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Miryem, la morisque d´Alarcos

Miryem, la morisque d´Alarcos

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http://www.bubok.com.ar/libros/196764/Miryem-la-morisque-dAlarcos ?perdument amoureux de sonamante juive Raquel, Alfonso VIII de Castille connaîtra à travers elle et sonamie et servante musulmane, Miryem, les véritables pénalités de la guerre. Après avoir reconstruit l´histoired´amour des deux amants, la narration témoigne de la lâche et répulsivetrahison de Pedro Fernández de Castro, qui donne la mort à Raquel et à sonpère, envié par celui-là depuis qu?Alfonso en avait fait son ministre. ? partirde ce moment, Alfonso n´aura qu´une chose en tête : le désir de venger lamort de sa bien-aimée et de chercher une victoire contre les almohades aprèsl´humiliante défaite qu´il avait souffert à Alarcos, l´opportunité seprésentera à lui dix-sept ans après aux Navas de Tolosa, où il obtient untriomphe éclatant qui est, à la fois, l´origine du déclin de la présencemusulmane dans Al-?ndalus. ? travers ces pages, sontanalysées les intolérances religieuses de l´époque qui affectèrent tellement lacohabitation des trois cultures de l´Espagne du Moyen ?ge: le fanatisme deschrétiens contre les musul-mans, celui des almohades contre leurs semblablesayant la même foi et qui ne pratiquent pas la pureté de leurs préceptes, celuides deux commu-nautés contre les juifs et, probablement, le sentiment demarginalité créé parmi ceux-ci et qui n´a pas aidé non plus à la fusion des unsavec les autres. Un roman, qui, bien que situé àla fin du XIIème siècle, a la valeur de nous surprendregrâce à la brûlante actualité de certains des problèmes qu´il traite.
http://www.bubok.com.ar/libros/196764/Miryem-la-morisque-dAlarcos ?perdument amoureux de sonamante juive Raquel, Alfonso VIII de Castille connaîtra à travers elle et sonamie et servante musulmane, Miryem, les véritables pénalités de la guerre. Après avoir reconstruit l´histoired´amour des deux amants, la narration témoigne de la lâche et répulsivetrahison de Pedro Fernández de Castro, qui donne la mort à Raquel et à sonpère, envié par celui-là depuis qu?Alfonso en avait fait son ministre. ? partirde ce moment, Alfonso n´aura qu´une chose en tête : le désir de venger lamort de sa bien-aimée et de chercher une victoire contre les almohades aprèsl´humiliante défaite qu´il avait souffert à Alarcos, l´opportunité seprésentera à lui dix-sept ans après aux Navas de Tolosa, où il obtient untriomphe éclatant qui est, à la fois, l´origine du déclin de la présencemusulmane dans Al-?ndalus. ? travers ces pages, sontanalysées les intolérances religieuses de l´époque qui affectèrent tellement lacohabitation des trois cultures de l´Espagne du Moyen ?ge: le fanatisme deschrétiens contre les musul-mans, celui des almohades contre leurs semblablesayant la même foi et qui ne pratiquent pas la pureté de leurs préceptes, celuides deux commu-nautés contre les juifs et, probablement, le sentiment demarginalité créé parmi ceux-ci et qui n´a pas aidé non plus à la fusion des unsavec les autres. Un roman, qui, bien que situé àla fin du XIIème siècle, a la valeur de nous surprendregrâce à la brûlante actualité de certains des problèmes qu´il traite.

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MIRYEM, LA MORISQUE D´ALARCOS

Roman historique de Miguel Cruz

Original espagnol inscrit au Registre de Propriété Intellectuelle sous le Nº CR-163-06

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Traduction de Nicole Charbonneau

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À tous ceux qui croient qu´être est plus important que posséder

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PROLOGUE

L´histoire des amours du roi castillan Alfonso VIII et de la juive Raquel, la fille de son ministre Yehudi Ibn Esra, une jeune fille d´une extraordinaire beauté, est une source d´inépuisable inspiration littéraire à laquelle se sont abreuvés et s´abreuvent, des écrivains de toutes les époques (Lope de Vega, Martín de Ulloa, Vicente García de la Huerta, Grillparzer, Feuchtwanger, J.M. Walker, entre autres) et bien que le Marquis de Mondéjar (Memorias Históricas) la relègue au monde fantastique de la légende, ce qui est certain c´est que cette histoire fut recueillie par l´arrière petit-fils du monarque et fondateur de Ciudad Real, Alfonso X, dans sa “Crónica General” de 1270: “Le roi s´éprit follement d´amour d´une juive, qui avait pour nom Fermosa(∗), La Belle, et il en oublia son épouse” Ce roman s´inspire de la même source et fait revivre un Alfonso VIII rustre, chevronné en mille batailles, à peine pourvu d´éducation, car déjà enfant il est immergé au milieu d´intrigues et de luttes au sujet de sa tutelle et il grandit entre des guerres civiles et des confrontations entre ceux qui briguaient le pouvoir. Sa formation est évidemment belliqueuse et il est doué d´une grande intelligence pour guerroyer, bien qu´il se montre impatient et anxieux de victoires, ce qui se traduit en de grands désastres. Il possède une religiosité non caractéristique de celle d´un guerrier prêt à enfreindre le cinquième commandement avec l´adversaire qu´il qualifie au préalable, d´infidèle pour faire taire sa bonne conscience de chrétien. Il croit être un Chevalier de Dieu, un élu, pour lutter contre les intolérants almohades, en étant lui-même un fanatique, ce qui lui fait avoir un sens particulier de la justice, et il se montre magnanime avec ses coreligionnaires lorsqu´ils commettent des excès. Raquel représente le contrepoint aimable de sa bellicosité et ce sera elle, amoureuse et soumise, qui tentera de calmer son impatience et de retarder l´inévitable, s´offrant comme le refuge de paix que tout guerrier anhèle. Alfonso VIII, dans les bras de Raquel et éloigné du monde, se sent un homme différent, joyeux, il jouit des plaisirs de la vie et, durant ces moments, il est tendre et sensible. Alfonso X lui-même dit que la passion des amants ne fut pas un fait passa(∗)

