps a changées pour moi en réalités terribles. les autres. On n'accorda pas vingt-quatre heures de répit au commandant Farragut. le Paquebot. HOBSON. le monstre ne reparut plus. quand. on apprit qu'un steamer de la ligne de San Francisco de Californie à Shangaï avait revu l'animal. Le commandant Farragut tient une cabine à votre disposition. Mais si les uns ne virent là qu'un problème purement scientifique à résoudre. Je le répète. le Lloyd.-B. Précisément. surtout en Amérique et en Angleterre. Secrétaire de la marine. toutes les feuilles dévouées aux Compagnies d'assurances qui menaçaient d'élever le taux de leurs primes. à démarrer! On ne lui eût pas pardonné une demi-journée de retard! D'ailleurs. afin de rassurer les communications transocéaniennes. Les arsenaux furent ouverts au commandant Farragut. Trois heures avant que l'Abraham-Lincoln ne quittât la pier de Brooklyn. le commandant Farragut ne demandait qu'à partir. votre J. " Monsieur. " COMME IL PLAIRA A MONSIEUR Trois secondes avant l'arrivée de la lettre de J. on ne savait plus où la diriger.

ce qui. sans en demander davantage. et il n'en savait pas davantage. Classer. ne donnant jamais de conseils . tout chemin ramène en Europe. était de chasser ce monstre inquiétant et d'en purger le monde. pour revenir en France. Conseil avait un défaut. fatigué. Nulle objection à boucler sa valise pour un pays quelconque. Conseil était mon domestique. jusqu'ici et depuis dix ans. avide de repos. c'était sa vie. s'étonnant peu des surprises de la vie. et hâte-toi! 8 . l'unique but de ma vie. en attendant. mes amis. et la Licorne sera assez aimable pour m'entraîner vers les côtes de France! Ce digne animal se laissera prendre dans les mers d'Europe . j'étais sûr de ce garçon si dévoué. collections. Un garçon dévoué qui m'accompagnait dans tous mes voyages. je comprenais enfin que ma véritable vocation. je ne lui demandais jamais s'il lui convenait ou non de me suivre dans mes voyages. en dépit de son nom.Oui. Qu'on m'excuse de dire ainsi que j'avais quarante ans. . " Conseil! " répétai-je. parcourant avec une agilité d'acrobate toute l'échelle des embranchements des groupes. mais le plus que tu pourras. D'ailleurs d'une belle santé qui défiait toutes les maladies. " Monsieur m'appelle? dit-il en entrant.au point d'en être agaçant. il n'eût pas distingué.lu la lettre de l'honorable secrétaire de la marine. tout en commençant d'une main fébrile mes préparatifs de départ. Il allait là comme ici. . fatigues. D'ordinaire. pensai-je. et. " D'ailleurs. régulier par principe. je crois. des ordres. des chaussettes. mes chères et précieuses collections! Mais rien ne put me retenir. " Conseil! " criai-je d'une voix impatiente. sans compter. des espèces et des variétés. Formaliste enragé il ne me parlait jamais qu'à la troisième personne . Ce garçon avait trente ans. un brave Flamand que j'aimais et qui me le rendait bien. et j'acceptai sans plus de réflexions l'offre du gouvernement américain. des sous-classes. si éloigné qu'il fût. s'entend. très adroit de ses mains. mais cette fois. des habits. J'avais en lui un spécialiste.Comme il plaira à monsieur. mon garçon. des genres. zélé par habitude. à la poursuite d'un animal capable de couler une frégate comme une coque de noix! Il y avait là matière à réflexion. et son âge était à celui de son maître comme quinze est à vingt. A se frotter aux savants de notre petit monde du Jardin des Plantes. m'avait suivi partout où m'entraînait la science. mais pas de nerfs. Chine ou Congo. Seulement. d'une entreprise hasardeuse. peu dans la pratique. . des classes. Nous partons dans deux heures.et je ne veux pas rapporter moins d'un demi mètre de sa hallebarde d'ivoire au Muséum d'histoire naturelle. Cependant. Jamais une réflexion de lui sur la longueur ou la fatigue d'un voyage. Conseil parut. apte à tout service. répondit tranquillement Conseil. des sous-genres. Prépare-moi. un cachalot d'une baleine! Et cependant. amis. quel brave et digne garçon! Conseil.pour mon agrément personnel . était prendre le chemin des antipodes. Très versé dans la théorie de la classification. des chemises. il s'agissait d'une expédition qui pouvait indéfiniment se prolonger. " Mais. un être phlegmatique par nature.même quand on ne lui en demandait pas. prépare-toi. je revenais d'un pénible voyage. Mais sa science s'arrêtait là. même pour l'homme le plus impassible du monde! Qu'allait dire Conseil? " Conseil! " criai-je une troisième fois. des muscles solides. pas l'apparence de nerfs au moral. Certainement. Serre dans ma malle tous mes ustensiles de voyage. très ferré sur la classification en histoire naturelle.Pas un instant à perdre. des familles. il me fallait chercher ce narwal dans le nord de l'océan Pacifique. Conseil en était venu à savoir quelque chose. Je n'aspirais plus qu'à revoir mon pays. mon petit logement du Jardin des Plantes. J'oubliai tout.

je donnerai l'ordre de nous expédier en France notre ménagerie. suivit Fourth-avenue jusqu'à sa jonction avec Bowery-street... où je me trouvai en présence d'un officier de bonne mine qui me tendit la main. C'est là un de ces voyages dont on ne revient pas toujours! .Oh! ce sera peu de chose! Un chemin un peu moins direct.Tu sais. " Je saluai. qui permettaient de porter à sept atmosphères la tension de sa vapeur. . et. mais. " Un quart d'heure après. mais en faisant un crochet. dangereuse aussi! On ne sait pas où l'on va! Ces bêtes-là peuvent être très capricieuses! Mais nous irons quand même! Nous avons un commandant qui n'a pas froid aux yeux!. nous arrivions au quai près duquel l'AbrahamLincoln vomissait par ses deux cheminées des torrents de fumée noire. voilà tout.En personne.. et laissant le commandant aux soins de son appareillage. Votre cabine vous attend.Comme fera monsieur. . Sous cette pression. . munie d'appareils surchauffeurs. située sur la rive gauche de la rivière de l'Est. la grande annexe de New York. chevaux et voiture.Et le babiroussa vivant de monsieur? . je sautai dans une voiture. D'ailleurs. vitesse considérable.Et les collections de monsieur? fit observer Conseil... . et en quelques minutes.. " Monsieur Pierre Aronnax? me dit-il. répondis-je évasivement. I'Abraham-Lincoln atteignait une vitesse moyenne de dix-huit milles et trois dixièmes à l'heure. Je donnai l'ordre d'expédier pour Paris (France) mes ballots d'animaux empaillés et de plantes desséchées. Le véhicule à vingt francs la course descendit Broadway jusqu'à Union-square. . et j'étais sûr que rien ne manquait. mais cependant insuffisante pour lutter avec le gigantesque cétacé.. répondit Conseil. Un des matelots me conduisit sur la dunette.Comme il plaira à monsieur. L'Abraham-Lincoln avait été parfaitement choisi et aménagé pour sa destination nouvelle. les chéropotamus et autres carcasses de monsieur? . Là. L'ascenseur de l'hôtel nous déposa au grand vestibule de l'entresol. . Je me précipitai à bord.. . Conseil avait fait en un tour de main. nos malles étaient prêtes.Quoi! les archiotherium. Mission glorieuse. le Katrinferryboat nous transporta.Et songes-y bien! car je ne veux rien te cacher. certainement. . Nous prenons passage sur l'Abraham-Lincoln. à Brooklyn. . Je fis ouvrir un crédit suffisant au babiroussa. répondis-je. Nous allons en purger les mers!. Je demandai le commandant Farragut. Je réglai ma note à ce vaste comptoir toujours assiégé par une foule considérable. mon ami. monsieur le professeur.. prit Katrin-street et s'arrêta à la trente-quatrième pier. hommes. L'auteur d'un ouvrage in-quarto en deux volumes sur les Mystères des grands fonds sous-marins ne peut se dispenser de s'embarquer avec le commandant Farragut... . car ce garçon classait les chemises et les habits aussi bien que les oiseaux ou les mammifères.Le crochet qui plaira à monsieur. il s'agit du monstre. Soyez le bienvenu. les hyracotherium... 9 . du fameux narwal.On le nourrira pendant notre absence. les oréodons..Lui-même.Si. je ferai.Nous ne retournons donc pas à Paris? demanda Conseil..Comme il conviendra à monsieur. Je descendis les quelques marches qui conduisaient au rez-de-chaussée. Nos bagages furent immédiatement transbordés sur le pont de la frégate. je me fis conduire à la cabine qui m'était destinée. Le commandant Farragut? . répondit paisiblement Conseil.On les gardera à l'hôtel. C'était une frégate de grande marche.. .On s'en occupera plus tard. Conseil me suivant.. .

et la frégate partait sans moi. " Sommes-nous en pression? lui demanda-t-il. Il en était l'âme. Trois hurrahs. marchant à la rencontre du serpent qui désolait son île. cria le commandant Farragut. Mais le commandant Farragut ne voulait perdre ni un jour. .Oui. la frégate longea la côte jaune et basse de Long-lsland. située à l'arrière. Les feux furent poussés. moins même. Le pilote descendit dans son canot. NED LAND Le commandant Farragut était un bon marin.Go ahead ". puis. Il fit venir son ingénieur. répondit Conseil. et je manquais cette expédition extraordinaire. dis-je à Conseil. il l'avait juré. Trois heures sonnaient alors. invraisemblable. . qu'un bernard-l'ermite dans la coquille d'un buccin. Le monstre existait. Les longs pistons horizontaux gémirent et poussèrent les bielles de l'arbre. A ce moment. ni une heure pour rallier les mers dans lesquelles l'animal venait d'être signalé. partis de cinq cent mille poitrines. surnaturelle. elle courut à toute vapeur sur les sombres eaux de l'Atlantique. aucun doute ne s'élevait dans son esprit. n'en déplaise à monsieur. à huit heures du soir. et. monsieur. un Dieudonné de Gozon. A cet ordre. et l'Abraham-lincoln s'avança majestueusement au milieu d'une centaine de ferry-boats et de tenders chargés de spectateurs. dont les trente-neuf étoiles resplendissaient à sa corne d'artimon. Alors.Aussi bien. après avoir perdu dans le nord-ouest les feux de Fire-lsland. 10 . à la pointe de cette presqu'île allongée qui forme la ville de New York. qui s'ouvrait sur le carré des officiers. Ou le commandant Farragut tuerait le narwal. La vapeur siffla en se précipitant dans les tiroirs entr'ouverts. Sur la question du cétacé. et rejoignit la petite goélette qui l'attendait sous le vent. Le cortège des boats et des tenders suivait toujours la frégate. Les branches de l'hélice battirent les flots avec une rapidité croissante. L'Abraham-Lincoln répondit en amenant et en hissant trois fois le pavillon américain. . Il y croyait comme certaines bonnes femmes croient au Léviathan par foi. non par raison. digne de la frégate qu'il commandait. les mécaniciens firent agir la roue de la mise en train. et je remontai sur le pont afin de suivre les préparatifs de l'appareillage. Des milliers de mouchoirs s'agitèrent au-dessus de la masse compacte et saluèrent l'Abraham-Lincoln jusqu'à son arrivée dans les eaux de l'Hudson. ou le narwal tuerait le commandant Farragut. le commandant Farragut faisait larguer les dernières amarres qui retenaient l'Abraham-Lincoln à la pier de Brooklyn. " Nous serons bien ici. Ainsi donc. qui lui faisaient cortège. C'était une sorte de chevalier de Rhodes. la frégate. " Je laissai Conseil arrimer convenablement nos malles. Je fus très satisfait de ma cabine. un quart d'heure de retard. répondit l'ingénieur. modifiant sa marche pour prendre le chenal balisé qui s'arrondit dans la baie intérieure formée par la pointe de Sandy-Hook. passa entre les forts qui la saluèrent de leurs plus gros canons. et il ne permettait pas que l'existence de l'animal fût discutée à son bord. suivant du côté de New-Jersey l'admirable rive droite du fleuve toute chargée de villas. dont le récit véridique pourra bien trouver cependant quelques incrédules. l'hélice battit plus rapidement les flots. éclatèrent successivement.Les aménagements intérieurs de la frégate répondaient à ses qualités nautiques. Son navire et lui ne faisaient qu'un. qui fut transmis à la machine au moyen d'appareils à air comprimé. il en délivrerait les mers. il rasa cette langue sablonneuse où quelques milliers de spectateurs l'acclamèrent encore une fois. Les quais de Brooklyn et toute la partie de New York qui borde la rivière de l'Est étaient couverts de curieux. Pas de milieu. et il ne la quitta qu'à la hauteur du light-boat dont les deux feux marquent l'entrée des passes de New York.

Seul entre tous. La frégate aurait eu cent fois raison de s'appeler l'Argus. Sur le gaillard d'avant s'allongeait un canon perfectionné. et très rageur quand on le contrariait. peu communicatif. d'origine américaine. calculer les diverses chances d'une rencontre. Plus d'un s'imposait un quart volontaire dans les barres de perroquet. je dois avouer qu'il se prit d'une certaine affection pour moi. Il surveillait la mer avec une scrupuleuse attention. C'était un homme de grande taille . je n'étais pas en reste avec les autres. Il fallait les entendre causer. et. Nous possédions tous les engins connus. disputer. Ce précieux instrument. J'ai dit que le commandant Farragut avait soigneusement pourvu son navire d'appareils propres à pêcher le gigantesque cétacé. et qui ne connaissait pas d'égal dans son périlleux métier. Il avait Ned Land. un projectile conique de quatre kilogrammes à une distance moyenne de seize kilomètres.Les officiers du bord partageaient l'opinion de leur chef. La famille du harponneur était originaire de Québec. Ned prit goût à causer. et détonnait sur l'enthousiasme général du bord. envoyait sans se gêner. Ned Land avait environ quarante ans. très étroit d'âme. réservée à quiconque. ou un cachalot singulièrement astucieux pour échapper à son coup de harpon. Son récit prenait une forme épique. C'est que nous sommes devenus de vieux amis. si peu communicatif que fût Ned Land. il possédait ces qualités à un degré supérieur. et à la hisser à bord. et il fallait être une baleine bien maligne. Tant que le soleil décrivait son arc diurne. Quant à l'équipage. unis de cette inaltérable amitié qui naît et 11 . l'air grave. jusqu'aux flèches barbelées des espingoles et aux balles explosibles des canardières. et surtout la puissance de son regard qui accentuait singulièrement sa physionomie. I'Abraham-Lincoln ne manquait d'aucun moyen de destruction. Mais il avait mieux encore.plus de six pieds anglais . audace et ruse. Ma nationalité l'attirait sans doute. Ned Land était un Canadien. Il racontait ses pêches et ses combats avec une grande poésie naturelle. à la dépecer.vigoureusement bâti. le commandant Farragut parlait d'une certaine somme de deux mille dollars. D'ailleurs. et formait déjà un tribu de hardis pêcheurs à l'époque où cette ville appartenait à la France. et pour moi d'entendre cette vieille langue de Rabelais qui est encore en usage dans quelques provinces canadiennes. le roi des harponneurs. Pour mon compte. discuter. Je crois que le commandant Farragut avait sagement fait d'engager cet homme à son bord. chantant l'Iliade des régions hyperboréennes. mousse ou matelot. depuis le harpon qui se lance à la main. et dont le modèle doit figurer à l'Exposition universelle de 1867. à la harponner. d'une habileté de main peu commune. Je dépeins maintenant ce hardi compagnon. maître ou officier. violent parfois. Un baleinier n'eût pas été mieux armé. Adresse et sang-froid. il ne demandait qu'à rencontrer la licorne. Conseil protestait par son indifférence touchant la question qui nous passionnait. C'était une occasion pour lui de parler. Il valait tout l'équipage. et qui n'y pouvaient tenir en place! Et cependant. pour l'oeil et le bras. Donc. Je laisse à penser si les yeux s'exerçaient à bord de l'Abraham-Lincoln. I'Abraham-Lincoln ne tranchait pas encore de son étrave les eaux suspectes du Pacifique. Je ne saurais le mieux comparer qu'à un télescope puissant qui serait en même temps un canon toujours prêt à partir. qui eût maudit une telle corvée en toute autre circonstance. et j'aimais à entendre le récit de ses aventures dans les mers polaires. et je croyais écouter quelque Homère canadien. tel que je le connais actuellement. Peu à peu. dit Français. très épais de parois. et observer la vaste étendue de l'Océan. Sa personne provoquait l'attention. signalerait l'animal. Qui dit Canadien. et je ne laissais à personne ma part d'observations quotidiennes. se chargeant par la culasse. à lui seul. la mâture était peuplée de matelots auxquels les planches du pont brûlaient les pieds.

I'Abraham-Lincoln sillonnerait les flots du Pacifique.Des navires en bois.. et le détroit de Magellan s'ouvrait à moins de sept cent milles dans le sud. le poulpe. Le poulpe n'est qu'un mollusque. et ce nom même indique le peu de consistance de ses chairs. vous.Non. sur lequel je crus devoir l'entreprendre un jour. il ne partageait pas la conviction générale. .Cependant. cachalots ou licornes puissent produire un pareil effet. je nie que baleines. Ned. Ned. vous dont l'imagination doit aisément accepter l'hypothèse de cétacés énormes. voyant que Ned me laissait parler sans trop rien dire. Il faut donc rejeter au rang des fables les prouesses des Krakens ou autres monstres de cette espèce. ni le géologue n'admettent de telles chimères. je ne les ai jamais vus. Assis sur la dunette. ou à l'existence de monstres antédiluviens qui peuplent l'intérieur du globe.Cependant. et j'examinai les diverses chances de succès ou d'insuccès de notre expédition. . Donc. non. c'est possible. nous causions de choses et d'autres. Il évitait même de traiter ce sujet... appartenant à l'embranchement des vertébrés. Puis. regardant cette mystérieuse mer dont les profondeurs sont restées jusqu'ici inaccessibles aux regards de l'homme. 12 . je vous le répète avec une conviction qui s'appuie sur la logique des faits. Par une magnifique soirée du 30 juillet.Encore moins. ni leurs queues.. Avant huit jours. à trente milles sous le vent des côtes patagonnes. mais ni l'astronome. Ned. un baleinier de profession.C'est ce qui vous trompe. Un poulpe gigantesque. puissamment organisé. ferma les yeux comme pour se recueillir. je le poussai plus directement. on cite des bâtiments que la dent du narwal a traversés de part en part.. seul à bord. répondit Ned. Nous avions dépassé le tropique du Capricorne. qui n'appartient point à l'embranchement des vertébrés. . et que. Je crois à l'existence d'un mammifère. . . Ned. vous persistez à admettre l'existence d'un énorme cétacé. De même. pour me souvenir plus longtemps de toi! Et maintenant. monsieur le naturaliste. les cachalots ou les dauphins.Écoutez-moi. vous qui êtes familiarisé avec les grands mammifères marins.? . . répondit le Canadien. monsieur le professeur. et muni d'une défense cornée dont la force de pénétration est extrême. jusqu'à preuve contraire. monsieur le professeur. frappa de sa main son large front par un geste qui lui était habituel. comment pouvez-vous ne pas être convaincu de l'existence du cétacé que nous poursuivons? Avez-vous donc des raisons particulières de vous montrer si incrédule? " Le harponneur me regarda pendant quelques instants avant de répondre. J'ai poursuivi beaucoup de cétacés. le baleinier. reprit Ned Land d'un ton assez narquois. et dit enfin: " Peut-être bien. Ned. ni leurs défenses n'auraient pu entamer les plaques de tôle d'un steamer. j'en ai harponné un grand nombre.. comme les baleines. la frégate se trouvait à la hauteur du cap Blanc. Eût-il cinq cents pieds de longueur. est tout à fait inoffensif pour des navires tels que le Scotia ou l'Abraham-Lincoln. monsieur Aronnax. lui demandai-je. Ned Land et moi.se cimente dans les plus effrayantes conjonctures! Ah! brave Ned! je ne demande qu'à vivre cent ans encore. quelle était l'opinion de Ned Land sur la question du monstre marin? Je dois avouer qu'il ne croyait guère à la licorne. Tout ce que vous voudrez excepté cela. Que le vulgaire croie à des comètes extraordinaires qui traversent l'espace. c'est-à-dire trois semaines après notre départ. passe encore. .Oui.Alors. " Comment. j'en ai tué plusieurs. vous devriez être le dernier à douter en de pareilles circonstances! . mais si puissants et si bien armés qu'ils fussent. et encore. peut-être?. Ned. J'amenai tout naturellement la conversation sur la licorne géante.

.Hum! fit le harponneur. en secouant la tête de l'air d'un homme qui ne veut pas se laisser convaincre. . c'est autre chose. Ainsi donc. .Diable! fit Ned. à trois mille deux cents pieds. . il possède nécessairement un organisme dont la solidité défie toute comparaison. vos dix-sept mille centimètres carrés supportent en ce moment une pression de dix-sept mille cinq cent soixante-huit kilogrammes.Vraiment. ce qui vous permet de les supporter sans peine. et quelques chiffres vous le prouveront sans peine. chaque centimètre carré de la surface de votre corps subirait une pression de mille kilogrammes. c'est-à-dire que vous seriez aplati comme si l'on vous retirait des plateaux d'une machine hydraulique! . enfin. Et si vous n'êtes pas écrasé par une telle pression. . à trente-deux pieds au-dessous de la surface de la mer. eux dont la surface est représentée par des millions de centimètres carrés. . c'est par milliards de kilogrammes qu'il faut estimer la poussée qu'ils subissent. à trois cent vingt pieds. vous subiriez une pression de dix-sept mille cinq cent soixante-huit kilogrammes. Ned.Je ne m'en doute pas. autant de fois votre corps supporte une pression égale à celle de l'atmosphère. mon digne Canadien. mon digne harponneur.Tant que cela? . puisqu'il s'agit de l'eau de mer dont la densité est supérieure à celle de l'eau douce.Et pourquoi cet organisme si puissant? demanda Ned. et de mille atmosphères à trente-deux mille pieds. de cent atmosphères à trois mille deux cents pieds. soit dix-sept millions cinq cent soixante-huit mille kilogrammes.Oh! les chiffres! répliqua Ned. repris-je.Sans que vous vous en aperceviez. si des vertébrés. à trente-deux mille pieds. que si un tel animal existe. se maintiennent à de pareilles profondeurs. la colonne d'eau serait d'une moindre hauteur. c'est-à-dire de kilogrammes par chaque centimètre carré de sa surface. qui se neutralisent. . soit deux lieues et demie environ. soit cent soixante-quinze mille six cent quatre-vingt kilogrammes. répondit Ned.Environ dix-sept mille. Calculez alors quelle doit être la résistance de leur charpente osseuse et la puissance de leur organisme pour résister à de telles pressions! 13 . Or.Précisément.Sans que je m'en aperçoive? .Et comme en réalité la pression atmosphérique est un peu supérieure au poids d'un kilogramme par centimètre carré. . parce que l'eau m'entoure et ne me pénètre pas. Eh bien. En réalité. devenu plus attentif. s'il fréquente les couches liquides situées à quelques milles au-dessous de la surface des eaux. longs de plusieurs centaines de mètres et gros à proportion. quand vous plongez. c'est que l'air pénètre à l'intérieur de votre corps avec une pression égale. . Ned. De là un équilibre parfait entre la poussée intérieure et la poussée extérieure. Écoutez-moi. s'il habite les profondeurs de l'Océan. On fait ce qu'on veut avec les chiffres! . mon brave Ned. savez-vous ce que vous avez de centimètres carrés en surface? . mille fois cette pression.En affaires. monsieur Aronnax. soit dix-sept cent cinquante-six mille huit cent kilogrammes.Vraiment? dit Ned qui me regardait en clignant de l'oeil. Ned. .Parce qu'il faut une force incalculable pour se maintenir dans les couches profondes et résister à leur pression. . cent fois cette pression. mais non en mathématiques. Mais dans l'eau. autant de fois trente-deux pieds d'eau au-dessus de vous.Oui.Eh bien.Remarquez. Il suit de là qu'à trois cent vingt pieds cette pression est de dix atmosphères. . Admettons que la pression d'une atmosphère soit représentée par la pression d'une colonne d'eau haute de trente-deux pieds. . Ce qui équivaut à dire que si vous pouviez atteindre cette profondeur dans l'Océan. je comprends. dix fois cette pression.

pour le prendre le harponner . Le trou existait si bien qu'il avait fallu le boucher. et je ne pense pas que l'existence du trou puisse se démontrer plus catégoriquement. Or.C'est peut-être. dit Ned hésitant.. suivant moi.Vous m'avez convaincu d'une chose. quant à l'espèce dans laquelle il convenait de le ranger.. et s'emparant de l'autre après une poursuite de quelques minutes! Décidément. La frégate prolongea la côte sud-est de l'Amérique avec une rapidité prodigieuse. Le commandant Farragut. " qu'il était trop gros pour cela! " 14 . il en harponna deux d'un coup double.ce qui était l'affaire de Ned Land pour le harponner le voir ce qui était l'affaire de l'équipage . en effet.. ébranlé par ces chiffres. Quant à la famille dans laquelle il prenait rang. Et en effet.. entêté harponneur. qu'au lieu d'une baleine. A L'AVENTURE! Le voyage de l'Abraham-Lincoln. répondit le Canadien. Le 3 juillet.Oui.Allez donc! . au groupe des pisciformes.. L'accident du Scotia n'était pas niable. et nous apprîmes qu'ils n'avaient eu aucune connaissance du narwal. le capitaine du Monroe. et finalement à l'ordre des cétacés. baleine. comment expliquez-vous l'accident arrivé au Scotia? . était-il probable que l'on pût rencontrer le narwal dans ce détroit resserré? Bon nombre de matelots affirmaient que le monstre n'y pouvait passer. Cependant une circonstance se présenta.. cachalot ou dauphin. mais qui ne voulait pas se rendre.Comme vous dites.. vous ai-je convaincu? . Or. ce trou ne s'était pas fait tout seul. il était nécessairement dû à l'outil perforant d'un animal. en reproduisant sans le savoir une célèbre réponse d'Arago. je ne parierai pas pour le monstre.. sachant que Ned Land était embarqué à bord de l'Abraham-Lincoln. comme les frégates cuirassées. demanda son aide pour chasser une baleine qui était en vue. à la hauteur du cap des Vierges. il faut nécessairement qu'ils soient aussi forts que vous le dites.ce qui était l'affaire du hasard. frappant l'une droit au coeur. ne fut marqué par aucun incident. c'était une question à élucider ultérieurement. et montra quelle confiance on devait avoir en lui. . Mais cette réponse prouvait l'obstination du harponneur et pas autre chose. répondit Ned Land. désireux de voir Ned Land à l'oeuvre. L'équipage lui donna raison à l'unanimité.et pour le voir le rencontrer . quant au genre dont il faisait partie. . . . Ned.Il faut. l'autorisa à se rendre à bord du Monroe. cet animal appartenait à l'embranchement des vertébrés. Et le hasard servit si bien notre Canadien. et songez alors aux ravages que peut produire une pareille masse lancée avec la vitesse d'un express contre la coque d'un navire. nous étions à l'ouvert du détroit de Magellan. il fallait disséquer ce monstre inconnu.Mais s'ils n'existent pas. pour le disséquer le prendre.Eh bien. je ne le poussai pas davantage. à la classe des mammifères. le 30 juin. qui mit en relief la merveilleuse habileté de Ned Land. et manoeuvra de manière à doubler le cap Horn. la frégate communiqua avec des baleiniers américains.Parce que. Ce jour-là.. Pour la résoudre.. Au large des Malouines. et toutes les raisons précédemment déduites. monsieur le naturaliste. peut-être. ça n'est pas vrai! " répondit le Canadien. si le monstre a jamais affaire au harpon de Ned Land. pendant quelque temps. Mais l'un d'eux. qu'ils soient fabriqués en plaques de tôle de huit pouces. Mais le commandant Farragut ne voulut pas prendre ce sinueux passage. c'est que si de tels animaux existent au fond des mers. et puisqu'il n'avait pas été produit par des roches sous-marines ou des engins sous-marins. .

Évidemment. et elle ne donnerait pas à un animal lent de sa nature la faculté de se mouvoir rapidement. monsieur Aronnax. " Bah! répondait-il. Moi. je ne quittais plus le pont du navire. il est vrai. Et pourtant sa merveilleuse puissance de vision aurait rendu de grands services. courait sur l'animal signalé. monsieur le professeur. le temps restait favorable. nous marchions en aveugles.du moins quand aucune baleine n'était en vue. Ce relèvement fait. par la perspective de deux mille dollars. je regardais à en user ma rétine. Cent fois. et à s'en rapporter au tempérament de votre narwal. de l'équipage. ce roc perdu à l'extrémité du continent américain. si la bête existe. Les yeux et les lunettes. cette bête introuvable dans les hautes mers du Pacifique. quelques heures au sommeil. indifférent au soleil ou à la pluie. il affectait même de ne point examiner la surface des flots en dehors de son temps de bordée . je lui reprochai son indifférence. tantôt appuyé à la lisse de l'arrière. et se laissait facilement observer dans un vaste périmètre. Le voyage s'accomplissait dans les meilleures conditions. le tropique du Capricorne fut coupé par 105° de longitude. à en devenir aveugle. et le lendemain. qui disparaissait bientôt au milieu d'un concert d'imprécations! Cependant. Cependant. me répétait d'un ton calme: " Si monsieur voulait avoir la bonté de moins écarquiller ses yeux. vous le savez mieux que moi. toujours phlegmatique. la frégate prit une direction plus décidée vers l'ouest. Mais le moyen de procéder autrement? Aussi. vers trois heures du soir. l'hélice de la frégate battit enfin les eaux du Pacifique. 15 . Jour et nuit. quelle chance avons-nous de l'apercevoir? Est-ce que nous ne courons pas à l'aventure? On a revu. s'il n'avait pas besoin de s'en servir. on observait la surface de l'Océan. I'Abraham Lincoln. il n'y a rien. Je regardais. lorsque quelque capricieuse baleine élevait son dos noirâtre au-dessus des flots. vaine émotion! L'Abraham-Lincoln modifiait sa route. et le 27 du même mois. la poitrine haletante. Ned Land montrait toujours la plus tenace incrédulité. que l'appât de l'argent n'attirait guère. car le juillet de cette zone correspond à notre janvier d'Europe. Tantôt penché sur les bastingages du gaillard d'avant. je n'étais pourtant pas le moins attentif du bord. Et ils l'ouvraient démesurément. huit heures sur douze. l'oeil trouble. ne restèrent pas un instant au repos. simple baleine ou cachalot vulgaire. et y eût-il quelque animal. et s'engagea dans les mers centrales du Pacifique. Ne donnant que quelques minutes au repas. un peu éblouis. nos chances étaient-elles fort limitées. observait la marche du cétacé. Le pont de la frégate se peuplait en un instant. La route fut donnée vers le nord-ouest. je veux bien l'admettre. nous franchissions l'équateur sur le cent dixième méridien. il n'aime point à moisir longtemps dans les mêmes parages! Il est doué d'une prodigieuse facilité de déplacement. Chacun. avaient beau jeu pour gagner la prime. auquel des marins hollandais imposèrent le nom de leur villa natale. Les capots vomissaient un torrent de matelots et d'officiers. monsieur verrait bien davantage! " Mais. et les nyctalopes. Donc. je dévorais d'un oeil avide le cotonneux sillage qui blanchissait la mer jusqu'à perte de vue! Et que de fois j'ai partagé l'émotion de l'état-major. mais deux mois déjà se sont écoulés depuis cette rencontre. le cap Horn. la nature ne fait rien à contre sens. tandis que Conseil. cet entêté Canadien lisait ou dormait dans sa cabine. je ne savais que répondre. " Ouvre l'oeil! ouvre l'oeil! " répétaient les matelots de l 'Abraham Lincoln. Or. et pas un matelot du bord n'eût parié contre le narwal et contre sa prochaine apparition. Mais. dont la faculté de voir dans l'obscurité accroissait les chances de cinquante pour cent. C'était alors la mauvaise saison australe. personne ne doutait encore du succès. doubla cet îlot solitaire. à quinze milles dans le sud.Le 6 juillet. Le 20 juillet. dit-on. mais la mer se maintenait belle. elle est déjà loin! " A cela.

Et en effet. Les coeurs palpitaient effroyablement. L'Abraham-Lincoln se tenait sous petite vapeur. ni à un îlot sous-marin. Cependant. au 16 . Chacun voulait lui jeter ce dernier coup d'oeil dans lequel se résume tout le souvenir. forçant ou renversant sa vapeur. avec raison. et l'Abraham-Lincoln ferait route vers les mers européennes. il ne restait plus qu'à revenir. coup sur coup. s'arrêtant soudain. on ne vivait plus à bord. Le commandant tint bon. On employait mille moyens pour éveiller l'attention ou stimuler l'apathie de l'animal. Pendant trois mois. Nous étions enfin sur le théâtre des derniers ébats du monstre! Et. mais encore plus furieux! Les montagnes d'arguments entassés depuis un an s'écroulèrent à la fois. mais après une raisonnable période d'obstination. courant aux baleines signalées. le monstre n'avait pas paru. C'était un suprême défi porté au narwal géant. une illusion d'optique de quelque matelot perché sur les barres. cette recherche inutile ne pouvait se prolonger plus longtemps. et se préparaient pour l'avenir d'incurables anévrismes. la réaction ne tarda pas à se produire. L'Océan fut observé avec une nouvelle attention. " sans doute parce qu'il n'y avait pas assez d'eau pour lui! " disait le maître d'équipage. et certainement. Elle eut tout d'abord pour résultat de ranimer les défaillances de l'équipage. ni à un écueil fuyant. Les matelots ne cachèrent point leur mécontentement. causaient d'intolérables douleurs. Cette promesse fut faite le 2 novembre. et celui-ci ne pouvait raisonnablement se dispenser de répondre à cette sommation " à comparaître! " Deux jours se passèrent. le commandant Farragut comme autrefois Colomb. Avec la mobilité naturelle à l'esprit humain. L'équipage entier subissait une surexcitation nerveuse. coupa le tropique du Cancer par 132° de longitude. et il ne laissa pas un point inexploré des rivages du Japon à la côte américaine. d'un excès on se jeta dans un autre. Jamais équipage d'un bâtiment de la marine américaine ne montra plus de patience et plus de zèle.Le commandant Farragut pensait. la frégate eût définitivement remis le cap au sud. du poste des soutiers jusqu'au carré de l'état-major. et ces émotions. pour tout dire. des Marquises. et ouvrit une brèche à l'incrédulité. ni à quoi que ce fût de surnaturel! La réaction se fit donc. et s'éloigner des continents ou des îles dont l'animal avait toujours paru éviter l'approche. faisant de brusques écarts de route. dont je ne saurais donner l'idée. Les plus chauds partisans de l'entreprise devinrent fatalement ses plus ardents détracteurs. Le découragement s'empara d'abord des esprits. qui se composait de trois dixièmes de honte contre sept dixièmes de fureur. et le service en souffrit. on ne dormait plus. trois mois dont chaque jour durait un siècle! I'Abraham-Lincoln sillonna toutes les mers septentrionales du Pacifique. qu'il valait mieux fréquenter les eaux profondes. une erreur d'appréciation. et chacun ne songea plus qu'à se rattraper aux heures de repas ou de sommeil du temps qu'il avait si sottement sacrifié. Les lunettes fonctionnèrent avec une activité fiévreuse. La frégate passa donc au large des Pomotou. Si dans le délai de trois jours. Et rien! rien que l'immensité des flots déserts! Rien qui ressemblât à un narwal gigantesque. Vingt fois par jour. L'Abraham-Lincoln n'avait rien à se reprocher. virant subitement d'un bord sur l'autre. La réaction monta des fonds du navire. On était " tout bête " de s'être laissé prendre à une chimère. son insuccès ne saurait lui être imputé. ni à une épave de naufrage. Je ne veux pas dire qu'il y eut révolte à bord. et se dirigea vers les mers de Chine. On ne mangeait pas. ayant tout fait pour réussir. nous maintenaient dans un état d'éréthisme trop violent pour ne pas amener une réaction prochaine. Une représentation dans ce sens fut faite au commandant. l'homme de barre donnerait trois tours de roue. Un nouveau sentiment se produisit à bord. vingt fois répétées. au risque de déniveler sa machine. demanda trois jours de patience. des Sandwich. sans un entêtement très particulier du commandant Farragut.

D'énormes quartiers de lard furent mis à la traîne pour la plus grande satisfaction des requins. je n'ai jamais compté sur cette prime. officiers. fouillaient l'obscurité croissante. Du moins. Les embarcations rayonnèrent dans toutes les directions autour de l'Abraham-Lincoln. C'est une sotte affaire. . et Ned Land s'écriait: " Ohé! la chose en question. pendant qu'il mettait en panne. ses nerfs vibraient-ils sous l'action d'un sentiment de curiosité.. Les terres du Japon nous restaient à moins de deux cents milles sous le vent. La nuit approchait. Que de temps perdu. alors dans son premier quartier. à midi. En observant Conseil. je constatai que ce brave garçon subissait tant soit peu l'influence générale. examinait l'horizon qui se rétrécissait et s'obscurcissait peu à peu. . En ce moment.. le commandant Farragut.. toute trace lumineuse s'évanouissait dans les ténèbres. voilà une dernière occasion d'empocher deux mille dollars. Parfois le sombre Océan étincelait sous un rayon que la lune dardait entre la frange de deux nuages. et sans compter. Conseil.Que monsieur me permette de le lui dire. On venait de piquer huit heures. maîtres. sous le vent.Eh bien. Et. répondit tranquillement Conseil. je me demandais comment il avait vu et ce qu'il avait pu voir.. Mais le soir du 4 novembre arriva sans que se fût dévoilé ce mystère sous-marin. Conseil. L'équipage.Dans le petit appartement de monsieur. nous serions rentrés en France. De gros nuages voilaient le disque de la lune. L'ordre de stopper avait été donné. et dans laquelle nous nous sommes lancés trop légèrement. faut-il le dire. . et pour la première fois. juché dans les haubans. posté près de moi. expirait le délai de rigueur.cas où il se fût rencontré dans ces parages. fidèle à sa promesse. monsieur n'aura que ce qu'il mérite! . matelots. Mon coeur battait à se rompre.? . l'équipage entier se précipita vers le harponneur.Il faut le dire.Effectivement. on ne s'expose pas. Les officiers. jusqu'aux ingénieurs qui quittèrent leur machine. répondit Conseil. Le lendemain. et abandonner définitivement les régions septentrionales du Pacifique. et quelques bons que fussent les yeux du Canadien. 5 novembre. L'obscurité était profonde alors.. Conseil. Conseil.Comme tu dis. La mer ondulait paisiblement sous l'étrave de la frégate. C'était la voix de Ned Land. une voix venait de se faire entendre. sur le bastingage de tribord. Au milieu du silence général.Tu as raison. Conseil. Puis. La frégate se trouvait alors par 31°15' de latitude nord et par 136°42' de longitude est. jusqu'aux chauffeurs qui abandonnèrent leurs fourneaux. . regardait devant lui. et la frégate ne courait plus que sur son erre. et il attirerait tous les curieux de la capitale! . que l'on se moquera de nous! . il n'en aurait pas été plus pauvre. je dois le dire.. Après le point. par le travers à nous! " A TOUTE VAPEUR A ce cri. mousses.Quand on a l'honneur d'être un savant comme monsieur. dans le Muséum de monsieur! Et j'aurais déjà classé les fossiles de monsieur! Et le babiroussa de monsieur serait installé dans sa cage du Jardin des Plantes. je pense que l'on se moquera de monsieur. 17 . répliqua Conseil. je le crus ainsi. " Allons. lui dis-je. " Conseil ne put achever son compliment. et le gouvernement de l'Union pouvait promettre cent mille dollars. Peut-être. j'étais appuyé à l'avant. j'imagine. devait donner la route au sud-est. et ne laissèrent pas un point de mer inexploré. armes de leur lorgnette de nuit. commandant. après tout. que d'émotions inutiles! Depuis six mois déjà.Vraiment! .

s'éteignit non pas en s'abîmant sous les eaux. immergé à quelques toises de la surface des eaux. et j'en fis l'observation au commandant Farragut. L'animal nous gagnait en se jouant. bien plus que la crainte nous tenait muets et immobiles. " Monsieur Aronnax. toute! Machine en arrière! " Les matelots se précipitèrent à la barre. mais aussi un narwal électrique. nous aperçûmes l'objet qu'il indiquait de la main. était empreinte d'un indéfinissable étonnement. " La barre droite! Machine en avant! " cria le commandant Farragut.Peut-être. . en arrière! il s'élance sur nous! " Un cri général s'éleva de la frégate. des obscures limites de l'horizon. Elle voulut s'éloigner. " 18 . comment attaquer l'inconnu. Je me trompe. La stupéfaction. voyez! il se déplace! il se meut en avant. La vapeur fut immédiatement renversée et l'Abraham-Lincoln. Sa figure. Ce n'était point un simple phénomène de phosphorescence. Nous étions haletants. abattant sur bâbord. les ingénieurs à leur machine. il reparut de l'autre côté du navire. Elle était poursuivie. et l'enveloppa de ses nappes électriques comme d'une poussière lumineuse. monsieur. et la frégate s'éloigna rapidement du foyer lumineux. Cette magnifique irradiation devait être produite par un agent d'une grande puissance éclairante.En effet.. soit qu'il eût glissé sous sa coque. d'ordinaire si impassible. et tous. voyez. je m'étonnais des manoeuvres de la frégate. Ces ordres furent exécutés. que mentionnaient les rapports de plusieurs capitaines. La partie lumineuse décrivait sur la mer un immense ovale très allongé. ajoutai-je. soit qu'il l'eût tourné. C'est pourquoi. . Cependant. c'est à coup sûr le plus terrible animal qui soit jamais sorti de la main du Créateur. répliquai-je avec conviction. commandant. D'ailleurs. Jamais les pholades ou les salpes ne produisent une si puissante lumière. décrivit un demi-cercle. elle qui devait poursuivre. le monstre fonça subitement vers l'Abraham-Lincoln avec une effrayante rapidité. où il alla prendre son élan. et l'on ne pouvait s'y tromper. et s'il possède en lui une puissance foudroyante.Non. A chaque instant une collision pouvait se produire.Mais Ned Land ne s'était pas trompé. A deux encablures de l'Abraham-Lincoln et de sa hanche de tribord. Le monstre. comment s'en défendre? Attendons le jour et les rôles changeront. au centre duquel se condensait un foyer ardent dont l'insoutenable éclat s'éteignait par dégradations successives. c'est évidemment un narwal gigantesque.Non. monsieur. sur la nature de l'animal? . projetait cet éclat très intense. mais le surnaturel animal se rapprocha avec une vitesse double de la sienne. me répondit-il. ne peut-on pas plus l'approcher qu'une gymnote ou une torpille! . la mer semblait être illuminée par dessus. " Ce n'est qu'une agglomération de molécules phosphorescentes. mais inexplicable. je me tiendrai sur mes gardes. Tout d'un coup. D'ailleurs. s'écria l'un des officiers. s'arrêta brusquement à vingt pieds de ses précintes. Puis il s'éloigna de deux ou trois milles. " Silence! dit le commandant Farragut. puisque son éclat ne subit aucune dégradation mais soudainement et comme si la source de ce brillant effluve se fût subitement tarie! Puis. répondit le commandant. monsieur. Elle fuyait et n'attaquait pas. . je ne sais à quel être formidable j'ai affaire. Il fit le tour de la frégate qui filait alors quatorze noeuds. qui nous eût été fatale. laissant une traînée phosphorescente comparable aux tourbillons de vapeur que jette en arrière la locomotive d'un express. Cet éclat est de nature essentiellement électrique.. La barre au vent.Vous n'avez plus de doute. et je ne veux pas risquer imprudemment ma frégate au milieu de cette obscurité.

Aussi. Je me hissai jusqu'aux barres d'artimon. non pas l'espérer. avait modéré sa marche et se tenait sous petite vapeur. L'Abraham-Lincoln. Il semblait qu'au moment où l'énorme narwal venait respirer à la surface de l'océan. .Sans doute. ajouta le harponneur. et avec les premières lueurs de l'aurore disparut l'éclat électrique du narwal. le narwal. Là. C'est bien un cétacé qui se tient là dans nos eaux. semblable à celui que produit une colonne d'eau. " Ned Land. non moins intense. Malgré la distance. . il " s'éteignit " comme un gros ver luisant. Les engins de pêche furent disposés le long des bastingages. " Hum! pensai-je.Tout l'équipage resta sur pied pendant la nuit. répondis-je d'un ton peu convaincu. . ce bruit n'est-il pas celui que font les cétacés rejetant l'eau par leurs évents? . cependant. ne peut-on s'y tromper. la voix de Ned Land se fit entendre. nous étions alors sur la dunette. A sept heures. maître Land. malgré le bruit du vent et de la mer. De son côté. la brume roula lourdement sur les flots. riposta le Canadien. et l'on se prépara au combat. Personne ne songea à dormir. ou. Le commandant Farragut. arme terrible dans sa main. A huit heures. l'aube commença à poindre. un sifflement assourdissant se fit entendre.Que je l'approche à quatre longueurs de harpon. reprit le commandant.Mais pour l'approcher. demanda le commandant. désappointement et colère. Vers deux heures du matin le foyer lumineux reparut. Ned Land et moi. et les meilleures lorgnettes ne pouvaient la percer. Le second fit charger ces espingoles qui lancent un harpon à une distance d'un mille. vous avez souvent entendu rugir des baleines? . et de longues canardières à balles explosives dont la blessure est mortelle. se laissait bercer au gré des lames. 19 . à cinq milles au vent de l'Abraham-Lincoln. pour employer une expression plus juste. ne pouvant lutter de vitesse.Ce sera jouer la vie de mes hommes? . on entendait distinctement les formidables battements de queue de l'animal et jusqu'à sa respiration haletante. monsieur. imitant la frégate. . nous lui dirons deux mots demain au lever du jour. Mais à une heure moins sept minutes du matin.En effet. monsieur. mais celui-ci est incomparablement plus fort. et ses grosses volutes se levèrent peu à peu. comme fait la vapeur dans les vastes cylindres d'une machine de deux mille chevaux. A six heures. le jour était suffisamment fait.S'il est d'humeur à vous entendre. Tous les regards se dirigèrent vers le point indiqué. monsieur. L'horizon s'élargissait et se purifiait à la fois. De là. à un mille et demi de la frégate. un long corps noirâtre émergeait d'un mètre audessus des flots.Souvent. " La chose en question. Mais. Quelques officiers s'étaient déjà perchés à la tête des mâts. l'air s'engouffrait dans ses poumons.Le même bruit. vous avez droit à la prime. Soudain. ce serait une jolie baleine! " On resta sur le qui-vive jusqu'au jour. chassée avec une extrême violence. violemment agitée. une baleine qui aurait la force d'un régiment de cavalerie. Avec votre permission. et il faudra bien qu'il m'écoute! . et comme la veille. Ned Land s'était contenté d'affûter son harpon. monsieur. par bâbord derrière! " cria le harponneur. produisait un remous considérable. Avait-il fui? Il fallait le craindre. je devrai mettre une baleinière à votre disposition? . mais une brume matinale très épaisse rétrécissait l'horizon. Sa queue. il disparut. Vers minuit. même aux plus puissants animaux. dites-moi.Et la mienne! " répondit simplement le harponneur. mais jamais de pareilles baleines dont la vue m'ait rapporté deux mille dollars. jetant d'avides regards à travers les profondes ténèbres. et semblait décidé à ne point abandonner le théâtre de la lutte.

Ingénieur. . L'équipage attendait impatiemment les ordres de son chef. La frégate s'approcha du cétacé. " Ned Land se rendit à son poste. faites monter la pression. genre et famille me manquaient encore. marquait le passage de l'animal et décrivait une courbe allongée. on constata que l'Abraham-Lincoln marchait à raison de dix-huit milles cinq dixièmes à l'heure. monsieur. je harponne. et la vapeur fusa par les soupapes. L'heure de la lutte avait sonné. L'Abraham-Lincoln. groupe des pisciformes. Un immense sillage. et à toute vapeur! " Trois hurrahs accueillirent cet ordre. Cette poursuite se prolongea pendant trois quarts d'heure environ. Le loch jeté. sous-classe des monodelphiens. mais je ne doutais pas de compléter ma classification avec l'aide du ciel et du commandant Farragut. et j'estimai sa longueur à deux cent cinquante pieds seulement. l'animal me parut être admirablement proportionné dans ses trois dimensions. mais. d'une blancheur éclatante. Chacune de ces famille se divise en plusieurs genres. l'hélice donna quarante-trois tours à la minute. deux jets de vapeur et d'eau s'élancèrent de ses évents. et c'est dans cette dernière que sont rangés les narwals. les cachalots et les dauphins.Jamais appareil caudal ne battit la mer avec une telle puissance. s'entend.Allez. Ned. Quant à sa grosseur. Celui-ci le laissa indifféremment s'approcher à une demi-encablure. L'ingénieur accourut. et montèrent à une hauteur de quarante mètres. ordre des cétacés. Celui-ci. Le Canadien vint à l'ordre. 20 . Les feux furent plus activement poussés. Pendant que j'observais cet être phénoménal. il prit une petite allure de fuite.Non. monsieur. J'en conclus définitivement qu'il appartenait à l'embranchement des vertébrés. demanda le commandant. fit appeler l'ingénieur. " Monsieur. Quelques instants après. je vais m'installer sous les sous-barbes de beaupré. répondit l'ingénieur.. . car cette bête-là ne se laissera prendre que si elle le veut bien. et le pont frémissait sous le tremblotement des chaudières. et se contenta de maintenir sa distance. vous avez de la pression? . Les rapports du Shannon et de l'Helvelia avaient un peu exagéré ses dimensions. et si nous arrivons à longueur de harpon. avec votre permission.Oui. espèce.Que faire alors? . cria-t-il. me conseillez-vous encore de mettre mes embarcations à la mer? . monsieur.. " Eh bien. chaque espèce en variétés. en somme. chassé en avant par sa puissante hélice. famille. puis dédaignant de plonger. maître Land. " Ned Land? " cria-t-il. on ne l'atteindrait jamais Le commandant Farragut tordait avec rage l'épaisse touffe de poils qui foisonnait sous son menton. . répondit Ned Land. les deux cheminées de la frégate vomissaient des torrents de fumée noire. classe des mammifères. Pour moi. Mais le maudit animal filait aussi avec une vitesse de dix-huit milles cinq dixièmes. dit le commandant. Forcez vos feux.Forcer de vapeur si vous le pouvez. L'ordre des cétacés comprend trois familles: les baleines. sans que la frégate gagnât deux toises sur le cétacé Il était donc évident qu'à marcher ainsi. je ne pouvais que difficilement l'apprécier. je ne pouvais encore me prononcer. chaque genre en espèces. ce qui me fixa sur son mode de respiration. Ici. après avoir attentivement observé l'animal. Je l'examinai en toute liberté d'esprit. Variété. répondit le commandant Farragut. se dirigea droit sur l'animal.Bien.

Le charbon s'engouffra dans les fourneaux. il frappa l'animal. . il fila ses dix-neuf milles et trois dixièmes.que je vois encore . cet animal-là va plus vite que l'Abraham-Lincoln! Eh bien: nous allons voir s'il distancera ses boulets coniques. car. ne se permit-il pas de narguer la frégate en en faisant le tour! Un cri de fureur s'échappa de toutes les poitrines! A midi. il la mordait. " L'ingénieur obéit. qui. la frégate se maintint sous cette allure. Les soupapes furent chargées. " Eh bien! timonier? demanda le commandant Farragut. Les ventilateurs envoyèrent des torrents d'air sur les brasiers. . l'oeil calme. à laquelle se mêlèrent les hurrahs de l'équipage. nous n'étions pas plus avancés qu'à huit heures du matin. dédaignait de leur répondre. répondit l'ingénieur. On n'eût pas mieux fait sur le Mississippi pour distancer une " concurrence "! " Conseil. La chasse recommença. d'ailleurs. et les tourbillons de fumée pouvaient à peine trouver passage par les cheminées trop étroites. le cétacé se dérobait avec une rapidité que je ne puis estimer à moins de trente milles à l'heure. Mais le cétacé " chauffa " lui aussi. il ne me déplaisait pas de la risquer.Pendant une heure encore. je ne puis décrire l'émotion qui faisait vibrer tout mon être. Ses mâts tremblaient jusque dans leurs emplantures.A six atmosphères et demie. sans gagner une toise! C'était humiliant pour l'un des plus rapides marcheurs de la marine américaine. monsieur. et glissant sur sa surface arrondie. me dit: " Je poursuivrai l'animal jusqu'à ce que ma frégate éclate! 21 . Les matelots injuriaient le monstre. L'ingénieur fut encore une fois appelé. " Vous avez atteint votre maximum de pression? Lui demanda le commandant. sans doute. mais non pas normalement.Et vos soupapes sont chargées?. au moment où il se disposait à frapper.Chargez-les à dix atmosphères. " Ah ça! dit le vieux canonnier. Maître. . et le commandant Farragut se penchant vers moi. dis-je à mon brave serviteur qui se trouvait près de moi. . rageant. il alla se perdre à deux milles en mer. " A un autre plus adroit! cria le commandant. Puis. Plusieurs fois. Le manomètre marqua dix atmosphères. la physionomie froide. On jeta le loch une seconde fois. Le coup partit.Malédiction! " s'écria le commandant Farragut.. ce gueux-là est donc blindé avec des plaques de six pouces! . sais-tu bien que nous allons probablement sauter? . " Le canon de gaillard fut immédiatement chargé et braqué.Oui. sans se gêner..Comme il plaira à monsieur! " répondit Conseil. . . Ned Land se tenait à son poste. Quelle poursuite! Non. " Voilà un ordre américain s'il en fut. l'animal se laissa approcher. monsieur. qui se tenait à un demi-mille. " Ah! dit-il. Le boulet atteignit son but. " Nous le gagnons! nous le gagnons! " s'écria le Canadien. s'approcha de sa pièce. Le commandant Farragut se décida alors à employer des moyens plus directs. la mit en position et visa longtemps. Une sourde colère courait parmi l'équipage. Une forte détonation éclata. des hommes à la pièce de l'avant. Et même.Forcez les feux.Dix neuf milles trois dixièmes.. La rapidité de l'Abraham Lincoln s'accrut. mais le boulet passa à quelques pieds au-dessus du cétacé. Eh bien! je l'avouerai. pendant notre maximum de vitesse. Le commandant Farragut ne se contentait plus de tordre sa barbiche. cette chance. et cinq cents dollars à qui percera cette infernale bête! " Un vieux canonnier à barbe grise . le harpon à la main.

je n'en conservai pas moins une impression très nette de mes sensations. Mon premier soin fut de chercher des yeux la frégate. Le Canadien alla reprendre son poste dans les sous-barbes du beaupré. Je me sentis perdu. Je coulais! je suffoquais!. L'équipage s'était-il aperçu de ma disparition? L'Abraham-Lincoln avait-il viré de bord? Le commandant Farragut mettait-il une embarcation à la mer? Devais-je espérer d'être sauvé? Les ténèbres étaient profondes. dormait-il. et Ned Land en avait harponné plus d'une pendant son sommeil. à trois milles au vent de la frégate. et vous aurez raison! " On pouvait espérer que l'animal s'épuiserait. Je n'estime pas à moins de cinq cents kilomètres la distance qu'il parcourut pendant cette malencontreuse journée du 6 novembre! Mais la nuit vint et enveloppa de ses ombres le houleux océan. Les heures s'écoulèrent. courant comme un torrent de l'avant à l'arrière. et s'avança prudemment pour ne pas éveiller son adversaire. et deux énormes trombes d'eau s'abattirent sur le pont de la frégate. Cependant. se laissant aller à l'ondulation des lames? Il y avait là une chance dont le commandant Farragut résolut de profiter. La clarté électrique s'éteignit soudain. Deux vigoureux coups de talons me ramenèrent à la surface de la mer. son bras se détendit violemment. brisant les saisines des dromes. Peut-être. Nous n'étions pas à cent pieds du foyer ardent. et qu'il ne serait pas indifférent à la fatigue comme une machine à vapeur. Le narwal semblait immobile. accroché d'une main à la martingale. Je suis bon nageur. Un silence profond régnait sur le pont. aussi intense que pendant la nuit dernière. En ce moment. sans avoir le temps de me retenir. et que nous ne reverrions plus jamais le fantastique animal. sans prétendre égaler Byron et Edgar Poe. qui semblait avoir heurté un corps dur. la clarté électrique réapparut. C'était la frégate. Il donna ses ordres.. Tout d'un coup. L'Abraham-Lincoln fut tenu sous petite vapeur. Un choc effroyable se produisit. je crus que notre expédition était terminée. J'entrevis une masse noire qui disparaissait vers l'est. " A moi! à moi! " criai-je.. stoppa à deux encablures de l'animal. fatigué de sa journée. qui sont des maîtres. et le harpon fut lancé. En ce moment. et dont les feux de position s'éteignirent dans l'éloignement. répondis-je.. A dix heures cinquante minutes du soir. Mais il n'en fut rien. La frégate s'approcha sans bruit. penché sur la lisse du gaillard d'avant je voyais au-dessous de moi Ned Land. aussi pure. ils paralysaient mes mouvements. dont l'éclat grandissait et éblouissait nos yeux. en nageant vers l'Abraham-Lincoln d'un bras désespéré. L'eau les collait à mon corps.Oui. lancé par-dessus la lisse. et courut sur son erre. UNE BALEINE D'ESPECE INCONNUE Bien que j'eusse été surpris par cette chute inattendue. je fus précipité à la mer. Je me trompais. " A moi! " 22 . sans qu'il donnât aucun signe d'épuisement. J'entendis le choc sonore de l'arme. et. Il n'est pas rare de rencontrer en plein océan des baleines profondément endormies que l'on attaque alors avec succès. il faut dire à la louange de l'Abraham-Lincoln qu'il lutta avec une infatigable ténacité. Mes vêtements m'embarrassaient. On ne respirait plus à bord. de l'autre brandissant son terrible harpon Vingt pieds à peine le séparaient de l'animal immobile. renversant les hommes. Je fus d'abord entraîné à une profondeur de vingt pieds environ. et ce plongeon ne me fit point perdre la tête.

je ne le pouvais pas! La collision de la frégate et du cétacé s'était produite vers onze heures du soir environ. en nous relayant. et en quelques heures. Je comptais donc sur huit heures de nage jusqu'au lever du soleil. il m'en débarrassa lestement.Je dis qu'au moment où je me précipitai à la mer. et voici ce qui fut convenu: pendant que l'un de nous. tandis que je nageais pour tous deux. la situation n'en était pas moins terrible. Opération rigoureusement praticable. on fait bien des choses! " L'imperturbable sang-froid de Conseil me remonta. . circonstance fâcheuse pour nous. nous avons encore quelques heures devant nous. la frégate ne pouvait revenir sous le vent à nous. toi! . Mais étant au service de monsieur. entraîné dans l'abîme.Alors. je cherchais à percer du regard ces épaisses ténèbres que rompait seule la 23 .Et ce choc t'a précipité en même temps que moi à la mer? . Parfois.Peut-être. Je nageai plus vigoureusement. nous devions nous organiser de manière a les attendre le plus longtemps possible. Faible chance! mais l'espoir est si fortement enraciné au coeur de l'homme! Puis. Conseil s'en aperçut. Cependant. que l'AbrahamLincoln ait éprouvée.. et peut-être jusqu'au lever du jour. il les fendit de haut en bas d'un coup rapide. Enfin je l'affirme bien que cela paraisse improbable . et nous continuâmes de " naviguer " l'un près de l'autre." . je pense. Je résolus alors de diviser nos forces afin de ne pas les épuiser simultanément. La mer assez belle. gêné par mes vêtements qui me serraient comme un chape de plomb. si je cherchais à détruire en moi toute illusion. je crois que monsieur fera bien de ne pas trop compter sur elle! .Tu dis? . Peut-être notre disparition n'avait-elle pas été remarquée. Cependant. Étonnante nature! Ce phlegmatique garçon était là comme chez lui! Il fut donc décidé que notre seule chance de salut étant d'être recueillis par les embarcations de l'Abraham-Lincoln. j'entendis les hommes de barre s'écrier: "L'hélice et le gouvernail sont brisés. . je rendis le même service à Conseil. il ne gouverne plus. dit-il.. " Toi! dis-je. monsieur nagera beaucoup plus à son aise..Ce fut le dernier cri que je jetai. Conseil raisonna froidement dans cette hypothèse et fit son plan en conséquence. les bras croisés. nous étions deux. l'autre nagerait et le pousserait en avant. et j'entendis. oui. nous pouvions surnager pendant quelques heures.Brisés? . " Que monsieur me permette de lui faire une incision ". se tiendrait. les jambes allongées. étant démontée de son gouvernail. étendu sur le dos. Ma bouche s'emplit d'eau. répondit tranquillement Conseil. je me sentis violemment ramené à la surface de lamer. nous sommes perdus! . et nous relayant ainsi. mes habits furent saisis par une main vigoureuse.. Je me débattis.. . Puis. Il ne fallait donc compter que sur ses embarcations. A mon tour. C'est la seule avarie. si je voulais " désespérer ". et l'eût-elle été. nous fatiguait peu. " Je saisis d'une main le bras de mon fidèle Conseil. immobile. j'ai suivi monsieur! " Le digne garçon trouvait cela tout naturel! " Et la frégate? demandai-je. Soudain.Oui! brisés par la dent du monstre. j'éprouvais une extrême difficulté à me soutenir.La frégate! répondit Conseil en se retournant sur le dos. répondit Conseil. Mais.Nullement.Moi-même. Ce rôle de remorqueur ne devait pas durer plus de dix minutes. et aux ordres de monsieur. mais. j'entendis ces paroles prononcées à mon oreille: " Si monsieur veut avoir l'extrême obligeance de s'appuyer sur mon épaule. Et glissant un couteau ouvert sous mes habits.

et qui court après sa prime! répondit le Canadien..Oui! oui! " Et Conseil jeta dans l'espace un nouvel appel désespéré. à pareille distance! Mes lèvres gonflées ne laissèrent passer aucun son.phosphorescence provoquée par nos mouvements. " Conseil! murmurai-je. et jetait un cri de reconnaissance auquel répondait une voix de plus en plus rapprochée. Conseil dut me soutenir. mes doigts s'écartaient. et le soin de notre conservation reposa sur lui seul. ma main ne me fournissait plus un point d'appui... Je l'entendais à peine.. je sentis qu'on me retirait.J'ai vu. mais il me sembla qu'un cri répondait au cri de Conseil. Mais cette voix cependant?. " As-tu entendu? murmurai-je. Je compte bien me noyer avant lui! " En ce moment. Mes forces étaient à bout... Il relevait parfois la tête. point! Je voulus crier. qu'on me ramenait à la surface de l'eau. et. Cette fois. et ne formait plus qu'une masse sombre. ma bouche. Cette bienfaisante lumière ranima nos forces. puis. Je compris qu'il ne pouvait résister longtemps. . Vers une heure du matin.. quelque autre victime du choc éprouvé par le navire? Ou plutôt une embarcation de la frégate ne nous hélaitelle pas dans l'ombre? Conseil fit un suprême effort.Monsieur m'a sonné? " répondit Conseil. On eût dit que nous étions plongés dans un bain de mercure. je fus pris d'une extrême fatigue. Je regardais ces ondes lumineuses qui se brisaient sur ma main et dont la nappe miroitante se tachait de plaques livides. Conseil me remorquait encore. que ma poitrine se dégonflait. J'entr'ouvris les yeux. gardons toutes nos forces!. Ma tête se redressa. pas d'erreur possible! Une voix humaine répondait à la nôtre! Était-ce la voix de quelque infortuné. je ne sais pourquoi. " Qu'as-tu vu? . abandonné au milieu de l'Océan. Elle était à cinq mille de nous. tandis que je résistais dans une dernière convulsion.. Il est certain que je revins promptement à moi. . Je m'y cramponnai. En ce moment. et que je reconnus aussitôt. à peine appréciable! Mais d'embarcations. " Ned! m'écriai-je . Conseil put articuler quelques mots. " Qu'avait-il vu? Alors. La surface de la mer étincela sous ses rayons. Puis. la pensée du monstre me vint pour la première fois à l'esprit!. le froid m'envahissait.. et je m'évanouis. " Laisse-moi! laisse-moi! lui dis-je.Vous avez été précipité à la mer au choc de la frégate? 24 . j'ai vu. il se dressa à demi hors de l'eau et retomba épuisé.. . s'emplissait d'eau salée. J'entendis bientôt haleter le pauvre garçon..Abandonner monsieur! jamais! répondit-il.. grâce à de vigoureuses frictions qui me sillonnèrent le corps. je m'abîmai.. regardait devant lui. . Je relevai la tête une dernière fois.. A quoi bon. convulsivement ouverte. la lune apparut à travers les franges d'un gros nuage que le vent entraînait dans l'est.En personne. Et. J'aperçus la frégate. En cet instant. aux dernières clartés de la lune qui s'abaissait vers l'horizon. Les temps ne sont plus où les Jonas se réfugient dans le ventre des baleines! Pourtant.. j'aperçus une figure qui n'était pas celle de Conseil.. s'appuyant sur mon épaule. murmura-t-il.. sa respiration devint courte et pressée. nous écoutâmes. Mes regards se portèrent à tous les points de l'horizon.. et je l'entendis répéter à plusieurs reprises: " A nous! à nous! " Nos mouvements un instant suspendus. un corps dur me heurta. mais ne parlons pas. fût-ce un de ces bourdonnements dont le sang oppressé emplit l'oreille. Mes membres se raidirent sous l'étreinte de crampes violentes. monsieur.

un panneau. j'en conclus. dis-je.Hum! " fit Ned Land d'un ton réservé. Nous n'eûmes que le temps de nous accrocher à sa partie supérieure qui émergeait de quatre-vingts centimètres environ. comme il faut une machine pour produire cette vitesse et un mécanicien pour conduire cette machine. Je cherchai à sa surface une ouverture. le monstre. qu'il est doué d'une grande vitesse. le plus mythologique.Ou. cet appareil renferme en lui un mécanisme de locomotion et un équipage pour le manoeuvrer? . dis-je. Je me hissai rapidement au sommet de l'être ou de l'objet à demi immergé qui nous servait de refuge. C'était évidemment un corps dur.Évidemment.Nous savons. j'ai pu prendre pied presque immédiatement sur un îlot flottant. La découverte de l'existence de l'être le plus fabuleux. un phénomène de main d'homme. semblable à celle des animaux antédiluviens. pour mieux dire. et. et néanmoins. " Mais alors. l'impossible mystérieusement et humainement réalisé. Mais ce corps dur pouvait être une carapace osseuse. c'est tout simple.Oui. surpris ma raison..Pourquoi. non imbriqué. Il devenait donc urgent de communiquer avec les êtres quelconques renfermés dans les flancs de cette machine. . Nous étions étendus sur le dos d'une sorte de bateau sous-marin. tels que les tortues ou les alligators. Ned. . au même degré. que je contrôle moi-même mes assertions. . . monsieur Aronnax. monsieur le professeur. il fallait bien le reconnaître. et j'en serais quitte pour classer le monstre parmi les reptiles amphibies. et il se mit en mouvement. est faite en tôle d'acier! " Il faut que je reprenne mes esprits. monsieur le professeur.Ce bateau n'a pas marché? . et comme pour donner raison à mon argumentation. c'était à confondre l'esprit! Il n'y avait pas à hésiter cependant. Il rendait au choc une sonorité métallique. Conseil et moi. Que ce qui est prodigieux vienne du Créateur. elle n'a pas donné signé de vie. que je revivifie mes souvenirs. Le doute n'était pas possible! L'animal.. nous ne pûmes que nous y ranger. . En ce moment. que nous sommes sauvés. Eh bien! non! Le dos noirâtre qui me supportait était lisse. pourquoi? . il était fait de plaques boulonnées. Il se laisse bercer au gré des lames. n'eût pas. mais il ne bouge pas. L'opinion de Ned Land était faite sur ce point. Très heureusement sa vitesse n'était pas excessive.C'est que cette bête-là. c'était un phénomène plus étonnant encore.. Mais trouver tout à coup. mais plus favorisé que vous. cependant. Mais s'il lui prend la fantaisie de plonger. bouleversé et fourvoyé l'imagination des marins des deux hémisphères. un bouillonnement se fit à l'arrière de cet étrange appareil. je ne donnerais pas deux dollars de ma peau! " Moins encore. sur notre narwal gigantesque. Les dernières paroles du Canadien avaient produit un revirement subit dans mon cerveau. la forme d'un immense poisson d'acier. Ned. .Expliquez-vous. le phénomène naturel qui avait intrigué le monde savant tout entier. j'ai bientôt compris pourquoi mon harpon n'avait pu l'entamer et s'était émoussé sur sa peau.Non. " Tant qu'il navigue horizontalement. pour employer 25 . si incroyable que cela fût.Seulement. je n'ai rien à dire. autant que j'en pouvais juger. il semblait que. répondit le harponneur. poli. . à n'en pas douter.Un îlot? . " un trou d'homme ". Or. murmura Ned Land. impénétrable. depuis trois heures que j'habite cette île flottante. aurait pu dire le Canadien. qui présentait. sous ses yeux. dont le propulseur était évidemment une hélice. Je l'éprouvai du pied. et non pas cette substance molle qui forme la masse des grands mammifères marins.

ne purent rien percevoir. Soudain. " Eh! mille diables! s'écria Ned Land. Mes yeux. Quant à l'espoir d'être sauvé par le commandant Farragut. en effet. Heureusement. Pendant certaines accalmies de la mer et du vent. jeta un cri bizarre et disparut aussitôt. D'ailleurs. Et. imprégnés de la lumière extérieure. mais elles ne tardèrent pas à se déchirer. je crus entendre plusieurs fois des sons vagues. quand je la sentis s'enfoncer peu à peu. je ne doutais pas de la possibilité d'entrer en relations avec eux. Il fallut attendre le jour pour aviser aux moyens de pénétrer à l'intérieur de ce bateau sousmarin. J'allais procéder à un examen attentif de la coque qui formait à sa partie supérieure une sorte de plate-forme horizontale. s'était accompli avec la rapidité de l'éclair. nous n'avions pas eu le temps de nous reconnaître. Mon souvenir incomplet ne permet pas d'en retracer toutes les impressions. étaient nettes et uniformes. Ainsi donc. la rapidité de l'appareil s'accrut. Je sentis mes pieds nus se cramponner aux échelons d'une échelle de fer. Nous résistions difficilement à ce vertigineux entraînement. et j'estimai que notre vitesse. et nous parvînmes à nous y accrocher solidement. s'ils ne faisaient pas eux-mêmes leur air. un bruit de ferrures violemment poussées se produisit à l'intérieur du bateau. Heureusement. L'hélice battait les flots avec une régularité mathématique. Nous étions entraînés vers l'ouest. nous étions perdus! Ce cas excepté. un homme parut. et. Ned Land et 26 . une sorte d'harmonie fugitive produite par des accords lointains. apparaissaient silencieusement. Un seul détail me revient à l'esprit. Une plaque se souleva. Vers quatre heures du matin. huit solides gaillards. la lune disparut alors. qu'une obscurité profonde m'enveloppa.l'expression technique. atteignait douze milles à l'heure. solidement rabattues sur la jointure des tôles. s'ils plongeaient. Enfin cette longue nuit s'écoula. le visage voilé. un rapide frisson me glaça l'épiderme. mais. lorsque les lames nous battaient de plein fouet. et nous laissa dans une obscurité profonde. navigateurs peu hospitaliers! " Mais il était difficile de se faire entendre au milieu des battements assourdissants de l'hélice. ouvrez donc. et nous entraînaient dans leur formidable machine. émergeant quelquefois et faisant jaillir l'eau phosphorescente à une grande hauteur. il fallait nécessairement qu'ils revinssent de temps en temps à la surface de l'Océan pour renouveler leur provision de molécules respirables. A peine l'étroit panneau fut-il refermé sur moi. notre salut dépendait uniquement du caprice des mystérieux timoniers qui dirigeaient cet appareil. Les brumes du matin nous enveloppaient. mais les lignes de boulons. nécessité d'une ouverture qui mettait l'intérieur du bateau en communication avec l'atmosphère. Mes compagnons et moi. frappant du pied la tôle sonore. relativement modérée. Quel était donc le mystère de cette navigation sous-marine dont le monde entier cherchait vainement l'explication? Quels êtres vivaient dans cet étrange bateau? Quel agent mécanique lui permettait de se déplacer avec une si prodigieuse vitesse? Le jour parut. Quelques instants après. MOBILIS IN MOBILE Cet enlèvement. A qui avions-nous affaire? Sans doute à quelques pirates d'une nouvelle espèce qui exploitaient la mer à leur façon. Donc. pour mon compte. Je ne sais ce qu'ils éprouvèrent en se sentant introduits dans cette prison flottante. il fallait y renoncer complètement. Ned rencontra sous sa main un large organeau fixé à la partie supérieure du dos de tôle. si brutalement exécuté. le mouvement d'immersion s'arrêta.

Conseil. et ne nous compromettez point par d'inutiles violences. Ned Land. Puis. la chevelure abondante et noire. à coup sûr! Il y fait assez noir. riposta le Canadien. . près de laquelle étaient rangés plusieurs escabeaux. se maintenait-il à la surface de l'Océan. Le soudain éclairage de la cabine m'avait permis d'en examiner les moindres détails. vigoureusement musclé. Ned Land. répondis-je. Ned. mais dans le four. donnait un libre cours à son indignation. Elle ne contenait que la table et les cinq escabeaux. Quant à sa hauteur. Les murs nus ne révélaient aucune trace de porte ni de fenêtre. Heureusement.Oui. nos yeux passèrent subitement à la plus violente lumière. calmez-vous. la tête forte. Le premier de ces bandits qui met la main sur moi. malgré sa grande taille. " Enfin! on y voit clair! s'écria Ned Land. s'enfonçait-il dans ses profondeurs? Je ne pouvais le deviner. me suivaient. une porte s'ouvrit et se referma immédiatement sur nous avec un retentissement sonore. on n'éclaire pas les oubliettes. deux hommes parurent. Où? Je ne pouvais le dire. faisant un tour en sens inverse. large d'épaules. Le plancher de cette prison se dissimulait sous une épaisse natte de phormium qui assourdissait le bruit des pas. dit l'impassible Conseil. " Mille diables! s'écriait-il. son couteau à la main. Marchait-il. Nous ne sommes pas encore dans la rôtissoire! . et nous revînmes au milieu de cette cabine. Après avoir involontairement fermé les yeux. quand. j'espérais donc que les hommes de l'équipage ne tarderaient pas à se montrer.Que monsieur prenne patience ". la porte s'ouvrit. répondit tranquillement Conseil. Au bas de l'échelle. Un bruit de verrou se fit entendre. qui devait avoir vingt pieds de long sur dix pieds de large.Ne vous irritez pas. Tout semblait mort à l'intérieur de ce bateau. et toute sa personne empreinte de cette vivacité méridionale qui caractérise en France les populations provençales. et j'y vois toujours assez clair pour m'en servir. me retournant. mais d'un noir si absolu. je heurtai une table de bois. vigoureusement saisis. risquant l'antithèse. A sa blancheur. Aucun bruit n'arrivait à notre oreille. mais la situation n'en est pas moins obscure.Dans la rôtissoire. et ce petit homme en était 27 . furieux de ces façons de procéder. je reconnus cet éclairage électrique. Qui sait si on ne nous écoute pas! Tâchons plutôt de savoir où nous sommes! " Je marchai en tâtonnant.. ami Ned. Quand on veut oublier les gens. Tout était noir. qui produisait autour du bateau sousmarin comme un magnifique phénomène de phosphorescence. le globe lumineux ne s'était pas allumé sans raison. non. Diderot a très justement prétendu que le geste de l'homme est métaphorique. . Je ne me trompais pas. mes yeux n'avaient encore pu saisir une de ces lueurs indéterminées qui flottent dans les plus profondes nuits. robuste de membres. Cependant. c'est-à-dire qu'elle s'emplit d'une matière lumineuse tellement vive que je ne pus d'abord en supporter l'éclat. Notre prison s'éclaira soudain. Nous étions seuls. me rejoignit. se tenait sur la défensive. dis-je alors au harponneur. à peine l'imaginer. Après cinq pas. mon "bowie-kniff " ne m'a pas quitté. je les rouvris. voilà des gens qui en remonteraient aux Calédoniens pour l'hospitalité! Il ne leur manque plus que d'être anthropophages! Je n'en serais pas surpris. Ne vous emportez pas avant l'heure. à son intensité. La porte invisible devait être hermétiquement fermée.Calmez-vous. le regard vif et pénétrant. Conseil. . mais je déclare que l'on ne me mangera pas sans que je proteste! . qu'après quelques minutes. la moustache épaisse. d'une extrême obscurité. et je vis que l'agent lumineux s'échappait d'un demi-globe dépoli qui s'arrondissait à la partie supérieure de la cabine. qui. je rencontrai une muraille de fer. Une demi-heure s'était déjà écoulée sans que la situation se fût modifiée. ne put la mesurer. L'un était de petite taille.. Cependant. faite de tôles boulonnées.

et la situation devint assez embarrassante. Je déclinai nos noms et qualités. la ligne de ses sourcils se fronçait. les métonymies et les hypallages. en bon français. qui dégageaient la taille et laissaient une grande liberté de mouvements. Puis. il devait prodiguer les prosopopées. allongées. car sa vaste respiration dénotait une grande expansion vitale. articulant nettement toutes mes syllabes.. Restait encore la ressource de parler anglais. sa bouche nettement dessinée. portaient des vêtements d'un tissu particulier. son domestique Conseil. un peu écartés l'un de l'autre. Puis du regard il parut m'interroger directement. et ses yeux noirs regardaient avec une froide assurance: le calme. ses yeux. puis. et avec une attention remarquable. de l'homogénéité des expressions dans les gestes du corps et du visage. sans prononcer une parole. et il regardait! Quel regard! comme il grossissait les objets rapetissés par l'éloignement! comme il vous pénétrait jusqu'à l'âme! comme il perçait ces nappes liquides. coiffés de bérets faits d'une fourrure de loutre marine. poliment même. si opaques à nos yeux. Un disciple de Gratiolet ou d'Engel eût lu sur sa physionomie à livre ouvert. d'ailleurs. ses mains fines. Je me sentis " involontairement " rassuré en sa présence. Les deux inconnus. résultait une indiscutable franchise. et sans omettre un seul détail. me dit Conseil. Lorsque cet inconnu fixait un objet. je ne fus jamais à même de vérifier. le courage enfin. l'énergie. pâle plutôt que colorée. Ce personnage avait-il trente-cinq ou cinquante ans. et j'augurai bien de notre entrevue. Je reconnus sans hésiter ses qualités dominantes . il s'entretint avec lui dans une langue que je ne pus reconnaître. harmonieux. Je la connaissais. car il employa toujours devant moi un idiome singulier et absolument incompréhensible. je n'aurais pu le préciser. Je répondis. Cette faculté je l'ai vérifié plus tard se doublait d'une puissance de vision encore supérieure à celle de Ned Land. annonçait la tranquillité du sang. Le second inconnu mérite une description plus détaillée. et ajouta deux ou trois mots parfaitement incompréhensibles. suivant l'observation des physionomistes. J'ajouterai que cet homme était fier. Mais rien dans sa physionomie n'indiqua qu'il eût compris mon histoire. éminemment " psychiques " pour employer un mot de la chirognomonie. ainsi que la langue 28 . son nez droit. et maître Ned Land.la confiance en lui. C'était un idiome sonore. c'est-à-dire dignes de servir une âme haute et passionnée. L'autre répondit par un hochement de tête. Ce que. ses dents magnifiques. il ne prononça pas un seul mot. ses larges paupières se rapprochaient de manière à circonscrire la pupille des yeux et à rétrécir ainsi l'étendue du champ visuel. Le plus grand des deux évidemment le chef du bord . que démontrait la rapide contraction de ses muscles sourciliers. L'homme aux yeux doux et calmes m'écouta tranquillement. son front large. et que de tout cet ensemble. " Que monsieur raconte toujours notre histoire.nous examina avec une extrême attention. Quand j'eus fini. flexible. Cet homme formait certainement le plus admirable type que j'eusse jamais rencontré. que son regard ferme et calme semblait refléter de hautes pensées. que je n'entendais point son langage. dont les voyelles semblaient soumises à une accentuation très variée. se retournant vers son compagnon. et chaussés de bottes de mer en peau de phoque. mais il ne sembla pas me comprendre.certainement la preuve vivante.. On sentait que dans son langage habituel. Ces messieurs en saisiront peut-être quelques mots! " Je recommençai le récit de nos aventures. je présentai dans les formes le professeur Aronnax. et comme il lisait au plus profond des mers!. le harponneur. pouvaient embrasser simultanément près d'un quart de l'horizon. car sa tête se dégageait noblement sur l'arc formé par la ligne de ses épaules. Détail particulier. car sa peau. Sa taille était haute. Peut-être se ferait-on entendre dans cette langue qui est à peu près universelle.

" Et Conseil. dis-je. répondit Conseil. après avoir épuisé vainement nos ressources philologiques. arabes ou indiens. mais cependant. je parvins à m'en tirer. il fallait surtout se faire comprendre. cria. Quant à leur langage. monsieur le professeur. il ne faut pas se désespérer. sans même nous avoir adresse un de ces gestes rassurants qui ont cours dans tous les pays du monde. mais nous l'avions à peu près oublié. . ici. le harponneur ne parut pas avoir été plus intelligible que moi. que l'on mourrait parfaitement de faim dans cette cage de fer? . Or.Cela me plaît. anglais.Mes amis. et tâchez d'être plus heureux que moi. Faites-moi donc le plaisir d'attendre pour vous former une opinion sur le commandant et l'équipage de ce bateau. Le Canadien. Cette dernière tentative définitivement avortée. et il n'en est pas un qui ait la civilité de répondre! Calmez-vous. se démena. je ne savais plus quel parti prendre.allemande. ni Allemands. tirez de votre sac le meilleur anglais qu'ait jamais parlé un Anglo-Saxon. menaça de poursuivre ceux qui le séquestraient indûment. Mais. Comment! on leur parle français. Le fond fut le même. la colère ne mènerait à rien. Ce sont des coquins. A vous. quand Conseil me dit: " Si monsieur m'y autorise. Même résultat négatif.Mais savez-vous. latin.Mon opinion est toute faite. dis-je au harponneur. maître Land. . et se retirèrent. A sa grande stupéfaction. demanda en vertu de quelle loi on le retenait ainsi. emporté par son caractère. Il était évident qu'ils ne comprenaient ni la langue d'Arago ni celle de Faraday. Il y a du méridional en eux. poussé à bout. Fort embarrassé. dis-je au bouillant harponneur.Bon! et de quel pays? . et finalement. ce pays-là n'est pas encore suffisamment indiqué sur la mappemonde. La porte se referma. . et j'avoue que la nationalité de ces deux inconnus est difficile à déterminer! Ni Anglais. " C'est une infamie! s'écria Ned Land. ..Mon brave Ned. Enfin. Ned. ni Français. n'en déplaise à monsieur. c'est ce que leur type physique ne me permet pas de décider.Comme un Flamand. Mais sont-ils espagnols. . invoqua l'habeas corpus. Va. mais la forme différa.Bah! fit Conseil. Il se plaignit violemment d'être emprisonné au mépris du droit des gens. ou le désavantage de ne pas avoir une langue unique! 29 .Du pays des coquins! . raconta pour la troisième fois les diverses péripéties de notre histoire. Nos visiteurs ne sourcillèrent pas. il est absolument incompréhensible. d'une manière suffisante pour la lire couramment. avec de la philosophie. reprit notre irascible compagnon. à votre tour. les deux inconnus échangèrent quelques mots dans leur incompréhensible langage. la langue allemande n'eut aucun succès. " Allons. malgré les élégantes tournures et la belle accentuation du narrateur.Comment! tu sais l'allemand? m'écriai-je. .. Nous nous sommes trouvés dans de plus mauvaises passes. voilà tout ce que l'on peut affirmer. allemand. je serais tenté d'admettre que ce commandant et son second sont nés sous de basses latitudes. Cicéron se fût bouché les oreilles et m'eût renvoyé à la cuisine. y mit beaucoup d'animation. Ce qui était parfaitement vrai. mais non pour la parler correctement. mon garçon. Cependant. de sa voix tranquille. on peut encore tenir longtemps! . je rassemblai tout ce qui me restait de mes premières études. Voilà le désagrément de ne pas savoir toutes les langues. je raconterai la chose en allemand. qui éclata pour la vingtième fois. turcs. il fit comprendre par un geste expressif que nous mourions de faim. à ces coquins-là. gesticula. et j'entrepris de narrer nos aventures en latin. au contraire. " Ned ne se fit pas prier et recommença mon récit que je compris à peu près. riposta Ned Land.

et mes compagnons m'imitèrent. sourd peut-être avait disposé la table et placé trois couverts. Puis. Les plats. et je tombai bientôt dans un morne sommeil. et je ne tardai pas à les imiter. Pour mon compte. trop d'images tenaient mes paupières entr'ouvertes! Où étions-nous? Quelle étrange puissance nous emportait? Je sentais . Chaque ustensile. tout finit ici-bas. un langage inventé pour désespérer les braves gens qui demandent à dîner! Mais. et il me paraissait évident que nos hôtes ne voulaient pas nous laisser mourir d'inanition.. est-ce que cela ne se comprend pas de reste? Est-ce que cela ne veut pas dire à Québec comme aux Pomotou.l'appareil s'enfoncer vers les couches les plus reculées de la mer. il y a des natures si inintelligentes!.. " Comme il disait ces mots. dit Conseil. Trop de pensées s'accumulaient dans mon esprit. . " Voilà quelque chose de sérieux. vestes et culottes de mer. Ne voyez-vous pas que ces gens-là ont un langage à eux. et furent bientôt plongés dans un profond sommeil. que diable voulez-vous qu'on mange ici? du foie de tortue.. cuiller. et dont voici le fac-similé exact: Mobile dans l'élément mobile! Cette devise s'appliquait justement à cet appareil sousmarin. J'étais. je reconnus divers poissons délicatement apprêtés. après l'interminable nuit pendant laquelle nous avions lutté contre la mort. je me serais cru dans la salle à manger de l'hôtel Adelphi. Décidément. du beefsteak de chien de mer! . mais c'était de l'eau .Nous verrons bien! " dit Conseil. je dormirais bien. Je dois dire toutefois que le pain et le vin manquaient totalement. " Ma foi. formidable comme eux!. nous avions affaire à des gens civilisés. Un stewart entra. leur contenu appartenait.Bah! répondit le rancunier harponneur. et sans la lumière électrique qui nous inondait.. et je n'aurais même su dire à quel règne. Notre appétit satisfait.Oh! fit Conseil. Parmi les mets qui nous furent servis. il était élégant et d'un goût parfait. sur certains plats.Et moi. d'ailleurs. remuer les mâchoires. La lettre N formait sans doute l'initiale du nom de l'énigmatique personnage qui commandait au fond des mers! Ned et Conseil ne faisaient pas tant de réflexions. ou du Grand-Hôtel.ou plutôt je croyais sentir . du filet de requin. le stewart muet. je dors! " répondit Ned Land. trop de questions insolubles s'y pressaient. . vivant. végétal ou animal. happer des dents et des lèvres. et nous prîmes place à table. mon imagination se fondit en une vague somnolence. Pendant ce temps. se mouvant. dit Conseil. LES COLERES DE NED LAND 30 .. à la condition de traduire la préposition in par dans et non par sur. dont ce bateau sous-marin semblait être le congénère. la porte s'ouvrit. excellents d'ailleurs.. le besoin de sommeil se fit impérieusement sentir. Mes deux compagnons s'étendirent sur le tapis de la cabine. Ils dévoraient. De violents cauchemars m'obsédaient. . tout passe. mon cerveau se calma. fourchette. mais. Cependant. dans tous les pays de la terre ouvrir la bouche. furent symétriquement posés sur la nappe. faites d'une étoffe dont je ne reconnus pas la nature. et cela s'annonce bien. L'eau était fraîche et limpide. Je me hâtai de les revêtir. à Paris comme aux antipodes: J'ai faim! donnez-moi à manger!. Réaction bien naturelle. même la faim de gens qui n'ont pas mangé depuis quinze heures.Ce qui ne servirait à rien! répondit Ned Land. J'entrevoyais dans ces mystérieux asiles tout un monde d'animaux inconnus.. à Liverpool. recouverts de leur cloche d'argent. rassuré sur notre sort. Quant au service de table. portait une lettre entourée d'une devise en exergue. je cédai moins facilement à ce violent besoin de dormir. Il nous apportait des vêtements. je ne pus me prononcer. à Paris.ce qui ne fut pas du goût de Ned Land. couteau. assiette.

vous. Cette perspective me sembla d'autant plus pénible que. répondis-je. mais parfaitement déterminable. qui laissait arriver jusqu'à nous ce bienfaisant effluve.Quelle fut la durée de ce sommeil. chargé alors d'une quantité presque égale d'acide carbonique. C'était bien la brise de mer. et demeuraient étendus dans leur coin comme des masses inertes. j'étais déjà réduit à multiplier mes inspirations pour extraire de cette cellule le peu d'oxygène qu'elle renfermait.Profondément. quand. Mais. vivifiante et chargée d'iode! J'ouvris largement la bouche. Je me réveillai le premier. je l'ignore. je ne sais si je me trompe. je me sentais la poitrine singulièrement oppressée. et de renouveler pour vingt-quatre heures sa provision d'atmosphère? Quoi qu'il en soit. Bien que la cellule fût vaste. Au-dessus de la porte s'ouvrait un trou d'aérage laissant passer une fraîche colonne d'air. Et. Il était donc urgent de renouveler l'atmosphère de notre prison. il me semble que je respire comme une brise de mer? " Un marin ne pouvait s'y méprendre. Lorsque j'eus absorbé cet air pur à pleine poitrine. monsieur le professeur. je cherchai le conduit. procédé plus commode. L'atmosphère du bateau sous-marin. Là se posait une question à mon esprit. J'en étais là de mes observations. " Bon! dit-il. il était évident que nous avions consommé en grande partie l'oxygène qu'elle contenait. Le bateau. se contentait-il de revenir respirer à la surface des eaux. en dégageant par la chaleur l'oxygène contenu dans du chlorate de potasse. il devait avoir conservé quelques relations avec les continents. et. mon brave garçon. Comment procédait le commandant de cette demeure flottante? Obtenait-il de l'air par des moyens chimiques. plus économique. . et je me demandai sérieusement si nous étions destinés à vivre indéfiniment dans cette cage. le monstre de tôle venait évidemment de remonter à la surface de l'Océan pour y respirer à la façon des baleines. Mes compagnons n'avaient pas encore bougé. l'" aérifère ". maître Ned Land? . Ils se frottèrent les yeux. A peine relevé de cette couche passablement dure. mon esprit net. profitant de notre sommeil. Cependant le stewart. Ou. En effet. Se bornait-il seulement à emmagasiner l'air sous de hautes pressions dans des réservoirs. et en absorbant l'acide carbonique par la potasse caustique? Dans ce cas. comme un cétacé. L'air lourd ne suffisait plus au jeu de mes poumons. qui renouvelait ainsi l'atmosphère appauvrie de la cellule. et je ne tardai pas à le trouver. je sentis un balancement. l'oxygène renfermé dans cent litres d'air et cet air. " Monsieur a bien dormi? me demanda Conseil avec sa politesse quotidienne. c'était sa respiration! 31 . mais il dut être long.Parfaitement. et les prisonniers. soudain. je fus rafraîchi par un courant d'air pur et tout parfumé d'émanations salines. afin de se procurer les matières nécessaires à cette opération. quand Ned et Conseil s'éveillèrent presque en même temps. chaque homme dépense en une heure. un roulis de médiocre amplitude. prisonniers. En même temps. je sentis mon cerveau dégagé. et je racontai au Canadien ce qui s'était passé pendant son sommeil. sous l'influence de cette aération revivifiante. se détirèrent les bras et furent sur pied en un instant. et mes poumons se saturèrent de fraîches molécules. car il nous reposa complètement de nos fatigues.Fort bien. si l'on veut. Ma respiration se faisait difficilement. puis à le répandre suivant les besoins de son équipage? Peut-être. lorsque le prétendu narwal se trouvait en vue de l'Abraham-Lincoln. avait desservi la table. maître Land. Rien n'était changé à ses dispositions intérieures. et quelle que fût la méthode. et par conséquent plus probable. cela explique parfaitement ces mugissements que nous entendions. En effet. Rien n'indiquait donc une modification prochaine dans cette situation. il me paraissait prudent de l'employer sans retard. si mon cerveau était libre de ses obsessions de la veille. sans doute aussi. Je recommençai alors un examen attentif de notre cellule. La prison était restée prison. . devient irrespirable. Le mode de ventilation du navire était donc parfaitement reconnu.

Une fois n'est pas coutume.Eh bien! on le mettra à l'heure. Nous ne sommes point tombés entre les mains de cannibales! . mon digne harponneur? Dites. répondis-je. . le repas n'arrive guère! . répliquai-je. nous avons droit à deux repas. ne partez pas de là pour vous emporter contre nos hôtes. ils se trompent! Voyons. le monstre qui nous a engloutis nous rendra au monde habité par nos semblables.. et pour ne pas contrarier monsieur le professeur qui défend de les appeler cannibales . le stewart sera le bienvenu. ami Land. à la première occasion. car nous sommes certainement au lendemain d'hier. .. répondis-je.Maître Land. et enverra son équipage et nous respirer une dernière fois au bout de sa grand'vergue. Or. riposta l'impatient Canadien. . et si cet intérêt est plus grave que la vie de trois hommes. monsieur Aronnax.Je vous reconnais là. car.. répondis-je. et surtout. monsieur Aronnax. . plus rapide ou plus adroite que l'Abraham-Lincoln. le dîner d'hier soir n'aurait aucun sens.Mais cela servirait à se plaindre! C'est déjà quelque chose. attendons.Seulement. répondis-je au harponneur.L'heure du dîner. répondit tranquillement Conseil. je n'ai aucune idée de l'heure qu'il est. que nous avons pris vingt-quatre heures de sommeil. de proposition à cet égard. . répliquai-je. .. dit Conseil . que je sache.A dire vrai. Vous usez peu votre bile et vos nerfs! Toujours calme! Vous seriez capable de dire vos grâces avant votre bénédicité. Et si ces pirates . à moins que ce ne soit l'heure du dîner? . son domestique et moi. j'ai une faim de tous les diables. Mais on ne nous a pas encore fait. et de mourir de faim plutôt que de vous plaindre! . sans apprendre de quels jurons j'assaisonne mes emportements. . et je suppose que notre estomac avance sur la cloche du maître-coq.. l'heure du déjeuner. . répliqua Ned Land. ce qui ne pourrait qu'aggraver la situation. dans ce cas. il faut se conformer au règlement du bord. l'équipage de ce bateau sous-marin a intérêt à le garder.. Qui sait si ces genslà ne sont pas privés depuis longtemps de chair fraîche.Jusqu'au moment. répondit Conseil.A quoi cela servirait-il? demanda Conseil.Juste. Mais dîner ou déjeuner.je dis pirates par respect.C'est mon avis. . maître Land.Ce qui démontre. Croyez-vous qu'ils nous tiennent longtemps dans cette boîte de fer? .Eh bien! Ned. qu'il apporte l'un ou l'autre. Inutile donc de discuter le parti que nous devrons 32 . répondit sérieusement le Canadien.L'un et l'autre. ami Conseil. répondit le Canadien. je n'en sais pas plus long que vous. Dans le cas contraire. au moins.A moins qu'on ne nous engraisse! riposta Ned. si ces pirates se figurent qu'ils vont me garder dans cette cage où j'étouffe. que supposez-vous? . et qu'il nous garde ainsi. dit Conseil.Je ne vous contredis point. .Mais enfin. parlez franchement.Chassez ces idées. dit le harponneur.Bien raisonné. trois particuliers sains et bien constitués comme monsieur le professeur. . . répliqua Ned Land. Il est évident que ces inconnus n'ont pas l'intention de nous laisser mourir de faim.Je suppose que le hasard nous a rendus maîtres d'un secret important. . .En tout cas. s'emparera de ce nid de forbans. où quelque frégate. je ferai honneur à tous les deux. maître Land. et dans ce cas. . . et pour mon compte.A moins qu'il ne nous enrôle parmi son équipage. je crois notre existence très compromise.Je proteste. et dîner ou déjeuner.

vaut encore mieux être dedans que dessus ou dessous! . me contentai-je de répondre: " Laissons venir les circonstances. tournait comme une bête fauve en cage.Allons. Ned? vous songeriez sérieusement à vous emparer de ce bâtiment? . ou nous jetterait-il un jour sur quelque coin de terre? C'était là l'inconnu. J'avouerai que. visiblement embarrassé. et malgré l'assurance du harponneur. Promettez-moi donc que vous accepterez la situation sans trop de colère. être libres. porte-clefs et gardiens. . se taisait.Nous sauver. On ne peut agir que par ruse. ajouta Ned Land. . je suppose! " Mieux valait admettre la proposition du harponneur que de la discuter. répondis-je au Canadien.Très sérieusement. monsieur le professeur. S'ils ne sont qu'une vingtaine d'hommes à bord de cette machine. . Mais.Parbleu! fit Conseil. le temps 33 . dans les conditions où le hasard nous avait jetés. que répondez-vous à l'objection de monsieur? Je ne puis croire qu'un Américain soit jamais à bout de ressources! " Le harponneur. ami Ned. mais d'une prison sousmarine. Maintenant. je vous en prie. frappait les murs du pied et du poing. et nous ne l'étions pas.Se sauver d'une prison "terrestre" est souvent difficile. J'entendais peu à peu les jugements gronder au fond de son gosier. . ils ne feront pas reculer deux Français et un Canadien. contenez votre impatience. Puis. . . maître Land? . Il se levait.C'est bien simple. et ce n'est pas en vous emportant que vous ferez naître des chances favorables. il faut qu'ils s'arrangent de manière à y rester. nous aurions affaire à trop forte partie. et conséquemment.C'est impossible. et je ne vois pas ce qui pourrait nous empêcher d'en profiter. Pour être si sûrement manoeuvré. Pas un mot violent ne sortira de ma bouche. répondit le Canadien. . Je compris d'ailleurs que les idées de Ned Land s'aigrissaient avec les réflexions qui s'emparaient de son cerveau. Aussi.J'ai votre parole. demanda Conseil. maître Land. D'ailleurs. jusque-là. prenons conseil des circonstances. . . et chacun de nous se mit à réfléchir à part soi. répondit Ned Land d'un ton peu rassurant. le cas échéant. il fallait. reprit-il après quelques instants de réflexion. attendons.Non. il faut faire quelque chose. le bateau sous-marin exigeait un nombreux équipage. Toutes ces hypothèses me semblaient extrêmement plausibles. pas un geste brutal ne me trahira.Je vous le promets. monsieur? Il peut se présenter quelque chance favorable. dans le cas d'une lutte. Et pour peu que l'étrange commandant de ce bateau eût un secret à garder ce qui paraissait au moins probable il ne nous laisserait pas agir librement à son bord.Pourquoi donc.prendre.Au contraire! monsieur le professeur. et je voyais ses gestes redevenir menaçants. pour mon compte. monsieur Aronnax. Mais un Canadien est à demi français. et il fallait être un harponneur pour espérer de reconquérir sa liberté. " Ainsi. et ne faisons rien.Mais après avoir jeté dehors geôliers.Eh! quoi donc. Je vous le répète. vous ne devinez pas ce que doivent faire des gens qui ne peuvent s'échapper de leur prison? . puisqu'il n'y a rien à faire. était absolument impossible. et nous verrons. quand bien même le service de la table ne se ferait pas avec toute la régularité désirable. Une fuite. Je ne voyais même aucun moyen de fuir cette cellule de tôle si hermétiquement fermée. qui n'en voulait pas démordre. D'ailleurs. Je n'admettais pas ces chances favorables dont Ned Land avait parlé. Ned ". et maître Ned Land le fit bien voir par sa réponse.Quoi. . avant tout. se débarrasserait-il de nous par la violence. la conversation fut suspendue. . je ne conservais aucune illusion. mon ami. cela me paraît absolument impraticable. répondit le harponneur.

les bras croisés. Le commandant. et l'imagination aidant. Votre quadruple récit. cette fois. la noblesse de son maintien. quand. Ned Land rugissait. inaccessible à tout sentiment de pitié. En ce moment. Le stewart. l'expression généreuse de sa physionomie. Je le sentais en dehors de l'humanité. monsieur le professeur. je n'osais estimer ce qu'il pourrait durer. le stewart ne paraissait pas. Les murailles de tôle étaient sourdes. m'a affirmé l'identité de vos personnes. Conseil cherchait déjà à retirer des mains du harponneur sa victime à demi suffoquée. Le Canadien appelait. mais en vain. si l'on avait réellement de bonnes intentions à notre égard. la colère de Ned Land s'exalta. je fus cloué à ma place par ces mots prononcés en français: " Calmez-vous. nous observait avec une profonde attention. nous attendions en silence le dénouement de cette scène. l'anglais. je me sentis envahir par une épouvante insensée. appuyé sur l'angle de la table. Les espérances que j'avais conçues après notre entrevue avec le commandant du bord s'effaçaient peu à peu. il l'avait renversé. A ces mots. Et c'était oublier trop longtemps notre position de naufragés. Hésitait-il à parler? Regrettait-il ces mots qu'il venait de prononcer en français? On pouvait le croire. se montait de plus en plus. Après quelques instants d'un silence qu'aucun de nous ne songea à interrompre: " Messieurs. le Canadien s'était précipité sur ce malheureux. enfermés dans cette prison étroite livrés à ces horribles tentations auxquelles pousse la faim farouche? Cette affreuse pensée prit dans mon esprit une intensité terrible. 34 . Avant que j'eusse fait un mouvement pour l'en empêcher. et. Des pas résonnèrent sur la dalle de métal. Tout ce morne silence était effrayant. tourmenté par les tiraillements de son robuste estomac. Conseil restait calme. J'aurais donc pu vous répondre dès notre première entrevue. maître Land. veuillez m'écouter! " L'HOMME DES EAUX C'était le commandant du bord qui parlait ainsi. absolument semblable au fond. intéressé malgré lui. je craignais véritablement une explosion. Les serrures furent fouillées. Conseil. Quant à notre abandon. tout disparaissait de mon souvenir. Ned Land. Je sais maintenant que le hasard a mis en ma présence monsieur Pierre Aronnax. Il ne bougeait pas. la faim se faisait cruellement sentir. la porte s'ouvrit. malgré sa parole. allait-il donc nous laisser périr d'inanition. subitement. chargé d'une mission scientifique à l'étranger. qui semblait mort. il criait. Plongé sans doute dans l'abîme des eaux. notre isolement au fond de cette cellule. Je n'entendais même aucun bruit à l'intérieur de ce bateau. nécessairement impitoyable. il n'appartenait plus à la terre. le stewart parut. Je revoyais cet énigmatique personnage tel qu'il devait être. presque étranglé sortit en chancelant sur un signe de son maître. réfléchir ensuite. moi stupéfait. que pas un geste ne trahit le ressentiment dont cet homme devait être animé contre le Canadien. je parle également le français. dit-il d'une voix calme et pénétrante. mais je voulais vous connaître d'abord. l'allemand et le latin. implacable ennemi de ses semblables auxquels il avait dû vouer une impérissable haine! Mais. un bruit se fit entendre extérieurement.s'écoulait. il le tenait à la gorge. Ned Land se releva subitement. lorsqu'il se trouverait en présence de l'un des hommes du bord. car j'aurais évidemment senti les frémissements de la coque sous l'impulsion de l'hélice. Le stewart étouffait sous sa main puissante. cet homme. et vous. professeur d'histoire naturelle au Muséum de Paris. et j'allais joindre mes efforts aux siens. La douceur du regard de cet homme. cruel. et. Pendant deux heures encore. mais tel était l'empire du commandant à son bord.

car certainement le commandant Farragut n'eût pas hésité. " Je ne répondis rien. ont ému l'opinion publique dans les deux continents. I'Abraham-Lincoln croyait chasser quelque puissant monstre marin dont il fallait à tout prix délivrer l'Océan. Les plus fâcheuses circonstances vous ont mis en présence d'un homme qui a rompu avec l'humanité. que j'ai longtemps tardé à vous rendre cette seconde visite. Un éclair de colère et de dédain avait allumé les yeux de l'inconnu. je voulais peser mûrement le parti à prendre envers vous. répliqua vivement le commandant. à leur surface. . et dans la vie de cet homme. Il eût cru de son devoir de détruire un appareil de ce genre tout comme un narwal gigantesque. J'ai beaucoup hésité. et j'oubliais que vous aviez jamais existé. je n'avais aucun intérêt à vous revoir. d'origine canadienne. puisque. libre dans la plus rigoureuse acception du mot.C'était peut-être le droit d'un sauvage. ses mots justes. " Un demi-sourire détendit les lèvres du commandant. et Ned Land. d'un ton plus calme: " Monsieur Aronnax. que j'ai le droit de vous traiter en ennemis. votre identité reconnue. reprit le commandant. provoqués par le choc de votre appareil sous-marin. 35 . sa facilité d'élocution remarquable. de la marine nationale des États-Unis d'Amérique.Monsieur le professeur. répondit-il. " Vous comprenez donc. et je vous engage à ne jamais les invoquer devant moi! " Ceci fut dit nettement. dis-je. à ces récriminations j'avais une réponse toute naturelle à faire. Rien ne m'obligeait à vous donner l'hospitalité. quand la force peut détruire les meilleurs arguments. Je n'obéis donc point à ses règles. sans aucun accent. oseriez-vous affirmer que votre frégate n'aurait pas poursuivi et canonné un bateau sous-marin aussi bien qu'un monstre? " Cette question m'embarrassa. " Je m'inclinai d'un air d'assentiment. A quoi bon discuter une proposition semblable. et je la fis. j'entrevis un passé formidable. dis-je. répondis-je. " J'ai longtemps hésité. ... Je vous remettais sur la plate-forme de ce navire qui vous avait servi de refuge. reprit l'inconnu. Si je devais me séparer de vous. Cet homme s'exprimait avec une aisance parfaite. monsieur. en forçant un peu sa voix. Vous êtes venu troubler mon existence.Conseil son domestique. hors de toute atteinte! Qui donc oserait le poursuivre au fond des mers. Mais. " Monsieur. je ne suis pas ce que vous appelez un homme civilisé! J'ai rompu avec la société tout entière pour des raisons que moi seul j'ai le droit d'apprécier. Il reprit la conversation en ces termes: " Vous avez trouvé sans doute. ce n'était pas celui d'un homme civilisé. Je m'enfonçais sous les mers. vous ignorez sans doute les discussions qui ont eu lieu à votre sujet en Amérique et en Europe. je ne " sentais " pas en lui un compatriote.Involontairement? répondit l'inconnu. monsieur. N'était-ce pas mon droit? . il déjouait les efforts tentés contre lui? Quel navire résisterait au choc de son monitor sous-marin? Quelle cuirasse.Involontairement. pas de réponse à faire. harponneur à bord de la frégate l'Abraham-Lincoln. Ce n'était pas une question que me posait le commandant. Et cependant. Je vous fais grâce des hypothèses sans nombre par lesquelles on cherchait à expliquer l'inexplicable phénomène dont seul vous aviez le secret. . Non seulement il s'était mis en dehors des lois humaines. Mais sachez qu'en vous poursuivant jusque sur les hautes mers du Pacifique. Est-ce involontairement que l'Abraham-Lincoln me chasse sur toutes les mers? Est-ce involontairement que vous avez pris passage à bord de cette frégate? Est-ce involontairement que vos boulets ont rebondi sur la coque de mon navire? Est-ce involontairement que maître Ned Land m'a frappé de son harpon? " Je surpris dans ces paroles une irritation contenue. puis. C'est que. Donc. mais il s'était fait indépendant. Sa phrase était nette. Vous ne savez pas que divers accidents. et pour cause.

monsieur. je pense que cette condition est de celles qu'un honnête homme peut accepter? . " Nous acceptons. Ces réflexions traversèrent rapidement mon esprit. 36 . sa conscience. " Il était évident que nous ne nous entendions point. mes compagnons et moi. une obéissance passive. je vous demanderai. ..Monsieur. je ne vous imposerai qu'une seule condition. la liberté enfin dont nous jouissons nousmêmes. .Quoi! nous devons renoncer à jamais de revoir notre patrie. . absorbé et comme retiré en lui-même. vous abusez de votre situation envers nous! C'est de la cruauté! . quand je pourrais d'un mot vous replonger dans les abîmes de l'Océan! Vous m'avez attaqué! Vous êtes venus surprendre un secret que nul homme au monde ne doit pénétrer. c'est moi-même! " Ces paroles indiquaient de la part du commandant un parti pris contre lequel ne prévaudrait aucun argument. n'est peut-être pas aussi pénible que vous le pensez! . celle-ci ne devait pas être la moindre. je couvre votre responsabilité. Vous resterez à mon bord.Je ne vous demande pas de parole. entre les hommes. toute relative d'ailleurs. nos amis. supporterait les coups de son éperon? Nul. répondis-je.si épaisse qu'elle fût. s'il y croyait. Je le considérais avec un effroi mélangé d'intérêt. et sans doute. dit-il.Je vous demanderai donc ce que vous entendez par cette liberté. monsieur. ne pouvait lui demander compte de ses oeuvres. qu'elle vous suffise! . et. monsieur. nos parents! .Vous avez dit que nous serions libres à votre bord? . Vous y serez libres. j'attends de vous. dans ce cas. le secret de toute mon existence! Et vous croyez que Je vais vous renvoyer sur cette terre qui ne doit plus me connaître! Jamais! En vous retenant. car c'est à moi de vous mettre dans l'impossibilité de voir ce qui ne doit pas être vu. d'observer même tout ce qui se passe ici sauf en quelques circonstances graves . . étaient les seuls juges dont il put dépendre. . . ainsi qu'Oedipe considérait le Sphinx.Parlez. emporté malgré moi. mais cette liberté. Dieu. c'est de la clémence! Vous êtes mes prisonniers après combat! Je vous garde. monsieur. puisque la fatalité vous y a jetés. En agissant ainsi.Oui. je vous dégage entièrement.Parlez.Entièrement. Seulement. Acceptez-vous cette condition? " Il se passait donc à bord des choses tout au moins singulières.Oui. " Pardon.Il faudra. repris-je. monsieur. cependant. que les hommes croient être la liberté. Il est possible que certains événements imprévus m'obligent à vous consigner dans vos cabines pour quelques heures ou quelques jours. répondis-je. Votre parole de vous y soumettre me suffira.Par exemple. mais j'ai pensé que mon intérêt pouvait s'accorder avec cette pitié naturelle à laquelle tout être humain a droit. ce n'est que celle que tout prisonnier a de parcourir sa prison! Elle ne peut nous suffire. de voir. ce n'est pas vous que je garde. . le commandant reprit la parole. monsieur. s'écria Ned Land. " J'ai donc hésité. en échange de cette liberté. et la voici. jamais je ne donnerai ma parole de ne pas chercher à me sauver! . Après un assez long silence.Non. et que ne devaient point voir des gens qui ne s'étaient pas mis hors des lois sociales! Entre les surprises que l'avenir me ménageait. s'il en avait une.Mais la liberté d'aller. suivant le cas. Mais renoncer à reprendre cet insupportable joug de la terre. plus encore que dans tous les autres. Désirant ne jamais employer la violence. maître Land répondit froidement le commandant. la permission de vous adresser une question. pendant que l'étrange personnage se taisait. répondis-je. de venir. monsieur. une seule.

je me contentai de répondre: " Messieurs. Vous ne vous blaserez pas facilement sur le spectacle incessamment offert à vos yeux. je pris une sorte de couloir électriquement éclairé. il reprit: " Maintenant.A vos ordres. Nous sommes des naufragés charitablement recueillis à votre bord. " Une dernière question. leur dit-il. monsieur ". capitaine. . au moment où cet être inexplicable semblait vouloir se retirer. . " Je pensais que le commandant allait me tendre la main pour sceller notre traité. répondit le commandant. . " Je suivis le capitaine Nemo. L'étonnement. De hauts dressoirs de chêne.Parlez. monsieur. vous entrez dans un nouvel élément. Après un parcours d'une dizaine de mètres.De quel nom dois-je vous appeler? . Vous avez poussé votre oeuvre aussi loin que vous le permettait la science terrestre. repris-je. monsieur le professeur. il n'y a rien à répondre." Ainsi. Permettez-moi de vous précéder. et vous serez mon compagnon d'études. vous nous donnez tout simplement à choisir entre la vie ou la mort? . Conseil et lui sortirent enfin de cette cellule où ils étaient renfermés depuis plus de trente heures. et j'oubliai. J'entrai alors dans une salle à manger ornée et meublée avec un goût sévère. J'étais pris là par mon faible. permettez-moi d'achever ce que j'ai à vous dire. Laissez-moi donc vous dire.qui sait? le dernier peut-être . une seconde porte s'ouvrit devant moi. sinon vos compagnons. pour un instant.Ça n'est pas de refus! " répondit le harponneur. je veux croire que vous n'avez pas renié tout sentiment humain. si vous avez brisé avec l'humanité. Mais aucune parole ne nous lie au maître de ce bord. Vous trouverez parmi les livres qui servent à mes études favorites cet ouvrage que vous avez publié sur les grands fonds de la mer. si l'intérêt de la science pouvait absorber jusqu'au besoin de liberté. la stupéfaction seront probablement l'état habituel de votre esprit. Je vais revoir dans un nouveau tour du monde sous-marin . vous n'aurez peut-être pas tant à vous plaindre du hasard qui vous lie à mon sort.Mes amis. monsieur le professeur. grâce à moi. " Je ne puis le nier. s'élevaient aux deux 37 . ce que me promet notre rencontre m'offrirait de grandes compensations.tout ce que j'ai pu étudier au fond de ces mers tant de fois parcourues.Tout simplement. Vous. je ne méconnais pas que. " Et maintenant.et notre planète. et vos compagnons et vous. Je l'ai souvent lu. semblable aux coursives d'un navire. incrustés d'ornements d'ébène. Veuillez suivre cet homme. ces paroles du commandant firent sur moi un grand effet. notre déjeuner est prêt. Puis. je ne suis pour vous que le capitaine Nemo. nous ne l'oublierons pas. Puis. dis-je. " Le capitaine Nemo appela. D'ailleurs. et dès que j'eus franchi la porte. . Il n'en fit rien. d'une voix plus douce. vous verrez ce que n'a vu encore aucun homme car moi et les miens nous ne comptons plus . Quant à moi. va vous livrer ses derniers secrets. A partir de ce jour. .Monsieur. n'êtes pour moi que les passagers du Nautilus. Je le regrettai pour lui. . Le capitaine lui donna ses ordres dans cette langue étrangère que je ne pouvais reconnaître. dis-je. Ainsi. Je vous connais. Un stewart parut. que vous ne regretterez pas le temps passé à mon bord. je comptais sur l'avenir pour trancher cette grave question. à une question ainsi posée. que la contemplation de ces choses sublimes ne pouvait valoir la liberté perdue. vous n'avez pas tout vu. se tournant vers le Canadien et Conseil: " Un repas vous attend dans votre cabine. Mais vous ne savez pas tout. monsieur Aronnax.Aucune. monsieur Aronnax. répondit l'inconnu. Vous allez voyager dans le pays des merveilles.

monsieur Aronnax. Tout me vient maintenant de la mer comme tout lui retournera un jour! 38 . " Le déjeuner se composait d'un certain nombre de plats dont la mer seule avait fourni le contenu. inépuisable. elles sont teintes avec la pourpre des anciens et nuancées de couleurs violettes que j'extrais des aplysis de la Méditerranée. cette nourrice prodigieuse. ne fais-je jamais usage de la chair des animaux terrestres. et sur leurs rayons à ligne ondulée étincelaient des faïences. Je ne lui demandai rien. monsieur. me dit-il. Au centre de la salle était une table richement servie. je comprends moins que vous poursuiviez le gibier aquatique dans vos forêts sous-marines. et il répondit de lui-même aux questions que je brûlais de lui adresser. que vos filets fournissent d'excellents poissons à votre table. et je les retire. .Oui. Le capitaine Nemo m'indiqua la place que je devais occuper. et je ne m'en porte pas plus mal. mais il devina mes pensées. elle ne me nourrit pas seulement.Aussi. et mangez comme un homme qui doit mourir de faim. elle me vêtit encore. Voici une conserve d'holoturies qu'un Malais déclarerait sans rivale au monde.extrémités de cette salle. . des verreries d'un prix inestimable. et le sucre par les grands fucus de la mer du Nord. " La plupart de ces mets vous sont inconnus. permettez-moi de vous offrir des confitures d'anémones qui valent celles des fruits les plus savoureux. " Et je goûtais. Les parfums que vous trouverez sur la toilette de votre cabine sont le produit de la distillation des plantes marines. je mets mes filets a la traîne. Votre plume sera un fanon de baleine. mais avec un goût particulier auquel je m'habituai facilement. n'est autre chose que du filet de tortue de mer. me répondit le capitaine Nemo.Ce que vous croyez être de la viande. Ces divers aliments me parurent riches en phosphore. Depuis longtemps. tous ces aliments sont des produits de la mer? . La vaisselle plate y resplendissait sous les rayons que versait un plafond lumineux. Ils sont sains et nourrissants. qui est vigoureux.Ainsi. je vais chasser au milieu de cet élément qui paraît être inaccessible à l'homme. voilà une crème dont le lait a été fourni par la mamelle des cétacés. plutôt en curieux qu'en gourmet. la mer fournit à tous mes besoins. j'ai renoncé aux aliments de la terre. vous pouvez en user sans crainte. ne se nourrit pas autrement que moi. mais je ne comprends plus du tout qu'une parcelle de viande. J'avouerai que c'était bon. " Je regardai le capitaine Nemo avec un certain étonnement. monsieur. Cependant. et je force le gibier qui gîte dans mes forêts sous-marines. " Asseyez-vous. monsieur le professeur. Goûtez à tous ces mets. tandis que le capitaine Nemo m'enchantait par ses invraisemblables récits. et de quelques mets dont j'ignorais la nature et la provenance. dont de fines peintures tamisaient et adoucissaient l'éclat. Mon équipage. votre encre la liqueur sécrétée par la seiche ou l'encornet. Ces étoffes qui vous couvrent sont tissées avec le byssus de certains coquillages. J'ai là une vaste propriété que j'exploite moi-même et qui est toujours ensemencée par la main du Créateur de toutes choses. des porcelaines. Voici également quelques foies de dauphin que vous prendriez pour un ragoût de porc. me dit-il. repris-je. " Mais cette mer. cependant. monsieur le professeur. figure dans votre menu. paissent sans crainte les immenses prairies de l'Océan. et enfin. si petite qu'elle soit. prêts à se rompre. Mes troupeaux. . Votre lit est fait du plus doux zostère de l'Océan. Mon cuisinier est un habile préparateur.Ceci. me dit-il. et je lui répondis: " Je comprends parfaitement. . comme ceux du vieux pasteur de Neptune. dis-je. et je pensai qu'ils devaient avoir une origine marine. Tantôt. Le capitaine Nemo me regardait. qui excelle à conserver ces produits variés de l'Océan. Tantôt. en désignant un plat où restaient encore quelques tranches de filet.

