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Robert Ziegler,: « Conversation et supplice – Comment est généré le récit dans "Le Jardin des supplices" »

Robert Ziegler,: « Conversation et supplice – Comment est généré le récit dans "Le Jardin des supplices" »

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Robert Ziegler,: « Conversation et supplice – Comment est généré le récit dans "Le Jardin des supplices" », article paru dans les "Cahiers Octave Mirbeau", n° 19, mars 2012, pp. 70-83.
Robert Ziegler,: « Conversation et supplice – Comment est généré le récit dans "Le Jardin des supplices" », article paru dans les "Cahiers Octave Mirbeau", n° 19, mars 2012, pp. 70-83.

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CONVERSATION ET SUPPLICE COMMENT EST GÉNÉRÉ LE RÉCIT DANS LE JARDIN DES SUPPLICES Il y a toujours beaucoup à dire sur la façon dont s’achève Le Jardin des supplices, qui interrompt abruptement les récits multiples constituant le livre de Mirbeau. Il se pourrait que la discontinuité effective du récit soit l’e pression d’une aspiration à la finalité, mais on ne peut s’emp!cher d’ajouter encore au e é"èses infinies du roman, semblables à celles qu’il en"endre et qu’il incarne, ce qui fait du te te incendiaire de Mirbeau une #uvre qui ne saurait mourir. $’histoire racontée par Mirbeau pourrait bien fournir une illustration de la pulsion de mort d’une #uvre d’art, depuis la fin de l’ironique causerie des intellectuels m%les du &rontispice jusqu’à la crucifi ion de prisonniers dans le ba"ne chinois. $e postulat de &reud, dans Au-delà du principe de plaisir, selon lequel les choses aspirent à retourner à l’état inor"anique, peut avoir son équivalent dans des te tes qui visent à un retour à l’ine pressivité. Mais alors, comment les critiques peuvent'ils ne pas soutenir, dans ses postulations apophatiques, un auteur qui ne cesse d’écrire sur la nécessité de cesser d’écrire et de commencer à a"ir ( $e cadavre fictionnel de Mirbeau peut pourrir et enrichir, de ses éléments nutritifs, la terre fertile des interprétations. )e nouvelles fleurs d’analyses e plicatives peuvent s’épanouir une saison, à l’éclatante lumière des études universitaires. Mais peu importe combien de temps le bourreau parvient à prolon"er l’a"onie de ses victimes * de m!me que peu importe combien de temps les spirituels fumeurs de ci"ares voudront maintenir en vie la discussion sur le meurtre + il y a l’inévitable aposiopèse qui se profile quand on met à mort les choses que l’on aime. Paons et parasites $e roman de Mirbeau, qui développe ses thèmes du déplacement et de la mobilité, établit une fausse dichotomie entre l’,urope décadente, avec sa violence intellectualisée, et l’instinctive spontanéité de la -hine, o. il est courant et honorable de tuer. ,n &rance, il semble que les savants dar/iniens, les chirur"iens sadiques et les philosophes cyniques finissent par tuer le meurtre à force de le vider de son caractère impulsif et spontané. ,n -hine, il semble que, comme de faire l’amour, e ercer une violence soit spontané et constitue une source de plaisir 0 c’est là qu’on travaille de près la chair des prisonniers aussi bien que des partenaires se uels. $e roman de Mirbeau implique que, en sublimant l’instinct par le truchement du lan"a"e, la sensibilité esthétique et le raisonnement moral deviennent parasitaires et névrotiques. $es paons du roman de Mirbeau sont, pour eu 'm!mes, des charo"nards, mais, pour des lecteurs culturellement conditionnés tels que ceu au quels s’adresse le te te, ils sont somptueusement désincarnés et dissociés de leur réalité objective. $a critique que Mirbeau s’amuse à adresser à la culture a plusieurs facettes et elle commence lorsque le romancier se moque du "entilhomme normand, rencontré à bord du Saghalien, qui se délecte à chasser des paons lors de ses e péditions au 1on2in. )ans le &rontispice, la chasse a déjà constitué une cible, en tant qu’e utoire bien toléré pour des besoins homicides déplacés. 3ans l’escrime, les duels ou les courses de taureau * sans m!me parler de persécutions telles que celles de )reyfus * des spécimens occidentau d’4 esprits cultivés 5 6p. 789 pourraient bien retourner leur violence contre le philosophe qui les décrit. $e chasseur de paons, l’e plorateur cannibale et l’officier e pert en munitions traquent du "ibier et des oiseau , massacrent des :fricains, ou font des e périences avec les balles )um')um, projetant ainsi leurs intentions meurtrières contre des cibles non ,uropéennes, et par conséquent sous'humaines. )’un autre c;té, le chasseur de paons occupe une position désavanta"euse, étant le dernier cité dans une liste de charo"nards qui se nourrissent de ce qu’ont laissé les prédateurs. $e "entilhomme normand n’est rien de plus qu’un descendant décadent du paon, quand il se divertit à tuer le