Le mot “fermosa” signifie “belle”, en espagnol de l´époque. (N .D.T.) 3

ger: “Et le roi s´enferma durant presque sept ans à part entière avec la juive, et il ne se souvenait pas de lui-même, ni de son royaume, ni de rien d´autre” À quel point le royaume allait-il accepter que le monarque se divertisse avec une femme, par ailleurs juive, la fille d´un homme aussi puissant que son ministre? La jalousie de l´épouse dédaignée et les intérêts du clan des Castro, mirent fin à cette histoire, comme en témoigne Alfonso X, à continuation, sans faire d´allusions personnelles: “Les puissants décidèrent de tuer la juive. Ils se présentèrent là où elle vivait et l´assassinèrent sur l´estrade de sa chambre, ainsi que tous ceux qui étaient présents” Malgré les conseils amoureux de Raquel qui essaie de lui faire comprendre que le fanatisme et la guerre ne servent à rien, et l´inopportunité de l´aventure que lui fait observer son ministre, Alfonso VIII se laisse guider par la conviction d´être “l´élu de Dieu” et décide de faire face aux almohades, à Alarcos, en 1195, bataille où il sera vaincu d´une manière spectaculaire. Durant les 17 années suivantes, il préparera sa vengeance et il prendra sa revanche à la bataille de Las Navas de Tolosa en 1212, un infléchissement de la présence musulmane dans la Péninsule, qui culminera avec la capitulation de Grenade qui sera livrée par le sultan Boabdil aux rois Isabel et Fernando, 280 ans plus tard. Une fois sa mission accomplie, le temps transforme Alfonso VIII en un être plus serein et il écoutera, perplexe, les paroles de Miryem, l´amie et fidèle servante de Raquel et témoin de son assassinat, qui lui conseillent une double et noble renonciation et de s´attacher davantage aux valeurs religieuses dont il se vantait tellement mais qu´il pratiquait peu. Le règne d’Alfonso VIII fut un des plus longs du Moyen Âge, durant lequel le monarque sut maintenir la cohabitation entre les trois religions monothéistes, même si souvent contre le gré de ses coreligionnaires à qui il dut faire quelques concessions. Un roman, qui, bien que situé à la fin du XIIème siècle, a la valeur de nous surprendre grâce à la brûlante actualité de certains des problèmes qu´il traite.

L´auteur
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CHAPITRE I

Durant le gouvernement d´Al-Ándalus par Abd-al-Rahman II, qui continua les travaux de construction et d´agrandissement de la Mosquée de Cordoue commencés par Abd-al-Rahman I, El Emigrante(∗), en 786, sur une ancienne basilique wisigothe consacrée à Saint Vincent, un vieux problème religieux qui causerait de nombreuses et graves conséquences, redoubla d´intensité. Les mozarabes, chrétiens qui vivaient en paix et en harmonie avec les musulmans et auxquels l´on avait concédé la liberté de continuer la pratique de leur religion, seraient le centre du malaise que créaient les luttes intestines surgissant de la rivalité entre arabes et berbères, les dominateurs et les dominés, et qui n´avait pas terminé durant leur cohabitation, d´abord en Afrique et, ensuite, dans la Péninsule. La répartition des terres péninsulaires sur lesquelles vivaient les sarrasins, fut l´origine du mécontentement car elle se réalisa d´une manière inégale. Les vallées fertiles furent occupées par les arabes tandis que les terrains montagneux et peu cultivables furent cédés aux berbères en donnant l´excuse que ceux-ci étaient plus accoutumés à l´activité du pâturage qu´à l´agriculture. Cette inégalité blessa le sentiment berbère, car ils considéraient avoir les mêmes droits que les arabes quant à l´occupation des meilleures terres, et ils interprétèrent ce fait comme une humiliation en se voyant traités comme une classe inférieure de la société. Le dépit, longtemps contenu, et qui demeura sans manifestation grâce à la foi musulmane, si contraire à la jalousie, en finit, cependant, par éclater, en une série de soulèvements et de heurts sanglants qui donna lieu à une situation anarchique, et les berbères de la Péninsule furent surnommés "les rebelles" par leurs frères ayant la même foi, qui se trouvaient trouvant de l´autre côté du Détroit et qui considéraient appliquer la plus stricte orthodoxie musulmane. Cette confuse situation contribua au bon accueil que les berbères plus modérés, amants de la paix et de l´ordre, et qui habitaient sur la côte méditerranéenne péninsulaire, dispensèrent à Abd-al-Rahman Ibn Moauiya (Abderrahman Ben Omeya) lorsqu´il débarqua en 755, à Almuñécar, port de la côte de Grenade qui, avec celui de Salobreña à proximité, était très utilisé autant pour le commerce comme pour le débarquement des troupes
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L´Émigrant (N.D.T.)

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procédant de l´autre côté de la Méditerranée. Les berbères, race du nord de l´Afrique qui avait été dominée par les arabes et qui termina par adopter le mahométanisme, furent amenés à la Péninsule par Tarik qui débarqua à Djebel Tarik (Gibraltar) le 28 avril 711, accourant à l´appel d´Ágila, fils du défunt Witiza, à la mort duquel Rodrigo prit la succession du trône. Ágila, croyant qu´il avait des droits sur la couronne, demanda l´aide de Musa, gouverneur du nord de l´Afrique. Musa, pas très enthousiasmé, envoya en son nom Tarik, son lieutenant. Rodrigo, qui se trouvait en Navarre, lorsqu´il apprit l´arrivée de Tarik, se déplaça en Bétique et en cours de chemin il réunit une nombreuse armée pour affronter l´envahisseur. Avant la bataille, Rodrigo plaça ses forces au bord de la rivière Guadalete, demeurant lui-même au centre de la troupe et mettant les flancs sous le commandement de Sisberto et d’Opas, les frères de Witiza et par conséquent les oncles d´Ágila. Une fois commencé le combat, les frères de Witiza ne tardèrent pas à passer sous le commandement des troupes de Tarik, et Rodrigo, trahi, souffrit une terrible défaite à la bataille de Jerez et l´une des premières conséquences fut la fin de la dynastie wisigothe. Tarik, en oubliant l´engagement avec Ágila et en observant la fragilité de la monarchie wisigothe décomposée, conçut l´ambitieuse idée de s´emparer de la Péninsule, en donnant ainsi origine à la domination arabe sur l´Hispanie. Tarik, qui n´avait aucun plan de prévu, stimulé par sa facile victoire et les trahisons de ceux qu´il croyait ses ennemis, et qui terminèrent par être ses alliés, conquit sans grande résistance Écija, Cordoue et Tolède, la capitale du royaume wisigoth, où il arriva très facilement, et c´est ainsi que restèrent sous son pouvoir toutes les villes et les villages des alentours. Musa, lorsqu´il apprit les victoires faciles et les extraordinaires butins qu´obtenait son lieutenant, en déduisit que si Tarik avait disposé d´un plus grand nombre de troupes, les bénéfices auraient été meilleurs, et les étendues de terres conquises plus grandes. Sans plus de considérations et avec une armée de dix mille arabes mahométans d´Arabie, il débarqua sur la Péninsule et s´empara de Medina-Sidonia, Carmona et Séville, trouvant une grande résistance à Mérida qu´il siégea et dont il s´empara au bout d´un an. Une fois réunies les forces de Tarik et de Musa, elles s´affrontèrent à une grande armée wisigothe à Salamanque, qu´elles vainquirent d´une manière fracassante, et peu à peu, les arabes s´emparèrent du nord de la Péninsu le. Au fur et à mesure que les arabes musulmans s´établissaient dans la Pé 6

