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DERRIDA MALLARMÉ PROJET DE THÈSE

DERRIDA MALLARMÉ PROJET DE THÈSE

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«Les mots sont partout, dans moi, hors moi (…), impossible de les arrêter, impossible de s’arrêter, je suis en mots, je suis fait de mots, des mots des autres (…), je suis tous ces mots, tous ces étrangers, cette poussière de verbe, sans fond où se poser, sans ciel où se dissiper.»1

Ce tourbillon de mots tel que décrit par Beckett illustre bien la continuité d’un tissu langagier qui inexorablement, nous enrobe, mêlant, dans une indistinction fondamentale, ce que nous croyons être nos mots à ceux des autres en passant par les choses nommées. Ni socle originel ni finalité atteignable pour cette parole dispersée, poussière en suspens dont la dissémination ne peut être que l’unique mode opératoire. Cette inéluctable mouvance du langage, ces éphémères liaisons de signes et perpétuels renvois, voilà qui nous amène vers ce que Jacques Derrida nomme la «différance» ou système généralisé de traces constitutif du mouvement de la signification . C’est ainsi que «chaque élément dit ̏ présent ̋ , apparaissant sur la scène de la présence, se rapporte à autre chose que lui-même, gardant en lui la marque de l’élément passé et se laissant déjà creuser par la marque de son rapport à l’élément futur». 2 L’inscription dans le système différentiel entraîne un brouillage temporel par rapport à certaines de nos pré schématisations : le présent n’est qu’illusion , le passé n’ayant jamais été présent et l’ ̏ a-

venir ̋ ne pouvant jamais être la «production ou la reproduction dans la forme de présence.» 3 Disloquée, chimérique, la ̏ présence ̋ apparait alors indissociable des signes qui l’enrobent et la portent , suppléant à son absence . D’emblée aspiré par le tourbillon différentiel , par cette ̏ archi -écriture , le signifié transcendantal se voit destitué de sa fixité première, ̋ entraînant dans sa chute l’assise théorique du logocentrisme ou métaphysique de la présence. La transcendance du sens se trouve bien évidemment mise à mal, celui-ci ne pouvant plus alors se définir comme une «essence rigoureusement indépendante de ce qui la

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Samuel Beckett, L’Innommable, p. 166 Derrida, «La différance», Marges, p. 13 3 Ibid. p. 22

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transporte».4 La déconstruction derridienne est alors inséparable d’un travail sur les textes littéraires, traquant, dans les ̏ marges ̋ , les non-dits, omissions et simulacres qui illustrent la profonde crise de la discursivité affectant notamment la sphère philosophique. Qualifiée de «passion» autant que «d’énigme sans fond» par Derrida, la littérature constitue en effet un précieux outil pour l’approche déconstructiviste : les textes littéraires sont en effet dotés d’une «structure bifide»5, les termes présentés, avoués, exhibés de manière manifeste, recèlent en même temps une certaine part d’ambivalence, d’indécidabilité. Ces ̏ indécidables ̋ sont autant de symptômes qui viennent ébranler l’apparente limpidité univoque de la langue, le travail de l’écriture n’étant alors plus apparenté à un «éther transparent» mais à un mécanisme qui oppose une résistance, «reste, résiste, existe et se donne à remarquer.»6 La poésie apparaît, à ce titre, particulièrement révélatrice de cette essence spectrale des jeux langagiers. Le poète est, en effet, défini par Derrida, comme étant «celui qui laisse le passage à des événements d’écriture qui donnent un corps nouveau à cette essence de la langue». 7 L’ébranlement du sens de l’être comme présence passe ainsi par une analyse incontournable de ce «presque rien de l’imprésentable»8, trop souvent passé sous silence et qui illustre la marche assurée d’une différance ayant toujours déjà commencé. La poésie mallarméenne dans laquelle «les blancs assument l’importance», axée non sur un travail descriptif mais sur l’évocation syntaxique de l’effet, revêt, pour Derrida, un intérêt tout particulier. Le halo d’ ̏ indécision ̋ qui entoure les vers inaugure une rupture avec «tout sens (thème signifié)» ainsi qu’avec «tout référent (la chose même ou l’intention, consciente ou inconsciente de l’auteur)».9 Devant les yeux du lecteur, ne se trouve qu’un «ceci- un écrit», parfois déroutant mais faisant signe vers une absence, maîtresse silencieuse
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Derrida, «Mythologie blanche», p. 273 Derrida, Genèses, généalogies, genres et le génie, p. 43 6 Ibid., «Mallarmé» in Tableau de la littérature française, p. 371 7 Ibid. «La langue n’appartient pas», Europe, janvier-février 2001, p. 90, cité par Michel Lisse, «La littérature, cœur de la déconstruction», Magazine littéraire, n°430, avril 2004 8 Ibid., Points de suspension, p. 88 9 Derrida, «Mallarmé», p. 375

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autour de laquelle s’organise le poème. Au sein de «l’espace qui isole les strophes et parmi le blanc du papier», s’érige l’«armature intellectuelle du poème». 10 Réfutation du Présent, travail du signe, chaînes de substitution et renvois sans fin, espacement, «disparition élocutoire du poète» qui désormais «cède l’initiative aux mots»11, on comprend aisément qu’un rapprochement entre le défenseur de la déconstruction et le poète qui se déclare «profondément et scrupuleusement syntaxier», ne puisse être qualifié d’artificiel. C’est donc un examen précis et détaillé de la présence mallarméenne dans l’œuvre de Jacques Derrida que nous nous proposons de mener à bien. Bien entendu, une telle tâche n’est pas sans soulever un certain nombre d’écueils aussi bien théoriques que méthodologiques. La première difficulté concerne l’attribution quelque peu paradoxale d’un titre à notre recherche. Si l’on suit en effet la démarche derridienne, «intituler un texte est un événement, un coup de force qui lui donne sa loi et en fait une institution.» 12 Le titre devrait donc cadrer notre réflexion en même temps qu’il énonce une promesse de remplir les objectifs mentionnés. Mais déjà un problème surgit. Il concerne le terme de «présence» : Mallarmé est-il en effet «présent» dans l’œuvre de Derrida? La réception du poète par le défenseur de la déconstruction est bien sûr documentée. On pense notamment à la «Double Séance», texte centré autour de l’analyse derridienne des «indécidables», «hymen» et «blanc» ou encore à l’article consacré à Mallarmé dans Tableau de la littérature française. Une simple analyse de ces deux textes, bien que nécessaire, apparaîtrait cependant assez réductrice tant la parenté entre nos deux penseurs excède les simples occurrences textuelles explicites. Effectuer un rapprochement sur la base d’une analyse thématique rigoureuse soulèverait également d’autres difficultés, étant donné que «la diacriticité traverse le texte de part en part», interdisant par là «tout noyau thématique» mais «seulement des effets de thèmes qui se donnent pour la chose même ou le sens même.»13 À peine posé, notre titre,
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Mallarmé, Sur Poe, cité par Pierre Campion, Mallarmé, poésie et philosophie, PUF, Paris, 1994, p. 11 Ibid. Crise de vers, p. 366 12 Derrida - «Préjugés - Devant la loi», in La faculté de juger, Minuit, Paris, 1985, p. 118-119 13 Derrida, «La double séance», p. 306

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cadre dans le sens du parergon, caractérisé à la fois par une certaine hétérogénéité vis-à-vis du texte mais ne pouvant s’extraire du «hors-texte», semble donc échapper à toute saisie univoque de la problématique. En essayant d’éviter de se fourvoyer dans le piège d’un «titre qui parlerait trop haut»14, la «présence» mallarméenne sera plutôt analysée en terme d’une «dette» que Derrida contracte à l’égard du poète. Le texte, obéissant à un inéluctable cheminement de «destinerrance» circule d’auteurs en lecteurs, «ouvert à l’altérité générale de sa destination» 15, en perpétuelle attente de contresignatures, dans l’attente à jamais différée d’une unité enfin restaurée. Il s’agira donc d’analyser la réponse de Derrida à l’appel du texte mallarméen sachant bien que celuici demeure pourtant «immaîtrisable et inassimilable, irréductible à toute appropriation.» 16 Analyser Mallarmé à travers le prisme derridien revient à reconnaître le caractère fondamental de la lecture, à la fois «constituée par le texte et constituante du texte.» 17 À l’instar de Jean-Luc Nancy, il serait intéressant de souligner ainsi l’importance des «mains tenants» le livre grâce auxquelles le «maintenant du sens s’articule, se répète et met en jeu.»18 De la même manière, notre «main tenant» les textes nous amène bien évidemment à reconnaître notre profonde dette envers Derrida et Mallarmé dans les traces desquels se situe notre étude tout en espérant la pertinence de notre contresignature, tâche qui s’annonce éminemment ardue.

