médard boss

un psychiatre
en inde
Un psychiatre en Inde
              ~ ~ ~ ~ ~ ~     ---- --
Titre original
INDIAN FAHRT EINES PSYCHIATERS
Medard Boss
Un psychiatre
en Inde
Traduù de l'allemand
par Rémi Laureillard
L'EXPÉRIENCE PSYCHIQUE
Collection dfrigée par Jacques Brosse
FAYARD
Cet ouvrage est la traduction
publiée pour la première fois en France,
du livre de langue allemande :
INDIAN FAHRT EINES PSYCHIATERS
© Verlag Günther Neskc.
© Librairie Arthème Fa yard, 19 71.
~   C L
t,.
Avant-propos
Les expériences que je relate au cours du présent ouvrage
proviennent en fait non pas d'un seul, mais de deux voyages
dans le sud de l'Extrême-Orient. Le premier date de l'an-
née 1956. Il m'amena à vivre cinq mois en Inde, puis cinq
semaines en Indonésie. Mon deuxième séjour en Inde dura
trois mois, au début de 1958. En outre, les impressions de
ces deux voyages ont été confirmées et enrichies grâce à une
active correspondance que je poursuis sans interruption
depuis quatre ans avec mes amis indiens et indonésiens.
Pour simplifier la présentation, j'ai tenté d'insérer le récit de
ces deux expériences dans le cadre de mon premier voyage.
Le temps qui me fut dévolu était malheureusement bien
court et je n'étais qu'un individu isolé doué d'une puissance
réceptive limitée, en face de l'abondance des beautés natu-
relles et des richesses spirituelles, de la variété des formes
sociales et culturelles de cet immense pays de vieille civili-
sation. Aussi ma connaissance de l'Inde et de l'Indonésie
se limite-t-elle à une petite fraction d'une réalité complexe.
De plus, cet ouvrage ne prétend pas offrir Je tableau complet
des expériences vécues au cours de ces deux voyages. Il se
limite à celles d'entre elles qui touchent de près les problèmes
de la médecine psychique.
Encore ai-je soumis celles-ci, et entre autres les déclara-
tions des sages et des saints que j'ai pu entendre en Inde,
à une double sélection. D'une part, je me suis borné à noter
Un psychiatre en Inde
les pensées que j'ai trouvées particulièrement profondes et
particulièrement salutaires pour nos esprits d'Occidentaux,
en m'efforçant de les exposer fidèlement et aussi littérale-
ment que possible. Par ailleurs je me suis défendu de désobéir
par trop à mes maîtres spirituels et je me suis efforcé de
suivre un conseil qu'ils me répétaient souvent : mieux vaut
laisser l'essentiel se dégager du silence que gaspiller ses
forces, comme je l'ai trop souvent fait, en paroles et en
écrits.
Pourtant je n'obéis pas entièrement à leur consigne
de silence, je fais même souvent taire la répugnance que
j'éprouve à livrer tel ou tel détail personnel. Il me semble,
en effet, qu'il serait égoïste de ma part de garder pour moi
seul les leçons peu communes que je reçus en partage grâce
à une faveur du sort. En outre, j'éprouve le besoin d'expri-
mer par cette modeste relation de voyage la gratitude que
je ressens envers l'Inde et l'Indonésie. Je les remercie de
l'inestimable apport que nous offre la tradition de l'Orient
en échange des découvertes techniques de l'Occident : je
les remercie de ce trésor de sagesse humaine et de spiritua-
lité désintéressée.
Il me J aut aller en Inde
Un nombre sans cesse croissant de malades viennent chez
nous aujourd'hui demander secours au médecin des âmes.
Ils exigent de lui de plus en plus, ils lui imposent des res-
ponsabilités accrues. Le psychothérapeute occidental suc-
combe sous ce poids, n'ayant pour soutien qu'une science
psychologique abstraite et des pratiques thérapeutiques
problématiques. Prenant une conscience de plus en plus
aiguë de cette détresse, je fus amené à penser à la science
de l'homme que possède l'Inde et à envier sa supériorité
vis-à-vis de notre psychologie et de notre psychopathologie.
Car les meilleurs esprits y réfléchissent depuis quatre
millénaires et plus, en une tradition ininterrompue, à l'es-
sence de l'homme et du monde. Ils ont consacré à cette
connaissance incomparablement plus de temps et d'atten-
tion que n'en a employé notre science occidentale à étudier
les phénomènes naturels extérieurs. Aussi me suis-je adonné
depuis près d'une décennie, à l'étude des écrits psycholo-
giques, philosophiques et religieux des savants et des sages
de l'Inde. Avec les années, j'ai lu plusieurs douzaines de
livres indiens. Certes j'ai beaucoup appris et pourtant je
n'ai rien appris.
Je constatai bien que les Indiens n'ignorent aucun des
systèmes de pensée qu'a connus la philosophie occidentale
au cours de son histoire. Dès l'époque préchrétienne, il y
eut parmi les philosophes de l'Inde des matérialistes couvain-
Un psychiatre en Inde
eus qui, avec plus de conséquence encore que leurs confrères
occidentaux, vouèrent leur vie à la seule jouissance. A côté
d'eux, des logiciens, des grammairiens et des philosophes de
la nature développèrent leurs systèmes. Il y eut aussi, dès
le ue siècle et surtout au vrne siècle de notre ère, des théori-
ciens de la connaissance qui définirent les limites du pouvoir
humain de pensée et de perception. J'appris également
l'existence de philosophes, apparentés à Descartes, qui éta-
blirent la dualité de l'esprit connaissant et du monde maté-
riel étendu, tout en annexarit au deuxième domaine la
plus grande part de ce que nous nommons psychique en en
faisant une substance extrêmement ténue. Puis je découvris
la notion d'un esprit universel qui prend conscience de
lui-même en s'extériorisant dans la multiplicité des appa-
rences concrètes. Finalement, je rencontrai une conception
dite « monisme idéaliste» : elle n'admet con1me réel que
l'absolu indivis et voit dans les perceptions empiriques des
erreurs ou illusions à des degrés divers.
Non moins multiples et variées que les conceptions phi-
losophiques sont les formes de religions auxquelles je nl'ini-
tiai au cours de mes lectures. Agnosticisme, athéisn1e, confes-
sions anciennes polythéistes et panthéistes, se référant à une
révélation divine directe, et monothéisme se répandirent
simultanément et successivement. Nombreuse est la masse
des croyants indiens qui vénèrent un Dieu créateur per-
sonnel, un Dieu qui pour sa propre joie engendre ce qui est
et ce qui sera et se réjouit de la ronde éternelle des mondes
infiniment multiples et variés. D'autres puissants courants
religieux imaginèrent, dès les temps préchrétiens, la relation
divine comme la dualité père-fils ou con1me l'union de
deux amants. Pourtant, jamais là le croyant ne s'inquiète
de quémander ou de mendier auprès de son dieu des avan-
tages personnels. Il vise toujours à réjouir Dieu par un don
II
de soi-même absolument désintéressé et illimité. Mais il
sait que, de lui-même, l'homme ne pourrait atteindre Dieu,
si ardemment qu'il s'y efforce. Il a besoin de la grâce divine
qui lui viendra du Ciel pour peu que lui-même s'élance
avec assez d'amour vers Dieu.
Je ne trouvai que bien rarement une doctrine religieuse
qui ne fût aucunement liée à une pensée philosophique. Il
n'arrivait guère non plus que les sages indiens eussent
séparé en une discipline spéciale les phénomènes que nous
rangeons dans la psychologie. J'ai rencontré, dispersées
dans les traités philosophiques et religieux, quantité d'études
psychologiques sur les processus des perceptions et sensations,
sur les diverses zones de la psyché, sur les apparitions du
rêve. Je découvris également dans des textes deux fois
millénaires l'esquisse d'une typologie ou    
basée sur la théorie des trois qualités essentielles : la tnple
« guna » indienne. Mais j'avais beau m'instruire dans ces
écrits sur la sagesse de l'Inde, cette connaissance livresque
acquise au prix de bien des années d'efforts ne me satisfaisait
toujours pas. Je souhaitais découvrir une réflexion sur
l'essence de l'homme et de son monde qui manque tant à
notre psychologie occidentale. Mes lectures étaient certes
intéressantes, mais n'apportaient pas de vraies réponses à
mes questions.
Et pourtant, ayant lu les nombreux hymnes des Védas,
des versets et commentaires des diverses U panishades, des
Puranas et Brahmanas, ayant étudié de multiples discours
de Bouddha et des douzaines d'autres écrits bouddhiques,
les légendes bouddhiques du J ataka et de grandes parties des
épopées hindoues Mahabharata et Ramayana, ayant admiré
les pensées des grands philosophes Nagaijuna et Sankaracha-
rya, je ne pouvais plus dès lors renoncer aux trésors spirituels
de l'Inde pour réintégrer sans plus mon univers d'Occidcntal.
Un en Inde
Partout, bien que souvent entre les lignes, j'avais décou-
vert des connaissances et une expérience qui promettaient de
m'apporter beaucoup. Elles éclaireraient des profondeurs
et des hauteurs que les clartés de notre jeune esprit occidental
ne sauraient, à mon avis, atteindre.   pourquoi
les livres indiens ne livraient-ils guère ces vérités? Pourquoi
se bornaient-ils à les faire pressentir? Peut-être cela tenait-il
à ce que les écrits de l'Inde ne m'étaient accessibles qu'à
travers les traductions allemandes, françaises et anglaises.
Effectivement, plus j'allais, plus j'inclinais à soupçonner
que la transposition dans notre domaine linguistique occi-
dental privait ces œuvres de leur contenu essentiel spécifi-
quement indien, et cela même quand le traducteur était un
savant indien. Car celui-ci avait sûrement dès l'enfance
remodelé son esprit dans les moules de la langue et de la
pensée anglaises. En tout cas il était probable que la pensée
indienne avait été, dans la plupart de ces traductions,
adaptée au cadre de l'univers conceptuel néo-kantien qui
est commun aux esprits occidentaux, elle avait été non
seulement adaptée mais assimilée et soumise. En outre, n1a
méfiance grandissait à constater tant de préjugés qui s'éta-
laient sans vergogne dans ces éditions étrangères.
Ces éditions admettaient a priori la supériorité de nos
vues occidentales actuelles et les érigeaient en normes évi-
dentes. Il s'ensuivait que toutes les particularités diver-
gentes de la pemée indienne y étaient dénoncées com111e
erronées et rétrogrades. De ce fait, elles écartaient d'avance
la question qui vient tout naturellement à l'esprit : ces
particularités de la pensée de l'Inde ne pourraient-elles
l'appeler à compléter à l'occasion les découvertes de l'Occi-
dent et à nous ouvrir de nouveaux domaines de connais-
sances? Très souvent on accuse la philosophie indienne de
rester tributaire d'images magiques, sous prétexte qu'elle
l ____ __
--

se désintéresse de l'histoire et qu'elle n'érige pas la pensée
discursive et conceptuelle en principe suprême, parce qu'elle
se refuse à partager le réel en un sujet et un objet et à dis-
tinguer radicalement, comme nous, l'animé de l'inanimé,
le matériel du spirituel, le corporel du psychique, l'humain
du divin.
Une fois ainsi ébranlée la confiance dans les seules formes
de textes indiens qui me fussent accessibles, je doutais de
toute source indirecte d'information : pouvais-je être assuré
  ou implicitement d'autres autorités ne
Jugeaient pas les choses à travers leurs schémas déformants?
Je compris peu à peu que je ne pourrais me renseigner
valablement que sur place, en Inde même, en rencontrant
des sages, qui ne se contentent pas de conserver la tradition
de l'Inde antique sur les rayons de leurs bibliothèques,
mais vivent et continuent cette tradition. Seulement quand
s'offrirait jamais à moi la possibilité de voyager en Inde.?
Comme par une ironie du sort, je tombai sur le recueil
de lettres d'un des libérateurs de l'Inde les plus intéressants
du point de vue spirituel. Il y conseille à une de ses jeunes
admiratrices anglaises, de renoncer à lire des livres dans
l'espoir fallacieux d'y trouver la clé de la vie et de la civi-
lisation de l'Inde. Il lui fallait venir dans le pays même et
surtout fréquenter les sages et les saints, s'appliquer à les
aimer et à les comprendre. Car eux et eux seuls sont, disait-il,
les vrais représentants, les authentiques prototypes de l'hu-
manité indienne. Il est toujours injuste de juger d'une chose
sur telle préfiguration primitive ou telle déformation mor-
bide. On n'estime pas la valeur d'un pommier d'après
quelque branche desséchée ou morte, mais d'après ses fruits
mûrs. On appréciera mal la spiritualité de l'Inde, si on ne la
cherche pas auprès des sages de ce pays. Or, ce n'est possible
que par le commerce direct avec eux. De tout temps, la
Un psychiatre en Inde
tradition des grandes pensées de l'Inde ne s'est guère per-
pétuée par l'entremise de productions écrites. Elle se main-
tint vivante par la transmission orale de maître à élève.
Malheureusement, rencontrer ces hommes saints de l'Inde
et demeurer auprès d'eux semblait pour moi absolument
impossible. Que faire dès lors, sinon renoncer définitivement
au secours que j'espérais de la pensée indienne ? Et cepen-
dant de plus en plus intensément je sentais combien peu
fondée était notre connaissance de l'homme, combien peu
armé spirituellement est le psychothérapeut eoccidental.
Des doutes croissants remettaient sans cesse plus gravement
en question mon activité auprès des jeunes médecins. C'est
alors que se produisit pour moi le premier miracle indien.
Premier miracle indien
Au printemps de l'année 1955, je reçus une lettre inatten-
due : c'était une invitation émanant du recteur et du doyen
de la faculté de médecine de l'université de Djakarta, capi-
tale de l'Indonésie. Peu de jours après advint la deuxième
grande surprise, sans rapport aucun avec la première.
C'était une offre particulièrement tentante. J'étais appelé à
faire des cours au « Psychiatrie Center » et aux facultés de
médecine et de lettres de l'université de la ville de Lucknow,
située dans l'Inde septentrionale. J'y pourrai enseigner
aussi longtemps que je voudrai.
Je me sentais plutôt disposé à apprendre qu'à enseigner.
Néanmoins, je débarquai sur l'aérodrome de Bombay un
des tout premiers jours de l'année 1956. A peine respirai-je
l'air de l'Inde que je fus saisi par l'ampleur de ce que je
voyais. J'avais le privilège de ne pas visiter l'Inde sous la
direction d'une agence de voyage qui canalise les touristes
vers les visites de monuments bien programmées, vers les
charmeurs de serpents bien stylés et les safaris sur com-
mande, à 1' abri de toute découverte spirituelle et à l'écart
du vrai pays. Comme quiconque se plonge dans la vie
quotidienne de l'Inde et coopère au travail des Indiens, je
vécus jour par jour, heure par heure, le réveil de ce vaste
pays, qui compte plus de quatre cents millions d'habitants.
On se sent gagné par la courageuse confiance des Indiens
dans leur avenir et par leur conviction que l'Inde va rentrer
l
Un psychiatre en Inde
en scène dans l'histoire de l'humanité, elle qui jadis, il y a
deux, trois millénaires et plus, a joué un rôle dominant et a
guidé les civilisations orientales de Malaisie, de Thaïlande,
de Chine et du Japon, tant apparaissent tangibles et pal-
pables les forces qui donnent à l'Inde cette puissante
impulsion de renouveau. J'en ai été si ébranlé que mes
yeux se sont dessillés : d'un coup, la foi si sftre de tant
d'Occidentaux qui se croient le centre du monde m'est
apparue comme la vue bien étroite de gens confinés dans
leur petit univers et se refusant à voir plus loin.
L'Inde s'éveille difficilement et brusquement. Elle s'ar-
rache à l'hébétude des siècles de domination étrangère et à
la misère paralysante, elle entre dans l'ère de la technique.
Des avions d'origine occidentale m'ont transporté pendant
des heures au-dessus de l'immense péninsule asiatique, qui
compte presque trois mille kilomètres de son extrémité
méridionale à la base septentrionale de son triangle et trois
mille kilomètres d'est en ouest le long de cette base que
souligne la gigantesque chaîne del'Himalaya. Il est désolant
de voir combien cette terre en soi si fertile souffre de séche-
resse, manquant d'eau toute une saison. D'immenses éten-
dues se présentent comme une vieille planche à demi moisie,
couverte d'une épaisse couche de poussière d'un gris jau-
nâtre. Pendant la dernière saison des pluies, fleuves et
ruisseaux y ont gravé d'innombrables encoches bizarres,
qui, complètement asséchées au printemps, resse1nblent aux
couloirs compliqués que creusent les termites. Çà et là,
presque toujours là où quelques maisonnettes de glaise
s'assemblent en un petit village, on peut apercevoir les
taches minuscules d'une verdure vivifiante. Les systèmes
d'irrigation récemment installés peuvent paraître grandioses
en eux-mêmes. Mais, comparés aux besoins en eau, qui,
comme tout dans ce pays, ne peuvent être inesurés qu'à
17
des échelles gigantesques et surhumaines, ces efforts d'irri-
gation ne sont qu'une goutte d'eau versée sur une pierre
brûlante.
Misérablement, comme cette terre de l'Inde, végètent,
dans des milliers de villes et des centaines de milliers de
villages, des millions d'hommes sous-alimentés, vêtus de
haillons. Des douzaines de paysans, de maçons, de blanchis-
seuses, de serviteurs m'avouèrent que leur salaire quotidien
n'atteint pas un franc, souvent pas un demi-franc. Il leur faut
avec cette somme dérisoire entretenir une famille de six,
dix personnes ou plus. Aussi d'innombrables êtres humains
gîtent dans des trous surpeuplés qui - du moins extérieu-
rement - dépassent en horreur les plus effroyables bidon-
villes de nos cités occidentales. A chaque pas, on rencontre
d'épouvantables images de misère humaine et le spectateur
qui juge en valeurs occidentales se sent la conscience tortu-
rée, à moins de se protégerens'endurcissanteten s'aveuglant
volontairement ou de se cuirasser peu à peu d'indiffé-
rence. Les gémissements des vieillards aveugles et agoni-
sants qui mendient une petite aumône déchirent le cœur
du nouveau venu. Des petites pauvresses de cinq à six ans,
traînant sur leur hanche gauche un bébé à demi mort de
faim, se mêlent aux foules qui hantent les quais des gares et
~ e n   e n t aux voyageurs. d'horribles moignons de bras et de
Jambes. Ces mutilations sont parfois si bizarres que leur
origine semble fort suspecte. Aujourd'hui encore, au bout
de trois ans, j'ai dans les oreilles le cri monotone et aigre
de la vieille mendiante édentée et bossue qui, toujours au
même carrefour proche de mon logis, lançait de neuf heures
du soir à une heure du matin, inlassablement, son : « Ek
paissa, ek paissa » (Un sou, un sou). Son éternelle prière me
poursuivait jusque dans mes rêves. Tantôt le timbre rap-
pelait le ronron d'un disque, tantôt l'appel résonnait comme
Un Pvchiatre en Inde
l'exigence impatiente et convaincue d'une justice bafouée.
J'aurais aimé chaque fois rassembler en hâte mes pié-
cettes de monnaie, mes roupies et mes chèques de voyage
et lui jeter sur les genoux tout mon argent, pour compen-
ser la criante violation de l'équité que constituaient ma
richesse et mon superflu relatifs et pour rassurer ma
conscience. Je ne pouvais me contenter des apaisements que
me donnaient mes amis indiens. Tous assuraient que la plu-
part de ces mendiants invalides étaient en fait les salariés
d'un trust de mendicité bien nanti, qu'ils préféraient tous
la mendicité à tout travail qu'on leur eût proposé, n'ayant
nulle honte de mendier, la pauvreté étant fort honorée
dans l'Inde.
La civilisation progresse. Les statistiques officielles le pro-
clament.Je pus m'en convaincre de mes propres yeux quand,
après une interruption de dix-huit mois seule1nent, sur une
deuxième invitation de la même université indienne, je
revins séjourner en Inde. La population de l'Inde augn1cnte
d'une manière inquiétante, elle s'accroît chaque année du
double environ du nombre des habitants de toute la Confé-
dération helvétique. En face de cet accroissement, les amé-
liorations représentent un défi héroïque. Elles sont d'autant
plus dignes d'admiration que les dirigeants politiques res-
pectent les méthodes lentes et compliquées du système démo-
cratique. Dans les circonstances actuelles, ce scrupule doit
être salué comme un exemple rare d'humanitaris1ne sin-
cère et de désintéressement. Naturellement, élever le niveau
de vie général en Inde n'ira pas sans se servir de la tech-
nique occidentale, sans adopter nos machines, sans pla-
nifier. Aussi l'esprit d'industrialisation envahit-il conune un
raz de marée, tout le pays. La pensée calculatrice et tech-
nique s'est emparée de milliers d'âmes, surtout dans les
villes; on n'espère plus le salut et le bonheur que des bien-
- - ..
:J} __
19
faits des nouveaux outils, on imite l'Occident, qui lui aussi
attend tout du progrès des sciences.
Mon arrivée en Inde eût à elle seule suffi pour m'arracher
aux illusions que les« Mille et Une Nuits» avaient pu entre-
tenir en moi. L'énergique et habile pilote du DC 7 maî-
t:isait si parfaitement sa machine qu'au cours de l'atter-
rissage sur l'aérodrome de Bombay la transition entre l'air
et la terre ferme fut à peu près insensible. Mais ne s'était-il
pas amusé au cours des vingt heures de vol à tourner plu-
sieurs fois en rond? On eût pu le croire à voir les divers
aérodromes où nous passâmes se ressembler comme des
gouttes d'eau, comme si sans cesse nous revenions à notre
point de départ. A l'aéroport de Bombay, à voir la foule
pressée, la savante canalisation des passagers vers le contrôle
des passeports et des bagages, à observer les raffinements
techniques des formulaires d'immigration et l'affairement
des fonctionnaires en uniforme, on eût pu craindre que le
pilote nous eût transportés par erreur à quelques milliers
de kilomètres vers l'ouest et non vers l'est. Ce soupçon fail-
lit devenir certitude, quand, une fois franchis les contrôles
de police, je fus assailli par un insinuant journaliste à peau
claire escorté d'auxiliaires munis de flash. Il prétendait
m'interviewer et voulait intituler son article : « Un homme
en mission», alors que j'étais l'exact contraire d'un mission-
naire, puisque je venais en quémandeur et en questionneur.
Cependant, la banale agitation anonyme commune à
tous les nœuds de circulation modernes était marquée de
mainte note de couleur orientale : les guirlandes de fleurs
parfumées que mes hôtes me passèrent autour du cou, les
saris éclatants des femmes, les blancs dhotis qui flottent
autour des jambes nues de certains hommes tels d'immenses
langes dénoués, et surtout la majorité des teints sombres
réfutaient mes doutes.
- . -- -
---   · -------------------
Un psychiatre en Inde
Je séjournai quelques jours à Bombay et j'y fus sans cesse
invité soit à faire des conférences dans des cercles de confrères
spécialistes, soit à visiter des services hospitaliers. Là encore
ni le fonctionnement de ces services, ni l'échange de ques-
tions et réponses au cours des discussions ne différaient de
ce que j'avais pu observer en des circonstances analogues
dans telle ou telle ville d'Europe. Mes étudiants indiens
de la grande cité manifestaient le même souci de briller et
de réussir dans les études et dans l'activité professionnelle
qui chez nos étudiants européens m'avaient souvent inquiété:
Par contre, je commis un faux pas ou du moins je heurtai
les habitudes quand, étant invité à une soirée, j'offris à la
maîtresse de maison le bouquet de fleurs, rituel chez nous.
A cette même occasion, je fus frappé de voir la collègue
qui nous invitait comme métamorphosée; dehors, c'était une
éminente femme médecin de style occidental, pleinement
émancipée et vaquant en toute indépendance et avec une
grande assurance à son métier de spécialiste; à la maison,
c'était un être tout différent, une bru silencieuse et soumise,
docile au moindre geste de la mère de son époux. On n1e fit.
remarquer comme des innovations, impensables dix ans plus
tôt, et témoignant des rapides progrès sur la voie de l'Occi-
dent, le fait que les invitées féminines mangeaient à la même
table que les hommes, au lieu de se borner à servir leurs
maîtres avec zèle puis à manger les restes dans la cuisine,
et le fait qu'elles se mêlaient ensuite à la conversation des
convives masculins et qu'une princesse avait accepté d'être
reçue dans une maison bourgeoise.
En ces journées si remplies, je ne parvins qu'une seule fois
à échapper à la sollicitude aimable, mais souvent par trop
vigilante, de mes hôtes.J'en profitai pour fuir dans le te1nple
rupestre creusé dans le roc de la proche île d'Eléphanta. Un
esprit bien différent m'y accueillit. C'est là que je commen-
21
çai à me sentir vraiment en terre indienne. Il suffit d'aper-
cevoir les deux reliefs qui décorent l'entrée de la grande
grotte pour mesurer combieil en Inde la notion de divinité
est large et multiforme. A droite est en effet représenté
Shiva, dieu de la danse, en proie à une agitation sauvage,
puissante, voluptueuse, quasi démoniaque. En face de lui
!e même dieu est plongé dans une méditation profonde,
image même de la paix et de la spiritualité la plus auguste.
A l'intérieur de la <Yrotte même contraste entre les fig·ura-
• b '
tions : une scène charmante et bien humaine oli le dieu
se plie à un caprice de son épouse Parvati; cette scène fait
pendant à une autre sculpture montrant Shiva à la fois
époux et épouse. Son flanc gauche s'amollit en luxuriantes
courbes féminines, tandis que le flanc droit est tendu par
la puissante virilité. On retrouve ici le caractère andro- . j
gyne commun aux représentations humaines des divinités
suprêmes. Cette union des deux sexes symbolise la perfec-
tion qui englobe toutes les qualités. On la voit dans les
images des dieux grecs comme sur bien des représentations
médiévales du Christ. Mais ce qui me fascina le plus, ce fut
la grande statue d'un dieu à trois têtes tout au fond du temple
rupestre. C'est la trinité divine de l'Inde, à la fois créatrice,
conservatrice et destructrice. Je ne pouvais en détacher
mon regard. Cette œuvre puissante me rappelait sans cesse
dans la grotte. Il me fallut m'en arracher de force pour
regagner le vide béant de mon grand hôtel comospolite de
Bombay. Mais je gardais en moi la clarté mystérieuse et
obsédante, qui faisait resplendir le front élevé du visage divin
central sur le fond de pénombre de la grotte.
Mais tout ce temple rupestre appartenait au passé. C'était
de la pierre morte, cruellement écorchée il y a des siècles
par les conquérants portugais qui s'étaient amusés à lâcher
leurs boulets sur ces temples afin de jouir de l'écho de la
,t::::_._ .. -· ------- ------ ---- . -
Un psychiatre en Inde
, canonnade. Qu'étaitcetappelsurgidu passé en face de  
\ puissant de l'Inde moderne occidentalisée! Je ne pouvais
\ me défendre de me demander avec angoisse si le nivellement
l de toutes choses sur le plan de l'utilité et de la
ne ferait pas disparaître la spiritualité indienne s1
Ici comme ailleurs, la suppression de la misère physique
et vitale la plus directe n'apporterait-elle pas, au heu
d'une vraie libération, un asservissement plus entier à la
matière? Est-ce que, partout et toujours, le tourment de. la
pénurie si cruelle des biens matériels fera place à une pire
' déchéance, à un attachement servile à leur possession, et à
la mort de toute vie spirituelle? N' arrivais=jé-pas frop tard
pour pouvoir espérer de ce pays un enseignement spirituel?
En tout cas, j'étais désagréablement frappé d'une consta-
tation, que je fis non seulement à Bombay, mais dans toutes
les villes où je passai. J'y rencontrais de jeunes diplômés des
universités, de jeunes collègues, qui tous manifestaient un
certain embarras quand je m'enquérais de leur foi religieuse
ou des enseignements des saints et sages de leur pays. Sou-
vent ils semblaient éprouver une certaine honte de ces sur-
vivances de superstitions et d'archaïsmes et s'efforçaient de
me. qu'eux-mêmes avaient dépassé tout cela. Ils se
plais.ai.eut a me citer maints dirigeants politiques qui ne se
souciaient pas non plus de religion et ne visaient qu'à l'hu-
manisme et à l'humanitarisme. Où ceux-ci puisaient-ils leur
bonté et leur force morale? A quoi cet humanisme devait-il
son sens et son objectif? Mes questions sur ces points res-
taient sans réponses. Ces remarques dans la bouche d'un
Occidental les déconcertaient. Ils détournaient aussi vite
que possible les yeux du questionneur importun et les por-
taient sur leurs machines et appareils modernes. Ou encore
ils m'exposaient des théories psychologiques que j'avais lues
dans les ouvrages des behaviouristes américains.
.. --   ~   a ?Z -zs ____ .
23
Plus grand encore fut mon émoi, quand j'entendis un
des professeurs de psychologie les plus fameux de l'Inde
me déclarer tout de go que la spiritualité tant vantée de ses
compatriotes était née de l'imagination des Anglais. Ceux-ci
auraient consciemment défini les Indiens comme des contem-
platifs pour les flatter et leur faire admettre l'exploitation
économique dont ils étaient victimes. Ils en avaient imposé
les conclusions logiques : des hommes aussi épris de vie spi-
rituelle n'avaient besoin ni d'autos, ni de baignoires. Or,
depuis que les habitants de l'Inde accédaient aux bénéfices
de la civilisation, ils n'étaient pas moins férus de ces commo-
dités matérielles que les hommes d'Occident. Il s'agissait
pour l'Inde, qui avait manqué la première révolution indus-
trielle de se rallier à la deuxième, à la grande révolution
atomique et technique. Car, sans sécurité matérielle, il ~ e
pouvait exister de santé de l'esprit. Peu après, j'entendis
un haut politicien parler dans le même sens, au cours de la
cérémonie d'inauguration d'une centrale électrique. Il la
célébrait comme le moderne temple des dieux de l'Inde.
Pouvais-je prêter foi à ces voix et en déduire que les princi-
paux représentants de l'élite indienne n'avaient conquis
l'indépendance politique que pour s ~ soumettre plus
complaisamment à l'impérialisme de l'esprit technique venu
de l'Ouest?
Et pourquoi, comment en vouloir aux responsables de
l'Inde s'ils visent avant tout à soulager les pires misères
matérielles, afin que bientôt le plus pauvre de leurs conci-
toyens puisse subvenir à l'entretien de son corps et de son
âme et vivre dans des conditions matérielles à peu près
convenables? Et puis le même policicien qui venait de
cc5lébrer l'électricité, pourtant venue de l'Occident, comme
une moderne divinité de l'Inde, m'avouait au cours d'un
entretien intime que l'Inde différerait tmtjours de l'Occident,
f"___. _____ ___ _;_ _____ -----------
Un psychiatre en Inde
car on y témoignerait toujours plus de considération et de
respect à un savant, à un sage, à un vrai croyant qu'à un
! homme riche seulement de trésors matériels. Quant au
professeur de psychologie que j'avais cru totalement améri-
canisé et qui devait sa culture presque exclusivement à
universités anglaises et américaines, il m'exposa par la smte
ses idées, qui contrastaient étrangement avec sa thèse, sur le
caractère fantaisiste de la définition anglaise de la spiritua-
lité indienne. Quand nous nous connûmes mieux, jl se fit
un soir très grave et m'admonesta à peu près en ces tern1es :
«N'oubliez pas que la pensée de l'Inde partit toujours  
conviction : l'homme tient par nature d'une essence sp1n-
tuelledivine ;l'ouestparcontre, à commencer par Aristote, s'est
toujours représenté l'homme comme un animal rationnel,
un être essentiellement raisonnable et il a même poussé
si loin la notion d'animalité que a pu réduire la raison
à un produit de sublimation de l'instinct animal. Tout au
plus attribua-t-on parfois chez vous à l'être humain une
petite étincelle d'âme, qui serait une substance authenti-
quement spirituelle et divine, et à laquelle de ce fait pou-
vaient être concédé le pouvoir de communiquer avec Dieu.
Mais réfléchissez : dans la mesure où l'homme n'est pas
complètement un être adhérant à la spiritualité et à la divi-
nité, dans la mesure où il diffère fondamentalement du divin,
il ne saurait y avoir relation entre l'homme et Dieu, ou du
aucune entre d'une part Dieu et la petite
etmcelle de sp1ntuahté humaine d'un côté, d'autre part
tout le reste de l'homme de l'autre côté. Comment un véri-
table rapport authentique, et ne fût-ce qu'un contact,
serait-il possible entre entités qui sont radicalement séparées
par leur nature même? »
Devant ces deux Indiens, je ressentis plus intensément que
jamais le déchirement que subit aujourd'hui l'homme civi-
----
-tj--=
----.
--·-- -
où qu'il vive. Nous aussi, les Occidentaux, nous sommes
profondément déchirés. Nous considérons comme notre
l'héritage antique de la raison et les valeurs spi-
rituelles de la fraternité chrétienne ou de l'humanisme
éclairé et libérateur. Et pourtant nos actions témoignent
de beaucoup de folie, d'égoïsme et de matérialisme. Seule-
ment les siècles nous ont habitués, nous autres Occiden- .
taux, à cette dualité de notre être. Aussi ne nous frappe-t-elle
plus guère. En Inde en revanche l'abîme entre l'authen-
. ' '
tique méditation, héritière d'une grande tradition spirituelle
et l'activité sans fondement de la moderne technique s'ouvre
béant à chaque pas et étonne le visiteur. Tantôt cet abîme
sépare diverses classes de la population, tantôt il oppose
des tendances aouvernementales contraires. Fréquemment,
' b " t
c l'homme lui-même qui au plus profond de son etre ?
8
,
scmdé en deux. Il y a par exemple, dans chaque grande cite
de l'Inde, une certaine partie de la jeunesse qui les
us et coutumes de l'Occident et se comporte plus occ1den-
talement que les Occidentaux. Au cœur de l'Inde, par
contre, à des heures de toute civilisation urbaine, là où
n'ont pas encore pénétré les interventions étatiques, j'ai vu
des paysans et des paysannes d'une émouvante simplicité
que n'avait pas touchés l'évolution contemporaine. Ces
hommes ne se distinguent probablement en rien, ni dans leur
apparence, ni dans leur pensée, de leurs ancêtres, qui, il Y a
des millénaires, se servaient des mêmes araires et des mêmes
attelages de bœufs pour arracher de la même glèbe avare
ses quelques fruits qu'ils accueillent toujours comme des
dons d'en haut. Entre ces deux groupes humains de l'Inde
bée un énorme abîme. Nul de ces citadins modernes n'eût
pu contester qu'il s'entend incomparablement mieux avec
un quelconque touriste occidental qu'avec un de ses compa ..
triotes campagnard analphabète.
               
';
1
Un PV'chiatre en Inde
Fidèle à l'esprit de Gandhi, le gouvernement central veut
préserver les traditions paysannes et promouvoir le travail
artisanal des habitants des campagnes. Il souhaiterait rani-
mer les anciennes communautés villageoises avec leurs
conseils de village et en faire les cellules fondamentales de
l'État, imitant en cela la structure de la Confédération
helvétique basée sur une large autonomie des cantons.
Aussi appuie-t-il le mouvement anti-industriel de distribution
de la terre lancé par le successeur spirituel de Gandhi,
Vinoba Bhave. Celui-ci espère triompher du communisme
terroriste en fondant sur la vieille foi en la fraternité et
l'abnégation des hommes un communisme volontaire. J'ai
entendu des partisans de ce mouvement Bhoodan proclamer :
«Dût une Inde non industrialisée et demeurée paysanne être
livrée désarmée à la violence d'un agresseur, fût-elle même
de ce fait condamnée à mourir, l'esprit de la non-violence
transformera tôt ou tard cet agresseur.» Mais en même temps
les dirigeants politiques inclinent à hâter le développement
d'industries de masse, car c'est la seule façon d'augmenter la
production pour subvenir aux impérieux besoins. Ils se
consacrent aussi à organiser une forte armée et à la doter
d'armements modernes. Visiblement, les responsables n'at-
tribuent pas à la non-violence vis-à-vis d'ennemis éventuels
cette efficacité dont elle a fait preuve vis-à-vis des anciens
adversaires anglais.
Au siège de ce gouvernement central, dans la capitale
Delhi, se heurtent des contrastes plus violents encore. Un
haut fonctionnaire des Affaires étrangères me mena en
un seul après-midi à une somptueuse réception du président
de l'État, puis à quatre cocktails, qui avaient lieu dans les
demeures de deux de ses collègues et dans deux ambassades
étrangères. Au cours de la réception présidentielle, l'élégance
des invités qui se pressaient et l'éclat des uniformes rouges
chamarrés d'or des gardiens et des serveurs dépassaient tout
ce que j'avais eu l'occasion de voir dans nos pays occidentaux
1
en des occasions analogues. Les cocktails qui suivirent res-
semblaient exactement à toutes les réunions de ce genre.
Ici comme ailleurs, les mêmes salutations et compliments
superficiels et insignifiants. Et pourtant une surprise m'at-
tendait : l'aveu d'un haut fonctionnaire des Affaires étran-
gères, fort étonnant de la part d'un diplomate. Il me déclara
en soupirant qu'il lui fallait chaque jour subir deux à trois
de ces réunions mondaines absurdes, qui étaient d'ailleurs
le lot de ses collègues du monde entier, et qu'il devait ensuite
trouver le temps de réfléchir mûrement à ses décisions pro-
fessionnelles. Et puis je fis au cours de cette exploration de
la haute société de l'Inde une découverte plus inattendue
encore. Je remarquai que tel ou tel invité s'attachait aux pas
de mon compagnon, quittait derrière nous le salon et   o u ~
suivait. Je n'appris qu'à la fin de l'après-midi la raison qm
les incitait à nous accompagner ainsi. Mon ami indien avait
en effet l'intention de gagner le temple de la mission Rama-
krishna aussitôt après la dernière réunion mondaine. Il
voulait, à tout prix, entendre la conférence vespérale d'un
éminent moine de l'Inde méridionale. Mon étonnement
s'accrut encore quand j'entendis ce moine parler essentiel-
lement du Christ de saint Antoine et de saint François
'
d'Assise et proclamer que tous ces saints étaient d'éminentes
personnifications de la divinité et qu'il fallait à ce titre leur
donner rang parmi les dieux de l'Inde.
Au printemps, une immense foule de pèlerins se mit en
route vers le fameux lieu sacré Hardwar situé au pied de
!'Himalaya. Or, à cette époque, une épidémie de choléra
sévissait dans la région. Les autorités avaient donc établi
de sévères barrages où fonctionnaient des détachements
militaires équipés des meilleurs vaccins modernes et tra-
Un psychiatre en Inde
vaillant dans des conditions hygiéniques parfaites. Quand
j'arrivai à un de ces contrôles, je me trouvai en compagnie
d'une femme radicalement opposée à toute vaccination qui
se refusait obstinément à se laisser piquer. Après de longues
palabres, elle trouva l'argument sauveur. Elle expliqua la
vérité : elle était une adepte directe d'un saint, habitant la
proche région du Rishikesh et jouissant d'une grande consi-
dération. Elle affirma que la protection spirituelle de ce saint
était encore plus efficace que tous ]es vaccins réunis. Cet
argument convainquit aussitôt aussi bien les policiers que les
médecins des services d'hygiène et ma compagne put passer
sans se soumettre au règlement.
Je me sentis particulièrement affecté par une antinomie
qui se manifestait à Delhi en ce jour appelé Republic Day,
fête nationale de l'Inde, particulièrement riche en contrastes.
Ce n'était pas tant le visage déchiré du premier ministre
indien, auprès duquel j'avais eu la chance d'être placé au
cours de ce long spectacle : il respirait l'antique tristesse
profonde de l'Inde, le désir humble et nostalgique de s'af-
franchir du fardeau de la vie terrestre et en même temps
était animé d'une noble, presque fière, énergie, et d'une
ferme volonté d'action. Ce n'était pas non plus l'abîme entre
le rythme lent et insinuant des mouvements harmonieux
des danseuses et la raideur des chars d'assaut et des fûts
. métalliques des puissants canons, qui se succédaient au cours
de ce vaste défilé, organisé avec une précision exemplaire.
Ce n'était pas la différence entre les hommes devant moi
assis à l'ancienne sur le sol dans les antiques vêtements de
peau des tribus frontalières et les modernes bangs des avions
à réaction dans le ciel. J'appréciai fort l'opposition entre les
chars emplis d'exemplaires géants d'ananas, mangues, pam-
plemousses et autres produits des régions chaudes, symboli-
sant un des États méridionaux, et l'attelage du Cachemire
présentant un chalet enfoui dans la neige et un montagnard
frissonnant sous ses lainages épais. Ce qui m'émut profon-
dément, ce fut l'escadron d'infirmières du service sanitaire
de 1' Armée. Car ces Indiennes graciles s'avançaient sous les
vêtements les plus délicats et les plus féminins qui existent,
drapées dans de blancs saris flottants, mais leurs jambes
scandaient un pas de parade à !'Occidentale, rigide et viril.
On eût craint à chaque instant que le mouvement de jambes
et de bras anguleux, brusques et raides comme ceux d'au-
tomates, que leur imposait la discipline militaire, déchirât
les légers tissus orientaux qui les enveloppaient. Je ressentais
vivement le caractère désolant et tragique de cette dualité.
Elle symbolisait d'une façon particulièrement violente le
déchirement douloureux de l'âme tendre de l'Inde par l'es- _
prit agressif de l'Ouest. .
,Sur les rues asphaltées de bien des cités de l'Ind? on '
frequemment s'affronter un groupe de vaches,   mats
fort gênantes pour la circulation, et une queue de brillantes
automobiles ultra-modernes conduites par des chauffeurs
en livrée. Ni les uns ni les ne cèdent. Seules les autos \
pressées et leurs occupants ont hâte d'avancer. Les va.ches \
la durée. Elles savent que rien ne peut leur arriver. \.
Si mutiles qu'elles soient pour la plupart du point de vue
économique, nul hindou ne porterait la main sur elles. Les
tuer serait commettre un matricide.
La présence de ces vaches encombrant les rues irrite non
seulement les visiteurs occidentaux mais aussi maint Indien
' .
émancipé. Il m'est arrivé de remarquer ainsi un Indien
gesticulant furieusement à la fenêtre de sa limousine arrêtée
par les bovidés. C'était un homme corpulent qui agitait un
gros cigare d'importation entre des doigts jaunis par la nico-
tine et alourdis de bagues de prix. Il clamait : « Comment
attendre efficacité et productivité d'un pays qui ne sait même
Un psychiatre en Inde
  pas en finir avec ces animaux stupides? »Le pieux croyant
qui m'accompagnait, c'était un sanyasin, me déclara : « Le
pauvre ignore que les formes et les voies de l'efficacité sont
multiples et diverses, suivant ce que chacun vise. Pour la
majorité des Indiens l'objectif suprême reste le salut spirituel.
N'est-il pas plus efficace de ce point de vue d'épargner et
honorer ces symboles de la terre maternelle que sont les
vaches plutôt que d'arriver cinq minutes plus vite à la
Bourse?» Un musulman, qui nous entendit, répartit : « Oui,
bien sûr, mais à quoi bon la méditation, quand on a 1' esto-
mac vide? » Le sanyasin ne lui répondit que par un sourire
bienveillant et sage. Les mots eussent été vains et n'auraient
conduit qu'à une querelle. Car les pensées des deux inter-
locuteurs divergeaient si radicalement qu'il eût fallu bien
longtemps pour dépasser ces divergences et trouver un ter-
rain d'entente.
Dans la même ville, j'aperçus un autre jour un véhicule
transportant deux gigantesques réservoirs de mazout. Ils
étaient probablement destinés à une des nombreuses usines
géantes alors en cours de construction. Ces modernes
monstres d'acier étaient tirés par deux placides buffles. Cer-
tainement ces animaux jugeaient bien hardie la vitesse des
conducteurs de rikshaws, qui filaient à gauche et à droite en
essaims nombreux, ballottant leurs clients sur les remorques
que traînaient leurs véhicules. Ma sympathie n'allait guère
aux modernes réservoirs, mais à l'autre terme de l'antinomie,
aux buffles. Je suis amoureux des buffles depuis les premiers
que je vis. Ce fut le coup de foudre.
Depuis le jour où, pour la première fois, je vis des buffles
émerger de l'eau bleue d'un large fleuve indien, mes pensées
les enveloppent tous d'une pitié qui est presque de la ten-
dresse. D'abord l'eau ne découvrit que leurs naseaux et leur
épine dorsale. Puis ils se hissèrent lourdement jusqu'en haut
du petit talus. Et finalement, l'un derrière l'autre, ils traver-
sèrent la prairie plate et disparurent. Depuis que je les ai vus
ainsi, je mesure combien la vie a peine à se libérer de sa
gangue. Ces buffies maladroits sont d'éloquents témoins de
ces premières tentatives de libération. Gris sombre comme
une lourde argile terreuse est la couleur des corps massifs aux
jambes trapues; leurs formes sont à peine esquissées, comme
si ces animaux avaient été longtemps de simples mottes de
terre inertes et venaient juste de s'en dégager. Aussi la tête
aux yeux pleins d'humilité a-t-elle grand-peine à traîner le
corps informe. Sans cesse, en marchant, ils tendent leurs
crânes lourds en avant dans un grand effort, il semble qu'ils
vont arracher leur pesante encolure. Ainsi proclament-ils
clairement leur désir de cet affranchissement auquel aspirent
unanimement en Inde plantes, animaux, et hommes. Et,
entre autres hommes, Je pieux hindou qui accompagnait mes
deux buffles attelés aux réservoirs. II manifestait sa nostalgie
d'affranchissement par la touffe de poils qu'il laissait pousser
au sommet de son crâne rasé. Cette mèche est destinée à
montrer à l'âme prête à quitter le corps agonisant le juste
chemin qui mène au paradis, afin qu'elle ne s'égare pas dans
les canaux latéraux de la colonne vertébrale. Par ailleurs,
cette touffe de cheveux montrait que notre meneur de bœufs
n'était pas assez évolué pour renoncer au désir d'une survie
personnelle paradisiaque et pour souhaiter réintégrer défi-
nitivement le grand néant. Cette nostalgie plus haute est le
partage des saints et sages de l'Inde. Aussi se font-ils d'habi-
tude tondre complètement le crâne.
Ma première prise de contact avec les étudiants en méde-
cine de l'université de Lucknow eut lieu le jour de la fête du
printemps. C'est une cérémonie en l'honneur de la déesse du
savoir, des savants et des écoliers. Un bon millier d'étudiants
s'étaient assemblés dans le grand amphithéâtre pour une
Un psychiatre en Inde
sorte de service divin solennel. En avant, sur l'estrade, était
édifié l'autel de cette déesse appelée Saraswati. Au milieu
de cet autel se dressait une statue de grandeur naturelle
modelée par les étudiants eux-mêmes et ornée de fleurs et
de cierges allumés. Devant elle, plongé comme elle dans une
mer de fleurs, trônait le prêtre, qui psalmodiait des versets
dédiés à cette déesse et célébrait le rituel d'usage. A la fin
de la cérémonie, les étudiants jetèrent des fleurs sur l'in1age
divine, en chantant et en implorant le secours de la déesse
dans leurs études. Le lendemain j'accompagnai les jeunes
collègues au fleuve Gumti, où ils apportaient la statue pour
la plonger dans l'eau et la faire ainsi réintégrer le royaume
de l'invisible. Tel étudiant, qui par la suite me dit être agnos-
tique convaincu et rationaliste déterminé, participait. ~ l m   s
de toute son âme à ces rites et brûlait d'une ardeur qui etait
plus que la simple joie de célébrer une fête purement sym-
bolique.
Je remarquai la même dualité dans le personnage du gou-
verneur d'un grand État de l'Inde. C'était un homme de
tendances marxistes. Il avait été un des chefs de la lutte pour
l'émancipation et un des grands dirigeants ouvriers. Il me
raconta, non sans orgueil, qu'il avait organisé, au temps de
la domination anglaise, la plus grande grève des t e m ~ s
modernes. Les travailleurs indiens lui avaient toujours obéi.
Aussi ne redoutait-il rien du prétendu danger communiste.
Tout dépendait de la qualité des dirigeants : s'ils ne vo1:-
laient que du bien aux travailleurs, s'ils étaient assez intelli-
gents pour distinguer le bien du peuple de la simple popu-
larité, s'ils avaient la force d'inculquer aux masses leur
propre conviction, tout était gagné. S'il y avait réussi per-
sonnellement, c'était, il est vrai, parce qu'en lui la tradition
de son pays avait conservé vivante la pensée que tous les
hommes sont au fond identiques, étant nés de la même
33
souche divine; aussi, quand il faisait du bien à un des plus
modestes d'entre les hommes, il le faisait pour honorer Dieu.
Je fis par la suite assez intimement connaissance du succes-
seur de ce gouverneur et je liai aussi amitié avec le recteur
d'une des plus grandes universités de l'Inde.Je découvris que
ces deux hommes, qui tout le long du jour assument une
tâche professionnelle et des obligations mondaines écrasantes,
se muent la nuit en mystiques et se plongent dans la médi-
tation. De cc fait ils sont, parallèlement et silencieusement,
les maîtres très écoutés de cercles ésotériques de disciples.
Ils en initient un grand nombre à cette discipline spirituelle
une et indivisible que cultive l'Inde depuis les temps les plus
anciens, et dont nous autres Occidentaux modernes nous
n'avons que des aperçus fragmentaires, ayant scindé ce grand
tout en spécialités : psychologie, théologie, philosophie.
Je fis également connaissance d'un des dirigeants d'un
autre État. C'était un ministre génial, dont l'œuvre s o ~ i   l e
progressiste ferait envie à plus d'un de nos hommes d'Etat.
Par ailleurs cet homme était un physicien de grande classe
passionné de physique atomique. Mais c'était aussi un pieux
hindou et un astrologue très estimé de ses confrères. Un
évêque chrétien digne de foi et fort lié avec lui m'avait
raconté une curieuse anecdote à son sttiet. Notre astrologue
avait été invité à voir une éclipse de lune particulièrement
intéressante dans un observatoire proche. Il ne parut pas à
l'heure convenue. On alla s'enquérir de lui dans sa demeure.
On le trouva devant son autel domestique, célébrant un rite
conjuratoire grâce auquel il espérait détourner une déesse
céleste démoniaque de dévorer la lune.
Quand je fus en présence de cet homme, je ne me risquai
pas à lui demander compte de ces contradictions sans autre
préambule. Je me contentai de l'interroger en général : les
connaissances scientifiques étaient-elles compatibles avec les
Un psychiatre en Inde
conceptions de l'astrologie hindoue sur les processus célestes
exceptionnels? Sa réponse me déconcerta : les deux points
de vue avaient sûrement du bon et ne s'excluaient pas forcé-
ment. Il suffisait de ne pas s'enfermer dans un préjugé sans
fondement, consistant à croire que les explications de la phy-
sique peuvent enfermer tout le contenu- et le sens d'un pro-
cessus ou d'un objet. Le fait que les sciences permettent de
calculer les choses, de les manier et utiliser ne prouve nulle-
ment que ces choses soient appréhendées ainsi dans leur
signification essentielle et totale par les méthodes scienti-
fiques. Cette remarque me rappela la découverte de l'ambi-
valence des sentiments par Freud et la reprise par Jung de
l'idée d'Héraclite de l'identité des contraires. Sans aucun
doute, ces deux hommes comptent parmi les plus grands
esprits occidentaux de notre temps. Or ils ont constaté aussi
que la réalité n'est pas constituée uniquement  
claires calculables, mais qu'elle recèle quantité de contradic-
tions. Ce rapprochement me fit renoncer à toute discussion
avec le ministre sur les préjugés astronomiques ou astrolo-
giques. Il me parut plus sage de commencer par réfléchir à
loisir à la question en mon for intérieur.
Un jour j'étais l'hôte d'un expert indien en œuvres d'art.
Il avait poursuivi ses études presque uniquement en Angle-
terre et avait, par la suite, composé des ouvrages très intelli-
gents sur 1' esthétique. Me promenant le soir à travers son
grand jardin, je remarquai la splendeur des parterres qui
témoignaient partout de soins aimants et attentifs. Je décla-
rai à mon hôte qu'on voyait bien là la main de l'esthète qui
sait exalter et multiplier avec un raffinement éclairé la jouis-
sance de la naturelle beauté florale de l'Inde. Au lieu de rn.e
répondre, mon hôte me ramena dans sa maison. Il ouvrit le
petit sanctuaire privé : une statue du dieu Shiva s'y dressait,
auguste et rayonnante, au-dessus d'une mer de fleurs. Cet
35
universitaire me déclara avec simplicité : «Ce n'est pas pour
ma joie personnelle, mais pour la sienne, que je soigne la
beauté de mes parterres. » Cette seule phrase de l'indien
suffit à me montrer combien l'esthétique a perdu, dès qu'on
en fait une branche de la psychologie ou de la philosophie.
Mais, tant chez les gouverneurs d'État que chez le recteur,
le ministre et le spécialiste d'esthétique, l'impression de
déchirement intérieur n'était que l'illusion d'un observateur
trop rapide à conclure. Je sentis très vite que, chez eux tous,
la tradition de l'Inde ancienne reste sans nul doute fonda-
mentale. C'est elle qui soutient, qui englobe et aussi spiri-
tualise leur connaissance des sciences modernes et chacune
de leurs actions quotidiennes. Et connaissance et actions en
profitent - j'ai pu le constater.
Mais ces quatre hommes étaient des gens assez âgés. Ils
m'impressionnèrent certes, toutefois leur exemple contrastait
avec une constatation bien différente : de la jeunesse de for-
mation occidentale, seuls quelques représentants conser-
vaient intacte la foi intérieure sûre et les formes religieuses
extérieures de leurs parents et grands-parents. Un autre
groupe d'étudiants incline à honorer les dieux politiques
d'aujourd'hui qui leur servent de succédanés religieux. Nlais
la grande majorité des jeunes à l'université professe, du moins
provisoirement, un agnosticisme confus fait de naturalisme
et de rationalisme.
Cependant, plus je séjournais dans le pays, plus je nour-
rissais un espoir consolant : en Inde la lumière spirituelle des
antiques traditions risque moins qu'ailleurs d'être altérée
par les progrès du confort matériel. Car la jeunesse férue de
matérialisme et les rationalistes agnostiques ne constituent
qu'une infime minorité de la population totale. Je constatai,
d'abord avec un étonnement incrédule, puis avec une assu ..
rance croissante, combien profondément et sincèrement la
Un psychiatre en Inde
grande majorité du peuple indien est enracmee dans son
antique sentiment religieux. Peut-être ce puissant enracine-
ment triomphera-t-il de la menace universelle.
Si inculte que puisse sembler à notre jugement le paysan
indien moyen, si ignorante de la lecture et de l'écriture que
puisse être une ouvrière des rues, tous deux vivent dans la
certitude de leur origine et de leur destination divines. Cette
foi confère souvent à l'homme indien le plus modeste une
dignité royale et elle atténue notablement le fardeau de la
misère matérielle.
Chaque fois que je contemplai, au lever du soleil, les esca-
liers raides des rives du Gange à Bénarès, j'aperçus des
groupes de pèlerins. Ils affluent, par milliers chaque jour, de
tout le pays dans cette cité, la plus sacrée de toutes aux yeux
des hindous, pour y laver dans l'eau sainte le fardeau de leurs
fautes et dans l'espoir de s'affranchir de la chaîne des renais-
sances. Mainte famille hindoue vient y exaucer le vœu
suprême d'un agonisant en le transportant bien loin dans
l'un des palais de pèlerins mis à la disposition de leurs pieux
concitoyens mourants par de riches princes. Car quiconque
rend l'âme dans cette cité, vieille d'au moins trois millé-
naires, n'aura pas à réintégrer un nouveau corps humain.
Sans doute la misère matérielle des êtres émaciés et couverts
de haillons qui se baignent dans le flot sacré et la déchéance
physique des mourants sont extrêmes. Mais une grande paix
intérieure et une félicité confiante animent ces hommes quand
ils s'apprêtent à se plonger dans le fleuve saint ou quand ils
jettent des pétales sur les ondes, déposent des couronnes de
fleurs et, s'accroupissant près des flots, adorent la déesse
Ganga qu'ils viennent ainsi de parer, ou encore quand, par
une des portes de palais, ils atteignent ie terme du long
voyage de la vie. Cette paix, cette félicité éclairent le lieu
saint d'une lumière toute spirituelle sous laquelle privations
37
et souffrances terrestres apparaissent bien négligeables.
Jamais je n'oublierai l'épouvante qui me saisit quand,
un matin d'hiver, lumineux comme tous les matins d'hiver
de là-bas, je longeais une des mille ruelles qui mènent au
centre de Lucknow. Mes regards plongeaient dans des logis
bas et nus ouverts sur la rue. Ils avaient à peine deux
mètres carrés. Leur sol était seulement couvert de quelques
nattes et chiffons déchirés. Chacun de ces trous, assortis à
l'arrière d'une niche pour faire cuisine et ablutions, encore
plus confinée et petite, devait servir d'abri à longueur de vie
à des familles de cinq à dix personnes. Une profonde indi-
gnation m'envahit à cette vue. Voilà qui n'était pas admis-
sible : ici cet ignoble dénuement et à l'ouest cette opulence
inconsciente.
Mais peu après je parcourus un soir la même ruelle : ces
horribles réduits, avec leurs misérables occupants forcés,
étaient devenus le cadre de scènes émouvantes évoquant les
tableaux de la Sainte Famille que peignit Rembrandt. A
la faible lueur tremblotante d'une petite lampe à huile
étaient assis ou couchés par terre, serrés étroitement les uns
contre les autres, aïeux, parents, enfants, petits-enfants. Ici
et là un chien aussi. Les plus petits sommeillaient presque
tous déjà. Leurs aînés et les adultes se racontaient des his-
toires. Deux fois je reconnus la récitation de passages de la
Bhagavad-Gîta. Ce soir-là, ma plus grande pitié allait aux
nombreux enfants de riches, qui, dans mon pays, viennent
à ma consultation de neurologie me demander secours,
parce que leurs parents, qui ont oublié cette chaleur élé-
mentaire, les logent dans de vastes villas, luxueusement
lUeublées et chauffées au chauffage central, qui sont de
véritables camps de concentration spirituels, où leurs âmes
ont froid.
Je remarquai de plus en plus souvent quel absolu respect
Un psychiatre en Inde
non seulement l'homme de la rue, mais d'éminents politi-
ciens, universitaires et maîtres de l'économie vouent à leurs
concitoyens sages et saints. J'eus par exemple un jour la
faveur d'assister dans une des provinces occidentales de
l'Inde à la fête jubilaire qu'une ville donnait en l'honneur
d'un de ses citoyens, devenu un grand dignitaire politique.
En fait la fête n'était pas centrée sur le politicien auquel elle
était officiellement dédiée. Le véritable et principal hôte
d'honneur de la cérémonie était un saint venu du sud de
l'Inde qui s'était arrêté pour quelques jours dans les
de la cité. C'étaient bien sûr les autorités qui l'avaient pné
de sanctifier la fête de sa présence. , . .
Dans une des sept cités saintes de l'Inde mend10nale,
j'assistai au rassemblement d'une immense foule d'hommes
autour d'un des plus fidèles élèves et amis de Gandhi. Tous
écoutaient ses paroles dans un parfait recueillement. Deux
jours après la fin de cette gigantesque réunion, j'eus !'.hon-
neur de pénétrer sous la misérable tente de cet homme pieux.
Comment un personnage aussi fragile était-il doué d'un tel
pouvoir d'action sur des milliers et des milliers d'hommes,
?ù 9u'.il apparût? Peut-être l'inépuisable     qu'il
mspira1t partout tenait-elle uniquement à son incroyable
modestie, à sa simplicité ingénue à son oubli de lui-même
et à sa soumission sans réticences 'aux lois de l'amour divin?
Sans doute était-ce pour cela qu'émanait de lui cette force
purifiante, car le simple contenu de ses discours ne pouvait
exercer semblable fascination. Ses pensées me paraissaient
trop simples, trop simplistes même. Car il ne faisait qu'invi-
ter ses auditeurs, sur un ton presque monotone, à réduire
leurs besoins matériels pour dégager leurs forces entières
et pour les vouer à l'adoration du divin. Ou bien cette
simplicité même de sa pensée contribuait-elle peut-être à
sa large audience?
39
Probablement ses réflexions me semblaient-elles n'être
que naïves, parce que nous autres Occidentaux ne sommes
plus habitués à comprendre et à apprécier que le complexe.
D'ailleurs je ne pouvais lui refuser ma sincère admiration
sur un point : il ne se contentait pas d'adresser à autrui de
belles paroles; il réglait sa propre vie sur ce qu'il disait; il
prenait tout à fait au sérieux les idées de renoncement, de
perfectionne1nent et purification de soi et le manifestait
bien par les trois jours de jeûne auxquels il se soumit au
terme de l'assemblée. La discipline du jeûne, me déclara-t-il,
le préserverait d'un danger : il ne fallait pas que l'admiration
et la vénération que lui vouaient tant de milliers d'hommes
le corrompent et l'induisent à céder à quelque mouvement
d'égoïsme et d'orgueil.
Je reçus un autre témoignage émouvant de la force et
de la vitalité actuelle de la foi dans le peuple de l'Inde. Il
venait de la bouche même du vice-président de l'Inde, qui
est d'ailleurs un grand philosophe. Il me parla d'une
conférence qu'il avait faite récemment dans l'immense ville
de Calcutta. Il y discourait sur la naissance du dieu Krishna.
Ce sujet purement religieux avait attiré non moins de deux
cent mille auditeurs attentifs. Est-ce que, me demanda-t-il
avec un sourire légèrement malicieux, est-ce qu'en Occident
on pourrait voir se manifester une curiosité aussi vive, un
souci aussi sincère pour la vie du Christ? Et il ajouta : «Ce
serait bien naturel, puisque l'histoire de la naissance de
Krishna comporte tant de points communs avec celle de la
venue bien plus tardive du Christ. »
Partout, j'avais de nouvelles occasions de constater
combien ces innombrables millions d'hommes et de femmes
de l'Inde étaient profondément pénétrés et animés d'un
sentiment religieux puissant qui emplissait leurs vies. C'est
ce sentiment religieux qui faisait rayonner tant de visages
Un psychiatre en Inde
satisfaits, épanouis en un paisible sourire qui exprimait leur
bonheur intérieur. Les visages heureux étaient bien plus
nombreux qu'en Occident en dépit de l'abondance relative
dont jouit la population. Ne serait-il pas possible que, grâce
à cet enracinement bien plus ancien dans une tradition
ininterrompue de spiritualité, l'âme de l'Inde ait le privilège
de résister à l'assaut mondial d'un machinisme envahissant?
Non pour s'en garder ou s'en débarrasser, mais pour consa-
crer le temps et la force libérés par les moyens techniques à
réfléchir au fondement lumineux de toute existence.
En attendant, il semble bien que l'Inde soit appelée à
subir la révolution industrielle comme tous les pays et en
un temps record. Et la médecine indienne est à l'avant-garde
de cette révolution, qui bouleverse actuellement toutes
choses.
La médecine en Inde
L'ancien directeur général du Service de Santé, attjour-
d'hui conseiller principal de l'Institut central de Médecine,
m'apprit que, dans les quelques années qui se sont écoulées
depuis la domination anglaise, le nombre des facultés de
médecine en Inde a passé de dix-sept à trente-quatre,
auxquelles s'ajouteront bientôt dix-sept nouvelles écoles de
médecine. Simultanément, le crouvernement a créé un Ins-
• b _j
tltut central panindien destiné à la formation des péda-
gogues. C'est là que se préparent les füturs proièsseurs de
médecine des divers États provinciaux. En outre, cet Insti-
  ~   central dispense aux facultés de médecine des divers
Etats des fonds destinés à développer et cultiver particulière-
ment une branche spéciale de la médecine afin de pourvoir
aussi à la formation de spécialistes. Les besoins en médecins
et tout particulièrement en médecins de campagne sont
immenses. Bien que l'afflux des étudiants en médecine
augmente continuellement, les facultés n'arrivent pas à
assurer la formation d'un nombre suffisant de praticiens.
Par exemple, à Lucknow, capitale de l'État septentrional
d'U ttar Pradesh, État très progressiste qui compte soixante-
quatre millions d'habitants, travaillent à la faculté de
médecine plus de mille deux cents étudiants. Cc nombre
correspond à peu près au cinquième de la totalité des
étudiants de l'université de Lucknow. Celle-ci est organisée,
comme toutes les universités de l'Inde, sur le modèle anglais.
Un psychiatre en Inde
Ce n'est que depuis peu que se manifestent un peu partout,
en particulier dans le secteur médical, des influences améri-
caines. La formation du futur médecin commence à Lucknow
dans l'immense nouvelle salle d'anatomie qui comporte
quatre cents places de dissection. Dès le début, il peut
disposer de la proche bibliothèque de la faculté comportant
un choix de cent soixante-quatorze périodiques médicaux.
Les études médicales proprement dites durent cinq ans.
Elles sont suivies d'une année d'assistanat obligatoire.
Parmi les jeunes médecins admis alors à exercer la pro-
fession de généraliste, les cent meilleurs sont sélectionnés
chaque année. La moitié d'entre eux se destinent à la
chirurgie, l'autre moitié à la médecine clinique. Tous
disposent d'un an pour compléter leur formation. Les cin-
quante meilleurs peuvent, au terme de cette deuxième
année d'assistanat, opter pour une spécialité. Ils consacre-
ront alors au moins deux années à leur formation spéciale
dans la section hospitalière correspondante et pourront
acquérir le diplôme de spécialiste et le doctorat. Actuelle-
ment, on prévoit de nouvelles mesures qui renforceront encore
la difficulté des épreuves. L'encombrement actuel des facul-
tés de médecine pose aux autorités et aux professeurs des
problèmes délicats. Les professeurs se plaignent de ce que
le niveau des jeunes médecins en souffre. J'ai eu l'occasion
d'assister aux épreuves du diplôme d'État de clinicien. J'ai
pu constater que les travaux des candidats n'y étaient pas
moins sévèrement jugés que chez nous.
Les possibilités de formation de psychiatres spécialisés
sont développées très inégalement dans les diverses univer-
sités de l'État. Dans les immenses agglomérations comptant
des millions de citoyens et aussi dans une modeste université
de l'Inde méridionale j'ai trouvé un enseignement de psy-
chiatrie et d'hygiène mentale très spécialisé. Il semble
43
répondre aux exigences moyennes de semblables ensei-
gnements en Europe et en Amérique. Peut-être même les
dépassc-t-il en rigueur. Dans mainte autre cité importante
du pays on essaie, comme naguère encore dans nos États
européens, de maintenir l'enseignement psychiatrique aussi
longtemps que possible dans le domaine de la médecine cli-
nique et de considérer les sections de psychiatrie et psycho-
somatique, qui se constituent çà et là, comme des branches
de la médecine clinique. Aussi les étudiants n'ont-ils, au
cours de leur formation, guère l'occasion de voir plus de
quelques heures en tout les cas d'aliénation graves traités
dans des établissements fermés.
A Lucknow toutefois, ville de l'importance de Zurich,
ces lacunes ont été comblées. Deux facteurs y ont contribué.
D'abord, le chef de clinique est u.n homme non seulement
doté d'une excellente formation médicale générale, acquise
dans des uni vcrsi tés anglaises et américaines, mais possédant
également des connaissances étendues en psychiatrie et des
bases assurées en psychosomatique. Je l'entendis un jour
proclamer : « Même les antibiotiques les plus modernes
n'ont, je l'ai constaté, aucune action ou même ont une
action nocive, si le comportement psychique du patient
vis-à-vis du remède ou du médecin est mauvais. » Aussi,
quand il interroge les candidats au diplôme d'État, il ne
manque jamais de poser des questions de psychiatrie et
élimine tout candidat dont la réponse n'est pas satisfaisante.
D'autre part, un missionnaire avisé de l'Église méthodiste
américaine a fondé, il y a déjà presque dix ans, une poly-
clinique et clinique psychiatrique comparable à cc que
l'Occident a de meilleur. Elle fut organisée et développée
au cours des ans par une dame suédoise, médecin excep-
tionnellement doué spécialisé en psychiatrie. Actuellement,
elle est dirigée par une Suissesse, thérapeute particu-
,,,,,..-: --·
Un psychiatre en Inde
lièrement compétente en psychiatrie et psychothérapie.
Mais un problème entièrement nouveau et inhabituel se
pose. Le gouvernement central souhaite dès que possible
étendre au domaine de la formation médicale l'emploi de la
langue nationale hindi en remplacement de l'anglais. Cela
· 1 ' · d bles
exigera a creation e quelque cinq mille nouveaux voca
h
. d. C " ' ne
m 1. ette tache est confiée depuis un certain temps au
commission constituée spécialement à cet effet. Elle. ne
semble pas près d'en avoir fini. Il est bien compréhensible
qu'un État jeune incline à renchérir sur le particularisme
national dans tous les domaines. Sur le chapitre de la langue,
cette tendance soulève toutefois en Inde des problèmes et des
luttes qui semblent évitables, si j'en juge en citoyen de