ninsule, les territoires qu´ils occupèrent changèrent l´ancien nom d´ Hispanie par celui d´Al-Ándalus, un état naissant dont les populations, héritières du riche passé romain et wisigoth, grandirent et augmentèrent en adoptant une authentique configuration urbaine. Lorsque Musa était sur le point de faire son incursion en terres galiciennes, il fut appelé à Damas par le calife Walid, et il laissa le gouvernement d´AlÁndalus à son fils Abd-al-Azis, qui devint ainsi, le premier émir de la nouvelle Hispanie musulmane, soit Al-Ándalus, en l´an 713. Cet émirat demeurait subordonné au gouverneur du nord de l´Afrique et résidant à Ifriquiya, (l´actuel Tunis), et, par sa médiation, au califat de Damas, alors sous le gouvernement de la dynastie des Banu al-Abbás (les abbasíes), dont la rivalité avec les Banu Omeya maintenait confrontés les deux clans
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Le premier émir d’Al-Ándalus, en l´absence de son père, occupa la partie sud de la Lusitanie et les régions de Málaga et de Grenade, et les émirs qui lui succédèrent, terminèrent par occuper le reste du territoire péninsulaire, et ils établirent leur capitale à Cordoue.
Fondateur à Medina du premier état musulman, Mahomet a quatre successeurs ou califes inspirés, ère qui est considérée traditionnellement comme “l´âge d´or de l´Islam”. Les deux premiers, Abú Bakr et Omar Ibn Al-Jatab, sont reconnus et acceptés, d´une manière unanime, par la communauté des croyants, mais avec la désignation d´Ozman et d´Alí, entrèrent en jeu les rivalités pour le pouvoir entre la famille du Prophète, les anciens compagnons de Mahomet et le clan des Banu Omeya. Les oppositions contre Alí, donnèrent lieu à une confrontation qui termina avec la “Bataille du Chameau” où le vainqueur fut le calife, mais le gouverneur de Syrie et chef du clan des Banu Omeya refuse de reconnaître son autorité. Un arbitrage devient nécessaire, il conduit à la destitution d´Alí, ce qui rend inévitable un double schisme dans l´Islam: le jarixisme et le chiisme. Les partisans du jarixisme refuseront l´arbitrage humain, considéré comme un sacrilège, et développeront un schisme fondé sur l´égalité, l´austérité et l´ascétisme. De son côté, les chiites, mystiques d´Alí, combattront les usurpateurs Omeya, ensuite les Abbasíes et ils parviendront à s´implanter en Perse. La rivalité pour le pouvoir confronte les Omeya et les Abbasíes. Hussein, le second fils d´Alí, sera proclamé calife et les Omeya seront expulsés du califat, mais, postérieurement, il sera éliminé par les Omeya à Karbala (680). C´est ainsi que naîtra la martyrologie chiite, pleine de désirs de vengeance. Abul-Abbás, mécontent de l´expulsion des Banu Omeya du califat, mit en pratique une de ses plus sanglantes machinations, en invitant tout le clan Omeya à un banquet où tout était préparé pour leur extermination. Cette ruse, pour éliminer les adversaires, très habituelle à cette époque et à d´autres postérieures, convertit en irréconciliables les Abbasíes et les Omeya. Abul-Abbas réussit à diriger son plan macabre et seul un membre de la famille Omeya, le prince Abdal-Rahman, échappa au massacre de sa famille aux mains des Abbasíes, en l´an 750, fuyant au nord de l´Afrique et, à partir de là, à Hispania, où l´émir Yusuf, opposé aux yemenís établis, tenta en vain de le conquérir pour les combattre. (N.D.A.)
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Avec l´arrivée à la Péninsule de l´unique membre de la famille Omeya qui avait échappé au massacre général réalisé par Abul-Abbás, Abd-alRahman, après avoir obtenu l´appui de groupes mécontents yemeníes et berbères, s´affronta à l´émir Yusuf, qu´il vainquit, parvenant de cette manière à la domination de Cordoue, la capitale d´Al-Ándalus. En l´an 756, après son triomphe sur Yusuf, il se fit proclamer émir et dix-sept ans plus tard, en 773, Abd-al-Rahman I, rompit ses relations avec Damas en fondant l´émirat de Cordoue, indépendant du califat de Damas. Il fit élever son palais Al-Rusafa en dehors de la ville et loin du brouhaha, sur les versants de la chaîne montagneuse de Cordoue, et il ordonna de construire d´éblouissants salons et de splendides jardins pour atténuer la nostalgie qu´il ressentait pour l´autre palais de sa Syrie natale où il avait été élevé en compagnie de son grand-père et auquel il donna le même nom: le Jardin. Abd-al-Rahman I, L´Émigrant, réprima avec une grande dureté les insurrections intérieures provoquées par les califes de Damas pour récupérer Al-Ándalus, le protagoniste de l´une d´entre elles fut Yusuf en personne, qui, après avoir reconnu l´autorité de son vainqueur, se rebella à Mérida où il fut capturé et exécuté. Les problèmes religieux auxquels dut se confronter le nouvel émir furent la conséquence des troubles existant entre les arabes et les berbères qui, parce que habilement dirigés, donnaient l´impression que c´étaient les mozarabes qui causaient les émeutes et les tumultes, et pour cela, bientôt, ils commenceraient à être inquiétés et poursuivis et ce fut l´origine de maintes révoltes, nombre d´entre elles étouffées dans le sang. Les injustes rapports exacerberont les esprits et il se produira de véritables mouvements en défense de la foi du Christ, non sans la résolue réprobation de leurs coreligionnaires, les prêtres et les laïcs. Les persécutions religieuses continuèrent durant l´émirat de Mohamed I, donnant lieu à un soulèvement général des mozarabes à Tolède qui, durant leur marche vers Cordoue, sous le commandement de leur chef Síndola, tombèrent dans une embuscade et furent cruellement poignardés par les forces de l´émir. Le chef de file Omar Ibn Hafsún profita du génocide et sa personnalité s´agrandit de manière colossale lorsqu´il unit les volontés des mozarabes de la Bétique. Le problème religieux continua à s´accroître durant l´époque des fils de Mohamed I, Al-Mundir et Abd-Allah, car les muladíes, chrétiens convertis à l´Islam, se joignirent aux mozarabes, une pratique fréquente chez les campagnards, et c´est ainsi que les luttes se convertirent en de véritables mouvements nationalistes où les hispaniques luttaient pour se livrer du joug musulman.
