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DU MEME AUTEUR OUVRAGES Méthode de langue kabyle : 1° Cours de première année (2e édition) ; Grammaire, Exercices et Dialogues.A, JOUBDAK, Alger. 2° Cours de deuxièmeannée: Etude linguistique et sociologique sur la Kabyiie du Djurdjura (texte, zouaoua avec glossaire). A. JounDiVN, Alger. Alger. „,-, Lexique Icabyle-irançais (extrait; A. JOJJBDAK, Recueil cle Poésies fcafoyles, précédé d'une élude sur la femme berbère cl d'une notice sur le chant kabyle (airs en musique). A- JOUKDAK, Alger, (épuisé) Texte J3erï3ûï"s 3« ï'At'as marocain, élude languislique cl sociologiquedes ChL-nfimarocaine, ;:v;,c tradiiciion et observaParis. tions gri'iinma'ikaies,Glissaiic. K: LKROUX, ÎSSMOIFvES Mémoire KEÎT l'EnseigneErent des Indigènes en Algérie (réponse à une critique .parlementaire)paru clans le Bulletin de. 1897, VEnseignementdes Indigènes: Editeur. Adolphe JOUHDAN. A'iger. Katioun d'Adni, texte et traduction avecnotice historique, publié dans le Recueil de Mémoirescl de Textesde l'Ecole des Lettre s et des Médersas, édité en l'honneur du XIV0 Congrès international des Orientalistes, tenu à Alger en 1905. Notice sur les Manuscrits berbers du Maroc (Mission, Maroc), parue dans le Journal Asiatique, 1905, Paris. Notice sur l'Inscription iibyque d'Ifïr'a (Mission, Haut-Sebaou).,RevueArchéologique,de Perrot et S. Reidach. Paris, 1909. NouvevUix. documents archéologiques : Stèlcxet inscriptions libuqiie(Mission, Haut-Sebaou}, Revue Africaine (1ertrimestre 1911). en Kabyiie : Rapport Nouvelle Sïlssion archéologique adressé à M.le Ministre de l'Instruction publique et des BeauxArts, pufaiié dans le Bulletin afcliéologiqucdu Comité des travaux historiques et scientifiques.,eu 1912,Paris. Trésors magiques de Kabyiie.. prochainement dans Revue Africaine.

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S. A. BOULIFA CHARGÉ DU COURS DE LANGUE BERBÈRE A LA FACULTÉ DES LETTRES D'ALGER ET A L'ÉCOLE NORMALE DE BOUZARÊA

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Kàïn-Eddin Khaïr-Eddln 15 (note) Imazirien Imaziren, 17 (note) imoh'h'ar imohhar, 1 la tyranie la tyrannie 12 qu'elle aime qu'il aime 27 volontiers, mais le volontiers, le moindre moindre abus abus leurs brèches et à leurs brèches, à con233 31 consolider solider 1 334 prolifique et active prolifiques et actives Garamaiites « 1 (note) Garlamanics 14 * Souama'a Souama' 249 21 276 de voir le; Zouaoua de voir des Zouaoua 277 19 contre H'amouda conte ll'amouda Zemonl 291 15 Zemouls 294 11 l'on peut piller l'on peut plier « 18 le Zouaoui le Zouaoua 1 308 d'arriver se dégager d'arriver à se dégager 27 309 à Thamda à Thamga 9 310 les Guechtoula les Guetchoula 9 et 28 313 des Bibans des Biban « 23 devant Bougie oé- devant Bougie ; cédant dant 4 SI4qu'elle ne s'étendit qu'elle ne s'étendît 328 5 des Aith-Irathen de Irathen « 1 (note) recueil recuil 340 2 perturbations pertubations 35 356 qu'il fait de l'appli- qu'il fait dé l'usage de cation de la liberté la liberté 21 371 rappelle rapelle 373 8 Autant la prise d'arme (en blanc) de 1857, inspirée par... l'iman El-Mahdi 396 32 l'imam El-Mahdi 403 35 âgées âgés 3 (note) 406 dourate sourate « 4 « . qui, à elle seule qu'elle seule

23

AVERTISSEMENT

A la suite de l'importante découverte de l'inscription libyque d'Ifir'a (1), inscription que j'ai eu l'honneur de faire connaître dès 1909, je sollicitai et obtins une mission d'exploration. En quête d'autres inscriptions rupestres intéressant la Kabyiie ancienne, je fus trois fois de suite' chargé officiellement de faire dans ce but de nouvelles recherches dans le Haut-Sebaou. Rayonnant autour d'Azazga, je fus amené à pousser mes investigations jusqu'aux extrêmes limites de la commune. Portant mes efforts d'investigations sur le massif de Thamgout', je visitai les territoires d'un bon nombre de tribus situées sur les deux versants de la chaîne. Je parvins ainsi, de Makouda jusqu'à Kebbouch, de Koukou jusqu'au col d'Akfadou,, à explorer une vaste région où les traces de civilisations anciennes se rencontrent encore à chaque pas. L (-1) a communicationen fut faite à l'Académiedes Inscriptions et des Belles-Lettres par M. Gagnât dans la séance du mois dé Décembre 1910. (Voir sur l'importance de cette inscription la notice parue dans la Revue archéologique, Paris, 1909).

Mes enquêtes sur les « dessins et écrits rupestres » se faisant surtout auprès des habitants du territoire où le hasard me conduisait, il m'arrivait la plupart du temps, usant de l'hospitalité des habitants, de coucher en tribu. Dans une de mes pérégrinations à travers les territoires de la tribu des Aïth-Djennad, je me vis un jour obligé de demander l'hospitalité à la Zaouia de Sidi-Mançour de Thimizar, où je fus très aimablement reçu par le personnel et surfont par son honorable et le chikh Daoui Sid Ah'med distingué directeur, ben Moh'ammeà. d'années au plus, le Agé d'une cinquantaine Chikh Sid''Ah'med a la physionomie 1res ouverte et sympathique ; il est d'un commerce très agréable. Esprit large, affable, et serviable, instruit et tolérant, il me fit très aimablement les honneurs de son établissement que je ne comnaissais que de nom. Apprenant ma qualité d'universitaire, il s'empressa de me faire visiter son école coraniun que ; il me permit même de photographier groupe de ses élèves composé de jeunes gens de 12 à 25 ans. Cette Zaouïa qui n'a plus la prospérité d'antan, ne se maintient que par les sacrifices que de Thimizar s'impose la famille maraboutique son qui, .depuis l'origine, est chargé d'assurer existence morale et matérielle. Avec un personnel fort réduit (le Chikh et l'Ouà peine à recruter une vingtaine k-il) elle.arrive d'élèves, tous originaires du pays.

— III —

de son Me voyant intéressé au fonctionnement il me donna tous les renseigneétablissement, ments que je lui demandais ; et, pour me- permetmes idées sur tre de mieux fixer particulièrement de sa zaouïale fonctionnement et l'organisation école, il rédigea' pour me le communiquer ensuite un petit, mémoire où sont relatés avec une'notice sur la vie du saint fondateur Sidi-Mançour, les principaux articles du règlement intérieur de la zaouïa. Faire connaître ce k'anoun scolaire et déterminer avec précision l'époque de la venue de SidiMançour, en Kabyiie, telles sont les causes initiales de ce travail. Outre l'intérêt particulier que présente un k'anoun inédit, des faits historiques relatifs à la zaouïa aussi bien qu'à la tribu étant aussi mentionnés dans ce manuscrit, je ne crois pas devoir mieux faire que d'essayer de jeter un coup d'oeil sur le passé de la tribu des Aïth-Djenoù le3 anciennes nad, qui occupe un territoire civilisations (phénicienne et surtout romaine) ont laissé des traces que ni le temps, ni les hommes n'ont pu effacer. sont des Dellys, Azeffoun et Djema'a-Sahridj, centres connus dès l'antiquité, et qui se trouvent précisément sur les limites extrêmes de la tribu Aïth-Djennad. Le territoire de cette tribu se trouvant au milieu de ces trois centres, il s'ensuit que le passé historique des Aïth-Djennad eux-mêmes ne peut être relaté sans passer en revue l'historique de chacune de ces contrées.

— IV — ne peuOr, Dellys, Azefl'oun et Djema'a-Sahridj, vent être utilement, étudiés et examinés dans leur passé qu'en parcourant- l'histoire générale de la Quoique celle-ci limitée à Kabyiie duvDjurdjura. quelques épisodes militaires à peine connus ne facilite guère l'élude particulière d'une tribu Kaselon les faibles byle, nous allons essayer, moyens dont nous disposons, de chercher à déga-. ger de cet ensemble ce qu'ont pu être les BeniDjennad qui de nos jours occupent la partie maritime de la Kabyiie. de sa situation géograMalgré la particularité phique et. de son régime social, cette Kabyiie a un passé qui la. lie intimement à la vie politique el. militaire du Moghrcb Centrai que les anciens Les fameux appelaient M-aurtîlauie Césarienne. Quinqucgentiens qui avaient glorieusement résisté à la domination romaine étaient les « cinq tribus 11légendaires du Djurdjura. Les renseignements que nous possédons sur les premiers temps de celte Kabyiie sont, plutôt vagues et nous n'en parlons que pour mémoire. Quant aux faits relatifs à l'histoire moderne et documents d'aumôme du moyen âge, certains teurs arabes et européens nous permettent de constater que la Kabyiie du Djurdjura loin d'avoir vécu dans l'isolement et l'oubli, a été intimement mêlée aux principaux événements qui se sont déroulés dans ce Moghreb central. Aussi nous estimons que c'est dans les annales de Bougie et d'Alger qu'il faut particulièrement glaner pour

retrouver

les traces de l'activité déployée par les Montagnards contre la domination étrangère.

De l'Est comme de l'Ouest, des tentatives de conquête ont été, certes maintes fois exercées contre le Djurdjura, mais la résistance opiniâtre de ses habitants empêcha l'étranger envahisseur d'y prendre pied et d'y imposer ses volontés et ses lois. Jusqu'à 1857, ce Djurdjura a vécu libre et indépendant. Préciser les luttes que les Zouaoua soutinrent pour défendre leurs libertés sociales et politiques, dégager et fixer les principaux faits historiques relatifs à l'indépendance kabyle toujours animée eL maintenue par un idéal démocratique, tel est le but de nos recherches. Quant à la tribu des Aïth-Djennad sur laquelle est basée notre esquisse historique, le manque de documents précis ne nous permet d'émettre que des hypothèses et sur son âge et sur ses origines. Limitrophe des Aïth-Fraoussen et des Aïth-R'oubri qui l'empêchent de s'étendre vers le sud, la tribu des Aïth-Djennad reste accrochée aux flancs de Thamgout', pilon auréolé de mille légendes et au pied duquel se remarquent encore les ruines de l'antique Rus-Uzus. Ayant souvent servi d'intermédiaire entre la; mer et le Haut-Sebaou, la tribu a joué un certain rôle dans les relations que cette Et partie de la Kabyiie a eues avec l'extérieur. aussi le passé militaire et politique des Aïth-Djennad reste-t-il intimement lié à la vie politique et administrative de Dellys et de Koukou,

VI— Dès le XII* siècle, sans parler du passage des l'influence exercée sur le Romains en Kabyiie, Djurdjura par- les princes H'emmadiles, H'afsides et Abd-El-Ouadites mérite d'être notée et fixée par l'Histoire des peuples luttant pour leur indépendance. Plus résistant que leurs frères les Sanhadja refoulés, les Zouaoua ont empêché les Beni-Hélal de s'étendre vers le Nord et de s'emparer des deux Kabylies. Le Djurdjura du moyen-âge luttant toujours pour sa liberté, après avoir pris fait et. cause pour Bougie contre Tiemcen, ne manquera pas de défendre également Koukou contre les visées et tentatives de la domination turque. Noter les faits et en dégager les conséquences politiques aussi bien pour la Kabyiie que pour les conquérants de Bougie ou d'Alger, est une tâche qui n'est pas souvent aisée, car les quelques faits historiques cités par les auteurs ne sont pas toujours explicites quant au sens du rôle joué en la circonslance par les montagnards. sur la Quoi qu'il en soit, notre documentation •matière nous paraît assez solidement étayée, car la source de nos renseignements est basée sur les meilleurs auteurs de l'Histoire de l'Afrique du Nord. Parmi les ouvrages ou travaux consultés pour les périodes ancienne et moderne de l'Histoire Kabyle, nous citerons, entre autres, ceux des auteurs suivants :

— VII—= 1' IBN-KHALDOUN ABD-ERRAH'MÀN. Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l'Afrique Septentrionale. Traduction par de Slane, 4 vol. gd in-8, Alger 1852-1886. 2" 1»N-KHALDOUN ABOU-ZAKARIA (frère dent). Histoire des Béni Abd-El-Wad, Rois de Tlemcen. Traduction par A. Bel, 1 vol. in-8, Alger 4913. 3° FOURNEL. Etude sur la Conquête de l'Afrique par les Arabes et. recherches sur les tribus berbères qui ont occupé le Moghreb Central. In-4, Paris 1854. 4° G. BOISSIER. Afrique romaine, Paris. du précé-

5° A. BEL. Les Benou-Ghania, derniers représentants de l'Empire Almoravide. (Bulletin de correspondance africaine, in-8, Alger 1903). 6" P. CLANSOLLES. L'Algérie pittoresque 1843. (partie ancienne), Paris

7° L. GALIBERT. L'Algérie ancienne -et moderne,

Paris 1844.

8° CARETTE. 1° Ebude sur la Kabyiie proprement dite, 2 vol. in-4, Paris 1848. 2° Recherches sur i'origine et les migrations des principales tribus de l'Afrique septentrionale, in-4, Paris 1853 (très intéressante).