Confédération helvétique, habituée depuis des siècles . a
admettre à l'intérieur de la même entité politique la coexis-
tence pacifique de diverses langues.
Le même souci exacerbé d'indépendance a
dans les fondements mêmes de la médecine, une react10n
contre l'importation occidentale de données scientifiques.
Car l'Inde possède une science de la guérison antique et
originale consignée dans l'Ayurveda. Ses adeptes réclament
à grands cris que leur savoir soit admis à égalité avec la
science plus tard venue des Occidentaux. Les docteurs ayur-
se. p!ais.ent à que leurs sources, les
tr01s f01s m1llena1res, distinguent plus de mille plantes
cinales dont les effets thérapeutiques pourraient être  
de l'envie de nos médecins occidentaux. En outre, disent-ils,
les plus anciens documents védiques célèbrent comme le
meilleur remède de la plupart des maladies l'eau pure
purifiante, à condition que le médecin l'assortisse de la P.un-
fication spirituelle convenable. Ainsi, pour les affect10ns
autres que les maladies infectieuses aiguës, ils partagent les
vues de la toute récente médecine psychosomatique.
·= !!.  
  jLJ
45
Je séjournai pendant une semaine dans l'ashram d'un
saint homme en Bhavnagar et j'y eus l'occasion de m'initier
à l'histoire de l'antique médecine ayurvédique, à ses idées, à
ses méthodes.Je reçus en effet l'enseignement quotidien d'un
des meilleurs poètes gujerati modernes de l'Inde, éminent
connaisseur de cette antique médecine et aussi d'un de ses
collègues, un vieux guérisseur presque centenaire. J'appris
de leur bouche combien les médecins indiens possédaient de
connaissances étonnantes en anatomie et en physiologie dès
le vre siècle avant Jésus-Christ, n'ignorant rien par exemple
des fonctions des divers sucs digestifs. Le plus jeune, le poète-
médecin, me fit connaître un grand médecin de l'Inde, le
premier dont l' œuvre nous est transmise avec précision.
Il s'appelait Sushutra et a probablement enseigné vers
500 avant Jésus-Christ à l'université de Kashi, l'actuel Béna-
rès.J'ai vu une copie de son ouvrage médical rédigé en sans-
crit destiné à montrer comment diagnostiquer et comment
guérir les divers maux. Il distingue non moins de mille cent
maladies différentes, dont il décrit minutieusement les symp-
tômes. Il explique comment on peut les déceler·· par le tou-
cher et l'auscultation. Cc même auteur a aussi décrit de
multiples interventions chirurgicales et dénommé plus de
cent instruments utilisés au cours de ces opérations. Le livre
ne néglige pas les prescriptions relatives aux préliminaires
de l'opération. Il conseille la méthode antiseptique la plus
ancienne qui consiste à pratiquer une fumigation sur les
plaies. Mes maîtres me lurent également des passages de cet
écrit où l'auteur préconisait l'usage de certains remèdes
anesthésiques. Enfin nous remarquâmes une recommanda-
tion faite aux futurs médecins de ne pas s'arrêter aux inter-
dits brahmaniques et de ne jamais négliger la dissection de
cadavres humains, indispensable à la formation d'un chirur-
gien. Beaucoup des prescriptions hygiéniques citées par
Un psychiatre en Inde
S hutra et publiées dans les codes de l'époque semblent

ontrer que la médecine connaissait les facteurs de mala-
em 1 b t ' · L' /\ ' d ·
dies que nous appe ons ac enes. ame e mes amis a yur-
védiques une   à ce
Il soulignait aussi les prescnpt10ns des autontes samtaires
d'alors en faveur d'un contrôle des naissances utilisant
l'actuelle méthode dite« méthode Ogino». On avait donc
déjà établi que la femme habituellement n'est pas fécon-
dable pendant dix jours du cycle menstruel. Un matin, je vis
le vieillard fouiller parmi les feuillets et les livres racornis de
sa petite bibliothèque d'ouvrages anciens. Il trouva enfin ce
qu'il cherchait. Il s'agissait d'un recueil, qu'il s'était cons-
titué plusieurs décennies auparavant. Est-ce que, me
demanda-t-il,j'estimais encore justes les paragraphes qu'il y
avait soulignés? A en juger par sa traduction - et toute sa
personnalité, qui s'exprimait dans un visage profondément
bon, intelligent et vif, illuminé par la sagesse, ne me permet-
tait pas de la mettre en doute-, ces lois vieilles de deux mille
cinq cents ans désapprouvaient les unions avec les tubercu-
leux, les épileptiques, les lépreux, les sujets atteints de dys-
pepsie chronique et aussi avec les hommes trop enclins à
bavarder à tort et à travers.
Le jeune guérisseur ayurvédique me conseilla un jour de
visiter une exposition officielle dont une section était consa-
crée à l'histoire de l'ancienne médecine. Il m'y conduisit et
me montra des scalpels de chirurgiens qui dataient à peu
près du temps de la naissance du Christ et étaient si coupants
qu'ils pouvaient sectionner en quatre dans sa longueur un
cheveu humain. Dans la même vitrine était exposé un usten-
sile de stérilisation qui ne se distinguait guère, dans sa
conception et sa forme, des stérilisateurs par ébullition dont
se servent les praticiens d'aujourd'hui.
Mon maître me révéla un jour le nom du deuxième grand
47
maître de la médecine de l'Inde ancienne. Il m'apporta un
gros ouvrage en trois volumes. C'était la réédition de l'ency-
clopédie médicale dénommée Caraka Sam.hita. Cet ouvrage,
fort lu encore aujourd'hui, fut écrit, vers l'année 200 de
notre ère, par le médecin Caraka. Les publications de cette
nature, auxquelles préside la société ayurvédique indienne,
comportent, outre l'antique texte sanscrit, ses traductions
e ~ hindi, en gujerati et en anglais. Aussi pus-je m'adonner
directement à l'étude de cette œuvre importante. Ce qui
m'étonna le plus au cours de cette lecture, c'étaient les
remarques nombreuses sur les relations entre le corps et
l'âme, relations que nous autres psychothérapeutes modernes
n'arrivons à déceler et définir qu'à grand-peine. Ainsi la
jaunisse et les affections biliaires, pour ne citer que ces
exemples, sont, dans cet écrit aussi, attribuées d'une part à
des causes psychiques comme la colère, d'autre part à des
causes physiques, ces deux sortes de cause étant t r   i t é e ~ sur
le même plan comme facteurs pathogènes. Ce parallélisme
du psychique et du physique est considéré comme évident.
Cela prouve bien combien la pensée indienne est loin de
notre division artificielle de l'être humain entre un domaine
corporel et une sphère psychique et spirituelle qui en diffère
essentiellement et radicalement, division qui crée tant de
difficultés à tous les médecins modernes soucieux de réviser
la conception conventionnelle de la maladie.
Cette antique médecine ayurvédique revit aujourd'hui et
cherche à s'affirmer. J'assistai dans une université à une
phase de ce réveil qui faillit dégénérer en révolution de
palais. Les étudiants adeptes del' Ayurveda avaient entrepris
d'aller en cortège faire une démonstration devant la maison
du recteur. Je me trouvais être son hôte. Les étudiants lui
envoyèrent en délégation leurs six dirigeants. Ceux-ci, en
longs discours enflammés qu'ils soulignaient même ici et là
Un psychiatre en Inde
de menaces de suicide, réclamèrent que les docteurs a yurvé-
diques fussent juridiquement assimilés aux médecins de for-
mation scientifique à !'Occidentale.
Mais, à côté de ces oppositions, il existe de puissantes
tendances conciliatrices. Par exemple, un Central-Drug-
Research-Institute vient d'être créé à Lucknow. Il a mis-
sion essentiellement d'examiner les antiques mixtures pré-
conisées par la médecine ayurvédique et d'étudier leurs
effets au moyen de méthodes et d'appareils scientifiques
modernes et surtout grâce aux isotopes radio-actifs. Cet ins-
titut pharmaceutique est l'un des trente établissements scien-
tifiques analogues dispersés en Inde. Ils furent fondés depuis
la libération de l'Inde afin de féconder les divers domaines
scientifiques. Quatre-vingts chercheurs et cent vingt techni-
ciens se livrent à dçs expériences sur plus de cinq mille ani-
maux dans l'institut pharmaceutique de Lucknow. On me
conduisit d'abord devant les habitats de quelque cent souris
blanches, particulièrement sensibles, dont les ancêtres furent
importés de mon pays natal par la Swissair il y a quelques
années. Je fus plus impressionné par les nombreux singes
indiens qui font l'objet d'expériences; parmi eux figurent
aussi de gros orang-outangs. Le caractère scientifique de ces
travaux témoignait bien de ce qu'il n'est pas vrai que règne
dans cet institut de recherches la parité absolue entre esprit
ancien et esprit nouveau. Le directeur de l'institut est un
homme d'une curiosité exceptionnelle, qui ne cache pas son
admiration pour la science occidentale. II se féliciterait sûre-
ment de voir dès demain transporter dans l'énorme palais
mongol qui abrite son institut les laboratoires des industries
pharmaceutiques de Bâle. Aussi les chercheurs attachés à
l'institut traitent-ils ces singes avec la même objectivité que
tous les expérimentateurs scientifiques du monde. Par contre,
récemment, à deux pas de ces laboratoires, on vit la foule
49
irritée tuer presque un garçon parce que, se trouvant en cas
de légitime défense, il avait défoncé le crâne d'un des singes
considérés généralement comme sacrés. L'animal le guettait
du haut d'un arbre et l'avait assailli et mordu, espérant lui
arracher son petit casse-croûte.
Si l'Inde croît en force, sa voisine l'Indonésie, cet État
de quatre-vingts millions d'habitants, qui se dénomme lui-
même orgueilleusement« le jeune rréant de !'Extrême-Orient
méridional », suit une évolution   Bien sûr, en accé-
dant à la maturité et en se muant en un ensemble politique
moderne indépendant, l'Indonésie a subi, plus que d'autres
pays neufa, les épreuves d'une croissance douloureuse et
pénible. Il est bien possible que les dirigeants de Java ne
soient pas particulièrement doués dans le domaine de la
planification rationnelle et méthodique et du travail quoti-
dien précis, conséquent et impeccable. l\1ais j'ai pu co.nstatcr
que la médecine se développe de façon spectaculaire. La
plus grande université du pays, celle de la capitale Djakarta,
et tout spécialement sa faculté de médecine, jouit d'une
excellente renommée dans le pays entier. J'ai vu à l'œuvre les
deux principaux personnages de cette faculté : le professeur
qui occupe la chaire de psychiatrie et fait aussi fonction de
recteur de l'université et le doyen de la faculté de médecine,
directeur de la section hospitalière des enfants, sont deux
hommes d'une intégrité, d'une intelligence et d'un esprit
d'initiative peu communs. Ils n'ont pas hésité à sacrifier leurs
travaux personnels et leurs forces pour se consacrer à la créa ...
tion de l'université et à l'organisation de l'enseignement
médical. Ils m'ont confié combien leur tâche fut compliquée
du fait que l'état de choses avait empêché la constitution
d'un corps professoral universitaire indonésien. Aussi leur
fallait-il tout reprendre au commencement pour fonder
maintenant un édifice solide. Ils souhaitaient clone réduire
Un psychiatre en Inde
le nombre des étudiants admis à la faculté à cent cinquante
au lieu des cinq cents qui y entraient antérieurement. Car
plus de cent cinquante ne pouvaient disposer de possibilités
d'études suffisantes. C'est le psychiatre qui préside à la
sélection. Il décide d'après les résultats des études des trois
dernières années et une série de tests psychologiques, ainsi
qu'en se basant sur un entretien personnel approfondi avec
chacun des candidats. Les études elles-mêmes sont organi-
sées d'une façon tout à fait moderne : l'enseignement de la
psychologie médicale y occupe le même rang de matière
principale que celui de l'anatomie et de la psychiatrie. La
formation ~   s spécialistes de psychiatrie qui accèdent au
diplôme d'Etat est également conçue dans un excellent esprit;
elle consiste en deux années de travail pratique dans un
service de psychiatrie et dans un service de neurologie, puis
en un an d'activité psychothérapique personnelle sur des
malades psychonévrotiques ou psychosomatiques sous le
contrôle d'un psychothérapeute expérimenté.
Si les futurs médecins indonésiens peuvent être enviés pour
la hardiesse des principes qui président à leurs études, on leur
offre, en attendant, au cours de leurs années de travail hos-
pitalier des conditions financières peu enviables. Le salaire
d'assistant ne suffit même pas à subvenir à leurs propres
besoins, à plus forte raison ne permet-il pas d'entretenir une
famille. Aussi la plupart des assistants doivent-ils avoir une
clientèle personnelle pour compléter leurs maigres émolu-
ments. Ils s'adonnent à ce travail supplémentaire en fin
d'après-midi après leur activité hospitalière et ne finissent
guère que tard dans la nuit.
Mais les jeunes médecins acceptent ces fatigues sans
murmurer et trouvent encore le temps de s'informer des
nouvelles découvertes occidentales grâce à la lecture d' ou-
vrages et de périodiques scientifiques. Les assistants de la
51
section psychiatrie me demandaient souvent de leur expli-
quer les passages qu'ils ne comprenaient pas dans des
périodiques américains tout récents. Les méthodes de trai-
tement qu'on emploie en psychiatrie concordent avec les
nôtres. En visitant la section des cures par électrochocs,
je ne pus toutefois en croire mes yeux. Nous sommes accou-
tumés à doser avec une extrême précision le courant que
nous envoyons dans le cerveau des malades, et cela à l'aide
d'appareils très compliqués et coûteux qui en mesurent le
voltage et la durée. Quant à nos collègues indonésiens, ils se
contentent de régler à leur idée le temps de I' électrochoc.
Ils prennent en main la fiche de contact qui est directement
reliée aux électrodes des tempes et l'enfoncent dans le socle
mural les quelques secondes qui leur semblent nécessaires.
Ils n'ont jamais eu d'ennuis avec cette méthode et ils Y
restent fidèles. Elle date du temps de l'occupation japonaise
où on ne pouvait se procurer aucun appareil. En outre, le
voltage habituel semble conçu pour le psychiatre, puisque
tout le réseau est à cent cinquante volts, tension tout à fait
adéquate aux cures par électrochoc.
Mon séjour en Indonésie se trouvait tomber à une date
favorable qui me permit d'être invité à la conférence
annuelle des psychiatres. Les quelque trente médecins-chefs
des établissements psychiatriques des îles indonésiennes s'y
retrouvent. Cette année-là, la réunion avait lieu à Lawang,
au cœur de l'île de Java. Ainsi eus-je la chance de pouvoir,
pendant quatre jours, partager étroitement la vie de mes
collègues indonésiens d'origines fort diverses, de manger,
dormir et parler avec eux, de m'initier à leurs satisfactions
et à leurs doléances. Nous étions cantonnés clans un nouveau
centre de repos créé par l'État, appelé Kemcntrian Keshoha-
tan Pumah Peristirahakan Murna Djati. Habituellement,
cet établissement est destiné aux fonctionnaires et employés
Un psychiatre en Inde
du gouvernement qui ont besoin de détente. Malgré nos
travaux, nous sûmes apprécier l'atmosphère reposante de
cette maison de vacances idéale. Elle est située à une alti-
tude agréable, dans une région volcanique vallonnée, au
milieu de champs fertiles et de rizières d'un vert n1ouillé.
Son climat égal est bien plus supportable que ne l'est la
chaleur estivale de l'Inde septentrionale, bien que Java
ne soit que peu au sud de l'équateur, alors que la capitale
de l'Inde, Delhi, est à 24 degrés de latitude nord. Des
chambres simples, mais coquettes et fort propres, disposées
dans de nombreux pavillons, et des locaux tout aussi
agréables servant de salle à manger et de salles de confé-
rences contribuent à assurer le bien-être des hôtes. Des
courts de tennis, une grande piscine et une salle de inusiq ue
située au centre, qui abrite un infatigable orchestre ga1nelang,
ajoutent encore au bonheur d'hôtes particulière1nent choyés.
Au début, pendant toute la première journée de débats,
je me sentis comme mis à l'écart par mes collègues, sans
doute intimidés. Un mur de défiance et d'incompréhension
semblait nous séparer. Je me pris à regretter ces cercles de
l'Inde qui m'avaient d'emblée adopté sans réticence et sans
restriction. Peu m'importait que cette rencontre, à en juger
purement par les formes extérieures, ressemblât bien plus
que les congrès indiens à un quelconque colloque européen.
Car ces messieurs étaient tous vêtus de la tête aux pieds à
l'occidentale; seules, leurs épouses portaient en fait de
jupes ces sarongs en batik aux dessins magnifiques et aux
couleurs charmantes. Je ne manquais certes pas d'explica-
tions et d'excuses pour justifier la distance que conservaient
vis-à-vis de moi mes amphitryons. D'une part, ils venaient
presque tous des ermitages éloignés et perdus dans la forêt
vierge que sont leurs établissements. De plus, c'étaient des
psychiatres; or, il est bien rare aussi chez nous que ces
53
spécialistes se distinguent dans la vie de société par un
contact humain particulièrement facile et un caractère
spécialement communicatif. Enfin, j'étais ici parmi des
musulmans, qui sont sflrement moins tolérants, moins
accueillants à autrui que ne le sont les hindous.
Par bonheur on m'avait demandé de faire le deuxième
jour un exposé sur le développement de la psychiatrie en
Suisse. On m'avait prié expressément de ne pas parler
anglais, mais allemand. Mon auditoire se composait exclu-
sivement de directeurs d'établissements et de quelques
médecins-chefs; c'étaient donc des hommes d'un certain
âge. Sous le régime néerlandais, ils avaient essentiellement
utilisé pour leurs études médicales des manuels allemands.
Aussi comprenaient-ils cette langue mieux que l'anglais. Je
pus de ce fait nager dans mon propre élément. Et ils eurent
visiblement l'impression que, vis-à-vis de mes patients, je
ne sentais et ne pensais pas autrement qu'eux, peut-être
aussi que je n'en savais guère plus qu'eux et qu'il n'y avait
donc pas lieu cl' entretenir à mon égard des complexes
d'infériorité ou de me fuir. La glace était rompue. l\{cs
collègues m'invitèrent dès lors à leurs randonnées automo-
biles privées et à leurs soirées.
Ainsi, une nuit, nous roulâmes deux heures pour nous
rendre à une invitation à Soerabaya. La société de médecins
de cette deuxième ville universitaire de l'Indonésie qui est
aussi le deuxième port indonésien, avait convié tous les
participants du colloque psychiatrique à l'occasion d'une
grande fête musulmane. La soirée se passait au club nautique
fondé par les anciens maîtres de la colonie sur une péninsule
avancée de la mer de Chine méridionale. Ces festivités
orientales durent extrêmement longtemps, ce qui me permit
de m'entretenir pendant des heures tant avec un ex-médecin
de marine de quatre-vingt-un ans qu'avec un jeune psy-
Un psychiatre en Inde
chologue de marine indonésien et un professeur de psychia-
trie à l'université, qui n'était guère plus âgé. Ces conversa-
tions me rendirent sensibles la rapidité de l'évolution dans
cette partie du monde. Parfois, j'oubliais totale1nent que je
me trouvais de l'autre côté de la sphère terrestre, parmi des
gens qu'on avait tout récemment et bien à contrecœur
émancipés de la tutelle occidentale. Mes interlocuteurs
paraissaient familiarisés avec les acquisitions de notre science.
Par exemple ils abordèrent et discutèrent longuement la
question détaillée des tentatives d'interprétation des tests
de Rorschach et m'interrogèrent sur ce que je pensais des
avantages et inconvénients des traitements par électrochocs
par insuline et ce que je pouvais conclure de mon expé-
rience de psychothérapie auprès des schizophrènes. Le len-
demain, je fis la connaissance du grand établisse1nent neu-
r.ologique national Sumar Porong situé à de
heu de réunion, après avoir vu la clinique universitaire
psychiatrique de Djakarta et un établissement analogue
près de la capitale. Cet établissement neurologique tout à -
fait à l'écart, en plein centre de l'île de Java, est bâti dans
un style purement hollandais. Les divers pavillons sont dis-
posés entre des parterres soignés et réunis les uns aux autres
par de splendides allées de palmiers. Une des plus larges
conduit à une piscine géante que les malades, le personnel
et. les   apprécient fort. Le grand calme et la par-
faite nettete de tout y ont une action bienfaisante. Tout est
étincelant de propreté. Les planchers des couloirs et des
chambres rayonnent d'un éclat qui rappelle la Suisse.
L'établissement abrite mille huit cents malades mentaux,
mille hommes et huit cents femmes. Les patients sont
soignés par trois médecins, quarante infirmiers et vingt infir-
mières. Le directeur a un sort enviable : il n'y a pas pénurie
d'infirmières. Le personnel infirmier jouit d'une grande
55
moins en raison des salaires que de la situa-
t10n sociale. Sur ce point, il vient immédiatement après les
médecins. Aussi les postes d'infirmiers et infirmières sont-ils
très recherchés. Tous les hommes ou femmes travaillant
;tans   donnaient une excellente impression :
ils avaient tous des physionomies ouvertes et éveillées. Ils
répondaient à mes questions avec rapidité, aplomb et sûreté
et aussi avec une certaine grâce naturelle. Dans les rapports
avec ceux qui leur étaient confiés, ils manifestaient du tact
et une compréhension innée. La formation du personnel
hospitalier se fait en quatre ans que conclut un examen.
Les candidats au poste d'infirmier-chef poursuivent leurs
études une année de plus.
Quant au traitement employé, l'accent est mis sur la
thérapeutique par le travail, méthode importée des Pays-
Bas. De nombreux grands ateliers et une exploitation agri-
cole de 361 hectares sont à la disposition des patients.
A côté de la thérapeutique par le travail, le traitement par
choc ou au moyen des modernes tranquillisants ne joue
qu'un rôle secondaire. Les mesures coercitives, comme les
bains prolongés et les camisoles de force, ont à peu près
disparu depuis plus de quinze ans. patient t?uche
un salaire correspondant à son travail, qm lm est paye dans
une monnaie spéciale de l'établissement. En échange de ces
jetons il peut s'acheter, deux fois par semaine, du tabac,
des sucreries et du papier à lettres. Ce de
penses s'avère être un stimulant au travail tres agissant.
Dans deux sections, une d'hommes et une de femmes, les
patients sont autonomes et responsables de la direction. Les
soignants n'y mettent pas les pieds. L'espoir d'accéder à
ces sections et d'y progresser dans la hiérarchie, favorise,
chez beaucoup de malades, l'autoéducation.
Un préjugé des psychologues occidentaux
C'est au rapide épanouissement de la médecine dans l'Inde
et l'Indonésie et en particulier au très vif intérêt des
chiatres de ces pays que je suis redevable de mes deux invi-
tations dans !'Extrême-Orient méridional. Mes hôtes se
promettaient beaucoup de l'enseignement que j'allais leur
dispenser et comptaient sur moi pour familiariser pro-
fesseurs et étudiants avec les idées et les méthodes les plus
modernes de la psychothérapie. En réalité c'est rnoi fus
le gagnant : je revins chez moi plus enrichi de _sav?ll' qu:
ceux qui reçurent mes leçons. Les lettres d'invitation qui
avaient précédé mon voyage en Inde et en Indonésie n1'ap-
prirent beaucoup à elles seules par les arguments concordants
qu'elles exposaient pour m'inciter au départ. Elles eussent
suffi à corriger un sot préjugé, encore fort courant chez
nous, qui fait bien du tort à l'humanité appelée désorn1ais
à vivre de plus en plus au coude à coude comme une grande
famille. Combien de nos psychologues-et bien d'autres avec
eux - prétendent noµs faire accroire qu'il existe une psyché
orientale et une psyché occidentale et que ces deux constitu-
tions diffèrent si foncièrement et si complètement et obéissent
à des lois si totalement particulières qu'une entente mutuelle
directe, authentique et profonde entre Est et Ouest s'annonce
impossible. Or ces deux missives m'exposaient que si j'étais
convié à venir en Inde et en Indonésie, c'était parce qu'en-
seignants et étudiants sentaient très intéressés par les
~ ------ __ ... -==- ~   -g
I ~ - ;;;:; -"""'-"'-·-e-
          ~     ~     ~   - -----
57
    ~                
travaux scientifiques de l'Institut de psychothérapie de
Zurich, dont la pensée leur semblait familière. Les méthodes
de réflexion qui y étaient enseignées leur paraissaient si
sin1ples et si conformes à la réalité des phénomènes humains
que leurs esprits y accédaient sans la moindre peine. Ils
s'en félicitaient d'autant plus que les théories des pulsions
mécaniques des psychologues occidentaux, seules théories
dont ils avaient eu connaissance antérieurement, leur sem-
blaient bien trop abstraites et artificielles. Toute idée pure-
ment cérébrale se heurtait de prime abord chez l'Oriental
à une certaine défiance. Il ne prêtait guère crédit à une
affirmation qui ne pouvait être appréhendée que par l'in-
telligence et à laquelle le cœur ne saurait adhérer. Aussi
les professeurs souhaitaient-ils ne pas confier uniquement
leurs étudiants aux scholarships et aux professeurs améri-
cains, si attirantes que soient ces possibilités du point de
vue financier. Car la plus grande partie des écrits américains
concernant la psychiatrie et la psychothérapie partait d'un
esprit peu soucieux de sagesse et naïvement imbu de tech-
niques modernes, alors que les véritables bases de toute
réflexion fondamentale en Occident ont toujours été le
solide patrimoine idéologique de l'Europe. Mon corres-
pondant indonésien soulignait en outre combien l'Orient
estimait indispensable que la pensée reste proche du réel
et s'éclaire de l'introspection personnelle en se fondant sur
le contact direct et ouvert d'homme à homme. Il revenait
précisément de la campagne, disait-il. Il lui fallait encore,
maintenant qu'il était professeur d'université, aller chaque
année quelque temps retrouver sa terre natale de la région
centrale de Java et patauger de ses pieds nus sur la glèbe
détrempée des rizières. Il avait besoin de toucher concrète-
ment ce sol, d'en éprouver directement le contact. C'était
là le meilleur rempart contre les méfaits du déracinement
Un psychiatre en Inde
qui menacent la vue, l'ouïe et l'entendement de tant de
modernes intellectuels, en Indonésie comme ailleurs.
Ces possibilités de compréhension entre l'Est et l'Ouest,
qui m'étaient ainsi exposées allaient se concrétiser bientôt
pleinement pour mon bonheur grâce aux relations person-
nelles que je nouai avec professeurs et étudiants des facultés
de médecine et de lettres des deux grands pays qui m' of-
fraient ainsi l'hospitalité; il a suffi que, de mon côté, je m' ou-
vrisse à toutes les impressions et expériences nouvelles avec
une entière disponibilité reconnaissante, sans ce complexe
de supériorité qui hante tant d'Occidentaux. Dès lors,
d'emblée, s'établissait, quand je conversais avec maint col-
lègue indien, la même concordance profonde que si nous
avions harmonisé nos modes de pensée au cours de longues
années de discussions amicales. Ce furent là des expériences
dont je ne bénéficiais que rarement dans mon commerce
avec mes élèves européens.
Je ressentis très fortement cette proximité   des
hommes de l'Inde au cours des séminaires que j'eus a <linger
dans le cercle des enseignants et assistants de l'université de
  Deux psychologues américains, qui faisaient un
  d'études en Inde, y participaient régulièrement.
L etro1tesse de leurs vues, orientées uniquement vers le
contenu utilitaire, objectif et pratique de toutes choses et de
toutes représentations, rendait la compréhension entre nous
beaucoup plus difficile qu'avec mes collègues indiens qui
accueillaient mon enseignement avec un esprit plus ouvert.
A lui seul, le simple geste d'acquiescement courant en Inde
exprime une faculté d'assimilation plus convaincante que ne
le fait l'insignifiant hochement de tête occidental. Le mou-
vement que fait l'indien pour dire oui consiste en effet en une
douce ondulation latérale du cou qui balance la tête légère-
ment de gauche à droite et de droite à gauche; comme si un
59
bouchon flottant à la surface de l'eau traduisait en un
rythme harmonieux les ondes sympathiques de cet élément
au souffle ténu de la brise.
J'eus presque honte de constater combien mes interlocu-
teurs indiens étaient surpris et reconnaissants du profond et
loyal respect et de l'avidité d'apprendre que je témoignais
vis-à-vis de leur savoir psychologique. Il était manifeste
qu'une telle attitude de la part d'un blanc leur paraissait
toujours surprenante. D'ailleurs, j'eus souvent occasion de
voir les invités occidentaux se comporter avec une vanité
stupide envers les hommes de l'Inde. Je me suis moi-même
surpris à manquer de tact sur plus d'un point. Et j'ai ainsi
compris qu'il est relativement rare qu'un visiteur occidental
témoigne respect et sympathie aux Orientaux.
Un matin, j'eus en effet à aller chercher un colis dans une
gare de marchandises. Semblable opération, comme par
exemple le change d'une monnaie étrangère dans une
banque de l'Inde, étant donné toutes les paperasses compli-
quées et les inscriptions qu'il faut porter à la main générale-
ment dans d'énormes registres médiévaux, dure habituelle-
ment quelques heures, sinon des demi-journées ou plus
encore. Or, j'imaginais être pressé et me heurtai cependant
devant le guichet de gare à une très longue file d'attente for-
mée d'Indiens assis ou debout. Si j'avais respecté l'usage,
j'aurais attendu pour le moins jusqu'au soir. Mais je me
trouvais en compagnie d'un Européen, habitué aux choses
de l'Inde car il y vivait depuis des années; il m'avait promis
de m'aider. Avec le plus grand naturel, mon compagnon me
fit passer devant toute la file d'attente et m'introduisit dans
le bureau personnel du chef de gare qu'il pria de régler
immédiatement mon affaire. A mon grand étonnement,
celui-ci ne nous mit nullement à la porte. Au contraire, le
fonctionnaire déféra en souriant à la demande. En quelques
Un Pvchiatre en Inde
minutes, j'eus mon paquet en main. Mon compagnon gar-
dait son aplomb;je restais confus, n'en croyant pas mes yeux;
il m'assura que seul un blanc pouvait se permettre pareille
chose, tant est encore ancrée dans de grandes parts de la
population la soumission envers les dominateurs blancs
d'hier. Je regagnai donc ma voiture, précédé d'un
qui maintenait sur sa tête ma caisse lourde d'un dem1-
quintal. Et voici que la mauvaise conscience se mit à rr:e
tourmenter. Je ressentais physiquement l'offense que j'avais
infligée à tous les Indiens arrivés avant moi, en manifestant
une telle outrecuidance. Bien sûr ils l'avaient subie en silence,
sans même me châtier d'un regard malveillant. Dans
for intérieur, mon attitude avait accru encore cette sensibi-
lité spéciale des Orientaux vis-à-vis des Occidentaux.
Dès que je ne me laissai plus induire à semblables erreurs,
je pris une conscience de plus en plus forte de l'identité pro,-
fonde de la nature innée de l'homme à l'Est comme a
' .
l'Ouest. Car j'eus amplement occasion d'examiner des Orien-
taux, de les traiter par la psychanalyse et aussi de contrôler
  de psychanalyse ou de thérapeutique de que
d1ngea1ent des collègues indiens ou indonésiens depms des
mois ou des années et ensuite de décider de l'orientation à
donner à ces cures. Or, parmi ces hommes dont je pouvais
so?de: l'être _profond, comme seul le psychanalyste sait le
faire, il Y avait des représentants des races et régions les plus
variées. Mes notes sur les malades désignent des localités
d'origines situées aussi bien dans les districts de l'Inde méri-
dionale Mysore, Travancore et Madura, que plus loin vers
le sud à Ceylan, ou dans le Cachemire méridional, à l'est
vers Bombay, dans l'Inde centrale, ou bien à l'est, à Cal ..
cutta, ou encore dans les îles indonésiennes, à Java, Sumatra,
Célèbes et Bali. J'ai même noté deux Japonais et une Chi ...
noise vivant à Djakarta. Socialement et culturellement, les
patients que j'exam.inai et traitai n'étaient pas moins diffé-
rents. Un tel était un paysan analphabète que sa venue à la
clinique avait pour la première fois de sa vie amené à voya-
ger en chemin de fer et à voir des hommes blancs; tel autre
était un étudiant de formation et de goût tout occidentaux.
Celui-ci était un pauvre tailleür en chômage, celui-là un
maharadja incroyablement riche, cet autre, un financier
parvenu, vivant dans une grande ville. Tout aussi multiples
étaient, dans leurs formes et leurs degrés de gravité, les affec-
tions psychiques et les autres mobiles qui conduisaient ces
hommes au psychothérapeute. Je vis des étudiants en méde-
cine et en psychologie en bonne santé ou atteints de névroses
bénignes désireux de se soumettre à une analyse pour leur
simple instruction, et aussi des malades souffrant de graves
mélancolies, manies, schizophrénies. Entre ces extrêmes
s'étendait toute une vaste gamme très nuancée de patients
affectés de tous les troubles névrotiques possibles et présen-
tant des symptômes d'hystérie, de délire de la persécution,
ou des manifestations psychosomatiques, ou encore des
indices nets de perversions sexuelles et d'impulsions crimi-
nelles.
Voici le résultat essentiel, fort inattendu, de ces observa-
tions : chez aucun de ces hommes je ne pus déceler, en dépit
de mes recherches et enquêtes dans ce sens, un seul pro-
blème humain, une seule émotion, un seul comportement,
une imagination, un phénomène onirique ou une fixation
névrotique, une image de psychose, qui me fussent foncière-
ment étrangers et que je n'eusse observé chez les Occiden-
taux au cours de mon activité de psychiatre et psychana-
lyste.
Par exemple, une douzaine d'étudiants de psychologie et
médecine en bonne santé se soumirent à une psychothérapie
de groupe à fins pédagogiques. Au cours de cette cure de
Un psychiatre en Inde
plusieurs mois nous assistâmes au même processus que dans
les expériences analogues faites sur des Occidentaux : à
l'intérieur du groupe s'allumèrent des conflits plus ou moins
larvés, chacun visant à l'emporter sur les autres. Puis appa-
rurent des problèmes d'autorité vis-à-vis du dirigeant du
groupe, chaque participant revivant dans ses réactions per-
sonnelles les expériences vécues jadis avec ses parents et ses
maîtres. Il s'instaurait, simultanément chez les uns, immé-
diatement après chez les autres, les phénomènes de résis-
tance habituels : les patients tentaient de s'abstenir, ils bou-
daient, leurs rêves tarissaient, ils critiquaient les membres du
groupe et le médecin dirigeant. Ce sont là les symptômes de
défense qui se manifestent régulièrement contre la prise de
conscience de tendances, jusqu'alors refoulées, difficilement
conciliables avec l'amour-propre et les idées morales du sujet.
Comprendre que ces manifestations sont des manœuvres de
défense, les surmonter, accéder par là à une entière véracité
vis-à-vis de soi-même, apprendre à s'assumer soi-même en
individu responsable, telles étaient les réactions qui suivaient.
Elles correspondaient pleinement à ce que nous observons
couramment à l'ouest aussi bien lors des thérapeutiques de
groupes que lors des psychanalyses individuelles; elles sont
des facteurs de guérison essentiels et décisifs. Chez les êtres
sains, elles libèrent un surplus de forces créatrices et chez les
malades elles déterminent la disparition des symptômes
morbides.
Parmi les participants malades d'un autre groupe se trou-
vait un patient schizophrène. Il avait subi une« intervention
chirurgicale psychique» et était humainement très diminué
par cette ablation partielle des lobes frontaux du cerveau.
Dès la première heure du traitement de groupe, ce malade
raconta à ses camarades qu'il était trop paresseux pour faire
n'importe quoi, sauf manger et dormir. Bien que cette affir-
mation fût faite avec un grand calme, elle émut vivement les
autres. Pour eux, qui n'avaient pas l'expérience vécue d'une
grave opération, voir un homme tomber si bas était révoltant
et irdtant. Tous s'efforcèrent de déceler en lui quelque goût,
quelque objectif futur possible. Ils furent alors bien soulagés
de découvrir que sa simple participation aux séances de
thérapeutique de groupe trahissait déjà une volonté de
retrouver la santé. Or, j'avais observé une fois en Occident
exactement la même réaction à une situation analogue au
cours d'une psychothérapie de groupe. Là aussi, les partici-
pants furent plus épouvantés de voir l'un des leurs déshu-
manisé par une leucotomie, qu'ils ne l'eussent été de le voir
tourmenté de troubles psychotiques et se déchaînant en vio-
lences.
Je me souviens avec une particulière netteté de la psycha-
nalyse d'un officier de carrière indien. Non seulement le
déroulement de l'analyse dans son ensemble, mais le détail
des symptômes névrotiques de cet homme, beaucoup de ses
rêves et toute une série de déclarations qu'il me fit, concor-
daient avec ce que j'avais observé chez un officier instruc-
teur suisse. Avant que j'intervinsse dans le traitement de ce
patient, originaire de l'Inde septentrionale, il avait suivi
pendant dix-huit mois une cure dirigée par un collègue de
l'Inde méridionale. Cet analyste formé en Occident avait
conduit le traitement tout à fait dans l'esprit de Freud, fai-
sant montre d'une grande retenue personnelle et s'imposant
une écoute silencieuse pour ne pas déformer et fausser par ses
interprétations et instructions le développement autonome
de l'analysé. Au cours des cinq mois où je poursuivis mon
concours et mon contrôle, mon collègue continua comme
par le passé de noter soigneusement mot à mot par écrit les
déclarations du malade. C'est avec ces documents et les rap-
ports oraux de l'analyste indien que j'appris que son patient
Un psychiatre en Inde
avait été sur le point de ruiner sa carrière professionnelle et
sa vie entière par ses actes manqués névrotiques et ses graves
·crises d'angoisse. Comme mon officier suisse, ce patient
indien était, au début du traitement et encore quelques mois
plus tard, fermement convaincu d'aimer et honorer son père
et il se sentait envers lui un bon fils obéissant. Peu à peu et
en surmontant de grandes résistances profondes, se fondant
sur des rêves nouveaux, sur des imaginations et impulsions
qui surgissaient en lui, il prit conscience de la haine intense,
jusqu'alors refoulée, contre ce père, qui avait en fait mal
joué son rôle de père. Dans la mesure où les deux patients,
!'Oriental et l'Occidental, eurent le courage de supporter
consciemment ces faits et de renoncer à leur dépendance
puérile vis-à-vis de leur père, ils furent soulagés de leurs
angoisses névrotiques et cessèrent d'avoir envers leurs supé-
rieurs un comportement hostile. Je citerai deux rêves de
l'officier indien qui montraient bien que maladie et angoisse
provenaient d'un développement arrêté par la tyrannie et
l'incompréhension d'un père. Le rêveur s'était vu pauvre
brocanteur misérable assis dans sa boutique miteuse. Voici
qu'arrive son supérieur militaire pour lui acheter quelque
chose. A sa vue, le rêveur se sent pris de honte et aussi de
peur. Il bondit servilement pour se mettre au garde-à-vous.
La nuit suivante, le rêveur est poursuivi dans les rues de la
ville par des chiens sans maître. Je cite les rêves de son col-
lègue occidental : dans un premier rêve, il est cireur de sou-
liers à l'entrée de la gare centrale de Zurich, bien qu'il sache
qu'il est aussi officier instructeur. Il voit arriver son supérieur
et a honte de lui apparaître dans semblable condition. Avant
tout il est pris d'effroi, bondit sur ses pieds dans son émoi et
se met au garde-à-vous. Trois jours plus tard, il est poursuivi
à travers une forêt de la montagne zurichoise par des loups
furieux. Les quatre rêves remontaient aux premiers jours
des analyses des deux hommes. Aussi est-il bien difficile
d'expliquer leurs ressemblances par l'analogie possible de
suggestions imposées par l'analyste. Leur sens est d'autant
plus net : les rêves montrent que les deux sujets sont restés
fixés dans un rapport servile fils-père et n'ont pas atteint
l'état de maturité et de liberté nécessaire pour assumer leurs
instincts animaux.
Je ne trouvai rien de surprenant non plus à l'affection
névrotique, apparemment grave, d'un fils de prince de l'Inde
centrale âgé de quatorze ans, d'ailleurs un peu arrêté dans
son développement mental. Dès que ce garçon voulait
parler, il tirait la langue, la pointant tantôt à droite, tantôt
à gauche au coin de la bouche. Ni médicaments, ni prières,
ni gronderies n'y faisaient rien, ni d'ailleurs l'effort de
volonté désespéré que tentait le malade. Sans cesse sa langue
s'interposait, rendant sa parole presque incompréhensible.
Tout psychothérapeute occidental eût su, grâce à ses expé-
riences, poser les questions bien orientées nécessaires. Il
aurait très certainement pu conclure des réponses l'état de
faits qui avait déclenché la maladie : avant l'apparition
des phénomènes hystériques, les éducateurs du prince avaient
découvert que leur élève se masturbait; aussitôt, ils avaient
voulu empêcher la chose à tout prix et ils veillèrent dès lors
à ce que les parties génitales de l'adolescent fussent bien
enfermées et dissimulées dans une sorte de caleçon de bain
imperméable. Il suffisait donc de libérer le membre de cette
prison inhumaine, de ne plus se préoccuper de cette mas-
turbation, si ce n'est tout au plus en détournant l'attention
du garçon par des jeux plus intéressants, et de le libérer des
sentiments de culpabilité qui l'avaient traumatisé. Ce trai-
tement guérit rapidement le malheureux Indien et il
rendit superflu les tentatives morbides destinées à mani-
fester sa virilité; le résultat eût été le même sur un   d o l e s ~
Un psyclziatre en Inde
cent à peau blanche présentant des symptômes analogue:·
Un oculiste ayurvédique du Bengale occidental souffrait
d
' 1 "' · d"aques
un grave comp exe de symptomes gastnques et car
1
qui le rendaient incapable de travailler. Au début de sa
psychanalyse, les rêves de ce sujet furent consignés comme
suit. Le rêveur se trouve dans son village natal, il revient
de loin à sa maison paternelle. Devant la maison il trouve
un lion couché endormi. Il informe les villageois et leur
· · d tte
eUJomt e tuer ou de chasser le lion. Mais lui-même en "t
dans la maison, change de vêtements et monte sur le toi
être en sécurité. Quelques jours après l'homme se
revoit en rêve dans son village. Il est assis à côté de ses
l
. . e
one es paternels devant sa maison. Le rêveur se voit Jeun
garçon. A quelque distance il aperçoit un feu. Les
fument leur narguilé et l'un d'eux prie le rêveur de lui
chercher du feu. Le rêveur est d'accord et s'en va vers
foyer: là il voit un serpent et a peur. Sans accom.phr
sa ,m1ss1on il revient dire à son oncle qu'il y a un
pres du feu. Alors l'oncle va lui-même vers le feu. La meme
nuit, le rêveur se trouve devant un bâtiment gouvernemen-
tal et Y aperçoit quelques bidons d'essence. Il a peur qu'ils
n'explosent brusquement et que tout l'édifice ne prenne
feu. Il pense à la boîte d'allumettes qu'il a dans sa  
Elle   aussi prendre feu, puisque les bidons a
proxnmte. Il sort les allumettes de sa poche et les Jette.
Quand il fait ce geste, une étincelle jaillit. Le rêveur a
grande peur que les bidons d'essence n'aient pris feu. Aussi
se réfugie-t-il dans la maison.
Quel psychothérapeute n'attendrait pas semblables rêves
de ses névrosés souffrant des appareils circulatoires et diges-
tifa? Ces rêves trahissent la peur effroyable qu'inspirent
ces malades les ardeurs et les instincts vitaux refoulés qu1
sont endormis ou comme mis en conserve, mais gardent une
--   -