Non. C'était une bibliothèque. voilà une bibliothèque qui ferait honneur à plus d'un palais des continents. Vous possédez la six ou sept mille volumes. Ils suivaient le contour de la salle et se terminaient à leur partie inférieure par de vastes divans. leur pouvoir cesse. monsieur. Une double porte. ordre infini d'animaux qui compte plus de treize mille espèces. et qui sait s'il ne finira pas par elle! Là est la suprême tranquillité. . et vous pourrez en user librement. C'est l'immense désert où l'homme n'est jamais seul. dont un dixième seulement appartient à l'eau douce. y transporter toutes les horreurs terrestres.Où trouverait-on plus de solitude.. et depuis lors. Ce dernier y est largement représenté par les quatre groupes des zoophytes. Ce jour-là. Et en effet. monsieur le professeur. s'y dévorer. minéral. Ce sont les seuls liens qui me rattachent à la terre. c'est l'infini vivant. " 39 . De légers pupitres mobiles. qui offraient les courbes les plus confortables. je veux croire que l'humanité n'a plus ni pensé. couverte de brochures. se tournant vers moi: " Maintenant. Puis. leur influence s'éteint. Ces livres. incrustés de cuivres. Je regardais avec une admiration réelle cette salle si ingénieusement aménagée. ils peuvent encore exercer des droits iniques. je suis a vos ordres. . Votre cabinet du Muséum vous offre-t-il un repos aussi complet? . par cinq classes des mollusques. elle n'est que mouvement et amour. comme l'a dit un de vos poètes. La mer est le vaste réservoir de la nature. La mer n'est que le véhicule d'une surnaturelle et prodigieuse existence. A sa surface. plus de silence. ni écrit. De hauts meubles en palissandre noir. et tombait de quatre globes dépolis à demi engagés dans les volutes du plafond. en s'écartant ou se rapprochant à volonté. monsieur le professeur? répondit le capitaine Nemo. par trois classes des vertébrés. si vous voulez visiter le Nautilus. entre lesquelles apparaissaient quelques journaux déjà vieux. et je dois ajouter qu'il est bien pauvre auprès du vôtre. sa physionomie reprit sa froideur accoutumée. capitonnés de cuir marron. sont d'ailleurs à votre disposition. Au centre se dressait une vaste table. les reptiles et ces innombrables légions de poissons. et je suis vraiment émerveillé. ménagée à l'arrière de la salle.Douze mille. s'ouvrit. Je le suivis. et. monsieur le professeur. très agité. vivez. quand je songe qu'elle peut vous suivre au plus profond des mers. mes dernières brochures. mes derniers journaux. vivez au sein des mers! Là seulement est l'indépendance! Là je ne reconnais pas de maîtres! Là je suis libre! " Le capitaine Nemo se tut subitement au milieu de cet enthousiasme qui débordait de lui. animal.. S'était-il laissé entraîner au-delà de sa réserve habituelle? Avait-il trop parlé? Pendant quelques instants. capitaine. j'ai acheté mes derniers volumes. et j'entrai dans une chambre de dimension égale à celle que je venais de quitter. supportaient sur leurs larges rayons un grand nombre de livres uniformément reliés. monsieur Aronnax.Vous aimez la mer. leur puissance disparaît! Ah! monsieur. les mammifères. La lumière électrique inondait tout cet harmonieux ensemble. il se promena. ses nerfs se calmèrent. Mais le monde a fini pour moi le jour où mon Nautilus s'est plongé pour la première fois sous les eaux. . C'est par la mer que le globe a pour ainsi dire commencé. la nature s'y manifeste par ses trois règnes. s'y battre. car il sent frémir la vie à ses côtés. Mais à trente pieds au-dessous de son niveau. Son souffle est pur et sain. monsieur le professeur. par trois classes des articulés. qui venait de s'étendre sur un divan. dit-il. végétal.Oui! je l'aime! La mer est tout! Elle couvre les sept dixièmes du globe terrestre.. La mer n'appartient pas aux despotes. et je ne pouvais en croire mes yeux. permettaient d'y poser le livre en lecture. " LE NAUTILUS Le capitaine Nemo se leva. " Capitaine Nemo. dis-je à mon hôte.

je les méprise à partir de ce jour. " Monsieur. et je passai dans un salon immense et splendidement éclairé. que la mer me fournit. . monsieur Aronnax. son livre intitulé les Fondateurs de l'Astronomie me donna même une date certaine. et je ne voulus pas retarder davantage notre promenade à travers les merveilles du Nautilus. Parmi ces ouvrages. depuis Xénophon jusqu'à Michelet. ils semblaient être sévèrement proscrits du bord. depuis Homère jusqu'à Victor Hugo. tout l'Arago. Je vis là tout le Humboldt. . que des ouvrages plus récents encore me permettraient de fixer exactement cette époque. large de six. depuis Rabelais jusqu'à madame Sand. depuis trois ans. . haut de cinq. je remarquai les chefs-d'oeuvre des maîtres anciens et modernes. le capitaine Nemo avait commencé son existence sous-marine. et j'aspirai ses premières bouffées avec la volupté d'un amateur qui n'a pas fumé depuis deux jours. plus particulièrement. . Les mémoires de l'Académie des sciences. . de Milne-Edwards. Aucune régie ne les a contrôlés. . Parmi les oeuvres de Joseph Bertrand.Aucune. y abondaient. de géologie. " A ce moment le capitaine Nemo ouvrit une porte qui faisait face à celle par laquelle j'étais entré dans la bibliothèque. vous en serez content. non sans quelque parcimonie. du commandant Maury. je vous remercie d'avoir mis cette bibliothèque à ma disposition. de géographie. Acceptez ce cigare. et je compris qu'ils formaient la principale étude du capitaine. Un plafond lumineux. les deux volumes qui m'avaient peut-être valu cet accueil relativement charitable du capitaine Nemo. et comme je savais qu'il avait paru dans le courant de 1865. de météorologie. au plus. monsieur. Livres de science. les livres de mécanique. distribuait un jour clair et 40 . de morale et de littérature. d'Agassis etc. et sans discuter l'origine de ces cigares. mais j'avais le temps de faire cette recherche. riche en nicotine. Détail curieux. en bon rang. mais ils n'en sont pas moins bons. et. . " C'est excellent. etc.Alors. le roman et la science..Cette salle n'est pas seulement une bibliothèque. de Berthelot. mais il semblait fabriqué avec des feuilles d'or. On fume donc à bord? . je suis forcé de croire que vous avez conservé des relations avec La Havane.Sans doute. d'hydrographie. C'était un vaste quadrilatère. répondit le capitaine. Ainsi donc. et. " Je pris le cigare qui m'était offert. mais ce n'est pas du tabac.Au contraire. la poésie. dis-je. Je l'allumai à un petit brasero que supportait un élégant pied de bronze.Capitaine. et j'en profiterai. bien qu'il ne vienne pas de La Havane. et ce mélange prouvait que le capitaine du Nautilus devait lire couramment les volumes que sa main prenait au hasard. de Tyndall. d'ailleurs. Il y a là des trésors de science. ce tabac ne vient ni de La Havane ni de l'Orient. si vous êtes connaisseur. décoré de légères arabesques. y tenaient une place non moins importante que les ouvrages d'histoire naturelle. répondit le capitaine. je pus en conclure que l'installation du Nautilus ne remontait pas à une époque postérieure. dit le capitaine Nemo. long de dix mètres. J'espérai. les bulletins des diverses sociétés de géographie. c'est aussi un fumoir. et dont la forme rappelait celle du londrès. à pans coupés.Non. de l'abbé Secchi. tous ces livres étaient indistinctement classés. dis-je au capitaine. etc. j'imagine. monsieur? . de Chasles. de Petermann. de balistique. c'est-à-dire tout ce que l'humanité a produit de plus beau dans l'histoire. d'Henry Sainte-Claire Deville. et je m'approchai des rayons de la bibliothèque. les travaux de Foucault. C'est une sorte d'algue. mais je ne vis pas un seul ouvrage d'économie politique..Un fumoir? m'écriai-je. de Quatrefages. écrits en toute langue. en quelque langue qu'ils fussent écrits. Mais la science. de Faraday. faisait les frais de cette bibliothèque.Fumez donc à votre fantaisie.Je remerciai le capitaine Nemo. Regrettez-vous les londrès.

une vierge de Léonard de Vinci. il ne me voyait plus. de Gounod. Elles consistaient principalement en plantes. de Paul Potter. fournie par le plus grand des mollusques acéphales. il oubliait ma présence. A mes yeux. de Meyerbeer. . Daubigny. monsieur le professeur. trois petits tableaux de genre de Gérard Dow.doux sur toutes les merveilles entassées dans ce musée. une femme du Titien. pour la plupart. Les maîtres n'ont pas d'âge. elle dépassait donc en grandeur ces beaux tridacnes qui furent donnés à François 1er par la République de Venise. à Paris. séparés par d'étincelantes panoplies. ils ont deux ou trois mille ans d'existence. un portrait d'Holbein. d'après les plus beaux modèles de l'antiquité. dit alors cet homme étrange. deux toiles de Géricault et de Prudhon.Un amateur. Je le considérais avec une vive émotion. une assomption de Murillo. d'Auber. vos artistes modernes ne sont déjà plus que des anciens. un martyr de Ribeira. une circonférence de six mètres environ. J'aimais autrefois à collectionner ces belles oeuvres créées par la main de l'homme. de Mozart. m'est-il permis de reconnaître en vous un artiste? . qui devaient être les trouvailles personnelles du capitaine Nemo.Monsieur. Ingres. aussi bien mort que ceux de vos amis qui reposent à six pieds sous terre! " Le capitaine Nemo se tut et sembla perdu dans une rêverie profonde. a fait deux bénitiers gigantesques. et quelques admirables réductions de statues de marbre ou de bronze.Ces musiciens.. un moine de Vélasquez. Parmi les oeuvres de la peinture moderne. Cet état de stupéfaction que m'avait prédit le commandant du Nautilus commençait déjà à s'emparer de mon esprit. ce sont des contemporains d'Orphée. en montrant des partitions de Weber. Troyon. les raretés naturelles tenaient une place très importante. mesurait sur ses bords. j'avais admirées dans les collections particulières de l'Europe et aux expositions de peinture. et j'ai pu réunir quelques objets d'un haut prix. et le désordre qui règne dans ce salon. à cadres uniformes. monsieur. une adoration de Véronèse. et je continuai de passer en revue les curiosités qui enrichissaient ce salon. ornaient les parois tendues de tapisseries d'un dessin sévère. en coquilles et autres productions de l'Océan. d'Haydn. un fureteur infatigable. de Rossini. avec ce pêle-mêle artiste qui distingue un atelier de peintre. Car. car les différences chronologiques s'effacent dans la mémoire des morts . Auprès des oeuvres de l'art. et dont l'église Saint-Sulpice. Une trentaine de tableaux de maîtres. Ce sont mes derniers souvenirs de cette terre qui est morte pour moi. Les diverses écoles des maîtres anciens étaient représentées par une madone de Raphaël. me répondit le capitaine Nemo. J'étais un chercheur avide. électriquement éclairé. répondis-je. quelques marines de Backuysen et de Vernet. Je respectai ce recueillement. et je les confonds dans mon esprit. " Monsieur le professeur. d'Herold.Et ces musiciens? dis-je. de Metsu. de Beethoven. de Wagner. Meissonnier. Je vis là des toiles de la plus haute valeur. se dressaient sur leurs piédestaux dans les angles de ce magnifique musée. délicatement festonnés. Accoudé sur l'angle d'une précieuse table de mosaïque. éparses sur un pianoorgue de grand modèle qui occupait un des panneaux du salon. apparaissaient des tableaux signés Delacroix. Au milieu du salon. deux paysages flamands de Téniers. c'était réellement un musée dans lequel une main intelligente et prodigue avait réuni tous les trésors de la nature et de l'art. et que. . analysant en silence les étrangetés de sa physionomie. une nymphe du Corrège. et nombre d'autres. une kermesse de Rubens. sans chercher à savoir qui vous êtes.et je suis mort. Cette coquille. 41 . etc. vous excuserez le sans-gêne avec lequel je vous reçois. retombait dans une vasque faite d'un seul tridacne. . un jet d'eau. tout au plus. Decamps.

des perles vertes de l'haliotyde iris. le " char de Neptune " des Antilles. le cadran treillissé des côtes de Tranquebar. la " Gloire de la Mer ". des tritons. des harpes. que la science a baptisés de ses noms les plus charmants. les holoturies. les astérophons. les uns jaune verdâtre. et dans des compartiments spéciaux. fragiles coquilles blanches à doubles valves. des pennatules. un marteau commun des mers de la Nouvelle-Hollande. des fuseaux.un spondyle impérial.. le plus rare de tous. des buccins. des ombellulaires variées. Dans les échinodermes. des rochers. des ovules. les étoiles de mer.l'élégant marteau royal de l'Océan indien dont les régulières taches blanches ressortaient vivement sur un fond rouge et brun. les oursins. que je croyais sans rivale au monde. elles valaient. des gorgones disposées en éventail. des strombes. . qu'un souffle eût dissipées comme une bulle de savon. et enfin. des perles jaunes. ceux-là. d'admirables tellines sulfurées. et que le temps me manquerait à décrire tout entière. etc. tout hérissé d'épines. et remarquables par leur coquille imbriquée. une virgulaire admirable des mers de Norvège. Dans le premier groupe.des buccardes exotiques du Sénégal. les perroquets verts des mers de Chine.puis. On conçoit ma joie de professeur. Parmi ces produits. des oculines de l'île Bourbon. . arrachées aux pinnes marines de la mer Rouge.toute une série de troques. les comatules. le magnifique éperon de la Nouvelle-Zélande. rare spécimen dans les muséums européens. des dauphinules. des cléodores.Autour de cette vasque. de superbes variétés de coraux. qu'on se procure difficilement. Ainsi donc. des perles roses. enfin plusieurs échantillons d'un prix inappréciable qui avaient été distillés par les pintadines les plus rares. des isis des Molluques. amis des eaux de la Nouvelle-Hollande. bleues. et 42 . Je vis là une collection d'une valeur inestimable. des cérites. venus du golfe du Mexique. . et parmi lesquels je remarquai d'adorables flabellines. . et primaient cette autre perle de l'iman de Mascate. les astéries. Un conchyliologue un peu nerveux se serait pâmé certainement devant d'autres vitrines plus nombreuses où étaient classés les échantillons de l'embranchement des mollusques. de précieuses espèces de cythérées et de Vénus. des pourpres. des mitres. curieux produits des divers mollusques de tous les océans et de certaines moules des cours d'eau du Nord. des volutes. . celle que le voyageur Tavernier vendit trois millions au shah de Perse. Le capitaine Nemo avait dû dépenser des millions pour acquérir ces échantillons divers. et très disputés par les amateurs. des alcyonnaires. des hyales. des éponges douces de Syrie. la plus précieuse coquille des Indes orientales. et dont j'estimai la valeur à vingt mille francs. le sabot marbré à nacre resplendissante. des turritelles des janthines. impossible. enfin toutes les espèces de ces curieux polypiers dont l'assemblage forme des îles entières qui deviendront un jour des continents. et au-delà. des olives. des stellaires trouvés dans les mers australes. des patelles. des tubipores. le cône presque inconnu du genre Coenodulli. pour mémoire seulement. toutes les variétés de porcelaines qui servent de monnaie dans l'Inde et en Afrique. représentaient la collection complète des individus de ce groupe. noires. étaient classés et étiquetés les plus précieux produits de la mer qui eussent jamais été livrés aux regards d'un naturaliste. je citerai.enfin des littorines. toute une série de ces madrépores que mon maître MilneEdwards a si sagacement classés en sections.plusieurs variétés des arrosoirs de Java. se déroulaient des chapelets de perles de la plus grande beauté. les autres d'un brun roux. chiffrer la valeur de cette collection était. . coquillages délicats et fragiles. L'embranchement des zoophytes offrait de très curieux spécimens de ses deux groupes des polypes et des échinodermes. remarquables par leur enveloppe épineuse. pour ainsi dire. des pterocères. sous d'élégantes vitrines fixées par des armatures de cuivre. les pantacrines. sortes de tubes calcaires bordés de replis foliacés. aux vives couleurs. pêchés dans les mers d'Amérique. ceux-ci. A part. . Quelques-unes de ces perles surpassaient en grosseur un oeuf de pigeon. que la lumière électrique piquait de pointes de feu. des casques.

Il me conduisit vers l'avant. " Veuillez vous asseoir ". Vous êtes de ceux qui ont fait eux-mêmes leur trésor. la boussole. dont le mélange. me dit-il. quelques meubles de toilette. quand le Nautilus est remonté à la surface des flots. me répondit le capitaine Nemo. le sextant. qui pèse le poids de l'air et prédit les changements de temps. " Votre chambre est contiguë à la mienne. " Je suivis le capitaine Nemo. monsieur. et ils m'indiquent ma situation et ma direction exacte au milieu de l'Océan. En effet. en se décomposant. non pas une cabine. et c'est là que j'aurai le plaisir de vous expliquer leur emploi. qui dirige ma route.Monsieur le professeur. voici les appareils exigés par la navigation du Nautilus. Les uns vous sont connus. Mais si j'épuise mon admiration pour elle. Vous pouvez donc le visiter en détail et je me ferai un plaisir d'être votre cicérone. venez visiter la cabine qui vous est réservée. elles ont un charme de plus. Rien de confortable. je vous ai dit que vous seriez libre à mon bord. . capitaine. . seulement. avec lit. Le tout éclairé par un demi-jour. l'hygromètre. en ouvrant une porte. Mais auparavant. Ici comme dans le salon. Je vois suspendus aux murs de ce salon des instruments dont la destination m'est inconnue. mais je n'abuserai pas de votre complaisance.Monsieur Aronnax. . me dit-il. mais. mais une chambre élégante. je comprends cette joie de se promener au milieu de telles richesses. tels que le thermomètre qui donne la température intérieure du Nautilus. pour moi. j'avoue que ce Nautilus. me montrant les instruments suspendus aux parois de sa chambre. dit le capitaine Nemo. et il n'est pas une mer du globe qui ait échappé à mes recherches. qui. Je vous demanderai seulement à quel usage sont destinés ces instruments de physique.. le baromètre. elles peuvent intéresser un naturaliste. Aucun muséum de l'Europe ne possède une semblable collection des produits de l'Océan. car je les ai toutes recueillies de ma main. la force motrice qu'il renferme en lui..Je ne sais comment vous remercier. et par conséquent. par une des portes percées à chaque pan coupé du salon. l'agent si puissant qui l'anime. les appareils qui permettent de le manoeuvrer. me fit rentrer dans les coursives du navire. " J'entrai dans la chambre du capitaine. annonce l'arrivée des tempêtes. Je ne pus que remercier mon hôte. et il prit la parole en ces termes: TOUT PAR L'ÉLECTRICITÉ " Monsieur. qui par la hauteur du soleil m'apprend ma latitude. ces mêmes instruments se trouvent dans ma chambre.. quand je fus interrompu par ces mots: " Vous examinez mes coquilles. toilette et divers autres meubles. Puis-je savoir?. qui me servent à scruter tous les points de l'horizon. les chronomètres. Elle avait un aspect sévère. une table de travail. le storm-glass. qui me permettent de calculer ma longitude. tout cela excite au plus haut point ma curiosité. aucune partie du Nautilus ne vous est interdite.je me demandais à quelle source il puisait pour satisfaire ainsi ses fantaisies de collectionneur. et enfin des lunettes de jour et de nuit.. qui marque le degré de sécheresse de l'atmosphère. 43 . . presque cénobitique. et là je trouvai.Je comprends. Je m'assis. je les ai toujours sous les yeux. Le strict nécessaire. que me restera-t-il pour le navire qui les porte! Je ne veux point pénétrer des secrets qui sont les vôtres! Cependant. et la mienne donne sur le salon que nous venons de quitter. monsieur le professeur. Une couchette de fer. Le capitaine Nemo me montra un siège. Il faut que vous sachiez comment vous serez installé à bord du Nautilus.

vous possédez une extrême rapidité de mouvements qui s'accorde mal avec le pouvoir de l'électricité.Et ces autres instruments dont je ne devine pas l'emploi? . il m'échauffe.Et ces sondes d'une nouvelle espèce? . je dois vous donner quelques explications. répondit le capitaine Nemo. monsieur le professeur. Vous voyez donc que le chlorure de sodium s'y rencontre dans une proportion notable.Vous connaissez la composition de l'eau de mer. Sur mille grammes on trouve quatre-vingt-seize centièmes et demi d'eau. Veuillez donc m'écouter. répondis-je. d'or. de fer. Tout se fait par lui. du sulfate et du carbonate de chaux. . et c'est là tout ce que vous me permettrez de vous en dire. et deux centièmes deux tiers environ de chlorure de sodium.. monsieur le professeur. en établissant un circuit entre des fils plongés à différentes profondeurs. c'est l'électricité. n'est-ce pas un manomètre? . Cet agent. .Ce sont des sondes thermométriques qui rapportent la température des diverses couches d'eau. Le sodium seul se consomme. à laquelle vous ne répondrez pas si elle est indiscrète. que les piles au sodium doivent être considérées comme les plus énergiques.Ici. par exemple. Ce cadran que j'aperçois et que parcourt une aiguille mobile. Or. capitaine. en outre.Et lequel? . il me donne par là même la profondeur à laquelle se maintient mon appareil. Jusqu'ici.Oui. et je me contenterai d'être très étonné d'un tel résultat. puis il dit: " Il est un agent puissant. et les moyens ne me manquaient pas. Mélangé avec le mercure. en effet. répondit le capitaine Nemo. des chlorures de magnésium et de potassium. et j'en connais l'usage. obéissant. en effet. Une seule question. " Il garda le silence pendant quelques instants.Ce sont les instruments habituels au navigateur. dit le capitaine Nemo. qui se plie à tous les usages et qui règne en maître à mon bord. qu'il existe au fond des mers des mines de zinc. Mis en communication avec l'eau dont il indique la pression extérieure. dont l'exploitation serait très certainement praticable. . il est l'âme de mes appareils mécaniques. J'aurais pu. Le mercure ne s'use jamais. sa puissance dynamique est restée très restreinte et n'a pu produire que de petites forces! . et j'ai voulu ne demander qu'à la mer elle-même les moyens de produire mon électricité. Les éléments que vous employez pour produire ce merveilleux agent doivent s'user vite. c'est ce sodium que j'extrais de l'eau de mer et dont je compose mes éléments.A la mer? . . monsieur.Je n'insisterai pas. Je vous dirai. obtenir l'électricité par la diversité de températures qu'ils éprouvaient. . . monsieur. .Le sodium? . . cependant. comment le remplacez-vous. il forme un amalgame qui tient lieu du zinc dans les éléments Bunzen. et la mer me le fournit elle-même. et que leur force électromotrice est double de celle des piles au zinc. rapide. facile. Je vous dirai.L'électricité! m'écriai-je assez surpris. puisque vous n'avez plus aucune communication avec la terre? . Le zinc. . monsieur. d'argent. du bromure de magnésium. puis. Il m'éclaire.Cependant.Oui. d'abord. mon électricité n'est pas celle de tout le monde.Votre question aura sa réponse.C'est un manomètre. du sulfate de magnésie.Oui. Mais je n'ai rien emprunté à ces métaux de la terre.Monsieur le professeur. 44 . en petite quantité. Mais en voici d'autres qui répondent sans doute aux exigences particulières du Nautilus. mais j'ai préféré employer un système plus pratique.

il n'existe ni nuit. l'eau et la vapeur. le mouvement. tenez.C'est merveilleux. . vous connaissez déjà la première application que j'ai faite de ce précieux agent. quand il me plaît. la bibliothèque de cinq mètres. il produit l'électricité. la dépense du sodium nécessitée par les appareils électriques dépasserait la quantité extraite.Mais non pas l'air que vous respirez? . à travers les coursives situées en abord. que vous avez eu raison d'employer cet agent. des pompes puissantes qui l'emmagasinent dans des réservoirs spéciaux. Je suivis le capitaine Nemo. Rappelez-vous seulement ceci: je dois tout à l'Océan. et enfin un réservoir d'air de sept mètres cinquante. suspendu devant nos yeux. elle manoeuvre. et l'électricité donne au Nautilus la chaleur. au cas où une voie d'eau se fût déclarée. en allant du centre à l'éperon: la salle à manger de cinq mètres. répondis-je. Bien. .Capitaine. trente-cinq mètres de longueur. capitaine. nous filons avec une vitesse modérée de quinze milles à l'heure. monsieur le professeur. séparé de la chambre du capitaine par une seconde cloison étanche. la mienne de deux mètres cinquante. nous visiterons l'arrière du Nautilus. et marche avec une régularité qui défie celle des meilleurs chronomètres.Je comprends bien.Je ne sais s'ils la trouveront.Monsieur Aronnax.Parfaitement. Maintenant. répondit le capitaine Nemo. Là. capitaine. et j'arrivai au centre du navire. c'est-à-dire ne pouvant être pénétrée par l'eau.Autre application de l'électricité. Et. et aussi longtemps que je le veux. la lumière. . mais. La mer le contient. " En effet. . Les cloisons étanches étaient percées de portes qui se fermaient hermétiquement au moyen d'obturateurs en caoutchouc. et j'emploie tout simplement la chaleur du charbon de terre. la véritable puissance dynamique de l'électricité. puisque vous avez le temps d'être patient. une continuité que n'a pas la lumière du soleil. et son aiguille m'indique la marche réelle de l'appareil. dont voici la division exacte. ni soleil. qui s'étendait jusqu'à l'étrave. l'excellence du sodium dans les conditions où vous vous trouvez. se trouvait une sorte de puits qui s'ouvrait entre deux cloisons 45 . Vous avez évidemment trouvé ce que les hommes trouveront sans doute un jour. Et comment faites-vous? Vos piles pourraient évidemment servir à cette extraction. si je ne me trompe. le grand salon de dix mètres.Nous n'avons pas fini. qui est destiné à remplacer le vent. il est dix heures du matin. . Un fil électrique le met en communication avec l'hélice du loch. sert à indiquer la vitesse du Nautilus. au besoin. je ne l'extrais pas par la pile. ladite chambre du capitaine de cinq mètres. . si l'électricité ne me fournit pas l'air respirable. Il arriverait donc que vous en consommeriez pour le produire plus que vous n'en produiriez! . .Oh! je pourrais fabriquer l'air nécessaire à ma consommation. . la vie en un mot. vous me verrez à l'oeuvre. répondit froidement le capitaine Nemo. Mais il faut encore le fabriquer.. et elles assuraient toute sécurité à bord du Nautilus. ce qui me permet de prolonger. Total. comme les horloges italiennes. elle est électrique. Ce cadran. ni jour.Aussi. car pour moi. séparée de la bibliothèque par une cloison étanche. en ce moment. Cependant. ni lune. C'est lui qui nous éclaire avec une égalité. et je vois bien. mais seulement cette lumière factice que j'entraîne jusqu'au fond des mers! Voyez. et si vous voulez me suivre. si vous voulez. je connaissais déjà toute la partie antérieure de ce bateau sous-marin. .De terre? dis-je en insistant. dit le capitaine Nemo en se levant. du moins. Je ne vous demande qu'un peu de patience. regardez cette horloge. je me contente d'admirer. Je l'ai divisée en vingt-quatre heures. monsieur Aronnax. Disons le charbon de mer. répondis-je. mais c'est inutile puisque je remonte à la surface de la mer. mon séjour dans les couches profondes.Et vous pouvez exploiter des mines sous-marines de houille? . en ce moment. l'extraire en un mot. Quoi qu'il en soit.

celle du Nautilus. " Ce sont.étanches. située entre les vastes cambuses du bord. A la cuisine succédait le poste de l'équipage. qui m'eût peut-être fixé sur le nombre d'hommes nécessité par la manoeuvre du Nautilus. mais ce n'est qu'un léger inconvénient. dis-je. le mécanisme qui transmettait le mouvement à l'hélice. mais forts et grands. l'électricité. j'examinais avec un intérêt facile à concevoir la machine du Nautilus. Je fus surpris.Quoi! vous avez un canot? répliquai-je. quand vous voulez vous embarquer.Mais alors. Puis. me dit le capitaine Nemo. et retenu par de solides boulons. . vous êtes forcé de revenir à la surface de la mer? . Cette chambre des machines. Les fils. qui sert à la promenade et à la pêche. Elle chauffait également des appareils distillatoires qui. communiquaient à des éponges de platine une chaleur qui se distribuait et se maintenait régulièrement. et la seconde. et cela suffit. ce qui vaut mieux. je referme l'autre. . Le capitaine Nemo s'aperçut de mon impression. Auprès de cette cuisine s'ouvrait une salle de bains. long de cinq mètres. monsieur Aronnax.Aucunement. Il est entièrement ponté. par la vaporisation. et occupe une cavité disposée pour le recevoir. Ceux-ci eussent été impuissants. conduisait à son extrémité supérieure. . arrivant sous les fourneaux. s'occupaient à le dévorer à belles dents. Au fond s'élevait une quatrième cloison étanche qui séparait ce poste de la chambre des machines. expérience faite.A vos ordres! . faisait tous les frais de la cuisson. Je lance un télégramme. . tout d'abord. quelques dégagements de gaz. " Elle aboutit au canot. rien n'est plus simple! " Après avoir dépassé la cage de l'escalier qui aboutissait à la plate-forme. et je ne pus voir son aménagement. enchantés de leur repas. je largue les boulons. qui correspond à un trou pareil percé dans le flanc du canot. et non des éléments Ruhmkorff. une porte s'ouvrit sur la cuisine longue de trois mètres. Les éléments Bunzen sont peu nombreux. je vis une cabine longue de deux mètres. produits par l'emploi du sodium. absolument étanche. et je me trouvai dans ce compartiment où le capitaine Nemo . " Vous le voyez. j'emploie des éléments Bunzen.Sans doute. Une échelle de fer. L'électricité 46 . On referme l'une. C'est par cette double ouverture que je m'introduis dans l'embarcation. . à volonté. " Cependant. plus énergique et plus obéissante que le gaz lui-même. Je demandai au capitaine à quel usage servait cette échelle. à coup sûr . J'ouvre alors le panneau du pont. . légère et insubmersible. Elle était naturellement divisée en deux parties.A mes ordres. d'ailleurs. Cette échelle conduit à un trou d'homme percé dans la coque du Nautilus. nettement éclairée.En effet. assez étonné. grisé par ces merveilles.Mais comment revenez-vous à bord? . Là. au moyen de vis de pression. je mâte. de l'odeur sui generis qui emplissait ce compartiment. me dit-il. c'est le Nautilus qui revient. confortablement disposée.Je ne reviens pas. Un fil électrique me rattache à lui. Ce canot adhère à la partie supérieure de la coque du Nautilus. Une porte s'ouvrit. ne mesurait pas moins de vingt mètres en longueur. Mais la porte en était fermée. répondit-il. et l'embarcation remonte avec une prodigieuse rapidité à la surface de la mer. Une excellente embarcation. cramponnée à la paroi. et je me promène.avait disposé ses appareils de locomotion. Tous les matins. dans laquelle Conseil et Ned Land. nous purifions le navire en le ventilant à grand air. je hisse ma voile ou je prends mes avirons. et dont les robinets fournissaient l'eau froide ou l'eau chaude.ingénieur de premier ordre. fournissaient une excellente eau potable. soigneusement clos jusque-là. la première renfermait les éléments qui produisaient l'électricité. celle du canot.

soit treize cent cinquante-six mètres cubes et quarantehuit centièmes. Il n'est donc pas construit tout à fait au dixième comme vos steamers de grande marche. Celle-ci. J'ai vu le Nautilus manoeuvrer devant l'Abraham-Lincoln. " Le Nautilus se compose de deux coques. 47 . me répondit le capitaine. coupe et élévation du Nautilus. dont le diamètre est de six mètres et le pas de sept mètres cinquante. J'ai donc dû ne pas dépasser ce poids en le construisant suivant les dimensions sus-dites. il résiste comme un bloc. il ne devait déplacer dans ces conditions que les neuf dixièmes de son volume. " Il y avait là un mystère. et là. l'une intérieure. les diverses dimensions du bateau qui vous porte. mais ses lignes sont suffisamment longues et sa coulée assez prolongée.Aucunement. " Ces deux dimensions vous permettent d'obtenir par un simple calcul la surface et le volume du Nautilus. est exactement de soixante-dix mètres. l'autre extérieure. à gauche. Mais marcher ne suffit pas. comment vous maintenez-vous dans le milieu qui vous convient? Suis-je indiscret en vous le demandant? . " Lorsque j'ai fait les plans de ce navire destiné à une navigation sous-marine. réunies entre elles par des fers en T qui lui donnent une rigidité extrême.ce qui revient à dire qu'entièrement immergé. La longueur de ce cylindre. j'ai voulu. pour que l'eau déplacée s'échappe aisément et n'oppose aucun obstacle a sa marche. où vous trouvez une résistance croissante qui s'évalue par des centaines d'atmosphères? Comment remontez-vous à la surface de l'Océan? Enfin. lui permet de défier les mers les plus violentes. Il faut voir où l'on va! Il faut pouvoir se diriger à droite. dis-je. mais je n'insistai pas pour le connaître. quinze cents mètres cubes et deux dixièmes . le cigare aux lèvres. comme s'il était plein. Puis il commença sa description en ces termes: " Voici. Son bordé ne peut céder. à sa plus grande largeur. En effet. et l'homogénéité de sa construction. vous apprendrez tout ce que vous devez savoir sur le Nautilus! " QUELQUES CHIFFRES Un instant après. puisque vous ne devez jamais quitter ce bateau sous-marin. après une légère hésitation. monsieur le professeur.Une vitesse de cinquante milles à l'heure. et qu'il émergeât d'un dixième seulement. Par conséquent. monsieur Aronnax.produite se rend à l'arrière. " Capitaine Nemo. et je sais à quoi m'en tenir sur sa vitesse. en bas! Comment atteignez-vous les grandes profondeurs. à bouts coniques. c'est-à-dire ne peser que ce même nombre de tonneaux. est de huit mètres. de tête en tête. C'est un cylindre très allongé. où elle agit par des électro-aimants de glande dimension sur un système particulier de leviers et d'engrenages qui transmettent le mouvement à l'arbre de l'hélice. grâce à cette disposition cellulaire. forme déjà adoptée à Londres dans plusieurs constructions du même genre. C'est notre véritable cabinet de travail. Comment l'électricité pouvait-elle agir avec une telle puissance? Où cette force presque illimitée prenait-elle son origine? Etait-ce dans sa tension excessive obtenue par des bobines d'une nouvelle sorte? Était-ce dans sa transmission qu'un système de leviers inconnus pouvait accroître à l'infini? C'est ce que je ne pouvais comprendre. peut donner jusqu'à cent vingt tours par seconde. Il affecte sensiblement la forme d'un cigare.Et vous obtenez alors? . en haut. Venez dans le salon. il adhère par lui-même et non par le serrage des rivets. qu'en équilibre dans l'eau il plongeât des neuf dixièmes. je constate les résultats et je ne cherche pas à les expliquer. . il déplace ou pèse quinze cents mètres cubes ou tonneaux. due au parfait assemblage des matériaux. son volume. nous étions assis sur un divan du salon. Le capitaine mit sous mes yeux une épure qui donnait les plan. Sa surface comprend mille onze mètres carrés et quarante-cinq centièmes. et son bau.

qui.Monsieur le professeur. je n'ai eu à me préoccuper que de la réduction du volume que l'eau de mer éprouve à mesure que ses couches deviennent de plus en plus profondes. . ajoutés aux trois cent quatre-vingt-quatorze tonneaux et quatre-vingt-seize centièmes. si je désire que le Nautilus émerge du dixième de sa capacité totale. reprit le capitaine. à elle seule. . . monsieur Aronnax. Que vous puissiez affleurer la surface de l'Océan. S'agit-il d'aller à mille mètres. en plongeant audessous de cette surface.Lorsque j'ai voulu déterminer l'accroissement de poids qu'il faut donner au Nautilus pour l'immerger. cette réduction n'est que de quatre cent trente-six dix millionièmes par atmosphère. Cette réduction sera alors de quatre cent trente-six cent millièmes. le bateau déplaçant alors quinze cent sept tonneaux. En effet. Or. ont un poids de neuf cent soixante et un tonneaux soixante-deux centièmes. je ne vois pas comment vous pouvez l'entraîner au sein des masses liquides. je n'avais rien à objecter. capitaine. Mais plus bas. soixante-deux tonneaux. ou les pesant.Bien. elle est. la machine. à moins que vous ne remplissiez le Nautilus en entier. Il y a très peu de travail à dépenser pour atteindre les basses régions de l'Océan. d'après les calculs les plus récents. . au lieu de quinze cent sept tonneaux deux dixièmes. J'ouvre des robinets. si j'ai disposé des réservoirs d'une capacité égale à ce dixième. il émerge d'un dixième. car les corps ont une tendance à devenir "fondriers". très peu compressible. Lorsque je veux remonter à la surface et l'affleurer. les divers accessoires et aménagements. sans quoi l'on s'expose à de graves erreurs. si l'eau n'est pas absolument incompressible. monsieur.Donc. Or. . Suivez mon raisonnement. du moins. La première n'a pas moins de cinq centimètres d'épaisseur. L'augmentation ne sera conséquemment que de six tonneaux cinquante-sept centièmes. et le calcul est facile à vérifier. et si je les remplis d'eau. et de vider entièrement tous les réservoirs. . C'est ce qui arrive. c'est-à-dire sous une pression de cent atmosphères. les cloisons et les étrésillons intérieurs. lorsque le Nautilus se trouve à flot dans ces conditions. forment le total exigé de treize cent cinquante-six tonneaux et quarante-huit centièmes. . j'ai des réservoirs supplémentaires capables d'embarquer cent tonneaux. et le bateau s'enfonçant vient affleurer la surface de l'eau.Or. soit environ un kilogramme par centimètre carré? . " A ces raisonnements appuyés sur des chiffres. mais nous arrivons alors à la véritable difficulté. ils se remplissent.Donc. il me suffit de chasser cette eau.Je vous écoute.C'est entendu. monsieur le professeur. Je devrai donc accroître le poids de façon à peser quinze cent treize tonneaux soixante-dix-sept centièmes.Seulement? . Je puis donc descendre à des profondeurs considérables.C'est évident. et pèse trois cent quatre-vingt-quatorze tonneaux quatre-vingt-seize centièmes. 48 . la quille. répondis-je. ou par chaque trente pieds de profondeur. La seconde enveloppe. votre appareil sous-marin ne va-t-il pas rencontrer une pression et par conséquent subir une poussée de bas en haut qui doit être évaluée à une atmosphère par trente pieds d'eau. répondis-je. soit d'une contenance de cent cinquante tonneaux et soixante-douze centièmes.Seulement. il ne faut pas confondre la statique avec la dynamique. je le comprends. Est-ce entendu? . . haute de cinquante centimètres et large de vingt-cinq. sera complètement immergé." Ces deux coques sont fabriquées en tôle d'acier dont la densité par rapport à l'eau est de sept.Parfaitement. je tiens compte alors de la réduction du volume sous une pression équivalente à celle d'une colonne d'eau de mille mètres. le lest. pesant. capitaine. Ces réservoirs existent en abord dans les parties inférieures du Nautilus. huit dixièmes. . répondit le capitaine Nemo.

lorsque la fantaisie me prend de visiter les profondeurs de l'Océan à deux ou trois lieues au-dessous de sa surface. . Sont-ils inclinés. Or. Ces plans sont-ils maintenus parallèles au bateau.Bravo! capitaine. D'ailleurs.Pour gouverner ce bateau sur tribord.Lorsque vous êtes par mille mètres de profondeur. qui est de cent kilogrammes par centimètre carré. les parois du Nautilus supportent une pression de cent atmosphères. Mais comment le timonier peut-il suivre la route que vous lui donnez au milieu des eaux? . . qui a eu un si grand retentissement. quand leurs colonnes d'eau se sont précipitées comme un torrent sur l'Abraham-Lincoln. et que garnissent des verres lenticulaires. . aptes à prendre toutes les positions.Des verres capables de résister à de telles pressions? . qui fait saillie à la partie supérieure de la coque du Nautilus. puisque l'expérience leur donne raison chaque jour. plans mobiles. capitaine. fixé sur l'arrière de l'étambot. dans un plan vertical. s'élève rapidement dans les airs. Et même. pour voir. et je me demande comment au milieu de l'obscurité des eaux. j'embraye l'hélice. j'emploie des manoeuvres plus longues. au moyen de deux plans inclinés. capitaine Nemo. tout en laissant passer de puissants rayons calorifiques qui lui répartissaient inégalement la chaleur. . résister à une pression de seize atmosphères. celui-ci se meut horizontalement. je me sers d'un gouvernail ordinaire à large safran. suivant la disposition de cette inclinaison et sous la poussée de son hélice.Que l'électricité seule pouvait me donner. il faut que les pompes vainquent cette pression de cent atmosphères. Les pompes du Nautilus ont une force prodigieuse. les verres dont je me sers n'ont pas moins de vingt et un centimètres à leur centre.Ceci m'amène naturellement à vous dire comment se manoeuvre le Nautilus. . à ce moment. m'écriais-je. répondis-je. je vous demanderai si l'abordage du Nautilus et du Scotia. Mais je puis aussi mouvoir le Nautilus de bas en haut et de haut en bas. . au milieu des mers du Nord. Dans des expériences de pêche à la lumière électrique faites en 1864. sur bâbord. mais enfin. .En arrière de la cage du timonier est placé un puissant réflecteur électrique. si je veux revenir plus rapidement à la surface. Si donc. ou s'enfonce suivant une diagonale aussi allongée qu'il me convient. en un mot. qui a tant intrigué les savants! A ce propos. ou remonte suivant cette diagonale. on a vu des plaques de cette matière. que le pouvoir dynamique de mes machines est à peu près infini. suivant un plan horizontal. . Je m'explique maintenant cette phosphorescence du prétendu narval.Je suis impatient de l'apprendre. et qui se manoeuvrent de l'intérieur au moyen de leviers puissants.Ah! bravo. pour évoluer. et qu'une roue et des palans font agir. et vous avez dû le voir.Parfaitement. monsieur. vous voulez vider les réservoirs supplémentaires pour alléger votre bateau et remonter à la surface. Mais je pressens actuellement en présence une difficulté réelle. sous une épaisseur de sept millimètres seulement. attachés à ses flancs sur son centre de flottaison. je ne me sers des réservoirs supplémentaires que pour atteindre des profondeurs moyennes de quinze cent à deux mille mètres..Laquelle. c'est-à-dire trente fois cette épaisseur.Lesquelles. dont les rayons illuminent la mer à un demi-mille de distance. Je vous répète.. le Nautilus. capitaine? demandai-je. mais non moins infaillibles. offre cependant une résistance considérable. ... . il faut que la lumière chasse les ténèbres. gonflé d'hydrogène. et j'aurais mauvaise grâce à les contester. et cela dans le but de ménager mes appareils. et la pression des eaux fait remonter verticalement le Nautilus comme un ballon qui. Le cristal. ." J'admets vos calculs.Admis. monsieur? . trois fois bravo! capitaine. De là une puissance. fragile au choc. a été le résultat d'une rencontre fortuite? 49 . Aussi.Le timonier est placé dans une cage vitrée. se hâta de dire le capitaine Nemo.

il a fallu les monter. Là. . Mais quant à votre rencontre avec l'Abraham-Lincoln?.Monsieur le professeur. en Prusse. monsieur le professeur. 50 . . Le feu de son regard. et je l'aime comme la chair de ma chair! Si tout est danger sur un de vos navires soumis aux hasards de l'Océan. j'en suis fâché pour l'un des meilleurs navires de cette brave marine américaine mais on m'attaquait et j'ai dû me défendre! Je me suis contenté.Monsieur le professeur.Ah! commandant. pas d'incendie à redouter. puisque cet appareil est fait de tôle et non de bois. en Suède. les ajuster? .Faites. soit quatre ou cinq millions avec les oeuvres d'art et les collections qu'il renferme. pas de gréement que le roulis ou le tangage fatiguent. c'est vraiment un merveilleux bateau que votre Nautilus! . ces morceaux ainsi fabriqués. Je naviguais à deux mètres au-dessous de la surface des eaux. et chacun de ces fournisseurs a reçu mes plans sous des noms divers. pas de voiles que le vent emporte. pas de charbon qui s'épuise.. m'est arrivé d'un point différent du globe. et le constructeur plus que le capitaine lui-même. . en secret. au-dessous et à bord du Nautilus. Puis. monsieur. un navire en fer coûte onze cent vingt-cinq francs par tonneau. pas de chaudières que la vapeur déchire. Oui! il aimait son navire comme un père aime son enfant! Mais une question. ses instruments de précision chez Hart frères.Mais. Ses réservoirs ont été fabriqués par Cail et Co. la première impression est le sentiment de l'abîme. pas de tempête à braver.Une dernière question.Oui.Alors il m'est permis de croire que le prix de revient de ce bâtiment est excessif? . son hélice chez Scott. . de Glasgow. sa machine par Krupp.Mais comment avez-vous pu construire.. me répondit-il. à Paris. si sur cette mer. de Paris. j'ai étudié à Londres. J'ai d'ailleurs vu qu'il n'avait eu aucun résultat fâcheux. m'écriai-je avec conviction.Monsieur Aronnax. le coeur de l'homme n'a plus rien à redouter. le transfiguraient. puisque l'électricité est son agent mécanique. de Londres. puisqu'il est seul à naviguer dans les eaux profondes. son éperon dans les ateliers de Motala. le constructeur et l'ingénieur! " Le capitaine Nemo parlait avec une éloquence entraînante. capitaine Nemo? . . monsieur le professeur. etc. mes ouvriers c'est-à-dire mes braves compagnons que j'ai instruits et formés. soit deux millions y compris son aménagement. monsieur. de Liverpool. à New York. monsieur Aronnax.. . si je l'avais pu. et sous une destination déguisée. Or. cet admirable Nautilus? . Pas de déformation à craindre. Il revient donc à seize cent quatre-vingt-sept mille francs. monsieur.Purement fortuite. monsieur le professeur. .. le Nautilus en jauge quinze cents. et moi.elle ne sera pas gênée de réparer ses avaries au port le plus prochain. comme l'a si bien dit le Hollandais Jansen. " Vous êtes donc ingénieur. toutefois. comprenez donc avec quel abandon je me fie à mon Nautilus. Voilà le navire par excellence! Et s'il est vrai que l'ingénieur ait plus de confiance dans le bâtiment que le constructeur. la passion de son geste. puisque j'en suis tout à la fois le capitaine. . car la double coque de ce bateau a la rigidité du fer. nous avons achevé notre Nautilus. son arbre d'hélice chez Pen et C°.Oui.Chacun de ses morceaux. pas de rencontre à redouter. se posait naturellement. le feu a détruit toute trace de notre passage sur cet îlot que j'aurais fait sauter. repris-je. l'opération terminée.Aucun. puisqu'il trouve à quelques mètres au-dessous des eaux l'absolue tranquillité! Voilà. quand le choc s'est produit. indiscrète peut-être. de New York. j'avais établi mes ateliers sur un îlot désert. et je ne pus me retenir de la lui faire. répondit avec une véritable émotion le capitaine Nemo. capitaine Nemo. en plein Océan. les plaques de tôle de sa coque chez Leard. du temps que j'étais un habitant des continents de la terre. de mettre la frégate hors d'état de me nuire . Sa quille a été forgée au Creusot.

c'est à peu près la quantité d'eau que verseraient tous les fleuves de la terre pendant quarante mille ans. Les pompes commencèrent à chasser l'eau des réservoirs. pour comprendre ce nombre. dit le capitaine. monsieur. et formerait une sphère d'un diamètre de soixante lieues dont le poids serait de trois quintillions de tonneaux. si vous le voulez bien. relever exactement notre position. j'arrivai sur la partie supérieure du Nautilus. il faut se dire que le quintillion est au milliard ce que le milliard est à l'unité. Je me rendis à l'escalier central qui aboutissait à la plate-forme. Je remarquai que ses plaques de tôles. à parois inclinées. ses courants sont larges et lents. l'Océan atlantique. L'avant et l'arrière du Nautilus présentaient cette disposition fusiforme qui le faisait justement comparer à un long cigare. Je vais remonter à la surface des eaux. La configuration des continents permet de diviser les eaux en cinq grandes parties: l'Océan glacial arctique. 51 . Je gravis les marches de métal. " Monsieur le professeur. formèrent des continents et enfin les terres se fixèrent géographiquement telles que nous les voyons. L'Océan pacifique s'étend du nord au sud entre les deux cercles polaires. et de l'ouest a l'est entre l'Asie et l'Amérique sur une étendue de cent quarante-cinq degrés en longitude. Or. et fixer le point de départ de ce voyage. LE FLEUVE NOIR La portion du globe terrestre occupée par les eaux est évaluée à trois millions huit cent trente-deux milles cinq cent cinquante-huit myriamètres carrés. des îles émergèrent. l'Océan glacial antarctique.. le canot. ses pluies abondantes. l'autre où brillait le puissant fanal électrique qui éclairait sa route. " Le capitaine pressa trois fois un timbre électrique. dans les temps siluriens. l'Océan indien. Abusait-il de ma crédulité? L'avenir devait me l'apprendre. soit douze mille neuf cent seize millions d'hectares. Puis. et. sans me gêner. En avant et en arrière s'élevaient deux cages de hauteur médiocre. formait une légère extumescence. Et. ce bateau eût toujours été pris pour un animal marin. l'Océan pacifique. c'est-à-dire qu'il y a autant de milliards dans un quintillion que d'unités dans un milliard. Vers le milieu de la plate-forme. Cette masse liquide comprend deux milliards deux cent cinquante millions de milles cubes. payer les dix milliards de dettes de la France! " Je regardai fixement le bizarre personnage qui me parlait ainsi. imbriquées légèrement. Il est midi moins le quart. à la période du feu succéda la période de l'eau. des sommets de montagnes apparurent. malgré les meilleures lunettes. se montrèrent à nouveau. peu à peu.Riche à l'infini. puis elle s'arrêta. par les panneaux ouverts. cette masse liquide. Durant les époques géologiques. " Nous sommes arrivés ". disparurent sous des déluges partiels. L'Océan fut d'abord universel. et je pourrais. me dit le capitaine Nemo. ressemblaient aux écailles qui revêtent le corps des grands reptiles terrestres. soit plus de trente-huit millions d'hectares. Le solide avait conquis sur le liquide trente-sept millions six cent cinquante-sept milles carrés. Tel était l'Océan que ma destinée m'appelait d'abord à parcourir dans les plus étranges conditions. à demi-engagé dans la coque du navire. nous allons. se soudèrent. ses marées médiocres. l'aiguille du manomètre marqua par les différentes pressions le mouvement ascensionnel du Nautilus. La plate-forme émergeait de quatre-vingts centimètres seulement. Je m'expliquai donc très naturellement que. C'est la plus tranquille des mers. et en partie fermées par d'épais verres lenticulaires: l'une destinée au timonier qui dirigeait le Nautilus.Vous êtes donc riche? .

que commence notre voyage d'exploration sous les eaux. . Je restai seul. moi dont il tenait la vie entre les mains. il n'avait jamais pris la main que je lui tendais. Il attendit pendant quelques minutes que l'astre vint affleurer le bord de l'horizon. de Greenwich et de Washington. muni de son sextant. Toutes se portaient sur ce commandant du Nautilus. dont la carrière a été brisée par des révolutions politiques? Je ne pouvais encore le dire.. et dont le plus remarquable est connu sous le nom de courant du Gulf Stream. pas un îlot. un de ces génies " auxquels on a fait du chagrin ". pas un de ses muscles ne tressaillait.Dieu nous garde! répondis-je. Plus d'Abraham-Lincoln. Nous n'avions rien en vue. J'ai donné la route à l'est-nord-est par cinquante mètres de profondeur. A peine si le long véhicule ressentait les larges ondulations de l'Océan. Mais. un Galilée moderne. la direction de cinq courants principaux: un dans l'Atlantique nord. Là. dit-il.La mer était magnifique. " Midi. Une heure entière. . " Cette réponse ne m'apprenait rien. Je m'inclinai.Et maintenant. un troisième dans le Pacifique nord. . Puis mes regards se fixèrent sur le vaste planisphère étalé sur la table. " Le capitaine Nemo me salua. un second dans l'Atlantique sud. me répondit-il. à leur couleur. et un cinquième dans l'Océan indien sud. suivant l'expression de Conseil. en votre honneur je me servirai de celui de Paris. je vous laisse à vos études. Ce sont des courants spéciaux. Seulement. . La mer a ses fleuves comme les continents.De quel méridien? demandai-je vivement. Une légère brise de l'est ridait la surface des eaux. qui l'avait provoquée? Etait-il un de ces savants méconnus.Monsieur. mais hospitalièrement. dégagé de brumes. Moi que le hasard venait de jeter à son bord. à midi. L'immensité déserte. et l'instrument n'eût pas été plus immobile dans une main de marbre. ajouta le capitaine. et le commandant reprit: " Trente-sept degrés et quinze minutes de longitude à l'ouest du méridien de Paris. prit la hauteur du soleil.. le ciel pur. cherchant à percer ce mystère si intéressant pour moi. il m'accueillait froidement. qui devait lui donner sa latitude. et je vous demande la permission de me retirer. quand vous voudrez?. un quatrième dans le Pacifique sud. j'ai divers chronomètres réglés sur les méridiens de Paris.. Pas un écueil. nous sommes par cent trente-sept degrés et quinze minutes de longitude à l'ouest.. reconnaissables à leur température. Le salon est à votre disposition. qu'il contrôla par de précédentes observations d'angle horaires. Saurais-je jamais à quelle nation appartenait cet homme étrange qui se vantait de n'appartenir à aucune? Cette haine qu'il avait vouée à l'humanité. Le capitaine Nemo. ou bien un de ces hommes de science comme l'Américain Maury. sur le globe. se prêtait aux meilleures observations. c'est-à-dire à trois cents milles environ des côtes du Japon. La science a déterminé. Il est même probable qu'un sixième courant existait autrefois dans l'Océan indien nord. Monsieur le professeur. lorsque les mers Caspienne et 52 . Tandis qu'il observait. le capitaine fit son point et calcula chronométriquement sa longitude. Voici des cartes à grands points. " Je jetai un dernier regard sur cette mer un peu jaunâtre des atterrages japonais. où vous pourrez la suivre. et je redescendis au grand salon. espérant que la réponse du capitaine m'indiquerait peut-être sa nationalité. et par trente degrés et sept minutes de latitude nord. C'est aujourd'hui 8 novembre. Puis il me dit: " Monsieur Aronnax. je demeurai plongé dans ces réflexions. absorbé dans mes pensées. Il ne m'avait jamais tendu la sienne. monsieur le professeur. cette haine qui cherchait peut-être des vengeances terribles. L'horizon. et je plaçai le doigt sur le point même où se croisaient la longitude et la latitude observées.

rien entendu! répondit le Canadien. ne formaient qu'une seule et même étendue d'eau. que mes yeux en éprouvèrent une impression douloureuse. m'interrogeait sur mon entrevue avec le capitaine Nemo. charriant des troncs de camphriers et autres produits indigènes. 53 . " C'est la fin de la fin! dit Ned Land. Ainsi. nous naviguons en aveugles. au point indiqué sur le planisphère. Est-ce que.d'Aral. maître Land. quand l'obscurité se fit subitement. On eût dit que des panneaux se manoeuvraient sur les flancs du Nautilus. Je le suivais du regard. mais franchement. tout ce que je ne savais pas. se déroulait l'un de ces courants. d'où il venait. C'est ce courant que le Nautilus allait parcourir. nous attendait. qui avait toujours son idée. Pendant ce temps. réunies aux grands lacs de l'Asie. mon ami. genre des Porcelaines.S'il plaît à monsieur. je le voyais se perdre dans l'immensité du Pacifique.Ned Land prononçait ces derniers mots. s'arrondit dans le Pacifique nord jusqu'aux îles Aléoutiennes. demanda Ned Land. D'ailleurs. Mes deux braves compagnons restèrent pétrifiés à la vue des merveilles entassées devant leurs yeux. prolonge la côte d'Asie. Mais vous. agréable ou désagréable. Je n'ai pas même aperçu l'équipage de ce bateau. et tâchons de voir ce qui se passe autour de nous. murmurait déjà des mots de la langue des naturalistes: classe des Gastéropodes. Je lui appris tout ce que je savais. .Par ma foi! on serait tenté de le croire. Ned Land. mais on ne voit rien. ne remuant pas. et tranchant par le pur indigo de ses eaux chaudes avec les flots de l'Océan. le Kuro-Scivo des Japonais. " . Au muséum de Québec? . car. Le plafond lumineux s'éteignit. qui. le Fleuve-Noir. Mais un glissement se fit entendre. et à cinquante mètres au-dessous du niveau de la mer. quand Ned Land et Conseil apparurent à la porte du salon. lui? . et je regretterais de ne pas l'avoir vu! Bien des gens accepteraient la situation qui nous est faite. " Rien vu. vers quelles profondeurs il nous entraînait? Enfin mille questions auxquelles je n'avais pas le temps de répondre. " Où sommes-nous? où sommes-nous? s'écria le Canadien.Electrique! . Le brave garçon. vous ne pouvez me dire combien d'hommes il y a à bord? Dix. et je me sentais entraîner avec lui. abandonnez. répliqua Conseil. répliqua Conseil. par hasard. assez peu conchyliologue. ce serait plutôt à l'hôtel du Sommerard! . et regarde.Il faut croire monsieur. . Nous étions restés muets. répondis-je en leur faisant signe d'entrer. et je lui demandai ce qu'il avait entendu ou vu de son côté. ne fût-ce que pour se promener à travers ces merveilles. Ce bateau est un des chefs-d'oeuvre de l'industrie moderne. . traverse le détroit de Malacca.Mes amis.Etonne-toi. pour le moment. il serait électrique aussi.. penché sur les vitrines. où il allait. cinquante. Or. ou plutôt. croyez-moi. vingt. mais une obscurité absolue. Avais-je découvert qui il était. tenez-vous tranquille. pour un classificateur de ta force. et si rapidement. ce salon est fait pour étonner même un Flamand comme moi. mais bien à bord du Nautilus. cette idée de vous emparer du Nautilus ou de le fuir. famille des Buccinoïdes. cent? .Voir! s'écria le harponneur. ne sachant quelle surprise. espèces des Cyproea Madagascariensis. il y a de quoi travailler ici.. puisque monsieur l'affirme. on ne verra rien de cette prison de tôle! Nous marchons. etc. analogue à celle que produit le passage contraire des profondes ténèbres à la plus éclatante lumière. sorti du golfe du Bengale où le chauffent les rayons perpendiculaires du soleil des Tropiques. monsieur Aronnax. vous n'êtes ni au Canada ni en France. " Je n'avais pas besoin d'encourager Conseil.Je ne saurais vous répondre.

L'obscurité du salon faisait valoir la clarté extérieure. et nous regardions comme si ce pur cristal eût été la vitre d'un immense aquarium. Si l'on admet l'hypothèse d'Erhemberg. qu'elle tient en suspension. Les substances minérales et organiques. On les classe en poissons qui se mangent et en poissons qui ne se mangent pas! 54 . accroissent même sa transparence. Je frémis. divisées par son éperon. vous voyez! . quand Conseil dit: " Vous vouliez voir. et nul de nous n'avait encore rompu ce silence de stupéfaction.Ordre des Hydroméduses! " murmura Conseil. La mer était distinctement visible dans un rayon d'un mille autour du Nautilus. De chaque côté. Soudain. ami Ned. ami Ned. subissait une attraction irrésistible . Parfois. vous êtes un tueur de poissons. filaient devant nos regards avec une vitesse excessive. le jour se fit de chaque côté du salon. mais de la lumière liquide. Et sur ce sujet.qui oubliant ses colères et ses projets d'évasion. cependant. je comprends la vie de cet homme! Il s'est fait un monde à part qui lui réserve ses plus étonnantes merveilles! . répondit Conseil. Emerveillés.Que vous importe. Tout le monde sait que les poissons forment la quatrième et dernière classe de l'embranchement des vertébrés. et les poissons cartilagineux. lié d'amitié avec Ned. qui croit à une illumination phosphorescente des fonds sous-marins.Mais les poissons? fit observer le Canadien. les lignes d'eau. aux Antilles. .Curieux! curieux! faisait le Canadien . c'est-à-dire ceux dont l'épine dorsale est faite de vertèbres osseuses. Les masses liquides apparurent vivement éclairées par les effluences électriques. à la pensée que cette fragile paroi pouvait se briser. un très habile pêcheur. Ce n'était plus de l'eau lumineuse. dans ce milieu fluide que parcourait le Nautilus. Quel spectacle! Quelle plume le pourrait décrire! Qui saurait peindre les effets de la lumière à travers ces nappes transparentes. Mais je gagerais que vous ne savez pas comment on les classe. mais chacun d'une façon très différente. c'est-à-dire ceux dont l'épine dorsale est faite de vertèbres cartilagineuses. d'abord. j'avais une fenêtre ouverte sur ces abîmes inexplorés. Vous avez pris un grand nombre de ces intéressants animaux. répondit sérieusement le harponneur. Dans certaines parties de l'Océan. à travers deux ouvertures oblongues. Je ne vois pas de poissons! . mais Conseil en savait bien davantage. C'est que les points de repère manquaient. nous étions accoudés devant ces vitrines.. mais de fortes armatures de cuivre la maintenaient et lui donnaient une résistance presque infinie. une discussion s'éleva entre les deux amis. eh bien. et maintenant. Le Canadien connaissait peut-être cette distinction. Le Nautilus ne semblait pas bouger. puisque vous ne les connaissez pas. On sait que sa limpidité l'emporte sur celle de l'eau de roche. et j'en pouvais juger ici par les mille jeux de cette lumière. et la force de pénétration des rayons solaires ne paraît s'arrêter qu'à une profondeur de trois cents mètres. la nature a certainement réservé pour les habitants de la mer l'un de ses plus prodigieux spectacles. Mais. On les a très justement définis: " des vertébrés à circulation double et à sang froid. Ils composent deux séries distinctes: la série des poissons osseux.Si. car ils connaissaient les poissons. Aussi lui dit-il: " Ami Ned. cent quarante-cinq mètres d'eau laissent apercevoir le lit de sable avec une surprenante netteté.Moi! un pêcheur! s'écria Ned Land. il ne pouvait admettre qu'il fût moins instruit que lui. l'éclat électrique se produisait au sein même des ondes. . respirant par des branchies et destinés à vivre dans l'eau ". Deux plaques de cristal nous séparaient de la mer. et la douceur de ses dégradations successives jusqu'aux couchés inférieures et supérieures de l'Océan! On connaît la diaphanéité de la mer.et l'on viendrait de plus loin pour admirer ce spectacle! .Ah! m'écriai-je.

et dont l'arcade palatine s'engrène par suture avec le crâne. turbots. ils ne comprennent que trois ordres.Secundo. .Quoi! s'écria Ned. . car vous êtes très intéressant. .Je ne m'en doute pas. .Bons à déshonorer une chaudière! s'écria le Canadien. Type: la carpe. le gymnote. Cet ordre comprend quinze familles. sans se démonter. répondit le Canadien. Conseil. soles. dont les ventrales sont attachées sous les pectorales et immédiatement suspendues aux os de l'épaule. .Tant mieux. . les poissons-lunes. fit Ned. dont les mâchoires sont soudées en un anneau mobile. dit Conseil. et qui se compose de deux familles. .Assez bonne à manger. mais dont les branchies sont formées de petites houppes. le brochet. Types: la raie et les squales. les cyclostomes. dit Conseil.Peut-être bien. des poissons d'eau douce! . Cet ordre.Et la subdivision de ces deux grandes classes? . barbues. . écoutez et retenez! Les poissons osseux se subdivisent en six ordres: Primo. et dont les branchies s'ouvrent par des trous nombreux . dont l'os maxillaire est attaché fixement sur le côte de l'intermaxillaire qui forme la mâchoire. sans être attachées aux os de l'épaule ordre qui se divise en cinq familles. . . enfin.Excellent! excellent! s'écriait le harponneur. Type: les hippocampes. qui ont les nageoires ventrales suspendues sous l'abdomen et en arrière des pectorales. répondit Ned Land. Type: la lamproie.. disposées par paires le long des arcs branchiaux. ami Conseil.Quinto.Sexto. je ne vous conseille pas de les mettre ensemble dans le même bocal! 55 . reprit imperturbablement Conseil. les plectognathes. les pégases dragons. . . reprit Conseil. et revêtus d'une peau épaisse et souvent gluante ordre qui ne comprend qu'une famille.Avez-vous compris. etc. mobile.Mauvais! mauvais! répliqua le harponneur. Mais allez toujours. limandes. Cet ordre contient quatre familles. les subrachiens. des raies et des requins dans le même ordre! Eh bien. les apodes.Quarto. .Faut l'aimer. les abdominaux. mais dont la mâchoire inférieure est mobile. . dit Conseil.Pas le moins du monde. répondit Conseil. ami Ned? demanda le savant Conseil. ami Conseil. qui ne voulait considérer les poissons qu'au point de vue comestible. Type: l'anguille. Mais dites-moi si vous connaissez la différence qui existe entre les poissons osseux et les poissons cartilagineux? . dans l'intérêt des raies. Type: la perche commune. .Secundo. les lophobranches.ordre ne comprenant qu'une seule famille. Types: les tétrodons. qui ont les mâchoires complètes et libres.Peuh! fit le Canadien avec un certain mépris. Cet ordre ne compte qu'une famille.Tertio. et qui comprend la plus grande partie des poissons d'eau douce. répondit Ned Land. reprit Conseil. Les acanthoptérygiens.Médiocre! médiocre! répondit Ned Land.Primo. ce qui la rend immobile ordre qui manque de vraies ventrales. au corps allongé. c'est-à-dire les trois quarts des poissons connus. qui est le plus important de la classe. . ami Ned.Voilà une distinction de gourmand. dépourvus de nageoires ventrales. . les sélaciens. et dont les branchies affectent la forme d'un peigne. .Quant aux poissons cartilagineux. avec branchies semblables à celles des cyclostomes. Type: plies. dont la mâchoire supérieure est complète. . répondit le harponneur. comprend deux familles.Eh bien. .

j'aperçus. aux nageoires variées de bleu et de jaune. et agitaient les quatre rangées de piquants qui hérissent chaque côté de leur queue. le mulle barberin. répondit Conseil. des salamandres du Japon. ami Conseil.Tertio. répondit Conseil. Ned nommait les poissons. Une troupe de balistes. car l'aquarium n'est qu'une cage. Conseil les classait. à caudale arrondie. je n'en suis pas capable! Cela regarde mon maître! " Et en effet. . et ces poissons-là sont libres comme l'oiseau dans l'air. Jamais il ne m'avait été donné de surprendre ces animaux vivants. En un mot.Eh bien. toute cette collection des mers du Japon et de la Chine. famille des sclérodermes. au corps bleu et à la tête argentée. . le digne garçon. . dit le harponneur. Entre eux ondulaient des raies. Nos interjections ne tarissaient pas.. on ne sait rien encore. murmurait Conseil. en variétés. blanche par-dessous dont les taches d'or scintillaient dans le sombre remous des lames. Je ne citerai pas toutes les variétés qui passèrent ainsi devant nos yeux éblouis. longs serpents de six pieds.. . Décidément. dont les branchies sont ouvertes. 56 . d'éclat et de vitesse. classificateur enragé. etc. nommez-les donc. moi. . Et c'est tout? . dont quelques échantillons atteignaient une longueur d'un mètre. en espèces. rose tendre sous le ventre et munie de trois aiguillons en arrière de son oeil: espèce rare. les sturioniens.Ah! ami Conseil. des spares fascés. voici des variétés qui passent! . admirable maquereau de ces mers. je distinguai le labre vert. blanc de couleur et tacheté de violet sur le dos. à ma grande joie. cette raie chinoise. car les familles se subdivisent en genres. du moins. des murènes échidnées. des aulostones. véritables bouches en flûte ou bécasses de mer.Genre des balistes. se jouaient autour du Nautilus. et libres dans leur élément naturel. marqué d'une double raie noire. Notre admiration se maintenait toujours au plus haut point. de brillants azurors dont le nom seul emporte toute description des spares rayés. et je ne sais pas s'il aurait distingué un thon d'une bonite. nommez-les donc! disait Ned Land. jaunâtre à sa partie supérieure. et parmi elles. Type: l'esturgeon. tandis qu'ils rivalisaient de beauté. ami Conseil. le contraire du Canadien. à eux deux. plus nombreux que les oiseaux dans l'air. je m'extasiais devant la vivacité de leurs allures et la beauté de leurs formes. de leurs bonds. . des spares zonéphores élégamment corsetés dans leurs six ceintures. aux yeux vifs et petits. relevés d'une bande noire sur leur caudale.Moi. par une seule fente garnie d'un opercule ordre qui comprend quatre genres. ordre des plectognathes ". avais-je dit. à corps comprimé. et à la vaste bouche hérissée de dents. et remarquez que quand on sait cela. attirés sans doute par l'éclatant foyer de lumière électrique. et même douteuse au temps de Lacépède. s'écria Conseil. Le Canadien ne s'était pas trompé.Oui! des poissons. à peau grenue. Rien de plus admirable que leur enveloppe. répondit Conseil. n'était point un naturaliste. . comme à l'ordinaire. On se croirait devant un aquarium! .Non.. mon brave Ned. le scombre japonais. grise par-dessus. se penchant sur la vitre du panneau. en sous-genres.Oui. Ned et Conseil auraient fait un naturaliste distingué. Au milieu de leurs jeux. armés d'un aiguillon sur leur dorsale. Le gobie éléotre. qui ne l'avait jamais vue que dans un recueil de dessins japonais.Un baliste. comme une nappe abandonnée aux vents. qui nommait tous ces poissons sans hésiter. Ces poissons accouraient. Pendant deux heures toute une armée aquatique fit escorte au Nautilus.Eh bien.Et un baliste chinois! répondait Ned Land. répondis-je. vous avez gardé le meilleur pour la fin à mon avis.

je rêvai encore. de délicates céramies à teintes écarlates. et lui offrir ses services. je regagnai ma chambre. Autrefois. suivant son habitude. le sommeil me gagnant. des gants. J'étais préoccupé de l'absence du capitaine Nemo pendant notre séance de la veille. et je m'endormis profondément. dont le foie préparé à part fit un manger délicieux. L'équipage du Nautilus pouvait donc se vêtir à bon compte. L'enchanteresse vision disparut. des callithamnes granifères. Nous ne pouvions nous plaindre. et qui. pendant que le Nautilus se glissait à travers le rapide courant du Fleuve Noir. Parmi ces précieuses hydrophytes. Le lendemain. jusqu'au moment où mes regards se fixèrent sur les instruments suspendus aux parois. je me rendis au grand salon. La journée entière se passa. Il avait laissé son ami le Canadien dormant comme un homme qui n'aurait fait que cela toute sa vie. un peu feuilletée. Conseil vint. sortes de coquilles très abondantes sur les rivages de la Méditerranée. sa vitesse à douze milles. 10 novembre. et d'ailleurs. Puis. la singularité même de notre 57 . nous jouissions d'une entière liberté. Cet homme singulier était-il malade? Voulait-il modifier ses projets à notre égard? Après tout. sans rien demander ni aux cotonniers. et j'espérais le revoir aujourd'hui. Ned Land et Conseil retournèrent à leur cabine. savoir " comment monsieur avait passé la nuit ". le manomètre indiquait une pression de cinq atmosphères correspondant à une profondeur de cinquante mètres. sa profondeur entre cinquante et soixante mètres. Les panneaux de tôle se refermèrent. semblables à des chapeaux de champignons très déprimés. sans que je fusse honoré de la visite du capitaine Nemo. suivant la remarque de Conseil. 9 novembre. Mon dîner s'y trouvait préparé. emplis des plantes marines les plus rares. Je laissai le brave garçon babiller à sa fantaisie. Il était désert. sans trop lui répondre. des bas. L'horloge marquait cinq heures. même abandon. dont la saveur me parut supérieure à celle du saumon. entassés sous les vitrines. on en faisait de belles étoffes. Moi. à penser. Mais il ne parut pas. Ils s'étonnèrent de l'inexplicable absence du capitaine. Il se composait d'une soupe à la tortue faite des carets les plus délicats. Peut-être ne voulait-on pas nous blaser sur ces belles choses. car ils étaient à la fois très moelleux et très chauds. ni aux moutons. des agares disposées en éventails. je ne me réveillai qu'après un long sommeil de douze heures. Lorsque je fus habillé. conservaient leurs admirables couleurs. et de filets de cette viande de l'holocante empereur. je m'étendis sur ma couche de zostère. La direction du Nautilus se maintint à l'est-nord-est. Je passai la soirée à lire. Ned et Conseil passèrent la plus grande partie de la journée avec moi. d'un surmulet à chair blanche. à écrire. Je fouillai aussi de vastes herbiers. Je ne vis personne de l'équipage. des acétabules. La boussole montrait toujours la direction au nord-nord-est. ni aux vers à soie de la terre. Bientôt j'eus revêtu mes vêtements de byssus. J'attendais le capitaine Nemo. et qui furent longtemps classées parmi les zoophytes. le jour se fit dans le salon. Je me plongeai dans l'étude de ces trésors de conchyliologie. UNE INVITATION PAR LETTR Le lendemain. des padines-paon. Mais longtemps.Subitement. enfin toute une série de varechs. Je lui appris qu'ils étaient fabriqués avec les filaments lustrés et soyeux qui rattachent aux rochers les " jambonneaux ". je remarquai des cladostèphes verticillées. quoique desséchées. des caulerpes à feuilles de vigne. Leur nature provoqua plus d'une fois les réflexions de Conseil. et le loch électrique donnait une marche de quinze milles à l'heure. nous étions délicatement et abondamment nourris. même solitude. Les panneaux du salon ne s'ouvrirent pas. Notre hôte se tenait dans les termes de son traité.

que nous n'avions pas encore le droit de l'accuser. Le capitaine Nemo. Je l'ouvris d'une main impatiente. Il espère que rien n'empêchera monsieur le professeur d'y assister. Ce jour-là. 16 novembre 1867. Ce billet était libellé en ces termes: Monsieur le professeur Aronnax. Puis. quand.que j'avais déjà vu pendant la première visite du capitaine . elle se reproduisit dans des conditions identiques. et ne sembla pas s'apercevoir de ma présence. je ne saurais le dire. Les nuages. Il était écrit d'une écriture franche et nette. Il s'avança sur la plateforme. et je montai sur la plate-forme.qui apparut. Capitaine NEMO. La même phrase était prononcée par le même individu. Je l'ai retenue. mais calme. et de nombreuses " langues de chat " annoncèrent du vent pour toute la journée. sans que la situation se modifiât. ce qui m'a permis de les raconter avec la plus scrupuleuse exactitude. Je trouvai le temps couvert. viendrait-il? Je n'aperçus que le timonier. lorsque j'entendis quelqu'un monter vers la plate-forme. et il verra avec plaisir que ses compagnons se joignent à lui. Sa puissante lunette aux yeux. le second redescendit. à bord du Nautilus. Assis sur la saillie produite par la coque du canot. Cinq jours s'écoulèrent ainsi. et prononça une phrase dont voici exactement les termes.destinée nous réservait de si belles compensations. J'avais pris mon parti de ne plus le voir. " " Une chasse! s'écria Ned. car. " Ce qu'elle signifiait. A peine de houle. Peu à peu. et. je montais sur la plate-forme. je trouvai sur la table un billet à mon adresse. mais un peu gothique et qui rappelait les types allemands. chaque matin. je commençai le journal de ces aventures. j'aspirai avec délices les émanations salines. Elle était ainsi conçue: " Nautron respoc lorni virch. détail curieux. la brume se dissipa sous l'action des rayons solaires. je l'écrivis sur un papier fabriqué avec la zostère marine. il s'approcha du panneau. Chaque matin. se colorèrent de tons vifs admirablement nuancés. Le 11 novembre. Le capitaine Nemo ne paraissait pas. et par les coursives je revins à ma chambre. il scruta tous les points de l'horizon avec une attention extrême. rentré dans ma chambre avec Ned et Conseil. Le commandant du Nautilus. si gai. que j'espérais rencontrer là. l'air frais répandu à l'intérieur du Nautilus m'apprit que nous étions revenus à la surface de l'Océan. Ces mots prononcés. 58 . Je me dirigeai vers l'escalier central. Mais que faisait le vent à ce Nautilus que les tempêtes ne pouvaient effrayer! J'admirai donc ce joyeux lever de soleil. Je regagnai donc le panneau. cet examen fait. La mer s'enflamma sous son regard comme une traînée de poudre. emprisonné dans sa cage de verre. de grand matin. le 16 novembre. Le capitaine Nemo invite monsieur le professeur Aronnax à une partie de chasse qui aura lieu demain matin dans ses forêts de l'île Crespo.Et dans ses forêts de l'île Crespo! ajouta Conseil. la mer grise. . éparpillés dans les hauteurs. Il était six heures. afin de renouveler les provisions d'oxygène. mais ce fut son second . Je pensai que le Nautilus allait reprendre sa navigation sous-marine. si vivifiant. L'astre radieux débordait de l'horizon oriental. Je me préparais à saluer le capitaine Nemo.

me répondit le capitaine. .Eh bien. je ne serai pas fâché de manger quelques morceaux de venaison fraîche. 59 . " Je consultai le planisphère. " Décidément. Il a eu un accès qui a dure huit jours. je me contentai de répondre: " Voyons d'abord ce que c'est que l'île Crespo. . .Le fusil à la main. capitaine. et. .Des forêts sous-marines! m'écriai-je.Eh bien! il faut accepter.Mais il va donc à terre. salua. à mon réveil. " Seulement. . je trouvai un îlot qui fut reconnu en 1801 par le capitaine Crespo. Je montrai à mes compagnons ce petit roc perdu au milieu du Pacifique nord.A pied? . si je puis y répondre. ni les tigres. mais le capitaine Nemo se contenta de m'inviter à le suivre. ce particulier-là? reprit Ned Land. je sentis que le Nautilus était absolument immobile. mais bien des forêts sous-marines.. par 32°40' de latitude nord et 167°50' de longitude ouest. .Et même à pied sec. les forêts que je possède ne demandent au soleil ni sa lumière ni sa chaleur. Nous étions donc à dix-huit cents milles environ de notre point de départ. dis-je en relisant la lettre. c'est-à-dire " Roche d'Argent ". je me permettrai de vous adresser une question.Et vous m'offrez de m'y conduire? .Précisément. Comme il ne fit aucune allusion à son absence pendant ces huit jours. se leva. monsieur Aronnax. Il m'attendait. . comment se fait-il que vous. et me demanda s'il me convenait de l'accompagner. monsieur. 17 novembre.Monsieur le professeur. C'est dommage! Je l'aimais mieux étrange que fou! " Cette pensée se lisait clairement sur mon visage. et.Oui. Une fois sur la terre ferme.En chassant. je m'abstins de lui en parler. pensai-je. ni les panthères. vous possédiez des forêts dans l'île Crespo? . ni aucun quadrupède ne les fréquentent. Elles ne sont connues que de moi seul. et je répondis simplement que mes compagnons et moi nous étions prêts à le suivre. monsieur le professeur.En chassant? . " Je regardai le commandant du Nautilus d'un air qui n'avait rien de flatteur pour sa personne. Le lendemain. j'y répondrai.Le fusil à la main? . . Elles ne poussent que pour moi seul. et la direction un peu modifiée du Nautilus le ramenait vers le sud-est. et même qui dure encore. Le capitaine Nemo était là. D'ailleurs. il a le cerveau malade. où le déjeuner se trouvait servi. nous aviserons à prendre un parti.Adressez. puis Conseil et lui me quittèrent. . ajoutai-je. Nous arrivâmes dans la salle à manger.Cela me paraît clairement indiqué. je m'endormis. répliqua le Canadien. Ni les lions. qui avez rompu toute relation avec la terre. non sans quelque préoccupation. Ce ne sont point des forêts terrestres. . et que les anciennes cartes espagnoles nommaient Rocca de la Plata. et son invitation de chasser en forêt. et je le suivis en homme résigné à tout. " Si le capitaine Nemo va quelquefois à terre. il choisit du moins des îles absolument désertes! " Ned Land hocha la tête sans répondre. et j'entrai dans le grand salon. " Sans chercher à concilier ce qu'il y avait de contradictoire entre l'horreur manifeste du capitaine Nemo pour les continents et les îles. Après un souper qui me fut servi par le stewart muet et impassible. leur dis-je. Je m'habillai lestement.

. . je vous prierai de partager mon déjeuner sans façon. excellents zoophytes. il devient irrespirable. dis-je. il me dit: " Monsieur le professeur. les pompes du Nautilus me permettent de l'emmagasiner sous une pression considérable. Mais. nous ne pourrions aller loin. et la langue ferme celui-ci ou celui-là. l'un sert à l'introduction de l'air inspiré. mais l'air que vous emportez doit s'user vite. ne peut s'échapper qu'à sa tension normale. capitaine Nemo. Le capitaine Nemo mangea. suivant la mode kamchatkienne. . Si le premier se porte sur le dos. . j'ai dû enfermer ma tête. d'abord.C'est l'appareil des scaphandres. comme un sac de soldat.C'est d'employer l'appareil Rouquayrol-Denayrouze.. . . relevés d'algues très apéritives. revêtu d'un vêtement imperméable et la tête emprisonnée dans une capsule de métal.Parfaitement.En effet.. suivant les besoins de la respiration. si je vous ai promis une promenade en forêt. comme celle des scaphandres. répondis-je. et vous verrez si vous devez m'accuser de folie ou de contradiction. . et si nous devions être ainsi retenus au Nautilus. et qui vous permettra de vous risquer dans ces nouvelles conditions physiologiques. non avec du bichromate de potasse. imaginé par deux de vos compatriotes. Nous causerons en mangeant. . extraite. dans ces conditions. et. vous le savez aussi bien que moi. deux tuyaux en caoutchouc. Ce réservoir se fixe sur le dos au moyen de bretelles. La boisson se composait d'eau limpide à laquelle. Il se composait de divers poissons et de tranches d'holoturies.Je vous écoute. mais je vous l'ai dit. croyez que.Je n'ai plus d'objection à faire. sans prononcer une seule parole. quand je vous ai proposé de venir chasser dans mes forêts de Crespo. Dans l'appareil Rouquayrol. Déjeunez donc en homme qui ne dînera probablement que fort tard. Il est rattache à la pompe qui lui envoie l'air par un tuyau de caoutchouc. Mais. mais dans ces conditions. et dès qu'il ne contient plus que quinze pour cent d'oxygène. je ne me suis point engagé à vous y faire rencontrer un restaurant. Puis.Avec l'appareil Ruhmkorff. Quand je vous ai appris qu'il s'agissait de forêts sous-marines. dans lequel j'emmagasine l'air sous une pression de cinquante atmosphères.Mais. le second s'attache à la ceinture. l'homme n'est pas libre. monsieur Aronnax.Veuillez m'écouter. Sans doute. dans une sphère de cuivre. véritable chaîne qui le rive à la terre. Dans les travaux sous-marins. capitaine. me dit le capitaine. il ne faut jamais juger les hommes à la légère. . de l'algue connue sous le nom de " Rhodoménie palmée ". j'ajoutai quelques gouttes d'une liqueur fermentée. Monsieur le professeur. capitaine. vous m'avez cru en contradiction avec moi-même. reçoit l'air de l'extérieur au moyen de pompes foulantes et de régulateurs d'écoulement. Il se compose d'une pile de Bunzen que je mets en activité. mais avec du sodium. l'homme peut vivre sous l'eau à la condition d'emporter avec lui sa provision d'air respirable. Une bobine 60 . monsieur Aronnax. maintenu par un mécanisme à soufflet. Sa partie supérieure forme une boîte d'où l'air. tel qu'il est employé. telles que la Porphyria laciniata et la Laurentia primafetida. mais que j'ai perfectionné pour mon usage. " Je fis honneur au repas. moi qui affronte des pressions considérables au fond des mers. partant de cette boîte.Monsieur le professeur. . Je vous demanderai seulement. viennent aboutir à une sorte de pavillon qui emprisonne le nez et la bouche de l'opérateur. sans que vos organes en souffrent aucunement. comment vous pouvez éclairer votre route au fond de l'Océan? . l'autre à l'issue de l'air expiré. l'ouvrier. et c'est à cette sphère qu'aboutissent les deux tuyaux inspirateurs et expirateurs. le réservoir de l'appareil peut fournir de l'air respirable pendant neuf ou dix heures. Il se compose d'un réservoir en tôle épaisse. à l'exemple du capitaine. vous m'avez cru fou." Monsieur Aronnax.Et le moyen d'être libre? demandai-je.

on ne fait pas grande dépense d'air ni de balles. ni soufre ni charbon? . ce gaz devient lumineux. et dès qu'un animal est touché.Mais cet air doit rapidement s'user. pendant ces chasses sous-marines. " Le capitaine Nemo me conduisit vers l'arrière du Nautilus. dans un milieu huit cent cinquante-cinq fois plus dense que l'air il faudrait vaincre une résistance considérable. en donnant une lumière blanchâtre et continue. . j'irai. Dans cette lanterne se trouve un serpentin de verre qui contient seulement un résidu de gaz carbonique. suspendus à la paroi. en passant devant la cabine de Ned et de Conseil. Cependant. avec ce fusil tous les coups sont mortels. m'en fournir. à toutes mes objections vous faites de si écrasantes réponses que je n'ose plus douter. et qui peuvent tirer dans ces conditions. Il existe certains canons. ou vous Irez. Quand l'appareil fonctionne. et dans laquelle nous devions revêtir nos vêtements de promenade. attendaient les promeneurs. nous arrivâmes à une cellule située en abord près de la chambre des machines.Capitaine Nemo.Mais ce n'est point un fusil à poudre.d'induction recueille l'électricité produite. dans lesquelles l'électricité est forcée à une très haute tension.Cependant. Il suffit pour cela d'un robinet ad hoc. et que la charge d'un fusil ordinaire pourrait en contenir dix. tombe mort. monsieur Aronnax. répondit le capitaine. . pour tirer sous l'eau. perfectionnés après Fulton par les Anglais Philippe Coles et Burley. j'appelai mes deux compagnons qui nous suivirent aussitôt.Eh bien. sont de véritables petites bouteilles de Leyde. vous verrez par vous-même que. dis-je. qui peut. il tombe foudroyé.inventées par le chimiste autrichien Leniebroek .C'est donc un fusil à vent? . . . à proprement parler. Puis. Ned Land. et au milieu de ce liquide très dense par rapport à l'atmosphère. J'ajouterai que ces capsules ne sont pas plus grosses que du numéro quatre. si légèrement que ce soit. en les voyant. si puissant qu'il soit.et dont j'ai un approvisionnement considérable. au besoin. qui sont munis d'un système particulier de fermeture. n'ayant ni salpêtre. je demande à faire des réserves pour le fusil dont vous voulez m'armer. et je n'ai plus qu'à prendre mon fusil.Sans doute. manifesta une répugnance évidente à s'en revêtir. elles se déchargent. .Je ne discute plus. il me semble que dans cette demi-obscurité. . n'ayant pas de poudre. D'ailleurs. je respire et je vois. mais de petites capsules de verre . les coups ne peuvent porter loin et sont difficilement mortels? . et. . et la dirige vers une lanterne d'une disposition particulière. PROMENADE EN PLAINE Cette cellule était. par le Français Furcy. . 61 . Ainsi pourvu.D'ailleurs. n'ai-je pas mon réservoir Rouquayrol.Monsieur. que les pompes du Nautilus me fournissent abondamment.Pourquoi? . par l'Italien Landi. Comment voulez-vous que je fabrique de la poudre à mon bord.Parce que ce ne sont pas des balles ordinaires que ce fusil lance. . D'ailleurs. au contraire.Ce ne serait pas une raison. Ces capsules de verre. Mais je vous le répète. l'arsenal et le vestiaire du Nautilus. recouvertes d'une armature d'acier. et l'animal. Au plus léger choc. et alourdies par un culot de plomb. je l'ai remplacée par de l'air à haute pression. Une douzaine d'appareils de scaphandres. répondis-je en me levant de table. si je suis bien forcé d'admettre les appareils Rouquayrol et Ruhmkorff.

j'étais prêt à partir. vous allez vous introduire dans ces habits-là? . était d'assez grande dimension. se plaçaient automatiquement dans le canon du fusil.Mais comment sortirons-nous? . mon brave Ned. et une profonde obscurité nous enveloppa. haussant les épaules. je respirai à l'aise.On ne vous forcera pas. pour mon compte. nous eûmes bientôt revêtu ces habits de scaphandres. . Le tissu de la veste était maintenu par des lamelles de cuivre qui cuirassaient la poitrine. .sorte d'Hercule. deux hommes de l'équipage vinrent nous aider à revêtir ces lourds vêtements imperméables. L'un des hommes du Nautilus me présenta un fusil simple dont la crosse. laissait échapper dans le tube de métal. La lampe Ruhmkorff suspendue à ma ceinture. le Nautilus est échoué par dix mètres d'eau. car je sentis que l'on me poussait dans une petite chambre contiguë au vestiaire. cette arme est parfaite et d'un maniement facile.Il le faut bien. . " Le capitaine Nemo introduisit sa tête dans la calotte sphérique. Le pantalon se terminait par d'épaisses chaussures. nous en fîmes autant. qui devait être d'une force prodigieuse . et laissaient les poumons fonctionner librement. monsieur Aronnax. monsieur le professeur.Et Conseil va se risquer? demanda Ned. Dès qu'un coup était tiré. de ces scaphandres perfectionnés aux vêtements informes. Conseil et moi. qui voyait s'évanouir ses rêves de viande fraîche. faits en caoutchouc sans couture.Bon! fit le harponneur désappointé. . se refermer sur nous. les coffres. évidée dans l'épaisseur de la crosse. . Mes compagnons. et. Trois trous. l'autre était prêt à partir. un de ses compagnons . ses manches finissaient en forme de gants assouplis. Et vous. " Capitaine Nemo. Sur un appel du capitaine.Vous l'allez voir. lui dis-je. Mais.Je suis monsieur partout où va monsieur ". 62 . je n'entrerai jamais là-dedans. Mais. emprisonné dans ces lourds vêtements et cloué au tillac par mes semelles de plomb. et nous n'avons plus qu'à partir. les forêts de l'île de Crespo ne sont que des forêts sous-marines! . qui furent inventés et prônés dans le XVIIIe siècle. J'entendis une porte. maître Ned. Le haut de notre vêtement était terminé par un collet de cuivre taraudé. qui ne contrariaient aucunement les mouvements de la main." Mais. manoeuvrée par une gâchette.. je demandai au capitaine la permission d'examiner les fusils qui nous étaient destinés. renfermait une vingtaine de balles électriques. monsieur. pour être franc. On eût dit une armure à la fois souple et résistante. dis-je. qu'une soupape. Une boîte à projectiles. mais quant à moi. Elle servait de réservoir à l'air comprimé. à moins qu'on ne m'y force. munie d'obturateurs. et préparés de manière à supporter des pressions considérables. tels que les cuirasses de liège. Il ne s'agissait plus que d'emboîter notre tête dans sa sphère métallique. Mais comment allons-nous gagner le fond de la mer? .Libre à vous. Je ne demande plus qu'à l'essayer. Conseil et moi. protégés par des verres épais. Mais ce cas était prévu. les soubrevestes.En ce moment. Ces vêtements formaient pantalon et veste. permettaient de voir suivant toutes les directions. également remorqués. le fusil à la main.. rien qu'en tournant la tête à l'intérieur de cette sphère. au moyen d'un ressort. non sans avoir entendu le Canadien nous lancer un " bonne chasse " ironique. les habits de mer. Le capitaine Nemo. répondit le harponneur. Il y avait loin. faite en tôle d'acier et creuse à l'intérieur. on le voit. dit le capitaine Nemo. commencèrent à fonctionner. la défendaient contre la poussée des eaux. maître Ned. Dès qu'elle fut en place. qui. avant de procéder à cette opération. répondit Conseil. sur lequel se vissait ce casque de métal. il m'eût été impossible de faire un pas. etc. garnies de lourdes semelles de plomb. me suivaient. les appareils Rouquayrol. placés sur notre dos.