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Abd-Allah vainquit, finalement, les révoltes et ainsi il put renforcer son autorité comme émir et préparer le terrain pour l´avènement du califat, institué par son petit-fils et successeur Abd-al-Rahman III. Proclamé émir en l´an 912, quand il n´avait pas encore vingt-deux ans, Abd-al-Rahman III révéla rapidement ses prodigieux dons de gouverneur et la première tâche qu´il entreprit fut de combattre les forces nationalistes dirigées par Omar Ibn Hafsún, dont la mort, survenue en 917, facilita la conquête des noyaux de résistance rebelles. Séville et Tolède tombèrent à ses mains et durant leur siège, il se proclama Emir al-Muminín, Prince des Croyants et, ensuite, en 929, calife, en rompant les liens qui l´unissaient à Bagdad et c´est alors que commença pour Cordoue une époque de splendeur sans précédents. La ville atteignit un nombre d´habitants qui augmentait grâce à une multitude de visiteurs qui accouraient de toutes parts, attirés par la tranquillité, la beauté et les possibilités de la ville. L´émir ordonna la construction de superbes édifices publics, des écoles, des mosquées, des bains et des marchés entre autres, et il facilita l´essor du commerce et la promotion de la culture. Abd-al-Rahman III réussit à donner une base religieuse à son autoritarisme politique et en parvenant au développement de l´agriculture, de l´industrie et du commerce, il permit le maintien d´un état fortement centralisé. Il convertit Cordoue en la ville la plus importante de l´occident européen, autant par ses constructions que par sa splendeur culturelle. En 940, il fit édifier, en montagne, l´éblouissante ville-palais de Medinat-al-Zahra, sa résidence où s´hébergeaient sa cour et les organes administratifs du pouvoir, tout un symbole du nouvel ordre politique et idéologique et un centre d´admiration grâce à son raffinement et sa somptuosité. Il créa la première Ecole de Médecine en Europe. Cordoue arriva à avoir un million d´habitants. Il y avait plus de six-cents mosquées et plus d´une centaine de bains publics. La Mosquée Majeure s´éleva sur une forêt de mille dix-huit colonnes de marbre supportant les voûtes, au milieu de laquelle dans la partie centrale desquelles resplendissaient plusieurs milliers de lampes sous le magnifique plafond à caissons. Son successeur, Al-Hakam, était un prince pacifique, ami des sciences et des lettres, et il donna une vigoureuse impulsion à la splendeur littéraire d´Al-Ándalus, en organisant une des plus grandes et des meilleures bibliothèques de l´époque, grâce à l´acquisition de livres originaires des cultures classiques (grecque, égyptienne, perse) qu´il fit traduire à l´arabe. Il fomenta les études philosophiques et grammaticales, et des juristes, des médecins, des astronomes, des poètes et des intellectuels créèrent et développèrent une culture qui allait s´étendre dans le monde entier.
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Durant le mandat d’Al-Hakam, Cordoue fut le siège de copistes et de traducteurs qui accumulèrent une bonne partie du savoir humain. L´un de ces copistes était Isaac Ben Eleazar, médecin et philosophe juif qui s´était réfugié entre les murs de la bibliothèque de Cordoue après la persécution des juifs décrétée par Yusuf Ibn Tasfín, partisan d´Ibn Yazín qui venait de réformer la doctrine musulmane, ce qui donna origine à une secte puriste et rigoureuse: les almoravides (al morabit). Ibn Yazín était un prédicateur d´un insuffisant bagage intellectuel, qui avait fait le pèlerinage à La Mecque, et qui sut s´imposer aux rustres berbères nomades du Sahara Occidental, par sa rigueur religieuse, origine d´une réforme qui termina en la création de l´empire almoravide. Il prêchait le dépouillement total des richesses et une discipline rigoureuse à coups de fouet. Il commença à réunir quelques fidèles dans un «ribat» (monastère militaire) situé sur un ilot du fleuve Sénégal, sur le littoral de la Mauritanie, pour propager l´Islam dans ces territoires. Faute de biens matériels, la communauté s´enrichissait rapidement d´âmes simples, avides de sainteté. Les conquêtes militaires vinrent par la suite et les almoravides, gens du ribat, sous la conduite d´Abu Bekr et, ensuite, d´Yusuf Ibn Tasfín, s´emparèrent de la totalité du Maroc, où se fonda la ville de Marrakech, de la Mauritanie, du Maghreb central et, plus tard, d´Al-Ándalus, en créant un empire au nom d´une réforme religieuse. Les royaumes chrétiens de la Péninsule tentèrent d´empêcher l´avancée des almoravides. Al-Ándalus, après la disparition du califat de Cordoue en 1031, se trouvait, alors, divisé en une multitude d´états cantonaux indépendants, les taifas, qui s´opposaient les uns aux autres, en luttant entre eux, et cela termina en l´acceptation de leur part d´une ingérence des chrétiens dans leurs problèmes internes. Comme les docteurs de la loi d´Al-Ándalus craignaient que l´avancée croissante des chrétiens du nord pourraient mettre en danger leur forme de vie et, surtout, que la politique d´exploitation économique des “taifas“ que dirigeait le roi Alfonso VI au nord de la Péninsule, depuis qu´à la mort de son père, Fernando I, il hérita les parias de Tolède, laisse sans fonds les caisses des monarques d´Al-Ándalus, pour ces raisons ils appelèrent les almoravides avec l´espoir d´en finir avec leurs maux. Les royaumes des taifas observaient, impuissants, que leurs trésors s´épuisaient peu à peu et passaient aux mains d´Alfonso VI, et ce fut le roi de Séville, Al-Mutamid, qui, au nom des autres monarques d´Al-Ándalus,