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spectaculaire oiseau qui fait son ordinaire des e créments du ti"re. -omme le narrateur le découvre au cours de sa visite du <ardin des supplices, le paon est aussi un monstre au m!me titre que le colon anthropopha"e + tous deu consomment de 4 la viande humaine 5 quand l’occasion se présente. $e te te de Mirbeau, après avoir créé une série d’oppositions apparentes, entre le spectateur et l’acteur, entre l’:siatique et l’=ccidental, les fait s’effondrer toutes ensemble en une couche san"lante d’uniformité. $e paon qui est chassé, pour sa beauté, par le bipède esthète chasse lui'm!me des bribes de cadavres dans les pourrissoirs du <ardin des supplices. $e seul conflit insoluble qui subsiste dans le roman de Mirbeau est celui qui oppose l’amoureu >tueur et les manieurs de mots qui cherchent à l’analyser. :près le ti"re qui tue vient le criminel qui assassine . :près le se e arrive la poésie romantique. :près la violence vient une littérature violente * et ensuite une herméneutique parasite. $’opposition factice entre les horticulteurs et les fleurs, entre les bourreau chinois et les médecins français qui dia"nostiquent des perversions et autres patholo"ies, est e posée par -lara quand elle e plique sa théorie de l’instinct et de sa répression. $a sincérité des :siatiques * qui contraste avanta"eusement avec l’hypocrisie des &rançais * ne dépend pas de l’établissement d’un système d’inhibition et de contr;le de soi. )ans le vocabulaire de -lara, la maladie, la tristesse et le déséquilibre des ,uropéens résultent d’une perversion qui, à l’ori"ine, était d’ordre lin"uistique. ,n matière d’a"ression et de se ualité, les -hinois font des actions, alors que les &rançais font des lois. Il n’y a ni synchronie, ni con"ruence entre ce que l’on ressent et ce que l’on e prime, entre la sensation et la façon dont on la manifeste + le terme m!me d’hypocrisie e prime, étymolo"iquement, l’idée d’une représentation thé%trale faite d’inauthenticité et de dédoublement de soi. ? en croire le narrateur, la corruption de la société française est particulièrement mise en évidence par l’e pansion de la fraude et du vol. @uand des politiciens sont récompensés électoralement pour avoir proclamé publiquement 4 J’ai volé! J’ai volé ! 5, leur tricherie est rachetée par la candeur avec laquelle ils la reconnaissent. :ussi -lara a't'elle tort d’affirmer que la névrose des ,uropéens se manifeste dans leurs illusions sur eu 'm!mes + 4 L’Europe et sa civilisation hypocrite, barbare, c’est le mensonge !u’y "aites-vous autre chose #ue de mentir, de mentir à vous-m$mes et au% autres, de mentir à tout ce #ue, dans le "ond de votre &me, vous reconnaisse' $tre la vérité ( 5 6p. A7B9. -omme le révèle clairement le &rontispice, le trait le plus frappant de la décadence française est l’insolence et l’absence totale de honte des intellectuels lorsqu’ils e hibent leur dépravation. -lara déclare que, pour les -hinois et leurs épi"ones européens, il n’y a pas de frein au actions accomplies impulsivement, de sorte que ce que l’on veut, c’est ce que l’on fait + 4 )as d’autres limites à la liberté #ue soi-m$me à l’amour #ue la variété triomphante de son désir 5 6p. A7B9. Cour les &rançais amateurs de provocations, c’est à la liberté d’e pression qu’il n’y a pas de limites. 3implement, c’est le caractère thé%tral de cette absence de contr;le de soi qui est mis en scène et en discours, et non l’action elle'm!me. $e modèle proposé par Mirbeau en matière de conduite instinctive est l’animal, qui tue sans méchanceté ni sentiment de culpabilité. $a métaphore qu’il utilise pour la beauté, quand elle est débarrassée de tout souci de paraDtre et de toute conscience de soi, est la fleur, qui n’a d’autre lan"a"e que sa couleur, son parfum et sa te ture. Ene fleur est une femme qui ne triche pas et ne calcule pas, un simple mécanisme reproductif, une se ualité dépourvue d’artifice. -omme l’e plique le 4 gros patapou" 5 à -lara, les fleurs 4 ne "ont pas de sentiment FGH. Elles "ont l’amour rien #ue l’amour 5 6p. 77A9. Mais, comme le su""ère Le Jardin des supplices, il n’y a pas de fleurs sans admirateurs, il n’y a pas non plus de félins de la jun"le qui ne soient suivis d’animau copropha"es. )e m!me que la fleur n’est qu’une machine à faire l’amour, de m!me le roman est un moteur de si"nifications, un instrument de fiction qui sert à abriter des commentaires parasites. 3i les romans meurent, c’est 4 pour rena*tre, plus tard, et encore 5 à des fins d’analyse. )ans le jardin des supplices de la littérature, un paon est toujours un symbole parlant, qui interpelle les spectateurs par la splendeur de son pluma"e et de ses ocelles, qui captivent l’#il de

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l’auditoire en admiration. )ans le pénitencier te tuel, les fleurs ne peuvent pas mourir en tant qu’objets parlants 0 au contraire, comme le remarque Ives 1homas, elles saluent ironiquement les passants, ou bien, telles les 4 "arouches labiées à la pulpe dure FGH voci"érant du haut de leur tiges molles 5, elles élèvent la voi stridente de leur coloris, qui remplit les jardins de leur bruit silencieu . 