VHI—• 9° MAC-CARTY. La Kabyiie et les Kabyles. Alger 1847-48. 10° E. MERCIER. Histoire de l'Afrique septentrionale in-8, 4 vol., Alger 1888-1891.

(Berbérie),

*l/i°BERBRUGGER. Les époques militaires de ïa Grande-Kainjlie, in-8, Paris 1850. traitant spécialement des (Ouvrage intéressant événements militaires de la Kabyiie). 12° HAËDO (Prêtre Histoire espagnol). traduction par de des rois d'Alger, Grammont, Alger 1881.

13° DE GRAMMONT. Relations entre la France et la Régence d'Alger .' des consuls d'Alger de 1G0GCorrespondance 1742. Alger. J4" LE GÉNÉRALDAUMAS. La Grande Kabyiie', in-8, Paris

1847.

15° E. MASQUERAY. Formation des Cités chez les populations sédentaires de l'Algérie. (Kabyiie, Aouras et Mzab), Paris 1886. 2° Chronique d'Abov Zakaria, Alger, 1878. ET 16.° HANOTEAU LETOURNEUX. 1° La Kabyiie et les coutumes Kabyles, 3 vol. gr. in-8,, Alger 1872-1873. 2° Chants populaires de la Grande-Kdbylie, Alger.

—: ïx — (Intéressantes notes biographiques sur quelques personnages Kabyles). 17° DEYÀUX. Les Kebaïls du Djurdjura, in-12, Paris 1853. 18° HEKRIBASSET. Essai sur la LUléralure berbère, Alger 1920.

19° S. GSELL. 1° Histoire ancienne de l'Afrique du Nord, 4 vol. Paris 1913. 2° L'Algérie dans l'Antiquité. Alger 1903. 20' BERNARD LUC. Le Droit kabyle, Paris 1917. 21° DEVAULX. Enlèvement d'un pacha d'Alger par les Kabyles. Rev. Air. XVII. 22° CARREY. Récib de Kabyiie 1857. ..28" RïNN. Marabouts de 1857). Paris

(campagne

et Khouan, in-8, Alger 1884.

24° COPOLLANI DUPONT. ET Confréries musulmanes dans l'Afrique du Nord. 25° Revue Africaine et Encyclopédie Alger. Musulmane,

De nombreux articles ou mémoires dans Revue Africaine sur la Kabyiie, entre autres ceux de : MM. . — BERRRUGGER. Un. Chérif kabyle en 1804 [Bel

H'arch). — AiiCAPiTAiNE. 1* Djema'-a-Sahrhlj et Beni-Raten, 1859. 2° Notice sur la tribu des Aïth-Fraoucen (1860) et Colonies noires en Kabyiie, etc.. ^<ROBIN. — Organisation militaire byiie. Notes sur Agha-Yahia. des Turcs en Ka-

BOUHFA. — Notices : 1° Inscription d'Ifir'a (Revue Archéologique, Paris 1909). 2* Nouveaux documents archéologiques découverts dans le Haut-Sébaou (Revue Africaine n° 280, Alger, 1911). 3° Kanoun d'Adni (Travaux du XIVe Congrès des Orientalistes, Alger 1904). 4° Etude sur la Femme kabyle, servant d'introduction au Recueil de Poésies kabyles, Alger 1904, etc., etc. Nous devons rappeler que de tous les -auteurs cités ci-dessus, M. Berbrugger est le seul écrivain qui ait eu l'heureuse idée de réunir et de publier en un petit volume, édition aujourd'hui épuisée, les principaux événements militaires relatifs à la Grande-Kabylie. Conçu et présenté sous un plan différent, notre l'Histoire sociologitravail, qui traite surtout.de que, n'a rien de commun avec celui de M. Berbrugger qui s'est limité, lui, à noter et fixer les efforts de domination tentés contre le Djurdjura par les différents conquérants maîtres de Bougée

^T XI et d'Alger. Dans ce sens, l'ouvrage de l'éminent archéologue nous a été d'une grande utilité dans la détermination de Ja plupart de nos sources. A la suite de longues et patientes recherches, nous avons noté et relevé les principaux faits historiques intéressant directement ou indirectement les Kabyles du Djurjura. De cette documentation choisie, complétée par nos connaissances personnelles sur l'esprit et le caractère du Berbère en général et en particulier des Zouaoua du Djurdjura, nous avons essayé, de tous les renseignements ainsi disséminés, d'établir un lien commun et d'élaborer une espèce de synthèse historique expliquant clairement l'esprit et le caractère de l'organisation sociale de nos montagnards actuels. Nos commentaires sur le sens des luttes soutenues par les Zouaoua ne sont-ils pas la confirmation même de l'histoire et du caractère du Kabyle? Aussi, espérons-nous que le lecteur suffisammentdocumenté sur le passé e{, l'esprit de la race berbère ne peut que nous savoir gré d'avoir, par cette esquisse historique, donné un portrait fidèle du farouche et indomptable Djurdjura. Devenu français, il y a plus d'un demi-sièc!.3, doué des qualités les plus remarce Djurdjura, quables, ne peut plus vivre de cette vie d'antan ; trouvant plus d'espace et surtout aujourd'hui, plus de liberté, ses fils donnant libre élan à toute leur intelligence, ne manquent pas de se faire remarquer par leur activité que d'aucuns, par un -esprit d'égoïsme bien borné, trouvent déjà un peu débordante. Cependant, c'est une loi dans l'évolution

— xii — de l'être humain que le travail et l'intelligence sont les conditions essentielles à tout homme qui aspire au mieux-être, au Progrès. Les efforts dépensés pour la réalisation d'une vie meilleure sont les beautés mêmes de l'humanité. Admirablement doué par la nature, le Kabyle, comme tous les êtres humains, a le droit et sa vie et de le.devoir de chercher à perfectionner tendre tous ses efforts vers la réalisation de son idéal. Aujourd'hui, comme autrefois, les bienfaits de la civilisation ne le laissent pas insensible. Engagée dans cette voie, et sous l'égide de la France émancipatrice, la Kabylie, consciente de la force de ses ailes, avide d'espace et de liberté, peut en toute sécurité quitter sa cage séculaire et s'envoler vers des horizons meilleurs. Son amour inné pour la liberté, ses luttes pour son indépendance, ses aptitudes de travail et d'ordre, ses qualités de prévoyance et d'organisation sociales permettent de lui prédire, dans son évolution rapide et certaine, un avenir brillant. La Civilisation, qui lui sourit et l'attire., la comblera bientôt de ses bienfaits. L'oeuvre de progrès et d'émancipation entrela grande et généreuse France prise par en Algérie ne donne, particulièrement en Kabylie, que d'excellents résultats. Les efforts qu'on y dépense ne seront pas faits en pure perte : une récolte fructueuse et abondante en sera bientôt la L'activité fébrile qui anime actuellerécompense. ment toute cette Kabylie, trop longtemps confinée

— X»! — dans ses rochers, est une indication, des plus encourageantes pour tous ceux qui l'aiment et travaillent pour elle, pour sa. prospérité et son avenir. Le principal facteur de ce réveil est dû certes à l'Ecole de tribu qui, en détruisant les vieux préjugés et l'ignorance, permet aux masses, aux jeunes intelligences de s'épanouir et de produire. Etant nous-même fils de Lalla-Khedidja, nous serions flatté et largement de nos récompensé efforts si la lecture de notre modeste étude, que nous dédions à la Jeunesse de nos Ecoles 'kabyles, pouvait être de quelque utilité à tous ceux qui s'intéressent à l'avenir, au développement intellectuel, moral et matériel de notre « Suisse » algérienne. Alger, le 22 février 1920. (1) BOULIFA. (1) La Guerre et la cherté de la main d'oeuvre qui en est résulté ont été la cause principale qui a retardé la publication de ce travail. Les éditeurs d'oeuvre modeste comme la nôtre étant de nos jours de plus en plus rares, nous avons décidé, au bout de cinq ans d'attente et de démarches inutiles, de faire, avec nos propres moyens, les sacrifices nécessaires pour assurer l'impression de l'ouvrage que nous sommes heureux de pouvoir livrer aujourd'hui au public. — Notre entreprise n*a d'autre but que djêtre utile à tous ceux qui s'intéressent à ''histoire et à l'avenir du peuple berbère. L'ouvrage intitulé « Aperçu historique sur l'Organisation et l'Indépendance des Zouaoua », travail de vulgarisation est complété par une carte en couleur de la Grande KabylieOutre le relief caractéristique qui délimite et protège la Kabylie du Djurdjura, tous les noms propres des lieux et delà plupart des tribus-et des villages cités dans le texte y sont por-

— XIV— tés avec toutes les précisions voulues. — Tracée avec soin et beaucoup de clarté par M. Jourdan, employé au service cartographique du Gouvernement général, cette carte rendra bien des services au lecteur Que M. De Flottede Roquevaire, Chef du Service cartographique au GouvernementGénéral de l'Algérie et M. Jour" dan reçoivent ici, pour leur extrême obligeance, nos remerciements les plus sincères. Qu'il nous soit permis d'exprimer également tous nos sentiments de profonde reconnaissance et de gratitude à M. Iîorluc, inspecteur général de l'Enseignement des Indigènes, îi M. René Basset, doyen de la Faculté des Lettres, et à M. Mirante, directeur des Affaires indigènes, pour l'intérêt qu'ils nous portent en accordant à notre ouvrage une souscription du Gouvernementgénéral de l'Algérie et de l'Académie d'Alger. C'est là pour nous une aide, en même temps-qu'un précieux encouragement. Que Monsieur le GouverneurGénéral et Monsieur le Recteur en reçoivent avec l'assurance de notre respect et de notre dévouement, notre reconnaissance la plus vive. Le 8 Février 1925. B.

APERÇU

HISTORIQUE

1° DftNS

L'ftNTl&tUTE

SOMMAIRE

La Kabylie maritime et. ses relations extérieures avec les premières civilisations. — Toponymie et industrie kabyles ont conservé les traces des Civilisations phénicienne et romaine : Les Ruines de Rus-Uccurus, de Rus-Uzus et de Bida.li, etc.. — Révolte de Firmus et les colonies romaines. — Organisation d'une grande expédition contre le Mons-Ferratus, — Répression de l'insurection par le comte Théodose ; refoulement et translation des tribus quinquéet des aenUennes. — Identification de Us us, de Faraxen Iflensés avec les lazouzen, les Fraoussen et lés Iflissen de nos jours. — Les tribus transplantées sont remplacées par quelques autres tribus ? — Sans doute d'autres .tribus berbères amies des Romains sont venues de l'Est (Numidie) prendre possession de la Kabylie maritime. — Traces de leur passage : inscriptions et dessins rupestres découverts dansla Kabylie romaine semblent confirmer cette hypothèse Décadence et. chute de la domination romaine. — L'élément autochtone reprenant sa prépondérance dans tout le Djurdjura, de nouvelles tribus se reforment au détriment des populations berbéro-romaines.

.Quand on se rend par mer d'Alger à Bougie, on côtoie, dès le Gap Matifou, un littoral assez élevé, très accidenté et presque sans plage ; à part quelques

_ 2 _ pouvant à peine servir d'abri, par un temps calme, à un petit côtier, bateau de faible tonnage, il n'existe sur cette côte inhospitalière de la Kabylie. aucun refuge sérieux contre une grosse mer ou une. tempête. Ceci est dû en partie au système orographique du pays kabyle. La chaîne du Djurdjura, qui décrit un arc de cercle, se termine à l'Ouest au cap Djinet près du col des Beni-Aïcha et à l'Est, au piton de Lalla-Gouraya qui domine Bougie. D'un accès difficile, cette chaîne isole la Kabylie du reste de l'Algérie : par un continues et régulières, elle système de ramifications protège ainsi contre toutes les incursions possibles du dehors le pays et ses habitants appelés Zouaoua. Du côté du Nord, une série de chaînons parallèles au littoral cette protection d'une ; quoique complète altitude moins élevée que la chaîhe-mère, leur masse, également peu accessible, se présente comme une muraille, un rempart qui s'oppose aux moindres tentatives extérieurs aussi bien des hommes que d'empiétements des éléments. Cette conformation géographique fait de la Kabylie, comme une île inabordable, une région qui restera longtemps fermée à la curiosité et aux ambitions de l'étranger ou du conquérant. Vue de la mer, la Kabylie présente avec ses hautes montagnes un aspect peu attrayant et peu hospitalier. Les chaînons qui la ferment et la détendent du côté du Nord sont généralement dénudés ou couverts de broussailles, mais rarement de bois, de haute futaie ; ailleurs, ce sont des falaises inaccessibles ou des ravins escarpés et sans issue. Si ture petite vallée se présente, elle est étroite et sans profondeur rochers la ; d'immenses anfractuosités

