DANS LE CIEL : SURFACE ET PROFONDEUR

« Mon cher maître ». Cette formule d’appel qu’adresse si souvent Octave Mirbeau à Émile Zola manifeste l’admiration du romancier anarchiste pour le chef de file du Naturalisme. u fil de leur correspondance! se voit lou" l’« admirable talent » et l’« admirable courage# » de l’"crivain et du pamphl"taire. $t lorsque para%t L’Œuvre& c’est un « Mon cher et grand maître' » que proclame l’auteur à venir du r"cit Dans le ciel& dont le personna(e du peintre proc)dera directement de « ce malheureux Claude Lantier* ». +’"criture naturaliste& donc& force l’admiration des auteurs contemporains de Zola& notamment pour son observation minutieuse de la nature. ,i cette m"thode sied à Mirbeau& qui en e-plorera toutes les promesses& il d"clarait pourtant deu- ans plus t.t que les romanciers sont « las, rassasiés, écœurés jusqu’ la nausée du renseignement, du document, de l’exactitude des romans naturalistes /01. Cette !orme nouvelle de la littérature n’/est1 en somme qu’une littérature d’attitudes et de gestes, une littérature "our m#o"es2 ». Ce double postulat conduit Octave Mirbeau à appeler de ses v3u- une m"thode de description qui se fonde sur les apports du Naturalisme pour lui ad4oindre la profondeur qui lui manque& embo%tant le pas de ses pr"d"cesseurs en la mati)re& 5ules 6arbe7 d’ urevill7 et 5oris89arl :u7smans. Mirbeau construit son roman Dans le ciel à partir des probl)mes esth"tiques que pose la description romanesque& transposant les incertitudes du romancier descripteur dans celles de son personna(e& +ucien. Ce peintre fictif h"rite de deu- destin"es tra(iques& celle de Claude +antier et celle de ;incent ;an <o(h =& que Mirbeau avait d"couvert quelques ann"es avant de r"di(er Dans le ciel>. « $’est%il "as s#m"tomatique& interro(e ?ierre Michel& qu’il ait été l’heureux "ro"riétaire des @ris et des Aournesols de &an 'ogh, achetés ()) !rancs au "*re +angu#, et devenues un si*cle a"r*s les deux toiles les "lus ch*res au monde ,elles ont été vendues -. milliards de centimes en /01.2B 3 » Ces divers h"rita(es contribuent à pr"senter une po"tique de la description romanesque dont le peintre offre les esquisses que le romancier d"ploie par le truchement des r"cits de l’"crivain <eor(es& le compa(non d’infortune de +ucien. @l s’a(ira d’interro(er ici diverses sources de la po"tique de la description telle que la pratique le roman Dans le ciel. +es th"ories de 6arbe7 et de :u7smans sur la description& ainsi que celles de ;an <o(h sur la repr"sentation picturale& offrent un ensemble coh"rent qui semble servir de support au descriptif mirbellien. +es pratiques& scripturale de <eor(es et picturale de +ucien& s’anal7seront ensuite comme une mise à l’"preuve C au d"nouement tra(ique C de ce r"seau d’influences.
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« +ettres d’Octave Mirbeau à Émile Zola »& Les Cahiers naturalistes& ?aris& <rasset8Dasquelle& !EEF& pp.