1homas ajoute que les bour"eons aussi 4 ont une capacité de parole 5 6p. 7779. Jien sKr, le thalictre et le ti"re n’ont pas d’autres si"nifications que celles que leur confèrent les "ens et qui, comme les romans, sont des moteurs sémio"énétiques indestructibles. Le Jardin des supplices, dans la conversation qui lui sert de préambule, présente le discours comme le corollaire d’un di"estif, puisque la bouche, qui n’absorbe plus de nourriture, e crète les mots comme du superflu. $a causerie d’après'dDner est un pur produit de la satiété, au m!me titre que l’e crément déposé sur son chemin par le ti"re repu. Mais, à la différence des meurtres perpétrés dans la jun"le, qui sont une question de survie, la conversation n’est qu’un divertissement et, par conséquent, est é"alement dépourvue de si"nification, puisque les hommes en cours de di"estion discourent sur le meurtre sans raison apparente, 4 à propos de rien, sans doute 5 6p. 7A9. -e faisant, le te te de Mirbeau s’oppose au fallacieu discours public, dont les auditeurs doivent !tre tranquillisés par des charlataneries débitées sur l’ordre moral. @uand le savant dar/inien invite un interlocuteur à prendre part au débat 4 sans hypocrisie 5, il anticipe la mise en accusation, par -lara, des rè"les européennes en matière de justice, de loi et de ch%timent. Carlons en toute franchise, propose l’h;te, 4 puis#ue moi, dans mes livres, et vous, à vos cours, nous ne pouvons o""rir au public #ue des mensonges 5 6p. 779. Léfutant par avance les accusations de -lara dans la suite du récit, les théories cyniques des académiciens et des philosophes ont pour corollaire l’imposition de contr;les institutionnels visant à transformer le meurtre en discours et la violence en psycholo"ie. -omme l’ont déjà observé des critiques du roman de Mirbeau, il y est moins question de meurtre proprement dit que de discussion sur le meurtre et ses motivations. )ans le &rontispice, la "ravité du sujet traité contraste avec la façon triviale dont en parlent les convives. $a violence est esthétisée en littérature de la violence, et un sujet tout à fait sérieu meurt pour renaDtre sous la forme de la clairvoyance et de l’esprit. :près le ti"re, arrivent le paon et le chasseur normand avec son fusil. :près CranMini, accourent les femmes tout e citées par la bravoure se uelle de l’assassin. :près le "énie et le monstre, c’est au tour de $ombroso et de Nordau d’intervenir. :près le dDner, arrivent les liqueurs. ,t après la torture, c’est Le Jardin des supplices qui arrive. )ans la conversation inau"urale, les convives spéculent sur l’ori"ine du besoin de tuer, sur l’initium du désir universel de supprimer son propre frère. Mais un des principes sous'jacents au te te démystificateur de Mirbeau est qu’il n’y a pas de véritable commencement, qu’il n’e iste ni holothurie, ni "astéropode, ni cellule primordiale flottant dans la boue péla"ique des eau de l’océan. $’embryolo"iste de la violence humaine est autant un imposteur et un fau savant que le narrateur qui s’embarque pour l’:sie avec des lettres de créance ObidonnéesP. 1elles qu’elles sont esquissées dans le roman, les théories de Mirbeau sur l’homicide sont plus l’e pression de l’esthétique de l’écrivain que celle de la psycholo"ie des assassins. -heM un penseur anarchisant tel que Mirbeau, le désir de démolir vise tout à la fois les systèmes minutieusement élaborés, les formes de "ouvernement fossilisées, la sa"esse conventionnelle, les ic;nes adorées * autant de choses qui, quand elles sont parachevées, n’ont rien d’autre à faire que de mourir. @uant un débat aboutit à un consensus, il est mKr pour la suffocation. @uand l’art est soi"neusement enfermé dans les caisses d’un musée, il ne peut qu’inciter les OsémioclastesP à intervenir. -omme je l’ai écrit ailleurs, 4 che' +irbeau, l’art permet de se souvenir de la vie m$me #u’il détruit 5. -ependant, dans Le Jardin des supplices, c’est la création qui détruit le monument. $es jeu de meurtre et les stands de tir, si l’on en croit le philosophe bavard, e citent la ra"e de destruction des joueurs "r%ce à des détails qui font ressembler les cibles à quelque chose de vivant. )ans les stands de bas éta"e, les tireurs n’ont rien qui puisse les stimuler, seulement 4 des pipes et des

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co#uilles d’,u"s, dansant au bout des -ets d’eau 5 6p. 7Q9. )es lapins en pl%tre, les assiettes coloriées révélaient la pauvreté de l’inspiration, et il ne pouvait donc y avoir une bien "rande envie de mettre à mort ce qui semplait dépourvu de vie. Mais quand les cibles du stand de tir rev!taient plus nettement des traits humains, quand elles étaient 4 soigneusement articulées et costumées, comme il convient 5 6p. 7R9, cheM le joueur, la 4 haine générale de la vie 5 se combinait à son antipathie pour l’art, laissant la bride à son désir de réduire des objets achevés à une fra"mentaire insi"nifiance. )ans l’art de la conversation, de l’ar"umentation et de la réplique, le jeu intellectuel ne se sclérose pas en intransi"eance pontificale. )es idées astucieuses, dont la véridicité n’a jamais la moindre importance, des opinions in"énieuses émises un peu au hasard, 4 à propos de rien, sans doute 5, sont semblables à des volants, qui vont et viennent d’un joueur à l’autre, sans jamais se fi"er comme l’ont été les ima"es des <uifs ou des :llemands qui 4 sou""rent, #ui implorent En dirigeant contre elles la carabine ou le pistolet, il vous vient, à la bouche, comme un go.t de sang chaud 5 6p. 7R9. ,n dépit des apparences, Mirbeau assimile son te te au théories que des savants et universitaires jouent à échan"er comme un ballon de volley, à des propositions qui, bien loin d’inciter à la violence, ne font qu’inviter à avancer d’autres propositions. )ans le roman de Mirbeau, l’interaction ludique entre les interlocuteurs ne meurt jamais. @u’elles soient maintenues en vie par le maDtre bourreau ou le brillant causeur, les idées servent à relier les "ens qui les échan"ent. :lors que le fanatisme, le racisme et l’esthétisme doctrinaire ne font que séparer les anta"onistes, dont le désaccord se durcit et