—3— dominent, de hautes crêtes la cachent tout regard indiscret. et la ferment à

Ainsi protégé par ses montagnes, l'habitant de ces liantes régions eut la bonne fortune de se préserver du joug de l'étranger. La Kabylie du Djurdjura, jalouse i sans doute de ses intérêts et de son indépendance, , résistant à toute pénétration d'allure même pacifique, vécut de sa vie libre ; et pendant des siècles elle échappa à la violence et à. la domination des diverse conquérants de l'Afrique du Nord. De toutes les influences extérieures qui se sont mani-; lestées, de toutes les civilisations qui se sont succédé > en Berbérie, seule, la civilisation française a pu, grâce ! à son génie et à la force de ses armes, pénétrer au; coeur même de cette Kabylie, forteresse naturelle que les Romains, un moment les maîtres du monde, déside « MONS FER-i gnaient sous le nom caractéristique RATUS ». Si cette Kabylie s'est longtemps préservée contre une domination' étrangère, est-ce à dire qu'elle a vécu indifférente aux influences du dehors ? — S'est-elle, renfermée dans sa coquille, refusée à toutes -iations extérieures et. rendue impénétrable au progrès, aliment nécessaire, indispensable même à la vie humaine ? Cela ne lui était guère possible tant par l'exiguité de son territoire que par la pauvreté de son sol. La densité de sa population, qui semble avoir été de tout temps assez élevée, lui défendait la politique de cloison étanche. Manquant donc de moyens suffisants pour assurer son existence, la Kabylie -ne put à aucun moment de son 2

histoire se permettre de vivre de son isolement absolu. Bien souvent, elle fut, soit par voie diplomatique ou par des concessions onéreuses, soit par la force des armes, obligée de se donner de l'air et de s'ouvrir un passage vers le dehors. Les nécessités de l'existence la forçaient donc à ouvrir les portes de sa prison. « Nécessité oblige », c'est une loi que nul ne peut enfreindre sans péril. Nombreux sont les cas où, poussée par cette nécessité, elle ne put mieux faire, dans son désir de sociabilité et de vie, que de rompre ellemême son isolement et de chercher, par des relations avec l'extérieur, à assurer son existence. Selon l'histoire, la Kabylie 'fut, dès l'antiquité, connue pour avoir participé précisément à l'une des premières manifestations de l'intelilgence humaine. On sait que le « lac intérieur », la Méditerranée, a été, pour l'Orient d'abord et pour l'Occident ensuite, le foyer de grandes civilisations dont l'action s'est étendue à tous les rivages baignés par ses eaux. sur une des rives du lac et à proximité du rayonnement du foyer, la Kabylie ne put qu'être une des premières régions éclairées. En effet, la civilisation carthaginoise qui avait régné sur tout le bassin méditerranéen ne semble pas avoir négligé de comprendre le Djurdjura dans son champ d'action. Formant une bonne clientèle, les nombreuses populations du « Mons Ferratus » durent, dès l'antiquité, être recherchées par le trafic carthaginois : par mer ou par terre, la Kabylie devait, en échange de ses fruits, de ses essences et peut-être aussi de ses richesses minérales, recevoir aisément de Carthage ce qui lui Se trouvant

—5— manquait : armes, étoffes et outils de toutes sortes. En commerçants habiles et pacifiques, en trafiquants aux moeurs douces et affables, les Carthaginois ne durent pas y rencontrer de grosses difficultés pour se l'aire accepter par les montagnards ; ceux-ci, heureux sans doute de tirer profit des produits de leur sol, ne pouvaient que se féliciter de pouvoir se procurer en échange des objets aussi précieux qu'utiles. Les avantages que de pareilles relations procuraient aux uns comme aux autres, étant reconnus des plus l'installation de lieux d'échanges orgaappréciables, nisés et fixes devint bientôt une nécessité. L'établissement de comptoirs phéniciens sur la côte kabyle permit ainsi au Djurdjura de s'initier aux bienfaits d'une des premières civilisations de l'>antiquilé. Située sur la route d'Occident et à proximité de Cartilage, la Kabylie put donc de bonne heure être pourvue de ports dont, les plus importants furent Chullu, Djeldjel, Salclëa et Rus-Gunëa, Entre Bougie et Matifou, des comptoirs de second ordre furent créés ; Rus-Uccurus, Rus-Upicir et RusIJzus étaient particulièrement chargés d'approvisionner le Djurdjura proprement dit. Le système d'échange organisé par les Phéniciens au pays. Mais procura donc de réelles ressources comme de ces relations aux relations commerciales amicales il n'y. avait qu'un pas, l'intérêt- créant des ne sympathies, il arriva que l'influence carthaginoise tarda pas à s'infiltrer et à s'implanter pacifiquement jusque dans l'intérieur du pays. Le Djurdjura, éclairé par les lumières de la resplendissante Garthage, eut

_ 6 — donc, dès son premier âge, le bonheur de connaître et les bienfaits d'une des plus grandes civilid'apprécier sations du monde. Les traces que cette civilisation a laissées dans le Djurdjura sont faciles à relever dans les annales de la vie domestique, sociale et religieuse de nos Kabyles. — Les aptitudes industrielles, agricoles et artistiques du de la Cartilage antimontagnard datent, pensons-nous, que (1). Bientôt adoptée et appréciée dans tous ses avantages par les aborigènes, cette civilisation n'eut pas de meilGrâce à la mainleurs défenseurs pour la propager. d'oeuvre indigène, Carthage ne tarda pas à donner à son trafic commercial et à son domaine colonial toute la consistance voulue. Sa prospérité a fait sa force et sa grandeur ; sa politique de collaboration à l'égard de ses sujets n'a pu que lui assurer le beau rôle de civilisatrice à travers l'histoire de l'humanité. De cette civilisation africaine qui rayonna dans tout le bassin méditerranéen, les Berbères en furent les premiers partisans ; sous les noms de Numides ou de Libyens, ils eurent l'honneur d'avoir été les premiers soldats appelés à soutenir et à défendre le génie et les armes de Carthage. Nous disons donc que la Kabylie, si fermée fût-elle, était connue dès l'antiquité par les marins et les comSi les historiens anciens sont merçants carthaginois. plutôt sobres en ce qui concerne la vie et le passé des habitants du Djurdjura, la mention faite par eux de (1) Voir Van Gennep, dans:la Revue d'Ethnographie et de Sociologie de nov,-décembre 1912,

nous rappelle que ce quelques termes topographiques pays ne fut pas inconnu dans l'antiquité. Nous trouvons, en effet, dans la toponymie de la côte kabyle, un certain nombre de caps à l'abri desquels se trouvaient sans doute des pêcheries ou même de petites villes désignées par des termes phéniciens souvent complétées de mots berbères ; tels sont entre autres : Rusgunéa, Rusuccurus, Ruspicir, Rusizus, etc. A part « Rusgunéa » (1), nom ancien du cap Matifou, qui est plus à l'ouest et presque en dehors de la chaîne du Djurdjura, on sait d'une façon certaine que les autres termes désignaient tous des pointes, des caps ou des centres situés sur le littoral kabyle. Outre les renseignements donnés par géographiques les anciens écrivains, la découverte d'inscriptions latines, sur les différents points de la côte, ne fait que confirmer l'identification des lieux ainsi nommés. part, les noms désignant les particularités transmis à travers les siècles jusqu'à géographiques nous sont là un indice notable des relations intimes qui existaient entre Phéniciens et aborigènes. La composition de ces termes est elle-même un témoignage linguistique qui confirme nos convictions sur l'infiltration de cette civilisation en Kabylie. Voici un exemple frappant de l'influence des Phéniciens en Kabylie et que la linguistique éclairée par les (1) Nom conservé jusqu'à nos jours sous la forme de Rachegoun :=: agouni (berbère) plateau, plaine élevée, mot qui dérive de la racine GNqu'a donné gen, dormir d'où asgoun, gite ; quant â la partie initiale, elle est purement d'origine phénicienne et dont la forme s'est légèrement altérée : Rous — Rach = tête ; Rus = Rach = sar (arabe), cap. Rachegoun signifie donc « cap du Plateau », D'autre

- 8.lumières de l'épigraphie aq'arou = q'ar = car, exactement au sens du arabe et à celui du mot explique de la façon suivante : tête en berbère, correspond mot phénicien rus = ras en latin capui.

mis au génitif, devient ouEn berbère, aq'arou, q'arou — ucuru ; d'où Rus ucuru = cap d'Ucuru, signifiant exactement : tête de la tète, cap du cap (1). Quant à Rus Upicir et Rus Uzus, les déterminatifs Upicir et Uzus = Apicir et Azous qui devaient être des noms propres de personnes, probablement des noms de chefs de tribus, sont des termes conservés, jusqu'à nos pour jours, sous les formes de Abizar et Ia'zouzen, un village important des Aïthdésigner le premier le nom actuel d'un des douars Djennad et l'autre situés sur la côte, non loin du village d'Aze'ffoun (2). — (1) CÀBETTE. D'aucuns prétendent que le mot Car est'lui-même d'origine phénicienne et que les Carthaginois l'ont employé comme préfixe dans les noms de quelques villes créées par eux : Carthage Garthagène, etc. — Etudes sur la Kabylieproprement dite. Tome II, p. 19. (2) De toutes ces étymologiesgénéralement admises par tous les écrivains modernes, celle dé Rus-TJccuru, que l'on avait tout d'abord traduite par Cap de Poisson, vient d'être contestée par M. G. Mercier. Par une ingénieuse conjecture, l'auteur, dans une note parue dans le Recueil de Notices et Mémoiresde la Société Archéologique de Constantine, T. XLVII, 1915, p. 94 et 95, prétend que le Rus-Uccurus des auteurs latins est une forme altérée de Rus-Usekkour.= Rous-Ousekkour, le dernier terme étant berbère et au génitif, la forme Ousekkour mise pour Asekkour = perdrix ; Rus-Uccuru signifierait donc cap de la Perdrix. (Voir Revue Africaine n° 229, 2e trimestre 1919. Rapport de R. Basset). En fait d'étymologie des termes anciens, tout est possible, même les hypothèses les plus fantaisistes. Ne disposant pas de ses moyens en pareille matière de contrôle, la critique n'y peut rien. Quant au vocable Azus = A'zouz, plur. Ia'zouzen; avec le z = d et le z = c, permutations admises et expliquéespar la phonétique berbère, ce vocable est nettement donné par une inscription latine de Thamgout' sous la forme dé Rusadicani désignant les habitants

— 9— Nous disons que le nom antique Abizar, autrefois employé pour désigner la cité sur les ruines de laquelle se trouve actuellement le village kabyle de Thaqsebfh des Illissen, s'est conservé jusqu'à nos jours chez les Aïih-Djennad. Avec les Illissen, cette grande et puissante tribu est celle qui occupe précisément une bonne partie de la chaîne maritime de la grande Kabylie. Nous venons de voir que c'est par cette voie que la civilisation phénicienne s'est infiltrée en pays kabyle ; ce fut par là aussi que, quelques siècles plus tard, . l'arrogante et insatiable Rome chercha à entamer, pour le dompter, le bloc du « Mons Ferratus ». Si 3a civilisation carthaginoise arriva par les procédés les plus pacifiques à n'exercer qu'une certaine influence et toute morale sur les populations primitives du Djurdjura, il n'en l'ut pas de même de la conquête romaine qui fut plus brutale et dont les vestiges d'une domination matérielle se constatent, cette fois, au coeur même de la Kabylie. à la politique de Carthage, Rome n'employa pas, en effet, d'autre politique que celle de la force ; aussi, n'est-il pas douteux que les légions de de Rusazus qui avaient participé à la réédification de la tour démolie, sans doute, à la suite d'une révolte de Quinquégentiens. Le poste de Daouark sur la l'hamgout' admirablement bien situé comme poste-vigie était un point d'observation qui permettait, en cas de révolte dans le Sébaou, de donner le signal d'alarme aux villes du littoral. Quoique cette intéressante inscription figure déjà au Corpus, deux estampages, pris par nous, ont permis à M. Gsell de la compléter, et ainsi rectifiée, de la publier à nouveau. (Voir Bulletin Archéologique du Comité des Travaux historiques et scientifiques, juin 1911,Paris.) Contrairement

— 10 Rome combats avant de ont dû livrer de véritables prendre pied sur le sol kabyle ; la. lutte a dû être dont la domilongue et pénible pour les envahisseurs nation ne semble être définitivement assise dans la vallée du Sebaou qu'après la défaite et la mort du fameux vers le IIP siècle Fi.1>mus et de ses frères, c'est-à-dire après J. C. en garde un l'Histoire Mais, de cette conquête, silence complet.ou n'en donne que de vagues renseignements. Même l'époque florissante du règne de Juba 11 ne semble pas avoir conservé un souvenir du Djurdjura. C'est ainsi que nous ne savons rien des moyens politiques et militaires employés par les Romains pour pénétrer et s'établir en Kabylie. Venus par mer et débarqués sur la côte, quel temps ont-ils mis pour imposer leur autorité à des tribus aussi belliqueuses que celles du Djurdjura ? Quelles devaient être ces tribus conquises ? Quels noms avaient-elles ? nous disent quelques auteurs, surQuinquégentiens, nom ou épithète qui pouvait être appliqué à n'importe quel groupe de « cinq peuplades » ; ce n'était là qu'un vocable ordinaire .exprimant l'idée de collectivité, l'idée de nombre, mais nullement un terme ethnique, un nom particulier propre à une famille, une tribu, une confédu même dération dont les membres descendraient ancêtre. kabyle assure que le premier habitant du Djurdjura étaiti un géant qui avait laissé « cinq » enfants, tous garçons. Devenus grands et mariés, ils La tradition

"*- 11 -devinrent bientôt pères et chefs de famille. Chaque l'amitié, vivant séparément, prit ie nom du fondateur. Bientôt, à ces cinq familles en pleine prospérité vinrent de familles moins s'ajutiter de nouveaux groupements importants. >Ce lut ainsi que chacune des cinq familles primitives donna, avec son nom, naissance .à une tribu et les. cinq tribus réunies formèrent plus tard la confédërai'ion des Zouaoua. C'est cette collectivité formée par les « cinq tribus » qui, pour défendre sa liberté, lutta longtemps contre la domination des Romains. » ne serait donc qu'un Le vocable « quinquégentiens emprunt fait à ia légende des montagnards. Les « Isallensès » ou « illensès », qu'on identifie avec les lf lis en de nos jours, se trouvent être le seul nom de famille, de tribu kabyle, que l'histoire ait pu nous transmettre. En dehors de ce terme, nous n'avons aucune autre mention de noms propres relative aux tribus qui se révoltaient contre les empiétements des Romains. Cependant, nous savons qu'avec « Firmus et Gildon », les deux frères qui, à la tête des terribles Quinquégenau gouvernetiens, avaient causé tant d'inquiétudes ment romain, ces tribus récalcitrantes étaient nomdes noms patronymiques breuses et portaient différents. Nous n'avons, à l'occasion des divers mouvements insurrectionnels du Djurdjura, trouvé chez les auteurs aucun autre nom d'individu, ni de tribu. Cependant, que faisant appel à une autre source, nous constatons latine semble avoir fixé et conservé le soul'épigraphie venir de ces époques agitées.