Tous ces objets. uni. ni le poids de cette épaisse sphère. de mon réservoir d'air. cette immense réverbération qui pénétrait toutes les molécules liquides. à peine estompées dans l'éloignement. polypes. s'ouvrit alors. C'était une merveille. Ce tapis éblouissant. et la trace de mes pas s'effaçait soudain sous la pression de l'eau. Au-delà. plus dense que l'atmosphère terrestre. Serai-je cru si j'affirme. de mes chaussures. de bleu. comme sous mer. véritable réflecteur. nous restions l'un près de l'autre. Là. un vif sifflement parvint à mon oreille. ces traits électriques se transmettent avec une incomparable pureté. j'apercevais la calme surface de la mer. de l'intérieur du bateau on avait. plongés dans l'eau. j'y voyais comme en plein jour? Pendant un quart d'heure. non ridé comme celui des plages qui conserve l'empreinte de la houle. percée dans le flanc du Nautilus. Une seconde porte. lorsque la nuit se serait faite au milieu des eaux. de violet. coquillages. et au contact de leur lumière décomposée par la réfraction comme à travers un prisme. Je sentis une certaine impression de froid monter de mes pieds à ma poitrine. repoussait les rayons du soleil avec une surprenante intensité. Il était alors dix heures du matin. plantules. qui éclairait le sol jusqu'à trente pieds au-dessous de la surface de l'Océan. disparaissait peu à peu. donné entrée à l'eau extérieure qui nous envahissait. je foulai ce sable ardent. J'écartais de la main les rideaux liquides qui se refermaient derrière moi. se nuançaient sur leurs bords des sept couleurs du spectre solaire. et je me trouvais très bien de cette loi physique reconnue par Archimède. Je n'étais plus une masse inerte. Effet difficile à comprendre pour qui n'a vu que sur terre ces nappes blanchâtres si vivement accusées. Je reconnus de magnifiques premiers plans de rochers. une véritable kaléidoscopie de vert. une fête des yeux. par un robinet. et s'effaçaient au milieu d'une vague obscurité. que cet enchevêtrement de tons colorés. Conseil et moi. en projetant ses rayons avec une netteté parfaite. se dessinèrent à mes yeux. La lumière. perdaient une partie de leur poids égale à celui du liquide déplacé. et la vaste plaine de sable semblait être sans bornes.Après quelques minutes. comment pourrais-je retracer les impressions que m'a laissées cette promenade sous les eaux? Les mots sont impuissants à raconter de telles merveilles! Quand le pinceau lui-même est inhabile à rendre les effets particuliers à l'élément liquide. semé d'une impalpable poussière de coquillages. Je ne sentais déjà plus la lourdeur de mes vêtements. en un mot. Cependant. devait faciliter notre retour à bord. Un instant après. mais son fanal. La coque du Nautilus. comme si un échange de paroles eût été possible à travers nos carapaces métalliques. et j'avais une liberté de mouvement relativement grande. comment la plume saurait-elle les reproduire? Le capitaine Nemo marchait en avant. et son compagnon nous suivait à quelques pas en arrière. mais presque aussi diaphane. d'orange. De là. fleurs. de jaune. Les rayons solaires traversaient aisément cette masse aqueuse et en dissipaient la coloration. et dont cette chambre fut bientôt remplie. m'étonna par sa puissance. d'indigo. Un demi-jour nous éclaira. Bientôt. nous allions toujours. cette eau qui m'entourait n'était qu'une sorte d'air. mais sur mer. Évidemment. quelques formes d'objets. dessinée comme un long écueil. et je fus tout d'abord frappé d'un effet spécial à ce milieu. au milieu de laquelle ma tête ballottait comme une amande dans sa coquille. Je distinguais nettement les objets à une distance de cent mètres. Véritablement. tapissés de zoophytes du plus bel échantillon. Au-dessus de moi. nos pieds foulaient le fond de la mer. les fonds se nuançaient des fines dégradations de l'outremer. Nous marchions sur un sable fin. toute la palette d'un coloriste enragé! Que ne pouvais-je communiquer à Conseil les 63 . puis ils bleuissaient dans les lointains. qu'à cette profondeur de trente pieds. la poussière dont l'air est saturé leur donne l'apparence d'un brouillard lumineux. Les rayons du soleil frappaient la surface des flots sous un angle assez oblique. rochers. Et maintenant.

Les moindres bruits se transmettaient avec une vitesse à laquelle l'oreille n'est pas habituée sur la terre. les cornulaires qui vivent isolément. Ces algues sont véritablement un prodige de la création. et il s'y propage avec une rapidité quadruple. au feuillage si délié. qui me rappelait d'un geste. pendant que voguaient au-dessus de nos têtes des troupes de physalies. En effet. en présence de ces échantillons de zoophytes et de mollusques. je les entrevis dans l'espace d'un quart de mille. Mais. classait. subissant alors une 64 . des rhodymènes palmés. eussent rivalisé avec les plus moelleux tapis tissés par la main des hommes. et suivant le capitaine Nemo. dépensant peut-être en vaines paroles plus d'air qu'il ne convenait. elle n'abandonnait pas nos têtes. semblables à des éventails de cactus. Je m'en aperçus à la perpendicularité des rayons solaires qui ne se réfractaient plus. classait toujours. je me parlais à moi-même. laissant leurs tentacules d'outre-mer flotter à la traîne. se croisait à la surface des eaux. Nous marchions d'un pas régulier qui résonnait sur le sol avec une intensité étonnante. d'étoiles de mer qui constellaient le sable. plantes pélagiennes que les eaux n'avaient pas encore arrachées. le digne garçon. des méduses dont l'ombrelle opaline ou rose tendre. nous parcourûmes une prairie d'algues. de même on a recueilli des fucus dont la longueur dépassait cinq cents mètres. la nature du sol se modifia. Devant ce splendide spectacle. le sol s'abaissa par une pente prononcée. La magie des couleurs disparut peu à peu. dans l'obscurité. émaillé de porpites parées de leur collerette de tentacules azurés. faute de mieux. des laurencies. Ces pelouses à tissu serré. les troques. C'était un véritable chagrin pour moi d'écraser sous mes pas les brillants spécimens de mollusques qui jonchaient le sol par milliers. et d'astérophytons verruqueux. Cette famille produit à la fois les plus petits et les plus grands végétaux du globe. Puis. classées dans cette exubérante famille des algues. dont les festons se balançaient aux faibles ondulations provoquées par notre marche. comme le capitaine Nemo et son compagnon. les casques rouges. La lumière prit une teinte uniforme. les aphysies. les autres tubulés. douces au pied. Nous avions quitté le Nautilus depuis une heure et demie environ. une des merveilles de la flore universelle. eussent semé notre chemin de lueurs phosphorescentes! Toutes ces merveilles. festonnée d'un liston d'azur. les peignes concentriques. Polypes et échinodermes abondaient sur le sol. Bientôt. Les isis variées. des touffes d'oculines vierges. Il était près de midi. Je voyais flotter de longs rubans de fucus. Nous atteignîmes une profondeur de cent mètres. je criais dans la boîte de cuivre qui coiffait ma tête. uniquement composée de coquilies siliceuses ou calcaires. figuraient un parterre de fleurs. nous abritait des rayons solaires. Conseil s'était arrête comme moi. et dont la végétation était fougueuse. J'observai que les plantes vertes se maintenaient plus près de la surface de la mer. Évidemment. véritables coquilles bondissantes. l'eau est pour le son un meilleur véhicule que l'air. les anémones adhérant par leur disque musculaire. Un léger berceau de plantes marines. en même temps que la verdure s'étalait sous nos pas. A la plaine de sable succéda une couche de vase visqueuse que les Américains nomment " oaze ". échanger mes pensées au moyen de signes convenus! Aussi. les marteaux. Car de même qu'on a compté quarante mille de ces imperceptibles plantules dans un espace de cinq millimètres carrés. En ce moment. des cladostèphes. dont on connaît plus de deux mille espèces. et nous allions en avant. désignées autrefois sous le nom de " corail blanc ". et rivaliser avec lui d'interjections admiratives! Que ne savais-je. les uns globuleux. fines dentelles brodées par la main des naïades. qui. les fongies hérissées en forme de champignons. laissant aux hydrophytes noires ou brunes le soin de former les jardins et les parterres des couches reculées de l'Océan. les donaces. m'arrêtant à peine. les strombes aile-d'ange. et des pélagies panopyres. et les nuances de l'émeraude et du saphir s'effacèrent de notre firmament. tandis que les rouges occupaient une profondeur moyenne. et tant d'autres produits de cet inépuisable Océan. Mais il fallait marcher.vives sensations qui me montaient au cerveau.

qui lui eût disputé la possession de cette propriété sousmarine? Quel autre pionnier plus hardi serait venu. Le sol de la forêt était semé de blocs aigus. Mais mon vêtement de scaphandre était établi dans des conditions telles que je ne souffrais aucunement de cette pression. Quant à la fatigue que devait amener cette promenade de deux heures sous un harnachement dont j'avais si peu l'habitude. moyen terme entre le jour et la nuit. qui les nourrit. Ces plantes ne procèdent que d'elles-mêmes. Pas de filaments. et s'attribuait sur elle les mêmes droits qu'avaient les premiers hommes aux premiers jours du monde. Toutes montaient vers la surface de l'Océan. elle était nulle. commandée par la densité de l'élément qui les avait produits. " C'est la forêt de l'île Crespo ".disposition que je n'avais pas encore observée jusqu'alors. où ses produits sont moins nombreux. et le principe de leur existence est dans cette eau qui les soutient. l'olivâtre. si minces qu'ils fussent. circonscrites dans une gamme restreinte de couleurs. Mes mouvements. Aucune des herbes qui tapissaient le sol. A leur éclat intense avait succédé un crépuscule rougeâtre. non la vitalité. je m'habituai à cette disposition bizarre. Les fucus et les lianes se développaient suivant une ligne rigide et perpendiculaire. Et qui ne s'y fût pas trompé? La faune et la flore se touchent de si près dans ce monde sous-marin! J'observai que toutes ces productions du règne végétal ne tenaient au sol que par un empâtement superficiel. des néréocystées filiformes et fluxueuses. Je sentais seulement une certaine gêne aux articulations des doigts. je percevais encore les rayons du soleil. Cependant. La plupart. D'ailleurs. sable. Bientôt. Je revis là. coquillage. plus riche même qu'elle ne l'eût été sous les zones arctiques ou tropicales. des céramies écarlates. test ou galet. Mais. des bouquets s'acétabules. elles ne lui demandent qu'un point d'appui. qui les supporte. il me montra quelques masses obscures qui s'accusaient dans l'ombre à une petite distance. des laminaires allongeant leurs jeunes pousses comestibles. Arrivé à cette profondeur de trois cents pieds. Il la considérait comme étant sienne. qui ne comprenait que le rose. le capitaine Nemo s'arrêta. difficiles à éviter. et du doigt. et je ne me trompais pas. mais non plus desséchées comme les échantillons du Nautilus. se produisaient avec une surprenante facilité. ces plantes reprenaient aussitôt leur position première. dès que nous eûmes pénétré sous ses vastes arceaux. mais faiblement. mes regards furent tout d'abord frappés d'une singulière disposition de leurs ramures . le carmin. le fauve et le brun. pas de rubans. sans doute l'une des plus belles de l'immense domaine du capitaine Nemo. d'ailleurs. ni ne se courbait. ni ne s'étendait dans un plan horizontal. ainsi qu'à l'obscurité relative qui nous enveloppait. ne rampait. en défricher les sombres taillis? Cette forêt se composait de grandes plantes arborescentes. poussaient des lamelles de formes capricieuses. et. pendant quelques minutes. aidés par l'eau. indifférentes au corps solide. des padines-paons. et encore ce malaise ne tarda-t-il pas à disparaître. En ce moment. au lieu de feuilles. dont les tiges grandissent 65 . Dépourvues de racines. aucune des branches qui hérissaient les arbrisseaux. lorsque je les écartais de la main. UNE FORET SOUS-MARINE Nous étions enfin arrivés à la lisière de cette forêt. pensai-je. le vert. Immobiles. qui s'épanouissaient à une hauteur de quinze mètres. nous voyions suffisamment à nous conduire. C'était ici le règne de la verticalité. qui ne se tinssent droit comme des tiges de fer.pression de dix atmosphères. et il n'était pas encore nécessaire de mettre les appareils Ruhmkorff en activité. je confondis involontairement les règnes entre eux. des animaux pour des plantes. la hache à la main. prenant des zoophytes pour des hydrophytes. La flore sous-marine m'y parut être assez complète. Il attendit que je l'eusse rejoint. déployées en éventails qui semblaient solliciter la brise.

ainsi qu'il arrive à tous les plongeurs. Le capitaine Nemo s'était déjà relevé. où le règne animal fleurit. je fus très étonné de ne pas ressentir un violent besoin de manger. je ne pus l'évaluer. aux écailles aiguës. et située par cent cinquante mètres de fond. Il ne nous manquait que le charme de la conversation. A quelques pas. nous dépassions ainsi de quatre-vingt-dix mètres la limite que la nature semblait avoir imposée jusqu'ici aux excursions sous-marines de l'homme. Or. bizarre élément. et nous nous étendîmes sous un berceau d'alariées. sur lesquels s'épanouissaient des méandrines zébrées de sillons tortueux. Je marchais donc en tâtonnant. et que mon scaphandre ne me protégerait pas contre leurs attaques. me regardait de ses yeux louches. à la mâchoire hérissée. étendus dans ce limpide cristal. Cette rencontre me fit penser que d'autres animaux. se levaient sous nos pas. Le capitaine Nemo montra à son compagnon le hideux crustacé. et où le règne végétal ne fleurit pas! " Entre ces divers arbrisseaux. nous donnaient l'exemple du sommeil. grands comme les arbres des zones tempérées. Je n'y avais pas songé jusqu'alors. Après quatre heures de cette promenade. et sa pente. " Curieuse anomalie. impossible de répondre. Je vis les yeux de ce brave garçon briller de contentement. et en signe de satisfaction. haute d'un mètre. et nombre d'autres plantes pélagiennes. je ne saurais le dire. tandis que de jaunes lépisacanthes. Mais. Il devait être à peu près trois heures. et pour compléter l'illusion -. Mais impossible de parler. mais lorsque je me réveillai. plus redoutables. et je commençais à me détirer les membres. Le capitaine Nemo et son robuste compagnon. quand une apparition inattendue me remit brusquement sur les pieds. se massaient de véritables buissons à fleurs vivantes. les rayons solaires ne pouvaient pénétrer plus avant. semblables à une troupe de bécassines. Aussi mes yeux se fermèrent-ils bientôt derrière leur épaisse vitre. les poissons-mouches volaient de branches en branches. Combien de temps restai-je ainsi plongé dans cet assoupissement. bien qu'aucun instrument ne me permît d'évaluer cette distance. dont les longues lanières amincies se dressaient comme des flèches. Cet instant de repos me parut délicieux. a dit un spirituel naturaliste. en revanche. j'éprouvais une insurmontable envie de dormir. quand nous atteignîmes une étroite vallée. il s'agita dans sa carapace de l'air le plus comique du monde. et je résolus de me tenir sur mes gardes. il me sembla que le soleil s'abaissait vers l'horizon. et sous leur ombre humide. creusée entre de hautes parois à pic. Mais je savais que. d'ailleurs. quand je vis briller subitement une lumière blanche assez vive. A quoi tenait cette disposition de l'estomac. Aucun objet n'était visible à dix pas. devaient hanter ces fonds obscurs. et je vis les horribles pattes du monstre se tordre dans des convulsions terribles. des dactyloptères et des monocentres. des touffes gazonnantes de zoanthaires. Quoique mon habit de scaphandre fût assez épais pour me défendre contre les morsures de cet animal. Je supposais. nous conduisit à de plus grandes profondeurs. Le capitaine Nemo venait de mettre son 66 . une monstrueuse araignée de mer. que cette halte marquait le terme de notre promenade. et. J'en fus assez satisfait pour mon compte. Grâce à la perfection de nos appareils. et je tombai dans une invincible somnolence. s'accusant davantage.par le sommet. le capitaine Nemo continua son audacieuse excursion. le capitaine Nemo donna le signal de la halte. des haies de zoophytes. J'approchai seulement ma grosse tête de cuivre de la tête de Conseil. des cariophylles jaunâtres à tentacules diaphanes. je ne pus retenir un mouvement d'horreur. toutes dépourvues de fleurs. mais je me trompais. Le sol se déprimait toujours. Je dis cent cinquante mètres. prête à s'élancer sur moi. même dans les mers les plus limpides. comme un essaim de colibris. qu'un coup de crosse abattit aussitôt. au lieu de retourner au Nautilus. l'obscurité devint profonde. Conseil et le matelot du Nautilus s'éveillèrent en ce moment. précisément. que le mouvement de la marche avait seul pu combattre jusqu'alors. Vers une heure.

Il ne voulait pas les dépasser. se dirigeant toujours sans hésiter. faisait une de ces admirables fourrures si recherchées sur les marchés russes et chinois. Cependant. c'était cette portion du globe qu'il ne devait plus fouler du pied. nous rapprocha rapidement de la surface de la mer. au-dessus de nous. aux pieds palmés et unguiculés. s'illumina dans un rayon de vingt-cinq mètres. et déterminer ces lésions internes si fatales aux plongeurs. qu'un nombre prodigieux d'animaux. je vis l'arme du capitaine. Enfin. plus nombreux que les oiseaux dans l'air. Je crus voir que nous ne suivions pas le même chemin pour revenir au Nautilus. suivre entre les buissons un objet mobile. la finesse et le lustre de son poil lui assuraient une valeur minimum de deux mille francs. articulés. nettement reflétée. Le compagnon du capitaine Nemo vint prendre la bête. entassement de blocs gigantesques. Le capitaine Nemo continua de s'enfoncer dans les obscures profondeurs de la forêt dont les arbrisseaux se raréfiaient de plus en plus. la chargea sur son épaule. Sa peau. ce retour dans les couches supérieures ne fut pas tellement subit que la décompression se fit trop rapidement. longue d'un mètre cinquante centimètres. J'admirai fort ce curieux mammifère à la tête arrondie et ornée d'oreilles courtes. Conseil et moi nous suivîmes leur exemple. mais qui ne présentait aucune rampe praticable. Les plantes pélagiennes abandonnaient déjà le sol devenu aride. ce qui aurait pu amener dans notre organisme des désordres graves. ne s'était encore offert à nos regards. Plusieurs fois. zoophytes. aux moustaches blanches et semblables à celles du chat. Je voyais alors notre image. mollusques et poissons y pullulaient encore. Cette loutre. apparaissait 67 . J'observai que la vie végétale disparaissait plus vite que la vie animale. j'entendis un faible sifflement. et l'on se remit en route. la réfraction borda de nouveau les divers objets d'un anneau spectral. la communication entre la bobine et le serpentin de verre. devait avoir un très grand prix. plus agiles aussi. Un mur de rochers superbes et d'une masse imposante se dressa devant nous. C'étaient les accores de l'île Crespo. Très promptement. Mais s'ils nous approchèrent. après quelques instants d'observation. je pensais que la lumière de nos appareils Ruhmkorff devait nécessairement attirer quelques habitants de ces sombres couches. nous marchions au milieu d'un essaim de petits poissons de toute espèce. En ce moment. éclairée par nos quatre lanternes. mais aucun gibier aquatique. J'établis. Au-delà. où vraisemblablement son espèce ne tardera pas à s'éteindre. et argentée en dessous. d'un brun marron en dessus. je vis le capitaine Nemo s'arrêter et mettre son fusil en joue. en tournant une vis. et. Le capitaine Nemo avait repris la tête de sa petite troupe. Elle remontait souvent à moins de deux mètres de la surface des eaux. Le capitaine Nemo s'arrêta soudain. digne d'un coup de fusil. à la queue touffue. le soleil étant déjà bas sur l'horizon. vers quatre heures environ. chassé et traqué par les pêcheurs. C'était la terre. C'était une magnifique loutre de mer. Tout en marchant. se dessiner en sens inverse. cette merveilleuse excursion s'acheva. A dix mètres de profondeur. Ici finissaient les domaines du capitaine Nemo. Cette nouvelle route. Le coup partit. puis. Son compagnon l'imita. une enhydre. et la mer. ils se tinrent du moins à une distance regrettable pour des chasseurs. et par conséquent très pénible. je dus m'arrêter.appareil électrique en activité. énorme falaise de granit. Pendant une heure. le seul quadrupède qui soit exclusivement marin. devient extrêmement rare. il se relevait et reprenait sa marche. Un geste de lui nous fit faire halte. et. vivement épaulée. creusée de grottes obscures. aux yeux ronds. Ce précieux carnassier. très raide. la lumière reparut et grandit. et il s'est principalement réfugié dans les portions boréales du Pacifique. une plaine de sable se déroula devant nos pas. et un animal retomba foudroyé à quelques pas. Le retour commença. et si désireux que je fusse de franchir cette muraille.

et sa chute l'entraîna jusqu'à la portée de l'adroit chasseur qui s'en empara. j'observais leur ventre argenté. à un point de vue peu scientifique. tout émerveillé de cette surprenante excursion au fond des mers. à ce danger plus grand. J'entendis manoeuvrer les pompes au dedans du navire. Là. lorsque je vis le capitaine Nemo revenir brusquement vers moi. Une demi-heure après. De sa main vigoureuse. comme par miracle. J'étais resté d'une vingtaine de pas en arrière. de tout point semblable.une troupe identique. mais pour mon compte. admirable spécimen des oiseaux pélagiens. tombant d'inanition et de sommeil. fort pénibles à traverser. En cette occasion. tantôt des prairies de varechs. il pressa un bouton. et nous passâmes dans le vestiaire. dès que nous fûmes rentrés dans la première cellule. et précisément à l'abri d'un buisson de varechs. Avant vingt minutes. mais je me rassurai en observant que le capitaine se couchait près de moi et demeurait immobile. Pendant deux heures. et plutôt en victime qu'en naturaliste. que la rencontre d'un tigre en pleine forêt. qui broient un homme tout entier dans leurs mâchoires de fer! Je ne sais si Conseil s'occupait à les classer. Le compagnon du capitaine Nemo le mit en joue et le tira. l'obscurité des eaux. L'animal tomba foudroyé. je regagnai ma chambre. très harassé. à coup sûr. je fus témoin de l'un des plus beaux coups de fusil qui ait jamais fait tressaillir les fibres d'un chasseur. Mais je comptais sans une rencontre qui retarda quelque peu notre arrivée. C'était le fanal du Nautilus. nous effleurant de leurs nageoires brunâtres. nous suivîmes tantôt des plaines sableuses. nous atteignions le Nautilus. Puis. et. C'était le passage de nuages épais qui se formaient et s'évanouissaient rapidement. nous devions être à bord. QUATRE MILLE LIEUES SOUS LE PACIFIQUE 68 . et là. quand. leur gueule formidable. dont je ne surprisse le rapide effleurement à la surface de la mer. Notre marche n'avait pas été interrompue par cet incident. Très heureusement. reproduisant nos mouvements et nos gestes. Franchement. hérissée de dents. Un grand oiseau. je compris que ces prétendus nuages n'étaient dus qu'à l'épaisseur variable des longues lames de fond. ces voraces animaux y voient mal. non sans peine. quand j'aperçus une vague lueur qui rompait. et j'apercevais même les " moutons " écumeux que leur crête brisée multipliait sur les eaux. requins terribles. nos habits de scaphandre furent retirés. à un demi mille. à cela près qu'elle marchait la tête en bas et les pieds en l'air. au regard terne et vitreux. en quelques instants. guidés par la traînée électrique. Mon sang se glaça dans mes veines! J'avais reconnu les formidables squales qui nous menaçaient. à la queue énorme. j'aperçus d'énormes masses passer bruyamment en jetant des lueurs phosphorescentes. car il me semblait que mon réservoir ne fournissait plus qu'un air très pauvre en oxygène. je n'en pouvais plus. et le capitaine Nemo la referma. tandis que son compagnon en faisait autant de Conseil. Autre effet à noter. et nous échappâmes. qui distillent une matière phosphorescente par des trous percés autour de leur museau. relevant la tête. Tout d'abord. mais en réfléchissant. je sentis l'eau baisser autour de moi et. Monstrueuses mouches à feu. Il n'était pas jusqu'à l'ombre des grands oiseaux qui passaient sur nos têtes. la cellule fut entièrement vidée. à large envergure. en un mot. Ils passèrent sans nous apercevoir. La porte extérieure était restée ouverte. La porte intérieure s'ouvrit alors. C'était un couple de tintoréas. s'approchait en planant. je respirerais à l'aise. C'était un albatros de la plus belle espèce. lorsqu'il fut à quelques mètres seulement au-dessus des flots. il me courba à terre. J'étais donc étendu sur le sol. je ne sus trop que penser de cette brusque attaque. très nettement visible.

Le lendemain matin, 18 novembre, j'étais parfaitement remis de mes fatigues de la veille, et je montai sur la plate-forme, au moment ou le second du Nautilus prononçait sa phrase quotidienne. Il me vint alors à l'esprit qu'elle se rapportait à l'état de la mer, ou plutôt qu'elle signifiait: " Nous n'avons rien en vue. " Et en effet, l'Océan était désert. Pas une voile à l'horizon. Les hauteurs de l'île Crespo avaient disparu pendant la nuit. La mer, absorbant les couleurs du prisme, à l'exception des rayons bleus, réfléchissait ceux-ci dans toutes les directions et revêtait une admirable teinte d'indigo. Une moire, à larges raies, se dessinait régulièrement sur les flots onduleux. J'admirais ce magnifique aspect de l'Océan, quand le capitaine Nemo apparut. Il ne sembla pas s'apercevoir de ma présence, et commença une série d'observations astronomiques. Puis, son opération terminée, il alla s'accouder sur la cage du fanal, et ses regards se perdirent à la surface de l'Océan. Cependant, une vingtaine de matelots du Nautilus, tous gens vigoureux et bien constitues, étaient montés sur la plate-forme. Ils venaient retirer les filets qui avaient été mis à la traîne pendant la nuit. Ces marins appartenaient évidemment à des nations différentes, bien que le type européen fût indiqué chez tous. Je reconnus, à ne pas me tromper, des Irlandais, des Français, quelques Slaves, un Grec ou un Candiote. Du reste, ces hommes étaient sobres de paroles, et n'employaient entre eux que ce bizarre idiome dont je ne pouvais pas même soupçonner l'origine. Aussi, je dus renoncer à les interroger. Les filets furent halés à bord. C'étaient des espèces de chaluts, semblables à ceux des côtes normandes, vastes poches qu'une vergue flottante et une chaîne transfilée dans les mailles inférieures tiennent entr'ouvertes. Ces poches, ainsi traînées sur leurs gantiers de fer, balayaient le fond de l'Océan et ramassaient tous ses produits sur leur passage. Ce jour-là, ils ramenèrent de curieux échantillons de ces parages poissonneux, des lophies, auxquels leurs mouvements comiques ont valu le qualificatif d'histrions, des commerçons noirs, munis de leurs antennes, des balistes ondulés, entourés de bandelettes rouges, des tétrodons-croissants, dont le venin est extrêmement subtil, quelques lamproies olivâtres, des macrorhinques, couverts d'écailles argentées, des trichiures, dont la puissance électrique est égale à celle du gymnote et de la torpille, des notoptères écailleux, à bandes brunes et transversales, des gades verdâtres, plusieurs variétés de gobies, etc., enfin, quelques poissons de proportions plus vastes, un caranx à tête proéminente, long d'un mètre, plusieurs beaux scombres bonites, chamarrés de couleurs bleues et argentées, et trois magnifiques thons que la rapidité de leur marche n'avait pu sauver du chalut. J'estimai que ce coup de filet rapportait plus de mille livres de poissons. C'était une belle pêche, mais non surprenante. En effet, ces filets restent à la traîne pendant plusieurs heures et enserrent dans leur prison de fil tout un monde aquatique. Nous ne devions donc pas manquer de vivres d'une excellente qualité, que la rapidité du Nautilus et l'attraction de sa lumière électrique pouvaient renouveler sans cesse. Ces divers produits de la mer furent immédiatement affalés par le panneau vers les cambuses, destinés, les uns à être mangés frais, les autres à être conservés. La pêche finie, la provision d'air renouvelée, je pensais que le Nautilus allait reprendre son excursion sous-marine, et je me préparais à regagner ma chambre, quand, se tournant vers moi, le capitaine Nemo me dit sans autre préambule: " Voyez cet océan, monsieur le professeur, n'est-il pas doué d'une vie réelle? N'a-t-il pas ses colères et ses tendresses? Hier, il s'est endormi comme nous, et le voilà qui se réveille après une nuit paisible! " Ni bonjour, ni bonsoir! N'eût-on pas dit que cet étrange personnage continuait avec moi une conversation déjà commencée? " Regardez, reprit-il, il s'éveille sous les caresses du soleil! Il va revivre de son existence diurne! C'est une intéressante étude que de suivre le jeu de son organisme.

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Il possède un pouls, des artères, il a ses spasmes, et je donne raison à ce savant Maury, qui a découvert en lui une circulation aussi réelle que la circulation sanguine chez les animaux. " Il est certain que le capitaine Nemo n'attendait de moi aucune réponse, et il me parut inutile de lui prodiguer les " Evidemment ", les " A coup sûr ", et les " Vous avez raison ". Il se parlait plutôt à lui-même, prenant de longs temps entre chaque phrase. C'était une méditation à voix haute. " Oui, dit-il, l'Océan possède une circulation véritable, et, pour la provoquer, il a suffi au Créateur de toutes choses de multiplier en lui le calorique, le sel et les animalcules. Le calorique, en effet, crée des densités différentes, qui amènent les courants et les contre-courants. L'évaporation, nulle aux régions hyperboréennes, très active dans les zones équatoriales, constitue un échange permanent des eaux tropicales et des eaux polaires. En outre, j'ai surpris ces courants de haut en bas et de bas en haut, qui forment la vraie respiration de l'Océan. J'ai vu la molécule d'eau de mer, échauffée à la surface, redescendre vers les profondeurs, atteindre son maximum de densité à deux degrés au-dessous de zéro, puis se refroidissant encore, devenir plus légère et remonter. Vous verrez, aux pôles, les conséquences de ce phénomène, et vous comprendrez pourquoi, par cette loi de la prévoyante nature, la congélation ne peut jamais se produire qu'à la surface des eaux! " Pendant que le capitaine Nemo achevait sa phrase, je me disais: " Le pôle! Est-ce que cet audacieux personnage prétend nous conduire jusque-là! " Cependant, le capitaine s'était tu, et regardait cet élément si complètement, si incessamment étudié par lui. Puis reprenant: " Les sels, dit-il, sont en quantité considérable dans la mer, monsieur le professeur, et si vous enleviez tous ceux qu'elle contient en dissolution, vous en feriez une masse de quatre millions et demi de lieues cubes, qui, étalée sur le globe, formerait une couche de plus de dix mètres de hauteur. Et ne croyez pas que la présence de ces sels ne soit due qu'à un caprice de la nature. Non. Ils rendent les eaux marines moins évaporables, et empêchent les vents de leur enlever une trop grande quantité de vapeurs, qui, en se résolvant, submergeraient les zones tempérées. Rôle immense, rôle de pondérateur dans l'économie générale du globe! " Le capitaine Nemo s'arrêta, se leva même, fit quelques pas sur la plate-forme, et revint vers moi: " Quant aux infusoires, reprit-il, quant à ces milliards d'animalcules, qui existent par millions dans une gouttelette, et dont il faut huit cent mille pour peser un milligramme, leur rôle n'est pas moins important. Ils absorbent les sels marins, ils s'assimilent les éléments solides de l'eau, et, véritables faiseurs de continents calcaires, ils fabriquent des coraux et des madrépores! Et alors la goutte d'eau, privée de son aliment minéral, s'allège, remonte à la surface, y absorbe les sels abandonnés par l'évaporation, s'alourdit, redescend, et rapporte aux animalcules de nouveaux éléments à absorber. De là, un double courant ascendant et descendant, et toujours le mouvement, toujours la vie! La vie, plus intense que sur les continents, plus exubérante, plus infinie, s'épanouissant dans toutes les parties de cet océan, élément de mort pour l'homme, a-t-on dit, élément de vie pour des myriades d'animaux et pour moi! " Quand le capitaine Nemo parlait ainsi, il se transfigurait et provoquait en moi une extraordinaire émotion. " Aussi, ajouta-t-il, là est la vraie existence! Et je concevrais la fondation de villes nautiques, d'agglomérations de maisons sous-marines, qui, comme le Nautilus reviendraient respirer chaque matin à la surface des mers, villes libres, s'il en fut, cités indépendantes! Et encore, qui sait si quelque despote... " Le capitaine Nemo acheva sa phrase par un geste violent. Puis, s'adressant directement à moi, comme pour chasser une pensée funeste: " Monsieur Aronnax, me demanda-t-il, savez-vous quelle est la profondeur de l'Océan?

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- Je sais, du moins, capitaine, ce que les principaux sondages nous ont appris. - Pourriez-vous me les citer, afin que je les contrôle au besoin? - En voici quelques-uns, répondis-je, qui me reviennent à la mémoire. Si je ne me trompe, on a trouvé une profondeur moyenne de huit mille deux cents mètres dans l'Atlantique nord, et de deux mille cinq cents mètres dans la Méditerranée. Les plus remarquables sondes ont été faites dans l'Atlantique sud, près du trente-cinquième degré, et elles ont donné douze mille mètres, quatorze mille quatre-vingt-onze mètres, et quinze mille cent quarante-neuf mètres. En somme, on estime que si le fond de la mer était nivelé, sa profondeur moyenne serait de sept kilomètres environ. - Bien, monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, nous vous montrerons mieux que cela, je l'espère. Quant à la profondeur moyenne de cette partie du Pacifique, je vous apprendrai qu'elle est seulement de quatre mille mètres. " Ceci dit, le capitaine Nemo se dirigea vers le panneau et disparut par l'échelle. Je le suivis, et je regagnai le grand salon. L'hélice se mit aussitôt en mouvement, et le loch accusa une vitesse de vingt milles à l'heure. Pendant les jours, pendant les semaines qui s'écoulèrent, le capitaine Nemo fut très sobre de visites. Je ne le vis qu'à de rares intervalles. Son second faisait régulièrement le point que je trouvais reporté sur la carte, de telle sorte que je pouvais relever exactement la route du Nautilus. Conseil et Land passaient de longues heures avec moi. Conseil avait raconté à son ami les merveilles de notre promenade, et le Canadien regrettait de ne nous avoir point accompagnés. Mais j'espérais que l'occasion se représenterait de visiter les forêts océaniennes. Presque chaque jour, pendant quelques heures, les panneaux du salon s'ouvraient, et nos yeux ne se fatiguaient pas de pénétrer les mystères du monde sous-marin. La direction générale du Nautilus était sud-est, et il se maintenait entre cent mètres et cent cinquante mètres de profondeur. Un jour, cependant, par je ne sais quel caprice, entraîné diagonalement au moyen de ses plans inclinés, il atteignit les couches d'eau situées par deux mille mètres. Le thermomètre indiquait une température de 4,25 centigrades, température qui, sous cette profondeur, paraît être commune à toutes les latitudes. Le 26 novembre, à trois heures du matin le Nautilus franchit le tropique du Cancer par 172° de longitude. Le 27, il passa en vue des Sandwich, où l'illustre Cook trouva la mort, le 14 février 1779. Nous avions alors fait quatre mille huit cent soixante lieues depuis notre point de départ. Le matin, lorsque j'arrivai sur la plate-forme, j'aperçus, à deux milles sous le vent, Haouaï, la plus considérable des sept îles qui forment cet archipel. Je distinguai nettement sa lisière cultivée, les diverses chaînes de montagnes qui courent parallèlement à la côte, et ses volcans que domine le Mouna-Rea, élevé de cinq mille mètres au-dessus du niveau de la mer. Entre autres échantillons de ces parages, les filets rapportèrent des flabellaires pavonées, polypes comprimés de forme gracieuse, et qui sont particuliers à cette partie de l'Océan. La direction du Nautilus se maintint au sud-est. Il coupa l'Équateur, le 1er décembre, par 142° de longitude, et le 4 du même mois, après une rapide traversée que ne signala aucun incident, nous eûmes connaissance du groupe des Marquises. J'aperçus à trois milles, par 8°57' de latitude sud et 139°32' de longitude ouest, la pointe Martin de Nouka-Hiva, la principale de ce groupe qui appartient à la France. Je vis seulement les montagnes boisées qui se dessinaient à l'horizon, car le capitaine Nemo n'aimait pas à rallier les terres. Là, les filets rapportèrent de beaux spécimens de poissons, des choryphènes aux nageoires azurées et à la queue d'or, dont la chair est sans rivale au monde, des hologymnoses à peu près dépourvus d'écailles, mais d'un goût exquis, des ostorhinques à mâchoire osseuse, des thasards jaunâtres qui valaient la bonite, tous poissons dignes d'être classés à l'office du bord. Après avoir quitté ces îles charmantes protégées par le pavillon français, du 4 au 11 décembre, le Nautilus parcourut environ deux mille milles. Cette navigation fut

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marquée par la rencontre d'une immense troupe de calmars, curieux mollusques, très voisins de la seiche. Les pêcheurs français les désignent sous le nom d'encornets, et ils appartiennent à la classe des céphalopodes et à la famille des dibranchiaux, qui comprend avec eux les seiches et les argonautes. Ces animaux furent particulièrement étudiés par les naturalistes de l'antiquité, et ils fournissaient de nombreuses métaphores aux orateurs de l'Agora, en même temps qu'un plat excellent à la table des riches citoyens, s'il faut en croire Athénée, médecin grec, qui vivait avant Gallien. Ce fut pendant la nuit du 9 au 10 décembre, que le Nautilus rencontra cette armée de mollusques qui sont particulièrement nocturnes. On pouvait les compter par millions. Ils émigraient des zones tempérées vers les zones plus chaudes, en suivant l'itinéraire des harengs et des sardines. Nous les regardions à travers les épaisses vitres de cristal, nageant à reculons avec une extrême rapidité, se mouvant au moyen de leur tube locomoteur, poursuivant les poissons et les mollusques, mangeant les petits, mangés des gros, et agitant dans une confusion indescriptible les dix pieds que la nature leur a implantés sur la tête, comme une chevelure de serpents pneumatiques. Le Nautilus, malgré sa vitesse, navigua pendant plusieurs heures au milieu de cette troupe d'animaux. et ses filets en ramenèrent une innombrable quantité, où je reconnus les neuf espèces que d'Orbigny a classées pour l'océan Pacifique. On le voit, pendant cette traversée, la mer prodiguait incessamment ses plus merveilleux spectacles. Elle les variait à l'infini. Elle changeait son décor et sa mise en scène pour le plaisir de nos yeux, et nous étions appelés non seulement à contempler les oeuvres du Créateur au milieu de l'élément liquide, mais encore à pénétrer les plus redoutables mystères de l'Océan. Pendant la journée du 11 décembre, j'étais occupé à lire dans le grand salon. Ned Land et Conseil observaient les eaux lumineuses par les panneaux entr'ouverts. Le Nautilus était immobile. Ses réservoirs remplis, il se tenait à une profondeur de mille mètres, région peut habitée des Océans, dans laquelle les gros poissons faisaient seuls de rares apparitions. Je lisais en ce moment un livre charmant de Jean Macé, les Serviteurs de l'estomac, et j'en savourais les leçons ingénieuses, lorsque Conseil interrompit ma lecture. " Monsieur veut-il venir un instant? me dit-il d'une voix singulière. - Qu'y a-t-il donc, Conseil? - Que monsieur regarde. " Je me levai, j'allai m'accouder devant la vitre, et je regardai. En pleine lumière électrique, une énorme masse noirâtre, immobile, se tenait suspendue au milieu des eaux. Je l'observai attentivement, cherchant à reconnaître la nature de ce gigantesque cétacé. Mais une pensée traversa subitement mon esprit. " Un navire! m'écriai-je. - Oui, répondit le Canadien, un bâtiment désemparé qui a coule a pic! " Ned Land ne se trompait pas. Nous étions en présence d'un navire, dont les haubans coupés pendaient encore a leurs cadènes. Sa coque paraissait être en bon état, et son naufrage datait au plus de quelques heures. Trois tronçons de mâts, rasés à deux pieds au-dessus du pont, indiquaient que ce navire engagé avait dû sacrifier sa mâture. Mais, couché sur le flanc, il s'était rempli, et il donnait encore la bande à bâbord. Triste spectacle que celui de cette carcasse perdue sous les flots, mais plus triste encore la vue de son pont où quelques cadavres, amarrés par des cordes, gisaient encore! J'en comptai quatre - quatre hommes, dont l'un se tenait debout, au gouvernail - puis une femme, à demi-sortie par la claire-voie de la dunette, et tenant un enfant dans ses bras. Cette femme était jeune. Je pus reconnaître, vivement éclairés par les feux du Nautilus, ses traits que l'eau n'avait pas encore décomposés. Dans un suprême effort, elle avait élevé au-dessus de sa tête son enfant, pauvre petit être dont les bras enlaçaient le cou de sa mère! L'attitude des quatre marins me parut effrayante, tordus qu'ils étaient dans des mouvements convulsifs, et faisant un dernier effort pour s'arracher des cordes qui les liaient au navire. Seul, plus calme, la face

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et un cinquième continent s'étendra depuis la Nouvelle-Zélande et la Nouvelle-Calédonie jusqu'aux Marquises. que la rouille dévorait. pour ainsi dire. Ce sont leurs dépôts calcaires qui deviennent rochers. accompli par ces travailleurs microscopiques. hautes murailles droites. mais de nouveaux hommes! " Les hasards de sa navigation avaient précisément conduit le Nautilus vers l'île Clermont-Tonnerre. depuis l'île Ducie jusqu'à l'île Lazareff. qu'il faut se garder de confondre avec les coraux. devant ce naufrage pris sur le fait. la main crispée à la roue du gouvernail. à les classer en cinq sections. ils forment un anneau circulaire. le timonier semblait encore conduire son trois-mâts naufragé à travers les profondeurs de l'Océan! Quelle scène! Nous étions muets. plus profondément. Un soulèvement lent. et mille autres objets de fer. Là. lesquelles s'enfoncent peu à peu avec les débris de sécrétions qui les 73 . VANIKORO Ce terrible spectacle inaugurait la série des catastrophes maritimes. évoluant. et par conséquent. Les madrépores. près desquelles les profondeurs de l'Océan sont considérables. et les modifications de sa structure ont amené M. qui fut découvert en 1822. et 125°30' et 151°30' de longitude ouest. que des brèches mettent en communication avec la mer. des chaînes. nous apercevions souvent des coques naufragées qui achevaient de pourrir entre deux eaux. comme à la Réunion et à Maurice. Ici. entre 13°30' et 23°50' de latitude sud. Cet archipel couvre une superficie de trois cent soixante-dix lieues carrées. toujours entraînés par ce Nautilus. attirés par cet appât de chair humaine! Cependant le Nautilus. cette nouvelle île se soudera plus tard aux archipels voisins. qui s'étend sur un espace de cinq cents lieues de l'estsud-est à l'ouest-nord-ouest. ont un tissu revêtu d'un encroûtement calcaire. îles. des ancres. de la Minerve. parmi lesquels on remarque le groupe Gambier. îlots. le coeur palpitant. d'astrées et de méandrines. ils figurent des barrières de récifs semblables à celles qui existent sur les côtes de la Nouvelle-Calédonie et de diverses îles des Pomotou. En d'autres endroits. mon illustre maître. et il est formé d'une soixantaine de groupes d'îles. En prolongeant à quelques encablures seulement les accores de l'île ClermontTonnerre. ancien " groupe dangereux " de Bougainville. Sunderland. ses cheveux grisonnants collés à son front. c'est par leur partie supérieure qu'ils commencent ces substructions. et. des boulets. Cependant. entourant un lagon ou un petit lac intérieur. j'admirai l'ouvrage gigantesque. photographié à sa dernière minute! Et je voyais déjà s'avancer. les reliera un jour entre elles. auquel la France a imposé son protectorat. un instant. provoqué par le travail des polypes. Depuis qu'il suivait des mers plus fréquentées. l'une des plus curieuses du groupe. de porites. Ces murailles étaient spécialement l'oeuvre des madréporaires désignés par les noms de millepores. mais continu. Ces îles sont coralligènes. récifs. ils élèvent des récifs frangés. tourna autour du navire submergé. Le jour où je développai cette théorie devant le capitaine Nemo. je pus lire sur son tableau d'arrière: Florida. Les petits animalcules qui sécrètent ce polypier vivent par milliards au fond de leurs cellules. MilneEdwards. et. où nous vivions comme isolés. Puis. nous eûmes connaissance de l'archipel des Pomotou. Ces polypes se développent particulièrement dans les couches agitées de la surface de la mer. le 11 décembre. d'énormes squales. Je pus alors étudier ce système madréporique auquel sont dues les îles de cet Océan. et. par le capitaine Bell. il me répondit froidement: " Ce ne sont pas de nouveaux continents qu'il faut à la terre. que le Nautilus devait renconter sur sa route.nette et grave. des canons. l'oeil en feu.

l'ami de La Pérouse. d'Entrecasteaux en 1793. à leur aplomb. est compris entre 60 et 20 de latitude sud. et. Neuf mille sept cent vingt milles étaient relevés au loch. selon moi. d'après la Bible elle-même. la reine du Pacifique. arriva sur cette côte nouvelle. l'homme apparut. de Nantes. où les sauvages massacrèrent les matelots de l'Union et le capitaine Bureau. des vers. nous ne souffrions aucunement de la chaleur. pour élever ces murailles. nous laissions dans l'est le séduisant archipel de la Société. a exigé un temps beaucoup plus considérable.. d'îlots et d'écueils. Le soleil ne date pas du premier jour de la création. Cet archipel qui se prolonge sur une étendue de cent lieues du nord au sud. Une noix de coco.théorie supérieure. " Lorsque le Nautilus revint à la surface de l'Océan. me dit-il. Clermont-Tonnerre se fondit dans l'éloignement. Le 15 décembre. Vers le soir. Le Nautilus avait franchi huit mille cent milles. et la route du Nautilus se modifia d'une manière sensible. 74 . " Donc. L'arbre. Vinrent ensuite Cook en 1714. la théorie de M. la vie animale se développa. La végétation gagna peu à peu. parmi lesquels on remarque les îles de Viti-Levou. c'est-à-dire la minéralisation des forêts enlisées par les déluges. du moins. à celle qui donne pour base aux travaux madréporiques des sommets de montagnes ou de volcans. grandissant. Quelques animalcules.supportent. Je laisse à penser lequel de ces faits fut le plus utile à l'humanité. Les oiseaux nichèrent dans les jeunes arbres. les sommets élevés de cette île. Ainsi se formèrent ces îles. la sonde accusait plus de trois cents mètres de profondeur. Je pus observer de très près ces curieuses murailles.Cent quatre-vingt-douze mille ans. des albicores. et sur quatre-vingt-dix lieues de l'est à l'ouest. basse et boisée. poussée par les lames. quelque graine. Un jour. l'année même où Toricelli inventait le baromètre. D'ailleurs. et la gracieuse Taiti. attiré par la verdure et la fertilité. je pus embrasser dans tout son développement cette île de Clermont-Tonnerre. il eut connaissance de l'archipel Viti. où périrent les équipages de l'Argo. De cette façon. Ce fut Tasman qui découvrit ce groupe en 1643. et 174° et 179° de longitude ouest. et des variétés d'un serpent de mer nommé munérophis. Ses roches madréporiques furent évidemment fertilisées par les trombes et les tempêtes. il a fallu?. et l'archipel des Navigateurs. où fut tué le capitaine de Langle. car. Le germe prit racine. des insectes. Telle est. Ses eaux fournirent aux tables du bord d'excellents poissons. des bonites. Mais j'ajouterai que les jours de la Bible ne sont que des époques et non l'intervalle qui s'écoule entre deux levers de soleil. arrêta la vapeur d'eau. immergés à quelques pieds au-dessous du niveau de la mer. remontant toute la zone intertropicale. Il se compose d'un certain nombre d'îles. lorsqu'il passa entre l'archipel de Tonga-Tabou. Les tortues vinrent pondre leurs oeufs. oeuvres immenses d'animaux microscopiques. Darwin. . car. Puis. Répondant à une question que me posa Conseil. Après avoir touché le tropique du Capricorne par le cent trente-cinquième degré de longitude. et nos nappes électriques faisaient étinceler ce brillant calcaire. ce qui allonge singulièrement les jours bibliques. il se dirigea vers l'ouest-nord-ouest. du Port-au-Prince et du Duke-of-Portland. des maquereaux. quelques milles sous le vent. abordèrent sur des troncs arrachés aux îles du vent. Quoique le soleil de l'été fût prodigue de ses rayons. enlevée par l'ouragan aux terres voisines.. qui explique ainsi la formation des atolls . mon brave Conseil. J'aperçus le matin. tomba sur les couches calcaires. la température ne s'élevait pas au-dessus de dix à douze degrés. car à trente ou quarante mètres au-dessous de l'eau. sur la durée d'accroissement de ces barrières colossales. et où Louis XIV montait sur le trône. mêlées des détritus décomposés de poissons et de plantes marines qui formèrent l'humus végétal. commandant l'Aimable-Josephine. la formation de la houille. de Vanoua-Levou et de Kandubon. je l'étonnai beaucoup en lui disant que les savants portaient cet accroissement à un huitième de pouce par siècle. Le ruisseau naquit.

et entre 164° et 168° de longitude. que Bougainville explora en 1768. Dans ce long corps noirâtre. . Ce banc de Wailea devait être considérable. Ce jour-là. le Nautilus naviguait au milieu de l'archipel des Nouvelles-Hébrides. comprise entre 15° et 2° de latitude sud. suivant le précepte de Sénèque. Et si maître Ned Land n'eut pas à se repentir de sa gloutonnerie en cette circonstance. " Ce nom fut magique. que Quiros découvrit en 1606. " Suivi du capitaine Nemo.Et je pourrai visiter ces îles célèbres où se brisèrent la Boussole et l'Astrolabe? . éclaira le mystère du naufrage de La Pérouse. Le Nautilus. qui.Oui. monsieur le professeur. au moment des observations de midi. . dominée par un pic d'une grande hauteur. posa un doigt sur un point de la carte.et enfin Dumont-d'Urville. C'était le nom des îlots sur lesquels vinrent se perdre les vaisseaux de La Pérouse. Cette baie. sans des causes multiples de destruction. débrouilla tout le chaos géographique de cet archipel. dont les protestants sont fanatiques. après les avoir ouvertes sur notre table même. Dans le nord-est émergeaient deux îles volcaniques d'inégale grandeur. Nous passâmes assez près de l'île d'Aurou.Quand serons-nous à Vanikoro? . Les terres semblaient recouvertes de verdure depuis la plage jusqu'aux sommets de l'intérieur. situé par 16°4' de latitude sud. et 164°32' de longitude est. Je n'avais pas aperçu le capitaine Nemo depuis une huitaine de jours. Le 25 décembre. il ne faut pas moins de seize douzaines de ces mollusques acéphales pour fournir les trois cent quinze grammes de substance azotée. et Ned Land me sembla regretter vivement la célébration du " Christmas ". et précisément devant le petit havre de Vanou. qui. il entra dans le grand salon. Ce groupe se compose principalement de neuf grandes îles. que dominait le mont Kapogo. théâtre des terribles aventures de ce capitaine Dillon. Je me relevai subitement. monsieur le professeur. ces agglomérations finiraient par combler les baies. je montait sur la plate-forme. qui est très commune en Corse. c'était Noël. En effet. à laquelle Dumont d'Urville imposa le nom d'île de la Recherche. Le Nautilus s'approcha de la baie de Wailea. . entourées d'un récif de coraux qui mesurait quarante milles de circuit. monsieur le professeur.Nous y sommes. mes regards parcoururent avidement l'horizon. j'aperçus quelques sauvages qui montrèrent une extrême surprise à notre approche. Nous étions en présence de l'île de Vanikoro proprement dite. et auquel Cook donna son nom actuel en 1773. le premier. après avoir franchi la ceinture extérieure de roches par une étroite passe. répondit le capitaine. puisque l'on compte jusqu'à deux millions d'oeufs dans un seul individu. Nous en mangeâmes immodérément. et certainement. s'avançant à fleur d'eau. au matin. la véritable fête de la famille. ne voyaient-ils pas quelque cétacé formidable dont ils devaient se défier? 75 . fournit abondamment des huîtres excellentes. c'est que l'huître est le seul mets qui ne provoque jamais d'indigestion. draguée à plusieurs reprises. Sous le verdoyant ombrage des palétuviers. Ces mollusques appartenaient à l'espèce connue sous le nom d'ostrea lamellosa. quand le 27. et prononça ce seul mot: " Vanikoro. " Le Nautilus nous porte à Vanikoro? demandai-je. où la mer avait une profondeur de trente à quarante brasses. et forme une bande de cent vingt lieues du nord-nord-ouest au sud-sudest. haut de quatre cent soixante-seize toises.Si cela vous plaît. et de là. se trouva en dedans des brisants. nécessaires à la nourriture quotidienne d'un seul homme. m'apparut comme une masse de bois verts. Le capitaine s'approcha. ayant toujours l'air d'un homme qui vous a quitté depuis cinq minutes. en 1827. J'étais occupé à reconnaître sur le planisphère la route du Nautilus.

était déjà parti pour chercher ailleurs le théâtre du naufrage. commandant l'Alhermale. Ils montaient les corvettes la Boussole et l'Astrolabe.se dirigea vers les îles de l'Amirauté. que des débris de navires naufragés avaient été vus sur les côtes de la Nouvelle-Géorgie. deux mois après que Dillon venait de quitter Vanikoro. des estropes de poulies. où. fut mis à sa disposition. auquel on donna le nom de la Recherche. Ses recherches furent vaines. accompagné d'un agent français. mouilla à Calcutta. le 7 juillet 1827. en outre. le capitaine de Langle. justement inquiet du sort des deux corvettes. désignées dans un rapport du capitaine Hunter comme étant le lieu du naufrage de La Pérouse. suivant le lascar. il quitta Vanikoro. des ustensiles de fer. dans ce même havre de Vanou. lui vendit une poignée d'épée en argent qui portait l'empreinte de caractères gravés au burin. le capitaine Dillon. Là. il mouillait devant Hobart-Town. commandant l'Astrolabe. six ans auparavant. à ce moment. et. après avoir relâché sur plusieurs points du Pacifique. Là. on avait appris par les rapports d'un baleinier que des médailles et une croix de SaintLouis se trouvaient entre les mains des sauvages de la Louisiade et de la NouvelleCalédonie. . Mais d'Entrecasteaux. se trouvaient de nombreux débris du naufrage. resta sur le lieu du sinistre jusqu'au mois d'octobre. l'ayant accosté dans une pirogue. se dirigea vers la Nouvelle-Zélande. le 23 janvier 1827. lui répondis-je. Deux mois après. travaux dont voici le résumé très succinct. car il coûta la vie à d'Entrecasteaux. Dumont d'Urville. pour accomplir un voyage de circumnavigation. . La Pérouse et son second. . complétant ses renseignements. Puis. et revint en France. le 7 avril 1828. un morceau de couronnement. " Ce que tout le monde en sait. le gouvernement français. le capitaine Nemo me demanda ce que je savais du naufrage de La Pérouse. retrouva des traces indiscutables des naufragés. Là. Et. où il fut très sympathiquement accueilli par Charles X. et une cloche en bronze portant cette inscription: " Bazin m'a fait ". qui quittèrent Brest. ce voyage fut très malheureux. et il partit. Dillon revint à Calcutta. d'ailleurs . Il voulut gagner Vanikoro. le premier. En 1791. où le Nautilus flottait en ce moment. capitaine. Là. Un navire. Dillon devina qu'il s'agissait des navires de La Pérouse. il avait 76 . il avait vu deux Européens qui appartenaient à des navires échoués depuis de longues années sur les récifs de l'île. en 1785. Le 15 mai 1824. son navire. à deux de ses seconds et à plusieurs marins de son équipage. ignorant cette communication. sans avoir eu connaissance des travaux de Dillon. marque de la fonderie de l'Arsenal de Brest vers 1785. le Saint-Patrick. L'Espérance et la Recherche passèrent même devant Vanikoro sans s'y arrêter. Dumont d'Urville. des débris d'instruments d'astronomie.assez incertaine. avait donc pris la mer. des ancres. sous les ordres de Bruni d'Entrecasteaux. furent envoyés par Louis XVI. Ce fut un vieux routier du Pacifique.En ce moment.Très facilement. mouilla devant Vanikoro. des pierriers. qui. La Recherche. en effet. Mais. il recueillit de nombreux restes du naufrage. le 28 septembre. la Recherche et l'Espérance. que. Le doute n'était donc plus possible. l'une des Nouvelles-Hébrides. mais les vents et les courants l'en empêchèrent. passa près de l'île de Tikopia. un lascar. il sut intéresser à sa découverte la Société Asiatique et la Compagnie des Indes. un boulet de dix-huit. Ce lascar prétendait. pendant un séjour à Vanikoro. Dillon. et. arma deux grandes flûtes. on apprenait par la déposition d'un certain Bowen. en somme. " Je lui racontai ce que les derniers travaux de Dumont d'Urville avaient fait connaître. qui ne reparurent plus. dont la disparition avait ému le monde entier.Et pourriez-vous m'apprendre ce que tout le monde en sait? me demanda-t-il d'un ton un peu ironique.

il ne put appareiller que le 17 mars. des girelles.On ne sait. et dans laquelle n'entra aucune ferrure qui pût tenter la cupidité des naturels. une garniture de cabestan. non sans de longues fatigues. prolongea ses récifs jusqu'au 14. Les naturels. et ne sachant s'il devait ajouter foi à ces récits rapportés par des journaux peu dignes de confiance. décidés par des présents. Puis. de cariophyllées. assez perplexe. il apprenait qu'un certain James Hobbs. " Ainsi. Cette conduite. commandée par Legoarant de Tromelin. tous objets provenant des navires naufragés et maintenant tapissés de fleurs vivantes. le 20 seulement. Où? On ne savait. I 'Astrolabe se présenta devant Tikopia. Là. et. des canons. adoptant un système de dénégations et de faux-fuyants. à travers des myriades de poissons charmants. avait remarqué des barres de fer et des étoffes rouges dont se servaient les naturels de ces parages. 77 . et. sous une touffe de mangliers. prit pour guide et interprète un déserteur fixé sur cette île. sur le théâtre du naufrage. et les panneaux s'ouvrirent. le 26. second de l'Union. très malade lui-même. une étrave. pour aller se perdre une seconde fois. interrogeant les naturels. des pomphérides. on ne sait encore où est allé périr ce troisième navire construit par les naufragés sur l'île de Vanikoro? . La chaloupe et la baleinière de l'Astrolabe furent dirigées vers cet endroit. laissa croire qu'ils avaient maltraité les naufragés. le gouvernement français.. et. je reconnus certains débris que les dragues n'avaient pu arracher. de plus. et. apprit aussi que La Pérouse. craignant que Dumont d'Urville ne fût pas au courant des travaux de Dillon. M. et me fit signe de le suivre au grand salon. un saumon de plomb et deux pierriers de cuivre. des boulets. d'alcyons. Cependant. dans le havre de Vanou. Dumont d'Urville. des ancres. entre les récifs Pacou et Vanou. leurs équipages parvinrent à retirer une ancre pesant dix-huit cents livres. ils semblaient craindre que Dumont d'Urville ne fût venu venger La Pérouse et ses infortunés compagnons. refusaient de les mener sur le lieu du sinistre. assise sur une base de coraux. et rapportèrent quelques débris peu importants. de Calcutta. revêtus de fongies. Jacquinot. gisaient des ancres. " Le capitaine Nemo ne répondit rien. ayant pris terre sur une île située par 8°18' de latitude sud et 156°30' de longitude est. un cénotaphe à la mémoire du célèbre navigateur et de ses compagnons. en effet. Dumont d'Urville voulut partir. empâtés dans les concrétions calcaires. des glyphisidons. Ce fut une simple pyramide quadrangulaire. très louche. par trois ou quatre brasses d'eau. se décida cependant à se lancer sur les traces de Dillon. après avoir perdu ses deux navires sur les récifs de l'île. des canons. en eut connaissance le 12 février. Le 10 février 1828. des diacopes. Le 23. Je me précipitai vers la vitre. qui était en station sur la côte ouest de l'Amérique. mais ses équipages étaient minés par les fièvres de ces côtes malsaines. mais constata que les sauvages avaient respecté le mausolée de La Pérouse. un canon de huit en fonte. me dit-il. fit route vers Vanikoro. de syphonules. Dumont d'Urville. Le commandant de l'Astrolahe fit alors élever. et sous les empâtements de coraux. des saumons de fer et de plomb. mouilla au-dedans de la barrière. avait envoyé à Vanikoro la corvette la Bayonnaise. La Bayonnaise mouilla devant Vanikoro.connaissance des résultats obtenus par Dillon. des holocentres. Telle est la substance du récit que je fis au capitaine Nemo. des étriers de fer. Cependant.. quelques mois après le départ de l'Astrolabe. avait construit un bâtiment plus petit. plusieurs des officiers firent le tour de l'île. ils conduisirent le second. ne trouva aucun document nouveau. et comprenant qu'ils n'avaient à craindre aucune représaille. Le Nautilus s'enfonça de quelques mètres au-dessous des flots. et.

Et pendant que je regardais ces épaves désolées. et fasse le ciel que. le capitaine Nemo me dit d'une voix grave: " Le commandant La Pérouse partit le 7 décembre 1785 avec ses navires la Boussole et l'Astrolabe. n'en déplaise à monsieur. dans mon cabinet du Jardin des Plantes. Le second. Seulement.Et comment le savez-vous? m'écriai-je. de grand matin. affaiblis. Est-ce l'année qui amènera la fin de notre emprisonnement.Voici ce que j'ai trouvé sur le lieu même de ce dernier naufrage! " Le capitaine Nemo me montra une boîte de ferblanc. . L'Astrolabe vint à son secours et s'échoua de même. corps et biens. Il mouilla d'abord à Botany-Bay. nous n'en ayons jamais d'autre! " LE DÉTROIT DE TORRES Pendant la nuit du 27 au 28 décembre. ses navires arrivèrent sur les récifs inconnus de Vanikoro. nous n'avons pas eu le temps de nous ennuyer. Le premier navire se détruisit presque immédiatement. .. C'est une tranquille tombe que cette tombe de corail. entre les caps Déception et Satisfaction! . La dernière merveille est toujours la plus étonnante. et je vis une liasse de papiers jaunis. " Monsieur. répondit Conseil. l'une des îles du groupe Hapaï. sur la côte occidentale de l'île principale du groupe. Conseil me rejoignit sur la plate-forme.De tout voir.Je pense donc. en trois jours. Mais qu'en pense Ned Land? 78 . ou l'année qui verra se continuer cet étrange voyage? . je te demanderai ce que tu entends par "une bonne année". Les autres. dans les circonstances où nous nous trouvons. Conseil. Conseil. partirent avec La Pérouse. s'engagea sur la côte méridionale. Conseil? Ce serait peut-être long. . je ne sais pas comment cela finira.Ma foi. J'accepte tes voeux et je t'en remercie. estampillée aux armes de France. engravé sous le vent. le Nautilus abandonna les parages de Vanikoro avec une vitesse excessive. la NouvelleCalédonie. depuis deux mois. . et construisirent un bâtiment plus petit avec les débris des deux grands. Ils se dirigèrent vers les îles Salomon. La Boussole. .. Sa direction était sud-ouest.Jamais. se dirigea vers Santa-Cruz et relâcha à Namouka. me dit ce brave garçon. et toute corrodée par les eaux salines.En outre. Ceux-ci s'installèrent dans l'île. annotées en marge de la main de Louis XVI! " Ah! c'est une belle mort pour un marin! dit alors le capitaine Nemo. qui marchait en avant. mes compagnons et moi. Puis. il franchit les sept cent cinquante lieues qui séparent le groupe de La Pérouse de la pointe sudest de la Papouasie. qu'une bonne année serait une année qui nous permettrait de tout voir. et ils périrent. Il l'ouvrit. Le ler janvier 1863. visita l'archipel des Amis. et que. mais encore lisibles. malades. et si cette progression se maintient. Conseil. mais exactement comme si j'étais à Paris. Les naturels firent assez bon accueil aux naufragés. Quelques matelots restèrent volontairement à Vanikoro. résista quelques jours. M'est avis que nous ne retrouverons jamais une occasion semblable.Comme tu le dis. . je ne sais trop que dire à monsieur. C'étaient les instructions même du ministre de la Marine au commandant La Pérouse. monsieur me permettra-t-il de lui souhaiter une bonne année? . qui justifie bien son nom latin. n'est pas plus gênant que s'il n'existait pas. Il est certain que nous voyons de curieuses choses.Comment donc. monsieur Nemo. et.

et des pyrapèdes volants. qui. pendant que le 79 . Devant l'éperon du Nautilus s'étendaient les dangereux parages de la mer de corail. Il sépare de la Nouvelle-Hollande la grande île de la Papouasie. et je ne pus rien voir de ces hautes murailles coralligènes. Ce détroit de Torrès est regardé comme non moins dangereux par les écueils qui le hérissent que par les sauvages habitants qui fréquentent ses côtes. et une superficie de quarante mille lieues géographiques. entre autres. nous eûmes connaissance des côtes de la Papouasie. je souhaite à monsieur ce qui fera plaisir à monsieur. Ces poissons nous accompagnaient par troupes et fournirent à notre table une chair excessivement délicate. elle le sera pour lui. longs d'un demi-décimètre. il y aura toujours quelqu'un de satisfait. . Enfin. Le bâtiment que montait Cook donna sur un roc. J'aurais vivement souhaité de visiter ce récif long de trois cent soixante lieues. imprégnées du mucilage qui transsudait à travers leurs pores. Je remarquai. et de les remplacer provisoirement par une bonne poignée de main. des cérites. toujours houleuse. Conseil. cela ne convient guère à un digne Saxon auquel les beefsteaks sont familiers. Regarder les poissons et toujours en manger ne lui suffit pas. entre 0°l9' et 10°2' sud. Donc. . les plans inclinés du Nautilus nous entraînaient à une grande profondeur. des germons. A midi. et s'il ne coula pas. resta engagé dans la coque entr'ouverte. des marteaux. cadrans. répondit Conseil. La Papouasie a quatre cents lieues de long sur cent trente lieues de large. et en longitude.Merci. espèces de scombres grands comme des thons. véritables hirondelles sousmarines. le 4 janvier. se brisait avec une intensité formidable et comparable aux roulements du tonnerre. sur la côte nord-est de l'Australie. nommée aussi Nouvelle-Guinée. Ned vit avec plaisir que cette route le rapprochait des mers européennes. des. le 10 juin 1770.Moi de même.Monsieur n'a jamais été si généreux ".Ned Land pense exactement le contraire de moi. Seulement je te demanderai de remettre à plus tard la question des étrennes. Sa communication se borna là. Le 2 janvier. et réciproquement. des hyalles. répondit Conseil. qui fut classée parmi les curiosités naturelles du musée. et que le brandy ou le gin. . je trouvai dans les mailles du chalut diverses espèces d'alcyoniaires. des laminaires et des macrocystes. soit cinq mille deux cent cinquante lieues. Conseil. si l'année qui commence n'est pas bonne pour moi. Mais en ce moment. répondit Conseil. A cette occasion. pour conclure. La flore était représentée par de belles algues flottantes.Pour mon compte. et parmi lesquelles je recueillis une admirable Nemastoma Geliniaroide. Et là-dessus. C'est un esprit positif et un estomac impérieux. entre 128°23' et 146°15'. ce fut grâce à cette circonstance que le morceau de corail. Elle est située. aux flancs bleuâtres et rayés de bandes transversales qui disparaissent avec la vie de l'animal. en latitude. Parmi les mollusques et les zoophytes. contre lequel la mer. Je n'ai que cela sur moi. Notre bateau prolongeait à une distance de quelques milles ce redoutable banc sur lequel les navires de Cook faillirent se perdre. On prit aussi un grand nombre de spares vertors. ce n'est point là ce qui me tourmente. des éperons. détaché au choc. par les nuits obscures. des oursins. pris dans une proportion modérée. de viande. Je dus me contenter des divers échantillons de poissons rapportés par nos filets. ayant le goût de la dorade. le brave garçon s'en alla. n'effrayent guère! . Aussi je pense autant à rester que maître Land à prendre la fuite. et je m'accommode très bien du régime du bord. de pain. le capitaine Nemo m'apprit que son intention était de gagner l'océan Indien par le détroit de Torrès.. nous avions fait onze mille trois cent quarante milles. Le manque de vin. Deux jours après avoir traversé la mer de Corail. rayent alternativement les airs et les eaux de leurs lueurs phosphorescentes. De cette façon. depuis notre point de départ dans les mers du Japon.

En conséquence. Il ne suivait pas exactement la route de l'Astrolabe et de la Zélée qui fut fatale à Dumont d'Urville. les corvettes échouées de Dumont d'Urville furent sur le point de se perdre corps et biens. reprit le Canadien. de Rienzi. " C'est le foyer des noirs qui occupent toute la Malaisie ". imprudent jusqu'à la folie. cependant. que ce damné capitaine soit bien certain de sa route. qui portait du sud-est au nord-ouest avec une vitesse de deux milles et demi. de celui que les plus hardis navigateurs osent à peine franchir. découverte en 1511 par le Portugais Francisco Serrano. le capitaine Nemo prit toutes les précautions voulues pour le traverser. et je les consultais avec une scrupuleuse attention. et qui ne convient guère à un bâtiment comme le Nautilus. j'aperçus les sommets des monts Arfalxs. 80 . quand. et dans lequel. . Le courant de flots. et revint au sud-ouest. car je vois là des pâtés de coraux qui mettraient sa coque en mille pièces. Autour du Nautilus la mer bouillonnait avec furie. d'îlots. Son hélice. vers le passage de Cumberland. se brisait sur les coraux dont la tête émergeait çà et là. de brisants. en effet. Dampier. . Carteret. il se porta. Le Nautilus lui-même. Il prit plus au nord. Devant nous s'élevait la cage du timonier. vers l'île Tound et le canal Mauvais. par Tasman. avec celles du capitaine King. rangea l'île Murray. remontant dans le nord-ouest. faire connaissance avec les récifs coralliens. les meilleures cartes qui débrouillent l'imbroglio de cet étroit passage. par Grijalva en 1527. Le Nautilus se présenta donc à l'entrée du plus dangereux détroit du globe. Forrest. en 1840. Cook. Le Nautilus. allait. Edwards. Bougainville. il se dirigea vers l'île Gueboroar. par le Hollandais Shouten en 1616. par Duperrey en 1823. de rochers. Ce sont. Fumel. Le détroit de Torrès a environ trente-quatre lieues de large. battait les flots avec lenteur.second prenait la hauteur du soleil. et je ne me doutais guère que les hasards de cette navigation allaient me mettre en présence des redoutables Andamenes. Cette terre. la situation était périlleuse. ou le capitaine Nemo devait être là. fut visitée successivement par don José de Menesès en 1526. s'avançait sous une allure modérée.Détestable. mais il est obstrué par une innombrable quantité d'îles. a dit M. Mac Cluer. quand. flottant à fleur d'eau. Je me demandais déjà si le capitaine Nemo. supérieur à tous les dangers de la mer. à travers une grande quantité d'îles et d'îlots peu connus. Profitant de cette situation. mais le Nautilus semblait se glisser comme par enchantement au milieu de ces furieux écueils. détroit que Louis Paz de Torrès affronta en revenant des mers du Sud dans la Mélanésie. nous avions pris place sur la plate-forme toujours déserte. et par Dumont d'Urville en 1827. élevés par plans et terminés par des pitons aigus.Il faut. modifiant une seconde fois sa direction et coupant droit à l'ouest. par Juigo Ortez en 1545. par d'Entrecasteaux en 1792. dirigeant lui-même son Nautilus. comme une queue de cétacé. si elle les effleurait seulement! " En effet. voulait engager son navire dans cette passe où touchèrent les deux corvettes de Dumont d'Urville. par le général espagnol Alvar de Saavedra en 1528. par Nicolas Sruick en 1753. mes deux compagnons et moi.maintenant amiral qui faisaient partie de l'état-major de Dumont d'Urville pendant son dernier voyage de circumnavigation. " Voilà une mauvaise mer! me dit Ned Land. répondis-je. et je me trompe fort. qui rendent sa navigation presque impraticable. J'avais sous les yeux les excellentes cartes du détroit de Torrès levées et dressées par l'ingénieur hydrographe Vincendon Dumoulin et l'enseigne de vaisseau CoupventDesbois . Je croyais qu'il allait y donner franchement.

je serai bien étonné si ce complaisant satellite ne soulève pas suffisamment ces masses d'eau. les marées ne sont pas fortes dans le Pacifique. " Ceci dit. Ils examinaient la situation du navire. Le navire n'avait aucunement souffert. le Nautilus n'est pas en perdition. circonstance fâcheuse pour le renflouage du Nautilus. qui vint à moi après le départ du capitaine. Puis il dit: " D'ailleurs. puis il haussa les épaules. répondit le capitaine Nemo. Il vous transportera encore au milieu des merveilles de l'Océan. . monsieur Aronnax. nous attendrons tranquillement la marée du 9.Cependant. C'est aujourd'hui le 4 janvier. Notre voyage ne fait que commencer. comme un immense bras. qui vous obligera peut-être à redevenir un habitant de ces terres que vous fuyez! " Le capitaine Nemo me regarda d'un air singulier. Eh bien. car il paraît que la lune aura la complaisance de nous remettre à flot. et dans une de ces mers où les marées sont médiocres. . et je ne désire pas me priver si vite de l'honneur de votre compagnie. Or. il ne bougeait plus et demeurait immobile. Le Canadien regarda Conseil. il risquait fort d'être à jamais attaché sur ces écueils. tant sa coque était solidement liée.Non. redescendit à l'intérieur du Nautilus. la marée étant presque pleine. ne paraissant ni ému ni contrarié. et il demeura immobile. Vers le sud et l'est se montraient déjà quelques têtes de coraux que le jusant laissait à découvert. " Monsieur. si vous ne pouvez délester le Nautilus . monsieur? me dit Ned Land. C'était me dire assez clairement que rien ne le forcerait jamais à remettre les pieds sur un continent. comme si les polypes coralliens l'eussent déjà maçonné dans leur indestructible ciment. Voici quelle était cette situation. Le flot se cassait. vous avez raison. Or. un incident. mais. Le Nautilus s'approcha de cette île que je vois encore avec sa remarquable lisière de pendanus. quand le capitaine. repris-je sans relever la tournure ironique de cette phrase. et. et alors c'en était fait de l'appareil sous-marin du capitaine Nemo. Je pense donc que le moment est venu de fausser compagnie au capitaine Nemo. Le Nautilus venait de toucher contre un écueil. j'aperçus sur la plate-forme le capitaine Nemo et son second. Quand je me relevai. . donnant une légère gîte sur bâbord. Nous la rangions à moins de deux milles.Et ce capitaine ne va pas mouiller ses ancres au large. un choc me renversa. A deux milles. ami Ned. monsieur le professeur. Nous nous étions échoués au plein. au détroit de Torrès. C'était le marin qui parlait en lui. . répliquai-je. vous pouvez me croire quand je vous dis que ce morceau de fer ne naviguera plus jamais ni sur ni sous les mers. me répondit-il. par tribord. " Eh bien. toujours maître de lui. Je réfléchissais ainsi. suivi de son second.Tout simplement? . s'approcha: " Un accident? lui dis-je. et tout faire pour se déhaler? Puisque la marée suffira! " répondit simplement Conseil. et ne me rend pas un service que je ne veux devoir qu'à lui seul.ce qui me paraît impossible je ne vois pas comment il sera renfloué. Cependant. froid et calme. le Nautilus s'est échoué au moment de la pleine mer. . échangeant quelques mots dans leur incompréhensible idiome. le capitaine Nemo. Il n'est bon qu'à vendre au poids.Tout simplement. Soudain. apparaissait l'île Gueboroar dont la côte s'arrondissait du nord à l'ouest. on trouve encore une différence d'un mètre et demi entre le niveau des hautes et basses mers. et fit un geste négatif. répliqua-t-il. Mais s'il ne pouvait ni couler. mettre sa machine sur ses chaînes.Mais un incident. capitaine Nemo.Il était alors trois heures après-midi. 81 . . et dans cinq jours la pleine lune. ni s'ouvrir. Quant au bâtiment.Les marées ne sont pas fortes dans le Pacifique.

et nous n'avions plus qu'à y prendre place. placés aux avirons.Que monsieur se risque.Ami Ned. dit Conseil. de l'aloyau de tigre. le capitaine Nemo m'accorda la permission que je lui demandais. et dans quatre jours nous saurons à quoi nous en tenir sur les marées du Pacifique. . C'était un prisonnier échappé de sa prison. .. Le canot se maniait bien et filait rapidement. et il le fit avec beaucoup de grâce et d'empressement. Voilà une île. répondit le Canadien. " 82 . et Ned gouvernait dans les étroites passes que les brisants laissaient entre eux. Sous ces arbres. D'ailleurs. . fut arraché de son alvéole et lancé à la mer du haut de la plate-forme.Ici. mais il ne faut pas en abuser.N'ayez pas peur.Bon! répondis-je.Quel qu'il soit. répondis-je. sans même avoir exigé de moi la promesse de revenir à bord. répondit Conseil. et un morceau de fraîche venaison. Je ne cherchai pas à savoir si le capitaine Nemo nous accompagnerait. . Le canot fut mis à notre disposition pour le lendemain matin. s'il n'y a pas d'autre quadrupède dans cette île. l'ami Ned a raison. Les avirons étaient dans l'embarcation. c'est autre chose. sera salué de mon premier coup de fusil. des porteurs de côtelettes et de roastbeefs. monsieur Aronnax. répondis-je. dit Conseil. Le lendemain. et ce n'était qu'un jeu pour le Canadien de conduire ce léger canot entre les lignes de récifs si fatales aux grands navires. et il ne songeait guère qu'il lui faudrait y rentrer. et quelle viande! Du véritable gibier! Pas de pain. et nous saurons à quoi nous en tenir sur l'amabilité du capitaine.Je peux le lui demander. La mer était assez calme. si ces forêts sont giboyeuses. et si le gibier n'y est pas de telle taille qu'il puisse lui-même chasser le chasseur. au moins. ne fût-ce que pour ne pas perdre l'habitude de fouler du pied les parties solides de notre planète? . je ne désespère pas comme vous de ce vaillant Nautilus. et que Ned Land serait seul chargé de diriger l'embarcation. auxquels je donnerais volontiers quelques coups de dents. et je n'aurais pas conseillé à Ned Land de la tenter. que de tomber entre les mains des naturels de la Papouasie. . " A ma grande surprise. dont les dents semblaient être affûtées comme un tranchant de hache. voilà les imprudences de maître Land qui vont recommencer! . " De la viande! répétait-il. A huit heures. Mieux valait être prisonnier à bord du Nautilus. reprit Ned Land. Je pensai même qu'aucun homme de l'équipage ne nous serait donné. tout animal à quatre pattes sans plumes. des animaux terrestres. et je me range à son avis. la terre se trouvait à deux milles au plus. Mais une fuite à travers les terres de la Nouvelle-Guinée eût été très périlleuse. ou à deux pattes avec plumes. Monsieur ne pourrait-il obtenir de son ami le capitaine Nemo de nous transporter à terre. nous débordions du Nautilus. . mais dans les parages de la Papouasie. il y a des arbres. Sur cette île. déponté. ce que je regarderais comme un événement grave. . D'ailleurs. Ned Land ne pouvait contenir sa joie. mais je mangerai du tigre.Il reste à savoir. et il sera toujours temps d'en venir à cette extrémité. de ce terrain? reprit Ned Land. le canot.Bon! monsieur Aronnax. 5 janvier. par exemple! Je ne dis pas que le poisson ne soit une bonne chose. le conseil de fuir pourrait être opportun si nous étions en vue des côtes de l'Angleterre ou de la Provence. mais il refusera. nous nagions vigoureusement. dis-je.L'ami Ned est inquiétant. et nagez ferme! Je ne demande pas vingt-cinq minutes pour vous offrir un mets de ma façon. variera agréablement notre ordinaire.Gourmand! répondait Conseil. si le Nautilus ne parvient pas à se relever. répondit le Canadien. . Conseil et moi. armés de fusils et de haches. Une petite brise soufflait de terre. . nous allons donc manger de la viande. Deux hommes suffirent à cette opération. il m'en fait venir l'eau à la bouche.Mais ne saurait-on tâter. grillé sur des charbons ardents.

En quelques minutes. Des arbres énormes. Le sol était presque entièrement madréporique. quelques individus qui seraient moins difficiles que nous sur la nature du gibier! . mais ayons l'oeil aux aguets.Continuons donc notre excursion. et nous bûmes leur lait. des ficus. . démontraient que cette île était due à une formation primordiale.Ned! Ned! que dites-vous là! répliqua Conseil. . et la troisième pour la venaison.Et je ne pense pas. Il aperçut un cocotier. le Canadien abandonna l'agréable pour l'utile. cependant.Et tant mieux pour nous! riposta Ned Land. répondit Conseil. riposta le Canadien.Je ne le crois pas. il me paraît sage de reconnaître si l'île ne produit pas quelque substance non moins utile. l'un de ces matins. Mais. les prisonniers de son commandant. mais il n'y voudra pas goûter! . répondit Conseil. les brisa. dit le Canadien. et je propose de réserver trois places dans notre embarcation. Tout l'horizon se cachait derrière un rideau de forêts admirables. des hibiscus. mélangés à profusion. sans remarquer tous ces beaux échantillons de la flore papouasienne. Il n'y avait pourtant que deux mois que nous étions.A huit heures et demie. répondis-je. avec un mouvement de mâchoire très significatif. moi qui partage votre cabine! Devrai-je donc me réveiller un jour à demi dévoré? . maître Land. .Exquis! répondait Conseil. mais pas assez pour vous manger sans nécessité.Un mot seulement. comme pour en prendre possession. repris-je. . C'étaient des mimosas. croissaient des orchidées des légumineuses et des fougères.Conseil. nous mangeâmes leur amande. c'est-à-dire. des teks. semés de débris granitiques. . au pied de leur stype gigantesque.Monsieur a raison. ou bien. Vous. elle pourrait renfermer. anthropophage! Mais je ne serai plus en sûreté près de vous.Hé! hé! fit Ned Land.Eh bien! Ned! s'écria Conseil. . se reliaient l'un à l'autre par des guirlandes de lianes. vrais hamacs naturels que berçait une brise légère. que votre Nemo s'oppose à ce que nous introduisions une cargaison de cocos à son bord? . répondit le Canadien. abattit quelquesuns de ses fruits. QUELQUES JOURS A TERRE Je fus assez vivement impressionné en touchant terre. mais certains lits de torrents desséchés. monsieur ne trouvera plus que des morceaux de domestique pour le servir. il ne faut désespérer de rien. après avoir heureusement franchi l'anneau coralligène qui entourait l'île de Gueboroar. les " passagers du Nautilus ". Quoique l'île paraisse inhabitée. Des légumes frais seraient bien reçus à l'office du Nautilus. dis-je au harponneur qui se disposait à ravager un autre cocotier. des palmiers. nous fûmes à une portée de fusil de la côte. avec une satisfaction qui protestait contre l'ordinaire du Nautilus. En chasse! Il faut absolument abattre quelque gibier pour satisfaire ce cannibale. .Ami Conseil. je vous aime beaucoup.Je ne m'y fie pas. mais avant d'en remplir le canot.Tant pis pour lui! dit Conseil. suivant l'expression du capitaine Nemo. Ned Land essayait le sol du pied. Il en restera davantage. des pendanus. et sous l'abri de leur voûte verdoyante. " Excellent! disait Ned Land. le coco est une bonne chose. en réalité. . l'autre pour les légumes. . le canot du Nautilus venait s'échouer doucement sur une grève de sable. " 83 . dont la taille atteignait parfois deux cents pieds. dont je n'ai pas encore entrevu le plus mince échantillon.Ma foi. . je commence à comprendre les charmes de l'anthropophagie! . des casuarinas. l'une pour les fruits.

Sa cime. et j'en mangeai avec grand plaisir. il alluma un feu de bois mort qui pétilla joyeusement. il répétait toujours: " Vous verrez. qui les plaça sur un feu de charbons. faites une récolte de ces fruits que nous reprendrons à notre retour.. De sa masse de verdure se détachaient de gros fruits globuleux. vous la trouverez excellente. Conseil. goûtez à votre aise. me dit-il. en très grand nombre. Il en avait déjà mangé pendant ses nombreux voyages.Eh bien. Conseil en apporta une douzaine à Ned Land.Et comment les préparerez-vous? demandai-je au Canadien. . et j'y remarquai principalement cette variété dépourvue de graines. dont la saveur rappelait celle de l'artichaut. désignait suffisamment aux yeux d'un naturaliste cet " artocarpus " qui a été très heureusement naturalisé aux îles Mascareignes. . je la ferai cuire à la cuisine du bord. Le hasard servit à souhait cette recherche de végétaux comestibles. donne des fruits pendant huit mois de l'année. faisons-les. Ned Land les connaissait bien. ces fruits. maître Ned.Alors. monsieur! s'écria Ned Land. 84 . et malgré sa saveur un peu acide. Il faut l'avouer. et pourvus extérieurement de rugosités qui prenaient une disposition hexagonale. et il me paraît inutile d'en faire une provision pour le bord. ami Ned. Je veux parler de l'arbre à pain. mais moi. nous la parcourûmes en tous sens. et il savait préparer leur substance comestible. après les avoir coupés en tranches épaisses. comme ce pain est bon! . Et. très abondant dans l'île Gueboroar. Utile végétal dont la nature a gratifie les régions auxquelles le blé manque. ce pain était excellent. jaunâtres et gélatineux.Ce n'est même plus du pain. que je meure si je ne goûte pas un peu de cette pâte de l'arbre à pain! . . dis-je. A l'intérieur apparaissait une pâte blanche. Vous n'en avez jamais mange. Ces fruits ne renfermaient aucun noyau. Nous sommes ici pour faire des expériences. je vais agir comme un boulanger. nous choisissions les meilleurs fruits de l'artocarpus. Si vous n'y revenez pas. je ne suis plus le roi des harponneurs! " Au bout de quelques minutes. gracieusement arrondie et formée de grandes feuilles multilobées. Pendant ce temps. une telle pâte ne peut se garder fraîche. ajouta le Canadien. et il n'y put tenir plus longtemps. nous pénétrions sous les sombres voûtes de la forêt. et ce faisant.Non. Cet arbre se distinguait des autres arbres par un tronc droit et haut de quarante pieds. mais peu fibreuse. et leur peau épaisse recouvrait une pulpe blanche. la partie des fruits exposée au feu fut complètement charbonnée.Surtout quand on en est privé depuis longtemps. et qui.Goûtez. " Monsieur. Quelques-uns n'avaient pas encore atteint un degré suffisant de maturité. et pendant deux heures. je vois qu'il ne manque rien à ce pain. et l'un des plus utiles produits des zones tropicales nous fournit un aliment précieux qui manquait à bord. Ned.Ce ne sera pas long ".Par exemple. monsieur? . n'attendaient que le moment d'être cueillis. . Lorsque je voudrai l'employer.. C'est une pâtisserie délicate.En fabriquant avec leur pulpe une pâte fermentée qui se gardera indéfiniment et sans se corrompre. dit Conseil. larges d'un décimètre. Aussi leur vue excita-t-elle ses désirs. Vous parlez là comme un naturaliste. armé d'une lentille. sans exiger aucune culture. qui porte en malais le nom de " Rima ". D'autres. " Malheureusement. Conseil et moi. répondit le Canadien. monsieur. .Tandis que s'échangeaient ces divers propos. préparez-vous à absorber une chose succulente. sorte de mie tendre. . .

Je propose même de revenir au canot.Hum! fit le Canadien. il n'y avait pas lieu de regretter. . sont justement comptés parmi les plus utiles produits de la Malaisie. et d'ignames d'une qualité supérieure. Nous revînmes donc à travers la forêt. C'étaient des sagoutiers.En effet.Quoi! vous vous plaignez? . ajouta Conseil. mais elle n'est même pas commencée. c'était le sagou. Mais le potage? mais le rôti? .Et si ce n'est pas aujourd'hui. . d'ailleurs. qui appartenaient à l'espèce des palmiers. il glanait d'une main sûre d'excellents fruits qui devaient compléter sa provision. dis-je.Deux heures. monsieur le professeur.Comme le temps passe sur ce sol ferme! s'écria maître Ned Land avec un soupir de regret. aussi précieux que l'artocarpus.. il eut bientôt couché sur le sol deux ou trois sagoutiers dont la maturité se reconnaissait à la poussière blanche qui saupoudrait leurs palmes. répondit le Canadien. Mais cette récolte prit une grande partie de notre temps.Tous ces végétaux ne peuvent constituer un repas. répondit Ned. Au moment de s'embarquer. . répondit Conseil. C'est la fin d'un repas. substance comestible qui sert principalement à l'alimentation des populations mélanésiennes. Il prit sa hache.Si. " Enfin. et la maniant avec une grande vigueur. et.En route ". Cependant. Il commença par enlever à chaque tronc une bande d'écorce. Conseil observait toujours Ned. se reproduisant. Cette farine. répondit le Canadien.Mais quelle heure est-il donc? demanda le Canadien. Mais le sort le favorisa. de petits haricots que je reconnus pour être les " abrou "des Malais. il aperçut plusieurs arbres.. et. qui recouvrait un réseau de fibres allongées formant d'inextricables noeuds. Avec ces bananes. il y manque quelques fruits ou tout ou moins quelques légumes! Cherchons les fruits et les légumes. dis-je. et des ananas d'un grosseur invraisemblable. nous recueillîmes des jaks énormes dont le goût est très accusé. vers midi. . " Lorsque notre récolte fut terminée.Monsieur. et nous complétâmes notre récolte en faisant une razzia de chouxpalmistes qu'il fallut cueillir à la cime des arbres. c'est un dessert. il ne vous manque plus rien. Patience! Nous finirons bien par rencontrer quelque animal de plume ou de poil. pendant sa promenade à travers la forêt. Le harponneur marchait en avant. Ned Land ne trouvait pas encore sa provision suffisante. nous nous mîmes en route pour compléter ce dîner " terrestre ". Je le regardai faire plutôt avec les yeux d'un naturaliste qu'avec les yeux d'un homme affamé. les mangent sans les faire cuire. comme les mûriers. Ned Land connaissait la manière de traiter ces arbres.Quoi! déjà! s'écria Ned. . et. 85 . . non seulement la chasse n'est pas finie. Ces produits délicieux de la zone torride mûrissent pendant toute l'année. des mangues savoureuses. si ce n'est pas en cet endroit. ce sera demain. que mastiquait une sorte de farine gommeuse. demanda Conseil. épaisse d'un pouce. Nos recherches ne furent pas vaines. nous avions fait une ample provision de bananes. car il ne faut pas trop s'éloigner. au moins. qui leur ont donné le nom de " pisang ". par leurs rejetons et leurs graines. et les Malais. Ned nous avait promis des côtelettes qui me semblent fort problématiques. hauts de vingt-cinq à trente pieds. Nous étions surchargés quand nous arrivâmes au canot. Ces arbres. . que. . répondit Conseil. ami Ned? . .Nous devons être de retour avant la nuit.. ce sera dans un autre. végétaux qui croissent sans culture.

d'en faire évaporer l'humidité au soleil. convenablement préparé. répondit gravement Ned. Nous résolûmes de retourner à l'île Gueboroar. " Ce ne sont encore que des oiseaux. J'y trouvai mon souper prêt. tout un monde de perroquets voltigeait de branche en branche. que cet oiseau.Ned Land se contenta. Je mangeai.Mais il y en a qui se mangent! répondit le harponneur. ils caquetaient en compagnie de perruches de toutes couleurs. car je ne vois là que de simples perroquets. Nous débarquâmes. Je vis alors s'enlever de magnifiques oiseaux que la disposition de leurs longues plumes obligeait à se diriger contre le vent. mais généralement peu comestibles. . et qui n'a jamais dépassé la limite des îles d'Arrou et des îles des Papouas. et de la laisser durcir dans des moules. Au lever du soleil. . vaut son coup de fourchette. une demi-heure après. sous l'épais feuillage de ce bois. Les provisions embarquées. n'attendant qu'une éducation plus soignée pour parler la langue humaine. nous accostions le Nautilus. et j'en conclus que. chargés de toutes nos richesses. la grâce de leurs courbes aériennes. L'énorme cylindre de tôle semblait désert. enlevée par le flot qui portait à terre. Quelques martins-pêcheurs rôdaient le long des cours d'eau. Leur vol ondulé. répondit Conseil. le perroquet est le faisan de ceux qui n'ont pas autre chose à manger. Enfin. Cependant. du moins. Pas un bruit à l'intérieur. Après avoir traversé un taillis de médiocre épaisseur. ami Ned. et de toute une variété de volatiles charmants. et désirait visiter une autre partie de la forêt. rien de nouveau à bord. nous étions en route. Le lendemain. de la passer dans une étoffe afin de la séparer de ses ligaments fibreux. mais ils ne se laissaient pas approcher. section des clystomores. comme il eût fait de bois à brûler. dit Conseil.Ami Conseil. L'embarcation. à cinq heures du soir. Leur circonspection me prouva que ces volatiles savaient à quoi s'en tenir sur des bipèdes de notre espèce. " Des oiseaux de paradis! m'écriai-je. " En effet.Ordre des passereaux. pour le moment. et. Personne ne parut à notre arrivée. puis je m'endormis. de graves kakatouas. . Mais le sort me réservait de l'admirer avant peu. . attiraient et charmaient le regard. nous arrivâmes à la lisière d'un petit bois qu'animaient le chant et le vol d'un grand nombre d'oiseaux. . de couper ces troncs par morceaux. puis. Le canot était resté le long du bord. 86 . Pour le moment. . nous quittions le rivage de l'île.Et j'ajouterai. Après avoir traversé une assez grasse prairie. répliqua Conseil. un oiseau particulier à ces terres. pensant qu'il valait mieux s'en rapporter à l'instinct du Canadien.Famille des perdreaux? demanda Ned Land. des êtres humains la fréquentaient. tandis que des loris d'un rouge éclatant passaient comme un morceau d'étamine emporté par la brise. qui semblaient méditer quelque problème philosophique. Ned Land espérait être plus heureux que la veille au point de vue du chasseur. le chatoiement de leurs couleurs. dis-je. il gagna la haute plaine que bordaient d'admirables forêts. nous suivîmes Ned Land dont les longues jambes menaçaient de nous distancer. manquait à cette collection. Je n'eus pas de peine à les reconnaître. Ned Land remonta la côte vers l'ouest. et. nous avions retrouvé une plaine obstruée de buissons.Point. pas un signe de vie. de papouas peints des plus fines nuances de l'azur. passant à gué quelques lits de torrents. je descendis à ma chambre. 6 janvier. au milieu de kalaos au vol bruyant. si l'île n'était pas habitée. atteignit l'île en peu d'instants. à la place même où nous l'avions laissé. se réservant d'en extraire plus tard la farine.

.Et maintenant. rôtirent devant un feu ardent de bois mort. à sa grande surprise. Il mesurait trois décimètres de longueur. Tantôt ils disposent des lacets au sommet des arbres élevés que les paradisiers habitent de préférence. voyez les monstrueux effets de l'intempérance! .Oui. je compte sur votre adresse pour attraper un de ces charmants produits de la nature tropicale! . monsieur. répondit Conseil. Ned. mais en revenant vers la mer. le premier plan des montagnes qui forment le centre de l'île était franchi. dit Conseil. le pigeon et le ramier furent dévorés jusqu'aux os et déclarés excellents.Continuons donc la chasse. " Les Malais. ses yeux placés près de l'ouverture du bec. Voyez. Ned. . quoique je sois plus habitué à manier le harpon que le fusil. l'un des plus rares. Puis. Tu as fait là un coup de maître. nous étions réduits à les tirer au vol. et il fut suivi. que vous manque-t-il? demandai-je au Canadien. Quelques serpents inoffensifs fuyaient sous nos pas. Vers onze heures du matin. se baissa soudain. je ne serai pas content! . Tantôt ils s'en emparent avec une glu tenace qui paralyse leurs mouvements. qui marchait en avant. lestement plumés et suspendus à une brochette. Nous sommes arrivés aux premières pentes des montagnes. monsieur le professeur. et revint à moi. Il abattit un pigeon blanc et un ramier. j'examinais le curieux oiseau. Après une heure de marche. Il marchait à peine. Cet oiseau appartenait à la plus belle des huit espèces que l'on compte en Papouasie et dans les îles voisines. " C'est comme si les poulardes se nourrissaient de truffes. rapportant un magnifique paradisier. et véritablement. qui font un grand commerce de ces oiseaux avec les Chinois. Il ne pouvait voler. Conseil ne se trompait pas.Mais non. m'écriai-je. . pour les prendre. Aussi. enivré par le suc capiteux.Mille diables! riposta le Canadien. Mais cela m'inquiéta peu. et petits aussi. maître Land. répondit Conseil. je désespérais de les atteindre. Conseil? . . nous épuisâmes vainement une partie de nos munitions.. Les oiseaux de paradis se dérobaient à notre approche. ami Ned. qui. Pendant que ces intéressants animaux cuisaient. Quant à nous. si je n'attrape pas un paradisier. Conseil. Sa tête était relativement petite. et je pense qu'il vaut mieux regagner la région des forêts. . était réduit à l'impuissance. Tous ces pigeons ne sont que hors-d'oeuvre et amusettes de la bouche.Un gibier à quatre pattes. monsieur Aronnax. Ned prépara des fruits de l'artocarpus. La faim nous aiguillonnait. ce n'est pas la peine de me le reprocher! " Cependant. il verra que je n'ai pas eu grand mérite. Prendre un de ces oiseaux vivants.Et pourquoi. parfume leur chair et en fait un manger délicieux. et le prendre à la main! . et je le laissai cuver ses muscades. " Ah! bravo! Conseil. Néanmoins. Les chasseurs s'étaient fiés au produit de leur chasse. et ils avaient eu tort.Si monsieur veut l'examiner de près. Mais il offrait une admirable réunion 87 . nous avions atteint une véritable forêt de sagoutiers. lorsque Conseil. et nous n'avions encore rien tué. ce qui nous laissait peu de chances de les atteindre. ivre des muscades qu'il dévorait sous le muscadier où je l'ai pris. " C'était un avis sensé.Monsieur est bien bon. La muscade. pour ce que j'ai bu de gin depuis deux mois.Je ne crois pas. Très heureusement. fit un coup double et assura le déjeuner. dont ils ont l'habitude de se gaver.Parce que cet oiseau est ivre comme une caille. Le paradisier. C'était le paradisier " grand-émeraude ". divers moyens que nous ne pouvions employer. Ils vont même jusqu'à empoisonner les fontaines où ces oiseaux ont l'habitude de boire. mon garçon. . répondit Ned Land. ont. .Ivre? .On essayera.Ni moi. tant que je n'aurai pas tué un animal à côtelettes. poussa un cri de triomphe. Et en effet.

Ned Land abattit un magnifique cochon des bois. Le joyeux Ned se proposait de revenir le lendemain à cette île enchantée. dans l'excès de sa joie. qui s'enfuirent en bondissant sur leurs pattes élastiques. Puis ils teignent la suture. de ceux que les naturels appellent " barioutang ". après en avoir retiré une demidouzaine de côtelettes destinées à fournir une grillade pour le repas du soir. 88 . battant les buissons. mon brave compagnon. Mais ces animaux ne s'enfuirent pas si rapidement que la capsule électrique ne put les arrêter dans leur course. et ils complétaient l'ensemble de ce merveilleux oiseau que les indigènes ont poétiquement appelé 1'" oiseau du soleil ".Quoi! s'écria Conseil. et dont la vélocité est extrême. Ces animaux étaient de petite taille. Puis. brun de pieds et d'ongles. noisette aux ailes empourprées à leurs extrémités. vers deux heures. couleur d'émeraude à la gorge. " C'est donc bien rare? demanda le Canadien. firent lever une troupe de kangaroos. cette chasse fut reprise. ce sont toujours ses plumes. et ils expédient aux muséums et aux amateurs d'Europe ces produits de leur singulière industrie. aurait massacré toute la bande! Mais il se contenta d'une douzaine de ces intéressants marsupiaux. Nous étions très satisfaits des résultats de notre chasse. Le Canadien le dépouilla et le vida proprement. était tombé raide mort.Très rare. qui n'en possède pas un seul vivant. Heureusement. je n'y vois pas grand mal! " Mais si mes désirs étaient satisfaits par la possession de ce paradisier. C'était une espèce de ces " kangaroos-lapins ". si ce n'est pas l'oiseau. le Canadien. Le cochon. les naturels ont-ils imaginé d'en fabriquer comme on fabrique des perles ou des diamants. et surtout très difficile à prendre vivant. du ton d'un chasseur qui estime fort peu le gibier au point de vue de l'art. Je souhaitais vivement de pouvoir ramener à Paris ce superbe spécimen des paradisiers. que prolongeaient de longues plumes très légères.Parfaitement.Et monsieur connaît-il le procédé des indigènes? . Conseil. Aussi. et tant que l'objet n'est pas destiné à être mangé. et il fut bien reçu.nous dit Conseil. L'animal venait à propos pour nous procurer de la vraie viande de quadrupède. qui forment le premier ordre des mammifères aplacentaires . . et que les naturalistes ont appelées plumes subalaires. brun marron au ventre et à la poitrine.Bon! fit Ned Land. Mais il comptait sans les événements. qui devait encore être marquée par les exploits de Ned et de Conseil. touché par la balle électrique. d'une finesse admirable. du moins. " Ah! monsieur le professeur. quel gibier excellent. ceux du chasseur canadien ne l'étaient pas encore. . mais s'ils sont de médiocre grosseur. les deux amis. pendant la mousson d'est. Ce sont ces plumes que recueillent les faux-monnayeurs en volatiles. s'il n'avait pas tant parlé.Oui. la chair la plus estimée. En effet. Les paradisiers. qu'il voulait dépeupler de tous ses quadrupèdes comestibles. ils vernissent l'oiseau. perdent ces magnifiques plumes qui entourent leur queue. et que ces imbéciles du bord n'en auront pas miette! " Je crois que. ces oiseaux sont encore l'objet d'un important trafic. Deux filets cornés et duveteux s'élevaient au-dessus de sa queue. Et même morts. jaune pâle à la tête et sur le derrière du cou. . ils fournissent. on fait de faux oiseaux de paradis? . . étant jaune de bec. cuit à l'étuvée surtout! Quel approvisionnement pour le Nautilus! Deux! trois! cinq à terre! Et quand je pense que nous dévorerons toute cette chair. Ned Land se montra très glorieux de son coup de fusil. qui gîtent habituellement dans le creux des arbres. afin d'en faire don au Jardin des Plantes. s'écria Ned Land que la rage du chasseur prenait à la tête.de nuances. et qu'ils adaptent adroitement à quelque pauvre perruche préalablement mutilée.

sans courir. entrèrent dans l'eau jusqu'à la ceinture. que cent sauvages. son cochon d'un côté. le dîner fut excellent. et se retournant: 89 . En ce moment une pierre vint tomber à nos pieds. nous avions regagné la plage.Au canot! " dis-je en me dirigeant vers la mer. dit Conseil. émergeait des flots à deux milles du rivage. Notre canot était échoué à sa place habituelle. nous montions à bord. le fusil à l'épaule. Les pierres et les flèches pleuvaient. " Une seconde pierre. comme j'ai pardonné à maître Land. En deux minutes. nous mirent en joie. courbé sur son orgue et plongé dans une extase musicale. " Capitaine! " repris-je en le touchant de la main. Je regardais si leur apparition attirerait sur la plate-forme quelques hommes du Nautilus. répandirent bientôt une délicieuse odeur qui parfuma l'atmosphère!. qui masquait l'horizon de droite. soigneusement arrondie. et pour les mêmes motifs! Enfin. Deux ramiers complétèrent ce menu extraordinaire. s'occupa de la grande affaire du dîner. Le Nautilus.A peu près. quelques mangues. le pain de l'artocarpus. hurlant et gesticulant. Ned Land. grillées sur des charbons. une demi-douzaine d'ananas. sans plus tarder. il détalait avec une certaine rapidité. Ned Land n'avait pas voulu abandonner ses provisions. apparaissaient sur la lisière d'un taillis. Il fallait. en effet. demeurait absolument désert. celle de Ned Land achevant son office. Il s'entendait admirablement à toute cette cuisine. Me voici en extase devant une grillade de porc frais! Que l'on me pardonne. donna encore plus de poids à son observation. armer les deux avirons. " Capitaine! " lui dis-je. " Une pierre ne tombe pas du ciel. semblable à un long écueil.A six heures du soir. Il frissonna. car une vingtaine de naturels. mais ils prodiguaient les démonstrations les plus hostiles. d'où s'échappaient quelques accords. Mais je m'aperçois que je marche sur les traces du Canadien. Charger le canot des provisions et des armes. Les panneaux étaient ouverts. Après avoir amarré le canot. L'énorme engin. nous rentrâmes à l'intérieur du Nautilus. La pâte de sagou. nous étions prêts à répondre à toute attaque. LA FOUDRE DU CAPITAINE NEMO Nous avions regardé du côté de la forêt. Il ne m'entendit pas. ce fut l'affaire d'un instant. couché au large. Mais non. Les sauvages s'approchaient. ma main s'arrêtant dans son mouvement vers ma bouche. " Sont-ce des singes? s'écria Ned Land. répondit Conseil. ce sont des sauvages. Notre canot était échoué à dix toises de nous. le pousser à la mer. et malgré l'imminence du danger. qui enleva de la main de Conseil une savoureuse cuisse de ramier. armés d'arcs et de frondes. Le capitaine Nemo était là.. sans nous lever. ou bien elle mérite le nom d'aérolithe. . " Si nous ne retournions pas ce soir au Nautilus? dit Conseil. et coupa court à la proposition du harponneur. et la liqueur fermentée de certaines noix de cocos. à cent pas à peine. Les côtelettes de " bari-outang ". Je descendis au salon. ses kangaroos de l'autre. Je crois même que les idées de mes dignes compagnons n'avaient pas toute la netteté désirable. nous étions sur la grève. battre en retraite. Nous n'avions pas gagné deux encablures. Levés tous les trois. Vingt minutes plus tard. Si nous n'y retournions jamais? " ajouta Ned Land.. .