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envoya un message à l´émir des almoravides, mais Yusuf Ibn Tasfín retarda son acheminement jusqu´à s´assurer auparavant toute la côte méditerranéenne maghrébine. Cela arrivait en l´an 1084. À la même époque, Alfonso VI renforçait le siège de Tolède, qui se rendit en mai 1085 après avoir signé un pacte qui garantissait aux habitants la jouissance de quelques biens et privilèges. La conquête de Tolède provoqua une grande préoccupation dans le monde musulman et, de ce fait, la présence des almoravides devenait de plus en plus nécessaire. D´autre part, les francs qui accompagnaient Alfonso VI se scandalisaient de sa tolérance et que les musulmans de Tolède continuent à jouir de la Mosquée Majeure. Pour faire taire ses courtisans francs, le roi fit détruire la mosquée et à cet endroit fit construire la cathédrale, ce qui causa une insupportable humiliation pour tous les musulmans. Al-Motamid et les rois de Badajoz et de Grenade, Al-Mutauakil et Abd-Allah, demandèrent avec urgence l´aide des almoravides et leur laissèrent le chemin ouvert jusqu´à Al-Ándalus et lorsqu´ils eurent franchi le Détroit, ils firent jurer à Yusuf Ibn Tasfín qu´il ne priverait pas les princes islamiques de leurs états. Lorsqu´Alfonso VI apprit l´arrivée des almoravides, il quitta Saragosse qu´il s´était acharné à conquérir après Tolède, et il forma une grande armée de castillans et d´aragonais auxquels s´unirent des chevaliers francs, italiens et anglais venus de la Terre Sainte et ayant acquis de l´expérience durant les Croisades, et il s´établit à Coria. Tasfín et les armées des taifas qui s´étaient unies à lui, avancèrent sur Coria. Alfonso VI partit à sa rencontre. Le combat survint à Zalaca (Sagrajas), près de Badajoz, à la fin du mois d´octobre 1086. Les troupes chrétiennes subirent un terrible revers. Tasfín retourna en Afrique dans le but de ne pas susciter de soupçons entre les rois des taifas, retour dont profita Alfonso VI pour les conquérir et les séparer de leurs alliés africains, ce qui créa une grande confusion entre les partisans et les détracteurs des parias et, déjà en 1089, les docteurs almoravides de la loi musulmane désiraient le retour d’Ibn Tasfín, qui débarqua, de nouveau, à Algeciras, au printemps 1090. Al-Motamid lui rappela son serment initial, mais, bientôt, une fois apaisés ses scrupules, il ne respecta pas son engagement, et exigea que s´accomplissent rigoureusement les prescriptions du Coran et il imposa une intolérance religieuse et un puritanisme fanatique que les troupes de l´intégriste Ibn Tasfín se chargèrent de faire accomplir sans aucun égard, anéantissant les musulmans d´Al-Ándalus qu´ils considéraient hérétiques et qui vivaient dans le luxe et en promiscuité avec les chrétiens, ce que la rigueur almoravide condamnait fermement. Il était clair qu´un prince sans autre but que le mondain, représentait un grave risque de ruine pour l´Islam dans Al-Ándalus.
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Ibn Tasfín, décida, donc, d´anéantir les émirs considérés traîtres à la cause de l´Islam et il les accusa de non religieux, corrompus, impies, et coupables d´avoir perçu des impôts illégaux. Les rois des taifas, désespérés, demandèrent l´aide à d´autres monarques musulmans et, entre autres, accoururent à Abd-Allah al Zirí, de Grenade, Tasmín, de Málaga, Ibn Sumadi, d´Almería, mais ceux-ci abandonnés par leurs sujets ne purent fournir aucune aide et finalement ils se rendirent aux almoravides, en leur offrant une faible résistance. Ils furent envoyés prisonniers au Maroc. Le roi de Séville, Al-Motamid tenta de résister avec l´aide décidée de son ami Alfonso VI, mais il dut capituler en septembre 1091, après six jours de combats acharnés, et il fut envoyé captif avec sa famille au Maroc. Badajoz et Lisbonne tombèrent aussi aux mains des almoravides. Il restait seulement un petit royaume, dans le Levante, créé en 1099 par un infanzón (∗), gentilhomme aux pouvoirs limités, castillan du village de Vivar, près de Burgos, et qui avait pour nom Rodrigo Díaz, un homme de la frontière, d´abord au service d´Alfonso VI et, ensuite, des dynasties hudíes de Saragosse. Il avait dévasté, à son compte, la région levantine, il avait exigé des impôts aux petits seigneurs musulmans d’Albarracín et de Segorbe et avait réussi vaincre à Murcie, une troupe almoravide qui venait de Denia. Il s´était converti en souverain de Valence et on l´appela Le Cid. Trois ans plus tard, les troupes d’Ibn Tasfín complétèrent leur domaine sur Al-Ándalus avec la prise de Valence en 1102, alors gouvernée par Chimène, la veuve du Cid, à laquelle vint s´ajouter la cession de Saragosse après la mort d’Al-Mustain, en 1110. Alors propriétaires des deux côtés du Détroit, les almoravides imposèrent la défense de l´orthodoxie musulmane la plus rigoureuse Tous ces évènements provoquèrent une vague d´émigrations à l´intérieur des communautés juives. Une ville près de Cordoue, Lucena, dont la population était pratiquement juive dans sa totalité, bien qu´assiégée par Ibn Tasfín, réussit à être respectée en échange de fortes sommes d´argent. À partir de ce moment-là, Lucena allait se convertir en refuge de nombreux juifs qui se voyaient obligés d´émigrer de d´autres lieux comme ce fut le cas du poète Moisés Ibn Esra et de son frère, Isaac, un rabbin et celui d´Ibn Migas, vivant à Grenade et qui fut le professeur de Moïse Ben Maïmonides, rabbin et juge de Cordoue qui fit de Lucena le plus important centre d´études. Ibn Tasfín n´éprouvait pas pour Alfonso VI le respect que tout bon musul (∗)