- 12Line inscription recueillie par M. Renier mentionne les tribus « fraxinensiennes » qui, par de fréquentes razzias, ravageaient ta Numidie et les deux Mauritanies. Une autre inscription, tracée en l'an 261 de J. C. et trouvée à Aumale, parie d'un chef également « Quinquégentien » qui s'appelait « Faraxen » et qui l'ut pris et tué avec ses partisans. ' On peut supposer, avec M. Berbrugger, que les mots « Fraxen » et « Fraouçen » sont identiques et que ce nom est celui que porte de nos jours une des principales tribus de la Grande Kabylie. Avec des tribus aussi nombreuses que belliqueuses, le séjour des Romains dans le Djurdjura ne fut pas des plus calmes. L'agitation débordante des « Quinquégentiens » se fit sentir jusqu'en Numidie. En l'an 297 après J. C, à la suite d'une grande révolte des mêmes Quinquégentiens, Maxil'empereur milien Hercule fut obligé lui-même d'intervenir pour réprimer le soulèvement des montagnards qui, descendus dans les basses régions occupées par la colonisation romaine, commirent tant de ravages ; après avoir Icossium et Tipaza, ils menacèrent pillé Rusgunéa, Césaréa (Gherchell), la capitale de la Mauritanie centrale (1). D'après les récits de certains auteurs, il semble que le général Comte Théodose, envoyé contre les insurgés, infligea un dur châtiment aux peuplades du Djurdjura. Outre les contributions de guerre et les séquestres (1) Voir L'Algérie dans l'Antiquité — et Guide archéologique des Environs d'Alger (Cherchell-Tipaza et Tombeau de la Chrétienne), par M. Gsell.

- 13 — imposés aux insurgés, un certain nombre de leurs tribus furent, dit-on, saisies et « transplantées ». Si les tribus ainsi refoulées ou enlevées dé force de leur pays d'origine étaient de la Grande Kabylie, on se demande ce qu'elles devinrent et par qui elles furent remplacées ? Il est permis de supposer que si le fait cité est réel, le territoire vidé de ses premiers habitants ne resta pas longtemps vide et inoccupé. Devenu domaine de l'Etat, il a dû, aussitôt acqui3, être donné, en récompense de leurs services, à d'autres tribus berbères, amies ou alliées des Romains, et que ces nouvelles tribus ne pouvaient évidemment être de la grande famille des « Quinquégentiens » que, de nos jours, nous appelons tribus Zouaoua. Cette hypothèse admise, les nouveaux venus dans le donc les . territoires Djurdjura occupèrent, qui leur avaient été assignés et formèrent la base de la colonie romaine en Kabylie. Quoique limitée dans ses territoires aux crêtes de la chaîne des Aïth-Djennad et d'une partie de la vallée du Sébaou, cette colonie ne manqua pas de se développer et, dans sa prospérité, de tracer des routes, de créer de nouvelles cités et d'embellir sa nouvelle capitale Djema'a-Sahridj (Sida ou Bida). En résumé, à part les vagues termes de « Inflenses » et de « Faraxen », Illissen et Âïth-Fraoussen, identification possible, ni l'histoire, ni l'épigraphie ne donnent un renseignement précis sur les noms et le passé des tribus « Quinquégentiennes » réfraetàires ou soumises à la domination romaine,

,_ 14 _et grandes tribus des ÀïthQuant aux puissantes actuelleOuagnoun et des Aïth-Djennad qui occupent ment la partie septentrionale de la Kabylie, région située précisément entre l'antique Bida municipia (Djema'a^Sahridj) et Rusupicir (Thaq'seMh g Illissen n Leêtre de formation relativement bh'er), elles paraissent récente, c'est-à-dire dix à douze siècles environ après la chute de la domination romaine. Sur les « Quinquégentiens », ia conjecture possible que l'histoire nous autorise à émettre est que les À'ithFraoussen et les Illissen semblent être les seules tribus identifiées comme faisant partie des « cinq peuplades » du Djurdjura. En vérité, le manque de documents rend l'étude historique de la Kabylie antique des plus malaisées. Les Romains y ont passé, et, en leur, lieu et place, nous avons de nos jours des tribus dont il est difficile de déterminer l'origine et l'âge. La formation en tribus des Aïth-Djennad et des Àïthdont certaines familles se reconnaissent Ouaguenoun, descendre des Romains, ne s'est réalisée que fort tard, vers la fin du moyen âge. Dans tous les cas, ces deux tribus occupent actuellement des territoires où les traces de civilisation ancienne se rencontrent un peu partout. Depuis ThamgouV jusqu'à Dellys, les vestiges des « Djouhala » clans l'intérieur du pays sont assez abondants ; sans parler des ruines du littoral en partie connues ; nous en avons rencontré sur les crêtes et sur les flancs des montagnes, nous en avons vu sur des cols et dans d'étroites vallées.

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'

Le piton de Thamgout' et le rocher de Makouda étaient pourvus de solides fortins romains présentant d'excellents observatoires d'où l'on dominait et surveillait non seulement la région soumise du littoral, mais aussi toute la Kabylie du Djurdjura. de l'influence certaine Malgré cette pénétration' romaine en Kabylie, le passé, l'existence et le nombre des tribus anciennes restent obscurs. Sur les Àïth-Djennad, eux-mêmes, nous ne connaissons ni l'origine de leur ancêtre, ni la date approximative de leur formation en tribu. L'origine et la composition des tribus kabyles sont, nous le répétons, par suite de l'absence de documents historiques, des questions trop complexes pour être résolues par données de légendes ou par simples conjectures (1).

(1) Voir pour plus de détails les travaux de Çarette : Recherches sur l'origine et les migrations des principales tribus: de l'Afrique septentrionale et particulièrement de l'Algérie, in-4, Paris, 1853.

II.

PERIODE

&RftBE

SOMMAIRE

La première invasion arabe comme celle des Vandales n'a guère exercé d'influence sur l'indépendance du Djurdjura. — Au XI» siècle, l'arrivée des Benou-Hîlal a seule provoqué un grand bouleversement parmi les berbères. Beaucoup de familles quittent leurs pays d'origine et èmigrent vers l'Ouest. ; d'autres sont refoulées vers le sud. Résistance de l'élément berbère dans le Tell. Le Djurdjura inquiet se prépare à la lutte en s'organisant. Les principales tribus Zouaoua, selon les généalogistes berbères et arabes. — Puissance et indépendance des Aïth-Iratlien et des Aîth-Fraoussen d'après Ibn-Khaldoun. Origine de la tribu Aïth-Djennad de nos jours. — Sa présence en Kabylie dès le XIe siècle sur le littoral à l'est de Mers-Eddjadj, selon El-Béhri. — L'âge de la tribu des AïthDjennad de nos jours ne remonte donc pas au delà du XIV» siècle.

Le grand historien berbère Iben-Khaldoun qui écrivait vers la fin du XIV° siècle et qui avait habité Bougie ne mentionne, dans son ouvrage ni les Àïth-Djennacl, ni les Aîth-Ouaguenoun. Parlant du, pays Zouaoua, il dit :

— 17 — « Selon les généalogistes berbères, les Zouaoua se partagent en plusieurs branches telles que les Medjesta, les Melikech, les Beni-Koufi, les Mecheddala, les Beni-Zericof, les Beni-Gouzit, les Keresfina, les Ouzelda, les Moudja, les Zeglaoua et les Beni-Mra?na... (1) » (,

« « « « «

Et il ajoute : « De nos jours, les tribus zouaviennes les plus mar« quantes sont : les Beni-Idjer, les Beni-Manguellat, les <( Beni-Itroum, les Beni-Yanni, les Beni-Boughardan, « les Beni-Itouregh, les Beniles Beni-Bou-Youçaf, « Chaïeb, les Beni-Eïci, les Beni-Sadca, les Beni« Guechtoula, les Beni-Ghobrin. » (2) Dans cette nomenclature, qui est certes incomplète, nous ne trouvons ni les Beni-Djennad, ni les Iflissen ; toutes les tribus du littoral sont passées sous' silence par le célèbre historien berbère. (1) Ibn-Khaldoun. Hist. des Berbères, traduction de Slane, Tome I, page 256. Remarquons que certains noms de ces tribu» sont inconnus de nos jours. in(2) Il est généralement admis que les Zouaoua comprennentKadistinctement toutes les tribus du Djurdjura ou de,la grande bylie. Les écrivains arabes ne se sont pas servis, pour désigner collectivementles habitants de cette région, d'autre terme que du mot « Zouaoua ». renferme Or, la liste des tribus donnée par Ibn-Khaldoun netoutes des même pas les Aith-Frabussen et les Iflisseu, qui étaient tribus aussi anciennes que celles dont il est question. L'argument tendant à faire supposer que ces tribus non citées n'existaient pas à l'époque où l'historien berbère écrivait, reste sans valeur. Nous pensons q ue les Iflissen, les Aïth-Djennad,ainsi que les Zerekhfaoua et les Ia'zouzen vivaient en groupe formant tribus tout comme leurs frères du Sud, les Aïth-R'oubri, les Aïtb-Fraoussen et les Aïth-Irathen.

— 18 — par ignorance de l'auteur ou par le manque les groupes de berbères qui d'importance qu'avaient vivaient alors entre la mer et la. rive droite du Sebaou ? H est difficile de donner une réponse plausible à la question, mais nous inclinons pour la seconde conjecture. 11est probable que la région maritime de la Kabylie, qui fut des plus prospères dans l'antiquité, devint, à un moment donné, un pays désolé et abandonné. La richesse du pays à l'époque phénicienne et romaine surtout est indéniable ; les vestiges qui en témoignent sont nombreux. Est-ce Ayant eu l'occasion de parcourir en fous sens cette région, nous fûmes plus d'une fois frappé de rencontrer sous nos pas les traces de cités anciennes. Sur les flancs dès collines ou sur les crêtes dénudées, formés de rochers calcaires ou d'épaisses couches schisteuses sur lesquelles rien ne pousse, on remarque sur plus d'un point de vastes ruines de gros villages berbères d'inqui devaient abriter de sérieuses agglomérations dividus. Une population assez dense et policée y avait sûrement vécu et prospéré. Jouissant des bienfaits des civilisations nouvelles et favorisées par un climat tempéré et une fertilité du sol ces générations, à. en juger par l'étendue remarquable, et la multiplicité de leurs cités, paraissent avoir eu une grande prospérité. Ce sol, que les érosiens ont aujourd'hui dégradé au point de le rendre inculte, pauvre, et rocailleux, devait sûrement avoir un autre aspect : des cultures de toutes sortes devaient couvrir cette terre alors plus fertile ;

- 19 — celle des arbres fruitiers semble particulièrement y être des plus développées. L'olivier, entre autres, croissait en abondance ; les moulins à huile, les emplacements taillés à même sur le roc que l'on rende pressoirs, contre dans la forêt de la Mizrana et dans les bois ou maquis du massif de Thamgout', sont des vestiges qui et de la fertilité de cette témoignent de la prospérité si pauvre et si région que nous voyons actuellement triste. Malgré les siècles et malgré cette désolation du sol, la Kabylie maritime porte sur ses flancs les marques d'une époque où l'habitant jouissait d'une civilisation assez avancée. Ce changement d'aspect, cet appauvrissement du sol, la destruction de belles et florissantes cités, l'anéantissement de tant de richesses sont en partie l'oeuvre de l'homme, car tout cela ne peut être attribué qu'aux et aux guerres sans fin qui révolutions innombrables se sont succédé dans cette Afrique du Nord. Sans parler des luttes sanglantes du début de la conquête, luttes que les Romains durent engager et soutenir contre les Montagnards du Djurdjura, les soulèvements inévitables de l'époqile décadente de l'Empire Romain, les guerres intestines entre tribus, les soubresauts causés par l'arrivée des Vandales et, plus tard, les secousses produites par celle des Arabes, tout cela fut en partie la cause principale du fléau qui désola pour longtemps cette partie de la Kabylie. Se trouvant sur la voie naturelle des incursions étrangères tant par mer que par terre, cette région ainsi ouverte et exposée aux influences extérieures ne pour vait échapper aux atteintes et appétits néfastes des

— 20-, conquérants et des envahisseurs de toutes les civilisations. de tous les temps et

D'ailleurs, au moment de la chute de l'Empire Romain, suivant l'exemple des Vandales, les habitants du haut Djurdjura, longtemps confinés dans leurs rochers, profitant de la débâcle générale, ne durent-ils pas se ruer sur les riches et fertiles régions occupées par les Romains, leurs ennemis séculaires ? La politique orgueilleuse, l'administration fyrannique des proconsuls romains ne firent de leur immense empire colonial, on le sait, qu'un vaste champ d'exploitation dont les habitants furent maintenus dans l'esclavage. 11 est assez reconnu que les Romains ne s'imposèrent aux peuplades que par la force. Aussi, le jour où l'insolente et brutale Rome n'eut plus les moyens d'imposer ses volontés, les empires d'Occident et d'Orient s'écroulèrent dans le sang et dans la cendre : malgré le contact de cinq siècles de domination en Afrique, le moment de la débâcle sonné, les Romains furent balayés et anéantis par leurs sujets trop longtemps tenus sous le joug de l'oppression et de la tyrannie. Les forts détruits, les garnisons chassées ou massacrées, lés riches propriétés, les fermes opulentes, les luxueuses villas, tout fut saccagé et razzié par la colère et la haine des opprimés qui firent dans l'oeuvre d'anéantissement, peut-être autant, sinon plus, que les Vandales et leurs partisans. Ceci explique la destruction complète de tout ce qui avait été aux Romains dans la Grande Kabylie où ni les Vandales, ni les HilaUens (Arabes) n'avaient jamais pu

— 21 — pénétrer. En cette circonstance, la Kabylie s'était chargée avec ses propres moyens de châtier ses oppresseurs et de reprendre avec ses libertés, ses terres envahies. Les Kabyles du Djurdjura, aidés sans doute dans cette oeuvre d'anéantissement par tous les mécontents du gouvernement romain, se chargèrent de réduire en poussière par le feu et par le fer tout ce qui touchait de loin ou de près les Romains exécrés. 11 n'est pas douteux que les tribus fidèles, en partie j'omanisées ou seulement soumises à i'influence de la domination romaine, durent subir le même sort de la part de leurs voisins indépendants. Ainsi dispersés, quelques débris des populations de la chaîne septentrionale du massif de Thamgout' furent sans doute refoulés sur l'arrière et obligés d'abandonner pour toujours leurs territoires. Les territoires ainsi repris aux partisans des Romains restèrent donc entre les mains des nouveaux conquérants. Après avoir tout razzié, la plupart des tribus victorieuses durent se retirer avec de riches butins sur leurs cantonnements primitifs, c'est-à-dire sur les massifs du centre de la Kabylie, mais sans abandonner pour cela leurs droits de conquête sur les régions du nord de la Kabylie qui, furent sans doute après de pareils bouleversements, laissées longtemps inoccupées. Cet abandon du pays ravagé par le pillage et l'incendie permit à la nature réparatrice d'effectuer en partie les outrages des temps passés : en couvrant toutes lés régions dévastées d'une flore nouvelle et en attirant ainsi pour y vivre des familles nouvelles.