>8'*. !F novembre !BB2& o"4 cit4.& p. B. !E avril !BB=& o"4 cit4& p. !F. * 5bidem4 2 Octave Mirbeau& « +e GHve »& Le 'aulois& ' novembre !BB*. = Notons que ;an <o(h lui8mHme se comparait à Claude +antier I « 6e sais ceci, que si j’allais su""lier les mod*les 7 mais "ose8 donc "our moi je vous en "rie, je !erais comme le bon "eintre de 9ola dans +’Juvre. » KLettres de &an 'ogh son !r*re +héo& ?aris& <rasset& !E'>& p. ##BL. > ?our chaque citation de ce roman& nous utilisons l’"dition suivante I Mirbeau& Dans le ciel& te-te "tabli& annot" et pr"sent" par ?ierre Michel et 5ean8DranMois Nivet& Caen& +’Échoppe& !EBE. Nous si(nalons entre parenth)ses DC& suivi du num"ro de pa(e. B ?ierre Michel& « Nn moderne I Octave Mirbeau. Ou pur(atoire à l’en(ouement » K5m"ressions du :ud& nP #!& +e +ivre dans le Midi& rles& ?rintemps BE& p. #'L. Mirbeau avait en effet achet" ces deu- toiles en !BE!.
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Le naturalisme spiritualiste : l’héritage de Barbey et de Huysmans Oans une p"riode oQ le naturalisme a fait les preuves de sa ma%trise des techniques descriptives& les "crivains qui lui reprochent de s’en tenir à la stricte observation de l’ob4et tentent de lui emprunter ses tr"sors de pr"cision tout en lui a4outant la dimension m"taph7sique qui lui manque. Cette dialectique de la science et du spirituel est une question d’"poqueE et& admiratifs mal(r" eu- de la virtuosit" et de la ri(ueur des descriptions naturalistes& 6arbe7 d’ urevill7 et :u7smans& avant Mirbeau& d"ploraient qu’elles se cantonnent à la surface de l’ob4et!F. @ls appellent d)s lors de leurs v3u- une repr"sentation qui associerait cette minutie de la description à la part insensible du r"f"rent observ". +e Connétable des Lettres& dans ses articles de critique litt"raire& livrait d"4à une th"orie de la description similaire à celle que tracera Mirbeau !!& s’appu7ant sur l’observation de l’ob4et pour en d"duire sa part spirituelle. +e spiritualisme de Mirbeau cependant n’a pas les mHmes sources que celui du chantre du catholicisme. @l semble se rapprocher de l’id"alisme ath"e de ,chopenhauer& mHme s’il ne se confond pas avec lui. Le Monde comme &olonté et comme re"résentation& publi" en !B!E& et dont la troisi)me "dition en !B2E eut un fort impact sur le lectorat& e-clut Oieu de toute conception m"taph7sique du monde. Cet ouvra(e influenMa notablement l’auteur de Dans le ciel. ?our ,chopenhauer& la r"alit" primordiale est la ;olont"& et celle8ci fonde le monde en mHme temps qu’elle rend possible toute repr"sentation. Mais si la ;olont" s’ob4ectivise dans l’ensemble des ph"nom)nes qui sont soumis au principe de causalit" C autorisant ainsi leur connaissance et leur "tude par la science C& elle ne peut elle8mHme ni se conna%tre ob4ectivement& ni se soumettre au principe qui r)(le toute la repr"sentation. $n tant que principe a "riori du corps et de toute connaissance ob4ective& la ;olont" s’e-cepte n"cessairement de toute e-plication scientifique et requiert& pour se r"v"ler& une m"taph7sique faisant si(ne vers l’esth"tique. C’est donc au prisme d’une manifestation concr)te que l’Htre intime du monde peut s’atteindre. C’est à cette manifestation concr)te que s’int"resse Mirbeau& et avant lui 6arbe7 d’ urevill7& qui se coule& mal(r" qu’il en ait& dans les traces du Naturalisme. ,’il pr"tend que la « condition essentielle de tout romancier est d’;tre, avant tout, un observateur !# »& il reproche au Naturalisme « le matérialisme voulu de sa "réoccu"ation et de sa mani*re »& qui conduit ses portraits de personna(es à ne « sortir jamais de l’animal < =r, l’animal est, comme les mots, sans >me4 5l est toujours bHte, "lus ou moins!' ». insi& puisqu’ils « ont mé"risé l’5n!ini, /01 c’est le ?ini qui les tue !* < ». 6arbe7 pr"sente une conception de la
Derdinand 6runeti)re e-pose cette opposition entre spiritualisme et scientisme. @l annonce la « banqueroute de la science » KLa :cience et la religion, ré"onse quelques objections & ?aris& Dirmin8Oidot et Cie& !BE2& p. !'L qui « a "romis de renouveler la face du monde » Kibid4& p. !2L& de r"or(aniser l’humanit" et de « su""rimer le m7st)re » Kibid4& p. !EL. « L’inconnaissable nous entoure& e-plique8t8il& il nous envelo""e, il nous étreint, et nous ne "ouvons tirer des lois de la "h#sique ou des résultats de la "h#siologie aucun mo#en d’en rien connaître4 » Kibid4& p. #FL. !F ,amuel +air e-plique que& pour Mirbeau& la « taxinomie scientiste échoue l o@ se dessine "eu "eu un hori8on eschatologique » K« Éros victorieu-& ou Clara& 5uliette& ude et les autres. +e naturalisme en question cheR Octave Mirbeau et Camille +emonnier »& Cahiers =ctave Mirbeau& nP E& n(ers& #FF#& p. 2FL. !! Mirbeau a "crit cinq chroniques sur 6arbe7 et ?ierre Michel rappelle que « Aarbe# d’Burevill# est une des admirations les "lus anciennes et les "lus constantes de Mirbeau4 5l le rejoint sur de nombreux "oints, notamment, quand il critique la m#o"ie des "seudo%réalistes et tente d’atteindre une Créalité su"érieureD "ar la !orce de la suggestion » KLes Combats d’=ctave Mirbeau& ?aris& +es 6elles +ettres& !EE2& p. !>FL. !# 5ules 6arbe7 d’ urevill7& « ?r"face » pour Les Eomanciers KŒuvre critique, @& ?aris& +es 6elles +ettres& #FF*& p. EB>L. !' 5ules 6arbe7 d’ urevill7& « Le &entre de Faris » KConstitutionnel& !* 4uillet !B>'& in Les Œuvres et les hommes& tome S;@@@& <en)ve& ,latTine Geprints& !E=B& p. #F=L.
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5ules 6arbe7 d’ urevill7& Les Œuvres et les hommes& tome S;@@@& o"4 cit4& p. !F2.