Infanzón: Seigneur de seconde catégorie avec des pouvoirs et un héritage limité. (N.D.T.)

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man reconnaissait à son adversaire et égal de manière chevaleresque, mais au contraire il le méprisait et le nommait L´Incestueux, car il connaissait le sentiment exacerbé, morbide et anormal que celui-ci avait pour sa sœur Urraca, de six ans son aînée, un amour qui, étant donnée sa condition de bon croyant en Allah lui semblait tout à fait impropre, et son mépris se transforma en haine et il augmenta encore plus lorsqu´il apprit qu´Alfonso VI prit pour concubine Zaida, la veuve de Fath al Mamún, défenseur de Cordoue, qui se soumit, incité par son beau-père, Al Motamid, à l´aide du roi castillan, en lui remettant en dot, les forteresses de Cuenca, Uclés, Ocaña, Huete et Consuegra, et une série de châteaux entre le Tage et le Guadiana. Alfonso recevait une grande dot en accueillant Zaida dans ses bras, ce qui résulta un coup dur pour Ibn Tasfín. L´homme de l´inceste avec Urraca, donna à sa concubine Zaida, le nom d´Isabelle, après sa conversion au christianisme, et de cette union allait naître un fils, Sancho, l´héritier. Ibn Tasfín se dirigea à Uclés pour la reconquérir, et là dans sa défense, le roi Alfonso VI verra mourir son fils. Les arabes l´appelaient Sanchico à cause de son nombre d´années, c´était encore un enfant. En se sentant comme un vieillard, et avec des ennuis de santé, Alfonso VI confia le commandement de ses troupes à son héritier, qui avait seulement neuf ans, aidé par son précepteur García Ordóñez, le comte de Nájera et l´ami préféré du monarque. La bataille fut terrible, une véritable extermination, et Sancho, malgré la protection du bouclier de son précepteur, mourut à ses côtés avec lui. Les autres places-fortes qui avaient servi de dot connurent le même sort que Uclés et il suivit l´échec des troupes chrétiennes du sud du Tage. À la douleur de perdre son fils, s´unit celle de la perte consécutive des batailles et les ennuis de santé de la vieillesse. Alfonso VI se retira à Tolède, déjà menacée par les almoravides, ville à laquelle il fut exilé après avoir disputé le trône avec son frère Sancho et vaincu dans son acharnement. Il fit preuve d´un grand découragement et, avant de mourir, il nomma sa fille, qui avait aussi comme nom Urraca, son héritière. Celle-ci avait un fils de son mariage avec Raymond de Bourgogne, appelé aussi Alfonso et qui, au cours du temps, serait le septième monarque castillan de ce nom. Le père de Urraca mourut, le grand-père du futur Alfonso VII, le 30 juin 1109. Alfonso VI, l´incestueux, abandonnait ce monde avec le soupçon d´avoir participé à la mort de son frère Sancho, à Zamora, aux mains du traître Vellido Dolfos et, plus tard aussi, à celle de son autre frère, García, fait prisonnier et mort dans un cachot de León, et laissant à sa sœur, Urraca, veuve de Raimundo, et qualifiée par ses ennemis comme une femme très concupiscente, une charge très lourde comme héritière des royaumes de
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León, de Castille, des Asturies et de la Galice, ce qui supposa un océan en tempête d´intrigues, de rebellions, de trahisons, de luttes internes et de désaccords familiaux, et ne fit qu´aggraver la situation du royaume, menacé de tout près par les almoravides. Urraca commença son règne lorsqu´elle était veuve depuis deux ans, au milieu des commérages tant des proches que d´autrui, des nobles et des plébéiens qui soutenaient que la reine avait des rapports charnels avec ses comtes, Gómez et Lara, "les meilleurs vassaux" comme elle les nommait. Pour faire taire les commérages, elle suivit le conseil de l´évêque de Compostelle, Diego Gelmírez, et elle se maria avec son cousin et roi d´Aragon, Alfonso I El Batallador (∗), une union qui, bientôt, n´apporta que des malheurs à Urraca en tant que femme, en tant que reine et l´infortune et un mauvais sort aux royaumes de Castille et de León principalement. Le même conseil ecclésiastique décida que le fils d’Urraca, Alfonso Raimundo, fût nommé roi de Galice, et sa mère donna son accord avec plaisir. L´enfant avait sept ans lorsqu´il fut couronné et il serait le septième de ce nom quand il hériterait tous les royaumes de sa mère, fait qui arriva après la mort de la souveraine, en mars 1126. Alfonso Raimundo avait vingt ans lorsqu´il se convertit en Alfonso VII. Maîtres d´Al-Ándalus, les almoravides introduisirent au Maghreb la culture andalusí (∗∗), une des plus brillantes civilisations urbaines de l´Islam. Au cours du temps, et captivés par les richesses d´Al-Ándalus, les almoravides se livrèrent à la jouissance des plaisirs, et les gouverneurs, jusqu´à peu de temps auparavant, très sévères, succombèrent au luxe et aux excès. D´autre part, les exactions des milices causèrent la désaffection de la population, et la pression chrétienne, même si elle était inégale et discontinue, allait réapparaître à mesure que la pression almoravide se relâ chait. À la décadence des almoravides, vint s´ajouter un certain déclin de leurs forces militaires, celle des alcaides(∗∗∗) des garnisons, parce qu´ils ´avaient pu reconquérir Tolède après soixante trois ans de permanence dans la Péninsule. Préparés fondamentalement pour la guerre, ils se montrèrent incapables de donner des ordres avec efficacité et d´assainir l´administra (∗)