grande force révolutionnaire et explosive. Ils expriment les
tendances à se réfugier dans l'intellectualité, dans la partie
supérieure de l'être. Qui s'étonnerait de ce que, par la
suite au cours de l'heureuse évolution de l'analyse, surgît un
rêve sur l'obtention de l'indépendance de l'Inde? Car les
rêves politiques de nos patients occidentaux ont souvent
trait à de libres démocraties ou aussi à des dictatures terro-
ristes? Tout analyste occidental sait y voir un sûr indice
permettant de mesurer le degré de liberté humaine du
rêveur.
De Ceylan était originaire un petit fonctionnaire d'État
de race cinghalaise que ses parents avaient déterminé à
suivre un traitement neurologique. Il s'était refusé à se
marier se disant homosexuel. Une psychanalyse minutieuse
apparaître au cours des mois, en particulier par des
images oniriques violentes, les mêmes symptômes que nous
découvrons habituellement en Occident chez les hommes
atteints d'homosexualité névrotique : une peur cachée des
femmes, un attachement sentimental enfantin et impérieux
à sa mère. L'orientation vers le partenaire érotique de même
est une forme de défense et de protection contre cet
attachement et le succédané d'une virilité non assumée.
Dans un hôpital de Djakarta, on me présenta une quadra-
génaire de Sumatra souffrant de graves manifestations
d'hypertonie essentielle et de forte hypertension. L'histoire
de cette femme était mot pour mot celle de douzaines
d'hypertoniques que j'avais eues à soigner en Europe.
Pendant trente ans, elle avait été complètement écrasée
par un mari tyrannique, froid, grossier et brutal. Elle avait
vécu en silence et sans plainte une vie de martyre et avait
renié sa nature propre, au fond très dynamique et ardente.
Le psychothérapeute de la clinique de Djakarta, un Chinois
très doué et ayant fait d'excellentes études, avait parfaite ...
Un psychiatre en Inde
ment compris que cette hypertension était une manifestation
physique de la tension infligée à la vitalité de la malade
par cette oppression. Il avait donc orienté le traitement
psychanalytique dans ce sens avec un certain succès. L'ana-
lyste me demanda néanmoins conseil, trois mois a près
l'hospitalisation de la malade, car un symptôme nouveau
s'était ajouté aux manifestations antérieures : c'étaient de
continuelles aspirations saccadées et convulsives. Bien que
je fusse apparemment sans relations aucunes avec cette
paysanne de Sumatra, moi psychiatre occidental, quoique
nos appartenances raciales, nos traditions et expériences,
nos conceptions du monde s'opposassent totalement, je
compris son mal sans aucune difficulté et avec certitude
simplement en restant de longs moments assis à son côté.
Une fois libérée de l'atmosphère pesante de son foyer,
protégée par une cure thérapeutique attentive, la malade
dégageait des besoins longtemps refoulés : car elle avait
longtemps sous cette forme physique éloquente des pénibles
symptômes respiratoires libéré son désir de pouvoir un jour
sangloter dans une atmosphère de chaude affection. Il
s'agissait dès lors d'expliquer à la malade quelle signification
avait son trouble et de la convaincre qu'elle avait pleinement
droit à se laisser aller à ses tendances naturelles. L'effet
salutaire et libérateur immédiat de cette intervention thé-
rapeutique ne laissa plus aucun doute à mes collègues : un
Européen peut directement comprendre une Indonésienne
et sonder les replis les plus cachés de son être.
Le même éminent psychothérapeute chinois avait guéri
grâce à une année de psychanalyse une Javanaise de dix-
neuf ans atteinte d'une grave affection de Basedow. Lors
de la présentation clinique, cette jeune fille me raconta la
rupture de fiançailles qui avait précédé les premières n1ani-
festations de sa maladie de Basedow. C'était là la répétition
69
d'une expérience antérieure. Déjà, quelques années aupa-
ravant son premier amoureux avait disparu un beau jour,
la laissant tomber sans crier gare. Mais cette fois elle s'était
crue sûre du sérieux du projet. Et cette nouvelle catastrophe
l'avait épouvantée. L'avenir béait soudain devant elle
comme un abîme affreux. Le monde entier n'était-il fait
que de telles cruautés? Extérieurement la malade ne mani-
festa, lors de la première, et lors de la seconde épreuve,
pas la moindre émotion. A plus forte raison ne laissa-t-elle
pas couler ses larmes. Cette deuxième trahison 1' avait
comme paralysée; et, raidie dans sa panique, elle n'avait
pas elle-même senti en fait qu'elle fût touchée. Parallèlement,
son éducation exigeait qu'elle prît ces coups du sort avec le
fatalisme islamique. Or, au cours de la psychanalyse, des
sentiments violents d'hostilité envers le renégat se firent
jour en elle à sa propre surprise. A mesure qu'elle s'auto-
risait, en présence du psychanalyste, à prendre   o n s   i e n ~ e
de ses véritables émotions et pensées, au lieu de les emmagasi-
ner comme auparavant dans le domaine physique, l'hyper-
fonctionnement de la glande thyroïde guérissait progressi-
vement. Tous les psychothérapeutes occidentaux sauraient
trouver dans leur mémoire maint drame de patient euro-
péen ou américain qui concorderait sur tous les points essen-
tiels avec l'histoire de cette jeune Javanaise.
Un psychiatre allemand au service du gouvernement
indonésien, un jour, à Djakarta, me demanda conseil sur
la maladie à'une étudiante en médecine chinoise, qu'il
soumettait depuis quelques mois à un traitement psychana-
lytique. La jeune fille était de complexion très délicate,
elle avait une physionomie intelligente et fine. Elle appar-
tenait à une famille distinguée et comptait divers ascendants
atteints d'affections schizophréniques. La patiente elle-même
ne présentait aucun signe de trouble mental, mais souffrait
- ------ - :-------
          = = ~
Un psychiatre en Inde
d'une faiblesse de volonté maladive et du sentiment d'être
une étrangère parmi les hommes. D'une enquête appro-
fondie, il résulta que c'était une de ces jeunes femmes dont
des facteurs éducatifs extérieurs, des angoisses intérieures. et
sans doute aussi une incapacité de maturation innée main-
tiennent tout le domaine de la sensibilité féminine dans un
état presque embryonnaire et orientent unilatéralement
les facultés intellectuelles. Cette façade rationnelle s'inter-
pose alors comme le filtre d'une paroi de verre entre un
cœur resté enfantin et le monde des adultes environnant.
Mais dès qu'on réussit à gagner la confiance de ces êtres,
à ne pas exiger d'eux une attitude d'adulte comme le font
leurs proches et eux-mêmes, quand on les traite maternelle-
ment en petits enfants vulnérables toute trace d'autisme
dfsparaît et il s'établit avec le thérapeute une relation
fecondc et nuancée d'échanges profonds. Mon collègue
allemand de Djakarta put se convaincre comme moi que
les problèmes de cette Chinoise correspondaient pleinement
à ceux qu'on eût pu attendre d'une Occidentale en pareille
situation.
Mes collègues indonésiens prétendaient pourtant me
nommer deux maladies que je n'avais sûrement pas ren-
contrées en Europe. Ils appelaient l'une latha, la deuxième
koro.
La maladie dénommée latha, disaient-ils, s'attaque
presque toujours à des gens simples, surtout à des servantes.
Elles ne peuvent s'empêcher d'imiter leur maîtresse en tout
point. Si celle-ci par exemple laisse tomber quelque chose,
l'objet que porte à ce moment la malade glisse de ses mains,
fût-il le vase le plus précieux qu'elle souhaite manier avec la
plus grande attention. Il me fut aisé de montrer à mon
collègue un passage d'un ancien manuel allemand de psy-
chiatrie où cette forme de maladie avait été décri te et classée
il y a plusieurs décennies comme une pratique d'écho
( échoprax.ie) .
Les collègues nommaient koro une maladie psychique qui
s'empare soudain d'un homme jeune ou vieux sous forme
d'une angoisse folle. Ces malades redoutent que leur membre
génital ne se retire dans leur cavité abdominale, ce qui déter-
minerait leur mort immédiate. Aussi, ce genre de inalade
arrive-t-il le plus souvent chez le médecin escorté de toute
sa famille. Les compagnons du patient cherchent à retarder
jusqu'à l'intervention du médecin l'événement redouté grâce
à un instrument fabriqué à cet effet en forme de tenailles.Je
n'eus pas l'occasion de voir cette affection sous cette forme
n1asculine, mais j'observai de mes propres yeux sa contre-
partie féminine. Il s'agissait d'une jeune fille javanaise qui
me raconta, tout en gémissant et sanglotant bruyamment,
que six mois auparavant elle avait été prise de l'angoisse de
voir ses parties génitales adhérer et se fermer pour toujours.
Et alors elle mourrait infailliblement. Cette angoisse n'avait
fait que croître si bien que depuis des semaines un des
membres de sa famille devait à tout instant contrôler l'état
de choses et lui assurer que tout était en bon ordre.
Il me fallut bien avouer que le koro ne se manifestait guère
en Occident de cette manière spectaculaire et pour ainsi
dire dans le cadre officiel de la famille. l\!Iais j'avais constaté
maintes fois des cas d'angoisses analogues dans leur principe.
Freud, le père de notre psychothérapie contemporaine,
leur avait même attribué une signification primordiale dans
l'apparition des névroses. Il les avait classés sous la rubrique :
« c01nplexes de castration». Seulement ces angoisses chez
nous autres Occidentaux ne se montrent pas si ouvertement.
Elles se déchaînent seulement sous forme de rêves, de repré-
sentations et images plus ou moins obsédantes et de modes de
comportements que le sujet adopte à son insu. Je pouvais
Un psychiatre en Inde
leur expliquer ce que signifie le koro et leur prescrire une
méthode thérapeutique qui aiderait par exemple cette jeune
fille. Je leur exposai donc : « Ces malades atteints de
complexes de castration sont considérés chez nous comme
des êtres dont la virilité ou la féminité ont été arrêtées dans
leur développement et leur maturation, pour quelque inotif
intérieur ou extérieur, et risquent d'avorter ou de dégénérer.
Le patient craint pour ses organes génitaux, il tre1nble pour
sa vie. Il transfère ainsi une sensation de castration ou de
destruction de sa virilité ou féminité propre en menaces
concrètes et perceptibles contre ses organes génitaux. » Je
pouvais déduire d'une expérience familière de cas analogues
dans mon service de psychothérapie la conduite à suivre
envers la jeune patiente javanaise. Il fallait lui affirmer et
lui répéter qu'elle souhaitait être une petite fille et tout igno-
rer de la sexualité. Elle en avait bien le droit. Elle devien-
drait d'elle-même une vraie femme quand le temps en serait
venu. C'était là le plus sûr moyen de désamorcer les ten-
dances régressives qui la minaient intérieurement. Or, tous
les efforts faits par les médecins au cours des trois semaines
d'hospitalisation de la malade étaient restés jusqu'alors sans
effet. Par contre, la patiente écouta le conseil et se détendit
pour la première fois en un sourire tranquille. Naturelle-
ment, cette confirmation extérieure de sa personnalité ne
pouvait avoir sur elle qu'une action passagère. Il fallait
maintenant procéder à une véritable cure psychique. Mais
ce succès, si éphémère qu'il dût être, dû à des pratiques thé-
rapeutiques fondées sur notre expérience occidentale,
démontre bien que les angoisses de cette Javanaise et les
troubles psychiques analogues de certaines Occidentales
sont de même nature.
Une part considérable des malades psychotiques que j'eus
l'occasion de voir en Inde appartenait au groupe des formes
73
de dépressions maniaques et souffraient essentiellement de ce
qu'on appelle mélancolie endogène. La symptomatique de
cette affection ressemble jusqu'au moindre détail à celle de
nos Occidentaux atteints de dépressions. De même que chez
nous, cette affection peut aussi être abrégée par des médica-
ments et des cures d'électrochocs. Elle peut également être
atténuée par la méthode courante chez nous consistant à
écouter avec compréhension et patience les doléances du
patient et à lui manifester de la sympathie.
Quant aux Indiens et Indonésiens atteints de schizophré-
nie qui souffraient du délire de la persécution, je lisais, dans
les regards méfiants et hostiles qu'ils me lançaient de travers,
des soupçons affreux, symptôme paranoïaque bien connu
des psychiatres occidentaux. Un jeune patient de l'Inde
méridionale atteint d'une grave schizophrénie catatonique
me cracha au visage lors de notre premier contact. Ce
comportement me rappela celui d'un de mes compatriotes
schizophrène qui, peu avant mon départ, m'avait accueilli
de la même façon. Et tous les deux, le Zurichois comme
l'homme de Kerala, changèrent complètement d'attitude
quand, après des mois d'efforts infatigables du médecin, ils
se sentirent compris au plus profond d'eux-mêmes et en rela-
tions de confiance avec lui; il arriva alors que l'un comme
l'autre embrassa affectueusement son thérapeute, comme
l'eût fait à l'occasion le petit enfant d'un père aimant.
Les deux psychoses endogènes que nous avons nommées,
celle de la démence dépressive maniaque et celle de la schi-
zophrénie, apparaissent à peu près avec la même fréquence
relative que chez nous, dans la mesure où les statistiques
indiennes nous renseignent sur cc point.
Il me serait aisé de multiplier le nombre de ces exemples
en citant des témoignages analogues. l\tfais plus que mes
constatations pèsent les confirmations que m'en donnèrent
-· -    
Un psychiatre en Inde
t
· h" · lus Ion-
rms psyc iatres occidentaux qui avaient eu bien P de
guement que moi occasion de sonder les profondeurs ... re
l
'h · di •t derne
omme m en. Le premier un Américain avai n
1
. ' ' ., e u
Ul onze ans d'activité de psychothérapie, le deuxiem ' _
S
'd · fi nt una
ue ms, sept ans, et le troisième trois ans. Ils ure n
nimes à m'affirmer n'avoir J·amais pu découvrir chez é
· · d. t bse1V
su}.:t m ien un seul trait psychique dont ils   °
deJa un analogue chez les Européens et Américains. t
0 · · . ·i t 'galemen
peut toutefois mer que par ailleurs I es e de
marufeste que les particularités du milieu naturel t
1
, . d 't minen
environnement social et culturel de !'Indien e er .
d
. . 'gat1ve-
en gran e partie et influencent positivement ou ne t
t
t
. ents e
men ses modes de perception de pensée de sen im
d
' . ' '
act10n.
Ai . "t guère
nsi, notre thérapeutique occidentale ne connai .
d
. . . . h. dou1ste
e principe aussi salutaire que l'antique doctnne in. d
· · d' · ls10n e
qUI mter It de refuser à une quelconque impu
1 l
'h 1 d · ' 1 · ur toute a
. e roit a a vie. Et ce principe vaut . reli-
de l'Inde. Qu'il s'agisse de rapport spirituel, _
gieux, mtellectuel, émotionnel instinctif sensuel ou phY
. ' ' 1 ho ses
s1que avec les hommes, les animaux les plantes ou es c .
. . , , ' h tique
mammees, tout emane d'une façon également aut en .
d'un fonds spirituel divin unique et, étant une
de cette spiritualité divine, tout est digne d'être respecte,
aimé et accueilli comme tel. Ce principe invite chaque
homme à assumer franchement toutes les virtualités de son
· ' ffi d' 1 · t tous
m01, a a nuer, eve opper et accomplir consc1em1nen
les talents qu'il a reçus. Parallèlement, l'individu doit s'en·
gager à pratiquer une large tolérance et un respect scrupu-
leux vis-à-vis de tous les phénomènes. Cette volonté de don·
ner à tout ce qui est humain sa place et sa valeur pleine se
manifeste jusque dans les films. Du moins ai-je été frappé,
dans tous ceux que j'eus l'occasion de voir, par le fait que
75
tous les aspects humains des événements étaient considérés
comme intéressant au même degré le tournage. Enfante-
ment et agonie, meurtre et engendrement, amour et haine,
le criminel et le saint, l'affreux et le sublime y figurent côte
à côte, même si le thème n'appelle pas semblable vision
kaléïdoscopique et si l'ensemble, à notre jugement d'Occi-
clental, pèche par le mauvais goût.
La Bible chrétienne parle bien du corps comme du temple
de l'âme. Et la lettre de saint Paul aux Romains déclare :
«Je sais et suis convaincu dans le seigneur Jésus que rien
n'est en soi et pour soi impur, mais pour celui-ci qui pense
qu'une chose est impure, pour celui-ci elle est impure. » La
morale chrétienne qui fait aujourd'hui autorité en Occident
renie cependant la part physique et sensuelle de l'homme et
en fait une chose coupable, pécheresse, diabolique, condam-
née. Ainsi, par exemple, faut-il comprendre les combats de
taureaux : cc sont, dans de nombreuses villes occidentales
très chrétiennes, des fêtes où les toréros, sous le patronat d'une
sainte madone luxueusement parée, y sont follement accla-
més par un peuple enivré, quand ils ont triomphé de la bête
en la tuant. Par contre, le dieu Shiva a comme serviteur et
compagnon tutélaire secourable et aimé son taureau Naucli;
et les Indiens, au récit d'un combat de taureaux en Occident,
sont si révoltés et indignés qu'ils y voient un conte inventé à
plaisir. Le seul péché que puisse imaginer la pensée indienne,
c'est le mépris, la condamnation, la destruction d'une part
de la vie, d'un fragment des apparences. Non pas que la civi-
lisation indienne, du fait de sa tendance à l'accomplissement
total de l'humain, prône le libertinage. Car tout ce qui existe,
même l'humain, est soumis à la primauté du principe reli-
gieux spirituel de tous les phénomènes. Ainsi, par exemple,
dans la vie de la caste exemplaire des brahmanes, toute
bouchée de nourriture est un don divin et tout acte physique
Un psychiatre en Inde
d'amour est sanctifié par une parole di vine qui l'
Par ailleurs, nul homme, si pieux c1u'il soit, ne se sent aul
5 . , ' , . d la Pu
nse a mepnser les personnes d'un sous-groupe e ' fc _
b
1
P
ro es
asse caste, les Shudra, auxquelles a été dévolue a · e-
. d'h 't ·· A b ,. t parfait
sion e aires. u contraire : plus elles o eissen 1 s
' 1 ' · 'e pu
ment a a regle de vie que les dieux leur ont assigne ' e
1
, . . 1 bl . chaqu
eur mente est grand. Car une seule 101 est va a e · ·
h
, , 1 e aussi
c ose a son temps, est juste à son heure et a sa P ac ' d
b
. d te ca re
ien ans le cours d'une vie humaine que dans le vas ·
d
. . . la v1s
es mnombrables renaissances. Cette concept10n, Je .
1
e
' "t bl , , · · · ' ne r1c 1
ven a ement vecue a l'occas1on de ma visite a u d
famille de qui m'avaient invité. Les hommes e
laJ
0
eun ' ' · " , · s s'cntre-
e generat10n, ages de trente à trente-cmq an '
t . 1 . d man aer.
ena1ent exc us1vement de questions d'argent et e b ,
L
. . . les pre-
eurs visages avides, leurs ventres rebondis et repus,
. b"" doute
cieux iJoux dont ils étaient parés ne laissaient aucun
sur leur goût du bien-être et de la sensualité. A  
d
. . 't du sur
cepen ant, sur un petit matelas couvert de tapis e en
1
1
't "t · l · · ' t avec un
e so , e a1 assis e vieux père les jambes cr01sees e '
1
, · · · · ' d de l'un
eger sourire, il laissait errer paisiblement son regar . ,
à l'autre de ces hommes enfoncés dans le siècle.Je  
" ' d 1 · · "'t ete
cote e m, non pas sur son matelas bien sûr, ce qm eu
irrespectueux, mais un peu plus bas sur le sol nu, et  
d
. ''l " , ' ·1 t ma1t
is qu I commençat a me parler. Puis, comme i en a
j_e lui demandai ce qu'il en était d,e 1:
sp1ntuahte de cette Jeunesse.« Sûrement, dit-il, aucun d eu
ne se soucie actuellement de son âme immortelle. Ils sont
encore à ce que nous considérons comme le deuxième
de la vie, au temps consacré à fonder une famille et à tenir
maison. Au cours de cette phase, ils doivent se marier, élever
leurs enfants, gagner de l'argent et savourer toutes les bonnes
choses de la vie, entre autres les joies de l'amour sensuel. Car
le ciel hindou, comme !'Olympe des Grecs, connaît un dieu
------·-
-- -- ___ ·-
77
de 1' amour armé d'un arc et de flèches, le Kama Deva. Ses
flèches sont des fleurs, son arc est une canne à sucre, et sur
la corde toujours tendue bourdonnent des abeilles. Niais
croyez-moi : aucun de ces jeunes viveurs que nous avons
devant nous ne renonce à penser un jour quand il le faudra
salut de son âme, chacun attend d'être plus âgé. Ils savent
bien qu'ils ne mourront une bonne mort et ne peuvent espérer
de cette mort un élan vers une vie nouvelle meilleure que
s'ils ont auparavant épuisé non seulement les dons qu'ils ont
reçus du ciel en fait de sensualités terrestres, mais aussi leurs
possibilités spirituelles et religieuses. S'il vous advient de
rencontrer un cortège funèbre qui vous frappe par la sérénité
des proches et la bruyante et joyeuse musique des tambours
et des flûtistes qui le précèdent, vous saurez que le mort a
derrière lui une vie bien remplie. Sinon la marche vers le
lieu de crémation ne serait pas motif d'allégresse et de fan-
fares. - En effet, répondis-je au vieillard, j'ai été souvent
dupe des ressemblances apparentes entre trois sortes de pro-
cessions. Au moins une douzaine de fois j'ai couru au portail
de mon jardin, parce que je voyais venir de loin un petit
cortège et que j'entendais retentir joyeusement fifres et
cymbales d'un petit orchestre qui le précédait. La première
fois ce cortège s'était révélé être véritablement un cortège 1
1
/
funèbre. Sur une bière en bambous, recouverte seulement
  mince drap, les proches du mort le portaient au lieu où l
Il allait être brûlé. J'aurais aimé assister souvent encore à ce j
spectacle d'une mort qui n'éveille aucun sentiment de tris- I
tesse, mais est accueillie par une sereine gaieté. Mais la plu-
part du temps cette sorte de musique joyeuse annonçait non
un convoi funèbre, mais un cortège de mariages, ou tout
simplement des hommes-sandwiches avec de gigantesques
pancartes de publicité pour un film.
« Il en est bien ainsi », confirma le patriarche. Et il conti ..
Un psychiatre en Inde
nua : «N'oubliez pas que jadis le titre de gloire le plus
élevé qui puisse être décerné à un sage fut refusé au grand
philosophe indien Shankara-Charya, tant qu'il restait un
chaste célibataire. Ce ne fut qu'après qu'une simple femme
l'eut initié aux mystères de la sexualité qu'il put se nommer :
" Celui qui sait tout. " Celui-ci (et le vieillard se désignait
lui-même) a déjà atteint son quatrième temps. Bientôt, il
va se retirer entièrement de toute l'agitation du siècle et se
détacher de ce qu'il possède pour se tourner en toute quié-
tude et sérénité vers Dieu. » Voyant le vieillard si agréable-
ment installé au milieu de son beau salon somptueux, je
tins sa dernière remarque pour une fleur de rhétorique. Son
sourire trahit qu'il avait su lire mon regard incrédule. Pour-
tant, il n'ajouta pas un mot pour chasser ces doutes et affir-
mer le sérieux de son intention. Quatre semaines plus tard,
son fils aîné m'écrivit que le père s'était fait moine mendiant
et était parti avec son bâton vers une destination inconnue.
En faisant ce pas, le vieillard s'était dégagé de tous les liens
sociaux et même des limites étroites de sa caste, celle des
Banias. Il avait adhéré à la grande troupe des chercheurs de
Dieu indiens, des sadhus. Aussi était-il temps pour lui, mon
correspondant, puisqu'il était l'aîné des fils, de se consacrer
de plus en plus à l'étude des textes sacrés.
La lettre contenait une allusion plutôt élogieuse au sys-
tème des castes. Elle me fit penser que cette vieille structure
sociale, comme la conception du Karma qui est à sa base,
a peut-être une signification positive dans l'hygiène psy-
chique. Jusqu'alors je savais seulement que le gouvernement
actuel souhaite voir à nouveau disparaître le système des
castes qu'a déjà condamné Bouddha il y a deux millénaires
et demi. J'avais presque toujours entendu critiquer cette
institution comme une injustice sociale révoltante et de plus
comme un obstacle à tout progrès. Cependant, je me heur.A
79
tais à chaque pas dans la vie quotidienne de l'Inde à la
puissance encore très forte de cette tradition. Mais je décou-
vrais aussi que cette structure sociale, quels que soient le
poids et le nombre des objections qu'on puisse lui opposer,
donne encore à des millions d'hommes de l'Inde un cadre
spirituel inestimable, plus précieux et solide que le rempart
que purent assurer aux Occidentaux les barrières rigides
professionnelles des siècles passés ou que la protection que
leur donnent aujourd'hui toutes les prises en charge sociales.
L'appartenance à une caste n'a, pour l'hindou, rien d'un
injuste caprice, fruit de l'arbitraire humain ou divin. La
caste résulte de la nature, des parents de l'individu. Or ces
parents sont choisis selon les mérites et fautes de la vie anté-
rieure, en vertu du karma acquis par l'intéressé. Aussi
l'hindou encore ancré dans la doctrine du karma et des
renaissances n'oppose ni insatisfaction, ni révolte à sa situa-
tion sociale, si modeste soit-elle. Elle ne fait pas non plus
de lui la proie d'une indolence fataliste ou pessimiste. Car
les entraves de cette appartenance à une caste lui laissent
encore toute liberté de se hausser, à travers de multiples
naissances, à des degrés toujours plus hauts de l'humain
vers la délivrance définitive et la pure spiritualité grâce à
l'accomplissement aussi parfait que possible des tâches qui
lui sont assignées suivant sa caste et grâce au travail puri-
fiant de la méditation. Je voyais résulter de cette convic-
tion un bonheur profond, invulnérable et authentique, qui
est un remède fort efficace contre les affections psychoné-
vrotiques et psychosomatiques. J'ai entendu un brahmane
déclarer : « Au lieu de cette heureuse satisfaction, dont
nous jouissions, nous envahit une vague de croyance en
la " chance" cet atout que porte chaque homme dans sa
poche, croyance occidentale qui encourage l'avidité de
succès matériels et d'ascension sociale. »
Un psychiatre en Inde
, urité
, . se sec
L'indien trouve aussi une grande et precieu
1
famille
dans le système social de la «joint family », de a de cette
grégaire. Dans les régions de l'Inde où règne l'ordre eillies
grande patriarcale, toutes les épouses sont que
dans la maison de leurs époux Or la coutume
1
·ngt,
• , . ' , de V
ceux-ci a leur tour vivent en une communaute sous
trente et plus encore de frères, cousins, fils et oncles, ieu2'
1
, . , b . t le plus v
autonte a solue d'un chef de famille, qm es ule et
membre de la famille de sexe masculin, dans une. se te de
,.. . , · t ' direc
meme maison. Les femmes sont sous 1 auton e , " son
leur belle-mère. Celle-ci de son côté fait de son epou
1
·nsi
" mil" le est a
maitre et son dieu. Toute la structure fa ia u2'
fixe
'e 1 t d" . , ' l . , hi.se' e quant a
par a ra It10n et severement uerarc .
1
des
ts
d
' . , l . socia es
rappor autonte et au détail des rc at10ns en-
d
. t r en r
ivers membres. J'eus l'occasion de le consta e ·m Ité
t
t
d
1
, , . d. ne di eu
con ran ans etude de la langue hm 1 u . te-
. ' Il ' " · de cinq uan
imprevue. meut fallu apprendre non moms t de
deux dénominations diverses pour les divers s ère
parenté. Il y a par exemple un mot spécial pom _ p et
d
, , d la mere,
u pere et un mot tout autre pour le pere e , t le
deux termes différents pour le frère aîné de l'epoux e du
frère cadet de l'époux. Le patriarche est resp?nsable h f
confort matériel et spirituel de toute la dynastie. Ce c e
décide sans appel du choix d'une profession et d'une épouse
pour ses fils, petits-fils et arrière-petits-fils. Tous les
de la famille doivent un respect absolu à leurs aines. n
échange, les plus âgés aident les plus jeunes avec un dévouet-
1
, · · e souven
ment nature et sans   qm. surpass art
la sollicitude dont peut JOUir le citoyen occidental de la P
du gouvernement le plus humanitaire.
On ne saurait donc parler d'absence de sens de respon-
. n1ne
Sab
ilité sociale et de carence de sympathie humame, coi
· d ·1 lent le font à la légère les tounstes occidentaux quan i s par
81
des Indiens. Si les Occidentaux taxent si facilement les
h,abitants de l'Inde de manque de cœur et d'indifférence,
c est parce qu'ils observent qu'on les voit souvent en pleine
rue passer devant des malades, des infirmes et même des
agonisants sans manifester la moindre émotion. Ce compor-
tement s'explique pourtant par diverses raisons. D'une part
une domination étrangère de plusieurs siècles a imposé une
longue accoutumance à la vue de la misère. Cette situation
politique a longtemps empêché les Indiens de développer
des. institutions sociales propres d'une certaine envergure.
Mais les Indiens sont capables et désireux de créer des
formes d'assistance publique exemplaires, pourvu qu'ils dis-
posent de la direction de l'État. C'est ce que montrent clai-
rement les remarquables œuvres sociales des périodes de
prospérité politique de ce peuple, fort au-dessus des insti-
tutions contemporaines de l'Ouest. Il est aisé de comprendre
que sous la pression des épreuves imposées par le régime
étranger en Inde, la sollicitude de la population se soit
concentrée sur le cercle de famille et se soit bornée aux
proches. En outre avant de juger le comportement social
de l'indien, il fau; toujours considérer une chose : l'Indien
est absolument convaincu que l'homme est appelé à renaître
et à vivre des vies nouvelles, il croit à la doctrine du karma
qui fait de chaque homme l'artisan de son destin personnel.
De ce fait l'indien accueille la douleur et la mort, que ce
soit la sienne ou celle d'autrui avec beaucoup plus d'impas-
sibilité et de détachement que ne peut le faire en général
l'C?ccidental moyen qui est bien moins profondément péné-
tre de la promesse chrétienne d'une survie dans l'au-delà.
~ l'occasion, la conception de vie indienne aboutit à des
attitudes qui peuvent paraître contradictoires ou même
bassement hypocrites à un observateur superficiel qui n'est
pas familiarisé avec cette pensée. Comment un nouveau venu
1
  ~
j
Un psychiatre en Inde
rendre
débarqué fraîchement d'Occident pourrait-il comp même
par exemple des comportements, fréquents encarte anquil-
ll
·11 peut r .
actue ement : le prêteur d'argent de v1 age 's tandis
lement laisser mourir ses débiteurs paysans de tuer
que par scrupule religieux il n'eût jamais pris sur ub
1
. n sur-
. "me ie
de sa propre main un animal. Je fus m01-me d is des
· I de epu
pns en entendant une collègue vivant en n Les rats
années raconter la curieuse histoire de ses rats. ait de
. ' h" . t 1 fléau deven
commençaient a enva ir sa maison, e e  
1
, son se1
pus en plus menaçant. Elle ordonna donc a d pièges.
homme dévoué, capable et intelligent, de placer es brc de
Chaque matin, le serviteur citait fièrement le nom "sibleS
urs nui
ses captures. Le vacarme nocturne des ronge t des
' di · · · teur reçu
n en nunuait pas pour autant. Le servi . déclarant
Il reparut rayonnant le  
11
venait
qu'il avait trouvé un remède infaillible au t de les
d
t
fi
, · nruers e
c me tre un 11 a la queue des rats pnso . t , s ccr-
à un arbre. Avec le temps, ils
tamement. Cc n'est qu'à ce moment que ma colleg .
1
ser-
.t 1 · , · ent pa1 e
vn e pot aux roses : les rats pns antencurem
1
, hés à
viteur avaient été chaque fois libérés du piège re ac cc·
quelques mètres de la maison. En bon hindouiste de
d
. 1 . .C."' • ais permis
tueux e toute vie, e serviteur ne se iut Jam , de
tuer les rats. Qui d'ailleurs eût pu dire si l'âme d un la
, · , nt sous
ses propres parents ne revivait pas prec1seme t e
.c. h, . d' d . . ? Par con r '
rorme c ctive un e ces rats pnsonmers · i
' ' 't it pas vra - attacher a un arbre la queue d'un rat, ce ne a . ce.
ment enfreindre la prescription hindoue de it
La mort par inanition n'était plus le fait du servite_ur, ,c i: a t
le sort des rats, déterminé par le karma et dont ils etaien
responsables. ne
Ce
même serviteur capable d'exposer des rats avec
1
u.
· • · 11n-
telle apparente cruauté, se montra, comme cmsimer
-:----- -
83
douiste de la même collègue européenne, d'un dévouement
  quand celle-ci souffrit d'une grave crise de dysen-
te:1e. Les deux domestiques se vouèrent entièrement à la
Pendant des nuits entières, ils veillèrent la malade
Jusqu'au complet épuisement, aucun autre secours ne se
trouvant à portée. Tous deux apprirent à grand-peine le
« notre-père », espérant obtenir du Ciel la rapide guérison
de leur maîtresse, à force de réciter cette prière chrétienne.
Les Indiens les plus simples sont ainsi d'une abnégation
totale envers celui qu'ils ont adopté une fois pour toutes
et auquel dès lors ils vouent une affection enfantine, frater-
nelle ou paternelle. Bien sûr, cette abnégation n'empêchait
nullement les deux hommes de continuer, comme par le
passé, pendant et après la maladie de leur maîtresse, à la
voler assez régulièrement. Cette pratique se poursuivait avec
la complicité tacite de la doctoresse. Il suffisait d'une simple
nuance dans la sévérité de son regard pour la maintenir entre
les limites du raisonnable. Étant donné les salaires inima-
ginablemcnt bas des employés indiens, cette petite rapine
est une nécessité vitale aussi impérieuse que l'est pour
les employés d'hôtel occidentaux l'habitude de recevoir
des pourboires, du fait qu'ils ne touchent qu'un fixe très
réduit. Donc l'harmonie de la vie patriarcale ne s'en trouve
nullement troublée si du moins le chef de la maison est
'
compréhensif.
La vie au sein de l'étroite société d'une famille indienne
solidement structurée empêche grandement le développe-
inent égocentrique menant à l'hyperindividualisme et au
narcissisme. Elle favorise l'adaptation toute naturelle à la
société et incite chacun à avoir égard à ses semblables. Je
n'ignore pas les cas nombreux de belles-filles et belles-mères
qui sont entre elles comme chiens et chats. Mais chacune
de ces belles-filles sacrifie toajours de bon gré ses velléités
1
1
j
Un psychiatre en Inde
t
· · ,. aveugle
e aspirations personnelles au devoir d'obe1ssance c: ,
1
· · , f'gee un
que UI impose la tradition et voue à sa belle-mere a .
d
, tt parfa1 te
evouement sans limites. Il est bien rare que ce e
d
"li ' ' t de sen-
oci te resulte de la domination et du refoulemen ·
· . · qui
timents hostiles. Très souvent les attitudes agressives
. . ' d, 1 pper
exigeraient ce refoulement n'arrivent pas à se eve 0 . •
C 1 ' · ·11 tnar-
ar a secunté protectrice et tutélaire d'une farru e pa
cale et l'autorité de l'ancêtre écartent des divers
les conflits et les choix pesants qui déchaîneraientsemblab. es
réactions. Aussi règnent-ils dans la plupart des familles h1n-
?0u:s une aimable détente, une sérénité et un calm.e tout
a fait spontanés et naturels. .
Cert · , · ress1 ves
amement le developpement d'impuls10ns ag ·
est empêché par les gâteries inimaginables pour un Occl i-
d t 1 d ' eu e-
en a' ont on entoure les tout jeunes enfants. Non s .
ment le bébé a droit au sein maternel dès qu'il le souhaite,
· b ' e au
mais eaucoup des enfants sont allaités par leur mer
· ,. ose
moins deux ans, à moins qu'une nouvelle grossesse n imp 1
le sevrage. Habituellement d'ailleurs le nouveau venu par-
tage le lait maternel avec un de frères ou sœurs. e
pourrais citer un enfant de quatre ans un enfant de huit
et mê1'.1e un de douze ans qui té;ait encore sa
Mem.e. apres le sevrage les gâteries continuent. Pour rau
apprec1er au petit enfant les aliments nouveaux qui lui
  souvent jour après jour cinq ou six
s assemblent autour de lui pour lui raconter des hist01res,
lui chanter des chansons et tenter avec une inépuisable
patience de le convaincre d'avaler. Les mères, même en
dehors des moments de tétée, restent en contact direct
permanent avec leurs enfants. Évidemment, les bébés
dorment dans le lit à côté de la mère. Le jour durant, on
rencontre toujours les mères traînant les enfants avec elles
par les rues. L'enfant est à califourchon sur la hanche
-- -- -------
   