mimesis qui consiste à repr"senter le r"el doubl" de ses ab%mes invisibles !2& comme pour « cette découverte moderne, la "h#siologie a""liquée aux choses de l’>me != ». $t les reproches qu’il formule à l’"(ard de Champfleur7 pourraient Htre repris in extenso par Mirbeau I « Cham"!leur#, comme tous les hommes de son triste s#st*me, décrit "our décrire, mais il ne "eint "as G car "eindre, c’est nuancer les couleurs, c’est entendre les "ers"ectives, c’est creuser ou !aire tourner "ar les ombres, c’est éclairer "ar le sentiment "resque autant que "ar la lumi*re!>. » Mirbeau estime de son c.t" que tout « est sacri!ié une virtuosité mécanique, ennu#euse et !atigante, la recherche d’un détail "uéril4 :eulement visible la lou"e et qui n’im"orte "as!B ». :u7smans& en di(ne h"ritier du Connétable des Lettres& dont il "tait l’admirateur et l’ami& fera au naturalisme dont il est issu les mHmes reproches. +es premi)res pa(es de L % bas& d"crivant lon(uement le tableau de <rUneVald& La Cruci!ixion& revHtent une fonction m"tar"fle-ive et le personna(e de Ourtal& avatar de l’auteur& appelle de ses v3u- la cr"ation d’un naturalisme spiritualiste. $n prenant mod)le sur les peintres primitifs& les "crivains devraient d"crire le r"f"rent de mani)re d"taill"e& afin que& de chaque parcelle de la surface visible& "mane une perspective m"taph7sique. Ourtal& qui "chafaude une th"orie de la description litt"raire à partir de la peinture& se d"double dans le roman de Mirbeau en un "crivain et un peintre qui r"fl"chissent à deu- voi- sur la transposition par l’"criture des techniques picturales. $t si le narrateur d’Hn route& roman qui fait suite à L %bas& applique ce naturalisme spiritualiste rHv" par Ourtal& c’est le narrateur anon7me de Dans le ciel qui accomplira au premier niveau du r"cit la peinture de l’ob4et rHv"e par +ucien et <eor(es!E. :u7smans d)s lors h"rite de 6arbe7 sa conception de la description& et Mirbeau à son tour suivra ses traces. Aous deu- commencent à "crire sous l’"(ide du naturalisme C les premiers romans de :u7smans ont "t" conMus dans le cercle m"danien et l’auteur de Dans le ciel "tait ami de Zola C pour s’en d"tacher ensuite. #F I « Ce mHme pa7san que 4e vois ici& "crit Mirbeau au chef de file du naturalisme& 4e l’ai rencontr" pareil dans la ?erche& dans la Ma7enne& dans une partie de la Normandie. $t il m’a tou4ours "mu. $t il 7 a en lui& en effet& un coin de m7sticisme (randiose& que 4e trouve dans toutes les choses de la nature. »#! +ucien& le peintre de Dans le ciel& semble ainsi s7nth"tiser les th"ories de 6arbe7& :u7smans et Mirbeau lorsqu’il s’"crie I
;oir à ce su4et I lice Oe <eor(es8M"tral& « Le "alais dans le lab#rintheW une po"tique romanesque aurevillienne » K6ules Aarbe# d’Burevill# romancier, lecteur et critique de romans & sous la direction de Marie8 DranMoise Melmou-8Montaubin& $ncra(e Nniversit"& Eomanesques, Iors%:érie& miens& #FFE& pp. #28'EL. != 5ules 6arbe7 d’ urevill7& Œuvre critique, @& o"4 cit4& p. !#!F. !> 5ules 6arbe7 d’ urevill7& Les Œuvres et les hommes& tome SS@;& o"4 cit4& pp. #!8##. !B « ;otons pour Meissonier »& Le Matin& ## 4anvier !BB=& in Combats esthétiques& @& ?ierre Michel et 5ean8DranMois Nivet "ds& ?aris& ,"(uier& !EE'& p. #'#. !E ;oir à ce su4et lice Oe <eor(es8M"tral& « Dans le ciel ou la nature et son double I pour une po"tique de la description »& Littératures& num"ro sp"cial Mirbeau& =*8=2& ?aris& rmand Colin& #F!!. #F Mirbeau& par e-emple& "mettra de s"v)res critiques à propos de La +erre& tout en r"p"tant son admiration pour « l’écrivain le "lus "uissant, le "lus étreignant de ce tem"s » Klettre à Émile Zola du #E septembre !BB>& in Corres"ondance générale& t. @& +’ (e d’:omme& #FF'& p. >FEL. C’est aussi ce que d"clare <ustave Dlaubert à +ouise Colet I « 5l me tarde de voir ta :ervante < +u me dis que tu dois aller la :al";tri*re "our cela4 Frends garde que cette visite n’influe trop. Ce n’est "as une bonne méthode que de voir ainsi tout de suite, "our écrire immédiatement a"r*s4 =n se "réoccu"e tro" des détails, de la couleur, et "as asse8 de son es"rit, car la couleur dans la nature a un esprit& une sorte de va"eur subtile qui se dégage d’elle, et c’est cela qui doit animer en dessous le st#le. Jue de !ois, "réoccu"é ainsi de ce que j’avais sous les #eux, ne me suis%je "as dé";ché de l’intercaler de suite dans une œuvre et de m’a"ercevoir en!in qu’il !allait l’Kter < La couleur, comme les aliments, doit ;tre digérée et m;lée au sang des "ensées4 » KX +ouise Colet& # 4uillet !B2'& in Corres"ondance& Choi- et pr"sentation de 6ernard Masson& ?aris& <allimard& Dolio Classique& !EEB& p. #'*L. #! +ettre à Émile Zola du #E septembre !BB> K Corres"ondance générale& t. @& +’ (e d’:omme& #FF'& p. >FEL.
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Les naturalistes me !ont rireL 5ls ne savent "as ce que c’est que la natureL 5ls croient qu’un arbre est un arbre, et le m;me arbre <444 Juels idiots < Mn arbre "etit, mais c’est trente%six mille chosesL C’est une b;te, quelques !oisL c’est, c’estL Hst%ce que je sais, moi 3444 c’est tout ce que tu vois, tout ce que tu sens, tout ce que tu com"rends <44. KDC& E#8E'L.