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Mallarmé, «Appuyer selon la page, au blanc qui l’inaugure son ingénuité à soi, oublieuse même du titre qui parlerait trop haut» cité par Pascal Durand, Mallarmé. Du sens des formes au sens des formalités, p. 183 15 Geoffrey Bennington, Derrida, p. 56 16 Ginette Michaud et Georges Leroux, «Présentation : Jacques Derrida : la lecture, une responsabilité accrue» p. 7 17 Pierre Campion, op.cit., p. 63 18 Jean-Luc Nancy, «Sens elliptique», p. 328

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«Hermétisme» : fuite du sens et insurmontable approximation langagière

-La «cryptophilie» inhérente à la déconstruction

La compréhension de cette contresignature derridienne au texte mallarméen s’articulera autour de l’épineuse question de l’«hermétisme» dans l’écriture, reproche dont nos deux auteurs firent l’objet. Au premier abord, cette «obscurité» sémantique et

syntaxique peut apparaître comme une subalterne question de style, une volonté affectée de se distancer d’une masse de lecteurs peu avertis ou scrupuleux. Cette démarche ne s’inscritelle pas cependant dans une impossibilité plus fondamentale de traduire un sens perpétuellement fuyant, englué dans une insurmontable approximation langagière à laquelle il se trouve inextricablement mêlé? Le vers, «complément supérieur», est cet outil qui, pour Mallarmé, «rémunère le défaut des langues». L’écriture sera le «supplément» pour Derrida qui, dans une tentative sans cesse renouvelée, vise à pallier «la multiplicité des langues», la béance laissée par l’essence spectrale du signifié transcendantal. On touche ici à ce qui relève d’une «impossibilité de compléter, de totaliser, de saturer, d’achever quelque chose qui serait de l’ordre de l’édification, de la construction architecturale, du système et de l’architectonique.»19 Face aux «tours de Babel», un «dé-tour» est incontournable, le secret étendant inexorablement son ombre sur ce «plus d’une langue» qui en commande la logique. Il ne faudrait cependant pas concevoir cette ombre tel un masque qui viendrait obscurcir une vérité qui aimerait à se dissimuler; il n’en est rien car «la loi et la règle ne s’abritent pas dans l’inaccessible d’un secret, simplement elles ne se livrent jamais, au présent, à rien qu’on puisse rigoureusement nommer une perception.»20 On rejoint ici l’impératif poétique mallarméen de l’«énigme» qui, loin de souscrire à un quelconque
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Derrida, «Des tours de Babel» Ibid., «La pharmacie de Platon», La dissémination, p. 79

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arbitraire, commande ce bien mystérieux lien unissant le grimoire à la grammaire définie comme «philosophie latente et particulière en même temps que l’armature de la langue»21 La dissémination d’un sens en perpétuel mouvement semble ainsi intimer cette complexité syntaxique et lexicale qui caractérise tant l’univers mallarméen qui derridien. En effet, prôner le pouvoir unificateur d’une Vérité ne serait qu’une vaine démarche, le texte n’est en effet «plus l’expression ou la représentation (heureuse ou non) de quelque vérité qui viendrait se diffracter ou se rassembler dans une littérature polysémique.»22 Face à une polysémie herméneutique qui laisse planer la possibilité d’une recollection du sens, la dissémination, toujours déjà en marche, en indique, au contraire l’irrémédiable dispersion. Mallarmé, tout comme Derrida, réfutent ainsi, avec véhémence, les accusations d’hermétisme indiquant qu’il ne s’agit là nullement d’un choix personnel. Il n’y a en effet «pas d’indécision volontaire, d’indécision calculée, il n’y a pas de stratégie décidant de l’indécision. L’indécision arrive.»23 Bien au contraire, la ̏ cryptophilie ̋ apparaît comme inhérente à la déconstruction. Le dévoilement, transcription d’une limpidité du sens serait alors, au contraire, apparentée à un geste «à la fois dérisoire, brutal, sommaire et faux» étant donné que cela justement reviendrait à masquer ce qui en fait «m’est dérobé à moimême.»24 La poésie mallarméenne, qui vise à «évoquer, dans une ombre exprès l’objet tu, par des mots allusifs, jamais directs»25, se veut véhicule d’un «sens naissant.»26 Elle ne peut par conséquent échapper à une certaine complexité de la forme, s’y soustraire reviendrait à «éluder le travail de la suggestion.»27 Le poète qualifie d’ailleurs de «dangereuse» toute «obscurité» qui serait attribuable à «l’insuffisance du lecteur, ou à celle du poète.»28 La revendication explicite d’un certain hermétisme par le jeune Mallarmé souhaitant que la

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Mallarmé, «Sur le vers», p. 475 Derrida, «La double séance», p. 319 23 Derrida, «La double séance», p. 156 24 Ibid. p. 143 25 Mallarmé, «Magie», Divagations, p. 251 26 Campion, p. 80 27 Mallarmé, Lettre à Huret, cité par Campion, p. 83 28 Ibid.

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poésie fût réservée à un cercle restreint d’initiés, fait ainsi place à un constat d’incapacité à se soustraire à une telle complexité lexicale et syntaxique : «ma phrase, affirme t-il, est ce qu’elle doit être et est pour toujours.»29 La correspondance entre poème et monde frappe ainsi notre attention car «même là où le poème nomme l’illisibilité, sa propre illisibilité, il déclare aussi l’illisibilité du monde.»30 Cette proximité entre langage et sens nous amènera à considérer la porosité entre langue naturelle et langue philosophique, l’omniprésence d’une métaphoricité brouillant les pistes et interdisant toute conception du sens comme transcription d’une vérité transparente qui aurait préséance sur la structure langagière.

-Métaphoricité : structure tropologique comme «loi du discours»

Dans son célèbre «Hommage», Mallarmé, maniant avec dextérité la métaphore filée du fumeur de cigare, nous transmet, de façon allusive, sa conception d’une poésie visant à restaurer «un sens plus pur aux mots de la tribu».31 La poétique mallarméenne, loin de prôner le retour à la simplicité de la signification, cherche, au contraire, à promouvoir un certain éloignement par rapport au langage commun, nous dévoilant la complexité d’un sens pris dans une spirale de dissimulations, de renvois et de perpétuels détours, un sens qui aurait «soif de sa propre ellipse, comme de son trope originaire, de ce qui le cache, le dérobe, le passe sous silence.»32 Faut-il cependant voir la métaphoricité comme un outil poétique ou littéraire spécifique, artifice tropologique formel au service de la transmission d’énigmatiques allusions? Un examen superficiel pourrait nous laisser penser que les

circonvolutions métaphoriques sont bel et bien étrangères à une philosophie maniant le concept et tendant vers l’idéal aristotélicien d’univocité. Certes, Nietzsche nous rappelle bien le caractère illusoire des vérités, «métaphores qui ont été usées et qui ont perdu leur
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Cité par Derrida dans «La double séance», p. 222 Derrida, Béliers, p. 40 31 Mallarmé, «Hommage» 32 Jean-Luc Nancy, «Sens elliptique», p. 329