(∗∗)

“El Batallador” signifie “Le Batailleur” “Andalusí”: tout ce qui a trait à la culture musulmane dans Al-Ándalus (∗∗∗) Alcaide: Au Moyen Âge, autorité qui avait à sa charge la garde d´une forteresse. (N.D.T.)

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tion publique et ne purent empêcher la crise économique car il fut impossible d´empêcher l´apparition de seconds royaumes musulmans ou taifas. Le nouveau monarque Alfonso VII tira profit de cette situation, dans ses campagnes contre Cádiz, Cordoue, Almería et d´autres lieux d’AlÁndalus. Alfonso VII avait réussi à créer en 1135 un nouvel empire et agrandir celui qu´il recevait de son grand-père en unissant à sa couronne les royaumes de Navarre, d´Aragon, de León, de Castille et de Portugal. En moins de trois générations, les fils de ceux qui arrivèrent à Al-Ándalus en imposant la rigueur coranique avec une fanatique conviction, les almoravides, endormis par le luxe et la vie relâchée de la société qu´ils prétendaient soumettre, furent à leur tour, dirigés par de nouveaux vents de réforme tant religieux que tribaux: les almohades. Les almohades, berbères procédant de la famille des Masmuda, s´opposaient aux berbères de Sanhaya, dont faisaient partie les almoravides. Les almohades masmuda étaient nommés les unificateurs parce qu´ils soutenaient le dogme de l´unité de Dieu dans toute sa pureté coranique, et ils niaient l´efficacité de l´intersection des morabitos (∗∗) ou des bigots, et l´austérité des goûts. Le chef guerrier Abd-al-Mumín, organisateur des almohades, les unificateurs qui avaient employé dix-sept ans de sanglantes luttes pour s´emparer d´une grande partie du territoire marocain, réussit à réunir toute la Berbérie, de l´Atlantique jusqu´à Tripoli sous son pouvoir et, pour la première fois dans son histoire, le nord de l´Afrique est dominé par un seul souverain: le calife muminí. Abd-al-Mumín, une fois résolus les problèmes du Maghreb, employa toute son énergie dans des luttes contre des îlots rebelles d´Al-Ándalus, et c´est ainsi qu´il conquit Almería en 1157. Les almohades montraient une habileté incomparable quant au maniement des armes ainsi qu´une vaillance et un courage sans précédents dans les escarmouches et les combats. Face à l´intégrisme fanatique des almohades, les juifs furent obligés de porter un bouclier pour les distinguer de ceux qui n´étaient pas musulmans et, plus tard, ils se virent forcés à se convertir à l´Islam ou d´affronter l´exil. Lucena fut une des communautés juives qui durent supporter la rigueur
(∗∗)

Morabitos: dans la religion musulmane, personnes considérées comme très pieuses (N.D.T.)

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almohade et pour Maïmonide, et sa famille, commença une vie errante, mais en constante fuite avec de brefs séjours à Tolède, Almería et Fez, en vue de son destin forcé en terres de Tripoli, Damas et l´Égypte, où il mourut et finalement, il fut enterré à Tibériade loin de sa Cordoue natale. Comme une ironique compensation du destin pour sa vie errante, en exil il engendra des œuvres universelles en tant que juriste et philosophe, toujours à la recherche de la Vérité sans oublier d´offrir ses connaissances comme médecin autant aux personnes simples comme aux puissants, aux juifs et aux personnes d´une autre religion que la sienne, en arrivant à être le médecin personnel de Saladin lui-même. "Depuis Moïse, aucun comme Moïse", disaient les juifs de Cordoue en se référant à Moïse Maïmonide (∗). De nombreux juifs, dans leur fuite, trouvèrent un refuge dans la Castille du nouveau roi Alfonso VIII. D´autres s´installèrent dans les quartiers de leurs compatriotes ou des musulmans, en Navarre, León, Aragón et dans d´autres royaumes chrétiens, mais toujours en échange d´argent pour s´y assurer le séjour. Cet inattendu mouvement migratoire convint très bien aux royaumes chrétiens qui avaient leurs caisses épuisées par les guerres. Un de ces juifs illustres, Yehudi Ibn Esra, appartenait à la riche et influente famille de la branche sévillane des Ibn Esra de Cordoue et, en apprenant que le sultan Yakub al Mansur préparait au Maroc une nombreuse armée pour traverser le Détroit et s´emparer de tout Al-Ándalus, il abandonna avec ses enfants sa Séville natale pour se déplacer à Tolède où le roi castillan accueillait les juifs. À Tolède se trouvait établi son oncle, le philosophe et penseur, Abraham Ibn Esra. Il s´installa au quartier juif, dont le chef était Salomon Ibn Samuda, qui, connaisseur des grands dons de Yehudi Ibn Esra, lui conseilla d´offrir ses services au roi pour qu´Alfonso VIII résolve comment profiter le mieux possible de sa grande préparation. - Comment? Moi, me présenter au roi, comme ça, ainsi, sans rien d´autre? -, demanda inquiet Yehudi Ibn Esra. - Bien sûr, Yehudi, mais sois tranquille, car le monarque a déjà entendu parler de toi, avant que tu n´arrives à Tolède. Tes connaissances et ta sagesse t´ont précédé et le roi souhaite que tu te
(∗)

Né le 30 mars 1135, samedi de Pesah (nom de Pâques en hébreu). Le 13 décembre 2004, s´accomplit le huitième centenaire de sa mort, une occasion propice, mais qui se laissa passer, pour approfondir sur cet homme singulier et unique, qui au milieu d´une époque d´agitations et de vie difficile, consacra ses meilleurs efforts, à la recherche de la Vérité, la rationalisation de la pensée religieuse et au dialogue. (N.D.A.)