,elon cette th"orie particuli)re de la mimesis& il s’a(it de « décrire cette >me## ». +a captation de l’essence des choses& de leur si(nification profonde& ne peut s’accomplir que par l’observation et non par l’irr"alit"& car& selon Mirbeau I « on n’atteint un "eu de la signi!ication, du m#st*re et de l’>me des choses que si l’on est attenti! leurs a""arences #' ». Comme pour 6arbe7 et :u7smans& c’est le dispositif et la technique picturales #* qu’il va s’a(ir d’e-ploiter pour parvenir à la repr"sentation de l’inintelli(ible par l’"criture. Les techni ues picturales : l’héritage de !an "#gh +e peintre +ucien sera char(" de d"velopper et d’"prouver les th"ories de la description h"rit"es de celles que ;incent ;an <o(h d"veloppe dans les lettres qu’il adressa à son fr)re Ah"o. +e mode d’acc)s de Mirbeau à ces lettres reste "ni(matique& mais il les a lues avant mars !EF!& ce dont t"moi(ne son deu-i)me article sur ;an <o(h I « :es lettres nous renseignent cet égard, tr*s "récieusement4 Hlles nous initient sa méthode de travail, qui n’est "resque uniquement que scienti!ique, "ourrait%on dire#2444 » +a mort tra(ique et pr"matur"e du peintre en !BEF& suivie de peu par celle de son fr)re& posent la question des mo7ens qui se sont offerts à Mirbeau pour en prendre connaissance avant la r"daction de Dans le ciel& publi" de !BE# à !BE'. Cependant& les analo(ies entre les pro4ets du peintre& tels qu’il les e-pose dans sa correspondance& et ceu- de +ucien nous portent à croire qu’il les a eues en main à cette p"riode #=. Mirbeau fr"quente le fr)re du peintre d)s !BBE à l’occasion
Octave Mirbeau& « +ettre à Monet »& d"but f"vrier !BBE KCorres"ondance avec Claude Monet& Ausson& $ditions du +"rot& !EEF& p. !>FL. #' Octave Mirbeau& Eenoir& pr"face pour l’e-position K?aris& 6ernheim85eune& !E!'L. @l parle aussi& à propos des peintres nabis de « la clairvo#ance des mo#ens "urement sensuels "ar lesquels Nleur artO atteint son objet totalement abstrait ou s"irituel » K« Oes ?eintres »& paru dans le ?igaro le E 4uin !EFB et repris dans Combats esthétiques& tome @@& ?ierre Michel et 5ean8DranMois Nivet "ds& ?aris& ,"(uier& !EE'& pp. *>F8*>=L. X propos de Gedon& il estimera qu’« il n’/en1 est "as qui aient ouvert mon es"rit d’aussi lointains, d’aussi lumineux, d’aussi douloureux hori8ons sur le M#st*re, c’est% %dire sur la seule vie vraie » K4anvier !BE!& cit"e dans Lettres =dilon Eedon& 5os" Corti& !E=F et repris par ?ierre Michel et 5ean8DranMois Nivet& in Combats esthétiques& tome @& o"4 cit4& p. *2FL. #* X ce su4et& lire l’article de +aure :im7& « +a description de tableau- dans les combats esth"tiques de Mirbeau I un art po"tique implicite » KhttpIYYVVV.scribd.comYdocY*'*!=#=EY+aure8:im78ZC#Z 68+a8 Oescription8de8tableau-8dans8les8Combats8esthetiques8de8Mirbeau8ZC#Z66L. #2 Octave Mirbeau& « ;incent ;an <o(h » KLe 6ournal& !> mars !EF!& article repris dans Des artistes& ?aris& !FY!B& s"rie « Dins de si)cles »& !EB=& p. '>BL. #= Nous pouvons ainsi comparer plusieurs e-traits de Dans le ciel avec les lettres de ;incent ;an <o(h à son fr)re Ah"o I « L’étude de la couleur4 6’ai toujours l’es"oir de trouver quelque chose l %dedans4 Hx"rimer l’amour de deux amoureux "ar un mariage de deux com"lémentaires, leur mélange et leurs o""ositions, les vibrations m#stérieuses de tons ra""rochés4 Hx"rimer la "ensée d’un !ront "ar le ra#onnement d’un ton clair sur un !ond sombre4 » KLettres de &an 'ogh son !r*re +héo & ?aris& <rasset& !E'>& pp. #!*8#!2L. « La nature /01 ménage "ar d’invisibles juxta"ositions de nuances, le "assage d’un ton un autreL Hh bien < c’est cet invisible "assage que le "eintre, "our arriver une harmonie a""roximative, et nécessaire, doit voir et reconstituer sur sa toile4 5l ne "eut le !aire qu’en divisant le ton4 » KDC& E!8E#L. « Ht "our !aire un tableau /01 il ne su!!it "as d’une certaine habileté4 C’est longtem"s regarder les choses, qui mPrit et !ait concevoir "lus "ro!ondément4 » KLettres& o"4 cit4& p ##2L. « Moi, ta "lace, /01 6’observerais les visages, les dos, les #eux qui "assent <444 Ht "uis je me demanderais ensuite ce que cela signi!ie, et comment je "uis l’ex"rimer <444 /01 &oir, sentir et com"rendre, tout est l <444 » KDC& B=L.
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d’un article qu’il r"di(e sur l’e-position de Monet or(anis"e par celui8ci. $t il compose en !BE! un article sur ;incent que le p)re Aan(u7 lui a fait d"couvrir en lui vendant Les 5ris et Les +ournesols. Mirbeau avait e-pos" à Ah"o en !BEF son pro4et d’ouvra(e sur les artistes de son temps. ?eut8Htre est8ce à cette occasion que le (aleriste lui a montr" les lettres& ou bien lors de la visite du romancier à ce dernier en !BE!. +’importance de cette correspondance devait s’attester d"4à puisque& d)s !BE'& et 4usqu’en !BE2& Le Mercure de ?rance en publie une partie. +e romancier en fait "tat dans un article plus tardif& rappelant que ;an <o(h « est mort sinon !ou, du moins le cerveau malade4 Ht "ourtant, lire les si curieuses lettres que "ublia nagu*re le Mercure de Drance, il n’est "as d’es"rit "lus équilibré que le sien#>. » +es interf"rences entre le naturalisme et les th"ories de la repr"sentation de Mirbeau et de ;an <o(h s’attestent encore par les influences litt"raires de ce dernier& qui appr"ciait particuli)rement Zola et Maupassant. @l a pu leur emprunter le (o[t de l’observation de la nature& comme le su(()re Mirbeau lorsqu’il "voque sa « méthode de travail, qui n’est "resque uniquement que scienti!ique »& pro4etant certainement sa propre po"tique dans celle qu’il lui attribue. +a parent" des deu- esth"tiques transpara%t dans cette d"claration du peintre I
6e ne connais "as de meilleure dé!inition du mot art que celle%ci 7 Q L’art c’est l’homme ajouté la nature R, la nature, la réalité, la vérité, mais avec une signi!ication, avec une conce"tion, avec un caract*re que l’artiste !ait ressortir et auxquels il donne de l’ex"ression, Q qu’il dégage R, qu’il dém;le, a!!ranchit, enlumine4 Mn tableau de Mauve ou de Maris ou d’5sraels dit "lus et "arle "lus clairement que la nature elle%m;me4 #B

+’ad4onction de la conception à l’observation de la nature pour aboutir à une repr"sentation qui "claire le r"f"rent est& à la lettre& celle de Mirbeau. nalo(ie qui appara%t encore dans l’admiration de ;an <o(h pour « Mér#on, /car1 quand bien m;me il dessine des briques, du granit, des barres de !er, ou garde%!ou du "ont, /il1 met quelque chose de l’>me humaine, ébranlé "ar je ne sais quel navrement intime dans son eau%!orte #E. » +a description du ciel qui entoure le pic oQ s’installe +ucien C « Ht l’on semble "erdu dans le ciel, em"orté dans ce ciel, un ciel immense, houleux comme une mer, un ciel !antastique, o@ sans cesse de monstrueuses !ormes, d’a!!olants !aunes, d’indescri"tibles !lores, des architectures de cauchemar, s’élaborent, vagabondent et dis"araissentL » KDC& #2L C semble tout droit sortie d’un tableau de ;an <o(h que Mirbeau commente ainsi I
M;me quand il "eint les ciels, leurs !ormes mouvantes, changeantes et multi"lesL !emmes couchéesL trou"eaux dégringolantsL chimériques "oissonsL monstresL4 M#thes qui vont s’évanouissant sur le !irmament, "our d’autres métamor"hosesL m;me quand il "eint les soirs d’été, avec des astres !ous et des chutes d’étoiles, et des lumi*res tourbillonnantesL il est et il n’est que dans la nature et dans la "eintureL'F