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force sensible.»33

Afin de tenter de cerner l’étendue du phénomène métaphorique, il

conviendrait d’être capable d’en proposer une définition, d’en délimiter les frontières. Or, prétendre à une telle action supposerait une capacité à dominer le discours à partir d’un «point extérieur, à l’abri, comme en retrait de la métaphore»34, soit un point fixe ou signifié transcendantal. Une telle ambition est d’emblée condamnée à un inévitable échec, la métaphore étant non seulement «un produit ou une des formes du discours» mais également «loi qui détermine la forme même du discours»35, instaurant un déplacement, une distance irréductible entre des sédiments de significations, suppléments se superposant pour combler une originelle vacuité. La métaphore engage ainsi la «totalité de l’usage de la langue», la «mythologie blanche» inscrivant «ses blancs là où la métaphysique aura déterminé une certaine manière d’employer ou de faire usage de la langue naturelle comme discours philosophique.»36 La méfiance philosophique envers la métaphoricité pourrait être illustrée par la distinction husserlienne entre la fonction expressive («Ausdruck»), porteuse d’une «signification» («bedeutsam») en s’effaçant devant le sens véhiculé, et la fonction indicative («Anzeichen»), qui nous place sur la piste du sens sans toutefois le capturer et qualifiée, par opposition, de «bedeutunglos».37 Si Husserl consent toutefois à admettre l’enchevêtrement entre expression et indication, un tel processus est toutefois qualifié de «contamination accidentelle» du vouloir-dire par le système indicatif. L’expression, sous une forme pure, se retrouve dans le soliloque, «monologue intérieur» qui permet la suspension de toute fonction indicative, la nécessité communicative de mon vouloir-dire envers autrui étant suspendue. Cette voix de la vie intérieure de l’âme se caractérise par l’exclusion de tout indice et traduit une intentionnalité. Le sens devient synonyme d’idéalité, porté par une voix incorporelle, sans geste ni ancrage charnel.
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Derrida ne peut, bien évidemment,

Cité par Derrida, «La mythologie blanche», Marges, p. 258 Ibid. p. 273 35 Serge Margel, «La métaphore. De la langue naturelle au discours philosophique», p. 17 36 Ibid. p. 20 37 Derrida, La Voix et le Phénomène, p. 17-19

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accepter cet exemple du «monologue intérieur», archétype de pureté expressive. Dans «la double séance», il lui oppose le jeu du Mime mallarméen, «fantôme blanc» évoluant dans un univers fictif, «sans briser la glace», mimant un crime qui n’en est pas un, «ici devançant, là remémorant, au futur, au passé, sous une apparence fausse de présent»38 L’écriture gestuelle du Mime, simulacre sur fond blanc, perturbant tout référent temporel ou topologique, illustre bien cette plongée au cœur d’un monde de signes, cette émancipation radicale vis-à-vis de toute vérité, de toute autorité de la présence. L’idéalité n’est dotée que d’une existence spectrale, évanescente, déjà travaillée par le signe qui, ainsi que le précise Derrida, est lui-même «originairement travaillé par la fiction»39 L’expression pure s’évanouit, tout signe même expressif, s’inscrivant dans un processus représentatif et devant par conséquent se conformer aux exigences d’une répétition toujours déjà à l’œuvre. Seule alors demeure «l’écriture du rêve, la fiction sans imaginaire, la mimique sans imitation, sans vraisemblance, sans vérité ni fausseté.»40 Voguant entre littérature et philosophie, désagrégeant les frontières sous le coup d’une structure tropologique généralisée, la différance vient désorganiser et dépasser la «machine ontologique»41, imprimant son jeu sur l’Idée platonicienne, désormais entraînée dans son mouvement. Faut-il cependant alors voir cette «présence» de Mallarmé comme un modèle opportun servant la cause de la déconstruction et lui fournissant un alibi textuel parfaitement adéquat?

-Littérature et visée démystificatrice : les «effractions» textuelles

Dans la mise en œuvre de son analyse, Derrida reconnaît opérer une sélection quant aux textes littéraires présentés. «Loin d’être innocent» 42, ce choix consiste à mettre en avant des textes qui lui paraissent «opérer des frayages ou des effractions au point de la plus
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Mallarmé, Mimique Ibid. p. 63 40 Derrida, «La double séance», p. 260 41 Ibid. p. 288 42 Derrida, Glas, p. 6

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grande avancée.»43 Comment faut-il alors comprendre ces «frayages» opérés? Il semblerait que ces textes portent en eux-mêmes la contestation des frontières du genre, littéraire ou autre, à l’intérieur desquelles ils seraient normalement susceptibles d’être contenus. Pointant du doigt l’arbitraire de toute catégorisation ou pré-schématisation, ils présentent, on le comprend aisément, un intérêt évident pour la déconstruction. Mimique de Mallarmé permet ainsi d’illustrer la lecture derridienne d’un «mouvement de simulacre» faisant que «le paradigme de Platon ne fonctionne plus.»44 À ce sujet, il convient de noter

l’avertissement formulé par Geoffrey Bennington : il serait dangereux de déclarer, sans plus de précaution, que tout texte se dérobe nécessairement à l’appréhension métaphysique, métaphysique qui se laisserait alors oublier, devenant ainsi simple littérature ou textualité, Mallarmé devenant le symbole de ce renversement ontologique.45 Cela reviendrait à opérer une inversion structurelle selon une simple logique oppositionnelle et résulterait en une méprise de la méthode et des buts de la déconstruction qui consiste à «luxer l’oreille philosophique, faire travailler le loxôs dans le logos.»46 Toute contestation frontale est alors proscrite. On lui préfère un travail de transformation, de déplacement de l’énoncé, de questionnement des «présupposés de la question, de l’institution de son protocole, des lois de sa procédure, des titres de sa prétendue homogénéité, de son apparence unicité.» 47 La littérature qui investit le champ du signifiant scriptural peut permettre la mise en lumière de certains problèmes que la philosophie, dans son acception la plus traditionnelle, se plaît à occulter. La précarité de structures formelles creuses, notamment en ce qui concerne le règne du signifié conceptuel, est alors mise en lumière. Un tel processus n’est cependant pas sans recéler une certaine violence contestatrice qui fait suite à une violence primaire d’occultation et de mystification.

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Derrida, Positions, p. 17 «La double séance», p. 276 45 Bennington, p. 136 46 Derrida, «Tympan», Marges, p. VII 47 Ibid. p. IX

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La déconstruction pourrait se rapporter à une «décélébration», procédure qui, selon les précisions apportées par Derrida, «désacralise à s’en prendre à la tête, ralentit ou bloque l’accélération capitalisante d’une programmatrice ronronnante.»48 Jean-Luc Nancy nous rappelle, en effet, le caractère vain d’une écriture sans violence. «Écrire sur Derrida, nous précise-t-il, cela me paraît violent.»49 La démystification déconstructiviste ne se déroule pas sans un travail sur les mots, contorsions lexicales, étymologiques, «sorte de potlatch des signes, brûlant, consommant, gaspillant les mots.»50 La recherche étymologique entreprise par Derrida vise, non à la création d’un métalangage, mais à une réactivation de sens tombés en désuétude, mettant souvent l’accent sur les contradictions intrinsèques dont ils sont les vecteurs. Les limites langagières sont soulignées par l’introduction de néologismes qui, de la «différance» à la «destinerrance» en passant par le «phallogocentrisme», témoignent de la mouvance d’un sens pris dans le filet des signes. Poussée dans ses derniers retranchements, la langue mute, évolue, élabore une résistance à toute «appropriation» mystificatrice. Cette langue devrait être non plus «la langue de l’autre en tant qu’il l’impose, mais en tant qu’elle s’offre à lui et, ce faisant, puisse venir de lui»51. On assiste donc à une entreprise à contrecourant de «désappropriation» de la langue par la langue. C’est ainsi que ce à quoi Derrida octroie le nom d’«écriture» correspond à une langue «assez autre pour ne plus se laisser réapproprier dans les normes, le corps, la loi d’une langue donnée». 52 Cette écriture créative, qualifiée d’«idiomatique», serait résistante à tout diktat de schèmes normatifs qu’ils soient lexicaux, grammaticaux ou culturels.53 La confrontation entre textes philosophiques et littéraires, comme cela nous est présenté dans Glas, tord souvent le cou aux procédures argumentatives traditionnelles et permet la mise en œuvre pratique d’une ouverture à un nouvel horizon de sens.
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Derrida, Points de suspension, p. 34 Nancy, «sens elliptique», p. 325 50 Derrida, L’Écriture et la Différence, p. 403 51 Marc Crépon, p. 38 52 Derrida, p. 36 53 Derrida, p. 124