— 23 — de tribus, leur chanD'ailleurs, ces transplantation» gement continu d'habitat n'a rien qui puisse nous étonner. Nous avons vu qu'à une époque, le Comte Théodose a vidé de ses premiers habitants le territoire situé sur la rive-droite du Sebaou et que le général romain l'a fait aussitôt occuper par d'autres. 11 semble que les Berbères lettrés, qui ont laissé de nombreuses traces de leur civilisation dans la vallée des Isser et sur toute la rive droite du Sebaou (1), ne sont que ces transfuges, amenés sans doute par les Romains, de la Numidie ou des environs, région où l'usage de l'écriture libyque était le mieux pratiqué. Sans parler des découvertes que l'on fait chaque jour l'histoire sur cette épigraphie antique et intéressante, de Cirta nous apprend que cette écriture était très en honneur parmi tous les sujets de Massinissa. Bien plus, de Carthage, détruite par les la grande bibliothèque Romains, renfermait, dit-on, de nombreux ouvrages en langue libyque. L'historien Salluste a eu connaissance de ces documents trouvés chez des de quelques-uns princes berbères. La prise de Carthage, l'élévation et la décadence de Rome ne purent certes s'effectuer sans provoquer de grands bouleversements parmi les grandes familles berbères (2). — (1) ROULIFA. Inscriptions libyques, Revue Africaine, T. IV, p. 153 et 237 ; Bulletin de correspondance africaine, 1882, fascicule 1, p. 39 ; iîeuue archéologique, 1909, p. 388-414 ; Revue Africaine n° 280, 1911 ; Bulletin Archéologique du Ministère de l'Instruction publique et Beàùx-Arts, juin 1912. 8£(2) Voir, sur les émigrations des tribus berbères, les travaux de Garette, déjà cités, intitulés : Recherches sur l'Origine et lès Migrations des principales tribus de l'Algérie », et ceux de Mercier, principalement I', « Histoire de l'établissement des Arabes dans l'Afrique-septentrionale ».

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Quelques siècles après la chute de l'empire romain, ne voyons^nous pas que certaines tribus de ces grandes familles ont été refoulés ou même anéanties, alors que d'autres groupes berbères ont survécu et prospéré en leurs lieu et place ? Malgré ce flux et reflux, le fond berbère résiste et ne change guère. Entre le libyen d'Hérodote et le kabyle de Masqueray, il n'y a pas de différence, quant à l'allure el au caractère. Le maintien de ses moeurs et de son parler jusqu'à nos jours nous montre que le berbère se dénature difficilement. dit Ibn-K.hatdoun, parlant des Kabyles du Djurdjura, que le ierritoire des Zouaoua, à l'époque arabe, faisait partie de la province de Bougie et que ses habitants vivant indépendants résistaient à tout contrôle de l'administration et même au pouvoir du fisc ; grâce à leurs ils restaient inabordables et montagnes inaccessibles, échappaient ainsi au joug de l'étranger. » Ils habitent, dit-il, au "milieu des précipices formés « par des montagnes tellement élevées que la vue en « était éblouie, et tellement boisées qu'un voyageur ne « saurait y trouver son chemin (1). » Les Aïlh-R'oubri, qui sont de nos jours au sud de Thamgout', sont signalés par le même écrivain comme habitant le Ziri ou le « DjebeLEzzan », tandis que les Beni-Fraoussen occupaient la région située entre Bougie et Tedelles, c'est-à-dire qu'au XIV* siècle tout le territoire du littoral depuis Bougie jusqu'à Dellys était, • d'après tribus entre les mains des l'auteur, Aibh-Irathen et ÂithrFraoussen. deux grandes

(1) Ibn-Khaldoun, traduction de Slane, Tome I, pag« 256.

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Est-ce à dire que cette vaste région côtière n'était 0 pas, au XIV siècle, aussi peuplée que de nos jours,, pour ne pas y abriter quelques tribus autonomes, et indépendantes des Àïth-Iraten et des Aïth-Fraoussen ? Pareille hypothèse ne saurait être admise, car les Iflissen et les la'zouzen sont de vieilles tribus sur l'âge desquelles nous avons déjà donné, notre avis ; avec • leurs noms antiques, qu'elles ont conservé jusqu'à nos jours, elles se retrouvent à la place où elles étaient déjà reconnues dès l'antiquité. Sans doute moins puissants que leurs frères de l'intérieur, et ne jouissant d'aucune influence politique, les Iflissen et les la'zouzen ont dû être placés par le vxakhzen de Bougie sous l'égide et le contrôle des Aïth-Irathen et des Àïth-Fraoussen. Ce qui se dégage de tout cela est que, dès cette époque (XIV* s.), la suprématie de . ces dernières tribus sur toute la Kabylie étaient donc nettement marquée. .Cette extension d'hégémonie donnée arbitrairement à ces deux tribus ne s'arrêta pas là. Les Àïth-Djennad et les Àïth-Ouaguenoun, situés actuellement au milieu des quatre groupes Irathen et Fraoussen d'une part, et Iflissen et la'zouzen de l'autre, durent, englobés et submergés, subir sans doute le même sort que les Iflissen et les la'zouzen ; à moins qu'à cette époque, ce qui est encore fort probable, ils fussent encore inconnus comme tribus dans les régions où nous les voyons de . nos jours. L'admission de cette dernière hypothèse expliquerait le silence d'Ibn-Khaldoun sur les Beni-Djennad, dont le territoire fut, à cette époque, reconnu comme faisant

— 25 — partie du domaine exclusif de la confédération lraten et des Àïth-Fraoussen. des Aïth-

Dès lors, la question relative à l'existence des Benide la Kabylie paraît Djennad comme tribu importante résolue puisque sa formation et son autonomie ne semblent pas remonter au delà du XIVe siècle de J.-C; mais ne signifie rien. Le silence d'Ibn-Khaldoun n'exagérons pas inexistence, au XIVa siècle, de cette tribu en pays zouaoua. On n'ignore pas que l'élément autochtone, a subi au XI" ainsi qu'il a été déjà dit précédemment, siècle de rudes poussées de la part des Arabes qui, pour rester les seuls maîtres des basses et riches terres des plaines, refoulèrent les tribus berbères vers les hautes régions du Tell ou les sables brûlante du Désert. De tout temps, l'Atlas, avec ses ramifications, et le ont été le refuge Sahara, avec ses plaines désertiques, dont certaines, par excellence des familles berbères, subirent des émigrations fuyant devant l'envahisseur, forcées et passèrent successivement aux quatre points cardinaux de l'Afrique du Nord : de la Tripolitain'e au aux Bords grand Atlas, des rives de la Méditerranée du Sénégal ; tel est, d'une façon générale, l'immense d'habitat clans lequel la race berbère s'est, parcours malgré tout, confinée et développée, à travers les siècles, dans tous ses éléments. Dans cette des raisons vaucher les de conquête, arène, les tribus berbères, pour multiples, ont été souvent poussées à cheunes sur les autres, et parfois, par esprit à s'anéantir. immense

et Dégagées de la mêlée, des fractions s'échappaient allaient se reformer ailleurs où, aidées par les circons-

— 26 — tances et surtout par leur valeur numérique et guerà former de nouvelles tribus. rière, elles arrivaient Que les Beni-Djennad soient, à l'origine, une de ces épaves qui, à une époque lointaine et à la suite d'une de ces tourmentes, ait pu venir s'échouer sur un coin du Djurdjura, cela ne parait guère impossible (i). Dès lors, favorablement accueillis par leurs frères de race et de langue communes, les nouveaux transfuges avec l'hospitalité et la protection, des terrireçurent, toires où, avec le temps, ils purent, dans leur prospérité, se développer et former une tribu autonome suffisamment armée pour vivre de ses propres moyens. Emancipée, organisée, devenue aussi forte que ses aînées, elle dût bientôt se passer de l'aide et de la tutelle de ses protectrices ; selon l'esprit et le caractère de la durent, être race, les Àïth-Irathen et les Àïth-Fraoussen les premiers à vouloir cette séparation par la reconnaissance pure et simple d'une autonomie complète (1) La linguistique semble confirmer l'hypothèse par laquelle les Aïth-Djénnad et autres tribus de.la rive droite du Sebaou seraient étrangères au Djurdjura. Le principal phénomène phonétique à signaler dans le parler des Aïth-Djennad. Aïth-R'oubri et AïthIdjer est le remplacement du L Zouaoua en Z, phénomène spécial aux dialectes de la Zenatia ; Ex. : Tala-Gala (Fontaine de Gala), près d'Ifir'a, est prononcé par les femmes et les enfants Taza-Gaza (voir note donnée plus loin sur l'étymologie du Djennad et Zenat = Zénata. Quant au nom donné à cette source, il est à remarquer que le second terme Gala (Goula) se trouve être le nom propre même du père de Massiriissa, chef des Numides Massyliens et adversaire de Syphax. qui, poursuivi après la bataille de Zama (19 oct. 302 avJ. C.), fut fait prisonnier par Scipion et emmené à Albe, où il mourut dans les tortures et les fers de l'esclavage. Ce nom qu'on se trouve étonné de rencontrer dans le Djurdjura, n'a pu être introduit que par ceux-là mêmes que nous supposons venus de l'Est, car les habitants du Djurdjura confinés dans leurs montagnes ne connaissant pas le personnage ne pouvaient donner à une de leurs sources le nom de Gala, dont ils ignoraient peuttre même l'existence.

— 27 — accordée à leurs protégés. Après l'adoption à la majoétaient de droit. et l'autonomie rité, l'émancipation Dès lors, le Djurdjura se trouva enrichi d'une tribu de plus. Entrée dans la grande famille, celle-ci vécut, comme ses aînées, libre et indépendante. Malgré ce droit de cité, la tradition locale ne. paraît pas admettre les Aïth-Djennad parmi les Zouaoua. En cela, elle a peut-être raison, car il n'est pas difficile, de constater, en effet, une diffépour un observateur, et d'esprit entre le vrai rence notable de caractère et l'habitant des régions maritimes de la montagnard de nos jours, qui ne sont Kabylie. Les Beni-Djennad que par séparés des Aïth-Fraoussen géographiquement en rien, tant au la vallée du Sébaou, ne ressemblent physique qu'au moral.,à leurs voisins du sud,les Igaouaucun lien ouen, avec lesquels la tradition n'accepte de parenté. Bien plus, il n'est pas difficile de constater, dans les annales de la Kabylie, qu'un certain antagonisme a, de tous temps, existé entre les habitants des deux rives du Sebaou. Les excès de la conquête, les abus de la force ne peuvent laisser dans le coeur des générations futures que haine et mépris. — Le conquis ou le réfugié ne peut faire partie de la famille du protecteur où du conquérant. sans doute là, une raison pour laquelle Ibndu Khaldoun, énumêrant les tribus les plus marquantes ne mentionne parmi celles-ci ni les AïthDjurdjura, ni les Azth-Ouaguenoun, ni les Iflissen. Djennad, à la suite desquelles Après ces longues observations nous essayons faute de documents, de péniblement, fixer quelques, données pouvant servir de base à la C'est

— 28détermination nous arrivons des origines de la tribu des Àïth-Djennad, aux conclusions suivantes :

1° Que le Djurdjura, connu depuis les temps les plus reculés, n'avait jamais été profané par les envahisseurs de la Berbérie, et que ses hautes régions inabordables au contraire, de lieu de refuge à tous les servirent, opprimés de ces conquérants. 2° La colonisation romaine, dont nous trouvons les traces dans la basse Kabylie, particulièrement dans les régions maritimes, n'avait pu, en aucun moment, dompter la farouche indépendance de la « Montagne de Fer », et défenseurs dont les premiers habitants formaient « les einq tribus » des auteurs latins. » fut 3* Si une partie des fameux « Quinquégentiens réellement « transplantée », châtiment qui ne pouvait évidemment s'exercer que sur des habitants d'une région les nouveaux venus, berconquise, les remplaçants, bères d'origine et de moeurs et amis des Romains, furent des gens lettrés à demi-civilisés et originaires sans doute de la Numidie. Les dessins mpestres et les inscriptions libyquefj découverts seulement dans la Kabylie romaine ne semblent pas avoir d'autres auteurs que ceux-là mêmes que nous supposons venir d'une région éloignée du La "technique de leurs dessins rupestres, Djurdjura. glorifiant leurs guerriers (1), indique une imitation directe, inspirée par les procédés des artistes grécolatins. (1) Voir au Musée des Antiquités d'Alger-Mustapha, sur les stèles d'Àbizar, de Souama et de Cherfa, des cavaliers berbères munis de boucliers et de javelots. — Reproduits et publiés par la Revue Africaine, T. IV, 1882, et le n» 280, année 1911..