Oui. plus nombreux que la veille . à moins de deux encablures du Nautilus. . Leur chevelure laineuse. Je les distinguai facilement. Je restai seul ainsi pendant plusieurs heures.Des sauvages. Je n'aperçus plus que confusément l'Ile Gueboroar. L'île montra bientôt. le Nautilus n'aurait rien à craindre de leurs attaques! " Les doigts du capitaine couraient alors sur le clavier de l'instrument.Combien en avez-vous compté? . pour admirer les splendeurs de cette nuit des tropiques. je remarquai quelques femmes. à cette même place.Eh bien. il n'y a pas là de quoi se préoccuper. les panneaux. pour soulever ces ondes et arracher le Nautilus à son lit de coraux. La lune resplendissait au milieu des constellations du zénith. au moins. monsieur le professeur? me dit-il. car l'imperturbable confiance du capitaine me gagnait . et je m'endormis paisiblement. leur eussent offert un accès facile à l'intérieur du Nautilus. voyant que tout était tranquille sur les flots assombris aussi bien que sous les arbres du rivage. au nez gros mais non épaté. hommes de belle race.Monsieur Aronnax. vous ferez bien de prendre quelques précautions. à la seule vue du monstre échoué dans la baie.cinq ou six cents peutêtre. Mon souvenir s'envolait vers la France.Mais ces naturels sont nombreux. vous y trouviez des sauvages? Des sauvages... mais nous avons malheureusement ramené une troupe de bipèdes dont le voisinage me paraît inquiétant. Ces sauvages étaient généralement nus. noir et luisant comme celui des Nubiens. car. à la suite de ces étoiles zodiacales qui devaient l'éclairer dans quelques heures. pendaient des chapelets en os.Des sauvages! répondit le capitaine Nemo d'un ton ironique.Mais. répondis-je. monsieur le professeur. Certains chefs avaient orné leur cou d'un croissant et de colliers de verroteries rouges 90 . où n'y en a-t-il pas? Et d'ailleurs.Une centaine. coupé et distendu. sous cette basse latitude. Les ombres du matin se levaient.Pour mon compte. au front large et élevé. Je remontai sur la plate-forme. . profitant de la marée basse.tantôt les oubliant. Eh bien! avez-vous fait bonne chasse. . j'en ai rencontré partout. et fut plongé dans une rêverie que je ne cherchai plus à dissiper. Quelques-uns. d'une véritable crinoline d'herbes que soutenait une ceinture végétale. Parmi eux. Mais des feux nombreux. C'étaient bien de véritables Papouas. Vers minuit. restés ouverts. habillées. s'étaient avancés sur les têtes de coraux. . La nuit s'écoula sans mésaventure. teinte en rouge. La nuit était déjà venue. Au lobe de leur oreille. et je remarquai qu'il n'en frappait que les touches noires. sans doute. allumés sur la plage. à travers les brumes dissipées. il eut oublié ma présence. avez-vous herborisé avec succès? . qu'ayant mis le pied sur une des terres de ce globe. sont-ils pires que les autres. tranchait sur un corps. ses plages d'abord. si vous ne voulez pas en recevoir à bord du Nautilus.Tranquillisez-vous. car. Et vous vous étonnez. Les indigènes étaient toujours là. . je regagnai ma cabine. monsieur le professeur. tantôt songeant ces indigènes mais sans les redouter autrement. capitaine. aux dents blanches. Bientôt. capitaine. des hanches au genou. attestaient que les naturels ne songeaient pas à la quitter. monsieur. ce qui donnait à ses mélodies une couleur essentiellement écossaise.8 janvier je remontai sur la plate-forme. . à taille athlétique. répondit le capitaine Nemo. A six heures du matin . répondis-je. Je pensai alors que ce fidèle et complaisant satellite reviendrait après-demain. le soleil se couche rapidement et sans crépuscule. quand tous les indigènes de la Papouasie seraient réunis sur cette plage." Ah! c'est vous. dont les doigts s'étaient replacés sur les touches de l'orgue.Quels bipèdes? . ses sommets ensuite. ceux que vous appelez des sauvages? . . Les Papouas s'effrayaient. .

je n'avais pas aperçu une seule pirogue indigène. à peu près semblable à celles qui servent à pêcher les huîtres. je me tiendrai sur mes gardes. dès que les têtes de corail commencèrent à disparaître sous le flot de la marée montante. et à leurs gestes je compris qu'ils m'invitaient à aller à terre. car le commandant du Nautilus ne paraît prendre aucune précaution. des zoophytes et des plantes pélagiennes.Ce sont pourtant des anthropophages. Ce devait être un " mado " de haut rang. mais ils ne se montrèrent pas bruyants. La drague s'emplissait d'oreilles de Midas. de flèches et de boucliers. il flottait à la pleine mer du lendemain. invitation que je crus devoir décliner. portaient à leur épaule une sorte de filet contenant ces pierres arrondies que leur fronde lance avec adresse. . et une douzaine de petites tortues qui furent réservées pour l'office du bord.Non. mais je crus qu'il valait mieux attendre des démonstrations véritablement hostiles. assez rapproché du Nautilus. de harpes. il convient que les Européens ripostent et n'attaquent pas. Il était probable qu'ils venaient des îles voisines ou de la Papouasie proprement dite. L'un n'exclut pas l'autre. Nous prîmes aussi quelques holoturies. suivant la promesse du capitaine Nemo. répondit Conseil. toutefois. ils regagnèrent la terre vers onze heures du matin. Pendant tout le temps de la marée basse.. des huîtres perlières.. N'en déplaise à monsieur. 91 . et cependant. J'aurais pu facilement abattre cet indigène. Conseil venait de donner un coup de drague. qui se trouvait à petite portée. au moment où je m'y attendais le moins. C'était. la dernière journée que le Nautilus allait passer dans ces parages. très rare à rencontrer. . " Et ces sauvages? me demanda Conseil. le canot ne quitta pas le bord. car il se drapait dans une natte en feuilles de bananiers. et particulièrement des plus beaux marteaux que j'eusse vu jusqu'à ce jour.On peut être anthropophage et brave homme. Un de ces chefs. comme on peut être gourmand et honnête. " Pendant deux heures. je devrais dire sur une difformité naturelle. Cependant. je t'accorde que ce sont d'honnêtes anthropophages. dentelée sur ses bords et relevée d'éclatantes couleurs. genre olive. Et maintenant à l'ouvrage. quand. classe des gastéropodes. au grand déplaisir de maître Land qui ne put compléter ses provisions. ce jour-là. .Cette coquille. et pousser un cri de conchyliologue. Cet adroit Canadien employa son temps à préparer les viandes et farines qu'il avait rapportées de l'île Gueboroar. si. Donc. " Eh! qu'a donc monsieur? demanda Conseil.et blanches. et qu'ils dévorent honnêtement leurs prisonniers. dis-je en montrant l'objet de mon triomphe. mon garçon. Mais. l'examinait avec attention. comme je ne tiens pas à être dévoré. Je les entendais répéter fréquemment le mot " assai ". Mais je vis leur nombre s'accroître considérablement sur la plage. Cependant. je mis la main sur une merveille. N'ayant rien de mieux à faire. mon garçon. de mélanies. ils ne me semblent pas très méchants! . même honnêtement.Mais c'est tout simplement une olive porphyre. il me vit plonger rapidement le bras dans le filet. ordre des pectinibranches. tout d'un coup. qui laissaient voir à profusion des coquilles. notre pêche fut activement conduite. et son appareil remontait chargé de diverses coquilles assez ordinaires. Entre Européens et sauvages.Bon! Conseil. j'eusse volontiers payé d'un doigt ma découverte! . Quant aux sauvages. Monsieur a-t-il été mordu? . c'est-à-dire le cri le plus perçant que puisse produire un gosier humain. embranchement des mollusques. en retirer un coquillage. ces indigènes rôdèrent près du Nautilus. Presque tous. J'appelai donc Conseil qui m'apporta une petite drague le gère. très surpris. mais sans rapporter aucune rareté.Quelle découverte? . je songeai à draguer ces belles eaux limpides. d'ailleurs. armés d'arcs.

Les astres et leurs satellites. en effet. bien que le danger soit dans l'éclair. Conseil et moi. L'homme se sert plus souvent de sa main droite que de sa main gauche. sans mâts. c'est une coquille sénestre! . malencontreusement lancée par un indigène. dit Conseil en prenant la précieuse coquille d'une main tremblante. Mais ce long cylindre de fer allongé dans la baie. Conseil. et je me promettais bien d'en enrichir le Muséum. En ce moment. étroites. mon garçon. et quand. Ces pirogues. qui n'ont de respect que pour les engins bruyants. et je trouvai le capitaine Nemo plongé dans un calcul où les x et autres signes algébriques ne manquaient pas. Nos armes. Je descendis au salon. ressorts de montres. les pirogues s'approchèrent plus près du Nautilus. et cherchaient à se familiariser avec lui. et peut-être une grêle empoisonnée! . J'entrai. Or.Une coquille ne vaut pas la vie d'un homme! lui dis-je. et nous ne nous en étions pas aperçus. mais je ne fus pas de son avis.Oui. La foudre. Cependant. sans les roulements du tonnerre. et visa un sauvage qui balançait sa fronde à dix mètres de lui. " Conseil. escaliers. dans leur mouvement de translation et de rotation.. Elles étaient manoeuvrées par d'adroits pagayeurs à demi nus. et une nuée de flèches s'abattit sur lui. à de rares exceptions. Je me hasardai à frapper à la porte qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine. " Diable! il grêle! dit Conseil. et qu'ils connaissaient leurs navires. auxquelles la détonation manquait. dis-je en rentrant par le panneau.Est-il possible! s'écria Conseil. que devaient-ils en penser? Rien de bon. mais au lieu d'être enroulée de droite à gauche. la nature a généralement suivi cette loi pour l'enroulement de ses coquilles. m'écriai-je.Eh quoi! Monsieur ne voit-il pas que ce cannibale a commencé l'attaque? . que la dextrosité est une loi de nature. Le voyant immobile.Ah! le gueux! s'écria Conseil.Ah! monsieur peut m'en croire. effraierait peu les hommes.Regarde sa spire! . vint briser le précieux objet dans la main de Conseil. Je voulus l'arrêter. j'aurais mieux aimé qu'il m'eût cassé l'épaule! " Conseil était sincère. sont combinés de manière a être employés de droite à gauche. comme l'ont fait observer les naturalistes. ses instruments et ses appareils. et. sans cheminée. 92 . ils reprenaient peu à peu confiance. conséquemment.Il faut prévenir le capitaine Nemo ". C'était évident que ces Papouas avaient eu déjà des relations avec les Européens. Elles sont toutes dextres.Une coquille sénestre! répétait Conseil. s'équilibraient au moyen d'un double balancier en bambous qui flottait à la surface de l'eau. longues. cette olive tourne de gauche à droite! . leur spire est sénestre. et je ne les vis pas s'avancer sans inquiétude. . nous étions donc plongés dans la contemplation de notre trésor. bien combinées pour la marche. serrures. Or.Oui. Je poussai un cri de désespoir! Conseil se jeta sur mon fusil. Un " entrez " me répondit. . la situation avait changé depuis quelques instants. . le coeur palpitant. c'était précisément cette familiarité qu'il fallait empêcher. ne pouvaient produire qu'un effet médiocre sur ces indigènes. les amateurs les payent au poids de l'or. Conseil! . Cependant. non dans le bruit.. se meuvent de droite à gauche. par hasard. etc. " Je vous dérange? dis-je par politesse. quand une pierre. creusées dans des troncs d'arbre. mais je n'ai jamais éprouvé une émotion pareille! " Et il y avait de quoi être ému! On sait. Une vingtaine de pirogues entouraient alors le Naulilus. mais son coup partit et brisa le bracelet d'amulettes qui pendait au bras de l'indigène. car ils s'en étaient d'abord tenus à distance respectueuse. Je n'y trouvai personne.

enfin ses levés hydrographiques des principales îles de l'Océanie. pour périr misérablement dans un train de chemin de fer! Si cet homme énergique a pu réfléchir pendant les dernières secondes de son existence. pressant un bouton électrique. " Voilà qui est fait. monsieur. nous en vînmes à parler de la situation du Nautilus. Vous ne craignez pas. Puis. et. L'Astrolabe et la Zélée. Entre autres choses. il transmit un ordre au poste de l'équipage. et je porte cette émotion à son actif. . j'allais me retirer. monsieur Aronnax. monsieur.Or. . monsieur. incessamment ballottées par les ouragans. Puis à ce propos: " Ce fut un de vos grands marins. sans être plus communicatif. si à ce moment. Il me questionna avec intérêt sur nos excursions à terre.. Au fond. . et les pénibles travaux. monsieur. plus complètement que lui. et je ne veux pas que ma visite à l'île Gueboroar coûte la vie à un seul de ces malheureux! " Cela dit.Sans contredit. sur nos chasses. ils sont venus avec leurs pirogues? .Ah! fit tranquillement le capitaine Nemo. monsieur. et. me répondit froidement le capitaine Nemo. il y a un point de ressemblance entre les corvettes de Dumont d'Urville et le Nautilus.Eh bien. il faudra rouvrir les panneaux pour renouveler l'air du Nautilus.. Infortuné savant! Avoir bravé les banquises du pôle Sud. Le canot est en place.C'est que le Nautilus s'est échoué comme elles! . monsieur.Non. ses voyages de circumnavigation. à vous autres. il suffit de fermer les panneaux. après quelques instants. où Dumont d'Urville fut sur le point de se perdre. je l'ai fait à l'intérieur de l'Océan. les cannibales du Pacifique.J'en suis certain. la carte à la main.En effet.Très sérieuses. tranquille cabinet de travail. j'imagine.Lequel. vous figurez-vous quelles ont dû être ses suprêmes pensées! " En parlant ainsi. Les pirogues des naturels nous entourent. les Papouas occupent la plate-forme.Rien n'est plus facile ".C'est que demain. me dit le capitaine. que ces messieurs défoncent des murailles que les boulets de votre frégate n'ont pu entamer? . dans quelques minutes. un de vos plus intelligents navigateurs que ce d'Urville! C'est votre capitaine Cook. ne pouvaient valoir le Nautilus. mais il existe encore un danger. . me dit-il. . la conversation effleura divers sujets.Lequel. " Ce que votre d'Urville a fait à la surface des mers. me dit le capitaine Nemo. vous supposez qu'ils monteront à bord? . à pareille heure.Alors.Le Nautilus ne s'est pas échoué. .Précisément. les 93 .Oui. sa double tentative au pôle Sud qui amena la découverte des terres Adélie et Louis-Philippe.. monsieur? . et plus facilement. ces Papouas. capitaine. le capitaine Nemo se montra plus aimable. dis-je. monsieur? . Le Nautilus est fait pour reposer sur le lit des mers. capitaine. qu'ils montent. mais le capitaine Nemo me retint et m'invita à m'asseoir près de lui. le capitaine Nemo semblait ému. je ne vois pas comment vous pourrez les empêcher d'entrer. . Puis. . et les panneaux sont fermés. puisque notre bâtiment respire à la manière des cétacés. nous revîmes les travaux du navigateur français. et je venais vous dire. Et.. Je ne vois aucune raison pour les en empêcher. Français.. mais je pense que vous avez eu des raisons sérieuses de me voir? . nous serons certainement assaillis par plusieurs centaines de sauvages. et véritablement sédentaire au milieu des eaux! . me répondit le capitaine. ce sont de pauvres diables. monsieur. . précisément échoué dans ce détroit. les coraux de l'Océanie.Eh bien. dit le capitaine Nemo. et n'eut pas l'air de comprendre ce besoin de viande qui passionnait le Canadien. .Cependant.

" Je regardai le capitaine.Monsieur Aronnax.manoeuvres qu'imposa à d'Urville le renflouage de ses corvettes. le Nautilus flottera et quittera sans avarie le détroit de Torrès. Je travaillai dans ma chambre jusqu'à midi. . le capitaine Nemo s'inclina légèrement. au jour dit. lorsque j'ai eu l'air de croire que son Nautilus était menace par les naturels de la Papouasie.Non. mais les réservoirs. mon ami. le Nautilus serait immédiatement dégagé. J'entendais le bruit des sauvages qui piétinaient sur la plate-forme en poussant des cris assourdissants. le flot devait avoir atteint son maximum de hauteur. Je n'ai donc qu'une chose à dire: Aie confiance en lui. même un instant. La pendule marquait deux heures et demie. ajouta le capitaine Nemo en se levant. Là. Que fait Ned Land? . le capitaine Nemo. Il ne s'inquiétait pas plus de la présence de ces cannibales que les soldats d'un fort blindé ne se préoccupent des fourmis qui courent sur son blindage. même quand ils sont ouverts. puis. qui désirait connaître le résultat de mon entrevue avec le capitaine. et sans que l'équipage sortît de son inertie habituelle.. et je rentrai dans ma chambre.Ah! fis-je. répondit tranquillement le capitaine Nemo. A deux heures trente-cinq minutes. je me rendis au grand salon. . . et va dormir en paix. le capitaine Nemo parut dans le salon. .Que monsieur m'excuse. On ne paraissait faire à bord aucun préparatif de départ.Eh bien! venez et vous verrez. répondit Conseil. fonctionnèrent à propos et lancèrent quelques mètres cubes d'oxygène dans l'atmosphère appauvrie du Nautilus.. chargés à toute occurrence.Et les Papouas? . je ne doute pas. L'air ne fut donc pas renouvelé à l'intérieur. et. .Et comment? . Sinon. " Mon garçon.Aucunement. je ne les entreprendrai pas. le capitaine m'a répondu très ironiquement.Monsieur n'a pas besoin de mes services? . Demain. " Nous allons partir. dit-il. bien des mois se passeraient avant qu'il pût quitter son lit de corail.. " 94 . mais mon Nautilus ne court aucun danger. " Vous ne comprenez pas? me dit-il. à deux heures quarante minutes du soir. on n'entre pas ainsi par les panneaux du Nautilus. je me couchai. dis-je.Ne vont-ils pas pénétrer à l'intérieur du Nautilus? . répondis-je. Dans dix minutes.Demain. . Cependant. je trouvai Conseil. si le capitaine Nemo n'avait point fait une promesse téméraire. la marée le soulèvera paisiblement. Les panneaux n'avaient pas été ouverts. haussant légèrement les épaules.. et il reprendra sa navigation à travers les mers.. quelques tressaillements avant-coureurs se firent bientôt sentir dans la coque du bateau. . La nuit se passa ainsi. à l'heure dite.J'ai donné l'ordre d'ouvrir les panneaux.Les Papouas? répondit le capitaine Nemo. demain. " Ces paroles prononcées d'un ton très bref.Capitaine. J'entendis grincer sur son bordage les aspérités calcaires du fond corallien.En franchissant les panneaux que vous aurez fait ouvrir. C'était me donner congé. sans avoir vu. L'Astrolabe et la Zélée ont failli périr. J'attendis quelque temps encore. . mais je dormis assez mal. je me levai. A six heures du matin. . mais l'ami Ned confectionne un pâté de kangaroo qui sera une merveille! " Je restai seul. .

la lumière au Nautilus. naviguant à la surface de l'Océan. qui aboutissait à la plate-forme. le protégeait encore contre les attaques extérieures. Son hélice battit les eaux avec une majestueuse lenteur. et malheur à l'étranger qui porte la main sur ces lézards sacrés. Quand je songeais que ce merveilleux agent électrique. et le transformait en une arche sainte à laquelle nul profanateur ne touchait sans être foudroyé.Je me dirigeai vers l'escalier central. Là. affolés de terreur. situé par 135° de longitude et l0° de latitude nord. moitié riants. Ned Land et Conseil. et sont l'objet d'une vénération particulière. le Nautilus reprit sa marche entre deux eaux. on les gâte. et. Les récifs étaient encore nombreux. on les nourrit. je ne fis 95 . " Mille diables! s'écria-t-il. Ned Land. tout chargé de l'électricité du bord. Mais. à midi. pendant que le second relevait sa position. ÆGRI SOMNIA Le jour suivant. regardaient quelques hommes de l'équipage qui ouvraient les panneaux. Vingt figures horribles apparurent. nous consolions et frictionnions le malheureux Ned Land qui jurait comme un possédé. le 11 janvier. Aussi. arrivé dans la mer de Timor. Conseil était dans l'extase. et de l'appareil. Mais le Nautilus n'eut rien à démêler avec ces vilains animaux. tandis que des cris de rage et d'épouvantables vociférations résonnaient au-dehors. Nous. Nous marchions directement vers l'ouest. on les adule. dès qu'il eut saisi la rampe à deux mains. Le Nautilus évita facilement les brisants de Money à bâbord. Ce n'était plus une rampe. quitta son lit de corail à cette quarantième minute exactement fixée par le capitaine. avait connaissance de l'île de ce nom par 1220 de longitude. en ce moment. il fut renversé à son tour. poussant des cris affreux et faisant des gambades exorbitantes. s'élança sur l'escalier. nous doublâmes ce cap Wessel. le capitaine Nemo. emporté par ses instincts violents. après avoir donné le mouvement. Mais. Mais le premier de ces indigènes qui mit la main sur la rampe de l'escalier. soulevé par les dernières ondulations du flot. Sa vitesse s'accrut peu à peu. mais un câble de métal. si le capitaine Nemo eût lancé dans ce conducteur tout le courant de ses appareils! On peut réellement dire. mon admiration n'avait plus de bornes. La rapidité de son hélice était telle que je ne pouvais ni suivre ses tours ni les compter. Également. et les récifs Victoria à tribord. qui forme la pointe est du golfe de Carpentarie. Cette île dont la superficie est de seize cent vingt-cinq lieues carrées est gouvernée par des radjahs. et. et sur ce dixième parallèle que nous suivions rigoureusement. placés par 1300 de longitude. et relevés sur la carte avec une extrême précision. On les protège. Les mantelets furent rabattus extérieurement. mais avec une vitesse remarquable que je ne puis estimer à moins de trente-cinq milles à l'heure. rejeté en arrière par je ne sais quelle force invisible. s'enfuit. on leur offre des jeunes filles en pâture. ces ancêtres écailleux foisonnent dans les rivières de l'île. Ces princes se disent fils de crocodiles. Timor ne fut visible qu'un instant. il avait tendu un réseau électrique que nul ne pouvait impunément franchir. Cependant. Quiconque la touchait ressentait une formidable secousse . Dix de ses compagnons lui succédèrent. le Nautilus. Le 13 janvier. qu'entre ses assaillants et lui. les Papouas épouvantés avaient battu en retraite. Dix eurent le même sort. il abandonna sain et sauf les dangereuses passes du détroit de Torrès. 10 janvier. et cette secousse eût été mortelle. c'est-à-dire issus de la plus haute origine à laquelle un être humain puisse prétendre. très intrigués. la chaleur. elle remontait aussitôt à l'ingénieur qui l'avait créé. Je suis foudroyé! " Ce mot m'expliqua tout. mais plus clairsemés.

C'est un monde à part. . et. Mais c'était admettre que mon étrange voyage aurait un terme.qu'entrevoir cette petite île Rotti. quatre. nous étions au-delà de toutes terres. ses travaux devaient périr avec lui dans quelque mer ignorée! A moins qu'il ne me destinât le résultat de ses expériences. " Je les ai faites. Cependant. je ne l'apercevais pas encore. sept. me dit-il. mais le Nautilus est un monde à part. Le cap fut mis sur l'océan Indien. La vitesse du Nautilus fut singulièrement ralentie. sous toutes les latitudes. où son Nautilus trouvait une navigation facile et indépendante? L'avenir devait nous l'apprendre. Le capitaine. monsieur le professeur. et je puis en affirmer la certitude. après quelques instants de silence. Quoi qu'il en soit. lui donnait immédiatement et sûrement le degré recherché. puis le cap Horn.Vous avez raison. je tirai un enseignement personnel qui n'avait rien de scientifique. tantôt il nageait au milieu des eaux. ces relevés s'obtiennent au moyen d'instruments assez compliqués. un jour ou l'autre. car. ou des appareils basés sur la variation de résistance de métaux aux courants électriques. de Seringapatam. Il est aussi étranger à la terre que les planètes qui accompagnent ce globe autour du soleil. Était-ce au profit de ces semblables? Ce n'était pas probable. je puis vous communiquer le résultat de mes observations. Où la fantaisie du capitaine Nemo allait-elle nous entraîner? Remontrait-il vers les côtes de l'Asie? Se rapprocherait-il des rivages de l'Europe? Résolutions peu probables de la part d'un homme qui fuyait les continents habités? Descendrait-il donc vers le sud? Irait-il doubler le cap de Bonne-Espérance. me dit-il. soit en descendant obliquement au moyen de ses plans inclinés. dont les rapports sont au moins douteux. et l'on ne connaîtra jamais les travaux des savants de Saturne ou de Jupiter. et le résultat définitif de ces expériences fut que la mer présentait une température permanente de quatre degrés et demi. Souvent. à une profondeur de mille mètres. et tantôt il flottait à leur surface. soit en surchargeant ses réservoirs. Je lui répondis négativement. . et ce terme. répondis-je. . me demanda si je connaissais les différentes densités que présentent les eaux de la mer. et dont les femmes ont une réputation de beauté très établie sur les marchés malais. en latitude. A partir de ce point. De cette communication.Bien. et j'ajoutai que la science manquait d'observations rigoureuses à ce sujet. cinq. de Scott. très capricieux dans ses allures.Je vous écoute. et son thermomètre. le 14 janvier. dont les verres se brisent souvent sous la pression des eaux. puisque le hasard a lié nos deux existences. d'Hibernia. le capitaine Nemo fit d'intéressantes expériences sur les diverses températures de la mer à des couches différentes. 96 . C'est ainsi que. capitaine. C'était pendant la matinée du 15 janvier. avec lequel je me promenais sur la plate-forme. Au contraire. Dans les conditions ordinaires. qui fait partie du groupe. et pousser au pôle antarctique? Reviendrait-il enfin vers ses mers du Pacifique. et les secrets de ses savants n'arrivent pas jusqu'à la terre. que ce soient des sondes thermométriques. Ces résultats ainsi obtenus ne peuvent être suffisamment contrôlés. le capitaine Nemo allait lui-même chercher cette température dans les profondeurs de la mer. ces observations. je me demandai dans quel but il faisait ces observations. Après avoir prolongé les écueils de Cartier. s'infléchit vers le sud-ouest. neuf et dix mille mètres. mis en communication avec les diverses nappes liquides. le Nautilus atteignit successivement des profondeurs de trois. le capitaine Nemo me fit également connaître divers chiffres obtenus par lui et qui établissaient le rapport des densités de l'eau dans les principales mers du globe. derniers efforts de l'élément solide contre l'élément liquide. Pendant cette période du voyage. Je suivais ces expériences avec le plus vif intérêt. la direction du Nautilus. Le capitaine Nemo y apportait une véritable passion.

Le 16 janvier. comme eussent été des coulées de plomb fondu dans une fournaise ardente. J'observais l'état de la mer dans ces conditions. intelligents précurseurs des ouragans. que l'eau de mer est plus dense que l'eau douce. je trouve un vingt-huit millième pour les eaux de l'Atlantique. imprégnés du graissin des matières organiques décomposées par la mer. c'était une agglomération infinie d'infusoires pélagiens. dont le formidable glaive heurtait parfois la vitre du salon.. dont toute ombre semblait devoir être bannie. certaines portions lumineuses faisaient ombre dans ce milieu igné. nos journées se passèrent en expériences de toutes sortes. Le Nautilus flottait au milieu d'une couche phosphorescente. un vingt-six millième pour les eaux du Pacifique. Puis. nécessitées par la violence des mouvements mécaniques de la machine. le Nautilus parut s'endormir à quelques mètres seulement au-dessous de la surface des flots. et j'en conclus qu'il nous ramènerait . je reconnus mon erreur. le capitaine Nemo déploya une ingéniosité qui ne fut égalée que par sa bonne grâce envers moi. et autres zoophytes phosphorescents. et notre admiration s'accrut à voir les gros animaux marins s'y jouer comme des salamandres. et dont on a compté jusqu'à vingt-cinq mille dans trente centimètres cubes d'eau. le Nautilus ne fuyait pas les mers fréquentées de l'Europe. et un vingt-neuf millième pour les eaux de l'Adriatique. aux astéries. de telle sorte que par opposition..peut-être avant peu vers des continents plus civilisés. . au milieu de ce feu qui ne brûle pas. Je crus d'abord que le fanal avait été rallumé. et qu'il projetait son éclat électrique dans la masse liquide. et son hélice immobile le laissait errer au gré des courants. Je surprenais alors des éclairs au milieu de ces nappes lumineuses. Je me trompais. " Décidément. le Nautilus flotta dans ces ondes brillantes. Pendant plusieurs jours. Je pensai que Ned Land apprendrait cette particularité avec une satisfaction très naturelle. de noctiluques miliaires. Je supposai que l'équipage s'occupait de réparations intérieures. je ne le revis plus. Et leur lumière était encore doublée par ces lueurs particulières aux méduses. sur leur transparence. et des istiophores longs de trois mètres. ou des masses métalliques portées au rouge blanc. aux aurélies. Ses appareils électriques ne fonctionnaient pas.Un dix-huit millième pour les eaux de la mer Ionienne. Pendant plusieurs heures.Ah! pensai-je. on la sentait vivante! En effet. dont l'étincellement s'accroissait en glissant sur la coque métallique de l'appareil. Non! ce n'était plus l'irradiation calme de notre éclairage habituel! Il y avait là une vigueur et un mouvement insolites! Cette lumière. qui dans cette obscurité devenait éblouissante. pourvus d'un tentacule filiforme. nous fûmes alors témoins d'un curieux spectacle. si je représente par un la densité de l'eau douce. Elle était produite par des myriades d'animalcules lumineux. une vague obscurité régnait au milieu des eaux. monsieur le professeur. Mes compagnons et moi. sur leur coloration. et dans toutes ces circonstances. aux pholadesdattes.Vous savez. et les plus gros poissons ne m'apparaissaient plus que comme des ombres à peine figurées. En effet. véritables globules de gelée diaphane. des marsouins élégants et rapides. Je vis là. mais cette densité n'est pas uniforme. sur leur électrisation. et après une rapide observation. et peut-être du mucus secrète par les poissons. Le ciel orageux et couvert d'épais nuages ne donnait aux premières couches de l'Océan qu'une insuffisante clarté. qui portèrent sur les degrés de salure des eaux à différentes profondeurs. et comme le fanal du Nautilus n'était pas en activité. 97 . et demeurai de nouveau comme isolé à son bord.. un trente-millième pour les eaux de la Méditerranée. quand le Nautilus se trouva subitement transporté en pleine lumière. pendant quelques jours. il s'aventure dans la Méditerranée? . Les panneaux du salon étaient ouverts. infatigables clowns des mers.

Mais. à la différence de leur ton et de leurs gestes. cherchait à varier l'ordinaire du bord. la machine. Du moins. Le second avait repris sa lunette et interrogeait obstinément l'horizon. et cent autres qui zébraient dans leur course la lumineuse atmosphère. et il se balançait paisiblement au milieu des eaux tranquilles. Le capitaine Nemo. ce mystère allait nécessairement s'éclaircir. Cependant. Presque aussitôt. naturelle. il observait la mer. se dirigèrent vers l'horizon. 11 s'arrêtait parfois. Son pas était assuré. Ned. Donc. que l'instrument me fut vivement arraché des mains. Le 18 janvier. et je ne les comptais plus. mais moins régulier que d'habitude. J'étais monté sur la plate-forme au moment où le second prenait ses mesures d'angles horaires. sans rien apercevoir. ses mollusques. ses articulés. le capitaine Nemo se promenait d'une extrémité à l'autre de la plateforme. D'ailleurs. Il l'observa longtemps. à cette profondeur de quelques mètres. d'ailleurs. sans quitter le point enfermé dans le champ de son objectif. En ce moment. Conseil observait et classait ses zoophytes. 98 . le Nautilus ne ressentait pas sa fureur. des nasons-loups. Mais. De mon côté. mon oeil ne s'était pas encore appliqué à l'oculaire. et échangea une dizaine de paroles avec son second. demeurait froid. Le ciel et l'eau se confondaient sur une ligne d'horizon d'une parfaite netteté. imprima à l'hélice une rotation plus rapide. nous étions faits à notre coquille. elle fut remplacée par une autre phrase non moins incompréhensible. le second attira de nouveau l'attention du capitaine. Véritables colimaçons. Que pouvait-il chercher sur cet immense espace? Le Nautilus se trouvait alors à quelques centaines de milles de la côte la plus rapprochée. Puis. le capitaine resta immobile. Pendant quelques minutes. je le compris ainsi. et les bras croisés sur la poitrine. j'avais soigneusement regardé dans la direction observée. allant et venant. des balistes variés. Puis. frappant du pied. très sérieusement intrigué. cette existence nous paraissait facile. la mer dure et houleuse. le Nautilus se trouvait par 105° de longitude et 15° de latitude méridionale. sur un ordre du capitaine Nemo. que la phrase quotidienne fût prononcée. Ainsi nous marchions. contrastant avec son chef par son agitation nerveuse. ce jour-là. suivant son habitude. Les journées s'écoulaient rapidement. et nous n'imaginions plus qu'il existât une vie différente à la surface du globe terrestre. suivant la coutume. peut-être sans me voir. ses poissons. car. qui baissait depuis quelques jours. Celui-ci suspendit sa promenade et dirigea sa lunette vers le point indiqué. Le temps était menaçant. et j'affirme qu'il est facile de devenir un parfait colimaçon. incessamment charmés par quelque merveille nouvelle. quand un événement vint nous rappeler à l'étrangeté de notre situation.Puis apparurent des poissons plus petits. Le baromètre. et avant peu. sans me regarder. dont les yeux. faire certaines objections auxquelles le second répondait par des assurances formelles. plus maître de lui. des scomberoïdessauteurs. je vis apparaître le capitaine Nemo. Le vent soufflait de l'est en grande brise. annonçait une prochaine lutte des éléments. Ce fut un enchantement que cet éblouissant spectacle! Peut-être quelque condition atmosphérique augmentait-elle l'intensité de ce phénomène? Peut-être quelque orage se déchaînait-il à la surface des flots? Mais. l'appuyant sur la cage du fanal qui formait saillie à l'avant de la plate-forme. Quant à moi. il abaissa sa lunette. et j'en rapportai une excellente longue-vue dont je me servais ordinairement. je me disposai à parcourir toute la ligne du ciel et de la mer. Il paraissait. Celui-ci semblait être en proie à une émotion qu'il voulait vainement contenir. je descendis au salon. J'attendais. munis d'une lunette. accroissant sa puissance propulsive.

car il ne me regardait pas. Son corps raide. jusqu'au moment où je jugerai convenable de vous rendre la liberté. mais je ne le reconnus pas. .Eh bien! que monsieur déjeune. et je me perdais dans les plus absurdes hypothèses. que j'avais surpris quelque secret interdit aux hôtes du Nautilus? Non! cette haine.Vous êtes le maître. Ses dents se découvraient à demi. je réclame de vous l'observation de l'un des engagements qui vous lient à moi. Ma lunette tombée de sa main. Je racontai à mes compagnons ce qui s'était passé. . répliqua Conseil. mais à obéir. cet incompréhensible personnage. Mais puis-je vous adresser une question? . Nous nous mîmes à table. Enfin. chacun de nous s'accota dans son coin. si profondément altérée. mais la porte se ferma sur lui pour toute réponse. Conseil. " Monsieur me dira-t-il ce que cela signifie? " me demanda Conseil. Sa physionomie était transfigurée. et Ned Land.De quoi s'agit-il. que diriez-vous donc. brillant d'un feu sombre. me dit-il d'un ton assez impérieux. Son oeil. Cependant. je n'en étais pas l'objet. Le capitaine Nemo était devant moi. monsieur. Le repas se fit assez silencieusement. mon garçon.Malheureusement. Puis.Je me retournai. puisque toute résistance eût été impossible. . Il était évident que le capitaine Nemo avait donné cet ordre en même temps qu'il faisait hâter la marche du Nautilus.Ami Ned. Ils furent aussi étonnés que moi. . capitaine? .Aucune.Oui. Il adressa à son second quelques mots en langue étrangère. Je mangeai peu. J'étais incapable d'accoupler deux idées logiques. quoi qu'il en eût. Je descendis à la cabine qu'occupaient Ned Land et Conseil. " Monsieur Aronnax. ne perdit pas un coup de dent. Sa physionomie. D'ailleurs. dit Ned Land. témoignaient de la haine violente que respirait toute sa personne. sans le vouloir. sa tête retirée entre les épaules. le temps manqua à toute explication. Ned Land voulut réclamer. avait roulé à ses pieds. " Monsieur me permettra-t-il de lui faire une recommandation? me demanda Conseil. en le regardant fixement. répondis-je. C'est prudent. et ils nous conduisirent à cette cellule où nous avions passé notre première nuit à bord du Nautilus. le capitaine Nemo redevint maître de lui. ses poings fermés. on ne nous a donné que le menu du bord. . Quatre hommes de l'équipage attendaient à la porte. quand je fus tiré de ma contention d'esprit par ces paroles de Ned Land: " Tiens! le déjeuner est servi! " En effet.Il faut vous laisser enfermer. . vos compagnons et vous. je n'avais pas à discuter. Il ne bougeait pas. 99 . lui répondis-je. reprit son calme habituel. j'étais plongé dans un abîme de réflexions.Tu as raison. se dérobait sous son sourcil froncé. le déjeuner terminé. la table était préparée. et l'étrange appréhension de la physionomie du capitaine Nemo ne quittait pas ma pensée. Conseil " se força ". mais aussi peu avancés. car nous ne savons ce qui peut arriver. Venais-je donc. et son oeil restait obstinément fixé sur l'impénétrable point de l'horizon. " Sur ce mot. puis il se retourna vers moi. et je leur fis part de la détermination du capitaine. de provoquer cette attitude de colère? S'imaginait-il. toujours par prudence. . Je laisse à penser comment cette communication fut reçue par le Canadien. si le déjeuner avait manqué totalement! " Cette raison coupa net aux récriminations du harponneur.

après avoir renouvelé son air. Quant au Nautilus. il ne parut pas. des substances soporifiques avaient été mêlées aux aliments que nous venions de prendre! Ce n'était donc pas assez de la prison pour nous dérober les projets du capitaine Nemo. qui me servit avec son exactitude et son mutisme ordinaires. sa physionomie exprimait une tristesse profonde. Le Canadien ne signala rien de nouveau à l'horizon. je me réveillai la tête singulièrement dégagée. ni voile. plein d'hallucinations. et de longues lames. et. j'étais dans ma chambre. Mes compagnons. pendant cette journée du 19 janvier. Les ondulations de la mer qui provoquaient un léger mouvement de roulis. Ce fut impossible. je ne vis que l'impassible stewart. et me laissèrent dans un complet anéantissement. Ned Land ne tarda pas à s'endormir. s'asseyait et se relevait. il vint vers moi et me dit: 100 . Je me demandais ce qui avait pu provoquer chez lui cet impérieux besoin de sommeil. prenait un livre au hasard. J'ouvris la porte. Il me rendit un salut presque imperceptible. espérant qu'il me donnerait peut-être des explications sur les événements qui avaient marqué la nuit précédente. se fermèrent malgré moi. Opération qui. observa la mer. Les panneaux. s'empara de tout mon être. imprimaient à l'appareil un très sensible roulis. ce qui m'étonna. Je songeai alors à quitter ma chambre. Le Nautilus avait-il donc quitté la surface de l'Océan? Était-il rentré dans la couche immobile des eaux? Je voulus résister au sommeil. J'étais en proie à une hallucination douloureuse. Mes paupières.En ce moment. avaient été réintégrés dans leur cabine. se maintint à une profondeur moyenne de quinze mètres. je pris par les coursives. Puis. Rien ne semblait changé à bord. Il flottait à la surface des flots sous une allure modérée. Je sentis un froid mortel glacer mes membres alourdis et comme paralysés. ses yeux rougis n'avaient pas été rafraîchis par le sommeil. Évidemment. A ma grande surprise. j'étais au salon. fermés la veille. Enfin. lorsque le capitaine ouvrit la porte et parut. Ma respiration s'affaiblit. quand je sentis mon cerveau s'imprégner d'une épaisse torpeur. Ils ne savaient rien. un réel chagrin. fut pratiquée plusieurs fois. je montai l'escalier central. de ses yeux pénétrants. sans m'adresser la parole. de manière à pouvoir revenir promptement à la surface des flots. cessèrent. Elle était déserte. que je voulais tenir ouverts. Ce qui s'était passé pendant cette nuit. véritables calottes de plomb. étaient ouverts. Conseil se laissa aller aussi à un lourd assoupissement. il nous parut tranquille et mystérieux comme toujours. Il n'en fit rien. ni terre. Endormis d'un sommeil pesant qui ne leur laissait aucun souvenir. ils l'ignoraient comme je l'ignorais moi-même. Je les interrogeai. il fallait encore le sommeil! J'entendis alors les panneaux se refermer. Le Nautilus. l'abandonnait aussitôt. Mes yeux. le globe lumineux qui éclairait la cellule s'éteignit et nous laissa dans une obscurité profonde. sans doute. Je me remis à mon travail. je ne comptais que sur les hasards de l'avenir. Le second montait alors sur la plate-forme. Sa figure me parut fatiguée. consultait ses instruments sans prendre ses notes habituelles. et la phrase accoutumée retentissait à l'intérieur du navire. ils avaient été très surpris de se retrouver dans leur cabine. sans qu'ils s'en fussent aperçus plus que moi. LE ROYAUME DU CORAIL Le lendemain. Étais-je encore une fois libre ou prisonnier? Libre entièrement. tombèrent sur mes yeux. J'arrivai sur la plate-forme. Quant au capitaine Nemo. Un sommeil morbide. Je le regardai. Des gens du bord. occupé à classer mes notes. échevelées par le vent. contre l'habitude. Je le saluai. Ned Land et Conseil m'y attendaient. et pour dévoiler ce mystère. Ned Land. Vers deux heures. Une brise d'ouest soufflait bruyamment. Il allait et venait. et semblait ne pouvoir tenir un instant en place. Je ne pus les soulever. les visions disparurent.

et quelques mouvements spasmodiques des muscles agitaient sa face. vrai type de l'Anglo-Saxon. Ce n'était pas seulement un malade.Venez. puis je répondis: " Cet homme sera mort dans deux heures." Etes-vous médecin.Rien. montrait la cervelle à nu. sans proférer une seule plainte.Oui. Je me penchai sur lui. consentiriez-vous à donner vos soins à l'un de mes hommes? . Sa pâleur s'accroissait encore sous l'éclat électrique qui baignait son lit de mort. Mais votre avis sur son état? " J'hésitais à me prononcer. Le capitaine Nemo me conduisit à l'arrière du Nautilus. me réservant de répondre suivant les circonstances. Je détachai ces linges. sans qu'il me parût possible de l'enrayer. que je ne croyais pas faits pour pleurer. " Etes-vous médecin? répéta-t-il. je rajustai les linges de sa tête. que je le regardai quelque temps sans répondre. à figure énergique. " La main du capitaine Nemo se crispa. " D'où vient cette blessure? Lui demandai-je. . Mais ne sachant où il en voulait venir. La blessure était horrible.Je suis prêt à vous suivre. " Monsieur Aronnax. me dit le capitaine. Plusieurs de vos collègues ont fait leurs études de médecine. Le crâne. et je vis que la mort s'approchait. et quelques larmes glissèrent de ses yeux. c'était un blessé. j'attendis de nouvelles questions. Un choc du Nautilus a brisé un des leviers de la machine. sur un lit. sillonnée de rides prématurées. Des caillots sanguins s'étaient formés dans la masse diffluente. et le blessé.En effet. J'ai pratiqué pendant plusieurs années avant d'entrer au Muséum. que le malheur. " Vous pouvez parler. me dit le capitaine. Là. Gratiolet. Il y avait eu à la fois contusion et commotion du cerveau. Pendant quelques instants. Cet homme n'entend pas le français. je suis docteur et interne des hôpitaux. fracassé par un instrument contondant.Qu'importe! répondit évasivement le capitaine. me laissa faire. emmaillotée de linges sanglants. La phlegmasie cérébrale était complète et entraînait la paralysie du sentiment et du mouvement. . monsieur. regardant de ses grands yeux fixes. monsieur Aronnax? " Je m'attendais si peu à cette demande. . et je me retournai vers le capitaine Nemo. . reposait sur un double oreiller. " Ma réponse avait évidemment satisfait le capitaine Nemo.Bien.Rien ne peut le sauver? . Je ne sais pourquoi je voyais une certaine connexité entre cette maladie d'un homme de l'équipage et les événements de la veille. et ce mystère me préoccupait au moins autant que le malade. la 101 . dis-je. La respiration du malade était lente. qui a frappé cet homme. Il était intermittent. et me fit entrer dans une cabine située près du poste des matelots. Après avoir pansé ce malheureux. " Je regardai une dernière fois le blessé. Je regardais sa tête intelligente. . reposait un homme d'une quarantaine d'années. j'observai encore ce mourant dont la vie se retirait peu à peu. " J'avouerai que mon coeur battait.Vous avez un malade? . Les extrémités du corps se refroidissaient déjà. Moquin-Tandon et autres. Je pris le pouls du blessé. qui affectait une couleur lie de vin. . et la substance cérébrale avait subi une attrition profonde. Sa tête.

vous conviendrait-il de faire aujourd'hui une excursion sous-marine? . me dit le capitaine Nemo. accompagnés du capitaine Nemo que suivaient une douzaine d'hommes de l'équipage. cette fois. et munis des deux appareils d'éclairage et de respiration. le Canadien se montra très disposé à nous suivre. à l'inverse des plantes de la terre. J'étais tenté de cueillir leurs fraîches corolles ornées de délicats tentacules. La double porte fut ouverte. les autres naissant à peine. et ils possèdent une existence propre. entre mes songes fréquemment interrompus. Je reconnus immédiatement cette région merveilleuse dont. bijou chez les modernes. je montai sur le pont. le capitaine Nemo nous faisait les honneurs. Je leur fis connaître la proposition du capitaine Nemo. végétal et animal. C'est donc une sorte de socialisme naturel. . tout en participant à la vie commune. Seulement. me dit-il. les unes nouvellement épanouies. nous prenions pied à une profondeur de dix mètres sur le sol ferme où reposait le Nautilus. Pendant toute la journée.Nous sommes à vos ordres. murmurée dans cette langue que je ne savais comprendre? Le lendemain matin. ce jour-là. Il me semblait voir ces tubes membraneux et cylindriques trembler sous l'ondulation des eaux. avaient creusées depuis longtemps. .Avec mes compagnons? demandai-je. point de sable fin. et. nulle forêt pélagienne. Ces polypes ont un générateur unique qui les a produits par bourgeonnement. Ici. et je regagnai ma chambre. réunis sur un polypier de nature cassante et pierreuse. se dirigeaient toutes de haut en bas. C'était le royaume du corail. le temps aidant. . je fus agité de sinistres pressentiments. A huit heures et demie. capitaine. Je cherchais à surprendre le secret de sa vie dans les dernières paroles échappées à ses lèvres! " Vous pouvez vous retirer.Si cela leur plaît. Je connaissais les derniers travaux faits sur ce bizarre zoophyte. Ce fond différait complètement de celui que j'avais visité pendant ma première excursion sous les eaux de l'Océan Pacifique. fixées aux rochers du sol. ces arborisations. et. point de prairies sous-marines. Le corail est un ensemble d'animalcules. on remarque l'ordre des gorgonaires qui renferme les trois groupes des gorgoniens. Une légère pente aboutissait à un fond accidenté. et rien ne pouvait être plus intéressant pour moi que de visiter l'une de ces forêts pétrifiées que la nature a plantées au fond des mers. Conseil s'empressa d'accepter. suivant la très juste observation des naturalistes. Le capitaine Nemo m'y avait précédé. Était-ce la prière des morts. " Monsieur le professeur. La nuit. fermera un jour cette portion de l'océan indien. C'est à ce dernier qu'appartient le corail. Je laissai le capitaine dans la cabine du mourant.misère peut-être. par quinze brasses de profondeur environ. Dès qu'il m'aperçut. et nous suivîmes un banc de corail en voie de formation. des isidiens et des coralliens. Les appareils Rumhkorff furent mis en activité. qui. Il était huit heures du matin. je dormis mal. nous étions vêtus pour cette nouvelle promenade. Dans l'embranchement des zoophytes et dans la classe des alcyonnaires. " Du mourant ou du mort il ne fut pas question. curieuse substance qui fut tour à tour classée dans les règnes minéral. il vint à moi. Remède chez les anciens.Veuillez donc aller revêtir vos scaphandres. La lumière produisait mille effets charmants en se jouant au milieu de ces ramures si vivement colorées. je crus entendre des soupirs lointains et comme une psalmodie funèbre. monsieur Aronnax ". et. très ému de cette scène. qui se minéralise tout en s'arborisant. ce fut seulement en 1694 que le Marseillais Peysonnel le rangea définitivement dans le règne animal. La route était bordée d'inextricables buissons formés par l'enchevêtrement d'arbrisseaux que couvraient de petites fleurs étoilées à rayons blancs. 102 . Je rejoignis Ned Land et Conseil.

nous avions atteint une profondeur de trois cents mètres environ. semé de gemmes éblouissantes. entourée par les hautes arborisations de la forêt sous-marine. Mes compagnons et mol nous suspendîmes notre marche. je vis qu'il était gonflé. Le corail se vend jusqu'à cinq cents francs le kilogramme. l'obscurité redevenait profonde. toutes parées de nuances et de reflets. " c'est peutêtre là le point réel où la vie obscurément se soulève du sommeil de pierre. j'observai d'autres polypes non moins curieux. En observant le sol. et le buisson se changeait en un bloc de mamelons pierreux. aussitôt l'alerte se mettait dans la colonie. En regardant avec plus d'attention. après longues discussions. sans se détacher encore de ce rude point de départ ". les fleurs s'évanouissaient sous mes regards. les méandrines. les arborisations grandirent. Les corolles blanches rentraient dans leurs étuis rouges. ni le modeste taillis de basse futaie. qu'elle piquait de pointes de feu. me retournant. C'était la forêt immense. Le capitaine Nemo s'engagea sous une obscure galerie dont la pente douce nous conduisit à une profondeur de cent mètres. de la vie de ces poissons qui peuplent le liquide élément. en s'accrochant aux rugueuses aspérités de ces arceaux naturels et aux pendentifs disposés comme des lustres. tandis qu'à nos pieds. et sur lesquels je remarquai d'admirables spécimens de corail rose. les unes vertes. Mais. De véritables taillis pétrifiés et de longues travées d'une architecture fantaisiste s'ouvrirent devant nos pas. ce n'était plus le buisson isolé. sur les côtes de France. ou plutôt encore de celle de ces amphibies qui. souvent mélangée avec d'autres polypiers. les astrées. des iris aux ramifications articulées. ces lianes de la mer. formaient un tapis de fleurs. les cariophylles. que les naturalistes. Nous regardions. j'observai que quatre d'entre eux portaient sur leurs épaules un objet de forme oblongue. Entre les arbrisseaux coralliens. les tubipores. pendant de longues heures. les autres rouges. A la limite de la clairière. peuvent parcourir. Le centre d'une vaste clairière. Ce corail valait celui qui se pêche dans la Méditerranée. suivant la remarque d'un penseur. Mais bientôt les buissons se resserrèrent. de ces sensitives animées. Le hasard m'avait mis là en présence des plus précieux échantillons de ce zoophyte. Mais. et. Nous occupions. des mélites. les énormes arbres pétrifiés. c'est-à-dire la limite extrême sur laquelle le corail commence à se former. les fongies. du moins.pendant que de légers poissons. si ma main s'approchait de ces fleurs vivantes. réunis par des guirlandes d'élégantes plumarias. 103 . puis quelques touffes de corallines. Nous passions librement sous leur haute ramure perdue dans l'ombre des flots. je vis que ses hommes formaient un demi-cercle autour de leur chef. et il me vint à la pensée que j'allais assister a une scène étrange. et en cet endroit. Il justifiait par ses tons vifs ces noms poétiques de fleur de sang et d'écume de sang que le commerce donne à ses plus beaux produits. les couches liquides recouvraient la fortune de tout un monde de corailleurs. formait alors des ensembles compacts et inextricables appelés " macciota ". d'Italie et de Barbarie. ont définitivement rangées dans le règne végétal. Cette précieuse matière. au gré de leur caprice. le double domaine de la terre et des eaux! Cependant. véritables algues encroûtées dans leurs sels calcaires. Quel indescriptible spectacle! Ah! que ne pouvions-nous communiquer nos sensations! Pourquoi étions-nous emprisonnés sous ce masque de métal et de verre! Pourquoi les paroles nous étaient-elles interdites de l'un à l'autre! Que ne vivions-nous. Nos lampes projetaient sur cet espace une sorte de clarté crépusculaire qui allongeait démesurément les ombres sur le sol. après deux heures de marche. Mais là. les effleuraient en passant comme des volées d'oiseaux. les grandes végétations minérales. et ne recueillait que de petites étincelles retenues par les vives arêtes du corail. Enfin. aux rapides nageoires. le capitaine Nemo s'était arrêté. en cet endroit. La lumière de nos serpentins produisait parfois des effets magiques. Ned Land et Conseil étaient près de moi.

répondit le capitaine Nemo. Au milieu de la clairière. repassant sous les arceaux de la forêt. et bientôt il fut assez profond pour recevoir le corps.. Alors. Le capitaine Nemo. Puis il ajouta: " C'est là notre paisible cimetière. par de légères extumescences encroûtées de dépôts calcaires. tous fléchirent encore le genou. Je compris tout! Cette clairière c'était un cimetière. une tombe. A une heure. les bras croisés sur la poitrine. et. des requins et des hommes! " DEUXIEME PARTIE L'OCÉAN INDIEN Ici commence la seconde partie de ce voyage sous les mers.Oui. Dès que mes vêtements furent changés. se dressait une croix de corail. à quelques centaines de pieds au-dessous de la surface des flots! . sur le sol calcaire. Leur traînée lumineuse nous guida jusqu'au Nautilus. descendit dans sa humide tombe. le capitaine Nemo et ses hommes se redressèrent. les porteurs s'approchèrent. Alors. en proie à une terrible obsession d'idées. je remontai sur la plate-forme. Le corps. s'élargissait. enveloppé dans un tissu de byssus blanc. qui formèrent un léger renflement. au sein de cette mer immense. la funèbre troupe reprit le chemin du Nautilus. sur un piédestal de rocs grossièrement entassés. la tombe se creusait lentement. j'allai m'asseoir près du fanal. et les polypes se chargent d'y sceller nos morts pour l'éternité! " Et cachant d'un geste brusque son visage dans ses mains crispées. et disposées avec une régularité qui trahissait la main de l'homme. La première s'est terminée sur cette émouvante scène du cimetière de corail qui a laissé dans mon esprit une impression profonde. et toujours montant. et tous étendirent leur main en signe de suprême adieu. répondit gravement le capitaine Nemo. capitaine. suivant mes prévisions. il commença à creuser un trou avec une pioche qu'il détacha de sa ceinture. Mes deux compagnons et moi. J'entendais résonner.. tranquilles. le corps de l'homme mort dans la nuit! Le capitaine Nemo et les siens venaient enterrer leur compagnon dans cette demeure commune. le fer du pic qui étincelait parfois en heurtant quelque silex perdu au fond des eaux. monsieur. au fond de cet inaccessible Océan! Non! jamais mon esprit ne fut surexcité à ce point! Jamais idées plus impressionnantes n'envahirent mon cerceau! Je ne voulais pas voir ce que voyait mes yeux! Cependant. oubliés de tous.en de certains points. dans ce cimetière de corail? . Le capitaine Nemo me rejoignit. Ainsi donc.Oui. . et tous les amis de celui qui les avait aimés s'agenouillèrent dans l'attitude de la prière. Les poissons fuyaient çà et là leur retraite troublée. le capitaine essaya vainement de comprimer un sanglot. Je me levai et lui dis: " Ainsi. et il n'était pas jusqu'à sa tombe qu'il n'eût 104 . cet objet oblong. se rapprochant de la tombe.. au milieu des taillis. Sur un signe du capitaine Nemo. du moins. La tombe fut alors recouverte des débris arrachés au sol. Le trou s'allongeait.. Enfin. un de ses hommes s'avança. puis.Et il repose maintenant près de ses compagnons. ce trou. nous nous étions religieusement inclinés.Vos morts y dorment. cet homme est mort dans la nuit? . les feux du bord apparurent. la vie du capitaine Nemo se déroulait tout entière. Quand ce fut fait. monsieur Aronnax. nous étions de retour. qui étendait ses longs bras qu'on eût dit faits d'un sang pétrifié. le long des buissons de corail. hors de l'atteinte des requins! . et à quelques pieds de la croix. mais non de nous! Nous creusons la tombe.Oui.

farouche. et que. non plus! " avait ajouté le capitaine. pour être franc. Là. si quelque chance de salut s'offre à nous. La lampe électrique était combinée de manière à donner tout son pouvoir éclairant. Pendant qu'il observait au moyen du sextant. j'allumai un cigare. Toujours cette même défiance. le curieux. envers les sociétés humaines! Pour moi. et je suivis l'opération. Ce digne garçon persistait à ne voir dans le commandant du Nautilus qu'un de ces savants méconnus qui rendent à l'humanité mépris pour indifférence. et qui maintenaient sa lumière dans le plan utile. sous la dictée des événements. pas un des monstres de l'Océan ne viendrait troubler le dernier sommeil de ces hôtes du Nautilus. puisque nous n'avons encore parcouru que six mille lieues à travers le Pacifique! Pourtant je sais bien que le Nautilus se rapproche des terres habitées. cette occasion. Nous ne sommes que des captifs. je voudrais avoir accompli ce tour du monde sous-marin dont les débuts sont si magnifiques. rien n'est évident pour moi. avait dû se réfugier dans cet inaccessible milieu où ses instincts s'exerçaient librement. Je ferai comme lui sans doute. J'examinai alors l'installation de cet appareil dont la puissance était centuplée par des anneaux lenticulaires disposés comme ceux des phares. ou presque rien. En ce moment. pour ainsi dire. je voudrais. mais il resta impassible et muet. quand je devrais payer de ma vie cet insatiable besoin d'apprendre! Qu'ai-je découvert jusqu'ici? Rien. D'ailleurs rien ne nous lie au capitaine Nemo. Je voudrais avoir vu ce que nul homme n'a vu encore. Aucun engagement d'honneur ne nous enchaîne. je n'entrevois encore dans ces ténèbres que des lueurs. cette hypothèse n'expliquait qu'un des cotes du capitaine Nemo. C'était encore pour lui un génie incompris qui. Mais cette occasion se présentera-t-elle jamais? L'homme privé par la force de son libre arbitre la désire. Il me parut évident que cet homme ne comprenait pas le français. le second vint prendre la hauteur du soleil. Ce vide économisait aussi les pointes de graphite entre lesquelles se 105 . 21 janvier 1868. ce ne sera pas sans une sorte de regret que j'emporterai ce que la générosité du capitaine nous aura laissé pénétrer des mystères du Nautilus! Car enfin. Il sait que s'échapper du Nautilus est impossible. Non! le capitaine Nemo ne se contentait pas de fuir les hommes! Son formidable appareil servait non seulement ses instincts de liberté. Je voudrais avoir observé la complète série des merveilles entassées sous les mers du globe. Ned Land n'a pas renoncé à l'espoir de recouvrer sa liberté. à mon avis. et je dois me borner à écrire. à midi. se produisait dans le vide. rivés les uns aux autres. la blessure mortelle de cet homme due à un choc inexplicable du Nautilus. dans la mort aussi bien que dans la vie! " Nul homme. un des matelots du Nautilus cet homme vigoureux qui nous avait accompagnés lors de notre première excursion sous-marine à l'île Crespo vint nettoyer les vitres du fanal. Toutefois. Sa lumière. car plusieurs fois je fis à voix haute des réflexions qui auraient dû lui arracher quelque signe involontaire d'attention.préparée dans le plus impénétrable de ses abîmes. avant de l'abandonner à jamais. ce qui assurait à la fois sa régularité et son intensité. le mystère de cette dernière nuit pendant laquelle nous avions été enchaînés dans la prison et le sommeil. Ce jour-là. je ne me contentais plus des hypothèses qui satisfaisaient Conseil. faut-il haïr cet homme ou l'admirer? Est-ce une victime ou un bourreau? Et puis. En effet. Je montai sur la plate-forme. mais le savant. las des déceptions de la terre. que des prisonniers déguisés sous le nom d'hôtes par un semblant de courtoisie. Et cependant. de ces amis. s'il les eût comprises. Il faudra les suivre. il serait cruel de sacrifier mes compagnons à ma passion pour l'inconnu. en effet. Il est certain qu'il profitera de la première occasion que le hasard lui offrira. peut-être même les guider. la précaution si violemment prise par le capitaine d'arracher de mes yeux la lunette prête à parcourir l'horizon. Mais. la redoute. implacable. tout cela me poussait dans une voie nouvelle. mais peut-être aussi les intérêts de je ne sais quelles terribles représailles. Nous ne sommes pas même prisonniers sur parole.

surmontés sur le dos de quatre gros tubercules: des ostracions mouchetés de points blancs sous la partie inférieure du corps. il n'y avait pas même un rhume à craindre. mais leurs oeufs formaient un régal excellent. Les filets du Nautilus rapportèrent plusieurs sortes de tortues marines. Je citerai aussi des ostracions quadrangulaires. Le Nautilus y flottait généralement entre cent et deux cents mètres de profondeur. j'aperçus de magnifiques albatros au cri discordant comme un braiement d'âne. la lecture des livres de la bibliothèque. et par de nombreux phaétons ou paille-enqueue. par esprit de protestation. et qui se reposent sur les flots des fatigues du vol. Mais. mais véritablement osseuse. mais ces promenades quotidiennes sur la plate-forme où je me retrempais dans l'air vivifiant de l'Océan. et dont l'écaille est très estimée. bruns à la queue. oiseaux qui appartiennent à la famille des longipennes. nous vîmes une grande quantité d'oiseaux aquatiques. Ces reptiles. la rédaction de mes mémoires. à dos bombé. préparés d'une certaine façon. A tout autre que moi. Quelques-uns de ces carets. La chair de ces tortues était généralement médiocre. à la mer des Indes et à cette partie de l'Océan qui baigne les côtes de l'Amérique équinoxiale. dans cette température constante. Je citerai principalement des ostracions particuliers à la mer Rouge. tantôt la forme d'un solide quadrangulaire. gros comme un pigeon. pris d'un immense amour de la mer. à l'abri des animaux marins. Quant aux poissons. les heures eussent sans doute paru longues et monotones. le spectacle de ces riches eaux à travers les vitres du salon. lorsqu'on les prit. Quelques-uns furent adroitement tués. je me serais bien passé des variantes que Ned Land. Pendant quelques jours. La famille des totipalmes était représentée par des frégates rapides qui pêchaient prestement les poissons de la surface. D'ailleurs. et dont je recommande l'acclimatation même dans les eaux douces. d'une chair salubre. auxquelles d'ailleurs un certain nombre de poissons de mer s'accoutument aisément. des trigones. vaste plaine liquide d'une contenance de cinq cent cinquante millions d'hectares. j'en notai quelques-uns d'une longueur d'un demi-décimètre. entre autres. Parmi les grands voiliers. Notre santé à tous se maintenait dans un état très satisfaisant. qui s'apprivoisent comme des oiseaux. dormaient encore dans leur carapace. ils fournirent un gibier d'eau très acceptable. Ce fut ainsi pendant quelques jours. Lorsque le Nautilus se prépara à reprendre sa marche sous-marine. qui plongent facilement. Nous sillonnions alors les flots de l'océan Indien. Ces poissons.développe l'arc lumineux. et. De plus. et dont il existait une certaine réserve à bord. pourvus d'aiguillons formés par la prolongation de leur croûte osseuse. du genre caret. sont protégés par une cuirasse qui n'est ni crétacée. qui n'aurait pu les renouveler aisément. et pour mon compte. Les panneaux se refermèrent. dans ces conditions. Économie importante pour le capitaine Nemo. ce phaéton à brins rouges. les tatous. leur usure était presque insensible. jaunes aux nageoires. employaient tout mon temps et ne me laissaient pas un moment de lassitude ou d'ennui. s'ingéniait à y apporter. et dont le plumage blanc est nuancé de tons roses qui font valoir la teinte noire des ailes. ce madréporaire Dendrophyllée. elle affecte la forme d'un solide triangulaire. quand nous surprenions à travers les panneaux ouverts les secrets de leur vie aquatique. Parmi les triangulaires. et auxquels leur singulier 106 . mouettes ou goélands. connu en Provence sous le nom de " Fenouil de mer ". peuvent se maintenir longtemps sous l'eau en fermant la soupape charnue située à l'orifice externe de leur canal nasal. ni pierreuse. les oursins. Je remarquai plusieurs espèces qu'il ne m'avait pas été donné d'observer jusqu'alors. je redescendis au salon. et la route fut donnée directement à l'ouest. les crustacés. ils provoquaient toujours notre admiration. palmipèdes. comme les tortues. emportés à de longues distances de toutes terres. Tantôt. et dont les eaux sont si transparentes qu'elles donnent le vertige à qui se penche à leur surface. d'un goût exquis. eût fourni avec la chair fondante de ses polypes une pâte excellente contre la toux. Le régime du bord nous convenait parfaitement.

véritables porcs-épics de la mer. restaient bientôt en arrière. et qui fut visitée par M. des hippocampes communs à tous les océans. tantôt boursouflée de protubérances. sorte de polypier parasite souvent fixé sur une coquille. des kurtes splendides. qui produisent un certain bruissement. caractérisés par un opercule et une membrane bronchiale. particuliers à ces mers. Puis. parés des plus vives couleurs. tantôt creusée de sinus profonds. qui se distinguent par trois rangées longitudinales de filaments. Ses dragues rapportèrent de nombreux échantillons de polypes et d'échinodermes. suivant le sous-genre auquel ils appartiennent. distancés par cette vitesse. par 12°5' de latitude sud et 94°33' de longitude. des spenglériens au dos rouge. de délicieux vélifères. toujours maculées de limon. ces animaux sont revêtus ou privés de petites écailles. Quant au premier sous-genre. quelques-uns cependant parvenaient à se maintenir pendant un certain temps dans les eaux du Nautilus. longs de sept pouces. Bientôt l'île Keeling disparut sous l'horizon. le Nautilus marcha à raison de deux cent cinquante lieues par vingt-quatre heures. des cottes. des diodons. qui peuvent hisser leurs nageoires comme autant de voiles déployées aux courants favorables. soit cinq cent quarante milles. Le Nautilus prolongea à peu de distance les accores de cette île déserte. dont le foie est considéré comme poison. qui portent sur les yeux une oeillère mobile. et qui tuent les insectes en les frappant d'une simple goutte d'eau. c'est que ceux-ci. armés d'un fusil que n'ont prévu ni les Chassepot ni les Remington. Du 21 au 23 janvier. auquel je joignis une astrée punctifère. soulèvement madréporique planté de magnifiques cocos. dont la chair est dure et coriace. et la route fut donnée au nord-ouest vers la pointe de la péninsule indienne. à museau allongé. rayés de noir. et des électriques. le bleu céleste. des calliomores livides. nous eûmes connaissance de l'île Keeling. son corps et sa queue sont garnis de callosités. des bodians. l'argent et l'or. ou vingt-deux milles à l'heure. cherchaient à nous accompagner. des ovoïdes semblables à un oeuf d'un brun noir. permettent sinon de voler. la plupart. je remarquai la scorpène. à la poitrine blanche. rayés de jaune. des myriades de blennies-sauteurs. dont les ailes sont formées de filaments. il fournit plusieurs spécimens de ce poisson bizarre justement surnommé " crapaud de mer ". des pigeons spatulés. il est répugnant et horrible. attirés par l'éclat électrique. auxquels la nature a prodigué le jaune. Si nous reconnaissions au passage les diverses variétés de poissons. Darwin et le capitaine Fitz-Roy. sillonnés de bandelettes blanches et dépourvus de queue. poisson à tête grande. hérissé d'aiguillons et parsemé de tubercules. des trichoptères. glissant à la surface des eaux avec une prodigieuse vélocité. dont la tête est garnie d'aiguillons et qui ne possède qu'une seule nageoire dorsale. dont la tête est rugueuse. il porte des cornes irrégulières et hideuses. dont la queue est couverte de nombreux anneaux écailleux. au museau long et tubuleux. aux longues nageoires pectorales. très étendues et disposées en forme d'ailes. ses piquants font des blessures dangereuses. et des tests curieux de l'embranchement des mollusques. 107 . des pégases volants. Dans le quatre-vingt-neuvième genre des poissons classés par Lacépède. mais dont la tête est d'un aspect fantastique. enfin des soufflets. Je relève encore sur les notes quotidiennes tenues par maître Conseil certains poissons du genre tétrodons. comme échantillons d'autres genres.grognement a valu le surnom de " cochons de mer ". des trygles. auxquels leurs nageoires pectorales. Le second sous-genre nous donna des échantillons de dydactyles longs de trois à quatre décimètres. Quelques précieux produits de l'espèce des dauphinules accrurent les trésors du capitaine Nemo. des macrognathes à longue mâchoire. du moins de s'élancer dans les airs. excellents poissons longs de vingtcinq centimètres et brillants des plus agréables couleurs. Le 24 au matin. qui appartient à la seconde sous-classe des osseux. véritables gobe-mouches de l'Océan. puis des dromadaires à grosses bosses en forme de cône. munis d'aiguillons et pouvant se gonfler de manière à former une pelote hérissée de dards.

vous autres marins. Je regardais la mer. Ces gracieux mollusques se mouvaient à reculons au moyen de leur tube locomoteur en chassant par ce tube l'eau qu'ils avaient aspirée. des villes anglaises. six. Sa mâture fut visible un instant. Il est un charmant animal dont la rencontre. monsieur le professeur. dans les nappes supérieures. présageait des chances heureuses. où l'on rencontre plus de sauvages que de chevreuils! Sur cette terre indienne. l'eau était toujours plus froide sur les hauts fonds qu'en pleine mer. françaises et indoues. le Nautilus passa la journée à sa surface. que la première classe. Ned. Elle fut aussi plus capricieuse et nous entraîna souvent à de grandes profondeurs. c'est-à-dire porteur de ventouses. On fit plusieurs fois usage des plans inclinés que des leviers intérieurs pouvaient placer obliquement à la ligne de flottaison. l'argonaute. c'était une troupe de ces argonautes qui voyageait alors à la surface de l'Océan. suivant les anciens. Conseil et moi nous fûmes émerveillés par un curieux spectacle. notre marche se ralentit généralement. dans ces conditions. l'Océan étant absolument désert. Pline. Une fois arrivés dans nos mers. ne peut-on se passer de sa permission? " Je ne répondis pas au Canadien. qu'il nous y conduise. Cela vaudra mieux que ces îles de la Papouasie. répondis-je d'un ton très déterminé. Athénée. D'ailleurs. Si après cette nomenclature. le nautile. Qui eût consulté Conseil eût appris de ce brave garçon que l'embranchement des mollusques se divise en cinq classes. avaient étudié ses goûts et épuisé à son égard toute la poétique des savants de la Grèce et de l'Italie. avec le nautile. je ne suppose pas que le capitaine Nemo nous permette d'aller chasser sur les côtes du Malabar ou de Coromandel comme dans les forêts de la Nouvelle-Guinée. trop ras sur l'eau. comprend deux familles. comme vous dites. nous verrons ce que la prudence nous conseillera de tenter.Eh bien! monsieur. c'est-à-dire porteur de tentacules. battant les flots de sa puissante hélice et les faisant rejaillir à une grande hauteur. et que la famille des tétrabranchiaux n'en contient qu'un seul. tantôt testacés. Comment. qui se distinguent par le nombre de leurs branches: que la famille des dibranchiaux renferme trois genres. et ce mollusque est maintenant connu sous le nom d'Argonaute. A partir de l'île Keeling. Le Nautilus se rapproche des continents habités. Au fond. des chemins de fer. Quant à la température des basses couches. Ils appartenaient à l'espèce des argonautes tuberculés qui est spéciale aux mers de l'Inde. . Nous pouvions en compter plusieurs centaines. j'avais à coeur d'épuiser jusqu'au bout les hasards de la destinée qui m'avait jeté à bord du Nautilus.Non." Des terres civilisées. Il revient vers l'Europe. mais il ne pouvait apercevoir le Nautilus. il aurait été sans excuse. J'observai seulement que. Nous allâmes ainsi jusqu'à deux et trois kilomètres. Je ne voulais pas discuter. Je pensai que ce bateau à vapeur appartenait à la ligne péninsulaire et orientale qui fait le service de l'île de Ceyland à Sydney. vers quatre heures du soir. non. un esprit rebelle eût confondu l'argonaute. qui est tentaculifère. Or. un long steamer qui courait dans l'ouest à contrebord. le calmar et la seiche. le thermomètre indiqua toujours invariablement quatre degrés au-dessus de zéro. ne l'eût-on pas pris pour un cétacé gigantesque? Je passai les trois quarts de cette journée sur la plate-forme. Rien à l'horizon. mais sans jamais avoir vérifié les grands fonds de cette mer indienne que des sondes de treize mille mètres n'ont pas pu atteindre. Hein! est-ce que le moment n'est pas venu de brûler la politesse au capitaine Nemo? . Laissons courir. On ne ferait pas cinq milles sans y rencontrer un compatriote. celles des dibranchiaux et des tétrabranchiaux. celle des céphalopodes dont les sujets sont tantôt nus. Aristote. me dit ce jour-là Ned Land. si ce n'est. il y a des routes. Oppien. avant ce rapide crépuscule qui lie le jour à la nuit dans les zones tropicales. Mais la science moderne n'a pas ratifié leur appellation. 108 . Ils l'appelèrent Nautilus et Pompylius. A cinq heures du soir. qui est aétahulifère. De leurs huit tentacules. en touchant à la pointe du roi George et à Melbourne. Le 25 janvier.

nous rencontrâmes à plusieurs reprises. et cette blancheur qui te surprend n'est due qu'à la présence de myriades de bestioles infusoires. car la lune. toutes les voiles furent subitement amenées.Non. tandis que les deux autres. Il voulait remonter à la surface des flots et harponner ces monstres. ayant deux jours à peine. A perte de vue l'Océan semblait être lactifié. surtout certains squales émissoles dont la gueule est pavée de dents disposées comme une mosaïque.Plusieurs lieues! s'écria Conseil. qui le provoquaient avec une insistance toute particulière. car cette eau ne s'est pas changée en lait. les seuls ensevelisseurs du pays. charriés par le Gange jusqu'à la haute mer. monsieur peut-il m'apprendre quelle cause produit un pareil effet. mais il ne la quitte jamais. et que les vautours. ces puissants animaux se précipitaient contre la vitre du salon avec une violence peu rassurante. dis-je à Conseil. était encore perdue au-dessous de l'horizon dans les rayons du soleil. j'étais en mesure de lui répondre. Mais les squales ne manquaient pas pour les aider dans leur funèbre besogne. Mais bientôt le Nautilus. . longs de cinq mètres. " Pendant une heure environ. Le Nautilus flotta au milieu de cette troupe de mollusques. lui dis-je. une formidable troupe de squales nous fit cortège. semblait noir par contraste avec la blancheur des eaux.allongés et amincis. Il transporte l'animal qui l'a sécrété. des squales isabelle à museau arrondi et semé de points obscurs. répondit judicieusement Conseil. vaste étendue de flots blancs qui se voit fréquemment sur les côtes d'Amboine et dans ces parages. C'est pourquoi il eût mieux fait d'appeler son navire l'Argonaute. et nous rentrions dans l'hémisphère boréal. n'avaient pas achevé de dévorer. à peine soulevées par la brise. Le lendemain. je ne sais quel effroi les prit soudain. demanda Conseil. 109 . mon garçon. En ce moment. Puis. Était-ce l'effet des rayons lunaires? Non. Les coquilles se renversant changèrent leur centre de gravité. Quelques-unes de ces bestioles adhèrent entre elles pendant l'espace de plusieurs lieues. C'étaient les morts des villes indiennes.Ainsi fait le capitaine Nemo. arrondis en palmes. Conseil ne pouvait en croire ses yeux. et de grands squales tigrés. la nuit tomba subitement. Vers sept heures du soir. flottaient sur l'eau. Pendant cette journée. 26 janvier. le Nautilus à demi immergé navigua au milieu d'une mer de lait. se tendaient au vent comme une voile légère. spectacle sinistre! des cadavres qui flottaient à la surface des flots. nous coupions l'Équateur sur le quatre-vingt-deuxième méridien. et les lames. s'allongèrent paisiblement sous les précintes du Nautilus. des squales oeillés dont le cou est marqué d'une grande tache noire cerclée de blanc qui ressemble à un oeil. je suppose! . . Tout le ciel. à l'ouvert du vaste golfe du Bengale. Le 27 janvier. et jamais navires d'une escadre ne manoeuvrèrent avec plus d'ensemble. " L'argonaute est libre de quitter sa coquille. C'étaient des squales philipps au dos brun et au ventre blanchâtre armés de onze rangées de dents. Ce fut instantané.Mais. et toute la flottille disparut sous les flots. quoique éclairé par le rayonnement sidéral. sans que l'animal y adhère. de l'épaisseur d'un cheveu. . Véritable bateau en effet. Heureusement. sortes de petits vers lumineux. Ned Land ne se possédait plus alors. les corps se contractèrent. et il m'interrogeait sur les causes de ce singulier phénomène. Terribles animaux qui pullulent dans ces mers et les rendent fort dangereuses. Je voyais parfaitement leur coquille spiraliforme et ondulée que Cuvier compare justement à une élégante chaloupe. laissa facilement en arrière les plus rapides de ces requins. Souvent. " C'est ce qu'on appelle une mer de lait. les bras se replièrent. accroissant sa vitesse. et dont la longueur ne dépasse pas un cinquième de millimètre. d'un aspect gélatineux et incolore. Comme à un signal.

Les pêcheurs ne se rassemblent que pendant le mois de mars au golfe de Manaar. Le ciel. je cherchai alors ce golfe de Manaar. Je vais donner l'ordre de rallier le golfe de Manaar. et là. Je trouvai précisément un volume de Sirr H. si je ne me trompe. je continuai d'observer le phénomène. à laquelle l'antiquité avait prodigué tant de noms divers. sembla longtemps imprégné des vagues lueurs d'une aurore boréale. Seulement.. l'une des plus fertiles du globe. sans doute. où nous arriverons dans la nuit. mais derrière nous. UNE NOUVELLE PROPOSITION DU CAPITAINE NEMO Le 28 février. je notai d'abord les relèvements de Ceyland. Rentré au salon. car. sa circonférence. on pêche des perles dans le golfe du Bengale. cette perle qui pend au lobe inférieur de la péninsule indienne. J'observai tout d'abord une agglomération de montagnes. au golfe de Californie. le Nautilus trancha de son éperon ces flots blanchâtres. il se trouvait en vue d'une terre qui lui restait à huit milles dans l'ouest. Pour moi. Vers minuit. Vous serait-il agréable. hautes de deux mille pieds environ. leurs trois cents bateaux se livrent à cette 110 . il fallait remonter tout le rivage occidental de Ceylan. sa longueur. Ce sera chose facile. Je le trouvai par le neuvième parallèle. deux cent soixante-quinze milles. comme s'il eût flotté dans ces remous d'écume que les courants et les contre-courants des baies laissaient quelquefois entre eux. nous ne verrons pas les pêcheurs. Il était formé par une ligne allongée de la petite île Manaar. dit-il. et ne cherche pas à supputer le nombre de ces infusoires! Tu n'y parviendrais pas. se retournant vers moi: " L'île de Ceylan.Oui. et le manomètre indiqua qu'il s'y tenait à une profondeur de trente pieds. sa superficie. cent cinquante milles. Sa situation était entre 5°55' et 9°49' de latitude nord. N'importe. J'allai chercher dans la bibliothèque quelque livre relatif à cette île. au golfe de Panama. jusqu'aux limites de l'horizon. " Monsieur le professeur. lorsque le Nautilus revint à midi à la surface de la mer. Le capitaine jeta un coup d'oeil sur la carte.. par 9°4' de latitude nord. pendant trente jours. et entre 79°42' et 82°4' de longitude à l'est du méridien de Greenwich. certains navigateurs ont flotté sur ces mers de lait pendant plus de quarante milles. Pour l'atteindre. dont les formes se modelaient très capricieusement. dans les mers du sud de l'Amérique. L'exploitation annuelle n'est pas encore commencée. neuf cents milles. dans les mers de Chine et du Japon.Bien. sa largeur maximum. de visiter l'une de ses pêcheries? . si nous voyons les pêcheries. et je remarquai qu'il glissait sans bruit sur cette eau savonneuse. Puis. monsieur Aronnax. mon garçon. C. sur la côte nord-ouest de Ceylan. Nous arrivons un peu tôt. intitulé Ceylan and the Cingalese. capitaine. la mer reprit subitement sa teinte ordinaire.. je reconnus que nous étions en présence de l'île de Ceylan. cherchant sans doute à évaluer combien quarante milles carrés contiennent de cinquièmes de millimètres. " Le capitaine dit quelques mots à son second qui sortit aussitôt. vingt-quatre mille quatre cent quarante-huit milles. Le point terminé. réfléchissant la blancheur des flots. La carte sous les yeux. Bientôt le Nautilus rentra dans son liquide élément. .Sans aucun doute. Le capitaine Nemo et son second parurent en ce moment. c'est-à-dire un peu inférieure à celle de l'Irlande. mais c'est à Ceylan que cette pêche obtient les plus beaux résultats. " Je ne sais si Conseil tint compte de ma recommandation. et lorsque le relèvement eut été reporté sur la carte. je rentrai dans le salon. esq. une terre célèbre par ses pêcheries de perles. mais il parut se plonger dans des réflexions profondes. dans la mer des Indes. me dit alors le capitaine Nemo. Pendant plusieurs heures.

dans vingt journées de travail. . quelle quantité d'huîtres peut pêcher un bateau dans sa Journée? . monsieur le professeur. et souvent même ils sont frappés d'apoplexie au fond de la mer. parle bien d'un Cafre qui restait cinq minutes sans remonter à la surface. Le plus souvent. . Chaque bateau est monté par dix rameurs et par dix pêcheurs. me dit le capitaine Nemo. A Panama.Je vous avouerai. et de très habiles jusqu'à quatrevingt-sept. eh bien. c'est toujours ce moyen primitif qui est encore en usage? . très oiseuse. dans son voyage à Ceylan. " Eh bien? reprit le capitaine Nemo. divisés en deux groupes. nous le verrons opérer. tel que vous l'employez. Ainsi donc. et combien en ramènent-ils qui n'en contiennent pas! . rapportèrent soixante-seize millions d'huîtres. D'ailleurs.Ainsi. ces pêcheurs ne vivent pas vieux.Oui. monsieur le professeur. bien que ces pêcheries appartiennent au peuple le plus industrieux du globe. " On vous inviterait à chasser le lion dans les plaines de l'Atlas. ses plongeurs. que vous diriez: " Ah! ah! il paraît que nous allons chasser le tigre ou le lion! " Mais on vous inviterait à chasser le requin dans son élément naturel. mais.Oui. le gouvernement anglais ayant fait pêcher pour son propre compte. que je ne suis pas encore très familiarisé avec ce genre de poissons.Au moins. revenus à bord. leur vue s'affaiblit. Je crois que la moyenne de temps que les pêcheurs peuvent supporter est de trente secondes.C'est convenu. ces pêcheurs sont-ils suffisamment rétribués? . ou le tigre dans les jungles de l'Inde.A propos. des plaies se forment sur leur corps. ils ont un sol par huître qui renferme une perle. On dit même qu'en 1814. c'est un triste métier. Mais. aux Anglais. me répondit le capitaine Nemo. nous autres. et si par hasard quelque pêcheur hâtif s'y trouve déjà. à demain. que vous diriez: " Très bien! demain nous irons chasser l'ours.Ainsi. On vous inviterait à chasser l'ours dans les montagnes de la Suisse. 111 . et. car ces pauvres pêcheurs ne peuvent demeurer longtemps sous l'eau. monsieur Aronnax. rendrait de grands services dans une telle opération. pendant lesquelles ils se hâtent d'entasser dans un petit filet toutes les huîtres perlières qu'ils arrachent.Quarante à cinquante mille environ.Nous y sommes habitués.Un sol à ces pauvres gens qui enrichissent leurs maîtres! C'est odieux. des ulcérations se déclarent à leurs yeux. et de grand matin. . le capitaine Nemo quitta le salon. . . nous serons armés. capitaine. auxquels le traité d'Amiens les a cédées en 1802. . nous pourrons peut-être chasser quelque squale. vous vous y ferez. .A peine. L'Anglais Perceval. Ceux-ci. monsieur le professeur. capitaine. dis-je. que vous demanderiez peut-être à réfléchir avant d'accepter cette invitation. ces malheureux rendent par le nez et les oreilles de l'eau teintée de sang. vous visiterez le banc de Manaar. demandai-je. C'est une chasse intéressante. cependant. . capitaine. que le scaphandre. . ils ne gagnent qu'un dollar par semaine. dites-moi. " Cela dit d'un ton dégagé. chemin faisant. . et. répliqua le capitaine Nemo. Cette question me parut. généralement.lucrative exploitation des trésors de la mer.Des requins? " m'écriai-je. et qui ne sert qu'à la satisfaction de quelques caprices. Je sais que quelques plongeurs vont jusqu'à cinquante-sept secondes. toutefois ils sont rares. et avec le temps.Toujours. dis-je. mais le fait me paraît peu croyable. vos compagnons et vous.Il me semble. pour le moins. vous n'avez pas peur des requins? . plongent alternativement et descendent à une profondeur de douze mètres au moyen d'une lourde pierre qu'ils saisissent entre leurs pieds et qu'une corde rattache au bateau.

Vous nous accompagnerez. monsieur voudra-t-il nous donner des détails sur la pêche des perles? . Puis. Je voyais. Je repris ma lecture du livre de Sirr. En ce moment. c'est un bijou de 112 . . pour les Orientaux. et comme s'il leur manquait déjà quelque membre. . Et il ne vous a donné aucun détail sur. les nègres n'hésitent pas à attaquer le requin. Avant de s'engager sur le terrain. Ils ne savaient pas ce qui les attendait. si grand qu'il fût. monsieur.Eh bien! asseyez-vous. vous savez. entre les lignes. avait toujours un attrait pour sa nature batailleuse. Je me sentais déjà une certaine douleur autour des reins. aux îles Andamènes particulièrement.Moi.En effet. " Et me voilà rêvant de requins. je ne pouvais digérer le sans-façon avec lequel le capitaine avait fait cette déplorable invitation! N'eût-on pas dit qu'il s'agissait d'aller traquer sous bois quelque renard inoffensif? " Bon! pensai-je. une légère hésitation de ma part ne serait pas déplacée.. comme nous l'avons fait dans les forêts de l'île Crespo.Ah! dis-je. pour le poète. en compagnie de monsieur. Chasser des loutres dans les forêts sous-marines. maître Land. passe encore. des mâchoires formidablement ouvertes. .. je les regardais d'un oeil troublé. répondit le Canadien. dans ce cas. n'est-il pas vrai? .Oui! c'est curieux. . . me dit Ned Land. pour les dames. . . c'est une goutte de rosée solidifiée.Pour moi.Dangereux.. . demandai-je.Mon brave Ned. monsieur le naturaliste. une simple excursion sur un banc d'huîtres! " Décidément le capitaine Nemo avait jugé inutile d'éveiller l'idée de requins dans l'esprit de mes compagnons. Un péril... Moi. et quand je serais un nègre. .Aucun... mais je sais aussi que beaucoup de ceux qui affrontent ces formidables animaux ne reviennent pas vivants! D'ailleurs. il est bon de le connaître. mais je ne savais trop comment m'y prendre. sans doute! Je vois que vous y prenez goût. j'avoue que je ne me sentais pas aussi sûr de sa sagesse. Mais courir le fond des mers. et je vais vous apprendre tout ce que l'Anglais Sirr vient de m'apprendre à moi-même. et prenons notre temps. qu'est-ce que c'est qu'une perle? .Sur la pêche elle-même. les magnifiques pêcheries de Ceyland. l'air tranquille et même joyeux. répondis-je. je passai ma main sur mon front où perlaient quelques gouttes de sueur froide. répondit Conseil. monsieur. la perle est une larme de la mer. très curieux. . et cela me dispensera d'accompagner le capitaine.. jamais Conseil ne voudra venir.Rien. songeant à ces vastes mâchoires armées de multiples rangées de dents.Il ne vous a rien dit de plus? . ou sur les incidents qui. " Ma foi. sans doute. votre capitaine Nemo que le diable emporte! vient de nous faire une très aimable proposition. je ne suis pas un nègre.Sur la pêche. et capables de couper un homme en deux. me dis-je. et tout d'abord le Canadien me dit: " Monsieur. Devais-je les prévenir? Oui. dis-je. me dit Conseil. c'est autre chose! Je sais bien que dans certains pays. répondit le Canadien. répondit Ned Land. si ce n'est qu'il vous avait parlé de cette petite promenade. un poignard dans une main et un lacet dans l'autre. Conseil et le Canadien entrèrent.N'en déplaise à monsieur. je crois que.Dangereux peut-être! ajoutai-je d'un ton insinuant. mais je le feuilletai machinalement. " Ned et Conseil prirent place sur un divan. " Monsieur. le commandant du Nautilus nous a invités à visiter demain. " Quant à Ned Land. mes amis. " Réfléchissons. Il l'a fait en termes excellents et s'est conduit en véritable gentleman. quand on est à peu près certain d'y rencontrer des squales.

ordre des testacés. Ou elle adhère à la coquille de l'huître. d'un éclat hyalin. et enfin. le plus communément. étant les plus précieuses. répondit le Canadien. violette ou blanche. Les plus belles perles sont appelées perles vierges ou paragons.Embranchement des mollusques. piriformes. les pinnesmarines. elles forment les bracelets. . classe des acéphales. autour duquel la matière nacrée se dépose en plusieurs années.forme oblongue. D'abord. parmi ces testacés. c'est une simple sécrétion maladive de l'organe qui produit la nacre chez certains bivalves. Mais monsieur nous apprendra-t-il maintenant par quels moyens on extrait ces perles? . Or. ils séparent les plaques de nacre connues dans le commerce sous le nom de franche argentée. . . au bout de dix jours. pour les naturalistes.Les moules aussi? demanda le Canadien. bleuâtre. Enfin. Mais elle a toujours pour noyau un petit corps dur.Précisément.Bon! on y fera attention.On procède de plusieurs façons. 113 . c'est un mélange de phosphate et de carbonate de chaux avec un peu de gélatine. connues sous le nom de semences. mais je me permets d'en douter.Mais. qui ne contenait pas moins de cent cinquante requins. de la Saxe. c'est l'huître perlière. plus irrégulières. ils enlèvent le parenchyme de l'huître. répondis-je. elles se trouvent dans un état satisfaisant de putréfaction. . .Trouve-t-on plusieurs perles dans une même huître? demanda Conseil. . Sur les valves. des pendeloques. le mollusque par excellence qui distille la perle. et le plus communément sphériques ou piriformes. selon leur eau. elle est libre. et. qui sont livrées par caisses de cent vingt-cinq à cent cinquante kilogrammes. successivement et par couches minces et concentriques. sur les chairs. sont susceptibles de produire des perles. et souvent même. de bâtarde blanche et de batarde noire. C'est à ce moment que commence le double travail des rogueurs. la méléagrina-Margaritifera la précieuse pintadine. d'une matière nacrée. qu'elles portent au doigt. elles se forment isolément dans le tissu du mollusque. ils le font bouillir.Le prix de ces perles varie suivant leur grosseur? demanda Conseil. mais quelquefois d'une transparence opaline. puis on les ouvre et on les lave. et selon leur orient. savant Conseil. Il y a de certaines pintadines qui forment un véritable écrin. et. du pays de Galles.Cent cinquante requins! s'écria Ned Land. dit Conseil. au cou ou à l'oreille. dans un ordre inférieur se classent les petites perles. elles se vendent au poids.Non seulement selon leur grosseur.Ai-je dit requins? m'écriai-je vivement. de la France. . en un mot tous ceux qui sécrètent la nacre c'est-àdire cette substance bleue. de l'Irlande. de la Bohème. On a même cité une huître. l'oreille-de-mer iris. . les tridacnes. La perle n'est qu'une concrétion nacrée qui se dispose sous une forme globuleuse. les turbots. ou elle s'incruste dans les plis de l'animal. Les autres perles adhèrent à la coquille de l'huître. mais aussi selon leur forme. Je veux dire cent cinquante perles. . . Puis. soit un grain de sable. Mais. . mon garçon. et ils le tamisent afin d'en extraire jusqu'aux plus petites perles. dit Conseil. repris-je. les pêcheurs les arrachent avec des pinces. elles se vendent à la pièce. elles sont blanches. Sphériques. et. c'est-à-dire cet éclat chatoyant et diapré qui les rend si charmantes a l'oeil. qui tapisse l'intérieur de leurs valves.Oui. la perle est adhérente. les pintadines sont étendues sur des nattes de sparterie qui couvrent le rivage. Requins n'aurait aucun sens. soit un ovule stérile.En effet. désormais. souvent opaques. elles se vendent à la mesure et servent plus particulièrement à exécuter des broderies sur les ornements d'église. pour le chimiste. Elles meurent ainsi à l'air libre.Oui! les moules de certains cours d'eau de l'Ecosse. . On les plonge alors dans de vastes réservoirs d'eau de mer. . quand les perles adhèrent aux valves. c'est-à-dire leur couleur.

. . je ne me trompe pas en lui assignant une valeur de deux millions de.Détestable. et. Ce travail se fait au moyen de onze tamis ou cribles percés d'un nombre variable de trous.Si peu que rien! Ce n'est autre chose que la substance argentée de l'écaille de l'ablette.monsieur le professeur voudra bien me croire les perles qui le composaient n'auraient pas passé par le tamis de vingt trous. . .Oui.. Conseil. c'est d'un joli prix. . Elle n'a aucune valeur. de simples globules de verre enduits à l'intérieur d'essence d'Orient.Non. dit Conseil. ajouta Ned Land. Et monsieur pourra-t-il nous dire ce que rapporte l'exploitation des bancs d'huîtres perlières? . demanda Conseil.Cléopâtre. est-ce que l'on ne cite pas quelques perles célèbres qui ont été cotées à un très haut prix? . dis-je. .Oui. on peut évaluer à neuf millions de francs le rendement général de l'exploitation des perles. . produisaient quatre millions de francs. en montrant le magnifique bijou enfermé sous sa vitrine. . dit Conseil.A s'en tenir au livre de Sirr. qui consiste à séparer les perles selon leur grosseur. les perles pour lesquelles l'on emploie les tamis percés de neuf cents à mille trous forment la semence.. c'étaient des perles artificielles.Ned Land l'époux de Cléopâtre! s'écria Conseil. et je vois que la division. . ce collier ne m'avait pas coûté plus d'un dollar et demi. . . mon ami. s'opère mécaniquement.De francs! reprit Conseil.C'est ingénieux. je ne crois pas que jamais souverain en ait possédé une supérieure à celle du capitaine Nemo. . J'avais même acheté un collier de perles à Kat Tender. de francs! Trois millions de francs. qu'une certaine dame antique buvait des perles dans son vinaigre. On dit que César offrit à Servillia une perle estimée cent vingt mille francs de notre monnaie. . pour en revenir aux perles de haute valeur. et cependant .Mon brave Ned. pendant notre promenade. riposta Conseil. . répondit Conseil. présentement réduits aux deux tiers. dit le Canadien en manoeuvrant son bras d'un air peu rassurant. deux millions de francs. .Eh! s'écria Ned Land. Mais je crois que ces pêcheries ne rapportent plus ce qu'elles rapportaient autrefois.Mais. répondis-je. . nous ne rencontrerons pas sa pareille! 114 .Ça devait être mauvais. . répondit sérieusement le Canadien. .C'est peut-être pour cela que Kat Tender en a épousé un autre.Mais ce travail. qui comptent de vingt à quatre-vingts trous. Eh bien. dit le Canadien. sans doute elle n'aura coûté au capitaine que la peine de la ramasser. qui. recueillie dans l'eau et conservée dans l'ammoniaque. repris-je. sous le règne de Charles Quint.Francs! dit vivement Conseil. mon garçon.Mais j'ai dû me marier. le classement des perles. Il en est de même des pêcheries américaines. et ce n'est pas ma faute si l'affaire n'a pas réussi. dis-je. En somme. . d'ailleurs. Celles qui ne s'échappent pas des cribles percés de cent à huit cents trous sont de second ordre. sont de premier ordre.Oui. mais un petit verre de vinaigre qui coûte quinze cents mille francs. Enfin.Mais. . . répondit philosophiquement maître Land. qui dit que demain.. les pêcheries de Ceylan sont affermées annuellement pour la somme de trois millions de squales. qui. dit le Canadien. ma fiancée. répondis-je en riant.J'ai même entendu raconter.Celle-ci.Je regrette de ne pas avoir épousé cette dame. en a épousé un autre. doit être long et difficile. ami Ned. Les perles qui restent dans les tamis.Certainement.

. pensai-je. " Monsieur Aronnax. .. " Ned Land avait une manière de prononcer le mot " happer " qui donnait froid dans le dos.Mais.Pas encore.. .. dit le Canadien. de leur couper la queue à coups de hache.Non.Veuillez me suivre. .Comme vous dites. capitaine? . et toi. Conseil. mais. ces requins. dit Conseil. . monsieur. brave Ned? .. de leur ouvrir le ventre. à quatre heures du matin.A quoi des millions nous serviraient-ils à bord du Nautilus? . je fus réveillé par le stewart que le capitaine Nemo avait spécialement mis à mon service.Au fait.Je suis prêt.Si monsieur affronte les requins. de les hisser sur le pont d'un navire. .. avec un bon harpon! Vous savez. voilà du moins qui donnera une grande authenticité. précisément. pendant ce temps. ailleurs. et nous sommes assez au large du banc de Manaar. est-ce que cette pêche des perles est dangereuse? .Oui. en essayant de prendre le ton dégagé du capitaine Nemo.Et pourquoi pas? . Je n'ai pas laissé le Nautilus approcher de trop près cette côte. Et si nous rapportons jamais en Europe ou en Amérique une perle de quelques millions. est-ce que vous avez peur des requins. . Les squales jouèrent un rôle important dans mes rêves. dis-je. . de les pêcher avec un émerillon. . me dit-il. Je dormis assez mal. répondis-je vivement. qui revenait toujours au côté instructif des choses. Il faut qu'elles se retournent sur le ventre pour vous happer.Que risque-t-on dans ce métier? dit Ned Land: d'avaler quelques gorgées d'eau de mer! . mais j'ai fait parer le canot qui nous 115 . répondit le Canadien. un harponneur de profession! C'est mon métier de me moquer d'eux! . dis-je.. ce sont des bêtes assez mal façonnées.Alors. . Ned. non. . il s'agit de.Moi.Ils sont prévenus et nous attendent. A propos. et. dit Conseil.Je le crois. surtout si l'on prend certaines précautions..? .Et mes compagnons.A la bonne heure. Je me levai rapidement. un grand prix au récit de nos aventures. je serai franc avec monsieur. Le lendemain. et je trouvai très juste et très injuste à la fois cette étymologie qui fait venir le mot requin du mot " requiem ". maître Land a raison.N'allons-nous pas revêtir nos scaphandres? demandai-je. je m'habillai et je passai dans le salon. Le capitaine Nemo m'y attendait. .A bord. Je me couchai. " Eh bien.Dans l'eau? . je ne vois pas pourquoi son fidèle domestique ne les affronterait pas avec lui! " UNE PERLE DE DIX MILLIONS La nuit arriva.Moi. que penses-tu de ces squales? . de leur arracher le coeur et de le jeter à la mer! . dit Conseil.Dans l'eau.Oh! ailleurs! fit Conseil en secouant la tête. en même temps. dis-je.Bah! fit Conseil. êtes-vous prêt à partir? . et.Il ne s'agit pas. . .Ma foi. dit Ned Land.

et il formait en cet endroit l'un des plus hauts points du banc de pintadines. elle se renflait un peu vers le sud. et tout en regardant ces flots suspects. il était là en simple curieux. Il emporte nos appareils de plongeurs. les premières teintes de l'horizon accusèrent plus nettement la ligne supérieure de la côte. " Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central. et qu'il trouvait trop près de lui. avec quelques arbres épars çà et là. nous prîmes place à l'arrière du canot. car le fond n'était pas à plus d'un mètre. imprimait au canot un léger roulis. Cette baie est heureusement disposée pour ce genre de pêche. Ainsi que le capitaine Nemo me l'avait fait observer. Vers cinq heures et demie. Elle est abritée des vents les plus forts. auquel elle semblait encore trop éloignée. " Je ne répondis rien. ou plutôt de ce golfe formé par cette terre et l'île de Manaar. Le Nautilus. nous arrivions un mois trop tôt dans ces parages. je commençai à revêtir mon lourd vêtement de mer. Le canot s'avança vers l'île de Manaar. et son rivage se confondait avec les eaux brumeuses. Le canot évita aussitôt sous la poussée du jusant qui portait au large. circonstance très favorable au travail des plongeurs. les avirons armés. la mer était déserte. contrairement a l'opinion du Canadien. Sur un signe de lui. qui s'arrondissait dans le sud. et l'astre radieux s'éleva rapidement. mais je ne vis qu'une ligne trouble qui fermait les trois quarts de l'horizon du sud-ouest au nordouest. " Nous voici arrivés. dont les marches aboutissaient à la plate-forme. Tandis que l'embarcation courait sur son erre. Je portai mes yeux du côté de la terre. et quelques crêtes de lames clapotaient à son avant. Ses nageurs ne se pressaient pas. avec cette rapidité particulière aux régions tropicales. Nous allons maintenant revêtir nos scaphandres. et la mer n'y est jamais très houleuse. venue du large. la bosse fut larguée et nous débordâmes. Entre elle et nous. enchantés de la " partie de plaisir " qui se préparait. Cinq matelots du Nautilus. ayant remonté pendant la nuit la côte occidentale de Ceylan. Cinq milles la séparaient encore. A six heures. suivant la méthode généralement usitée dans les marines de guerre. nous attendaient dans le canot qui avait été bossé contre le bord. Les rayons solaires percèrent le rideau de nuages amoncelés sur l'horizon oriental. et ce sont ces eaux que leurs plongeurs iront audacieusement fouiller. et la chaîne courut à peine. vigoureusement engagés sous l'eau. La nuit était encore obscure. Le capitaine Nemo s'était levé de son banc et observait la mer. C'est ici même que dans un mois se réuniront les nombreux bateaux de pêche des exploitants. le jour se fit subitement. dit alors le capitaine Nemo. Assez plate dans l'est. aidé des matelots de l'embarcation. sous les sombres eaux. Le patron de l'embarcation se mit à la barre. Le capitaine Nemo. A quoi songeait le capitaine Nemo? Peut-être à cette terre dont il s'approchait. ne se succédaient que de dix secondes en dix secondes. l'ancre fut mouillée. Nous étions silencieux. ses quatre compagnons appuyèrent sur leurs avirons. Solitude profonde sur ce lieu de rendez-vous des pêcheurs de perles. Des plaques de nuages couvraient le ciel et ne laissaient apercevoir que de rares étoiles. Conseil. Vous voyez cette baie resserrée. Ned Land et moi. Je vis distinctement la terre. les gouttelettes liquides frappaient en crépitant le fond noir des flots comme des bavures de plomb fondu. et nous commencerons notre promenade. inépuisable champ de perles dont la longueur dépasse vingt milles. se trouvait à l'ouest de la baie. Ned et Conseil se trouvaient là. Le capitaine Nemo 116 . pas un plongeur. J'observai que leurs coups d'aviron. qui ne connaissent ni l'aurore ni le crépuscule. Pas un bateau. Quant à Conseil. Le canot se dirigea vers le sud.conduira au point précis de débarquement et nous épargnera un assez long trajet. que nous revêtirons au moment où commencera cette exploration sous-marine. monsieur Aronnax. s'étendait le banc de pintadines. Une petite houle. Là.

D'ailleurs. Le sol changeait peu à peu. Sur nos pas. j'observai des parus aux couleurs éclatantes portant comme une faux leur nageoire dorsale. Un instant après. Ned Land brandissait un énorme harpon qu'il avait déposé dans le canot avant de quitter le Nautilus. Le capitaine Nemo nous fit un signe de la main. nos fusils? . il n'en était pas question. longs de quinze centimètres. des anatines. qui se dressaient sous les flots comme des mains prêtes à vous saisir. légèrement lumineuses. nous prenions pied sur un sable uni. des lucines orangées à coquille orbiculaire. véritable serpent long de huit décimètres. Les moindres objets restaient perceptibles. Quant aux appareils Ruhmkorff. Ils étaient armés comme nous. revêtus d'un tapis de mollusques et de zoophytes. Cependant l'élévation progressive du soleil éclairait de plus en plus la masse des eaux. " Ces appareils nous seraient inutiles. toutes hérissées d'épines. des tarières subulées. de plus. séchés et marinés. les idées qui obsédaient mon cerveau m'abandonnèrent. et par une pente douce nous disparûmes sous les flots. comme des compagnies de bécassines dans un marais. poissons comestibles qui. Dans le genre des stromatées. Son éclat pourrait attirer inopinément quelque dangereux habitant de ces parages. se levaient des volées de poissons curieux du genre des monoptères. et enfin d'admirables 117 . Nous n'irons pas à de grandes profondeurs. " Pendant que le capitaine Nemo prononçait ces paroles. et l'acier n'est-il pas plus sûr que le plomb? Voici une lame solide. me répondit le capitaine. sortes d'ostracées particulières à la mer Rouge et à l'océan Indien. par un mètre et demi d'eau. Avant d'introduire ma tête dans sa capsule de cuivre. des rochers cornus. des lingules hyantes. les matelots de l'embarcation nous débarquaient les uns après les autres. " Je regardai mes compagnons. et les rayons solaires suffiront à éclairer notre marche. je me laissai coiffer de la pesante sphère de cuivre. dont le corps est recouvert d'une cuirasse écailleuse à huit pans longitudinaux. Au sable fin succédait une véritable chaussée de rochers arrondis. Passez-la à votre ceinture et partons. Je redevins étonnamment calme. La facilité de mes mouvements accrut ma confiance. je remarquai des placènes à valves minces et inégales. et le terrain devenait à peu près plat. lui demandai-je. et. Nous le suivîmes. et nos réservoirs a air furent immédiatement mis en activité. que l'on confondrait facilement avec le congre sans les lignes d'or de ses flancs. forment un mets excellent connu sous le nom de karawade puis des tranquebars. appartenant au genre des apsiphoroïdes. dont les sujets n'ont d'autre nageoire que celle de la queue.Des fusils! à quoi bon? Vos montagnards n'attaquent-ils pas l'ours un poignard à la main. au ventre livide. je me retournai vers Conseil et Ned Land. et l'étrangeté du spectacle captiva mon imagination. j'en fis l'observation au capitaine. et des bretelles fixèrent sur notre dos les appareils à air. Mais ces deux amis avaient déjà emboîté leur tête dans la calotte métallique. Après dix minutes de marche.et mes deux compagnons s'habillaient aussi. quelques-unes de ces pourpres persiques qui fournissaient au Nautilus une teinture admirable. Une dernière question me restait à adresser au capitaine Nemo: " Et nos armes. des pélagies panopyres. dont le corps est très comprimé et ovale. Puis. nous étions par cinq mètres d'eau. Le soleil envoyait déjà sous les eaux une clarté suffisante. des turbinelles cornigères. et ils ne pouvaient ni entendre ni répondre. il n'est pas prudent d'emporter sous ces eaux une lanterne électrique. Parmi les échantillons de ces deux embranchements. Aucun des hommes du Nautilus ne devait nous accompagner dans cette nouvelle excursion. et. Bientôt nous fûmes emprisonnés jusqu'au cou dans le vêtement de caoutchouc. suivant l'exemple du capitaine. Je reconnus le javanais. coquillages comestibles qui alimentent les marchés de l'Hindoustan. Là.

dont les valves sont à peu près égales. Ned Land. auquel la nature a donné l'instinct et la force nécessaires pour se nourrir de noix de coco. Les autres. C'était une huître de dimension extraordinaire. nous regardaient de leurs yeux fixes. comme les lourdes colonnes de l'architecture toscane. et là il se développait isolément dans les eaux calmes de la grotte. Puis le niveau du banc se rabaissait capricieusement. tandis que des chélonées franches. la mère perle. aux épaisses parois. Ici. ce crabe courait avec une agilité sans pareille. Là. des birgues spéciales à ces parages. une vasque dont la largeur dépassait deux mètres.oculines flabelliformes. un bénitier qui eût contenu un lac d'eau sainte. se présente sous la forme d'une coquille arrondie. Je distinguai les retombées si capricieusement contournées de la voûte que supportaient des piliers naturels. que j'élevais. Les rayons solaires semblaient s'y éteindre par dégradations successives. Ces mollusques précieux adhéraient aux rocs et y étaient fortement attachés par ce byssus de couleur brune qui ne leur permet pas de se déplacer. une tridacne gigantesque. Darwin. mesuraient jusqu'à quinze centimètres de largeur. Elles appartenaient aux jeunes huîtres. de cette espèce qui fréquente les côtes du Malabar. creusée dans un pittoresque entassement de rochers tapissés de toutes les hautes-lisses de la flore sous-marine. Il fallait suivre le capitaine qui semblait se diriger par des sentiers connus de lui seul. Vers sept heures. vieilles de dix ans et plus. Je m'approchai de ce mollusque phénoménal. Le capitaine Nemo me montra de la main cet amoncellement prodigieux de pintadines. Au milieu de ces plantes vivantes et sous les berceaux d'hydrophytes couraient de gauches légions d'articulés. des glycères. sur lequel les huîtres perlières se reproduisent par millions. dont la carapace représente un triangle un peu arrondi. sous ces flots clairs. particulièrement des ranines dentées. Mes yeux s'accoutumèrent bientôt à ces ténèbres relatives. se déplaçaient lentement entre les roches ébranlées. D'abord. et il l'ouvre avec ses puissantes pinces. qui allongeaient démesurément leurs antennes et leurs cyrrhes tentaculaires. nos pieds foulèrent le fond d'une sorte de puits circulaire. nous arpentions enfin le banc de pintadines. Par son byssus il adhérait à une table de granit. se hâtait d'emplir des plus beaux mollusques un filet qu'il portait à son côté. des aricies et des annélides. des parthenopes horribles. magnifiques éventails qui forment l'une des plus riches arborisations de ces mers. le capitaine Nemo s'arrêta. Souvent nous tournions de hauts rocs effilés en pyramidions. et conséquemment plus grande que celle qui ornait le salon du Nautilus. dont l'aspect répugnait aux regards. et parfois mon bras. et je compris que cette mine était véritablement inépuisable. ce fut ce crabe énorme observé par M. à surface rude et noire. car la force créatrice de la nature l'emporte sur l'instinct destructif de l'homme. Pourquoi notre incompréhensible guide nous entraînait-il au fond de cette crypte sous-marine? J'allais le savoir avant peu. et sous nos pieds rampaient des myrianes. il grimpe aux arbres du rivage. largement assis sur leur base granitique. En ce moment s'ouvrit devant nos pas une vaste grotte. il fait tomber la noix qui se fend dans sa chute. pointés sur leurs hautes pattes comme des machines de guerre. Nous après lui. Mais nous ne pouvions nous arrêter. Quelques-unes de ces coquilles étaient feuilletées et sillonnées de bandes verdâtres qui rayonnaient de leur sommet. fidèle a cet instinct. Un animal non moins hideux que je rencontrai plusieurs fois. très rugueuses à l'extérieur. Dans leurs sombres anfractuosités de gros crustacés. et de la main il nous indiqua un objet que je n'avais pas encore aperçu. dépassait la surface de la mer. J'estimai le 118 . La pintadine meleagrina. Sa vague transparence n'était plus que de la lumière noyée. Le sol remontait sensiblement. Après avoir descendu une pente assez raide. En quoi ces huîtres sont inférieures aux moules elles-mêmes auxquelles la nature n'a pas refusé toute faculté de locomotion. cette grotte me parut profondément obscure. Le capitaine Nemo y entra.