Oe surcro%t& l’e-a("ration des li(nes de l’ob4et peint& estime +ucien& technique elle aussi emprunt"e au naturalisme& donne acc)s à sa dimension m"taph7sique I « Mais l’art, imbécile, c’est une exagérationL L’exagération c’est une !aSon de sentir, de com"rendreL C’estL c’estL chaque chose, chaque ;treL chaque ligneL tout ce que tu voisL contient un caract*re latent, une beauté souvent invisibleL » KDC& BB8BEL. +es contours de l’id"e s’incarnent dans les li(nes outr"es de l’ob4et d"peint& (rossissement et noircissement qu’annonMait Zola dans la lettre à ;alabr)(ue. Ah"orisant la transposition r"aliste du r"f"rent sous la m"taphore fil"e de l’"cran& il pr"cise que tout « objet, en "assant "ar ce milieu, # "erd de son éclat, ou "lutKt s’# noircit lég*rement4 D’autre "art, les lignes # deviennent "lus
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Octave Mirbeau& « ;incent ;an <o(h » KLe 6ournal& !> mars !EF!& o"4 cit4& p. '>#L. ;incent ;an <o(h& lettre de 5uin !B>E KLettres de &an 'ogh son !r*re +héo& o"4 cit4& p. '#L. #E ;incent ;an <o(h& lettre du #F ao[t !BBF KLettres de &an 'ogh son !r*re +héo& o"4 cit4& p. *=L. 'F Octave Mirbeau& « ;incent ;an <o(h » KLe 6ournal& !> mars !EF!& o"4 cit4& p. '>BL.

"leines, "lus "lantureuses, s’exag*rent, "our ainsi dire, dans le sens de leur largeur '!. » Cette technique naturaliste permet& pour Mirbeau& de rendre sensible la part spirituelle de la mati)re& assortissant sa surface visible de sa dimension invisible'#. +’acm" de cette entreprise se concentre dans le pro4et& 4amais r"alis"& de « "eindre l’aboi d’un chien » KDC& !#=L afin de « rendre /01 de l’invisible dans de l’im"al"ableL » KDC& !#=L. +a difficult" qu’"prouve +ucien à trouver la technique picturale propre à fi(urer un son est analo(ique de celle qu’"voque ;an <o(h dans une lettre à <au(uin I « L %dessus sur un !ond bien vivant et "ourtant tranquille, je voudrais "eindre des "ortraits4 C’est des verts de di!!érentes qualités, de m;me valeur, de !aSon !ormer un tout vert, qui !erait "ar sa vibration songer au bruit doux des é"is se balanSant la brise G c’est "as commode comme coloration''. »

;incent ;an <o(h& Buto"ortrait $nfin& l’ambition d’e-primer cet impalpable d"passe les facult"s de la peinture et conduit à la folie +ucien et ;incent& qui se suicideront d’une mani)re analo(ue& +ucien& se coupant la main accus"e d’impuissance& condensant la mutilation de l’oreille et le suicide de son mod)le. Mirbeau& retraMant en !EF! la fin de ;an <o(h& semble r""crire celle de +ucien I
5l n’était jamais satis!ait de son œuvreL +oujours il r;vait au%del de ce qu’il réalisaitL 5l r;vait l’im"ossibleL Bvec des col*res sauvages, il s’em"ortait contre sa main, sa main l>che et débile, inca"able d’exécuter, sur la toile, tout ce que son cerveau concevait de "er!ection et de génieL 5l est mort de cela, un jour <444'*

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Émile Zola& « +ettre à ;alabr)(ue& !B ao[t !B=* KTcrits sur le roman naturaliste & ?aris& ?ocTet& !EEE&

p. #!L. <eor(es& qui semble comme poss"d" par la perception du monde de +ucien& d"clare I « 6e ne "ouvais voir un balai, un "orte%"lume, "ar exem"le, sans m’ingénier en !aire surgir tout un monde de cauchemars, d’en tirer des analogies e!!arantes et surnaturelles, et sans entendre une voix intérieure, qui était la mienne et celle de Lucien étrangement con!ondues me crier 7 CC’est celaL HncoreL4 Cherche encore "lus de m#st*re et "lus de terreur <444 C’est le caract*reL c’est l’art <D4 /01 C’était en moi et autour de moi, comme un immense abîme blanch>tre, comme un grand ciel immobile, que traversaient, de tem"s en tem"s, des vols d’oiseaux chimériques, des !uites de b;tes é"erdues, métamor"hoses de mes "ensées en déroute4 » KDC& EE8!FFL. '' ;incent ;an <o(h& lettre à <au(uin du !> 4uin !BEF KLettres de &an 'ogh son !r*re +héo & o"4 cit4& p. #E=L.
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;incent ;an <o(& Les 5ris Ktoile achet"e par Mirbeau en !BE!L Ces "l"ments& dont il n’a pu prendre connaissance que par les lettres de ;incent à Ah"o& font partie int"(rante de l’"thop"e de +ucien qui& lui aussi « s’em"ortait contre sa main »& « r;vait l’im"ossible » et& « inca"able d’exécuter sa toile »& meurt « de cela, un jour » en sciant « sa main l>che et débile ». Oe surcro%t& les lettres qu’envoie ;incent depuis sa maison d’ rles à Ah"o& install" à ?aris& t"moi(nent d’une conscience ai(u\ de la folie qui le contamine pro(ressivement'2& à l’instar de +ucien qui& depuis sa maison& "tablit avec <eor(es install" à ?aris une correspondance oQ se dessine la pro(ression in"luctable de la folie. $nfin& :ubert 5uin "claire la similitude entre l’insatisfaction des peintres ou sculpteurs et celle de Mirbeau I « Comme Monet, comme Eodin, Mirbeau a sou!!ert cruellement de son im"uissance rendre Ccette écrasante beauté de la vieD, Cétreindre com"l*tement, "our le !ixer en un vers, sur une toile, dans du marbre, le m#st*re qu’est le !risson de la vieD4 Comme eux, il s’est !ixé des objecti!s si élevés qu’ils sont hors de la "ortée des humains G comme eux, il su""orte mal que l’œuvre en!antée dans la douleur soit si dérisoire en com"araison de l’œuvre r;vée'=. » ,i le naturalisme associ" au spiritualisme inspire à 6arbe7& :u7smans& ;an <o(h et Mirbeau les fondements de leur th"orie de la repr"sentation& +ucien e-p"rimente dans la fiction les obstacles que le medium pictural oppose à son application. Le tableau imp#ssible : les pa#ns et les pensées'>
Octave Mirbeau& « ;incent ;an <o(h » KLe 6ournal& !> mars !EF!& o"4 cit4& p. '>EL. 5ean8DranMois Nivet et ?ierre Michel "lucident cette analo(ie I « +el est le "auvre Lucien dont, le destin "athétique n’est "as sans ra""eler celui, bien réel, de &incent &an 'ogh, et celui, !icti!, de Claude Lantier4 &an 'ogh, qu’il vient de révéler au "ublic » K=ctave Mirbeau, l’im"récateur au cœur !id*le& bio(raphie& ?aris& +ibrairie ,"(uier& !EEF& p. *>BL. '2 +e !> 4anvier !BBE il proclame I « Moi je ne suis "as encore !ou »& pour d"clarer& le #' 4anvier BE I « Laisse8%moi tranquillement continuer mon travail, si c’est celui d’un !ou, ma !ois tant "is4 6e n’# "eux rien alors4 Les hallucinations intolérables ont ce"endant cessé » KLettres de &an 'ogh son !r*re +héo & o"4 cit4& pp. #2F et #2BL. ,a derni)re lettre enfin& retrouv"e sur lui le 4our de sa mort& e-plique I « Mon travail moi, j’# risque ma vie et ma raison # a !ondu de moitié » Kibid4& p. #EBL. '= ?r"face pour Des artistes& o"4 cit4& p. SS@;. '> +e tableau que peint à la fin du roman +ucien& repr"sentant des paons dans un champ de pens"es& nous
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<eor(es ManRana8?issarro& Cou"le de "aons ?our peindre l’ob4et d"doubl" de sa dimension id"elle& l’artiste d"compose ses caract"ristiques afin de fi(urer les liens qui unissent les divers "l"ments de la nature 'B. « +u es dans un jardin& e-plique +ucien0 =uiL Dans ce jardin il # a des !leurs, des grou"es de !leurs, de couleur di!!érente et hurlant l’une contre l’autre, je su""ose < » Or& cette apparente disharmonie se r"sorbe par la transposition picturale I
La nature, ou, si tu aimes mieux, la lumi*re, !ait une o"ération4 /01 +oute seule, et sans que cela soit sensible l’œil, elle ménage, "ar d’invisibles juxta"ositions de nuances, le "assage d’un ton un autreL Hh bien < c’est cet invisible "assage que le "eintre, "our arriver une harmonie a""roximative, et nécessaire, doit voir et reconstituer sur sa toile4 5l ne "eut le !aire qu’en divisant le tonL KDC& E!8E#L