tourne à la haine, une discussion pour le simple plaisir de discuter contribue à affirmer la vie et ne connaDt pas de fin. Stant sans conséquences, le jeu social de la causerie, de l’écriture romanesque et de l’analyse est à l’e act opposé de l’absolutisme et de la ri"idité morale, qui tuent. )es théories séduisantes, qui flottent dans un salon enfumé, sont bien différentes des meurtrières convictions des Mélotes ou des balles )m')um qui réduisent en poussière les "ens qui ne sont pas d’accord. $e 4 gros patapou" 5, qui travaille le corps de ses victimes avec ses instruments, est un artiste qui façonne son matériau selon son propre "énie. $e docteur 1répan se tient debout au c;tés de son patient quand il lui ouvre tout l’estomac de son scalpel. ,t le jeune homme du train, sur le chemin du retour de $yon, allon"e ses bras vers un compa"non de voya"e indécent et répu"nant, pr!t à lui voler la vie qui anime la "élatine de son estomac, son front étroit et ses cheveu "ras, que la sueur colle sur son cr%ne. $es causeurs en"a"és dans une conversation, les artistes qui manient leur matériau, sont comparables au tueur qui aime sa victime et qui éprouve autant de plaisir à supprimer une vie qu’à en créer une avec sa propre semence. -omme le supplice, la conversation est un préliminaire qui prend fin lorsque l’on prend des décisions ou que l’on fait siennes des convictions. Mais l’ima"ination du meurtre procure par avance une impression de lé"èreté et des va"ues de stimulation qui électrifient le sujet, 4 #uel#ue chose comme la "orte ivresse d’une volupté se%uelle 5 6p. TR9. )ans le roman, les e ercices préférés du bourreau impliquent un ma imum d’intensité et de pénétration, comme dans le supplice du rat ou dans la transubstantiation du criminel dont la peau est arrachée et attachée d’une nouvelle façon. $e bourreau aime son art et le matériau refaçonné par son intelli"ence, 4 comme la sculpteur aime la sculpture, et le musicien la musi#ue 5 6p. 7779. -e que déplorent -lara et Mirbeau, c’est l’accumulation de cadavres déconnectée du frisson or"asmique procuré par la perpétration d’un meurtre. En livre est semblable à une balle qui, de loin, frappe les lecteurs. 1iré vers un lectorat invisible, visant des collectivités anonymes, c’est un projectile qui dépersonnalise l’4 ars amatoria 5 de la littérature. Il en va de m!me des missionnaires européens, qui, endoctrinés, répètent mécaniquement des citations de la /ible, sans la moindre invention personnelle + celui qui cherche à convertir ne joue pas, ses mots ne caressent aucun auditeur, son discours a"it à la façon des tirs d’artillerie + c’est 4 l’atrocité du massacre sans art 5 6p. A8U9. -lara rejette la froide science balistique des ,uropéens quand ils font la "uerre + les belli"érants ne brKlent jamais de la passion qui anime le sadique. Ene semblable violence privilé"ie le résultat final,

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voyant dans le cadavre une chose superflue, plut;t que la douleur infli"ée, qui crée et entretient l’éner"ie. $e capitaine, sur le Saghalien, peut bien vanter le mérite hy"iénique de la balle )um')um, qui ne laisse derrière elle aucun déchet de corps tués ou blessés, il peut bien fantasmer sur la perfection aseptique de la balle Nib'Nib, qui incinérerait ses cibles et, du m!me coup, supprimerait le besoin de brancardiers, de chirur"iens et de pensions militaires pour les veuves des victimes. ? la différence du supplice, o. la victime est ména"ée et traitée avec soin, o. sa chair est la palette sur laquelle on applique les coups de pinceau de la souffrance, l’art de la "uerre moderne est supposé faire le ma imum de morts dans le minimum de temps. Il procède avec précipitation et de loin, sa technolo"ie contribue à déprécier l’habileté du "uerrier, et il implique un "aspilla"e de la mort, comme s’en plaint le bourreau. 3i la conversation ressemble au supplice, c’est parce qu’elle est aussi une forme d’artisanat, dans lequel l’#uvre d’art, une fois achevée, perd sa valeur et devient devient quelque chose dont on se débarrasse. -e qui importe, c’est de libérer l’essence du sujet de son enveloppe formelle, d’e traire de la conversation toutes les possibilités d’un jeu de lan"ue, de dessiner sur la chair du supplicié 4 tous les prodiges de sou""rance #u’elle rec0le au "ond de ses tén0bres 5 6p. 7AT9. 3éparés du lectorat auquel ils lè"uent une #uvre artificielle et sans vie, les écrivains vivent dans des tombes et des musées tels que la bibliothèque de Mirbeau, 4 o1 les livres "ermés dorment sur leurs rayons Fet lesH tableau% FGH mettent de la mort sur les murs 5 64 ? Monsieur &ernand -harron 5, La 234-E4, p. 7BB9. La création intermina !e )ans ses thèmes et leur a"encement, Le Jardin oppose les processus au produits, la dynamique de la création à la sta"nation des #uvres achevées, le cimetière o. sont enterrés les cadavres de jadis au jardin o. l’on maintient en vie les crucifiés le plus lon"temps possible. -heM Mirbeau, le <ardin des 3upplices n’est pas un lieu fi"é une bonne fois pour toutes, inséré inaltérablement à l’intérieur de quadrilatères "éométriques, mais un sanctuaire dans lequel les arbres et les fleurs se mettent à converser et qui mélan"e les couleurs, les formes et les odeurs dans des combinaisons o. ils se complètent. ,ntre cette vé"étation sauva"e qui pousse au hasard, sans avoir été préalablement