Non. Le capitaine Nemo avait un intérêt particulier à constater l'état actuel de cette tridacne. un Indien. L'inquiétante idée des requins traversa mon esprit. entre les plis foliacés. Je crois avoir maintenant le droit de le qualifier ainsi. sans doute. C'était là tout son outillage. une telle huître contient quinze kilos de chair. le capitaine Nemo s'arrêtait soudain. Avec chaque année la sécrétion du mollusque y ajoutait de nouvelles couches concentriques. et. cette fois encore. Peut-être même. il souleva la tunique membraneuse et frangée sur ses bords qui formait le manteau de l'animal. puis. un pauvre diable. au milieu de ces eaux claires que ne troublait pas encore le travail des plongeurs. Je me trompais. Seul. en véritables flâneurs. il nous ordonna de nous blottir près de lui au fond d'une large anfractuosité. C'était un homme. j'étendais la main pour la saisir. sa limpidité parfaite. nous n'avions pas affaire aux monstres de l'Océan. Emporté par la curiosité. Je crus qu'il faisait halte pour retourner sur ses pas. Dix minutes après. Une pierre taillée en pain de sucre et qu'il serrait du pied. Superbe curiosité naturelle et non bijou de luxe. Je compris alors quel était le dessein du capitaine Nemo. comparant cette perle à celles que je connaissais déjà. fit un signe négatif. il se précipitait à genoux et remplissait son sac de pintadines 119 . En tout cas.poids de cette tridacne à trois cents kilogrammes. Le haut-fond se rapprochait sensiblement de la surface de la mer. et bientôt nous fûmes rentrés dans notre élément. Mais je me trompais. il me fit des yeux un salut amical. Ce n'était pas la première fois qu'il le visitait. et. Conseil me rejoignit. et il faudrait l'estomac d'un Gargantua pour en absorber quelques douzaines. Sa forme globuleuse. et je regardai attentivement. un noir. suivant l'exemple des Chinois et des Indiens. qui s'était peu à peu recouvert de la matière nacrée. une ombre apparut et s'abaissa jusqu'au sol. et bientôt par un mètre d'eau ma tête dépassa le niveau océanique. Il plongeait. et collant sa grosse capsule à la mienne. lui servait à descendre plus rapidement au fond de la mer. il lui permettait de s'accroître insensiblement. Le capitaine Nemo connaissait évidemment l'existence de ce bivalve. il laissa les deux valves se refermer subitement. afin de la transporter un jour dans son précieux musée. le capitaine connaissait la grotte où " mûrissait " cet admirable fruit de la nature. j'estimai sa valeur à dix millions de francs au moins. J'apercevais les fonds de son canot mouillé à quelques pieds au-dessus de sa tête. pour ainsi dire. un homme vivant. chacun s'arrêtant ou s'éloignant au gré de sa fantaisie. je vis une perle libre dont la grosseur égalait celle d'une noix de cocotier. Arrivé au sol. et nous remontâmes sur le banc de pintadines. tandis qu'une corde la rattachait à son bateau. avait-il déterminé la production de cette perle en introduisant sous les plis du mollusque quelque morceau de verre et de métal. Les deux valves du mollusque étaient entr'ouvertes. un pêcheur. Mais ce plateau élevé ne mesurait que quelques toises. A cinq mètres de moi. et je pensais qu'en nous conduisant en cet endroit il voulait seulement nous montrer une curiosité naturelle. D'un geste. Le capitaine Nemo quitta la grotte. retirant son poignard par un mouvement rapide. seul il l'élevait. pour la peser. Pour mon compte. En laissant cette perle enfouie sous le manteau de la tridacne. de la main. pour la palper! Mais le capitaine m'arrêta. Le capitaine s'approcha et introduisit son poignard entre les coquilles pour les empêcher de se rabattre. par cinq mètres de profondeur environ. Là. je n'avais plus aucun souci des dangers que mon imagination avait exagérés si ridiculement. et remontait successivement. Or. Sa main se dirigea vers un point de la masse liquide. Nous marchions isolément. son orient admirable en faisaient un bijou d'un inestimable prix. qui venait glaner avant la récolte. car je ne sais quelles oreilles féminines auraient pu la supporter. La visite à l'opulente tridacne était terminée. à celles qui brillaient dans la collection du capitaine.

ne l'eût frappe de sa terrible pointe. Frappé au coeur. Je regardais. son poignard à la main. Le squale. se jetant de côté avec une prestesse prodigieuse. vidait son sac. ramenait sa pierre. se précipitant vers le requin. son harpon à la main. à un moment où l'Indien était agenouillé sur le sol. prompt comme la pensée. Plus rien. Puis. car il fallait les arracher du banc auquel elles s'accrochaient par leur robuste byssus. et recommençait son opération qui ne durait que trente secondes.ramassées au hasard. il remontait. tout d'un coup. Le vorace animal. Ned Land. Mais. aperçut son nouvel adversaire. Ned Land n'avait pas manqué son but. le capitaine. incapable de faire un mouvement. alla droit à l'indien. L'ombre du rocher nous dérobait a ses regards. prêt à lutter corps à corps avec lui. d'un vigoureux coup de talon. ne perdant aucun détail de sa pêche! Plusieurs fois. à travers ce liquide opaque. le prit dans ses bras et. Il ne rapportai pas plus d'une dizaine de pintadines à chaque plongée. comment ce pauvre Indien aurait-il jamais supposé que des hommes. et. il s'apprêtait à couper l'Indien en deux. et. s'élança vers l'Indien. sans pouvoir toutefois porter le coup définitif. des êtres semblables à lui. Je vois encore la pose du capitaine Nemo. Puis. Et combien de ces huîtres étaient privées de ces perles pour lesquelles il risquait sa vie! Je l'observais avec une attention profonde. dont le contrecoup renversa Conseil. labourant de coups de poignard le ventre de son ennemi. d'un vigoureux coup de nageoire. La mer se teignit de rouge. tout n'était pas dit. dans une éclaircie. j'aperçus l'audacieux capitaine. luttant corps à corps avec le monstre. Cependant. posté près de moi. il marcha droit au monstre. Je compris son épouvante. et leur remous menaçait de me renverser. Celui-ci. fussent là. Un combat terrible s'engagea. il remonta ainsi et plongea de nouveau. je lui vis faire un geste d'effroi? se relever et prendre son élan pour remonter à la surface des flots. Et d'ailleurs. C'était un requin de grande taille qui s'avançait diagonalement. car cette queue. Le requin revint. J'aurais voulu courir au secours du capitaine. renversé par la masse énorme qui pesait sur lui. coupa vivement la corde qui le liait à sa pierre. se retournant sur le dos. Le requin avait rugi. quand. il attendait avec un admirable sang-froid le formidable squale. quand je sentis le capitaine Nemo. et pendant une demi-heure. Je me familiarisais donc avec le spectacle de cette pêche intéressante. c'est-à-dire l'atteindre en plein coeur. l'oeil hagard. il remonta à la surface de la mer. I étendit sur le sol. Puis. mais non le battement de sa queue. se lever subitement. et c'en était fait du capitaine si. pour ainsi dire. Les flots s'imprégnèrent d'une masse de sang. Sa manoeuvre se faisait régulièrement. aucun danger ne parut le menacer. relevé sans blessures. cramponné à l'une des nageoires de l'animal. il se dirigea rapidement vers lui. et se replaçant sur le ventre. Ce plongeur ne nous voyait pas. Ils s'agitèrent sous les mouvements du squale qui les battait avec une indescriptible fureur. je ne vis plus rien. Le squale. Une ombre gigantesque apparaissait au-dessus du malheureux plongeur. Le sang sortait à flots de ses blessures. l'oeil en feu. se débattant. jusqu'au moment où. Mais. il se débattait dans des spasmes épouvantables. et lorsque celui-ci se précipita sur lui. épiant ses mouvements. qui se jeta de côté et évita la morsure du requin. C'était le râle du monstre. le frappant à la poitrine. Ned Land avait dégagé le capitaine. Replié sur lui-même. 120 . sous les eaux. évita le choc et lui enfonça son poignard dans le ventre. Le capitaine tomba sur le sol. cloué par l'horreur. Cette scène avait duré quelques secondes à peine. agitait la masse des eaux avec furie. je ne pouvais remuer. les mâchoires ouvertes! J'étais muet d'horreur. les mâchoires du requin s'ouvrirent démesurément comme une cisaille d'usine. au moment où il allait happer le malheureux pêcheur. Je voyais les phases de la lutte se modifier.

disposées en triangles isocèles sur la mâchoire supérieure. tirant d'une poche de son vêtement un sachet de perles. " Un pâle sourire glissa sur les lèvres du capitaine. que dut-il penser. je serai de ce pays-là! " LA MER ROUGE Pendant la journée du 29 janvier. Je l'espérais. après une demi-heure de marche nous rencontrions l'ancre qui rattachait au sol le canot du Nautilus. l'un des représentants de cette race qu'il fuyait sous les mers. Quoi qu'il en dît. C'était un adulte. monsieur le professeur. et l'une des dix-neuf 121 . A la couleur noire marquant l'extrémité de ses nageoires. l'autre sur son dévouement pour un être humain. nous rencontrions le cadavre du requin qui flottait. l'île de Ceylan disparut sous l'horizon. famille des sélaciens. suivant la route déjà parcourue. et. et je suis encore. de l'espèce des requins proprement dits. et le Nautilus. Sur un signe du capitaine. chacun de nous. sous les vigoureuses frictions de Conseil et du capitaine. A huit heures et demie. le lui eut mis dans la main? Cette magnifique aumône de l'homme des eaux au pauvre Indien de Ceylan fut acceptée par celui-ci d'une main tremblante. découverte par Vasco de Gama en 1499. maître Land. je me pris à réfléchir sur les incidents de notre excursion au banc de Manaar. nous regagnâmes le banc de pintadines. le noyé revenir au sentiment. Une fois embarqués. non sans raison. miraculeusement sauvés. sa bouche énorme occupait le tiers de son corps. Heureusement. " Merci. peu à peu. Ses yeux effarés indiquaient du reste qu'il ne savait à quels êtres surhumains il devait à la fois la fortune et la vie. La première parole du capitaine Nemo fut pour le Canadien. nous atteignions l'embarcation du pêcheur. se glissa dans ce labyrinthe de canaux qui séparent les Maledives des Laquedives. Lorsque je lui fis cette observation. "Au Nautilus ". Il rangea même l'île Kittan. jusqu'à mon dernier souffle. Je vous devais cela. dans la classe des cartilagineux. Quelques minutes plus tard. se débarrassa de sa lourde carapace de cuivre. c'est un habitant du pays des opprimés. nous étions de retour à bord du Nautilus. il me répondit d'un ton légèrement ému: " Cet Indien. quand le capitaine Nemo. et je suis sûr qu'il le rangeait. Pendant que je considérais cette masse inerte. mais. ordre des chondroptérygiens à branchies fixes. et. ce qui se voyait aux six rangées de dents. je vis. Là. capitaine. Deux observations s'en dégageaient inévitablement. L'une. avec l'aide des matelots. Conseil le regardait avec un intérêt tout scientifique. portant sur l'audace sans pareille du capitaine Nemo. et ce fut tout. à voir les quatre grosses têtes de cuivre qui se penchaient sur lui! Et surtout. dit-il. Je ne savais s'il réussirait. ils se jetèrent sur le cadavre et s'en disputèrent les lambeaux. sans se préoccuper de nous. Il ouvrit les yeux. et. Sa longueur dépassait vingt-cinq pieds. avec une vitesse de vingt milles à l'heure. . répondit Ned Land. en quelques instants. Mais le coup de queue du requin pouvait l'avoir frappé à mort. terre d'origine madréporique.Nous le suivîmes tous trois. lui dit-il. Quelle dut être sa surpris-je son épouvante même. genre des squales. Le premier soin du capitaine Nemo fut de rappeler ce malheureux à la vie.C'est une revanche. L'embarcation vola sur les flots. je reconnus le terrible mélanoptère de la mer des Indes. cet homme étrange n'était pas parvenu encore à tuer son coeur tout entier. une douzaine de ces voraces mélanoptères apparut tout d'un coup autour de l'embarcation. car l'immersion de ce pauvre diable n'avait pas été longue.

et se dirigeait vers cette mer d'Oman.Eh bien. il n'y a plus de plaisir. il termina la conversation par ces mots. et si nous y entrons. je ne crois pas que le capitaine Nemo s'aventure jamais dans les mers européennes. Et une fois au cap de Bonne-Espérance? demanda le Canadien avec une insistance toute particulière. Ned. de manière à gagner le cap de Bonne-Espérance.principales îles de cet archipel des Laquedives. ni les heures. répondit Ned Land. maître Land.Cette fantaisie. Le lendemain 30 janvier . maître Ned. mais. Quant à Ned Land. D'ailleurs.La conclusion viendra en son temps. me demanda où nous allions. . répondit le Canadien. il n'avait plus aucune terre en vue. nous eûmes un instant connaissance de Mascate. peut-être à travers le canal de Mozambique. le fûtil. C'était évidemment une impasse. et nous discutons inutilement.Mais la conclusion? . sans issue possible.Eh bien! nous reviendrons. Mais tel n'est pas le cas et. . le Nautilus veut visiter la mer Rouge. vous vous fatiguez donc de ce voyage sous les mers? Vous vous blasez donc sur le spectacle incessamment varié des merveilles sous-marines? Pour mon compte.Mais savez-vous.Je suppose qu'après avoir visité ces curieux parages de l'Arabie et de l'Égypte. le détroit de Babel-Mandeb est toujours là pour lui livrer passage. à mon avis. mon brave Ned: "Une chance d'évasion nous est offerte". " Nous allons. et je ne compte ni les jours. nous ne tarderons guère à revenir sur nos pas. répondit le Canadien. " Pendant quatre jours.Que supposez-vous donc? . et. Il semblait marcher au hasard. nous n'y pouvons rien. que voilà bientôt trois mois que nous sommes emprisonnés à bord de ce Nautilus ? . où nous conduit la fantaisie du capitaine. je ne le sais pas. à vous parler franchement. sous diverses vitesses et à diverses profondeurs. . Si vous veniez me dire. le Nautilus redescendra l'Océan indien. Ah ça! ami Ned. au milieu des noirs 122 . fanatique du Nautilus. . en forme de monologue: " Tout cela est bel et bon. où il y a de la gêne. Donc. En quittant cette mer. Le golfe Persique n'a pas d'issue. ce jourlà. J'admirai son aspect étrange. qui sert de débouché au golfe Persique. et 69° et 50°72' de longitude est.Aussi. monsieur. la plus importante ville du pays d'Oman. je ne veux pas le savoir. un bateau mystérieux comme le nôtre ne se hasarderait pas dans ses canaux coupés d'écluses. monsieur Aronnax. peut-être au large des Mascareignes. Il faisait route au nord-nord-ouest. Nous avions fait alors seize mille deux cent vingt milles. " Par ce court dialogue. je verrai avec un extrême dépit finir ce voyage qu'il aura été donné à si peu d'hommes de faire. jusqu'au 3 février. comme s'il eût hésité sur la route à suivre.lorsque le Nautilus remonta à la surface de l'Océan. situé entre 10° et 14°30' de latitude nord. Ce qui ne satisfit pas le Canadien. qui. . ne peut nous mener loin. creusée entre l'Arabie et la péninsule indienne. la mer Rouge n'est pas encore le chemin qui nous ramènera en Europe. puisque l'isthme de Suez n'est pas encore percé. Où nous conduisait donc le capitaine Nemo? Je n'aurais pu le dire. je la discuterais avec vous. n'ai-je pas dit que nous reviendrions en Europe. . ou sept mille cinq cents lieues depuis notre point de départ dans les mers du Japon. .Je ne vous apprendrai pas. j'étais incarné dans la peau de son commandant. que la mer Rouge est non moins fermée que le golfe. .Non. nous pénétrerons dans cet Atlantique que nous ne connaissons pas encore. mais il ne dépassa jamais le tropique du Cancer. on verra que. le Nautilus visita la mer d'Oman. et si après le golfe Persique.

qu'aucun fleuve important n'arrose. dès les premières heures du jour. Je ne voulus même pas chercher à comprendre ce caprice du capitaine Nemo qui pouvait le décider à nous entraîner dans ce golfe. ce fut vers les rives orientales que le Nautilus ne tarda pas à rallier. parvenu à ce point. Le lendemain. et qu'abritent çà et là quelques dattiers verdoyants. Au temps des Ptolémées et des empereurs romains. il n'en fut rien. serait peut-être entièrement desséché. que les pluies ne rafraîchissent guère. à Bourbon. ses fraîches et verdoyantes terrasses. pour que le Nautilus tentât de s'y montrer. Il prit une allure moyenne. dont le niveau a seulement baissé jusqu'au point où leur évaporation a précisément égalé la somme des eaux reçues dans leur sein. Mais ce ne fut qu'une vision. nous donnions enfin dans le golfe d'Aden. il prolongea à une distance de six milles les côtes arabiques du Mahrah et de l'Hadramant. J'aperçus le dôme arrondi de ses mosquées. par les panneaux ouverts. qui. il nous permit de contempler d'admirables buissons de coraux éclatants. Là. et quelle variété de sites et de paysages à l'arasement de ces écueils et de ces îlots volcaniques qui confinent à la côte Iybienne! Mais où ces arborisations apparurent dans toute leur beauté. ville maintenant ruinée. Le 5 février. qui renfermait six marchés publics. dont les murailles tombent au seul bruit du canon. à Maurice. Mais j'approuvai sans réserve le Nautilus d'y être entré. vingt-six mosquées. véritable entonnoir introduit dans ce goulot de Babel-Mandeb. après s'en être emparés en 1839. Mais je ne vis rien. tantôt se tenant à la surface. et le Nautilus s'enfonça bientôt sous les flots sombres de ces parages. qui entonne les eaux indiennes dans la mer Rouge. Puis. à Melbourne. 7 février. Quel indescriptible spectacle. Ce fut sur les côtes du Téhama. perché sur un promontoire qu'un isthme étroit réunit au continent. Je croyais bien que le capitaine Nemo. La mer Rouge. à midi. Trop de steamers anglais ou français des lignes de Suze à Bombay. Puis. Enfin. il ne compte que cinquante-deux kilomètres de long. elle fut la grande artère commerciale du monde. fermé et dans les conditions d'un lac. le Nautilus flottait en vue d'Aden. relevée de quelques ruines anciennes. pas même cette île de Périm. Le 8 février. Cette mer Rouge a deux mille six cents kilomètres de longueur sur une largeur moyenne de deux cent quarante. à Calcutta. lac célèbre des traditions bibliques. défendus par quatorze forts. Le 6 février. Aussi se tint-il prudemment entre deux eaux.rochers qui l'entourent et sur lesquels se détachent en blanc ses maisons et ses forts. 123 . et pour le Nautilus lancé à toute vitesse. et sa ligne ondulée de montagnes. dont les Anglais ont refait les fortifications. allait revenir en arrière. sillonnaient cet étroit passage. faisaient une ceinture de trois kilomètres. le franchir fut l'affaire d'une heure à peine. sorte de Gibraltar inaccessible. entre deux eaux d'une limpidité de cristal. qu'une excessive évaporation pompe incessamment et qui perd chaque année une tranche liquide haute d'un mètre et demi! Singulier golfe. Moka nous apparut. et de vastes pans de rochers revêtus d'une splendide fourrure verte d'algues et de fucus. autrefois. car alors non seulement ces étalages de zoophytes fleurissaient au-dessous du niveau de la mer. nous sillonnions les flots de la mer Rouge. Sur vingt milles de large. mais je me trompais. au dire de l'historien Edrisi. dont le gouvernement britannique a fortifié la position d'Aden. à ma grande surprise. et. tantôt plongeant pour éviter quelque navire. Cité importante. le Nautilus se rapprocha des rivages africains où la profondeur de la mer est plus considérable. dont le nom veut dire en langue arabe: " la porte des Larmes ". et à laquelle ses murs. J'entrevis les minarets octogones de cette ville qui fut autrefois l'entrepôt le plus riche et le plus commerçant de la côte. inférieur en ceci à ses voisines la Caspienne ou l'Asphaltite. la pointe élégante de ses minarets. et le percement de l'isthme lui rendra cette antique importance que les railways de Suez ont déjà ramenée en partie. et je pus observer ainsi le dedans et le dessus de cette mer si curieuse. nous embouquions le détroit de Babel-Mandeb.

de pied de lion. de la côte de Syrie et de la mer Rouge. qui s'établissent dans les excavations madréporiques et dont la base est contournée en courte spirale. Milne Edwards. globuleuses. que leur ont attribués les pêcheurs. les autres se dressant ou pendant comme des excroissances coralligènes. sont spéciales à la mer Rouge. elle lui laisse une valeur très supérieure. J'appris à Conseil que ces éponges se pêchaient de deux manières. Ces polypiers adhéraient aux rochers. Les autres zoophytes qui pullulaient auprès des spongiaires. consistaient principalement en méduses d'une espèce très élégante. ceux-ci plus capricieux. par une profondeur moyenne de huit à neuf mètres. digitées. rasait lentement tous ces beaux rochers de la côte orientale. qui. de cornes d'élan. qui fournirent à notre table un mets sain et délicat. et se putréfie en dégageant de l'ammoniaque. appartenant au genre des chélonées. en étaient expulsés par un mouvement contractile. De leur tissu fibreux. s'échappaient incessamment de petits filets d'eau. d'après d'Orbigny. qui après avoir porté la vie dans chaque cellule. soit à la drague. les uns s'étalant. ils étaient nombreux et souvent remarquables. c'est un individu isolé et unique. Pour les uns. de quenouilles. L'éponge n'est point un végétal comme l'admettent encore quelques naturalistes. selon son degré d'élasticité. l'éponge dure de Barbarie. la vulgaire éponge. de l'archipel grec. entre autres le thalassianthus aster des tubipores disposés comme des flûtes et n'attendant que le souffle du dieu Pan. plus poètes que les savants. La classe des spongiaires contient environ trois cents espèces qui se rencontrent dans un grand nombre de mers. et même dans certains cours d'eau où elles ont reçu le nom de " fluviatiles ". La classe des spongiaires. et pour d'autres tels que M. mais un animal du dernier ordre. un polypier inférieur à celui du corail. foliacées. Mais puisque je ne pouvais espérer d'étudier ces zoophytes dans les échelles du Levant. qui prend une teinte roussâtre. l'éponge blonde de Syrie. les mollusques étaient représentés par des variétés de calmars. parmi lesquelles 124 . Mais leurs eaux de prédilection sont celles de la Méditerranée. première du groupe des polypes. Je dois dire cependant.mais ils formaient aussi des entrelacements pittoresques qui se déroulaient à dix brasses au-dessus. car en respectant le tissu du polypier. des éponges pédiculées. est préférable. J'appelai donc Conseil près de moi. Il ne reste plus alors que ces fibres cornées ou gélatineuses dont se compose l'éponge domestique. Cette substance disparaît après la mort du polype. pendant que le Nautilus. de calices. et les reptiles par des tortues virgata. dont nous étions séparés par l'infranchissable isthme de Suez. Elles justifiaient assez exactement ces noms de corbeilles. et on ne peut même adopter l'opinion des anciens qui la regardaient comme un être intermédiaire entre la plante et l'animal. etc. Son animalité n'est pas douteuse. Là croissaient des éponges de toutes formes. Cette dernière méthode qui nécessite l'emploi des plongeurs. Que d'heures charmantes je passai ainsi à la vitre du salon! Que d'échantillons nouveaux de la flore et de la faune sous-marine j'admirai sous l'éclat de notre fanal électrique! Des fongies agariciformes. Ils garnissaient les plus petites anfractuosités. de perméabilité ou de résistance à la macération. Là se reproduisent et se développent ces éponges fines-douces dont la valeur s'élève jusqu'à cent cinquante francs. de queue de paon. que les naturalistes ne sont pas d'accord sur le mode d'organisation de l'éponge. Voici ceux que les filets du Nautilus rapportaient plus fréquemment à bord: des raies. des coquilles particulières à cette mer. soit à la main. de gant de Neptune. mais moins colorés que ceux-là dont l'humide vitalité des eaux entretenait la fraîcheur. et qui s'emploie à des usages divers. et enfin mille spécimens d'un polypier que je n'avais pas observé encore. des actinies de couleur ardoisée. je me contentai de les observer dans les eaux de la mer Rouge. aux coquilles des mollusques et même aux tiges d'hydrophytes. a été précisément créée par ce curieux produit dont l'utilité est incontestable. enduit d'une substance gélatineuse a demi fluide. Quant aux poissons. c'est un polypier.

des balistes. des centropodes. Le 9 février. les modernes ne sont pas plus avancés que les anciens. et "qui n'offre rien de bon" ni dans ses profondeurs. votre navire avance d'un siècle. sa renommée était détestable. ni ses courants. Ah! c'est un intelligent bateau! . zébrés d'étroites raies d'or et parés des trois couleurs de la France. cette mer est citée entre les plus mauvaises. etc..Oui et non. répondis-je. des ophidies. décorés de sept bandes transversales d'un beau noir. des blémies-garamits. qui est comprise entre Souakin sur la côte ouest et Quonfodah sur la côte est. au corps semé d'inégales taches bleues et reconnaissables à leur double aiguillon dentelé. de nageoires bleues et jaunes. mais leurs craintes n'étaient-elles pas exagérées? . monsieur Aronnax. répondis-je. . monsieur. Après quelques minutes de silence: " Vous me parliez. ses parterres d'éponges et ses forêts de corail? Avez-vous entrevu les villes jetées sur ses bords? . . Il faut se représenter ces premiers navigateurs s'aventurant sur des barques faites de planches cousues avec 125 . monsieur Aronnax. des gobies. m'offrit gracieusement un cigare et me dit: " Eh bien! monsieur le professeur. me répondit le capitaine Nemo. et que personne ne se hasardait à y naviguer la nuit. L'Arabe Edrisi qui la dépeint sous le nom de golfe de Colzoum raconte que les navires périssaient en grand nombre sur ses bancs de sable. des aodons. et d'écailles d'or et d'argent. audacieux et invulnérable! Il ne redoute ni les terribles tempêtes de la mer Rouge. Ce qui n'est plus dangereux pour un navire moderne. de superbes caranx. sur son époque. Ce jour-là à midi. des mulles auriflammes à tête jaune. le capitaine Nemo monta sur la plate-forme où je me trouvai. intelligent. et sous ce rapport. sortes de cartilagineux qui se rapprochent du squale. de couleur brique.Oui. monsieur Aronnax. répondis-je. . des pastenaques à la queue pointillée. et le Nautilus s'est merveilleusement prêté à toute cette étude. et mille autres poissons communs aux Océans que nous avions déjà traversés. dit-il. une mer sujette à d'affreux ouragans. vastes manteaux longs de deux mètres qui ondulaient entre les eaux. des arnacks au dos argenté. En effet. longs de quatre décimètres. de l'opinion des anciens historiens sur les dangers qu'offre la navigation de la mer Rouge? . on verra un second Nautilus! Les progrès sont lents. des labres. au temps des Anciens. ni ses écueils. Les historiens grecs et latins n'en parlent pas à son avantage. prétend-il.C'est vrai.En effet. Il a fallu bien des siècles pour trouver la puissance mécanique de la vapeur! Qui sait si dans cent ans. sur un diamètre de cent quatre-vingt-dix milles. et Strabon dit qu'elle est particulièrement dure à l'époque des vents Etésiens et de la saison des pluies. répondit en souriant le capitaine. au dos bleuâtre.On voit bien. de plusieurs peut-être. ni à sa surface. des fiatoles. . absolument dépourvus de dents. le Nautilus flottait dans cette partie la plus large de la mer Rouge. semée d'îles inhospitalières. dis-je. des ostracions-dromadaires dont la bosse se termine par un aiguillon recourbé.Détestable. répliquai-je. aux pectorales brunes bordées d'un liséré gris. et des bockats. des scares. maître de sa direction grâce à l'obéissante vapeur. long d'un pied et demi. après le point. Il vint à moi dès qu'il m'aperçut.C'est vrai. ses poissons et ses zoophytes. Agatharchide et Artémidore. que ces historiens n'ont pas navigué à bord du Nautilus. et si je ne me trompe. solidement construit.En effet. telle est l'opinion qui se trouve dans Arrien. Je me promis de ne point le laisser redescendre sans l'avoir au moins pressenti sur ses projets ultérieurs. qui me parut posséder à fond "sa mer Rouge".les limmes de forme ovale. cette mer Rouge vous plaît-elle? Avez-vous suffisamment observé les merveilles qu'elle recouvre.Oui. véritables murènes à la queue argentée. C'est. capitaine Nemo. bien gréé. offrait des périls de toutes sortes aux bâtiments des anciens. Quel malheur qu'un secret pareil doive mourir avec son inventeur! " Le capitaine Nemo ne me répondit pas. . espèces de stromatées.

et dont il faut quarante mille pour occuper l'espace d'un millimètre carré. calfatées de résine pilée et enduites de graisse de chiens de mer. répondis-je. et si les anciens lui donnèrent ce nom. Ils n'avaient pas même d'instruments pour relever leur direction. et. puisque vous parliez plus haut du passage des Israélites et de la catastrophe des Égyptiens. dis-je.. demandai-je. les Israélites n'en ont pas moins passé là pour gagner la Terre promise. . . au retour.Oui. alors que la mer Rouge s'étendait jusqu'aux lacs amers. de nombreuses explications à ce sujet. Peut-être en rencontrerez-vous. . Leurs capitaines et leurs passagers ne se préparent pas au départ par des sacrifices propitiatoires.Sans doute. ils ne vont plus. . monsieur. Je me rappelle avoir vu la baie de Tor entièrement rouge. et cela pour une excellente raison..Cet endroit est situé un peu au-dessus de Suez. ornés de guirlandes et de bandelettes dorées. Devint la mer rouge et vermeille. ce n'est pas la première fois que vous parcourez la mer Rouge à bord du Nautilus? .Il existe. en dépit des moussons contraires. monsieur le professeur. dans ce bras qui formait autrefois un profond estuaire. et ils marchaient à l'estime au milieu de courants qu'ils connaissaient à peine.des cordes de palmier. .Non. Dans ces conditions. .C'est que l'endroit même où Moïse a passé avec tout son peuple est tellement ensablé maintenant que les chameaux y peuvent à peine baigner leurs jambes. Je 126 . pouvez-vous m'apprendre quelle est l'origine de son nom? .Et cet endroit?.Ce fantaisiste prétend que son nom lui fut donné après le passage des Israélites. que ce passage soit miraculeux ou non. Je vous demanderai donc votre opinion personnelle. lorsque le Pharaon eut péri dans les flots qui se refermèrent à la voix de Moïse: En signe de cette merveille. Suivant moi. Vous comprenez que mon Nautilus n'aurait pas assez d'eau pour lui. capitaine Nemo. Mais de notre temps. ce fut à cause de la coloration particulière de ses eaux. . C'est une matière mucilagineuse pourpre produite par ces chétives plantules connues sous le nom de trichodesmies.Explication de poète. Mais capitaine. .Volontiers. remercier les dieux dans le temple voisin. je vous demanderai si vous avez reconnu sous les eaux des traces de ce grand fait historique? . comme un lac de sang. monsieur Aronnax. . mais en avançant vers le fond du golfe. puisque vous semblez avoir spécialement étudié cette mer. . vous l'attribuez à la présence d'une algue microscopique? .Laquelle? .Non. monsieur Aronnax. Non puis ne surent la nommer Autrement que la rouge mer. il faut voir dans cette appellation de mer Rouge une traduction du mot hébreu "Edrom". Maintenant. . quand nous serons à Tor. vous remarquerez cette singulière apparence.Et cette couleur. et l'armée de Pharaon a précisément péri en cet endroit. mais je ne saurais m'en contenter. . et la vapeur me paraît avoir tué la reconnaissance dans le coeur des marins. les naufrages étaient et devaient être nombreux.Ainsi.J'en conviens.Alors. Voulez-vous connaître l'opinion d'un chroniqueur du XIVe siècle? .La voici. les steamers qui font le service entre Suez et les mers du Sud n'ont plus rien à redouter des colères de ce golfe.Jusqu'ici cependant je n'ai vu que des flots limpides et sans aucune teinte particulière. capitaine Nemo.

. après le percement du canal de Suez. . ayant fait le tour de l'Afrique et doublé le cap de Bonne-Espérance! . Un canal bien inutile pour un navire tel que le Nautilus ! . ensablé. qui voulut empêcher les vivres d'arriver à Mohammed-ben-Abdoallah. Ce canal se remontait en quatre jours. puis rétabli par les ordres du calife Omar. de Lesseps! .pense donc que des fouilles pratiquées au milieu de ces sables mettraient à découvert une grande quantité d'armes et d'instruments d'origine égyptienne. mais vous pourrez apercevoir les longues jetées de Port-Saïd après-demain. mais il a triomphé. 127 . je ne puis vous conduire à travers ce canal de Suez. monsieur le professeur. Les anciens avaient bien compris cette utilité pour leurs affaires commerciales d'établir une communication entre la mer Rouge et la Méditerranée. Necos entreprit les travaux d'un canal alimenté par les eaux du Nil. Il fut continué par Darius.Vraiment? . de Lesseps l'a fait. honneur à ce grand citoyen. ne le rendait navigable que pendant quelques mois de l'année.Cependant. Ce qui est certain.Malheureusement. reprit-il. monsieur Aronnax. monsieur Aronnax.Ou par-dessous. . là même où Moïse avait campé trois mille trois cents ans avant lui. Cela vous étonne? . et sa largeur était telle que deux trirèmes pouvaient y passer de front. C'est un homme qui honore plus une nation que les plus grands capitaines! Il a commencé comme tant d'autres par les ennuis et les rebuts. près de Bubaste. Très probablement. Strabon le vit employé à la navigation.Dans la Méditerranée! m'écriai-je. et ils prirent le Nil pour intermédiaire. capitaine. et probablement achevé par Ptolémée II. le canal qui réunissait le Nil à la mer Rouge fut commencé sous Sésostris.. mais la faiblesse de sa pente entre son point de départ.C'est évident. et avant peu. à travers la plaine d'Égypte qui regarde l'Arabie. il aura changé l'Afrique en une île immense.Et qui vous dit qu'il fera le tour de l'Afrique. et vous avez le droit d'être fier de votre compatriote. si l'on en croit la tradition. il fut définitivement comblé en 761 ou 762 par le calife Al-Mansor.A propos de l'effroyable vitesse que vous serez forcé d'imprimer au Nautilus s'il doit se retrouver après-demain en pleine Méditerranée. révolté contre lui. . monsieur le professeur? Qui vous parle de doubler le cap de Bonne-Espérance! . honneur à M. capitaine. répondis-je. lorsque des villes nouvelles s'établiront sur cet isthme. n'aura réussi que par l'énergie d'un seul homme. il faillit périr quelques heures avant de rejoindre Hadjaroth.Oui. abandonné. . cette jonction entre les deux mers qui abrégera de neuf mille kilomètres la route de Cadix aux Indes. qui aurait dû être une oeuvre internationale. bien que je dusse être habitué à ne m'étonner de rien depuis que je suis à votre bord! . répondis-je. votre général Bonaparte retrouva les traces de ces travaux dans le désert de Suez. dit le capitaine Nemo.Oui. à moins que le Nautilus ne navigue en terre ferme et qu'il ne passe pardessus l'isthme.Eh bien. .Mais à quel propos cette surprise? . fils d'Hytaspe. et la mer Rouge. . ce que les anciens n'avaient osé entreprendre. Pendant l'expédition d'Égypte.Ce qui m'étonne. qui aurait suffi à illustrer un règne. . tout surpris de l'accent avec lequel le capitaine Nemo venait de parler. mais ils ne songèrent point à creuser un canal direct. c'est de penser que nous y serons après-demain. six cent quinze ans avant Jésus-Christ. surpris par la marée. c'est que. mais utile au monde entier..Sans doute. Ce canal servit au commerce jusqu'au siècle des Antonins.Oui. M. Et il est triste de penser que cette oeuvre. et. Donc. et il faut espérer pour les archéologues que ces fouilles se feront tôt ou tard. car il a le génie de la volonté. quand nous serons dans la Méditerranée.Oui.

" Le soir même. ne haussez pas les épaules si légèrement. Donc. il existait un certain nombre de poissons d'espèces absolument identiques. assez bas sur l'horizon. . . Je distinguai assez nettement l'ensemble de ses constructions. des exocets. frappait en plein les 128 . et je les rejetai à la mer.Capitaine. des ophidies.Monsieur. monsieur le professeur. mais j'en ai profité plusieurs fois. des joels. Après tout. je rapportai à Conseil et à Ned Land la partie de cette conversation qui les intéressait directement.Sans doute. des girelles. et fasse le ciel qu'il nous conduise. aviez-vous jamais entendu parler du Nautilus? Non! il existe cependant. les navires amarrés le long des quais. monsieur le professeur. une communication entre les deux mers! Qui a jamais entendu parler de cela? . des fiatoles. de la Syrie. et ne repoussez pas les choses sous prétexte que vous n'en avez Jamais entendu parler. sur les côtes de Syrie. J'aperçus Djeddah. dans deux jours.Par-dessous? . un passage souterrain que j'ai nommé Arabian-Tunnel. le Nautilus. Mais à cinquante mètres seulement se rencontre une inébranlable assise de roc. vous aussi vous aurez franchi mon tunnel arabique! " ARABIAN-TUNNEL Ce jour même.Hasard et raisonnement. Je leur passai à la queue un anneau de cuivre. je ne me serais pas aventuré aujourd'hui dans cette impasse de la mer Rouge. je m'y aventurai. des persègues. en secouant la tête.Jusqu'à une certaine profondeur. Il prend au-dessous de Suez et aboutit au golfe de Péluse. mais le Canadien haussa les épaules. je ne demande pas mieux que de croire à son passage. " Un tunnel sous-marin! s'écria-t-il. . Le soleil. répondit tranquillement le capitaine Nemo. il n'y peut y avoir rien de secret entre gens qui ne doivent plus se quitter. flottant à la surface de la mer. c'est un simple raisonnement de naturaliste qui m'a conduit a découvrir ce passage que je suis seul à connaître.Oui.Nous verrons bien! riposta Ned Land. dans la Méditerranée.. et ceux que leur tirant d'eau obligeait à mouiller en rade.Mais cet isthme n'est composé que de sables mouvants? . important comptoir de l'Égypte. . me répondit le capitaine.Et c'est par hasard que vous avez découvert ce passage? demandai-je de plus en plus surpris. je vous écoute. Sans cela. Lorsque je leur appris que. mais mon oreille résiste à ce qu'elle entend. Depuis longtemps la nature a fait sous cette langue de terre ce que les hommes font aujourd'hui à sa surface. le courant souterrain devait forcément aller de la mer Rouge à la Méditerranée par le seul effet de la différence des niveaux. Non seulement ce passage existe. . et même.Quoi! il existerait un passage! . Si elle existait. Conseil battit des mains. à ce capitaine. je la découvris. raisonnement plus que hasard. . me dit-il. Je pêchai donc un grand nombre de poissons aux environs de Suez. La communication entre les deux m'était donc démontrée. Certain de ce fait je me demandai s'il n'existait pas de communication entre les deux mers. je reprenais quelques échantillons de mes poissons ornés de leur anneau indicateur. . nous serions au milieu des eaux de la Méditerranée. " Je ne relevai pas l'insinuation et j'attendis le récit du capitaine Nemo.Ah monsieur! Aures habent et non audient est de tous les temps. en effet. Quelques mois plus tard. J'avais remarqué que dans la mer Rouge et dans la Méditerranée. de la Turquie et des Indes. " Monsieur le professeur.Est-il indiscret de vous demander comment vous avez découvert ce tunnel? . Je la cherchai avec mon Nautilus.Ami Ned. par 21°30' de latitude nord. . et avant peu. répondit Conseil. se rapprocha de la côte arabe.

n'en déplaise à monsieur. quelques cabanes de bois ou de roseaux indiquaient le quartier habité par les Bédouins. dis-je. Les baleines et moi.. On eût dit qu'il attendait le moment de se jeter à la mer pour l'attaquer dans son élément. Ned. . . monsieur. . " En effet. mais un être curieux dont il reste à peine quelques échantillons dans la mer Rouge. une véritable sirène. Qu'était-ce? Je ne pouvais encore me prononcer. mais je n'ai pas vos yeux. mais je me trompe fort.Cela ne me déplairait point. monsieur le professeur? . ou c'est là quelque animal marin.Attendons.Non. Il ressemblait à un gros écueil échoué en pleine mer. et s'adressant directement à lui: " Si vous teniez un harpon. 10 février. là. j'aperçois comme un long corps noirâtre à la surface des eaux. reprit Ned. Et lorsque Conseil avait ainsi parlé. . répondit le Canadien. la mer étant déserte. mais à midi. nous causions de choses et d'autres.Bon. et il dresse ses mamelles en l'air! .Et il ne vous déplairait pas de reprendre pour un jour votre métier de pêcheur.En effet. par tribord devant. me dit: " Voyez-vous là quelque chose. sous-classe des monodelphiens. répondit Conseil. . Bientôt Djeddah s'effaça dans les ombres du soir. nous sommes de vieilles connaissances. Le Nautilus reprit sa navigation sous-marine. dis-je à Conseil. me dit-il d'une voix tremblante d'émotion. " Non. " Ce nom de sirène me mit sur la voie.. Sa main semblait prête à le harponner. et je compris que cet animal appartenait à cet ordre d'êtres marins. " Ah! il marche! il plonge! s'écria Ned Land. après une attentive observation. En cet instant. En dehors. . moitié femmes et moitié poissons. s'écria Conseil. groupe des pisciformes.Ce n'est point une baleine. Le Nautilus se dirige de ce côté.Non. il n'y avait plus rien à dire. . mon garçon. " Tout le harponneur était dans ce mot. reprit le Canadien. cet objet noirâtre ne fut bientôt qu'à un mille de nous. C'est un dugong. classe des mammifères. Ses yeux brillaient de convoitise à la vue de cet animal. et avant peu nous saurons à quoi nous en tenir. . au moment du point. à peu près à la hauteur du fanal! Vous ne voyez pas une masse qui semble remuer? . et je ne me tromperais pas à leur allure. dit Conseil. et ses nageoires ressemblent à des membres tronqués. . Accompagné de Ned et de Conseil. Appuyés sur les flancs du canot. vous le savez. qui ne perdait pas des yeux l'objet signalé. maître Land. répondis-je. Mille diables! Quel peut être cet animal? Il n'a pas la queue bifurquée comme les baleines ou les cachalots. le capitaine Nemo parut sur la plateforme.Comme vous dites. plusieurs navires apparurent qui couraient à contre-bord de nous. embranchement des vertébrés ".maisons de la ville et faisait ressortir leur blancheur. le voilà sur le dos. et d'ajouter ce cétacé à la liste de ceux que vous avez déjà frappés? . reprit Ned Land. . quand Ned Land tendant sa main vers un point de la mer.. je vins m'asseoir sur la plate-forme. La côte à l'est se montrait comme une masse à peine estompée dans un humide brouillard.Mais alors.Oui. . on en rencontre quelquefois.Un autre Nautilus? dit Conseil. je n'ai jamais tué de "cela". " Oh! monsieur. Il aperçut le dugong. Il comprit l'attitude du Canadien. 129 .Regardez bien. fis-je.Ordre des syréniens. et le Nautilus rentra sous les eaux légèrement phosphorescentes. ce n'est point une sirène. dont la fable a fait les sirènes. Cependant Ned Land regardait toujours. Le lendemain.Y a-t-il des baleines dans la mer Rouge? demanda Conseil.C'est une sirène. il remonta jusqu'à sa ligne de flottaison. est-ce qu'il ne vous brûlerait pas la main? . répondis-je..

montèrent sur la plate-forme. je l'ai manqué! . ce danger n'est pas à craindre. capitaine? demandai-je. Le canot fut déponté. brandissait son harpon d'une main exercée. qui porte aussi le nom d'halicore. . Cet animal revient sur ses assaillants et chavire leur embarcation. Ned Land.Faites donc. Mais ici la corde ne mesurait pas plus d'une dizaine de brasses. une viande véritable. voici son sang. Je me levai à demi. répondit le capitaine Nemo.Non. Le harpon qui sert à frapper la baleine est ordinairement attaché à une très longue corde qui se dévide rapidement lorsque l'animal blessé l'entraîne avec lui.Seulement. devait indiquer la marche du dugong sous les eaux. il ralentit sa marche. Je m'étais levé et j'observais distinctement l'adversaire du Canadien. son harpon à la main. En ce moment sept hommes de l'équipage. monsieur. arraché de son alvéole. de même que le lamantin. . L'un portait un harpon et une ligne semblable à celles qu'emploient les pêcheurs de baleines. répondit le capitaine. circonstance qui rendait sa capture plus facile. il devient de plus en plus rare. dit sérieusement Conseil. 130 . . maître Land. lancé à la mer. et le dugong disparut. mais votre engin ne lui est pas resté dans le corps. répliqua le Canadien. maître Land ". Le canot s'approcha prudemment à trois brasses de l'animal. un sifflement se fit entendre. . son congénère. Ce dugong. Soudain. Sa chair.Alors. Six rameurs prirent place sur leurs bancs et le patron se mit à la barre.Peut-être.Est-ce que ce dugong est dangereux à attaquer? demandai-je malgré le haussement d'épaule du Canadien.Non. ressemblait beaucoup au lamantin. avait des dimensions colossales.Merci. son bras est sûr. Son coup d'oeil est prompt. le corps un peu rejeté en arrière. " Mille diables! s'écria le Canadien furieux. qui formaient de chaque côté des défenses divergentes. il se dirigea rapidement vers le dugong. et on la réserve dans toute la Malaisie pour la table des princes. . " Vous ne venez pas. ne conviendrait-il pas de l'épargner dans l'intérêt de la science? . répondit Ned Land dont les yeux s'enflammèrent. reprit le capitaine. Conseil et moi. et les rames plongèrent sans bruit dans les eaux tranquilles. Arrivé à quelques encablures du cétacé. vous pouvez essayer. enlevé par ses six avirons. et je sais que maître Land ne déteste pas les bons morceaux. Sa différence avec le lamantin consistait en ce que sa mâchoire supérieure était armée de deux dents longues et pointues. et son extrémité était seulement frappée sur un petit baril qui. lancé avec force. Les avirons restèrent suspendus sur leurs dames. en flottant. . Ce dugong. n'avait frappé que l'eau sans doute. que Ned Land se préparait à attaquer. l'animal est blessé. mais je vous souhaite une bonne chasse. et sa longueur dépassait au moins sept mètres. Aussi fait-on à cet excellent animal une chasse tellement acharnée que.Oui. et. qui flottait alors à deux milles du Nautilus. . mais.Ah! fit le Canadien. Si je lui recommande de ne pas manquer ce dugong. nous nous assîmes à l'arrière. Le harpon.Oui. il vaut mieux lui donner la chasse. et cela dans votre intérêt.. . Mais pour maître Land. " Le canot déborda. Ned Land. muets et impassibles comme toujours. dis-je. cette bête-la se donne aussi le luxe d'être bonne à manger? . Ned. Son corps oblong se terminait par une caudale très allongée et ses nageoires latérales par de véritables doigts.Eh bien. quelquefois. si par hasard celui-ci était le dernier de sa race. alla se placer debout sur l'avant du canot. je vous engage à ne pas manquer cet animal. monsieur. dans l'intérêt de la cuisine. c'est qu'on le regarde justement comme un fin gibier. est extrêmement estimée. monsieur le capitaine. Il ne bougeait pas et semblait dormir à la surface des flots.

mais. Sa blessure ne l'avait pas affaibli. Il revint sur le canot pour l'assaillir à son tour. dominant entre les deux golfes le Ras- 131 . Le jour même. On prit aussi quelques douzaines de canards du Nil. Le dugong.. Le canot ne put éviter son choc. manoeuvrée par des bras vigoureux. de ses dents incrustées dans le plat-bord. J'entendis le grincement des dents sur la tôle. s'arrêta. Mais bientôt le baril revint à la surface. à demi renversé. les pattes rouges. et je commençais à croire qu'il serait très difficile de s'en emparer. C'est ce cap qui forme l'extrémité de l'Arabie Pétrée. Le patron prononça quelques mots de sa langue bizarre. mais à la partie supérieure de son museau. abordé de biais et non de plein. nous relevions au nord le cap de Ras-Mohammed. pour ainsi dire. " Attention! " dit-il. et même supérieure à celle du veau. il ne chavira pas. Cette manoeuvre n'échappa point au Canadien. apparut le corps de l'animal. la tête grise et pointillée. L'embarcation. Le harpon repêché. oiseaux sauvages d'un haut goût. prenant son élan. lardait de coups de harpon le gigantesque animal. dont le cou et le dessus de la tête sont blancs et tachetés de noir. a mesure que nous approchions de Suez. le canot se mit à la poursuite de l'animal. grâce à l'habileté du patron. qui tenait à suivre tous les détails de l'opération. qui conduit au golfe de Suez. On le poursuivit sans relâche pendant une heure. je n'en étais encore qu'au dépit de voir le dugong déjouer toutes nos ruses.Mon harpon! mon harpon! " cria Ned Land. J'observai que l'eau de la mer Rouge devenait de moins en moins salée. et le dugong disparut. Je la trouvai excellente. particulière à l'Égypte. soulevait l'embarcation hors de l'eau comme un lion fait d'un chevreuil. Le canot le rejoignit. La vitesse du Nautilus était alors modérée. Il fallut employer des palans d'une grande puissance pour hisser le dugong sur la plate-forme. ne l'eût enfin frappée au coeur. Il pesait cinq mille kilogrammes. Pour mon compte. J'aperçus distinctement une haute montagne. et je ne sais trop comment aurait fini l'aventure. quand cet animal fut pris d'une malencontreuse idée de vengeance dont il eut à se repentir. Plusieurs fois elle l'approcha à quelques brasses. arrivé à vingt pieds du canot. et le Canadien se tenait prêt à frapper. cramponné à l'étrave. C'était une espèce de sterna nilotica. comprise entre le golfe de Suez et le golfe d'Acabah. et sans doute il prévint ses hommes de se tenir sur leurs gardes. retourné sur le dos. Nous étions renversés les uns sur les autres. les ailes et la queue grisâtres. Vers cinq heures du soir. mais le dugong se dérobait par un plongeon subit. Puis. volait sur ses traces. le prit à la remorque et se dirigea vers le Nautilus. qui. car il filait avec une rapidité extrême. le stewart me servit au dîner quelques tranches de cette chair habilement apprêtée par le cuisinier du bord. On le dépeça sous les yeux du Canadien. Une compagnie d'hirondelles de mer s'abattit sur le Nautilus. et il était impossible de l'atteindre. le dos. l'oeil entouré de points blancs. il se précipita sur nous. sinon du boeuf. Ned Land. Le lendemain 11 février. Il lançait au malheureux animal les plus énergiques jurons de la langue anglaise. entraînant le harpon avec lui. Les matelots se remirent à nager. Il s'avançait en flânant. toujours acharné contre la bête. si le Canadien. Celui-ci revenait de temps en temps à la surface de la mer pour respirer. le ventre et la gorge blancs. et le patron dirigea l'embarcation vers le baril flottant. il embarqua une ou deux tonnes d'eau qu'il fallut vider. dont le bec est noir. l'office du Nautilus s'enrichit encore d'un gibier délicat. Le Nautilus pénétra dans le détroit de Jubal. et peu d'instants après. huma brusquement l'air avec ses vastes narines percées non à l'extrémité. On juge de la colère qui surexcitait l'impatient Ned Land.

le Nautilus va s'enfoncer sous les flots. " Je suivis le capitaine Nemo. dit-on près de moi. et j'aperçus le pilote. observation déjà faite par le capitaine Nemo. monsieur Aronnax. ce Sinaï. dans l'ombre. qui brillait à un mille de nous. il ouvrit une porte. A neuf heures un quart. cherchons notre passage.Je n'osais vous le demander. au milieu d'un lourd silence que rompaient parfois le cri du pélican et de quelques oiseaux de nuit. Et maintenant. je ne pouvais tenir en place. dit le capitaine Nemo. j'apercevais des fonds de rochers vivement éclairés par notre lumière électrique. on le sait. qui. Nous la suivîmes ainsi pendant une 132 . " Maintenant. à demi décoloré par la brume. à peu près semblable à celles qu'occupent les timoniers des steamboats du Mississipi ou de l'Hudson. le bateau étant revenu à la surface. évidés dans les parois de la cabine.Venez donc. " Monsieur le professeur. les réservoirs d'eau s'emplirent. vous plairait-il de m'accompagner dans la cage du pilote? . j'aperçus un feu pâle. Il me semblait que le détroit se rétrécissait de plus en plus. nous devions être très près de Suez. Bientôt. " Des fils électriques reliaient la cage du timonier avec la chambre des machines. permettaient à l'homme de barre de regarder dans toutes les directions. le Nautilus demeura à quelques mètres sous les eaux. . et l'appareil s'immergea d'une dizaine de mètres. " Un phare flottant ". Au milieu se manoeuvrait une roue disposée verticalement. Je regardais en silence la haute muraille très accore que nous longions en ce moment. Quatre hublots de verres lenticulaires. C'était le mont Oreb. A travers les panneaux du salon. Cette cabine était obscure. au sommet duquel Moïse vit Dieu face à face. dont les mains s'appuyaient sur les jantes de la roue. mais bientôt mes yeux s'accoutumèrent à cette obscurité. le bruit du ressac irrité par les rocs ou le gémissement lointain d'un steamer battant les eaux du golfe de ses pales sonores. passait au large de Tor. s'élevait à l'extrémité de la plate-forme. Très impatient de franchir le tunnel du capitaine Nemo. Aussi j'ai pour habitude de me tenir dans la cage du timonier pour diriger moi-même la manoeuvre. Puis la nuit se fit. Au moment où me disposais à regagner ma chambre. reprit-il. A six heures. la mer apparaissait vivement éclairée par le fanal qui rayonnait en arrière de la cabine. Le panneau se ferma. suivit les coursives supérieures et arriva dans la cage du pilote. inébranlable base du massif sableux de la côte.L'entrée n'en doit pas être facile? . A mi-rampe. me dit-il. assise au fond d'une baie dont les eaux paraissaient teintées de rouge. monsieur. " C'est le feu flottant de Suez. Je me retournai et je reconnus le capitaine. Nous ne tarderons pas à gagner l'orifice du tunnel. le capitaine pouvait communiquer simultanément à son Nautilus la direction et le mouvement. Vous verrez ainsi tout ce que l'on peut voir de cette navigation à la fois sous-terrestre et sous-marine.Non. Suivant mon calcul. tantôt flottant. si vous voulez descendre. et je cherchais à respirer l'air frais de la nuit. je montai sur la plateforme. le Nautilus. tantôt immergé. engrenée sur les drosses du gouvernail qui couraient jusqu'à l'arrière du Nautilus.Mohammed. Il pressa un bouton de métal. et de là. à l'autre extrémité de la plate-forme. répondis-je. et il ne reviendra à leur surface qu'après avoir franchi l'Arabian-Tunnel. Au-dehors. et aussitôt la vitesse de l'hélice fut très diminuée. un homme vigoureux. " Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central. et que l'esprit se figure incessamment couronné d'éclairs. le capitaine m'arrêta. De huit à neuf heures. C'était une cabine mesurant six pieds sur chaque face. .

vous avez raison. vous pouvez. . . le Nautilus remonta à la surface des flots. en quelques minutes. devait être impraticable à remonter. et j'étais près de lui. Je me précipitai sur la plate-forme. Ned? dit Conseil. entraîné par ce torrent. mais de façon à ce que personne ne puisse nous entendre. il faut croire monsieur. me dit-il.A d'autres. Mais ce tunnel. Ned et Conseil me rejoignirent. Nous sommes dans la Méditerranée. . et votre capitaine est un maître homme.Et vous avez tort. et se retournant vers moi: " La Méditerranée ". au lever du jour. A dix heures trente-cinq minutes. Cette côte basse qui s'arrondit vers le sud est la côte égyptienne.heure. . lui dit Conseil.D'ailleurs. venait de franchir l'isthme de Suez. Ned. Causons donc. L'ARCHIPEL GREC Le lendemain. dit-il.Hein! fit Conseil. des algues et des crustacés agitant leurs pattes énormes. . Le capitaine Nemo ne quittait pas du regard la boussole suspendue dans la cabine à ses deux cercles concentriques. et j'apercevais de magnifiques substructions de coraux. s'il vous plaît. ajoutai-je. " En effet. . le capitaine Nemo prit lui-même la barre. le Nautilus. des lignes droites. et cette Méditerranée? . En moins de vingt minutes.Oui. pour résister. monsieur le professeur. le capitaine Nemo abandonna la roue du gouvernail.. Sur les murailles étroites du passage.. répondit le Canadien. ami Ned. apercevoir les jetées de Port-Saïd qui s'allongent dans la mer.Mais puisque monsieur l'affirme. cette nuit même?. . " 133 . Le Nautilus s'y engouffra hardiment. repris-je. 12 février.Et vous qui avez de si bons yeux. pendant qu'il dirigeait lui-même le Nautilus à travers cet étroit passage. à quelques mètres de distance seulement. . et je le comprimais de la main. Mon coeur palpitait. rapide comme une flèche. " Eh bien. Vers sept heures. A dix heures un quart. facile à descendre. Le Nautilus suivait le torrent. malgré les efforts de sa machine qui. Un bruissement inaccoutumé se fit entendre sur ses flancs. s'ouvrait devant nous. Bon. monsieur le naturaliste. " Le Canadien regarda attentivement. des zoophytes. dans la cage du timonier. Ned. sans se préoccuper autrement des prouesses du Nautilus.Je n'en crois rien. je ne voyais plus que des raies éclatantes. battait les flots à contre-hélice.Nous flottons à sa surface. monsieur. répliqua l'entêté Canadien. . Je m'étais placé au hublot de bâbord. Sur un simple geste. qui s'allongeaient hors des anfractuosités du roc. nous avons franchi cet isthme infranchissable. noire et profonde. A trois milles dans le sud se dessinait la vague silhouette de Péluse. Une large galerie.Vous entendez. demanda le Canadien d'un ton légèrement goguenard. Un torrent nous avait portés d'une mer à l'autre. le capitaine Nemo m'a fait les honneurs de son tunnel. Ces deux inséparables compagnons avaient tranquillement dormi. le timonier modifiait à chaque instant la direction du Nautilus. C'étaient les eaux de la mer Rouge que la pente du tunnel précipitait vers la Méditerranée. maître Land. de nos petites affaires. cette nuit même. des sillons de feu tracés par la vitesse sous l'éclat de l'électricité.

La volée! s'écria le Canadien. mais pour l'avoir fait. . reprit Ned. . .Que des circonstances se rencontreront dont nous pourrons. supposons. où nous étions moins exposés à recevoir l'humide embrun des lames. répondit le Canadien.Ce que j'ai à vous apprendre est très simple.Et s'il ajoute que cette offre qu'il vous fait aujourd'hui.Je pense comme monsieur. " Maintenant. En tout cas. Quand? je ne peux le dire. 134 . et tous les trois nous allâmes nous asseoir près du fanal. Retrouverais-je jamais une telle occasion d'observer les merveilles de l'Océan? Non. je pensai qu'il valait mieux causer. Vous le savez. et il faut en profiter. Je ne savais plus quels arguments faire valoir en ma faveur. il ne la renouvellera pas plus tard. nous vous écoutons. se croisant les bras: " Franchement. je demande à quitter le Nautilus. ou plutôt je suppose qu'il s'achèvera. il faut qu'il se termine.Où et quand? . Vous ennuyez-vous à bord? Regrettezvous que la destinée vous ait jeté entre les mains du capitaine Nemo? " Le Canadien resta quelques instants sans répondre. répondit Conseil. que le capitaine Nemo vous offre aujourd'hui même la liberté. grâce à son appareil. Nous sommes en Europe. le Nautilus est un rapide marcheur. Grâce à lui. Accepterez-vous? . pour nous rendre notre liberté. s'il vous plaît. .Je ne sais. dis-je. aussi bien dans six mois que maintenant. Et où serons-nous dans six mois. Ned. Qui nous dit qu'il ne va pas rallier les côtes de France. je ne regrette pas ce voyage sous les mers. et je me sentais battu sur ce terrain. . Voilà mon sentiment. dis-je. vos arguments pèchent par la base. et cependant je n'éprouvais nul désir de quitter le capitaine Nemo. . " Monsieur. . repris-je. et il est fort possible qu'après avoir parcouru toutes les mers du globe. sur lesquelles une fuite pourra être aussi avantageusement tentée qu'ici? . dont nous devrons profiter. puisqu'il le désirait. mais je ne partage pas non plus les idées de Conseil. répondis-je. Je ne voulais en aucune façon entraver la liberté de mes compagnons. se résigne à les voir courir le monde avec nous.Où? je n'en sais rien. le capitaine Nemo nous donne la volée à tous trois. d'Angleterre ou d'Amérique. Vous parlez au futur: "Nous serons là! Nous serons ici!" Moi je parle au présent: "Nous sommes ici. dit-il.Mais alors. " J'avouerai que cette discussion avec le Canadien m'embarrassait toujours. et je refaisais mon livre des fonds sous-marins au milieu même de son élément. Puis. répondit le Canadien. maître Land. Il ne craint point les mers fréquentées. " Ami Ned. Nous sommes maîtres des secrets du Nautilus.Ouais! fit Ned Land. Nous n'avons rien à craindre du capitaine. Qu'avez-vous à nous apprendre? . et avant que les caprices du capitaine Nemo nous entraînent jusqu'au fond des mers polaires ou nous ramènent en Océanie. voulez-vous dire? . Je serai content de l'avoir fait. ou un express les continents.Il se terminera. . Une volée.Peut-être ici. Ned.Je vis bien où le Canadien voulait en venir. par impossible. qu'espérez-vous donc? demanda le Canadien. Tout ce qui a commencé a forcément une fin en ce monde. je complétais chaque jour mes études sous-marines.Monsieur Aronnax. certes! Je ne pouvais donc me faire à cette idée d'abandonner le Nautilus avant notre cycle d'investigations accompli. " Et qu'en pense l'ami Conseil? demanda Ned Land. répondez-moi franchement. peut-être en Chine. Il traverse les océans comme une hirondelle traverse les airs. et je n'espère pas que son commandant. accepterez-vous? " Je ne répondis pas." " J'étais pressé de près par la logique de Ned Land. lorsque ces mers n'auront plus rien à nous apprendre. monsieur le naturaliste? .N'exagérons pas.

Eh bien.Je suis de l'avis de monsieur.Tout cela est juste.Dans ce cas.L'ami Conseil. Je dois dire maintenant que les faits semblèrent confirmer mes prévisions au grand désespoir du Canadien. . dit Ned Land. . voici ma réponse. . qu'elle ait lieu dans deux ans ou dans deux jours. monsieur Aronnax. ni parents. Ned Land. " Alors. " Cette conversation. sans même que le timonier. ni enfants ne l'attendent au pays. Par contre. Mais votre observation s'applique à toute tentative de fuite. si nous étions éloignés. dis-je. la prudence veut que nous profitions de la première occasion de quitter le Nautilus. Plus un mot sur tout ceci.Volontiers. monsieur Aronnax. La prudence la plus vulgaire lui défend de nous mettre en liberté.. Ned Land de l'autre. Et maintenant. répondit tranquillement ce digne garçon. Il faut que l'occasion soit sérieuse. ajoutai-je. Le capitaine Nemo se défiait-il de nous dans ces mers 135 . voulez-vous connaître toute ma pensée sur votre projet? . Donc. qui secouait la tête d'un air déterminé. et si le navire naviguait sous les eaux. Il est au service de monsieur. Ned. ainsi que son camarade Ned. Il ne faut pas compter sur la bonne volonté du capitaine Nemo. " Ami Ned. Au fond.Nous verrons bien. . Ned. amènerait le Nautilus à peu de distance d'une côte européenne. si nous étions suffisamment rapprochés d'un rivage. répondit le Canadien. et mes arguments ne peuvent tenir devant les vôtres. répondit Ned Land. Épiez donc cette occasion. et qu'il se tiendra sur ses gardes. et si le navire flottait à la surface. Il faut que notre première tentative de fuite réussisse.je pense que cette occasion favorable ne se présentera pas. Cela dit. placé à l'avant. à son grand regret. il parle comme monsieur. ne discutons qu'entre nous deux. et le capitaine Nemo ne nous pardonnera pas. il pense comme monsieur. Ainsi que son maître. .Bien.Et vous tenteriez de vous sauver à la nage? Oui.Et maintenant. mais n'oubliez pas qu'un échec nous perdrait. Il est absolument désintéressé dans la question. Le jour où vous serez prêt. dis-je. Qu'avez-vous à répondre? " Il fallait évidemment conclure.Et dans ce cas? . je pense je ne dis pas j'espère . . Deux personnes seulement sont en présence: monsieur d'un côté. vous nous préviendrez et nous vous suivrons.Bien.Pourquoi cela? . la question est toujours celle-ci: si une occasion favorable se présente.Je ne l'oublierai pas. s'aperçût de notre fuite. " Je ne pus m'empêcher de sourire. et les faux-fuyants me répugnaient. . . .D'accord.Ce serait celle qui. ce que vous entendez par une occasion favorable? . il est célibataire. Je sais comment il se manoeuvre. puisque Conseil n'existe pas.Et maintenant. une seule. J'ai parlé. me direz-vous. monsieur. se termina ainsi. et les boulons enlevés. on ne doit pas compter sur lui pour faire une majorité. l'ami Conseil écoute.Parce que le capitaine Nemo ne peut se dissimuler que nous n'avons pas renoncé à l'espoir de recouvrer notre liberté. par une nuit sombre.Seulement. je chercherais à m'emparer du canot. Nous nous introduirions à l'intérieur. restons-en là. monsieur. . vous m'avez entendu. voilà qui est sagement parlé. l'ami Conseil n'a rien à dire. Je m'en rapporte complètement à vous. car si elle avorte. il faut la saisir. et il est prêt à marquer les points. . à voir Conseil annihiler si complètement sa personnalité. une observation.. qui devait avoir plus tard de si graves conséquences. le Canadien devait être enchanté de ne pas l'avoir contre lui. nous ne retrouverons pas l'occasion de la reprendre. . dit Conseil. surtout dans les mers et en vue des côtes européennes. . nous remonterions à la surface. . Non. Ned. Vous avez raison contre moi. et. Ni femme.

Ou le Nautilus émergeait. cette île venait de s'insurger tout entière contre le despotisme turc. ou voulait-il seulement se dérober à la vue des nombreux navires de toutes nations qui sillonnent la Méditerranée? Je l'ignore. D'ailleurs. A quoi tiennent les destinées des nations! J'observai également d'admirables anthias qui appartiennent à l'ordre des lutjans. l'une des Sporades. le vieux pasteur des troupeaux de Neptune. de mon côté. poissons osseux à écailles transparentes. Près d'elles se déroulaient des pagres à demi phosphorescents.fréquentées. dont elles annonçaient le fécond débordement. qui aurait pu me l'apprendre. il me sembla taciturne. sortes de spares que les Égyptiens rangeaient parmi les animaux sacrés. je remarquai qu'il marchait vers Candie. que l'on rencontre particulièrement dans les eaux salées avoisinant le delta du Nil. Entre autres. l'ancienne île de Crète. le soir. en posant son doigt sur un point du planisphère: Est in Carpathio Neptuni gurgite vates Coeruleus Proteus. était fêtée par des cérémonies religieuses. mais par un motif quelconque. il ordonna d'ouvrir les deux panneaux du salon. et. Je ne fis donc aucune allusion à cet événement. Aussi. un plongeur portant à sa ceinture une bourse de cuir. que par ce vers de Virgile que le capitaine Nemo me cita. Au milieu des eaux. je n'eus connaissance de l'île de Carpathos. leurs nuances comprises dans la gamme du rouge depuis la pâleur du rose jusqu'à l'éclat du rubis. leur nom signifie. C'était. composaient ce plat divin qui ravissait Vitellius. et l'un d'eux. et dont l'arrivée dans les eaux du Reuve. dont la couleur livide est mélangée de taches rouges. et ce n'était pas le capitaine Nemo. Je notai également des cheilines longues de trois décimètres. Mais ce qu'était devenue cette insurrection depuis cette époque. contrairement à ses habitudes. j'employai mon temps à étudier les poissons qui passaient devant mes yeux. fleur. accroché à la carène d'un navire. Au moment où je m'étais embarqué sur I'Abraham-Lincoln. un homme apparut. Dans quel but? Je ne pouvais le deviner. C'était un homme vivant qui 136 . Ce fut le rémora qui voyage attaché au ventre des requins. ne laissant passer que la cage du timonier. retenant le vaisseau d'Antoine pendant la bataille d'Actium. citées par Aristote et vulgairement connues sous le nom de " loches de mer ".. Mes yeux ne pouvaient se détacher de ces merveilles de la mer. ce petit poisson. accommodées avec des laites de murènes. située entre Rhodes et la Crète. Le lendemain. et ils le justifiaient par leurs couleurs chatoyantes. poissons sacrés pour les Grecs qui leur attribuaient le pouvoir de chasser les monstres marins des eaux qu'ils fréquentaient. l'antique séjour de Protée. des cervelles de paons et des langues de phénicoptères. les panneaux demeurèrent hermétiquement fermés. au dire des anciens. ou il s'en allait à de grandes profondeurs. Un autre habitant de ces mers attira mon attention et ramena dans mon esprit tous les souvenirs de l'antiquité. mais il se maintint le plus souvent entre deux eaux et au large des côtes. ce sont de grands mangeurs de végétaux marins. 14 février. privé de toute communication avec la terre. je résolus d'employer quelques heures à étudier les poissons de l'Archipel. aussi ces cheilines étaient-elles très recherchées des gourmets de l'ancienne Rome. Ce n'était pas un corps abandonné aux flots. facilita ainsi la victoire d'Auguste. Je n'en vis que les soubassements granitiques à travers la vitre du salon. maintenant l'île de Scarpanto. je me trouvai seul avec lui dans le salon. en effet. pouvait l'arrêter dans sa marche. allant de l'un à l'autre. et leurs entrailles. car entre l'archipel grec et l'Asie Mineure nous ne trouvions pas le fond par deux mille mètres. il observa attentivement la masse des eaux. En relevant la direction du Nautilus. Puis. ce qui leur donne un goût exquis. préoccupé. je remarquai ces gobies aphyses. et. lorsque.. je l'ignorais absolument. et les fugitifs reflets qui moiraient leur nageoire dorsale. quand ils furent frappés soudain par une apparition inattendue.

le capitaine Nemo quitta le salon. et 137 . il nous regardait. Il faut le sauver à tout prix! " Le capitaine ne me répondit pas et vint s'appuyer à la vitre. sans se préoccuper de ma présence. sorte de coffre-fort qui renfermait un grand nombre de lingots.je sentis une chaleur extrême. qui surexcitaient ma curiosité au plus haut point. et le Nautilus se replongeait sous les flots. et non sans peine ils poussèrent le coffre hors du salon. Ceci fait. " Et sur ce. ouvrit le meuble. C'étaient des lingots d'or. Un hardi plongeur! L'eau est son élément. capitaine. . me dit le capitaine. le capitaine Nemo se tourna vers moi: " Et vous disiez. le même bruit. Deux heures après. monsieur.Pourquoi pas. .nageait d'une main vigoureuse. En ce moment. C'est Nicolas. les mêmes allées et venues se reproduisaient. D'où venait ce précieux métal qui représentait une somme énorme? Où le capitaine recueillait-il cet or. du cap Matapan. dont le couvercle portait sur une plaque de cuivre le chiffre du Nautilus. Il heurta un instant les flancs du Nautilus. et je me mis au travail. le capitaine Nemo lui fit un signe. vous me permettrez de vous souhaiter le bonsoir. on le conçoit. Je me retournai vers le capitaine Nemo. Bientôt. pas de réponse possible. la face collée au panneau. c'est-à-dire près de cinq millions de francs. Je regardai. remonta immédiatement vers la surface de la mer. Quatre homme parurent. ces millions avaient été transportés à leur adresse. le capitaine Nemo pressa un bouton dont le fil correspondait avec le poste de l'équipage. monsieur le professeur? me demanda-t-il. disparaissant parfois pour aller respirer à la surface et replongeant aussitôt. L'embarcation. Ainsi donc. Je rentrai dans ma chambre très intrigué. j'entendis qu'ils le hissaient au moyen de palans sur l'escalier de fer. " Mais où prend-il ces millions? " demanda Ned Land. En ce moment devais-je l'attribuer à une disposition personnelle . et d'une voix émue: " Un homme! un naufragé! m'écriai-je. Je me rendis au salon après avoir déjeuné. Puis. Jusqu'à cinq heures du soir. Le capitaine Nemo prit un à un ces lingots et les rangea méthodiquement dans le coffre qu'il remplit entièrement. et ne reparut plus. était rajustée dans son alvéole. capitaine? . A ma profonde stupéfaction. je rédigeai mes notes. Le plongeur lui répondit de la main. Il est bien connu dans toutes les Cyclades. hissée à bord. " Ne vous inquiétez pas. J'essayai vainement de dormir. L'homme s'était rapproché. le capitaine. et le capitaine écrivit sur son couvercle une adresse en caractères qui devaient appartenir au grec moderne. monsieur Aronnax? " Cela dit. Sur quel point du continent? Quel était le correspondant du capitaine Nemo? Le lendemain. qu'on le lançait à la mer.Vous le connaissez. Mes compagnons ne furent pas moins surpris que moi. Le coffre fut solidement fermé. le capitaine Nemo se dirigea vers un meuble placé près du panneau gauche du salon. avec sa devise Mobilis in mobile. et qu'allait-il faire de celui-ci? Je ne prononçai pas un mot. Je cherchais une relation entre l'apparition de ce plongeur et ce coffre rempli d'or. je sentis à certains mouvements de roulis et de tangage. et tout bruit cessa.Alors. Près de ce meuble. A cela. J'estimai qu'il contenait alors plus de mille kilogrammes d'or. je racontai à Conseil et au Canadien les événements de cette nuit. j'entendis un bruit de pas sur la plate-forme. .Je ne disais rien. Je compris que l'on détachait le canot. surnommé le Pesce. et il y vit plus que sur terre. que le Nautilus quittant les couches inférieures revenait à la surface des eaux. En ce moment. Puis. et. allant sans cesse d'une île à l'autre et jusqu'à la Crète. je vis un coffre cerclé de fer.

Non. mais je puis m'éloigner du foyer qui la produit. laissant entre Néa-Kamenni et lui un canal de dix mètres. Théia la divine.Vous pouvez donc la modérer à votre gré? . Il marquait une profondeur de soixante pieds. Si. J'étais dans ces mers quand le phénomène se produisit. Enfin. ces trois îlots. Je regardai le manomètre. immergé. que la formation de ces îles nouvelles était terminée. la mer se faisait rouge. le 13 février. se montra près de Néa-Kamenni. Je continuai mon travail. mesurait trois cents pieds de diamètre sur trente pieds de hauteur. ne forment plus qu'une seule et même île. le 10 mars. car. huit petits îlots de lave ont surgi en face du port Saint-Nicolas de Paléa-Kamenni. car nous n'étions pas sous de hautes latitudes. Voyez. le travail plutonien fut suspendu. et précisément dans ce canal qui sépare Néa-Kamenni de Paléa-Kamenni. monsieur. . Il est donc évident que Néa et Paléa se réuniront dans un temps rapproché.Mais ce canal se comblera un jour? . . et depuis lors. près de Néa-Kamenni. " Je revins vers la vitre. répondit le capitaine Nemo. Il s'approcha du thermomètre. répondis-je. monsieur Aronnax. . Sept jours après. La chaleur devenait intolérable.Je m'en aperçois. mais la température s'éleva au point de devenir intolérable.Elle est donc extérieure? . " Où sommes-nous? demandai-je.Rien n'est jamais terminé dans les parages volcaniques. et se retournant vers moi: " Quarante-deux degrés. et s'y souda. elle s'abîma sous les flots. dit-il. J'allais quitter le salon. ne devait éprouver aucune élévation de température. un îlot plus petit. pour se remontrer en l'an soixante-neuf et s'abîmer encore une fois. au milieu du Pacifique. Déjà. un nouvel îlot. J'ai voulu vous donner le curieux spectacle d'une éruption sous-marine.Est-il possible? m'écriai-je.Oh! monsieur le professeur. De blanche qu'elle était. appelé Réka. " Les panneaux s'ouvrirent. voyez le travail qui s'accomplit sous ces flots. Depuis cette époque jusqu'à nos jours. ce sont les phénomènes éruptifs. Je croyais. . Mais. me répondit le capitaine. . Il se composait de laves noires et vitreuses.Regardez. Le Nautilus ne marchait plus. L'îlot Aphroessa. Puis. ce sont les infusoires qui forment les continents. et pour peu que cette chaleur augmente. J'appuyai ma main sur une des vitres. " Est-ce que le feu serait à bord? " me demandai-je. une île nouvelle. . suivant Cassiodore et Pline. soudés ensemble. le 6 du même mois. . depuis 1866. en me montrant une carte de l'Archipel. et le globe y est toujours travaillé par les feux souterrains.Le voici. et d'ailleurs le Nautilus. monsieur le professeur. nous ne pourrons la supporter. à laquelle la chaleur atmosphérique n'aurait pu atteindre. capitaine. cette chaleur n'augmentera que si nous le voulons bien.je dus enlever mon vêtement de byssus. Une fumée de vapeurs sulfureuses se déroulait au milieu des flots qui bouillonnaient comme l'eau d'une chaudière. le 3 février 1866. et je vis la mer entièrement blanche autour du Nautilus. qu'on nomma l'îlot de George.Près de l'île Santorin. mêlées de fragments feldspathiques. dis-je. répondit le capitaine Nemo. . l'îlot Aphroessa parut.Et le canal où nous sommes en ce moment? demandai-je. en l'an dix-neuf de notre ère. et j'ai pu en observer toutes les phases. . de forme arrondie. le consulta.C'est probable. quand le capitaine Nemo entra. Nous flottons dans un courant d'eau bouillante. coloration due à la présence d'un sel 138 . . Vous voyez que j'y ai porté les nouveaux îlots. . mais la chaleur était telle que je dus la retirer. émergea au milieu des vapeurs sulfureuses.Sans doute. apparut à la place même où se sont récemment formés ces îlots. Effet incompréhensible. ici.

saturée d'un air pur et transparent. Je ne vis donc de l'intérieur de cette Méditerranée que ce que le voyageur d'un express aperçoit du paysage qui fuit devant ses yeux. et non les premiers plans qui passent comme un éclair. LA MÉDITERRANÉE EN QUARANTE-HUIT HEURES La Méditerranée. Les connaissances personnelles du capitaine Nemo me firent même défaut. cette indépendance de manoeuvres que lui laissaient les océans. répondit l'impassible Nemo. le 18. mais incessamment travaillée par les feux de la terre. le " mare nostrum " des Romains. de cactus. Oui. déplaisait au capitaine Nemo. entrevu les autres. resserrée au milieu de ces terres qu'il voulait fuir. d'aloès. Partis le matin du 16 février des parages de la Grèce. . Un ordre fut donné. nous ne serions pas sortis vivants de cette mer de feu. dut renoncer à ses projets de fuite. la mer bleue par excellence. notre appareil ne remontait que la nuit à la surface des flots. et ce voyage. embaumée du parfum des myrtes. la " grande mer " des Hébreux. 16 février. C'est là. Conseil et moi. ce ne serait pas prudent ". Un quart d'heure plus tard. Ses flots et ses brises lui rapportaient trop de souvenirs. Cependant. abandonnait l'archipel grec. dit Michelet. c'est-à-dire les horizons lointains. soit douze lieues de quatre kilomètres. Des divers poissons qui l'habitent. . Mais si beau qu'il soit. et son Nautilus se sentait à l'étroit entre ces rivages rapprochés de l'Afrique et de l'Europe. Quitter le Nautilus dans ces conditions. sur ses rivages et sur ses eaux. de pins maritimes. nous pûmes observer quelques-uns de ces poissons méditerranéens. Malgré l'hermétique fermeture du salon. nous avions franchi le détroit de Gibraltar. Le lendemain. la " mer " des Grecs. à son grand ennui. et il se dirigeait seulement suivant les indications de la boussole et les relèvements du loch. entre Rhodes et Alexandrie. au soleil levant. que l'homme se retrempe dans l'un des plus puissants climats du globe. je me sentais cuire! " On ne peut rester plus longtemps dans cette eau bouillante. sans parler de ceux que la vitesse du Nautilus déroba à mes yeux. je n'ai pu prendre qu'un aperçu rapide de ce bassin. manoeuvre imprudente s'il en fut. bordée d'orangers. sinon trop de regrets. après avoir doublé le cap Matapan. Nous restions à l'affût devant les vitres du salon. nous respirions à la surface des flots. car l'énigmatique personnage ne parut pas une seule fois pendant cette traversée à grande vitesse. est un véritable monde. c'eût été sauter d'un train marchant avec cette rapidité. Aussi. encadrée de rudes montagnes. nous quittions ce bassin qui. et nos notes me permettent de refaire en quelques mots l'ichtyologie de cette mer. Il va sans dire que Ned Land. et j'apercevais des flammes écarlates dont la vivacité tuait l'éclat de l'électricité. en vérité. et le Nautilus passant au large de Cerigo. j'étouffais. j'allais cuire.Il fut évident pour moi que cette Méditerranée. J'estime à six cents lieues environ le chemin que le Nautilus parcourut sous les flots de cette mer. Le Nautilus vira de bord et s'éloigna de cette fournaise qu'il ne pouvait impunément braver. notre vitesse fut-elle de vingt-cinq milles à l'heure. Il ne pouvait se servir du canot entraîné à raison de douze à treize mètres par seconde. j'ai vu les uns.Non. D'ailleurs. dont la superficie couvre deux millions de kilomètres carrés. une odeur sulfureuse insupportable se dégageait. J'étais en nage. Il n'avait plus ici cette liberté d'allures. La pensée me vint alors que si Ned Land avait choisi ces parages pour effectuer notre fuite. il l'accomplit en deux fois vingt-quatre heures. Qu'il me soit donc permis de les 139 . dis-je au capitaine. que la puissance de leurs nageoires maintenait quelques instants dans les eaux du Nautilus. compte des profondeurs de trois mille mètres.de fer. afin de renouveler sa provision d'air.

appartenaient au soixante-troisième genre des poissons osseux. D'autres raies passaient si vite que je ne pouvais reconnaître si elles méritaient ce nom d'aigles qui leur fut donné par les Grecs. et se nourrissent de harengs. du Rhin. Des dorades. et dont l'oeil est enchâssé dans un sourcil d'or. à lutter contre les courants du Volga. leurs pectorales douées d'une remarquable vigueur et leurs caudales fourchues. que ces précieux animaux vont se jeter et périr par milliers dans les madragues marseillaises. espèce précieuse. des gades-merlus. qui tranchait sur le ton sombre de leurs nageoires. et dont les rayons dorsaux jettent des lueurs d'or. au dos bleu-noir. longs de trois pieds. bien qu'ils appartiennent à la classe des cartilagineux. dont le foie formait un morceau délicat. sortes de raies. Des oxyrhinques. ils aiment à remonter les grands fleuves. Des squales-milandres. et. a conserve toute sa beauté des premiers jours. qui remonte aux époques géologiques de la terre. vivant sous tous les climats. du genre spare. Je ne pouvais me lasser d'admirer ces animaux véritablement taillés pour la course. de crapaud et de chauve-souris. C'étaient des scombres-thons. des holocentres-mérons. des murènes-congres. Et cependant ils n'échappent point aux poursuites des Provençaux. se développaient comme de vastes châles emportés par les courants. larges de cinq pieds. les lacs et les océans. Pendant de longues heures. du Pô. poissons consacrés à Vénus. de bleu et de jaune. au ventre blanc. C'étaient des gymontes-fierasfers blanchâtres qui passaient comme d'insaisissables vapeurs. montrant leur dos bleuâtre à petites taches brunes: ils ressemblent aux squales dont ils n'égalent pas la force. ceux des poissons méditerranéens que Conseil ou moi nous ne fîmes qu'entrevoir. au dos gris cendré et tacheté. de maquereaux. longs de huit pieds et doués d'une extrême finesse d'odorat. on les portait triomphalement sur la table des Lucullus. au ventre cuiras d'argent.classer d'après cette classification fantaisiste. à tête 140 . supportant toutes les températures. lorsque le Nautilus se rapprochait de la surface. Mais de ces divers habitants de la Méditerranée. ceux que je pus observer le plus utilement. se montraient dans leur vêtement d'argent et d'azur entouré de bandelettes. douces ou salées. leur tête petite. Des renards marins. Elle rendra mieux mes rapides observations. dont quelques-unes mesuraient jusqu'à treize décimètres. et se rencontrent dans toutes les mers. nageant avec la rapidité de l'oiseau dont ils ont pris le nom. ou ces qualifications de rat. qui sont communes à presque tous les climats. animaux de grande marche. longs de douze pieds et particulièrement redoutés des plongeurs. Des esturgeons magnifiques. Au milieu de la masse des eaux vivement éclairées par les nappes électriques. Ils nageaient en triangle. dont les pêcheurs modernes les ont affublées. leur corps lisse et fusiforme qui chez quelques-uns dépassait trois mètres. habitant les fleuves. des trygles que les poètes appellent poissons-lyres et les marins poissons-siffleurs. en étourdis. marinés ou salés. Je citerai. serpentaient quelques-unes de ces lamproies longues d'un mètre. de saumons et de gades. luttaient de rapidité entre eux. et dont le museau est orné de deux lames triangulaires et dentelées qui figurent l'instrument du vieil Homère. ils sont délicats. séchés. qui les estiment comme les estimaient les habitants de la Propontide et de l'Italie. et ils ne la démentirent pas en accompagnant le Nautilus comme ils accompagnèrent autrefois les vaisseaux de Lapérouse. de l'Oder. et dont la race. on les mange frais. des coepoles-ténias qui flottaient comme de fines algues. autrefois. amie de toutes les eaux. apparaissaient comme de grandes ombres bleuâtres. de la Loire. et c'est en aveugles. heurtaient d'une queue puissante la vitre des panneaux. serpents de trois à quatre mètres enjolivés de vert. Ils ont la réputation de suivre la marche des navires dont ils recherchent l'ombre fraîche sous les feux du ciel tropical. comme certaines troupes d'oiseaux dont ils égalaient la rapidité. du Danube. au printemps. longs de neuf à dix mètres. ce qui faisait dire aux anciens que la géométrie et la stratégie leur étaient familières. des trygles-hirondelles. ils luttèrent de vitesse avec notre appareil. pour mémoire seulement.

fit observer Conseil. Conseil. munis d'une nageoire dorsale du genre des physétères. ni tétrodons. c'était un long filament ténu. Dans cet espace resserré entre le cap Bon et le détroit de Messine. spéciaux à la Méditerranée et dont la partie antérieure de la tête est zébrée de petites lignes claires. pêcher cet admirable échantillon. ni orphes. ni surmulets.Eh! fit Conseil. Voici dans quelles circonstances. Et si je ne pus observer ni miralets. . pour mon compte. sur la carte de la Méditerranée. je pus admirer. et aussi une douzaine de phoques au ventre blanc. Quant aux mammifères marins. " Mais. il barre en entier le détroit de Libye. pendant quelques instants. ni hippocampes. enfin des troupes d'admirables mulles rougets. il faut en accuser la vertigineuse vitesse qui emportait le Nautilus à travers ces eaux opulentes. Je ne pus. le fond de la mer remonte presque subitement. et dont le coté supérieur. pour suivre d'un oeil cruel leurs changements de couleurs depuis le rouge cinabre de la vie jusqu'au blanc pâle de la mort. . au pelage noir. Je montrai à Conseil. Je regrettai de ne pas avoir vu ce reptile. mon garçon. . l'emplacement qu'occupait ce long récif. vertes. connus sous le nom de moines et qui ont absolument l'air de Dominicains longs de trois mètres. ni balistes. pointillés de brun. que les Romains payaient jusqu'à dix mille sesterces la pièce. une admirable galéolaire orangée qui s'accrocha à la vitre du panneau de bâbord. véritables paradisiers de l'Océan. ni bogues. est généralement marbré de brun et de jaune. les plies. Pour sa part. ni blennies. je crus reconnaître le luth qui forme une espèce assez rare. les flez. ni pagels. grises. ni tous ces principaux représentants de l'ordre des pleuronectes. ni exocets. dont la nageoire dorsale est garnie de filaments. les soles. 141 . qui sont sensibles à la voix argentine des clochettes. et de splendides turbots. ni éperlans. s'arborisant en branches infinies et terminées par la plus fine dentelle qu'eussent jamais filée les rivales d'Arachné. Là s'est formée une véritable crête sur laquelle il ne reste que dix-sept mètres d'eau. ornée de trois arêtes saillantes dirigées longitudinalement. ces faisans de la mer. . dans la soirée du 16. Nous passions alors entre la Sicile et la côte de Tunis. n'eût singulièrement ralenti sa vitesse. repris-je. qui. n'en déplaise à monsieur.rouge. car. quelques dauphins du genre des globicéphales. tandis que de chaque côté la profondeur est de cent soixante-dix mètres. dit Conseil. ni centrisques. à la description que m'en fit Conseil. ni jouans. les carrelets. Je ne remarquai. le côté gauche. jaunes.Ce n'est guère probable.Oui. et les sondages de Smith ont prouvé que les continents étaient autrefois réunis entre le cap Boco et le cap Furina. communs à l'Atlantique et à la Méditerranée. Conseil croit avoir aperçu une tortue large de six pieds. et aucun autre zoophyte méditerranéen ne se fût sans doute offert à mes regards. malheureusement. des aloses agrémentées de taches noires. répondis-je. et qu'ils faisaient mourir sur leur table. brunes. si quelque poussée volcanique relevait un jour ces deux barrières audessus des flots! . Le Nautilus dut donc manoeuvrer prudemment afin de ne pas se heurter contre cette barrière sous-marine. fermait complètement la Méditerranée. ni labres. deux ou trois cachalots. bleues. ni anchois. c'est comme un isthme véritable qui réunit l'Europe à l'Afrique. sortes de losanges à nageoires jaunâtres.J'ajouterai. les limandes. qu'une barrière semblable existe entre Gibraltar et Ceuta. si le Nautilus. que quelques cacouannes a carapace allongée. aux temps géologiques.Je le crois volontiers. je crois avoir reconnu en passant à l'ouvert de l'Adriatique. Quant aux zoophytes.

des anomies que les Languedociens. dit-on. des pleurobranches orangés. des clovis si chers aux Marseillais. des dolabelles. si toutefois Ned Land ne s'en mêle pas! " Et Conseil. des cydippes hyalines ornées de cyrrhes rougeâtres et qui émettaient une légère phosphorescence. des janthures. des praires doubles. si nombreux aux premiers jours du monde. . et des actinies vertes au tronc grisâtre. des thétys grises. rassuré. des éolides semblables à de petites limaces.Eh bien. des vénéricardes sillonnées dont la coquille à sommet bombé présentait des côtes saillantes. La violence des forces souterraines va toujours diminuant. répondit Conseil.Enfin. sous un sol rocheux et volcanique. des carniaires à pointe recourbées et semblables à de légères gondoles. ce phénomène ne se produira pas.. mon garçon. Conseil s'était occupé plus particulièrement d'observer les mollusques et les articulés. larges d'un mètre. blanches et grasses. vulgairement connus sous le nom de concombres de mer et baignés dans les miroitements d'un spectre solaire. .Dans combien de siècles? demanda Conseil. mon ami. se remit à étudier le haut-fond que le Nautilus rasait de près avec une vitesse modérée.Cependant. des euryales arborescentes de la plus grande beauté. des pavonacées à longues tiges. des hyalles tridentées. car cette chaleur. préfèrent aux huîtres. Elle deviendra inhabitable et sera inhabitée comme la lune. des auricules et entre autres l'auricule myosotis. etc. des cabochons. qui se perdaient dans leur chevelure olivâtre de tentacules. la terre sera un jour ce cadavre refroidi..Le soleil est insuffisant. des scalaires fauves. . Les crustacés se subdivisent en neuf ordres. et dont la pourpre rougissait les eaux. des donaces triangulaires. je ne veux pas faire tort à ce brave garçon en omettant ses observations personnelles. il cite de nombreux pétoncles pectiniformes. des atlantes à coquilles spiraliformes. des cynthies hérissées de tubercules écarlates. Quant aux articulés. des oeufs pointillés ou semés de points verdâtres. des peignes operculaires de couleurs variées. et bien que la nomenclature en soit un peu aride. des pétoncles flammulés. si ce phénomène se produisait. Dans l'embranchement des mollusques. c'est sa vie. des comatules ambulantes. c'est-à-dire les animaux dont la tête et le thorax sont le plus généralement 142 . au disque brun. mais. des cinéraires. des littorines. des éponges. des cirrhopodes et des annélides. nous avons le temps d'achever notre voyage. des lithodonces enfoncées dans leurs trous et dont je goûtais fort le goût poivré. des aplysies connues aussi sous le nom de lièvres de mer. Là. des oreilles de mer dont la coquille produit une nacre très recherchée. la chaleur interne s'affaiblit. à coquille ovale. ce serait fâcheux pour monsieur de Lesseps. et le premier de ces ordres comprend les décapodes. des holoturies. s'épanouissait toute une flore vivante. des féroles couronnées. . s'éteignent peu à peu. Conseil. à nageoires jaunes et à coquilles transparentes. que monsieur me permette d'achever. le soleil. la température des couches inférieures du globe baisse d'une quantité appréciable par siècle.Alors.Non. des lamellaires. qui depuis longtemps a perdu sa chaleur vitale. sur ses notes. des cavolines rampant sur le dos.. des beroës.Dans quelques centaines de mille ans. je te le répète. Conseil les a. . . dont trois appartiennent au monde marin. des spondyles pieds-d'âne qui s'entassaient les uns sur les autres. très justement divisés en six classes. des ombrelles spéciales à la Méditerranée. tachetées de blanc et recouvertes de leur mantille frangée.J'en conviens. que je sache. Les volcans. Peut-il rendre la chaleur à un cadavre? . et au détriment de notre globe. quelques-uns de ces clams qui abondent sur les côtes de l'Amérique du Nord et dont il se fait un débit si considérable à New York. un grand nombre d'oursins comestibles d'espèces variées. des acères charnus. des pandores. Conseil. qui se donne tant de mal pour percer son isthme! . des pétricoles. Ce sont les classes des crustacés.

soudés entre eux, dont l'appareil buccal est composé de plusieurs paires de membres, et qui possèdent quatre, cinq ou six paires de pattes thoraciques ou ambulatoires. Conseil avait suivi la méthode de notre maître Milne Edwards, qui fait trois sections des décapodes: les brachyoures, les macroures et les anomoures. Ces noms sont légèrement barbares, mais ils sont justes et précis. Parmi les macroures, Conseil cite des amathies dont le front est armé de deux grandes pointes divergentes, l'inachus scorpion, qui - je ne sais pourquoi - symbolisait la sagesse chez les Grecs, des lambres-masséna, des lambres-spinimanes, probablement égarés sur ce haut-fond, car d'ordinaire ils vivent à de grandes profondeurs, des xhantes, des pilumnes, des rhomboldes, des calappiens granuleux - très faciles à digérer, fait observer Conseil des corystes édentés, des ébalies, des cymopolies, des dorripes laineuses, etc. Parmi les macroures, subdivisés en cinq familles, les cuirassés, les fouisseurs, les astaciens, les salicoques et les ochyzopodes, il cite des langoustes communes, dont la chair est si estimée chez les femelles, des scyllares-ours ou cigales de mer, des gébies riveraines, et toutes sortes d'espèces comestibles, mais il ne dit rien de la subdivision des astaciens qui comprend les homards, car les langoustes sont les seuls homards de la Méditerranée. Enfin, parmi les anomoures, il vit des drocines communes, abritées derrière cette coquille abandonnée dont elles s'emparent, des homoles à front épineux, des bernard-l'ermite, des porcellanes, etc. Là s'arrêtait le travail de Conseil. Le temps lui avait manqué pour compléter la classe des crustacés par l'examen des stomapodes, des amphipodes, des homopodes, des isopodes, des trilobites, des branchiapodes, des ostracodes et des entomostracées. Et pour terminer l'étude des articulés marins, il aurait dû citer la classe des cyrrhopodes qui renferme les cyclopes, les argules, et la classe des annélides qu'il n'eût pas manqué de diviser en tubicoles et en dorsibranches. Mais le Nautilus, ayant dépassé le haut-fond du détroit de Libye, reprit dans les eaux plus profondes sa vitesse accoutumée. Dès lors plus de mollusques, plus d'articulés, plus de zoophytes. A peine quelques gros poissons qui passaient comme des ombres. Pendant la nuit du 16 au 17 février, nous étions entrés dans ce second bassin méditerranéen, dont les plus grandes profondeurs se trouvent par trois mille mètres. Le Nautilus, sous l'impulsion de son hélice, glissant sur ses plans inclinés, s'enfonça jusqu'aux dernières couches de la mer. Là, à défaut des merveilles naturelles, la masse des eaux offrit à mes regards bien des scènes émouvantes et terribles. En effet, nous traversions alors toute cette partie de la Méditerranée si féconde en sinistres. De la côte algérienne aux rivages de la Provence, que de navires ont fait naufrage, que de bâtiments ont disparu! La Méditerranée n'est qu'un lac, comparée aux vastes plaines liquides du Pacifique, mais c'est un lac capricieux, aux flots changeants, aujourd'hui propice et caressant pour la frêle tartane qui semble flotter entre le double outre-mer des eaux et du ciel, demain, rageur tourmenté, démonté par les vents, brisant les plus forts navires de ses lames courtes qui les frappent à coups précipités. Ainsi, dans cette promenade rapide à travers les couches profondes, que d'épaves j'aperçus gisant sur le sol, les unes déjà empâtées par les coraux, les autres revêtues seulement d'une couche de rouille, des ancres, des canons, des boulets, des garnitures de fer, des branches d'hélice, des morceaux de machines, des cylindres brisés, des chaudières défoncées, puis des coques flottant entre deux eaux, celles-ci droites, celles-là renversées. De ces navires naufragés, les uns avaient péri par collision, les autres pour avoir heurté quelque écueil de granit. J'en vis qui avaient coulé à pic, la mâture droite, le gréement raidi par l'eau. Ils avaient l'air d'être à l'ancre dans une immense rade foraine et d'attendre le moment du départ. Lorsque le Nautilus passait entre eux et les enveloppait de ses nappes électriques, il semblait que ces navires allaient le saluer de leur pavillon et lui envoyer leur numéro d'ordre! Mais non, rien que le silence et la mort sur ce champ des catastrophes!

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J'observai que les fonds méditerranéens étaient plus encombrés de ces sinistres épaves à mesure que le Nautilus se rapprochait du détroit de Gibraltar. Les côtes d'Afrique et d'Europe se resserrent alors, et dans cet étroit espace, les rencontres sont fréquentes. Je vis là de nombreuses carènes de fer, des ruines fantastiques de steamers, les uns couchés, les autres debout, semblables à des animaux formidables. Un de ces bateaux aux flancs ouverts, sa cheminée courbée, ses roues dont il ne restait plus que la monture, son gouvernail séparé de l'étambot et retenu encore par une chaîne de fer, son tableau d'arrière rongé par les sels marins, se présentait sous un aspect terrible! Combien d'existences brisées dans son naufrage! Combien de victimes entraînées sous les flots! Quelque matelot du bord avait-il survécu pour raconter ce terrible désastre, ou les flots gardaient-ils encore le secret de ce sinistre? Je ne sais pourquoi, il me vint à la pensée que ce bateau enfoui sous la mer pouvait être l'Atlas, disparu corps et biens depuis une vingtaine d'années, et dont on n'a jamais entendu parler! Ah! quelle sinistre histoire serait à faire que celle de ces fonds méditerranéens, de ce vaste ossuaire, où tant de richesses se sont perdues, où tant de victimes ont trouvé la mort! Cependant, le Nautilus, indifférent et rapide, courait à toute hélice au milieu de ces ruines. Le 18 février, vers trois heures du matin, il se présentait à l'entrée du détroit de Gibraltar. Là existent deux courants: un courant supérieur, depuis longtemps reconnu, qui amène les eaux de l'Océan dans le bassin de la Méditerranée; puis un contre-courant inférieur, dont le raisonnement a démontré aujourd'hui l'existence. En effet, la somme des eaux de la Méditerranée, incessamment accrue par les flots de l'Atlantique et par les fleuves qui s'y jettent, devrait élever chaque année le niveau de cette mer, car son évaporation est insuffisante pour rétablir l'équilibre. Or, il n'en est pas ainsi, et on a dû naturellement admettre l'existence d'un courant inférieur qui par le détroit de Gibraltar verse dans le bassin de l'Atlantique le trop-plein de la Méditerranée. Fait exact, en effet. C'est de ce contre-courant que profita le Nautilus. Il s'avança rapidement par l'étroite passe. Un instant je pus entrevoir les admirables ruines du temple d'Hercule enfoui, au dire de Pline et d'Avienus, avec l'île basse qui le supportait, et quelques minutes plus tard nous flottions sur les flots de l'Atlantique.