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«Ce langage coupé de toute attache, désamarré»54 n’est pas non plus étranger à Mallarmé, poète s’évertuant à ̏ creuser ̋ le vers . Son Coup de dés s’apparente à une

véritable libération des mots qui, désormais mobiles, occupent la page selon un ordre révolutionnaire, tantôt s’étalant dans l’espace, tantôt se succédant en rangs serrés, intégrant le blanc du papier selon une improbable chorégraphie. Au premier regard, une telle

présentation ne peut que surprendre, les phrases désorganisées pouvant apparaître comme le «monologue incohérent d’un fou.»55 Ruptures syntaxiques et jeux sémantiques complexes ont sans doute contribué à forger l’appellation peu élogieuse d’«anarchiste littéraire.»56 Bien que sans nul doute exagérée, cette expression a cependant le mérite d’illustrer une certaine violence faite par le poète aux conventions littéraires bien rodées. Le vertige que cette pratique peut susciter est bien décrit par Zola selon qui l’esthétique mallarméenne n’est «que la théorie des Parnassiens, mais poussée jusqu’à un point où la cervelle se fêle.» 57 Le caractère nébuleux de l’écriture mallarméenne est bel et bien à mettre en relation avec un important volet critique. Le «significatif silence qu’il n’est pas moins beau de composer que le vers» témoigne de la brisure du langage contre l’écueil du Néant. Cette stricte «piété aux vingt-quatre lettres» permet en effet l’articulation d’un sens vacant, «évoqué par le mirage des mots eux-mêmes»58, absence d’autant plus centrale qu’elle fait figure de «tension d’organisation au sein du poème.»59 C’est ainsi bien par ce méticuleux «travail de constitution matérielle des textes, c’est-à-dire par le travail de la langue, de la métrique, des images, voire même par celui de la mise en page» que Mallarmé «appartient à la philosophie».60 Son approche critique de la poésie lui permet en effet, de pousser les mots dans leurs derniers retranchements, ceux-ci incapables de nommer sans équivoque, ne pouvant que suggérer un effet par touches successives. Le «ptyx», néologisme célèbre du
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Derrida, Marges, p. 38 Guy Michaud, Mallarmé, p. 170 56 Terme de Gustave Lanson dans «La poésie contemporaine», cité par Pascal Durand, p. 211 57 Cité par P. Durand, op. cit., p. 83 58 Mallarmé, «Lettre à Cazalis», cité par Alain Lipietz 59 Campion, Mallarmé. Poésie et philosophie, p. 16 60 Ibid. p. 8

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«Sonnet en ŔYX» qui suscita de très nombreuses analyses et spéculations, ne transcrit-il pas, tout simplement, le vide abyssal de la signification? Le logocentrisme, fondé sur une polarisation du sens qui tire son origine d’un signifié transcendantal, apparaît ainsi, selon une étude de R. Steinmetz, comme «le pendant philosophique Ŕmais renversé- du morphocentrisme poétique.»61 Le travail sur la forme n’est alors plus marginal, mais

s’inscrit dans une réflexion tout à fait centrale ou «marginale» mais dans le sens derridien d’une marge qui inscrit sa vacuité au cœur même du texte.

«Destinerrance» et impossibilité d’une résomption unitaire du Sens

-Continuum textuel travaillé par la différance : «dettes», «contresignatures» et incontournable altérité Suivant un mouvement différentiel qui témoigne d’une impossible résomption unitaire du sens, d’une dislocation de la présence, seule l’écriture se donne à nous et se laisse remarquer. Cette écriture, inscrite dans une ininterrompue chaîne de significations, ne peut cependant que nous renvoyer à d’autres textes suivant un processus immaîtrisable. C’est ainsi que «telle écriture qui ne renvoie qu’à elle-même nous reporte, à la fois, indéfiniment et systématiquement, à une autre écriture.» Le titre Glas choisi par Derrida pour son ouvrage correspondrait à une traduction française effectuée par Mallarmé du poème Bells de Poe.62 De traduction en commentaire, de suppléments en suppléments qui se combinent et se sédimentent, le texte se trouve «hanté» par un fantôme ou «enté sur l’arborescence d’un autre texte.»63 Ce continuum textuel plongé dans la différance, caractérisé par un point de départ déjà inscrit dans un contexte et par une impossibilité de s’extraire du détour obligé par le signe, voilà qui explique pourquoi Derrida affectionne
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Rudy Steinmetz, Les Styles de Derrida, p. 123 Clare Blackburne, «(Up) Against the (In)Between Interstitial Spatiality in Genet and Derrida», Parrhesia, n°3, 2007, pp. 22-32 63 Derrida, «La double séance», p. 249

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particulièrement la technique du commentaire. Il nous invite d’ailleurs à «lire et relire ceux dans les marges desquels (il) écrit, les ̏ livres ̋ dans les marges et entre les lignes desquels (il) dessine un texte qui est à la fois très ressemblant et tout autre.»64 Le constat posé par G . Bennington est clair : «la presque totalité de ce que Derrida a écrit consiste en ̏ lectures ̋»
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Dans cet univers de correspondances et de détours, de textes ouverts à une altérité constituante, la conception de la place de l’auteur ne peut que nous interpeler. L’«essence testamentaire» derridienne de tout écrit semble alors faire écho à la «disparition élocutoire du poète» chez Mallarmé. L’écrit n’est-il pas alors simple trace, trace sur traces, pris dans la trame d’un tissu langagier, se présentant comme dette envers d’autres textes et en attente perpétuelle de contresignatures qui se surajoutent? Derrida, dans Papier machine, traitant de la lecture de Rousseau par Paul de Man, décrit le mécanisme du texte, survivant à la mort de son auteur, opérant de manière machinale, seul. La ̏ sur-vie ̋ de l’œuvre est pensée comme le lieu d’une harmonie «entre la grâce et la machine, entre le cœur et l’automatisme.» C’est ainsi que Derrida, déplorant l’absence de Paul de Man et l’impossibilité de connaître ses réponses et objections, écrit : «Mais je l’entends déjà Ŕet tôt ou tard son texte répondra pour lui.»66 Réponse d’un écrit poursuivant un cheminement autonome après la mort de son auteur, pouvant et même devant lui survivre, voilà qui traduit bien le processus de «destinerrance» dans lequel tout texte se trouve bel et bien engagé. Par delà la mort de l’auteur, l’écrit véhicule un «vouloirdire» et, telle une carte postale, il nous inscrit immanquablement dans une relation de «destinateur à destinataire», rapport dont les frontières mouvantes se créent et se défont au gré des lectures et commentaires successifs. Il y a donc bien une incertitude quant à la trajectoire de tout texte qui se trouve en proie à un inéluctable hasard. Évoquer cette épineuse question du hasard nous conduit au constat mallarméen bien connu: «Jamais un coup de dés quand bien même lancé dans des conditions éternelles (…) n’abolira le
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Derrida, Positions, p. 12 Bennington, Derrida (avec Jacques Derrida), p. 16 66 Derrida, «Le ruban de la machine à écrire», Papier machine, p. 147