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présentes au palais avec ta famille: il veut vous connaître. - Quand? – demanda-t-il de nouveau, impatient. - Demain, Yehudi, j´irai avec vous pour faire les présentations, mais je dois t´avertir que la cour castillane est très austère et il convient que vous y alliez vêtus de vêtements peu luxueux. Vous serez le centre de tous les regards. La simplicité n´éveille jamais de jalousie. À l´heure convenue, Yehudi Ibn Esra et ses enfants, Eleazar et Raquel, rencontrèrent à la porte du palais Salomon Ibn Samuda et, ensemble, ils se dirigèrent à la réception royale. Au moment même où la famille Ibn Esra fit son entrée dans le salon, le roi fixa ses yeux sur ceux de la jeune fille sans que celle-ci puisse se soustraire du pénétrant regard du monarque, et sa volonté s´en trouva annulée. Salomon lança quelques paroles, mais le roi ne les écoutait pas. Le monde s´était réduit à lui et à Raquel. Un moment passa, et à cause de l´immobilité des personnes présentes, Alfonso VIII remarqua que les salutations avaient terminé et il considéra un manque de courtoisie de continuer à ne pas leur prêter attention. Avec un léger clignotement de paupières, Alfonso revint à la réalité et ses lèvres se décidèrent à offrir un sourire de complaisance et, seulement à ce momentlà, Raquel récupéra sa liberté. Alors, avec une accueillante amabilité, il s´adressa à Yehudi Ibn Esra en lui posant les mains sur les épaules: - J´ai appris beaucoup de bonnes choses de toi, Ibn Esra. Le roi castillan n´ignorait pas que la bourse de Yehudi Ibn Esra était grande et profonde et que de là provenait l´argent qui avait contribué à l´établissement de ses coreligionnaires dans son royaume et, aussi, dans d´autres. Alfonso VIII analysa l´offre que Salomon Ibn Samuda lui avait fait de Yehudi Ibn Esra. Il se rappela de d´autres monarques chrétiens qui avaient eu à leur service des conseillers juifs. Il soupesa l´influence de ce nouveau membre des Ibn Esra et son amitié avec le roi Al-Motamid de Séville. Il tint compte de son énorme richesse et de son prestige parmi les communautés juives et il estima sa solide formation intellectuelle ainsi que sa vision pour les négoces. Il soumit à son instinct les avantages que lui supposaient avoir un allié aussi précieux et il réfléchit sur l´envie qu´il allait créer dans les autres royaumes en disposant à sa cour d´un prestigieux juriste et d´un grand philosophe et, finalement, il demanda conseil à son épouse, la reine Aliénor, et à son beau-père, Henri II d´Angleterre, et comme les réponses furent contradictoires, il résolut de nommer le juif Ibn Esra son conseiller personnel, son scribe, un ministre avec tous les pouvoirs.
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Alfonso se frottait les mains, sûr que sa décision était pertinente, mais il y avait quelque chose en Yehudi Ibn Esra que le roi considérait une grande carence. Bien sûr, il serait un mage avec les finances, il n´en avait aucun doute, ce serait un homme habile pour faire croître le trésor royal, il était lié avec des banquiers et des commerçants juifs et arabes tant d´Orient comme d´Italie et des Flandres, il serait capable d´attirer très vite la prospérité en Castille, en plus d´être un sage, il était un défenseur du dialogue comme véhicule nécessaire à une cohabitation pacifique, un grand négociateur et quelqu´un qui aimait la paix, mais il n´était pas un guerrier et il n´arriverait jamais à le comprendre, lui, le roi, un guerrier, et, moins encore, l´agréable ardeur qu´il sentait pour la guerre. Cependant, le monarque pensa que ce cette carence Ibn Esra la compenserait largement grâce à son grand savoir et à son meilleur savoir faire. Le roi Alfonso VIII était sûr qu´avec les Ibn Esra sous sa protection, Tolède, ville mozarabe, mudéjar et juive, serait l´envie de toutes les cours chrétiennes, et bientôt le monarque verrait son intuition devenue réalité avec l´une de ses plus grandes gloires: la création de l´École de Traducteurs que dirigeait Abraham Ibn Esra, l´oncle du ministre juste nommé, et celui-ci aurait le devoir de propager le savoir hispano musulman au reste de l´Europe, en traduisant de nombreuses œuvres en latin et en attirant à Tolède des spécialistes italiens, francs, flamands et anglais, ce qui ennoblirait encore plus la ville. En peu de temps, le monde latin allait incorporer les principales connaissances scientifiques et philosophiques grecques et arabes. Les œuvres d’Aristote, Ptolémée, Euclide, Gallien et Ibn Sina seraient traduites et diffusées à travers la Chrétienté. Eleazar, le fils de Yehudi Ibn Esra, à cette époque un jeune homme d´un peu moins de vingt ans, au cours du temps va s´intégrer à la garde personnelle du monarque et il l´accompagnera dans ses campagnes et ainsi il devint ainsi un de ses hommes de confiance. Pour sa part, la jeune et belle Raquel, la fille d´Ibn Esra et qui avait seulement dix-sept ans et une beauté exubérante, sera à tout jamais le centre d´attention du monarque várdulo (∗), en qui, étrangement, elle éveilla une passion enflammée, devenant ainsi, juste arrivée à Tolède, la femme la plus convoitée, aimée, reconnue et chantée tant en Castille comme dans les autres royaumes chrétiens et aussi dans Al-Ándalus et, par conséquent, enviée par toutes les femmes et haïe par tous les adversaires d´Alfonso VIII, lorsque le roi en fit son amante. ---------------(∗)

Várdulo, natif de l´Hispanie Citérieure, personne née au nord du fleuve Duero, à la frontière nord d´ Al-Ándalus 18

CHAPITRE II

Le roi castillan Alfonso, le huitième de ce nom, avait fait construire une ville au sud de Tolède, la capitale qui, avec Burgos, se relayait à héberger la cour du royaume de Castille récemment scindé de celui de León. Le lieu choisi était un des sommets les plus hauts qu´il y avait dans cette immense plaine et que les chrétiens avaient nommé Alarcos. À cet endroit, il y avait eu un château arabe qu´Alfonso VI avait reçu en dot de son mariage avec Zaida, mais il fut détruit par les almoravides. Depuis la cime de cette montagne, on dominait les grandes extensions de terres de l´immense plaine castillane, ainsi que les nombreuses navas (∗) qu´il y avait parmi les rares montagnes et les sommets d´inférieure altitude, tout cela présidé par la fertile vallée que formait le fleuve Guadiana avec ses abondants affluents qui grossissaient ses eaux. Une fois réédifiée la cité, elle fut fortifiée par un impressionnant château aux murs très hauts et d´une épaisseur de trois mètres qui s´élevaient fixés sur la pierre de l´ancienne Alarcos, et elle était défendue par une ample muraille, ce qui facilitait son intégrité en cas d´attaque. Alfonso avait fait construire la nouvelle ville d’Alarcos, une certaine avancée vers le sud du royaume castillan, avec un double propos habilement ourdi. D´une part, le roi craignait que le pouvoir des Ordres Militaires, comme l´Ordre des Chevaliers de Calatrava, uni au pouvoir de ceux de Santiago et de San Juan, stimulés par leurs succès contre les troupes musulmanes dans Al-Ándalus et à Jérusalem, ferait qu´ils se rebelleraient contre lui et lui exigeraient un meilleur paiement de leurs services que celui qu´il pourrait employer. L´ordre militaire de Calatrava fut fondée en 1158 par frère Raimundo, un moine cistercien qui, secondé par un autre moine, assuma la défense du château de Calatrava lorsque les chevaliers de l´Ordre du Temple, qui étaient chargés de la mission, se retirèrent face à l´attaque des almohades. Alors, d´étranges personnages apparurent mystérieusement dans l´inégal combat pour aider le moine à faire front aux infidèles, qui, en les voyant, fuirent épouvantés. Frère Raimundo dit qu´il avait reçu l´aide d´anges que Dieu lui avait envoyé en réponse à ses prières, et Sancho III, le père d’Alfonso VIII, dans un de ses premiers actes de gouvernement, récom(∗)

Terres sans arbres et plaines, parfois marécageuses, situées généralement entre des montagnes. 19

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