— 29 — 4* Plus tard, en partie latinisées, les tribus lcabyles romain subiqui vivaient sous l'égide du gouvernement rent le même sort que leurs maîtres, qui ne purent survivre au choc des Vandales et au soulèvement général des Berbères. les débris réunis des anAprès bien des secousses, ciennes tribus finirent cependant par s'organiser sur de nouvelles bases ; sur les territoires reconquis par le fer et le feu, de nouvelles tribus se formèrent, les unes vers la même époque, les autres quelques siècles plus tard. cas, si on se base sur les seuls faits relatés, l'âge de la formation en tribu précédemment des Aïth-Djennad devient, faute de documents, difficile à déterminer, d'autant plus que leur territoire, au XIV 6 siècle, était officiellement, selon Ibn-Khaldoun, et aux Aïth-Irathen. attribué aux Aïth-Fraoussen Soumise aux fluctuations des multiples événements survenus en Kabylie, on serait porté à supposer que la tribu des Aïth-Djennad ne semble avoir pris de la consistance et obtenu son émancipation complète que dans le courant du XV' siècle. Toutefois, il nous semble que l'assertion d'Ibn-Khalattribués aux doun, relative à l'étendue des territoires ne doit pas être Aïth-Irathen et aux Aïth-Fraoussen, prise à la lettre ; ces deux tribus ne purent qu'exercer une influence politique sur leurs voisins. Que: les Aïth-Djennad et autres tribus du littoral trop du goupetites et peu connues fussent, par l'autorité vernement de Bougie, placées sous l'égide des deux tribus Irathen et Fraoussen, cela n'avait puissantes Dans ce dernier

— 30 — rien d'impossible et notre opinion, sur ce point, est déjà connue ; mais, à part cette suprématie officiellement reconnue, il n'y a aucune raison suffisamment 6 probante pour supposer à priori l'inexistence au XIV siècle de quelques tribus qui pouvaient alors se trouver sur le versant maritime de la Kabylie. Si forts, si puissants fussent-ils, les Aïth-Irathen et les Aïth-Fraoussen n'auraient jamais eu assez d'autorité et de moyens pour s'étendre du côté de l'est, audelà du massif de Thamgout', et exercer une domination effective sur une région aussi éloignée du centre de leurs propres territoires. Au point de vue économique, la possession d'une région aussi accidentée que pauvre ne pouvait présenter aucun intérêt pour ces puissantes tribus. Outre cette opposition économique à toute extension possible des territoires des deux tribus, leurs influences politiques et leurs forces militaires étaient nettement limitées, concentrées dans la vallée du Sébaou, leur centre d'action. Pour ne rappeler que des faits récents, en 1854 et 1856, quand les Français, débarqués à Dellys, attaquèrent les Iflassen et les Aïth-Djennad, ni les Aïth-Irathen, ni les Aïth-Fraoussen ne crurent nécessaire de prendre les armes pour aller au secours de leurs voisins du nord, dont la soumission présentait cependant pour eux une réelle menace. Il est donc permis de supposer que la formation de la tribu actuelle des Aïth-Djennad remonte, en tant que famille installée en Kabylie, à une époque plus ancienne; si elle >n'a pas eu autant de renommés que la fameuse

— 31 — tribu des Aïth-Irathen, son rôle politique et militaire dans le règlement des événements locaux a dû, de par sa position géographique même, être assez important pour être noté et transmis à la postérité historique de la Kabylie, dont le passé est si peu connu. De tout ce qui précède on peut dire que les premières époques de l'histoire des tribus du Djurdjura se perdent dans la nuit des temps. Toutefois, avec la venue des Arabes de la deuxième invasion, le voile commence à se dissiper. Si Ibn-Khaldoun a, pour une raison quelconque, négligé de citer et de comprendre les Aïth-Djennad parmi les tribus zouaoua, le géographe et historien El-Bekri, dans son ou», menvrage « Description de l'Afrique septentrionale tionne le terme « Djennad », vocable dont il s'est servi pour désigner une certaine cité berbère non loin de la mer, à quelques milles à l'est de Mers-Eddedjadj. A la suite des renseignements qu'il nous donne sur ce dernier port, habité par des Andalous et des Kabyles, il dit : « Beni-Djenad, ville située à l'orient de Mers-Eddad« jadj et plus petite que celle-ci {!). » (1( Description de l'Afrique septentrionale, de El-Bekri, traduction de Slane, page 135. Dans Je texte arabe, l'ortographe du nom porté « noun mechdoud ».,Djennad, C'est le même terme qui s'est conservé, quoique légèrement altéré pour désigner de nos jours le cap qui est à l'Est de Mersa-Èddedjadj (Port^aux-Poùles),sous le vocable«cap Djinet» Au point de vue linguistique, l'étymologie de Djennad semble être apparemment une altération de Zenat ou Zenata, nom .génériun que d'une grande famille berbère dont une fi action a joué'Le rôle petit important dans la fondation du royaume de Tlemcen. massif situé à l'Est de l'embouchure de l'Isser et de ÎSordj-Ménaïël porte encore le nom. de montagne Djennad, L'ancêtre de AïthDjennad de nos jours aurait-il séjourné sur ce mont ayant d'aller

— 32 — « C'est une petite ville, ajoute-t-il plus bas, située -« sur une colline, à un mille de la mer. » Cette « petite ville », placée sur le bord de la mer, était sans doute Tedelles, alors simple bourgade qui ne devait probablement être occupée à l'époque que par les fils ou descendants de l'ancêtre nommé « Djennad » ou simplement placée sous leur influence et leur protection. D'une façon ou de l'autre, l'informateur, dont El-Bekri tenait le renseignement, ne connaissant pas sans doute le nom particulier de cette cité, se contenta, comme cela se passe en pareille circonstance, de la désigner sous la rubrique de « bourgade des fils de Djenr nad »., ' Que ceux-ci en fussent les fondateurs, les premiers habitants ou simplement les protecteurs de la cité qui en.portait le nom, il est à remarquer que, dès le V° siècle de l'hégire (XI0 siècle de J.-C), la postérité des Djennad jouissait déjà en Kabylie d'une certaine réputation. Vers cette époque, le personnage Djennad existait donc et était assez honorablement connu, puisque son nom de chef fut, dès lors, conservé pour être transmis s'installer sur le Thamgou't'?•— Cette hypothèse est celle qui est admise par nous. — Ce qu'il y a de certain est que, selon le témoignaged'El-Bekri le nom de Djeunad existe en Kabylie des le XIe siècle et que cette date ne manque pas d'importance dans l'âge de la tribu qui nous intéresse. L'ancêtre de la tribu est donc un berbère descendant de la grande famille Zénète dont il porté le nom. Cette descendance déterminée, on peut dire que Djennad devenu chef et ancêtre de la tribu du même nom, n'a, par conséquent, aucun lien de parenté avec les Zouagha, branche berbère à laquelle les généalogistesrattachent nos Zouaour. (Voir Ibn-Khaldoun dans notre appendice I : Notice sur les Zouaôua.)

—m — à la famille, puis incontestablement désigner la tribu la tribu se trouve à ia cité, et de la cité à la tribu. C'est le même nom qui s'est conservé pou;' qui nous intéresse. Dès lors, l'âge de nettement marqué.

La famille Djennad, arrivant par l'Ouest, ne pénétra en Kabylie qu'après des séjours successifs à MersEddedjadj, puis sur la monlagne à l'Est de l'embouchure de Tisser et enfin au-delà du Sébaou, à Tedelles, avant d'aller définitivement se fixer au pied de Thamgout'. 11faut croire qu'une grande poussée a dû s'exercer fortement sur la Kabylie de l'Ouest, dont la plupart des habitants ont été alors obligés, pour plus de sécurité, de se retirer vers l'intérieur du pays sur les hautes régions. Comme par le passé, le Djurdjura restait le refuge béni et assuré pour tous les déshérités. N'oublions que nous sommes au XI* siècle, c'est-àdire à l'époque la plus agitée que la Berbérie ait jamais connue.

111. PERIODE

BERBERE

SOMMAIRE

A) Dynastie h'emmadite et son royaume ; Guela'a et Bougie leurs capitales. — Relation intime de l'histoire du Djurdjura avec celle de Bougie et d'Alger. — Influence relative des princes de Bougie sur le Djurdjura. Témoignage d'Ibn-Khaldoun : Passage d'Ibn- Thoumerlh à Bougie et à Mellila dans l'oued Sahel. — Les montagnards accordent aide et protection au futur Mahdi. — Les deux frères Almorawides Ibnou-R'ania en Kabylie. — Anarchie dans le Moghreb central. Tlemcen et Bougie. B) Dynastie des Abd-Eî-Ouadites en concurrence avec celle àesH'afsîdes de Tunis. — Sympathie des Zouaoua pour l'Emir H'afside Abou-Zakaria. — Bougie menacée par les Àbd-El-Ouadites. — Bataille du Djebel-Ezzan (699 de l'hégire). En 1312-13,les princes de Tlemcen s'emparent d'Alger et de Teddelis. Les basses régions de Kabylie, le « BaSrSebaou et la plaine des Isser » reçoivent dès lors des colonies arabo-berbères, Les Zouaoua résistent et défendent leur indépendance. — Episode de la femme Chenisi avec le sultan mérinide Abou-El-H'assan, Inviolabilité de l'Anaïa et de l'indêpendence Kabyles. Enl336\ nouvelle expédition et échec d'Abou-Hammou, roi de Tlemcen, contre; Bougie. — Tedellis surprise,retomba entre les mains des Abd-El-Ouadites, — Tlemcen célè-

— 35 — bre la chute du petit port Zouaoua comme une grande victoire. Dès lors l'élément arabe prend racine dans les basses régions de la kabylie. — Toutes ces luttes répétées épuisent Bougie et Tlemcen. — Nouvelles menaces de la Chrétienté contre le Moghreb central. — Visées espagnoles. Arrivée des Andalous en Afrique. -Anarchie.-Le Djurdjura se réorganise et défend son indépendance. — Jusqu'au commencement, du XVI* siècle, les Zouaoua confinés dans leurs montagnes vivent, leur propre vie et s'organisent en petites républiques sans trop oublier les progrès inquiétants des Chrétiens en Afrique. — Guerre de course acharnée entre musulmans et chrétiens.

Nous sommes donc à l'époque où l'invasion arabe ébranlait le Tell. Les turbulentes tribus hilaliennes. refoulant les tribus berbères, poussèrent leurs incursions vers le Nord et forcèrent les innombrables familles et autres qui occupaient canhadjiennes l'Algérie et à s'éparpiller dans voyaient dans les Hauts-Plateaux, fous les sens de la Berbérie. Ce fut ainsi que les princes M'emmadiles descendants des Zirides se virent eux-mêmes obligés de quitter le Hodna et même la plaine de. la M-edjana. Pour se mettre à l'abri d'un coup de main possible de leurs terribles ennemis, ils s'installèrent d'abord dans leur forteresse d'El-Guela'a des Beni-Abbas ; mais, se sentant trop à l'étroit et encore peu en sécurité dans leur citadelle où ils risquaient à chaque instant d'être surpris et bloqués, ils décidèrent dé se créer une nouvelle résidence, car le séjour même de leur château de Guela'a d'ÀbiTaouil (lj devenait, à cause de son voisinage avec l'en(1) La Guela'a d'Abi-Taouil, qu'il ne faut pas confondre avec la Guela'a des jBëni-A'bbis,était une ancienne forteresse qui se trouvait au sud du Bordj-bou-Araridj et à une vingtaine de kilomètres

- 36 — S'infiltrant par les vallées nemi, des plus dangereux. et plaines, le flot hilalien approchait et menaçait de déborder bientôt dans le Hamza et la Metidja. A la suite de ces événements, l'antique Bougie fut choisie pour en faire un lieu de refuge et même la capitale du nouveau royaume (2). Fondée en 1067-1068 par le prince Ennaçeur, Bougie fut bientôt agrandie et embellie ;• pourvue de beaux palais, le principal d'entre eux surnommé « Ennaçeria >>. fut réservé à la famille royale. En 1090, El-Mançour, succédant à son père, vient avec sa cour y résider définivement. Ce fut à ce moment que la dynastie h'emmadife atteignit dans sa seconde le faîte de sa puisphase, avec foule sa splendeur, sance. La proximité de la capitale installée sur ses au nord-est de Msila. — Celte forteresse de par sa position commandait sur toute la région du Hodna. Comme place forte, elle défendait non seulement le couloir de Bordj-bou-Ararid^ et les plaines de Sélif, mais elle surveillait aussi toutes les tentatives d'incursions qui pourraient venir du Zab. province de l'Est. — Son rôle dans l'histoire des princes h'emmadites fut des plus importants. — Le prince JTcmmad, fils' de Boulogguin, le.Fondateur de la dynastie qui porte son nom. fit de la forteresse et de h< ville qui en dépendait sa capitale (XT°siècle). — Restaurée et fortifiée par H'emmad lui-même, la capitale qui eut une grande renommée de prospérité et de gloire fut, pendant longtemps, une barrière infranchissable aux assauts répétés des Benou-Hilal. Ce n'est que. vers la fin du XI0 siècle que les descendants de H'emmad débordés par les cohortes arabes furent obligés, pour plus de sécurité, de se retirer sur l'arrière et d'aller se réfugier d'abord dans leur château de la Medjana et ensuite dans la Guela'a des Beni-A'bbas où nous les retrouvons entrain de s'organiser. —Voir El-Bekri : Description de l'Afrique septentrionale, pages 105-114-123, Trad. de Slane. Et Ibn Khaldoun : Histoire des Berbères, Tome III, Trad. de Slane). (2) Voir sur Bougie Ibn-Khaldoun : Histoire des Berbères, traduction de Slane, Tome II, pages 51-442,Tome III, pages 392-403449, Tome IV, page 269. Encyclopédie de l'Islam, T. I. p 745-746; Féraud : Histoire de Bougie-Constantine, 1869. Ibn-Khaldoun Abou-Zakaria: Histoire des Abd-el-Ouad, traduction de Bel, pages 151, 162, 164, 166. et 327. Bel : Histoire des Benou-Ghania p. 49-54, etc., etc.