confi"urée par l’intelli"ence humaine, et les mausolées qui abritent un art vidé de toute inspiration, il y a le déroulement d’une #uvre continuellement en cours d’élaboration, des lectures en direct de poèmes dont les derniers vers n’arrivent jamais. )ans 5 rebours, de Vuysmans, )es ,sseintes admirait dans les arts florau la plus noble des formes esthétiques + 4 )ar le temps #ui court, les horticulteurs sont les seuls et les vrais artistes 5 6p. A8U9. ? la différence des spécimens de fleurs du jardin chinois, dont la beauté contraste avec les corps torturés, les fleurs que collectionne )es ,sseintes évoquent la souffrance et la maladie + cicatrices, brKlures, membres amputés, 4 des épidermes poilus, creusés par des ulc0res et repoussés par des chancres 5 6p. ABB9. -ependant que Vuysmans incorpore la vie et la mort dans les fleurs morbides de )es ,sseintes, Mirbeau insiste sur leur dialectique fécondation. -e qui est encore plus important, c’est que, dans leur élo"e d’un art qui n’a pas de fin, le jardinier, le bourreau et l’amateur d’horticulture sont mis dans un m!me "roupe, car ils sont les seuls artistes à travailler une matière vivante. Il n’y a pas de ces mots qui remplissent les livres'cercueils qui dorment sur les éta"ères de la bibliothèque de Mirbeau, il n’y a pas non plus d’huile, ni d’ar"ile, ni de marbre, ces matériau qui jamais ne bou"ent, ne croissent ni ne meurent + la chair des fleurs est une matière or"anique, qui a été remodelée histoire d’améliorer la -réation. -e que dit -lara au narrateur, c’est que le jardin est de la poésie animée. :rrosé et fertilisé par le san" humain, c’est un corps fait pour l’art qui ne cesse de se rechar"er et d’évoluer. ? cet é"ard, il est comparable à la discussion qui ouvre le roman de Mirbeau, badina"e dont la futilité m!me emp!che

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de demander qu’on y mette un terme. $a seule raison pour laquelle la conversation ne reprend pas, au terme du récit que le narrateur fait de ses e périences, est que, tout bien considéré, le livre doit avoir une fin pour pouvoir, en mourant, fertiliser de nouvelles interprétations. -’est la mort de la littérature, cheM Mirbeau, qui "arantit la vie des e é"èses. )ans le &rontispice, l’homme à la 4 "igure ravagée 5 passe de l’air dévasté de celui qui a été le témoin d’horreurs inouWes à l’apparence de satisfaction de soi que lui procure l’effet de son récit. Va"ard et épuisé par le cauchemar qu’il a vécu, il adopte ensuite l’apparence narcissique d’un acteur content de son interprétation. )ans le roman, l’horreur du supplice de la caresse est préalablement sublimé en plaisir quand -lara le décrit. )ans le livre de Mirbeau, le supplice, l’atrocité et le sadisme sont tués en tant que sujets tabous, mais sont ressuscités sous la forme d’histoires émoustillantes. Ene seconde lecture du roman révèle que sa structure n’est que faussement dualistique, quand il oppose, d’un c;té, la proli ité des politiciens européens et, de l’autre, la cruauté sau"renue des lois chinoises en matière de ch%timent 0 le caractère artificiel et bavard des intellectuels occidentau , d’un c;té, et la droiture instinctive des bourreau et des amants asiatiques, de l’autre 0 bref, la mauvaise décadence des &rançais, pervertis par la cérébralité et le refoulement, et la bonne décadence des -hinois, qui cèdent à tous leurs désirs de trans"ression. -ependant que les ,uropéens de Mirbeau semblent ne faire que parler et que ses -hinois semblent a"ir, une "rande partie de la violence évoquée dans le roman constitue une simple prémisse du récit rétrospectif. $es douMe Indiens qui sont tués, transpercés par une seule balle )um')um, meurent autant de fois que le capitaine fait de récits de leur mort. -omme les auditeurs n’arrivent pas à temps pour en !tre les témoins, ils ont besoin que le récit embellisse ce qu’ils n’ont ni vu, ni e périmenté. $e narrateur arrive aussi trop tard pour voir :nnie mourir de l’éléphantiasis, le corps couvert d’e croissances lépreuses, si monstrueuse et défi"urée que son cadavre est dédai"né par les vautours, qui constituent le pendant nécropha"e des paons. @uand, au cours de leur promenade, le narrateur et -lara attei"nent la victime du supplice de la cloche, ils ne trouvent qu’une forme humaine immobile, qui est comme un te te réécrit par l’a"onie du son de la cloche et dont la peau se dresse en "rosses va"ues sur des muscles affreusement contractés. )ans Le Jardin des supplices, tous les événements sont déjà morts. $a )écadence, qui présuppose un affaiblissement, voire une né"ation de la vitalité, est comme une charo"ne que l’art décadent transforme en matériau indéfiniment recyclé. Mais, de m!me que la vérité, l’e périence, dans le te te de Mirbeau, est sin"ulière et limitée + ce qui est arrivé dans le passé ne peut !tre différent de ce qu’il a été. Mais une fois que c’est passé et que les tentatives judiciaires pour le reconstituer se révèlent vaines, un événement peut devenir ce qu’un récit postérieur décidera d’en faire. -ertes, la réalité est une, mais les perspectives qu’on peut avoir du réel sont innombrables. -ertes, les conventions se uelles et les normes comportementales constituent des contraintes, mais infinies sont les possibilités de déviance et de trans"ression de la loi. -omme le dit -lara, les monstres ne sont que des innovations créatrices, 4 