+e peintre met en relief les liens qui unissent ce que l’3il de l’observateur croit s"par"s& pour rendre sensibles ces passa(es invisibles qui doublent la mati)re de sa si(nification profonde. Ce n’est donc pas un hasard si& pour repr"senter l’id"e sous84acente à l’ob4et& +ucien pro4ette de peindre des « "aons accrou"is dans les "ensées » KDC& !'2L. Ce 4eu d’homon7mie entre la pens"e et les fleurs du mHme nom& sera au c3ur du drame de +ucien
semble inspir" par un tableau de <eor(es ManRana ?issaro& le fils de Camille ?issaro. Notons que +ucien est le nom d’un des trois fils de Camille ?issaro. <eor(es8ManRana& n" en !B>! et mort en !E=!& a commenc" à peindre à partir de !BBE. @l "levait cheR lui des paons pour les peindre& dont un tableau intitul" Cou"le de "aons. Ce tableau& cependant& n’est pas dat". Oans cette toile& deu- paons sont repr"sent"s sur un fond de champ de fleurs 4aune p]le qui ressemblent à des pens"es& et coup" par le cadre. Ce dispositif correspond e-actement à celui du tableau peint par +ucien dans le roman de Mirbeau. Or& le ! er 4uin !BE'& soit un an apr)s la r"daction de Dans le ciel& Mirbeau& dans une lettre à son ami Camille ?issarro "voque les toiles de son fils I « Bh < les "aons de 'eorges < » KOctave Mirbeau& Corres"ondance générale& tome @@& +ausanne& +’ (e d’:omme& #FF2& p. >=>L. ,i aucun "l"ment ne permet d’attester que la peinture de <eor(es8ManRana est à l’ori(ine du tableau de +ucien& l’h7poth)se demeure recevable. Nous remercions ?ierre Michel pour les pr"cieu- rensei(nements et documents fournis à ce su4et. 'B :ubert 5uin montre clairement ce rapport ine-tricable de l’esth"tique mirbellienne avec la peinture lorsqu’il commente « son goPt de la nature4 /01 Lui%m;me cam"ait volontiers son chevalet et jouait des couleurs, mais il "ratiquait avec modestie, malgré les encouragements de Monet4 :on vrai travail avait l’écritoire "our lieu4 » K?r"face pour Des artistes& o"4 cit4& p. S@@L.

qui& en pei(nant cette esp)ce florale& ne parviendra pas à d"(a(er picturalement leur port"e m"taph7sique. ;an <o(h souhaitait d"4à « créer des "ensées au lieu d’en!ants »& comme il l’e-pliquait à Ah"o I « Bh < le "ortrait, le "ortrait avec la "ensée, l’>me du mod*le, cela me "araît tellement devoir venir'E. » +a personnification des paons& « accrou"is »& accompa(n"e de la port"e s7lleptique des « "ensées »& annonce un tableau dont le r"f"rent se peint en deudimensions I sa surface observable C l’animal et la fleur C et sa perspective sp"culative. ?our r"v"ler le « caract*re latent » de l’ob4et fi(ur"& +ucien conMoit des « ^"aons dessinés "lume "ar "lume, et exagérésL exagérés < +iens <D Ht il traSait, avec son doigt, des lignes énormes4 » KDC& !'=L Manifester une pens"e C +ucien montre à <eor(es son front pour fi(urer l’intention de son 3uvre*F C en passant par l’observation de la nature& aboutit au pro4et de peindre les fleurs homon7mes. ?our ce faire& +ucien se rend cheR un horticulteur pour observer cette esp)ce florale I
5l # en avait une, !igure%toiL qui ressemblait un tigreL Mne autre <444 Bh < celle%l <444 non, c’est tro" a!!olant <444 ?igure%toi une t;te de mort qui sortait de la terre sur une tige minceL 6e l’ai regardéeL le "ied était mort G il n’avait "as "oussé une !euilleL rien que cette !leur terri!iante <444 Com"rends%tu Sa, toi 3444 Le bonhomme de jardinier qui je l’ai montrée, a haussé les é"aulesL Juelle brute <444 5ls ne voient rien, ces gens%l <444 KDC& !'>L