LA BAIE DE VIGO L'Atlantique! Vaste étendue d'eau dont la superficie couvre vingt-cinq millions de milles carrés, longue de neuf mille milles sur une largeur moyenne de deux mille sept cents. Importante mer presque ignorée des anciens, sauf peut-être des Carthaginois, ces Hollandais de l'antiquité, qui dans leurs pérégrinations commerciales suivaient les côtes ouest de l'Europe et de l'Afrique! Océan dont les rivages aux sinuosités parallèles embrassent un périmètre immense, arrosé par les plus grands fleuves du monde, le Saint-Laurent, le Mississipi, l'Amazone, la Plata, l'Orénoque, le Niger, le Sénégal, l'Elbe, la Loire, le Rhin, qui lui apportent les eaux des pays les plus civilisés et des contrées les plus sauvages! Magnifique plaine, incessamment sillonnée par les navires de toutes les nations, abritée sous tous les pavillons du monde, et que terminent ces deux pointes terribles, redoutées des navigateurs, le cap Horn et le cap des Tempêtes! Le Nautilus en brisait les eaux sous le tranchant de son éperon, après avoir accompli près de dix mille lieues en trois mois et demi, parcours supérieur à l'un des grands cercles de la terre. Où allions-nous maintenant, et que nous réservait l'avenir? Le Nautilus, sorti du détroit de Gibraltar, avait pris le large. Il revint à la surface des flots, et nos promenades quotidiennes sur la plate-forme nous furent ainsi rendues. J'y montai aussitôt accompagné de Ned Land et de Conseil. A une distance de douze milles apparaissait vaguement le cap Saint-Vincent qui forme la pointe sud-ouest de la péninsule hispanique. Il ventait un assez fort coup de vent du sud. La mer était

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grosse, houleuse. Elle imprimait de violentes secousses de roulis au Nautilus. Il était presque impossible de se maintenir sur la plate-forme que d'énormes paquets de mer battaient à chaque instant. Nous redescendîmes donc après avoir humé quelques bouffées d'air. Je regagnai ma chambre. Conseil revint à sa cabine mais le Canadien, l'air assez préoccupé, me suivit. Notre rapide passage à travers la Méditerranée ne lui avait pas permis de mettre ses projets à exécution, et il dissimulait peu son désappointement. Lorsque la porte de ma chambre fut fermée, il s'assit et me regarda silencieusement. " Ami Ned, lui dis-je, je vous comprends, mais vous n'avez rien à vous reprocher. Dans les conditions ou naviguait le Nautilus, songer à le quitter eût été de la folie! " Ned Land ne répondit rien. Ses lèvres serrées, ses sourcils froncés, indiquaient chez lui la violente obsession d'une idée fixe. " Voyons, repris-je, rien n'est désespéré encore. Nous remontons la côte du Portugal. Non loin sont la France, l'Angleterre, où nous trouverions facilement un refuge. Ah! si le Nautilus, sorti du détroit de Gibraltar, avait mis le cap au sud, s'il nous eût entraînés vers ces régions à les continents manquent, je partagerais vos inquiétudes. Mais, nous le savons maintenant, le capitaine Nemo ne fuit pas les mers civilisées, et dans quelques jours, je crois que vous pourrez agir avec quelque sécurité. " Ned Land me regarda plus fixement encore, et desserrant enfin les lèvres: " C'est pour ce soir ", dit-il. Je me redressai subitement. J'étais, je l'avoue, peu préparé à cette communication. J'aurais voulu répondre au Canadien, mais les mots ne me vinrent pas. " Nous étions convenus d'attendre une circonstance reprit Ned Land. La circonstance, je la tiens. Ce soir, nous ne serons qu'à quelques milles de la côte espagnole. La nuit est sombre. Le vent souffle du large. J'ai votre parole, monsieur Aronnax, et je compte sur vous. " Comme je me taisais toujours, le Canadien se leva, et se rapprochant de moi: " Ce soir, à neuf heures, dit-il. J'ai prévenu Conseil. A ce moment-là, le capitaine Nemo sera enfermé dans sa chambre et probablement couché. Ni les mécaniciens, ni les hommes de l'équipage ne peuvent nous voir. Conseil et moi, nous gagnerons l'escalier central. Vous, monsieur Aronnax, vous resterez dans la bibliothèque à deux pas de nous, attendant mon signal. Les avirons, le mât et la voile sont dans le canot. Je suis même parvenu à y porter quelques provisions. Je me suis procuré une clef anglaise pour dévisser les écrous qui attachent le canot à la coque du Nautilus. Ainsi tout est prêt. A ce soir. - La mer est mauvaise, dis-je. - J'en conviens, répond le Canadien, mais il faut risquer cela. La liberté vaut qu'on la paye. D'ailleurs, l'embarcation est solide, et quelques milles avec un vent qui porte ne sont pas une affaire. Qui sait si demain nous ne serons pas à cent lieues au large? Que les circonstances nous favorisent, et entre dix et onze heures, nous serons débarqués sur quelque point de la terre ferme ou morts. Donc, à la grâce de Dieu et à ce soir! " Sur ce mot, le Canadien se retira, me laissant presque abasourdi. J'avais imaginé que, le cas échéant, j'aurais eu le temps de réfléchir, de discuter. Mon opiniâtre compagnon ne me le permettait pas. Que lui aurais-je dit, après tout? Ned Land avait cent fois raison. C'était presque une circonstance, il en profitait. Pouvais-je revenir sur ma parole et assumer cette responsabilité de compromettre dans un intérêt tout personnel l'avenir de mes compagnons? Demain, le capitaine Nemo ne pouvait-il pas nous entraîner au large de toutes terres? En ce moment, un sifflement assez fort m'apprit que les réservoirs se remplissaient, et le Nautilus s'enfonça sous les flots de l'Atlantique. Je demeurai dans ma chambre. Je voulais éviter le capitaine pour cacher à ses yeux l'émotion qui me dominait. Triste Journée que je passai ainsi, entre le désir de rentrer en possession de mon libre arbitre et le regret d'abandonner ce merveilleux Nautilus, laissant inachevées mes études sous-marines! Quitter ainsi cet océan, " mon

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Atlantique ", comme je me plaisais à le nommer, sans en avoir observé les dernières couches, sans lui avoir dérobé ces secrets que m'avaient révélés les mers des Indes et du Pacifique! Mon roman me tombait des mains dès le premier volume, mon rêve s'interrompait au plus beau moment! Quelles heures mauvaises s'écoulèrent ainsi, tantôt me voyant en sûreté, à terre, avec mes compagnons, tantôt souhaitant, en dépit de ma raison, que quelque circonstance imprévue empêchât la réalisation des projets de Ned Land. Deux fois je vins au salon. Je voulais consulter le compas. Je voulais voir si la direction du Nautilus nous rapprochait, en effet, ou nous éloignait de la côte. Mais non. Le Nautilus se tenait toujours dans les eaux portugaises. Il pointait au nord en prolongeant les rivages de l'Océan. Il fallait donc en prendre son parti et se préparer à fuir. Mon bagage n'était pas lourd. Mes notes, rien de plus. Quant au capitaine Nemo, je me demandai ce qu'il penserait de notre évasion, quelles inquiétudes, quels torts peut-être elle lui causerait, et ce qu'il ferait dans le double cas où elle serait ou révélée ou manquée! Sans doute je n'avais pas à me plaindre de lui, au contraire. Jamais hospitalité ne fut plus franche que la sienne. En le quittant, je ne pouvais être taxé d'ingratitude. Aucun serment ne nous liait à lui. C'était sur la force des choses seule qu'il comptait et non sur notre parole pour nous fixer à jamais auprès de lui. Mais cette prétention hautement avouée de nous retenir éternellement prisonniers à son bord justifiait toutes nos tentatives. Je n'avais pas revu le capitaine depuis notre visite à l'île de Santorin. Le hasard devaitil me mettre en sa présence avant notre départ? Je le désirais et je le craignais tout à la fois. J'écoutai si je ne l'entendrais pas marcher dans sa chambre contiguë à la mienne. Aucun bruit ne parvint à mon oreille. Cette chambre devait être déserte. Alors j'en vins à me demander si cet étrange personnage était à bord. Depuis cette nuit pendant laquelle le canot avait quitté le Nautilus pour un service mystérieux, mes idées s'étaient, en ce qui le concerne, légèrement modifiées. Je pensais, bien qu'il eût pu dire, que le capitaine Nemo devait avoir conservé avec la terre quelques relations d'une certaine espèce. Ne quittait-il jamais le Nautilus? Des semaines entières s'étaient souvent écoulées sans que je l'eusse rencontré. Que faisait-il pendant ce temps, et alors que je le croyais en proie à des accès de misanthropie, n'accomplissait-il pas au loin quelque acte secret dont la nature m'échappait jusqu'ici? Toutes ces idées et mille autres m'assaillirent à la fois. Le champ des conjectures ne peut être qu'infini dans l'étrange situation où nous sommes. J'éprouvais un malaise insupportable. Cette journée d'attente me semblait éternelle. Les heures sonnaient trop lentement au gré de mon impatience. Mon dîner me fut comme toujours servi dans ma chambre. Je mangeai mal, étant trop préoccupé. Je quittai la table à sept heures. Cent vingt minutes - je les comptais - me séparaient encore du moment où je devais rejoindre Ned Land. Mon agitation redoublait. Mon pouls battait avec violence. Je ne pouvais rester immobile. J'allais et venais, espérant calmer par le mouvement le trouble de mon esprit. L'idée de succomber dans notre téméraire entreprise était le moins pénible de mes soucis; mais à la pensée de voir notre projet découvert avant d'avoir quitté le Nautilus, à la pensée d'être ramené devant le capitaine Nemo irrité, ou, ce qui eût été pis, contristé de mon abandon, mon coeur palpitait. Je voulus revoir le salon une dernière fois. Je pris par les coursives, et j'arrivai dans ce musée où j'avais passé tant d'heures agréables et utiles. Je regardai toutes ces richesses, tous ces trésors, comme un homme à la veille d'un éternel exil et qui part pour ne plus revenir. Ces merveilles de la nature, ces chefs-d'oeuvre de l'art, entre lesquels depuis tant de jours se concentrait ma vie, j'allais les abandonner pour jamais. J'aurais voulu plonger mes regards par la vitre du salon à travers les eaux de l'Atlantique; mais les panneaux étaient hermétiquement fermés et un manteau de tôle me séparait de cet Océan que je ne connaissais pas encore.

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casaque de byssus doublée de peau de phoque. J'essayai vainement de reprendre mon sang-froid. Nul bruit. Kosciusko. dans les conditions où je me trouvais. Je tressaillis comme si un oeil invisible eût pu plonger au plus secret de mes pensées. La chambre était déserte.En parcourant ainsi le salon. Je quittai ma chambre. Je compris que le Nautilus venait de s'arrêter sur le fond de l'océan. En cet instant. Si le capitaine Nemo était dans sa chambre. je n'aurais pu le dire. En ce moment. A neuf heures moins quelques minutes. et. Le loch indiquait une vitesse modérée. cette porte était entrebâillée. je tendais l'oreille. Manin. le Léonidas de la Grèce moderne. le fondateur de l'Union américaine. un léger choc se fit sentir. Le signal du Canadien ne m'arrivait pas. ce martyr de l'affranchissement de la race noire. bonnet de loutre. Je fis quelques pas à l'intérieur. dégager le mystère de son existence? Était-il le champion des peuples opprimés. Tout à coup l'horloge sonna huit heures. mes regards s'arrêtèrent sur la boussole. Pourquoi ce changement dans les allures du Nautilus? Cette halte favorisait-elle ou gênait-elle les desseins de Ned Land. Même clarté insuffisante. frappèrent mes regards. le héros tombé au cri de Finis Polonioe. Avait-il été l'un des héros de la terrible guerre américaine. J'attendis. l'esprit troublé. une profondeur de soixante pieds environ. et je me précipitai hors de la chambre. tel que l'a si terriblement dessiné le crayon de Victor Hugo. " Eh bien? reprit le capitaine Nemo. bottes de mer. Lincoln. la tête perdue. le manomètre. Je reculai involontairement. J'attendis le signal de Ned Land. Botzaris. A mon grand étonnement. dit-il d'un ton aimable. O'Connell. J'ouvris la porte communiquant avec la bibliothèque. J'étais prêt. la porte du grand salon s'ouvrit. Je regagnai ma chambre. Quelque éclat de voix ne m'apprendrait-il pas. Il m'aperçut. guerre lamentable et à jamais glorieuse?. les frémissements de l'hélice diminuèrent sensiblement. vous avez entendu ma question? Savez-vous l'histoire d'Espagne? 147 . Notre direction était toujours au nord. de cette réunion de portraits. le libérateur des races esclaves? Avait-il figuré dans les dernières commotions politiques ou sociales de ce siècle. tombé sous la balle d'un esclavagiste. ménagée dans le pan coupé. Les circonstances favorisaient donc les projets du Canadien. qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine. suspendu à son gibet. le défenseur de l'Irlande. je collai mon oreille près de la porte du capitaine. même solitude. Là. J'écoutais. Soudain. Toujours le même aspect sévère.. et enfin. tout à coup.. je vous cherchais. et le capitaine Nemo parut. j'arrivai près de la porte. le patriote italien. des portraits de ces grands hommes historiques dont l'existence n'a été qu'un perpétuel dévouement à une grande idée humaine. Le silence n'était plus troublé que par les battements de mon coeur. J'avais envie de rejoindre Ned Land pour l'engager à remettre sa tentative.. Savez-vous votre histoire d'Espagne? " On saurait à fond l'histoire de son propre pays que. on ne pourrait en citer un mot. Washington. John Brown. mais désert. que Ned Land venait d'être surpris dans ses projets d'évasion? Une inquiétude mortelle m'envahit. Je poussai la porte. Quel lien existait-il entre ces âmes héroïques et l'âme du capitaine Nemo? Pouvais-je enfin. Le battement du premier coup de marteau sur le timbre m'arracha à mes rêves. je m'approchai. puis ils cessèrent tout à fait. et je revins au salon qui était plongé dans une demi-obscurité. Les frémissements de l'hélice troublaient seuls le silence profond qui régnait à bord.. quelques eaux-fortes suspendues à la paroi et que je n'avais pas remarquées pendant ma première visite. n'entendant aucun bruit. Mon inquiétude redoubla. J'allai me poster près de la porte qui donnait sur la cage de l'escalier central. Je sentais que notre navigation ne se faisait plus dans les conditions ordinaires. cénobitique. C'étaient des portraits. En ce moment. sans autre préambule: " Ah! Monsieur le professeur. il pouvait me voir. Cependant. Je me vêtis chaudement.

Cependant.Je vous écoute. et. et. croyant qu'il suffisait d'un geste de potentat pour faire rentrer les Pyrénées sous terre. à la condition toutefois que ses galions. " Les commandants espagnols du convoi protestèrent contre cette décision. " Ce convoi devait se rendre à Cadix. pendant que l'on prenait cette décision. dis-je. mais l'amiral. entrassent dans ses ports. me dit-il. les maisons royales de Hollande. répondis-je. " Le capitaine Nemo s'était arrêté. dans la pénombre. capitaine. " En effet.. dans la baie de Vigo. " Or. avait imposé le duc d'Anjou. chargés de l'or et de l'argent de l'Amérique. car les marines coalisées couraient alors l'Atlantique. . votre roi Louis XIV. Cette histoire vous intéressera par un certain côté. . située sur la côte nord-ouest de l'Espagne. l'année précédente. Vous n'ignorez pas qu'à cette époque. pour la placer sur la tête d'un archiduc. au-dehors. . et me demandant si cet incident se rapportait à nos projets de fuite. ajoutat-il. asseyez-vous. il incendia et saborda les galions qui s'engloutirent avec leurs immenses trésors.Je continue. Ce prince. son petit-fils. vers la fin de 1702. Mais elle était à peu près dépourvue de soldats et de marins. à forte partie. resterait en séquestre dans la rade de Vigo jusqu'au moment où les flottes ennemies se seraient éloignées. Je l'avoue. " L'Espagne dut résister à cette coalition. ne sachant encore à quel propos m'était faite cette leçon d'histoire. car elle répondra à une question que sans doute vous n'avez pu résoudre. nous remonterons à 1702. Il fallait donc se hâter de décharger les galions avant l'arrivée des flottes coalisées. dans le but d'arracher la couronne d'Espagne à Philippe V. et les galions entrèrent dans la baie de Vigo.Parfaitement. " Le capitaine s'étendit sur un divan. le 22 octobre 1702. qui régna plus ou moins mal sous le nom de Philippe V. ayant appris que la flotte anglaise croisait dans ces parages. auquel elles donnèrent prématurément le nom de Charles III.Voilà bien les savants. . " Malheureusement cette baie forme une rade ouverte qui ne peut être aucunement défendue.Monsieur le professeur. l'argent ne lui manquait pas. écoutez-moi bien. malgré ses forces inférieures. et le temps n'eût pas manqué à ce débarquement. " Vous suivez bien l'enchaînement des faits? me demanda le capitaine Nemo. reprit le capitaine Nemo. si vous le voulez bien. aux Espagnols. elle attendait un riche convoi que la France faisait escorter par une flotte de vingt-trois vaisseaux commandés par l'amiral de ChâteauRenaud. je pris place auprès de lui. " Monsieur le professeur. Or. sans procéder à son déchargement. dis-je. je ne voyais pas encore en quoi cette histoire pouvait m'intéresser. se battit courageusement. résolut de rallier un port de France. débarquer les lingots des galions au port de Vigo. c'était aller contre leur droit. Or. ne sachant où mon interlocuteur voulait en venir. Ils se plaignirent donc à Madrid. d'Autriche et d'Angleterre. dit le capitaine ils ne savent pas. 148 . Alors. les vaisseaux anglais arrivèrent dans la baie de Vigo. avaient conclu à la Haye un traité d'alliance. et qui n'était pas bloquée. machinalement.Très mal. Mais quand il vit que les richesses du convoi allaient tomber entre les mains des ennemis. L'amiral de Château-Renaud. Voici ce qui se passa. . eut affaire. " Eh bien? Lui demandai-je. et je vais vous raconter un curieux épisode de cette histoire. à défaut de Cadix. Les commerçants de Cadix avaient un privilège d'après lequel ils devaient recevoir toutes les marchandises qui venaient des Indes occidentales. si une misérable question de rivalité n'eût surgi tout à coup. et ils obtinrent du faible Philippe V que le convoi. Ils voulurent être conduits dans un port espagnol. " L'amiral de Château-Renaud eut la faiblesse d'obéir à cette injonction.

mais pour extraire cet argent.Une société qui a reçu du gouvernement espagnol le privilège de rechercher les galions engloutis. selon vous. répondis-je. " Stériles! répondit-il en s'animant. Croyez-vous donc. Ici même avaient coulé les galions chargés pour le compte du gouvernement espagnol. me répondit le capitaine Nemo. ces hommes revenaient au Nautilus. que l'on évalue à deux millions de tonnes l'argent qui est tenu en suspension dans ses eaux. Quels que fussent les motifs qui l'avaient forcé à chercher l'indépendance sous les mers. me demanda-t-il en souriant. Ici le capitaine Nemo venait encaisser. Ici. Je regardai. au contraire. . que la mer contînt tant de richesse? . les eaux apparaissaient imprégnées de lumière électrique.Sans doute. . J'avais eu le temps de me remettre. mais encore sur mille théâtres de naufrages dont ma carte sous-marine a noté la place. Le fond sableux était net et clair. Les actionnaires sont alléchés par l'appât d'un énorme bénéfice. pourtant. monsieur. que je me donne la peine de recueillir ces trésors? Qui vous dit que je n'en fais pas un bon usage? Croyez-vous que j'ignore qu'il existe des êtres souffrants. y déposaient leur fardeau et allaient reprendre cette inépuisable pêche d'argent et d'or.Eh bien. suivant ses besoins. " Le capitaine Nemo s'arrêta sur ces dernières paroles. Mais j'avais deviné. Qui sait pourtant s'il serait bien reçu. de vous dire qu'en exploitant précisément cette baie de Vigo.Et laquelle? . Permettez-moi. je n'ai qu'à ramasser ce que les hommes ont perdu. Ce que les joueurs regrettent par-dessus tout. Ils y étaient. pour lui seul que l'Amérique avait livré ses précieux métaux. C'était pour lui. s'échappaient des lingots d'or et d'argent. de ces barils. d'ordinaire. mais à travers les vitres transparentes étincelaient les flots de la mer. mais ils n'y sont plus. des victimes à venger? Ne comprenez-vous pas?. alors que c'est moi qui les ramasse? Est-ce pour moi.Je le comprends. Le sable en était jonché. Comprenez-vous maintenant que je sois riche à milliards? . regrettant peut-être d'avoir trop parlé. capitaine. et non seulement dans cette baie de Vigo. . des races opprimées sur cette terre.. chargés de ce précieux butin. J'obéis. dis-je. C'était ici le théâtre de la bataille du 22 octobre 1702. Aussi un bon avis à ces actionnaires serait-il acte de charité. . c'est moins la perte de leur argent que celle de leurs folles espérances. " Le capitaine se leva et me pria de le suivre. que ces richesses soient perdues.Cinq cents millions! me répondit le capitaine Nemo. revêtus de scaphandres. De ces caisses. monsieur le professeur. s'occupaient à déblayer des tonneaux à demi pourris. vous n'avez fait que devancer les travaux d'une société rivale.. Des hommes de l'équipage. et il ne tient qu'à vous d'en pénétrer les mystères. monsieur Aronnax. des caisses éventrées.Je savais. car on évalue à cinq cents millions la valeur de ces richesses naufragées.En effet. Autour du Nautilus. au milieu d'épaves encore noircies. Je les plains moins après tout que ces milliers de malheureux auxquels tant de richesses bien réparties eussent pu profiter. Je comprenais. Il était l'héritier direct et sans partage de ces trésors arrachés aux Incas et aux vaincus de Fernand Cortez! " Saviez-vous. tandis qu'elles seront à jamais stériles pour eux! " Je n'avais pas plutôt exprimé ce regret que je sentis qu'il avait dû blesser le capitaine Nemo.. dans un rayon d'une demi-mille. les millions dont il lestait son Nautilus. des misérables à soulager. Le salon était obscur. les dépenses l'emporteraient sur le profit. nous sommes dans cette baie de Vigo. des cascades de piastres et de bijoux. Puis. avant tout il était resté un homme! Son coeur palpitait 149 .

il avait affaire chez son banquier. Le compas n'était pas rassurant. derrière tout ce brouillard. . " Enfin. Le second profita de cette éclaircie pour prendre sa hauteur. le soleil se montra un instant. et notre appareil remonta à la surface de l'Océan. essayait de percer l'horizon brumeux. Je me sentis comme soulagé du poids qui m'oppressait. J'attendais sa visite. nous verrons le point. s'étendait cette terre si désirée. je vous proposerai une curieuse excursion. " Alors. la mer devenant plus houleuse. dit-il. vers onze heures. à cent cinquante lieues de la côte la plus rapprochée. Le temps était couvert. Un coup de vent se préparait. de celles sans doute qui vont chercher jusqu'au cap San-Roque les vents favorables pour doubler le cap de Bonne-Espérance. Ned. Rien que la mer immense. et je pus reprendre avec une sorte de calme relatif mes travaux habituels.Quelle est la direction du Nautilus? demandai-je. La route du Nautilus était sud-sud-ouest. mais mon récit n'eut d'autre résultat que le regret énergiquement exprimé par Ned de n'avoir pu faire pour son compte une promenade sur le champ de bataille de Vigo. . je reçus la visite très inattendue du capitaine Nemo.Proposez. Je m'élançai vers la plate-forme. quand je lui fis connaître notre situation. monsieur Aronnax. et je laisse à penser quelles furent les colères du Canadien. Il n'y avait pas moyen de songer à fuir. Le soir. je ne me désolai pas outre mesure.Oui! il a fallu que ce damné capitaine s'arrêtât précisément à l'heure ou nous allions fuir son bateau.. tout n'est pas fini! Ce n'est qu'un coup de harpon perdu! Une autre fois nous réussirons.Je l'ignore. répondit Ned.encore aux souffrances de l'humanité. 150 . " Le Canadien retourna près de Conseil. Plus de terres en vue. " Eh bien. Une heure après. dans le secret espoir de le ramener à l'idée de ne point abandonner le capitaine.Eh bien! à midi. nous redescendîmes. " Je racontai alors au Canadien les incidents de la veille. Puis. Il avait l'air très désappointé. et dès ce soir s'il le faut. Il me demanda fort gracieusement si je me sentais fatigué d'avoir veillé la nuit précédente. . les réservoirs se vidèrent. Ned Land m'y avait précédé.Oui. et le panneau fut refermé.Ou plutôt sa maison de banque. capitaine. monsieur? me dit-il.Son banquier! . J'entends par là cet Océan où ses richesses sont plus en sûreté qu'elles ne le seraient dans les caisses d'un État. je passai dans le salon. lorsque le Nautilus naviguait dans les eaux de la Crète insurgée! UN CONTINENT DISPARU Le lendemain matin. . lorsque je consultai la carte. Il espérait encore que. Quelques voiles à l'horizon. . je vis entrer le Canadien dans ma chambre. . . Je répondis négativement. Pour mon compte. 19 février. Ned rageant. J'attendis avec une certaine impatience que le point fut reporté sur la carte.. je vis que la position du Nautilus était indiquée par 16°17' de longitude et 33°22' de latitude. Vers onze heures et demie. et son immense charité s'adressait aux races asservies comme aux individus! Et je compris alors à qui étaient destinés ces millions expédiés par le capitaine Nemo. Nous tournions le dos à l'Europe. A midi. Dès que je fus habillé.

" Elles nous seraient inutiles ". Il me semblait que mes lourdes semelles de plomb écrasaient une litière d'ossements qui craquaient avec un bruit sec. Le capitaine Nemo et moi. Tout en avançant. nous prenions pied sur le fond de l'Atlantique. répondit-il. Je suis prêt à vous suivre. Ce qu'était ce feu. nous aidant du bâton. et sans mon bâton ferré. les pennatules l'éclairaient légèrement de lueurs phosphorescentes. Je le fis observer au capitaine. nous allons revêtir nos scaphandres. qui lui permettait de causer avec ses compagnons. je vis que ni mes compagnons ni aucun homme de l'équipage ne devait nous suivre pendant cette excursion. après la manoeuvre habituelle. J'apercevais de gigantesques sillons qui se perdaient dans l'obscurité lointaine et dont la longueur échappait à toute évaluation. sous l'épais habit du scaphandre. Les méduses. capitaine. Mais pour tout dire. je sentis qu'on me plaçait dans la main un bâton ferré. mais le capitaine Nemo me montra dans le lointain un point rougeâtre. En tout cas. car nos pieds s'enfonçaient souvent dans une sorte de vase pétrie avec des algues et semée de pierres plates. Vous conviendrait-il de les voir par une nuit obscure? . J'achevai de me harnacher. je n'aurais pu le dire. qui brillait à deux milles environ du Nautilus. Nous faisions de larges enjambées.Vous n'avez encore visité les fonds sous-marins que le jour et sous la clarté du soleil. vaguement il est vrai. Minuit approchait. les crustacés microscopiques. nous eûmes revêtu nos appareils. voilà tout. que je ne savais admettre. en somme. Après une demi-heure de marche.. à une profondeur de trois cents mètres. 151 . Qu'était donc cette vaste plaine que je parcourais ainsi? J'aurais voulu interroger le capitaine. lorsqu'ils le suivaient dans ses excursions sous-marines. Il faudra marcher longtemps et gravir une montagne. quelles matières l'alimentaient. En quelques instants.Cette promenade sera fatigante. était encore incompréhensible pour moi. D'autres particularités se présentaient aussi. Les eaux étaient profondément obscures. Instinctivement. et quelques minutes plus tard. au milieu de l'eau! Je ne pus m'empêcher de rire à cette idée baroque. Ces amoncellements pierreux dont je viens de parler étaient disposés sur le fond océanique suivant une certaine régularité que je ne m'expliquais pas. . Les chemins ne sont pas très bien entretenus. mais les lampes électriques n'étaient pas préparées.Très volontiers. et l'on se croit au milieu d'une atmosphère un peu plus dense que l'atmosphère terrestre. Ce bruit redoublait parfois et produisait comme un pétillement continu. une sorte de large lueur. il nous éclairait. mais notre marche était lente. J'entrevoyais des monceaux de pierres que couvraient quelques millions de zoophytes et des fouillis d'algues. mais je ne pus réitérer mon observation.Ce que vous me dites là. directement sur le feu signalé. En me retournant. Le sol plat montait insensiblement. " Arrivé au vestiaire. pourquoi et comment il se revivifiait dans la masse liquide. je serais tombé plus d'une fois. Je crus avoir mal entendu. mais son langage par signes. je vous en préviens. C'était la pluie qui tombait violemment en crépitant à la surface des flots. je voyais toujours le fanal blanchâtre du Nautilus qui commençait à pâlir dans l'éloignement. monsieur le professeur. la pensée me vint que j'allais être trempé! Par l'eau. Le capitaine Nemo ne m'avait pas même proposé d'emmener Ned ou Conseil. l'inutilité des appareils Ruhmkorff. J'en compris bientôt la cause. mais je m'accoutumai bientôt à ces ténèbres particulières. dans cette circonstance. . et je compris. redouble ma curiosité. . j'entendais une sorte de grésillement au-dessus de ma tête. car la tête du capitaine avait déjà disparu dans son enveloppe métallique.Venez donc. On plaça sur notre dos les réservoirs abondamment chargés d'air. on ne sent plus le liquide élément. nous marchions l'un près de l'autre. Le pied me glissait souvent sur ces visqueux tapis de varech. le sol devint rocailleux.

sans feuilles. tantôt je m'aventurais sur le tronc vacillant des arbres jetés d'un abîme à l'autre. Il était une heure du matin. occupait le versant opposé de la montagne.car cette pensée traversa mon cerveau la main de l'homme intervenait-elle dans cet embrasement? Soufflait-elle cet incendie? Devais-je rencontrer sous ces couches profondes. des compagnons. source de cette inexplicable darté. Mais le capitaine Nemo montait toujours. La présence de ce foyer sous les eaux m'intriguait au plus haut degré.Cependant. las des misères de la terre. j'admirais sa haute stature qui se découpait en noir sur le fond lumineux de l'horizon. semblaient défier les lois de l'équilibre. inadmissibles. Il m'apparaissait comme un des génies de la mer. Mais ce que j'apercevais n'était qu'une simple réverbération développée par le cristal des couches d'eau. sans regarder sous mes pieds. qui. me poursuivaient. Il connaissait cette sombre route. sans doute. Mais pour les aborder. leurs dessous sombres et farouches. s'accroissait et enflammait l'horizon. Quel spectacle! Comment le rendre? Comment peindre l'aspect de ces bois et de ces rochers dans ce milieu liquide. Tantôt je sautais une crevasse dont la profondeur m'eût fait reculer au milieu des glaciers de la terre. la clarté rougeâtre qui nous guidait. et dans cette disposition d'esprit. Oui! un taillis d'arbres morts. Là. Ici s'ouvraient de vastes clairières. que la main de l'homme semblait avoir dégagées. et soutenaient ceux qui les 152 . J'allais. Les sentiers étaient encombrés d'algues et de fucus. enjambant les troncs étendus. arbres minéralisés sous l'action des eaux. Entraîné. sans sève. La lueur blanchissante rayonnait au sommet d'une montagne haute de huit cents pieds environ. et auxquels il allait rendre visite? Trouverais-je là-bas toute une colonie d'exilés. mais j'y marchais d'un pied ferme et sans ressentir l'ivresse du vertige. effarouchant les poissons qui volaient de branche en branche. je ne sentais plus la fatigue. se dessinait nettement sur le plafond des eaux. et quand il marchait devant moi. Nous étions arrivés aux premières rampes de la montagne. brisant les lianes de mer qui se balançaient d'un arbre à l'autre. Je le suivais avec une confiance inébranlable. le capitaine Nemo s'avançait sans hésitation. Il l'avait souvent parcourue. Un faux pas eût été dangereux sur ces étroites passes évidées aux flancs des gouffres. au fond de cette mer. je n'aurais pas été surpris de rencontrer. Le foyer. C'était comme une houillère encore debout. à la manière des fines découpures de papier noir. Je suivais mon guide qui ne se fatiguait pas. surexcité sans cesse par la série de merveilles qui passaient sous mes yeux. Que l'on se figure une forêt du Hartz. A droite. des rocs monumentaux. avaient cherché et trouvé l'indépendance au plus profond de l'Océan? Toutes ces idées folles. Entre leurs genoux de pierre. penchant sur leurs bases irrégulièrement découpées. gravissant les rocs. une de ces villes sousmarines que rêvait le capitaine Nemo! Notre route s'éclairait de plus en plus. n'ayant des yeux que pour admirer les sites sauvages de cette région. Je ne voulais pas rester en arrière. à gauche. et je me demandais parfois si quelque habitant de ces régions sous-marines n'allait pas tout à coup m'apparaître. Était-ce quelque effluence électrique qui se manifestait? Allais-je vers un phénomène naturel encore inconnu des savants de la terre? Ou même . accrochée aux flancs d'une montagne. vivant comme lui de cette existence étrange. leurs dessus colorés de tons rouges sous cette clarté que doublait la puissance réverbérante des eaux? Nous gravissions des rocs qui s'éboulaient ensuite par pans énormes avec un sourd grondement d'avalanche. Mon bâton me prêtait un utile secours. Je le suivais hardiment. mais une forêt engloutie. et que dominaient çà et là des pins gigantesques. et ne pouvait s'y perdre. Au milieu des dédales pierreux qui sillonnaient le fond de l'Atlantique. il fallut s'aventurer par les sentiers difficiles d'un vaste taillis. se creusaient de ténébreuses galeries où se perdait le regard. tenant par ses racines au sol effondré. des arbres poussaient comme un jet sous une pression formidable. des amis du capitaine Nemo. et dont la ramure. entre lesquels grouillait un monde de crustacés.

et en quelques minutes. nous avions franchi la ligne des arbres. Le capitaine Nemo. incontestables. malgré mes lourds vêtements. C'étaient les yeux de crustacés gigantesques. au milieu d'une pluie de pierres et de scories. ma tête de cuivre. qui se dispersaient en cascade de feu au sein de la masse liquide. j'eus gravi le pic qui dominait d'une dizaine de mètres toute cette masse rocheuse. J'ai vu et senti! Deux heures après avoir quitté le Nautilus. quand. La montagne ne s'élevait que de sept à huit cents pieds au-dessus de la plaine. Là se dessinaient de pittoresques ruines. des crabes titanesques. éclairait la plaine inférieure jusqu'aux dernières limites de l'horizon.soutenaient eux-mêmes. Quel était ce monde exorbitant que je ne connaissais pas encore? A quel ordre appartenaient ces articulés auxquels le roc formait comme une seconde carapace? Où la nature avait-elle trouvé le secret de leur existence végétative. Je n'ai point rêvé. familiarisé avec ces terribles animaux. qui trahissaient la main de l'homme. Mais lui. au fond desquels j'entendais remuer des choses formidables. je l'arrêtai. Je regardai ce côté que nous venions de franchir. Puis. les franchissant pour ainsi dire avec la légèreté d'un isard ou d'un chamois! Au récit que je fais de cette excursion sous les eaux. revêtus d'un monde de zoophytes en fleurs. au lieu de lierre. je m'élevais sur des pentes d'une impraticable raideur. elle dominait d'une hauteur double le fond en contre bas de cette portion de l'Atlantique. Et moi-même ne sentais-je pas cette différence due à la puissante densité de l'eau. tapis dans leur tanière. sembla me dire: " Viens! viens encore! viens toujours! " Je le suivis dans un dernier élan. et me montrant le dernier sommet de la montagne. mais de son versant opposé. comme un immense flambeau. de temples. et non plus celle du Créateur. 153 . je sens bien que je ne pourrai être vraisemblable! Je suis l'historien des choses d'apparence impossible qui sont pourtant réelles. des homards géants se redressant comme des hallebardiers et remuant leurs pattes avec un cliquetis de ferraille. En effet. Mais qu'était donc cette portion du globe engloutie par les cataclysmes? Qui avait disposé ces roches et ces pierres comme des dolmens des temps anté-historiques? Où étais-je. un large cratère vomissait des torrents de lave. les algues et les fucus faisaient un épais manteau végétal. La masse rocheuse était creusée d'impénétrables anfractuosités. C'étaient de vastes amoncellements de pierres où l'on distinguait de vagues formes de châteaux. et depuis combien de siècles vivaient-ils ainsi dans les dernières couches de l'Océan? Mais je ne pouvais m'arrêter. ou d'autres surprises m'attendaient encore. A cinquante pieds au-dessous du pic. Quelques arbrisseaux pétrifiés couraient çà et là en zigzags grimaçants. Ne le pouvant. et auxquels. et à cent pieds au-dessus de nos têtes se dressait le pic de la montagne dont la projection faisait ombre sur l'éclatante irradiation du versant opposé. où m'avait entraîné la fantaisie du capitaine Nemo? J'aurais voulu l'interroger. Je saisis son bras. c'était un volcan que cette montagne. d'insondables trous. secouant la tête. ou quelque pince effrayante se refermant avec bruit dans l'ombre des cavités! Des milliers de points lumineux brillaient au milieu des ténèbres. et des poulpes effroyables entrelaçant leurs tentacules comme une broussaille vivante de serpents. des tours naturelles. de grottes profondes. quand j'apercevais une antenne énorme qui me barrait la route. ce volcan. de larges pans taillés à pic comme des courtines. s'inclinaient sous un angle que les lois de la gravitation n'eussent pas autorisé à la surface des régions terrestres. Les poissons se levaient en masse sous nos pas comme des oiseaux surpris dans les hautes herbes. Le sang me refluait jusqu'au coeur. n'y prenait plus garde. mes semelles de métal. Mes regards s'étendaient au loin et embrassaient un vaste espace éclairé par une fulguration violente. braqués comme des canons sur leurs affûts. Nous étions arrivés à un premier plateau. Ainsi posé.

couvraient autrefois de leur ombre! 154 . l'ancienne Méropide de Théopompe. Tertullien. Humboldt. Puis. je foulais du pied l'une des montagnes de ce continent! Je touchais de la main ces ruines mille fois séculaires et contemporaines des époques géologiques! Je marchais là même où avaient marché les contemporains du premier homme! J'écrasais sous mes lourdes semelles ces squelettes d'animaux des temps fabuleux. occupaient un continent immense plus grand que l'Afrique et l'Asie réunies. je voulais arracher la sphère de cuivre qui emprisonnait ma tête. Leur domination s'étendait même à l'Égypte. Porphyre. Un jour. Jamblique. plus loin encore. inondations. maintenant minéralisés. mais non des flammes. émergent encore. D'Anville. mais ils durent se retirer devant l'indomptable résistance des Hellènes. peuvent se porter au rouge blanc. les îles du cap Vert. Malte-Brun. L'un de ces vieillards raconta l'histoire d'une autre ville plus ancienne de mille ans. ses colonnes gisant à terre. où vivait ce peuple puissant des Atlantes. lutter victorieusement contre l'élément liquide et se vaporiser à son contact. avait été envahie et en partie détruite par les Atlantes. En effet. là. Pline. Des siècles s'écoulèrent. portant encore les irrécusables témoignages de sa catastrophe! C'était donc cette région engloutie qui existait en dehors de l'Europe. comme si quelque antique port eût abrité jadis sur les bords d'un océan disparu les vaisseaux marchands et les trirèmes de guerre. contre lequel se firent les premières guerres de l'ancienne Grèce! L'historien qui a consigné dans ses écrits les hauts faits de ces temps héroïques. poète et législateur. l'Atlantide de Platon. De rapides courants entraînaient tous ces gaz en diffusion. ses temples abattus. que ces arbres. ses toits effondrés. Ammien-Marcellin. de la Libye. où l'on sentait encore les solides proportions d'une sorte d'architecture toscane. de l'Asie. il s'avança vers un roc de basalte noire et traça ce seul mot: ATLANTIDE Quel éclair traversa mon esprit! L'Atlantide. là. apparaissait une ville détruite. je l'avais là sous les yeux. et elles ne sauraient se développer sous les eaux. ainsi que le témoignaient ses annales gravées sur le mur sacré de ses temples. mais des coulées de lave. admis par Possidonius. Ainsi donc. plus loin. des vestiges de quai. Tournefort. Madère. qui mettaient sa disparition au compte des récits légendaires. ramassant un morceau de pierre crayeuse. les Açores. c'est Platon lui-même. Buffon. avec les formes flottantes d'un Parthénon. ville déjà vieille de huit cents ans. Mais le capitaine Nemo vint à moi et m'arrêta d'un geste. Sherer. je voulais parler. jetée bas. qui couvrait une surface comprise du douzième degré de latitude au quarantième degré nord. ce continent nié par Origène. Tels étaient ces souvenirs historiques que l'inscription du capitaine Nemo faisait palpiter dans mon esprit. les Canaries. qui ont en elles le principe de leur incandescence. toute une Pompéi enfouie sous les eaux. que le capitaine Nemo ressuscitait à mes regards! Où étais-je? Où étais-je? Je voulais le savoir à tout prix.J'ai dit que le cratère sous-marin rejetait des laves. d'Avezac. Cette première cité athénienne. et les torrents laviques glissaient jusqu'au bas de la montagne. conduit par la plus étrange destinée. ruinée. Son dialogue de Timée et de Critias a été. de longues lignes de murailles écroulées. disait-il. Ces Atlantes. quelques restes d'un gigantesque aqueduc. âgée de neuf cents siècles. Un cataclysme se produisit. Solon s'entretenait avec quelques sages vieillards de Saïs. abîmée. Engel. au-delà des colonnes d'Hercule. de larges rues désertes. comme les déjections du Vésuve sur un autre Torre del Greco. tremblements de terre. tracé sous l'inspiration de Solon. Une nuit et un jour suffirent à l'anéantissement de cette Atlantide dont les plus hauts sommets. sous mes yeux. ses arcs disloqués. Ils voulurent l'imposer jusqu'en Grèce. pour ainsi dire. Il faut aux flammes l'oxygène de l'air. ici l'exhaussement empâté d'une acropole.

et dont l'immobile silhouette grimaçait sous les flots. il put encore entrevoir une partie de ce continent submergé. pour les comprendre! Nous restâmes à cette place pendant une heure entière. Il filait comme un ballon emporté par le vent au-dessus des prairies terrestres. J'avais hâte de connaître la direction du Nautilus. Les premiers plans qui passaient devant nos yeux. Les bouillonnements intérieurs faisaient courir de rapides frissonnements sur l'écorce de la montagne. Songeait-il à ces générations disparues et leur demandait-il le secret de la destinée humaine? Était-ce à cette place que cet homme étrange venait se retremper dans les souvenirs de l'histoire. Eusebès. Ce ne fut qu'une lueur. mais d'un indescriptible effet. la guerrière. Le capitaine se leva. mais il serait plus vrai de dire que nous étions dans ce salon comme dans le wagon d'un train express. j'aperçus le fanal du Nautilus qui brillait comme une étoile. En ce moment. le Nautilus rasait à dix mètres du sol seulement la plaine de l'Atlantide. c'étaient des rocs découpés fantastiquement. La forêt minérale une fois dépassée. LES HOUILLERES SOUS-MARINES Le lendemain. Les uns ont entendu des bruits sourds qui annonçaient la lutte profonde des éléments. jeta un dernier regard à cette immense plaine. tandis que je cherchais à fixer dans mon souvenir tous les détails de ce paysage grandiose. accrus par les déjections volcaniques et par les couches successives de laves. En effet. peut-être. et auxquels la force ne manquait pas pour entasser ces blocs qui résistaient encore à l'action des eaux. Je lui racontai notre excursion nocturne. Tout ce sol jusqu'à l'Équateur est encore travaillé par les forces plutoniennes. Je m'habillai promptement. puis de la main il me fit signe de le suivre. Conseil entra. et nous étions rentrés à bord au moment où les premières teintes de l'aube blanchissaient la surface de l'Océan. les autres ont recueilli des cendres volcaniques projetées hors de la mer. la lune apparut un instant à travers la masse des eaux et jeta quelques pâles rayons sur le continent englouti. le capitaine Nemo. Le capitaine marcha droit à lui. Et qui sait si. Les fatigues de la nuit avaient prolongé mon sommeil jusqu'à onze heures. Les instruments m'indiquèrent qu'il courait toujours vers le sud avec une vitesse de vingt milles à l'heure par une profondeur de cent mètres. se répercutaient avec une majestueuse ampleur. C'étaient aussi des masses pierreuses enfouies sous des tapis d'axidies et d'anémones. je me réveillais fort tard. la pieuse. les panneaux étant ouverts.Ah! pourquoi le temps me manquait-il! J'aurais voulu descendre les pentes abruptes de cette montagne. pour les partager. parcourir en entier ce continent immense qui sans doute reliait l'Afrique à l'Amérique. et revivre de cette vie antique. s'étendaient Makhimos. Nous descendîmes rapidement la montagne. Là. accoudé sur une stèle moussue. et visiter ces grandes cités antédiluviennes. demeurait immobile et comme pétrifié dans une muette extase. nettement transmis par ce milieu liquide. et bien des navires ont senti des secousses extraordinaires en passant sur ces fonds tourmentés. Un jour peutêtre. lui qui ne voulait pas de la vie moderne? Que n'aurais-je donné pour connaître ses pensées. contemplant la vaste plaine sous l'éclat des laves qui prenaient parfois une intensité surprenante. Des bruits profonds. puis des blocs de laves étrangement contournés qui attestaient toute la fureur des expansions plutoniennes. sous mes regards. 20 février. des sommets de montagnes ignivomes n'apparaîtront pas à la surface de l'Atlantique! Pendant que je rêvais ainsi. dont les gigantesques habitants vivaient des siècles entiers. quelque phénomène éruptif les ramènera à la surface des flots. et. hérissées de longues hydrophytes verticales. 155 . ces ruines englouties! On a signalé de nombreux volcans sous-marins dans cette portion de l'Océan. des forêts d'arbres passés du règne végétal au règne animal. dans une époque éloignée.

j'aperçus l'horizon méridional barré par une haute muraille qui semblait fermer toute issue. des squales d'espèces diverses. longs de huit mètres. Parfois. Si ce labyrinthe devenait inextricable. ralentissant son allure. plutôt herbivores que piscivores. de nombreux poissons attiraient ses regards. en somme. généralement composé d'une vase épaisse et entremêlée de branches minéralisées. Je discutais la question de l'Atlantide en homme qui ne peut plus douter.j'ignorais notre position. ces poissons de l'Atlantique ne différaient pas sensiblement de ceux que nous avions observés jusqu'ici. il devint plus rocailleux et parut semé de conglomérats. je racontais à Conseil l'histoire de ces Atlantes. J'entrevoyais alors quelques vives constellations 156 . portant des nageoires jaunâtres taillées en faux et de longs glaives de six pieds. des syngnathes-trompettes. un glauque de quinze pieds. Mais Conseil. qu'une minime portion. des humantins en forme de prismes et cuirassés d'une peau tuberculeuse. et son indifférence à traiter ce point historique me fut bientôt expliquée. enfin des xyphias-espadons. Du reste. que sa transparence rendait presque invisible au milieu des eaux. Parmi les poissons osseux. Son sommet dépassait évidemment le niveau de l'Océan. Conseil nota des makairas noirâtres. La nuit n'interrompit pas mes observations. marchant par troupes. Vers quatre heures du soir. qui rappelait les manoeuvres d'une promenade aérostatique. longues de cinq mètres et douées d'une grande force musculaire qui leur permet de s'élancer audessus des flots.à dessein peut-être . m'écoutait peu. Je lui disais les guerres de ces peuples héroïques. longs d'un pied et demi. En tout cas. se modifia peu à peu. puis. et quand passaient des poissons. des sagres bruns. entre autres. de belles dorades. formaient comme des taches d'argent.Tandis que ces sites bizarres resplendissaient sous nos feux électriques. au dos brun rayé de petites raies bleues et encadré dans une bordure d'or. des esturgeons semblables à leurs congénères de la Méditerranée. de tufs basaltiques. avec quelques semis de laves et d'obsidiennes sulfureuses. des vives. des chrysostones-lune. Je pensai que la région des montagnes allait bientôt succéder aux longues plaines. Dans ce cas. je ne laissais pas d'examiner les longues plaines de l'Atlantide. J'étais resté seul. l'appareil s'élevait alors comme un aérostat. C'étaient des raies d'une taille gigantesque. Admirable et charmante navigation. dans certaines évolutions du Nautilus. le terrain. il reprenait sa course rapide à quelques mètres au-dessus du fond. emporté dans les abîmes de la classification. qui obéissaient au moindre signe de leurs femelles comme des maris bien stylés. au point de vue purement imaginaire. Le point n'ayant pas été fait . éclairés en dessus par les rayons solaires. Mais tout en observant ces divers échantillons de la faune marine. distrait. des coryphèmes. soit une des Canaries. sans dents ni langue. inspirèrent à Bailly tant de pages charmantes. Conseil. et. Conseil avait regagné sa cabine. une telle muraille me parut marquer la fin de cette Atlantide. jaune-brun. en effet. et qui défilaient comme de fins et souples serpents. ou tout au moins une île. voltigeait au-dessus des masses confuses du sol. En effet. dont nous n'avions parcouru. tantôt remontant capricieusement à la surface des flots. connues du temps d'Aristote sous le nom de dragons marins et que les aiguillons de leur dorsale rendent très dangereux à saisir. aux couleurs animées. de capricieux accidents du sol obligeaient le Nautilus à ralentir sa vitesse. tantôt les effleurant comme s'il eût voulu s'y poser. et l'obstacle franchi. qui. sortes de disques à reflets d'azur. longs de trois mètres et armés à leur mâchoire supérieure d'une épée perçante. soit une des îles du cap Vert. Ce devait être un continent. Le Nautilus. sortait du monde réel. pourvus de petites nageoires grises. à dents triangulaires et aiguës. qui. je n'avais plus qu'à le suivre et à reprendre avec lui nos études ichtyologiques. et il se glissait alors avec l'adresse d'un cétacé dans d'étroits étranglements de collines. intrépides animaux. avec cette différence toutefois que le Nautilus obéissait passivement à la main de son timonier.

Les hautes parois. Il était ouvert. Au sommet s'ouvrait un orifice circulaire par lequel j'avais surpris cette légère clarté. Notre fanal va s'allumer. le fanal s'alluma soudain. Cependant. je crus saisir une lueur indécise. " Où sommes-nous? dis-je. un volcan dont la mer a envahi l'intérieur à la suite de quelque convulsion du sol. un bruit de pas sur la plate-forme.Il flotte toujours. je serais resté à ma vitre. Le Nautilus était stationnaire. avant de me demander si c'était là l'ouvrage de la nature ou de l'homme. quand une voix me dit: " C'est vous. Cependant aucun roulis ne trahissait l'ondulation des lames supérieures. soit six milles de tour. d'ailleurs. et précisément cinq ou six de ces étoiles zodiacales qui traînent à la queue d'Orion. mystérieux. après avoir un instant fermé mes yeux éblouis par le jet électrique. Je montai jusqu'au panneau. inclinées sur leur base. le Nautilus était arrivé à l'aplomb de la haute muraille. Comment manoeuvrerait-il.Sous terre! m'écriai-je! Et le Nautilus flotte encore? . Le Nautilus ne bougeait plus. capitaine Nemo. répondis-je.En effet. Mais. en regardant au zénith. au lieu du grand jour que j'attendais. il était huit heures lorsque je revins au salon. le Nautilus a pénétré dans ce lagon par un canal naturel ouvert à dix mètres au-dessous de la surface de l'Océan. monsieur le professeur. Avant d'examiner plus attentivement les dispositions intérieures de cette énorme caverne. Je regagnai ma chambre. . le lendemain. . J'entendais. une sorte de demi-jour qui emplissait un trou circulaire. Je ne savais que penser. admirant les beautés de la mer et du ciel. . quand les panneaux se refermèrent.Sous terre. Longtemps encore. Je regardai. abrité de tous les rhumbs du vent! Trouvez-moi sur les côtes de vos continents ou de vos îles une rade qui vaille ce refuge assuré contre la fureur des ouragans.ne pouvait être que le niveau extérieur. Son niveau. j'allai vers le capitaine Nemo. je me vis environné d'une obscurité profonde. A ce moment. monsieur le professeur. L'obscurité était si complète que je n'apercevais même pas le capitaine Nemo. Cette mer qui le supportait en ce moment. ici vous êtes en sûreté. En ce moment. à son sommet. Je regardai le manomètre. vous serez satisfait. .le manomètre l'indiquait . je ne comprends pas? . . où sommes-nous? .Ah! capitaine Nemo. exactement au-dessus de ma tête. répondis-je. " Je mis le pied sur la plate-forme et j'attendis. me répondit le capitaine. car une communication existait nécessairement entre ce lac et la mer. Mais. je ne pouvais le deviner. commode. Pendant que vous dormiez. C'est ici son port d'attache. dont la hauteur comptait cinq ou six cents mètres. monsieur le professeur? . c'était un lac emprisonné dans un cirque de murailles qui mesurait deux milles de diamètre.Mais. et la nuit n'a pas de ces ténèbres absolues. n'ai-je pas aperçu une ouverture? 157 . Qui pourrait vous atteindre au centre d'un volcan? Mais. Je m'endormis avec la ferme intention de me réveiller après quelques heures de sommeil.Au centre même d'un volcan éteint. Où étions-nous? M'étais-je trompé? Faisait-il encore nuit? Non! Pas une étoile ne brillait. et son vif éclat fit évanouir cette vague lumière. si vous aimez les situations claires.Attendez quelques instants. un port sûr. évidemment due au rayonnement diurne. et. Il flottait auprès d'une berge disposée comme un quai. s'arrondissaient en voûte et figuraient un immense entonnoir retourné. Il m'apprit que le Nautilus flottait à la surface de l'Océan.à travers le cristal des eaux.

de charbon pour faire son sodium. le hasard m'a bien servi. Simple écueil pour les navires. la fumée qui s'échappe par le cratère de cette montagne lui donne encore l'apparence d'un volcan en activité. faits de cristaux de feldspath et de quartz. des blocs volcaniques et d'énormes pierres ponces. Sur cette grève. mes hommes vont extraire cette houille.Non. me contenterai-je de puiser aux réserves de sodium que je possède. .Mais ne pourrait-on descendre par cet orifice qui forme le cratère du volcan? . et nous Mmes bientôt arrivés à des rampes longues et sinueuses. regarda comme une chose très naturelle de se réveiller sous une montagne après s'être endormi sous les flots. Ils montèrent sur la plate-forme. " Entre le pied des parois de la montagne et les eaux du lac se développait un rivage sablonneux qui. 158 . Le sol s'élevait sensiblement en s'éloignant du relais des flots. et nul que vous n'en peut visiter les eaux.Vos hommes. mais dessous. de sodium pour alimenter ses éléments.Je vois. Aussi. sur lequel gisaient. Si donc vous voulez parcourir cette caverne et faire le tour du lagon. resplendissaient au contact des jets électriques du fanal. et qui maintenant donne passage à cet air vivifiant que nous respirons. que je n'ai pas même demandée aux mines de la terre. monsieur le professeur. s'envolait comme une nuée d'étincelles. le pic et la pioche à la main. " Nous voici donc encore une fois à terre. qui ne s'étonnait de rien. que la nature vous sert partout et toujours. . la mer recouvre des forêts entières qui furent enlisées dans les temps géologiques. qu'aucun ciment ne reliait entre eux. mesurait cinq cents pieds. . Mais la base des hautes parois formait un sol tourmenté. recouvertes d'un émail poli sous l'action des feux souterrains. " Je remerciai le capitaine. à quoi bon ce refuge? Le Nautilus n'a pas besoin de port. pour nous caverne immense. de vapeurs et de flammes. dans sa plus grande largeur. nous descendions sur la berge. son cratère. Le temps de les embarquer. revêtus du scaphandre. car je suis pressé de continuer notre tour du monde sous-marin. dit Conseil. Ces mines s'étendent sous les flots comme les houillères de Newcastle. dans un pittoresque entassement. la base intérieure de cette montagne est praticable. répondit le Canadien. vers dix heures. font donc ici le métier de mineurs? . Le hasard me l'a fait découvrir. .Mais quelle est donc cette montagne volcanique? demandai-je. un cratère empli jadis de laves. Or.Pas plus que je ne saurais y monter. Toutes ces masses désagrégées. et de houillères pour extraire son charbon. . Après déjeuner. précisément ici. La poussière micacée du rivage. elles sont pour moi une mine inépuisable.Non. . minéralisées maintenant et transformées en houille. Lorsque je brûle ce combustible pour la fabrication du sodium. d'éléments pour produire son électricité. mais il a besoin d'électricité pour se mouvoir. et. Mais. Et d'ailleurs. Je les invitai à me suivre sans leur dire où ils se trouvaient.. véritables raidillons qui permettaient de s'élever peu à peu. profitez de cette journée. pas cette fois. Conseil. c'est-à-dire un jour seulement. monsieur Aronnax. et j'allai chercher mes deux compagnons qui n'avaient pas encore quitté leur cabine. et le pied glissait sur ces trachytes vitreux.Je n'appelle pas cela "la terre". capitaine. mais au-dessus. Jusqu'à une centaine de pieds. les parois surplombent. que soulevaient nos pas. on pouvait faire aisément le tour du lac. C'est ici que. Vous êtes en sûreté sur ce lac. du moins.Précisément. . Mais Ned Land n'eut d'autre idée que de chercher si la caverne présentait quelque issue. capitaine. et nous reprendrons notre voyage.Et nous les verrons à l'oeuvre.Oui. nous ne sommes pas dessus. . et leurs rampes ne pourraient être franchies.Elle appartient à un des nombreux îlots dont cette mer est semée. vos compagnons? . en cela. mais il fallait marcher prudemment au milieu de ces conglomérats.

on rampait sur le ventre. quand Ned Land s'écria: " Ah! monsieur. très inhabiles à justifier leur nom. et. J'accepte l'explication. inondait d'une vague clarté toutes ces déjections volcaniques. Cependant. Alors les eaux de l'Atlantique se sont précipitées à l'intérieur de la montagne. ces splendides hydrophytes. et le volcan submergé s'est changé en grotte paisible. incrustées de raies bitumineuses. Quelques arbustes et même certains arbres sortaient des anfractuosités de la paroi. Çà et là. à une hauteur de deux cent cinquante pieds environ. la nature du terrain se modifia. Donc vos regrets sont superflus. et j'avoue que je les respirai avec délices. On se glissait sur les genoux. De profondes excavations les coupaient parfois.Très bien. Aux conglomérats et aux trachytes succédèrent de noirs basaltes.La nature volcanique de cette énorme excavation s'affirmait de toutes parts. entre les coulées de laves. puisque les rayons solaires n'arrivaient jamais jusqu'à eux.Très probablement. Mais. Mais bien des siècles se sont écoulés depuis lors. et la montée dut se changer en promenade circulaire. l'adresse de Conseil et la force du Canadien aidant. Des héliotropes. Je reconnus des euphorhes qui laissaient couler leur suc caustique. encore parfumées d'une légère odeur. . et comment il se fait que la fournaise est remplacée par les eaux tranquilles d'un lac? . s'étendaient de larges tapis de soufre. lorsqu'il s'emplissait de laves bouillonnantes. répéta le Canadien. admirable spécimen de l'architecture naturelle. que cette ouverture dont parle monsieur le professeur ne soit pas produite audessus du niveau de la mer. . c'est l'âme de la fleur. notre marche ascensionnelle fut bientôt arrêtée. A ce dernier plan. A une hauteur de trente mètres environ. La voussure intérieure revenait en surplomb.Mais. par places. et les fleurs de la mer. ceux-là formant des prismes réguliers. leur demandai-je. disposés comme une colonnade qui supportait les retombées de cette voûte immense. Conseil. Un jour plus puissant. entre ces basaltes serpentaient de longues coulées de laves refroidies. " 159 . répliqua Ned Land. Des masses surplombantes voulaient être tournées. comme la fonte sur les parois d'un fourneau? . " Vous figurez-vous. Mais monsieur me dira-t-il pourquoi le grand fondeur a suspendu son opération. tous les obstacles furent surmontés. répliqua Conseil. et des abeilles qui bourdonnent autour. n'ont pas d'âme! Nous étions arrivés au pied d'un bouquet de dragonniers robustes. quelques chrysanthèmes poussaient timidement au pied d'aloès à longues feuilles tristes et maladifs. j'aperçus de petites violettes.Oui! une ruche. qu'il fallait franchir. en faisant un geste de parfaite incrédulité. Je le fis observer à mes compagnons. penchaient tristement leurs grappes de fleurs aux couleurs et aux parfums à demi passés.Je me le figure parfaitement. le règne végétal commençait à lutter avec le règne minéral. et que le niveau de ce liquide incandescent s'élevait jusqu'à l'orifice de la montagne. Les rampes se faisaient de plus en plus raides et étroites. ce que devait être cet entonnoir. Le parfum. lutte qui s'est terminée à l'avantage de Neptune. sans qu'il devînt plus praticable. ceux-ci étendus par nappes toutes grumelées de soufflures. si ce passage n'eût pas été sous-marin. Puis. parce que quelque convulsion a produit au-dessous de la surface de l'Océan cette ouverture qui a servi de passage au Nautilus. maître Land. entrant par le cratère supérieur.Une ruche! répliquai-je. ami Ned. une ruche! . dans notre intérêt. que les eaux ne se seraient pas précipitées sous la montagne et que le volcan serait resté volcan. " Notre ascension continua. . répondit Conseil. par d'infranchissables obstacles. Mais. qui écartaient les roches sous l'effort de leurs musculeuses racines. à jamais ensevelies au sein de la montagne éteinte.Et j'ajouterai. mais je regrette. Il y a eu lutte terrible entre les deux éléments. le Nautilus n'aurait pu y pénétrer! .

il parvint à blesser une de ces magnifiques outardes. maintenant. De cette place. Des oiseaux de proie planaient et tournoyaient çà et là dans l'ombre. elle comptait pas milliers des crustacés de toutes sortes. lui donner cette espérance: c'est que le capitaine Nemo n'était descendu au sud que pour renouveler sa provision de sodium. le Canadien voulut faire sa provision de miel. il rallierait les côtes de l'Europe et de l'Amérique.Parbleu! fit Conseil. J'espérais donc que. " Quand j'aurai mélangé ce miel avec la pâte de l'artocarpus. le ciel se laissait distinguer assez nettement. ce n'est que vérité pure. Ned Land en remplit son havresac. nous dit-il. C'étaient des éperviers au ventre blanc. de toute la rapidité de leurs échasses. et s'il regretta de ne pas avoir un fusil entre ses mains. mais reprenons cette intéressante promenade. Une demi-heure après le dernier exploit du Canadien nous avions regagné le rivage intérieur. et je voyais courir des nuages échevelés par le vent d'ouest. Une certaine quantité de feuilles sèches mélangées de soufre s'allumèrent sous l'étincelle de son briquet. car le volcan ne s'élevait pas à plus de huit cents pieds au-dessus du niveau de l'Océan. Dire qu'il risqua vingt fois sa vie pour s'en emparer. ce sera du pain d'épice. et dont les produits y sont particulièrement estimés. des galatées et un nombre prodigieux de coquillages. ou s'enfuyaient de leurs nids perchés sur des pointes de roc. si communs dans toutes les Canaries. Je ne pus m'empêcher de sourire. et j'aurais eu mauvaise grâce à m'y opposer. Sur les pentes détalaient aussi. Audessus de nous. dis-je. Preuve certaine que ces nuages se tenaient à une hauteur médiocre.Je m'approchai et je dus me rendre à l'évidence. Je vis alors que les abeilles n'étaient pas les seuls représentants du règne animal à l'intérieur de ce volcan. des faucheurs. des palémons. des homards. et il commença à enfumer les abeilles. car la crête devenait impraticable. ombres noires nettement découpées au milieu de cette lumineuse atmosphère. Il y avait là. des crabes-tourteaux. Mes compagnons et moi nous prîmes plaisir à nous étendre sur son sable fin. Ned Land en tâtait les murailles et cherchait à sonder leur épaisseur. rochers et patelles. et je crus pouvoir. " A certains détours du sentier que nous suivions alots. et après plusieurs essais infructueux. de passe-pierre et de fenouil-marin. je serai en mesure de vous offrir un gâteau succulent. . En cet endroit s'ouvrait une magnifique grotte. petite plante ombellifère très bonne à confire. Je laisse à penser si la convoitise du Canadien fut allumée à la vue de ce gibier savoureux. mais il fit si bien que l'animal alla rejoindre dans son sac les gâteaux de miel. Le feu avait poli ses parois émaillées et étincelantes. quelques milliers de ces ingénieux insectes. qui porte aussi les noms de percepierre. ce qui permettrait au Canadien de reprendre avec plus de succès sa tentative avortée. le lac apparaissait dans toute son étendue. Il essaya de remplacer le plomb par les pierres. Nous dûmes alors redescendre vers le rivage. 160 . et des crécelles criardes. Quant à la faune. porcelaines. toutes saupoudrées de la poussière du mica. sans trop m'avancer. nous contournions la crête la plus élevée de ces premiers plans de roches qui soutenaient la voûte. Les bourdonnements cessèrent peu à peu. Conseil en récolta quelques bottes. à l'orifice d'un trou creusé dans le trou d'un dragonnier. et la ruche éventrée livra plusieurs livres d'un miel parfumé. Tout naturellement. qui laissaient traîner jusqu'au sommet de la montagne leurs brumeux haillons.Va pour le pain d'épice. En ce moment. Le Nautilus gardait une immobilité parfaite. le cratère béant apparaissait comme une large ouverture de puits. . La conversation se mit alors sur ses éternels projets d'évasion. de belles et grasses outardes. Ici. Le fanal éclairait en entier sa surface paisible qui ne connaissait ni les rides ni les ondulations. des mysis. Sur sa plateforme et sur la berge s'agitaient les hommes de son équipage. la flore était représentée par de larges tapis de cette criste-marine.

le principal se porte vers les côtes d'Irlande et de Norvège. Où nous entraînait-il? Je n'osais l'imaginer. Cependant.Eh non! mes amis.. Tout d'un coup. Le capitaine Nemo maintenait le cap vers le sud.entoure de ses anneaux d'eau chaude cette portion de l'Océan froide. Quelque nouveau phénomène? . " Trois quarts d'heure plus tard. et. Tout espoir de revenir vers les mers européennes devait donc être momentanément rejeté. Nous en sommes quittes pour un demi-bain. Voulait-il attendre la nuit et sortir secrètement par son passage sous-marin? Peut-être. tandis que le second fléchit vers le sud à la hauteur des Acores. je fus réveillé par la voix de Conseil. animée au début. et à quelques mètres au-dessous des flots de l'Atlantique. nous fûmes en sûreté sur le sommet de la grotte même. c'est la marée. le capitaine Nemo ne donna aucun ordre. il revient vers les Antilles. puis frappant les rivages africains et décrivant un ovale allongé. 161 . Après être sorti des canaux de Floride il se dirige vers le Spitzberg. que ces herbages.c'est plutôt un collier qu'un bras . Mais avant de pénétrer dans le golfe du Mexique. le niveau du lac monte également.on ne choisit pas ses rêves .L'eau nous gagne! " Je me redressai. et par une loi toute naturelle d'équilibre. nous avions achevé notre promenade circulaire et nous rentrions à bord. décidément. " Alerte! Alerte! criait ce digne garçon. ce n'est que la marée qui a failli nous surprendre comme le héros de Walter Scott! L'Océan se gonfle au-dehors. sont entraînés jusqu'à cette zone par le Gulf Stream. Or. En quelques instants. La conversation. Personne n'ignore l'existence de ce grand courant d'eau chaude connu sous le nom de Gulf Stream. couvre toute la partie immergée de l'Atlantide.. LA MER DE SARGASSES La direction du Nautilus ne s'était pas modifiée. immobile. Lorsque les navires de ce hardi chercheur arrivèrent à la mer de Sargasses. languissait alors. Une certaine somnolence s'emparait de nous. " Que se passe-t-il donc? demanda Conseil. Ce jour-là. me soulevant à demi. ayant quitté son port d'attache. Il est plus probable. et ils perdirent trois longues semaines à les traverser. ce second bras . je me laissai aller à un assoupissement profond. Véritable lac en plein Atlantique. Je rêvais . .je rêvais que mon existence se réduisait à la vie végétative d'un simple mollusque. le Nautilus traversa une singulière portion de l'Océan atlantique. ce courant se divise en deux bras. répondis-je. à proprement parler. Quoi qu'il en soit. que l'on appelle la mer de Sargasses. . Il me semblait que cette grotte formait la double valve de ma coquille. enlevés au rivage de l'Europe et de l'Amérique. Certains auteurs ont même admis que ces nombreuses herbes dont elle est semée sont arrachées aux prairies de cet ancien continent. La mer se précipitait comme un torrent dans notre retraite. cependant. les eaux du grand courant ne mettent pas moins de trois ans à en faire le tour.Nous étions étendus depuis une heure dans cette grotte charmante.Qu'y a-t-il? demandai-je. La mer de Sargasses. et le Nautilusaurait pu partir à l'instant. il fallait se sauver. Allons nous changer au Nautilus. le Nautilus. Les hommes de l'équipage achevaient en ce moment d'embarquer les provisions de sodium. Comme je ne voyais aucune raison de résister au sommeil. puisque nous n'étions pas des mollusques. naviguait au large de toute terre. tranquille. algues et fucus. ils naviguèrent non sans peine au milieu de ces herbes qui arrêtaient leur marche au grand effroi des équipages. vers le quarante-quatrième degré de latitude nord. Ce fut là une des raisons qui amenèrent Colomb à supposer l'existence d'un nouveau monde. le lendemain.

Ce nom de Sargasses vient du mot espagnol " sargazzo " qui signifie varech. j'aimais à penser qu'on pourrait l'obtenir par la persuasion. à revenir vers les mers australes du Pacifique. Depuis ce moment. où les poissons. c'est le courant circulaire. Et le temps justifiera un jour cette autre opinion de Maury. entassés au milieu de ces herbes brunâtres. Ned Land avait donc eu raison de craindre. rouges. En somme. c'est l'Atlantique.Telle était cette région que le Nautilus visitait en ce moment. des actinies qui laissaient traîner leur longue chevelure de tentacules. un tapis serré d'algues. si épais. si compact. on verra les fragments éparpillés se réunir en groupe au centre de la surface liquide. Aussi. de fucus natans. le vase. dit-il. pendant dix-neuf jours. bien que je ne fusse pas facile à décourager. Dans ces larges mers. je les pesais. je les retournais dans mon esprit. le Nautilus. serais-je bien venu à réclamer cette liberté? Lui-même n'avait-il pas déclaré. c'est-à-dire au point le moins agité. le Gulf Stream. du 23 février au 12 mars. après avoir doublé le cap Horn. une prairie véritable. si quelque circonstance favorable se présentait plus tard de les reprendre? Toutes ces raisons. ainsi accumulées pendant des siècles. nous emporta avec une vitesse constante de cent lieues par vingt-quatre heures. ne devait-il pas lui paraître une acceptation tacite de cette situation? Revenir sur ce sujet n'aurait-il pas pour résultat de donner des soupçons qui pourraient nuire à nos projets. dont l'ombrelle bleuâtre est bordée d'un feston violet. que l'étrave d'un bâtiment ne l'eût pas déchiré sans peine. Ce varech. le capitaine Nemo ne consentirait-il pas à nous rendre la liberté sous serment de ne jamais révéler son existence? Serment d'honneur que nous aurions tenu. tenant le milieu de l'Atlantique. Mais il fallait traiter cette délicate question avec le capitaine. ces hydrophytes se réunissent dans ce paisible bassin de l'Atlantique: " L'explication qu'on en peut donner. suivant le savant Maury. Ce voyage terminé. et la mer de Sargasses. mais ce qu'on ne devait plus attendre de la force ou de la ruse. des méduses vertes. de raisins du tropique. et particulièrement ces grandes rhizostomes de Cuvier. des bordages défoncés et tellement alourdis par les coquilles et les anatifes qu'ils ne pouvaient remonter à la surface de l'Océan. " Je partage l'opinion de Maury. je remarquai de charmants alcyons stellés aux couleurs roses. Le seul parti était de se soumettre. Si l'on place dans un vase des fragments de bouchons ou de corps flottants quelconques. l'Océan avait repris son aspect accoutume. Au milieu de cet inextricable tissu d'herbes et de fucus. je les soumettais à Conseil qui n'était pas moins embarrassé que moi. trouvent une abondante nourriture. Le lendemain. de nombreuses épaves. le capitaine Nemo. Toute cette journée du 22 février se passa dans la mer de Sargasses. Le capitaine Nemo voulait évidemment accomplir son programme sous-marin et je ne doutais pas qu'il ne songeât. 162 . amateurs de plantes marines et de crustacés. et que l'on imprime à l'eau de ce vase un mouvement circulaire. se minéraliseront sous l'action des eaux et formeront alors d'inépuisables houillères. le point central où viennent se réunir les corps flottants. Et voici pourquoi. l'auteur de la Géographie physique du globe. que le secret de sa vie exigeait notre emprisonnement perpétuel à bord du Nautilus? Mon silence. privées d'îles. il ne fallait plus tenter de quitter le bord. et j'ai pu étudier le phénomène dans ce milieu spécial où les navires pénètrent rarement. se tint-il à quelques mètres de profondeur au-dessous de la surface des flots. le varech-nageur ou porte-baie. Réserve précieuse que prépare la prévoyante nature pour ce moment où les hommes auront épuisé les mines des continents. dès le début et d'une façon formelle. Or. ne voulant pas engager son hélice dans cette masse herbeuse. des restes de quilles ou de carènes. me semble résulter d'une expérience connue de tout le monde. des troncs d'arbres arrachés aux Andes ou aux Montagnes-Rocheuses et flottés par l'Amazone ou le Mississipi. Dans le phénomène qui nous occupe. depuis quatre mois. Nul moyen non plus de s'opposer aux volontés du capitaine Nemo. forme principalement ce banc immense. Au-dessus de nous flottaient des corps de toute provenance. bleues. que ces matières.

divisé en trois sous-genres qui ne comptent pas moins de trente-deux espèces: des squales-galonnés. Leur corps. Un jour nous fûmes poursuivis par les embarcations d'un baleinier qui nous prenait sans doute pour quelque énorme baleine d'un haut prix.prétendent que ces poissons chantent mélodieusement. lorsque le Nautilus s'endormait dans les déserts de l'Océan. A peine quelques navires à voiles. dans un autre. à nageoire caudale arrondie. j'entendais résonner les sons mélancoliques de son orgue. Je vis peu le capitaine. mesurant trois mètres. dans ces mers. nous naviguâmes des journées entières à la surface des flots. deux thons et un matelot en uniforme. et il était rare qu'il discutât avec moi.je comprenais que les chances de jamais revoir mes semblables diminuaient de jour en jour. Toujours est-il qu'aucun de ces animaux ne se laissa prendre aux filets du Nautilus. noir en dessus. au milieu de la plus secrète obscurité. Je ne dis pas non. de curieux échantillons de ces poissons de l'ordre des acanthoptérigiens et de la famille des sciénoides. dans un autre enfin. Quelquefois. il est vrai un épaulard. à tête déprimée et plus large que le corps. et surtout des livres d'histoire naturelle. Mon ouvrage sur les fonds sous-marins. Passaient aussi de grands chiens de mer. gris cendré. Conseil classa une grande quantité de poissons volants. On a le droit de ne point croire aux récits des pêcheurs. surtout en ce moment où le capitaine Nemo courait en téméraire vers le sud de l'Atlantique! Pendant les dix-neuf jours que j'ai mentionnés plus haut. La mer était comme abandonnée. Ils allaient par bandes de cinq ou six. différaient peu de ceux que nous avions déjà étudiés sous d'autres latitudes. longs de cinq mètres. mais ces scènes ne nous donnèrent aucune sérénade à notre passage. mais la nuit seulement. non moins voraces que les chiens de mer. Cette famille des delphiniens compte dix genres. et dont la longueur dépasse quelquefois vingt-quatre pieds. Cet incident avait paru vivement intéresser Ned Land. et que je ne pus vérifier leur voracité. Tout ceci. aucun incident particulier ne signala notre voyage. n'est pas article de foi. un cheval avec son cavalier. Je citerai aussi. et ceux que j'aperçus tenaient du genre des delphinorinques. appartenant à la plus grande espèce connue. Quelques auteurs . Dans la bibliothèque je trouvais souvent des livres qu'il laissait entr'ouverts. pendant cette période. Pour terminer enfin. qui retira de l'estomac d'un dauphin treize marsouins et quinze phoques. se dirigeant vers le cap de Bonne-Espérance. un soldat avec son sabre. et il termina la chasse en plongeant sous les eaux. Il travaillait. qui contredisaient parfois mes théories et mes systèmes. Les principaux furent quelques échantillons de ce terrible genre de cartilagineux. Les poissons observés par Conseil et par moi. si j'en crois un professeur de Copenhague. poissons voraces s'il en fut. était couvert de notes en marge. Rien n'était plus curieux que de voir les dauphins leur donner la chasse avec une précision 163 . était en dessous d'un blanc rosé semé de petites taches très rares. dans un autre. Pendant cette partie du voyage. Mais le capitaine se contentait d'épurer ainsi mon travail. percés de sept ouvertures branchiales et pourvus d'une seule nageoire dorsale placée à peu près vers le milieu du corps. et je le regrette. dont il jouait avec beaucoup d'expression. et que leurs voix réunies forment un concert qu'un choeur de voix humaines ne saurait égaler. à vrai dire. feuilleté par lui. Des troupes élégantes et folâtres de dauphins nous accompagnèrent pendant des jours entiers. Je ne crois pas me tromper en disant que le Canadien avait dû regretter que notre cétacé de tôle ne pût être frappé à mort par le harpon de ces pêcheurs. et dont le dos porte sept grandes bandes noires parallèles et longitudinales puis des squales-perlons. mais voici ce qu'ils racontent. On a trouvé dans le corps de l'un de ces animaux une tête de buffle et un veau tout entier. en charge pour les Indes.plus poètes que naturalistes . Mais le capitaine Nemo ne voulut pas faire perdre à ces braves gens leur temps et leurs peines. chassant en meute comme les loups dans les campagnes d'ailleurs. C'était. remarquables par un museau excessivement étroit et quatre fois long comme le crâne.

se tiennent à des profondeurs assez grandes. puis enfin le grenadier. capitaine Nemo. aux pectorales noires. peut-être me direz-vous qu'on ne sait rien? . ne végète plus une seule hydrophyte. à bouche lumineuse. le héros des mers polaires. au moyen de ses plans latéraux qui furent placés sous un angle de quarante-cinq degrés avec les lignes d'eau du Nautilus. la coque du Nautilus frémit comme une corde sonore et s'enfonça régulièrement sous les eaux. monsieur le professeur. vivant par douze cents mètres de profondeur. pour remonter. quelque trajectoire qu'il décrivît. pendant la nuit. D'ailleurs. je vous demanderai comment vous expliquez que des êtres puissent vivre à de telles profondeurs? 164 . j'observais l'hexanche. moins nombreux. Mais dans l'état actuel de la science. On sait que en allant vers les basses couches de l'Océan. a pêché une astérie par deux mille six cent vingt brasses. Jusqu'au 13 mars. de la Marine Royale. l'infortuné poisson trouvait toujours la bouche du dauphin ouverte pour le recevoir. qui. On sait que les pèlerines. la vie végétale disparaît plus vite que la vie animale. et que Mac Clintock. supportait alors une pression de cent vingt atmosphères. rarement. Là aussi. Quelle que fût la portée de son vol. " Des poissons? me répondit-il. je n'aurai pas cette impolitesse. Ce jour-là. Peutêtre n'eussent-ils pu accroître suffisamment la pesanteur spécifique du Nautilus. On pense bien qu'il ne fut pas question de plonger en remplissant les réservoirs. Le capitaine Nemo résolut d'envoyer son Nautilus à la plus extrême profondeur à fin de contrôler ces différents sondages. même au-dessus du Nautilus. que sait-on? . On sait que. Je me préparai à noter tous les résultats de l'expérience. Nous avions fait alors près de treize mille lieues depuis notre départ dans les hautes mers du Pacifique. Mais. que présume-t-on. et les pompes n'auraient pas été assez puissantes pour vaincre la pression extérieure. le télescope aux yeux énormes.Non. Toutefois. nous suivions l'aiguille du manomètre qui déviait rapidement. C'étaient ou des pirapèdes. ou des trigles-milans. Parmi ces derniers. le malarmat-cuirassé. Je demandai au capitaine Nemo s'il avait observé des poissons à des profondeurs plus considérables. Le capitaine Nemo résolut d'aller chercher le fond océanique par une diagonale suffisamment allongée.merveilleuse. Puis. espèce de chien de mer muni de six fentes respiratoires. postés dans le salon. Si quelques-uns de ces animaux ne peuvent vivre qu'à la surface des mers ou des fleuves. Le capitaine et moi. aux thoracines grises. l'hélice fut portée à son maximum de vitesse. les huîtres vivent par deux mille mètres d'eau. là où se rencontrent encore des êtres animés. et les manoeuvres commencèrent pour atteindre ces couches si prodigieusement reculées.Le voici. On sait que l'équipage du Bull-Dog. a retiré une étoile vivante d'une profondeur de deux mille cinq cents mètres. Sous cette poussée puissante. qui. il aurait fallu chasser cette surcharge d'eau. Le point nous mettait par 450°37' de latitude sud et 370°53' de longitude ouest. C'étaient ces mêmes parages où le capitaine Denham de l'Hérald fila quatorze mille mètres de sonde sans trouver de fond. soit plus d'une lieue de profondeur. Bientôt fut dépassée cette zone habitable où résident la plupart des poissons. notre navigation se continua dans ces conditions. après avoir tracé des raies de feu dans l'atmosphère. plongeaient dans les eaux sombres comme autant d'étoiles filantes. d'autres. le Nautilus fut employé à des expériences de sondages qui m'intéressèrent vivement. et sa quadruple branche battit les flots avec une indescriptible violence. capitaine. que protégeait son plastron de plaques osseuses d'un rouge pâle. Les panneaux du salon furent ouverts. le lieutenant Parcker de la frégate américaine Congress n'avait pu atteindre le sol sous-marin par quinze mille cent quarante mètres. répondit le capitaine.

c'est-à-dire seize cents kilogrammes par chaque centimètre carré de sa surface! " Quelle situation! m'écriai-je. parce que les courants verticaux. L'instrument fut braqué sur ces sites du fond océanique. Mais continuons nos observations. voyez ces rocs magnifiques. glissant sur ses plans inclinés. ces derniers réceptacles du globe. si. j'apercevais encore quelques coquilles. et la profondeur de ces abîmes demeurait inévaluable. Les eaux désertes étaient admirablement transparentes et d'une diaphanité que rien ne saurait peindre. Je sentais ses tôles trembler sous la jointure de leurs boulons. et. j'aperçus des pics noirâtres qui surgissaient au milieu des eaux. me demanda le capitaine Nemo. que la vessie natatoire des poissons renferme plus d'azote que d'oxygène.trois lieues et quart environ . Mais bientôt ces derniers représentants de la vie animale disparurent. il n'eût été capable de résister comme un bloc plein. s'enfonçait toujours. L'instrument indiquait une profondeur de six mille mètres. comme fait le ballon qui s'élève dans les airs au-dessus des zones respirables. Le Nautilus.Que voulez-vous dire par ces paroles? . Le Nautilus.Juste. Nous avions atteint une profondeur de seize mille mètres . En rasant les pentes de ces roches perdues sous les eaux. ces grottes inhabitées. " Mes regards se reportèrent sur le manomètre. Mais ces sommets pouvaient appartenir à des montagnes hautes comme l'Hymalaya ou le Mont-Blanc. répondis-je.Je veux dire que rien n'est plus facile que de prendre une vue photographique de cette régions sous-marine! " Je n'avais pas eu le temps d'exprimer la surprise que me causait cette nouvelle proposition. Notre immersion durait depuis une heure. maîtrisée par l'inclinaison de ses plans. et certains échantillons d'astéries. fit le capitaine. et en quelques secondes. Le Nautilus descendit plus bas encore. déterminés par les différences de salure et de densité des eaux. nous étions par treize mille mètres . Nulle ombre.Ah! on sait cela? répondit le capitaine Nemo. Cependant. J'ajouterai. demeurait immobile. et plus d'oxygène que d'azote. des serpuls. un objectif était apporté dans le salon. capitaine. d'un ton légèrement surpris. si l'oxygène est la base de la vie.et le fond de l'Océan ne se laissait pas pressentir. Et ce solide appareil eût cédé sans doute. . produisent un mouvement qui suffit à entretenir la vie rudimentaire des encrines et des astéries. nulle dégradation de notre lumière factice. les vitres du salon semblaient se gondoler sous la pression des eaux.et les flancs du Nautilus supportaient alors une pression de seize cents atmosphères.Ensuite. Eh bien. D'abord. nous avions obtenu un négatif d'une extrême pureté. par quatorze mille mètres. que sur un appel du capitaine Nemo. Une heure plus tard. . où la vie n'est plus possible! Quels sites inconnus et pourquoi faut-il que nous soyons réduits à n'en conserver que le souvenir? . .. quand ils sont tirés des grandes profondeurs. Par les panneaux largement ouverts. le milieu liquide éclairé électriquement. et que la pression des couches basses contribue à l'y comprimer. le Nautilus dépassa les limites de l'existence sous-marine.Vous plairait-il. Ce qui donne raison à votre système. des spinorbis vivantes. ses cloisons gémissaient. ainsi que l'avait dit son capitaine. on sait que la quantité d'oxygène dissous dans l'eau de mer augmente avec la profondeur au lieu de diminuer. parce que. malgré les puissantes pressions qu'il subissait.Je l'explique par deux raisons. 165 . au contraire. Le soleil n'eût pas été plus favorable à une opération de cette nature. au-dessous de trois lieues. on a raison de le savoir. quand ces animaux sont pêchés à la surface des eaux. plus hautes même. ses barreaux s'arquaient. se distribuait avec une clarté parfaite. car c'est la vérité. en effet. d'en rapporter mieux que le souvenir? . sous la poussée de son hélice. Parcourir dans ces régions profondes où l'homme n'est jamais parvenu! Voyez.quatre lieues . monsieur le professeur.

ces grottes profondes évidées dans la masse pierreuse. depuis quelque temps. Ce doit être un lieu de refuge pour ceux qui. sans une tache. Où voulait-il donc aller? Au pôle? C'était insensé. que sa manoeuvre ne nécessite pas un nombreux équipage. Il coupait la masse des eaux avec un frémissement sonore. . il avait franchi les quatre lieues qui le séparaient de la surface de l'Océan. ces granits inférieurs qui forment la puissante assise du globe. On y voit ces roches primordiales qui n'ont jamais connu la lumière des cieux. comme son commandant.Remontons! répondis-je. dit le Canadien. noires. Lorsqu'il rencontrait le capitaine.Tenez-vous bien. le capitaine Nemo. Ned. En quatre minutes. Je ne puis décrire cet ensemble de roches lisses. Je commençai à croire que les témérités du capitaine justifiaient suffisamment les appréhensions de Ned Land.Je ne saurais le dire. Il ne faut pas abuser de cette situation ni exposer trop longtemps le Nautilus à de pareilles pressions. au-delà. le Nautilus n'est pas seulement un navire. Je pensais qu'à la hauteur du cap Horn. Je leur demandai la raison de leur visite. ces profils d'une incomparable netteté et dont le trait terminal se détache en noir. il retombait en faisant jaillir les flots à une prodigieuse hauteur. presque silencieux. et. monsieur. ont rompu toute relation avec la terre. le Nautilus reprit sa direction vers le sud.Eh bien. et je craignais toujours que sa violence naturelle ne le portât à quelque extrémité. quand je fus précipité sur le tapis. polies. dans les conditions où il se trouve. dont les intentions étaient faciles à deviner.Pourquoi? " répliquai-je.Il me semble. Je sentais ce qui s'amassait de colère en lui. Puis. me répondit le Canadien. . " Parce que. Conseil et lui vinrent me trouver dans ma chambre. . ses yeux s'allumaient d'un feu sombre. Je voyais combien cet emprisonnement prolongé lui pesait. . . Son hélice embrayée sur un signal du capitaine. . après avoir émergé comme un poisson volant. ses plans dressés verticalement. Le Canadien. reprit Ned Land. aux formes étrangement découpées et solidement établies sur ce tapis de sable qui étincelait sous les jets de la lumière électrique. une admirable ligne ondulée qui compose les arrière-plans du paysage. une dizaine d'hommes au plus doivent suffire à le manoeuvrer. 166 . Je regardai fixement Ned Land. . Il était devenu moins communicatif.En effet. si j'en crois mes pressentiments. ne me parlait plus de ses projets de fuite. pourquoi y en aurait-il davantage? . CACHALOTS ET BALEINES Pendant la nuit du 13 au 14 mars.C'est l'épreuve positive que j'en donne ici. comme s'il était dû au pinceau de certains artistes flamands. le Nautilus. dis-je. après avoir terminé son opération. Cependant. répondis-je. " Une simple question à vous poser.Combien d'hommes croyez-vous qu'il y ait à bord du Nautilus? . un horizon de montagnes. s'enlevait avec une rapidité foudroyante. mon ami. m'avait dit: " Remontons monsieur le professeur. Ce jour-là.Parlez. il mettrait le cap à l'ouest afin de rallier les mers du Pacifique et d'achever son tour du monde. Il n'en fit rien et continua de remonter vers les régions australes. Aucun détail n'était visible. si j'ai bien compris l'existence du capitaine. emporté comme un ballon dans les airs. sans une mousse. " Je n'avais pas encore eu le temps de comprendre pourquoi le capitaine me faisait cette recommandation. 14 mars.

ont été considérables. il sera temps de reprendre les projets de Ned Land. dit Conseil. que. . " Je te comprends. Chaque homme dépense en une heure l'oxygène contenu dans cent litres d'air.Comment cela. . et se retira. .Donc. Conseil? . ne fût-ce que devant la banquise. puis les Asturiens. étant à la surface de l'Océan. passa la main sur son front. la capacité du Nautilus étant de quinze cents tonneaux. . ajoutai-je. Ce pauvre Ned pense à tout ce qu'il ne peut pas avoir. un incident vint lui rappeler ses beaux jours de harponneur. reprit-il. D'anciennes légendes prétendent même que ces cétacés amenèrent les pêcheurs jusqu'à sept lieues 167 . par conséquent. " Conseil avait employé le mot juste. et qu'il revienne vers des mers plus civilisées! Alors.Or. les Anglais et les Hollandais. mais enfin le Nautilus ne peut contenir qu'un certain nombre d'hommes. les Basques d'abord.Peut-être. habitué à une vie libre et active. Cependant. . en insistant. qui.Six cent vingt-cinq! répéta Ned. et ne saurait prendre le même goût que nous aux choses admirables de la mer. ne répondit pas. " Le Canadien secoua la tête.. Il faut le comprendre. Qu'est-ce qu'il a à faire ici? Rien. le Nautilus renferme quinze cent mille litres d'air.Par le calcul. soit en vingt-quatre heures l'oxygène contenu dans deux mille quatre cents litres. .Précisément. mais ce calcul-là. . Étant donné la capacité du navire que monsieur connaît. .Et même mieux que la patience. Rencontre qui ne me surprit pas.. et. se sont réfugiés dans les bassins des hautes latitudes. Le rôle joué par la baleine dans le monde marin. ne peut donner qu'un chiffre très incertain. sachant d'autre part ce que chaque homme dépense dans l'acte de la respiration. me dit alors Conseil. . mon pauvre Ned.. les enhardit contre les dangers de l'Océan et les conduisit d'une extrémité de la terre à l'autre. Ses anciens souvenirs l'oppressent et il a le coeur gros. et celle du tonneau de mille litres. entraînant à sa suite. répondis-je.. dis-je. Tout lui revient de sa vie passée. dit Conseil. le Nautilus tomba au milieu d'une troupe de baleines. Les événements qui pouvaient le passionner étaient rares. chassés à outrance. qui. " La phrase de Conseil n'en finissait pas. Vers onze heures du matin. divisés par deux mille quatre cents.. Il n'est pas un savant comme monsieur. Il risquerait tout pour pouvoir entrer dans une taverne de son pays! " Il est certain que la monotonie du bord devait paraître insupportable au Canadien. repris-je. répondit Conseil.Voici le calcul.C'est encore trop pour trois hommes! murmura Conseil. le capitaine Nemo ne peut pas aller toujours au sud! Il faudra bien qu'il s'arrête.Mais tenez pour certain. " Je calculai rapidement au crayon: ". " Que monsieur me permette de lui faire une observation. tant passagers que marins ou officiers. et son influence sur les découvertes géographiques. car je savais que ces animaux. Il faut donc chercher combien de fois le Nautilus renferme deux mille quatre cents litres d'air.. reprit Ned Land. Tout lui semble regrettable de ce qui nous est interdit. facile à établir d'ailleurs. la quantité d'air qu'il renferme. nous ne formons pas la dixième partie de ce chiffre.N'importe. ce jour-là. donnent au quotient six cent vingt-cinq. et comparant ces résultats avec la nécessité où le Nautilus est de remonter toutes les vingt-quatre heures. Les baleines aiment à fréquenter les mers australes et boréales. la résignation.. Ce qui revient à dire que l'air contenu dans le Nautilus pourrait rigoureusement suffire à six cent vingt-cinq hommes pendant vingt-quatre heures. je ne puis que vous conseiller la patience. mais je vis bien où il voulait en venir. et monsieur ne pourrait-il évaluer ce maximum? . " Après tout. C'est elle.

. Dans les mers boréales seulement.A peu près. dans certaines mers qu'elles ne quittent pas. .seulement du pôle nord.Vous n'avez jamais pêché dans ces mers. En regardant attentivement. sont-ils aussi gros que ceux des mers boréales? . à cinq milles du Nautilus. répliqua Conseil. j'ai amariné près du Groenland une baleine qui portait encore dans son flanc le harpon poinçonné d'un baleinier de Bering. Ned. Ce fut le Canadien . comment après avoir été frappé à l'ouest de l'Amérique.Dès lors. c'est tout simplement parce qu'il existe un passage d'une mer à l'autre.il ne pouvait s'y tromper . soit le cap Horn. que les hommes atteindront ce point inconnu du globe. Or. en fermant un oeil. monsieur. il sera vrai un jour et c'est probablement ainsi. . Mais le mois d'octobre de ces latitudes nous donnait de belles journées d'automne.Monsieur vous répondra.Par exemple! Moi qui vous parle.Raison de plus pour faire leur connaissance. Nous étions assis sur la plate-forme par une mer tranquille. Ned. . l'animal serait venu se faire tuer à l'est. que les baleines sont localisées.Voyez! voyez! s'écria le Canadien la voix émue. Et si l'un de ces animaux est venu du détroit de Béring dans celui de Davis.qui signala une baleine à l'horizon dans l'est.Ah! monsieur le professeur. Ned? . " Ah! s'écria Ned Land. suivant leurs espèces. Si le fait est faux.Je pense comme l'ami Ned.Est-ce qu'un pêcheur de baleines. monsieur. C'est la baleine franche que vous avez chassée jusqu'ici. demanda-t-il.Quoi! Ned. . que me dites-vous là? répliqua le Canadien d'un ton passablement incrédule. vous n'êtes pas encore revenu de vos vieilles idées de pêche? . répondit Conseil. si j'étais à bord d'un baleinier. et autant dans le détroit de Bering que dans celui de Davis. . mes amis. 168 . soit le cap de Bonne Espérance. s'il n'avait. dit Conseil. on voyait son dos noirâtre s'élever et s'abaisser alternativement audessus des flots. " Ces cétacés. franchi l'Équateur? . et j'attends ce que répondra monsieur.Alors la baleine australe vous est encore inconnue. Sa main frémissait en brandissant un harpon imaginaire. reprit le Canadien.Je vous l'ai dit. des baleines qui mesuraient jusqu'à cent pieds de longueur! Je me suis même laissé dire que le Hullamock et l'Umgallick des îles Aléoutiennes dépassaient quelquefois cent cinquante pieds. voilà une rencontre qui me ferait plaisir! C'est un animal de grande taille! Voyez avec quelle puissance ses évents rejettent des colonnes d'air et de vapeur! Mille diables! pourquoi faut-il que je sois enchaîné sur ce morceau de tôle! . . puisque je n'ai jamais pêché dans ces parages. . soit sur les côtes de l'Amérique. . Elle s'approche! Elle vient sur nous! Elle me nargue! Elle sait que je ne peux rien contre elle! " Ned frappait du pied. après avoir doublé.Je dis ce qui est. répondis-je.Il faut croire monsieur. . je vous demande. peut oublier son ancien métier? Est-ce qu'on se lasse jamais des émotions d'une pareille chasse? .Jamais. soit sur celles de l'Asie. monsieur.C'est que j'ai vu de grosses baleines. et elle ne se hasarderait pas à passer les eaux chaudes de l'Équateur. en chassant la baleine dans les régions arctiques ou antarctiques. . je ne connais point les baleines qui les fréquentent? . en soixante-cinq. voilà deux ans et demi.Faut-il vous croire? demanda le Canadien.

. on fait du feu.Je le crois volontiers. précisément dans ces mers du sud. . ils sont généralement plus petits que la baleine franche.Ah! vraiment. répondis-je.Comme elle marche. elles battent les flots de haut en bas au détriment de leur rapidité. comme je crois que certaines baleines égalent en grosseur cent éléphants. je ne le crois pas. dit-on. on s'y installe. et pas plus que si je vous disais qu'il existe des baleines longues de trois cents pieds et pesant cent mille livres. dis-je. en effet. dit le Canadien.Parce que alors. On les prend pour des îlots. une baleine se précipita sur l'Essex et le fit reculer avec une vitesse de quatre mètres par seconde. ce que vous ne savez sans doute pas. cependant. dis-je.Ceci me paraît exagéré. .dans mon canot. dont les regards ne quittaient pas l'Océan. . Des lames pénétrèrent par l'arrière. . Ce sont des cétacés intelligents.Est-il vrai. Ned? . . il paraît que vous aimez les histoires extraordinaires! Quels cachalots que les vôtres! J'espère que vous n'y croyez pas! . en reprenant une expression du Canadien. Mais auprès de la baleine de monsieur le professeur.Oui. Jugez des effets produits par une telle masse lancée à toute vitesse! .Monsieur le naturaliste. il faut avouer que certains cétacés acquièrent un développement considérable. . pourvus de nageoires dorsales. . " Ned me regarda d'un air narquois.Mille ans. répliquai-je en riant.Comme dans les voyages de Simbad le marin. comprimée verticalement. cela va sans dire. répondit sérieusement le Canadien.Des navires. les baleines filaient plus rapidement encore.Pour ça.. dit-il. c'est-à-dire que cette queue. farceur. il faut tout croire de la part des baleines! .Pas trop. répondit Ned Land. Ned. du cachalot comme d'une petite bête! On cite cependant des cachalots gigantesques. c'est que. . Puis. " Pour mon compte. se couvrent d'algues et de fucus.Est-ce que ces animaux-là vivent longtemps? demanda Conseil.On prétend que ces animaux-là peuvent faire le tour du monde en quinze jours. . et l'Essex sombra presque aussitôt.Et comment le savez-vous. comme les poissons.Bon. elle vient dans les eaux du Nautilus ! " Puis..Je ne dis pas non. demanda Conseil. puisque.C'est beaucoup. reprenant sa conversation: " Vous parlez. et de même que les cachalots. frappait l'eau de gauche à droite et de droite à gauche. Ces animaux ne sont que des baleinoptères. j'ai reçu un coup de queue de baleine . . Cependant.Parce qu'on le dit. Ned! Et pourquoi cela? . Quelques-uns. . au commencement du monde. . nous avons été lancés à une hauteur de six mètres. dit-on. monsieur Aronnax. s'apercevant qu'elles marchaient trop vite. celle-ci! Comme elle se dérobe! . faut-il vous croire? . je l'ai vu.Et pourquoi le dit-on? 169 . leur tordit la queue. et depuis ce temps-là. répondit Ned Land. un beau jour l'animal plonge et entraîne tous ses habitants au fond de l'abîme. . dit Conseil..Ah! s'écria le Canadien. On raconte. .Ah! maître Land.On y bâtit des maisons. Mes compagnons et moi. répondis-je. elle se rapproche.Mais. On campe dessus. elles avaient la queue en travers. ils fournissent jusqu'à cent vingt tonnes d'huile. Mais le Créateur. la mienne n'était qu'un baleineau. qu'en 1820. qu'elles peuvent couler des navires? . Ned. . dit-il. répondit le Canadien sans hésiter.

Ned Land siffla entre les dents son Yankee doodle. répondit le capitaine Nemo. pourquoi ne pas demander au capitaine Nemo la permission de chasser?. . Laissez donc tranquilles ces malheureux cétacés. assez logiquement.Mais. monsieur. On suppose donc. ces animaux avaient une taille supérieure à celle qu'ils acquièrent aujourd'hui.Parce qu'on le sait. lorsque les pêcheurs chassèrent pour la première fois les baleines. capitaine. Cependant le capitaine Nemo observait le troupeau de cétacés. Ned Land regardait le capitaine Nemo et ne comprenait évidemment pas ce qu'il voulait lui dire. Il y a là la fortune d'une flotte de baleiniers. que l'infériorité des baleines actuelles vient de ce qu'elles n'ont pas eu le temps d'atteindre leur complet développement.Cependant. demanda le Canadien. ami Ned. et s'adressant à moi: " J'avais raison de prétendre. animaux terribles que j'ai quelquefois rencontrés par troupes de deux ou trois cents! Quant à ceux-là. reprit le Canadien.Ce sont des cachalots. c'est un troupeau tout entier! Et ne pouvoir rien faire! Etre là pieds et poings liés! . Cependant. les baleines ont assez d'autres ennemis naturels. bêtes cruelles et malfaisantes. 170 . le capitaine avait raison. vous nous avez autorisés à poursuivre un dugong! . ne pourrais-je leur donner la chasse. Ils ont bien assez de leurs ennemis naturels. il est temps encore. monsieur Aronnax. fourra ses mains dans ses poches et nous tourna le dos. on a raison de les exterminer. " Je laisse à imaginer la figure que faisait le Canadien pendant ce cours de morale. Il y a quatre cents ans.Il s'agissait alors de procurer de la viande fraîche à mon équipage. tous deux reparaissaient sur la plate-forme. capitaine. Vous entendez? " Ned Land n'entendait pas. on ne le sait pas. les espadons et les scies. Apercevez-vous. Quelques instants après. vos pareils. C'est ce qui a fait dire à Buffon que ces cétacés pouvaient et devaient même vivre mille ans. que Ned Land s'était affalé par le panneau et courait à la recherche du capitaine. Celles-ci vont avoir affaire à forte partie avant peu. c'est vingt. ce n'est plus une baleine. . Le capitaine Nemo observa le troupeau de cétacés qui se jouait sur les eaux à un mille du Nautilus.. êtres inoffensifs et bons. .Oui. " Conseil n'avait pas achevé sa phrase. dans la mer Rouge. commettent une action blâmable. mais on le suppose. " Eh bien. mais je n'admets pas ces passe-temps meurtriers. et voici le raisonnement sur lequel on s'appuie. dit-il. ce serait tuer pour tuer. dit Conseil. dis-je. sans que vous vous en mêliez.. Ici.Non. En détruisant la baleine australe comme la baleine franche.. Donner de semblables raisons à un chasseur. Il la dévorait des yeux.Eh! bien. à huit milles sous le vent ces points noirâtres qui sont en mouvement? . c'est dix. chasser uniquement pour détruire! Nous n'avons que faire d'huile de baleine à bord. ne fût-ce que pour ne pas oublier mon ancien métier de harponneur? . C'est ainsi qu'ils ont déjà dépeuplé toute la baie de Baffin. et qu'ils anéantiront une classe d'animaux utiles. c'était perdre ses paroles. . " Ce sont des baleines australes. Je sais bien que c'est un privilège réservé à l'homme.. La baleine s'approchait toujours. L'acharnement barbare et inconsidéré des pêcheurs fera disparaître un jour la dernière baleine de l'Océan.. dans l'intérêt même des baleines. Il n'écoutait plus. répondis-je. " Ah! s'écria-t-il. les cachalots. maître Land.A quoi bon. Ned. monsieur. que sans compter l'homme. " Le Canadien se retourna vivement à ces derniers mots.

il ne les sentait pas. Quel carnage! Quel bruit à la surface des flots! Quels sifflements aigus et quels ronflements particuliers à ces animaux épouvantés! Au milieu de ces couches ordinairement si paisibles. Il est armé d'un éperon d'acier qui vaut bien le harpon de maître Land. étant pour ainsi dire " manqué " dans toute la partie gauche de sa charpente. Ceux-ci. et qui pèsent deux livres chacune. lorsque le Nautilus arriva. Ned Land. forçant son hélice. les menaçait et les injuriait. hautes de vingt centimètres. Le Nautilus n'était plus qu'un harpon formidable. Quelle lutte! Ned Land lui-même. qui ne se possédait plus. pas davantage. Le Nautilus suffira à disperser ces cachalots. bientôt enthousiasmé. sans se soucier ni de leur poids énorme. Cependant. dont la taille dépasse quelque fois vingt-cinq mètres. Le cachalot est un animal disgracieux. On voyait. Mais bientôt ils durent se garer de ses coups. Mais le Nautilus. le frappant de plein ou d'écharpe. allant de l'avant. Plusieurs fois. Le capitaine Nemo se rendit près du timonier pour manoeuvrer son appareil comme un engin de destruction. Il se lançait contre ces masses charnues et les traversait de part en part. laissant après son passage deux grouillantes moitiés d'animal. à la vitre. Un cachalot exterminé. suivant la remarque de Frédol. dont la mâchoire supérieure est seulement garnie de fanons. brandi par la main de son capitaine. nous prîmes place devant les vitres du salon. Pas de pitié pour ces féroces cétacés. se montrèrent peu émus à la vue du nouveau monstre qui se mêlait à la bataille. Conseil. le monstrueux troupeau s'approchait toujours. leur gueule énorme pavée de dents. Il avait aperçu les baleines et se préparait à les attaquer. non seulement parce qu'ils sont mieux bâtis pour l'attaque que leurs inoffensifs adversaires. On pouvait préjuger. monsieur le professeur. tout d'abord. sans venir respirer à leur surface. d'avance. Les formidables coups de queue qui frappaient ses flancs. Le combat était déjà commencé entre les cachalots et les baleines. la victoire des cachalots. les emportait. On sentait qu'ils se cramponnaient à notre appareil. Il n'était que temps d'aller au secours des baleines.Inutile de s'exposer. j'imagine. remontant avec lui lorsqu'il revenait à la surface. Mieux armé que la baleine. je sentis les battements de l'hélice se précipiter et notre vitesse s'accroître. Il est mal construit. et dans toutes les directions et sous toutes les allures. Bientôt. Pendant une heure se prolongea cet homérique massacre. Les chocs qu'il produisait. plutôt têtard que poisson. auquel les macrocéphales ne pouvaient se soustraire. Attaquer des cétacés à coups d'éperon! Qui avait jamais entendu parler de cela? " Attendez. Ils ne sont que bouche et dents! " Bouche et dents! On ne pouvait mieux peindre le cachalot macrocéphale. leur oeil formidable. il courait à un autre. il est muni de vingt-cinq grosses dents. virait sur place pour ne pas manquer sa proie. Ned et moi. docile à son gouvernail. que se trouvent trois à quatre cents kilogrammes de cette huile précieuse. le perçant de son terrible éperon. dite " blanc de baleine ". le coupant ou le déchirant. finit par battre des mains. Le Nautilus se mit entre deux eaux. ou les ramenait vers le niveau supérieur des eaux. C'est à la partie supérieure de cette énorme tête et dans de grandes cavités séparées par des cartilages. monsieur Aronnax. plongeant quand le cétacé s'enfonçait dans les couches profondes. comme des chiens qui coiffent un ragot sous les taillis. La tête énorme de ce cétacé occupe environ le tiers de son corps. Nous vous montrerons une chasse que vous ne connaissez pas encore. dit le capitaine Nemo. " Le Canadien ne se gêna pas pour hausser les épaules. dix ou douze réunis essayèrent d'écraser le Nautilus sous leur masse. et n'y voyant guère que de l'oeil droit. ni de leurs puissantes étreintes. leur queue créait de véritables houles.. cylindriques et coniques à leur sommet. mais aussi parce qu'ils peuvent rester plus longtemps sous les flots. Il manoeuvra de manière à couper la troupe des macrocéphales. 171 . de l'arrière. les entraînait.

monsieur. était mort. c'est-à-dire la valeur de deux à trois tonneaux. Le Nautilus se maintenait à la surface de l'Océan. qu'ils retiraient de ses mamelles tout le lait qu'elles contenaient. Les flots étaient teints en rouge sur un espace de plusieurs milles. c'est un spectacle terrible. Je le goûtai et je fus de son avis. d'ailleurs. j'aperçus des glaces flottantes par 55° de latitude. Anatomiquement. Voulait-il donc atteindre le pôle? Je ne le pensais pas. et le Nautilus n'est pas un couteau de boucher. car. Mais sa colère fut détournée par la vue d'une baleine que le Nautilus accostait en ce moment. déchiré. LA BANQUISE Le Nautilus avait repris son imperturbable direction vers le sud. et ceci n'est qu'une boucherie. à tête déprimée. devait apporter une agréable variété à notre ordinaire. sous la forme de beurre salé ou de fromage. Le panneau fut ouvert. Le malheureux cétacé. . couché sur le flanc. ce lait. Mais je ne suis pas un boucher. Quelques cachalots épouvantés fuyaient à l'horizon. Il suivait le cinquantième méridien avec une vitesse considérable.C'est un massacre d'animaux malfaisants. chez lequel l'enthousiasme s'était calmé. puisque le 13 mars des terres antarctiques correspond au 13 septembre des régions boréales. Je reconnus la baleine australe. et tout bossués d'énormes protubérances. et je résolus de surveiller de près les faits et gestes du Canadien. Je craignais que celui-ci ne se laissât emporter à quelque violence qui aurait eu des conséquences déplorables. répliqua le Canadien. en regardant fixement Ned Land. je suis un chasseur. Je sentis que nous remontions à la surface de l'Océan. et nous nous précipitâmes sur la plate-forme. répondit le capitaine. déchiqueté avec plus de violence ces masses charnues.Eh bien. Deux de ses hommes montèrent sur le flanc de la baleine.Enfin la masse des cachalots s'éclaircit. Ned Land. et je vis. Il m'assura que ce lait était excellent. . " Eh bien. Le capitaine Nemo conduisit le Nautilus près du cadavre de l'animal. en effet. était déjà fort avancée. répondit le Canadien. Le capitaine m'offrit une tasse de ce lait encore chaud. Le 14 mars.J'aime mieux mon harpon. ayant déjà pêché dans les 172 . Sa bouche ouverte laissait couler l'eau qui murmurait comme un ressac à travers ses fanons. De ce jour-là. Une explosion formidable n'eût pas divisé. bleuâtres sur le dos. Le capitaine Nemo nous rejoignit. elle se distingue de la baleine blanche et du Nord-Caper par la soudure des sept vertèbres cervicales. Au bout de sa nageoire mutilée pendait encore un petit baleineau qu'il n'avait pu sauver du massacre. Je ne pus m'empêcher de lui marquer ma répugnance pour ce breuvage. simples débris blafards de vingt à vingt-cinq pieds. non sans étonnement. qui est entièrement noire. répondit le capitaine. . formant des écueils sur lesquels la mer déferlait. le ventre troué de morsures. . L'animal n'avait pu échapper à la dent des cachalots.Chacun son arme ". Nous flottions au milieu de corps gigantesques. La mer était couverte de cadavres mutilés. qui commence la période équinoxiale. je remarquai avec inquiétude que les dispositions de Ned Land envers le capitaine Nemo devenaient de plus en plus mauvaises. blanchâtres sous le ventre. car jusqu'ici toutes les tentatives pour s'élever jusqu'à ce point du globe avaient échoué. C'était donc pour nous une réserve utile. et le Nautilus flottait au milieu d'une mer de sang. La saison. maître Land? dit-il. et qu'il ne se distinguait en aucune façon du lait de vache. Les flots redevinrent tranquilles. et elle compte deux côtes de plus que ses congénères.