des "ormes supérieures, ou en dehors, simplement, de ta conception 5, des produits du "énie d’un démiur"e de l’horticulture. Le menson"e et !e #o! $a théorie de -lara sur l’entrem!lement de la vie et de la mort, source de fécondation, est semblable au commentaire aphoristique d’,u"ène Mortain sur l’honn!teté. En cadavre peut !tre lui' m!me immobile et immuable, mais il peut aussi fournir la chaleur et l’éner"ie qui catalysent la floraison de nouvelles fleurs. $es politiciens peuvent en"ourdir l’esprit de leurs électeurs avec la vérité, mais ils peuvent tout aussi bien refaçonner la vérité au "ré de leurs multiples désirs. En écrivain tel que Mirbeau fuit le cimetière des épistémolo"ies au profit du jardin d’une ima"ination spéculative. Cour Mortain, un truisme politique est comme une #uvre d’art, qui ne saurait accéder à l’immortalité à moins que sa si"nification habituelle ne meure et ne renaisse dans l’ima"ination de ceu qui

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l’entendent. $’opinion de Mortain sur l’honn!teté est que l’infle ibilité et le do"matisme sont l’e pression, cheM celui qui parle, d’un impénétrable misonéisme, alors que les menson"es révèlent la joyeuse créativité des auditeurs + 4 L’honn$teté est inerte et stérile, elle ignore la mise en valeur des appétits et des ambitions, les seules énergies par #uoi l’on "onde #uel#ue chose de durable 5 6p. B79. Jien sKr, l’esthétique propre à Mirbeau e clut toute notion de durabilité et célèbre au contraire la dynamique de la création ré"énératrice. Mais, d’un autre c;té, l’écrivain et le politicien pourri sont d’accord sur un point + la vérité et la mort sont de marbre ou de "lace, bref inhumaines, et c’est la contre'vérité qui emp!che les idées de se solidifier parce qu’elles ne sont qu’une source de plaisir. )e m!me, le vol fait circuler des marchandises qui n’appartiennent à personne et qui enrichissent tout le monde. Mirbeau lui'm!me était heureu de se voler à lui'm!me des matériau littéraires et de rafistoler des te tes anciens pour les insérer dans des #uvres nouvelles + 4 6endre une vieille lapine pour une belle vache 5 6p. XB9 devient un principe qu’il applique au marché littéraire. $e métier d’un écrivain, à l’instar des affaires telles que l’entendait le père du narrateur, implique de trafiquer en permanence de choses qui se déplacent et qui n’appartiennent donc à personne. Il n’y a que les conservateurs de musées et les croque'morts pour embaumer à tout jamais les corps et les #uvres d’art dans des vérités. Cour tous les autres, la communication ne s’arr!te jamais + 4 )rendre #uel#ue chose à #uel#u’un, et le garder pour soi, 7a c’est du vol )rendre #uel#ue chose à #uel#u’un et le repasser à un autre, en échange d’autant d’argent #ue l’on peut, 7a, c’est du commerce 5 6p. X89. La mort $amais %inie @uand -lara dit au narrateur + 4 8ien n’est -amais "ini FGH, pas m$me la mort 5 6p. A7Q9, elle ne fait pas d’e ception pour le roman dont elle est l’héroWne. $e livre que le lecteur de Mirbeau tient entre ses mains peut, certes, donner l’impression d’!tre enseveli à l’intérieur de sa reliure, mais il est comme les pieds de -lara qu’elle ima"ine en train de co"ner contre le bois de son cercueil. @uelque part dans l’intervalle qui sépare la distribution des rafraDchissements, dans le &rontispice, des lamentables appels du narrateur pour que -lara revienne à la vie et à la conscience, le roman menace de tomber dans le silence des pa"es imprimées. )e fait, les derniers mots du narrateur sont l’e pression d’un désir de mort, puisqu’il aspire à ce que -lara interrompe le cycle de ses visites au ba"ne qui se terminent par les m!mes épisodes de prostration et qui recommencent avec la m!me visite au Coète qu’elle nourrit à sa façon. $e te te de Mirbeau su""ère l’illusion de l’immortalité de -lara, à l’instar de la mort san"lante du paon, et de sa renaissance sous la forme d’un petit oiseau + 4 toute blanche, blanche comme ces petites hirondelles des contes chinois 5 6p. 7BU9. :près la promenade finale en sampan pour se rendre au bordel flottant, avec ses prostituées ointes de jasmin, ses divinités bise uées, ses fumées d’opium et sa statue d’un sin"e priapique et ricanant méchamment, le narrateur devait effectivement souhaiter mettre un terme à l’e périence, aspirer à une syncope, s’abandonner à l’amnésie, interrompre l’histoire, voir la petite mort de -lara, liée à l’e citation procurée par les supplices, aboutir à un retour à la conscience et à la pureté. Mais, comme le dit Yi'Cai, qui pilote le sampan, les visites cycliques de -lara recommenceront bient;t + il y aura une autre embarcation sur le fleuve, une autre promenade à travers le jardin, une autre or"ie scopophile du spectacle de la souffrance et de la cruauté, un autre évanouissement et un autre retour à la santé au milieu de fétiches et de prostituées. $’en"rais de la corruption, "r%ce auquel peut renaDtre -lara, c’est la crasse morale de son !tre + 4 9’est de la saleté 5, selon Yi'CaZ 6p. 7RX9. 3i l’histoire de la civilisation et de la barbarie, de l’anarchie et de l’oppression, est éternelle, c’est parce que son messa"e est transmis par une série de narrateurs qui ne cesse de chan"er. )e la m!me manière, comme le note Yi'CaW, si le narrateur est épuisé et rentre cheM lui, il y aura toujours un autre homme pour prendre sa place et accompa"ner -lara sur le fleuve.