______ =::::= ·-- -
85
et le poids de ces fardeaux courbe et déforme les
Jeunes femmes. L'éducation de la propreté des petits enfants
aussi bien plus tolérante que chez nous. J'ai vu bien des
même des mères de classes sociales supérieures, qui
laissaient leurs rejetons de deux et trois ans s'ébattre à
quatre pattes sur leurs plus beaux tapis et qui ne faisaient
pas la inoindre histoire quand il arrivait ce que nous appe-
lons un « accident ». Pas un mot de reproche : les mères
s' de nettoyer les petites flaques d'urine ou les
petits tas d'excrén1ent, ou encore les vomissures, sans se
lasser ni s'inquiéter. Le petit enfant est le tyran tout-puissant,
sa mère est une servante obéissante et dévouée. C'est pour
avoir savouré la première enfance dans une telle atmosphère
de nid, chaude et tolérante, auprès de proches accédant au
moindre désir de l'enfant que la sensibilité de !'Indien se
montre si ouverte si large si intuitive et compréhensive.
C
' ' ' 1
est aussi ce qui explique la spontanéité étonnante et a
charmante désinvolture des jeunes êtres et aussi le rayon-
nement joyeux et franc des yeux rieurs des enfants. C'est
peut-être aussi ce qui confère aux Indiens, quelle que soit
par la suite leur existence d'adultes, une sensibilité si aiguë,
un don de compréhension si étonnamment profond que
souvent !'Occidental doit leur apparaître lourdaud et naïf,
grossier, froid et barbare.
Les Indiens ont une étonnante chaleur de sentiments, ils
sympathisent d'emblée avec autrui et vibrent avec leurs
semblables. Un contact émotionnel direct s'établit natu-
rellement, qui rend même le commerce des fonctionnaires
et des militaires étonnamment humain. C'est sans doute de
là que résulte une tendance que j'ai souvent observée en
Inde : même pour les décisions professionnelles essentielles,
les Indiens donnent la priorité aux rapports personnels
sentimentaux avec leur partenaire, ils les préfèrent à l'ana-
r,
11
\
i1
il
Il
1
1
i
1
11
J
Un psychiatre en Inde
1
c. • • d l' 'chelle
yse ir01de et objective des faits. Jusqu'en haut e e
de la fonction publique, j'ai vu les supérieurs prendre
considération la situation familiale de leurs subordonnes,
dont nous autres Occidentaux ne nous préoccuperions. pas,
estimant qu'elle n'a rien à voir avec le travail. Je les ai vus
' l' · · · Occident
a occas10n maruf ester une indulgence q m en
. , . d. e va
  taxee de faiblesse coupable. La tolérance 111 ie:in e
si lom que même des vieillards agités atteints de demenc
sénile ou des schizophrènes furieux sont pendant des années,
1
, b. ' · able 0
des soins touchants et du dévouement incroy
d
l
' · "me
e eurs enfants, petits-enfants frères et sœurs. J ai n'le ,
d
' ·1tl'res
vu es malades mentaux incapables de tout travai
0
e
dans les équipes de bureaux publics ou privés. Afin que
malheureux ne perdît pas son salaire ses camarades e
1
· · ' · t les
aissaient tuer le temps dans l'hébétude et l'inertie to a
et se partageaient sa tâche. J'ai eu sous les yeux un
P b
1 · . ·1 ' g1ssait
resque ur esque de cette tolérance humamc ·
1
sa .
1
d'un jeune homme aliéné, trop agité pour trouver accuei
une clinique psychiatrique publique. De.s
etaient venus l'y conduire. Se heurtant à un refus, Ils avaien
le malade sur le quai et ils y demeurèrent plusieurs
nmts et plusieurs jours jusqu'à cc qu'ils l'eussent   ..
ment calmé pour qu'il ne troublât pas trop la vie de l'hôpi-
tal. Or, la plupart des gares de l'Inde ressemblent à une
sorte ?e terrain de camping. Sur les quais, des d'
humams passent la nuit, attendant que le train du matin
ou quelque autre occasion les propulse plus loin. Envelop ..
pés, des pieds à la tête et au-delà, de grands tissus ou
couvertures de laine, blottis au milieu de monceaux de colis,
caisses, malles et ustensiles de cuisine, on les entend ronfler
la nuit sur les dalles de pierre; le matin on voit hommes et
femmes peigner mutuellement leurs chevelures, mettre en
ordre leurs lingeries compliquées et préparer un maigre
déjeuner sur un pauvre foyer. Voir un tel magma humain
d'admettre en son sein un fou furieux, non par
indifférence, mais par une tolérante sympathie, c'est une
de ces nombreuses expériences qui donnent la nostalgie de
cet humanitarisme propre aux Indiens. Ce serait faire
  tort à cc peuple qu'attribuer ce tact à de l'introversion
ou a un égocentrisme indifférent vis-à-vis d'autrui. Il suffit
de passer quelques heures parmi ces dormeurs pour sentir
nettement que leur délicatesse procède plutôt d'une ten-
dance théocentrique à accueillir tous les phénomènes, même
les manifestations désordonnées de la folie, avec indulgence
et émotion, de les prendre comme ils sont, d'y voir des
formes comme les autres de manifestations du divin.
. Cependant, la fréquence des affections maniaques dépres-
sives et des schizophrénies ne se trouve pas atténuée par
ce_ttc grande quiétude qui entoure la première enfance au
sein de la famille patriarcale. Elle n'est nullement inférieure
en pourcentage à celle que nous constatons en Occident.
Il Y a là de quoi décourager les espoirs que nous mettons
volontiers clans la possibilité de guérison de nos malades
par la psychothérapie. L'optimisme des Occidentaux se
fonde en effet sur une hypothèse : dans la genèse des psy-
choses, nous attribuons une forte part de responsabilité au
manque de soins maternels et à l'absence de chaleur du
n1ilieu familial au cours de la première enfance. De ce fait,
nous estimons que cette lacune peut être compensée et
comblée et que les dommages psychiques qui en ont résulté
peuvent être réparés grâce au rapport thérapeutique entre
le médecin et le malade qui se substitue à la sollicitude qui
trop longtemps a fait défaut. Or, dans la fanulle patriarcale
de l'Inde, le petit enfant n'est certes pas privé de gâteries
et soins inaternels, même si la véritable mère est défaillante,
qu'elle soit atteinte de schizophrénie ou pour toute autre
Un psychiatre en Inde
cause. Il reste toujours assez de sœurs, cousines, grand-mères,
qui ne demandent qu'à s'occuper de lui et à l'accabler de
tendresse. Pourtant, toutes ces constatations n'empêchent
pas qu'on peut observer le même phénomène que chez nous :
à force de se dévouer à «mettre psychiquement dans le
coton », à pouponner maternellement sans se lasser un tel
malade, le psychothérapeute peut faire disparaître, chez
les patients indiens aussi, les symptômes de schizophrénie.
Il faut donc que ceux-ci soient la conséquence psychogène
d'une frustration émotionnelle. Si on examine les conditions
de vie en Inde, on est amené à admettre que chez ces
malades, dans la plupart des cas, le besoin inassouvi de
tutelle psychique et de sollicitude maternelle est devenu
constitutionnel et insatiable toute leur vie, l'aptitude à
accéder émotionnellement à la vie adulte ayant été chez
eux inhibée. Pour de tels hommes l'existence d'êtres res-
ponsables vivant librement au milieu de leurs semblables
resterait, même dans le meilleur des mondes, au-dessus de
leurs forces. Ils se sentent senti1nentalement aliénés. Ils
ne peuvent se passer de la sollicitude d'une mère ou d'un
psychothérapeute. Si celle-ci leur fait défaut, ils risquent
un déchirement nouveau et ils retombent dans leur psychose.
La vie au sein de la grande famille indienne contribue
probablement, à côté des prescriptions religieuses, à faire
qu'en Inde l'alcoolisme ne joue pas de rôle appréciable.
Alors que cet abus entraîne en Occident, co1nme partout,
des désordres désastreux, la consommation d'alcool en Inde
n'atteint le niveau occidental que dans les cercles où l'idéal
occidental d'individualisme, d'indépendance, de dureté, de
virilité et d'ambition personnelle agressive est posé en prin-
cipe. Il importe peu alors que l'individu dispose largement
ou non des moyens financiers lui permettant d'assouvir sa
manie. Car lorsque l'indien est privé de la sécurité fa1niliale
89
à vie que lui assure l'existence patriarcale, lorsqu'il se
heurte à la solitude, à la détresse, au poids de responsabilités
de l'existence occidentale et doit y faire face tout seul, il
semble que, comme tant d'Européens et d' Américains, il a
recours à l'abrutissement par l'alcool pour retrouver arti-
ficiellement le bonheur et la chaleur du nid dont il est privé.
Les coutumes patriarcales amènent l'Indien, en règle
générale, à se marier tôt. Les époux, à peine ont-ils atteint
la puberté, jouissent donc de rapports sexuels réguliers. A
l'exception des cas relativement rares d'Hindous émancipés,
les intéressés ne choisissent pas eux-mêmes leur partenaire
par sympathie ou par amour. Les unions sont décidées par
les parents en considération de la caste, de la santé, de la
couleur de la peau, de la beauté, de la richesse, de l'horos-
cope, des affinités de caractère et de divers autres motifs.
J'ai observé avec précision des douzaines de couples indiens.
De ces observations je ne conclurai pas que ces mariages de
raison courants en Inde soient plus malheureux en moyenne
que les prétendus mariages d'amour à !'Occidentale. L'in-
satisfaction des partenaires n'est pas plus fréquente. L'im-
pression contraire s'imposerait plutôt. Cela provient peut-
être de la conception même du mariage : se marier est en
Inde essentiellement un devoir naturel qu'imposent la tra-
dition et l'usage, afin de procréer des enfants et de les
élever. Cc devoir on l'assume sans murmure comme toute
'
autre nécessité acceptée. Aussi chacun est-il bien plus
modeste dans les exigences et espérances personnelles qu'il
apporte dans la vie conjugale. Chez nous, chaque époux
attend inconsciemment de son conjoint plus encore que ce
que souhaite son conscient : un partenaire érotique, un ami,
un compagnon de travail. Bien souvent, il faudrait que
chacun exauce encore les aspirations inconscientes que
l'autre traîne à son insu depuis sa petite enfance, soit pour
Un psychiatre en Inde
lui un père et une mère lui assurant la sécurité. Il y a
plus, notre inconscient est frustré de base métaphysique,
chacun demande à l'autre d'exaucer sa nostalgie d'une
tutelle angélique et divine. Cela explique la dangereuse
surcharge qui chez nous pèse sur le couple. Le ménage
hindou moyen n'en souffre pas. Le mariage précoce per-
met donc d'éviter une part appréciable des tensions sexuelles
qui contraignent nos jeunes gens, étant donné leur mariage
tardif, à des pratiques interdites. En outre, la curiosité
sexuelle n'est pas comme chez nous dangereusement
comprimée au cours de l'enfance et de l'adolescence. Dans
les premières années cl' existence, les enfants des deux sexes
exhibent et contemplent en toute liberté leurs nudités
physiques, les adultes n'éprouvent généralen1ent aucune
honte à satisfaire en public les besoins naturels.
Tous ces caractères de la tradition et de la structure
sociale préservent les membres de la famille patriarcale de
certaines névroses et psychoses et de tendances inorbides à
la perversité ou au crime. Par contre, cette mêm.e structure
sociale de l'Inde fournit à d'autres troubles et infirmités
psychiques un terrain de culture dangereux. Par exemple,
la pensée hindouiste impose à l'homme l'objectif de la
délivrance par le détachement de toutes les choses qui font
partie de la vie active quotidienne. Cet objectif peut être
prétexte à fuir puérilement et égoïstement les devoirs ter-
restres qu'impose une vie sociale équilibrée. Il est sûr que
beaucoup des sadhus errants vivent dans cette fuite du
monde. Cependant, on ne peut faire de leur comportement
un argument qui condamne en soi la conception indienne
du salut. Il est bien connu que rien dans ce monde, inême le
meilleur, n'est à l'abri des abus. Le livre sacré des hindous,
laBhagavad-Gîtâelle-même,déclarevéhémentementlaguerre
à cette fuite hors du réel. Dans le dialogue entre A1juna et
gr
le dieu Krishna il y est affirmé que « les doctrines qui
n'amènent pas aux actes ne sont pas dignes d'être ensei-
gnées». Le texte ajoute bien sûr que tout dépend de l'état
d'esprit qui détermine l'acte.
Un autre point nuit à la maturation de l'homme. La
famille indienne souhaite que le jeune couple mette au
i:ionde, dès l'année qui suit le mariage, un enfant et si pos-
sible un fils. Ce n'est qu'après la venue de leur enfant qu'ado-
lescent et adolescente sont à peu près reconnus comme
adultes. Mais en réalité les deux époux sont presque toujours
des enfants n'ayant pas atteint la maturité. Des proches âgés
et expérimentés prêtent, il est vrai, main-forte et se chargent
d'élever le nouveau-né. Mais précisément leur nombre et la
confusion des compétences empêchent le caractère del' enfant
de se conformer à une ligne directrice nette et claire.
Surtout l'éducation indienne risque de gêner la santé
psychique, du fait que de puissants interdits s'opposent, dans
le comportement pratique quotidien de la plupart des
parents, à la loi salutaire idéale de l'Inde ancienne qui
consistait à admettre respectueusement et à accueillir toutes
les formes d'apparences. Ces interdits condamnent des
domaines essentiels de la vie des hommes. C'est là une contra-
diction particulièrement propre à créer les conditions favo-
rables au développement de conflits névrotiques. A peine les
enfants ont-ils atteint l'âge de quatre, cinq, six ans, qu'aux
années d'égards sans limites de la période prégénitale et de
la petite enfance succède un soudain éloignement, une
rigide réglementation de la propreté et une pruderie éro-
tique extrême, qui, jusqu'au mariage des jeunes hommes et
femmes exige une absolue séparation des sexes. Les enfants
désormais, « maintenant qu'ils peuvent comprendre », se
voient enseigner que la selle matinale et le bain quotidien
sont les deux événements essentiels de leur journée. L'un et
Un psychiatre en Inde
l'autre sont considérés non seulement comme une purifica-
tion physique, mais bien plus encore comme une purification
spirituelle. Toutes les sécrétions du corps, et en particulier les
excréments, étant considérées comme im.pures, l'enfant doit
apprendre à se nettoyer de sa main gauche avec de la terre
après la défécation et ensuite à se rincer dix fois à l'eau. Après
une miction, le lavage se bornera à une triple procédure.
Pour souligner l'incompatibilité de nature du pôle physique
inférieur et vil avec la région spirituelle que constitue la tête,
le brahmane, par exemple, doit lors de la défécation attacher
autour de ses oreilles le cordon sacré qu'il porte en travers
de la poitrine en signe de sa dignité quasi divine. Tout ce qui
entre en contact avec la muqueuse de la cavité supérieure
du corps, avec les lèvres par exemple, est taxé d'impureté.
Aussi une cigarette n'est-elle jamais prise directement entre
les lèvres, mais tenue à distance par l'intermédiaire des
doigts. Sinon, de même que les restes alimentaires, elle ne
saurait être passée à autrui sans l'offenser gravement. Seuls
les restes des repas d'hommes et femmes considérés comme
saints ne sont pas impurs, mais constituent un « prasad »
salutaire et apprécié. Mais est considéré c01nme impur
l'homme qui descend d'une caste inférieure. De ce fait,
jamais membre d'une telle caste ou Européen sans caste
n'est admis à manger sous le toit d'un hindou de caste élevée.
Cela risquerait d'entraîner des pollutions ou des« vibrations
avilissantes». En revanche, entre membres d'une même caste,
tout repas pris en commun a sens d'une fraternisation com1ne
chez nous un banquet de cérémonie.
La mère, jusqu'alors inséparable du petit enfant, quand
celui-ci atteint trois ou quatre ans, s'éloigne de lui et l'aban-
donne progressivement, soit parce qu'elle est appelée à rede-
venir la partenaire sexuelle du père et que l'enfant est sans
cesse témoin de cette scène ancestrale des rapports sexuels
93
entre ses parents, soit que la mère soit à l'époque impure de
sa menstruation où elle doit se retirer dans une pièce inté-
rieure de la maison, soit que les premières manifestations de
la virilité de son garçonnet interdisent à la mère tout contact
avec lui. Dès lors la mère, naguère refuge protecteur et
réchauffant assuré, devient soudain un être mystérieux,
inquiétant, impur. Le garçon surtout verra de plus en plus
en elle le représentant de la féminité dangereuse et séductrice
qui menace l'idéal viril de domination de soi et de maîtrise
des instincts. Car on impose aux enfants une discipline sen-
timentale de plus en plus rigoureuse. Ils apprennent que
leurs propres parents ne peuvent se permettre, en présence
de membres plus âgés de la famille, les moindres tendresses
entre eux, ni vis-à-vis de leurs enfants de plus de trois ou
quatre ans. Manifester des sentiments, s'émouvoir vivement
équivaut à se comporter comme un animal et mérite châti-
ment et mépris. Trois de mes patients mentionnèrent comme
tout naturel le fait qu'encore à l'âge de dix-neuf ans ils
avaient été battus par leur père pour avoir souri à une jeune
fille dans la rue. Une jeune étudiante est en grand danger de
se perdre de renommée si elle sort avec un jeu ne homme, ne
serait-ce qu'une fois, ou si seulement elle reçoit d'un condis-
ciple masculin un billet doux. Comme les longues jupes de nos
compagnes occidentales il y a cinquante ans, le sari indien
doit aujourd'hui encore dissimuler aux regards des hommes
les chevilles de la femme. Par contre, on n'objecte rien à la
nudité d'une bande de peau large comme la main qui appa-
raît entre l'ourlet inférieur de la courte blouse et le haut
du sari.
Ainsi la mère s'éloigne radicalement du fils après un
temps de contact très étroit. Le père, lui, n'a jamais de rela=
tions ouvertes, franches et cordiales avec son fils. Ou bien le
père n'accède jamais, vis-à-vis du patriarche plus âgé et
Un psychiatre en Inde
lointain qu'est le grand-père ou l'aïeul, à une existence indé-
pendante propre, ou bien il ne joue à l'égard de son fils que
le rôle d'instructeur officiel, il lui donne l'exemple de la
1
répression volontaire de toute manifestation sentimentale
personnelle et de tout désir sensuel. Ainsi le fils entend sans
cesse le père répéter qu'il ne faut manger ni viande, ni autre
« nourritude échauffante », pour atteindre à une plus par-
faite domination de soi. Par contre, le lait des pacifiques
vaches et tout ce qui est fabriqué avec est particulièrement
bénéfique. Presque jamais le fils ne s'entend louer par la
bouche de son père, il en est en revanche abreuvé de recom-
mandations et de reproches. Du fils est exigée une totale sou-
mission, une obéissance sans réticences envers toutes les
volontés paternelles. Souvent, le père impose à un garçon de
dix ou onze ans des travaux d'adultes.
Cependant, toute cette mise en scène qui contraint le père
à une telle retenue sentimentale n'empêche pas qu'au fond
de la plupart de ces cœurs paternels se dissimule une grande
affection et une tendre sollicitude pour les enfants. Que de
fois je ressentis combien les parents prennent profondément
part au sort de leurs fils et filles, en les entendant implorer
mon avis et mon aide pour tirer leur progéniture de diffi-
cultés psychiques ou professionnelles. Seulement il ne leur est
pas permis de manifester cet amour ouvertement à leurs
enfants adolescents et cet interdit pèse d'un grand poids.
Le père devant son propre père et même devant son frère
aîné est ainsi amené à feindre ignorer tout sentiment ou ins-
tinct humain et ne connaître aucune vie sexuelle personnelle.
A plus forte raison, pour le fils encore célibataire de l'actuelle
famille moyenne en Inde, toute la liberté émotionnelle et
sensuelle que chantent les livres des sages de l'Inde et qu'ont
toujours prisée les grands esprits, n'a aucun sens. Peu i1nporte
que le dieu Shiva lui-même ait inspiré les mille chapitres de
95
son livre d'amour Vahana Nandi, que les aphorismes amou-
reux du Kama Sutra rédigé par le saint, aussi vénérable que
voluptueux, dénommé Vatsyana, et tant de révélations éro-
tiques de vieux sages indiens célèbrent la divinité de l'amour
sous toutes ses formes et manifestations, pour le jeune homme
moyen de 1' Inde contemporaine, tout le domaine sexuel est
malpropre et coupable. Et la conjonction de cette pudibon-
derie cultivée soigneusement avec la sensualité étalée dans
les vieilles histoires des divinités jette encore un plus grand
trouble dans l'âme des jeunes. Par exemple, un jeune membre
de la sous-caste des Kaisth me confia qu'il n'arrivait pas à
admettre les débordements du dieu Krishna. Il me dit :
« Ce dieu a le droit de posséder mille et une maîtresses. Or,
il me suffirait d'avoir à la fois deux amies pour qu'on ne me
permette plus de vivre.» Le même jeune homme ne pouvait
pas non plus comprendre une coutume de sa caste exigeant
que la mère, vers le neuvième jour suivant la naissance d'un
bébé, se place nue dans une chambre pour se faire contempler
par tous ses enfants mâles. Un autre jeune homme, après
avoir opposé la plus vive résistance intérieure au cours de la
psychanalyse, finit par exprimer des pensées et des imagina-
tions qui nous sont familières dans les cas graves d'obsessions
en Occident : « Si je pouvais avoir avec une jeune fille des
relations englobant aussi des rapports de l'âme, mon pro-
blème serait résolu à cent pour cent. Mais avec une jolie fille
je ne peux avoir qu'une sorte d'amour intellectuel. A la
maison, toute sexualité a été mise au ban comme mauvaise,
hors nature et sale. Quand je mange de la viande, cela me
donne mauvaise conscience. Je ne peux m'empêcher de
penser que je mange la chair de ma mère. Alors je suis saisi
d'une telle horreur que je quitte la table sans achever le
repas. Si, dans mon désespoir, j'ai recours à la prière, il me
vient également des pensées sales vis-à-vis de Dieu. J'ai tou-
Un psychiatre en Inde
jours été le seul carnivore de la maison, il n1e fallait n1anger
de la viande par prescription médicale, étant très chétif.
Mais j'ai toujours dû préparer ma viande moi-1nêmc, car
personne ne voulait avoir le moindre contact avec. »
Rien d'étonnant qu'au cours des années de puberté se
développent en Inde les peurs de l'onanisme et des pollu-
tions nocturnes, si courantes encore chez nous il y a quelques
décennies et entraînant toujours les pires désordres psy-
chiques. Très régulièrement, les jeunes hommes venus consul·
ter le médecin, se plaignent d'un écoulement de sperme plus
ou moins long entraînant un affaiblissement et une incapa-
cité de travail et de concentration. Car, disent-ils, pour refaire
une seule goutte de semence virile, il faut un temps de pro-
duction de quatre-vingts jours et un matériel de quatre-
vingts gouttes de sang. Le patient s'obstine dans ces plaintes,
même si l'examen ne révèle aucun des symptômes organiques
d'une véritable spermatorrhée. Nombreux sont les sujets qui
se plaignent d'un rapetissement du membre viril et d'an-
goisses très analogues à celles de l' Indonésien atteint de koro.
Comme chez celui-ci, cette affection résulte de l'incomplète
maturation de la virilité psychique et spirituelle et des senti-
ments de culpabilité.
Chez quantité de jeunes un peu fragiles il s'ensuit des
craintes d'impuissance et de stérilité. Elles déterminent très
souvent par la suite, lors de la vie conjugale, de réelles mani ..
festations d'impuissance sexuelle. Bien sûr, après le mariage,
le contact sensuel physique entre homme et fem1ne se trouve
affranchi de tout interdit. Mais, bien souvent, cette brusqne
libération ne suffit pas à réparer les dommages entraînés pal'
les prescriptions d'extrême pruderie qui ont tant d'années
banni de l'esprit et de l'âme le domaine érotique. Et puis hl
coutume indienne n'est pas même après le mariage vrai"
ment libératrice, elle continue à interdire tout entretien
97
en public, par exemple dans la rue ou en train, entre époux
et épouse, parce qu'un tel entretien offenserait la dignité de
la décence. Il est dès lors bien rare que puisse s'établir un
véritable rapport d'amitié ou de camaraderie entre homme
et femme. L'épouse se voit idéalisée par son mari, elle devient
pour lui avant tout un être maternel dans son imagination.
Et, dans la réalité concrète de son corps, elle est un poids, un
problème, une source de conflits. Car !'Indien marié est en
situation embarrassante : d'une part, il lui faut satisfaire
sexuellement son épouse et engendrer avec elle des enfants;
d'autre part, on lui a inculqué que seule l'abstinence sexuelle,
absolue si possible, fait de lui véritablement un homme fort.
La manifestation d'impuissance correspond à cette conjonc-
tion psychique et consiste alors souvent dans le fait que la
jouissance physique devient impossible avec l'épouse et
n'existe qu'avec une prostituée.
Les femmes se trouvent plus empêchées encore par les
mœurs régnantes d'assumer sciemment leur pleine huma-
nité et d'atteindre une affirmation libre et franche de cette
humanité dans tous les rapports sociaux conformes à leur
nature propre. Certes, les fillettes ne subissent pas le même
choc que les garçons : après les années de libre intimité
physique avec la mère, elles ne se voient pas soudain tenues
rigoureusement à distance. 1\!Iais sur elles pèse à peu près
toujours la fatalité de se sentir au fond des enfants indési-
rables. Car les filles notamment en raison des coutumes
'
économiquement ruineuses régissant les dots et les céré-
monies nuptiales, représentent une responsabilité et une
charge souvent à peine soutenables pour le père et les frères.
Une fois la fillette mariée, il lui faut continuer à jouer envers
son époux le même rôle de servante soumise et empressée
n'ayant droit à rien personnellement qui fut sien vis-à-
vis des membres masculins de la famille paternelle. Dans
Un psychiatre en Inde
le mari la femme devra voir l'essentielle incarnation de Dieu.
Très tôt, de ce fait, tout son être se replie sur lui-mên1e. Du
1
fait de cette vie en marge de l'activité générale, la femme de
l'Inde constitue l'élément nettement conservateur du pays.
Parallèlement, dans le domaine des rapports sexuels, elle
reste longtemps plongée dans un sommeil profond. J'ai vu
un nombre surprenant de jeunes Indiennes nullement épa·
nouies dans leur féminité à un âge où presque toutes leurs
sœurs occidentales ont dépouillé le charme de cet avant·
printemps. Au cours des traitements psychothérapiques de
femmes par un analyste masculin, j'ai pensé au début que
l'obstination à peu près invincible des nombreuses patientes
à ne rien trahir concernant les problèmes sexuels pouvait
s'expliquer par la répugnance à se voir confronter avec un
homme étranger qu'éprouvent des Indiennes élevées à la
mode ancienne. Mais, ayant eu l'occasion de collaborer
avec des collègues féminines, j'appris de leur bouche que
beaucoup de leurs patientes féminines ne laissaient rien
transparaître de leur sensibilité féminine et cela parce qu'en
fait elles n'avaient jamais donné accès à cette sensibilité.
Avec la meilleure volonté du monde, elles n'auraient pas
su dire ce qui leur advenait au cours de l'acte sexuel, se
contentant de se soumettre, avec la docilité que leur Ïlnpo·
sait le devoir, aux ordres de leur époux, tout en souffrant
d'une frigidité plus ou moins absolue. Je n'ai jamais constaté
qu'époux et épouse se soient jamais confié ce qu'ils ressen·
taient au cours de leurs rapports intimes.
Toute la structure familiale d'où naissent ces divers
troubles psychiques rappelle très exactement et jusque dans
la plupart des détails, peut-être même un peu exagérés, les
conditions sociales de la bourgeoisie d'Europe centrale au
tournant du siècle dernier. Aussi pouvons-nous trouver dans
les œuvres de Freud la description et l'explication de ces
99
formes de névroses qui n'ont rien de spécifiquement indien.
Car la bonne société de la grande cité de Vienne de cette
époque était précisément le cadre de vie de tous ces Occi-
dentaux chez lesquels le génial observateur qu'était Freud
eut l'occasion de faire ses recherches psychanalytiques. Dans
ses Contributions à la psychologie de la vie amoureuse, l' « avi-
lissement généralisé de la vie érotique », comme l' « ab-
sence de coïncidence entre tendances affectueuses et sen-
suelles », sont par exemple définis en formules parfaites
avec toutes les conséquences psychiques et physiques que
nous pouvons observer si régulièrement chez nos patients
indiens.
Freud a également observé que la mentalité correspon-
dant à semblable structure sociale qui comporte un tel
degré de pruderie entre les deux sexes et une oppression
patriarcale empêchant les fils de développer une personna-
lité propre indépendante entraîne, outre ces symptômes
d'impuissance, une grande fréquence de manifestations
homosexuelles. En effet, les hommes de l'Inde sont senti-
mentalement très orientés vers des partenaires de leur sexe,
à un point qui actuellement chez nous autres Occidentaux
ferait scandale. On peut à tout moment voir en public des
hommes jeunes ou âgés marchant par les rues la main dans
la main et fort souvent étroitement enlacés. On ne peut éta-
blir statistiquement si ces tendresses entre même sexe cor-
respondent aussi à un plus fort pourcentage de contacts
génitaux homosexuels. J'ai eu l'impression au cours des
consultations psychiatriques de recevoir plus fréquem-
ment qu'en Occident des aveux de pédérastie, aveux qui
n'étonnent guère le psychanalyste occidental expérimenté,
étant donné les obstacles sentimentaux plus grands à la
maturation normale de la virilité. Avec une désinvolture
sans précédent et sans d'habitude heurter apparemment
Un PSJ'Chiatre en Inde
leurs concitoyens, des silhouettes masculines hantent les
rues de nombreuses cités, qui, vêtues d'habits féminins et
fortement maquillées, se comportent en femmes. Ce sont
les Hijras invertis, membres de castes inférieures. Ils jouent
le rôle social bien reconnu de prostitués masculins. A l' oc-
casion ils se prêtent à une intervention chirurgicale qui les
transforme en eunuques. Ils sont la contrepartie des saints
de leur pays. Comme les sadhus vers le haut en direction
du ciel, ils s'exilent pour ainsi dire vers le bas au-delà des
limites de la société indienne normale. A l'occasion on les
voit se déchaîner en explosions de sensualité outrées qui
finissent par choquer l'œil du passant. Celui-ci est alors
tenté de les pousser à un peu de retenue en leur distribuant
de généreuses aumônes.
Deux témoins, fort expérimentés et de toute confiance, ori-
ginaires de l'Inde méridionale, m'affirmèrent d'un commun
accord que parmi les hommes de cette région, qui ont grandi
au sein de structures sociales particulières, déterminées
encore récemment par le matriarcat, on observe des ten-
dances homosexuelles plus marquées encore que dans le
Nord du pays où règne le patriarcat. Ils m'expliquèrent cet
état de fait en me décrivant la structure sociale com111e suit :
sous le régime matriarcal de l'Inde méridionale, les enfants
appartenaient complètement à la mère com1ne d'ailleurs
le bien familial de la ligne maternelle. Pour ne pas disperser
la possession familiale, on choisissait la fille de la sœur du
père d'un jeune homme pour en faire sa « Mora penne»,
son épouse. En dépit de cette pratique de l'isoga1nie, cou-
rante depuis des millénaires, on ne constate pas dans ces
régions de l'Inde méridionale de conséquences héréditaires
préjudiciables. Les gens du Sud, dans les écoles et univer-
sités, brillent plutôt par leur intelligence et sont reconnus
comme plus indépendants et plus forts de caractère que leurs
IOI
compatriotes septentrionaux. Cependant, même après le
mariage, le rapport entre frère et sœur reste bien plus étroit
que celui d'époux à épouse. Il suffit, pour contracter
mariage, d'une simple démarche que fait le candidat auprès
de l'oncle maternel de l'élue pour obtenir le droit de visite,
sans autres cérémonies. C'est là le contrat de mariage, le
« sambandhan ». Autant il est aisé de conclure alliance,
autant il est facile de décider la rupture. Peut-être de ce fait
le divorce est-il fort rare. Après le mariage la femme continue
à vivre au milieu de sa propre famille, l'époux reste dans la
maison de ses proches. La plupart du temps, il passe sim-
plement la nuit auprès de son épouse. Il lui faut la quitter
avant le lever du soleil.
Aussi les enfants ne voient-ils presque jam.ais leur père.
Pour chaque enfant, le sexe masculin est essentiellement
représenté par l'oncle maternel de la femme. L'éducation
réelle est entièrement confiée à la mère aidée de ses sœurs
et de la grand-mère. C'est ainsi du moins que mes collègues
indiens du Sud me décrivirent la situation. Si on la compare
avec la situation familiale qui entraîne le plus souvent
l'orientation des fils vers l'homosexualité, l'analogie est évi-
dente. Car chez nous aussi les homosexuels parlent ordi-
nairement d'un père faible ou mort prématurément, d'une
mère toute-puissante ou d'une atmosphère dominée plus ou
moins exclusivement par les femmes, que ce soit la mère ou
les tantes maternelles.
Les autres tragédies de la névrose auxquelles j'eus l'occa ..
sion d'assister en Inde étaient essentiellement entraînées par
des complexes d'infériorité. Ces complexes résultaient ou
  ~ e n du mépris où les parents tenaient le sexe féminin, ou
bien de la répulsion qui avait été inculquée aux enfants
envers les individus au teint sombre. Il se pouvait aussi que
ce complexe fût entretenu par les craintes que nourrissaient
Un psychiatre en Inde
les parents du fait du mauvais horoscope établi au moment
de la naissance de l'enfant.
Nous autres psychanalystes occidentaux, nous coni.pre-
nons donc aisément pourquoi précisément ces troubles psy-
chiques se manifestent et se multiplient au sein des struc-
tures sociales traditionnelles de l'Inde. Il nous est également
facile grâce aux recherches de Freud de résoudre un pro-
blème, de prime abord surprenant, que nous pose la compa-
raison des actuelles psychonévroses de l'Inde avec les
symptômes névrotiques naguère prédominants dans nos
pays, car en fait, si on considère combien le domaine vital
du sexe est sévèrement défendu par des interdits et con1111ent
tout ce qui concerne excréments et immondices est prohibé,
on s'attendrait à voir encore plus de graves névroses obses-
sionnelles, de manies du scrupule et d'hystéries. Car l'hos-
tilité manifestée en Inde à tout cc qui ressort au corps, à
l'instinct et aux sens, dépasse encore celles des tabous inoraux
de la bonne société de l'Europe centrale il y a cinquante
ans. Elle n'a d'égale dans sa rigueur que les entraves qu'op-
pose à la vie instinctive le réseau serré et solide des pres-
criptions judaïques ou l'intolérance spirituelle de certains
pasteurs bigots rétrogrades et mesquins des diverses églises
chrétiennes.
En réalité, d'après ma propre expérience, comme au juge-
ment de mes trois élèves qui, depuis bien des années, exercent
la psychothérapie en Inde, ni le nombre des névrosés ni la
gravité des cas n'y correspond à ce qu'on pourrait attendre.
La réalité est plus rassurante. J'assistai souvent aux diverses
cérémonies purificatrices qu'accomplissent les Indiens. Je
m'étonnai d'une minutie rappelant les pratiques de cer-
tains de nos névrosés par leur rigueur et leur minutie toutes
formelles et théoriques. Dans la vie pratique les prescrip-
tions de pureté sont suivies avec une certaine négligence et
qui les enfreint n'en ressent en général que peu de remords.
J'ai pu observer une hystérique particulièrement atteinte.
C'était une femme de trente ans complètement paralysée.
Grâce à une exploration poussée, je découvris que ses
troubles psychiques s'expliquaient par la perte de tout sen-
timent de valeur personnelle. Cette perte résultait de l'in-
fluence d'une belle-mère impérieuse et d'un époux qui ne
soutenait pas assez le moral de la patiente. En modifiant cette
atmosphère familiale et en prêtant à cette simple femme de
la campagne le prestige accru que lui conféra tout naturel-
lement le bref accueil chaleureux dans un hôpital dirigé
par des médecins blancs, nous arrivâmes, à la vive surprise
de son entourage, à guérfr durablement la malade après
quelques courtes applications d'électrochocs.
Pour comprendre ces particularités du tableau général
des psychonévroses en Inde, il nous suffira cependant de
rappeler l'immense différence entre l'éducation de la pre-
mière enfance en Inde et en Occident. Les patients indiens
avaient toujours joui au moins pendant leurs premières
années d'une atmosphère très libérale et très favorable à la
libre affirmation des instincts. Il ne leur avait fallu que rela-
tivement tard, à trois, quatre, cinq ou six ans, s'adapter
brusquement à une existence de refus de la vie instinctive.
De ce fait, du moins au cours de l'enfance, ils avaient pu
profiter d'un premier et décisif début de développement
sain et normal. Par contre l'environnement parental des
psychonévrotiques de l'Occident est à peu près toujours
dès le premier jour de la vie frustrant et aliénant. Alors
qu'ainsi chez ces derniers l'enfance ignore toute manifes-
tation consciente de la vie instinctive, les psychanalyses déce-
laient toujours chez les patients indiens des   très
riches et anciens de jeux sexuels, dissimulés il est vrai farou-
chement aux adultes, dont la jouissance pourtant n'avait
Un PSJ'Chiatre en Inde
été que peu genee par des sentiments de culpabilité.
Il faut en outre réfléchir au fait que le refus des instincts
et la répression des sentiments jusque dans la vie ultérieure
ne vaut que pour la caste supérieure des brahmanes. En
échange ils en sont dédommagés par la conscience réconfor-
tante et rassurante d'être semblables à Dieu. Les prescrip-
tions imposées aux deux castes des guerriers et des rn.archands,
qui suivent immédiatement les brahmanes, accordent aux
tendances agressives et orales des libertés très appréciables.
Chez les Banias, membres de la caste des marchands, l'ana-
lité, interdite dans le domaine direct du physique individuel,
peut s'affirmer d'autant plus ouvertement dans l'acquisi-
tion de richesses matérielles, car argent et excrément appar-
tiennent à la même sphère au point de vue de leur signifi-
cation psychique. Au moins une fois l'an, les Banias rendent
les honneurs divins au patrimoine familial au cours d'une
cérémonie spéciale. Comme les membres de certains cercles
protestants occidentaux, le pieux bania voit dans le succès
financier la récompense céleste de son mérite et un signe de la
bienveillance des dieux. Dans les castes inférieures et parmi
les sans-castes, la plupart des tabous restrictifs disparaissent
tout simplement. Par suite ce n'est que bien rarement qu'on
voit leurs membres atteints de troubles psychonévrotiques
au sens courant du mot.
J'eus l'occasion d'étudier de très près, grâce aux traite-
ments psychanalytiques de mes patients, de multiples cas
indiens de névroses. Cela m'a permis de constater qu'ils
résultent sans exceptions, comme les symptômes parallèles
présentés par des Occidentaux, d'obstacles opposés à la
pleine maturation de l'individu concerné. La vie au sein
d'une famille patriarcale indienne est particulièrern.ent
propre à empêcher le jeune homme d'accéder à sa pleine
virilité autonome et naturelle. Tant les gâteries de la pre-
105
mière enfance que les contraintes impersonnelles et rigides
de la tradition au cours des années postérieures et la dispense
de toute décision propre lors du choix d'un métier ou d'un
conjoint minent la maturation, empêchant l'individu de
devenir un adulte responsable et indépendant doué d'ini-
tiative propre et d'énergie volontaire. Aussi les hommes
indiens, dans leur majorité, ne manifestent-ils leur naturelle
assurance impassible, imperturbable et souveraine que dans
les attitudes sociales réglées par les lois de la hiérarchie
d'une famille patriarcale. Les Indiens moyens, à ce que j'ai
constaté, réagissent au contraire d'une manière hésitante
et inconséquente dans toutes les situations sociales où ils
sont soudain appelés à opter de leur propre mouvement.
J'ai observé également qu'ils ne savaient généralement
guère résister aux tentatives séduisantes de la corruption.
Leur attitude en de telles occasions évoquait celle de braves
enfants gâtés et aussi des habitants de notre Europe méri-
dionale à qui une nature plus généreuse et plus féconde a
épargné l'obligation de s'endurcir et de se défendre contre
les duretés et difficultés de l'existence. Comme nos jeunes
que n'altère aucune névrose, parce que les joies généreuse-
ment accordées d'une enfance choyée leur confèrent un
solide optimisme qui les soutiendra sur le chemin de la vie,
l'indien moyen fait montre d'une spontanéité rafraîchis-
sante, d'une cordialité et d'un pouvoir d'enthousiasme
incomparables. Souvent j'ai vu mes interlocuteurs s'enflam ..
mer sous mes yeux pour les plans les plus magnifiques et
les plus ambitieux et se laisser entraîner aux promesses les
plus larges. Mais à peine les avais-je quittés des yeux qu'ils
en avaient tout oublié et me laissaient vainement attendre
la réalisation de nos projets. Je me consolais en pensant au
commentaire d'un guide de la France méridionale que
j'avais entendu des années auparavant sur la terrasse du
Un psychiatre en Inde
palais des Papes à Avignon : d'un large geste impulsif de
ses deux bras il décrivait la grandeur et la beauté de sa
région en accumulant les superlatifs les plus forts. Et cepen-
dant il se défendait du reproche d'exagération trop souvent
lancé à ses compatriotes pour leurs fanfaronnades peu
véridiques. Ce reproche n'était pas fondé, déclarait-il, eux
et lui se contentaient de dire parfois de « grandes vérités »,
dont la grandeur les dépassait un peu en dépit de leur bonne
volonté. Je ne tardai pas à comprendre q uc forger des
projets était en soi un agréable amusement, surtout si on
n'a pas besoin de penser aux efforts qu'exigera leur réalisa-
tion. Dès lors je m'efforçai de me montrer à mes nouveaux
amis moins froid et objectif qu'au début. Un côté émouvant
de ces Indiens était leur disponibilité illimitée à vous aider,
et la rapidité, la sincérité qu'ils mettaient à vous offrir
leur amitié. Seulement il fallait m'attendre, comme bien
souvent chez nos jeunes gens, à cc que, dès le lendemain,
aide et amitié se tournent vers un nouveau partenaire.
Autant d'ailleurs l'indien est prêt à aider autrui, autant, à
la façon d'un enfant gâté, il compte sans limites sur l'aide
d'autrui. Les déceptions dès lors sont inévitables. Si l'inté-
ressé se heurte à un refus, il change brusquement d'attitude,
devient défiant et réagit violemment presque comme un
paranoïaque. A l'occasion, son manque d'autodiscipline
éclate, il se déchaîne en folles rages, en un « temper tan-
trum », mais sa colère tombe aussi vite qu'elle explose. Il
regrette terriblement de s'être laissé emporter et veut abso-
lument qu'on l'aime.
'Tous ces facteurs facilitent d'une part, gênent d'autre
part le commerce quotidien de l'étranger avec l'indien
moyen normal et aussi le travail du psychothérapeute
sur les patients indiens. L'effort du médecin est facilité du
fait que le malade lui voue aussitôt comme à un père, ou
107
m.ême à un gourou, une confiance enfantine illimitée. Alors
que les aspects de l'être, refoulés au cours de son évolution,
chez nos patients occidentaux, restent longtemps prohibés
et dissimulés derrière des résistances acharnées, ne se ris-
quant à prendre forme que tout au plus de façon allusive
au cours des rêves, ils se manifestent souvent chez le malade
indien dans le comportement éveillé avec une netteté par-
fai tc. Souhaitons aux psychothérapeutes sceptiques qui
doutent encore des assertions géniales de Freud, qu'il leur
soit donné de psychanalyser un jour ne fût-ce qu'une
douzaine d'indiens. Ils ne pourraient plus douter de la
multiplicité des cas que la psychanalyse a définis sous les
noms de complexes de castration et cl' Œdipc, tant il enten-
drait de confidences et tant il observerait d'actes volon-
taires et conscients correspondant à ces cas. Une seule
question reste entière, quelle que soit la régularité de
l'apparition de ces classiques « complexes » de notre psy-
chanalyse chez les patients indiens et quelle que soit la
précision des symptômes observés chez eux : ces affections
psychiques sont-elles les conséquences inéluctables et natu-
relles qui se produisent de tout temps, mais de façon plus
ou moins dissimulée, au cours de tout processus d'évolution
de l'enfant vers l'âge adulte? ou bien les grands change-
ments sociaux qui ont eu lieu chez nous depuis l'époque de
Freud, dans la structure des relations familiales, ont-ils déjà
modifié la signification et la fréquence du complexe d' Œdipe
comme du complexe de castration chez nos psychonévrosés
occidentaux?
Par contre, les efforts du psychothérapeute sont gênés
chez le patient indien moyen du fait que celui-ci pour les
mêmes raisons manque plus fréquemment encore que son
analogue occidental de volonté personnelle de maturation,
de motif réel le poussant à vouloir devenir adulte et de désir
Un psychiatre en Inde
d'évoluer. En outre, les virtualités profondes, différentes
selon l'individu, qui chez l'adulte normalement évolué,
font de chaque être une personnalité originale sont, plus
fortement qu'en Occident encore, cachées sous le masque
de la convention et de la tradition anonyme communes. Les
malades indiens confèrent volontiers à l'analyste un rôle
paternel de direction et de protection pour se soumettre à
lui pour toujours. Bien des pères et mères de patients ne
demandent qu'à jouer le jeu et à remettre totalement leur
responsabilité parentale entre les mains du psychothérapeute,
lui confiant et lui abandonnant généreusement leur enfant
pour toujours.
Plus que dans le travail proprement psychanalytique, au
cours des simples traitements psychiatriques courants, le
médecin occidental bien intentionné se voit contrecarré
par les prescriptions de castes. Il lui sera difficile de trouver,
par exemple, la forme de travail thérapeutique qu'il pourra
conseiller à un brahmane aristocrate et pieux. Il lui faudra
aussi faire grande attention à la nature du travail dont
hti-même s'acquitte sous les yeux du brahmane. Sinon la
valeur humaine du médecin, son autorité et son efficacité
thérapeutique risqueraient d'être totalement compromises.
A première vue, ces constatations établissant irréfutable-
ment les nombreuses particularités, négatives ou positives,
qui différencient Occidentaux et Orientaux, prêteraient à
infirmer l'idée d'une identité naturelle de la constitution
de l'homme à l'est et à l'ouest. l\1ais tout psychologue et
psychiatre occidental expérimenté sait qu'à chacun de ces
exemples, en apparence typiquement indiens, correspond
un parallèle exact parmi les multiples cas qui se présentent
chez nous ou qui se sont présentés à certaines époques du
passé, cas où les situations familiales et sociales correspon-
daient entièrement ou ressemblaient beaucoup aux condi-
rog
tions moyennes actuelles en Inde. Dès lors ces divergences
s'avèrent être simplement des différences secondaires de
formes imposées par des circonstances sociales et culturelles
analogues à un être humain dont la nature profonde est
toujours identique à elle-même. Ainsi ces différences mêmes
ne réfutent nullement, mais confirment la similitude essen-
tielle de tous les êtres humains.
Ces dernières années ont apporté un nouvel élément
important. Si la tradition culturelle a par elle-même sou-
vent empêché l'équilibre psychique et la maturation humaine
de l'Indien en certains domaines, équilibre et maturation
sont actuellement menacés plus fortement encore par la
rupture de cette structure culturelle et sociale de l'Inde.
L'esprit impérieux de la civilisation industrielle occidentale
impose aujourd'hui aussi à l'Inde des changements de
civilisation et des mutations sociales, qui, notamment dans
les villes, s'effectuent avec une rapidité de plus en plus
effrayante. Au cours des cent cinquante ans de régime
anglais ne furent proclamées que deux lois sociales nou-
velles, l'interdiction du sacrifice des veuves et celle de
marier les enfants; aujourd'hui une loi nouvelle succède à
une autre. Les hommes ne sont plus astreints aux prescrip-
tions de castes concernant l'exercice d'un métier. La femme
acquiert une plus grande indépendance. Le droit d'héritage
n'est plus réservé aux fils, il s'étend aux filles. Légalement,
maintenant, la femme est la concitoyenne à part entière de
l'homme. De plus en plus nombreuses sont les femmes et
mères indiennes qui travaillent en dehors de la maison, qui
gagnent leur pain comme ouvrières des plantations et des
usines, comme vendeuses, nurses, infirmières, secrétaires,
doctoresses, juristes, architectes et même ministres et ambas-
sadeurs.
Cette révolution sociale prive des milliers et des milliers
Un psychiatre en Inde
de jeunes hommes et femmes de l'Inde de la chaleur rassu-
rante de la communauté familiale; l'abandon simultané du
patrimoine religieux traditionnel leur enlève tout soutien
spirituel. En outre, ouvriers, employés et fonctionnaires de
la plupart des entreprises privées et des services publics sont
obligés par les règlements nouveaux à changer de résidenc,e
tous les deux ou trois ans : ainsi est entretenue une perpe-
tuelle rotation de millions de personnes et ces transferts
d
, h. ' , t
ec Irent sans cesse des liens d'amitié à peine noues e
déracinent les êtres; les règlements exposent aussi les enfant,s
de toute cette immense couche de la population indienne a
la même vie apatride dont ont si souvent souffert les enfants
de diplomates. A l'improviste, l'indien doit soudain affron-
ter l'obligation de prendre lui-même les décisions essen-
tielles, de porter seul la responsabilité de son épouse et de
ses enfants et de prendre complètement en main la direction
de leur vie. Les vieilles gens par contre restent de plus
plus abandonnés à leur solitude et perdent ainsi tout ce qui
faisait, jusqu'alors, le contenu de leur existence, n'ayant
plus ni fils, ni fille à soutenir et à régenter. Un grand nombre
d'entre eux s'enfoncent dans une dépression morose sans
remède. Or, à peine se préoccupe-t-on en haut lieu de ces
hommes et femmes âgés réduits à eux-mêmes, car, récen1-
ment encore, ils trouvaient tout naturellement un asile sûr
dans leur grande famille. La jeune génération, de son
n'est pas suffisamment préparée à ses charges nouvelles qui
exigent des personnalités fortes, mûres et autonomes, alors
qu'elle a grandi au sein de la famille patriarcale. Plus  
individu se sent dépassé par les exigences de la vie. Vice
versa, plus d'une jeune fille qui a suivi le cycle des études
universitaires est désorientée quand plus tard elle épouse un
homme qui appartient à une grande famille encore intacte
et qu'il lui faut à son côté s'intégrer à cette vie patriarcale.
s-
-mzz:: __ -- ~       ~ - - .
--é
II I
Après a voir connu la liberté de la vie d'étudiante, elle
ressent l'entière soumission à l'autorité d'une belle-mère
comme une insupportable contrainte .
. Ces tensions écrasent bien des êtres humains, qui se réfu-
?1ent dans les névroses, surtout si la législation sociale les y
invite. En outre, bien des parents font de leurs enfants des
malades psychiques : sans égard pour leur vocation véritable,
Uniquement soucieux de leur assurer un haut rang social, ils
font appel à toutes les relations personnelles pour pousser
leur fils ou leur fille à un poste élevé qui, exigeant trop de ses
forces, menace son équilibre intérieur. En outre, nombreux
sont les Indiens qui, encore aujourd'hui, répugnent à tra-
vailler de leurs mains. Et, par ailleurs, chacun ne rêve que
d'acquérir des titres ou arades toujours nouveaux et tou-
• b
Jours plus élevés. Ces causes contribuent à augmenter l'afflux
vers les universités. Même les sujets largement aptes à pour-
suivre des études se heurtent là à de cruelles déceptions car,
étant comme leurs parents entichés de technique moderne
et aveuglés par l'essor de la société industrielle, ils optent
d'emblée pour l'étude des sciences, qui leur semble le seul
objectif intéressant et digne d'eux. On engage tout enfant
intelligent dans cette voie sans se soucier de ses aptitudes
intellectuelles particulières. L'étude des sciences humaines
n'est considérée que comme un refuge pour les sujets moins
doués ou particulièrement handicapés par leur situation
sociale. J'ai pu observer des étudiants atteints soudain de
grave dépression nerveuse, parce qu'ils voulaient à tout prix
s'adonner aux sciences physiques et mathématiques, alors
qu'en réalité ils avaient une nette vocation de littéraires,
historiens ou philosophes. La surproduction en fait de« mas-
ters of arts », de« bachelors of science » et autres diplômés ne
permet d'ailleurs pas à la majorité des titulaires de ces
diplômes de trouver des possibilités de gain correspondant à
Un psychiatre en Inde
leur formation. Pour ne pas mourir de faim, il leur faut s'en-
gager comme guides touristiques ou s'acquitter dans les ser-
vices publics de simples écritures auxquelles le moindre
apprenti pourrait s'initier en quelques jours. Aussi, déçus
dans leurs espoirs de se voir confier des travaux où ils puissent
s'affirmer, ils souffrent de la médiocrité de leur tâche et
développent tôt ou tard des symptômes névrotiques.
On peut donc prédire à coup sûr que les difficultés et
troubles psychiques se multiplieront en Inde avec rapidité et
qu'il faudra faire appel au secours de spécialistes, il faudra
non seulement des médecins psychothérapeutes, mais aussi
des centres de conseillers éducatifs et professionnels. Le
nombre des troubles névrotiques prend de plus en plus des
proportions européennes et américaines; en outre plus
l'entourage de l'indien, plus son attitude spirituelle inté-
rieure et ses conceptions philosophiques se rapprochent de
nos moyennes occidentales, moins la distribution des diverses
formes de névroses et les aspects particuliers du déroulement
de ces affections se distinguent de ce que nous constatons en
Occident dans tous nos services de psychothérapeutes ou de
généralistes. Si douloureuse qu'apparaisse cette évolution des
affections psychiques en Inde qui, parallèlement aux habi-
tudes culturelles et aux modes de vie, s'assimilent à leurs cor-
respondants occidentaux, on peut voir là un témoignage qui
encourage à l'optimisme. Cette évolution montre bien que
tous les hommes sont frères et que leur constitution essen-
tielle est identique. C'est là un aspect positif : Ouest et Est
sont capables de se comprendre pleinement et directement.
J'en ai pris conscience très vivement au cours de mon voyage
en Inde et en Indonésie et ce fut là un des acquis essentiels de
mon aventure. Il en va d'ailleurs de même au sein de la
relativement minuscule communauté humaine de notre
Confédération helvétique : la virtualité de compréhension
113
qui existe entre Orientaux et Occidentaux deviendra réalité
d'autant plus facilement que chaque individu de part et
d'autre renoncera à s'enfermer dans sa particularité originale
et à se raidir dans une attitude intolérante et s'appliquera à
affirmer pleinement, librement et sciemment tout ce qui fait
son essence humaine.
Mais si j'avais obéi à l'invitation venue de l'Orient, ce
n'était pas tant pour acquérir une expérience qui me vint
tout naturellement au cours de mon activité médicale pra-
tique. Il m'importait avant tout d'affermir les bases spiri-
tuelles de notre psychologie et de notre médecine, d'appro-
fondir et de fonder solidement notre connaissance de
l'homme, de découvrir des idées meilleures et plus justes sur
ce qu'est l'homme par nature et par destination. On peut, si
l'on veut, dire qu'une telle quête est essentiellement philoso-
phique. Ce n'est pas une raison pour lui dénier tout caractère
médical : cette curiosité faisait partie de ma recherche de
thérapeute. Il n'y a en effet jamais eu médecine des corps, et
encore moins médecine des âmes, il n'y aura jamais de telles
disciplines scientifiques à l'avenir, qui ne se basent sur une
représentation philosophique déterminée de la véritable
nature de l'homme et de l'univers, et de leurs relations.
Je cherche qui m'enseignera la sagesse
Si les universités et les cliniques, avides de s'approprier la
science et la pratique occidentales, m'ouvraient grandes
leurs portes, si mes collègues m'accueillaient avec chaleur,
longtemps me demeurèrent inaccessibles ces sages profondé-
ment enracinés dans l'antique spiritualité de l'Inde dont
j'espérais apprendre sur la nature humaine plus que ne m'en
avaient appris les récentes découvertes de l'Occident.Je ne
manquais certes pas d'occasions de rencontrer autant de
sadhous que je souhaitais. Ces innombrables chercheurs de
Dieu ne peuvent passer inaperçus aux yeux du touriste même
le plus superficiel. Renonçant à toute autre possession maté-
rielle que leur sébile, leur bâton de pèlerin et quelques pans
de tissu, détachés de toute joie des sens, ils vivent dans l'obéis-
sance absolue envers leur gourou, leur maître spirituel; voués
au complet dénuement et à la chasteté, ils aspirent à l'accom-
plissement suprême del' existence humaine, à la connaissance
intégrale de l'ultime vérité et à la délivrance de toute souf-
france dans la félicité de l'âme. Beaucoup d'entre eux attirent
les regards par leur apparence provocante, s'exhibant presque
complètement nus, le corps bariolé de dessins fantastiques,
les cheveux en broussaille et brandissant un menaçant tri-
dent, symbole de leur attachement au dieu Shiva. La plu-
part, il .est vrai, sont entièrement drapés de vastes et amples
tissus grossiers, soit blancs, soit jaunes, conformément à la
règle de 1' ordre Sanyasin. Entre ces deux extrêmes il existe
I I .5
toutes les variantes possibles d'accoutrement. Autant de
diversités dans l'aspect extérieur des sadhous, autant de
degrés dans leur hiérarchie spirituelle. Ces huit millions de
membres de l'armée des chercheurs de Dieu de l'Inde sont,
à en juger de notre point de vue économique d'Occidentaux,
autant de parasites totalement inutiles qui, grâce à la men-
dicité, vivent du bien d'autrui. Cependant la société les pro-
tège jusqu'à maintenant avec succès, contre toutes les tenta-
tives gouvernementales visant à les insérer dans les cadres
normaux de l'état civil et du système économique. Car le
peuple estime salutaire pour tous l'action spirituelle du
sadhou et croit cette action plus précieuse que ne le serait
une participation active à la vie économique.
Je me suis entretenu avec beaucoup de ces sadhous errants.
Ils s'y montraient en général disposés. Quelques-uns ne
visaient par là qu'à une petite aumône. D'autres refusaient
résolument tout salaire et ne m'en dispensaient que plus
généreusement les trésors de leur science philosophique et
religieuse. Mais ceux-ci se limitaient, chez les sadhous
d'accès facile, à la récitation de versets des antiques écrits
sacrés hindous. Aucun sadhou d'ailleurs ne me parut mani-
fester une liberté intérieure, une paix, une félicité supérieure,
qui me convainquît ou me séduisît.
Pourtant, ce chapitre décisif de mon voyage en Inde
m'était apparu très prometteur dès le début. Dans les quinze
premiers jours, je fis connaissance de quatre des plus impor-
tants professeurs de philosophie et de psychologie du pays.
Ils n'épargnèrent ni leur temps, ni leur peine pour m'incul-
quer avec patience et abnégation les principes de leur
connaissance de l'homme. L'un d'eux alla jusqu'à me donner
des leçons régulières sur ces questions pendant des semaines.
Je remplis avec zèle mes cahiers de douzaines de termes
indiens difficiles désignant divers systèmes philosophiques,
Un psychiatre en Inde
divers concepts ou représentations psychologiques. Le savoir
que j'avais acquis dans les livres en Occident s'en trouva
heureusement complété et rectifié. Mais en fait, tout ce que
m'apprit cet enseignement fut précisément que l'apport
essentiel de la sagesse de l'Inde ne saurait être puisé dans
r 1 , ite
ivres ou des cours. On me répétait sans cesse que a ver
sur l'essence de l'homme et de toute chose qui l'entoure ne
peut être découverte qu'au prix de continuels exercices de
méditation et de concentration spirituelles. Mes quatre
savants et célèbres maîtres me déclarèrent d'ailleurs sans
ambages qu'eux-mêmes n'avaient pas poussé
cette expérience intérieure de la vérité pour pouvoir
ment · · . , . t p restes
apaiser ma s01f de connaissance Ils eta1ent ro .
h ., · · · 'était
ommes du s1ecle. Par contre ils savaient que tel qui s .
d ' "Il ' ' · · -ttcin t
epoui e de toutes les attaches de l'égoïsme avait ainsi a .
le but ultime et suprême de toute vie humaine, la  
sance de la vérité première et l'adhésion totale à cette ve,nte.
Sur le ·1 · , · · · nl.e a la
urs come1 s avises Je partis avec optunis ..
recherche des grands sages. Une sorte d'étape de
.c. t · · ' ' ·' qui
rn ma VlSlte chez un professeur universellement rcvci c . ,
la médecine des antiques Ayurvédas à l'.univers1te
hmdoue de Varanasi (Bénarès). J'avais entendu dire qu:
professeur recourait dans sa thérapeutique moins aux r:iedi-
caz:ients de l'antique médecine qu'à l'esprit de la
ph1e et de la religion de l'Inde ancienne. Mais ma prem1ere
tentative visant à faire la connaissance de cet homme, pour-
tant membre du corps enseignant d'une université, me révéla
les difficultés de l'entreprise. Il ne me servit de rien d'exhiber
une chaleureuse lettre de recommandation de son propre
recteur où celui-ci priait instamment le thérapeute de se
mettre à ma disposition. Par des chemins aventureux je par-
vins un matin à dix heures devant la maison de ce théra-
peute de l'ancienne école, non d'ailleurs sans l'avoir longue-
....... _ _....._ -------------------------------
-----·---
    - -----· '
117
inent cherchée et m.' être égaré à plusieurs reprises.Je frappai
et un secrétaire m'ouvrit. Il disparut aussitôt pendant une
bonne demi-heure avec ma lettre de recommandation. A

grande déception il rn.'apprit alors que le maître ne rece-
pas, qu'il me fallait repasser à deux heures de l'après-
nudi. J'eus beau refaire ce pénible trajet, l'après-midi ne me
fut pas plus favorable. Le gardien de la porte me conseilla de
tenter ina chance le soir à cinq heures, si je voulais en prendre
peine. Infatigable, bien que mes espoirs s'amenuisassent,
me présentai une troisième fois devant la forteresse si
Jalousement gardée. Cette fois je trouvai la maison grand
ouverte. Je pénétrai dans une minuscule chambrette aux
murs de pierres nues. A mon arrivée, un petit homme coiffé
com1ne d'une toque de fourrure de sa courte chevelure noire
embroussaillée surgit derrière une petite table mal rabotée
s'avança d'un pas vif vers moi. Les yeux rayonnants. et le
visage ouvert, il nie souhaita la bienvenue et me pna de
prendre place en face de lui, de l'autre côté de la table, sur
un tabouret bas. Il m'offrit avec prévenance du thé et des
sucreries indiennes. Sur un signe de sa main, à l'arrière-plan
du petit réduit s'assemblèrent sur une estrade basse faite de
quelques planches et qui avait à peine cinq mètres carrés
près de douze de ses meilleurs élèves, qui se serraient l'un
contre l'autre pour ne rien perdre du dialogue entre leur
n1aître et l'étranger. Dans un silence recueilli, coupé seule-
ment de quelques approbations respectueuses, ils écoutèrent
nos trois heures de discussion.
Le professeur commença en ces termes : « Permettez-moi
de vous raconter une très vieille légende de l'Inde. Il était
un: fois dans les temps anciens un roi. Ce roi était aveuglé au
point de proclamer à toute occasion que la seule réalité est
le visible et le tangible tout le reste n'étant qu'illusion. Indra,
. '
qui était alors le dieu suprême de l'Inde, prit en pitié la
1
j
1
1
1.
Un psychiatre en Inde
ux il
stupidité de ce matérialiste. Pour lui dessiller. lesl Y_C uêrne
. 1 . l d .r. " ·1 clég·tnsa u1-1
attira e r01 c ans une grau c 1oret, 1 se . . ·
1
. le sou-
en brigand, assaillit le roi et le ligota. Il menaça a

  soll
. d l . 1 . . l . 'd "t pas aussi o
verain c e tuer, si ce ui-ci ne tu ce ai ' . ésenta
A
. l . ·1 t" c le dieu pr .
royaume. peine e roi y eut-i conscn i qu . . il tu1
. . d, "Il' l ultimatum .
au monarque a1ns1 epom e un nouve .
1
quatre
fallait mourir ou accepter de se laisser tranchet . es Mais
membres. Le malheureux préféra cette am pu

  f érai t
. . c s l p
quand le dieu demanda finalement à sa v1cttm incons-
mourir ou être plongé par un poison subtil clans  
. ' . h . . h, "ter le t1 e
c1encc permanente, 1 cx-r01 c 01srt sans es1 . 'sentent
C
' l' b , . . qui pre
« est a un des nom reux recits anciens, .
11
Toute
sous son vrai jour la question de la réalité venta Jl'c · n jus te
t
. h, . , . 11 . part c u
ac ion t erapeutique est erronee si e e ne ' . ·gnoran.t
'dccin
1
examen de ce problème. Comment le me . .
1
s'aait de
l'essence du réel saurait-il jamais ce qu'en fiut
1
je
0
viens
sauver et de guérir dans l'homme? La légende myope
de vous conter montre que même l'homme le r un n'est
est amené à reconnaître que l'essentiel pour c me non
1
, . l . ' " ·1 " d' n royau '
pas av01r ou e pouvoir, s agit-i meme u ··sonnicr
" . . s· 1 le pn
pas meme le corps ou la simple survie. mor d simples
ne se fût pas prêté à sacrifier ces éléments e. contre
accessoires de son esprit conscient. Le sp1ntuel par hose.
est ce qui supporte et manifeste l'être. tote·t à ce
Seulement il ne faut pas s'imaginer ce spirituel e C' t
1 ir in01. l es
que les hommes ont coutume d'appeler et . d'l ·
1
b
t aujour 1111 a pourtant une erreur dans laquelle tom en ' ·
1
d .
1
d
h , , . , t ce qui es ren s1
p u part es ommes et c est precisemen · t l'.
• .r. , d' " .
1
. leur eao es ins-
m1atues eux-memes : i s estiment que b t .
" . . t . ii crée tout e q u1
tance supreme, qm importe avant tou ' . . c'1 t
1
d
, 'd · il faut ag11. e
seu e peut eci er comment et en qu01 . . .
folie induit à une monstrueuse infatuation de ce mmime moi
de l'homme, à une mégalomanie effroyable.
IIg
, «.A ces déviations les hommes doivent opposer une
eth1que. Mais en ce domaine aussi la même folie induit à
~ n e multiplication des lois morales, des prescriptions et
interdits : tu dois faire ceci, ne pas faire cela, tu dois être
bon et sage, etc. Ainsi advient-il que les hommes se sur-
chargent de distinguos impératifs sur le moral et l'immoral
et finissent tôt ou tard par en être écrasés. C'est cet état qui
les a amenés à inventer la bombe atomique. Car elle est,
sur le plan extérieur et matériel, l'équivalent du petit moi
humain explosant sous la force de la pression et de la pesan-
teur. Aussi importe-t-il, tant pour le salut général que pour
le salut individuel, de prendre conscience de ce que ce petit
moi de l'homme n'existe pas en lui-même, ne se manifeste
pas par lui-même, qu'il ne saurait se réduire à lui-même et
subsister seul. Tout moi humain est englobé dans cette
spiritualité universelle que nous autres Indiens dénommons
Brahma. Le petit moi humain doit se soumettre à elle et se
laisser conduire par elle. Alors il perd sa dangereuse suffi-
sance. Cette soumission du moi n'irn.plique nullement, comme
les psychologues occidentaux le reprochent à tort à la
pensée de notre pays, un renoncement au moi et à la
conscience, une résorption dans un néant gélatineux ano-
nyme et sans forme. Au contraire, en se soumettant à
Brahm.a, l'homme absorbe cet esprit infiniment plus élevé
et plus lumineux; or absorber et se résorber sont incompa-
tibles. Bien que ces choses soient simples, il faut presque
toujours une catastrophe plus ou moins grave dans la vie
d'un individu pour qu'il prenne conscience de cette réalité
et se dispose à répudier sa mégalomanie égocentriste. Qui
~ n a réellement pris conscience découvre dès lors ce qui
importe essentiellement au thérapeute. Tout devient alors
évident. Le médecin reconnaît daus tout homme venu cher-
cher aide auprès de lui une fraction et une manifestation
~           1
1
1
... _ c __  
 
Un psychiatre en Inde
du divin et il se félicite d'être appelé à lui prêter assistance.
Il suffit alors de faire sentir au malade cette évidence au
· "rne
moyen d'un comportement judicieux pour que lui-me
· · · Naturelle-
prenne conscience de sa propre nature divme. ,
ment cette attitude suppose que le thérapeute a
tout honoraire et plus généralement à tout bien
comme d'ailleurs à toute ambition ou vanité thérapeutique. »
M
'a t · · · ·
1
, · , t quelques-
yan ams1 mstrmt, e guensseur me presen a ,..
1
,
Ils d
. . ' 't "ent me es
u e ses anciens patients, qui entre-temps s e ai
' di · 1 ' d'eux me
a ses scip es massés sur la petite estrade. L un ,.. ,
frappa particulièrement. C'était un homme robuste age
d' · · xcellen t
environ trente-cmq ans : il sut me raconter en e . .
angla· '·1 , · d · , capitaine
is qui eta1t epms de nombreuses annees ' ·
dans l' ' · d" de trois
armee m ienne. Cependant avant sa cure ·1
mois auprès du maître et pendant 'plus de quatorze ans,_ 1
b' "t · œ. , se faire
egayai si aureusement qu'il ne pouvait guere d
comprendre de son entourage que par écrit. Au cours u
traitement, le maître l'avait accueilli dans sa maison con:me
son propre fils, ils mangeaient ensemble et dorrnai;nt
ensemble, bien que le patient fût musulman et le maitre
brahmane.
Je recueillis encore maints témoignages de que
mon. bagage psychothérapeutique ne m'eût jamais assu!es.
Aussi aurais-je aimé apprendre de la bouche du .1naitr?
un Occidental pouvait acquérir cette so!ide fo,1
dans. 1 ?ssence divine des apparences et .a
ses disciples cette foi. Le maître répliqua qu'il ne s agissait
pas seulement de foi mais d'une expérience directe, d'une
de l'identité de tout ce qui est. Les
n etaient pas ou plus accessibles à cette intmtion.
Pourtant un entretien sérieux, tel que celui que nous avions
eu, contribuait sûrement à ouvrir les yeux à une humanité
au sein de laquelle le bruit des machines menaçait d'étouffer
------         - -J- • -
                    ________ :a::i,
121
plus impitoyablement la voix des profondeurs mys-
teneuses.
Bien après la tombée de la nuit, le sage conclut notre
entretien en m'engageant à fuir autant que possible le
commerce des matérialistes et affairistes superficiels indis-
crets et avides. Il opposa aux dommages qu'apportent de
tels h01nmes à notre maturation intérieure les bénéfices de
la fréquentation d'amis éclairés et avancés dans la vie
Il ajouta que c'était la raison qui le déterminait
a mettre toujours à l'épreuve le sérieux de ses visiteurs. Il
les recevait qu'après les avoir éconduits deux ou trois
fo1s. S'ils ne s'en trouvaient point rebutés, il se sentait
o hligé à les accueillir. « C'est à peu près ainsi que vous
Vous êtes comporté envers moi », m'exclamai-je sans le
vouloir. Cette petite remarque déclencha un éclat de rire
général du maître et des disciples. Car au cours de la
conversation nous étions devenus si intimes et si proches
que tous avaient oublié l'épreuve qu'il m'avait imposée.
Ce qui 111' émut alors le plus fut de découvrir combien
l'esprit d'un tel homme était ouvert à une saine gaieté.
Mais, par la suite, une épreuve de patience de quelques
heures ne suffit plus. La semaine suivante, je me ren-
dis auprès du sage le plus admiré de mes conseillers. Ils
m'avaient dit que c'était un vrai saint, vivant dans une
absolue pauvreté et un total dévouement aux hommes qui
lui demandaient aide. Il lui avait fallu trente ans de médi-
tation dans les solitudes de la forêt vierge pour se libérer
des chaînes de l'écrotisme vulgaire. Ce n'est qu'après avoir
• b
ainsi suffisamment médité l'essence et la valeur de la vie
humaine qu'il était revenu auprès des hommes afin de les
aider grâce à son profond savoir. Pourtant, je ne trouvai pas
a:iprès de lui l'aide que je quêtais. Du moins pas cc jour-là,
n1 le lendemain, ni le surlendemain. Les fatigues de plu-
Un psychiatre en Inde
sieurs heures de chemin de fer dans des compartiments
grillagés, bondés, mal aérés et torrides ne me valurent, au
bout de deux heures d'attente dans la cour du sage, que
d'apprendre que le mahatma ne recevait pas. Il me serait
possible de le voir éventuellement la semaine suivante. Je
refis docilement le trajet sept jours après pour m'entendre
dire que le sage venait de partir en voyage. Il pourrait me
recevoir dans une semaine. Pour ne pas rentrer les mains
tout à fait vides à Lucknow j'allai le même jour voir un
érudit habitant dans les environs. J'étais introduit auprès
de lui par la chaleureuse recommandation d'un homme
d'État important. Plus d'un témoin sûr m'avait certifié
que ce savant connaissait comme nul autre dans l'Inde
entière tous les écrits de la philosophie, de la religion et de
la psychologie hindouïstes. Il avait de cc fait droit au titre
de Mahatmahopadhyaya réservé aux plus grands maîtres.
En outre, il se livrait depuis sa jeunesse à des exercices de
méditation sous la conduite du sage dont deux fois déjà
j'avais trouvé la porte close. Aussi pourrait-il m'expliquer
les bienfaits de sa propre expérience directe. Nous pourrions
nous comprendre sans difficultés, car il possédait parfaite-
ment la langue anglaise et quelques rudiments d'allem.and.
Je finis par découvrir dans le dédale des ruelles tortueuses
le sobre bâtiment de pierres répondant à la description qui
m'avait été faite de l'habitat de ce savant. Les fenêtres
dépourvues de vitres et les murs décrépis prêtaient à croire
que la demeure était abandonnée depuis des années. Une
haie vive impénétrable et envahissante dissimulait les pièces
inférieures aux regards. Le portail du jardin se composait
de deux lourds battants en fonte épaisse. Une énorme chaîne
et un puissant cadenas le fermaient. La vieille rouille
ayant transformé tout cet attirail en une rn.asse amorphe,
tout effort pour l'ouvrir s'annonçait vain. Par bonheur un
123
petit portillon était pratiqué dans l'un des battants et je pus
grâce à cette ouverture me glisser, non sans quelques diffi-
cultés, dans un jardin abandonné. Dans la maison j'attei-
gnis, après quelques tentatives infructueuses, la porte ouverte
d'un réduit aux murs nus ressemblant à une cave, situé au
premier étage au bout d'un long couloir. D'une minuscule
fenêtre tombait sur les dalles un parcimonieux rayon de
lumière crépusculaire. Il dessinait une tache aveuglante
tout près de la natte de paille sur laquelle était assis un
homme corpulent d'un certain âge dans l'attitude calme
et immobile d'un bouddha méditant. Profondément enfoui
dans la lecture d'un gros livre jauni, il dissimulait complè-
tement les traits de son visage. De sa tête ronde je n'aper-
cevais que la calvitie encadrée par côtés et par-derrière
de poils gris tondus ras. A sa gauche, à sa droite et derrière
lui s'amoncelaient des livres et des feuillets manuscrits. Ces
amas de livres atteignaient presque l'encadrement de la
lucarne et ne laissaient place ni à une chaise, ni à une table.
Seuls un minuscule encrier, un porte-plume et une feuille
de papier d'un blanc cru, vierge d'écriture se trouvaient à
côté du genou droit du maître. Nfais tout cela semblait
attendre en vain ce jour-là sa main élégante, qui tremblait
légèrement sous le poids du gros livre. Debout sur le seuil,
je me risquai à frapper doucement, puis attendis longue-
ment. Aucune réaction, je tentai un léger toussotement.
Alors la tête grisonnante de l'homme assis se souleva. Un
visage humain plein de dignité posa son regard sur moi,
mais sans paraître prendre garde à ma présence, comme
de très loin, d'un autre univers. J'essayai d'orienter son
attention sur la lettre de recommandation du politicien en
la lui mettant sous ses yeux. :l\fais, muet, il ne regardait que
moi. Enfin, toujours irn.mobile, il parcourut la lettre puis,
d'un geste de main négligent, m'invita à m'asseoir. Un
Un psychiatre en Inde
long moment, il me laissa attendre ainsi en face de lui sans
m'adresser la p a r o i ~   Puis il me posa quelques questions
conventionnelles coupées de longs silences, d'un air plutôt
ennuyé. Depuis quand étais-je en Inde, qu'avais-je vu,
combien de temps comptais-je y demeurer, est-ce que je
comprenais déjà l'hindoustani ... ? Ce ne fut que sur ma
réponse à demi affirmative à cette dernière question que
ses yeux lointains et voilés s'animèrent un instant. J c lui dis
avoir consacré beaucoup de temps en Occident à apprendre
cette langue, malheureusement avec un succès très limité.
Sa bouche daigna sourire de mes quelques phrases mala-
droites en hindoustani. Mais il retomba vite au silence et
moi-même, bien qu'ayant préparé d'avance de profondes
questions, je ne trouvai rien à dire. Ce mutisme de part et
d'autre devint vite insupportable. Jamais je ne in' étais senti
pareillement superflu et inexistant en présence d'un être
humain. J'avais l'impression presque physique qu'un puis-
sant bras invisible voulait me chasser de la pièce. A grand-
peine je bâtis une phrase pour dire qu'il me semblait déran-
ger le maître dans son travail et pour le prier de me donner
congé. Un bref hochement de tête satisfait me prouva que
je l'avais bien compris. Arrivé dans la rue, je m'aperçus que
je n'étais guère resté que dix minutes dans cette maison
étrangement inhospitalière. La durée de ce total échec
spirituel m'avait paru éternelle.
Honteux et confus, je regagnai le lendemain les salles
familières du Psychiatrie Center et de l'université de Luck-
now. Mais, dix jours plus tard, je me trouvai de nouveau
dans la cour du sage qu'en vain j'avais tenté d'atteindre
par deux fois. Encore plus poussiéreux et assoiffé que les
semaines précédentes, j'y parvins cette fois à deux heures
de l'après-midi. Un disciple du maître me pria de prendre
place sur un petit balcon. Je savais par expérience qu'en
125
Inde le temps que mesurent nos pendules ne joue souvent
qu'un rôle très secondaire et semble inexistant dans la vie
des sages. Aussi me préparai-je à une patiente attente. Elle
fut abrégée par la vue magnifique dont je jouissais de mon
belvédère, sur le large fleuve d'un bleu profond qui dessi-
nait à quelque distance ses majestueux méandres. Deux
heures plus tard, l'esprit servant reparut. Il m'apportait du
thé et, pour me distraire, un petit livre contenant des vers
de la Bhagavad-Gîtâ. Bientôt mon attente se trouva éga-
lement charmée par les échos d'une musique kirtane qui
était entonnée en l'honneur du saint par ses disciples. Son
rythme rappelait l'éternel va-et-vient du ressac des vagues
de l'Océan contre le rivage. Le temps de l'attente se dissol-
vait dans cette musique. La nuit tomba à l'improviste. Et le
portier me fit alors monter deux volées d'un escalier étroit
et croulant rappelant une échelle de poulailler et me condui-
sit sur le seuil de la chambre du maître. Il nous fallait nous
faufiler à travers une foule dense. Car l'heure était mainte-
nant venue où le sage recevait des visiteurs de la ville
voisine. Des mendiants décharnés vêtus de quelques haillons
et de riches bourgeois aux bedaines imposantes accompagnés
de leurs épouses drapées dans des saris de soie éclatante se
mêlaient en une foule qui chaque soir venait ainsi quéman-
der un regard bienfaisant du maître. L'un après l'autre,
chacun des pèlerins s'agenouillait devant le sage, touchait
respectueusement du front ses pieds nus et étalait devant
lui sa petite offrande de fleurs et de fruits. La paix alors
l'emplissait et il pouvait achever sa journée le cœur content.
Mon tour vint et je fus poussé dans la chambre. Le saint
regarda avec quelque surprise l'intrus à peau blanche. Mon
compagnon lui dit quelques mots d'explication. Un instant,
les traits du visage impénétrable s'éclairèrent d'un rapide
sourire de chaleureuse bienvenue. Puis l'éclat de ses yeux
Un psychiatre en Inde
', . . . tre avec
s eteigmt. Moi qui avais tant attendu d'une rencon de
un homme véritablement sage J. e n'avais plus en face, _
. ' . d rn en
moi que ce visage insignifiant et vide. Déjà mon gui e. tS·
t " · uivan
ramait vers la porte pour que je fasse place aux s . t
C ·
1
. , ' l'instan
et unique et fugitif éclair de haute spiritua ite a e
de la rencontre serait-il la seule récompense de ma e
et de ce triple pénible voyage sur une distance aussi lon..'.?U
R
. contre
que orne-Hambourg? Je me défendais à grand-peine ,., ·
1
d
, · · De1aJe
a eception et l'amertume en quittant la maison. '-! d
caressais l'idée de tourner le dos à l'Inde et de revenir .e
d' · · · bstt-
epit en Occident, puisque six semaines d'efforts aussi
0
' ,. · "tre un
nes qu mutiles ne m'avaient pas permis de connai ·
ayant pénétré jusqu'aux vérités dernières.
amsi d'étroites ruelles et débouchai sur l'artère pnnci pa
de la ville, où. régnait l'animation du soir. J:?ans
confuse roulaient côte à côte et se heurtaient par fois .
longues charrettes attelées de bœufa des rikshaws plus agiles
et d · · , . ' · ns cesse
es engms motorises plus rapides encore, qui sa . .
' " · · bar-
s arreta1ent de concert devant des vaches pensives qui
· 1 tos
raient le passage. Entre les vaches les charrettes et es au
cour.aient de petits enfants et de g/ands gamins au milieu des
".olailles ap;urées et des poulets criards. Çà et là ui:
     