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hasard.»67 L’écriture, induisant la lecture, implique en effet l’inclusion d’autrui dans la responsabilité du sens, multipliant de façon exponentielle, les traces laissées, traces qui sont autant de couches qui se juxtaposent. À l’auteur revient bien sûr le privilège de manier les outils syntaxiques et lexicaux, lui permettant de créer des effets, de jouer avec la sensibilité du lecteur. On note cependant la limite importante qui s’impose de facto à la marge de manœuvre de l’écrivain : les mots dont il fait usage sont déjà là, préexistants, «mots, dans le dictionnaire, (qui) gisent (…) comme des stratifications». Il peut alors les grouper, «élaguer quelques rejetons ou même greffer ce vocable enté sur un autre.» 68 Derrida, à ce sujet, remarque d’ailleurs que «la langue de Mallarmé se laisse toujours déjà travailler par l’anglais»69, complexifiant ainsi l’équation langagière, inscrivant toujours plus les mots dans la logique d’un ̏ espacement ̋ à jamais renouvelé. Espacement entre signes, mots mais aussi distance entre écrivain et lecteur, voilà qui nous permet d’esquisser le «jeu de pouvoir» autour du texte, «le sens (étant) essentiellement l’objet et l’enjeu d’un affrontement.»70 Élément tout à primordial puisqu’il suffit, selon Pierre Campion, à «fonder en philosophie la poésie de Mallarmé.»71 Le langage se trouvera donc bien au cœur de notre analyse. Le «sujet du texte» mallarméen, «si l’on pouvait encore parler de sujet», nous précise Derrida, serait bel et bien «ce mot, cette lettre, cette syllabe, le texte qu’ils forment déjà dans le tissu de leurs relations.»72 Le langage, le «ceci» écrit, ne peut alors qu’éclipser le rôle de l’auteur dont les prérogatives se trouvent considérablement amoindries. La ̏ présence ̋ de l ’écrivain ou du poète, «cédant l’initiative aux mots»73, ne peut que se dissiper dans l’immensité scripturale. Le renversement de la perspective cartésienne du Cogito proposé par Derrida est, à ce titre, très significatif. Le «je» exprime, et ce «que j’ai ou non l’intuition actuelle de moi-même»,
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Mallarmé, préface à Un coup de dés Mallarmé, Les mots anglais 69 Derrida, Mallarmé, p. 378 70 Campion, op. cit., p. 119 71 Ibid. 72 Derrida, «Mallarmé», p. 375 73 Mallarmé, Les mots anglais

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«que je sois ou non vivant, je suis veut dire»74 Le «ergo sum» prendrait ainsi naissance en l’absence du sujet. On rejoint alors l’aspect fondamental de l’écriture derridienne qualifiée de «devenir-absent» ou «devenir-inconscient» du sujet.75 Absence de «réalité» qui ne peut être que déjà enrobée dans son manteau de signes, absence de l’auteur qui s’efface devant l’écriture, devant ce vide qui peut certes paraître vertigineux, se dresse le spectre de l’Autre, qui d’emblée nous dépasse. L’inévitable réponse aux textes revient à «la tâche aussi

nécessaire qu’impossible» de répondre à «l’appel de l’Autre», une altérité qui se présenterait fondamentalement comme «immaîtrisable et inassimilable, irréductible à toute

appropriation.»76 Dans l’univers dédalique des appels, les réponses se présentent comme autant de ratures d’un sens qui, perpétuellement, se dissémine. Sans doute faut-il alors voir l’œuvre mallarméenne comme invitant à la réaction suivant la loi fort complexe de l’«hospitalité». Cette loi est en effet, qualifiée, dans les mots mêmes de Derrida, de

«terrifiante» en vertu d’un principe bien spécifique : «l’hôte (host), l’invitant, donne ce qu’il a de plus précieux à l’hôte (guest), l’invité» mais devient alors «l’hôte de son hôte pour ne pas dire son otage.»77 Cela nous amènera immanquablement à questionner la «réponse» de Derrida à l’«appel» mallarméen. Mallarmé «otage» inévitable de la déconstruction? Voilà qui, à première vue, peut certes paraître surprenant et nous engager sur un terrain polémique mais qui aura, du moins, le mérite de susciter quelques interrogations quant à la légitimité de cette «contresignature» derridienne au texte mallarméen.

-De l’analyse herméneutique à la critique sartrienne : quelques exemples d’exégèses mallarméennes Avant de poser quelques jalons interprétatifs qui nous permettront de situer plus spécifiquement le débat, une précision s’impose quant à notre intention d’interroger la
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Derrida, La Voix et le Phénomène, p. 106 Derrida, De la Grammatologie, p. 100 76 Bennington, Interrupting Derrida, p. 40 77 Derrida, «Mais qu’est-ce donc qui arrive, d’un coup à une langue d’arrivée?», cité par Ginette Michaud et Georges Leroux, p. 6

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légitimité de l’approche derridienne. Une telle action impliquerait en effet que nous soyons en mesure d’accéder à un point de vue méta-discursif afin de nous prononcer sur les fondements d’une telle démarche. Nous devons, bien sûr, reconnaître l’impossibilité d’une telle velléité. Notre analyse se présentera donc elle-même comme une modeste s’inscrivant dans une chaîne interprétative ininterrompue de

«contresignature»,

commentaires raturés. Notre analyse de l’interprétation derridienne des écrits mallarméens ne pourrait bien évidemment pas se soustraire à une étude comparative visant à confronter les différentes lectures de l’œuvre du poète. Faut-il en effet bien voir, dans la démarche de Mallarmé, une illustration parfaite de la «dissémination», de l’«errance spectrale des mots»? L’analyse herméneutique de Jean-Pierre Richard dans l’Univers Imaginaire de Mallarmé, axée sur une approche thématique, contraste pourtant singulièrement avec la démarche derridienne.

L’accent est mis sur l’ordonnancement logique de l’«architecture» mallarméenne, jeu combinatoire participant au dévoilement de la vérité. Dans une dynamique qui s’apparente à la sursomption hégélienne, l’éclatement, la dislocation de l’unité, les oppositions dans les travaux de Mallarmé, ne sont que phénomènes provisoires appelés à se regrouper, à se résoudre en de «nouvelles notions synthétiques.»78 Cette volonté de procéder à une

unification de l’œuvre mallarméenne sous l’égide d’une «dialectique de la totalité» est très clairement affirmée par Richard. Celui-ci énonce son intention de «traiter l’œuvre comme un seul et vaste poème se faisant à lui-même écho»79, d’éclairer de manière pertinente les structures qui apparemment se dissimulent. Reprenant les mots mêmes du poète, la

démarche a pour but «d’exposer à l’œil l’armature mystérieuse de son œuvre»80 en se fondant sur la notion hégélienne de totalité mais aussi sur le concept d’itération sémantique faisant signe vers une cohérence thématique : «l’itération même des motifs et une certaine austérité du matériel sensible nous y garantissent, sous la complexité des lacis ou des
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Jean-Pierre Richard, L’Univers imaginaire de Mallarmé, p. 26 Ibid. p. 16 80 Ibid. p. 38