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)ans la façon dont sont assemblés les morceau qui le constituent, le roman de Mirbeau témoi"ne d’une 4 unité thémati#ue 5 ine tricablement liée à une structure hétéromorphe 6Michel, p. ATT9. En dithyrambe qui célèbre la fécondité de la mort et dont les pa"es sont couvertes d’ima"es de putréfaction, forme bien un tout, dont l’auteur 4 décompose des ensembles constitués 5 6Michel, p. ATQ9, mettant à mort le roman post'balMacien pour le faire renaDtre sous une forme nouvelle. Cierre Michel a fourni une analyse de la "enèse du roman + le &rontispice, qui a d’abord vécu 4 dans diverses chroni#ues de presse 5, parues dans Le :igaro, L’;cho de )aris, Le Journal et L’Aurore 0 4 ,n Mission 5, qui a auparavant joui d’une e istence autonome et dont la version définitive paraDt dans les colonnes du <aulois 0 et 4 $e <ardin des supplices 5, dont la vie antérieure, telles des parties d’un corps démembré, s’était manifestée, d’avril à juin AB8B, 4 sous le titre neutre = mais > combien révélateur ! = de ?:ragments@ 5, écrit Cierre Michel 6p. ATU9. :insi, nombreu sont les avatars subis par le roman de Mirbeau au cours de son périple, jusqu’à ce qu’il s’échoue sur une pa"e blanche, aussi blanche que l’hirondelle de -lara. Cour un écrivain qui se fi ait pour mission de semer la révolte, ce n’est pas son contenu qui fait la valeur d’une #uvre, mais l’effet qu’elle produit. Calinodiste, pamphletaire, polémiste, provocateur, Mirbeau s’opposait frontalement à la majorité de son lectorat, se contestait lui'm!me et écrivait des histoires qui mettaient en ébullition ses lecteurs, lesquels, sous l’effet de leur indi"nation, ne manquaient pourtant pas de les transmettre. $es seuls meurtriers sont les partisans de l’autorité, les do"matiques et les tyrans + bref, les 3oldats, les Cr!tres et les <u"es au quels il dédie ironiquement son roman et qui tuent parce qu’ils se croient certains de ne jamais se tromper. -elui qui aime la liberté et qui t%che à dire la vérité, c’est, au contraire, celui qui chan"e constamment, qui ne se laisse plus entraver par les erreurs qui l’emp!chaient de se développer, qui est capable de mettre au rebut les personnalités qu’il incarnait et qui sont devenues obsolètes + 4 cet homme-là 5, écrit Mirbeau en parlant de lui'm!me, 4 est heureu% de répudier, un à un, les mensonges o1 le retiennent, si longtemps, prisonnier de lui-m$me, ces terribles cha*nes de la "amille, des pr$tres et de l’;tat 5 64 Calinodies 5, L’Aurore, AX novembre AB8B9. )ans l’histoire du poète emprisonné, auteur des 4 1rois amies 5, Mirbeau montre comment survivent des te tes lors m!me que ceu qui les ont écrits ne cessent de se transformer. :uteur de poèmes érotiques, o. se ressentent des réminiscences du 9anti#ue des canti#ues 64 Aes cuisses rondes sont comme des bi-ou%, comme une ,uvre "aite de main de ma*tre B Aon nombril est une coupe arrondie #ui ne man#ue -amais de vin mélangé 59, le Coète a été brisé au cours de son emprisonnement dans le ba"ne et n’est plus, en fin de compte, qu’4 une :ace 5 qu’on ne peut apercevoir qu’à travers les barreau de sa cellule. :u moment o. le narrateur le voit, le Coète a été réduit à une simple partie du corps et s’est fait dérober la capacité de parler par un ré"ime qui l’a brutalisé et le fait mourir de faim. Incapable désormais de réciter des vers qui parlent de maDtresses 4 à l’esprit mobile comme une "euille de bambou », ou d’autres dont les seins et le ventre 4 e%halent l’odeur du poisson » et cette 4 pourriture en #ui réside la chaleur éternelle de la vie 5 6p. AR89, le Coète n’est plus qu’une voi qui a mi"ré en -lara, son admiratrice. :près avoir commencé par donner une forme au thème de son poème sur la fécondité de la pourriture, le Coète meurt en tant que matériau, mais ce matériau reprend vie lorsqu’il a un auditoire. $a façon dont les idées du Coète sont transmises à ses lecteurs constitue une réactualisation de l’idée que la mort permet une nouvelle vie. $e Coète, qui en a été réduit par sa propre dé"radation à n’émettre plus que des borbory"mes, est comme un ventriloque suppléé par -lara, d’abord, et ensuite rendu intelli"ible par Mirbeau + le personna"e devient alors le père de l’auteur. -omme la conclusion du Jardin des supplices marque un recommencement du récit, le roman s’achève pro"ressivement, meurt lentement, comme les malheureu pendus à une potence. :lors qu’initialement le Coète se multipliait quand sa poésie se répandait parmi ses lecteurs et auditeurs, il a été par la suite confiné à l’intérieur d’une ca"e immonde. Ene fois qu’il a perdu la capacité de s’e primer, il ne se caractérise plus que par son corps, qui est ensuite métonymisé par la &ace et la