lier balance entre les bosses de sa monture émergeait dign
ment de la mêlée. Soudain j'entendis jaillir de l'étroite ruelle
que je venais de quitter les syllabes de mon nom. Du pas léger
d'un enfant, unejeunenonnevêtued'unamplevêtementjaune
courait à moi, elle balbutiait quelques mots hors d'haleine :
le maître me faisait demander si j'avais l'envie et le temps
de l'accompagner deux ou trois semaines avec quelques-uns
de ses fidèles dans son cloître champêtre. Celui-ci se trouvait à
environ cinquante milles sur le bord d'un plateau désert. Nous
Y aurions le loisir de questionner, de répondre et de méditer·
Ainsi commença pour moi le deuxième miracle indien.
__ ....
Le deuxième miracle indien
. Le message inespéré de la petite nonne me détermina le
Jour suivant à échanger ma chambre d'hôtel princière contre
la misérable cellule que m'assigna un moine sanyasin dans
~   solitaire refuge et ashram du maître situé au bord d'une
immense lande qui s'étendait à l'infini jusqu'à l'horizon. Le
premier jour, je rencontrai souvent le regard étonné d'un des
moines ou d'une des nonnes qui avaient suivi le maître. lVIais
comme je semblais m'adapter sans peine à la vie monacale
  ~ jouir des bonnes grâces du maître, ils me considérèrent
vite comme un hôte bienvenu qui partageait tout naturelle-
ment leur vie. Ils cherchaient à lire clans ni.es yeux tous mes
désirs et se plaisaient à me rendre de petits services. Le grand
famulus du sage, le jeune brahmacaria, veillait tout particu-
lièrement sur ma personne. Il m'apportait dans ma cellule
avec grande ponctualité mes maigres repas, un peu de lait et
de thé, du pain chapati et quelques fruits. Un jour, par
hasard, il oublia le lait de mon déjeuner. Il se trouvait souf-
frant, s'étant enfoncé la veille une grande épine dans le pied
droit. Moi-même, ayant vainement attendu une demi-
heure, j'eus vite fait d'oublier son omission. Mais le maître
l'apprit et en fut si affecté qu'il jeùna toute la journée.
Négliger ainsi, si peu que ce fùt, un hôte était pour cet
Indien commettre un sacrilège. Le pied de mon brahma-
caria se guérit rapidement grâce à quelques soins de méde-
cine occidentale.
Un psychiatre en Inde
D
, 1 . . oi pour
es e Jour smvant, il put se mettre en route avec in s
d
. . , , uclque
me con mre au temple millénaire de DourO'a situe a q e
h
d d
. . . o. d- st notr
cures e istance dans la Jungle qm bordait au su e . . '
1
d
E
nosite
an e. n chemin, mon pieux guide manifesta une eu
enfantine. Il voulait tout savoir : comment vivions-nous  
• , • r: • • nous .
nos cites occidentales que pensions-nous que 1a1s1ons-
, ' ' , . car
Malgre ma bonne volonté, je parus plutôt le dccevoir.
1
d
., d" , i· que ce a
quan J eus It tout ce que je savais, il me rep iqua , ï
ne différait guère de la vie de la grande cité indienne ou
1
t
·11 · 1 · t com.n-ie
ravai ait m-même encore cinq ans auparavan ·
employé d'une entreprise de transport. l\1ais cette vie lut
avait semblé vide et creuse et il avait toujours eu le sentiment
'"l · · · d" d'être
qu i existait des choses bien différentes et seules ignes .
ve'cue A. · ' · ·1 · · ,.. D ·s i1 savait
s. ussi etait-i parti smvre le maitre. cpm '
pourquoi il était au monde. Au milieu de ces propos nous
t · ,.. c. d ' 1en t
a teigmmes la jungle et y pénétrâmes assez pro1on en .
sur un sentier étroit à peine visible. Mon guide me  
sa ,. ·, · · ' droite
ns s inqmcter le moms du monde des serpents qm, a .
et à gauche, se faufilaient dans les fourrés. Par contre, il
attirait avec enthousiasme mon attention sur des chants
d'oiseaux particulièrement beaux et étranges qui se déta-
chaient du chœur de gazouillis et de bourdonnements. A ei;
juger par l'heure, le temple ne pouvait être loin. Dissimule
dans un petit ravin, il ne se montra que quand nous y fûmes.
La blancheur crue de son crépi neuf m'aveugla, quand sou-
dain il jaillit de la pénombre de la forêt vierge avec sa
coupole étirée en hauteur en forme d'oignon à quatre arêtes.
Des bandes de langurs, ces singes acrobates à longue queue,
jouaient à proximité dans les branches des arbres. Si je i:e
m'en inquiétais pas, ces animaux me laissaient en paix. 1\!Iais
si je les regardais droit dans les yeux, ils grinçaient des dents
comme si le visage d'un être humain leur était odieux. L.e
temple était voué à Dourga, déesse de la destruction, il était
129
orné de statues et bas-reliefs qui représentaient la déesse
:montrant ses dents ou ouvrant une gueule avide. Ces images
horribles d'une divinité débordante de vie et dégoûtante de
sang se multipliaient, elle étreignait voluptueusement d'in-
nombrables nains étranges.Je n'eusse pas été surpris de voir
apparaître le serviteur de la déesse, prêtre du temple, sous
c;s apparences démoniaques et menaçantes. Mais nous
fumes aimablement accueillis par un yogi d'âge moyen,
fluet, plutôt petit; il ressemblait, sauf son vêtement, à un
Christ ressuscité. Ce vêtement se réduisait à un petit pagne
et au collier brahmanique qui ornait son buste. Une longue
chevelure sombre flottait en molles ondulations jusque sur
ses épaules et une grande barbe prolongeait ces ondes. Barbe
et chevelure encadraient un visage allongé, aux traits fins,
vifs et intelligents, dont la rare beauté tenait surtout aux
yeux immenses. Ceux-ci rayonnaient d'une félicité intérieure
qui émanait visiblement de la conscience de connaître une
paix profonde et assurée. A la différence de ces yeux, qui en
dépit de leur douce ardeur témoignaient d'une noble énergie
et d'une forte volonté virile la bouche avait un charme
' ,
supra-terrestre, comme si la récitation des versets sacres
du mantram avait déjà sublimé les lèvres en leur ôtant
toute opacité. Les mots que prononça cette bouche confir-
mèrent l'expression de cet homme heureux. Ils exprimaient
en phrases bien construites sa conviction de la caducité du
corps, matière dotée d'une forme éphémère, et sa certitude
du caractère indestructible de l'atman, essence véritable de
l'être humain, part du grand esprit infini de Brahma, de
qui naît toute apparence.
Entre-temps, le yogi, le brahmacaria et moi, nous nous
étions arrêtés sous un arbre ombreux aux feuilles immenses,
savourant un verre d'eau fraîche que le yogi venait de puiser
à une source proche aux vertus salutaires. Comment expli-
Un psychiatre en Inde
quait-il donc, lui demandais-je, la contradiction criante entre
sa sollicitude fraternelle envers toute chose et 1' effroyable
anthropophagie de sa déesse? Car toutes les figures du
temple ne me rappelaient que trop le côté infernal de ces
représentations du Jugement dernier si courantes dans l'art
de l'Occident. Seulement nos représentations comportent
toujours en contre-partie la peinture de la Résurrection. Où
donc dans son temple y avait-il place pour le Ciel et le salut?
Nulle différence ici entre le bien et le mal, tout était
condamné, le bon comme le pécheur. Le yogi me répondit :
« Nous n'imaginons pas le Ciel en haut à quelque distance,
nous ne concevons pas un salut dans un au-delà temporel
lointain. Ciel et salut sont présents dans ce monde. Il s'agit
seulement de rendre notre être intérieur assez lumineux pour
que sous son regard spirituel, à travers toute chose existante,
transparaisse cette lumière. Dès lors, être englouti par
Dourga n'est plus douloureux ni cruel. La douleur n'est en
fait rien de plus que l'expérience étroite d'une forme par-
tielle cramponnée à ses limites passagères et résistant avec
un égoïsme obstiné à la puissance illimitée de l'U n qui
englobe toutes apparences et sans cesse les transforme, les
brise, les façonne, puis les libère. Quand naît un enfant, le
sein maternel subit de petites déchirures. Les divers tissus
ainsi blessés, s'ils avaient des sentiments et des idées aussi
étroits que la plupart des êtres humains, gémiraient, déses ..
péreraient, parleraient de destruction. Y eut-il jamais possi ..
bilité de grandir et de se transformer sans que s'écroulent au
préalable les vieilles structures? Aussi dès que la mère dépasse
les spasmes de crispation égoïste et s'abandonne avec joie et
volupté du plus profond de son être à l'ouragan de l'enfan-
tement, dès qu'elle s'y livre sans réserve aucune, alors, ce
qu'on nomme la douleur de l'accouchement devient jouis-
sance suprême et bonheur profond d'accueillir un nouvel
être humain. Comment la danse divine de la ronde univer-
selle resterait-elle en mouvement et se renouvellerait-elle
continuellement, si tout ce qui est vieux, même bon, ne dis-
paraissait, une fois son temps révolu? Le bon aussi, en se
figeant et se conservant, troublerait et gênerait le jeu. N'en
fut-il pas toujours ainsi et n'assistons-nous pas à ce même pro-
cessus dans les actuelles révolutions culturelles et sociales? »
Je consacrai presque entièrement les journées suivantes
à l'ashram, et dans la présence immédiate du maître. Le
matin et l'après-midi, les disciples des deux sexes s'assem-
blaient pendant deux, trois ou quatre heures autour de lui
et lui rendaient hommage, soit dans un respectueux recueil-
lement, soit par des chants et de la musique. Puis le sage
dispensait ses instructions aux divers élèves et cherchait à les
éclairer. Il ne me fut jamais interdit de m'asseoir parmi eux
dans la salle de méditation du sage, bien que le commerce
d'un sans-caste ne pût leur être profitable. Je contemplais
alors autour de moi l'un après l'autre ces pieux visages
tournés vers le maître dans une attitude de félicité et de véné-
ration, il me semblait voir vivre devant moi un tableau de
Fra Angelico représentant des anges et des saints adorant le
Seigneur. Jamais dans le cercle des vivants je n'avais ren-
contré si parfaite pureté. Mon esprit critique pourtant se
révolta plusieurs jours : comment voir dans l'attitude des
disciples autre chose que la divinisation plutôt pénible d'un
être humain? L'objet de cet hommage n'était apparemment
qu'un homme, sans doute bon, mais nullement hors du
commun. Il me paraissait également suspect qu'un homme
acceptât cette adoration. Cette tolérance même ne compor-
tait-elle pas une bonne part de vanité et d'autoritarisme?
Ou bien cet homme avait-il entrevu la détresse de pauvres
êtres incapables de jeter un regard dans le domaine du divin
autrement que par l'entremise d'un médiateur? Ne s'of-
Un psychiatre en Inde
frait-il à l'adoration que pour l'amour des hommes qui en
avaient besoin, sans être lui-même le moins du monde
effleuré par quelque sentiment égoïste? Il en était sûrement
ainsi. Sinon comment aurais-je jour après jour éprouvé de
façon toujours plus convaincante quelle paix nouvelle mer-
veilleuse et pure exhalait la simple présence du maître?
C'était là un critère sûr. Que de fois des gens d'expérience
et de bonne foi me l'avaient indiqué comme la distinction
certaine entre la vraie et la fausse sainteté. Toute la'personne
du maître s'était visiblement haussée à un niveau supérieur
d'absolu désintéressement et d'amour universel. Pas un mot,
pas un regard, pas un geste, pas une action de sa part, au
cours de ces quinze grands jours que je passais si près de lui
et en dépit du continuel examen critique auquel je soumet-
tais son comportement, ne trahirent la moindre velléité d'un
désir égoïste. On ne pouvait nier que cet esprit possédât une
force de rayonnement qui tout naturellement, chez les
hommes qui l'entouraient, faisait taire toute envie mesquine
de briller, toute rivalité ambitieuse, toute volonté égocen-
triste. Même les différences de sexe de ses élèves cessaient,
dans l'univers de cet ashram, de poser le moindre problème.
Toute crainte peureuse de l'avenir s'évanouissait dans la
conscience des secrets suprêmes et ultimes que l'éclat inté-
rieur de ses yeux tout à la fois exprimait et contenait, trans-
muée en une joie et une allégresse victorieuses. Ses auditeurs
en arrivaient à ignorer la faim. Personnellement j'oubliais
presque de manger, tant la nourriture spirituelle m'était
généreusement dispensée, tantôt sous forme d'enseignement
en commun, tantôt au cours de longs dialogues, et plus
encore grâce à la seule présence du maître.
Je garde un souvenir particulièrement net d'un de ces
entretiens avec le maître, du fait que la leçon que je reçus
résulta de l'incompréhension totale à laquelle une de mes
133
questions se heurta chez ce sage. J'engageai la conversation
en faisant remarquer qu'un Occidental qualifierait la doc-
trine des Indiens depécheresseetdestructive. N'affirmait-elle
pas que tout ce que nous percevons n'est qu'une illusion
dont la maya use pour tromper nos yeux? Il nous semblait
au contraire, à nous autres Occidentaux, que nous avions
été créés par Dieu sous forme d'êtres qui pensent et per-
çoivent, afin de pouvoir à notre tour adopter les choses qu'il
créa et les aimer. La doctrine de la maya n'est-elle pas dès
lors dans l'erreur? Non sans un léger sourire, mais avec
l'indulgence qu'un bon pédagogue accorde à un enfant peu
doué, le maître me répondit : « Il existe, en effet, non point
une mais deux voies sur lesquelles on peut parvenir à l'expé-
rience de la vérité. L'une est la voie du vedanta, de la pensée
philosophique. Elle comporte entre autres le concept de
maya que vous venez de mentionner, bien que cette théorie
de l'illusion pure ne semble pas à nos plus grands penseurs
constituer l'essentiel de la doctrine. L'autre voie passe par
le service pratique et le respect. Exercez-vous à voir dans
chaque chose, si menue et insignifiante soit-elle, la figure du
divin, honorez-la comme il convient, servez-la, soignez-la
sans souci d'intérêt personnel, sans espoir de succès ou de
salaire. Accomplissez toujours plus parfaitement cette forme
de rite divin quotidien. Cette voie aussi mène à la connais-
sance de la vérité, elle peut être pour vous la bonne. »
« Oui, mais un de ces deux points de vue est sûrement
faux, répliquai-je. Car les deux conceptions que vous men-
tionnez sont contradictoires. Ou bien tout ce que nous
voyons n'est qu'illusion. Alors il est stupide de l'honorer et
de le servir. Ou bien ce sont des réalités qui existent, telles
qu'elles se présentent à nous d'habitude sous forme d'objets,
d'animaux ou de créatures humaines. Elles sont plus encore,
elles sont des phénomènes d'essence divine, à ce qu'en-
Un psychiatre en Inde
seigne votre deuxième voie. Quelle est celle de ces concep-
tions que je puis tenir pour vraie? »
Sans se décourager, le maître recommença : « Les deux
chemins sont également bons en soi. L'un peut conve-
nir mieux à tel élève, l'autre à tel autre. » Je finis par
comprendre que le maître devait estimer profondément
absurde mon souci de savoir la vérité sur le réel. Il ne sau-
rait être question de trouver la vérité, mais tout au plus la
méthode possible pour approcher de l'expérience de la
vérité. Aussi le maître me parlait-il toujours des voies d'ap-
proche de la vérité, et non point de la vérité. Il n'avait pas
même imaginé ma naïveté d'Occidental qui m'induisait à
méconnaître cette distinction et à prétendre saisir la vérité
par un simple effort conceptuel.
Quand arriva le jour des adieux, l'heure des chants kir-
tan de l'après-midi nous réunit une dernière fois. Le maître
me recommanda comme viatique l'hymme que composa
jadis Shankaracharya, le grand philosophe du 1xe siècle. Ses
vers traitent de l'essence véritable de celui qui supporte et
emplit toute apparence. Un des moines me traduisit le
chant que le maître récitait en sanscrit. Voici ce qu'il dit :
I • Je ne suis ni le bon sens, ni la raison pure, ni le moi, ni
l'ouïe, ni le toucher, ni le goût, ni la vue, ni le ciel, ni la
terre, ni le feu, ni l'air - mon essence est la vérité qui illu-
mine et ravit. Je suis Shiva.
2. Je ne suis ni le flot de vie, ni les cinq sortes de respi-
ration, ni les sept sucs de vie, ni une quelconque des enve-
loppes corporelles de tissus fins ou grossiers, ni la parole, ni
les mains, ni les pieds, ni les parties sexuelles, ni le derrière
- mon essence est la vérité qui illumine et ravit, je suis
Shiva.
3. Je ne possède nulle qualité, ni haine, ni amour, m
désir, ni souhait, ni fierté, ni jalousie, ni cérémonies et
135
devoirs religieux, ni richesse, ni passion, ni libération -
mon essence est la vérité qui illumine et ravit, je suis Shiva.
4. J c ne suis ni vertu, ni vice, ni bonheur, ni amour, ni
prière, ni pèlerinage, ni Dieu, ni offrande, pas plus que je
ne suis mangeur ou amateur de nourriture - mon essence
est la vérité qui illumine et ravit, je suis Shiva.
5. Ma vraie nature ne comporte ni mort, ni doute, ni
mère, ni père, ni naissance, ni parents, ni amis, je ne suis ni
maître ni élève - mon essence est la vérité qui illumine et
ravit, je suis Shiva.
6. Je suis sans cause et sans forme et pourtant rien sans
moi n'existe; ni les sens, ni ce qu'ils perçoivent. Je ne suis
ni dépendant, ni libre, ni limitable - mon essence est la
vérité qui illumine et ravit. Je suis Shiva.
Quand le chant se fut tu, le maître prit dans les coupes
pleines d'offrandes qui entouraient son siège quelques
amandes et quelques morceaux de sucre transparents qu'il
déposa dans mon mouchoir. Je savais que ces cadeaux
constituaient un précieux « prasad », porte-bonheur. Dès
lors je pouvais partir. Mais sur le seuil le sage m'engagea à
ne pas manquer de retourner auprès de l'érudit dont je
n'avais pu supporter l'accueil plus de dix minutes. Cet
homme pourrait donner une réponse exhaustive à toutes
les questions philosophiques et psychologiques que lui-même
n'avait pu résoudre. Car lui n'était qu'un autodidacte, il ne
tenait pas ses connaissances des livres, mais les avait puisées
dans son cœur et dans la méditation et le recueillement.
Je lui demandai pourtant encore avant de le quitter comment
il se pouvait que ses paroles correspondissent si parfaitement
à celles qu'on peut lire dans les livres de rishis de l'Inde
ancienne. « Comment en eût-il été autrement, répondit-il,
il n'existe qu'une vérité suprême sur la véritable nature des
apparences. Comment ne se manifesterait-elle pas de la
Un psychiatre en Inde
même manière en tout temps et en tout lieu à qui la
recherche et l'examine avec soin?
Je suivis son conseil quelques jours plus tard, non sans
une vive répugnance secrète. Mais j'eus la surprise de trouver
en la personne de cet érudit, naguère si inaccessible, un
homme aujourd'hui tout différent. Seul le cadre était
inchangé : la même figure de bouddha assise sur le sol dallé
garni seulement de minces nattes de paille et entouré de
monceaux de livres. Seulement cette fois le petit encrier
était ouvert et le papier blanc étalé à côté était à demi
couvert des beaux linéaments de l'écriture devanagari.
Et, chose essentielle, il ne me fallut ni frapper, ni toussoter.
Je n'avais pas franchi le seuil que l'homme darda sur moi
avec chaleur ses immenses yeux ardents et m'invita aimable-
ment à prendre place à côté de lui par terre. En quelques
phrases il me fit savoir qu'il connaissait le détail de mon
séjour et de mon comportement dans l'ashram du maître
qu'il révérait. Puis il poursuivit directement et spontané-
ment la conversation en analysant exactement les scrupules
et les doutes, jusqu'alors cachés jalousement dans mon for
intérieur, qui m'avaient en fait amené jusqu'en Inde pour y
chercher secours. «Quand quelqu'un veut vraiment aider
judicieusement ses semblables, les guérir à fond et être un
vrai médecin, il lui faut évidemment avant tout tirer au clair
ce qu'est l'homme dans sa véritable essence, comment il est,
pourquoi il existe. » Les phrases que prononçait le sage
exprimaient mes propres pensées et mes propres interro-
gations. « Sinon il restera toujours un charlatan et toute sa
thérapeutique n'est que tâtonnements à l'aveuglette. Dans
la solution de ces questions décisives relatives à l'essence de
l'homme, je crois pouvoir affirmer que l'Est l'emporte de
beaucoup sur l'Ouest. Car d'une part la pensée de l'Inde
a eu le privilège inestimable de pouvoir depuis des siècles
137
avancer sans troubles et tout droit vers son plein épanouis-
sement, tandis que la philosophie de l'Occident, dont les
Grecs avaient posé les fondements, subit du fait de l'intrusion
du christianisme, une longue interruption. Le christianisme
étant une religion révélée, il priva de toute base la réflexion
sur les principes de l'univers, du fait qu'il n'admettait plus
que fût posée la question fondamentale de toute philosophie,
la question de l'essence de l'être. Le christianisme remplaça
a priori cette question par une conception qu'il ne mettait
pas en discussion, mais imposait, puisqu'il faisait de toute
chose une création divine. Il en résulte que l'Occident
n'accéda qu'un bon millénaire après l'Inde aux problèmes
critiques des possibilités de la connaissance de l'homme,
de la loi de causalité et de finalité et de la « réalité » de la
réalité.
Plus déterminant encore pourtant fut l'état d'esprit des
penseurs occidentaux, qui les empêchait d'aborder judicieu-
sement les questions fondamentales de l'existence humaine.
Si je ne me trompe, Platon aussi bien qu'Aristote a estimé
que l'étonnement et la surprise sont la seule attitude, le seul
point de vue, d'où peuvent naître la réflexion philosophique.
Si on s'en tient à cette idée, on s'étonne et on s'ébahit de ce
que quelque chose existe, du quoi et du comment; cet éton-
nement et cet ébahissement impliquent un certain mouvement
de recul et une certaine distanciation vis-à-vis de ce qui est.
On recule, on prend ses distances pour se précipiter sur ce
vis-à-vis qui suscite l'étonnement et pour se disposer à
examiner sa nature surprenante. Tout étonnement implique
surprise et curiosité, mais facilement aussi un doute : ce
qu'on voit ne serait-il pas simple fantasmagorie du diable?
Or, sous ce doute, que Descartes fut le premier à exprimer en
Occident, transparaît une crise de confiance vis-à-vis de
tout ce qui existe, et cette crise de confiance porte en elle
Un psychiatre en Inde
le germe d'une hostilité envers tout être et toute chose.
Plus rien n'est sûr, n'est directement certain en dehors d'une
chose, le Moi. S'il n'existait qui pourrait donc douter,
penser, connaître? Cogito ergo sum. Pour assurer complète-
ment et renforcer cette seule certitude, l'Occidental a dès
lors une tendance de plus en plus forte à vouloir maîtriser
les apparences qui s'opposent à son moi. Est-ce le fait du
hasard, si les Occidentaux jusque dans leur religion se font
confirmer par leur Dieu le droit de régner sur toutes les
choses et tous les êtres de l'univers? Le plus sûr moyen de
dominer est sûrement de s'incorporer ce qu'on entend maî-
triser. C'est pourquoi finalement chez vous autres le moi,
en tant que sujet pensant, dévora le monde entier, le ravala
au rang de simples représentations subjectives à l'intérieur
de l'esprit humain, qui peut se les approprier au moyen des
concepts rationnels, déterminer et prévoir leurs réactions.
Ainsi la raison humaine crut pouvoir disposer des choses et
en faire ce qu'elle voulait. D'un certain point de vue,
purement extérieur, l'Occident, et avec lui le monde entier,
s'égare sur cette voie de la pensée. Ce moi humain tout-
puissant et sûr de lui-même fera faillite. Car sa réalité n'est
fondée que sur un sophisme. Sans doute il est indéniable
qu'il y a pensée, perception, doute. Mais qui nous oblige
à induire de ce fait l'existence d'un moi humain et à en
conclure que pensée, perception et doute sont ses œuvres?
Pourquoi ne serait-ce pas la pensée elle-même qui est capable
de penser et de douter? Ainsi la preuve que donne Descartes
de l'existence d'un ego indépendant, d'une res cogitans
humaine séparée de tout, n'est pas évidence nécessaire, mais
affirmation gratuite. Le moi de l'homme, apparemment si
autonome, s'avère en réalité être une chose très fragile et
problématique. L'étonnement originel des Grecs en face de
l'existant et de sa faculté d'existence a dégénéré en adhésion
139
à l'objet de l'étonnement, en reniement de soi-même et
identification du sujet aux objets. Aussi les Occidentaux et
les Orientaux occidentalisés ressemblent-ils aux dix mar-
chands dont une antique légende de notre pays raconte
l'histoire. Ces marchands arrivèrent à un large fleuve. Les
pluies l'avaient tellement enflé qu'il avait débordé et entraîné
tous les ponts dans ses flots. Pourtant les affaires pressaient.
Aussi les marchands se décidèrent-ils à traverser le fleuve à
la nage. Arrivé sur l'autre rive, l'un d'entre eux se mit à
compter les rescapés. Il voulait s'assurer qu'aucun n'était
noyé. A son grand effroi il n'en comptait que neuf, bien qu'il
en vérifiât plusieurs fois le compte. Les autres se mirent aussi
à compter. Mais aucun ne dépassa neuf. Un ermite de
passage les tira d'embarras et de peine. Il éclata de rire,
compta les marchands et en trouva bien dix. Ils ne remar-
quèrent qu'alors que chacun d'eux en comptant s'était
oublié lui-même.
Le simple fait que cette histoire soit si souvent racontée
dans notre pays montre, il est vrai, que les hommes de
l'Inde ne sont pas bâtis autrement que les Occidentaux si
enclins à oublier leur moi. Dix habitants de l'Inde ont dans
cettehistoirecomptéseulementce qu'ils voyaient et négligé de
penser qu'ils existaient aussi. Les Indiens, en un temps oil
les hommes de l'Europe centrale et septentrionale se conten-
taient d'aller à la chasse et de se vêtir de peaux de bêtes, ont déjà
étudié si intensément et si scientifiquement l'univers exté-
rieur qu'ils étaient déjà des bâtisseurs de cités expérimentés
et des chirurgiens avisés, des mathématiciens, qui inventèrent
le système décimal et le zéro, des astronomes, qui dépas-
sèrent les Grecs par l'exactitude de leurs prévisions relatives
aux planètes. Mais depuis, les penseurs indiens ne se
contentent plus de déterminer scientifiquement les faits qu'on
peut observer, ils ne considèrent plus ces calculs comme pr.io-
Un psychiatre en Inde
ritaires et de première importance, ils estiment primordiale
la recherche de l'essence et du mystère de l'existence de
l'homme et des rapports entre l'homme et son univers.»
Ces déclarations ne manquèrent pas de choquer en moi
!'Occidental et l'homme fier de son métier. J'objectai :
«Je ne puis nier, maître, que vous m'étonnez fort par votre
connaissance de la philosophie occidentale et de la Bible.
Mais ce que vous dites n'est pas entièrement juste. Depuis
l' Antiquité la philosophie occidentale se consacre également
à une exploration interne de l'homme et à l'étude de son
âme. Et nous assistons actuellement à un immense dévelop-
pement de la science psychologique. »
«Je le concède, répondit le sage. Mais le point de départ
de 1' étude de l'âme et de la psychologie en Occident est mal
choisi. Il était et reste extérieur. Les simples titres de vos
ouvrages en témoignent i ne posent-ils a priori l'existence
d'objets d'observation concrets tels que psyché ou âme?
Ainsi l'Occident fut amené à enrrlober l'essence de l'être
b
humain dans le puissant processus d'objectivation de sa
pensée, à l'objectiver toujours plus et sous des formes tou-
jours différenciées. La psychologie occidentale admit ainsi
des objets de plus en plus nombreux : le moi, le ça, le sur-moi,
l'inconscient, la libido, etc.? Mais où donc réside l'être perce-
vant et comprenant, l'homme? Jamais perception et
compréhension ne peuvent émaner d'objets, fussent-ils
psychologiques. Sans doute la physique atomique moderne
a découvert que même les choses mortes ne peuvent être
totalement objectivées, et à plus forte raison l'homme. Elle
dit qu'observateur et chose observée ne saurait être indé-
pendants l'un de l'autre et se séparer en un objet existant
en lui-même et un sujet totalement autonome. Mais jamais
la science occidentale ne pourra concevoir cette étrange et
indissoluble relation d'adhésion sujet-objet. L'abîme entre
141
le sujet et l'objet restera to1tiours béant dans sa pensée, à
moins que l'Ouest ne retourne sa perspective de cent
quatre-vingts degrés et ne repense l'essence de l'homme au
lieu de la défigurer en un quelconque objet ou sujet. Sans
doute la moderne psychologie occidentale est-elle arrivée à
abandonner l'orgueilleuse illusion d'un moi souverain pour
le remplacer par un« ça». Cependant, même en dissolvant
ainsi l'agent qui perçoit, et doute, et cogite dans l'anonymat
et l'imprécision réaliste d'un ça, il n'en est pas moins et n'en
demeure pas moins un sujet et de ce fait il s'oppose tout
comme un moi aux objets et en est séparé irrémédiablement.
« Il existe d'ailleurs une autre raison essentielle de l'hété-
rogénéité entre la psychologie occidentale et la science de
l'homme de notre pays, qui explique l'inadéquation de la
première à la compréhension des problèmes. Cette raison,
qui tient essentiellement à la position philosophique de
Descartes, trahit un besoin de sécurité et d'appropriation
conceptuelle du monde. En effet philosophie et psychologie
occidentales ne traitent que d'une part de l'humain. Or
comment trouver la vérité d'une existence, tant qu'on
n'examine pas l'ensemble de ses apparences ? La science
occidentale n'a étudié dans la vie humaine que l'état de
veille et s'intéressa uniquement aux phénomènes qu'il
comporte. Or le domaine complet de l'existence humaine
englobe, outre l'état de veille, deux autres états. Ce sont les
situations du rêve et du sommeil profond sans rêves. La
psychologie occidentale a bien, depuis peu, englobé le rêve
dans ses recherches. Mais a priori elle ne l'accepte pas pour
ce qu'il est. Elle juge le rêveur à partir de l'état de veille et
condamne ainsi le monde des rêves à n'être qu'un dérivé
de l'expérience vécue à l'état de veille, que sa reproduction
plus ou moins parfaite ou une illusion des sens aberrante.
Or le rêveur, tant qu'il rêve, vit son rêve avec la même
Un psychiatre en Inde
conviction que met l'homme éveillé à vivre sa vie. Ce n'est
que bien rarement qu'à l'occasion il pourra chasser un
cauchemar juste avant de s'éveiller en s'apercevant que,
grâce à Dieu, ce n'est qu'un rêve. D'habitude, le monde
du rêve est tout aussi réel pour le rêveur que le monde de
la veille pour l'homme éveillé. Sinon il ne saurait se faire
que quelqu'un rêve qu'il a des illusions ou des mirages que,
même en rêve, il peut distinguer des ' réalités ' du rêve.
Nul ne pourrait rêver qu'il tombe dans un sommeil profond
sans rêve, puis se réveille pour retourner au monde antérieur
de son univers de rêves : exactement comme cela se passe à
l'état de veille. Il est erroné d'imaginer que seules les choses
de l'univers de veille sont perçues par les sens. Que de fois le
rêveur n'éprouve-t-il pas des impressions visuelles, auditives,
olfactives, tactiles et gustatives extrêmement nuancées? C'est
également un préjugé de l'homme à l'état de veille d'affirmer
que les expériences du rêve n'appartiendraient qu'au seul
univers privé subjectif du rêveur, alors que l'état de veille
comporte un univers commun à tous les hommes. Le monde
du rêveur connaît autant de soleils, de lunes, d'étoiles que le
monde de l'homme qui veille. Il est plein d'animaux et
d'êtres humains avec lesquels le rêveur entre en relation,
qui perçoivent le rêveur et l'abordent comme un citoyen de
cet univers des rêves. »
Cette critique à laquelle le savant indien soumettait nos
préjugés occidentaux vis-à-vis de l'homme qui rêve corres-
pondait point par point aux faits que quelques années
auparavant j'avais cru établir par de laborieuses enquêtes
sur les rêves. J'apprenais maintenant que tout cela était
familier il y a plus de mille ans au philosophe Shankara-
charya, et que des descriptions de rêve analogues se trou-
vaient déjà bien longtemps auparavant dans les Upa-
nishades.
143
Plus néfaste encore à la psychologie que sous-estimer
l'état de rêve était, pour notre sage, de négliger comme le
font les Occidentaux le sommeil profond sans rêves ou, plus
exactement, sans souvenirs. « Or pourquoi la psychologie
occidentale méconnaît-elle si obstinément le sommeil pro-
fond sans rêves ou sans souvenirs, bien que l'homme normal
y consacre un bon tiers de son existence? Sans doute parce
que là s'arrête le travail conceptuel de la pensée discursive,
alors que l'Occident ne connaît rien d'autre et ne sait
rechercher la vérité sur l'homme et son univers qu'au moyen
du calcul rationnel et de la déduction logique. Or vouloir
ainsi accéder à l'essence de l'homme est une entreprise
aussi sûrement condamnée d'avance à l'échec que le serait
la tentative d'un chirurgien pour saisir avec une pincette
placée entre son index et son pouce droits ces mêmes
doigts qui tiennent l'instrument. Pourquoi parlé-je en tant
qu'homme de ma raison, de ma pensée, de mes perceptions
et mes sentiments, de mon corps exactement comme je
nomme mien ce porte-plume que voilà? Les matérialistes de
l'Inde antique ont, il est vrai, dès avant le début de l'ère
chrétienne, prétendu dénier à ces formules toute impor-
tance en les qualifiant de purement imagées. Pourtant nul
vrai penseur ne s'y est laissé prendre. Les sages de l'Inde
ont toujours compris que l'homme ne peut ressentir comme
siennes ses aptitudes spirituelles que parce que l'être qu'il est
fondamentalement se maintient comme une entité constante
à travers la succession des perceptions, pensées, sentiments,
actions de la veille et du rêve, si rapide soit leur alternance,
comme il se maintient identique à travers les divers processus
physiques. Cette entité constante ne se limite ni aux biens
matériels ni aux fonctions physiques ou psychiques. Le
simple bon sens permet de pénétrer l'origine et la nature
précise de cette essence de l'homme qui entretient, englobe

-------
Un psychiatre en Inde
et supporte sa vie, à condition d'examiner un peu le tr?i-
sième état de l'homme, le sommeil sans rêves ou du moins
sans souvenirs. Déjà nos antiques U panishades, de
ranjaka et Kanshitaki entre autres et surtout aussi de
Shankara, soulignent l'importance d; la grande énigme que
pose au penseur le sommeil sans rêves : où donc
disparaître dans cet état ma conscience de mon propre mol,
la sensation de mon corps et aussi l'idée et la perception
des choses qui m'entourent? La simple réflexion peut. et
répondre à cette question ?101ns
negativement : notre conscience ne peut s'être redmte au
P:1r néant ou à la simple matérialité inconsciente d'un orga-
physique. Il serait en effet impossible que notre
conscience de nous-mêmes et des choses autour de nous,
lors. de notre réveil matinal, surgisse du néant ou de la
matière inconsciente et renaisse ainsi sans cesse à l'existence.
Comment, lors de cet éveil, pourrais-je en un clin d'œil et
avec une pleine lucidité, me souvenir que je suis le même
que quand je m'endormis et que les mêmes choses  
ravant m'entourent si au cours de mon profond sommeil
' ,
tout sentiment de mon existence avait été réellement efface
et interrompu ou même simplement troublé? Il faut donc
que l'essence de ce quelque chose, où se dissolvent, au cours
du sommeil sans rêves, toutes les apparences de la veille et
du rêve, et qui ensuite restitue intactes ces formes de notre
conscience personnelle, soit plus vaste et aussi plus lucide
encore que ne l'est notre conscience au cours de la veille
diurne et du sommeil nocturne. Pourquoi d'ailleurs n'y
2.urait-il pas un état de veille plus lucide encore que ne
l'est notre conscience ordinaire? Un état de veille si lucide
qu'il dépasse la veille ordinaire d'autant de degrés de luci-
dité que l'état de veille dépasse notre intelligence au cours
des rêves?
1
45
A. Mais là s'arrête la sagesse de l'homme à l'état de veille.
1
cela se borne sa réponse. Prétendre, au stade de déve-
oppement de notre langue et au niveau de conscience de
philosophie et psychologie, percer plus profondément
essence de l'homme serait aussi vain que tenter de discuter
avec de petits enfants impubères les problèmes sexuels du
couple. La philosophie hindoue en a pris conscience il y a
de deux millénaires. Aussi a-t-elle renoncé à la préten-
tion de définir conceptuellement la vérité essentielle touchant
l'homme et son univers de l'exposer dans des livres et de
, '
pretendre l'enseigner. La vanité d'une telle entreprise est
largement prouvée par l'angoisse qui étreint tant de philo-
sophes occidentaux. Cette angoisse philosophique s'exprime
  explicitement dans les systèmes philosophiques. Ou
bien elle se dissimule plus ou moins dans la vie quotidienne
des philosophes. Comment interpréter cette angoisse sans
Y voir l'impossibilité d'étreindre dans un étroit système
de pensée les dimensions de l'humain? Ces dimensions
telles que l'esprit philosophique chancelle devant leur
unmensité et leur profondeur et menace d'éclater sous leur
pression.
Peut-être cette prétention occidentale à vouloir embrasser
la vérité explique-t-elle les dissonances entre le contenu
des livres et la vie réelle de multiples philosophes occiden-
taux, dissonances inconcevables dans notre pays. Le pen-
qui n'agit pas, dans la vie de chaque jour, en confor-
mité avec ses conceptions, qui n'est pas prêt à s'y soumettre
de tout son être, est considéré chez nous comme trop peu
pour pouvoir prétendre à quelque crédit. Qui
disserte sur la vérité l'amour, la charité, l'ascétisme et
. . '
invite autrui à affronter courageuse1nent les épreuves de la
vie, alors que dans son commerce avec ses semblables il
pratique le mensonge, abandonne ou tourmente ses amis,
Un psychiatre en Inde
vit en JOUisseur et fuit les difficultés inhérentes à la vie,
serait chez nous, en dépit de son éloquence, assimilé aux
habiles prestidigitateurs dont le public ne fait que rire.
Mais pour rendre hommage au phénomène du sommeil
sans rêves, il est grand temps que nous ne nous contentions
pas d'une approche conceptuelle, mais que vous et moi
nous nous y livrions. » Et le sage montra de son pouce
droit la petite lucarne où, depuis un moment, se montrait
la lune toute ronde. Non sans effroi je m'aperçus que la
conversation durait depuis presque cinq heures. Il s'était
écoulé un temps très long et pourtant l'initiation ne faisait
_ que commencer. Car le maître avait volontiers accédé à ma
prière, quand je lui demandai de procéder avec lenteur et
prudence, de peser avec moi soigneusement chacun des
termes essentiels, d'en étudier l'étymologie sanscrite, de le
transposer ensuite en sa variante en hindoustani, puis de
tenter une transcription approximative en anglais, en s'ai-
dant à l'occasion d'un concept allemand. Le maître qui
avait supporté la majeure partie du fardeau de ce long et
délicat travail, ne trahissait pas le moindre symptôme de
fatigue. Je savais qu'il ne prenait congé que dans l'intention
de consacrer quelques heures à la méditation avant de
s'adonner au sommeil. Quant à moi, je m'attardai une
bonne heure sur le perron du maître, tentant de noter les
paroles entendues aussi fidèlement que possible. La lune
me prêtait sa lumière argentée avec une générosité qu'elle
réserve aux nuits de l'Inde, peut-être en remerciement du
rôle éminent que lui attribuent les savants de ce pays dans
leurs calculs astrologiques.
Docile à l'invitation du sage, je me présentai ponctuel-
lement à l'heure fixée, les quatre jours suivants, ceux dont
je disposais avant mon retour à Lucknow. Chaque fois je
n'arrivai à m'arracher au maître qu'un peu plus tard que
1
47
la veille en dépit de mon ferme propos de ne pas exagérer
l'indiscrétion. La deuxième fois que je m'assis auprès de
mon pédagogue, je commençai par commettre une faute
de tact. Non content de violer les usages de l'Inde en ne
demeurant pas tout le temps debout devant lui, je n'attendis
pas que le maître m'apostrophât avant de prendre moi-
même la parole. La grande indulgence que m'avait témoi-
gnée le sage me rendit présomptueux et je lançai sans
préambule ma question:« Comment donc sont faits l'homme
et son univers, à l'avis de vos sages, pour que l'homme puisse
plonger dans un sommeil profond sans rêves et en ressortir
éveillé identique à lui-même et conscient d'être le même?»
Le châtiment de ma fatuité ne se fit pas attendre, sous forme
d'une question qui m'envahit de confusion : « Comment
savez-vous que vous et votre univers avez étéfaits? Voilà ce
qu'il faudrait décider pourtant avant de parler de la" consti-
tution " particulière de l'homme. Imaginer que l'homme et
son univers sont faits et imaginer par conséquent qui les a
faits, c'est là, pour la pensée de l'Inde depuis qu'elle a
atteint la maturité, faire preuve d'un anthropomorphisme
inadmissible. C'est réduire l'être à quelque chose d'humain,
partageant l'illusion de ces gens qui imaginent que tout
dépend de leur activité, de leur action et de leur direction.
L'Occidental est sans doute un homo faber d'un type parti-
culièrement affirmé et il s'imagine que l'univers se dislo-
querait si à tout instant il n'entreprenait quelque chose
pour le sauver, s'il ne le retenait et le reconstituait sans
cesse. Il en déduit fatalement qu'il faut sans cesse une cons-
truction et un constructeur, non seulement pour produire
ce qui l'entoure, mais produire sa propre existence.
Mais ne peut-il se faire que rien ne soit fait, même pas
réellement ce que l'homme se targue de fabriquer grâce à
sa technique? Peut-être tout ce qui est ne naît et grandit
Un psychiatre en Inde
de ses propres forces que comme naît du néant d'une graine
un arbre puissant. »
En définissant ainsi la différence entre l'idée occidentale
de fabrication, de construction et de constitution par le
dehors et la notion indienne de naissance et de croissance
internes, le maître me fit apercevoir d'un coup l'abîme qui
sépare l'art occidental de l'art de l'Inde. J'en compris
mieux l'incompréhension de nos classiques occidentaux qui
les poussa ou bien à ignorer totalement les œuvres d'art
hindoues ou à les décrier, comme le fit Gœthe dans ses
« Xénies douces » :
« Une fois pour toutes je refuse aux animaux l'accès de la
maison des dieux. Ces misérables trompes d'éléphants, ces
voluptueux enlacements de serpents, ces tortues primitives
enfouies dans le marais universel, ces têtes royales multiples
sur un même tronc, voilà qui nous désespère tant que le
vent d'est salubre ne les balaie pas ... J'aimerais bien vivre
en Inde, s'il n'y avait pas eu de sculpteurs ... »
Je m'imaginais soudain la cathédrale Saint-Pierre de
Rome et à côté le temple Kailasa d'Ellora : d'un côté une
œuvre conçue et bâtie de milliers de pierres assemblées
selon l'un des plans les plus grandioses de la Renaissance
occidentale, conforme à son goût des constructions abstraites
mathématiques; de l'autre une sculpture sortie de l'intérieur
d'un énorme roc et obéissant jusque dans ses reliefs les plus
exubérants à l'élan naturel de la croissance. Je pensais
aussi aux structures de la musique occidentale et aux ragas
et raginis sur lesquels brodent les compositeurs de l'Inde :
les premières visent à nous parler grâce à l'art de formes
achevées et solidement construites, les secondes sont jouées
et chantées pour mettre l'âme de l'auditeur en harmonie
avec les phénomènes naturels. Le maître approuva vivement
ces pensées que j'exprimai. Il me rappela toutefois que
149
cependant l'art de construire de l'extérieur à partir d'un
homme se concevant comme centre n'est pas l'apanage de
l'Occident, mais peut à l'occasion être pratiqué par l'in-
dien. Un témoignage suffirait à m'en convaincre : n'avais-je
pas vu les fresques d' Ajanta, que j'avais moi-même mention-
nées la veille dans mes propos ?
Effectivement j'avais parlé de ces peintures qui, au cours
de ma visite de ces temples taillés dans le roc du plateau
central du Dekkan, m'avaient étonné par leur apparence
étrangement occidentale. Leur caractère concret, leur art
des formes, des couleurs et des ombres évoquent irrésisti-
blement pour moi les tableaux de Giotto, de Botticelli et
de Léonard de Vinci. Une de ces fresques représente Yasô-
dhara déplorant la perte de son époux, père de son enfant
nouveau-né, qui part pour devenir Bouddha. L'état d'âme
intime de Yasôdhara est peint avec une telle puissance d'in-
tériorisation que pour moi l'œuvre se place sur le plan des
peintures de Rembrandt. En outre, je fus surpris de décou-
vrir dans ces fresques vieilles d'un millénaire et demi un
dessin conforme aux lois de la perspective. J'avais toujours
cru jusqu'alors, sur la foi de l'histoire de l'art, que seuls
les Occidentaux, et encore uniquement pendant deux brèves
périodes de leur histoire, avaient su voir le monde en
perspective. Une première fois, à en croire les historiens,
la perspective avait régné de ses débuts incertains et frag-
mentaires au temps de Platon jusqu'aux jours de la romaine
Pompéi. Une deuxième fois, bien plus tard, elle avait su
au cours des quatre derniers siècles reconquérir le pouvoir
et dominer la peinture de l'Occident. Et maintenant l'art
contemporain des dernières décennies s'évade déjà totale-
ment de la prison de la vision en perspective.
Or, là où règne la perspective, toutes les choses de ce
monde sont rapportées à la subjectivité d'un moi existant
Un psychiatre en Inde
précisément en cet instant et localisé en un point bien défini
de l'espace et elles sont centrées sur lui. La position maté-
rielle actuelle de l'observateur détermine le« point de fuite»
de tous les objets sur lequel ils doivent régler leur forme. Ce
mode de vision égocentriste - le maître l'affirmait donc à
bon droit - n'était nullement le privilège de l'Occidental.
Les fresques d' Ajanta démontraient mon erreur. Il suffisait
de les voir pour établir qu'au plus tard vers le m.ilieu du pre-
mier millénaire les peintres de l'Inde non seulement connais-
saient la perspective, la dominaient ou étaient dominés par
elle, mais savaient en jouir avec virtuosité. Les représenta-
tions des mille Bouddhas assis alignés avec art et une image
de cheval dans une perspective sur trois plans en sont un sûr
témoignage. Je ne pus découvrir parmi les douzaines de
fresques qu'une seule exception en contradiction avec notre
vision habituelle des choses : c'est la représentation d'un
palais dessiné en perspective « inversée » si bien que les
droites parallèles des poutres s'écartent vers l'arrière. Faut-il
voir là un essai avorté ou un jeu ou déjà un dépassement
intéressant de la perspective? En tout cas le témoignage de
toutes les autres fresques n'est pas réfuté par cette exception
isolée.
Mais le maître ne se borna pas à commenter à nouveau
« ma surprise perspective » d' Ajanta. Il réitéra son affirma-
tion : Indiens et Occidentaux partent souvent du même
point de vue personnel égocentrique. Il m'expliqua que les
sages de l'Inde n'auraient pas, pendant tant de siècles et
avec une telle intensité, dû prêcher le renoncement à l'égo-
centrisme mesquin, si l'égoïsme étroit n'était, en Inde aussi,
source de tous les maux. Prétendre que l'indien ignore le
moi est erroné. Également erroné le préjugé courant en
Occident attribuant au besoin de fuir une réalité quotidienne
misérable l'idéal indien visant à s'affranchir des choses éphé ..
mères du monde matériel et à prendre conscience de l'ar-
rière-plan spirituel mystérieux de toute apparence. Expliquer
les choses ainsi c'était méconnaîtreles faits, car cette neutralité
s'était précisément développée à une époque où les Indiens
n'étaient nullement misérables et où, bien au contraire,
la classe qui donnait le ton vivait dans de riches cités floris-
santes et fort luxueuses. De plus cette théorie expliquant par
la fuite la richesse intérieure de !'Indien oubliait que l'élan
spirituel vers l'essence intime des choses exige un effort éner-
gique. Cet effort ne le cède en rien à celui que s'impose le
chercheur occidental moderne pour comprendre le monde.
Au cours des siècles, l'Inde avait compris de mieux en mieux
que tourner son regard vers l'extérieur était la seule attitude
philosophique menant aux vérités réelles et essentielles, la
seule recherche qui convînt à un homme véritablement
adulte.
« Mais nous nous écartons de notre sujet, cher ami, et
nous anticipons, dit le maître. Réfléchissons un peu à l'atti-
tude fondamentale de nos penseurs qui leur fait appréhender
tout ce qui est non comme quelque chose de fait de l'exté-
rieur, mais comme quelque chose qui apparaît, naît, grandit
non point comme ce que se représente un sujet humain égo-
centrique, mais comme ce qui se montre à l'homme. Qui
adopte cette attitude ne se borne pas à s'étonner de l'exis-
tence de quelque chose, encore moins à douter de la réalité
de ce monde. L'être humain est saisi de respect et se comporte
respectueusement, il ne prétend pas analyser et dominer ce
qui se montre à lui; il est tout yeux et tout oreilles devant la
présence parlante des apparences qui lui imposent ce respect.
L'homme dans l'attitude du respect ne veut pas s'emparer
de l'objet de son respect au moyen de ses concepts afin de le
posséder. Il aspire seulement à se mettre en un état adéquat
à cet objet, qui ouvrira ses oreilles à la parole de cet objet
Un psychiatre en Inde
et ses yeux aux signes de cet objet. Il sait que s'il
se conformer à l'objet de son respect si parfaitement_ qu
1
arrive à en saisir la vérité il sera affranchi de la confuswn et
de l'aveuglement. A   de quelques matérialistes
, · , , t :ff ran-
mepnses, tous les philosophes de l'Inde visent a ce a
hi
M
" l'an-
c ssement que procure la vraie connaissance. eme ,
_Philosophie sankhya, bien plus proche de la
scientifique de l'Occident moderne ne se comporte P
autrement; à la différence de la pen.'sée technique occiden-
tale elle n'oublie pas le fondement de toute apparence, le
purusha. Les six grands systèmes philosophiques qui se sont
succédé dans 1' Inde, si différents que puissent en être
d
't il ' 1 cc1-
e a s et les méthodes, ne sauraient, comme les eco es
0