— 37 — ' flancs, le Djurdjura longtemps encore dance. ne pouvait plus se flatter de vivre et l'indépendans l'insoumission

Quoique la Kabylie fut loin d'être effectivement soumise, la plupart de ses tribus, les historiens l'affirment, étaient portées sur les registres du fisc du gouvernement de Bougie pour l'impôt, kharadj. Pour maintenir des relations directes et constantes un avec les tribus des hautes régions du Djurdjura, du gouvernement de Bougie fut installé à représentant Tedelles. Eh l'an 496 (1102-03 de J.-C.) un prince chassé de son royaume par les Almoravides cher asile et protection auprès d'El-Mançour. nuer les malheurs du réfugié, le monarque lui concéda l'administration de Tedelles, où comme gouverneur. iïAlméria vint cherPour attéde Bougie il l'établit

A partir de cette époque, c'est-à-dire dès le début du « chaumière XIIe siècle, l'ancienne », bourgade des Djennad, désignée sous le nom de «' Tedelles » (1), prit donc de l'importance et resta dès lors intimement liée à la vie politique et militaire de Bougie. Sa proximité avec le pays Zouaoua et l'abri que présentait pour les voiliers, la petite crique située à l'est des eaux de ce du cap Rous-oukarou, la profondeur (1) Tedelles ou Tadellis. orthographe des auteurs arabes mis chaupour thadellasth ou thadellisth, chaume diss par extension <( mière », expression employée par nous pour traduire la Tadellis • dès Arabes, locution devenue de nos jours, Deltys. (Voir sur Dellys : Histoire des Berbères, traduction de Slane, Tome III. p. 49. 65. 68, 70, 445. 449,451 et667, Tome IV p. 229 — Histoire des Abd-El-Ouad' de Bel, p.. 19, 123, 187, et 198. — Histoire des Benou-Ghania, de Bel, p. 49 et 54.)

— 38 — petit mouillage assez bien protégé contre les vents du Nord-Ouest ; enfin, la position géographique qui place cette ville juste à égale distance d'Alger et de Bougie et sur le chemin des Baléares, tout cela ne tardera pas à redonner de la prospérité à l'antique petit port phénicien qui, renaissant des cendres de son passé, va probablement servir encore de porte d'entrée à la nouvelle civilisation dans le Djurdjura. Tedelles n'était Avant l'arrivée des H'emmadites, qu'une petite bourgade à peine connue, mais sa proximité, avec Bougie d'un côté et d'Alger de l'autre, voulut que son rôle d'intermédiaire avec le Djurdjura né restât point inactif. Son action sur la Kabylie fut telle que le nom de Dellys enregistré par l'histoire ne put passer inaperçu et tomber dans l'oubli. Nous avons déjà dit qu'El-Bekri qui écrivait vers 460 de l'hégire, parlant des ports et des villes de la côte nous donne dans son ouvrage d'amples barbaresque, détails sur Mers-Eddedjadj ; mais il ne dit rien de Tedelles, dont le nom n'est même pas mentionné. il nous Après avoir décrit Alger et Mers-Eddedjadj, conduit directement à Bougie. La raison de cette omission provenait sans doute de ce que le littoral de la Kabylie du Djurdjura ne devait et guère être alors une côte réellement hospitalière, que, par suite du manque de sécurité pour les étrande Dellys, de Thigzirth, gers, les abris naturels â'Azeffoun ou de Sidi-Khelifa, restaient sans aucun doute ignorés aussi bien des marins que des commerçants' arabes. Mais dès que la capitale du royaume fut portée à

— 39 — Bougie, ia côte kabyle depuis ionglemps délaissée retrouva son activité d'antan. Située au milieu des territoires soumis à l'influence directe de l'Administration h'emmadite, Tedelles, soutenue par Bougie, ne tarda pas à acquérir de l'importance et à devenir un peut centre politique, militaire et commercial. Servant do débouché immédiat à la Grande-Kabylie, son port, dont les eaux étaient profondes, prospéra et éclipsa bientôt Mers-Eddedjadj, qui ne put survivre à celte concurrence qui lui enleva la bonne clientèle du Djurdjura. Mais avant d'atteindre cet état de prospérité, Tedelles a dû être fortement disputée aux nouveaux conquéles rants par les tribus avoisinantes, particulièrement Aïth-Djennad, dont elle aurait, selon El-Bekri, porté définitivement le nom (1). Quoi qu'il en soit, la prise de possession de Tedelles par le monarque de Bougie, ne reste pas moins une menace directe pour la liberté du Djurdjura. Si le gouvernement de Bougie put, par mer, prendre pied sur le littoral du pays Zouaoua, son influence ne semble guère s'être exercée sur les habitants de l'intérieur. De l'aveu même des historiens, nous savons que ne inabordable dans son insoumission le Djurdjura voulut jamais connaître d'autres lois que celles de ses tribus,vivant en petites républiques. Jaloux de sa liberté, craignant de se voir imposer un autre régime que celui de ses kanouns, les avances d'amitié des princes de Bougie le laissèrent insensible ; bien plus, toute (1) Selon notre conjecture, à l'origine, ce nom a pu être : « Tadellesth n Aïth-Djennad», chaumière des Aïth-Djennad, devenue déjà à l'époque d'El-Bekri, un petit village assez important méri• tant le nom de « bourgade, petite ville s>.

— 40 — cette diplomatie de la part de Bougie le rendit méfiant et farouche. Quiconque touchait à ses frontières devait être impitoyablement repoussé et châtié. Aguerris par l'adversité et habitués aux excès de la liberté, ses habitants ne pouvaient que difficilement arriver à se faire à l'ordre et au calme de gens policés. Les tentatives d'organisation de la part du gouverdu nement de Bougie dans les affaires intérieures Djurdjura furent, comme on le verra, sans résultats. Bien plus, par son voisinage avec la Capitale, la turbulence de ses habitants trop belliqueux aie manqua pas de susciter toutes sortes d'ennuis aux gouverneurs de Délits et même de Bougie. Pour faire respecter leur autorité et protéger leurs représentants, les H'emmadites furent souvent amenés à prendre les armes et à diriger contre les mouKigiiiii-ds des expéditions militaires. Mais dès que les tribus de la rive gauche du Sah'el et même du Sebaou se voyaient menacées d'une répression quelconque, se sentant trop faibles, elles reculaient, mais ne se soumettaient point à leurs ennemis. Cependant, malgré toutes ces difficultés qui gênaient sérieusement l'administration pour asseoir son autorité sur des tribus récalcitrantes, Tedelles ne resta pas moins la proie facile des maîtres de Bougie ou d'Alger. Pendant ce temps l'indépendance kabyle restait inébranlable. Sa fermeté et sa ténacité dans la résistance ne faisaient qu'épuiser les forces de ceux qui cherchaient à la dompter. Ibn-Khaldoun rapporte que vers la fin du XIe siècle, le chef almoravide Yousef ben Tichefin devenu maître

— 41 — de tout le Maroc, chercha à déborder sur le Moghreb central qu'il voulait comprendre dans son royaume ; un de ses officiers, le nommé Moh'ammcd Ibn-Tinamer gouverneur de Tlemcen, tenta d'étendre au-delà du Chélif, les territoires de sa province. En 1081 après J.-C, il poussa ses incursions jusqu'à Alger, qu'il tint assiégée pendant deux jours. Si Alger fut délivrée, la ville d'A'chir, qui faisait partie du royaume de Bougie, fut prise par les partisans de l'Àlmoravide. Les princes de Guela'a, outragés par la prise de cette ville, gloire de leurs ancêtres, préparèrent leur vengeance. En l'an 49ii <ir l'hégire, le sultan h'eimnadite ElMançour voulant châtier l'auteur de cette insulte, lova une armée de 20.000 hommes, qu'il dirigea contre ses ennemis. Son adversaire Tinamar rencontré et défait, El-Mançour poursuivant ses avantages s'empara sans coup férir de Tlemcen (1102-03). Pendant ce temps, une insurrection kabyle éclata et par sa gravité causa de grandes inquiétudes à Bougie. Profitant de ce que les armées h'emmadiles étaient occupées du côté de l'Ouest à repousser les Almoravides, le Djurdjura, sans doute mécontent du gouvernement de Bougie, s'agita et bientôt toutes les tribus kabyles soumises à l'influence du pouvoir h'emmadite, prirent les armes et essayèrent de recouvrer leur indépendance ; à la suite de ce soulèvement général des montagnards, rOued-Sah'el fut envahi et Bougie fut même menacée.

C'est à la répression de celle insurrection Khaldoun fait allusion quand il dit : « « « « « « «

qu'Ibn-

« Rentré à Bougie, il (Èl-Mançour) attaqua les tribus qui occupaient les environs et leur lit éprouver tant de perles qu'elles se jetèrent dans le Beni-A'mran, le Beni-Tazrout, le Moemouria, le Sehridj, le Nudor, ie Uad:jr-El-Maez et d'autres montagnes presque inabordables. Jusqu'alors, les souverains hemmadlies avaient attaqué ces tribus sans pouvoir les soumettre. » (1).

À l'occasion de cette révolte qui fut, comme on le voit des plus sérieuses, retenons en passant l'aveu de l'historien sur l'impuissance des souverains de Bougie contre l'indépendance kabyle. Les tribus châtiées et refoulées par El-Mançour étaient en partie celles qui occupaient les environs de Bougie. Repoussés par les troupes d'El-Mançour, tous les contingents qui menacèrent la capitale se retirèrent sur les hautes régions où se retrouvent, encore de nos jours, tous les noms de lieux et de tribus cités par Ibn-Khaldoun. Les <( montagnes inabordables » sont ici les crêtes orientales du Djurdjura, depuis les Mellikech jusqu'à la mer, au rocher de Lalla-Gouraya. Seule, la ce montagne Sahridj » semble être ailleurs que clans le bassin de l'oued-Sah'el (2). (1) Ibn-Khaldoun, traduction de Slane, T. H, p. 55. haut (2) Nous n'ignorons pas qu'il existe, sur la rive gauche du Il est Sah'el. un village kabyle qui porte encore le nom de Sahridj. situé sur le versant sud du Piton de Lalla-Khelidja et à trois ou proquatre kilomètres au-dessus du village de Maillot. Il est plus celui bable que le Sahridj cité dans ce passage n'est nullement qu'on trouve chez les Aïth-Fraoussen et que la répression d'ElMançour ne s'est pas exercée au delà des crêtes du Djurdjura, au

— 431— Aujourd'hui, comme au XIIe siècle, le nom de cette montagne qui est, en effet, en plein pays Zouaoua et sur la rive gauche du Sebaou, est sans doute celui dont on se sert encore de nos jours pour désigner l'antique village « Djema'a-Sahridj », la capitale de la tribu des Aïth-Fraoussen. Cette tribu, de par sa position géographique, n'est donc abordable que par la vallée du moyen Sebaou ou par la crête des Aïth-Djennad. La. répression s'élant donc exercée dans cette partie de la Kabylie, il n'est pas douteux que les tribus de ia circonscription de Dellys dont les Aïth-Djennad faisaient partie ne durent pas rester inactifs lors de cet événement. Quoi qu'il en soif, il n'en est pas moins vrai que le châtiment,qui a été infligé aux révollés,n'a pu se réaliser qu'avec de grands sacrifices en argent et en hommes. Les conséquences de leur défaite dans cette affaire durent être pour les montagnards des plus dures. Vaincus et chassés de leurs terres, la reprise de leur territoire n'a sans doute, pu s'effectuer qu'après avoir accepté toutes les exigences du vainqueur, entre autres une contribution de guerre et la promesse de du payer l'impôt annuel « Kharaclj » au représentant gouvernement. Mais nous savons que cette promesse, comme toutes celles qui pouvaient être faites pour le même motif par les tribus kabyles, ne furent jamais suivies d'effet et Nord desquelles se trouve notre Djema'* -Sahridj. Qu'il s'agisse de l'une ou de l'autre localité, le fond de notre thème ne change pas ; et l'insoumission, la résistance des Zouaoua au gouvernement de Bougie reste constante ; notre doute, sinon notre étonneraient sur cette incursion, se trouve donc plus que justifié. Avec Él-Mançour, comme avec n'importe quel autre prince, le Djurdjura reste inviolable et indomptable.,