Quelque épais que soient les nuages. et plus tard. Conseil et moi. Celles-là. cherchant avec soin. le Nautilus. nous l'admirions pour la première fois. ne revenant à lui que lorsque ses instincts de manoeuvrier reprenaient le dessus. il était là chez lui. L'intérieur du Nautilus. Plus nous descendions au sud. D'autres. Le 15 mars. la latitude des îles New-Shetland et des Orkney du Sud fut dépassée. régulièrement chauffé par ses appareils électriques. nuancées des vifs reflets du calcaire. Mais le capitaine Nemo. Le 16 mars. packs ou champs brisés. dans leur rage de destruction. Cependant. Mais nous étions chaudement habillés de fourrures. se laissaient pénétrer par la lumière. coupa le cercle polaire antarctique. massacrant les adultes et les femelles pleines. suivant le cinquante-cinquième méridien. Le thermomètre. classées. C'étaient des pétrels. semblables à d'énormes améthystes. ice-fields ou champs unis et sans limites. trouvait bientôt quelque étroite ouverture par laquelle il se glissait audacieusement. Les baleiniers anglais lui ont donné le nom de " ice-blinck ". le capitaine Nemo marchait de passe en passe et s'élevait toujours. Dans l'atmosphère. exposé à l'air extérieur. nous aurions joui sous cette latitude d'un jour perpétuel. Quelques-uns. dépassa toutes ces glaces. Souvent l'horizon paraissait entièrement fermé. était familiarisé avec ce spectacle des icebergs. cependant. D'ailleurs. Elle annonce la présence d'un pack ou banc de glace. défiait les froids les plus intenses. dont les phoques ou les ours marins avaient fait les frais. Deux mois plus tôt. Les glaces nous entouraient de toutes parts et fermaient l'horizon. s'étendait une bande blanche d'un éblouissant aspect. " Mais où va-t-il? demandai-je. suivant leur forme ou leur grandeur. elle devait jeter six mois d'ombre sur ces régions circumpolaires. Pendant cette navigation au milieu des glaces. vers huit heures du matin. Mais il ne parlait pas. En effet. il évitait habilement le choc de ces masses dont quelques-unes mesuraient une longueur de plusieurs milles sur une hauteur qui variait de soixante-dix à quatre-vingts mètres. Je voyais son calme regard s'animer parfois. qui nous assourdissaient de leurs cris. Il restait immobile. des puffins. nommés palchs quand ils sont circulaires. Les oiseaux polaires y nichaient par milliers. Ce fut ainsi que le Nautilus. drift-ice ou glaces flottantes. A la hauteur du soixantième degré de latitude. maître de ces infranchissables espaces? Peut-être. Quelques-unes de ces masses montraient des veines vertes. là où existait l'animation de la vie. guidé par cette main habile. bientôt apparurent des blocs plus considérables dont l'éclat se modifiait suivant les caprices de la brume. La température était assez basse. marquait deux à trois degrés au-dessous de zéro. et streams lorsqu'ils sont faits de morceaux allongés. Dirigeant alors son Nautilus avec une adresse consommée. mais déjà la nuit se faisait pendant trois ou quatre heures. ils ne peuvent l'obscurcir. avec une précision qui enchantait Conseil: icebergs ou montagnes. Il observait avec attention ces parages abandonnés. 173 . des damiers. sachant bien. auraient suffi à la construction de toute une ville de marbre. il lui eût suffi de s'enfoncer à quelques mètres au-dessous des flots pour y trouver une température supportable. Se disait-il que dans ces mers polaires interdites à l'homme. venaient s'y reposer et piquaient de coups de bec sa tôle sonore. Celles-ci réverbéraient les rayons du jour sur les mille facettes de leurs cristaux. plus ces îles flottantes gagnaient en nombre et en importance. prenant le Nautilus pour le cadavre d'une baleine. Le capitaine m'apprit qu'autrefois de nombreuses tribus de phoques habitaient ces terres. mais les baleiniers anglais et américains. vers l'horizon du sud. le capitaine Nemo se tint souvent sur la plate-forme. avaient laissé après eux le silence de la mort. comme si le sulfate de cuivre en eût tracé les lignes ondulées.mers arctiques. toute passe avait disparu. qu'elle se refermerait derrière lui.

Et. Puis. on ne se fût pas vu d'une extrémité de la plate-forme à l'autre. Cet obstacle ne pouvait arrêter le capitaine Nemo. ou perdus dans les brumes grises au milieu des ouragans de neige. Cependant. notre appareil se creusait un chenal. après vingt assauts inutiles. de violents grains nous assaillirent. mais de vastes ice-fields cimentés par le froid. leur ensemble formait une ville orientale. ce pôle est situé à peu près par 70° de latitude et 130° de longitude. Un bâtiment sans voiles et mû par un moteur électrique qui se passait de charbon. pouvait seul affronter d'aussi hautes latitudes. Les débris de glace. Le soleil ayant un instant paru vers midi. Le Nautilus entrait comme un coin dans cette masse friable. Là. je ne saurais l'exprimer. Dans ces conditions. ni les palks. Lorsque le Nautilus était immergé au moment où se rompaient ces équilibres. Par certaines brumes épaisses. Ce n'était pas encore la banquise. C'était l'antique bélier poussé par une puissance infinie. une cité écroulée et comme jetée à terre par une convulsion du sol. Après tout. c'était l'infranchissable obstacle. le baromètre se tint généralement très bas. retombaient en grêle autour de nous. Quelquefois. répondait Conseil. Souvent. Aussi ne mettais-je pas en doute qu'il n'eût aventuré déjà le Nautilus au milieu des mers antarctiques. Par sa seule force d'impulsion. il le divisait par un simple mouvement de tangage qui produisait de larges déchirures. ou par instants. emporté par son élan. Ce n'étaient plus ni les streams. A quel degré m'émerveillaient les beautés de ces régions nouvelles. Il tomba même à 73°5'. Ses aiguilles affolées marquaient des directions contradictoires. avec ses minarets et ses mosquées innombrables. et d'après les observations de Duperrey. Un gréement n'aurait pu se manoeuvrer. le bruit se propageait sous les eaux avec une effrayante intensité. il montait sur le champ de glace et l'écrasait de son poids. ne voyant plus aucune issue. Je compris que pour Ned Land comme pour tous les navigateurs qui nous avaient précédé. Enfin. car tous les garants eussent été engagés dans la gorge des poulies. méthode peu satisfaisante au milieu de ces passes sinueuses dont les points de repère changent incessamment. le 174 . pour être franc. de toutes parts des détonations. toutes les parties extérieures du Nautilus se recouvraient de glaces. Le vent sautait brusquement à tous les points du compas. il s'arrêtera. . Rien qu'à la température de cinq degrés audessous de zéro. Les indications de la boussole n'offraient plus aucune garantie. en s'approchant du pôle magnétique méridional qui ne se confond pas avec le sud du monde. Il fallait faire alors des observations nombreuses sur les compas transportés à différentes parties du navire et prendre une moyenne. En effet. qui changeaient le décor comme le paysage d'un diorama. le Nautilus se vit définitivement enrayé. ni les ice-fields. et il se lança contre l'ice-field avec une effroyable violence. l'instinct le guidant. les champs de glace nous barrèrent absolument la route. Les glaces prenaient des attitudes superbes. Aspects incessamment variés par les obliques rayons du soleil.Devant lui. Le Nautilus roulait et tanguait alors comme un navire abandonne à la furie des éléments. dans la journée du 16 mars. le 18 mars. de grandes culbutes d'icebergs. mais. j'avouerai que cette excursion aventureuse ne me déplaisait point. lorsqu'il ne pourra pas aller plus loin. et la divisait avec des craquements terribles. on s'en rapportait à l'estime pour relever la route parcourue. haut projetés. Ici.. Mais souvent. et la chute de ces masses créait de redoutables remous jusque dans les couches profondes de l'Océan.Je n'en jurerais pas! " répondis-je. je pensais que nous étions définitivement prisonniers. La neige s'accumulait en couches si dures qu'il fallait la briser à coups de pic. enfourné sous l'ice-field. Il ne se trompait jamais en observant les minces filets d'eau bleuâtre qui sillonnaient les ice-fields. des éboulements. par 135° de longitude et 70°30' de latitude. Pendant ces journées. suivant Hansten. mais une interminable et immobile barrière formée de montagnes soudées entre elles. " La banquise! " me dit le Canadien. sur le plus léger indice le capitaine Nemo découvrait des passes nouvelles.

répondit le Canadien. c'est-à-dire au pays des honnêtes gens. dit Conseil.Monsieur a raison. De mer.J'entends que nous ne pouvons aller ni en avant ni en arrière. sur cette nature désolée. . des pics aigus. qu'en pensez-vous? . malgré ses efforts. et cependant j'aurais voulu savoir ce qu'il y a derrière cette banquise! Un mur. . ni d'aucun côté. nous reviendrons vers le nord. ni votre capitaine Nemo. on sait bien ce qui se trouve. me dit: " Eh bien. répliquai-je. mais moi je ne le suis pas. ce qui est déjà suffisant. Ned Land. plus loin. Le Nautilus dut donc s'arrêter dans son aventureuse course au milieu des champs de glace.Vous êtes certain de ce fait. du moins sur les continents habités. Ordinairement. un silence farouche. En effet. .Difficilement. " Je dois convenir que Ned Land avait raison. et la jeune glace se forma sur ses flancs avec une étonnante rapidité. .Pris! Et comment l'entendez-vous? . me dit ce jour-là Ned Land.Parce que personne ne peut franchir la banquise. et pour peu que notre appareil demeurât stationnaire. monsieur le professeur. ils devront s'arrêter devant la banquise.Quoi donc? demandai-je. Et qu'il le veuille ou non. mais sur des proportions gigantesques. il faut que l'on s'arrête bon gré mal gré. Vous êtes arrivé à la banquise.Ainsi. mais. Derrière cette banquise. car les passes s'étaient refermées derrière nous. Mais ici. voilà ce qui m'irrite le plus! .Bon! fit le Canadien. et tant que les navires ne seront pas faits pour naviguer sur les champs de glace. Il est puissant. Le capitaine qui observait la situation depuis quelques instants. " Monsieur. si votre capitaine va plus loin! . il n'y avait plus apparence devant nos yeux.De la glace. J'étais en ce moment sur la plate-forme. Tout était gelé alors. . Ned. . .capitaine Nemo obtint une observation assez exacte qui donnait notre situation par 51°30' de longitude et 67°39' de latitude méridionale. ni son Nautilus. il ne tarderait pas à être bloqué. Puis. C'était déjà un point avancé des régions antarctiques.Je pense que nous sommes pris. Çà et là.Ce sera un maître homme. capitaine. et toujours de la glace! . renoncez à cette idée. et là où elle a mis des bornes. malgré les moyens puissants employés pour disjoindre les glaces. avec tout ce pêle-mêle capricieux qui caractérise la surface d'un fleuve quelque temps avant la débâcle des glaces. capitaine. Ned? . C'est. et vous n'irez pas plus loin. Voilà pourquoi je voudrais aller voir. Je dus avouer que la conduite du capitaine Nemo était plus qu'imprudente. monsieur Aronnax. car la saison est déjà trop avancée pour que vous comptiez sur une débâcle des glaces.Pourquoi. des aiguilles déliées s'élevant à une hauteur de deux cents pieds. votre capitaine. une suite de falaises taillées à pic et revêtues de teintes grisâtres. vous pensez que le Nautilus ne pourra pas se dégager? . Il ne devrait y avoir de murs nulle part. qui ne peut aller plus loin en est quitte pour revenir sur ses pas. vastes miroirs qui reflétaient quelques rayons de soleil à demi noyés dans les brumes. monsieur le professeur. . même le bruit. mille diables! il n'est pas plus puissant que la nature. revenir était aussi impossible qu'avancer. de surface liquide.Eh bien? . Sous l'éperon du Nautilus s'étendait une vaste plaine tourmentée.En effet. le Nautilus fut réduit à l'immobilité. je crois. Les murs n'ont été inventés que pour agacer les savants. ce qui s'appelle "pris". enchevêtrée de blocs confus. Ce fut même ce qui arriva vers deux heures du soir. 175 .Eh bien. à peine rompu par le battement d'ailes des pétrels ou des puffins.

et là nous braverons impunément les trente ou quarante degrés de froid de la surface. donnons des ailes au Nautilus. me dit le capitaine. il ira au pôle.Il pourra même aller chercher à une profondeur plus grande cette température uniforme des eaux marines.moi. et ils nous fourniront tout l'oxygène dont nous aurons besoin. Si un continent émerge au pôle. J'avais compris. entraîné par le raisonnement du capitaine. . monsieur. souriant à demi. Vous entrevoyez déjà la possibilité . il s'arrêtera devant ce continent. et que. reprit le capitaine Nemo.Oui. capitaine. il ira au pôle même! . plus inaccessible que ce pôle nord non encore atteint par les plus hardis navigateurs. Or. l'esprit d'un fou pouvait concevoir! Il me vint alors à l'idée de demander au capitaine Nemo s'il avait déjà découvert ce pôle que n'avait jamais foulé le pied d'une créature humaine. répondit le capitaine Nemo d'un ton ironique. et nous le découvrirons ensemble.Bien imaginé. Une subite révélation des projets du capitaine venait d'illuminer mon esprit. répondit tranquillement le capitaine Nemo. . très juste. sera de rester plusieurs jours immergés sans renouveler notre provision d'air. je n'échouerai pas. nous les remplirons. mais qu'il ira plus loin encore! .A peu près. . . . . monsieur le professeur. Et. monsieur Aronnax. . Je vous crois! Allons en avant! Il n'y a pas d'obstacles pour nous! Brisons cette banquise! Faisons-la sauter. répondis-je en m'animant. je vous le répète. me répondit-il.Ah! monsieur le professeur. mais par-dessous. dis-je. la partie immergée de cette banquise est à la partie émergeante comme quatre est à un? .. " Non. à ce point inconnu où se croisent tous les méridiens du globe. monsieur.Au pôle! m'écriai-je. . monsieur.En effet.La seule difficulté. il ira plus loin encore.Rien. si je ne me trompe. . monsieur. Mais si au contraire c'est la mer libre qui le baigne. Ce qui est impraticable avec un navire ordinaire devient facile au Nautilus. . seul. répondit en souriant le capitaine.Par-dessous! " m'écriai-je. " Oui! je le savais. n'était-ce pas une entreprise absolument insensée. je vous soumets d'avance toutes mes objections. je vous affirme que non seulement le Nautilus se dégagera.Juste. repris-je d'un ton un peu ironique. qu'est-ce que trois cents mètres pour le Nautilus? . au pôle antarctique. puisque ces montagnes de glaces ne dépassent pas une hauteur de cent mètres. afin qu'il puisse passer pardessus! . Or. mais. et si elle résiste. Mais ne voulant pas que vous puissiez m'accuser de témérité. par cette raison providentielle qui a placé à un degré supérieur à celui de la congélation le maximum de densité de l'eau de mer.Oui. répondit froidement le capitaine. ne pouvant retenir un mouvement d'incrédulité. Le Nautilus a de vastes réservoirs. vous serez toujours le même! Vous ne voyez qu'empêchements et obstacles! Moi.N'est-ce que cela? répliquai-je. elles ne s'enfoncent que de trois cents. 176 .Je veux vous croire. si la surface de la mer est solidifiée par les glaces.Plus loin au sud? demandai-je en regardant le capitaine. je dirai le succès . Vous savez si je fais du Nautilus ce que je veux. Jamais je n'ai promené mon Nautilus aussi loin sur les mers australes. Là où d'autres ont échoué. Je savais cet homme audacieux jusqu'à la témérité! Mais vaincre ces obstacles qui hérissent le pôle sud. Les merveilleuses qualités du Nautilus allaient le servir encore dans cette surhumaine entreprise! " Je vois que nous commençons à nous entendre.de cette tentative. Pour un pied que les icebergs ont au-dessus de la mer.Par-dessus? monsieur le professeur. ils en ont trois au-dessous. monsieur le professeur. ses couches inférieures sont libres. Non point par-dessus.

Un " comme il plaira à monsieur " accueillit ma communication. et jusqu'à preuve contraire. Opération rapidement pratiquée. nous flottions sous la surface ondulée de la banquise. ajoutai-je en m'enthousiasmant de plus belle. Les puissantes pompes du Nautilus refoulaient l'air dans les réservoirs et l'emmagasinaient à une haute pression. Tous nous rentrâmes à l'intérieur. maître Ned. La température de l'eau.Je le crois aussi. par conséquent. Le Nautilus ne tarda pas à descendre. Il va sans dire que la température du Nautilus. il n'avait pas perdu un instant. et soit que le second eût été antérieurement prévenu. .Eh! monsieur le professeur. ce furent celles du Canadien. Je vous ferai seulement observer qu'après avoir émis tant d'objections contre mon projet. mais vous n'en reviendrez pas! " Et Ned Land rentra dans sa cabine. Je jetai un dernier regard sur l'épaisse banquise que nous allions franchir. Par la vitre ouverte.Mais nous irons au pôle. me dit-il. soit qu'il trouvât le projet praticable. capitaine. Il atteignit une profondeur de huit cents mètres. Deux degrés étaient déjà gagnes. qui donnait douze degrés à la surface.D'ailleurs. Une dizaine d'hommes montèrent sur les flancs du Nautilus et. que nous ne puissions revenir à sa surface! . armés de pics. car la jeune glace était mince encore. et il s'amusait à te voir emporté dans les rêveries de l'impossible! Cependant. n'en accusait plus que onze. maintenant vous m'écrasez d'arguments en sa faveur. " Le capitaine Nemo disait vrai. cette température ne semblait pas trop insupportable. oubliez-vous que le Nautilus est armé d'un redoutable éperon. le capitaine Nemo m'annonça que les panneaux de la plate-forme allaient être fermés. si la mer existe au pôle sud. Cependant. les préparatifs de cette audacieuse tentative venaient de commencer. ils cassèrent la glace autour de la carène qui fut bientôt dégagée. Mais non! pauvre fou.Une seule. monsieur Aronnax.Possible. je le distançais. dit-il en me quittant. Quant à Ned Land. si jamais épaules se levèrent haut. monsieur.En avez-vous encore à faire? . Il est possible. que cette mer soit entièrement prise. Mais le Nautiluss'immergea plus bas encore. lorsque j'annonçai à ce digne garçon notre intention de pousser jusqu'au pôle sud. J'avais pris place au salon avec Conseil. l'atmosphère assez pure. répondit le capitaine Nemo. nous regardions les couches inférieures de l'Océan austral. il ne laissa voir aucune surprise. vous me faites pitié! . mais le vent s'étant calmé. pourquoi ne rencontrerait-on pas la mer libre au pôle sud comme au pôle nord? Les pôles du froid et les pôles de la terre ne se confondent ni dans l'hémisphère austral ni dans l'hémisphère boréal. " Voyez-vous. A trois cents mètres environ. et ne pourrons-nous le lancer diagonalement contre ces champs de glace qui s'ouvriront au choc? . Le capitaine Nemo savait mieux que toi le pour et le contre de la question. monsieur.. Les réservoirs habituels se remplirent de cette eau tenue libre à la flottaison. douze degrés au-dessous de zéro. on doit supposer ou un continent ou un océan dégagé de glaces à ces deux points du globe. Le temps était clair. ainsi que l'avait prévu le capitaine Nemo. Mais si impassible qu'il fût il ne montra pas une plus complète impassibilité que Conseil.Bon. J'en étais arrivé à le vaincre en audace! C'était moi qui l'entraînais au pôle! Je le devançais. A un signal le second parut. vous avez des idées aujourd'hui! .. . Vers quatre heures. Ces deux hommes s'entretinrent rapidement dans leur incompréhensible langage.. L'aiguille du manomètre déviait sur le cadran. et. et je dus m'en contenter. vous et votre capitaine Nemo. élevée par ses appareils de 177 . Le thermomètre remontait. " pour ne pas faire un malheur ". le froid très vif.

il la rencontra par neuf cents mètres. en vidant lentement ses réservoirs. Notre marche était rapide. . En effet. le Nautilus avait pris directement le chemin de pôle. 178 . je ne rencontrai point le capitaine Nemo. Cependant. Le loch électrique m'indiqua que la vitesse du Nautilus avait été modérée. La mer s'illuminait sous l'irradiation électrique du fanal. On la sentait telle aux tressaillements de la longue coque d'acier. La banquise redevenait peu à peu ice-field. c'est-à-dire un peu plus de cinq cents lieues. Vers trois heures du matin. La banquise présentait alors une hauteur supérieure à celle que nous avions relevée sur ses bords. bien que le capitaine Nemo n'eût pas encore demandé à ses réservoirs un supplément d'oxygène. Les tâtonnements du Nautilus continuaient. Toutes les manoeuvres s'accomplissaient avec une extraordinaire précision. La banquise s'abaissait en dessus et en dessous par des rampes allongées. Le lendemain 19 mars. Il remontait alors vers la surface. C'était le double de sa hauteur au moment où le Nautilus s'était enfoncé sous les flots. le Nautilus recommença plusieurs fois cette même expérience. La montagne se refaisait la plaine. très épaisse encore. la surface resplendissante qui étincelait sous les rayons électriques. " On passera. à cinq heures du matin. sans s'écarter du cinquante-deuxième méridien. Pendant cette journée. A de certains instants. n'en déplaise à monsieur. j'observai que la surface inférieure de la banquise se rencontrait seulement par cinquante mètres de profondeur. se maintenait à un degré très supérieur.chauffage. me dit Conseil. l'air aurait dû être renouvelé à l'intérieur du Nautilus.J'y compte bien! " répondis-je avec le ton d'une profonde conviction. dont mille émergeaient. à la vitre du salon. Conseil et moi. Diminution évidente. ce qui accusait douze cents mètres d'épaisseur dont deux cents mètres s'élevaient au-dessus de la surface de l'Océan. la vitesse d'un train express. Circonstance peu rassurante. Pendant une partie de la nuit. Ils ne trouvaient là qu'un passage pour aller de l'Océan antarctique à la mer libre du pôle. mais en sens inverse et par mille pieds de profondeur. S'il la conservait. Les poissons ne séjournaient pas dans ces eaux prisonnières. quarante heures lui suffisaient pour atteindre le pôle. Mon sommeil fut pénible pendant cette nuit. Le soir. Espoir et crainte m'assiégeaient tour à tour. suivant l'habitude quotidienne du bord. Toujours la glace entre quatre cents et cinq cents mètres de profondeur. et toujours il vint se heurter contre la muraille qui plafonnait au-dessus de lui. et j'obtins ainsi le profil sous-marin de cette chaîne qui se développait sous les eaux. Cent cinquante pieds nous séparaient alors de la surface des eaux. mais prudemment. j'allai prendre quelques heures de repos. Je notai soigneusement ces diverses profondeurs. Je supposai qu'il se tenait dans la cage du timonier. je repris mon poste dans le salon. Allions-nous émerger et retrouver l'atmosphère libre du pôle? Non. mais quelle épaisseur encore entre nous et la surface de l'Océan! Il était huit heures alors. Sous cette mer libre. Ce qui donnait deux mille pieds de glaces au-dessus de nous. Conseil m'imita. Je me relevai plusieurs fois. Vers deux heures du matin. De 67°30' à 90° vingt-deux degrés et demi en latitude restaient à parcourir. la nouveauté de la situation nous retint. Mes yeux ne quittaient plus le manomètre. Un choc m'apprit que le Nautilus avait heurté la surface inférieure de la banquise. par une diagonale. Depuis quatre heures déjà. Elle s'amincissait de mille en mille. Le Nautilus prit une vitesse moyenne de vingt-six milles à l'heure. Nous remontions toujours en suivant. Mon coeur battait. En traversant les coursives. je ne souffrais pas trop. aucun changement n'était survenu dans notre situation. Mais elle était déserte. nous avions " touché " pour employer l'expression marine. à en juger par la matité du bruit.

suivi de Conseil. monsieur ". en effet. A midi nous ferons le point. le coeur palpitant. Oui! La mer libre. Nous marchions vers lui. dis-je au capitaine Nemo. Le sol sur un long espace présentait un tuf de couleur rougeâtre. vers le sud. me cria-t-il. des pierres ponces le recouvraient.Mais le soleil se montrera-t-il à travers ces brumes? dis-je en regardant le ciel grisâtre. suivant les fonds. prudemment. " Monsieur. nous avions atteint l'îlot. les bras croisés. Je n'avais pas vu Ned Land. deux de ses hommes portant les instruments. aucun être humain n'y a laissé la trace de ses pas. me répondit-il. car cette mer pouvait être semée d'écueils.Si peu qu'il paraisse. . monsieur. A peine quelques glaçons épars. Le capitaine Nemo parut. nous achevions d'en faire le tour.Enfin. Suivant ses calculs. mais seulement sur des côtes. où il s'échoua. Au moment où Conseil allait sauter à terre. . la porte du salon s'ouvrit.Je l'ignore. le Nautilus. Conseil et moi. répondit le capitaine. et là. Une vive émotion lui faisait battre le coeur. " A dix milles du Nautilus. dont nous ne pouvions apercevoir les limites. il sembla prendre possession de ces régions australes. immobile. On ne pouvait méconnaître son origine volcanique.Oui. laissant les deux hommes dans le canot. " Cela dit. Il gravit un roc qui terminait en surplomb un petit promontoire. nous nous y embarquâmes. En de certains endroits. Après cinq minutes passées dans cette extase. . ne voulait pas se désavouer en présence du pôle sud. la mer est couverte de glaces flottantes. quelques légères fumerolles. il sauta légèrement sur le sable. dont les masses éloignées se profilaient sur l'horizon du nord. ce jour mémorable du 19 mars. sans doute. muet. Deux heures plus tard. Le thermomètre marquait trois degrés centigrades audessus de zéro. le regard ardent. " La mer libre! " me dit-il. qui ne se rencontrent jamais dans l'Atlantique nord. comme s'il eût été de brique pilée. " Sommes-nous au pôle? demandai-je au capitaine. Cependant. Une heure après. des icebergs mobiles. Un étroit canal le séparait d'une terre considérable. par crainte d'échouer. et des myriades de poissons sous ces eaux qui. Des scories. la masse des glaces qui enveloppent le pôle austral forme une vaste calotte dont la largeur doit atteindre quatre mille kilomètres. dégageant une odeur sulfureuse. qu'entre le pôle sud et le soixantième parallèle. De ce fait. s'était arrêté à trois encablures d'une grève que dominait un superbe amoncellement de roches. Le canot fut lancé à la mer. je le retins. " Quand vous voudrez. puisque les icebergs ne peuvent se former en pleine mer. Quelques coups d'aviron amenèrent le canot sur le sable. à vous l'honneur de mettre pied le premier sur cette terre. il se retourna vers nous. de dimensions énormes. variaient du bleu intense au vert olive. et si je n'hésite pas à fouler ce sol du pôle. un continent peut-être. attestaient que les feux intérieurs 179 . L'ingénieur américain a remarqué. des coulées de lave. Il mesurait quatre à cinq milles de circonférence. . jusqu'ici. un îlot solitaire s'élevait à une hauteur de deux cents mètres. Le capitaine. un monde d'oiseaux dans les airs. répondit le capitaine. Je débarquai. il me suffira. c'est que. il a tiré cette conclusion que le cercle antarctique renferme des terres considérables. L'existence de cette terre semblait donner raison aux hypothèses de Maury. au loin une mer étendue. C'était comme un printemps relatif enfermé derrière cette banquise. LE POLE SUD Je me précipitai vers la plate-forme. Le Canadien. Il était dix heures du matin. à six heures du matin.

sortes de petits canards dont le dessus du corps est noir et blanc. Son absence ne laissait pas de m'inquiéter. Quelques lichens de l'espèce Unsnea melanoxantha s'étalaient sur les roches noires. les uns blanchâtres. 180 . forment un mets agréable. pas d'observations possibles. Ils poussaient des cris baroques et formaient des assemblées nombreuses. Sans lui. et d'étoiles de mer qui constellaient le sol. des pétrels gigantesques. ainsi qu'un grand nombre d'astéries particulières à ces climats. blancs en dessous et cravatés d'un liséré citron. ardoisés sur le corps. composaient toute la maigre flore de cette région. longues de trois centimètres. de la famille des échassiers. car ces volatiles. aux ailes arquées. James Ross a trouvé les cratères de l'Érébus et du Terror en pleine activité sur le cent soixante-septième méridien et par 77°32' de latitude. Je vis aussi des myriades de ces clios boréales. Dans les airs passaient des albatros fuligineux d'une envergure de quatre mètres. car leur chair noire est très mangeable. gros comme des pigeons. le soleil n'avait point encore paru. La végétation de ce continent désolé me parut extrêmement restreinte. de petites moules. et particulièrement de clios au corps oblong et membraneux. le bec court et conique. les autres bleus et spéciaux aux mers antarctiques.conservaient encore leur puissance expansive. Le rivage était parsemé de mollusques. convenablement préparés. et dont s'échappaient de nombreux oiseaux. Conseil en fit provision. Certaines plantules microscopiques. C'étaient des pingouins aussi agiles et souples dans l'eau. Il paraissait impatient. sobres de gestes. que les habitants des îles Féroé se contentent d'y adapter une mèche avant de les allumer ". contrarié. vivent dans les mers antarctiques jusqu'à mille mètres de profondeur. je le trouvai silencieusement accoudé sur un morceau de roc et regardant le ciel. de la taille d'une oie. des damiers. supportés sur de petites vessies natatoires et que le ressac jetait à la côte. dont la tête est formée de deux lobes arrondis. sortes de terriers disposés pour la ponte. on ne peut exiger que la nature les ait préalablement munis d'une mèche! " Après un demi-mille. Mais qu'y faire? Cet homme audacieux et puissant ne commandait pas au soleil comme à la mer. Cependant. Ces charmants ptéropodes. Ces animaux. dont la baleine avale un monde à chaque bouchée. Ils poussaient des braiements d'âne. Là volaient et voletaient par milliers des oiseaux d'espèces variées. le sol se montra tout criblé de nids de manchots. je remarquai des chionis. Cependant. et. sortes de cellules disposées entre deux coquilles quartzeuses. nous regardant passer sans crainte et se pressant familièrement sous nos pas. qui nous assourdissaient de leurs cris. Mais où la vie surabondait. Le capitaine Nemo en fit chasser plus tard quelques centaines. de buccardes lisses. répondit Conseil. Entre autres zoophytes apparaissaient dans les hauts-fonds quelques arborescences coralligènes. de celles qui suivant James Ross. c'était dans les airs. D'autres encombraient les roches. de petits alcyons appartenant à l'espèce procellaria pelagica. ayant gravi un haut escarpement. Parmi les oiseaux. " Un peu plus. qu'ils sont gauches et lourds sur terre. mais prodigues de clameurs. qui sont grands mangeurs de phoques. ceux-là " si huileux. puis. véritables papillons de la mer. de longs fucus pourpres et cramoisis. On sait que dans ces contrées antarctiques. se laissaient tuer à coups de pierre sans chercher à s'enfuir. en forme de coeurs. ce seraient des lampes parfaites! Après ça. l'oeil encadré d'un cercle rouge. blancs de couleur. justement appelés les vautours de l'Océan. je ne vis aucun volcan dans un rayon de plusieurs milles. enfin toute une série de pétrels. la brume ne se levait pas. animaient les eaux libres sur la lisière du rivage. dis-je à Conseil. Comment déterminer alors si nous avions atteint le pôle? Lorsque je rejoignis le capitaine Nemo. des diatomées rudimentaires. où on les a confondus parfois avec de rapides bonites. aux ailes bordées de brun. de patelles. à onze heures. entre autres des quebrante-huesos.

se hâta de dire mon savant Conseil. plusieurs sortant de la mer ou y rentrant. répondit Conseil. La tempête de neige dura jusqu'au lendemain. La nature du sol était la même. Partout des traces de laves.Il a raison. c'est beaucoup dire. Mais. " A demain ". et. de basaltes. la tête arrondie. Pendant notre absence.Ce sont des phoques et des morses. argentée et lisse. Bientôt cette brume vint à se résoudre en neige. les uns étendus sur le sol. Conseil? . classe des mammifères. la peau blanche. de scories. longs d'un décimètre. il est heureux que Ned Land ne nous ait pas accompagnés! . Marchons. Ici comme làbas. " Ma foi. sous la dent des marsouins et des phoques. car il ne verse pas inutilement le sang des bêtes inoffensives. les autres couchés sur des glaçons en dérive. le canot nous prit.Monsieur sait bien. répondis-je. j'entendais les cris des pétrels et des albatros qui se jouaient au milieu de la tourmente. nous aurons ici l'occasion de les observer. prolongeant la côte. et j'espérai que. en effet. Le froid était un peu plus vif. qui appartiennent à la famille des pinnipèdes. Conseil et moi. Je notai quelques cottes australes. le dos muni de trois nageoires. embranchement des vertébrés. Le thermomètre marquait deux degrés au-dessous de zéro. le museau terminé par une trompe qui se recourbe vers la bouche. Je goûtai leur chair. et j'en comptais là de quoi approvisionner quelques centaines de navires. il s'avança encore d'une dizaine de milles au sud. longues de trois pieds. malgré l'opinion de Conseil qui s'en accommoda fort. ce jour-là.Parce que l'enragé chasseur aurait tout tué.Tout. Le capitaine Nemo n'ayant pas encore paru. Du salon où je notais les incidents de cette excursion au continent polaire. Conseil. que je ne suis pas très ferré sur la pratique. ordre des carnassiers. Il était impossible de se tenir sur la plate-forme. dis-moi. se divisent en espèces. et si je ne me trompe. au milieu de cette demi-clarté que laissait le soleil en rasant les bords de l'horizon.Deux genres. et j'observai avec intérêt les poissons que l'on venait de haler à bord. puis des chimères antarctiques. me dit simplement le capitaine. . et nous mit à terre. des myriades d'oiseaux animaient cette partie du continent polaire. Quand monsieur m'aura appris le nom de ces animaux. la neige avait cessé. . le corps très allongé. Mais cet empire. sans que j'aperçusse le cratère qui les avait vomis.Bien. n'ayant jamais eu affaire à l'homme. Ce qui eût désobligé le capitaine Nemo. et nous regagnâmes le Nautilus au milieu des tourbillons de l'atmosphère. mais je la trouvai insipide. volcanique. Le Nautilus ne resta pas immobile.Pourquoi cela. phoques et morses. espèce de cartilagineux blanchâtres traversés de bandes livides et armés d'aiguillons. " 181 . il est vrai. ils le partageaient alors avec de vastes troupeaux de mammifères marins qui nous regardaient de leurs doux yeux. dit Conseil. On ne pouvait même reconnaître la place qu'il occupait derrière le rideau de brume. Les brouillards se levèrent. mais je crois. notre observation pourrait s'effectuer. Les mers antarctiques servent de refuge à un très grand nombre de migrateurs. groupe des unguiculés. sous-classe des monodelphiens.. que nous n'aurions pu empêcher notre ami le Canadien de harponner quelques-uns de ces magnifiques cétacés. les filets avaient été tendus. Conseil. mais ces deux genres. . Ils ne se sauvaient pas à notre approche. qui fuient les tempêtes des zones moins élevées pour tomber.Midi arriva sans que l'astre du jour se fût montré un seul instant. .Certainement. Le lendemain 20 mars. C'étaient des phoques d'espèces diverses.. . n'as-tu pas déjà classé ces superbes échantillons de la faune marine? . .

Aucun mammifère. Conseil. à têtes de bull-dogs. . et les poétisant à leur manière. leur élément par excellence. l'homme excepté. les phoques sont-ils susceptibles de recevoir une certaine éducation. .Je ne dis pas non. Ils se battent? . armés de dix dents à chaque mâchoire. aux pieds palmés. dis-je. Il tombait d'aplomb à la mer et écumait sous le ressac. quelques jeunes. répliqua Conseil. le mythologique pasteur qui gardait ces immenses troupeaux de Neptune. que. Plus d'une fois. la mère allaitant ses petits. Je dirigeai nos pas vers une vaste baie qui s'échancrait dans la falaise granitique du rivage. monsieur conserverait mieux son équilibre. ils se domestiquent aisément. leur regard expressif que ne saurait surpasser le plus beau regard de femme.j'observai plusieurs variétés de sténorhynques.Non. Ils formaient des groupes distincts. . nagent admirablement. forme un véritable avant-bras.Ils se battent ou ils jouent.différant en cela des otaries dont l'oreille est saillante . et je cherchais involontairement du regard le vieux Protée. quatre incisives en haut et en bas et deux grandes canines découpées en forme de fleur de lis. dans l'eau. et ils s'aidaient assez gauchement de leur imparfaite nageoire. blancs de poils. tels qu'un troupeau de ruminants en eût pu produire. " Deux milles plus loin. et les femelles en sirènes. Ils ne faisaient aucun mouvement à notre approche. les géants de l'espèce. les anciens. et je pense. métamorphosèrent-ils les mâles en tritons. observant leur physionomie douce. . au milieu d'éboulements imprévus. " 182 . leurs yeux veloutés et limpides. ne bronchait guère. n'a la matière cérébrale plus riche.Non. Audelà éclataient de formidables rugissements. Aussi. à moins qu'on ne les attaque. ces animaux à l'épine dorsale mobile. ils allaient par petits sauts dus à la contraction de leur corps. au poil ras et serré. Je fis remarquer à Conseil le développement considérable des lobes cérébraux chez ces intelligents cétacés.Il était huit heures du matin. Je dois dire que. La plupart de ces phoques dormaient sur les rochers ou sur le sable. . longs de trois mètres. je puis dire qu'à perte de vue autour de nous. déjà forts. le père veillant sur sa famille.Il faut le voir. je roulai au détriment de mes reins. au bassin étroit. Au repos et sur terre. et il n'est pas rare qu'il mette en pièces l'embarcation des pêcheurs. Là. chez le lamantin. répondis-je. " Bon. Conseil. Entre eux se glissaient des éléphants marins. et me relevait. disant: " Si monsieur voulait avoir la bonté d'écarter les jambes. sa fureur est terrible. il faut voir cela. un concert de morses. convenablement dressés. C'étaient particulièrement des phoques. les terres et les glaçons étaient encombrés de mammifères marins. ils prenaient des attitudes extrêmement gracieuses. " Et nous voilà franchissant les roches noirâtres. " Ce ne sont pas des animaux dangereux? me demanda Conseil. Parmi ces phoques proprement dits qui n'ont point d'oreilles externes . s'émancipant à quelques pas.N'en déplaise à monsieur. ils pourraient rendre de grands services comme chiens de pêche. fit Conseil. qui. leurs poses charmantes. et sur des pierres que la glace rendait fort glissantes. qui sur une circonférence de vingt pieds mesuraient une longueur de dix mètres. nous étions arrêtés par le promontoire qui couvrait la baie contre les vents du sud. Aussi. plus prudent ou plus solide. avec certains naturalistes. Lorsque ces mammifères voulaient se déplacer.Il est dans son droit. mâles et femelles. sortes de phoques à trompe courte et mobile. Lorsqu'un phoque défend son petit. Quatre heures nous restaient à employer jusqu'au moment où le soleil pourrait être utilement observé. leur congénère. un concert de taureaux? .

je songeai à revenir vers le Nautilus. Ces dents. il est difficile de mesurer exactement sa hauteur au-dessus de l'horizon. Depuis l'équinoxe de septembre. d'un ton fauve tirant sur le roux. Des nuages écrasés sur l'horizon le dérobaient à nos yeux. lorsque l'astre du jour décrit des spirales si allongées. monsieur Aronnax. à midi. il devait leur lancer ses derniers rayons. Leur peau était épaisse et rugueuse. 183 . le disque du soleil. le soleil ne se montra pas. Je communiquai mes observations et mes craintes au capitaine Nemo. cette affirmation n'est pas mathématiquement rigoureuse. si demain. le soleil se montre à nos yeux. En passant auprès de ces curieux animaux. à midi. et avec sa disparition commencerait la longue nuit polaire. . parce que l'équinoxe ne tombe pas nécessairement à midi. capitaine? . ce sont deux défenses longues de quatre-vingts centimètres qui en mesurent trente-trois à la circonférence de leur alvéole. Cependant. puisque les chasseurs. Après avoir examiné cette cité des morses. et si le capitaine Nemo se trouvait dans des conditions favorables pour observer. Il semblait que cet astre jaloux ne voulût pas révéler à des êtres humains ce point inabordable du globe. En effet. me dit-il. Aussi les morses sont-ils en butte à une chasse inconsidérée qui les détruira bientôt jusqu'au dernier. massacrant indistinctement les femelles pleines et les jeunes. Mais les canines et les incisives manquent à leur mâchoire inférieure.Je n'emploierai que mon chronomètre. en détruisent chaque année plus de quatre mille. me répondit le capitaine Nemo. Plus tranquilles et moins craintifs que leurs congénères du nord.Arrivé à l'arête supérieure du promontoire. près duquel le soleil décrivait alors sa courbe allongée. et quant aux canines supérieures. dis-je. et les instruments sont exposés à commettre de graves erreurs. Ces animaux jouaient entre eux. plus dur que celui des éléphants. est coupé exactement par l'horizon du nord. il faudrait renoncer définitivement à relever notre situation. et le lendemain. A cette époque. en tenant compte de la réfraction. et. je n'espérais pas que le soleil se montrât ce jour-là. jour de l'équinoxe.Parce que. il avait émergé de l'horizon septentrional.Comment procéderez-vous donc? . et moins prompt à jaunir. Demain. je n'obtiens la hauteur du soleil. si. ainsi que la veille. Mais aussi. leur pelage court et peu fourni. couverte de morses. dans ces mers. s'élevant par des spirales allongées jusqu'au 21 décembre. Les morses ressemblent aux phoques par la forme de leurs corps et par la disposition de leurs membres. Le canot échoué avait déposé le capitaine à terre. c'est que je suis au pôle sud. nous étions arrivés au point du débarquement. Ses instruments étaient près de lui. le soleil disparaîtrait sous l'horizon pour six mois. je voulais être présent à son opération. Son regard se fixait sur l'horizon du nord. j'aperçus une vaste plaine blanche. 21. A onze heures et demie. Il était onze heures. il avait commencé à redescendre. C'étaient des hurlements de joie. Midi arriva. Quelques-uns avaient une longueur de quatre mètres. je pus les examiner à loisir. Nous suivîmes un étroit raidillon qui courait sur le sommet de la falaise. 21 mars. car ils ne se dérangeaient pas. non de colère. " Vous aviez raison. mon point sera facile à relever. faites d'un ivoire compact et sans stries.En effet. précisément parce que les hasards de ma navigation m'ont amené. Si demain. le 21 mars. Pourtant. C'était une fatalité. je songeai à revenir sur mes pas. je ne pourrai avant six mois reprendre cette opération. L'observation manquait encore. sont très recherchées. . Je l'aperçus debout sur un bloc ce basalte. . réfraction non comptée.Pourquoi. solstice d'été de ces contrées boréales. ils ne confiaient point à des sentinelles choisies le soin de surveiller les abords de leur campement. nous étions précisément au 20 mars. Cependant. Si demain elle ne s'accomplissait pas. Je pris place auprès de lui et j'attendis sans parler.

monsieur. me dit-il. nous nous rendrons à terre pour choisir un poste d'observation. J'ai bon espoir. A nos pieds. lorsqu'il projette à une grande hauteur ses colonnes d'air et de vapeur. Les brumes abandonnaient la surface froide des eaux. pour un homme déshabitué de fouler la terre. si ce n'est un oeuf de pingouin. que dominait un pic aigu de quatre a cinq cents mètres. je me rendis à terre. sortes de mollusques agrégés. au pied sûr. Du sein des eaux s'élevaient en gerbes magnifiques des jets liquides par centaines. au milieu d'une atmosphère souvent saturée par les émanations sulfureuses des fumerolles. Là je déposai cet oeuf rare sous une des vitrines du musée. Sa couleur isabelle. nous accostions la terre. et qu'eût enviée un chasseur d'isards. Je soupai avec appétit d'un excellent morceau de foie de phoque dont le goût rappelait celui de la viande de porc. c'est-à-dire un chronomètre. Conseil et moi. comme un Indou. baleinoptère à ventre plissé. je vis de nombreuses baleines qui appartenaient aux trois espèces particulières aux mers australes. Puis je me couchai. Ce puissant animal se fait entendre de loin. J'y trouvai le capitaine Nemo. et les instruments. je montai sur la plate-forme. observant et étudiant. et le prudent garçon. Sur notre tête. les raies et les caractères qui l'ornaient comme autant d'hiéroglyphes. à une grande lieue d'une côte. Pendant notre traversée. j'allai trouver Ned Land.Sans doute. Au nord. et je vis bien que sa taciturnité comme sa fâcheuse humeur s'accroissaient de jour en jour. Il était au large. aux vastes nageoires blanchâtres. une agilité que je ne pouvais égaler. et il ne nous en faut pas davantage. le plus vif des cétacés. le disque du soleil comme une boule de feu déjà écornée par le tranchant de l'horizon. non sans avoir invoqué.. J'aurais voulu l'emmener avec moi. et qu'un amateur eût payé plus de mille francs. " Ce point convenu. et le fin-back. je ne regrettai pas son entêtement dans cette circonstance. vers le nord traçait nettement sa ligne terminale sur le fond du ciel. qui malgré son nom. et des méduses de grande taille qui se balançaient entre le remous des lames. Ce fut une ascension pénible sur des laves aiguës et des pierres ponces. dès cinq heures du matin. mais l'erreur ne sera pas de cent mètres. il y avait trop de phoques à terre. qui n'a pas de nageoire dorsale. Après tout. Je le remis entre les mains de Conseil. le 184 . brun-jaunâtre. Après déjeuner. " Le capitaine Nemo retourna à bord. un pâle azur. 21 mars. A demain donc. Le lendemain. gravissait les pentes les plus raides avec une souplesse. le rapporta intact au Nautilus. Véritablement. Le capitaine. en faisaient un bibelot rare. les faveurs de l'astre radieux. moitié basalte. des champs éblouissants de blancheur. une lunette et un baromètre. le hump-back. Les nuages fuyaient dans le sud. Le Nautilus s'était encore élevé de quelques milles pendant la nuit. nous restâmes jusqu'à cinq heures à arpenter la plage. Je remarquai également de longs cordons blanchâtres de salpes. deux hommes de l'équipage. la baleine franche ou " right-whale " des Anglais. et il ne fallait pas soumettre ce pêcheur irréfléchi à cette tentation. qui ressemblent à des tourbillons de fumée. L'obstiné Canadien refusa. Le canot portait avec moi le capitaine Nemo. dégagé de brumes. ne forment pourtant pas des ailes. De là. remarquable par sa grosseur. Le capitaine Nemo se dirigea vers le pic dont il voulait sans doute faire son observatoire. Au loin. Je ne récoltai aucun objet curieux. Ces différents mammifères s'ébattaient par troupes dans les eaux tranquilles. " Le temps se dégage un peu. et je vis bien que ce bassin du pôle antarctique servait maintenant de refuge aux cétacés trop vivement traqués par les chasseurs. Le ciel s'éclaircissait. nos regards embrassaient une vaste mer qui. Il nous fallut deux heures pour atteindre le sommet de ce pic moitié porphyre. le tenant comme une précieuse porcelaine de Chine. A neuf heures. Le déjeuner terminé.

le 30 janvier. l'Américain Morrel. atteignit 64° de latitude sud et découvrit les New-Shetland. ce 21 mars 1868. une terre immense. le 23 du même mois. et en 1821. moi. entraîné par les courants et les tempêtes. l'Anglais Balleny découvrait la terre Sabrina. par 76°56' de latitude et 171°7' de longitude est. le 28. en 1832. nous étions au pôle même. le capitaine Nemo. en me donnant la lunette qui montrait l'astre du jour précisément coupé en deux portions égales par l'horizon. relevait la terre Louis-Philippe. se montra comme un disque d'or et dispersa ses derniers rayons sur ce continent abandonné. la terre d'Adélaïde par 67° de latitude. En ce moment. et le 21 février. au moyen d'un miroir. et huit jours après. l'Anglais Biscoë. Puis. appuyant sa main sur mon épaule. sur le cent-neuvième méridien. la côte Clarie. qui. En 1838. un simple pêcheur de phoques. l'Anglais James Ross. . par 78°4'. En 1839. l'Anglais Brunsfield fut arrêté sur le soixante-cinquième degré. sur le soixante-sixième par 111° de longitude ouest. prenait possession du continent antarctique par 63°26' de latitude et 66°26' de longitude. arrêté devant la banquise par 62°57' de latitude. l'Anglais Wilkes s'avançait jusqu'au soixante-neuvième parallèle sur le centième méridien. En 1829. monsieur! " Et ce disant. suivant le trente-huitième méridien. le plus haut point atteint jusqu'alors. arriva par 67°30' de latitude. il atteignit 71°15' de latitude. " Midi! m'écriai-je.Au mien. Si la disparition du demi-disque du soleil coïncidait avec le midi du chronomètre. capitaine? . deux ans plus tard. à ces mers que l'homme n'a jamais sillonnées encore. il relevait le soixante-quatorzième parallèle. par 77°32'. le soleil. La même année. montant l'Érébus et le Terror. le Russe Bellinghausen se trouva sur le soixante-neuvième parallèle. dans une nouvelle pointe au sud. la terre de Graham par 64°45' de latitude. le 5 février. découvrait la mer libre par 70°14' de latitude. En 1820. la terre Adélie. le Hollandais Ghéritk. car il devait en tenir compte dans son observation. vu alors par réfraction seulement. en 1600. Je tenais le chronomètre. le ler février. par 64°40'. en 1842. commandant le Chanficleer. Je regardai les derniers rayons couronner le pic et les ombres monter peu à peu sur ses rampes. le capitaine Nemo déploya un pavillon noir. et jusqu'à 74°15' sur le trente-sixième. et en 1842. A midi moins le quart. portant un N d'or écartelé sur son étamine.Au nom de qui. le 21 janvier. l'Anglais Forster.Le pôle sud! " répondit le capitaine Nemo d'une voix grave. il était par 76°8'.Nautilus. Mon coeur battait fort. le 27. En 1831. trouvait la terre Victoria. le 2 février. releva soigneusement sa hauteur au moyen du baromètre. Le capitaine Nemo. j'ai atteint le pôle sud sur le quatrevingt-dixième degré. l'illustre Cook. En 1838. corrigeait la réfraction. il revenait au soixante-onzième degré qu'il ne put dépasser. En 1819. l'Anglais Weddel s'élevait jusqu'à 72°14' de latitude sur le trente-cinquième méridien. muni d'une lunette à réticules. sur la limite du cercle polaire. observa l'astre qui s'enfonçait peu à peu au-dessous de l'horizon en suivant une diagonale très allongée. Le capitaine Nemo. l'Anglais Powell ne pouvait dépasser le soixante-deuxième degré. vers le sud et l'est. Enfin. un amoncellement chaotique de rochers et de glaces dont on n'apercevait pas la limite. capitaine Nemo. le Français Dumont d'Urville. découvrait la terre d'Enderby par 68°50' de latitude. En 1825. En 1773. et en 1774. . le 12 janvier. La même année. comme un cétacé endormi. en arrivant au sommet du pic. il nommait par 66°30'. le 17 janvier. Eh bien. remontant sur le quarante-deuxième méridien. me dit: " Monsieur. se retournant vers l'astre du jour dont les derniers rayons léchaient l'horizon de la mer: 185 . dont les récits sont douteux. et je prends possession de cette partie du globe égale au sixième des continents reconnus. Derrière nous.

habitués à vivre sous les plus durs climats. l'Atlantide. les préparatifs de départ furent commencés. tant la série des merveilles sous-marines est inépuisable! Cependant. 186 . Heureusement. De nombreuses plaques noirâtres. astre radieux! Couche-toi sous cette mer libre. chassés par le froid. Cependant. répondit Conseil. Je m'accotai aux parois et je me traînai par les coursives jusqu'au salon qu'éclairait le plafond lumineux. étalées à sa surface. A trois heures du matin. Et maintenant. le bassin austral. les pêcheries de Ceylan. avaient tenu bon. . le retour commençait véritablement. Me réserverait-il encore de pareilles surprises? Je le pensais. il s'arrêta. Aussi. je passai cette journée à mettre mes notes au net. et sur ce parcours plus étendu que l'Équateur terrestre. passant de rêve en rêve. quand les oiseaux. 22 mars. était absolument inaccessible. soleil! s'écria-t-il. Mon esprit était tout entier à ses souvenirs du pôle. le cimetière de corail. Le froid était vif. nous avions franchi quatorze mille lieues. le pôle sud! Pendant la nuit. Les tableaux de tribord. " Qu'y a-t-il? leur dis-je aussitôt. tandis que ceux de bâbord s'en écartaient d'un pied par leur bordure inférieure. les millions de la baie du Vigo. car la coque du Nautilus pouvait se heurter à quelque bloc immergé. A l'intérieur j'entendais un bruit de pas. Son hélice battit les flots. A une profondeur de mille pieds. Mais le capitaine Nemo ne parut pas. ne laissèrent pas mon cerveau sommeiller un instant. Le thermomètre marquait douze degrés au-dessous de zéro. Les meubles étaient renversés. Disparais. Au moment où j'allais quitter le salon. je fus réveillé par un choc violent. elles allaient par-dessous la banquise chercher des mers plus praticables. solidement saisies par le pied. Évidemment. Ces animaux ont l'instinct de creuser des trous dans les ice-fields et de les maintenir toujours ouverts. il flottait déjà sous l'immense carapace glacée de la banquise. complètement immobile. ont émigré vers le nord. combien d'incidents ou curieux ou terribles avaient charmé notre voyage: la chasse dans les forêts de Crespo." Adieu. Au zénith brillait cette admirable Croix du Sud. les feux de Santorin. des voix confuses. il causait de piquantes morsures. gelé pendant les six mois de l'hiver. Je m'étais redressé sur mon lit et j'écoutais au milieu de l'obscurité. et quand le vent fraîchissait. les vitrines. sous le déplacement de la verticale se collaient aux tapisseries. Que devenaient les baleines pendant cette période? Sans doute. depuis cinq mois et demi que le hasard nous avait jetés à ce bord. et le Nautilusdescendait lentement. et. et il s'avança droit au nord avec une vitesse de quinze milles à l'heure. de plus. tous ces souvenirs.Je venais le demander à monsieur. sans danger. Le Nautilus était donc couché sur tribord. Vers le soir. le tunnel arabique. Les panneaux du salon avaient été fermés par prudence. Pour les phoques et les morses. La mer tendait à se prendre partout. ils restaient sur ces parages glacés. Nous avions atteint ce point inaccessible sans fatigues. les réservoirs d'eau s'étaient remplis. Les dernières lueurs du crépuscule se fondaient dans la nuit. Évidemment. annonçaient la prochaine formation de la jeune glace. quand je fus précipité brusquement au milieu de la chambre. C'est à ces trous qu'ils viennent respirer. le Nautilus donnait une bande considérable après avoir touché. comme si notre wagon flottant eût glissé sur les rails d'un chemin de fer. l'échouement du détroit de Torrès. Les glaçons se multipliaient sur l'eau libre. Ned Land et Conseil entrèrent. et laisse une nuit de six mois étendre ses ombres sur mon nouveau domaine! " ACCIDENT OU INCIDENT Le lendemain. à six heures du matin. l'étoile polaire des régions antarctiques. Les constellations resplendissaient avec une surprenante intensité. ces mammifères marins demeurent les seuls maîtres du continent polaire.

Seulement. A ma grande surprise.C'est ce qui se fait en ce moment. . habituellement si impassible. Toutefois. non de l'impéritie des hommes. Lorsque les icebergs sont minés à leur base par des eaux plus chaudes ou par des chocs réitérés. Voyez l'aiguille du manomètre..Un énorme bloc de glace. cherchant à surprendre les moindres bruits qui se produisaient à l'intérieur du Nautilus. lui demandai-je.Et cet échouement est venu?. et à en juger par la gîte qu'il donne. sans lui répondre. on ne saurait empêcher l'équilibre de produire ses effets. en se renversant. Alors ils se retournent en grand.Non. Nous revînmes tous trois au salon.Mille diables! s'écria le Canadien.. Je le laissai exhaler sa mauvaise humeur tout à son aise.Le danger est-il immédiat? .Grave? . On peut braver les lois humaines. Le mieux était d'attendre. .Il est facile de s'en assurer ". lorsqu'il se tourna vers moi.Le Nautilus s'est échoué? . où il se trouve couché sur le flanc.Il faut interroger le capitaine Nemo. répondit Conseil.Nous l'ignorons. Elle indique que le Nautilus remonte. dans cette partie qui représentait les mers australes. dit Conseil. Puis. le manomètre. " Qu'est-ce que cela veut dire? m'écriai-je. une montagne entière s'est retournée. mais non résister aux lois naturelles. quand le capitaine Nemo entra. mais 187 . Je passerai sous silence les récriminations du Canadien. de manière à le remettre en équilibre? . Il observa silencieusement la boussole. il l'a ramené dans des couches moins denses. dis-je à mes deux compagnons. L'un de ces blocs. . leur centre de gravité remonte. Dans la bibliothèque.Non.Mais au moins. révélait une certaine inquiétude. Nous quittâmes le salon. Il ne sembla pas nous voir. ils culbutent. me répondit-il. capitaine? . . au poste de l'équipage. je lui dis en retournant contre lui une expression dont il s'était servi au détroit de Torrès: " Un incident. Nous étions ainsi depuis vingt minutes. A l'escalier central. personne. . " Singulier moment que choisissait le capitaine Nemo pour se livrer à cette réflexion philosophique.Mais où le trouver? demanda Ned Land. personne. Vous pouvez entendre les pompes fonctionner. répondis-je. Il avait beau jeu pour s'emporter. . monsieur. glissant sous sa coque et le relevant avec une irrésistible force. monsieur. . . Sa physionomie.Suivez-moi ".D'un caprice de la nature. Pas une faute n'a été commise dans nos manoeuvres. quelle est la cause de cet accident? . . est-il revenu à la surface de la mer? . Je ne voulus pas l'interrompre. . C'est ce qui est arrivé. répondit-il. a heurté le Nautilus qui flottait sous les eaux. Je consultai le manomètre. je ne crois pas qu'il s'en tire comme la première fois dans le détroit de Torrès. Je supposai que le capitaine Nemo devait être posté dans la cage du timonier. monsieur. un accident cette fois. il indiquait une profondeur de trois cent soixante mètres.. demandai-je. sa réponse ne m'apprenait rien. et vint poser son doigt sur un point du planisphère. quelques instants plus tard. " Puis-je savoir. En somme.Peut-être.Oui. Mais ne peut-on dégager le Nautilus en vidant ses réservoirs. je le sais bien moi! Le Nautilusa touché.

Le plafond lumineux avait été éteint. il aurait bientôt heurté la partie inférieure de la banquise. on avait arrêté la marche ascensionnelle du Nautilus. et que vidés. D'ailleurs. Au-dessus. ayant glissé peu à peu. mais il faisait toujours le même angle avec la perpendiculaire. d'une largeur de vingt mètres environ. . Le capitaine Nemo ne cessait d'observer le manomètre. depuis la chute de l'iceberg. Nous pouvions être écrasés entre ces blocs de glace.. N'est-ce pas. et mieux valait le maintenir entre deux eaux. Le coeur ému. suivant la nature des veines qui couraient dans la glace. Je ne voulus pas entamer avec le Canadien une discussion sans utilité. comme celle d'une lampe à travers les lames lenticulaires d'un phare de premier ordre. Évidemment. Soudain un léger mouvement se fit sentir dans la coque. Sans doute. Les parois se rapprochaient de la verticalité. à une distance de dix mètres. Je ne saurais peindre l'effet des rayons voltaïques sur ces grands blocs capricieusement découpés. Çà et là des nuances opalines d'une douceur infinie couraient au milieu de points ardents comme autant de diamants de feu dont l'oeil ne pouvait soutenir l'éclat. . rempli d'une eau tranquille. nous sommes droit! m'écria-je. nous observions. Il lui était donc facile d'en sortir en marchant soit en avant soit en arrière. Et alors. mais.Certainement.le bloc de glace remonte avec lui. Dix minutes s'écoulèrent. Le plancher redevenait horizontal sous nos pieds. Les objets suspendus dans le salon reprenaient sensiblement leur position normale. et cependant. Ned? 188 . Le Nautilus était emprisonné dans un véritable tunnel de glace. même muraille. et je ne répondis pas. Mine éblouissante de gemmes. si nous ne serions pas effroyablement pressés entre les deux surfaces glacées? Je réfléchissais à toutes les conséquences de cette situation. Au-dessous.Oui! dis-je. s'élevait une éblouissante muraille de glace. se dirigeant vers la porte du salon. La puissance du fanal était centuplée. Mais à ce moment. et je vis bientôt que. " Que c'est beau! Que c'est beau! s'écria Conseil. parce que la surface inférieure de la banquise se développait comme un plafond immense. . avait remonté de cent cinquante pieds environ. jetait une lueur différente. les panneaux s'ouvrirent en ce moment. qui sait si nous n'aurions pas heurté la partie supérieure de la banquise. . sur chaque côté du Nautilus. En effet. parce que le bloc culbuté.Oui. Le Nautilus. faute de pouvoir renouveler l'air. et jusqu'à ce qu'un obstacle arrête son mouvement ascensionnel. et de reprendre ensuite. puisque les réservoirs ne sont pas encore vidés. chaque facette. il se redresserait.Si c'est fini! " murmura Ned Land. ou tout au moins emprisonnés.Oui. dit le capitaine Nemo. Personne de nous ne parlait. " Nous l'avons échappé belle! dit alors Conseil.. c'est un admirable spectacle. lorsque le bloc s'arrêterait lui-même. chaque arête. avait trouvé sur les murailles latérales deux points d'appui qui le maintenaient dans cette position. notre position ne sera pas changée.Mais flotterons-nous? lui demandai-je. " En effet. le Nautilus devra remonter à la surface de la mer. " Le capitaine sortit. Au-dessus et au-dessous. le Nautilus donnait toujours la même bande sur tribord. répondit-il. le salon resplendissait d'une lumière intense. ainsi que je l'ai dit. dont chaque angle. " Enfin. Oui! nous l'avons échappé belle! . à quelques centaines de mètres plus bas. par ses ordres. Nous étions en pleine eau. nous sentions le redressement. C'est que la puissante réverbération des parois de glace y renvoyait violemment les nappes du fanal. un libre passage sous la banquise. et la lumière extérieure fit irruption à travers la vitre dégagée. . le Nautilus se redressait un peu. et particulièrement de saphirs qui croisaient leurs jets bleus avec le jet vert des émeraudes.

Un quart d'heure après. Il faut que. riposta Ned Land.. nous n'y reviendrons pas! " Il était alors cinq heures du matin. nos mains s'abaissèrent. ce disant. Je pensai donc que le capitaine Nemo. je pense que nous voyons ici des choses que Dieu a voulu interdire aux regards de l'homme! " Ned avait raison. Mais le Canadien ne manqua pas d'y jeter sa goutte d'eau froide. On n'a jamais rien vu de pareil.Je suis ébloui. " Ce sera un retard. modifiant sa route. tournerait ces obstacles ou suivrait les sinuosités du tunnel. et je pris un livre que mes yeux parcoururent machinalement.. mais je ne pus supporter le feu qui la dévorait. le tunnel soit sans issue. Nous retournerons sur nos pas. " Mais qu'as-tu. blasés sur tant de merveilles de la nature. . ami Conseil. Les feux de ces myriades de diamants se confondaient. et marchant à contre hélice. emporté par son hélice. Mais ce spectacle-là pourra nous coûter cher. de ce côté.Que monsieur ferme les yeux! que monsieur ne regarde pas! " Conseil.Qu'importe. je voulais paraître plus rassuré que je ne l'étais réellement. Enfin. Tout à coup. me dit: " Est-ce bien intéressant ce que lit monsieur? 189 . . car ce tunnel sous-marin. dit Ned. que penserons-nous de ces misérables continents et des petits ouvrages sortis de la main des hommes! Non! le monde habité n'est plus digne de nous! " De telles paroles dans la bouche d'un impassible Flamand montrent à quel degré d'ébullition était monté notre enthousiasme. aveuglé! " Mes regards se portèrent involontairement vers la vitre.Oui. Toutefois. mon garçon? . pourvu qu'on sorte! " Je me promenai pendant quelques instants du salon à la bibliothèque. pourvu qu'on sorte. Soyez tranquille. dit Conseil. Cependant le mouvement rétrograde du Nautilus s'accélérait. contre mon attente. la marche en avant ne pouvait être absolument enrayée. dis-je. n'offrait pas une navigation facile. Le Nautilus. voyageait dans un fourreau d'éclairs. s'étant approché de moi. Les panneaux du salon se refermèrent alors. répéta Ned Land. C'était trop beau.Et alors?. se taisaient.Alors. " Qu'y a-t-il? demandai-je. " Nous revenons en arrière? dit Conseil. " Le monde habité! dit-il en secouant la tête. ajouta Conseil. . Je compris ce qui s'était passé. Voilà tout. Tous les éclats tranquilles des murailles de glace s'étaient alors changés en raies fulgurantes. je ne le crois pas encore! riposta le Canadien. En tout cas. Ce devait être une fausse manoeuvre. répondis-je.Oui. En ce moment. obstrué de blocs. Conseil. " Ma foi. Le Nautilus venait de se mettre en marche à grande vitesse. Je compris que son éperon venait de heurter un bloc de glace. " En parlant ainsi. Mes compagnons assis. et nous sortirons par l'orifice sud. . lorsque les rayons solaires l'ont trop violemment frappée. C'est superbe! Je rage d'être forcé d'en convenir. . . je ne l'aurais jamais cru. Et. quelques heures de plus ou de moins. il nous entraînait avec une grande rapidité. Il fallut un certain temps pour calmer le trouble de nos regards. Nous tenions nos mains sur nos yeux tout imprégnés de ces lueurs concentriques qui flottent devant la rétine.Quand nous reviendrons sur terre.. . appliquait vivement ses mains sur ses paupières. s'il faut tout dire. un choc se produisit à l'avant du Nautilus. la manoeuvre est bien simple.Et moi.Eh! mille diables! oui. Je me jetai bientôt sur un divan. le Nautilus prit un mouvement rétrograde très prononcé. un cri de Conseil me fit retourner. .

C'est ce que la sonde nous apprendra. au-dessous. En ce moment. elle n'est pas à craindre. Ned et Conseil se levèrent pour se retirer.Très intéressant. notre réserve sera épuisée. au-dessus.Eh bien. en perçant la muraille qui nous entoure. vitesse excessive dans un espace aussi resserré. Conseil se taisait. mais ils ne donneront que deux jours d'air. Je regardai le capitaine.De quel côté? demandai-je. et déjà l'atmosphère alourdie du Nautilus demande à être renouvelée. répondit Conseil. Sa figure avait repris son impassibilité habituelle. . le capitaine entra dans le salon. Dans quarante-huit heures. et mes hommes. Nous étions prisonniers de la banquise! Le Canadien avait frappé une table de son formidable poing. . J'observais souvent les instruments suspendus à la paroi du salon. . attaqueront l'iceberg par sa paroi la moins épaisse.Oui.Comme il plaira à monsieur ". . je tenais à la main l'ouvrage des Grands Fonds sous-marins. capitaine. . reprit le capitaine Nemo. reprit-il. c'est de mourir écrasés. " FAUTE D'AIR Ainsi. autour du Nautilus. Je ne m'en doutais même pas. il y a deux manières de mourir dans les conditions où nous sommes. Il réfléchissait. répondis-je. un impénétrable mur de glace.Juste. . J'avais saisi la main de Conseil. Mes compagnons s'étaient rapprochés de moi. . Je pâlis. Le Nautilus ne bougeait plus. car les approvisionnements du Nautilus dureront certainement plus que nous.Quant à l'asphyxie. du moins. A huit heures vingt-cinq. 190 . soyons délivrés avant quarante-huit heures! .Je le crois. répondis-je. les minutes valaient des siècles. capitaine. la boussole. Quelques heures s'écoulèrent.Oui. C'est le livre de monsieur que lit monsieur! . " La première. Mais le capitaine Nemo savait qu'il ne pouvait trop se hâter.Mon livre? " En effet. Le capitaine prit alors la parole: " Messieurs. Le manomètre indiquait que le Nautilus se maintenait à une profondeur constante de trois cents mètres. " Restez. Restons ensemble jusqu'au moment où nous serons sortis de cette impasse. La seconde. " La route est barrée au sud? lui demandai-je.Nous le tenterons. qu'il se dirigeait toujours au sud. dit-il d'une voix calme. et plus directement que si les mots eussent interprété notre pensée. Or. Je ne parle pas de la possibilité de mourir de faim. Nous nous interrogions du regard. . monsieur.Nous sommes bloqués? . A l'arrière. cette fois. et qu'alors. qu'il marchait à une vitesse de vingt milles à l'heure. J'allai à lui. dis-je en les retenant. mes amis. Je vais échouer le Nautilussur le banc inférieur. Préoccupons-nous donc des chances d'écrasement ou d'asphyxie. Je fermai le livre et repris ma promenade. c'est de mourir asphyxiés. .. car nos réservoirs sont pleins. un second choc eut lieu. Il s'était croisé les bras. L'iceberg en se retournant a fermé toute issue. le loch. revêtus de scaphandres. " Cet inexplicable personnage avait l'air d'un professeur de mathématiques qui fait une démonstration à ses élèves. voilà trente-six heures que nous sommes enfouis sous les eaux.

mais nécessaire. Ses compagnons et lui furent remplacés par de nouveaux travailleurs auxquels nous nous joignîmes. et. ce n'est pas dans ce moment que je vous ennuierai de mes récriminations. Le travail fut immédiatement commencé et conduit avec une infatigable opiniâtreté. De longues sondes furent enfoncées dans les parois latérales. le capitaine Nemo fit dessiner l'immense fosse à huit mètres de sa hanche de bâbord. nous voyions une douzaine d'hommes de l'équipage prendre pied sur le banc de glace. posté près de Conseil. " Le capitaine Nemo sortit. Emprunt considérable. et parmi eux Ned Land. Le second du Nautilus nous dirigeait. elles étaient encore arrêtées par l'épaisse muraille.Peut-on ouvrir les panneaux du salon? . Il était inutile de s'attaquer à la surface plafonnante. 191 . Ned. . bien qu'ils se produisissent sous une pression de trente atmosphères. Ned Land rentra épuisé. Je fis part au capitaine de la proposition de Ned. " Je conduisis le Canadien à la chambre ou les hommes du Nautilusrevêtaient leurs scaphandres. s'envolaient pour ainsi dire à la voûte du tunnel.Monsieur. mais je me réchauffai promptement en maniant le pic.J'ajouterai. Le Nautilus s'abaissa lentement et reposa sur le fond de glace par une profondeur de trois cent cinquante mètres. la situation est grave. qu'habile à manier le pic comme le harpon. L'eau me parut singulièrement froide. Quant aux lampes Ruhmkorff. je rentrai dans le salon dont les vitres étaient découvertes.Bien. Quand je rentrai. Le capitaine Nemo était avec eux. qui s'épaississait par le haut de ce dont il diminuait vers le bas. Bientôt des sifflements m'apprirent que l'eau s'introduisait dans les réservoirs. puisque c'était la banquise elle-même qui mesurait plus de quatre cents mètres de hauteur. si je puis être utile au capitaine. " Mes amis. Avant de procéder au creusement des murailles.. dis-je en tendant la main au Canadien. Lorsque Ned fut habillé. afin de creuser un trou par lequel nous descendrions au-dessous du champ de glace. mais je compte sur votre courage et sur votre énergie. Chacun d'eux portait sur son dos l'appareil Rouquayrol auquel les réservoirs avaient fourni un large continent d'air pur. Ned. . reconnaissable à sa haute taille. reprit-il. Puis ses hommes la taraudèrent simultanément sur plusieurs points de sa circonférence. . Le capitaine Nemo fit alors sonder la surface inférieure. il s'agissait d'en découper un morceau égal en superficie à la ligne de flottaison du Nautilus. il fit pratiquer des sondages qui devaient assurer la bonne direction des travaux. Bientôt. moins lourds que l'eau. qui fut acceptée. pour prendre quelque nourriture et quelque repos. Mais peu importait. mais après quinze mètres. Venez.Il ne refusera pas votre aide. Mes mouvements étaient très libres. et de gros blocs furent détachés de la masse. ce qui eût entraîné de plus grandes difficultés. après deux heures de travail. il peut disposer de moi. me répondit le Canadien. Dès lors. ces blocs. Conseil et moi. Nous ne marchons plus. Telle était l'épaisseur de cet ice-field.Sans inconvénient. Le Canadien endossa son costume de mer et fut aussitôt prêt que ses compagnons de travail. Je suis prêt à tout faire pour le salut commun. déjà chargé d'acide carbonique. C'était environ six mille cinq cents mètres cubes à détacher. du moment que la paroi inférieure s'amincissait d'autant. Après deux heures d'un travail énergique. j'examinai les couches ambiantes qui supportaient le Nautilus. Par un curieux effet de pesanteur spécifique. Au lieu de creuser autour du Nautilus. je trouvai une notable différence entre le fluide pur que me fournissait l'appareil Rouquayrol et l'atmosphère du Nautilus. dis-je. fait à la réserve du Nautilus. elles devenaient inutiles au milieu de ces eaux lumineuses et saturées de rayons électriques. Quelques instants après. profondeur à laquelle était immergé le banc de glace inférieur. . Le pic attaqua vigoureusement cette matière compacte. Là dix mètres de parois nous séparaient de l'eau.

D'ailleurs. cette matière manquait à bord. soit environ six cents mètres cubes. marquaient une tendance à se solidifier. mais à quoi bon. Quand je rentrai à bord. et lancer quelques colonnes d'air pur à l'intérieur du Nautilus. mais je ne vois aucun moyen d'y parer. nous ne nous serions pas réveillés. pendant plusieurs heures.L'air n'avait pas été renouvelé depuis quarante-huit heures. produit de notre respiration. nous n'avions enlevé qu'une tranche de glace épaisse d'un mètre sur la superficie dessinée. Le lendemain. Le désespoir me prit un instant. Ce travail me soutenait. et rien ne la pouvait remplacer Ce soir-là. La seule chance de salut. Or. C'est un danger de plus. Voilà tout. revêtu de mon scaphandre. c'était quitter le Nautilus. 26 mars. Il était évident qu'elles se rejoindraient avant que le Nautilus fût parvenu à se dégager. il eût fallu remplir des récipients de potasse caustique et les agiter incessamment. quand. le matin. En admettant que le même travail fût accompli par douze heures. " Arriver premiers! Enfin. il fallait encore cinq nuits et quatre jours pour mener à bonne fin cette entreprise. que n'échauffaient pas le travail des hommes et le jeu des outils. A quoi bon risquer d'abattre cette énergie qu'ils employaient au pénible travail du sauvetage? Mais. Vers le soir. me dit-il de ce ton calme que ne pouvaient modifier les plus terribles conjonctures. qui eût fait éclater comme du verre les parois du Nautilus? Je ne fis point connaître ce nouveau danger à mes deux compagnons. Mais chacun l'avait envisagée en face. En présence de ce nouveau et imminent danger. elle nous eût restitué le fluide vivifiant. Pour l'absorber. et tous étaient décidés à faire leur devoir jusqu'au bout. que devenaient nos chances de salut. " Cinq nuits et quatre jours! dis-je à mes compagnons. avait envahi toutes les parties du navire. Les parois latérales et la surface inférieure de la banquise s'épaississaient visiblement. le capitaine Nemo dut ouvrir les robinets de ses réservoirs. Mais. je maniai le pic avec opiniâtreté. en un laps de douze heures. Toute cette eau en contenait une quantité considérable et en la décomposant par nos puissantes piles. répliqua Ned. puisque l'acide carbonique. et comment empêcher la solidification de ce milieu liquide. Il s'agit d'arriver premiers. c'était respirer directement cet air pur emprunté aux réservoirs et fourni par les appareils. Sans cette précaution. Qui pouvait alors prévoir le minimum de temps nécessaire à notre délivrance? L'asphyxie ne nous aurait-elle pas étouffés avant que le Nautilus eût pu revenir à la surface des flots? Était-il destiné à périr dans ce tombeau de glace avec tous ceux qu'il renfermait? La situation paraissait terrible. Mon pic fut près de s'échapper de mes 192 . nous serons encore emprisonnés sous la banquise et sans communication possible avec l'atmosphère! " Réflexion juste. et ses qualités vivifiantes étaient considérablement affaiblies. Cependant. Les couches d'eau éloignées de la fosse. travailler. . " Je le sais. pendant la nuit. une nouvelle tranche d'un mètre fut enlevée à l'immense alvéole. je parcourus la masse liquide par une température de six à sept degrés au-dessous de zéro.Sans compter. la fosse s'était encore creusée d'un mètre. c'était abandonner une atmosphère appauvrie et viciée. Suivant mes prévisions. je repris mon travail de mineur en entamant le cinquième mètre. c'est d'aller plus vite que la solidification. je faillis être asphyxié par l'acide carbonique dont l'air était saturé. j'aurais dû être habitué à ces façons de parler! Cette journée. lorsque je fus revenu à bord? je fis observer au capitaine Nemo cette grave complication. qu'une fois sortis de cette damnée prison. J'y avais bien songé. je remarquai que les murailles latérales se rapprochaient peu à peu. Ah! que n'avionsnous les moyens chimiques qui eussent permis de chasser ce gaz délétère! L'oxygène ne nous manquait pas. et nous n'avons que pour deux jours d'air dans les réservoirs.

En ce moment. " Après-demain. . ne saisissant pas l'idée du capitaine. dit-il. qu'une terreur involontaire s'empare de tout mon être. immobile. le Nautilus s'était plongé sous les eaux libres du pôle. Non seulement. dis-je résolument. je l'accompagnai dans le salon. et que l'air semble manquer à mes poumons! Cependant. ces mots s'échappèrent de ses lèvres! " L'eau bouillante! murmura-t-il. Nous sommes renfermés dans un espace relativement restreint. Mais il paraissait la repousser.Oui! dis-je. n'élèveraient pas la température de ce milieu et ne retarderaient pas sa congélation? . et toute la chaleur électrique des piles fut lancée à travers les serpentins baignés par le liquide. que cette congélation de l'eau nous viendrait en aide! Ne voyez-vous pas que par sa solidification. cette eau avait atteint cent degrés. il faut tenter quelque héroïque moyen.Ah! s'écria-t-il. dirigeant le travail.Eh bien? demandai-je. Nous étions au 26. Et cependant. Depuis cinq jours. Il faut l'enrayer.Oui. mais sur nous-mêmes. devais-je m'étonner de cette réponse? Le 22 mars. il ne pourrait supporter cette épouvantable pression et s'aplatirait comme une feuille de tôle. monsieur. " Monsieur Aronnax. Il me semblait que j'étais entre les formidables mâchoires d'un monstre qui se rapprochaient irrésistiblement. silencieux. comme elle fait. Il se répondait négativement à luimême.Essayons. les parois latérales se resserrent.mains. .Combien de temps. Enfin. demandai-je. une idée lui traversait l'esprit. peut-être. Estce que des jets d'eau bouillante. Mais quelque résistance à l'écrasement que possède le Nautilus. monsieur le professeur.Ne comprenez-vous pas. Ils se chargèrent d'eau. Nous rentrâmes à bord. constamment injectée par les pompes du Nautilus. mon impression est tellement vive encore.Oui. si je devais périr étouffé. en se gelant. " Le thermomètre marquait alors moins sept degrés à l'extérieur.Je le sais. travaillant lui-même. monsieur. Mon scaphandre ôté. Le capitaine Nemo me conduisit aux cuisines où fonctionnaient de vastes appareils distillatoires qui fournissaient l'eau potable par évaporation. . capitaine. le capitaine Nemo. Je le touchai de la main et lui montrai les parois de notre prison. écrasé par cette eau qui se faisait pierre. La chaleur développée 193 . un supplice que la férocité des sauvages n'eût pas même inventé. ou nous allons être scellés dans cette eau solidifiée comme dans du ciment. si mon Nautilus était assez fort pour supporter cette pression sans en être écrasé? . Il faut s'opposer à cette solidification. La muraille de tribord s'était avancée à moins de quatre mètres de la coque du Nautilus. passa près de moi. . reprit-il. me dit-il. mais que faire? . . . Au moment où j'écris ces choses. Le capitaine me comprit et me fit signe de le suivre.Il faut l'essayer. Elle fut dirigée vers les pompes pendant qu'une eau nouvelle la remplaçait au fur et à mesure. mais il ne reste pas dix pieds d'eau à l'avant ou à l'arrière du Nautilus. A quoi bon creuser. Visiblement. les réservoirs seront vides! " Une sueur froide m'envahit.L'eau bouillante? m'écriai-je. nous vivions sur les réserves du bord! Et ce qui restait d'air respirable. La congélation nous gagne de tous les côtés. l'air des réservoirs nous permettra-t-il de respirer à bord? " Le capitaine me regarda en face. En quelques minutes. le capitaine Nemo réfléchissait. éclater les pierres les plus dures! Ne sentez-vous pas qu'elle serait un agent de salut au lieu d'être un agent de destruction! . Il ne faut donc pas compter sur les secours de la nature. elle ferait éclater ces champs de glace qui nous emprisonnent. . il fallait le conserver aux travailleurs.

six mètres de glace avaient été arrachés de l'alvéole. les mains s'écorchaient. et je l'entendais encore murmurer: " Ah! si je pouvais ne pas respirer pour laisser plus d'air à monsieur! " Les larmes me venaient aux yeux de l'entendre parler ainsi. c'est-à-dire soulevé de la couche glacée par un changement de pesanteur spécifique. ma respiration était oppressée. Les injections ne purent la porter à un point plus élevé. le sixième de notre emprisonnement. sans une défaillance. De telles souffrances ne peuvent être décrites. il agissait. Les bras se fatiguaient. Deux heures plus tard. Cet homme avait conservé son sang-froid et son énergie. J'étais étendu sans force. Mais les réservoirs étaient presque vides d'air. chacun remettait à ses compagnons haletants le réservoir qui devait lui verser la vie. Mes compagnons éprouvaient les mêmes symptômes. nous revêtions nos scaphandres pour travailler à notre tour! Les pics résonnaient sur la couche glacée. Deux mètres seulement restaient à enlever sur toute la superficie. C'était un degré de gagné. Le capitaine Nemo donnait l'exemple et se soumettait le premier à cette sévère discipline. il m'encourageait. Il domptait par sa force morale les douleurs physiques. cette journée alla-t-elle toujours en empirant. ne me quittait plus. " Pendant la nuit. personne ne prolongeait au-delà du temps voulu son travail sous les eaux. Pas un atome pour le Nautilus! Lorsque je rentrai à bord. et qui se raréfiait de plus en plus. avec quel bonheur. ce sentiment d'angoisse fut porté en moi à un degré violent. Sa tâche accomplie. L'air ne pouvait plus être renouvelé à l'intérieur du Nautilus. Une torpeur morale s'empara de moi. me répondit-il. il combinait. était intolérable à l'intérieur. Nous n'avons plus que l'asphyxie à craindre. C'étaient encore quarante-huit heures de travail. D'après son ordre. sans un murmure. Mais comme la congélation de l'eau de mer ne se produit qu'à moins deux degrés. indispensable à la respiration.par les piles était telle que l'eau froide. Il me prenait la main. à tous. pris des mêmes symptômes. Nous ne serons pas écrasés. Quelle nuit! Je ne saurais la peindre. Ce jour-là.Je le pense. souffrant des mêmes souffrances. Le lendemain. résolut d'écraser la couche de glaces qui nous séparait encore de la nappe liquide. après avoir suivi et contrôlé par de nombreuses remarques les progrès de l'opération. qu'importaient ces blessures! L'air vital arrivait aux poumons! On respirait! On respirait! Et cependant. Quelques hommes de l'équipage râlaient. puisée à la mer. Le lendemain. la température de l'eau remonta a un degré au-dessous de zéro. Deux mètres seulement nous séparaient de la mer libre. toujours calme. L'heure arrivait. Des bâillements me disloquaient les mâchoires. Le peu qui restait devait être conservé aux travailleurs. il cédait son appareil à un autre et rentrait dans l'atmosphère viciée du bord. dis-je au capitaine. Aux douleurs de tête se mêlaient d'étourdissants vertiges qui faisaient de moi un homme ivre. Il pensait. Si notre situation. L'injection commença. avec quelle hâte. arrivait bouillante aux corps de pompe. le bâtiment fut soulagé. le travail habituel fut accompli avec plus de vigueur encore. je fus à demi suffoqué. presque sans connaissance. Quatre mètres seulement restaient à enlever. et trois heures après. trouvant trop lents la pioche et le pic. le capitaine Nemo. le thermomètre n'en marquait que quatre. je fus enfin rassuré contre les dangers de la solidification. Mes poumons haletaient en cherchant ce fluide comburant. Vers trois heures du soir. 27 mars. . Aussi. Lorsqu'il flotta on le hala de manière à 194 . le thermomètre marquait extérieurement six degrés au-dessous de zéro. " Nous réussirons. après avoir seulement traversé les appareils. Mon brave Conseil. Une lourdeur intolérable m'accabla. mais qu'étaient ces fatigues. Ce jour-là.

et l'air pur s'introduisit à flots dans toutes les parties du Nautilus. qu'il prenait une position oblique. Les heures qui s'écoulèrent ainsi. j'entendis bientôt des frémissements sous la coque du Nautilus. Ils me tinrent les mains.. donnait à toute vitesse contre le champ qui se déchirait.. le Nautilus s'enfonça comme un boulet sous les eaux. Où était le capitaine Nemo? Avait-il succombé? Ses compagnons étaient-ils morts avec lui? En ce moment. Je ne voyais plus. se retirait. Puis. Quelques atomes d'air restaient encore au fond d'un appareil. tout l'équipage rentra à bord. Il le crevait peu à peu. Les robinets des réservoirs furent alors ouverts en grand et cent mètres cubes d'eau s'y précipitèrent. nous écoutions. tandis qu'ils suffoquaient. le manomètre indiqua que nous n'étions plus qu'à vingt pieds de la surface. Mais j'eus la conscience de mon agonie qui commençait. je n'entendais plus. accroissant de cent mille kilogrammes le poids du Nautilus. je respirai avec volupté. Nous attendions. je suffoquais. poussé par sa puissante hélice. et. et la double porte de communication fut fermée. je ne saurais les évaluer. et le Nautilus s'abaissa. et enfin. le manomètre indiqua un mouvement ascensionnel. mes lèvres bleues. Un dénivellement se produisit. Ne pouvait-on le briser? Peut-être! En tout cas. Mes regards se portèrent vers l'horloge. il attaqua l'ice-field par en dessous comme un formidable bélier. Le Nautilus marchait avec une vitesse effrayante de quarante milles à l'heure. fit tressaillir la coque de tôle jusque dans ses boulons. c'est-à-dire qu'il tomba comme il eût fait dans le vide! Avec toute la force électrique fut mise sur les pompes qui aussitôt commencèrent à chasser l'eau des réservoirs. il descendit et s'embotta dans l'alvéole. Un simple champ de glace nous séparait de l'atmosphère. La glace craqua avec un fracas singulier. espérant encore. on pourrait dire arraché. ils me versaient la vie goutte à goutte! Je voulus repousser l'appareil. " Nous passons! " murmura Conseil a mon oreille.l'amener au-dessus de l'immense fosse dessinée suivant sa ligne de flottaison. notre chute fut enrayée. qui se sacrifiaient pour me sauver. 195 . Après quelques minutes. Ma face était violette. Mes muscles ne pouvaient se contracter. il s'élança sur la surface glacée qu'il écrasa de son poids. Nous jouions notre salut sur un dernier coup. L'hélice. Bientôt même. Mais que devait durer cette navigation sous la banquise jusqu'à la mer libre? Un jour encore? Je serais mort avant! A demi étendu sur un divan de la bibliothèque. Le panneau fut ouvert. Je ne pus lui répondre. Je sentis. Je la pressai dans une convulsion involontaire. Étions-nous remontés à la surface des flots? Avions-nous franchi la banquise? Non! C'étaient Ned et Conseil. Il était onze heures du matin. Au lieu de le respirer. Il se tordait dans les eaux. le Nautilus allait le tenter. Je saisis sa main. ils l'avaient consacré pour moi. oubliant nos souffrances. mes facultés suspendues. en effet. Puis. ses réservoirs d'eau s'emplissant. En ce moment. Soudain je revins à moi. Une introduction d'eau avait suffi pour rompre son équilibre. La notion du temps avait disparu de mon esprit. Malgré les bourdonnements qui emplissaient ma tête. emporté par son effroyable surcharge. Nous devions être au 28 mars. Quelques bouffées d'air pénétraient dans mes poumons. emporté par un élan suprême. marchant à toute vitesse. Le Nautilus reposait alors sur la couche de glace qui n'avait pas un mètre d'épaisseur et que les sondes avaient trouée en mille endroits. et nous entraîna vers le nord. et pendant quelques instants. Je compris que j'allais mourir. pareil à celui du papier qui se déchire. Tout à coup. abaissant son arrière et relevant son éperon. mes deux braves amis.

c'est-à-dire les mers fréquentées ou désertes. Mes deux compagnons s'enivraient près de moi de ces fraîches molécules. nous sommes liés les uns aux autres pour jamais. répondis-je vivement ému. D'ailleurs. . et c'était la brise. Il compléterait ainsi son tour du monde sous-marin. Les forces nous revinrent promptement. . puisque nous allons du côté du soleil. que devenaient les projets de Ned Land? Nous devions.Non. Ce n'était qu'une question d'arithmétique. Ned. .Au fait. Et quelles puissantes aspirations! Le Canadien " tirait " comme un poêle en pleine combustion. pour tout dire à monsieur. Mais je respirais. et le cap mis sur le promontoire de Horn. . nous n'avions pas à nous modérer. le droit de vous entraîner avec moi. me répondit Ned Land.. comme on dit. quand je quitterai cet infernal Nautilus. " A cela je ne pouvais répondre. allons-nous du bon côté? . répondis-je. cela ne vaut pas la peine d'en parler! Quel mérite avons-nous eu à cela? Aucun. . Votre existence valait plus que la nôtre. nous pouvions aspirer à pleins poumons les atomes de cette atmosphère. Nous. .C'est bien! c'est bien! répétait le Canadien embarrassé .. mais je crois que je m'y serais fait. le 31 mars. et ici le soleil. confus de s'être jeté dans la banalité.Oui. Peut-être le Canadien m'y avait-il transporté. reprit Ned Land. Le Nautilus marchait rapidement. mais il reste à savoir si nous rallions le Pacifique ou l'Atlantique. au contraire.. être fixés sur ce point important. trop longtemps privés de nourriture. et vous avez sur moi des droits. et.Hein? fit Conseil. je ne saurais le dire. mon brave Conseil. riposta le Canadien. Les premières paroles que je prononçai furent des paroles de remerciements et de gratitude pour mes deux compagnons.Oui. Il me manquait bien quelques gorgées d'air. il ne parlait pas. mais il ouvrait des mâchoires à effrayer un requin. que c'est bon. " Mes amis. à sept heures du soir. Aucun n'était venu se délecter en pleine atmosphère. lorsque je regardai autour de moi. " Quant à Ned Land. Nous étions par le travers de la pointe américaine. la brise elle-même qui nous versait cette voluptueuse ivresse! " Ah! faisait Conseil.Et toi. tu as bien souffert.Dont j'abuserai. 196 . Donc il fallait la conserver. je vis que nous étions seuls sur la plate-forme. et reviendrait vers ces mers où le Nautilus trouvait la plus entière indépendance.. Les étranges marins du Nautilus se contentaient de l'air qui circulait à l'intérieur. Aucun homme de l'équipage.DU CAP HORN A L'AMAZONE Comment étais-je sur la plate-forme. dit Conseil. je humais l'air vivifiant de la mer. ne peuvent se jeter inconsidérément sur les premiers aliments qu'on leur présente. Ned et Conseil avaient prolongé mon existence pendant les dernières heures de cette longue agonie. le respir. Les malheureux. n'acheva pas. l'oxygène! Que monsieur ne craigne pas de respirer. Personne n'est supérieur à un homme généreux et bon. Mais si nous retournions au Pacifique. je regardais monsieur qui se pâmait et cela ne me donnait pas la moindre envie de respirer. et vous l'êtes! .Sans doute. Le cercle polaire fut bientôt franchi. loin de toute terre habitée. Il y en a pour tout le monde. . elle ne valait pas plus. " Conseil. c'est le nord. Toute ma reconnaissance ne pouvait payer trop un tel dévouement. Pas même le capitaine Nemo. " Bon! monsieur le professeur. avant peu. Cela me coupait. repondis-je. reprit Ned Land.Mais pas trop. et je craignais que le capitaine Nemo ne nous ramenât plutôt vers ce vaste Océan qui baigne à la fois les côtes de l'Asie et de l'Amérique.

mais au loin se dressaient de hautes montagnes. répondit Conseil. îles de la Vierge.Alors toutes nos souffrances passées étaient oubliées. et 67°50' et 77°15' de longitude ouest. C'était la Terre du Feu. ajouta Conseil. Le capitaine Nemo ne paraissait plus. C'était un présage de beau temps Il se réalisa. il se rapprocha de l'archipel des Malouines. à ma grande satisfaction. connue sous le nom de velp. à laquelle les premiers navigateurs donnèrent ce nom en voyant les fumées nombreuses qui s'élevaient des huttes indigènes. Cette Terre du Feu forme une vaste agglomération d'îles qui s'étend sur trente lieues de long et quatre-vingts lieues de large. Les Malouines furent probablement découvertes par le célèbre John Davis. c'est un maître homme que ce capitaine Nemo. Plus tard. plus gros que le pouce. ce pic nous parut nettement découpé sur le fond du ciel. le Nautilus passait avec une extrême rapidité. mais où va le Nautilus? . qui leur imposa le nom de Davis-Southern Islands. nous lui fausserons compagnie auparavant. Je pensai donc. bloc pyramidal de schiste. avec leurs filaments visqueux et polis. " annonce le beau ou le mauvais temps ". ils mesuraient jusqu'à trois cents mètres de longueur. ce soir-là. tapissait les fonds. J'appris au Canadien et à Conseil le résultat de mes observations. Le souvenir de cet emprisonnement dans les glaces s'effaçait de notre esprit.Surtout quand nous l'aurons quitté! " riposta Ned Land. Richard Hawkins les appela Maiden-Islands. ils servent souvent d'amarres aux navires. premier avril. Par les vitres du salon. . " En ce moment. faisaient autrefois partie des terres magellaniques. des crabes.Je ne saurais le dire. non sans raison. dont la mer libre du pôle renfermait quelques échantillons. et nous ne regretterons pas de l'avoir connu. Je crus même entrevoir le mont Sarmiento. " Un fameux baromètre. Le point reporté chaque jour sur le planisphère et fait par le second me permettait de relever la direction exacte du Nautilus. des seiches. nos filets rapportèrent de beaux spécimens d'algues. empâtées dans les concrétions coralligènes. . . et des fucus gigantesques. à feuilles longues de quatre pieds. se rapprocha de la côte qu'il prolongea à quelques milles seulement. à sommet très aigu. Le Nautilus. qui. Vers le soir. les phoques et les loutres se livraient à de splendides repas.En tout cas. qui ne m'a jamais trompé quand je naviguais dans les passes du détroit de Magellan. Elle servait de nid et de nourriture à des myriades de crustacés et de mollusques. il devint évident. après le pôle sud. véritables câbles. ces varechs porte-poires. et particulièrement un certain fucus dont les racines étaient chargées de moules qui sont 197 . ni dans le salon. Sur ces parages. Nous ne songions qu'à l'avenir. élevé de deux mille soixante-dix mètres audessus du niveau de la mer. Ned. un baromètre naturel. mélangeant la chair du poisson et les légumes de la mer. Là. dont je pus. au commencement du dix-huitième siècle. suivant la méthode anglaise. reconnaître les âpres sommets. que nous revenions au nord par la route de l'Atlantique. très résistants. dit le Canadien.Eh bien. par des pêcheurs de Saint-Malo. . et revenir au Pacifique par le fameux passage du nord-ouest? Il ne faudrait pas l'en défier. rentré sous les eaux. Sur ces fonds gras et luxuriants. Or. ni sur la plate-forme. La profondeur de la mer était médiocre. . répondit le Canadien. monsieur. le lendemain.Oui. nous eûmes connaissance d'une côte à l'ouest. Une autre herbe. lorsque le Nautilus remonta à la surface des flots. et enfin Falkland par les Anglais auxquels elles appartiennent aujourd'hui. mon ami.Son capitaine voudrait-il. que ces deux îles. affronter le pôle nord. quelques minutes avant midi. Le lendemain. entourées d'un grand nombre d'îlots. entre 53° et 56° de latitude australe. Elles furent ensuite nommées Malouines. suivant qu'il est voilé ou dégagé de vapeurs. je vis de longues lianes. La côte me parut basse. " Bonne nouvelle. me dit Ned Land.

Mais le vent soufflait en grande brise. nous ne quittâmes pas les parages de la Patagonie. le Nautilus ne quitta pas la surface de la mer. En cet endroit. cartes évidemment dues à la main du capitaine Nemo et levées sur ses observations personnelles. qui enferment ainsi tout le continent immergé de l'Atlantide. et les curiosités naturelles de ces mers échappèrent à toute observation. au soir. L'Équateur était coupé. mais ce ne sont que des nuages. De mon côté. Elles nageaient en agitant leurs quatre bras foliacés et laissaient pendre à la dérive leur opulente chevelure de tentacules. une terre française sur laquelle nous eussions trouvé un facile refuge. les chrysaores particulières aux mers des Malouines. et il suivait les longues sinuosités de l'Amérique méridionale. et son 198 . je ne fis aucune allusion à ses projets de fuite. car il ne me parla de rien. des apparences. à la hauteur des îles du cap Vert. et la terre nous réapparut à l'ouvert du fleuve des Amazones. et les plus belles du genre. tantôt sous l'Océan. ces eaux désertes et profondes furent visitées au moyen des plans inclinés. et le 9 avril. Pendant ces deux journées des 11 et 12 avril. rayée de lignes d'un rouge brun et terminée par douze festons réguliers. Vers onze heures du matin. mais à cinquante milles au large. Jusqu'au 3 avril. Pendant deux jours. car il marchait avec une vitesse vertigineuse. Mais alors le Nautilus s'écarta de nouveau. il se releva subitement. ne pouvaient nous suivre. Je me dédommageai facilement de ce retard par d'intéressantes études. En fait de poissons. le Nautilus s'immergea entre vingt et vingt-cinq mètres et suivit la côte américaine. car je ne voulais pas le pousser à quelque tentative qui eût infailliblement avorté. et les lames furieuses n'auraient pas permis à un simple canot de les affronter. J'aurais voulu conserver quelques échantillons de ces délicats zoophytes. tantôt à sa surface. le 4 avril. j'observai spécialement des osseux appartenant au genre gobie. Mais le 11 avril. J'en parle surtout d'après les cartes manuscrites que contenait la bibliothèque du Nautilus. une autre muraille non moins considérable. et il alla chercher à de plus grandes profondeurs une vallée sous-marine qui se creuse entre ce cap et Sierra Leone sur la côte africaine. le tropique du Capricorne fut coupé sur le trente-septième méridien. A vingt milles dans l'ouest restaient les Guyanes. La coupe géologique de l'Océan figure jusqu'aux petites Antilles une falaise de six kilomètres. vaste estuaire dont le débit est si considérable qu'il dessale la mer sur un espace de plusieurs lieues. et surtout des boulerots. n'aimait pas le voisinage de ces côtes habitées du Brésil. tantôt c'était une corbeille renversée d'où s'échappaient gracieusement de larges feuilles et de longues ramilles rouges. taillée à pic. Cette rapidité se soutint pendant plusieurs jours. nous avions connaissance de la pointe la plus orientale de l'Amérique du Sud qui forme le cap San Roque. longs de deux décimètres. qui fondent et s'évaporent hors de leur élément natal. et. pas un oiseau. Le fond de cette immense vallée est accidenté de quelques montagnes qui ménagent de pittoresques aspects à ces fonds sous-marins. au grand déplaisir de Ned Land. Pas un poisson. et nous passâmes au large du cap Frio. J'admirai également de nombreuses méduses. Ned Land le comprit sans doute. et se trouva. Le Nautilus fournissait de longues bordées diagonales qui le portaient à toutes les hauteurs. Sa direction se maintenait au nord. par le travers de l'Uruguay. des ombres. Cette vallée se bifurque à la hauteur des Antilles et se termine au nord par une énorme dépression de neuf mille mètres. Le capitaine Nemo. Tantôt elles figuraient une ombrelle demi-sphérique très lisse. Nous avions fait alors seize mille lieues depuis notre embarquement dans les mers du Japon.les meilleures du monde. Des oies et des canards s'abattirent par douzaines sur la plate-forme et prirent place bientôt dans les offices du bord. tout parsemés de taches blanchâtres et jaunes. Le Nautilus dépassa le large estuaire formé par l'embouchure de la Plata. Le capitaine Nemo ne se montrait pas. des plus rapides qui soient. Lorsque les dernières hauteurs des Malouines eurent disparu sous l'horizon.

acanthures-noirauds. spares-queues-d'or. dos gris bleuâtre. spares-pobs. des ptérocères fantaisistes. Elle était blanche en dessous. sciènes-coro à caudales d'or. que l'on pêche avec des brandons. eût formé un disque parfait et qui pesait une vingtaine de kilogrammes. à nuances chatoyantes comme la gorge d'un pigeon. et criant: 199 . des hyales translucides. Parmi les cartilagineux: des pétromizons-pricka. de belles phyctallines. des argonautes. d'un demi-mètre. et que leurs propriétés phosphorescentes trahissent au milieu des eaux. agrémenté de lignes verticales et tacheté de points rouges que couronne un merveilleux épanouissement de tentacules. le curassavien dont les flancs pointillés brillent d'une éclatante couleur d'or. gris et blanchâtres de peau. se précipita sur lui. appartenant à la famille des actinidiens. longues de quinze pouces. revêtus d'écailles seulement à la base des nageoires dorsales et anales. disposées sur plusieurs rangs. les jambes en l'air. paralysé d'une moitié du corps. et faisait tant d'efforts qu'un dernier soubresaut allait la précipiter à la mer. le phyctalis protexta. à chair grasse. sur lesquels l'or et l'argent mêlent leur éclat à ceux du rubis et de la topaze. à lignes régulièrement entrecroisées dont les taches rousses se relevaient vivement sur un fond de chair. à teintes noires. Quant aux mollusques. avant que je ne pusse l'en empêcher. ont le goût de l'anguille. et qui sont vulgairement connus sous le nom de pantouffliers. de petits squales d'un mètre. Étendue sur la plate-forme. qui. et qui servent principalement d'appât pour la pêche de la morue. sortes de triangles isocèles rougeâtres. car ils habitent les eaux douces. très lisse de peau. dont le museau est très obtus et blanc de neige. auxquels les pectorales tiennent par des prolongations charnues qui leur donnent l'aspect de chauves-souris. anableps de Surinam. odontagnathes aiguillonnés. enfin quelques espèces de batistes. et terminée par une nageoire bilobée. centronotes-nègres. Cet " et coetera " ne saurait empêcher de citer encore un poisson dont Conseil se souviendra longtemps et pour cause. semblables à des scorpions pétrifiés. essayait de se retourner par des mouvements convulsifs. en poissons et en reptiles. le corps peint d'un beau noir. des raies tuberculées. il le saisit à deux mains. et le caprisque violet clair. longues sardines de trois décimètres. avec de grandes taches rondes d'un bleu foncé et cerclées de noir. scombresguares. pour la plupart. petit tronc cylindrique. la queue coupée. et. des seiches excellentes à manger. rougeâtre en dessus. appartenant au genre des apléronotes. Aussitôt. longs poissons de deux mètres. Des poissons de ces parages que je n'avais pas encore eu l'occasion d'étudier. et entre autres espèces. ferme. et secs. mais que leur appendice corné. frais. à queue longue et déliée. à langue fine. mais très exacte. a fait surnommer licornes de mer. nageoires violettes. dont la chair est extrêmement délicate. Mais Conseil. originaire de cette partie de l'Océan. situé près des narines. Quelques zoophytes avaient été dragues par la chaîne des chaluts. des turritelles. labres demi-rouges. ils consistaient en produits que j'avais déjà observés.chalut lui ramena toute une pêche miraculeuse en zoophytes. à museau pointu. dont les dents. resplendissant d'un vif éclat argenté. que les naturalistes de l'antiquité classaient parmi les poissonsvolants. sortes d'anguilles. qui tenait à son poisson. C'étaient. je notai diverses espèces. se recourbent en arrière. curieux animaux que le courant de l'Amazone avait dû entraîner jusqu'en mer. tête verdâtre. Un de nos filets avait rapporté une sorte de raie très aplatie qui. ventre brun argenté semé de taches vives. pourvus de deux nageoires anales. le goût du saumon fumé. le voilà renversé. iris des yeux cerclé d'or. etc. et qui sont munis d'une lanière charnue très longue et très déliée. armées d'un long aiguillon dentelé. elle se débattait. chrysoptères. des lophies-vespertillions. des olives-porphyres. à teintes orange. Je termine là cette nomenclature un peu sèche. blanche. et certaines espèces de calmars. par la série des poissons osseux que j'observai: passans.