dentales, être considérés comme des doctrines opposées qui
se disputeraient la possession de la seule vérité exacte. Tous
les systèmes philosophiques de l'Inde se regardent comme
de simples étapes sur la voie de la vérité ou plutôt comme
des points de vue divers permettant d'apercevoir divers
aspects de la vérité. Sa vérité disent-ils est trop grande pour
' ' ' .
qu un homme isolé ou un mode de vision isolé puisse la voir
d'un coup et dans l'ensemble. Il importe donc
ment au sage et à qui cherche Dieu d'orienter sa med1tat10n
et son action de façon à acquérir une attitude intérieure digne
de le faire accéder à la vérité. C'est la raison pour laquelle la
sagesse hindoue ne saurait être acquise et communiquée
entièrement par les livres. Chaque individu doit s'efforce:
sans relâche d'atteindre l'état de connaissance qui lut
convient pour s'ouvrir à la révélation de l'essence univer-
selle. Le premier pas sur cette voie est toujours ce que sans
doute vous autres Occidentaux appelleriez la purification.
morale de l'âme. Sur ce point le bouddhisme ne diffère
nullement de l'hindouisme. Nul ne saura jamais penser
juste, c'est-à-dire conformément à la vérité, s'il n'a corn-
1
53
incncé par atteindre cette première étape sur le chemin du
  Il s'agit d'orienter complètement notre vie quoti-
dienne vers la non-violence l'absence de désir la loyauté et
l ' '
a pureté. Ensuite seulement l'homme peut s'ouvrir à la vraie
méditation, grâce à laquelle il s'identifie à la vérité suprême.
c.ar tous les grands artistes occidentaux, je pense, savent
bien aussi qu'ils ne pourront saisir, comprendre et voir vrai-
in,ent ce qu'ils abordent, tant qu'ils ne s'y seront pas identi-
fies. Les meilleurs penseurs de l'Inde estiment que pour
avancer sur la voie de la connaissance vraie il faut non pas
appréhender, maîtriser, posséder la vérité, mais
s en laisser pénétrer l'écouter s'assimiler à elle. Une expé-
. ' '
nence millénaire leur a appris que seul qui médite respec-
tueusement découvre la connaissance directe et salutaire de
la nature profonde de toutes les apparences, alors que la
vérité réelle recule sans cesse devant le chercheur dénué de /
respect, ambitieux utilitaire et calculateur. Ainsi les physi-
1
. ' l
c1ens modernes en sont-ils réduits à avouer eux-mêmes eur \
impuissance à atteindre les objets de leurs recherches par les
formules mathématiques de leurs lois, qui ne peuvent que
circonscrire à peu près le volume de leur connaissance et
résoudre les équations qu'ils se posent à eux-mêmes ..
« Notre langage témoigne éloquemment de cette attitude
spirituelle : l'hindi icrnore les mots et les structures gramma-
ticales permettant dt;expr.imer les idées occidentales d'avoir
et de possession. »
Le maître me rappelait là un phénomène qui au début de \
ines leçons d'hindi m'avait frappé et me préoccupe toujours.
Mon professeur, connaisseur érudit des idiomes anciens et
modernes de son pays, avait eu grand-peine à me faire
1
admettre que dans la langue hindi l'homme ne possède pas, l
en tant que sujet, un objet mué ainsi en accusatif, mais que
les objets des langues germaniques et romanes y ont rang de
Un psychiatre en Inde
sujets, qui daignent approcher l'homme et l'assister. «J'ai
un livre», se dit en hindi : « Mere pas kitab hai » : « Le
livre est près de moi» ou« dans mon voisinage». L'Occi-
dental prétend s'emparer d'un livre, et avoir des objets qu'il
peut à l'occasion perdre ou dont il peut à son gré se débar-
rasser, des choses qu'il considère comme mortes et mobiles,
auxquelles il n'attribue pas le droit de vivre et de disposer
d'elles-mêmes. Or, quand l'Occidcntal déclare : «J'ai une
fille» ou« J'ai de la fièvre », etc., l'hindi ne se considère pas
comme le sujet possédant. Le sujet est la fille ou l'objet, non
qu'ils puissent m'avoir comme objet : pour eux il ne saurait
être question que d'être. La fille est de telle sorte, dit la phrase
hindi, qu'elle est en relations avec moi en tant que son lieu
d'origine.« Meri ek bethihai.» C'est ainsi que l'hindi me met
au génitif, cas qui correspond à l'origine, sorte de genetivus
possessoris du latin. Quand par exemple je dis« avoir de la
fièvre », l'hindi se contente de déclarer que la fièvre est de
telle nature qu'elle existe pour moi, qu'elle m'est associée :
« Mujhe buchar hai. » Ce n'est que très récemment et visi-
blement sous l'influence de la langue anglaise, que s'est
introduite une structure analogue à nos syntaxes occiden-
tales associant à un sujet humain un objet matériel : « Mae
kitab rakhti hoon. » Mais tous les habitants de l'Inde qui
n'ont pas complètement perdu le sens de leur langue res-
sentent cette formulation comme erronée. L'ancien sanscrit,
source de l'actuel hindi, connaissait bien le verbe« dhyami »
ou« dhareami » dans une phrase du type : «j'ai un livre»;
« Aham pustakam dhyami » ou« dhareami ». 1\tlais quand
les traducteurs modernes y voient un« j'ai» ou« je possède»,
ils falsifient et occidentalisent la signification originelle. Il
est clair - comme mes maîtres me l'avaient enseigné -que
cet ancien « dhyami » est apparenté avec l'actuel vocable
hindi « dhyan ». Et « dhyan » ne désigne pas autre chose
155
que« attention », « observation».« Dhyan dena » signifie
avoir quelque chose sous les yeux, faire attention à quelque
chose. Parallèlement, le véritable sens de l'ancienne expres-
sion « dhyami » du sanscrit n'est pas « avoir», mais « se
concentrer», « méditer», « percevoir». De même « dha-
reami » n'a jamais voulu dire « avoir», mais bien plutôt
« porter », « tenir quelque chose en rapport avec un objet »,
« être lié à quelque chose par une orientation intellectuelle
vers un objet». Ainsi la traduction la plus adéquate de
« Ah am pustakam dh yami » ou « dhareami » est non pas :
«j'ai un livre », mais «je suis en rapport avec un livre »,
«je place ce livre dans le cercle de mon attention », «je le
tiens dans mon champ visuel».
J'avais si souvent examiné et discuté avec des spécialistes
de l'Inde ces problèmes linguistiques que tout cela me revint
brusquement à l'esprit. Mais le maître ne me laissa pas le
temps de lui exposer ma pensée et de demander son opinion.
Il revint à son thème favori et continua : « L'homme ayant
acquis une juste attitude intérieure - les grands sages de
tous les temps en sont tombés d'accord - a conscience de sa
parenté spirituelle avec la lumière. Comme par cette fenêtre
que vous voyez - et le savant me montrait la petite ouver-
ture pratiquée dans la cloison - brille la lumière du soleil,
comme elle s'éclaire elle-même et dans son éclat fait appa-
raître toute chose sur le sol et vous et moi; de même l'homme,
l'être spirituel par essence, est clarté, à qui se révèle toute
vérité sur l'existant. Aussi l'essence de l'homme est-elle dési-
gnée du nom de' prakasa' ou de' chit '.Ces deux dénomi-
nations correspondent à une lumière douée de ' vimarsa ',
c'est-à-dire d'une vue et perception toutes particulières.
' Marsa ' vient de la racine ' mrs ', qui signifie ' toucher '.
lVlais le préfixe ' vi ' ajoute l'idée qu'il s'agit d'un contact
d'une nature si parfaite et si spirituellement lumineuse qu'il
Un psychiatre en Inde
est l'origine et la source de tous les contacts et perceptions
d'ordre matériel, des sensations physiques, visuelles, audi-
tives, tactiles, gustatives et olfactives. Parmi toutes les possi-
bilités variées de perception, la vue a la primauté, elle
s'exprime dans le terme désignant la vraie connaissance et
sagesse : ' vidya ', dont la racine ' vid ' évoque toujours la
vision. Ainsi ' Vidya ', la sagesse, exprime bien la nature
essentielle de l'homme qui est clartés pirituelle, et ce mot rap-
pelle que toute vision suppose clarté. Le pouvoir éclairant, le
contact illuminant, qui constitue la véritable essence de
l'homme, ne doit pas être pris pour l'activité d'un sujet isolé,
d'un simple personnage humain. L'existence humaine n'est
qu'un phénomène partiel qui - en tant qu' ' atman ' -
fait partie de la grande lumière et clarté, du ' brahman '.
« Il est temps que je vous mette en garde contre divers
graves malentendus avant de continuer. Du fait que la pre-
mière traduction des antiques écrits de l'Inde transposant le
sanscrit en anglais fut la tentative de missionnaires occiden-
taux, les expériences essentielles que les penseurs de l'Inde y
avaient consignées y furent assimilées à un univers concep-
tuel tout différent. Beaucoup de ces erreurs sont conservées
ou plus ou moins continuées même par maint traducteur
indien contemporain, en particulier par tel qui s'imagine
servir sa patrie et l'Occident en tentant d'établir l'identité de
l'antique tradition de l'Inde et des actuelles conceptions de
l'Occident. Permettez-moi de citer, au hasard de ma
mémoire, quelques-uns de ces termes occidentaux erronés :
' brahman ' est traduit par l'Unité du Tout ou !'Esprit uni-
versel, ' atman' par esprit humain, sujet, âme, psyché ou
soi-même; ' chit ' par conscience; ' sat ' par être ou existant.
On se plaît à désigner du vocable de monisme ou d'idéalisme
la doctrine d' Advaita, apogée de notre philosophie. C'est
là compromettre irrémédiablement toute possibilité de
compréhension objective du contenu propre de ces termes.
« Peut-être avez-vous remarqué que je n'emploie jamais
sous forme de substantifs désignant un objet les vocables
fondamentaux de ' atman ', ' brahman ', ' chit ', ' pra-
kasa '.Je les évite à dessein pour montrer qu'il ne faut pas
les placer sur le même plan que les substantifs comme :
esprit, âme, conscience, soi-même, être, essence, etc.
« Toute traduction de mot devrait être fondée sur un fait
décisif: en sanscrit chaque substantif exprime en première
ligne une notion verbale. L'essence même du substantif est
verbale. En d'autres termes, l'événement, l'apparition de
l'existence, demeure toujours le point de départ et le contenu
principal du substantif. Et cela non seulement en sanscrit,
mais de façon absolue. Fermez un peu votre poing droit. Et
puis ouvrez la main. Où donc ce poing s'en est-il allé? La
seule réalité n'était donc pas le poing, mais le ' fermer le
. '
pomg.
«A cela s'ajoute que le mot suprême de ' brahman' dérive
de la racine ' braha '. Or, ' braha ' signifie ' grandir ' ou
' embrasser ce qui croît '. Aussi ne convient-il pas de tra-
duire ' brahman ' par esprit. Car le mot esprit désigne tou-
jours actuellement ce qui s'oppose au physique, au percep-
tible, alors que le penseur de l'Inde, en prononçant le mot,
refuse précisément toute scission métaphysique du réel. Le
terme cl'Unité du Tout implique également un partage en
contradiction absolue avec le contenu conceptuel du terme
de brahman. Car une Unité du Tout ne peut se détacher
que sur un néant ou une dualité ou une pluralité. Brahman
ne se détache sur rien. La seule transposition adéquate du
mot brahman serait donc:' Ce qui se développe et engendre
la croissance ', ou encore : ' Ce qui de tout temps maintient
la croissance ', ou : ' Ce qui fait accéder à l'être '. Toute
simplification ou abréviation de ces circonlocutions violerait
Un psychiatre en Inde
ou falsifierait le sens véritable de ' brahman '. Un fait en
témoigne : le vocable ' sat ' est employé à peu près comrne
synonyme de ' brahman '. Or, ' sat ' est le participe
d' ' as ', qui correspond au latin ' esse ' à l'allemand ' sein
' . t '
et au français ' être '. Mot à mot ' sat ' signifie ' ce qui es ·
Mais le sens précis est essentiellement verbal, il s'agit dll
' devenir de l'être'. Ce devenir est une évolution du non:
être à l'être, évolution qui comporte nécessairement en sol
à la fois l'être et le non-être. De ce fait on doit se garder de
  de '. sat' l' Être, la chose suprême, universelle et
  qm serait' derrière tous les autres objets '. Cela men:-
rait à la question du fait de l'existence del' f:tre, de son ori-
  et entraînerait à un regressus ad infinitum insoluble. lJn
Dieu même ne pourrait mettre un terme à ce processus sans
la mesure où Dieu ' est', la pensée ne.
s arreter a son existence, la question se pose de son origine,
de l'être qui rend possible cette existence. Tenons-nous-en
donc à considérer' brahman' aussi bien que ' sat ' comme
' ce qui fait accéder à l'être à partir du non-être ', incluant
et embrassant à la fois être et non-être. C'est bien ainsi qu'est
célébré ' brahman ' dam les versets 1 o I 20 du Rigveda
millénaire : ' Il n'y avait alors ;u être, ni non-être.
N1 atmosphère, ni ciel ne dominait. Comment se fit l'appa-
de quelque chose, ou était-ce sous quelque protec-
tion?'
«Ce qui vous empêche de comprendre ce brahrnan
embrassant être et non-être c'est que vous êtes prisonniers
de la pensée discursive conceptuelle unidimensionnelle de
l'Occident et empêtrés dans le principe logique qui interdit
d'échapper aux deux termes de la contradiction.
« Mais, cher ami, ne cédez jamais à la tentation de saisir
conceptuellement ce ' sat ' ou ' brahman ', de le concrétiser
analytiquement, de l'interpréter comme un ' quelque chose '
159
ou comme un ' inconscient collectif' et de le structurer en
abstractions d'images et de puissances dominantes. Tout
c   e l a ~ ce sont des définitions qui partent du point de vue
etr01t d'une intelligence humaine, uniquement appliquée à
analyser, calculer, concrétiser. Seule une telle intelligence
conçoit la réalité humaine comme un composé d'individus
ou de psychés isolés, un tout collectif plus quelque chose
d'inconscient qui lui échappe. Elle parle d' ' inconscient
collectif', il serait plus exact de parler d'un savoir indivisible
et sans exclusive. Mais renonçons à toutes ces dénominations
et visons plutôt à cette expérience bien plus ample et plus
vaste encore, dont les meilleurs esprits de l'Inde nous ont
donné l'exemple. Arrivons à nous dominer nous-mêmes,
à renoncer à toute prise de position, à accepter' brahman'
dans son inystère intact et à nous ouvrir à lui. Car prétendre
manipuler intellectuellement le ' brahman ', c'est jouer
d'avance perdant. Il ne s'agit pas d'agir sur lui, mais sur
nous. Il nous faut ouvrir notre être assez largement,
le rendre assez lucide pour devenir spirituellement digne
d'accéder au brahman et pour nous adapter à lui. Alors le
' brahman ' ou ' sat ' à son tour nous ouvre et nous dispense
la vérité de sa réalité entière sans nous demander rien de
plus. Aussi les penseurs de l'Inde n'ont-ils jamais tenté de
définir ' brahman ' ou ' sat ' en énumérant ses propriétés.
Ils affirment que tout au plus pourrait-on le circonscrire
par la ' voie du neti-neti ', c'est-à-dire en lui déniant tout
caractère concret et toute propriété, en disant : ' Il n'est
pas ceci et pas cela. ' Tout au plus se risquèrent-ils à le
désigner du simple démonstratif' tat ', qui signifie cela. La
seule attitude qui convient à l'homme pour l'accueillir est
le grand silence, la disposition à écouter. Bouddha nous a,
il y a deux millénaires et demi, donné l'exemple de ce grand
silence, seule attitude digne de la vérité selon lui. Aujour-
Un psychiatre en Inde
d'hui encore chacun de nos maîtres spirituels commence
par enseigner à ses élèves à ne plus babiller pour ne pas
chasser par ce babil brahman, l'être.
« ' Brahman' ou ' sat' permettent le mystérieux devenir
de l'être à partir du non-être. Celui-ci se fait toujours sous
forme d'illumination. L'hindi la désigne du nom de ' chit '.
Vous pouvez imaginer vous-même combien la traduction
de ' chit ' par le vocable moderne de ' conscient ' compro-
met la compréhension de la pensée de l'Inde. Car, quand la
psychologie moderne parle de conscient, elle l'attribue tou-
jours à quelqu'un, à un sujet doué de conscience, à qui le
conscient appartient, à moins qu'elle ne s'imagine le
conscient comme une sorte de récipient spirituel à l'intérieur
duquel un sujet humain conserve les images qu'il se fait de
lui-même et des objets du monde extérieur. Or, la racine
indienne ' chit ' n'a rien à faire ni avec un sujet, ni avec un
objet. ' Chit ' ne concerne ni un contenu d'images, ni même
une chose quelconque. Conformément à la pensée hindoue
' chit ' est le fait non concret de l'illumination originelle, de
la lumière qui se lève et, étant lumière, peut se produire
sans exiger le moindre support concret. La lumière du soleil
ne peut-elle briller dans une pièce vide? Sans doute cette
conception a-t-elle été précédée en Inde d'une autre qui
imaginait encore l'illumination originelle comme la per-
ception de quelque chose à la lumière de l'humain. Cette
doctrine comparait volontiers l'être et la pensée avec deux
bottes de roseaux qui se soutiennent et ne peuvent tenir
debout qu'associées. Si on enlève une botte, l'autre tombe,
nous dit l'U panishad. Mais une pensée plus mûre voit là
une approche incomplète de ]a vérité suprême : le réel est
une lumière au départ ' dépourvue de contenu '.
« En même temps cette iJlumination naissante est
ouverture libre et salutaire. Aussi dit-on d'elle qu'elle est
161
' ananda '. Aussi ' satchitananda ' est-il la vieille dénomina-
tion désignant la vérité suprême, la révélation véridique.
J'espère que vous vous garderez d'interpréter ce mot ' sat-
chitananda ' comme un substantif. N'y voyez pas non plus
un qualificatif, exprimant des qualités pouvant définir une
chose.
« Le ' brahman ', cette pure lumière qui monte et éclaire,
se plaît à se disperser et concrétiser en milliers de formes
mobiles. La première de ses formes est le Verbe. Au com-
mencement était et est le Verbe car la langue est le véhicule
de l'illumination suprême. Il s'agit de verbe et de parole
naturellement dans un tout autre sens que celui d'un simple
moyen auditif d'expression et de communication. Dès le
ive siècle, les grammairiens ont exposé un fait que trans-
mettait la tradition orale depuis des centaines d'années : il
faut distinguer divers niveaux de langue; ils en discernent
au moins quatre. Chacune des langues inférieures est la
défiguration de celle qui la domine, elle en est une forme
plus obscure et plus réduite. La forme de langage supérieure,
' para-vak ' réunit la connaissance, signifiant et signifié en
une unité indissoluble. La deuxième, ' pasyanti ', sépare
déjà la connaissance en mot et signification. La troisième
forme linguistique, dite ' madhyama-vak ' décompose l'ex-
pression en structures de phrases grammaticales. ' Vaikhan-
vak' enfin représente le quatrième degré de l'expression
verbale caractérisé par l'onomatopée.
« Le V cr be au sens suprême exprime avant tout l'humain
et concerne l'humain. Verbe et homme communient dans
la lumière originelle, car la révélation du devenir ne peut
se faire que par l'audition et l'expression humaine du Verbe.
Aussi l'homme a-t-il directement part à ' brahman ', il en
est cette part que l'on dénomme' atman '. 'Atman 'signifie
souffler et respirer. Les anciens ont sans doute voulu expri-
Un psychiatre en Inde
force
mer deux idées par ce mot : l'homme n'est dans sa '
, 1 . l' n a
ec airante qu'un souffle du grand brahman; atma '. '
1
, , d . , t xpire
etat e sommeil comme de veille est aspire e e
, li' ' . . , daJJ.S
regu erement comme l'haleine. Il est aspiré, inspire,
le brahman au cours du sommeil profond, où  
. 'd. uon
ignore son état habituel et au cours de la me ita ,
r. d . ' . , 1 Jarte
proion e, quand l' espnt adhère consciemment a a c e
suprême. Quoi qu'il en soit c'est méconnaître le tertrld
' d'" e
atman que· le traduire par les mots d'esprit, ame,
soi-même. Le premier mot sépare arbitrairement l'atrna;
de tout ce qui est non-spirituel de ce que l'Ouest appel e
physique. La dénomination d:âme réduit l'extension du
terme d'atman, ce qui est également inadmissible. La
t · ., · l' ect
romeme expression substantive ' atman ' et oublie asp
1 · ' Je
ummeux de l'atman, souffle et part du ' brahman '
terme' soi-même 'impliquant trop couramment : ' quelque
chose qui existe par soi-même '. .
. « Cependant hommes, animaux, plantes et choses partI:
cipent au fond à la même origine. En effet si la lumière
constitue l'essence de mon être si ma connaissance intelh-
' "
gente des choses étaient séparées d'elles par un
entre elles et moi, entre ma nature profonde et la leur' il
ne saurait y avoir véritable contact ni vraie connaissance.
S'il n'existe pas de différence essentielle alors la nature de
' ..
cet autre que je peux comprendre est forcément de caractere
lumineux, comme la mienne. Si, par contre, toute chose Y
compris moi est objet dépourvu de conscience, seule éven-
opposable à la première, il n'existerait ni perception,
ru connaissance de quoi que ce soit, car de simples choses
dénuées de cette clarté n'accéderaient pas à la connaissance.
Donc la vraie nature de tout ce qui existe se base sur le
brahman ou encore participe, comme l'affirment les boud-
dhistes, à la nature lumineuse de Bouddha.
« Cette vérité apparaît aux yeux de l'homme moyen de
plus en plus voilée à mesure que son regard passe des dieux
et anges aux hommes, animaux, plantes et finalement aux
choses dites ' inanimées '. La science occidentale voit dans
cet échelonnement une évolution, croit y déceler une série
ascendante de développement qui à partir des plus simples
groupes moléculaires s'est hissée jusqu'aux organismes plus
compliqués et plus élevés par suite d'une accumulation de
hasards. Le penseur de l'Inde se refuse à suivre ces imagina-
tions hardies. A ses yeux, toute théorie génétique fondée
sur l'évolution et le déterminisme n'est que pure magie ou
mystique. Pour lui Dieu, hommes, animaux, plantes et
choses seraient au contraire les témoins d'une descente,
d'une sorte d'éloignement progressif de la spiritualité ori-
ginelle. Mais de même que la vapeur invisible et gazeuse
ne modifie nullement sa constitution profonde en se trans-
formant en liquide puis en se congelant, de même, au cours
de cette descente des formes apparentes de la plus lumineuse
spiritualité jusqu'à la forme pétrifiée, nulle chose ne perd en
quoi que ce soit sa nature de brahman. Aussi la montée des
apparences en sens inverse reste possible. D'ailleurs parler
de montée ou de d e ~   e n t e c'est se borner aux apparences.
!l ne se produit en fait ni évolution ascendante, ni en sens
inverse, décadence. Pour la connaissance claire, à travers
toute chose transparaît l'immuable nature de brahman.
Or là où il n'y a mouvement dans aucun sens, il n'y a
ni espace, ni temps. Aussi la connaissance suprême ignore-
t-elle le fini, l'infini ou l'éternel, tous concepts relatifs au
temporel. Le sage sait que l'idée d'entrée dans l'espace et le
temps provient uniquement d'une illusion visuelle. »
Ici j'interrompis le maître. « Vous me rappelez une lettre
de Mozart où l'artiste, me semble-t-il, décrit pour ainsi dire
une approximation occidentale de votre pensée. Il rap-
Un psychiatre en Inde
porte certaines expériences vécues, au cours desquelles, en
dehors de toute image de déroulement temporel, il prenait
conscience un instant de l'ensemble d'une composition
musicale du commencement à la fin. Chaque fois que lui
échut semblable expérience il en ressentit un bonheur sans
comparaison avec celui que lui dispensait sa musique étalée
sur la durée temporelle, telle qu'il la percevait dans l'état
d'âme étroit de la vie quotidienne. »
D'un geste rapide le maître me remercia de cette brève
illustration de sa pensée et continua : « Ce qui se passait
ainsi parfois à l'émoi du grand génie et à l'étonnement du
lecteur de ses lettres est un phénomène que connaissent
couramment les sages de l'Inde. Cependant cette vue lumi-
neuse de l'univers dont je vous entretenais est l'aboutisse-
ment d'un long et délicat apprentissage de la concentration
spirituelle grâce auquel se dégagent les plus hautes possi-
bilités humaines de la pensée. Car la pensée, que notre
langue désigne du terme de' man', comporte divers degrés
d'éclairage. Ces degrés sont appréciés fort diversement par
l'Occident moderne et le vieil Orient. Le simple calcul
selon les lois de la logique, si prisé par la science occidentale,
semble à nos philosophes la forme la plus bornée de la pensée.
Non que les Indiens l'ignorent. Tout au contraire, nos
logiciens par exemple, bien avant les Grecs, cultivèrent le
syllogisme. Les raisonnements déductifs portent le nom
transparent de ' tarka ', qui signifie ' diverger ', ' essayer '.
Et toute dialectique divergeant en thèse et antithèse est
rangée au degré inférieur de la pensée. Le degré suivant est
l'aperception des choses dans leur signification et leurs
relations. Ce degré est déjà supérieur car il suppose consciem-
ment ou inconsciemment le préalable du calcul logique
mais ne peut être embrassé par la logique. Mais la percep-
tion d'un objet en tant que quelque chose de défini se base
sur une troisième forme de pensée plus haute : l'intelligence
absolue de l'être. Et cette forme se fonde sur le caractère
primordial de l'être humain qui est lumière, c'est-à-dire
part du brahman. Dégager cette pensée suprême, claire et
lumineuse, tel est le sens de la méditation en Inde. Nommer
' intuition ' cette vision serait déformer et subjectiver le
réel. Car il ne se produit pas d'intuition, de pénétration
dans les choses, mais au contraire une ouverture à ce
qu'elles disent d'elles-mêmes, une disponibilité à s'en laisser
emplir. La méditation n'a rien à voir avec de quelconques
acrobaties ou dislocations physiques ou intellectuelles; vous-
même, cher ami, l'avez éprouvé. La méditation exige seu-
lement l'élan sans réticence vers l'objet et un inlassable
exercice de concentration spirituelle, concentration que les
Occidentaux tournent vers l'extérieur, et sans laquelle vos
physiciens par exemple n'eussent jamais réussi à découvrir
les forces atomiques.
«Je ne conçois pas comment, en dépit de cela, tant
d'ouvrages de prétendus connaisseurs de l'Inde peuvent
voir dans cette illumination spirituelle, atteinte dans la
méditation profonde, le degré suprême d'une série d'efforts
d'abstractions que s'imposerait le penseur. Ces allégations
prouvent simplement que leur auteur ne s'est pas donné la
moindre peine pour faire lui-même ne fût-ce qu'un pas vers
la méditation. Or ce qu'est le ' samadhi ', seul peut le
découvrir par sa propre expérience l'homme qu'une sage
direction a mené sur la voie de la lumière. Tout ce qu'on
peut dire, c'est que le ' samadhi ' ne peut être un effort
?'abstraction, parce que ce n'est en rien une opération
Intellectuelle. Le mot ' samadhi ' désigne une situation, un
état d'esprit, consistant en une profonde concentration
orientée vers ce qu'il y a de plus concret, vers la vérité
universelle et réelle. Cet état d'esprit fait pleinement parti ...
Un   en Inde
ciper l'être humain à cette lumière qui dépasse si inexprima-
blement la pensée de l'homme enfermé dans son moi que la
langue de tous les jours ne permet que d'évoquer grossière-
ment la vérité qu'elle nous ouvre. Ce signe, je le répète, se
dénomme ' tat ', ce qui désigne l'inexprimable qui ne peut
être dit, mais seulement directement vécu. Mais quand
l'individu arrive à rassembler toutes ses facultés de pensée, il
découvre que concevoir l'homme comme une subjectivité
ou une personnalité limitée, autonome et égocentrique,
c'est rétrécir et fausser la vérité réelle. La sagesse de l'Inde
a donné de tout temps un nom à cette tendance à borner
l'existence humaine à l'image d'un mot concret, d'un sujet,
d'un personnage limité par des caractéristiques. Ce nom
est ahamkara, le faiseur de moi. Cet ahamkara est un facteur
d'obscurité, il fait partie de la maya, de la force illusoire et
mensongère qui dissimule la vérité. Or maya vient de la
racine ma ou matr, qui signifie mesurer, délimiter. De la
même racine vient notre terme de mètre. Mesurer, c'est
partager, sous-diviser, morceler. L'illusion de la maya règne
donc là où le monde peut être considéré comme un composé
de fractions mesurables.
« Mais, contrairement aux insinuations erronées de la
puissante maya, nos semblables, les animaux, les plantes et
les choses que nous percevons au cours de la veille ou du
rêve ne sont pas néant, ne sont pas simples illusions vides
ou erreurs de nos sens. Tous les penseurs véritablement sages
de l'Inde ont répudié de toutes leurs forces semblable
conception nihiliste et affirmé que tout ce que nous per-
cevons de l'existant est bien plus que les objets et contrastes
que nous nous représentons. L'homme vraiment lucide perce
à jour leur véritable essence, y voit des apparences diverses
éclairées par la lumière et consubstantielles à la lumière de
brahman, la grande clarté originelle. Égale1nent fallacieux
est le reproche que fait souvent l'Occident à la conception
de l'Inde : elle réduirait l'homme à moins qu'un moi,
moins qu'un sttiet ou qu'une personne. Le penseur qui
accède à la lucidité découvre qu'il est par nature bien plus
que ce qu'il ne s'imagine dans l'aveuglement de la vie
quotidienne. Maint écrivain occidental s'obstine à déclarer
que la pensée hindoue dissout tout, homme et univers, en
un brouillard confus, anonyme et obscur, en une masse
amorphe gélatineuse, et que la philosophie de l'Inde prône
comme bonheur suprême la destruction, l'anéantissement
définitif, la négation absolue. C'est là faire grand tort à nos
penseurs et se méprendre radicalement sur leur conception.
C'est dénaturer totalement la réalité des faits aussi grave·
ment qu'on le fait en confondant samadhi et abstraction. Le
grand vide que découvre et auquel adhère l'homme en
méditation est en fait le contraire du néant nihiliste. Il est
plénitude suprême. Comment sinon engendrerait-il à chaque
instant toute existence? Comment embrasserait-il origi-
nellement être et non-être?
« Aussi notre langue dénomme-t-elle cette suprême réalité
anuttara, ce qui signifie littéralement ' pas de réponse '.
Cela veut dire que la réalité ultime ne peut par nature être
entendue par la raison ordinaire de l'homme, du fait
que cette raison ne saurait l'atteindre. Anuttara signifie
aussi ' pas d'au-delà '. Selon la grammaire du sanscrit, ce
deuxième sens implique deux indications différentes sur la
nature propre véritable de tout existant et de toute exis-
tence. Anuttara affirme qu'il n'y a rien au-delà de la suprême
réalité et précise aussi que cette réalité ne réside pas dans
un au-delà, par-delà toute apparence, dans un domaine
métaphysique à part, comme par exemple les Idées plato-
niciennes. La vérité et réalité suprême règne au contraire
maintenant et ici. Il s'agit simplement pour l'homme de se
Un Pvchiatre en Inde
placer dans cette attitude plus lucide qui découvre cette
essence inexprimable à travers la transparence des objets.
Quand nos penseurs parlent de vérités relatives, ils ne
pensent pas à des degrés de réalité de l'existant, à un ens
realissimum par exemple, qui serait plus vrai que les créatures
existantes, ils ne croient pas à une vérité plus haute des
Idées, les opposant à la manière de Platon à la réalité plus
modeste des objets concrets. Ils ne voient là que des degrés
de pénétration humaine, que des découvertes progressives
de la lumière. En Inde apprendre à mieux connaître la
vérité, c'est dégager peu à peu la réalité des voiles qui la
masquent, c'est l'éclairer de mieux en mieux, c'est la dépouil-
ler de la ' samvriti ', des puissances dissimulatrices qui la
cachent.
« C'est bien là le sens profond de l'histoire de la venue
au monde de Krishna, qui ressemble par bien des traits au
récit bien plus tardif de la naissance du Christ. Krishna
survint comme une lumière éclairante dans les ténèbres de
l'humanité aveuglée. Mais comme vérité et réalité ne sont
pas dans l'au-delà, elles peuvent être conquises et atteintes
au cours d'une simple vie d'homme, si ses efforts sont bien
dirigés. La plupart du temps, il est vrai, cette conquête exige
de multiples vies successives. Le degré suprême de sagesse
et l'adhésion définitive à cette sagesse ne peuvent être
obtenus que par l'individu isolé qui suit son propre chemin,
non par les animaux, ni par les dieux. C'est ce privilège
qui fait la dignité de l'existence humaine. De ce fait il est
totalement faux de reprocher à notre philosophie le mépris
de la vie de l'homme isolé, la condamnation de l'individu à
n'être qu'un néant insignifiant. L'indien qui cherche la
vérité s'inquiète au premier chef de sa maturation indivi-
duelle et bien moins de l'amélioration des institutions exté-
rieures. Mais maturation et affirmation de l'homme n'im-
169
pliquent pas son endurcissement, sa transformation en une
personnalité conquérante, avide et égocentriste. Maturation
et affirmation signifient purification et illumination inté-
rieure de l'existence visant à la rendre conforme à la vérité
et réalité suprêmes et à assimiler complètement existence
humaine et vérité. »
Cependant l'heure était venue où, comme lors de mes_
précédentes visites, les propos du maître s'interrompaient
pour une courte pause silencieuse autour de quelques tasses
de thé. La pause finie, et tandis que le serviteur s'apprêtait
à emporter dans d'étincelantes feuilles d'argent les quelques
sucreries qui restaient, le sage me pria de dom1er maintenant
libre cours à toutes mes questions. Lui-même avait fait
tous les frais des quinze premières heures de notre conversa-
tion et le lendemain je devais partir. La première question
qui me vint sur la langue fut celle de la vérité. Car le maître
dans les divers contextes avait employé indifféremment et
mêlé les termes de réalité et de vérité. Donc il n'entendait
pas par vérité l'équation, la coïncidence exacte entre les
représentations intérieures des choses et la réalité extérieure,
définition habituelle du concept vérité en Occident.
La réponse ne se fit pas attendre : « Sûrement pas. Car
semblable conception part du subjectivisme et suppose une
séparation entre sujet et objet, inconnue en Inde. Les pen-
seurs de l'Inde n'ont jamais considéré l'existence humaine
comme une immanence spirituelle séparée radicalement
de l'univers physique extérieur, immanence dans laquelle
peuvent pénétrer d'une façon qu'on ne saurait imaginer
des images venues de l'extérieur, pour y être transposées
dans l'esprit humain en contenus significatifs et aboutir
finalement quelque part à des représentations de la réalité
extérieure. Seule une conception aussi compliquée et super-
ficielle peut imaginer la ' vérité' comme l'exacte image du
Un psychiatre en Inde
monde extérieur dans un contenant intérieur qui est la
conscience d'un sujet humain ou plutôt comme une assi-
milation entre pensée et monde extérieur. Sans doute sem-
blables raisonnements ne sont manifestés aussi en Inde au
cours des temps. Mais on y a décelé très vite des conceptions
correspondant à une attitude humaine mystique relative-
ment primitive. Il vous suffit de lire les écrits des deux sages
anciens qui font autorité auprès de tous les penseurs qui
leur ont succédé, Nagarjuna, au ne siècle, et Shankara, au
1xe siècle, pour comprendre que l'idée d'un être humain
subjectif et la conception d'une vérité fondée sur cette
subjectivité ne sont pas soutenables. Nous avons d'ailleurs
assez examiné la nature propre de l'homme et conclu que
son essence n'est pas autre chose que lumière qui éclaire
directement le monde extérieur. Toutes choses se montrent
dans cette lumière; suivant que de l'être humain considéré
émane une lumière plus ou moins éclatante et pénétrante,
tantôt elles se montrent avec netteté et précision jusque dans
leurs ultimes profondeurs, tantôt elles exhibent tout juste
les ombres fantômatiques de leurs contours superficiels. De
ce point de vue on ne saurait dire que telle représentation
des choses est vraie et correspond exactement aux objets dits
extérieurs, ou que telle autre est fausse et mal adaptée à
l'univers qui nous entoure. Il n'est pas question pour nous
de représentations plus ou moins adéquates et adaptées,
produits d'un esprit subjectif distincts d'une réalité dernière
inconnaissable et extérieure à lui menant une existence
autonome au sein d'un moi, d'une conscience ou d'une
psyché. En effet si ce que nous appelons notre image des
choses est en réalité l'apparition des choses à la clarté
de l'existence humaine, alors la vérité plus ou moins
éclairée et dévoilée et ce qu'on dénomme réalité ne font
qu'un. Ce qui :mpprime a priori tous les prétendus pro-
171
blèmes que soulève votre théorie de la connaissance. »
Tandis que le maître parlait des concepts occidentaux de
la théorie de la connaissance et les dénommait le moi, le
sujet, la personne, je remarquai qu'il les assimilait à l'idée
de psyché. Aussi l'interrompis-je : « Si vous pensez de la
sorte, si vous tenez également la psyché pour un simple
produit de la pensée qui vous voile le vrai, comment peut-on
donc parler en Inde de psychologie ou science de la psyché ? »
Le maître me répondit en riant : « Nul véritable Indien ne
le fait. Car comment un tel concept de psyché contribue-
rait-il à une meilleure compréhension de l'existence de
l'homme et de la constitution de son monde que les images
que s'en fait un moi ou sujet? J'ignore donc véritablement
une science dite psychologie, je ne connais qu'une science
du monde qui s'enquiert avant tout de l'essence originelle
commune à l'homme et au monde. »
Je lui répliquai : « S'il est vrai que le subjectivisme, le
partage qu'il suppose entre sujet et objet, n'est qu'une étape
préalable sur la voie de la pensée éclairée, comment vos
fameux philosophes de l'Inde désignent-ils encore atijour-
d'hui la plus haute forme de votre pensée, la philosophie
védanta, du nom d'idéalisme? Car cc que notre théorie
de la connaissance dénomme idéalisme aboutit à l'idée d'un
monde constitué seulement de représentations subjectives,
tout ce qui existe étant en fin de compte fabriqué dans la
représentation humaine. L'hypothèse de la subjectivité de
l'homme est donc la base de tout idéalisme. l\1ais peut-être
suis-je dans l'erreur, peut-être les écrivains modernes de
l'Inde fondent-ils leur concept d'idéalisme sur une sorte de
théorie platonicienne des Idées. Or, vous avez déclaré
incompatible avec la pemée du Védanta la conception de
multiples degrés de la réalité. »
« Vous êtes dans le vrai, répondit le maître. Notre Védanta
Un psychiatre en Inde
n'a rien à faire ni avec l'antique doctrine grecque des Idées,
ni avec le moderne idéalisme allemand. Le Védanta n'a
non plus rien d'un idéalisme moniste. Car tout monisme
implique orientation vers l'Un et Unique; aussi peut-on lui
opposer la même objection que j'ai formulée contre la tra-
duction du terme brahman par l'expression du Tout-Un.
L'Un, disais-je, n'est possible qu'opposé ou bien à une
dualité, ou à une pluralité, ou à un néant. Or, la réalité
vraie, ultime et sans voile que découvre la philosophie
védanta dépasse de loin autant l'un que le multiple et le
néant. Il faut se contenter de définir négativement le
Védanta comme une doctrine de l' advaita, une doctrine de
la vérité sans dualité, sans exclusive. Toute définition posi-
tive comporterait une limitation erronée.
« Mais qu'en serait-il, dis-je, si cette subjectivité, entité
qui porte l'humain et le monde, on ne se l'imaginait pas
comme la subjectivité individuelle d'un être humain? On
concevrait le sujet comme une âme universelle du monde
qui embrasse tout, comme l'esprit de l'univers, ou même
comme une personnalité de nature divine. Cet esprit absolu
accéderait à lui-même, à la connaissance de lui-même sous
les multiples formes apparaissant dans notre monde. Mais
la personne de Dieu serait considérée comme créateur de
toutes choses. »
Le maître répliqua : « Qu'il s'agisse de sujet grand ou
petit, les difficultés de tout subjectivisme restent foncière-
ment les mêmes. On pourrait en outre opposer en détail
mainte objection à chacune de vos hypothèses. Bornons-nous
cependant à la seule question qui d'emblée les condamne
toutes en bloc et fait de vos vérités dernières des vérités
tout au plus avant-dernières. Qu'en est-il de la simple
possibilité d'existence? Sans elle il ne saurait y avoir ni
esprit universel, ni Dieu, puisque l'un ou l'autre sont des
1
73
existants. Logiquement la pensée indienne considère l'Es-
prit universel et divin en tant qu'existant, comme adhérant
au non-être qui lui est indissolublement lié. l\!lortalité et
immortalité ne peuvent perdre tout sens que là où être et
non-être sont fondus en un tout, donc dans le seul Brahman.
Vous comprenez par là combien il est fallacieux de désigner
la pensée indienne du nom de panthéisme ou panenthéisme.
Le monde n'est pas la matérialisation visible de la totalité
divine. Il n'est pas non plus part de Dieu existant. L'idée
de brahman n'aboutit nullement à une forme de théisme. »
Je répartis : «J'ai pourtant entendu parler de puissants
mouvements monothéistes dans votre pays, qui auraient
commencé quelques siècles avant la naissance du Christ.
Leurs adeptes croient en un Dieu personnel. Ils affirment
que la connaissance de ce Dieu personnel par l'intervention
de sa grâce ou par l'élan d'amour-propre désintéressé de
chacun est un degré de connaissance qui dépasse l'adhésion
au Brahman dans le samadhi. Ils s'estiment supérieurs aux
tenants du Védanta, affirmant que dans l'amour de Dieu
ils renoncent plus totalement encore à l'égoïsme. Car qui
aime Dieu ne prétend à rien pour lui-même, ne souhaite
même pas son propre salut. Alors que l'adepte du Védanta
nourrit encore un égoïsme puisqu'il aspire à être affranchi
de toute illusion. »
« Vous commettez une légère erreur, déclara le maître.
Premièrement, celui qui chez nous croit en Dieu veut aussi
quelque chose, il veut par le don de lui-même réjouir Dieu.
Deuxièmement, le Védantiste en état de samadhi atteint un
tel degré de clarté et de quiétude qu'en lui tout vouloir
visant à avoir ou obtenir quelque chose a abdiqué depuis
longtemps.
« En outre, il suffit de considérer un fait historique tra-
gique pour établir combien toute foi faisant d'un Dieu per.:.
Un psychiatre en Inde
sonnel la réalité suprême présente par nature un caractère
d'étroitesse. En effet toutes les professions de foi en un Dieu
ont impliqué une intolérance et une agressivité qui sont tota-
lement étrangères au véritable Védantiste de même qu'au
Bouddhiste. Cela provient de ce que assimiler le terme pri-
mitif ultime de l'exister et de l'existant à un Dieu personnel
équivaut nécessairement à établir une limite, car toute défi-
nition est démarcation du fini, donc obligatoirement délimi-
tation. Dès lors, la limite, la frontière établie doit évidem-
ment être protégée et activement défendue. Et même tout
ce qui se situe au-delà doit si possible être anéanti, car la
simple existence d'une altérité met en question la puissance
du Dieu proclamé. »
«Je ne puis m'en défendre, déclarai-je impulsivement,
vous me faites penser à l'agressivité des modernes écoles de
psychologie de l'inconscient, à leurs querelles et à l'intolé-
rance qui les anime, sans doute les motifs sont-ils analogues
de part et d'autre. »
Le maître semblait ne pas avoir entendu ma remarque. Il
poursuivit : « Tous les véritables penseurs sérieux de notre
philosophie estiment donc que celui qui pose un Dieu per-
sonnel comme fondement de l'existence et comme créateur
de l'univers montre bien par là qu'en lui est altérée et réduite
cette grande lumière du Brahman qui éclaire l'univers et
révèle une vérité dépassant de beaucoup Dieu, ne le niant
nullement, mais l'englobant. Regardez seulement combien
la nature et la constitution de la personnalité de ce Dieu
personnel restent vagues et imprécises dans toutes ces pro-
fessions de foi. N'est-il pas plus indiqué de renoncer à toute
définition de la réalité dernière et de l'aborder dans une atti-
tude de respectueux silence ? »
Les propos du maître éveillèrent en moi un étrange sen-
timent de malaise. Mon partenaire s'aperçut aussitôt qu'il
1
75
avait touché aux fondements mêmes de mon existence d'Occi-
dental. Aussi changea-t-il de propos : « Celui qui veut incul-
quer la pleine vérité aux hommes qui y sont insuffisamment
préparés est contre son gré un menteur. Nous nous sommes
d'ailleurs trop écartés de notre sujet pour faire cette incur-
sion dans le domaine de la religion. Il s'agit essentiellement
pour vous de découvrir ce qui peut contribuer à éclairer
votre science psychologique et votre pratique thérapeutique.
Avez-vous encore une question à poser?
« En fait, ce serait dans une tout autre direction, répli-
quai-je, car pour le moment votre remarque antérieure sur
la loi de causalité ne veut plus me sortir de la tête. Sans doute
nos propres physiciens contemporains ont déjà porté atteinte
à cette loi qui constituait jusqu'alors le fondement de notre
pensée, en introduisant le concept d'acausalité. Mais cette
idée purement négative ne les a pas conduits à une dimension
de pensée neuve et supérieure. Vous par contre, en quali-
fiant la loi de causalité de foi magique ou mystique, vous
ébranlez complètement notre conception de l'univers. »
Visiblement le maître s'efforça de me répondre en essayant
de ménager au maximum ma sensibilité d'Occidental :
«Je suis très content que vous en veniez à reparler de la loi
dite de causalité. Car, si loin que nous remontions dans l'his-
toire de notre philosophie de l'Inde, nous constatons que le
concept de causalité est sa préoccupation centrale depuis les
temps de Gautama et Kanada, qui tous deux vivaient long-
temps avant Aristote. Au début, il est vrai, cette loi de cau-
salité fut naïvement considérée en Inde comme un ordre
inhérent à la réalité des choses. Aussi imaginait-on alors Dieu
comme la cause première capable de tout déterminer. Par la
suite quand, au début de notre ère, les bouddhistes Nagar-
juna et Chandrakirti et, quelques siècles plus tard, le maître
du Védanta Shankara commencèrent à réfléchir à la ques-
Un psychiatre en Inde
. ·1 , . . . û1·e
tlon, 1 s decouvnrent que cette 101 apparemment si s d
n'était que 'vikalpa ', simple construction conceptuelle .
la raison humaine, surimposée arbitrairement sans nécessite
profonde à la réalité des faits. Par exemple, ils posèrent  
question : si Dieu est la cause et le créateur de tout, ne Jul
faut-il pas à son tour une cause et un créateur? Ils s'en-
quirent aussi de la relation réciproque entre cause et effet.
Quand l'effet se produit est-ce un changement de substance
ou de forme? Si la forme se modifie d'où vient la forrne
' ? Ils
nouvelle? Cette nouvelle forme n'a-t-elle pas de cause·
découvrirent parallèlement que cette question est par clle-
même mal posée, car une séparation entre la substance et la
forme n'existe pas dans les choses mais seulement dans }es
' •t
substructures conceptuelles que leur superpose l'espri
humain. Aussi le concept de forme et l'idée de substance ne
sont au fond que pures abstractions de la pensée. Il faut

la question avec plus de rigueur : l'effet enttet
est-il déjà contenu dans la cause? S'il en était ainsi, répon-
daient-ils, on ne saurait parler de relation causale entre
et effet au sens de création de quelque chose de nouveau. Si
cependant l'effet consécutif à une cause diffère d'elle par sa
nature et par son apparition dans le temps en quel point de
l'' , ' , ?
evenement se situe le passage de la cause à sa consequence ·
Est-ce qu'alors cause et conséquence ne sont pas si hétéro-
gènes que la cause d'une non-cause doit être quelque chose
qui est sans aucun contact possible avec l'effet? Si c'était le
cas, ce qui nous apparaît comme l'effet ne proviendrait
réalité de nulle part et serait au fond quelque chose de pri-
mitif. Il ne peut donc y avoir de causalité au sens de déter-
mination d'un événement par un autre ni entre des entités
qui sont identiques entre elles ou contenues l'une dans
l'autre, ni entre des entités qui diffèrent l'une de l'autre. En
d'autres termes, il ne peut y avoir de causalité. L'impossi-
z:::::- -_ - __ -:-_ -   - ·-·.
·-   . .,.,,,_-:sav-_i=c·=-=·              
1
77
h!Iité de déterminer l'instant et la nature de la production
d un quelconque effet à partir d'une cause a, il y a près de
millénaires, conduit nos sages de l'Inde à ' ayati ',
c est-à-dire à la négation de toute relation causale. Cet
ayati, cette notion de l'impossibilité d'expliquer et fonder
l'apparition des choses à J'aide de l'idée de causalité, est
aujourd'hui encore un des termes essentiels de notre pensée
Philosophique. C'est pourquoi je considère que la théorie
occidentale de l'évolution basée sur le déterminisme géné-
tique est une superstition de nature mystique et magique.
Ne serait-ce pas pure magie si quelque chose pouvait engen-
drer de soi-1nême une altérité différente de lui, si du plus
simple pouvait naître sans addition aucune le plus compli-
qué?»
Je me crus autorisé à intervenir ici pour répondre à cette
critique de notre pensée occidentale et réfuter cette accusa-
tion de magie. Je commençai par citer la critique de Kant,
qui, comn1e Nagaijuna et Shankara, seulement beaucoup
plus tard, établit que la causalité n'est qu'une simple caté-
gorie conceptuelle subjective. J'exposai ensuite les progrès
faits dans l'interprétation de la causalité en particulier au
cours des dernières décennies par les néo-empiristes, progrès
auxquels se rallient progressivement des cercles de plus en
plus étendus. J'expliquai au sage ce que j'en comprenais :
«Je pense pouvoir dire de ce moderne' empirisme logique'
qu'il renonce à voir dans les relations causales une quel-
conque production, nécessaire et soumise à des lois, de
quelque chose à partir d'autre chose, qu'il ne prétend pas
démontrer la réalité du principe causal. Les néo-empiristes
réduisent le sens du concept de causalité à la notion d'un
sirn.ple ' si ceci est, alors cela se produit du moins toujours
jusqu'à maintenant '. Les néo-empiristes ne peuvent, ni ne
Veulent nullement affirmer qu'un cours des choses contraire
Un psychiatre en Inde
à la causalité ainsi conçue ne s'est jamais produit dans. deS
situations et pour des choses qui ont échappé à  
. 1 . d d , . d" le ' Sl
m que e mom re argument emontrable m 1que que .
ceci est, alors cela se produit', se répétera toujours à l'aveJ.1.lr
pour les choses observées. Le fait que la logique inductive
· , 't·uoP
sciences de la nature compte sur cette perpétuelle repe 1 ,
est aux yeux des modernes empiristes une simple hypothes_e
et le résultat d'un calcul de probabilités. Cependant l' empi-
riste logique peut être à bon droit fier du déterminisme. en
tant que méthode. L'hypothèse qu'autorise l'exploitation
de. la causalité reste le meilleur guide d'une action
or:entée vers un but, puisque grâce à elle nous pouvons pre-
vo1r et calculer d'avance l'avenir le plus probable. » ,
Le maître rétorqua : « Semblable ' empirisme logique
renonce d'emblée à prétendre atteindre la vérité pour se
borner à viser aux succès voyants dans le domaine de la
physique. Il oublie l'étroitesse des bases de cette science, que
limitent les possibilités d'observation et de perception de
l'être humain. Il renie ce souci du vrai savoir, de la décou-
verte de l'essence des choses qui animent toute philosophie
et il ne peut donc se targuer de ce nom. Avouez que le
concept de causalité, ainsi réduit par votre empirisme logique,
s'est vidé complètement de tout sens du point de vue philo-
sophique. Quiconque prétend déceler dans la réalité un
quelconque déterminisme, ou encore sa contre partie un
conque finalisme, est et demeure un magicien. Or, celui qui a
recours aux manipulations magiques, les vrais sages del' Inde
l'ont admis de tout temps, s'exclut de lui-même de toute
connaissance élevée des événements. Je dirai donc de
prétendu empirisme logique qu'il n'est qu'une science empi-
rique très bornée qui d'avance s'est condamnée à n'explorer
qu'un cercle d'expérience extrêmement réduit. » .
Je me rappelai alors un chapitre d'un ouvrage américain
    - -     -- ___ --- =-:::_ __
179
Co .d' ,
nsi ere comme l'une des œuvres les plus marquantes de
notre philosophie contemporaine. Et je rétorquai : «Par
contre, l'empirisme logique de l'Occident vous accuserait,
respectable maître, de soulever un pseudo-problème en
la question des possibilités d'observation et de percep-
ti;>n de l'être humain. Quand, en effet, des rayons lumineux
?- une certaine sorte touchent l'œil humain et quand les