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bouche, d’o. n’émane plus le moindre lan"a"e humain. ,ntre le brouhaha des conversations d’intellectuels, dans le &rontispice, et le silence final du livre de Mirbeau, il y a le supplice de l’achèvement, au fur et à mesure que le lan"a"e perd sa si"nification et que la voi de l’auteur tombe pro"ressivement dans le mutisme. Lefusant de se taire comme son & rouleau de papier 5, le narrateur insiste pour le lire à voi haute. )e m!me que le Coète > &ace, le narrateur n’est d’abord qu’une 4 "igure ravagée 5, mais il récupère sa santé et l’inté"ralité de son !tre au cours de la lecture de son manuscrit. Il cesse d’!tre mortellement malade des horreurs accumulées, pour retrouver de l’éner"ie auprès de ses auditeurs, tant est "rande la 4 puissance de l’amour-propre 5 6p. UT9. -e que la psychanalyse appelle talCing cure, c’est'à'dire une cure psychanalytique permettant le retour à la santé psychique "r%ce au récit de soi, entraDne, on le sait, un transfert du patient vers un auditeur capable de le comprendre. Mais cette cure implique aussi que la conversation se poursuive interminablement et que l’interlocuteur char"é de la "uérison soit présent et proche du patient * comme deu amoureu , ou comme le bourreau qui remodèle sa victime de ses propres mains. @uand un causeur devient un écrivain déconnecté de son auditoire, seule son #uvre continue de parler. :insi, quand ses visiteurs quittent le Coète, sa mort en tant que discours se fait par étapes + 4 des abois encore des r&les tou-ours et pres#ue le silence puis rien ! 5 6p. AB[9. )e la m!me façon, le narrateur, quand le jour s’achève, en est réduit à de rauques apostrophes et n’aboie plus que le nom de la femme aimée + 4 9lara !DDD 9lara !DDD 9lara !DDD 5 6p. 7BQ9. 3a voi mourante se désintè"re en ellipses sur la pa"e de Mirbeau, o. la ponctuation su""ère un decrescendo e pressif, les mots n’étant plus que des points et finissant par s’évanouir + 4 puis rien 5. -omme la chair qui, en se décomposant, fertilise la terre o. poussent de nouvelles plantes, ce qui préserve la vie du te te de Mirbeau et "arantit sa transmission, c’est le caractère interchan"eable des parties qui le composent et le remplacement d’anciens prota"onistes par de nouveau causeurs. :nonyme, l’homme 4 à la "igure ravagée 5 en est réduit à sa fonction d’accompa"nateur et d’auditeur obéissant de -lara. $es invités qui fument, qui boivent et qui voient dans l’homicide une forme d’hy"iène, n’ont pas davanta"e de nom et peuvent !tre remplacés par d’autres cyniques dotés de la m!me faconde. $e roman de Mirbeau se caractérise par sa h%te et son incapacité à s’arr!ter, à l’instar de -lara, qui pousse le narrateur à presser le pas au cours de leur visite du jardin + 4 Avan7ons ! 5 $e narrateur lui'm!me pressent qu’il serait désastreu de s’arr!ter. )e m!me que sa traversée à bord du Saghalien, son récit ne doit pas avoir de fin, 4 car arriver #uel#ue part, c’est mourir ! 5, a't'il fini par comprendre 6p. A7U9. $e &rontispice s’achève quand on remplit de nouveau les verres de co"nac. ,t la lecture du 4 rouleau de papier 5 se termine par un coup d’#il jeté sur le phallus monstrueu d’un sin"e. Mais, "r%ce à la "raine qu’il a semée et qui va "ermer, le roman a la "arantie de ne jamais mourir, car il se dissout en éléments nutritifs pour de nouvelles interprétations et alimente d’autres critiques qui prennent la parole une fois que leurs prédécesseurs ne sont plus là. Jien qu’en apparence le roman de Mirbeau semble mourir, en fait il se transforme en analyses. =n peut certes penser qu’il va disparaDtre au bas de la pa"e, mais il est toujours là. Lobert \I,]$,L Eniversité du Montana 6Stats'Enis9 6traduction de Cierre Michel9 ^uvres citées ' Vuysmans, <.'Y., 5 rebours. Caris+ ]allimard, A8RR. ' Michel, Cierre, Introduction au Jardin des supplices, in Euvre romanes#ue, t. II, Caris, Juchet>-hastel, 7[[A.

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' Michel, Cierre, et Nivet, <ean'&rançois, Fctave +irbeau, l’imprécateur au c,ur "id0le, Caris, $ibrairie 3é"uier, A88[. ' Mirbeau, =ctave, Le Jardin des supplices, Caris, Enion ]énérale d’,ditions, A88Q. ' Mirbeau, =ctave, La 234-E4, in Euvre romanes#ue, t. III, Caris, Juchet>-hastel, 7[[A. ' 1homas, Ives, 4 Le Jardin des supplices et l’=rient fin'de'siècle 5, in Fctave +irbeau, :ctes du colloque international d’:n"ers du A8 au 77 septembre A88A, Cresses de l’Eniversité d’:n"ers, A88A, pp. 7AR'77U. ' \ie"ler, Lobert, Ahe Gothing +achine H Ahe :iction o" Fctave +irbeau. :msterdam, Lodopi, 7[[R.

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