Mais celui dont il s'agit ici. Il eût été difficile de s'emparer de ces précieux reptiles. Les végétations vénéneuses se sont multipliées sous ces mers torrides. de méduses. Le lendemain. nous le frictionnions à bras raccourcis. destinée à être séchée. c'est la fièvre jaune qui désole ces admirables contrées. la cumana. c'est une torpille qui t'a mis dans ce déplorable état. ce fléau n'est rien encore auprès de celui qui frappera nos descendants. Le rémora. et leur solide 200 . " Et savez-vous. foudroie les poissons à plusieurs mètres de distance. car le moindre bruit les éveille. comme le dugong et le stellère. J'appris à Ned Land et à Conseil que la prévoyante nature avait assigné à ces mammifères un tôle important. et l'air empoisonné. famille des raies. ce qui s'est produit. genre des torpilles! " . Cette chasse ne fut pas intéressante. ces races utiles? C'est que les herbes putréfiées ont empoisonné l'air. tant ces mers se montraient giboyeuses. en effet. Leur disque aplati se compose de lames cartilagineuses transversales mobiles. Nos marins. mais par pure représaille. et le mal s'est irrésistiblement développé depuis l'embouchure du Rio de la Plata jusqu'aux Florides! " Et s'il faut en croire Toussenel. furent emmagasinés à bord. un certain nombre de tortues marines dormaient à la surface des flots. ajoutai-je. doivent paître les prairies sousmarines et détruire ainsi les agglomérations d'herbes qui obstruent l'embouchure des fleuves tropicaux. vers l'embouchure du Maroni. en effet. riposta Conseil. le Nautilus se rapprocha de la côte. répondis-je. Et comment? .Ah! monsieur peut m'en croire. lorsque les mers seront dépeuplées de baleines et de phoques. mon ami. sous-ordre des sélaciens. appartient à cette espèce. vint encore accroître les réserves du Nautilus. entre lesquelles l'animal peut opérer le vide. . particulier à cette mer. Le Canadien et moi. Il s'agissait. que j'avais observé dans la Méditerranée. sans dédaigner ces théories. C'étaient des manates qui. depuis que les hommes ont presque entièrement anéanti. En cet endroit. supérieure à celle du boeuf et du veau. cet éternel classificateur murmura d'une voix entrecoupée: " Classe des cartilagineux. d'approvisionner les cambuses d'une chair excellente. Alors. de calmars. C'étaient des échénéïdes. c'était l'échénélde ostéochère. 12 avril. " C'était la première fois que le pauvre garçon ne me parlait pas " à la troisième personne ". et quand il reprit ses sens. encombrées de poulpes. puisque leurs flots ne posséderont plus " ces vastes estomacs. une pêche. qui. Cependant. singulièrement pratiquée. pendant la journée. devaient peser au moins quatre mille kilogrammes. Ce jour-là. longs de six à sept mètres. a mesure qu'ils les prenaient. dans un milieu conducteur tel que l'eau. le Nautilus s'approcha de la côte hollandaise. comme les phoques. tant est grande la puissance de son organe électrique dont les deux surfaces principales ne mesurent pas moins de vingt-sept pieds carrés.En le mangeant. mon maître! Venez à moi. Ces beaux animaux.Oui. l'équipage du Nautilus s'empara d'une demidouzaine de manates. L'infortuné Conseil s'était attaqué à une torpille de la plus dangereuse espèce. nous l'avions relevé. Plusieurs milliers de kilos de viande. à branchies fixes. elles deviendront de vastes foyers d'infection. La pêche terminée. mais je me vengerai de cet animal. car franchement c'était coriace. les déposaient dans des bailles pleines d'eau. ordre des chondroptérygiens. Le chalut avait rapporté dans ses mailles un certain nombre de poissons dont la tête se terminait par une plaque ovale à rebords charnus. de la troisième famille des malacoptérygiens subbrachiens. Là vivaient en famille plusieurs groupes de lamantins. " Ce qu'il fit le soir même." Ah! mon maître. Ce sont eux. Les manates se laissaient frapper sans se défendre. Ce bizarre animal. paisibles et inoffensifs. appartiennent à l'ordre des syréniens. ce qui lui permet d'adhérer aux objets à la façon d'une ventouse. que Dieu avait chargés d'écumer la surface des mers ".

et avec eux les tortues auxquelles ils adhéraient. On prit ainsi plusieurs cacouannes. Quel changement s'était opéré en lui? Pour quelle cause? Je n'avais rien à me reprocher. évidemment. nous eûmes une assez longue conversation à ce sujet. Ce fut de poser catégoriquement cette question au capitaine Nemo: Le capitaine comptait-il nous garder indéfiniment à son bord? Une semblable démarche me répugnait. est un hameçon vivant. D'ailleurs. et. Si cette démarche n'obtenait aucun résultat. les rendaient très précieuses. rendre notre situation pénible et nuire aux projets du Canadien. soit en gagnant une terre. Le Canadien. je ne devais pas espérer qu'il fût homme à nous rendre la liberté. Il paraissait m'éviter. Autrefois. ni moi. Mais l'échénéïde devait opérer cette capture avec une sûreté et une précision extraordinaires. En outre. La fuite eût été très praticable si Ned Land fût parvenu a s'emparer du canot à l'insu du capitaine. il n'y avait pas de raison pour que cela finît. transparentes. Il ne fallait rien espérer du commandant du Nautilus. ni Ned. avec mouchetures blanches et jaunes. l'eau n'eût pas manqué sous sa quille. Il me fit donc une proposition à laquelle je ne m'attendais pas. Le 16 avril. Cette nourriture saine. couverte de plaques cornées grandes. ni Conseil. puisque la profondeur moyenne de ces mers est de dix-huit cents mètres. qui ferait le bonheur et la fortune du naïf pêcheur a la ligne. Si l'on excepte la rude épreuve de la banquise du pôle sud. Suivant moi. le Nautilus s'écarta constamment de la côte américaine. nous ne nous étions jamais mieux portés. semés d'îles et sillonnés de steamers. la nuit venue. mais. ne convenaient pas au capitaine Nemo. La Canadien. comme le disait Ned Land. Leur ténacité était telle qu'ils se fussent déchirés plutôt que de lâcher prise. Les hommes du Naulilus attachèrent à la queue de ces poissons un anneau assez large pour ne pas gêner leurs mouvements. elle ne pouvait aboutir. fut très décontenancé. Il ne voulait pas. J'aperçus un instant leurs pitons élevés. LES POULPES Pendant quelques jours. maintenant il m'abandonnait à mes études et ne venait plus au salon. minces. Nous avions fait dix-sept mille lieues. mais tout de nous seuls. et pour un homme auquel les 201 . une longue corde amarrée à bord par l'autre bout. cet homme devenait plus sombre. Depuis six mois nous étions prisonniers à bord du Nautilus. et à cet anneau.carapace est à l'épreuve du harpon. J'ajouterai que je ne pouvais en aucune façon arguer de notre santé. elle pouvait raviver ses soupçons. depuis quelque temps. brunes. Conseil et moi. Je priai donc Ned de me laisser réfléchir avant d'agir. Cet animal. en effet. ne donnaient pas prise aux maladies. nous eûmes connaissance de la Martinique et de la Guadeloupe. cette atmosphère salubre. moins sociable. ainsi que les tortues franches qui sont d'un goût exquis. probablement ces parages. Je ne le rencontrais qu'à de rares intervalles. et. il ne fallait plus y songer. Cependant. Peut-être notre présence à bord lui pesait-elle? Cependant. soit en accostant un des nombreux bateaux qui font le cabotage d'une île à l'autre. Cette pêche termina notre séjour sur les parages de l'Amazone. qui pesaient deux cents kilos. larges d'un mètre. cette uniformité de température. elles étaient excellentes au point de vue comestible. plus retiré. il se plaisait à m'expliquer les merveilles sous-marines. jetés à la mer. à une distance de trente milles environ. Mais en plein Océan. Leur carapace. Les échénéïdes. commencèrent aussitôt leur rôle et allèrent se fixer au plastron des tortues. qui comptait mettre ses projets à exécution dans le golfe. cette régularité d'existence. On les halait à bord. le Nautilus regagna la haute mer. fréquenter les flots du golfe du Mexique ou de la mer des Antilles.

C'étaient. je voulais que. et ce livre. marche à son but. dignes de leur nom. un véritable espalier d'hydrophytes digne d'un monde de Titans. flottant comme une épave de navire. allongés et charnus. Puis. à reflets nacrés. à dix mètres au-dessous de la surface des flots. des crabes violacés. Pour mon compte. dans l'embranchement des poissons. des muges battaient la mer de leur grosse queue charnue. Le 20 avril. plus tôt que plus tard. Que d'autres échantillons merveilleux et nouveaux j'eusse encore observés. et des sélènes argentées. non pour luimême. des l'ambres à longues pattes. Ces roches étaient tapissés de grandes herbes. je comprenais une telle existence. que de produits intéressants j'eus à signaler sur mes notes quotidiennes! C'étaient. véritables chefs-d'oeuvre de bijouterie consacrés autrefois à Diane. aux nageoires jaunes. véritables orties au toucher qui distillent un liquide corrosif. de charmantes pentacrines tête de méduse. se levaient sur l'horizon des eaux comme autant de lunes aux reflets blanchâtres. Mais nous. entre lesquels se creusaient des trous noirs que nos rayons électriques n'éclairaient pas jusqu'au fond.souvenirs de la terre ne laissaient aucun regret. de laminaires géants. par les vitres du Nautilus presque immobile. il pût voir le jour. apparaissent des surmulets. sortes de grosses vessies oblongues. murailles droites faites de blocs frustes disposés par larges assises. entre autres zoophytes. corsetés de raies d'or de la tête à la queue. C'étaient des balistes américains pour lesquels la nature n'a broyé que du blanc et du noir. passaient devant nos yeux comme des seigneurs de Véronèse. nous étions remontés à une hauteur moyenne de quinze cents mètres. couverts de petites écailles. appartenant à l'espèce des albicores. ornés de bandelettes émeraude. charmantes méduses à l'oeil. disséminées comme un tas de pavés a la surface des eaux. des troques. Conseil. Là s'élevaient de hautes falaises sous-marines. C'étaient. des annélides longs d'un mètre et demi. Cependant. armés d'une trompe rose et pourvus de dix-sept cents organes locomoteurs. par nuées. La terre la plus rapprochée était alors cet archipel des îles Lucayes. des galères connues sous le nom de physalie spélagiques. des spareséperonnés se dérobaient sous leur rapide nageoire thoracine. Ned et moi. des corégones rouges semblaient faucher les flots avec leur pectorale tranchante. De ces plantes colossales dont nous parlions. qui est chez lui. s'appliquaient parfois comme un opaque volet sur notre vitre. qui serpentaient sous les eaux et jetaient en passant toutes les lueurs du spectre solaire. des clupanodons de quinze pouces s'enveloppaient de leurs lueurs phosphorescentes. la nageoire pectorale triangulaire. tendant leur membrane au vent et laissant flotter leurs tentacules bleues comme des fils de soie. Les unes sont évidemment destinées à la nourriture des autres. pour un capitaine Nemo. des quenottes sanglantes et des fissurelles. à la mâchoire proéminente. à dents courtes et aiguës. de fucus gigantesques. des raies-molubars. nous n'avions pas rompu avec l'humanité. des clios particuliers aux mers des Antilles. Alors la vie animale n'était plus représentée que par des encrines. 202 . si le Nautilus ne se fût peu à peu abaissé vers les couches profondes! Ses plans inclinés l'entraînèrent jusqu'à des fonds de deux mille et trois mille cinq cents mètres. habillés de velours et de soie. je ne voulais pas ensevelir avec moi mes études si curieuses et si nouvelles. nous fûmes naturellement amenés à citer les animaux gigantesques de la mer. parmi les articulés. et qui. particulièrement recherchés des riches Romains. Là encore. dont la tige droite supportait un petit calice. qui va où il veut. des scombres de seize décimètres. par les panneaux ouverts. énormes cartilagineux longs de dix pieds et pesant six cents livres. les yeux fixés aux extrémités de la face antérieure de la tête. mollusques littoraux de grande espèce. je n'apercevais encore sur ces longs filaments que les principaux articulés de la division des brachioures. J'avais maintenant le droit d'écrire le vrai livre de la mer. qui par des voies mystérieuses pour les autres. agitant leurs resplendissantes nageoires. des étoiles de mer. dans ces eaux des Antilles. des bobies plumiers. le milieu du dos un peu bombé. des pomacanthes-dorés. et dont le proverbe disait: " Ne les mange pas qui les prend! "Enfin.

des poulpes de grande dimension.. dit Ned Land.Vous avez vu cela? demanda le Canadien.Ils allaient bien. ça se nomme des krak. Un autre évêque.Pardon.A la bonne heure! fit le Canadien. parle également d'un poulpe sur lequel pouvait manoeuvrer un régiment de cavalerie! .Ainsi. ce sont là de véritables cavernes à poulpes. ..Il était environ onze heures. mais pour mon compte.Bon! fit Ned Land. répondit ironiquement le Canadien. sans doute. Le rocher était un poulpe. et qui étaient trop gros pour passer par le détroit de Gibraltar. dis-je. . . " Eh bien. . je me rappelle parfaitement avoir vu une grande embarcation entraînée sous les flots par les bras d'un céphalopode.Mais moi qui vous parle.Pourquoi pas? répondit Conseil.Quoi! fit Conseil. et vous savez ce qu'il faut penser des légendes en matière d'histoire naturelle! D'ailleurs. monsieur ne croit pas aux poulpes gigantesques? .Oui.Krakens.Craque suffit. le rocher se mit en marche et retourna à la mer. C'était un tableau qui représentait le poulpe en question! . long d'un mille. de simples calmars.A Saint-Malo? repartit imperturbablement Conseil. Ned. Je voudrais contempler face à face l'un de ces poulpes dont j'ai tant entendu parler et qui peuvent entraîner des navires dans le fond des abîmes.Sans doute! mais d'autres y croient sans doute encore. ami Ned. . .Dans une église! s'écria le Canadien. . . Sa messe finie. .Et c'est tout? demanda le Canadien.Non. répondit Conseil. .Au fait. . ami Ned. les évêques d'autrefois! dit Ned Land.Non. dit Conseil de l'air le plus sérieux du monde.Oui.Dans le port? dit Ned Land ironiquement. J'ai entendu parler de ce tableau. Pontoppidan de Berghem.C'est probable. répondis-je.Je le regrette répliqua Conseil. des calmars.Beaucoup de gens. Mais l'ami Land s'est trompé. Ces bêtes-là. Des pêcheurs et des savants! . l'imagination ne demande qu'à s'égarer. mais un certain Olaus Magnus parle d'un céphalopode. . je suis bien décidé à n'admettre l'existence de ces monstres que lorsque je les aurai disséqués de ma propre main.Nous avons eu tort. éclatant de rire. Conseil. Ned. dis-je.Non. . achevant son mot sans se soucier de la plaisanterie de son compagnon.De vos propres yeux? . s'il vous plaît? . . les naturalistes de l'antiquité citent des monstres dont la gueule ressemblait à un golfe. peut-être! . . Nous avons bien cru au narval de monsieur. mais le sujet qu'il représente est tiré d'une légende.Où. quand il s'agit de monstres.Enfin. de la classe des céphalopodes? . Non seulement on a prétendu que ces poulpes pouvaient entraîner des navires.De mes propres yeux. . car je n'aperçois rien. me demanda Conseil. . . quand Ned Land attira mon attention sur un formidable fourmillement qui se produisait à travers les grandes algues. qui ressemblait plutôt à une île qu'à un animal. . . Des savants. il a raison. . . . dis-je. On raconte aussi que l'évêque de Nidros dressa un jour un autel sur un rocher immense.Pas des pêcheurs. riposta Conseil. 203 . Monsieur Conseil qui me fait poser! .Jamais on ne me fera croire. .Eh! qui diable y a jamais cru? s'écria le Canadien. que de tels animaux existent. et je ne serais pas étonné d'y voir quelques-uns de ces monstres. Conseil. dans une église.

.. Ce noeud glissa jusqu'aux nageoires caudales et s'y arrêta. . digne de figurer dans les légendes tératologiques.Et quelle était sa longueur? demanda le Canadien. mes amis. qui ont valu à ces animaux le nom de céphalopodes.Enfin. long de six pieds seulement. Il marchait à reculons avec une extrême vélocité dans la direction du Nautilus. l'équipage de l'aviso l'Alecton aperçut un monstrueux calmar qui nageait dans ses eaux. car balles et harpons traversaient ces chairs molles comme une gelée sans consistance. du moins. suivant le calcul des naturalistes. avaient un développement double de son corps et se tordaient comme la chevelure des furies. et il l'attaqua à coups de harpon et à coups de fusil. Conseil. Mais le fait le plus étonnant et qui ne permet plus de nier l'existence de ces animaux gigantesques. répondit tranquillement Conseil. répondis-je. ou plutôt ses huit pieds. mon brave Ned. n'avaient-ils pas un développement considérable? . n'était-ce pas un véritable bec de perroquet.Précisément. . aurait des tentacules longs de vingt-sept. . à l'imagination des conteurs. s'écria-t-il. Les musées de Trieste et de Montpellier conservent des squelettes de poulpes qui mesurent deux mètres. Ce qui suffit pour en faire un monstre formidable. Le commandant Bouguer s'approcha de l'animal. m'a souvent affirmé qu'il avait rencontré un de ces monstres de taille colossale dans les mers de l'Inde. Aussi a-t-on proposé de nommer ce poulpe " calmar de Bouguer ". . Je regardai à mon tour.Le voici. qui posté à la vitre. Toutefois.Quel est ce fait? demanda Ned Land. Après plusieurs tentatives infructueuses. implantés sur sa tête. et. rien du moins de ce qui passe la limite de la vraisemblance pour monter jusqu'à la fable ou à la légende.En pêche-t-on de nos jours? demanda le Canadien. reprit Conseil. Un de mes amis. Ned Land se précipita vers la vitre. s'est passé il y a quelques années. soit trois mètres dix. " Je regardai Conseil.Oui.Ne mesurait-il pas six mètres environ? dit Conseil. Conseil. C'était un calmar de dimensions colossales. qui s'agitaient sur l'eau comme une nichée de serpents? . mais inférieurs cependant aux cétacés. il disparut sous les eaux. si ce n'est pas le calmar de Bouguer.Sa tête. . .Et sa bouche. En 1861. On essaya alors de haler le monstre à bord. Ses huit bras. dit Ned Land. sans grand succès. . . Devant mes yeux s'agitait un monstre horrible.Précisément. en 1861.Ses yeux.Rien.S'ils n'en pêchent pas. du moins un prétexte. l'équipage parvint à passer un noeud coulant autour du corps du mollusque. un de ses frères. placés à fleur de tête. . à peu près par la latitude où nous sommes en ce moment. dans le nord-est de Ténériffe. ayant huit mètres de longueur. mais un bec formidable? .Eh bien! n'en déplaise à monsieur. voilà un fait. il faut sinon une cause. " L'épouvantable bête ". qu'y a-t-il de vrai? demanda Conseil. On 204 . Il regardait de ses énormes yeux fixes à teintes glauques. du Havre. voici. . Nos pêcheurs en voient fréquemment dont la longueur dépasse un mètre quatre-vingts. un de ces animaux.Mais dans tous ces récits. . examinait de nouveau les anfractuosités de la falaise. . D'ailleurs.Un fait indiscutable. Aristote a constaté les dimensions d'un calmar de cinq coudées. privé de cet ornement. et je ne pus réprimer un mouvement de répulsion. . les marins en voient du moins. le capitaine Paul Bos. On ne peut nier qu'il existe des poulpes et des calmars de très grande espèce.En effet. mais son poids était si considérable qu'il se sépara de sa queue sous la traction de la corde. n'était-elle pas couronnée de huit tentacules.

formait une masse charnue qui devait peser vingt à vingt-cinq mille kilogrammes. . suivi de son second. quelle vigueur dans leurs mouvements. répondit le Canadien. Parfois ces ventouses s'appliquaient sur la vitre du salon en y faisant le vide. substance cornée. il alla au panneau. Je surmontai l'horreur que m'inspirait cet aspect. monsieur le naturaliste. lui dis-je. . et j'entendis les grincements de leur bec sur la coque de tôle. plus formidable que lui. sans nous voir peut-être. monsieur. 205 . Ces monstres se maintenaient dans nos eaux avec une telle précision qu'ils semblaient immobiles. " Je regardai le capitaine. prenant un crayon. D'ailleurs. quels monstres que ces poulpes. Je pense que les mandibules cornées de l'un de ces calmars se sont engagées dans ses branches. et sur lequel ses bras suceurs ou ses mandibules n'avaient aucune prise.un bec de corne fait comme le bec d'un perroquet . " Est-ce que nous avons touché? demandai-je. Et cependant.En effet.Entreprise difficile. Il me parut sombre. J'allai vers le capitaine. c'est peut-être un de ceux-là! " En effet. Ce qui nous empêche de marcher. Quelle fantaisie de la nature! Un bec d'oiseau à un mollusque! Son corps. Je croyais n'avoir pas bien entendu. la queue du calmar de Bouguer a sans doute eu le temps de repousser. Un choc le fit tressaillir dans toute sa membrure. répondis-je. mais il ne marchait plus. Tout à coup le Nautilus s'arrêta.Et qu'allez-vous faire? . d'autres poulpes apparaissaient a la vitre de tribord. répondit le Canadien. J'en comptai sept. . Nous étions servis à souhait.s'ouvrait et se refermait verticalement. changeant avec une extrême rapidité suivant l'irritation de l'animal. Ils faisaient cortège au Nautilus. Le plafond s'illumina. dit Conseil. puisqu'ils possèdent trois coeurs! Le hasard nous avait mis en présence de ce calmar. Celui-ci sortit.D'ailleurs. Sa langue.Remonter à la surface et massacrer toute cette vermine. me répondit-il. Les bras et la queue de ces animaux se reforment par rédintégration. La bouche de ce monstre . du ton dégagé que prendrait un amateur devant le cristal d'un aquarium.En tout cas.Non. et nous allons les combattre corps à corps. " Une curieuse collection de poulpes. " Corps à corps? répétai-je. passait successivement du gris livide au brun rougeâtre. et depuis sept ans. Une minute se passa. " Le Nautilus flottait sans doute. entra dans le salon.voyait distinctement les deux cent cinquante ventouses disposées sur la face interne des tentacules sous forme de capsules semisphériques.Ce n'est pas une raison.Oui. Le capitaine Nemo. Sans nous parler. quelle vitalité le créateur leur a départie. et. Les branches de son hélice ne battaient pas les flots. De quoi s'irritait ce mollusque? Sans doute de la présence de ce Nautilus. " C'est peut-être le même que celui de l'Alecton. nous marchions sous une allure modérée. puisque celui-ci est entier et que l'autre a perdu sa queue! . nous serions déjà dégagés. armée elle-même de plusieurs rangées de dents aiguës. . Bientôt les panneaux se refermèrent. . L'hélice est arrêtée. si ce n'est pas celui-ci. Je commençai à le dessiner. riposta Ned. Sa couleur inconstante. car nous flottons. . et j'aurais pu les décalquer en raccourci sur la vitre. et je ne voulus pas laisser perdre l'occasion d'étudier soigneusement cet échantillon des céphalopodes. Je ne l'avais pas vu depuis quelque temps. sortait en frémissant de cette véritable cisaille. regarda les poulpes et dit quelques mots à son second. Je continuai mon travail. fusiforme et renflé dans sa partie moyenne. .

dévissait les boulons du panneau. armés de haches d'abordage. Mais les écrous étaient à peine dégagés. Le capitaine Nemo poussa un cri et s'élança au-dehors.Nous vous accompagnerons ". à chaque coup. Mais nous les attaquerons à la hache. Là. Conseil et moi. et avec lui mon infortuné compatriote! Quelle rage nous poussa alors contre ces monstres! On ne se possédait plus. me causèrent une profonde stupeur! J'avais donc un compatriote à bord. " Je me devais cette revanche! " dit le capitaine Nemo au Canadien. Je me précipitai à son secours. qui glissa sur les échelons en se tordant. et miraculeusement sauvé. Le Nautilus était alors revenu à la surface des flots. Un instant. Il semblait que ces visqueux tentacules renaissaient comme les têtes de l'hydre. se tenaient prêts à l'attaque. il criait: A moi! à moi! Ces mots. cinglant l'air. D'un coup de hache. nous prîmes deux haches. Sa hache disparut entre les deux énormes mandibules. Ah! comment mon coeur ne s'est-il pas brisé d'émotion et d'horreur! Le formidable bec du calmar s'était ouvert sur Ned Land. Il râlait. plusieurs. se plongeait dans les yeux glauques des calmars et les crevait. frappés à mort. dit le Canadien. C'était horrible. Ned Land saisit un harpon. se tordait dans l'air. Mais mon audacieux compagnon fut soudain renversé par les tentacules d'un monstre qu'il n'avait pu éviter. Les balles électriques sont impuissantes contre ces chairs molles où elles ne trouvent pas assez de résistance pour éclater. Nous nous étions précipités à sa suite. saisi par le tentacule et collé à ses ventouses. Ned s'inclina sans lui répondre. Sept bras sur huit avaient été coupés. le Canadien.En effet. Une violente odeur de musc pénétrait l'atmosphère. placé sur les derniers échelons. le capitaine Nemo coupa ce formidable tentacule. deux autres bras. Son second luttait avec rage contre d'autres monstres qui rampaient sur les flancs du Nautilus. mutilés. s'abattirent sur le marin placé devant le capitaine Nemo et l'enlevèrent avec une violence irrésistible. et vingt autres s'agitèrent au-dessus. se relevant. nous enfoncions nos armes dans ces masses charnues. Un seul. sécrété par une bourse située dans son abdomen. Ce combat avait duré un quart d'heure. plongea son harpon tout entier jusqu'au triple coeur du poulpe. Mais le capitaine Nemo m'avait devancé. enlacé par le poulpe. Ce malheureux allait être coupé en deux. . Un des marins. Mais au moment où le capitaine Nemo et son second se précipitaient sur lui. Qui pouvait l'arracher à cette puissante étreinte? Cependant le capitaine Nemo s'était précipité sur le poulpe. dis-je. était balancé dans l'air au caprice de cette énorme trompe.. Au moment où nous nous pressions les uns sur les autres pour atteindre la plateforme. je crus que le malheureux. je l'entendrai toute ma vie! L'infortuné était perdu. et. Nous roulions pêle-mêle au milieu de ces tronçons de serpents qui tressautaient sur la plate-forme dans des flots de sang et d'encre noire. . l'animal lança une colonne d'un liquide noirâtre. serait arraché à sa puissante succion. Dix ou douze poulpes avaient envahi la plate-forme et les flancs du Nautilus. Le Canadien. d'un coup de hache. L'équipage se battait à coups de hache. que le panneau se releva avec une violence extrême. Quand ce nuage se fut dissipé. suivant le capitaine Nemo. nous nous dirigeâmes vers l'escalier central.Et au harpon. Le harpon de Ned Land. peut-être! Cet appel déchirant. il étouffait. Quelle scène! Le malheureux. Aussitôt un de ces longs bras se glissa comme un serpent par l'ouverture. Les monstres vaincus. nous laissèrent enfin la place et disparurent sous les flots. maître Land. 206 . il lui avait encore abattu un bras. si vous ne refusez pas mon aide. le calmar avait disparu. et. brandissant la victime comme une plume. Conseil et moi. monsieur. une dizaine d'hommes.Je l'accepte. prononcés en français. . Nous en fûmes aveuglés. évidemment tiré par la ventouse d'un bras de poulpe.

oubliant son langage de convention. J'ai dit que le capitaine Nemo pleurait en regardant les flots. aucun de nous ne pourra jamais l'oublier. immobile près du fanal. au milieu de cette lutte. brisé par le formidable bras d'un poulpe. rouge de sang. Je l'ai lu à Conseil et au Canadien. broyé sous ses mandibules de fer. L'invariable volume de ses eaux est plus considérable que celui de tous les fleuves du globe. revient au Golfe de Gascogne et aux Açores. Et quelle mort! Cet ami. aidé par l'alizé du nord-est. le Gulf-Stream. son point de départ. si l'on veut. qui coule librement au milieu de l'Atlantique. qui a ses rives. et se bifurque en deux branches dont l'une va se saturer encore des chaudes molécules de la mer des Antilles. traverse l'Atlantique. l'auteur des Travailleurs de la Mer. s'avance jusqu'à Terre-Neuve. évidemment composée d'individus de nationalités diverses? C'était encore un de ces insolubles problèmes qui se dressaient sans cesse devant mon esprit! Le capitaine Nemo rentra dans sa chambre. ne devait pas reposer avec ses compagnons dans les paisibles eaux du cimetière de corail! Pour moi. associé de corps et d'âme au capitaine Nemo. Ce fut le 1er mai seulement que le Nautilus reprit franchement sa route au nord. j'en ai revu le récit. et dont les eaux ne se mélangent pas aux eaux océaniennes. c'était ce cri de désespoir poussé par l'infortuné qui m'avait déchiré le coeur. La véritable source du Gulf-Stream. venait. Il descend au sud. Là. il s'élève au nord sur les côtes américaines. Depuis. C'est un fleuve salé. reconnue par le commandant Maury. de cette mer qui avait dévoré l'un des siens! Dix jours se passèrent ainsi. et 207 . Il ne pouvait s'arracher du théâtre de sa dernière lutte. chargé de rétablir l'équilibre entre les températures et de mêler les eaux des tropiques aux eaux boréales. il faudrait la plume du plus illustre de nos poètes. dont l'un. Ils l'ont trouvé exact comme fait. étouffé. Chauffé à blanc dans le golfe du Mexique. Sa douleur fut immense. Nous suivions alors le courant du plus grand fleuve de la mer. j'avais donc un compatriote! Était-il seul à représenter la France dans cette mystérieuse association. commence son rôle de pondérateur. Il naviguait au hasard. il s'en servait à peine. fuyant comme lui le contact des hommes. pour jeter un suprême appel! Parmi cet équipage du Nautilus. atteint le cap San-Roque sur la côte brésilienne. flottait comme un cadavre au gré des lames. Pour peindre de pareils tableaux. écrasé. ses poissons et sa température propres. Son hélice avait été dégagée. Je l'ai écrite sous l'impression d'une émotion violente.Le capitaine Nemo. s'était repris à parler la langue de son pays et de sa mère. son courant marche avec une vitesse de quatre kilomètres à l'heure. commencent à se former. J'ai nommé le Gulf-Stream. Alors. regardait la mer qui avait englouti l'un de ses compagnons. Ce pauvre Français. mais insuffisant comme effet. reprend la route de l'Océan en suivant sur un des grands cercles du globe la ligne loxodromique. plus salé que la mer ambiante. encore faibles de température et de couleur. Sa profondeur moyenne est de trois mille pieds. désespéré. ses eaux. Mais qu'il devait être triste. est situé dans le golfe de Gascogne. si j'en jugeais par ce navire dont il était l'âme et qui recevait toutes ses impressions! Le Nautilus ne gardait plus de direction déterminée. LE GULF-STREAM Cette terrible scène du 20 avril. et je ne le vis plus pendant quelque temps. échauffe ses flots aux rayons de la zone torride. C'était le second compagnon qu'il perdait depuis notre arrivée à bord. longe l'Afrique équatoriale. en effet. sa largeur moyenne de soixante milles. C'est un fleuve. irrésolu. dévie sous la poussée du courant froid du détroit de Davis. après avoir eu connaissance des Lucayes à l'ouvert du canal de Bahama. et cependant. et de grosses larmes coulaient de ses yeux. Il allait. En de certains endroits. se divise en deux bras vers le quarante-troisième degré.

fréquente les rivages de cette grande nation où les rubans et les ordres sont si médiocrement estimés. Ce courant entraînait avec lui tout un monde d'êtres vivants. est peu différente de celle du sang. en sortant du golfe du Mexique. La largeur du Gulf-Stream est là de soixante-quinze milles. trancha de son éperon les flots du Gulf-Stream. Cette rapidité décroît régulièrement à mesure qu'il s'avance vers le nord. Sombres d'ailleurs et très riches en matières salines. Son courant est tellement distinct de la mer ambiante. des diptérodons à tête argentée et à queue jaune. sveltes de taille. tandis que son hélice battait encore ceux de l'Océan. le Gulf-Stream marche à raison de huit kilomètres à l'heure. et il faut souhaiter que cette régularité persiste. et fut très étonné de n'éprouver aucune sensation de chaud ni de froid. où sa température tombe à quatre degrés. à dents pointues disposées sur plusieurs rangs. le chevalier-américain. va jusqu'audelà du Spitzberg. Telle est même la netteté de leur ligne de démarcation. si. des rhombes bleuâtres dépourvus d'écailles. pendant la nuit. à tête grande. à la hauteur des Carolines. de petits squales d'un mètre. Vers midi. Je lui faisais connaître les particularités relatives au Gulf-Stream. la chaleur de ce courant. et dont le corps paraissait couvert d'écailles. Parmi les cartilagineux. sur quatorze lieues de large. les climats européens seront soumis à des perturbations dont on ne saurait calculer les conséquences. j'étais sur la plate-forme avec Conseil. je l'invitai a plonger ses mains dans le courant. J'ajouterai que. sa vitesse et sa direction viennent à se modifier. je notai des labres-grisons particuliers à ces mers. y voyageaient par troupes nombreuses. de ce que la température des eaux du Gulf-Stream. relevés d'or et d'argent. nous étions encore en travers du cap Hatteras. lui dis-je. à large gueule hérissée de petites dents. et sa profondeur de deux cent dix mètres. des sciènes longues d'un mètre. Et. former la mer libre du pôle. surtout par ces temps orageux qui nous menaçaient fréquemment. les eaux phosphorescentes du Gulf-Stream rivalisaient avec l'éclat électrique de notre fanal. des fourmillements de petits gohies-hoc pointillés de taches brunes.dont l'autre. à la hauteur de la Caroline du Nord. que Lacépède a consacrés à l'aimable compagne de sa vie. s'il faut en croire Maury. des mugilomores. que le Nautilus. brillant d'un éclat doux. Ce Gulf-Stream est un vaste calorifère qui permet aux côtes d'Europe de se parer d'une éternelle verdure. si communs dans la Méditerranée. Conseil obéit. qui faisaient entendre un léger cri des centronotes-nègres dont j'ai déjà parlé. à museau court et arrondi. C'est sur ce fleuve de l'Océan que le Nautilus naviguait alors. Le Nautilus continuait d'errer à l'aventure. des perroquets. A sa sortie du canal de Bahama. décoré de tous les ordres et chamarré de tous les rubans. que ses eaux comprimées font saillie sur l'Océan et qu'un dénivellement s'opère entre elles et les eaux froides. comme on a cru le remarquer. des coriphènes bleus. des batrachoïdes recouverts d'une bande jaune et transversale qui figure un t grec. fournirait assez de calorique pour tenir en fusion un fleuve de fer fondu aussi grand que l'Amazone ou le Missouri. qui peuvent rivaliser de couleur avec les plus beaux oiseaux des tropiques des blémies-bosquiens à tête triangulaire. " Cela vient. totalement utilisée. et qui figuraient de vastes losanges longs de vingt-cinq pieds. Parmi les poissons osseux. qui. divers échantillons de salmones. car. vrais arcs-en-ciel de l'Océan. enfin un beau poisson. Le 8 mai. la vitesse du Gulf-Stream était de deux mètres vingt-cinq par seconde. " En ce moment. et sur trois cent cinquante mètres de profondeur. des spares-synagres dont l'iris brillait comme un feu. Quand mon explication fut terminée. les plus remarquables étaient des raies dont la queue très déliée formait à peu près le tiers du corps. puis. Toute surveillance 208 . après avoir attiédi les rivages de l'Irlande et de la Norvège. elles tranchent par leur pur indigo sur les flots verts qui les environnent. Les argonautes.

une évasion pouvait réussir. Vous n'avez rien dit.Aujourd'hui. il faut que cela finisse. tout me faisait apparaître les choses sous un aspect différent.Eh bien. Le temps était fort mauvais. Je restai seul. et je ne le suivrai pas au pôle Nord. et nuit et jour parcourue par ces petites goëlettes chargées du cabotage sur les divers points de la côte américaine. sa taciturnité. Il m'évite même. .Monsieur Aronnax. De plus. " Monsieur. Sa vigoureuse nature ne pouvait s'accommoder de cet emprisonnement prolongé. Votre Nemo s'écarte des terres et remonte vers le nord. Ned. le Nautilus va se trouver à la hauteur de la Nouvelle-Ecosse. . l'isolement du capitaine Nemo. voulez-vous que j'aille le trouver. au lieu de poumons avait eu des branchies. son humeur modifiée. Son caractère devenait de plus en plus sombre. c'était courir à une perte certaine. monsieur. J'aime mieux chose faite que chose à faire. Ned Land en convenait lui-même. pris d'une furieuse nostalgie que la fuite seule eût pu guérir. laissez-moi faire. et que là. je crois qu'il aurait fait un poisson distingué! " Eh bien. qui. Ned.Et cela. quand je songe à cela. c'est mon fleuve à moi le fleuve de Québec. dit Ned Land.J'en reviens à mon idée. Quand je songe qu'avant quelques jours. surtout depuis le combat des poulpes.C'est une raison de plus pour l'aller voir. Ned. . répondis-je au Canadien. Mais une circonstance fâcheuse contrariait absolument les projets du Canadien. quoiqu'il les ait déjà fait connaître? . les rivages habités offraient partout de faciles refuges. je me jetterai plutôt à la mer! Je ne resterai pas ici! J'y étouffe! " Le Canadien était évidemment à bout de patience. Il faut parler au capitaine. .semblait bannie du bord. Je veux parler. moi? . vous voulez que je demande au capitaine Nemo quelles sont ses intentions à notre égard? .Soit. mes cheveux se hérissent.Mais je le rencontre rarement. Je ne sentais plus l'enthousiasme des premiers jours. Je désire être fixé une dernière fois. vers Terre-Neuve. maintenant que nous sommes dans les mers du mien. Je conviendrai que dans ces conditions. Tenez. . .Oui. Aujourd'hui.Quand? demanda le Canadien en insistant. ma ville natale. Demain. je résolus d'en finir immédiatement. . . La mer était incessamment sillonnée de nombreux steamers qui font le service entre New York ou Boston et le golfe du Mexique. Sa physionomie s'altérait de jour en jour. monsieur? reprit Ned Land. en mon seul nom. que dans cette baie se jette le Saint-Laurent et que le Saint-Laurent. précisément engendrés par le courant du Gulf-Stream. Aussi rongeait-il son frein.Quand je le rencontrerai. me dit-il ce jour-là. si ce brave garçon. puisqu'une évasion est impraticable en ce moment? . de cette patrie des trombes et des cyclones.Que faire. eût certainement tout compromis.Non. Il fallait être un Flamand comme Conseil pour accepter cette situation. Près de sept mois s'étaient écoulés sans que nous eussions eu aucune nouvelle de la terre. en agissant lui-même. En effet. Je veux en avoir le coeur net. 209 . monsieur. la fureur me monte au visage. voyant que je ne répondais pas. quand nous étions dans les mers de votre pays.. Véritablement. dans ce milieu réservé aux cétacés et autres habitants de la mer. On pouvait espérer d'être recueilli. Mais je vous le déclare j'ai assez du pôle Sud. je le verrai ". Affronter une mer souvent démontée sur un frêle canot. Parlez pour moi seul. C'était donc une occasion favorable.. . malgré les trente milles qui séparaient le Nautilus des côtes de l'Union.Oui. . s'ouvre une large baie. si vous voulez. . La demande décidée.Je l'interrogerai. Nous approchions de ces parages où les tempêtes sont fréquentes.

" Monsieur. il ne périra pas avec moi. je suis homme à vivre ignoré. sera renfermé dans un petit appareil insubmersible. De là. Mais avant que j'eusse répondu. Il releva la tête brusquement. et c'est à ce sujet que je voulais vous interroger. ou l'un des vôtres ne peut-il. ce n'est pas seulement de ma personne qu'il s'agit. une passion qui peut me faire tout oublier.. Ce manuscrit. vous suivre sans 210 . Je frappai à sa porte. si votre intention est de nous y garder toujours. " Monsieur. monsieur? répondit-il ironiquement. complété par l'histoire de ma vie. je vous répondrai aujourd'hui ce que je vous ai répondu il y a sept mois: Qui entre dans le Nautilus ne doit plus le quitter. je ne puis qu'approuver la pensée qui vous fait agir.Donnez-lui le nom qu'il vous plaira. dit le capitaine Nemo. Comme vous.Monsieur Aronnax. il me dit d'un ton plus grave: " Voici. un entraînement. dans le fragile espoir de léguer un jour à l'avenir le résultat de mes travaux.? . répondis-je. Il ne faut pas que le fruit de vos études soit perdu. il peut les croire bons! .Mais je suis occupé. Je vous le répète.Ce droit. et me dit d'un ton assez rude: " Vous ici! Que me voulez-vous? . mes compagnons. monsieur. Il contient le résumé de mes études sur la mer. Le dernier survivant de nous tous à bord du Nautilus jettera cet appareil à la mer. . monsieur. au nom de mes compagnons comme au mien. épuisons-le. en quelles mains il tombera? Ne sauriez-vous trouver mieux? Vous. obscur. puis je tournai le bouton. Avez-vous fait quelque découverte qui m'ait échappé? La mer vous a-t-elle livré de nouveaux secrets? " Nous étions loin de compte. C'est l'esclavage même que vous nous imposez. Mais j'étais décidé à tout entendre pour tout répondre.Mais moi. dis-je froidement. Résolu à ne pas sortir sans l'avoir interrogé. je m'approchai de lui. et il ira où les flots le porteront. une diversion puissante. Cette liberté que je vous laisse de vous isoler. et. et si vous nous rendez la liberté. Courbé sur sa table de travail. capitaine. et je vous demande aujourd'hui. fronça les sourcils. En un mot.Oui. Mais le moyen que vous employez me paraît primitif. Mais puisque nous l'avons entamé.La liberté! fit le capitaine Nemo se levant. s'il plaît à Dieu.Jamais. il ne m'avait pas entendu.Vous parler. j'entendis marcher dans celle du capitaine Nemo. . Depuis sept mois nous sommes à votre bord. ..Mais partout l'esclave garde le droit de recouvrer sa liberté! Quels que soient les moyens qui s'offrent à lui. .Laquelle. au moyen d'un appareil hypothétique confié au hasard des flots et des vents. je puis vous admirer. monsieur. Pour moi l'étude est un secours. en ce moment. J'entrai. nous sommes prêts à garder ce manuscrit en réserve. un manuscrit écrit en plusieurs langues. j'ai à vous parler d'une affaire qu'il ne m'est pas permis de retarder. " Le nom de cet homme! Son histoire écrite par lui-même! Son mystère serait donc un jour dévoilé? Mais. je ne vis dans cette communication qu'une entrée en matière. . lui dis-je.. revenir une seconde fois sur ce sujet ne serait ni de votre goût ni du mien. Je frappai de nouveau. dit vivement le capitaine en m'interrompant. Il ne fallait pas laisser échapper cette occasion de le rencontrer. ne puis-je l'avoir pour moi? " La réception était peu encourageante. signé de mon nom. La porte s'ouvrit. Qui sait où les vents pousseront cet appareil. . Je n'obtins pas de réponse.Je rentrai dans ma chambre. monsieur Aronnax. je travaille. qui vous le dénie? Ai-je jamais pensé à vous enchaîner par un serment? " Le capitaine me regardait en se croisant les bras.. répondit le capitaine Nemo. Le capitaine était là. me montrant un manuscrit ouvert sur sa table. . . " Capitaine.

Et pourtant le Nautilus. au milieu de la 211 . roulait et tanguait épouvantablement. Je m'y étais hissé et attaché aussi. " Nous savons maintenant. Aux cyrrhus à gerbes déliées succédaient à l'horizon des couches de nimbocumulus. tant elles sont compactes. nous avons dû refouler en nous jusqu'au plus petit témoignage de cette sympathie que fait naître la vue de ce qui est beau et bon. notre situation fut très tendue. précisément lorsque le Nautilus flottait à la hauteur de Long-Island. Elles s'excitaient entre elles. " Je m'étais tu. Eh bien. qu'il enfonce des tuiles de toits dans des portes. mes compagnons et moi. même le silence. " Je me retirai. inébranlable sous les rafales. quand notre coeur a pu battre pour vous. c'est-à-dire avec une vitesse de quinze mètres à la seconde. par cela seul qu'il est homme. Je puis décrire cette lutte des éléments. L'atmosphère se faisait blanchâtre et laiteuse. qu'il déplace des canons de vingt-quatre. soit près de quarante lieues à l'heure. Le Nautilus se rapproche de Long-Island. Nous fuirons. qui n'abattit ni le vent ni la mer. pouvaient faire naître de projets de vengeance dans une nature comme celle du Canadien. Le baromètre baissait notablement et indiquait dans l'air une extrême tension des vapeurs. qu'il n'y a rien à attendre de cet homme. C'est le chiffre des tempêtes. Leur hauteur s'accroissait. ce qu'il pouvait penser. C'est dans ces conditions qu'il renverse des maisons. " Que Ned Land pense. Les oiseaux disparaissaient. car au lieu de la fuir dans les profondeurs de la mer. tantôt dressé comme un mât. c'est ce sentiment que nous sommes étrangers à tout ce qui vous touche. à quelques milles des passes de New York. avait pris place sur la plate-forme. Des symptômes d'ouragan se manifestaient. tente. à l'exception des satanicles. dit Ned. Le vent soufflait du sud-ouest. d'abord en grand frais.. le capitaine Nemo. tenter. que cela vienne de l'ami ou de l'ennemi. Le capitaine Nemo. quel que soit le temps. Le Nautilus. essaye tout ce qu'il voudra. L'ouragan se déchaîna avec une vitesse de quarante-cinq mètres à la seconde. La mer démontée était balayée par de grandes loques de nuages qui trempaient dans ses flots. Il s'était amarré à mi-corps pour résister aux vagues monstrueuses qui déferlaient. par un inexplicable caprice. essayer?. Je ne voyais plus aucune de ces petites lames intermédiaires qui se forment au fond des grands creux. Je rapportai ma conversation à mes deux compagnons. tantôt couché sur le côté. une pluie torrentielle tomba. ému par quelques-unes de vos douleurs ou remué par vos actes de génie ou de courage. Vous êtes-vous demandé ce que l'amour de la liberté. dont la crête ne déferle pas. Et même. même pour moi mais d'impossible pour Ned Land surtout. amis des tempêtes.déplaisir dans un rôle que je comprends sur certains points: mais il est encore d'autres aspects de votre vie qui me la font entrevoir entourée de complications et de mystères auxquels seuls ici. qui fut portée à vingt-cinq mètres vers trois heures du soir. Je n'ai rien de plus à vous répondre. Le mélange du storm-glass se décomposait sous l'influence de l'électricité qui saturait l'atmosphère. je ne pourrais même pas vous écouter. Rien que de longues ondulations fuligineuses. Que cette première fois où vous venez de traiter ce sujet soit aussi la dernière. La mer grossissait et se gonflait en longues houles. La lutte des éléments était prochaine. nous n'avons aucune part. qui fait de notre position quelque chose d'inacceptable. D'autres nuages bas fuyaient rapidement. car une seconde fois.. qu'il rompt des grilles de fer. Tout homme. Le capitaine Nemo se leva. voulut la braver à sa surface. la haine de l'esclavage. partageant mon admiration entre cette tempête et cet homme incomparable qui lui tenait tête. " Mais le ciel devenait de plus en plus menaçant. vaut qu'on songe à lui. Vers cinq heures. La tempête éclata dans la journée du 18 mai. monsieur Aronnax. vous êtes de ceux qui peuvent tout comprendre. A compter de ce jour. d'impossible. que m'importe? Ce n'est pas moi qui l'ai été chercher! Ce n'est pas pour mon plaisir que je le garde à mon bord! Quant à vous.

justifiait cette parole d'un savant ingénieur: " Il n'y a pas de coque bien construite qui ne puisse défier à la mer! " Ce n'était pas un roc résistant. et j'en vis jaillir de longues étincelles. et leur vitesse de propagation. Je compris alors le rôle de ces lames qui emprisonnent l'air dans leurs flancs et le refoulent au fond des mers où elles portent la vie avec l'oxygène. ont déplacé un bloc pesant quatre-vingt-quatre mille livres.tourmente. A la pluie avait succédé une averse de feu. je vis de grands poissons effarés qui passaient comme des fantômes dans les eaux en feu. Ah! ce Gulf-Stream! Il justifiait bien son nom de roi des tempêtes! C'est lui qui crée ces formidables cyclones par la différence de température des couches d'air superposées a ses courants. y revenait en passant par le nord. Ce devait être un des steamers des lignes de New York à Liverpool ou au Havre. Mais là. après avoir renversé une partie de la ville de Yéddo. Je pensais qu'il retrouverait le calme à une profondeur de quinze mètres. quel milieu paisible! Qui eût dit qu'un ouragan terrible se déchaînait alors à la surface de cet Océan? PAR 47°24' DE LATITUDE ET DE 17°28' DE LONGITUDE 212 . sans gréement. je vis passer à l'horizon un grand navire qui luttait péniblement. Dans un effroyable mouvement de tangage. Quelques-uns furent foudroyés sous mes yeux! Le Nautilus descendait toujours. c'était un fuseau d'acier. moitié de celle du vent. et le cyclone. quelle tranquillité. J'entendis les réservoirs se remplir peu à peu. voulant une mort digne de lui. Le capitaine Nemo rentra vers minuit. L'intensité de la tempête s'accrut avec la nuit. Il était impossible de se tenir debout à l'intérieur du Nautilus. A dix heures du soir. des éclats du tonnerre. le Nautilus dressa en l'air son éperon d'acier. On eût dit que le capitaine Nemo. Il disparut bientôt dans l'ombre. Non. au Japon. faisant sept cents kilomètres à l'heure. Les gouttelettes d'eau se changeaient en aigrettes fulminantes. semblait aspirer en lui l'âme de la tempête. Les couches supérieures étaient trop violemment agitées. à bout de forces.on l'a calculée peut s'élever jusqu'à trois mille kilogrammes par pied carré de la surface qu'elles contrebattent. Ce sont elles qui. Je l'ouvris et je redescendis au salon. Je ne pouvais en supporter l'éclat. cherchait à se faire foudroyer. L'atmosphère fut zébrée d'éclairs violents. sans mâture. comme en 1860. à la Réunion. Cependant j'examinais attentivement ces vagues déchaînées. le ciel était en feu. aux Hébrides. Le vent sautait à tous les points de l'horizon. Elles mesuraient jusqu'à quinze mètres de hauteur sur une longueur de cent cinquante a cent soixante-quinze mètres. dans la tempête du 23 décembre 1864. comme la tige d'un paratonnerre. Il fallut aller chercher le repos jusqu'à cinquante mètres dans les entrailles de la mer. pendant un cyclone. et le Nautilus s'enfonça doucement au-dessous de la surface des flots. Brisé. partant de l'est. qui bravait impunément leur fureur. Ce sont de telles lames qui. obéissant et mobile. que ces lames eussent démoli. était de quinze mètres à la seconde. tandis que le capitaine Nemo. en sens inverse des tempêtes tournantes de l'hémisphère austral. Par les vitres ouvertes du salon. Un bruit terrible emplissait les airs. l'ouest et le sud. tomba à 710 millimètres. Leur extrême force de pression . L'orage atteignait alors son maximum d'intensité. les regardant en face. allèrent se briser le même jour sur les rivages de l'Amérique. Leur volume et leur puissance s'accroissaient avec la profondeur des eaux. Le baromètre. des mugissements du vent. bruit complexe. Il capeyait sous petite vapeur pour se maintenir debout à la lame. A la chute du jour. je me coulai à plat ventre vers le panneau. quel silence. fait des hurlements des vagues écrasées.

petits poissons qui accompagnent longtemps les navires dans les mers boréales. que de bâtiments perdus corps et biens. sombres débris au milieu desquels naviguait le Nautilus. s'isola comme le capitaine Nemo. véritable scorpion de deux à trois mètres. qui entretient une extrême humidité dans l'atmosphère. des rascasses. à dos noirâtre. le City-of-Glasgow. l'United-States. soit du pôle boréal.A la suite de cette tempête. Là aussi s'amoncellent les blocs erratiques charriés par la débâcle des glaces. des macroures à longue queue. les autres jeunes et réfléchissant l'éclat de notre fanal sur leurs ferrures et leurs carènes de cuivre. comme s'il eût passé une revue des morts! Le 15 mai. Là s'est formé un vaste ossuaire de poissons de mollusques ou de zoophytes qui y périssent par milliards. brun de couleur. principalement à 213 . C'est un épanouissement de ses eaux. Les filets ramassèrent aussi un poisson hardi. avec leurs équipages. un unernack de grande taille. Mais vers le sud se creuse subitement une dépression profonde. ennemi acharné des blennies. lorsqu'ils allaient reconnaître les feux incertains de la côte! Que de sinistres dus à ces brouillards opaques! Que de chocs sur ces écueils dont le ressac est éteint par le bruit du vent! Que de collisions entre les bâtiments. c'était le cotte des mers septentrionales. Elles sont principalement dues à la fonte des glaces. le cap Race. désespéré. le Paramatta. qui. tantôt audessous. un amas considérable de ces détritus organiques. malgré leurs feux de position.pour mémoire . le fond de ces mers offrait-il l'aspect d'un champ de bataille. ovovivipares comme les serpents. par ce contre-courant d'eau froide qui longe la côte américaine. des gades et des saumons. leur monde d'émigrants. disparus pour des causes ignorées. d'un goût excellent. au corps tuberculeux. préserve ses organes respiratoires du contact desséchant de l'atmosphère et peut vivre quelque temps hors de l'eau. dans le nord-est. plus exactement. nous étions sur l'extrémité méridionale du banc de Terre-Neuve. Que de navires perdus dans ces parages. grâce à la conformation de ses opercules. Là s'élargit le Gulf-Stream. l'île Saint-Paul. le Pacific. Quelques centaines de brasses au plus. nous avions été rejetés dans l'est. le détroit de Belle-Ile. mais il devient une mer. brillant d'un éclat argenté. l'Artic. de Montréal. bien musclé. vigoureux. rouge aux nageoires. coulés par abordage. sorte de murène émeraude. Tout espoir de s'évader sur les atterrages de New York ou du Saint-Laurent s'évanouissait. le Président. des ables-oxyrhinques. dont la tête a quelque ressemblance avec celle du chien. le Humboldt. I'Isis. des karraks à gros yeux. l'estuaire du Saint-Laurent! Et depuis quelques années seulement que de victimes fournies à ces funèbres annales par les lignes du Royal-Mail. où gisaient encore tous ces vaincus de l'Océan. tous échoués. I'Hungarian. Parmi eux. amenés soit de l'Équateur par le courant du Gulf-Stream. Le pauvre Ned. Je cite maintenant . poissons rapides. les uns vieux et empâtés déjà. je citerai le cycloptère d'un mètre. malgré les avertissements de leurs sifflets et de leurs cloches d'alarme! Aussi. Conseil et moi. un trou de trois mille mètres. sur ces points dangereux signalés dans les statistiques. le Solway.des bosquiens. à ventre orange. le Canadian. et j'arrive aux gades. des gobies-boulerots ou goujons noirs de deux décimètres. La profondeur de la mer n'est pas considérable au banc de Terre-Neuve. Parmi les poissons que le Nautilus effaroucha à son passage. J'ai dit que le Nautilus s'était écarté dans l'est. Il perd de sa vitesse et de sa température. il erra tantôt à la surface des flots. qui donne à ses congénères un exemple peu suivi de fidélité conjugale. nous ne nous quittions plus. spéciaux à l'Atlantique septentrional. J'aurais dû dire. armé de piquants à la tête et d'aiguillons aux nageoires. l'Anglo-Saxon. Les pêcheurs du Nautilus eurent quelque peine à s'emparer de cet animal. des blennies. Pendant quelques jours. audacieux. le Lyonnais. d'Inmann. au milieu de ces brumes si redoutables aux navigateurs. aventurés loin des mers hyperboréennes. Ce banc est un produit des alluvions marines.

Je veux croire monsieur. l'Amérique et la Norvège. à cinq cents milles environ de Heart's Content. que je n'avais pas prévenu. que je surpris dans ses eaux de prédilection. sont employés à la pêche de la morue.Onze millions. il cessa de fonctionner.Bien. et parfaitement conformés pour la marche. les mers en seraient bientôt dépeuplées. ce sont des poissons fusiformes comme les mulets. C'était à la hauteur de Saint-Jean de Terre-Neuve et de Heart's Content. " Pendant que nous effleurions les fonds du banc de Terre-Neuve. Conseil. cinq mille navires montés par soixante-quinze mille marins. comme s'il voulait suivre ce plateau télégraphique sur lequel repose le câble. Conseil ne put retenir cette observation: " Ça! des morues! dit-il. qui fut embarqué sur le GreatEastern. Mais je désabusai le digne garçon et pour le consoler de son déboire. Quelle nuée. sur cet inépuisable banc de Terre-Neuve. Le Nautilus dut manoeuvrer adroitement au milieu de ce réseau sous-marin. répondit Conseil. même résultat. Ce fut le 17 mai. les ingénieurs construisirent un nouveau câble.Quoi donc? . où aboutit l'extrémité du câble transatlantique. Mais je ferai une remarque. je lui appris diverses particularités de la pose de ce câble. les Américains. Cette tentative échoua encore. que j'aperçus le câble gisant sur le sol. D'ailleurs il ne demeura pas longtemps dans ces parages fréquentés. Mais dans l'eau.Eh! mon ami.Compte-les.Onze millions. Voila ce que je n'admettrai jamais. Ainsi en Angleterre et en Amérique seulement. c'est par milliers que les Français. Les morues ne sont plates que chez l'épicier. Cinq cent mille. se trouvait précisément en cet endroit où se produisit la rupture qui ruina 214 . . le Nautilus. que chaque bateau tend par douzaines. par deux mille huit cents mètres de profondeur. . je m'en rapporte à monsieur. où on les montre ouvertes et étalées. était retenue a la surface par un orin fixé sur une bouée de liège. D'ailleurs. Sur les côtes de la Norvège. Mais tu auras plus vite fait de me croire. au lieu de continuer à marcher au nord prit direction vers l'est.C'est que si tous les oeufs éclosaient. Lorsque le Nautilus s'ouvrit un chemin à travers leurs phalanges pressées.Les onze millions d'oeufs. Chaque navire en rapporte quarante mille en moyenne. armées de deux cents hameçons. les rascasses et les hommes! Sais-tu combien on a compté d'oeufs dans une seule femelle? . le prit d'abord pour un gigantesque serpent de mer et s'apprêtait à le classer suivant sa méthode ordinaire. sans leurs ennemis. les Anglais. je vis parfaitement ces longues lignes. immergé par trois mille huit cent trente-six mètres de profondeur. après avoir transmis quatre cents télégrammes environ. . Conseil. . Il s'éleva jusque vers le quarante-deuxième degré de latitude. mesurant trois mille quatre cents kilomètres et pesant quatre mille cinq cents tonnes. Le premier câble fut établi pendant les années 1857 et 1 858. Or. il suffirait de quatre morues pour alimenter l'Angleterre. . les Danois. répondit Conseil. mon ami.Naïf! m'écriai-je. à moins de les compter moimême. répondit Conseil. On peut dire que ces morues sont des poissons de montagnes. . et sans l'étonnante fécondité de ces poissons. ce qui fait vingt-cinq millions.Laquelle? . En 1863. et dont des sondages multipliés ont donné le relief avec une extrême exactitude. le 25 mai.l'espèce morue. quelle fourmilière! .Faisons bien les choses. mais je croyais que les morues étaient plates comme des limandes ou des soles? . pêchent les morues. les Norvégiens. On les consomme en quantités prodigieuses. il y en aurait bien davantage. car Terre-Neuve n'est qu'une montagne sous-marine. . Chaque ligne entraînée par un bout au moyen d'un petit grappin. Le Nautilus. mais. Je ne les compterai pas.

D'ailleurs. provoqua une nouvelle souscription. nous nous rapprochâmes de l'endroit où avait eu lieu l'accident de 1863. et paix aux hommes de bonne volonté sur la terre. le Great-Eastern n'était plus qu'à huit cents kilomètres de Terre-Neuve. il se rompit et ne put être ressaisi dans les profondeurs de l'Océan. Le Nautilus le suivit jusqu'à son fond le plus bas. Le faisceau de fils conducteurs isolés dans une enveloppe de gutta-percha. L'opération marcha bien. hérissé de foraminifères.l'entreprise. il passait en vue du Land's End. Cependant un incident arriva. 215 . et sous une pression favorable à la transmission de l'étincelle électrique qui passe de l'Amérique à l'Europe en trente-deux centièmes de seconde. Après avoir laissé entrevoir au Canadien les rivages d'Amérique. ses ingénieurs. était protégé par un matelas de matières textiles contenu dans une armature métallique. il serait jeté à la mer sans autre jugement. Le fond océanique formait alors une vallée large de cent vingt kilomètres. Nous y arrivions le 28 mai. se réunirent. L'audacieux Cyrus Field. On refit un joint et une épissure. Le Nautilus oserait-il s'engager dans la Manche? Ned Land qui avait reparu depuis que nous rallions la terre ne cessait de m'interroger. Le 27. On s'aperçut. Les électriciens du bord résolurent de couper le câble avant de le repêcher. il redescendit au sud et revint vers les mers européennes. C'était à six cent trente-huit milles de la côte d'Irlande. Un autre câble fut établi dans de meilleures conditions. Depuis lors. et là. la criminelle tentative ne se reproduisit plus. Plusieurs fois. il reposait encore sans aucun effort de traction. Comment lui répondre? Le capitaine Nemo demeurait invisible. recouvert de débris de coquille. quelques jours plus tard. le câble n'est jamais immergé à des profondeurs telles qu'il puisse se rompre. il relevait au milieu des brumes le port de Heart's Content. Le 23 juillet. Le long serpent. Le capitaine Nemo allait-il remonter pour atterrir sur les îles Britanniques? Non. sur laquelle on eût pu poser le Mont-Blanc sans que son sommet émergeât de la surface des flots. entre la pointe extrême de l'Angleterre et les Sorlingues. L'entreprise était heureusement terminée. lorsqu'on lui télégraphia d'Irlande la nouvelle de l'armistice conclu entre la Prusse et l'Autriche après Sadowa. A ma grande surprise. et par sa première dépêche. ses officiers. le promoteur de l'entreprise. et à onze heures du soir. Les Américains ne se découragèrent pas. Puis. à deux heures après-midi. Il reposait tranquillement. qui y risquait toute sa fortune. situé par quatre mille quatre cent trente et un mètres. en déroulant le câble. les électriciens observèrent que des clous y avaient été récemment enfoncés dans le but d'en détériorer l'âme. était encroûté dans un empâtement pierreux qui le protégeait contre les mollusques perforants. sur ce plateau si heureusement choisi. j'aperçus un instant le cap Clear et le feu de Fastenet. la jeune Amérique adressait à la vieille Europe ces sages paroles si rarement comprises: " Gloire à Dieu dans le ciel. tel qu'il était en sortant des ateliers de fabrication. à l'abri des mouvements de la mer. ils avaient ramené la partie avariée. " Je ne m'attendais pas à trouver le câble électrique dans son état primitif. Le capitaine Anderson. Mais. puis le câble fut immergé de nouveau. Une importante question se posait alors à mon esprit. En contournant l'île d'Émeraude. et le Nautilus n'était plus qu'à cent cinquante kilomètres de l'Irlande. allait-il donc me montrer les côtes de France? Cependant le Nautilus s'abaissait toujours vers le sud. délibérèrent. que les communications avec l'Europe venaient de s'interrompre. qui éclaire les milliers de navires sortis de Glasgow ou de Liverpool. car on a observé que l'enveloppe de guttapercha s'améliore par son séjour dans l'eau de mer. La durée de ce câble sera infinie sans doute. Le Great-Eastern reprit la mer le 13 juillet 1866. qu'il laissa sur tribord. et firent afficher que si le coupable était surpris à bord. Elle fut immédiatement couverte. Cette vallée est fermée à l'est par une muraille à pic de deux mille mètres. Le 30 mai.

le capitaine Nemo vint faire son point lui-même. il se battait audacieusement contre le Preston. Aucun pavillon ne battait à sa corne. le Nautilus conserva les mêmes allures. prit son sextant et observa avec une précision extrême. un grand navire à vapeur se dessinait sur la ligne de l'horizon. quand. En 1779. jour pour jour. commandé par La Poype-Vertrieux. le ciel pur. sur le fond.S'il voulait entrer en Manche. Le capitaine Nemo. le Nautilus décrivit sur la mer une série de cercles qui m'intriguèrent vivement. le 13 août. Il y a soixante-quatorze ans. Avait-il vu le bâtiment qui modifiait sa marche et semblait se rapprocher de nous? Je ne saurais le dire. les panneaux s'ouvrirent. le tiers de son équipage 216 . Cette épave. par 47°24' de latitude et 17°28' de longitude. rasé de ses mâts. il rejoignait à Brest l'escadre de Villaret-Joyeuse? chargé d'escorter un convoi de blé qui venait d'Amérique sous le commandement de l'amiral Van Stabel. Je revins au salon. c'est aujourd'hui le 13 prairial. qui devait avoir coulé par l'avant. après un combat héroïque. l'eau dans ses soutes. il prenait part au combat du comte de Grasse dans la baie de la Chesapeak. Le plafond lumineux du salon s'éteignit alors. Je regardait à bâbord et je ne vis rien que l'immensité des eaux tranquilles. à cette place même. Pendant toute la journée du 31 mai. A huit milles dans l'est. il assistait avec l'escadre de l'amiral d'Estaing à la prise de Grenade. et je ne pus reconnaître sa nationalité. Le 16 avril de la même année. 31 juin. an II. le capitaine prononça ces seuls mots. Quelques minutes plus tard. la république française lui changeait son nom. Lorsque son relèvement fut terminé. le 4 juillet. près de moi. car son hélice entravée ne lui communiquait plus aucun mouvement. je crus reconnaître les formes épaissies d'un navire. Par tribord. et j'entendis les sifflements de l'eau dans les réservoirs. Monsieur. apparaissait une forte extumescence qui attira mon attention. En 1781. démâté de ses trois mâts. suivant une ligne verticale. comptait déjà bien des années passées sur ce fond de l'Océan. Il ne le fit pas. Il ne m'adressa pas la parole. j'aperçus la mer vivement illuminée par les rayons du fanal dans un ravo d'un demi-mille. Le Nautilus immobile ne ressentait ni roulis ni tangage. Le calme absolu des flots facilitait son opération. En 1794. Il me parut plus sombre que jamais. A midi. Il semblait chercher un endroit qu'il avait quelque peine à trouver. Il était évident qu'il cherchait à reconnaître un point précis de l'Océan. Le Nautilus commença de s'enfoncer. il s'arrêtait à une profondeur de huit cent trente-trois mètres et reposait sur le sol. " C'est ici! " Il redescendit par le panneau. Quel était ce navire? Pourquoi le Nautilus venait-il visiter sa tombe? N'était-ce donc pas un naufrage qui avait entraîné ce bâtiment sous les eaux? Je ne savais que penser. et j'eus comme un pressentiment que le hasard trahirait avant peu les secrets du capitaine. Qui pouvait l'attrister ainsi? Était-ce sa proximité des rivages européens? Sentait-il quelque ressouvenir de son pays abandonné? Qu'éprouvait-il alors? des remords ou des regrets? Longtemps cette pensée occupa mon esprit. J'étais en ce moment sur la plate-forme. Le panneau se ferma. j'entendis le capitaine Nemo dire d'une voix lente: " Autrefois ce navire se nommait le Marseillais. La mer était belle. En 1778. En examinant attentivement cette masse. quelques minutes avant que le soleil passât au méridien. Le lendemain. et à travers les vitres. Ce sinistre datait certainement d'une époque reculée. On eût dit des ruines ensevelies sous un empâtement de coquilles blanchâtres comme sous un manteau de neige. pour être ainsi encroûtée dans le calcaire des eaux. cette escadre se rencontrait avec les vaisseaux anglais. Il portait soixante-quatorze canons et fut lancé en 1762. ainsi qu'il avait fait la veille. ce navire. Le 11 et le 12 prairial. il lui fallait prendre franchement à l'est. Le capitaine Nemo vint prendre la hauteur du soleil. le 5 septembre. le ler juin 1868.

encore moins qu'il sût ce qu'était cet engin sous-marin. et clouant son pavillon à sa poupe. dont la signification ne pouvait m'échapper. les mains tendues vers la mer. répondit-il. Son pavillon n'est pas hisse. Cette haine cherchait-elle encore des vengeances? L'avenir devait bientôt me l'apprendre. " D'où vient cette détonation? demandai-je. car une longue flamme se déroule à l'extrémité de son grand mât. Cependant. le Nautilus remontait lentement vers la surface de la mer.Un coup de canon ". cet historique du navire patriote froidement raconté d'abord. monsieur. " Non. Une épaisse fumée noire s'échappait de ses deux cheminées. quel mal peut-il faire au Nautilus? Ira-t-il l'attaquer sous les flots? Ira-t-il le canonner au fond des mers? . Peut-être ne devais-je jamais savoir qui il était. Le Vengeur! Un beau nom! " murmura le capitaine Nemo en se croisant les bras. il disparut sous les flots au cri de: Vive la République! . UNE HECATOMBE Cette façon de dire. je parierais pour un navire de guerre.Oui! monsieur. Le capitaine ne bougea pas. répondit Ned Land. Je ne pouvais admettre. En ce moment. pouvez-vous reconnaître la nationalité de ce bâtiment? " Le Canadien. mais une haine monstrueuse ou sublime que le temps ne pouvait affaiblir. à éperon. Je regardai dans la direction du navire que j'avais aperçu. s'il le faut. Ses voiles serrées se confondaient avec la ligne des vergues. Ned? . abaissant ses paupières. " Capitaine? " dis-je. puis l'émotion avec laquelle l'étrange personnage avait prononcé ses dernières paroles. Il ne répondit pas. une sourde détonation se fit entendre. Ce n'était pas une misanthropie commune qui avait enfermé dans les flancs du Nautilus le capitaine Nemo et ses compagnons. Je ne saurais reconnaître à quelle nation il appartient. l'imprévu de cette scène. répondit Conseil.hors de combat. Sa corne ne 217 . fixa pendant quelques instants le navire de toute la puissance de son regard. Puisse-t-il venir sur nous et couler. Mes regards ne quittaient plus le capitaine. mais je voyais de plus en plus l'homme se dégager du savant. Conseil et le Canadien m'y avaient précédé. Six milles le séparaient de nous. un deux-ponts cuirassé.Le Vengeur! m'écriai-je. d'où il venait.Dites-moi. plissant ses yeux aux angles. . fronçant ses sourcils. Je le quittai et montai sur la plate-forme. considérait d'un oeil ardent la glorieuse épave. nous continuâmes d'observer le bâtiment qui se dirigeait vers nous. ce nom de Vengeur. Bientôt le Canadien m'annonça que ce bâtiment était un grand vaisseau de guerre. qu'il eût reconnu le Nautilus à cette distance. à la hauteur de ses bas mâts. répondit le Canadien. ce damné Nautilus ! . Bientôt un léger roulis m'indiqua que nous flottions à l'air libre. où il allait. " Quel est ce bâtiment. demandai-je. et je vis disparaître peu à peu les formes confuses du Vengeur. tout se réunissait pour frapper profondément mon esprit.Ami Ned. aima mieux s'engloutir avec ses trois cent cinquante-six marins que de se rendre. cependant. " Pendant un quart d'heure. Ned. Lui. .A son gréement. Mais je puis affirmer que c'est un navire de guerre. Je regardai le capitaine. Il s'était rapproché du Nautilus et l'on voyait qu'il forçait de vapeur.

portait aucun pavillon. La distance empêchait encore de distinguer les couleurs de sa flamme, qui flottait comme un mince ruban. Il s'avançait rapidement. Si le capitaine Nemo le laissait approcher, une chance de salut s'offrait à nous. " Monsieur, me dit Ned Land, que ce bâtiment nous passe à un mille je me jette à la mer, et je vous engage faire comme moi. " Je ne répondis pas à la proposition du Canadien, et je continuai de regarder le navire qui grandissait à vue d'oeil. Qu'il fût anglais, français, américain ou russe, il était certain qu'il nous accueillerait, si nous pouvions gagner son bord. " Monsieur voudra bien se rappeler, dit alors Conseil, que nous avons quelque expérience de la natation. Il peut se reposer sur moi du soin de le remorquer vers ce navire, s'il lui convient de suivre l'ami Ned. " J'allais répondre, lorsqu'une vapeur blanche jaillit à l'avant du vaisseau de guerre. Puis, quelques secondes plus tard, les eaux troublées par la chute d'un corps pesant, éclaboussèrent l'arrière du Nautilus. Peu après, une détonation frappait mon oreille. " Comment? ils tirent sur nous! m'écriai-je. - Braves gens! murmura le Canadien. - Ils ne nous prennent donc pas pour des naufragés accrochés à une épave! - N'en déplaise à monsieur.... Bon, fit Conseil en secouant l'eau qu'un nouveau boulet avait fait jaillir jusqu'à lui.- N'en déplaise à monsieur, ils ont reconnu le narwal, et ils canonnent le narwal. - Mais ils doivent bien voir, m'écriai-je qu'ils ont affaire à des hommes. - C'est peut-être pour cela! " répondit Ned Land en me regardant. Toute une révélation se fit dans mon esprit. Sans doute, on savait à quoi s'en tenir maintenant sur l'existence du prétendu monstre. Sans doute, dans son abordage avec l'Abraham-Lincoln, lorsque le Canadien le frappa de son harpon, le commandant Farragut avait reconnu que le narwal était un bateau sous-marin, plus dangereux qu'un cétacé surnaturel? Oui, cela devait être ainsi, et sur toutes les mers, sans doute, on poursuivait maintenant ce terrible engin de destruction! Terrible en effet, si comme on pouvait le supposer, le capitaine Nemo employait le Nautilus à une oeuvre de vengeance! Pendant cette nuit, lorsqu'il nous emprisonna dans la cellule, au milieu de l'Océan Indien, ne s'était-il pas attaqué à quelque navire? Cet homme enterré maintenant dans le cimetière de corail, n'avait-il pas été victime du choc provoqué par le Nautilus? Oui, je le répète. Il en devait être ainsi. Une partie de la mystérieuse existence du capitaine Nemo se dévoilait. Et si son identité n'était pas reconnue, du moins, les nations coalisées contre lui, chassaient maintenant, non plus un être chimérique, mais un homme qui leur avait voué une haine implacable! Tout ce passé formidable apparut à mes yeux. Au lieu de rencontrer des amis sur ce navire qui s'approchait, nous n'y pouvions trouver que des ennemis sans pitié. Cependant les boulets se multipliaient autour de nous. Quelques-uns, rencontrant la surface liquide, s'en allaient par ricochet se perdre à des distances considérables. Mais aucun n'atteignit le Nautilus. Le navire cuirassé n'était plus alors qu'à trois milles. Malgré sa violente canonnade, le capitaine Nemo ne paraissait pas sur la plate-forme. Et cependant, l'un de ces boulets coniques, frappant normalement la coque du Nautilus, lui eût été fatal. Le Canadien me dit alors: " Monsieur, nous devons tout tenter pour nous tirer de ce mauvais pas. Faisons des signaux! Mille diables! On comprendra peut-être que nous sommes d'honnêtes gens! " Ned Land prit son mouchoir pour l'agiter dans l'air. Mais il l'avait à peine déployé, que terrassé par une main de fer, malgré sa force prodigieuse, il tombait sur le pont. " Misérable, s'écria le capitaine, veux-tu donc que je te cloue sur l'éperon du Nautilus avant qu'il ne se précipite contre ce navire! "

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Le capitaine Nemo, terrible à entendre, était plus terrible encore à voir. Sa face avait pâli sous les spasmes de son coeur, qui avait dû cesser de battre un instant. Ses pupilles s'étaient contractées effroyablement. Sa voix ne parlait plus, elle rugissait. Le corps penché en avant, il tordait sous sa main les épaules du Canadien. Puis, l'abandonnant et se retournant vers le vaisseau de guerre dont les boulets pleuvaient autour de lui: " Ah! tu sais qui je suis, navire d'une nation maudite! s'écria-t-il de sa voix puissante. Moi, je n'ai pas eu besoin de tes couleurs pour te reconnaître! Regarde! Je vais te montrer les miennes! " Et le capitaine Nemo déploya à l'avant de la plate-forme un pavillon noir. semblable à celui qu'il avait déjà planté au pôle sud. A ce moment, un boulet frappant obliquement la coque du Nautilus, sans l'entamer, et passant par ricochet près du capitaine. alla se perdre en mer. Le capitaine Nemo haussa les épaules. Puis, s'adressant à moi: " Descendez, me dit-il d'un ton bref, descendez, vous et vos compagnons. - Monsieur, m'ecriai-je, allez-vous donc attaquer ce navire, - Monsieur, je vais le couler. Vous ne ferez pas cela! - Je le ferai, répondit froidement le capitaine Nemo. Ne vous avisez pas de me juger, monsieur. La fatalité vous montre ce que vous ne deviez pas voir. L'attaque est venue. La riposte sera terrible. Rentrez. - Ce navire, quel est-il? - Vous ne le savez pas? Eh bien! tant mieux! Sa nationalité, du moins, restera un secret pour vous. Descendez. " Le Canadien, Conseil et moi, nous ne pouvions qu'obéir. Une quinzaine de marins du Nautilus entouraient le capitaine et regardaient avec un implacable sentiment de haine ce navire qui s'avançait vers eux. On sentait que le même souffle de vengeance animait toutes ces âmes. Je descendis au moment où un nouveau projectile éraillait encore la coque du Nautilus, et j'entendis le capitaine s'écrier: " Frappe, navire insensé! Prodigue tes inutiles boulets! Tu n'échapperas pas à l'éperon du Nautilus. Mais ce n'est pas à cette place que tu dois périr! Je ne veux pas que tes ruines aillent se confondre avec les ruines du Vengeur ! " Je regagnai ma chambre. Le capitaine et son second étaient restés sur la plate-forme. L'hélice fut mise en mouvement, le Nautilus, s'éloignant avec vitesse se mit hors de la portée des boulets du vaisseau. Mais la poursuite continua, et le capitaine Nemo se contenta de maintenir sa distance. Vers quatre heures du soir, ne pouvant contenir l'impatience et l'inquiétude qui me dévoraient, je revins vers l'escalier central. Le panneau était ouvert. Je me hasardai sur la plate-forme. Le capitaine s'y promenait encore d'un pas agité. Il regardait le navire qui lui restait sous le vent à cinq ou six milles. Il tournait autour de lui comme une bête fauve, et l'attirant vers l'est, il se laissait poursuivre. Cependant, il n'attaquait pas. Peut-être hésitait-il encore? Je voulus intervenir une dernière fois. Mais j'avais a peine interpellé le capitaine Nemo, que celui-ci m'imposait silence: " Je suis le droit, je suis la justice! me dit-il. Je suis l'opprimé, et voilà l'oppresseur! C'est par lui que tout ce que J'ai aime, chéri, vénéré, patrie, femme, enfants, mon père, ma mère, j'ai vu tout périr! Tout ce que je hais est là! Taisez-vous! " Je portai un dernier regard vers le vaisseau de guerre qui forçait de vapeur. Puis, je rejoignis Ned et Conseil. " Nous fuirons! m'écriai-je. - Bien, fit Ned. Quel est ce navire? - Je l'ignore. Mais quel qu'il soit, il sera coulé avant la nuit. En tout cas, mieux vaut périr avec lui que de se faire les complices de représailles dont on ne peut pas mesurer l'équité.

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- C'est mon avis, répondit froidement Ned Land. Attendons la nuit. " La nuit arriva. Un profond silence régnait à bord. La boussole indiquait que le Nautilus n'avait pas modifié sa direction. J'entendais le battement de son hélice qui frappait les flots avec une rapide régularité. Il se tenait à la surface des eaux, et un léger roulis le portait tantôt sur un bord, tantôt sur un autre. Mes compagnons et moi, nous avions résolu de fuir au moment où le vaisseau serait assez rapproché, soit pour nous faire entendre, soit pour nous faire voir, car la lune. qui devait être pleine trois jours plus tard, resplendissait. Une fois à bord de ce navire, si nous ne pouvions prévenir le coup qui le menaçait, du moins nous ferions tout ce que les circonstances nous permettaient de tenter. Plusieurs fois, je crus que le Nautilus se disposait pour l'attaque. Mais il se contentait de laisser se rapprocher son adversaire, et, peu de temps après, il reprenait son allure de fuite. Une partie de la nuit se passa sans incident. Nous guettions l'occasion d'agir. Nous parlions peu, étant trop émus. Ned Land aurait voulu se précipiter à la mer. Je le forçai d'attendre. Suivant moi, le Nautilusdevait attaquer le deux-ponts à la surface des flots, et alors il serait non seulement possible, mais facile de s'enfuir. A trois heures du matin, inquiet, je montai sur la plate-forme. Le capitaine Nemo ne l'avait pas quittée. Il était debout, à l'avant, près de son pavillon. qu'une légère brise déployait au-dessus de sa tête. Il ne quittait pas le vaisseau des yeux. Son regard, d'une extraordinaire intensité, semblait l'attirer, le fasciner, l'entraîner plus sûrement que s'il lui eût donné la remorque! La lune passait alors au méridien. Jupiter se levait dans l'est. Au milieu de cette paisible nature, le ciel et l'Océan rivalisaient de tranquillité, et la mer offrait a l'astre des nuits le plus beau miroir qui eût jamais reflété son image. Et quand je pensais à ce calme profond des éléments, comparé à toutes ces colères qui couvaient dans les flancs de l'imperceptible Nautilus, je sentais frissonner tout mon être. Le vaisseau se tenait a deux mille de nous. Il s'était rapproché, marchant toujours vers cet éclat phosphorescent qui signalait la présence du Nautilus Je vis ses feux de position, vert et rouge, et son fanal blanc suspendu au grand étai de misaine. Une vague réverbération éclairait son gréement et indiquait que les feux étaient poussés à outrance. Des gerbes d'étincelles, des scories de charbons enflammés, s'échappant de ses cheminées, étoilaient l'atmosphère. Je demeurai ainsi jusqu'à six heures du matin, sans que le capitaine Nemo eût paru m'apercevoir. Le vaisseau nous restait à un mille et demi, et avec les première, lueurs du jour. sa canonnade recommença. Le moment ne pouvait être éloigné où, le Nautilus attaquant son adversaire, mes compagnons et moi, nous quitterions pour jamais cet homme que je n'osais juger. Je me disposais à descendre afin de les prévenir, lorsque le second monta sur la plateforme. Plusieurs marins l'accompagnaient. Le capitaine Nemo ne les vit pas ou ne voulut pas les voir. Certaines dispositions furent prises qu'on aurait pu appeler le " branle-bas de combat " du Nautilus. Elles étaient très simples. La filière qui formait balustrade autour de la plate-forme. fut abaissée. De même, les cages du fanal et du timonier rentrèrent dans la coque de manière à l'affleurer seulement. La surface du long cigare de tôle n'offrait plus une seule saillie qui pût gêner sa manoeuvre. Je revins au salon. Le Nautilus émergeait toujours. Quelques lueurs matinales s'infiltraient dans la couche liquide. Sous certaines ondulations des lames, les vitres s'animaient des rougeurs du soleil levant. Ce terrible jour du 2 juin se levait. A cinq heures, le loch m'apprit que la vitesse du Nautilus se modérait. Je compris qu'il se laissait approcher. D'ailleurs les détonations se faisaient plus violemment entendre. Les boulets labouraient l'eau ambiante et s'y vissaient avec un sifflement singulier. " Mes amis, dis-je, le moment est venu. Une poignée de main, et que Dieu nous garde! " Ned Land était résolu, Conseil calme, moi nerveux, me contenant à peine.

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Nous passâmes dans la bibliothèque. Au moment où je poussais la porte qui s'ouvrait sur la cage de l'escalier central, j'entendis le panneau supérieur se fermer brusquement. Le Canadien s'élança sur les marches, mais je l'arrêtai. Un sifflement bien connu m'apprenait que l'eau pénétrait dans les réservoirs du bord. En effet, en peu d'instants, le Nautilus s'immergea à quelques mètres au-dessous de la surface des flots. Je compris sa manoeuvre. Il était trop tard pour agir. Le Nautilus ne songeait pas a frapper le deux-ponts dans son impénétrable cuirasse, mais au-dessous de sa ligne de flottaison, là ou la carapace métallique ne protège plus le bordé. Nous étions emprisonnés de nouveau, témoins obligés du sinistre drame qui se préparait. D'ailleurs, nous eûmes à peine le temps de réfléchir. Réfugiés dans ma chambre, nous nous regardions sans prononcer une parole. Une stupeur profonde s'était emparée de mon esprit. Le mouvement de la pensée s'arrêtait en moi.. Je me trouvais dans cet état pénible qui précède l'attente d'une détonation épouvantable. J'attendais, j'écoutais, je ne vivais que par le sens de l'ouïe! Cependant, la vitesse du Nautilus s'accrut sensiblement. C'était son élan qu'il prenait ainsi. Toute sa coque frémissait. Soudain, je poussai un cri. Un choc eut lieu, mais relativement léger. Je sentis la force pénétrante de l'éperon d'acier. J'entendis des éraillements, des raclements. Mais le Nautilus, emporté par sa puissance de propulsion, passait au travers de la masse du vaisseau comme l'aiguille du voilier à travers la toile! Je ne pus y tenir. Fou, éperdu, je m'élançai hors de ma chambre et me précipitai dans le salon. Le capitaine Nemo était là. Muet, sombre, implacable, il regardait par le panneau de bâbord. Une masse énorme sombrait sous les eaux, et pour ne rien perdre de son agonie, le Nautilus descendait dans l'abîme avec elle. A dix mètres de moi, je vis cette coque entr'ouverte, où l'eau s'enfonçait avec un bruit de tonnerre, puis la double ligne des canons et les bastingages. Le pont était couvert d'ombres noires qui s'agitaient. L'eau montait. Les malheureux s'élançaient dans les haubans, s'accrochaient aux mâts, se tordaient sous lés eaux. C'était une fourmilière humaine surprise par l'envahissement d'une mer! Paralysé, raidi par l'angoisse, les cheveux hérissés, l'oeil démesurément ouvert, la respiration incomplète, sans souffle, sans voix, je regardais, moi aussi! Une irrésistible attraction me collait à la vitre! L'énorme vaisseau s'enfonçait lentement. Le Nautilus le suivant, épiait tous ses mouvements. Tout à coup, une explosion se produisit. L'air comprimé fit voler les ponts du bâtiment comme si le feu eût pris aux soutes. La poussée des eaux fut telle que le Nautilus dévia. Alors le malheureux navire s'enfonça plus rapidement. Ses hunes, chargées de victimes, apparurent, ensuite des barres, pliant sous des grappes d'hommes. enfin le sommet de son grand mât. Puis, la masse sombre disparut, et avec elle cet équipage de cadavres entraînés par un formidable remous... Je me retournai vers le capitaine Nemo. Ce terrible justicier, véritable archange de la haine, regardait toujours. Quand tout fut fini, le capitaine Nemo, se dirigeant vers la porte de sa chambre, l'ouvrit et entra. Je le suivis des yeux. Sur le panneau du fond, au-dessous des portraits de ses héros, je vis le portrait d'une femme jeune encore et de deux petits enfants. Le capitaine Nemo les regarda pendant quelques instants, leur tendit les bras, et, s'agenouillant. il fondit en sanglots.

LES DERNIERES PAROLES DU CAPITAINE NEMO

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Les panneaux s'étaient refermés sur cette vision effrayante, mais la lumière n'avait pas été rendue au salon. A l'intérieur du Nautilus, ce n'étaient que ténèbres et silence. Il quittait ce lieu de désolation, à cent pieds sous les eaux, avec une rapidité prodigieuse. Où allait-il? Au nord ou au sud? Où fuyait cet homme après cette horrible représaille? J'étais rentré dans ma chambre où Ned et Conseil se tenaient silencieusement. J'éprouvais une insurmontable horreur pour le capitaine Nemo. Quoi qu'il eût souffert de la part des hommes, il n'avait pas le droit de punir ainsi. Il m'avait fait, sinon le complice, du moins le témoin de ses vengeances! C'était déjà trop. A onze heures, la clarté électrique réapparut. Je passai dans le salon. Il était désert. Je consultai les divers instruments. Le Nautilus fuyait dans le nord avec une rapidité de vingt-cinq milles à l'heure, tantôt à la surface de la mer, tantôt à trente pieds audessous. Relèvement fait sur la carte, je vis que nous passions à l'ouvert de la Manche, et que notre direction nous portait vers les mers boréales avec une incomparable vitesse. A peine pouvais-je saisir à leur rapide passage des squales au long nez, des squalesmarteaux, des roussettes qui fréquentent ces eaux, de grands aigles de mer, des nuées d'hippocampes, semblables aux cavaliers du jeu d'échecs, des anguilles s'agitant comme les serpenteaux d'un feu d'artifice, des armées de crabes qui fuyaient obliquement en croisant leurs pinces sur leur carapace, enfin des troupes de marsouins qui luttaient de rapidité avec le Nautilus. Mais d'observer, d'étudier, de classer, il n'était plus question alors. Le soir, nous avions franchi deux cents lieues de l'Atlantique. L'ombre se fit, et la mer fut envahie par les ténèbres jusqu'au lever de la lune. Je regagnai ma chambre. Je ne pus dormir. J'étais assailli de cauchemars. L'horrible scène de destruction se répétait dans mon esprit. Depuis ce jour, qui pourra dire jusqu'où nous entraîna le Nautilusdans ce bassin de l'Atlantique nord? Toujours avec une vitesse inappréciable! Toujours au milieu des brumes hyperboréennes! Toucha-t-il aux pointes du Spitzberg, aux accores de la Nouvelle-Zemble? Parcourut-il ces mers ignorées, la mer Blanche, la mer de Kara, le golfe de l'Obi, l'archipel de Liarrov, et ces rivages inconnus de la côte asiatique? Je ne saurais le dire. Le temps qui s'écoulait je ne pouvais plus l'évaluer. L'heure avait été suspendue aux horloges du bord. Il semblait que la nuit et le jour, comme dans les contrées polaires, ne suivaient plus leur cours régulier. Je me sentais entraîné dans ce domaine de l'étrange où se mouvait à l'aise l'imagination surmenée d'Edgard Poë. A chaque instant, je m'attendais à voir, comme le fabuleux Gordon Pym, " cette figure humaine voilée, de proportion beaucoup plus vaste que celle d'aucun habitant de la terre, jetée en travers de cette cataracte qui défend les abords du pôle "! J'estime - mais je me trompe peut-être , j'estime que cette course aventureuse du Nautilus se prolongea pendant quinze ou vingt jours, et je ne sais ce qu'elle aurait duré, sans la catastrophe qui termina ce voyage. Du capitaine Nemo, il n'était plus question. De son second, pas davantage. Pas un homme de l'équipage ne fut visible un seul instant. Presque incessamment, le Nautilus flottait sous les eaux. Quand ii remontait à leur surface afin de renouveler son air, les panneaux s'ouvraient ou se refermaient automatiquement. Plus de point reporté sur le planisphère. Je ne savais où nous étions. Je dirai aussi que le Canadien, à bout de forces et de patience, ne paraissait plus. Conseil ne pouvait en tirer un seul mot, et craignait que, dans un accès de délire et sous l'empire d'une nostalgie effrayante, il ne se tuât. Il le surveillait donc avec un dévouement de tous les instants. On comprend que, dans ces conditions, la situation n'était plus tenable.

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Un matin - à quelle date, je ne saurais le dire - je m'étais assoupi vers les premières heures du jour, assoupissement pénible et maladif. Quand je m'éveillai, je vis Ned Land se pencher sur moi, et je l'entendis me dire à voix basse: " Nous allons fuir! " Je me redressai. " Quand fuyons-nous? demandai-je. - La nuit prochaine. Toute surveillance semble avoir disparu du Nautilus. On dirait que la stupeur règne à bord. Vous serez prêt, monsieur? - Oui. Où sommes-nous? - En vue de terres que je viens de relever ce matin au milieu des brumes, à vingt milles dans l'est. - Quelles sont ces terres? - Je l'ignore, mais quelles qu'elles soient, nous nous y réfugierons. - Oui! Ned. Oui, nous fuirons cette nuit, dût la mer nous engloutir! - La mer est mauvaise, le vent violent, mais vingt milles à faire dans cette légère embarcation du Nautilus ne m'effraient pas. J'ai pu y transporter quelques vivres et quelques bouteilles d'eau à l'insu de l'équipage. - Je vous suivrai. - D'ailleurs, ajouta le Canadien, si je suis surpris, je me défends, je me fais tuer. - Nous mourrons ensemble, ami Ned. " J'étais décidé à tout. Le Canadien me quitta. Je gagnai la plate-forme, sur laquelle je pouvais à peine me maintenir contre le choc des lames. Le ciel était menaçant, mais puisque la terre était là dans ces brumes épaisses, il fallait fuir. Nous ne devions perdre ni un jour ni une heure. Je revins au salon, craignant et désirant tout à la fois de rencontrer le capitaine Nemo, voulant et ne voulant plus le voir. Que lui aurais-je dit? Pouvais-je lui cacher l'involontaire horreur qu'il m'inspirait! Non! Mieux valait ne pas me trouver face à face avec lui! Mieux valait l'oublier! Et pourtant! Combien fut longue cette journée, la dernière que je dusse passer à bord du Nautilus! Je restais seul. Ned Land et Conseil évitaient de me parler par crainte de se trahir. A six heures, je dînai, mais je n'avais pas faim. Je me forçai à manger, malgré mes répugnances, ne voulant pas m'affaiblir. A six heures et demi, Ned Land entra dans ma chambre. Il me dit: " Nous ne nous reverrons pas avant notre départ. A dix heures, la lune ne sera pas encore levée. Nous profiterons de l'obscurité. Venez au canot. Conseil et moi, nous vous y attendrons. " Puis le Canadien sortit, sans m'avoir donné le temps de lui répondre. Je voulus vérifier la direction du Nautilus. Je me rendis au salon. Nous courions nordnord-est avec une vitesse effrayante, par cinquante mètres de profondeur. Je jetai un dernier regard sur ces merveilles de la nature, sur ces richesses de l'art entassées dans ce musée, sur cette collection sans rivale destinée à périr un jour au fond des mers avec celui qui l'avait formée. Je voulus fixer dans mon esprit une impression suprême. Je restai une heure ainsi, baigné dans les effluves du plafond lumineux, et passant en revue ces trésors resplendissant sous leurs vitrines. Puis, je revins à ma chambre. Là, je revêtis de solides vêtements de mer. Je rassemblai mes notes et les serrai précieusement sur moi. Mon coeur battait avec force. Je ne pouvais en comprimer les pulsations. Certainement, mon trouble, mon agitation m'eussent trahi aux yeux du capitaine Nemo. Que faisait-il en ce moment? J'écoutai à la porte de sa chambre. J'entendis un bruit de pas. Le capitaine Nemo était là. Il ne s'était pas couché. A chaque mouvement, il me semblait qu'il allait m'apparaître et me demander pourquoi je voulais fuir! J'éprouvais des alertes incessantes. Mon imagination les grossissait. Cette impression devint si

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poignante que je me demandai s'il ne valait pas mieux entrer dans la chambre du capitaine, le voir face à face, le braver du geste et du regard! C'était une inspiration de fou. Je me retins heureusement, et je m'étendis sur mon lit pour apaiser en moi les agitations du corps. Mes nerfs se calmèrent un peu, mais, le cerveau surexcité, je revis dans un rapide souvenir toute mon existence à bord du Nautilus, tous les incidents heureux ou malheureux qui l'avaient traversée depuis ma disparition de l'Abraham-Lincoln, les chasses sous-marines, le détroit de Torrès, les sauvages de la Papouasie, l'échouement, le cimetière de corail, le passage de Suez, l'île de Santorin, le plongeur crétois, la baie de Vigo, l'Atlantide, la banquise, le pôle sud, l'emprisonnement dans les glaces, le combat des poulpes, la tempête du GulfStream, le Vengeur, et cette horrible scène du vaisseau coulé avec son équipage!... Tous ces événements passèrent devant mes yeux, comme ces toiles de fond qui se déroulent à l'arrière-plan d'un théâtre. Alors le capitaine Nemo grandissait démesurément dans ce milieu étrange. Son type s'accentuait et prenait des proportions surhumaines. Ce n'était plus mon semblable, c'était l'homme des eaux, le génie des mers. Il était alors neuf heures et demie. Je tenais ma tête à deux mains pour l'empêcher d'éclater. Je fermais les yeux. Je ne voulais plus penser. Une demi-heure d'attente encore! Une demi-heure d'un cauchemar qui pouvait me rendre fou! En ce moment, j'entendis les vagues accords de l'orgue, une harmonie triste sous un chant indéfinissable, véritables plaintes d'une âme qui veut briser ses liens terrestres. J'écoutai par tous mes sens à la fois, respirant à peine, plongé comme le capitaine Nemo dans ces extases musicales qui l'entraînaient hors des limites de ce monde. Puis, une pensée soudaine me terrifia. Le capitaine Nemo avait quitté sa chambre. Il était dans ce salon que je devais traverser pour fuir. Là, je le rencontrerais une dernière fois. Il me verrait, il me parlerait peut-être! Un geste de lui pouvait m'anéantir, un seul mot, m'enchaîner à son bord! Cependant, dix heures allaient sonner. Le moment était venu de quitter ma chambre et de rejoindre mes compagnons. Il n'y avait pas à hésiter, dût le capitaine Nemo se dresser devant moi. J'ouvris ma porte avec précaution, et cependant, il me sembla qu'en tournant sur ses gonds, elle faisait un bruit effrayant. Peut-être ce bruit n'existait-il que dans mon imagination! Je m'avançai en rampant à travers les coursives obscures du Nautilus, m'arrêtant à chaque pas pour comprimer les battements de mon coeur. J'arrivai à la porte angulaire du salon. Je l'ouvris doucement. Le salon était plongé dans une obscurité profonde. Les accords de l'orgue raisonnaient faiblement. Le capitaine Nemo était là. Il ne me voyait pas. Je crois même qu'en pleine lumière, il ne m'eût pas aperçu, tant son extase l'absorbait tout entier. Je me traînai sur le tapis, évitant le moindre heurt dont le bruit eût pu trahir ma présence. Il me fallut cinq minutes pour gagner la porte du fond qui donnait sur la bibliothèque. J'allais l'ouvrir, quand un soupir du capitaine Nemo me cloua sur place. Je compris qu'il se levait. Je l'entrevis même, car quelques rayons de la bibliothèque éclairée filtraient jusqu'au salon. Il vint vers moi, les bras croisés, silencieux, glissant plutôt que marchant, comme un spectre. Sa poitrine oppressée se gonflait de sanglots. Et je l'entendis murmurer ces paroles - les dernières qui aient frappé mon oreille: " Dieu tout puissant! assez! assez! " Était-ce l'aveu du remords qui s'échappait ainsi de la conscience de cet homme?... Éperdu, je me précipitai dans la bibliothèque. Je montai l'escalier central, et, suivant la coursive supérieure, j'arrivai au canot. J'y pénétrai par l'ouverture qui avait déjà livré passage à mes deux compagnons. " Partons! Partons! m'écriai-je. - A l'instant! " répondit le Canadien.

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. et le Canadien commença à dévisser les écrous qui nous retenaient encore au bateau sous-marin. et nous avec lui! " Il faut tenir bon.L'orifice évidé dans la tôle du Nautilus fut préalablement fermé et boulonné au moyen d'une clef anglaise dont Ned Land s'était muni. l'influence nerveuse annihilée. Ainsi que lui. arraché de son alvéole. me révéla la cause de cette agitation qui se propageait à bord du Nautilus. la circulation suspendue. je ne saurai le dire. là où les troncs d'arbres s'usent et se font " une fourrure de poils ". Ma tête porta sur une membrure de fer. selon l'expression norvégienne! Quelle situation! Nous étions ballottés affreusement. nous saurons mourir! " Le Canadien s'était arrêté dans son travail. Les écrous manquaient. Le Maelstrom! Un nom plus effrayant dans une situation plus effrayante pouvait-il retentir à notre oreille? Nous trouvions-nous donc sur ces dangereux parages de la côte norvégienne? Le Nautilus était-il entraîné dans ce gouffre. Des voix se répondaient avec vivacité. qu'un craquement se produisait. et revisser les écrous! En restant attachés au Nautilus. sains et saufs étaient près de moi et me pressaient les mains. C'est là que le Nautilus involontairement ou volontairement peut-être . traversés de sueurs froides comme les sueurs de l'agonie! Et quel bruit autour de notre frêle canot! Quels mugissements que l'écho répétait à une distance de plusieurs milles! Quel fracas que celui de ces eaux brisées sur les roches aiguës du fond. encore accroché à son flanc. Elles forment un tourbillon dont aucun navire n'a jamais pu sortir. 225 . mais les baleines. Mes deux compagnons. Ce n'était pas à nous que son équipage en voulait! " Maelstrom! Maelstrom! " s'écriait-il. vingt fois répété. CONCLUSION Voici la conclusion de ce voyage sous les mers. Elles forment ce gouffre justement appelé le " Nombril de l'Océan ".avait été engagé par son capitaine. comment Ned Land. là où les corps les plus durs se brisent.. un mot terrible. les eaux resserrées entre les îles Feroë et Loffoden sont précipitées avec une irrésistible violence. Le Nautilus se défendait comme un être humain. mais aussi les ours blancs des régions boréales. J'éprouvais ce tournoiement maladif qui succède à un mouvement de giration trop prolongé. au moment où notre canot allait se détacher de ses flancs? On sait qu'au moment du flux. Mais quand je revins à moi. était lancé comme la pierre d'une fronde au milieu du tourbillon. Parfois il se dressait. dans l'horreur portée à son comble. De tous les points de l'horizon accourent des lames monstrueuses. Je le sentais. Ses muscles d'acier craquaient. Nous étions dans l'épouvante. Il décrivait une spirale dont le rayon diminuait de plus en plus. dont la puissance d'attraction s'étend jusqu'à une distance de quinze kilomètres. j'étais couché dans la cabane d'un pêcheur des îles Loffoden.! " Il n'avait pas achevé de parler. Nous nous embrassâmes avec effusion. sous ce choc violent. Mais un mot. et le canot. comment le canot échappa au formidable remous du Maelstrom. et. Soudain un bruit intérieur se fit entendre. Conseil et moi. dit Ned. était emporté avec une vitesse vertigineuse. L'ouverture du canot se ferma également. " Oui! murmurai-je. Là sont aspirés non seulement les navires. nous sortîmes du gouffre. je perdis connaissance. nous pouvons nous sauver encore. Qu'y avait-il? S'était-on aperçu de notre fuite? Je sentis que Ned Land me glissait un poignard dans la main. Ce qui se passa pendant cette nuit. le canot.

Me croira-t-on? Je ne sais.com 226 . *** FIN *** www. Ne l'ai-je pas compris par moi-même? N'ai-je pas vécu dix mois de cette existence extranaturelle? Aussi. et dont le progrès rendra les routes libres un jour. après tout. Je suis donc forcé d'attendre le passage du bateau à vapeur qui fait le service bimensuel du Cap Nord. J'espère également que son puissant appareil a vaincu la mer dans son gouffre le plus terrible. que je revois le récit de ces aventures. C'est donc là. C'est la narration fidèle de cette invraisemblable expédition sous un élément inaccessible à l'homme. il y a six mille ans. et que le Nautilus a survécu là où tant de navires ont péri! S'il en est ainsi. en moins de dix mois j'ai franchi vingt mille lieues. la Méditerranée. nous ne pouvons songer à regagner la France. que le savant continue la paisible exploration des mers! Si sa destinée est étrange. Les moyens de communications entre la Norvège septentrionale et le sud sont rares.En ce moment. à cette demande posée. pas un détail n'a été exagéré. par sa nationalité. les mers australes et boréales! Mais qu'est devenu le Nautilus? A-t-il résisté aux étreintes du Maelstrom? Le capitaine Nemo vit-il encore? Poursuit-il sous l'Océan ses effrayantes représailles. Peu importe. au milieu de ces braves gens qui nous ont recueillis. Pas un fait n'a été omis. Il est exact. l'Océan Indien. si le capitaine Nemo habite toujours cet Océan. par l'Éccclésiaste: " Qui a jamais pu sonder les profondeurs de l'abîme? " deux hommes entre tous les hommes ont le droit de répondre maintenant. l'Atlantique. Le capitaine Nemo et moi. ou s'est-il arrêté devant cette dernière hécatombe? Les flots apporteront-ils un jour ce manuscrit qui renferme toute l'histoire de sa vie? Saurai-je enfin le nom de cet homme? Le vaisseau disparu nous dira-t-il. la mer Rouge. la nationalité du capitaine Nemo? Je l'espère. elle est sublime aussi. de ce tour du monde sous-marin qui m'a révélé tant de merveilles à travers le Pacifique.livrefrance. Ce que je puis affirmer maintenant. c'est mon droit de parler de ces mers sous lesquelles. puisse la haine s'apaiser dans ce coeur farouche! Que la contemplation de tant de merveilles éteigne en lui l'esprit de vengeance! Que le justicier s'efface. sa patrie d'adoption.