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modulations, la rigueur du développement thématique.»81 Richard développe ainsi une étude très détaillée axée sur une mise en relation réciproque de la totalité de l’œuvre avec chacune des parties constitutives, le sens global résonnant en chacune des parties mais cette fulgurance du sens ne pouvant être perçue qu’à partir d’une étude de convergence entre chacun de ces détails.82 On comprend aisément pourquoi Derrida prendra exactement le contre-pied de l’analyse de Jean-Pierre Richard. Surtout lorsque celui-ci déclare : «contre la dissémination du sens, le mot heureux campera donc la vérité d’un dur relief.» La «musculature» du langage apparaît donc comme pouvant être saisie et assimilée par l’esprit qui en parcourt «toute son anatomie abstraite.»83 À l’itération, Derrida opposera l’itérabilité, l’inévitable différence qui vient s’immiscer dans les interstices de la répétition, inaugurant le règne d’une substitution sans fin. De manière tout à fait explicite, il affirme son désaccord, dans La double séance, avec la thèse herméneutique de Richard. Le «non-sens ou «non-thème de l’espacement»84

empêche effectivement tout recoupement final, toute résomption des diverses composantes de l’œuvre sous une bannière unitaire de sens. Les descriptions mallarméennes sont

souvent des feintes, des diversions visant, en fait, à évoquer l’opération d’écriture, toujours un supplément tentant irrémédiablement de pallier le manque d’un originel signifié et engendrant une structure tropologique en perpétuel déplacement. Le «il y a» du texte, cette «lisibilité sans signifié» nous conduit ainsi à l’échec du recoupement thématique, les «nonthèmes» blanc et pli expliquant justement cette impossibilité.85 Le tissu métaphorique inhérent à l’écriture même entraîne un bouleversement de la hiérarchie habituellement reconnue entre le tout et les parties. C’est ainsi que «tout devenant métaphorique, il n’y a plus de sens propre, donc plus de métaphore.»86 La greffe incessante du «supplément» qui
81 82

Ibid. p. 22 Ibid. p. 432 83 Richard, p. 380 84 Derrida, «La double séance», p. 310 85 Ibid. 86 Ibid. p. 315

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vient perpétuellement s’ajouter à la partie en éloignant toujours plus le tout provoque en effet une mouvance du sens, «tout devenant métonymique, la partie étant chaque fois plus grande que le tout, le tout plus petit que la partie.» 87 Les marges sont alors propulsées au cœur du processus entamant tout espoir d’une évidente lisibilité. L’inscription par Derrida au registre de la différance, de l’indécidabilité de la logique mallarméenne de l’«hymen», espacement qui ne l’est pas, présent qui a lieu sans toutefois se produire, ne fait cependant pas l’unanimité au sein des commentateurs de l’œuvre du poète. Certains spécialistes de Mallarmé dénoncent en effet le «recyclage méthodologique»88 dont l’œuvre du poète a semble-t il fait les frais. Faut-il ainsi comprendre l’analyse derridienne de Mallarmé comme une simple ̏ récupération ̋ calculée de certains éléments afin d’illustrer, de façon opportune, les thèses de la déconstruction? De façon très schématique, on peut, à l’instar d’André Stanguennec, identifier trois lectures philosophiques de l’œuvre de Mallarmé qui sont, pour ainsi dire, devenues «paradigmatiques»89 : l’approche sartrienne qui vise à ériger Mallarmé en poète de l’absurde, l’analyse dite «textualiste» et «auto-référentielle» regroupant notamment les positions de Derrida, Sollers, Szondi ou Descombes, le modèle dit «exégétique», défendu par Kristeva, qui reconnait en Mallarmé un «anarchiste prudent» subvertissant certains principes d’autorité.90 L’approche choisie par Sartre va surtout noter en Mallarmé,

pourfendeur de la religion, sa proclamation du Néant : «Dieu meurt, les mots retombent sur eux-mêmes, reste un nominalisme désespéré.»91 Dans cet imparable ̏ Vide ̋ , nuée de

poussière, le «fait poétique» pourrait s’avérer salvateur; l’homme renonçant à toute
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Ibid. Thèse développée notamment par Pascal Durand, op. cit, p. 10 89 André Stanguennec, Mallarmé et l’éthique de la poésie, Vrin, Paris, 1992, p. 7 90 Nous décidons, en introduction, de nous référer à cette classification de Stanguennec. Il ne s’agit nullement d’un catalogue exhaustif mais bien d’une esquisse de certaines approches. Nous ne pouvons ici bien évidemment pas faire un examen détaillé des diverses interprétations de l’œuvre de Mallarmé. Notre étude, bien qu’axée sur la «présence» mallarméenne dans la déconstruction de Derrida fera référence à certaines analyses qui viendront compléter notre travail (la notion de «chora sémiotique» chez Kristeva ou encore la «mimésis anti-mimétique de l’Idée» développée par Jacques Rancière, pour ne citer que cellesci). 91 Sartre, Mallarmé. La lucidité et sa face d’ombre, Gallimard, Paris, 1986, p. 21

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retranscription de l’intelligibilité supposée du monde, pourrait s’élever au-delà de la matière en produisant, par lui seul des «synthèses irréductibles.»92 Sartre identifie, dans les écrits mallarméens, une certaine «métaphysique pessimiste» : la dissémination, «dispersion infinie, naît du matérialisme du poète qui ne songe d’ailleurs plus à retrouver ni à contempler les Idées : «il sait bien qu’elles n’existent pas (…), absentes de l’Être à la façon dont une morte est absente du monde.»93 Sur le plan philosophique, Sartre attribue donc à Mallarmé, non sans une profonde ironie, «une sorte de matérialisme analytique et vaguement spinoziste.»94 Dans cette perspective, le sens est alors défini comme «second silence au sein du silence», «négation du mot chose». 95 Devant une «chose»

irrémédiablement inaccessible, vertige face à l’absurde de la vacuité, chaque absence implique une absence plus large. Le poème, «langage dont toute la force est de n’être pas, toute la gloire d’évoquer, en sa propre absence, l’absence de tout»96, semble alors flotter sur le sol d’un monde qui immanquablement se dérobe, s’absentant du langage. La prise en compte de l’absence du monde, de l’Être, dans la perspective sartrienne revêt un intérêt certain pour notre étude. Bien sûr, Derrida, décrivant Sartre comme un «modèle (…) depuis jugé néfaste et catastrophique»97 mais un modèle néanmoins aimé, voit aussi cette absence du monde, de l’Idée en tant que telle. Cependant, le caractère abyssal de ce vide est sans cesse compensé, voire même plutôt ̏ distrait , par un supplément de signes qui, pris dans une ̋ logique infinie de substitution, viennent inextricablement recouvrir le monde de l’étoffe langagière. Le monde, bien qu’absent en tant que signifié, ne peut ainsi pas réellement s’absenter du langage car déjà toujours pris dans le tourbillon différentiel de l’écriture au sens large. Le blanc dissémine le vide, l’irréductible espacement au sein même des signes qui s’enchaînent et se surajoutent.
92 93

Ibid. Ibid. p. 161 94 Ibid. 153 95 Ibid. p. 157 96 Définition de Maurice Blanchot dans Faux pas, Gallimard, Paris, 1943, reprise par Sartre 97 Derrida, Points de suspension, p. 130

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L’absence du ciel d’Idées évoquée par Sartre est bien sûr loin de faire consensus parmi les commentateurs de l’œuvre mallarméenne. Jean-Pierre Richard, dont nous avons déjà mentionné la contribution à l’exégèse des écrits du poète, voit donc bien la prospection «dans les marges silencieuses du langage» comme une invitation à explorer la morphologie du texte selon un principe directeur qu’il convient de comprendre et d’analyser. Reconnaissant bien évidemment le caractère pharaonique d’une telle tâche, Richard précise le caractère partiel de la critique, partialité qualifiée de «provisoire» car reflétant «sans doute l’état éclaté de notre littérature et de notre société.» Ces limites de l’analyse sont donc inhérentes à l’avancement de l’étude et des outils d’analyse et non, comme dans la perspective derridienne, à une impossibilité fondamentale à cerner un «sens» en tant que couche première, pivot fixe et inaltéré. Comment alors, selon ces perspectives

interprétatives marquées par une obédience idéaliste, parvient-on à une visée du sens? Guy Michaud voit le poème, voire même le mot, mallarméen comme un «carrefour en liaison avec le reste du monde», ne prenant «sa signification qu’à sa place et dans ses rapports avec le tout.»98 Contrairement à Sartre, le Néant n’est pas vu comme un aboutissement mais bien comme un point de départ, «état négatif puisqu’il ne saurait se définir par rien, mais qui contient en soi toutes les possibilités, puisqu’en fin de compte tout doit sortir de lui.»99 La négation est vue comme un devenir impersonnel, étape nécessaire, afin de se constituer comme réceptacle adéquat de l’Esprit et «permettre au mystère immanent de l’Univers de s’y révéler dans toute sa pureté.»100 La métaphoricité si chère à Mallarmé est alors conçue comme des réseaux de «dentelles que le poète tissait inconsciemment à l’image de la Beauté immanente.»101 On mesure bien entendu toute la distance qui sépare ce type d’analyse de la déconstruction derridienne. En établissant l’Idée comme repère fixe et assuré à la manière du point d’Archimède, l’étude des écrits mallarméens semble traversée par une cohérence
98 99