C’est que l’observation de la nature& si elle se borne à n’en discerner que la surface sensible& se prive de la compr"hension du monde. $t Mirbeau de s’e-clamer& à propos de ;an <o(h I « Bh < Comme il a com"ris l’>me exquise des !leurs*! < » +ucien e-"cute enfin son pro4et qu’il pr"sente à <eor(es I
C’était une toile tr*s longue, et "eu haute4 Les "aons tenaient toute la longueur de la toile, dans des mouvements su"erbes et étranges, et dont "as un, malgré l’a""arente s#métrie, ne se ressemblait4 Devant et derri*re les "aons se déroulait, ta"is merveilleux, un cham" de "ensées que le cadre cou"ait de tous les cKtés4 L’e!!et en était saisissantL 5l # avait l , vraiment, un e!!ort d’imagination "uissante et belle, une entente de l’harmonie linéaire et de l’ornement que j’admirai, sans réticence4 KDC& !'EL

@nsatisfait pourtant du r"sultat& +ucien estime qu’il n’a pas su repr"senter toute la pesanteur des "l"ments qui composent sa toile& cette dimension qui double la surface par sa profondeur& et les relie entre eu-. X ce titre& il semble que +ucien tente de d"voiler par la peinture les liens conceptuels e-istant entre les composantes de la nature& et pas uniquement& comme le propose ,amuel +air& leur "cart I « Bussi la "ensée baroque de Lucien, qui travaille au ra""rochement des choses écartées "ar un éloignement maximal, ne !ait%elle que re"roduire un décalage essentiel, existant entre les !ormes de la nature*#. » +es analo(ies entre les pro4ets de +ucien et ceu- de ;an <o(h se manifestent encore dans cette lettre du peintre à son fr)re Ah"o I
;incent ;an <o(h& lettre du !er septembre !BBB KLettres de &an 'ogh son !r*re +héo& o"4 cit4& p. #!*L. @l a4oute I « Ht dans un tableau je voudrais dire quelque chose de consolant comme une musique4 6e voudrais "eindre des hommes ou des !emmes avec ce je ne sais quoi d’éternel, dont autre!ois le nimbe était le s#mbole, et que nous cherchons "ar le ra#onnement m;me, "ar la vibration de nos colorations4 ». *F +ucien demande à <eor(es qui re(arde ses esquisses I « U Va n’# est "as encore, hein 3444 $on, Sa n’est "as encore Sa <444 Dis%le !ranchementL Dis ce que tu "ensesL Mais je sens que Sa doit tout de m;meL =ui, oui < c’est l L 5l me montrait son !ront, et, !aisant ensuite jouer le ressort de ses doigts, comme "our l’assou"lir, il ajoutait, avec un si!!lement, dans la voix, qui me donnait le !risson 7 U :eulement, c’est cette sacrée main qui n’obéit "as encore <444 Cette sacrée main toujours en révolte contre ce que je sens, contre ce que je veuxL » KDC& !'EL. *! Octave Mirbeau& « ;incent ;an <o(h »& L’Tcho de Faris& '! mars !BE! Karticle repris dans Des artistes& o"4 cit4& p. !'>L.
'E

/...1 l’étude de la couleur4 6’ai toujours l’es"oir de trouver quelque chose l %dedans4 Hx"rimer l’amour de deux amoureux "ar un mariage de deux com"lémentaires, leur mélange et leurs o""ositions, les vibrations m#stérieuses des tons ra""rochés4 Hx"rimer la "ensée d’un !ront "ar le ra#onnement d’un ton clair sur un !ond sombre4 Hx"rimer l’es"érance "ar quelque étoile4 L’ardeur d’un ;tre "ar un ra#onnement de soleil couchant4 Ce n’est certes "as l du trom"e%l’œil réaliste, mais n’est%ce "as une chose réellement existante 3 *'

+a toile de +ucien a donc pour char(e de manifester ce lien unissant des cat"(ories distinctes& comme l’animal et le v"("tal& afin qu’elles s’interp"n)trent I
6amais je ne "ourrai trouver l’accord entre ces "aons qui sont comme des !leurs, et ces !leurs qui sont comme des "aonsL =ui, il manque quelque choseL une !igure nueL l L Iein <444 une !igure traitée dans le sens du décor, avec une chevelure rousse, une chevelure d’or qui s’é"ar"illerait dans la toile, ainsi qu’une autre queue de "aon4 KDC& !'EL