nerveuses qui en résultent se transmettent de la
au cerveau, il ne se produit nullement une transfor-
de ces impulsions en une perception de bleu. L'idée
dune telle transformation d'impulsions nerveuses en per-
ception part d'une fausse vue des choses. Les impulsions
et nerveuses produisent simplement un état phy-
siologique du cerveau. L'homme dont le cerveau se trouve
dans cet état voit simplement bleu, mais le bleu n'est ni
le cerveau, ni nulle part dans le corps. L'expression : ' voir
bleu ' est si1nplement une description indirecte d'un état
physique de l'organisme. Cet état physique seul est le pro-
duit des rayons et des impulsions nerveuses qui leur ont
succédé; mais il n'y a pas d'effet déterminé ' bleu '. Et non
seulement les perceptions, mais l'esprit entier d'un homme
est au fond identique à sa structure physique momentanée
en un instant donné. »
Le maître n1e répondit, sans prendre un instant pour
réfléchir : « Bien sûr le bleu n'existe ni dans le cerveau, ni
'
en un point quelconque du corps de l'homme. Mais cela ne
fait rien à la chose telle que je l'envisage. La seu]e question
qui m'importe, c'est que l'homme qui parle ainsi au nom de
l' e1npiris1ne ne peut éluder le fait que 1' être humain possède
la faculté de voir. Au nom. de l'empirisme logique vous avez
affirmé expressément : tel homme voit bleu. Même si les
empiristes déclarent à bon droit qu'il ne le fait que parce que
son cerveau se trouve dans un état déterminé et décrit indi-
Un psychiatre en Inde
rectement le phénomène en déclarant : je vois bleu, une telle
description indirecte suppose la sensation et la perception du
phénomène ainsi décrit. Cela signifie que même pour les
néo-empiristes il existe une sensation et perception de l'être
humain. Non seulement sensation et perception existent,
mais à son insu l'empirisme y voit le point de départ de tout
travail, de toute conclusion scientifique. Or toutes les
recherches scientifiques accumulées ne pourront jamais
expliquer comment l'homme est capable de voir bleu, et plus
généralement de voir quelque chose. Ni les observations
anatomiques les plus minutieuses de l'homme, ni l'enregis-
trement de tous les processus rétiniens nerveux et cérébraux
qui se déroulent au cours de la visuelle, ni l'en-
semble des résultats des méthodes psychologiques ne P.er-
mettent de comprendre véritablementlafaculté depercepb.on
de l'être humain. Comment d'ailleurs semblable expérience
vécue pourrait-elle jaillir de cet ensemble de phénomènes?
Par contre, les faits physiques et psychiques peu ..
vent être considérés comme des phénomènes partiels se
déroulant dans les divers domaines de la vie, concourant à la
perception de quelque chose qui est vécu par l'être humain,
perception dont la possibilité suppose à son tour une essence
spirituelle universelle qui est lumière, vision et ouïe.
« S'il est vrai que toute expérience spirituelle dans la vie
humaine se manifeste en relation avec un état correspondant
de l'organisme, il n'en est pas moins contraire à toute logique
d'en déduire que cette expérience se réduit à cet état orga-
nique. Comment une pensée véritablement éclairée aborde
le rapport entre le physique et le spirituel, ou plus exacte-
ment leur interdépendance, je n'ai pas besoin d'y revenir,
vous ayant déjà longuement exposé l'empirisme beaucoup
plus vaste que conçoivent les sages de notre pays. »
« Nos sciences   objectai-je, n'ont-elles pas
r8r
cependant raison de refuser cette conception philosophique
plus vaste pour se borner à examiner des objets précis par-
tiels et à établir des lois de détail? Sinon ne risqueraient-ils
pas de mélanger dangereusement science et philosophie,
ce dont vous accusez précisément notre moderne école de
l'empirisme logique?
« Malheureusement il n'en est rien, et la raison en est
convaincante. Il est radicalement impossible d'élaborer une
science sans une philosophie sur laquelle elle se fonde. Car
le partiel n'existe pas : on ne saurait en effet parler d'une
observation de fait isolée, qu'on puisse affirmer exacte.
Toute observation, si minime soit-elle, repose sur un fonde-
ment philosophique préétabli précis, embrassant toutes
choses et portant sur la nature générale des hommes et des
choses, et cela que l'observateur en ait conscience ou non.
Aussi une particularité scientifique n'est-elle exacte qu'à
l'intérieur d'une certaine conception philosophique de la
réalité sur laquelle elle se base, elle ne saurait être prouvée
qu'en se fondant sur ces prémices conceptuelles préscienti-
fiques posées a priori et que la science elle-même ne pourra
jamais prouver.
« Si les scientifiques en prenaient conscience, ils verraient
la voie qui s'ouvre à eux pour les conduire hors des laby-
rinthes où ils s'égarent actuellement. Depuis que la physique
moderne a brisé l'hégémonie des observations des sens, la
réalité une s'est disloquée. Par exemple les chercheurs
contemporains ne conçoivent plus la perception d'une cou-
leur bleue que comme l'addition de diverses réalités par-
tielles multiples, la juxtaposition de qualités partielles hété-
rogènes qui déterminent différentes méthodes scientifiques.
Le physicien y voit une radiation constituée de corpus-
cules ou une vibration électro-magnétique d'une certaine
longueur d'onde; le physiologue un processus électro-
c --. .• Ë J1(9. ,....
.  
Un psychiatre en Inde
' · d 1 't" · le
magnetique ans les cônes et bâtonnets de a re me'
psychologue une impression psychique du sujet.
de ces constatations est paradoxalement également vraie
et également insuffisante. Car le fait précis de la perceptioJl
visuelle d'une couleur bleue par un être humain leur échappe
et personne ne peut recomposer cette réalité à partir d'as:
pects partiels scientifiques qualitativement si divers.
bon gré mal gré les sciences de la nature devront terur
compte du fait que le préalable de toute enquête scientifiqu_e
est et demeure nécessairement une certaine conception phi-
losophique de la réalité. Tenir compte de ce fait s'impos?,
au lieu de se préoccuper bien à tort comme l'a toujours fait
votre science uniquement des données physiques en essaya?"t
de réduire tous les phénomènes à ces données. Il est esse:itiel
de donner la primauté à la conception philosophique
fondamentale préalable sur la nature des choses vues et
de l'être voyant, de méditer comme il convient et à bon
esc!ent cette conception et de l'élargir assez pour , q1:'
pmsse fonder une véritable compréhension. de la reahte .. »
En fin de compte je ne savais plus du tout où_j'en ,?tais.
Les sages de l'Inde ne sont-ils pas, du simple fait qu ils se
plongen: dans la méditation, taxés de mysticisme ?t.
de mag1sme, ces deux termes impliquant une sp1ntuahte
confuse obscure et onirique. Et voilà que vice versa j'en-
tendais un sage de l'Inde identifier la pensée de l'Occident
à un processus magique et que ce soi-disant mystique
indien se refusait à se laisser payer de vagues concepts mal
définis et faisait preuve d'une acuité et netteté de pensée
dont je n'avais trouvé l'équivalent chez aucun de nos
scientifiques. Sur quelles bases mystérieuses et imprécises,
comparées à celles d'une telle pensée, se meut par exemple
notre science physique prétendue science exacte? N'utilise-
t-elle pas comme instrument conceptuel le terme central
~                  
-·     ·   = ~ ~ · ~ ~  
d'énergie sans sa voir le moins du monde ce qu'il représente?
Je ne manifestai nullement mon désarroi, estimant conve-
nable de prendre congé, car minuit approchait. Le maître
m'accompagna cette fois par le long corridor et l'escalier jus-
q u' à la porte du jardin. Tout en cheminant je ne pus m'em-
pêcher de remarquer : «J'ai encore lu dans quelques
ouvrages concernant la philosophie de l'Inde quelque chose
qui me préoccupe. Il y est souvent affirmé que les Indiens
n'ont pas d'éthique et que leurs exercices d'autodiscipline
spirituelle, de méditation et de concentration et l'effort
de renonciation à tout lien de possession ou d'attachement
avec les choses et les hommes ne sont que pratiques égo-
centristes et asociales.·»
«Je vous ai déjà dit, répondit le maître, que tous les
Hindouistes comme tous les Bouddhistes s'imposent en pre-
1nier lieu un apprentissage de la pureté. Nul n'avancera
sur le chem.in de la connaissance, s'il ne commence par
atteindre le premier degré de la voie hindoue du yoga, ou la
première étape sur le chemin du bouddhisme, l'un et l'autre
en comportent huit. Il s'agit, pour les uns comm.e pour les
autres, de s'exercer inlassablement afin d'acquérir pleine-
ment la non-violence, la loyauté, l'absence de désirs, la
pureté. A qui s'ouvre alors l'accès à la pleine vérité de
toutes les apparences il est dès lors impossible de faire autre
chose, maintenant qu'il possède la connaissance, qu'aborder
tout dans le ' inahakaruna ', qui est un esprit désintéressé
d'a1nour, de charité et de vigilante sollicitude. Les rigou-
reuses prescriptions ' éthiques ' de ces préliminaires de tout
salut émanent si évidemment et si naturellement du contenu
propre de notre philosophie que toute réglementation fondée
sur des valeurs éthiques extérieures, tout recours à des
dénominations morales prétentieuses en deviennent super-
flus. »
_J
Un ps.;
1
cltiatre en Inde
A la fin de notre entretien je glissai une dernière objec-
tion : Pourquoi donc lui-même ne s'était-il pas comporté
amicalement lors de ma première tentative? Pourquoi son
propre maître, bien qu'il m'eût par la suite accueilli dans
son ashram, m'avait-il par trois fois fait évincer fort cruelle-
ment? Tous deux s'étaient ainsi montrés bien différents de
toutes mes autres connaissances indiennes, qui rivalisaient
d'hospitalité à mon égard. Le maître ine rétorqua qu'il
me fallait bien leur concéder à tous deux le droit d'éprouver
le sérieux de leurs visiteurs et la sincérité du désir de connais-
sance qui les animait, et ceci d'autant plus impitoyablement
qu'ils étaient plus disposés à se montrer généreux si le
résultat de l'épreuve s'avérait positif.
*
Ce jour-là le maître ne se contenta pas d'un salut
d'adieu. Il me pria de lui écrire ou de revenir au cas où
de nouvelles questions me préoccuperaient et il me pré-
dit que je serais amené à rencontrer maint des meilleurs
penseurs de l'Inde sans avoir à redouter de leur part rebuf-
fades ou épreuves. Si invraisemblable que semblât cette
prédiction après mes expériences antérieures, elle se réalisa
mot pour mot. Peut-être cela tint-il à la   qui,
grâce à mon commerce avec ce saint et cet érudit, s'était
effectuée en moi. De l'Occident j'avais apporté l'idée
qu'étant donné le temps relativement court dont je dispo-
sais, il me fallait planifier tout d'avance pour ne pas man-
quer mon but. Sinon qui eût pu faire ce plan à ma place?
Entre-temps mon état d'âme avait changé, j'acceptai
comme évidente et toute naturelle l'idée que tout était
prévu d'avance, qu'il me suffisait d'attendre ce qui allait
m'échoir.
185
Effectivement je reçus une semaine plus tard une lettre
du guide spirituel, du gourou d'un de mes amis indiens,
lettre que j'espérais depuis longtemps. Elle fixait la date et
l'heure d'une rencontre à Bombay. Le jour suivant, arriva
une nouvelle lettre qui m'apprit qu'un des maîtres les plus
fameux de la sagesse hindoue souhaitait me voir et m'entre-
tenir à Bombay vers la même époque que l'auteur de la
première lettre. J'obtempérai donc, renonçant à tout pro-
gramme préconçu et je rencontrai ainsi au cours des mois
suivants six autres sages et saints de l'Inde non moins
admirables, entre autres une femme qui est honorée par
des dizaines de milliers de ses compatriotes comme une
véritable divinité, et aussi un sage soufi appartenant aux
cercles islamiques cultivés. Quel que fût le lieu de ces
rencontres, tant au sud de l'Inde que plus au sud encore,
à Ceylan, à l'est ou à l'ouest, ou même dans le Cachemire
septentrional derrière le col Banihal qui s'ouvre dans la
barrière géante de !'Himalaya, je fus toujours reçu à bras
ouverts. Tous me redirent les constatations et enseignements
auxquels m'avaient initié mes deux premiers excellents
guides et y ajoutèrent mainte remarque neuve et féconde.
Une de ces rencontres se borna malheureusement à un
entretien de deux heures, mais deux fois j'eus encore le
privilège d'être l'hôte d'un ashram grâce à quelques loisirs
que me laissaient mes obligations académiques. Mes étu-
diants étant partis en vacances pour l'été, j'eus même
durant sept semaines en tout le bonheur de trouver asile
dans les retraites de deux ermites en plein Himalaya.
Le deuxième ashram qui m'accueillit était rassemblé
autour d'un saint presque octogénaire du nom de Vishnu-
das, «serviteur du Dieu Vishnou ». D'emblée ses propos
me rappelèrent l'intéressant dialogue entre Kleist et un
danseur à propos du théâtre de marionnettes. Ce sage me
Un psychiatre en Inde
raconta en effet, au cours de nos longues promenades
vespérales le long des rives d'un immense lac de barrage en
haute altitude, comment en un âge tendre la gifle que lui
donna un professeur l'arracha à la félicité confiante des
paradis enfantins. Blessé au plus profond de sa dignité et
gonflé d'ardents désirs de vengeance il s'était alors promis
de devenir plus grand et plus puissant que ce pédagogue
pour pouvoir lui « montrer son maître ». Il devint un
brillant élève, fit ses études universitaires, parcourut 1' An-
gleterre et l'Amérique, afin d'acquérir tous les moyens de
puissance qu'offre la science. Plus il avait avancé dans cette
voie et pris conscience de lui-même, plus il s'était rendu
compte de cette avidité qui le poussait à courir le monde,
plus il s'était senti ridicule, plus il avait eu l'impression de
n'être qu'un pantin dérisoire. Cette impression avait engen-
dré en lui un sentiment croissant d'insécurité et l'avait de
plus en plus troublé et gêné dans son activité, si bien qu'à
l'âge de vingt-deux ans il se décida à dire adieu au monde
agité et à se retirer dans la jungle indienne. Il lui fallait
prendre le temps de réfléchir à ce qu'il était, à sa raison
d'être. Vingt années de solitude s'étaient écoulées pour lui
dans la forêt vierge. Au début il s'était senti invité par
Dieu au don total de tout ce qu'il était et voué à servir
11011 plus ses propres intérêts, mais Dieu lui-même. Cet
appel l'avait empli d'un bonheur indicible, qui dès lors ne
l'abandonna plus. Il avait appris à dépouiller son propre
moi et à devenir l'instrument du verbe divin. Il avait vu de
plus en plus clairement que rien n'existe en dehors de Dieu,
que même cette gifle du professeur qui l'avait si profondé-
ment indigné n'était rien d'autre qu'un geste de la main
de Vishnou. Si rien n'existe qui ne soit Dieu, nul ne
peut s'arracher à lui. L'individu n'est qu'une note de
l'harmonie du verbe divin; moi aussi, son hôte, j'étais un
ton différent de cette harmonie. Même ce qui fait souffrir,
la piqûre d'un moustique ou la plaie qu'avait faite sous son
pied un clou rouillé, était encore et aussi témoignage du
jeu divin, comme la réussite de la construction d'un hôpital
que nous venions d'inaugurer ou les offres de service inlas-
sables que lui faisaient ses admirateurs. Mais sur celui qui
repose ainsi en Dieu, je le constatais de mes propres yeux, ni
l'âge, nila fatigue ne peuvent rien. Ce petit vieillard était tou-
jours frais et vif comme s'il s'éveillait d'un sommeil paisible.
Jamais je ne vis une ombre obscurcir la joie qui brillait dans
ses yeux. Jusqu'au plus profond de la nuit ses yeux rayon-
naient d'un bonheur sans nuages comme seuls rayonnent
les yeux des tout petits enfants joyeux. Tout l'être de cc
saint n'était qu'une unique action de grâces en l'honneur
de son Dieu Vishnou. Ce cantique s'exprimait en paroles, en
gestes et en actes d'une douceur et d'un charme aussi
spontanés que les mouvements d'un de ces divins danseurs
de Kleist évoluant autour de leur véritable centre de gravité
intérieur. Sans doute le sage ne possédait-il plus depuis
bien longtemps cet état de grâce fait de rêve et d'ignorance
qui est le privilège du tout jeune enfant, mais il avait
visiblement mesuré combien étroite et limitée est l'intro-
spection égocentrique et goûté assez des fruits de l'arbre de
la connaissance pour refermer le grand cercle et revenir
à l'état d'une nouvelle innocence à la fois enfantine et
divine.
Ce qui m'étonnait le plus chez cet homme d'une nature
peu commune, c'était sa promptitude incroyable à la répar-
tie. A chacune de mes questions il ripostait intelligemment
sur-le-champ et sans hésiter. Je souhaitai qu'il m'expliquât
comment il avait acquis cette extraordinaire rapidité de
réaction. Il me répondit bonnement qu'il n'avait nullement
travaillé à l'acquérir. S'étant voué à être le porte-parole de
Un psychiatre en Inde
son Dieu, il lui suffisait dès lors d'ouvrir la bouche et les
réponses lui venaient d'elles-mêmes comme à un automate
sans qu'un quelconque moi eût besoin de penser quelque
chose. Était-ce la raison pour laquelle il ne parlait jamais
de lui-même qu'à la troisième personne? lui deman-
dai-je. «Bien sûr, répondit-il, car l'idée que ces actes et
ces paroles que vous observez actuellement sont les élabo-
rations d'un moi humain haut de 1,65 mètre est un non-
sens. »
Le saint homme réagit tout aussi rapidement lorsque je le
priai de me dire ce qu'il pensait de l'un des préjugés cou-
rants relatifs à la philosophie de l'Inde. Je lui dis, en effet,
que beaucoup des indologues occidentaux condamnaient la
pensée de son pays en l'accusant de stagnation : elle se serait
arrêtée à une étape primitive et archaïque, magique et ani-
miste, incapable d'affronter la conccptualité raisonnée de
nos sciences modernes et de ce fait elle ne saurait pas encore
établir de nette distinction entre homme et Dieu, sujet et
objet, entre animé et inanimé, entre .l'esprit et la matière,
entre l'âme et le corps.
En un clin d'œil, le saint aperçut le point faible de ce rai-
sonnement et s'y accrocha : « De quel droit, demanda-t-il,
prétendez-vous que la pensée indienne n'ait pas encore
atteint à la conceptualité raisonnée? Pensez à ses décou-
vertes anciennes en matière de logique et dans les disciplines
scientifiques de l'astronomie, la physique, la mathématique,
la géométrie et la thérapeutique. Ces découvertes furent
faites un à deux millénaires avant l'aube de l'ère technique
moderne. Votre ' pas encore ' devrait être un ' ne plus '. Si
le passé de l'Inde était mieux connu en Occident, les techni-
ciens modernes s'émerveilleraient de l'industrie et du com-
merce, des écoles d'arts et hôpitaux qui prospérèrent dès
l'âge préchrétien, en particulier sous les règnes des grands
189
peuples de l'Inde méridionale : les Cholas, Pandyas, Cheras,
Andhras et avant tout sous le sceptre religieux d' Ashoka.
« Au cours des siècles suivants, la sagesse de notre pays
décela de plus en plus nettement les limites, en tant qu'instru-
ment de connaissance de la vérité, de la pensée discursive
purement logique et conceptuelle. Elle savait de longue date
qu'il existe des états de l'être humain auxquels se révèle une
vérité plus profonde. Aussi les sages de l'Inde s'initièrent-ils
et s'exercèrent-ils aux pratiques par lesquelles l'homme peut
avoir accès à un état de sainteté propre à découvrir la vérité
et à s'y conformer. Comme vous le savez depuis longtemps,
les meilleurs d'entre eux atteignirent ainsi le Brahman et
c'est cette expérience, et nullement une certaine immaturité
ou défectuosité de la pensée, qui leur fit établir l'irréalité et
l'inanité des rigoureuses délimitations abstraites que vous
venez de mentionner. Car si tout procède de la même origine
lumineuse, rien ne peut, dans son être profond, se distinguer
de quelque chose d'autre. Toute chose est part d'une même
grande origine et toutes apparences ne sont qu'aspects paral-
lèles divers de la même réalité. Ce serait trahir cette notion
fondamentale pour nous et retomber dans des formes de
pensée primaires que vouloir séparer les unes des autres les
choses de ce monde. Quand vous autres aurez rattrapé notre
avance spirituelle d'un ou deux millénaires, vous compren-
drez mieux notre conception. Déjà votre physique et votre
biologie poussent quelques pointes avancées dans cette
même direction : qu'il me suffise de vous rappeler les décou-
vertes récentes sur l'interdépendance entre observateur et
chose observée, la transformation de la matière en énergie,
et, à côté, les recherches concernant les virus aboutissant à
un doute croissant sur les frontières entre l'animé et l'ina-
nimé! Que je vous cite aussi la médecine contemporaine,
qui prend une conscience toujours plus vive des erreurs
Un psychiatre en Inde
qu'elle faisait antérieurement en établissant une séparation
de principe entre corps et esprit. »
L'un des soirs suivants, j'interrogeai le saint homme sur
l'absence de sens historique qui caractérise la pensée de
l'Inde, dont l'Occident lui fait perpétuellement grief. La
réponse fut : « L'esprit hindou vit dans une historicité tout
aussi rigoureuse que celle de l'Occident, mais d'une tout
autre nature. Attribuer à autrui un défaut, dès qu'il se
montre différent de nous, ce n'est guère un signe de supé-
riorité. Du moins ce n'est pas là la modestie qu'on attend
d'un homme véritablement adulte. Un tel homme n'a pas
l'habitude d'ériger sa propre conduite en modèle et en
norme. La conception occidentale de l'historicité se fonde
sur l'idée a priori d'un cours des événements qui se déroule
d'une manière rectiligne ou dans un mouvement pendulaire
dialectique vers un but précis et qui est dirigé sur cette voie
prescrite une fois pourtoutesparunDieuouparquelques lois
naturelles d'origine inconnue. De là découle l'idée d'une
chronologie consistant en une succession d'actualités ponc-
tuelles, qui s'évincèrent l'une l'autre. Sur la chaîne consti-
tuée par ces éléments de l'actuel, les divers événements sont
enfilés comme les pendentifs que fixe un joaillier aux divers
anneaux d'un collier. Poser d'avance un but précis de l'évo-
lution oblige à surestimer la valeur de l'énumération chro-
nologique de la succession des événements antérieurs que
vous appelez histoire, soit pour mesurer du regard les pro-
grès accomplis, soit pour en déduire l'avenir. L'indien reste
quant à lui fidèle à la conception traditionnelle de l'histoire
ou de l'événement : il n'y voit pas semblable temps indépen-
dant, abstrait et détaché des faits, ni non plus évolution vers
un certain but situé dans ce temps. Le cours du monde est
pour le penseur indien ' lila ', c'est une danse de Dieu an
cours de laquelle le divin s'amuse à son gré des apparences.
Et le temps n'est que la durée concrète de la naissance, de
l'existence et de la disparition d'une chose ou d'un être.
Aussi nos compatriotes ne sepréoccupent-ilspasd'apercevoir
le cours de l'histoire universelle et le développement de la
société, parce que ces choses n'existent pas pour eux. Il
importe seulement à leurs yeux d'apercevoir la liberté de
choix, la latitude qui est dévolue à l'individu dans ce jeu
divin, cette liberté que confère la découverte de la vérité
absolue, cette liberté qui nous affranchit de la servitude des
ténèbres. »
Notre entretien suivant porta sur un reproche fréquem-
ment lancé à l'hindouisme, soit par les Chrétiens, soit par les
Musulmans : ils l'accusent de cultiver un polythéisme pri-
mitif. Les explications du saint partirent d'une remarque
que je lui fis.Je ne l'avais jamais entendu parler de dieux au
pluriel, lui, le« bhakta », donc un yogi, qui avait trouvé son
salut sur la voie de l'élan total vers l'amour divin. Et pour-
tant j'avais vu les fidèles du peuple adorer dans les temples
indiens quantité de statues incarnant une infinie variété de
dieux. « Eh oui! Bien sûr, si vous pensez à la foi des simples
de notre pays, vous constaterez que la grande masse a
recours à l'intermédiaire de multiples concrétisations et per-
sonnifications matérielles. Mais n'est-ce pas aussi le cas du
catholicisme qui utilise également une multitude de saints?»
Je ne pus m'empêcher de donner raison à mon interlocuteur
et j'avouai que la forme d'adoration que les femmes et les
hommes simples dans les temples semblaient vouer aux
innombrables statues indiennes ne différait nullement de la
vénération dont les croyants des églises catholiques campa-
gnardes entourent les divers saints : des deux côtés la même
atmosphère émouvante de dialogue entre les fidèles et leurs
saints ou dieux, la même expression pieuse et les mêmes
gestes d'absolue soumission des adeptes, les mêmes tou-
Un psychiatre en Inde
chantes offrandes de fleurs, de chandelles et autres petits
dons.
« Le simple peuple des Hindouistes, des J aïnistes et des
Bouddhistes, poursuivit le maître, avait besoin, tout autant
que les Chrétiens et les Musulmans de croire à un châtiment
ou une récompen5e par l'enfer et le ciel, par ' Illyyun' et
' Sijjin ', pour ne pas s'écarter du droit chemin. Déjà l'an-
tique Rigvéda, le plus ancien témoignage provenant de l'ère
indo-iranienne, il y a près de quatre millénaires, note
qu'après la mort, seule l'âme juste accédera au ciel de Yama.
Ce ciel du Rigvéda est un séjour des bienheureux oü coulent
des fleuves de nectar, de miel et de lait, où une musique
charme sans cesse les oreilles et où les plus douces voluptés
de l'amour charnel s'offrent aux bienheureux. Sur l'enfer,
les précisions manquent encore. Ces deux séjours sont consi-
dérés comme éternels : à l'époque védique les idéesdetrans-
migration des âmes et de naissances multiples ne jouaient
presque aucun rôle. Mais dès l' Atharvavéda et les Brahmanas
nous trouvons des descriptions précises de l'enfer. Et dans les
Dharma Sastras et quelques Pouranas, ainsi que dans les
écrits bouddhiques ultérieurs, cieux et enfers se multiplient.
Le nombre des cieux oscille dans les formes populaires du
Bouddhisme, du Jaïnisme et de !'Hindouisme entre sept et
cent trente-six. Comme dans L' Erifer de Dante, chaque péché
a sa section de l'enfer qui lui est propre. Il existe ainsi une
section infernale spéciale pour les voleurs, une autre pour les
égoïstes. Les méchants sont, d'après le Kunbhipaka, frits
dans de l'huile chaude, les hérétiques, d'après l' Asipatra-
vana, sont mis à la torture. Par contre, maintenant, ces tour-
ments infernaux ne sont plus conçus pour l'éternité, ni d'ail-
leurs jusqu'à un jour d'un jugement dernier universel, ce
sont simplementdesétapes tran5itoires grâce auxquelles l'être
peut se soulager du mauvais Karma, fardeau des péchés des
193
vies antérieures, afin qu'au cours des prochaines renaissances
la voie vers le salut puisse être parcourue par lui plus rapi-
dement. En outre, il devient relativement plus facile d'esqui-
ver les tourments de l'enfer. Il suffit d'appeler un prêtre à
son lit de mort et, avant d'expirer, de lui faire exécuter pour
un salaire approprié une cérémonie purificatrice.
« Les Hindous cultivés aperçoivent à travers toutes les
divinités, à travers les cieux et les enfers, la divinité une qui se
situe au-delà de toutes ces formes; les Inana-Yogi et les Boud-
dhistes voient même le supra-divin, le Brahman ou le Nir-
vana, qui échappe à toute analyse conceptuelle. Déjà les
hymnes de l'antique Rigvéda - il y en a plus de mille -
s'orientent nettement vers une entité divine fondamentale
et unique. C'est les méconnaître gravement qu'y chercher les
témoignages d'une religion primitive de la nature, sous pré-
texte qu'il y est question de feu, d'eau, de tonnerre et de
soleil. Ce ne sont pas ces choses ou certaines de leurs pro-
priétés qui sont personnifiées sous forme de dieux. Mais tout
au contraire, ces choses de la nature apparaissent comme
aspects particuliers des dieux Agni, Soma, Indra ou Savitar,
sous lesquels ils se plaisent parfois à se manifester aux
hommes. D'autre part, les choses n'étaient pas conçues, ainsi
que les conçoit notre intelligence technique d'aujourd'hui,
comme des objets matériels indépendants. On voyait en
elles des manifestations des forces divines. Et de ce fait il se
pouvait que plus d'un dieu participât aux diverses qualités
d'une chose. Mais tous les dieux - c'est là un principe
irréfutable du Rigvéda - étaient à leur tour manifestations
partielles d'une entité divine unique. Aussi le sacrifice reli-
gieux ne pouvait-il être compris comme une naïve conjura-
tion adressée à une des multiples divinités. Il est nettement
affirmé que le croyant par la cérémonie de l'offrande vise à
se mettre en harmonie avec la divinité. Par exemple, en
Un psychiatre en Inde
allumant le feu de l'autel, il cherche à ressembler au dieu
Agni qui se montre sous la forme du soleil levant et à être
son digne émule. Qui donc, devant semblables témoignages
datant d'une époque où l'Occident végétait dans les ténèbres
de la préhistoire, oserait parler d'un polythéisme primitif
de l'Inde?»
A l'aube du jour où je dus prendre congé de cet homme
qui avait atteint la vraie sagesse, le saint me fit venir dans le
petit réduit de son ashram qui abritait l'autel domestique.
Sur cet autel trônait au milieu une petite statue du dieu
Vishnou. Mais au mur derrière l'autel pendaient côte à côte
dans une paisible harmonie et sur un pied d'égalité les por-
traits polychromes de Vishnou, de Jésus-Christ et de la
déesse Kali. Cela me rappela l'étrange impression que
j'avais ressentie à Delhi un des premiers jours de mon séjour
en Inde. Je comptais entendre un remarquable orateur de
la mission Ramakhrisna exposer la doctrine hindouiste. Or,
deux heures durant, il s'étendit sur saint Antoine d'Égypte
et saint_ François d'Assise. J'avais entendu dire que ces 1
figures chrétiennes devaient être mises sur le même plan que  
le dieu indien Krishna, en tant qu' « avatars » de même
rang. Les uns et les autres représentaient des manifestations
successives de la divinité une et insondable, manifestations
qui se produisent d'habitude à des époques de détresse par-
ticulière chez les hommes. Et voilà que je voyais la même
conception s'étaler derrière l'autel de ce saint homme en
images frappantes. Je ne pus m'empêcher d'observer qu'un
chrétien orthodoxe considérerait ce parallèle comme un
blasphème, ayant toujours appris à voir dans le Christ une
révélation unique de la divinité sans précédent et sans ana-
logue.
« Savez-vous, cher ami, répliqua le sage, que cette affirma-
tion chrétienne de l'unicité d'un dieu et de son fils Jésus-Christ
195
évoque, pour nous autres Indiens, dont la culture est telle-
ment plus ancienne, les débats entre plusieurs petits garçons,
dont chacun se plaît à vanter les supériorités de son père, ou
encore elle rappelle les guerres entre impérialistes, qui,
bien qu'extérieurement adultes, sont humainement aussi
peu mûrs que des enfants. L'hindouisme, lui, n'a jamais
établi de dogme déterminé et solidement structuré per-
mettant quelque chose comme une organisation ecclésias-
tique, dogme qu'il eût prétendu déclarer seule révélation
valable et universelle. Aussi les hommes participant, ne
fût-cc qu'à demi, à la tradition de notre sagesse ne sauraient
prendre au sérieux semblables prétentions à l'hégémonie
d'un Dieu étranger. C'est là une des raisons qui font que les
Indiens convertis au christianisme ne forment qu'une si
minime fraction de l'ensemble de notre population, un peu
plus de deux pour cent; encore ces chrétiens de l'Inde
appartiennent-ils pour la plupart aux classes les plus misé-
rables. Vous savez aussi bien que Vishnudas que trop
souvent ce qui décida de leur adhésion à la communauté
chrétienne fut moins un authentique besoin religieux que
la perspective d'une amélioration de leur situation maté-
rielle et sociale. La religion chrétienne a eu assez de temps
pour se répandre en Inde, car les premiers chrétiens y
vinrent peu après la mort de Jésus. La légende veut que
l'apôtre Thomas nous ait apporté le premier message du
christianisme. Plus tard, il est vrai, les arguments de vos
propagandistes perdirent de leur force convaincante, quand
les Occidentaux redécouvrirent l'Inde en lançant le cri de
guerre : « Nous voulons des chrétiens et des épices! »
Par la suite ces prétendus chrétiens venus de l'Occident
n'ont guère témoigné d'amour envers nos compatriotes.
Et nous avons constaté qu'ils se disputaient entre eux avec
une intolérance qui ne pouvait nous inspirer que de l'hor-
Un psychiatre en Inde
reur. Je n'entends bien sûr nullement rabaisser les multiples
œuvres humanitaires éminentes qu'ont accomplies et qu'ac-
complissent encore dans l'Inde les 'missionnaires des deux
confessions chrétiennes. Au contraire, chacun de nous admire
sans réticence ces activités de l'amour chrétien, qui lui
montrent la valeur du christianisme, à condition toutefois
que cet amour chrétien ne soit pas dénaturé par la prétention
de nous imposer des puérilités théologiques. Les œuvres des
missionnaires chrétiens sont honorées et respectées des
Indiens comme manifestations de l'amour divin, car la foi
hindoue fait de l'amour le bien suprême. S'il n'en était
ainsi, comment la langue indienne disposerait-elle de plus
de douze traductions différentes du mot amour, nuancées
selon le degré de maturité et de pureté de ses différentes
formes? Cher ami, j'espère que désormais vous comprendrez
un peu mieux mes compatriotes, s'ils ne peuvent voir dans
la rencontre de l'humanité avec le Christ que l'analogue des
rencontres avec Krishna et avec des autres divinités. »
Mon pieux et sage hôte allait me congédier sur cette
recommandation accompagnée d'un : « Dieu vous bénisse. »
Mq.is une question que je n'avais osé poser tous ces
jours me brûlait la langue. Ce ne fut que sur le seuil qu'elle
m'échappa:« Comment se fait-il donc, svamiji, demandai-je,
que vous ayez abandonné votre solitude dans la forêt vierge,
où vous aviez atteint le parfait bonheur, pour retourner
parmi les hommes et jusque dans votre extrême vieillesse
vous donner tant de peine pour eux? » Au lieu de répondre
directement, le sage se mit à me raconter une vieille légende
relative à un groupe d'hommes de l'Inde partis un jour
chercher le salut. Vingt années durant, ils poursuivirent
leur quête, subissant les pires privations, se frayant un che-
min au péril de leur vie à travers des jungles im.pénétrables
et franchissant quantité de montagnes inhospitalières, sans
vouloir renoncer à leur dessein. Enfin leur constance fut
récompensée comme ils l'espéraient. Ils aboutirent à la
porte du jardin du paradis. La plupart de ces hommes
assoiffés de salut entrèrent sans hésiter dans ce lieu de
délices, où leurs yeux ne pouvaient se rassasier de la beauté
ravissante des nombreuses fleurs de lotus qui décoraient les
eaux et de l'éclat multicolore des oiseaux qui voltigeaient,
et où leurs oreilles ne se lassaient pas des merveilleuses
harmonies des chants célestes emplissant les airs. :Mais dans
la jouissance de leur propre félicité quelques-uns des cher-
cheurs de Dieu n'en oublièrent pas pour autant leurs frères
humains qui ne s'étaient pas mis en chemin avec eux. Aussi
ceux des bienheureux qui réfléchirent retournèrent bientôt
à ces malheureux ignorants qui végétaient toujours au milieu
de l'agitation du monde. Ils voulaient leur affirmer la
réalité de ce qu'ils venaient de voir, afin que les humains
s'engagent de plus en plus nombreux sur la voie du salut.
« Vous aussi, cher ami, conclut le sage, vous ne seriez sans
doute pas parti pour notre pays, si d'autres avant vous
n'avaient vu ce pays de leurs propres yeux et n'avaient pu
de ce fait vous garantir qu'il existe réellement. Il fallait ces
témoins oculaires directs et indirects pour vous donner
l'assurance que ce saut dans l'inconnu n'aboutirait pas à un
néant vide ou à un mirage décevant. »
*
Tout différent de ce serviteur de Vishnou de l'Inde méri-
dionale dénommé Vishnudas était le robuste saint, un
véritable géant que, peu après, je rencontrai à Rishikesh,
dans le grand rendez-vous nordique des chercheurs de vérité
indiens. Rishikesh, qui abonde en couvents et en sanyasins,
est situé sur le cours supérieur du fleuve sacré du Gange, là
Un Pvchiatre en Inde
où il quitte les puissants contreforts de !'Himalaya pour
arroser une aimable contrée vallonnée. Quant au saint, dont
je fus l'hôte pendant quelques jours, c'était l'un des cher-
cheurs de vérité qui visent à atteindre la lumière en se
vouant infatigablement à des œuvres altruistes. Son ashram
est si rationnellement organisé que les distributions de
livres, les travaux photographiques et les diverses publica-
tions représentent une productivité capable de rivaliser avec
celle de vastes entreprises occidentales. Une seule chose
diffère : dans cet ashram, tout est donné gratuitement, nul
ne gagne de salaire.
Cependant ce qui m'impressionna le plus au cours de
mon séjour dans cet ashram, ce ne fut pas le maître, mais un
de ses moines, qui est un than-yogin. Lui et son compagnon
surent charmer toutes nos soirées avec la vina, ce luth indien
étiré en longueur, quelques tambours faits d'une calebasse
et un instrument assez semblable à l'harmonium. Cette
musique ne le cédait en rien aux rythmes les plus ardents
et les plus modernes de notre jazz occidental, pour ce qui
est de la passion, de la sensualité et du dynamisme. Or ces
pieux musiciens de l'Inde se sentaient uniquement animés
de la force de Dieu et se vouaient exclusivement à chanter
ses louanges. Ils m'apprirent à reconnaître une inspiration
toute semblable dans le jazz occidental, sous les rythmes
nés des rites religieux de la forêt vierge africaine. Et cela en
dépit du fait que violonistes, saxophonistes, trompettistes et
batteurs de nos établissements nocturnes ont pour la plupart
oublié cette inspiration au contraire des musiciens de !'Hi-
malaya. L'ignorance des exécutants ne change rien au fait
de cette origine religieuse du jazz. Et une fois éclairé ainsi
sur ce point par le jeu des than-yogin indiens, je cessai de
prêter crédit aux déclarations de nos esprits chagrins qui
déplorent notre absence de sens de l'existence, notre pré-
199
tendu manque de milieu. Le centre et l'origine de toutes les
apparences restent obligatoirement les mêmes et demeurent
l'objet essentiel de notre pensée, même si nos « maîtres en
culture» l'oublient ou le méconnaissent.
*
Je reçus à Rishikesh une invitation émanant d'un ermite
peu accessible qui s'était retiré depuis une trentaine d'an-
nées dans une grotte isolée d'une montagne abrupte proche
de la rive du Gange supérieur. Il m'invitait à demeurer une
semaine dans son domaine. Il y mit à ma disposition une
grotte voisine qui me servit de chambre à coucher. J'appris
beaucoup du commerce presque toujours silencieux de ce
sage vieillard détaché de tout, qui jouissait continuellement
du bonheur de la présence directe de son dieu et que dès
lors ni les tigres, ni les serpents de la jungle environnante,
ni les inondations des époques de mousson ne pouvaient
effrayer. Des propos qu'il me tint, je ne me rappelle qu'un
couplet du poète indien médiéval Kabir, qui fut la réponse
du saint, quand je le questionnai sur le fondement de son
inébranlable confiance en Dieu. Ce couplet disait à peu
près : «Je ne puis m'empêcher de rire quand j'entends dire
que le poisson dans l'eau souffre la soif. Tout aussi stupides
sont les paroles des hommes qui imaginent devoir courir
les forêts pour chercher le divin. Ne sont-ils pas déjà toujours
en lui, ne sont-ils pas part de lui et pénétrés de sa force? »
Mais comment se fit-il qu'autour de ce saint de l'inac ..
tion, dont les heures s'écoulaient jour et nuit en pro-
fondes méditations, qu'autour de ce fainéant jaillît de terre
une école pour les enfants de cette contrée inhospitalière?
Comment se fit-il que le gouvernement de l'Inde installât
un bureau de poste spécial dans son voisinage? Que des
Un psychiatre en Inde
professeurs et des serviteurs zélés affluassent de toutes les
régions de l'Inde pour diriger les études et organiser maté-
riellement l'école? Comment était-il possible que la puis-
sance de ce seul homme rayonnât et fécondât à plusieurs
centaines de lieues à la ronde? Car par la suite j'entendis
l'éloge de ce saint homme dans la bouche de dirigeants
importants, habitant trois cités fort distantes l'une de l'autre.
Tous trois me dirent qu'ils devaient à un pèlerinage auprès
de ce petit ermite claudicant habitant un trou de rocher
leur puissance de travail et de dévouement à une œuvre
humanitaire. Ce fut de mauvais gré qu'au bout de la
semaine je pris congé de ce paisible ermitage, asile du
bonheur. Désormais il allait me falloir renoncer au secours
que m'apportait la silencieuse méditation de ce sage, et
aussi à la saine gaieté des sobres repas que je partageais avec
lui et son cuisinier. Deux demi-heures par jour, matin et soir,
nous nous asseyions en tailleur sur le sol nu. Devant chacun,
une grande assiette de cuivre circulaire étincelait, la feuille
gigantesque d'un arbre proche servait de dessous de plat,
une coupe de métal pleine d'une eau fraîche puisée au
fleuve proche brillait à côté de l'assiette. Le cuisinier avait
préparé pour chacun une poignée d'un riz excellent et une
demi-douzaine d'échantillons de sauces et de légumes pour
l'accompagner. M'y étant déjà exercé j'avais acquis une
certaine habileté à saisir, à la façon du pays, du bout des
doigts de la main droite le riz et les condiments, à les pétrir
légèrement et à porter à la bouche cette masse de grains
bien malaxée, sans en perdre grand-chose en chemin. Au
contraire de l'active dextre, la main gauche devait demeu-
rer passive sur les genoux tout au long du repas, sans se
faire voir. Car les Indiens lui réservent un rôle exactement
opposé à celui de l'alimentation. Après ce bref déjeuner,
chacun rinçait son assiette et, d'un sable qu'il devait arra-
201
cher de ses ongles au sol durci, la frottait jusqu'à la rendre
étincelante. Aux repas succédait l'heure du chant. Les
hymnes anciens inspiraient étrangement à notre petit cercle
gravité et douce gaieté.
Je gardais aussi la nostalgie des heures solitaires des
longues nuits o"L1 aux arbres surplombant les porte et fenêtre
dentelées de ma caverne rocheuse les sombres guirlandes de
feuilles se balançaient doucement au vent, découvrant çà et
là une des étoiles clignotantes et contrastant de leur n01r
profond avec la luminosité des rondes de lucioles.
*
Par bonheur j'échangeai ce doux sanctuaire des bords du
Gange contre la demeure d'un autre sage, blottie dans une
vallée du Cachemire, demeure qui me réservait les expé-
riences les plus merveilleuses. Car il s'était produit un évé-
nement imprévu dans ma vie. J'avais été introduit, apparem-
ment d'une manière toute fortuite, au centre d'un petit
cercle de sages à Bombay. Alors qu'au début j'avais cherché
un tel contact à grand-peine et bien vainement, dès que
j'avais cessé de prétendre plier les événements à mon pro-
gramme, j'y avais eu facilement accès. L'homme sage et
saint dont j'espérais le plus parce qu'il était le gourou vénéré
d'un de mes amis indiens n'avait pas alors hésité à payer de
son dernier argent le voyage d'une nuit qui le transporta de
sa résidence peu accessible à Bombay oüje souhaitais le voir.
Mais dès les premières minutes de notre rencontre, nous
sentîmes tous deux qu'aucune approche intérieure véritable
n'était possible entre nous. Nous essayâmes en vain pendant
des heures de lutter l'un et l'autre contre cette impossibilité.
Alors le sage se décida à me mener chez un autre swami,
dont il avait en chemin entendu dire par hasard qu'il avait
Un psychiatre en Inde
quitté quelques jours son asile du Cachemire pour déjeuner
chez un de ses élèves dans le voisinage de Bombay. Si d'em-
blée, le gourou de mon ami et moi, nous avions eu conscience
de la stérilité de notre rencontre, cette fois le sage du Cache-
mire comme moi-même nous sûmes dès le premier instant
que nous attendions chacun la venue de l'autre depuis tou-
jours et que cette rencontre était l'aboutissement et l'accom-
plissement de notre vœu profond.
Au cours de ces deux journées de découverte, nous avions
décidé que par la suite je viendrai au Cachemire et voilà que
le temps en était maintenant venu. Déjà le trajet jusqu'à
cette haute vallée de !'Himalaya encerclée d'une couronne
de pics étincelants est bien fait pour éveiller l'espoir de
découvertes essentielles. J'ai par la suite effectué deux autres
fois ce survol du col Banihal qui relie l'Inde septentrionale
et le Cachemire, une autre fois je l'ai franchi par la route
dans une vieille auto. Cette première fois le pilote de notre
avion dut, en raison de vents contraires, voler particulière-
ment haut. Cela nous permit de voir jusqu'aux chaînes
russes et tibétaines. La terre autour de nous, aussi loin que
nos yeux pouvaient atteindre, semblait un immense océan
argenté qu'un ouragan avait soulevé en lames furieuses brus-
quement solidifiées en un chaos d'arêtes glacées étincelantes
et gigantesques. Plus encore qu'aperçue d'en bas, comme je
la vis par la suite au cours de mes escalades, la sublime gran-
deur de !'Himalaya, ce« pays de neige», vue d'en haut, à
vol d'oiseau, m'impressionna. Comparées à de telles dimen-
sions, nos Alpes suisses semblent des montagnes en miniature.
Ainsi la structure naturelle de ce pays m'avait fait pres-
sentir ce qu'allait m'apporter la force spirituelle de ce sage
silencieux et modeste. Il était venu m'accueillir avec un
petit nombre d'intimes à l'aéroport de Srinagar. Cet homme
n'a rien des célébrités de son pays honorées par des dizaines
203
et centaines de milliers d'adeptes comme leur gourou et leur
dieu. Il n'a autour de lui ni ashram ni cercle officiel. En
dehors de quelques douzaines de chants de louange en l'hon-
neur du divin, qu'il a composés dans la langue du Cache-
mire et transcrits de sa main, il n'a rien écrit. Après la mort
de son propre maître, de la bouche duquel il avait recueilli
une tradition séculaire ainsi transmise directement de maître
à élève, il avait élu comme asile de méditation une pauvre
hutte solitaire de !'Himalaya. Il n'avait comme disciples que
quelques hommes et femmes, simples et sérieux.
Devant les dimensions inhabituelles de cet homme je me
sentis envahi du sentiment d'avoir enfin trouvé le port, le
foyer d'une réalité supérieure.
Et pourtant les besoins physiques de ces hommes sont
d'une modestie inimaginable. La hutte de pierre où m'em-
mena le saint homme après m'avoir accueilli à l'aéroport,
était située près de la limite des neiges éternelles. Je devais
y partager sa vie pendant six semaines en toute tranquillité.
C'était un abri presque uniquement symbolique.Je n'y aper-
çus pas le moindre foyer, bien que les énormes fissures entre
les pierres fissent mal augurer de cet asile. Je ne m'en inquié-
tais guère. 11ais les ouvertures des fenêtres me donnaient des
soucis. Les trous béants entre les quelques vitres qui restaient
étaient mal bouchés par du papier et offraient un large accès
au vent, à la pluie et à la neige.
La rude bise m'apprit vite à apprécier les secours incom-
parables d'une« kongri ». C'est un récipient cylindrique en
terre de près de trois décimètres cubes de contenance. Il est
entouré d'osier tressé enserrant étroitement le fond et les
parois latérales. La large ouverture supérieure est simple ...
ment surmontée de quelques arceaux d'osier en demi-cercle.
On met dans ce récipient des braises ardentes que selon les
besoins on attise avec une petite cuiller de bois ou bien on
Un psychiatre en Inde
couvre d'un peu de cendres. Une telle kongri constitue le
moyen de chauffage individuel de tout habitant du Cache-
mire. En marchant, on le serre contre son ventre au niveau
de l'estomac sous l'ample vêtement; assis sur le sol on le place
entre les jambes croisées ou sur les genoux. Les costumes du
Cachemire s'y prêtent à merveille grâce à leur ampleur. Ils
sont constitués par de grandes couvertures de laine dont on
s'enveloppe comme de châles, ou bien d'une sorte d'intermé-
diaire entre une vaste chemise de nuit en laine et un grand
manteau de chasse en loden. La tête est protégée du froid et
noblement encadrée par l'enroulement d'un grand turban
coloré long de plusieurs mètres. La couleur des couvertures
et manteaux est généralement gris ou brun sombre. Seul
mon swami les portait d'un blanc pur.
Le soir, à l'occasion, arrivaient quelques paysans venus
des villages voisins situés plus bas. Ils se rassemblaient autour
du maître, s'asseyant à ses pieds sous ces rudes vêtements.
Leurs barbes pendaient en longues mèches, leurs visages
étaient ravagés par les intempéries et sillonnés de rides, de
leurs bouches édentées saillaient deux ou trois incisives. On
eût pu me croire tombé au milieu d'une bande de brigands
du Moyen Age. Et cependant ces simples paysans venaient
chercher auprès du sage un enseignement spirituel, une cer-
taine paix de l'âme et parfois un conseil contre quelque
malaise corporel. Je ne vis jamais nul d'entre eux quitter cet
asile sans une expression de satisfaction et même de bonheur
sur son visage.
Mon scepticisme d'Occidental ne se contentait pas de si
peu. Ce sage aussi se vit d'abord en butte à quantité de ques-
tions critiques que je lui posai. De tout ce que j'avais observé
du comportement des saints hommes de l'Inde, c'était le
mépris des choses périssables qui me révoltait le plus.« Péris-
sable» équivalait pour eux à« sans aucun intérêt»,« indigne
d'être mentionné» et même «irréel». Plus d'une fois ils
avaient illustré cette conception en citant l'exemple d'un
joyau d'or. « Imaginez, disaient-ils, le travail de dentelle
d'un collier d'or. Il suffit d'un incendie pour le transformer
en une masse d'or informe. L'orfèvre qui le trouve en façon-
nera peut-être demain un gobelet. Combien éphémères sont
toutes les formes! Que reste-t-il? L'or reste l'or. - Sans
doute, répliquais-je, mais l'or ne saurait être, sans affecter
telle ou telle forme. Même quand il est réduit à une masse,
il a encore une forme, la forme d'une masse. La matériali-
sation momentanée de l'objet d'or, si éphémère qu'elle soit,
n'est jamais simple néant, du moins tant qu'elle dure.» Le
sage du Cachemire eut réponse à mon objection, et cette
réponse me parut fort pertinente:« Naturellement l'exemple
de ce morceau d'or n'est qu'un moyen de comparaison sym-
bolisant ce qui dépasse toute matérialité. Cette comparaison
est fort boiteuse, ne perdons pas notre temps à la discuter.
Je vous citerai une meilleure illustration de ma pensée, ce
sont les choses apparaissant dans nos rêves. Vous dites :
aussi longtemps que dure une chose passagère, sa forme
concrète et sa matérialisation particulière ne sont pas simple
néant. Vous avez parfaitement raison. Mais qu'est cette
matérialisation, qu'est cette forme en réalité? Qu'en est-il
des apparences de nos rêves? Pour le rêveur le rêvé est sou-
vent, tant qu'il rêve, aussi réel que peut sembler réel à
l'homme éveillé un objet qu'il perçoit. Mais à l'instant du
réveil le phénomène que nous venons de rêver, qu'est-il,
que devient-il? Feu mon maître citait volontiers quelques
vers d'un vieux mage de notre pays en réponse à une telle
question. Ce rishi y déclarait : nul ne rêve d'une tortue lour-
daude et cuirassée, s'il ne se sent écrasé et emprisonné comme
sous une carapace. Il voulait dire par là qu'aucun objet,
aucune plante, aucun animal, aucun humain apparaissant
Un psychiatre en Inde
couvre d'un peu de cendres. Une telle kongri constitue le
moyen de chauffage individuel de tout habitant du Cache-
mire. En marchant, on le serre contre son ventre au niveau
de l'estomac sous l'ample vêtement; assis sur le sol on le place
entre les jambes croisées ou sur les genoux. Les costumes du
Cachemire s'y prêtent à merveille grâce à leur ampleur. Ils
sont constitués par de grandes couvertures de laine dont on
s'enveloppe corn.me de châles, ou bien d'une sorte d'intermé-
diaire entre une vaste chemise de nuit en laine et un grand
manteau de chasse en loden. La tête est protégée du froid et
noblement encadrée par l'enroulement d'un grand turban
coloré long de plusieurs mètres. La couleur des couvertures
et manteaux est généralement gris ou brun sombre. Seul
mon swami les portait d'un blanc pur.
Le soir, à l'occasion, arrivaient quelques paysans venus
des villages voisins situés plus bas. Ils se rassemblaient autour
du maître, s'asseyant à ses pieds sous ces rudes vêtements.
Leurs barbes pendaient en longues mèches, leurs visages
étaient ravagés par les intempéries et sillonnés de rides, de
leurs bouches édentées saillaient deux ou trois incisives. On
eût pu me croire tombé au milieu d'une bande de brigands
du Moyen Age. Et cependant ces simples paysans venaient
chercher auprès du sage un enseignement spirituel, une cer-
taine paix de l'âme et parfois un conseil contre quelque
malaise corporel.Je ne vis jamais nul d'entre eux quitter cet
asile sans une expression de satisfaction et même de bonheur
sur son visage.
Mon scepticisme d'Occidental ne se contentait pas de si
peu. Ce sage aussi se vit d'abord en butte à quantité de ques-
tions critiques que je lui posai. De tout ce que j'avais observé
du comportement des saints hommes de l'Inde, c'était le
mépris des choses périssables qui me révoltait le plus.« Péris-
sable» équivalait pour eux à« sans aucun intérêt»,« indigne
'
d'être mentionné » et même « irréel ». Plus d'une fois ils
~ v   i e n t illustré cette conception en citant l'exemple d'un
Joyau d'or. « Imaginez, disaient-ils, le travail de dentelle
d'un collier d'or. Il suffit d'un incendie pour le transformer
en une masse d'or informe. L'orfèvre qui le trouve en façon-
nera peut-être demain un gobelet. Combien éphémères sont
toutes les formes! Que reste-t-il? L'or reste l'or. - Sans
doute, répliquais-je, mais l'or ne saurait être, sans affecter
telle ou telle forme. Même quand il est réduit à une masse,
il a encore une forme, la forme d'une masse. La matériali-
sation momentanée de l'objet d'or, si éphémère qu'elle soit,
n'est jamais simple néant, du moins tant qu'elle dure. » Le
sage du Cachemire eut réponse à mon objection, et cette
réponse me parut fort pertinente:« Naturellement l'exemple
de cc morceau cl' or n'est qu'un moyen de comparaison sym-
bolisant ce qui dépasse toute matérialité. Cette comparaison
est fort boiteuse, ne perdons pas notre temps à la discuter.
Je vous citerai une meilleure illustration de ma pensée, ce
sont les choses apparaissant dans nos rêves. Vous dites :
aussi longtemps que dure une chose passagère, sa forme
concrète et sa matérialisation particulière ne sont pas simple
néant. Vous avez parfaitement raison. Nfais qu'est cette
matérialisation, qu'est cette forme en réalité? Qu'en est-il
des apparences de nos rêves? Pour le rêveur le rêvé est sou-
vent, tant qu'il rêve, aussi réel que peut sembler réel à
l'homme éveillé un objet qu'il perçoit. Mais à l'instant du
réveil le phénomène que nous venons de rêver, qu'est-il,
que devient-il? Feu mon maître citait volontiers quelques
vers d'un vieux mage de notre pays en réponse à une telle
question. Ce rishi y déclarait : nul ne rêve d'une tortue lour-
daude et cuirassée, s'il ne se sent écrasé et emprisonné comme
sous une carapace. Il voulait dire par là qu'aucun objet,
aucune plante, aucun animal, aucun humain apparaissant
Un psyclziatre en Inde
dans notre rêve n'est néant, n'est illusion vide. Aucun n'est
vraiment non plus ce qu'en imaginait le rêveur au cours
du rêve. Ce n'est pas un objet différent et indépendant qu'il
observerait, qu'il découvrirait au moyen de ses organes des
sens. En fait, l'homme éveillé comprendra aisément que
toutes les apparences du rêve avec toute leur signification en
tant que choses, plantes, animaux ou humains, font directe-
ment et originellement partie de son être même. Cette appar-
tenance est de telle nature que tous les phénomènes du rêve
sont les exactes répliques sous forme matérielle de l'état
d'âme actuel, de l'être profond du rêveur, être immatériel
qui est tout attention et réception, élan vers une lumière et
vers un message. Je dirai plus justement et plus explicite-
ment : toutes les apparences et aventures multiples et variées
qui constituent un certain rêve sont plus que de simples
répliques, ce sont les émotions, les situations mêmes du
rêveur, tout ce qui, en l'instant donné, constitue son être.
Et cela vaut même pour les rêves où les divers protagonistes
d'une scène se comportent en personnalités égocentristes et
volontaires capables de contrecarrer et de contrer les des-
seins des autres personnages du rêve. Le rêveur pourra tou-
jours déceler ses propres émotions, ses sentiments, ses pensées
propres sous les apparences du rêve, mais devenus entités
séparées, indépendantes, enfermées dans une réalité concrète,
figées sous des formes perceptibles par ses sens. Quand par
exemple tel homme rêve d'un paysage pluvieux sous un ciel
sombre et couvert, l'atmosphère de ce rêve est l'atmosphère
propre de son être, c'est son état d'âme intérieur immatériel,
rendu visible dans son rêve sous cette forme enveloppée d'un
phénomène physique extérieur, matériel et, pour ainsi dire,
' mort '. »
Surpris par ces considérations j'interrompis l'ermite :
« Mais votre rishi a devancé de plusieurs siècles les décou-
207
vertes de la psychologie moderne du rêve, qui affirme comme
lui le caractère signifiant du rêve au niveau du sujet. »
Mon maître reprit son propos, sans s'en laisser détourner.
Il continua tranquillement : « Le point essentiel et décisif
apparaît seulement quand l'idée de quelque chose comme
le niveau du stijet n'y a plus place. Car en réalité il n'existe
ni moi du rêve autonome et indépendant des ' objets '
rêvés, ni ' stijet ' éveillé constitué d'une substance spiritueIIe
ou psychique existant en eIIe-même et par elle-même. Si,
en effet, le rapport entre choses rêvées et état propre du
rêveur à l'état de veiIIc est tel que nous l'avons décrit, nous
pouvons affirmer qu'il existe un état de veille plus éveillé,
plus lucide, qui voit dans l'univers quotidien de l'homme un
simple rêve, rêve il est vrai non plus limité à un seul individu,
mais commun aux hommes. Quiconque a accédé à cet état
de veille véritable et a atteint ainsi la connaissance suprême
sait alors que les apparences de la vie éveillée courante sont
aussi peu ce qu'en croit l'homme éveillé ordinaire que les
phénomènes rêvés au cours de nos nuits sont ce qu'en croit
le rêveur quand il rêve, qu'ils soient objets du monde exté-
rieur, partenaires humains et personne même du rêveur.
L'homme pleinement éveillé perce à jour la nature vraie de
tout ce qui apparaît à l'homme moyen : d'un côté son moi
et de l'autre les autres êtres et les choses inanimées qui
l'entourent, tout cela extérieur à son être et différent de lui.
L'homme vraiment éveillé démasque ces illusions. L'humain
aveuglé par ses sens ne voit que les mille apparences par-
tielles, isolées, lourdes de terrestre pesanteur, dont 1 ui-
même n'est qu'une part. L'homme éclairé découvre que
tout cela n'est que parts du Brahman, que fractions de la
lumière originelle incommensurable à l'individu et inac-
cessible à son intelligence limitée. »
Mon professeur arrêta là ses propos et conclut son exposé
ti'l!l::ÏJia.ZiMEl&L
- ;>-
- :: . -
- - ---
Un psychiatre en Inde
par une phrase qui devait plus d'une fois servir de conclu:
sion à nos entretiens : «Tout cela est bel et bon. Mais à quoi
sert d'entendre dire ces choses si on n'en constate pas direc--
tement la réalité par l'expérience? Une telle expérience il
vrai exige avant tout une juste capacité de réflexion. Aus;
1
plus nécessaires que les paroles sont les exercices répétes
visant à acquérir un état d'âme digne d'accéder à la vérité.»
Je comprenais d'autant mieux cette défiance vis-à-vis dll
raisonnement pur qu'il n'en va pas autrement des principes
essentiels de la psychanalyse qui n'est rien d'autre que la
moderne méthode occidentale d'éclairage du réel. Que de
fois ne m'a-t-il pas fallu expliquer à mes élèves que la psy-
chanalyse est une science vécue, qu'elle l'est si pleinement
que seule l'expérience vécue sur son propre corps et sa
propre âme peut permettre au psychanalyste de savoir ce
qu'est la psychanalyse et ce qu'elle peut.
Sous la direction de ce maître je fis l'apprentissage dll
silence intérieur. Dès mes premières tentatives, les innom.-
brables questions qui me hantaient subirent une métam.or-
phose inattendue et surprenante. Non pas qu'elles tom-
bassent dans l'oubli. Je pouvais ressortir chacune d'elles
quand je la désirais. lVfais elles perdaient de plus en plus
leur caractère d'urgence et bientôt même leur sens. Et
parallèlement ma quiétude intérieure s'emplit d'un savoir
d'une nature particulière. Non pas le savoir de ceci ou cela,
mais un savoir qui s'assimilait merveilleusement toutes les
questions et les calmait sans rien dire. Il est possible que
cette sagesse eût tenu plus longtemps et eût gagné en luci-
dité, si un séjour plus prolongé en présence de ce sage
m'eût été accordé. Mais ce fut le maître lui-même qui m.e
rappela les devoirs de ma vie et ne toléra pas que je les
  Mes progrès d'ailleurs eussent été bien suspects,
declarabt-il, si je ne savais pas conserver la notion de l' essen-
-=------
209
tiel et de la véritable nature profonde de toute chose même
au sein de l'agitation tumultueuse d'une grande cité. Il
lança cette affirmation avec tant de force et de netteté que
toute résistance paraissait d'avance condamnée et que je ne
  ~ s insister pour demeurer plus longtemps. Je vérifiai une
fois de plus une constatation que j'avais eu mainte occasion
de faire en fréquentant les saints hommes de l'Inde : les
Occidentaux ont bien tort d'affirmer si souvent que les
sages de ce pays, à force de travailler à adhérer au Brahman
et à s'identifier à lui perdent toute force de caractère et
, '
aneantissent leur propre personnalité. Combien aveuglés
sont certains psychanalystes qui apprécient bien mal les
vraies valeurs humaines quand ils voient dans l'état samadhi
d; super-lucidité un triomphe de l'imagination sur le monde
reel, quand ils le réduisent à un retour au comportement
prénatal, à une régression vers l'unité entre l'enfant et la
mère, vers la toute-puissance infantile et l'autosatisfaction
du nouveau-né. Pour parler en ces termes de valeurs que
prône l'Occident, je n'ai jamais vu ni en Occident, ni en
Orient, personnalités plus conscientes, plus mùres, plus
sensées et en même tern.ps plus fortes que ne sont les meilleurs
de ces saints h01nmes de l'Inde que j'eus le bonheur d' a pp ro-
cher.
. Obéissant à 1non ermite je m'apprêtai à respecter la date
inexorable qui devait marquer pour moi le deuxième bond,
presque aussi grand que le premier en direction du sud-est
de notre globe terrestre.
L
Je prolonge le voyage jusqu'en Indonésie
et à Ceylan
J'avais à accomplir de multiples tâches à l'université
indonésienne de Djakarta, université en pleine expansion
et en situation explosive. Aussi me fallut-il m'arracher aux
salutaires méditations auprès des sages de l'Inde. Je me
préparais à trouver en Indonésie une atmosphère spirituelle
tout autre, bien plus apparentée à notre ambiance occiden-
tale. Car l'Indonésie est actuellement un pays musulman
et j'avais souvent entendu des musulmans affirmer que
l'Islam n'était autre chose qu'une version améliorée du
christianisme revue par le prophète tard venu que fut
Mahomet. En fait, dès le rer siècle de notre ère, des négo-
ciants de l'Inde étaient venus à Java, Bornéo et Sumatra.
Plusieurs des îles indonésiennes avaient, à partir du ve siècle,
été gouvernées par des rois indiens, et cela pendant tout un
millénaire. Mais au xve siècle l'Islam, alors en pleine
expansion, s'est emparé de Java. Je fus d'autant plus surpris
d'entendre le nom de la compagnie aérienne indonésienne
qui présidait à mon transport à Djakarta. Elle s'appelle
Garouda, du nom de l'oiseau secourable du Ramayana,
l'antique épopée hindoue. Je fus également frappé par les
noms de famille de plusieurs de mes collègues indonésiens,
dont l'origine sanscrite était évidente. En outre, ces collègues
m'affirmèrent que la foi musulmane est aujourd'hui encore
à Java mêlée à des conceptions venues de l'hindouisme et
du bouddhisme et même à des dévotions plus primitives
211
envers des divinités de la nature. Je me sentis transporté en
Inde en découvrant au cœur de Java le gigantesque temple
de Borobudur qu'y avait fait jadis édifier la dynastie royale
bouddhiste des Sailendras, originaire de l'Inde septen-
trionale et ensuite les énormes statues de sentinelles qui
marquent a1ijourd'hui encore l'ancienne entrée du royaume
bouddhique jadis si puissant de Singosari dans la partie
orientale de l'île. L'esprit de l'Inde survit tout particulière-
ment dans les jeux du Wayang-Wang. Dans toutes les
représentations de ces drames auxquelles il me fut donné
d'assister, les acteurs étaient les héros classiques de la
mythologie hindoue : Arjuna, Y oudhishtira, Rama, Si ta,
Krishna. Elles avaient aussi cela de commun avec les danses
Kathakali qu'elles duraient comme elles chaque fois toute
une nuit.
Après mon dernier cours à l'université de Djakarta à
Java le recteur me remit en cadeau d'adieu un billet d'avion
pour l'île de Bali. Il n'eût pu me faire surprise plus agréable.