Guy Michaud, Mallarmé, Hatier, Paris, 1958, p. 59 Ibid. p. 56 100 Michaud, op. cit., p. 56 101 Ibid. p. 59

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architecturale, un ordonnancement thématique de la pensée qui se recoupe en un lieu ultime, identifiable et lumineux. De telles approches, bien que nous fournissant de précieux outils méthodologiques pour la compréhension de la pensée mallarméenne, ne sont pas sans révéler quelques limites qui nous semblent majeures.

-Le «Livre» mallarméen : l’inachèvement comme désaveu tacite de tout dogme métaphysique? Au sujet du Livre de Mallarmé, «Œuvre totale (…) dégageant un enseignement ou une conviction de caractère métaphysique destiné à remplacer les religions existantes» 102, Guy Michaud se demande si l’on ne peut pas là parler d’«échec»103 en raison de la nonréalisation d’un tel projet. Il précise sa pensée en formulant la question suivante : «cette incommensurabilité ne tient-elle pas à la nature humaine elle-même?»104 Or, ne faudrait-il pas plutôt considérer l’inachèvement comme une caractéristique essentielle de ce Livre? L’unification tant désirée ne peut en effet jamais se produire, sans cesse différée dans sa réalisation, délai sans cesse renouvelé imputable, non au manque d’avancement du travail, mais à une impossibilité radicale à effectuer un tel regroupement unitaire. Pour reprendre les mots mêmes de Derrida, Mallarmé a bel et bien «irréalisé l’unité du Livre en faisant trembler les catégories dans lesquelles on croyait le penser en toute sécurité.»
105

Le «Livre»,

tout comme l’«Esprit» ou l’«Idée» fonctionnent alors de façon analogue à des «signifiants décrochés, délogés, arrachés à leur polarisation historique.»106 Véritable déconstruction du prisme temporel du Présent, le Livre serait condamné à une errance perpétuelle, sa nonréalisation sonnant comme le désaveu tacite de tout dogme métaphysique. On comprend aisément pourquoi la contresignature derridienne de l’œuvre mallarméenne nous semble

102 103

Jacques Scherer, Le «Livre» de Mallarmé Michaud, p. 181 104 Ibid. 105 Derrida, L’écriture et la différence, p. 42 106 Derrida, «La double séance», p. 289

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d’une pertinence tout à fait remarquable. Contrairement à la critique formulée par Henri Meschonnic, l’analyse derridienne nous semble bien loin d’une «linguistique exclusivement paradigmatique» ayant un «pôle d’intérêt rivé aux mots et aux permutations internes qui peuvent affecter ceux-ci dans le système de la langue.»107 L’«écart métaphoricométonymique»108 dans lequel seulement l’être peut se laisser nommer, met justement l’accent sur le tissu textuel comme matrice de la déconstruction, sur cet espacement qui vient altérer le concept toujours déjà saisi par l’écriture. À ce titre, la reprise par Derrida de certains aspects du travail mallarméen ne nous apparaît pas comme un «recyclage méthodologique» mais bien comme un approfondissement des mécanismes de la différance, processus dont la mobilité ne peut être subordonnée «à la formation d’une structure stable dans laquelle se figeraient les effets qu’elle produit.»109 C’est ainsi que Derrida peut affirmer la non-appartenance de ses textes à un registre philosophique ou littéraire : ils communiquent plutôt avec d’autres textes «qui, pour avoir opéré une certaine rupture , ne s’appellent plus ̏ philosophiques ̋ ou ̏ littéraires ̋ que selon une sorte de paléonymie.» 110

«Présence» du sacré et parenté avec le texte théologique

-Le signe, déictique de l’absence : de la théologie apophatique à la déconstruction derridienne? À ce stade-ci de nos réflexions introductives, revenons sur certains mots dont l’importance fut soulignée dans notre étude : «trace», «signe», «traduction», «hospitalité», «dette», «Livre», «blanc», «absence». Cette liste, bien entendu non exhaustive, de mots, énoncés pêle-mêle tels qu’ils se présentent à notre esprit, n’est pas sans faire signe vers la délicate question de la ̏ présence ̋ du «sacré» dans les écrits de Derrida, et ce, dans une mise
107 108

Henri Meschonnic, «L’écriture de Derrida» in Le signe et le poème, p. 477 Derrida, Psyché, p. 79 109 Rudy Steinmetz, op. cit., p. 138 110 Derrida, Positions, p. 95

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en relation avec un certain mysticisme mallarméen dont nous tenterons d’esquisser certaines limites. Un sens toujours habillé par le signe, dont seules les traces subsistent, trouve effectivement son « (non) lieu dans l’œuvre de Derrida, non-système, non-philosophie, qui ne trouve son sens que du dévoilement et de la dénonciation des faux-sens.»111 Cet ̏ àtraduire ̋ incontournable qui caractérise les chaînes différentielles n’est pas sans dessiner une certaine parenté avec le texte théologique qui nécessairement appelle une lecture plurielle et la coexistence de couches interprétatives multiples qui divergent et se complètent. Considérer le langage comme ayant toujours déjà commencé, avec nous donc sans nous, nous dépassant nécessairement, voilà qui peut permettre un rapprochement avec le Dieu du théologien, geste peut-être «prophétique (…) puisqu’il annonce le ̏ devenir -théologique ̋ de tout discours»112 Le signe étant, par définition, le déictique de l’absence,113 nous sommes naturellement amenés à nous questionner quant à ce pour quoi il «tient-lieu», questionnement toujours reconductible qui ne peut ainsi tirer son origine que de l’absence. Une certaine parenté entre une théologie apophatique et la démarche déconstructiviste derridienne peut être esquissée.114 Derrida indique en effet que «les détours, les périodes, la syntaxe» auxquels il a recours, ressemblent de manière évidente, «parfois à s’y méprendre, à ceux de la théologie négative.»115 Il convient pourtant de ne pas se laisser aller à des rapprochements hâtifs et la plus grande prudence est de mise. Derrida note en effet que «la différance n’est pas», qu’elle ne possède donc «ni existence ni essence» et peut donc relever en rien de catégorie de l’étant, présent ou absent. La différance ne s’inscrit donc dans aucune réappropriation «ontothéologique» mais «ouvrant même l’espace dans lequel l’onto-théologie Ŕla philosophie111

Alexis Nouss, «Texte et traduction : du sacré chez Jacques Derrida», Religiologiques, n°5, printemps 1992, p. 4 112 Étude proposée par François Nault, «La question de la religion», Magazine littéraire, n° 430, avril 2004 113 Aurélie Loiseleur, «Le monde signé Dieu. Le poème fait signe» 114 Ibid. 115 Derrida, «La Différance», Marges, p. 6