+’art pictural ne parvient pas ici à saisir la double caract"ristique du mod)le& car la s7llepse sur les « "ensées »& ne ressortit que du lan(a(e. Cet "chec du peintre conduira +ucien& quelques pa(es plus loin& à scier sa main& inapte à e-"cuter sa conception th"orique de la repr"sentation. ,on ami <eor(es& autre double de Mirbeau& h"ritera de la maison du peintre et consi(nera dans ses feuillets les souvenirs terribles que lui laisse le parta(e de cette vie tra(ique. @l s’adonne dans son r"cit à la description litt"raire des ob4ets que pei(nait +ucien ainsi qu’à la transposition de ses tableau-. Les es uisses ret#uchées : l’écri$ain sur les traces du peintre insi <eor(es C lorsqu’il couche sur le papier ses souvenirs C retravaille8t8il les esquisses de +ucien& "bauches inabouties& par le truchement d’un autre medium artistique. ,e saisissant des techniques picturales& il les assortit des techniques scripturaires. +es tropes& à la fois transferts d’une cat"(orie vers une autre et superposition de deumodes de repr"sentation du r"f"rent& offrent le modus o"erandi propre à accomplir par l’"criture la th"orie picturale de +ucien. O’autant que l’autobio(raphe s’adonne souvent à un traitement particulier des comparaisons& par un "cart ma-imal entre le compar" et le comparant& renforMant la perspective inattendue offerte au- ob4ets. +e retournement des m"taphores convenues conf)re à l’ob4et cette profondeur que 6arbe7& :u7smans& ;an <o(h et Mirbeau appellent de leurs v3u-. insi proc)dent les transpositions scripturales des tableau- de +ucien I
C’étaient des arbres, dans le soleil couchant, avec des branches tordues et rouges comme des !lammes G ou bien d’étranges nuits, des "laines invisibles, des silhouettes échevelées et vagabondes, sous des tournoiements d’étoiles, les danses de lune ivre et bla!arde qui !aisait ressembler le ciel aux salles en clameur d’un bastringue . » KOC& BBL**
,amuel +air& Mirbeau et le m#the de la nature K?resses Nniversitaires de Gennes& Collection « @nterf"rences »& #FF'& p. !*!L. *' +ettre du !er septembre !BBB& Lettres de &an 'ogh son !r*re +héo& o"4 cit4& p. #!2. ** +’analo(ie entre les tableau- de +ucien et ceu- de ;an <o(h apparaissent tr)s nettement ici. Mirbeau commente en des termes similaires les tableau- de ;an <o(h I « Ht tout, sous le "inceau de ce créateur étrange et "uissant, s’anime d’une vie étrange, indé"endante de celle des choses qu’il "eint, et qui est en lui et qui est lui4 5l se dé"ense tout entier au "ro!it des arbres, des ciels, des !leurs, des cham"s, qu’il gon!le de la sur"renante s*ve de son ;tre4 Ces !ormes se multi"lient, s’échev*lent, se tordent, et jusque dans la !olie admirable de ces
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?ar un principe de circularit" verti(ineuse& la nature est comme l’homme et l’]me comme la nature I « 6’ai, sur le cr>ne, comme le "oids lourd d’une montagneL C’est le ciel, si lourd, si lourd <444 Ht "uis ces nuages, tu ne les as donc "as vus, ces nuages 3444 C’est livide et grimaSant comme la !i*vreL comme la mort <444 » KDC& #BL*2. Oe mHme& les mariniers "chan(ent leurs caract"ristiques avec celles des arbres& car ils ont « de grosses mains noueuses » KDC& 'F8'!L& pour devenir « les mariniers de la terre »& tandis qu’apparaissent « les tau"es du ciel » KDC& ''L. +’inversion des caract"ristiques Yanim"Y et Yinanim"Y par le truchement des m"taphores o-7moriques aboutit au d"doublement du r"f"rent& pour repr"senter le monde dans toute sa comple-it". +’ob4et offert à la repr"sentation voit sa surface sensible doubl"e de sa profondeur invisible par ce 4eu de rapprochements d"routants. @ls permettent de fi(urer dans l’espace du te-te ce que le tableau peine à mat"rialiser I l’id"e comprise dans chaque composante de la nature. ,i l’arbre contient l’id"e de la flamme& le ciel du bastrin(ue& le cr]ne d’une monta(ne& les nua(es de la fi)vre et les mains des arbres& seules les comparaisons et m"taphores dessinent le contour pr"cis de leur dimension id"elle.

;incent ;an <o(h& Les Alés jaunes +es s7llepses& quant à elles& condensent en un seul mot cette dualit". +es pauvres (ens qu’observe <eor(es se distin(uent par les « a"o"h#ses de leur ossature » et le « callus de leurs mains » KDC& !!!L& ce qui les oriente à leur tour du c.t" du v"("tal et du min"ral. +es substantifs « a"o"h#ses » et « callus » fonctionnent en effet comme des s7llepses. ,i la callosit" indique l’"paississement de l’"piderme ou une saillie à la surface de certains or(anes v"("tau-& et l’apoph7se une e-croissance naturelle de la surface d’un os ou le prolon(ement sommital d’un massif de roches "ruptives& ce vocabulaire pol7s"mique construit un double
ciels o@ les astres ivres tournoient et chancellent, o@ les étoiles s’allongent en queues de com*tes débraillées G jusque dans le surgissement de ces !antastiques !leurs qui se dressent et se cr;tent, semblables des oiseaux déments » K« ;incent ;an <o(h »& L’Tcho de Faris& '! mars !BE! W o"4 cit4& pp. !'=8!'>L. *2 C’est ce que confirme encore la phrase suivante I « +out !lotte dans ma t;te, comme dans de lourdes, d’im"énétrables brumes4 » KDC& ==L.

r"f"rent& à la fois anim" et inanim". @l autorise l’intrication des "l"ments& les os des pauvres (ens "tant li"s au min"ral comme le pic& par ses « convulsions » KDC& #*L& à l’humain. <eor(es accomplit ainsi& en mariant ses techniques à celles de +ucien& la peinture d’un r"f"rent à deu- niveau- tel que Mirbeau le th"orise dans son article sur ;an <o(h. +a surface visible de l’ob4et est doubl"e de sa dimension ontolo(ique& souvent repr"sent"e par une correspondance avec un r"f"rent appartenant à une cat"(orie "loi(n"e. +a nature humaine ou min"rale laisse percevoir& une fois repr"sent"e par l’"crivain& les perspectives insoupMonn"es de chaque "l"ment qui la compose W le r"f"rent fi(ur" s’"paissit de l’id"e qu’il contient. * * *

5ules 6arbe7 d’ urevill7& 5.89. :u7smans et l’auteur de Dans le ciel se re4oi(nent au c3ur d’une conception particuli)re de la description qui assi(ne à cette derni)re une double fonction. ,ise sur les acquis de l’"criture naturaliste& la description de la faune et de la flore dans ce roman mirbellien s’adonne à l’observation positive de l’ob4et d"peint. Cette observation& pourtant& ne permet pas de tirer des lois rationnelles par induction. +e re(ard port" sur la nature C humaine& animale ou florale C troue la surface visible qui laisse percevoir les perspectives verti(ineuses qu’elle contenait cach"es. ?eintres et "crivains s’assi(nent alors la t]che improbable de fi-er dans leur 3uvre cette perception in"dite du r"f"rent du monde. O"b]cle ou succ)s& les tentatives des artistes r"els et fictifs qui (ravitent autour du roman Dans le ciel& laissent le lecteur circonspect. ,i la tradition du S@Se si)cle obli(e le peintre à maudire son impuissance et l’"crivain à s’avouer st"rile& le lecteur actuel peut à bon droit attester de la force d’une "criture qui accomplit la (a(eure de d"peindre en quelques touches la surface de l’ob4et et sa profondeur insoupMonn"e. Mirbeau& ainsi& accomplit les v3u- de 5ules 6arbe7 d’ urevill7 et de 5oris89arl :u7smans& s’inscrivant dans une voie romanesque qui tente de concilier mat"rialisme et id"alisme au c3ur des descriptions. O"passant l’anta(onisme de deu- mouvements litt"raires qui se parta(ent le si)cle en dis4oi(nant ses deu- (randes tentations id"olo(iques& Octave Mirbeau les laisse s’"pouser& le temps d’un r"cit. lice O$ <$OG<$,8MÉAG + Nniversit" de Nice8,ophia ntipolis Centre Aransdisciplinaire d’Épist"molo(ie de la +itt"rature

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