Car Bali est en fait en Indonésie le refuge de la culture
hindoue qui s'y est peu à peu retirée devant l'envahissement
de l'Islam. Je repartis donc vers l'est. Ces nouveaux mi11e
kilomètres me firent survoler toute la côte nord deJava,
passer au bord du gigantesque cratère du fantastique volcan
Raoung haut de près de quatre mille mètres, qui domine la
pointe extrême-orientale de l'île. Dans la capitale de Bali
Denpasar, un guide et sa voiture m'attendaient, car mes
amis indonésiens souhaitaient me permettre de visiter cette
île féerique à mon gré en toute tranquillité, loin des groupes
de touristes habituels.
A chaque pas je retrouvais cet esprit que j'avais tant
admiré chez les sages du Cachemire et de l'Inde. Seulement
il se manifestait à moi moins sous forme de philosophie ou
de méditation que dans la prodigue exubérance de la végé-
Un psychiatre en Inde
tation, dans les cérémonies nuptiales et funéraires extraordi-
nairement raffinées et surtout dans l'art inégalable des
danseurs et danseuses. Une fois de plus, ce spectacle me fit
penser à l'entretien de Kleist sur le théâtre des marionnettes.
Ces danseurs et danseuses sont bien des personnages qui sont
concentrés sur leur vrai centre de gravité et de ce fait
voltigent si gracieusement qu'ils semblent des créatures
supraterrestres. Mais cette ressemblance avec les marion-
nettes de Kleist est d'une tout autre nature que celle du
pieux Vishnoudas de l'Inde occidentale, cet aimable enfant
de Dieu. L'inexprimable charme des danseurs balinais
émane de la pureté première de l'être humain qui n'a pas
encore connu la chute dans les limites étroites du moi et qui
n'a pas parcouru la voie sans fin de la connaissance. L'im-
peccable beauté des formes, des couleurs, des gestes de ces
danseurs aux membres déliés faisait de leur danse plus
qu'une offrande à Dieu. Leur perfection et l'abdication de
toute velléité personnelle les transformaient directement en
êtres célestes. La continuelle vibration ténue de chacun des
doigts effilés de leurs mains graciles surpassait même l'élé-
gance légère des palmes pennées à l'arrière-plan, dont le
délicat plumage frissonnait, jouet d'une tiède brise vespé-
rale.
Une nuit où je me disposais au repos dans une hutte
villageoise bien loin de la capitale Denpasar, il me fut donné
d'éprouver personnellement la divine légèreté des Balinais
et l'aventure me laissa un souvenir inoubliable. Pour les
habitants du village la soirée ne faisait en effet que commen-
cer. Les premiers accords d'une danse se firent entendre.
Comme il est d'usage envers les hôtes, une des danseuses
m'arracha à mon sac de couchage et m'enjoignit de danser
avec elle au son d'un orchestre paysan Gamelang au batte-
ment frénétique des tambours et des gongs. Je me mis à
213
l'œuvre avec enthousiasme. ~   f a i s ma lourdeur et ma mala-
dresse de barbare contrastaient à tel point avec l'aisance de
ma cavalière balinaise que mes efforts ne me valurent de la
part des indigènes que des tempêtes de rires et d'applau-
dissements.
Néanmoins, pendant tout mon séjour, une étrange nos-
talgie me poussait à repartir vers l'ouest, dans cette Inde
d'où je venais. Une interruption du voyage de plusieurs
jours prit pour prétexte officiel la visite de l'université de
Kandy, université de l'île de Ceylan qui est en plein essor.
Plus encore que des contacts académiques, j'espérais de ce
séjour à Ceylan une rencontre, si éphémère fût-eIIc, avec la
spiritualité bouddhiste. En Inde, je n'avais pas vu de
bouddhistes, encore moins respiré l'air d'un couvent boud-
dhiste. Car le bouddhisme a dû fuir sa véritable patrie
originelle il y a déjà bien des siècles. Certains affirment qu'il
s'est réintroduit dans la philosophie de l'hindouisme, les
deux. courants s'étant à ce point rapprochés au cours de la
deuxième moitié du Jer millénaire, que pour l'essentiel ils
ont fini par se rejoindre. Le bouddhisme se serait rapproché
de l'hindouisme en se transformant en cette doctrine
mahayana qui fait de l'homme éclairé Gautama Bouddha
un être divin véritable et le mue en centre de toutes les
apparences du monde. C'est sous l'influence du philosophe
Sankara que l'hindouisme s'est orienté vers le bouddhis111e.
Ce philosophe développa la philosophie de l'Inde en théorie
de 1' Aclvaita. C'est une théorie de l'unité indivisible, selon
laquelle tous les phénomènes sont dirigés par un seul être
et se rejoignent en lui. Seulement il ne l'a pas nommé
Bouddha, il a conservé le vieux nom de Brahman.
En tout cas, les bouddhistes vivant actuellement en Inde
constituent une petite minorité de moins en moins nom-
breuse. Mais les antiques monuments artistiques de l'âge
Un psychiatre en Inde
bouddhique que j'avais pu voir au cœur de l'Inde m'avaient
laissé une profonde impression. Particulièrement saisissants
m'avaient semblé, dans leur sévérité et leur âpre nudité, les
premiers sanctuaires que les moines bouddhistes avaielt
creusés dès le ne siècle a va nt Jésus-Christ dans les rochers
d' Ajanta. On eût dit qu'ils avaient pris pour modèle une
église romane avec sa voûte semi-circulaire, sa nef centrale,
ses deux nefa latérales et son abside. De même que l'art
chrétien primitif ne représente jamais le Christ sous forme
humaine, surtout pas sous forme d'un crucifié torturé, mais
l'évoque en figurant un poisson, une colombe ou une
de même dans les premiers temples de I' Ajanta
creusés dans le roc, qui datent de l'époque
ne se trouvent que de rares reliefs à caractère sym?ohque.
Ma
. d 1 " · · donunent la
is ans a meme smte de cavernes qn1
vallée à Ajanta succèdent à ces premières œuvres d'art
environ vingt autres temples et couvents rupestres, dans
lesquels nous pouvons suivre, en une série ininterrompue
d'échantillons, l'évolution de l'univers bouddhique pendant
plus d'un millénaire jusque en plein vnre siècle après
Jésus-Christ. Les gigantesques cavités taillées dans la pierre
par les moines bouddhistes des ne et me siècles de notre ère
s'étaient parées peu à peu d'une quantité de fresques toujours
plus multicolores et plus raffinées. Elles représentent surtout
le J atakas, les nombreux récits relatifs à la naissance de
Bouddha et les légendes du bouddhisme du Mahayana,
forme populaire tardive qui métamorphose l'ancien pro-
phète humain de la doctrine Hinayana en une divinité
objet d'un culte religieux. Au contraire du fils de Dieu
martyrisé et souffrant des œuvres chrétiennes tardives
Bouddha apparaît, ici comme partout, sous l'aspect  
être spiritualisé qui ignore toute souffrance personnelle.
C'est avec une expression d'infinie pitié qu'il jette un regard
215
sur les hommes prisonniers de l'ignorance et de l'erreur.
Autour de Bouddha ces fresques m'avaient montré princes
et princesses, et aussi esclaves et paysans, soldats et mar-
chands, pieux mendiants et danseuses nues aux formes
opulentes. Cette promiscuité bigarrée témoignait clairement
de l'abolition que fit Bouddha de toutes les barrières de
castes et de toutes les différences de ranas entre hommes
b
  En même temps elle montrait la pensée
md1enne est accueillante et ouverte à toutes les versions
variées du jeu de la vie. J'en avais eu, dès le début de nion
voyage dans l'Inde, un admirable témoignage dans les
deux sculptures que j'avais pu contempler dans l'île des élé-
phants près de Bombay, présentant face à face deux figures
du dieu Shiva, l'une méditant et l'autre dansant.
Seule manque dans les fresques bouddhistes l'image du
péché. D'ailleurs, tous les Orientaux auxquels j'ai parlé
r?pugnent à imaginer quelque chose comme un péché .orf-
gmel collectif conséquence de la chute d'Adam. Cette idee
leur paraissait au mieux comme une invention bizarre et
superflue. De ce fait, ils ne comprennent pas non plus cette
valeur de rédemption collective que la foi chrétienne attribue
aux souffrances et à la mort de Jésus. Il incombe à chacun
de se guérir de l'iO"norance et de l'aveuglement pour accéder
à la connaissance
0
de la vérité suprême. Seule l'amélioration
de chaque individu peut faire espérer à l'hindouiste comme
au bouddhiste une transformation favorable de l'univers.
Bouddha, en particulier, enseigna par sa quadruple vérité
et son octuple chemin de la lumière qu'il s'agit seulement de
vivre détaché de tout égoïsme et voué à un amour universel.
Sois aimable envers tous les êtres. Ne dis jamais de contre-
vérité. Ne tue aucune vie. Ne prends pas ce qui ne te fut pas
donné. Avance tranquillement sur la voie de l'abnégation.
Ne prends pas de boissons enivrantes. Reste chaste. Tels sont
Un psychiatre en Inde
les grands principes de Bouddha. Et il les explique : « La
victoire engendre la haine, car le vaincu est malheureux. La
haine ne cesse pas dans le monde par la haine. La haine
cesse par l'amour. Aussi tu dois triompher de la colère par
la bonté, du mal par le bien. » Quant aux systèmes philoso-
phiques et aux spéculations intellectuelles sur 1' éternité et
l'immortalité, sur Dieu, sur le commencement et la fin du
monde, sur l'âme et le corps, toutes ces questions ne sont, aux
yeux de Bouddha, que jungles et déserts qui ne mènent
jamais à la sagesse et à la paix. Même les dieux, disait-il,
s'il en existait, ne sauraient répondre à ces questions. Pré-
tendre s'attacher à les résoudre est pour les hommes aussi
vain que si un atome voulait comprendre le cosmos et aussi
insensé que si un homme installé dans une maison ravagée
par l'incendie refusait de fuir avant d'avoir examiné et établi
qui a mis le feu, dans quel dessein, où ont pris les premières
flammes et comment elles ont progressé. .
  Y a deux millénaires et demi, les prêtres brahmar:1s.tes
avaient laissé la religiosité hindouiste se scléroser en un ng1de
système de rites. Aussi Bouddha dut-il être accueilli par ces
prêtres de son temps à peu près comme fut accueilli le Christ
par les pharisiens. Mais les hommes ouverts et réceptifs
reconnurent en lui le sauveur, comme plus tard les Juifs
épris de vraie spiritualité reconnurent en Jésus le Messie.
Aussi les récits racontant la venue au monde de ces deux per-
sonnages se ressemblent-ils et en viennent-ils à exalter l'im-
maculée conception dont ils seraient issus. Et avant
d'avoir constaté directement de mes yeux la pmssance for-
midable des œuvres bouddhiques d' Ajanta, Ellora, Sarnath
et aussi de Java, je ne pouvais concevoir i:ourquoi cette
étrange doctrine avait connu une telle expans10n. Comment
ce bizarre enseignement, qui n'élève l'homme vers aucun
Dieu, mais se contente de le « religier », de le ramener vers
'2 I 7
le grand silence originel au prix d'une vie d'amour désinté-
ressé, comment cet enseignement put-il devenir la religion
de quelques centaines de millionsd'Orientauxetd'unnombre
croissant cl' Occidentaux?
Toujours en proie à la profonde impression que m'avaient
faite tous les témoignages rupestres du bouddhisme, je
souhaitais respirer à Ceylan le souille vivant de cette grande
religion. Car j'avais entendu dire que cette grande île
conserve dans sa pureté le bouddhisme theravada originel
et soumet tous les domaines de l'existence et jusqu'à la haute
politique aux principes du bouddhisme. Mais, à Ceylan
aussi, je commençai par ne voir du bouddhisme que ses
r ~ i n   s architecturales et sculpturales. Sans doute j'aperçus
bien les nombreux moines qui animent les rues de Colombo,
capitale de l'île, de la vive couleur orangée de leurs vête-
ments. Mais ces moines me frôlaient sans daigner m'accorder
un regard. Aussi ne me procuraient-ils qu'une pure joie
esthétique. Je savourais l'harmonieuse combinaison de cet
orangé éclatant avec les riches nuances des fleurs qui s'épa-
nouissaient sur les arbres bordant les rues des quartiers de
villas de Colombo.
J'eus l'occasion de contempler d'autres vestiges du boud-
dhisme dans les ruines des cités d'Anuradhapura et de Polo-
naruna que j'atteignis après un long trajet à travers la jungle
en direction du nord de l'île. Je pus admirer là les clagobas
datant du début de notre ère, ces immenses reliquaires en
forme de gigantesques coupes renversées. Le plus formidable
d'entre eux, le Ruwaweli Stupa, dépasse, paraît-il, en dimen-
sions la plupart des pyramides d'Égypte et approche même
des plus grandes. On me montra à Polonaruna les champs
de ruines d'une ville médiévale, dont les palais montrent
combien ces rois, bien que bouddhistes, aimaient les jouis-
sances sensuelles. Ces monuments m'étonnèrent, mais me
Un psychiatre en Inde
semblèrent trop massifs, trop lourds et trop morts pour
m'émouvoir intérieurement.
Le troisième jour de mon tour de Ceylan, après un petit
détour pour découvrir les ruines du palais du roi parricide
Kasyapa, qui à Sigyria surmontent un énorme roc haut de
deux cents mètres dressé au-dessus de la vaste jungle plate,
je parvins à Kandy la seconde ville de l'île. Ici du moins je
savais qu'il me serait donné de voir au moins un véritable
couvent bouddhiste. Car cette cité renferme le fameux
temple reliquaire dam le sein duquel serait déposée une dent
de Bouddha. Aussi furent édifiés à proximité les deux grands
monastères de Malwalte et Asgiriya, dirigés par les deux
grands dignitaires bouddhistes de l'île les Mahanayake The-
ros. Les deux cloîtres sont les héritier; directs du Mahaviara
d' Anuradhapura. Cette maison mère du bouddhisme à
Ceylan a été fondée il y a deux mille deux cents ans par
Mahinda Thera, fils de ce roi indien Ashoka, cl' abord
célèbre par ses massacres, puis converti au   ,qui
fut sans doute le plus puissant des rois qui aient Jamais vecu,
soit dans l'ordre matériel, soit dans l'ordre spirituel. Mais
l'actuelle primauté des deux monastères de Kandy remonte
seulement à la résurrection du bouddhisme sous l'influence
de bouddhistes du Siam qui, au xvnre siècle, amorcèrent à
Ceylan une renaissance de la doctrine de Bouddha alors en
voie de disparition.
Aussi avais-je de bonnes raisons d'espérer trouver à Kandy
le lieu où je sentirais enfin battre le cœur du bouddhisme
Hinayana de Ceylan. Mais le joyau du bouddhisme, le
temple Dalada Maligawa qui recèle la merveilleuse dent et
les moines des monastères environnants qui prirent le temps
de s'occuper de moi me déçurent beaucoup. C'était précisé-
ment l'année du deux mille cinq centième anniversaire de la
naissance de Bouddha. Aussi avais-je rencontré en Inde les
219
multitudes de pèlerins bouddhistes afiluant de tous les
horizons vers Sarnath, à côté de Bénarès. C'est là que Çakya-
muni après son illumination avait prêché son premier ser-
mon et rallié ses premiers disciples. Mais à Sarnath se
mêlaient aux pèlerins trop de groupes innombrables de tou-
ristes occidentaux importuns qu'y amenaient jour après jour
les organisations géantes des sociétés de voyage américaines
par centaines ou plutôt par milliers, leur faisant parcourir ce
lieu sacré à une vitesse record pour les rapatrier aussitôt.
Il me fallait me pénétrer de l'immense charité du Bouddha
pour ne pas pester contre le scandale de ces pratiques
commerciales. Or, au temple de la dent à Candy, la foule
des curieux croyants et incroyants, dépassait en densité celle
de toutes les cérémonies anniversaires auxquelles j'avais
assisté. Aussi ne sentis-je pas plus qu'en Inde souffler ici
l'esprit de Bouddha. Une seule chose cependant me parut
admirable vu l'affiux de tant d'êtres humains : la propreté
minutieuse des temples et de leurs abords. l\!Iieux balayés et
nettoyés encore étaient les monastères qui accueillaient un
flot humain plus modeste. J'appris que, pour un moine
bouddhiste, tenir sa demeure en état d'absolue pro-
preté était un devoir aussi impérieux que se purifier intérieu-
rement et spirituellement, l'un impliquant d'ailleurs l'autre.
De vieilles chroniques bouddhistes relatent que certains
moines accédèrent à la grande lumière à la seule vue du sol
qu'ils venaient de balayer. C'est ce qui me fut raconté dans
un des cloîtres de Kandy à côté de bien d'autres faits relatifa
à la vie des moines bouddhistes.
J'appris aussi qu'une part de moines bouddhistes de l'île
espéraient atteindre au salut spirituel personnel plutôt en ser-
vant autrui chaque jour avec dévouement, alors que d'autres
préfëraient la voie de la contemplations olitaire. Mon pieux
interlocuteur comparait ces deux voies au Karma-Yoga et
Un psychiatre en Inde
au Jnana-Yoga des hindous. Ce moine et ses trois compa-
gnons auxquels j'eus aussi l'occasion de parler me parais-
saient moins préoccupés de cultiver l'enseignement de
Bouddha que de s'initier aux découvertes des sciences
contemporaines. Ils fréquentaient assidûment la proche uni-
versité de Peradeniya pour se tenir au courant de l'actualité.
Il était indéniable que leur connaissance des sciences
modernes les entraînait loin de la quiétude bouddhique vers
l'esprit d'avidité de l'âge technique. En effet, les quatre
jeunes moines se comportaient d'une manière agressive et
orgueilleuse et ne manifestaient en rien l'esprit de tolérance
et de non-violence de leur maître, esprit auquel le boud-
dhisme doit d'être la seule de toutes les religions de l'huma-
nité qui n'ait encore jamais fait verser pour elle une goutte de
sang.
N'ayant eu la chance de pouvoir admirer le bouddhisme
dans sa pureté ni à Colombo, ni à Kandy, les deux centres
vivants de Ceylan, j'espérais une fois de plus trouver contact
avec le bouddhisme sous sa forme plastique à Anuradha-
pura. Peut-être un plus long séjour parmi ces ruines arrive-
rait-il à arracher à ces pierres leur secret? Mais cette fois
encore elles se turent. Cependant, à l'occasion d'une ran-
donnée à travers les forêts proches, j'aperçus une statue soli-
taire de Bouddha dont l'aspect me fascina dès le premier
instant par la dignité de son attitude, la profondeur de son
recueillement, la noblesse de son sourire et son expression de
suprême détachement. Je demeurai longtemps devant la
statue, m'imaginant tout seul en face de cet exemplaire
émouvant de l'humanité, qui abandonna un puissant
royaume et quitta femme et enfant pour quêter la vérité
suprême et la délivrance de toute souffrance. Tout à coup je
remarquai à moins de vingt pas de moi deux femmes immo-
biles assises par terre, les yeux baissés. Leurs vêtements et
~ 2  
leurs têtes tondues me firent reconnaître en elles des nonnes
bouddhistes. Visiblement, elles étaient plongées dans une
méditation profonde. Je n'osais plus bouger. A peine ris-
quai-je un regard vers les visages noblement proportionnés
et empreints de spiritualité de ces bhikkunis. Mais, peu de
temps après, l'une des femmes se dressa et se mit à aller et
venir devant la statue en silence, toute pensive. Peut-être,
en dépit de toutes mes précautions, ma présence l'avait-elle
troublée?
Mais sans doute n'en était-il rien, car ce fut le début de
mon troisième miracle en Inde.
Mon troisième miracle en Inde
L'inouï, l'inattendu se produisit. Cette bhikunni fit ce que
jamais ne fit une bhikunni. D'elle-même la femme au crâne
tondu m'apostropha, et elle entama une grande conver-
sation avec moi, l'étranger, l'homme blanc, s'enquérant
longuement de mon origine et de l'objectif de mon voyage.
Entre-temps, la deuxième nonne, dont les traits étaient
encore plus éthérés, plus angéliques et plus transparents,
était venue se mêler à notre entretien. Comme notre conver-
sation n'en finissait plus, bien que le jour déclinât, les deux
femmes m'invitèrent à les accompagner jusqu'au monastère
isolé où elles étaient attendues par l'abbé à qui elles avaient
annoncé leur venue.
Quand se referma derrière moi le portail du jardin de ce
monastère silencieux, que n'avait jamais troublé l'agita-
tion du siècle, j'éprouvai une fois de plus le bonheur que
j'avais ressenti maintes fois dans les ashrams hindous : je
trouvais la paix, un foyer. J'éprouvais la même allégresse que
si un génie bienfaisant m'avait soudain arraché à la lour-
deur opaque des fumées et des brouillards hivernaux d'une
grande cité pour me transporter d'un coup de baguette sur
un sommet paisible, sous le ciel dégagé et pur d'une matinée
resplendissante. De ces bhikkus bouddhistes émanait une
impression si surnaturelle de total et parfait détachement,
de paix durable et bienfaisante et d'aimable gaieté, qu'au-
près d'eux même un hôte éphémère se sentait conquis et
devenait pour un temps un homme meilleur.
223
La conversation avec l'abbé se prolongea tard dans la
nuit.Jamais plus je n'aurai une si merveilleuse occasion de
me faire expliquer par un interlocuteur compétent la diffé-
rence entre l'hindouisme et le bouddhisme et surtout les
divergences entre les deux variétés de ce dernier : le boud-
dhisme hinayana et le bouddhisme mahayana. C'est en
vain que j'avais fouillé les livres pour éclaircir ces questions.
J'avais bien lu par exemple que hindouisme et bouddhisme
s'opposaient fondamentalement en tant que doctrines de
l'« atmavada » et l'« anatmavada » : l'hindouisme admet-
tant une substance fondamentale, ultime et éternelle, 1' « at-
man », alors que le bouddhisme récuse cette croyance. Le
bouddhisme se représenterait au contraire toute chose
comme naissant de rien à chaque instant pour disparaître
aussitôt sans laisser de traces.
Or tous mes maîtres en hindouisme avaient jus-
qu'alors repoussé énergiquement semblable discrimination.
La conception du brahman ou de l'atman en tant que sub-
stance n'était à leurs yeux qu'une grossière simplification de
la pensée hindouiste. L'idée ultime de la suprême vérité ne
se prêtait pas plus à une définition conceptuelle que celle
de l'atman et ne pouvait autoriser à identifier le Brahman
à une substance. Je parlai toute la soirée avec ce moine
sagace de ces contradictions et de diverses autres ambi-
guïtés que comportent les deux grands courants philoso
0
phiques de l'Inde, l'« Atmavada » et l'« Anatmavada ».
Il dénonça les problèmes que soulève l'hindouisme en
interprétant toutes les choses de ce monde comme des
formes diverses d'un immuable « atma » fondamental qui
resteraient pourtant soumises à un perpétuel changement.
Je lui répliquai que si l'on n'admet pas la réalité d'un atman
qui persiste à travers tout ce qui est, il est impossible d'ex-
pliquer une chose comme le souvenir. Du moins ne pouvais-
Un psychiatre en Inde
je me satisfaire del' explication du phénomène de la mémoire
telle qu'on la trouve dans le bouddhisme Theravada ou
Hinayana. Sa philosophie affirme en effet que tout ce qui
apparaît, même l'être humain, n'a qu'une existence pure-
ment éphémère et se défait à chaque instant, se dissociant en
éléments multiples de l'Éternel ou en forces fondamentales
du« Paramattha » ou« Rupa Dhatus ». Or ces forces, à ma
connaissance, étaient des puissances de caractère universel
comme la « coexistence », la « durée », le « inouvement ».
Il serait possible de se souvenir, en dépit de l'instabilité de
l'existence de toutes les apparences, car l'apparence qui naît
est toujours en corrélation causale avec celle qui vient de se
dissocier. Mon interlocuteur ne trouvait pas grand argu-
ment à m'opposer. Il estimait que la difficulté de concilier
ces notions tenait à l'obscurité du concept de causalité. Il
lui fallait bien avouer qu'il ne pouvait, pour une telle doc-
trine, être réellement question d'une véritable renaissance
de l'homme, mais seulement d'une réincarnation des forces
élémentaires.
Nous abordâmes les divergences profondes entre boud-
dhisme Hinayana et bouddhisme Mahayana. Le moine fit
alors appel à un hôte du Tibet qui, depuis le changement
de régime politique survenu dans son pays, était devenu un
éternel voyageur et avait trouvé un asile provisoire à Ceylan.
Il appartenait au bouddhisme Mahayana comme tous ses
compatriotes. J'appris de sa bouche que les fondateurs de
cette doctrine bouddhiste tardive, les philosophes N agaryuna
et Aryadeva qui vécurent au ne siècle de notre ère, esti-
maient que le Bouddha s'était essentiellement borné à livrer
la seule part de sa sagesse que ses disciples d'alors étaient
spirituellement capables d'assimiler. Comme ceux-ci vou-
laient à tout prix se raccrocher à quelque chose, il les en
détourna en prêchant qu'il n'y avait rien de durable, pas
d'« atman ». Mais il était certain qu'à d'autres disciples qui
ne croyaient pas à un atman immuable, il avait affirmé au
contraire l'existence d'une essence fondamentale perma-
nente.
Ces assertions contradictoires du Bouddha avaient visé
avant tout et surtout un objectif : il souhaitait apprendre
à chacun que prétendre découvrir la vérité ultime au moyen
des seules pensées et de la philosophie conceptuelle, abou-
tissait nécessairement à s'enfermer dans des contradictions
insolubles. La vérité n'est révélée directement qu'à celui qui
accède à l'état spirituel d'illumination du « Nirvana» au
prix d'une infatigable méditation. Elle se révèle alors à lui
sous la forme de ce que nous pouvons approximativement
désigner du terme de« Sunyata »,le« grand vide». Dès lors
il lui faut être de taBle à supporter la connaissance et l'expé-
rience de cet ultime mystère, il importe de ne pas céder à la
tentation des peureux qui cherchent à le fixer sous forme
d'abstractions conceptuelles et d'hypothèses psychologiques
pour le circonscrire et le dominer. Mon interlocuteur
m'affirma que cependant le Bouddha nous avait expressé-
ment mis en garde contre l'erreur consistant à prêter à
« Sunyata », le « grand vide », une signification nihiliste, ce
qui aboutirait à un véritable contresens. Il nous fallait au
contraire voir dans« Sunyata » un vide plus rempli que toute
la plénitude de l'univers et des cieux. Sinon comment ciel
et terre, hommes et dieux en sortiraient-ils pour accéder à
l'apparence? « Sunya » n'est vide que parce que se déro-
bant à toute limitation qui prétendrait décrire et définir.
J'eus alors envie d'interroger ce sage « sunyata » sur la
question que j'avais posée peu de temps auparavant au
moine hinayana : en quoi la vérité suprême du bouddhisme,
en quoi ce « grand vide » différerait-il de l'ultime et der-
nière vérité de l'hindouisme, du Brahman? Je lui rappelai
Un psyclziatre en Inde
que tous mes maîtres hindouistes avaient défini également
leur notion de Brahman comme étant vide de toute représen-
tation conceptuelle. En quoi donc hindouïsme et boud-
dhisme différaient-ils dans leur principe essentiel? Ma ques-
tion ne déconcerta pas plus le bouddhiste tibétain qu'elle
n'avait déconcerté son collègue de Ceylan, adepte du boud-
dhisme hinayana, doctrine que les disciples du bouddhisme
plus récent dénommé mahayana se plaisent à traiter avec
une certaine condescendance de « petit véhicule ». Car
contrairement au bouddhisme mahayana qui s'intitule
«grand véhicule», le bouddhisme hinayana réserve l'accès
au nirvana à la seule petite élite des moines voués entière-
ment à la retraite et à la méditation. Iviais ces distinctions
d'écoles n'empêchèrent pas le Tibétain de se féliciter comme
le Cinghalais de l'accord profond entre bouddhisme et hin-
douisme.
Il déclara : « C'est là précisément l'aspect merveilleux
et convaincant de toute pensée : dès qu'elle pénètre assez à
fond les choses, elle fait apparaître toujours et partout la
même vérité une et indivisible. » Il se hâta d'ajouter avec
une insistance toute particulière une recommandation que
m'avaient déjà formulée mes anciens maîtres hindous :
« Mais cette vérité vous ne l'atteindriez pas, même si nous
en discutions ici sans relâche une dizaine d'années. Elle
ne peut, telle qu'elle est, être acquise que directement par
chaque individu grâce à la voie d'un apprentissage pro-
gressif de la méditation attentive. Toute véritable éducation
de la pensée commence il est vrai par la réflexion banale,
logique, discursive et dialectique. Mais celle-ci nous amène
tout au plus à découvrir les inévitables contradictions de
toutes les affirmations conceptuelles possibles sur l'existence
et son origine. Il s'agit alors d'affronter la découverte du
« vide », l'idée d'une vérité suprême qui échappe à toute
227
définition conceptuelle et de s'y adapter toujours plus par-
faitement de tout son être. Par la méditation l'homme en
état de nirvana finit par s'identifier à sunyata. Mais que
le terme de nirvana ne vous égare pas ! Il se compose de la
racine« va », et« va »signifie« aller»; il comporte en outre
le préfixe « nir » qui veut dire « hors de»; et le suffixe
« ta », transformé en « na », fait de l'ensemble un substan-
tif verbal. Si on applique le mot nirvana à une flamme, il
exprime son extinction, sa disparition. Mais dans la philo-
sophie bouddhique le vocable nirvana désigne t0ttiours
l'affranchissement de toute attache, une fois effacées toutes
les limitations qu'imposerait une quelconque forme de maté-
rialisation ou de représentation personnelle. On s'imagine
diversement comment se fait cet affranchissement, mais
aucune école du bouddhisme ne nous permet d'imaginer
qu'en état de nirvana nous nous dissolvions dans le néant ou
dans l'abstraction pure. Sinon, comment existerait-il, parmi
nous autres bouddhistes mahayana, ces bodhisattvas, ces
esprits éclairés qui, après avoir atteint le parfait affranchis-
sement du nirvana, reviennent volontairement à l' étroi-
tesse de la vie humaine pour instruire et guider les hommes
qui n'ont pas encore connu cette libération? »
Le moine hinayana avait écouté dans un profond recueil-
lement les propos du bouddhiste mahayana. Quand ce
dernier se tut, lui-même resta silencieux. Je lui demandai
s'il ne trouvait rien à redire à ces paroles. Il secoua la tête
en souriant et déclara qu'il ne pouvait me donner de
meilleur conseil. Il me serait en effet bon de préférer le
silence à la lecture et à la discussion et de m'employer à
concentrer mes forces intérieures. Si de plus j'avais décou-
vert combien le bouddhisme est varié et ouvert, les espoirs
qu'il avait nourris en appelant son frère du Tibet étaient
pleinement exaucés. Libre à moi de choisir tel ou tel aspect
-----·---- -=--
- ----_____ __:::- ----. - -                          
Un psychiatre en Inde
du bouddhisme qui répondait mieux à mon état actuel.
Ce fut là la dernière invitation à l'apprentissage du silence
et de la méditation que je reçus au cours de mon voyage ctl
Inde après tant d'autres nombreuses et pressantes. Co111rrie
pour souligner encore cette leçon, la mince lueur de la
petite lampe à huile flamboya soudain, elle lança un instant
une grande flamme circulaire, puis s'éteignit. Ce signe fut
comme le mot de la fin.
Craignant de troubler les autres moines en faisant cra-
quer ou gémir sous nos pas les vieilles solives, nous nous
étendîmes de tout notre long pour dormir à l'endroit n1êni.e
du plancher où nous étions assis. Quelques minutes après,
le léger ronflement des deux moines m'apprit qu'ils avaient
trouvé le sommeil.
Je restais trop frappé par ce nouveau témoignage de I_a
de vue des hommes de l'Inde pour m.' endorrrur
m01-même. Je me rappelais combien rn.'avait surpris l'éton-
nante tolérance que manifestaient mes maîtres hindouistes·
J'évoquais aussi les antiques monuments de l'époque
0
?-
cette tolérance était sans doute à son apogée. Je revoyais
les trois puissants groupes de temples rupestres que des
moines jaïns, des moines brahmanes et des membres de
l'ordre bouddhiste avaient creusés d'un commun accord les
uns à côté des autres dans les rochers d'Ellora. J'admirais
une fois de plus le comportement compréhensif de ces deux
moines bouddhistes, leur absence de dogmatisme, leur
rité humaine, leur largeur de vue. Moi qui étais arrive
convaincu de l'importance_ des divergences
profondes entre les théologies indiennes et chrétiennes, Je
me mis à douter de cette idée toute faite, toujours adrnise
sans discussion. Naturellement, je pouvais bien analyser
rationnellement les différences considérables de doctrine
entre les manifestations physiques et spirituelles de Krishna,,
________ ---" _ __:_ _________ ~ _   _ _ • ~ --=---_--- __._-0!.
229
de Bouddha et du Christ et entre leurs relations respectives
avec le domaine du divin. Mais ces singularités re1nontent
dans chaque conception à une révélation directe du divin
qui ne ressort pas de la pensée logique. Elle est affaire de
notre cœur. Or, mon cœur se refusait à établir une hiérar-
chie entre les révélations divines de l'Est et de l'Ouest,
depuis qu'il m'avait été donné de fréquenter les sages et
saints de l'Inde. Car je les avais vus vivre vraiment leurs
doctrines hindouistes et bouddhistes et les mettre ainsi à
1' épreuve de la seule façon valable. Eux et tous leurs disciples
avaient sous mes yeux pratiqué non seulement les uns
vis-à-vis des autres, m.ais à mon égard, un amour si désin-
téressé, une telle fraternité et sollicitude qu'en leur présence
je me croyais transporté en rêve au ten1ps de notre Sauveur
et au sein du petit groupe des prenuers chrétiens.
J'en arrivai à estimer possible que tel ou tel hôte chrétien
de ce pays en reviendrait plus profondément empreint
d'am.our chrétien au sens originel du terme, quand il aurait
vu de ses propres yeux tant d' Indiens hindouistes ou
bouddhistes faire, dans leur comportement quotidien, de
leur religion et philosophie de l'an1our une réalité immé-
diate. Par ailleurs je ne doute pas non plus que, réciproque-
n1ent, un habitant de l'Inde puisse rencontrer en Occident
des chrétiens dont l'amour désintéressé et l'hmnanité épurée
puissent lui être aussi unn1agnifique exemple. C'est sûrement
ma propre faute si semblable rencontre ne 1n'échut jamais
dans nos pays et s'il 1ne fallut faire le long détour par
l'Extrê1ne-Orient pour découvrir que la plus haute per-
fection hum.aine n'est pas réservée au domaine des contes
pieux et des vieilles légendes, niais est aujourd'hui encore
accessible à l'être hmnain.
Cette constatation que je fis en approchant quelques-uns
des grands sages et saints de l'Inde n1e paraît encore plus
Un psychiatre en Inde
importante que ma première découverte, due à mes obser-
vations médicales de patients indiens, sur l'identité profonde
entre la nature de !'Occidental et de l'Oriental. Et, en fait,
cette identité de base était la condition nécessaire de ma
deuxième constatation plus importante encore. Car c'est
seulement parce qu'à ma grande surprise je retrouvai cette
similitude profonde de la nature humaine et ces virtualités
d'entente mutuelle immédiate jusque dans le domaine élargi
et approfondi des heures et des journées d'entretien que
j'eus avec des sages de l'Inde que je pus observer combien
ils avaient su porter au plus haut degré l'aptitude naturelle
de l'homme à la perfection et à la pure sérénité.
Dernier séjour en Inde méridionale
Bien que l'année fût avancée et que l'écoulement des
jours me rappelât à mes obligations professionnelles dans
mon pays, bien des raisons m'empêchèrent de traverser en
avion au plus vite le sud de l'Inde pour revenir chez moi.
J'étais attiré par la splendeur du plus grand de tous les
temples de l'Inde, le sanctuaire de Madura consacré aux
rxe et xe siècles à l'épouse aux yeux de poisson de Shiva. Les
trésors de la cité sainte et dorée de Kancheepuram, jadis,
au cours de la deuxième moitié du Ier millénaire, résidence
des antiques rois pallava amis des arts, qui aujourd'hui
encore compte parmi les sept villes saintes de l'Inde, appe-
laient ma visite. A plus forte raison, je ne pouvais me
résoudre à négliger d'aller voir l'emplacement des « Sept
Pagodes » à Mahabalipuram. En outre, en une autre ville
de l'Inde méridionale, j'espérais, grâce à la lettre de recom-
mandation d'un ami, pouvoir approcher une des plus
éminentes danseuses de l'Inde; or la danse est bien l'art qui
incarne le plus purement le génie de ce pays. Je n'étais pas
moins intéressé par les enseignements que j'attendais du
contact avec mes collègues des villes de Madras et Bangalore
particulièrement avancées en matière de psychiatrie et
d'hygiène psychique.
Tous ces espoirs que je mettais clans l'Inde méridionale
furent p l   i ~   ~ n   n t comblés.Je me rappelle tout particulière-
ment ma visite du temple Ninahski de :Madura : les foules
Un psychiatre en Inde
de pieux hindous des sectes les plus diverses, d'adeptes de
Shiva et d'adorateurs de Vishnu, divisés eux-mêmes en
multiples sous-groupes, emplissaient les immenses espaces
de ce sanctuaire, unis dans la même pieuse dévotion et une
fraternité que ne troublaient nullement leurs divergences.
Ces hommes me montraient une fois de plus et d'une façon
particulièrement spectaculaire combien les Indiens, chacun
à sa façon, sont profondément pénétrés d'esprit religieux.
A elles seules les merveilles architecturales de la salle aux
mille colonnes, à l'étage inférieur de ce temple et la splen-
deur des hautes et puissantes tours massives qui gardent les
quatre entrées du domaine sacré parlent à nos yeux : elles
disent avec quelle passion intérieure contenue les hommes
de l'Inde recherchent sans cesse la voie du salut. Leurs
statues et leurs sculptures sont les centaines de signes qui
marquent ce chemin menant du sombre domaine de la
pesanteur informe et des figures démoniaques du monde
d'en bas jusqu'aux sphères lumineuses de la pure lumière,
vers lesquelles pointent les hautes flèches d'or des tours
du temple. De la même ferveur religieuse témoigne d'une
manière à la fois émouvante et grandiose l'énorme paroi
rocheuse verticale de Mahabalipuram où, au vue siècle,
la main d'un artiste de génie a creusé de multiples figures.
Des dizaines d'êtres humains et animaux affluent vers la
déesse du fleuve Gange pour saluer sa venue sur terre. Et les
animaux eux-mêmes expriment par leurs attitudes leur
nostalgie du ciel et leur conscience d'une présence divine.
La deuxième fois que je me trouvai sur le parvis du
temple de Madura, je remarquai un groupe d'environ vingt
personnes accroupies en rond sur le sol. Tout l'après-midi
elles poursuivirent une conversation animée. Un ami de
l'Inde méridionale était à mes côtés; il apprit en écoutant
leurs propos qu'il s'agissait de gens de niveau et degré de
233
culture très variés. Il décela parmi eux un professeur d'uni-
versité, un instituteur, deux employés des postes, quelques
maîtresses de maison, un serviteur de temple, un marchand.
Ils vouaient ces heures à un débat sur les questions philoso-
phiques qui les absorbait entièrement.
l\1ais mon séjour dans l'Inde méridionale avait un autre
objectif. Jusqu'alors j'avais exploré le domaine de la plus
haute et de la plus lumineuse spiritualité. J'estimais que
mon image de l'Inde resterait incomplète si je n'avais pas
l'occasion de voir les profondeurs obscures de la forêt vierge.
Aussi me mis-je en route un soir sur le dos d'un vieil élé-
phant, et je m'enfonçai dans cette jungle qui, à une bonne
distance de Mysore, commence à s'étaler jusqu'à l'infini.
Devant moi, juste derrière les oreilles du puissant animal,
était assis le cornac avec son anlms, mince barre de fer avec
laquelle il frappait entre les oreilles le crâne de l'animal pour
hâter sa marche. A mon côté, sur la selle en forme de trône,
un guide initié à la route avait pris place avec son fusil
pour nous protéger.
Bientôt des hardes de daims tachetés de blanc nous entou-
rèrent. Peu après un gros sanglier noir s'enfuit devant nous.
De lourdes silhouettes burlesques de gallinacées de la forêt
vierge couraient à travers la végétation exubérante de cette
nature luxuriante. Des paons se faufilaient dans les fourrés
et leurs traînes de plumes éclatantes miroitaient sous les
feuillages comme de lumineux serpents géants. Ici et là,
notre monture dut déraciner et abattre un tronc ou une
tige de bambou grosse comme le bras afin de dégager la
piste. A un endroit des ossements de bovin et une large
flaq.ue d,e sang   indiquait que la veille un tigre
avait festoye la. Soudam le chasseur épaula son fusil. Deux
c!1iens sauvages, ?es dan?ereuses bêtes de proie qui terro-
risent tous les ammaux jusqu'aux tigres qui les fuient en
Un psychiatre en Inde
grimpant dans les arbres, se trouvaient dans son champ de
tir. Mais les chiens prévinrent le geste de l'homme et furent
en un clin d'œil hors d'atteinte.
La nuit tombait et nous allions prendre le chemin du
retour, quand nous perçûmes à quelque distance un violent
craquement dans les branchages sur le bord de la piste.
Bientôt le bruit des rameaux brisés se rapprocha et des
profondeurs sombres surgit un énorme buffle mâle qui
s'arrêta à vingt pas de nous comme pétrifié. L'éléphant aussi
resta immobile et les trois hommes sur son dos retinrent
leur respiration. Le buffle me regarda droit dans les yeux
et je soutins son regard. Ses yeux sombres semblaient les
portes immenses ouvertes sur les mystères obscurs de la
forêt vierge. J'eus l'impression d'apercevoir à travers eux les
secrets insondables des origines vertigineuses de toutes choses.
Et je ne voyais plus ces yeux énigmatiques. J'apercevais
le visage de ce saint que j'avais rencontré quelques semaines
auparavant sur une hauteur de la chaîne de !'Himalaya.
Des yeux de cet homme émanait une lumineuse sérénité
qui répondait pleinement à la sombre lourdeur de ce regard
d'animal. L'échange des regards entre homme et animal
fut assez long pour que ces extrêmes de profondeur et de
hauteur se fondissent en un tout et que me fût donnée
l'intuition de cette grande unité englobant la multiplicité
des apparences, dont m'avaient si souvent parlé les sages
de l'Inde.
Je ne sais combien de temps encore le buffle et moi nous
aurions poursuivi ce dialogue muet. Mais le cornac com-
mençait à s'ennuyer. Il fit demi-tour et nous ramena à la
vitesse de trois kilomètres à l'heure jusqu'à notre refuge.
Grâce aux superbes avions de notre technique occidentale
il me fut aisé de rentrer le lendemain de Bangalore à Zurich
via Bombay.
Sagesse orientale et psychothérapie occidentale
Tous les savants éminents et tous les grands sages de l'Inde
qu'il m'avait été donné de rencontrer s'étaient attachés à me
montrer que toute la véritable philosophie de leur pays,
depuis ses premières tentatives jusqu'à ses recherches
actuelles, est centrée sur les deux mêmes problèmes. Elle
s'inquiète en premier lieu de la souffrance infinie que les
hommes doivent endurer. En deuxième lieu, elle se préoc-
cupe du fait tout aussi indiscutable que constitue le puissant
désir humain de dépasser la souffrance et d'atteindre le
bonheur. L'orientation rigoureuse de toute la pensée philo-
sophique vers ces deux données de notre existence a fait des
philosophes indiens des guides vers le salut. En revanche, au
contraire des philosophes de l'Occident, ils n'ont jamais vu
dans la recherche rationnelle de la vérité leur but suprême.
Ils la considèrent comme un moyen possible et ne l'ad-
mettent que dans la mesure où cette recherche concourt à
nous délivrer du joug de la souffrance.
Ainsi, si nous devons en croire ce témoignage que nous
apportent les gens qui font autorité, les philosophes de l'Inde
sont en fait des recettes spirituelles visant à guérir la souf-
france humaine sous toutes ses formes. Dès lors, nous  
les désigner non du terme de philosophies, mais de celui de
psychothérapies, si toutefois les Indiens pouvaient admettre
l'existence d'une« psyché». La pensée de l'Inde ignore la
psyché, elle conçoit l'homme comme un être d'essence lumi-
(-;-- --_--_--_- -- ---   -
1.
1
!
Un psychiatre en Inde
d
. · tierit
neuse, un« atman », part irecte du Brahman qui con ..
en lui les multiples virtualités de toutes les apparences et qtll
t
, 1 c. • ,... d" . . C' cette
es a a 101s etre, ispantion et non-être. est sous ·.
forme que la philosophie de l'Inde voit la constitutiofl
humaine, et cette conception implique une thérapeutiq.tle
qui suffit à assurer la délivrance réelle du mal et l'accessiofl
décisive au salut. Aussi toutes les écoles philosophiques
indiennes, à l'exception de la tendance matérialiste, objet dü
mépris général, visent-elles un même but, elles veulent
mettre en lumière cette commune vérité, la muer en
' · 1 b l'" · A iss
1
expenence eng o ant etre humain dans son entier.
1
serait-il plus juste de désigner les philosophies de l'Inde
nom de thérapeutiques de l'illumination. Et ce nom souli-
gnerait en fait l'analogie qui existe entre leurs visées et }es
méthodes de traitement que l'Occident dénomme psycho-
thérapie.
En réalité, ces deux processus de guérison sont si apJ?a-
rentés dans leurs principes qu'ils concordent pour l'essentiel.
Freud a, en effet, analysé très tôt ce qui distingue sa méthode
psychanalytique des autres thérapeutiques médicales : c'est
l'identité qu'il établit entre la découverte claire de la natur,e
cachée d'un trouble névrotique et la délivrance du névrose.
Il a, de ce fait, pu résumer le principe de sa thérapeuti9-ne
en une brève formule : où était le « ça » sera le « mot » ·
Et depuis, en dépit de toutes les superstructures théoriques
secondaires, d'ailleurs fort diverses, les pratiques de toutes
les psychothérapies occidentales dignes de ce nom coïncident
dans leur principe : il s'agit de faire transparaître aux yeux
mêmes du patient la vérité profonde de son être. Mais c01n-
ment faire transparaître, rendre transparent sans lumière,
sans illumination?
Ainsi les philosophies orientales et les psychothérapies
occidentales tombent-elles d'accord sur cc point : la vérité
237
guérit. Seulement les psychothérapies occidentales me
se1nblent en règle générale bien peu aptes à éclairer la vérité.
~   u r puissance d'illumination me paraît d'une intensité
insuffisante. C'est pourquoi je me tournai vers le secours de
l'Inde.
D'ailleurs, une expérience bien particulière qu'il me fut
donné de vivre au début de mon séjour en Inde me confirma
quant à la nécessité urgente d'améliorer le pouvoir éclairant
de nos inéthodes psychothérapiques. Je m'étais en effet lié
avec la famille d'un professeur de philosophie indien, homme
très fin et très érudit. Il avait éprouvé le besoin de s'initier
non pas seulement aux vieilles doctrines de son pays, mais
aussi à la psychologie et à la psychothérapie européennes.
Ainsi arn1é, il espérait, selon les termes mêmes de ses décla-
rations, pouvoir apporter à ses semblables en détresse un
secours inieux adapté à chaque individu. Aussi avait-il
séjourné deux ans en Europe, il y avait suivi les cours d'un
institut de psychothérapie et acquis après sa réussite aux
exa1nens le diplôme correspondant. Mais depuis son retour,
il se plaignait - corn.me d'ailleurs le faisaient ses proches-,
de ce que la psychothérapie occidentale l'avait rendu bien
plus malheureux. Auparavant, il accueillait avec calme et
confiance les déconvenues quotidiennes, les maladies des
siens par exemple ou encore ses déconvenues professionnelles.
Et inaintenant la moindre chose l'énervait, l'inquiétait,
l'accablait. Il s'imaginait sans cesse devoir entreprendre ceci
ou cela pour m.odifier le cours des choses et ne faisait que les
em.pirer. Il ne savait plus patienter, il était plus dur, moins
ain1ant. Manifeste1nent, l'enseignement de la médecine occi-
dentale des â1nes lui avait appris à se considérer comme une
psyché, un systèm.e équilibré de fonctions sentimentales, de
dynanùs1nes libidineux, de structures et de forces remon-
tant à des archétypes, qui avait à se propulser à travers
Un psychiatre en Inde
les embûches du monde extérieur en s'appuyant sur un
« inconscient » en fait inconnaissable, un « ça » anonyme.
Il avait perdu sa sagesse indienne, son calme inné, sa certi-
tude rassurante d'appartenir directement au Brahman qui
est croissance universelle et connaissance totale. Il était
dominé par un sentiment de dépendance vis-à-vis de cer-
taines autorités humaines et de leurs concepts psychologiques.
C'est ce que montrait bien son comportement dans la vie
éveillée et aussi les rêves déchirants qui avaient commencé à
le tourmenter au cours de sa formation psychanalytique et
qui continuaient à le torturer. Peu importe dans notre
contexte de savoir de quelle école psychanalytique relevait
cet enseignement. Toute forme de psychologie occidentale
aurait jeté ce philosophe de l'Inde dans les mêmes difficultés.
Il est par contre indéniable que la même psychothérapie
aurait été d'une grande utilité à maint Européen ou Améri-
cain endurci et hanté par son moi. Seulement, l'ampleur
de l'espace de pensées et de sentiments où se mouvait mon
ami indien faisait de notre psychanalyse un étroit cachot
écrasant et affolant.
Moins encourageantes encore furent les conclusions de
mes premiers contacts avec des Occidentaux convertis à la
sagesse orientale. Dès avant mon voyage, j'avais vu plusieurs
patients qui payaient d'une grave affection psychique leur
initiation à la spiritualité indienne. Pour avoir, à la manière
indienne, tenté de se plonger dans la méditation et d'accéder
au Brahman, ils souffraient de schizophrénie. Il s'imposait
pour le thérapeute de détourner avant tout ces patients de
tout ce qui pouvait avoir quelque rapport avec l'Inde et de
les réintégrer dans leur univers antérieur à l'aide d'une thé-
rapeutique de travail tout occidentale.
En Inde même, j'eus l'occasion de rencontrer en tout huit
Européens ou Américains qui avaient opté pour une des
239
voies indiennes du salut. Chacun d'eux vivait ou dans un
ermitage des montagnes ou au sein de l'ashram d'un saint,
s'étant imposé le vêtement de moine ou de nonne et les obli-
gations qu'il comporte. A une seule exception ils restaient
cependant au fond du cœur des Occidentaux têtus, jaloux et.
intolérants. Ils n'avaient fait que gonfler leur égocentrisme
étroit, non pas de la puissance financière que confère un
compte en banque ou de tout autre moyen de domination,
mais des formules de la sagesse indienne. C'est ce que trahis-
sait bien le mépris mesquin qu'ils nourrissaient envers la
culture occidentale et la foi chrétienne. Leurs maîtres ne leur
avaient rien transmis apparemment de cette maturité
humaine qu'ils possèdent.
L'échec éprouvé par le professeur de philosophie indien
me détournait de prétendre entraîner un être humain parti-
cipant à l'apaisante sagesse de l'Orient dans le cadre étroit
d'une théorie psychologique occidentale. Et les expériences
de ces Occidentaux m'incitaient à renoncer à mêler à mon
activité thérapeutique ultérieure la connaissance indienne
de la nature humaine dans l'espoir d'en faire bénéficier mes
patients.
Mais je gardais présent l'exemple magnifique de ces sages
et saints hommes. Chacun d'eux me semblait être la preuve
vivante de la possibilité donnée à l'homme d'accéder à la
santé vraie et au plein développement de lui-même et d'arri-
ver par là à se délivrer de l'angoisse et du sentiment de culpa-
bilité, à atteindre une totale paix intérieure, une bonté et
une quiétude éclairées et désintéressées. En face des dires et
comportements de ces maîtres, les moyens et les objectifs de
notre psychothérapie me semblaient bien peu satisfaisants.
Sans doute nos écoles offrent-elles à leurs élèves des douzaines
de formules et de conceptions psychologiques faciles à assi-
miler. Leur maniabilité aisée nous incite à les croire de bon
Un psychiatre en Inde
poids et d'excellent secours. Et nous oublions facilement
qu'elles ne sont pour la plupart que des réductions concep-
tuelles de l'être humain à d'irréelles abstractions.
Les objectifs d'une analyse éducatrice bien comprise, telle
que l'exige toute psychothérapie sérieuse, rappellent certes
en plus d'un point les enseignements des sages de l'Inde.
Seulement, comparée ~   l'effort de purification personnelle
que ces derniers préconisent, la meilleure psychanalyse occi-
dentale ne dépasse pas le niveau d'une propédeutique élé-
mentaire. Tous mes efforts de psychothérapeute m'avaient
démontré que nos méthodes n'aboutissaient au maximum
qu'à une « guérison» partielle de mes malades. Tout au
plus, arrivaient-ils à découvrir toutes les virtualités sommeil-
lant en eux et à les maîtriser pour les insérer dans les rap-
ports sociaux en individus mûris responsables d'eux-mêmes
et ouverts au monde. Mais nul ne pouvait espérer se débar-
rasser réellement de son « ombre » grâce à notre psychothé-
rapie. Le thérapeute se satisfaisait de constater que le patient
prenait conscience de ses instincts animaux, agressifa et destruc-
teurs. Car, dès lors, celui-ci les tenait en main et les réfré-
nait. N'étant plus niés et refoulés, les instincts ne pouvaient
plus dégénérer en symptômes morbides et altérer la santé
et l'équilibre de l'individu. Mais, même en cas de pleine
réussite, celui-ci devrait, désormais consciemment, assumer
les forces occultes mauvaises de son âme toute sa vie.
Par contre, les vrais sages de l'Inde semblent réussir à
délivrer du mal l'être humain véritablement et complète-
ment. Je me convainquis peu à peu qu'il n'existe plus en eux
ni méchanceté, ni avidité, ni instinct de destruction, ni
angoisse, ni seulement de culpabilité à réfréner consciem-
ment ou à refouler dans l'inconscient. J'observai à loisir leur
vie éveillée et ils me renseignèrent obligeamment sur leurs
rêves nocturnes. Je ne pus y déceler la moindre trace d'action
égoïste, la moindre part d'ombre refoulée ou sciemment dis-
simulée. Ils me parurent constitués d'un pur amour qui avait
anéanti en eux toute haine ou tout désir égoïste. Cette déli-
vrance, cette absolue félicité supposait, disaient-ils, le « vai-
ragya », le renoncement à tout attachement personnel aux
choses et aux êtres du monde. Mais ce vairagya n'impliquait
nullement une retraite dans le quant-à-soi ou un éloigne-
ment matériel.
Une question se posait en face de ces sages orientaux : ne
devais-je pas transformer de fond en comble toute mon acti-
vité psychothérapique antérieure ou y renoncer totalement?
J c demeurais ainsi déchiré entre les expériences contradic-
toires de mon séjour en Inde, jusqu'au jour o"l1, en présence
de mon maître du Cachemire ces doutes m'assaillirent si
'
violemment qu'il lut mes soucis sur mes traits. Il interrompit
la phrase qu'il avait commencée et poursuivit : « N'allez pas
imaginer qu'il vous faille appliquer à votre travail médical
ce que vous avez appris en Inde ou même édifier sur nos
enseignements une nouvelle technique psychothérapique. Le
nueux pour vous est de n'en rien dire à vos malades. Ne
modifiez rien de votre technique psychanalytique du libre
dialogue et du traitement par la résistance. Je vous ai déjà
dit, quand vous m'avez défini les principes essentiels de la
psychanalyse occidentale, que les maîtres de notre pays
imposent aussi à leurs élèves depuis les temps immémoriaux
une ' analyse ' analogue consistant dans la découverte de
leurs désirs et de leurs passions. Seulement, ce que vous
dénommez psychanalyse ou psychothérapie n'est, à votre
avis, qu'un traitement préliminaire. Vous autres Occiden-
taux avez subi depuis des siècles une éducation tendant à
exalter l'amour-propre personnel, à surestimer le rationnel
et le conceptuel, à partager l'homme en deux en culpabili-
sant et condamnant le corporel et !'instinctif. Tout cela rend
Un psychiatre en Inde
la psychanalyse plus nécessaire et plus longue. Mais en prin-
cipe nul homme ne saurait atteindre une connaissance vrai-
ment profonde et salutaire, s'il ne s'est délivré de tout men-
songe envers lui-même, de toute séquelle de ses velléités
enfantines irréfléchies. L'homme a besoin de disposer de toutes
ses forces vitales s'il veut dégager sa puissance spirituelle,
grâce à laquelle il dépasse les limites de son moi et l'hori-
zon étroit du commun, s'il veut se hausser à l'état de solide
et vaste conscience du samadhi, de la pleine illumination.
Tenter semblable entreprise avant d'avoir atteint la maturité
et la liberté indispensables, c'est se condamner à la déchéance
spirituelle, aux perturbations mentales, àl' exaltation morbide.
« Dites bien à tous ceux que cela peut intéresser que la voie
de la méditation menant à l'expérience directe de la réalité
ne peut convenir à un esprit faible et insuffisamment mûri,
qu'il exige une maturité particulière et une forte personna-
lité capable de concevoir et de réunir en soi toutes les vir-
tualités de l'existence humaine. Ne voyez jamais dans la
méditation un recul, une régression vers un état pré-indi-
viduel. L'homme, par la méditation, ne perd pas sa person-
nalité, mais la dépasse. Il se hausse à un point de vue supra-
individuel. Il se défait de ce que vous appelez la conscience
du moi, non pas pour se désagréger et se dissoudre, mais pour
se hisser à un état de connaissance plus profonde et plus
large. Ce n'est pas là un jeu d'enfants. Aussi nos sages ont-ils
de tout temps à juste titre réprouvé toute expérience ' sau-
vage ' de vie contemplative et préconisé un long appren-
tissage sous la direction d'un maître expérimenté. Nous
sommes, sur ce point, d'accord avec vous qui me dîtes
dénoncer les dangers d'une 'psychanalyse sauvage ' et
exiger de l'analyste qu'il subisse lui-même une psychanalyse
et se soumette à une longue initiation. »
De lui-même le sage, en ces quelques phrases, avait dis-
243
sipé mes doutes. Je comprenais maintenant les mésaven-
tures de tant d'Occidentaux devenus, au contact de la spi-
ritualité de l'Inde, ou bien des fantaisistes sentimentaux entê-
tés et prétentieux, ou bien des schizophrènes égarés. Chez
les premiers la structure spirituelle était sans doute trop
étroite, trop endurcie, la base trop limitée; chez les seconds
les fondements étaient trop faibles, trop fragiles, pour pou-
voir intégrer ces vastes pensées. Tous eussent eu besoin du
traitement préalable d'une psychanalyse bien entendue telle
que la concevait ce maître.
Et en même temps, le maître m'éclairait en assignant à
mon activité ses limites naturelles. Il se prononçait nettement
contre tout essai visant de ma part à dépasser les objectifs de
la psychothérapie occidentale et à aller au-delà d'un tel
traitement préalable. II me conseillait de taire mes expé-
riences indiennes et de ne modifier en rien la pratique de la
psychothérapie, telle que je la concevais antérieurement.
Je voulus toutefois rn.'en assurer etje lui posai la question :
«Ainsi mon séjour en Inde ne fera donc qu'élargir un peu
mon propre horizon sans en faire bénéficier en rien mes
malades. Mon comportement à leur égard rcstcra-t-il exac-
tement ce qu'il fut clans le passé?»
« Extérieurement certes oui répondit le maître. Les don-
' '
nées visibles de votre pratique psychothérapique seront à
peu près inchangées. Car la meilleure attitude - et d'ail-
leurs la seule - que vous puissiez adopter dans votre œuvre
de guérison, sera de repenser en vous-même tout ce que
vous avez vécu ici. Quand cela sera devenu vraiment vôtre,
le résultat viendra tout naturellement pour vous et vos
malades. Vous sentirez que vos actions et vos initiatives exté-
rieures sont insérées désormais dans un cadre sûr et basées sur
un fondement solide. Rappelez-vous l'expérience à laquelle
je vous ai soumis au début de nos relations. Je vous enjoi-
Un psychiatre en Inde
gnais de vous coucher à plat sur le sol. Vous tendiez vos
muscles comme si vous ne pouviez vous fier au support de ces
épais madriers posés sur le roc. Il semblait qu'il vous fallait,
même couché, concentrer vos forces par instinct de conser-
vation. Comment un homme qui se défie ainsi de la solidité
de ses assises et n'ose s'y abandonner, comment un tel homme
pourrait-il soutenir et supporter autrui?
« Il faut avoir éprouvé soi-même jusque dans ses fibres
les plus profondes l'appartenance directe de toutes appa-
rences au grand tout innomé, à l'ultime réalité du Brahman.
Et cela au prix d'une inlassable concentration et méditation
sur la vraie nature des choses. Il faut garder présent et vivant
ce Brahman; dès lors chacune de nos actions, si minime
soit-elle et si apparemment semblable soit-elle à nos actions
antérieures, chacune de nos paroles en acquerra un sens
nouveau, plus plein et plus salutaire. Car de la vie de
l'homme éclairé émane une confiance inébranlable. C'est
la confiance originelle qu'inspire ce qui ne saurait être conçu
par l'entendement, ce qui ne saurait être calculé par le cal-
cul, ce qui est la cause de toute chose. Tout ceci vous semble
peut-être aujourd'hui un mystère qui se dérobe encore. Si
vous vous efforcez d'y penser, ce mystère s'éclairera pour
vous, vous y discernerez l'origine immense, incontrôlée, qui
ne se plie à aucun ordre et pourtant n'a rien du chaos, qui
dépasse tout ordre et tout chaos et englobe tout.
« Et vous pourrez multiplier en vous vos possibilités d'ac-
tivité thérapeutique féconde. Il vous suffira, pour employer
et compléter une formule que vous avez déjà entendue, de ne
plus vous contenter de cultiver votre intelligence. Il vous
faudra faire l'effort plus difficile d'écouter inlassablement en
vous-même, sans trêve, en silence, sans exclusive, avec une
extrême attention, pour percevoir en vous ce qui retentit
au f o n   ~   e tout être. Ainsi, par exemple, vous échapperez
245
à la fascination superficieIIe, à la soumission arbitraire vis-
à-vis de telle ou teIIe technique de la psychothérapie ou de
telle théorie psychologique. Vous utiliserez l'instrument psy-
chothérapcu tique, comme tout autre moyen technique, en
toute liberté, vous vous réjouirez de ses heureux résultats,
vous en j oucrez à votre guise, mais vous ne l'érigerez pas en
vérité suprême. Et vous serez capable de vous défendre
contre l'étouffement morbide des éternels impératifs du
devoir et du vouloir. Vous saurez que le vrai progrès humain
n'est possible que quand se tait la volonté de faire à tout
prix des progrès, pour faire place à l'attente patiente et
à l'acceptation de ce qui viendra. Vous serez alors un homme
vraiment mûr, vous apercevrez à travers toutes les appa-
rences du monde et sous l'ensemble complexe de leurs rap-
ports, leur nature profonde et leur perfection cachée, en
dépit des aspects tourmentés et destructeurs sous lesquels
elles se montrent à l'intelligence étroite et rigide. Ainsi vous
accéderez à une sérénité imperturbable et libératrice dont
vous ferez aussi bénéficier vos semblables. Vous ne vous
déchirerez plus en forces hostiles : d'un côté votre moi, de
l'autre des instincts naturels anonymes menaçants et des
remords dévorants. Toutes vos expériences morales vous
saurez les unir en un être profond qui les englobe et les conci-
lie. Ayant atteint ce niveau, le médecin véritable décèlera
sous les symptômes morbides la même origine de laquelle
dérive sa propre existence, la même essence qui l'anime et la
constitue. Aussi sera-t-il disposé à accepter son semblable
tel qu'il est; sa disponibilité envers le malade sera sans
limites, mais les limites ne disparaîtront pas toutefois pour
faire place à la fusion et à la confusion de deux êtres bor-
nés, par exemple sous forme d'un élan amoureux réciproque
irréfléchi. Les bornes disparaissent de telle façon que votre
partenaire puisse découvrir à travers la pureté de votre per-
Un psychiatre en Inde
sonnalité de thérapeute une part toujours plus grande de
l'essence première qui vous est commune à tous deux jusqu'à
ce que cette parfaite lumière le délivre de toutes ses défor-
mations morbides et de tous ses complexes douloureux.»
Sur cette évocation de l'essence première, de la lumière
parfaite, le maître se tut et m'accorda un long silence.
Comme mes premiers maîtres indiens, il m'avait invité, dès
notre premier colloque, à le regarder le plus souvent pos-
sible droit dans les yeux. Cela facilitait la compréhension,
favorisait l'accès de chacun au plus profond de son interlo-
cuteur. Ainsi chacun arrivait à dépasser les limitations péri-
phériques que dressait autour de son interlocuteur une situa-
tion culturelle et sociale particulière. Une fois de plus,
j'arrivai à triompher de ma timidité d'Occidental, à vaincre
la crainte de blesser les convenances en braquant ouverte-
ment mes regards sur le maître. Le lien direct qui s'établit
ainsi me procura un moment ce calme profond qui éclaire
toutes les questions. J'eus soudain la claire intuition et la
certitude d'une exigence primordiale : ce qu'il faut ~   notre
psychothérapie, c'est un changement de l'être même du
psychothérapeute. Pour mieux guérir, il ne suffit pas de
posséder des notions psychologiques et de connaître les
techniques psychothérapeutiques. Il faut que le thérapeute
ait à côté de ces moyens la vraie sagesse. Cette sagesse impli-
quera une disponibilité toujours prête à accueillir tout ce qui
nous vient de l'inexprimable. Tout, ce qui est sain comme
ce qui est malade, et à se servir de tous les moyens psycho-
thérapeutiques qui dérivent tous de cette origine première.
Alors les psychiatres contribueront à leur manière à rendre
la quiétude à l'homme, d'année en année plus atteint par
le désarroi et le déracinement. Et cette quiétude sera un
asile plus sûr et plus solide que tous les refuges et toutes les
organisations matérielles fragiles que nous prétendons édifier.
Table des maHères
Avant-propos. . . . . .
Il me faut aller en Inde
Premier miracle indien. . . . . .
La médecine en Inde . . . . .
Un préjugé des psychologues occidentaux. . . . · ·
Je cherche qui m'enseignera la sagesse . . .
Le deuxième miracle indien. . . . . . · ·
Je prolonge le voyage jusqu'en Indonésie et à Ceylan.
Mon troisième miracle en Inde . . . . . · · ·
Dernier séjour en Inde méridionale . . . . . . · ·
Sagesse orientale et psychothérapie occidentale.
7
9
15
41
56
l 14
127
210
222
231
235

Sign up to vote on this title
UsefulNot useful