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produit son système et son histoire, elle la comprend, l’inscrit et l’excède en retour.» 116 Nous avons ainsi «toujours déjà commencé» à parler de théologie, le commencement étant à comprendre comme absence de point de départ absolu s’inscrivant dans un processus destiné à ne pas connaitre d’aboutissement.117 À partir d’un intraduisible, le nom de Dieu, nous nous trouvons plongés dans un travail de traduction qui ne trouvera jamais son accomplissement, immergés dans un processus de «lisi-traducti-bilité finie infinie.»118 La «secondarité» fondamentale dont le nom de Dieu nous affecte ne correspondrait-elle pas à simplement au travail paradoxal de l’écriture marqué par une irréductible altérité, dans lequel «ce qu’on commence à écrire est déjà lu, ce qu’on commence à dire est déjà réponse.»?119 Dans ce magma de la différance, les textes se renvoient les uns aux autres, suivant une trajectoire imprévisible, les envois impliquant toujours d’autres envois, la «destinerrance» étant la seule (non) loi. On comprend alors peut-être mieux pourquoi un certain parallèle peut être effectué entre déconstruction et théologie négative : la déconstruction ouvre son discours à l’altérité, l’autre conçu cependant, non comme une présence pleine située dans un au-delà mais un autre comme trace. La religion, passée à travers le prisme de la déconstruction, s’entend alors comme «pacte avec l’impossible, accord avec l’irreprésentable, une promesse faite par le tout autre.»120 L’entreprise

derridienne vise donc à inscrire le discours sur la religion à l’intérieur de l’analyse déconstructiviste, poursuivant à la fois le travail émancipateur de l’Aufklärung tout en surmontant la rigidité des oppositions véhiculées par une dérive rationaliste. Le corpus derridien est donc caractérisé par une multiplicité de références théologiques, que ce soit par des utilisations lexicales, une pratique de confrontation des textes s’apparentant à la tradition talmudique ou encore une prise en compte du mysticisme chrétien où le Divin se
116 117

Ibid. Réponse de Jacques Derrida à la question de John D. Caputo, Deconstruction in a nutshell, p. 19 118 Derrida, Survivre/Journal de bord, p. 198, cité par Alexis Nouss 119 Derrida, L’écriture et la différence, p. 23 120 John D. Caputo, The Prayers and Tears of Jacques Derrida: Religion without Religion, Indiana University Press, Bloomington-Indianapolis, 1997, p. 20

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présente par son absence. Ce geste de Derrida à l’encontre de la théologie peut-être qualifié à la fois de «fidèle et transgressif». Il s’agit effectivement d’une prise de distance «à l’égard de la tradition proprement chrétienne de la déconstruction» tout en marquant «en quoi la déconstruction ne saurait se soustraire à la mémoire dont elle hérite.» 121 Mallarmé, pour qui, «nous ne sommes que de vaines formes de la matière, mais bien sublimes pour avoir inventé Dieu et notre âme»122, semble faire preuve d’une attitude clairement transgressive envers la sphère religieuse. Pourtant, dans une œuvre fortement imprégnée de secret et de mystère, les références au mysticisme viennent saturer une écriture parfois déconcertante. Comment faut-il comprendre cette absence explicitement proclamée de Dieu combinée à une forte utilisation de termes à connotation théologique ou mystique?

-Retournement de la «face intelligible» du signe : du Verbe au langage

Suite à une phase d’isolement mieux connue sous le nom de crise de Tournon, Mallarmé affirme, en «creusant» le vers, sa rencontre avec le Néant, «abîme» qui le plonge dans un profond désespoir. Devant cette prise de conscience de l’arbitraire qui unit les mots aux choses, le langage semble désormais s’articuler à partir d’une vacance, «purgé le signe peut refaire une nouvelle unité théologique sans theos.»123 La pureté du sens se trouve destituée et remplacée par le «mirage interne des mots eux-mêmes». Découvrant le vertige de l’écriture, le pouvoir du signe voit désormais le vers tel un «système agencé comme spirituel zodiaque», proclamant une piété inconditionnelle envers les «vingt-quatre signes» de l’alphabet. L’ ̏ hermétisme ̋ formel du poème trouve sa source dans la logique même de l’écriture rendant la présence à jamais inaccessible. Derrida déclare d’ailleurs à ce sujet qu’«un texte n’est un texte que s’il cache au premier regard, au premier venu, la loi de sa
121 122

Commentaire de François Nault, op. cit. Mallarmé, lettre à Cazalis du 28 avril 1866 123 Olivier Sécardin, «La poésie impie ou le sacre du poète : sur quelques modernes», Journal of Comparative Poetics, janvier 2003

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composition et la règle de son jeu.»124 Peut-on pour autant déclarer, à l’instar de Sartre, que «la poésie devient une technique : c’est la conséquence directe de la disparition du Verbe.»125 Ramener la poésie à une simple technique combinatoire de signes nous semble en effet un peu réducteur car cela ramène le recours au champ lexical de la théologie et du mysticisme à un simple effet de technique stylistique. Revenons donc au lien entre le signe et le sacré qui nous est fourni par Derrida dans De la grammatologie : «le signe et la divinité ont le même lieu et le même lieu de naissance. L’époque du signe est essentiellement théologique.»126 La déconstruction ne peut ainsi procéder en passant sous silence «la solidarité systématique et historique de concepts et de gestes de pensée qu’on croit souvent pouvoir séparer innocemment.»127 Dans la conception médiévale de la théologie, «la face intelligible reste tournée du côté du Verbe et de la face de Dieu.»128 Sachant que le signe se trouve au «commencement», commencement qui, comme on a pu le voir, dépasse bien évidemment toute perspective chronologique, faut-il alors interpréter la crise mallarméenne comme un retournement de la «face intelligible» du signe, qui se fait alors remarquer pour lui-même, révèle son existence en se détachant du Verbe, de tout signifié divin? C’est ainsi que le Verbe devient «langage»; le poète

désormais «enchanteur de lettres»129 n’opère plus une simple transmission d’un au-delà d’essence divine mais abdique la référentialité au profit d’une plongée au cœur de l’étincelant tissu langagier suscitant d’ailleurs chez nous «une impression assez cabalistique.»130

Au terme de l’étude de ces quelques balises autour desquelles notre étude s’articulera, nous comprenons bien que l’«hermétisme» formel, reproche formulé à la fois à
124 125

Derrida, La dissémination, p. 79 Sartre, Mallarmé, p. 22 126 Derrida, De la grammatologie, p. 25 127 Derrida, De la grammatologie, p. 25 128 Ibid. 129 Mallarmé, Divagations, p. 251 130 Mallarmé, lettre à Cazalis, cité par Lipietz, «L’ouvroir de Mallarmé. Réflexions sur une allégorie»

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l’encontre de Mallarmé et de Derrida, revêt une dimension qui excède largement le cadre lexico-syntaxique mais touche au sens, un sens non pas polysémique et fragmenté mais un sens qui se dissémine, se dérobe, toujours déjà enrobé par le signe et façonné par l’implacable différance. Nous tenterons ainsi de comprendre la «contresignature»

derridienne à l’œuvre mallarméenne en ayant bien conscience des implications nécessairement contestataires que ce préfixe «-contre» véhicule. Notre étude sera axée sur la compréhension d’une «dette», celle de Derrida envers le texte mallarméen, mais aussi sur l’ «appel» que lancent les écrits du poète, nous incitant à confronter notre lecture aux précédentes dans la longue chaîne des réceptions de l’œuvre. Dans Fichus, Derrida évoque la différence entre la réponse du philosophe et celle du poète par rapport à la question du Rêve. Pour le premier, il nous est impossible de tenir un discours sérieux sur le rêve en vertu d’un «impératif rationnel de veille, du moi souverain, de la conscience vigilante.» 131 Pour le poète, au contraire, il ne s’avèrerait pas impossible de dire, «les yeux fermés ou grands ouverts, quelque chose comme une vérité du rêve.»132 Derrida nous propose ainsi de

«continuer à veiller sur le rêve», une telle démarche nous permettant d’envisager la pensée d’une «possibilité de l’impossibilité» avec tout ce que cela peut comporter de libérateur et de révolutionnaire; le détour poétique comme retour sur l’impossibilité de s’extraire à l’autorité du signe qui frappe de son apparente «secondarité» toute ̏ présence ̋.

131 132

Derrida, Fichus, p. 13 Ibid.

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