— 44 — que de tout temps, ni Je gouvernement de Bougie, ni celui d'Alger ne réussirent à faire accepter le paiement régulier d'un impôt quelconque par les Kabyles, particulièrement les Zouaoua. Le fisc, qui est à son origine une forme d'esclavage, dont l'esprit démocratique répugne aux montagnards ne connaît pas d'autres caisses à alimenter que celles de leurs cités ou de leurs tribus. Dans tous les cas, celte malheureuse campagne terminée, quelques années après, nous retrouvons les tribus, soi-disant châtiées et refoulées, dans leurs proaussi fortes et aussi indépendantes pres territoires qu'auparavant. En l'an 1118-19, sous le règne d'El-Aziz, fils et successeur d'El-Mançour, un réformateur, le futur Mahdi Ibn-Toumert, venant d'Orient, arriva à Bougie. Comme il jouissait déjà d'une certaine réputation, sa venue ne passa certes pas inaperçue ; et les Kabyles, qui eurent vite connaissance et de sa science et des principes de sa doctrine, s'empressèrent-de le venir visiter et de lui accorder toute leur sympathie. Ami du peuple, Ibn-Toumert se déclarait contre tout les riches et pouvoir autocratique ; ses critiques.contre les puissants du jour étaient des plus acerbes. Ses attaques contre le relâchement des moeurs et l'autorité locale ne purent que plaire aux montagnards. Des plaintes contre ce réformateur sévère qui sait du scandale en pleine voie publique furent sées et le sultan El-Aziz qui projetait de le faire ter, se vit impuissant devant Va'naia kabyle, car, caudépoarrêaverti

— 45 — à temps par ses partisans, Ibn-Toumert, sentant venir le danger, s'empressa de quitter la ville pour aller se mettre sous la protection d'une tribu voisine, les AïlhOuriar'oul. de la Installé au village Mellala (1), le propagateur nouvelle doctrine put en toute sécurité développer et enseigner ses nouvelles théories relatives aussi bien à la religion qu'à la morale. La police du sultan fui donc mise en échec par cette dont la fuite qui l'empêcha de se saisir du perturbateur destinée voulut, qu'il devînt un des plus grands réformateurs de l'Islam africain et le fondateur d'une grande dynastie, les « Almohades ». en Kabylie Nous notons le passage d'Ibn-Toumert l'un des premiers parce qu'il nous semble marquer mouvements islamiques qui se sont répandus et déveLe germe du prosélytisme loppés dans le Djurdjura. islamique qui prit plus tard une grande extension en des marabouts locaux ou Kabylie par l'intermédiaire venus de loin, pourrait bien être daté de cette époque. Il est certain que les leçons d'Ibn-Toumert à Mellala ne furent pas faites en pure perte. Vu le genre d'audiles théories teurs auquel le savant orateur s'adressait, du rénovateur dans l'ordre moral, social et religieux, (1) Ibn-Khaldoun, traduction de Slane, Tome I, page 252. Mellala était un village kabyle situé sur la rive gauche de la Soummam et à une lieue au Sud-Ouest de Bougie, non loin de Toudja (Beni-A'mran). C'est à Mellala, selon Ibn-Khaldoun, que v le jeune étudiant Abd-.El-Maum.en, enu de Tlemcen, retrouve le savant Ibn-Toumert qui lui dit un jour : « Je reconnais aux traits de ta figure que tu deviendras mon lieutenant ». L'histoire nous apprend la réalisation de cette .prédiction en faveur du jeune étu» diant qui devint, non seulement le lieutenant du mahdi, mais le monarque puissant, le maître de tout le Moghrcb et de l'Espagne.

— 46 — devaient trouver un terrain des plus propices et révolutionnaire caractère frondeur du gnard (1). Dans les idées subversives exprimées par le futur fondateur de la dynastie des Unitaires, le simple monses tagnard ne voyait qu'un beau prétexte d'assurer libertés et de fortifier son indépendance ; l'anaïa accordée au Mahdi Ibn-Toumerl par les Beni-Ouriagoul (2) était à quelques kilomètres seulement dont leterritoire des remparts de la capitale h'emmadite, nous démontre que le souvenir de la répression d'El-Mançour était vite oublié et que le prestige de l'autorité royale des H'emmadites sur la Kabylie touchait à sa fin, cependant que les tribus voisines de leur capitale, un moment terrorisées, commençaient à se ressaisir et à se reconstituei plus fortes que jamais. Animées par le souffle de la liberté, la pression, la contrainte même de l'autorité, ne faisait, que les exciter et les pousser à la révolte. Or, la révolte contre l'oppression, c'était là précisément l'état d'âme de toutes les tribus. Aussi voulant vivre en petites républiques libres et indépendantes, elles ne trouvaient rien de mieux que de cultiver l'insoumission; la révolte contre le pouvoir central étant leur unique (1) Une étude détaillée sur la toponymie kabyle révélerait que le mot toumert est fréquemment employé dans la composition des noms de lieux. Ce fait marque le souvenir vivace et très sympathique laissé auprès des montagnards par le Réformateur. A Adni, village situé dans la vallée Sebaou, il existe un petit ravin en une région où le saint personnage n'a certes jamais mis les pieds, ravin qui porte le nom de : Ir'zer Toumerth. — C'est là un phénomène linguistique que l'onomastique constate dans tous les parlers de tous les temps et de toutes les civilisations. (2)Beni-Ouriagolest l'ortographe du nom telle que l'a donnée M. de Slane ; il convient ce nous semble de la rectifier en Beni-Ouriar'oul (ie g étant mis pour gh égale r'). dans le monta-

— 47 — moyen de résistance, les tribus se liguèrent et menèrent le bon combat contre tout ce qui pouvait s'opposer à leur prospérité ou menacer leur sécurité. Ainsi qu'il sera dit dans un de nos prochains chapitres, l'islamisation du Djurdjura n'a donc fait que préciser et fortifier, dans l'esprit du montagnard, les idées Les « Mrabtin », qui en de liberté et d'indépendance. furent les propagateurs intelligents et dévoués, conservèrent, en souvenir de leurs premiers efforts dans ce sens, le respect et la reconnaissance générale de toute la Kabylie (1). Les sentiments des montagnards à l'égard des « Mrabtin » datent de cette époque de réaction de l'Islam contre le sectarisme et contre l'autocratie religieuse. En Afrique et plus tard en Espagne avec un sens plus localisé, le martyr des derniers AlmoraVides, traqués par les Almôhades et les Chrétiens, ne fut pas sans écho dans le Djurdjura, car le montagnard, libre penseur, sinon très libéral dans ses croyances, ne pouvait admettre une religion d'oppresseurs et de fanatiques. Les atteintes portées à la liberté de conscience ne purent que révolter les sentiments du montagnard amateur sincère de toutes libertés. Les victimes de la tyrannie religieuse, quelles qu'elles soient et en tous temps, ne trouvent chez lui que sympathie et protection. (1) Nous signalons cefait pour montrer que les Kabyles du Djurdjura furent intimement mêlés aux événements politiques et religieux qui agitèrent, dès le XIIe siècle, toute l'Afrique du Nord. Notons également le passage des « Mrabtin » en Kabylie avec les Benou-R'ania, dont quelques partisans ont dû trouver refuge et protection dans le Djurdjura après leur expulsion de Bougie et d'Alger,

— 48 — En 1185, l'Almoravide AU Ibn-R'ania, prince de Majorque, se présenta avec sa flotte devant Bougie dont il s'empara sans coup férir. De là, il alla vers l'Ouest pour attaquer Alger. Dellys, se trouvant sur le chemin, dut être une conquête facile pour ses intrépides marins. Mais le séjour des Almoravides dans ces régions ne fut pas de longue durée. Lorsque l'audacieux Bougie surprise tomba entre les mains de Almoravide, le sultan Almoh'ade El-Mand'intervenir. Levant une armée, il çour s'empressa la ville et chargea son neveu Abou-Zid de reprendre de dégager la province en pourchassant l'aventurier, qui fut, en effet, mis dans l'obligation d'abandonner le siège de Constantine et de prendre la fuite pour se Durant ces événeréfugier dans le Djerid tunisien. d'intervenir ments, la Kabylie n'a pas eu l'occasion pour marquer ses préférences pour l'un ou l'autre des partis ; mais elle a vu de près les « Mrabtin » et a pu discerner tous les profits qu'elle pourrait éventuellement tirer de leur intervention contre ses oppresseurs. Quelque temps après Ali mourut en confiant la cause à un frère qui était aussi audacieux que lui. Yahia Ibn-R'ania, suivant la politique d'agitation commencée par son frère défunt, se mit aussitôt en mouvement et causa beaucoup de tourments aux gouver^neurs almoh'ades de l'Ifrika, dont il faillit province même se rendre maître. Finalement, battu et dompté de Tunis, il fut par Abou-Mohammed, gouverneur chassé du royaume et refoulé vers le Sud où, pendant il vécut sans longtemps dans les régions sahariennes, nom ni ressources.

— 49 — En 1226, profitant du désordre qui régnait alors- dans l'Administration des Ifrikias, Yahia Ibnl'infatigable R'ania reparut et, remontant par le département de Constantine vers le Tell, il tomba à l'improviste sur Bougie, qu'il prit de vive force. Dellys sans résistance lui fui bientôt livrée. Continuant sa marche triomphale vers l'Ouest, sa. cavalerie fil. bientôt irruption dans la fertile et riche Métidja, qui fui. ravagée. Effrayée et démoralisée, Alger ne put résister aux succès rapides et imprévus d'IbnR'ania ; elle se rendit et son gouverneur Mendil, arrêté, Fut aussitôt jugé et crucifié par le terrible Almoravide. Ce coup de main sur Bougie, Dellys et Alger qui eut lieu en l'an 622-23 de l'hégire (1), mérite à plus d'un litre d'être noté. î Dans la relation de ces Ibîi-Khakloun (2). nous que l'arrivée des iroupes de la Méfie!|a <îl.à Alger événements, tous puisés dans constatons sans étonnement de l'Almoravide dans la plaine n?a rien d'anormal.

remontant de cavalerie De Bougie, des escadrons l'oued Sah'el peuvent en effet facilement atteindre les plaines de H'amza ou les plateaux de Sour-El-Our'zal (Aumale). De là, de nombreux cols, tous d'accès facile, donnent libre passage sur la Métidja. Ce fut là, sans doute, la voie que suivirent, pour arriver à Alger, les Ibn-R'ania, troupes composées troupes de l'intrépide en partie de cavaliers arabes. Suivant les vallées, Ibn('!) La date de 623-28que donne Ibn-Khaldoun et que nous reproduisons ici. M. Bel la fixe au début de 624 de l'hégire, correspon"^ dant^-L226 ou 1327 de J.-C. (Histoire des Ibnou-Ghania, trad. de Bel, page 174), 2. — Ibn-Khaldoun, Histoire des Berbères, traduction de Slane, Tome III, page 313.

— 50 — R'ania manoeuvra et arriva donc sans difficulté dans la plaine de la Métidja, d'où il lui était facile de menacer Alger. Mais la prise de Dellys par les soldats de l'Almoravide des sans l'intermédiaire d'une flotte ou la participation resterait une énigme, si on n'admettait montagnards pas d\v, ance le concours effectif prêté dans cette circonstance par la Kabylie. Car la topographie de la région et les tribus aussi nombreuses que belliqueuses avant d'atteindre qu'il fallait traverser Dellys étaient certes un obstacle assez sérieux pour empêcher les cavaliers arabes partis de Bougie de surprendre et de mettre « à sac » le petit port du pays Zouaoua. Cependant « la mise à sac » de Dellys restant indéniable, il est aussi indénibale que cette surprise ne put évidemment être effectuée que par mer ou par terre. Par mer, il fallait une flotte, par terre, un passage. Dans le premier cas, il peut se faire qu'Ibn-R'ania, maître de Bougie, ait pu également entrer en possession d'une flottille trouvée dans le port. Armée et dirigée aussitôt sur Tedelles, il est possible que cette flotte ait accosté et barque de nuit des hommes, qui purent ainsi surprendre et saccager la petite ville sans garnison. Dans le deuxième cas, l'attaque et la prise de Dellys . par le continent ne semble être possible qu'avec la complicité et l'aide des gens du pays. A ce sujet rappelons qu'Ibn-R'ania était nom seulement un prince, mais un chérif, un grand chef de Moudjahiddin, titre qui déjà à cette époque, pouvait suffire

— 51 — pour lui assurer sans doute, toutes les sympathies montagnards kabyles. des

D'ailleurs la venue d'Ibn-R'ania dans le Tell ne sembie-f-eile pas avoir été favorablement accueillie par toutes les tribus traversées ? — Depuis son apparition dans le département de Constantine, nous ne voyons nulle part Ibn-R'ania éprouver la moindre contrariété dans sa marche foudroyante. i Sans difficultés, sans opposition, il passe et se moni tre partout ; aucune tribu arabe ou kabyle ne tente de i lui barrer le passage ; les obstacles de la nature euxmêmes semblent disparaître devant lui. Pour faciliter ses mouvements nous voyons la nature devenir plus et plus clémente, les coeurs plus doux et hospitalière intraitaPlus d'hommes farouches, plus accueillants. bles, plus de chemins inaccessibles, plus de crêtes, ! ! plus de gorges inabordables La raison plausible de ce miracle est que Ibn-R'ania attendaient symbolisait ce que tous les montagnards avec impatience : la liberté, avec l'espoir de la reconquérir pour la redonner ensuite à tous les opprimés. Ibn-R'ania gagnait des coeurs et des bras, qui lui permettaient ainsi, avec le dévouement de ses partisans, de surmonter toutes les difficultés et de lui assurer partout la victoire. Le libre accès donné à sa cavalerie indiquerait que sa venue passait aux yeux des habitants comme l'annonce d'une délivrance : aussi le passage de ses troupes semblait être accepté et même facilité aussi bien par les tribus des Babour que par celles du Djurdjura. C'est pourquoi nous pensons que les Zouaoua, parti-

— 52 — culièrement les Aïth-Djennad et leurs voisins, les Iflissen et les Aïth-Ouaguenoun ont dû être de connivence avec les émissaires de l'Almoravide dans la prise dans « le sac » de Dellys. Le pillage auquel fut livrée la malheureuse petite ville reste un indice de la participation des montagnards qui avaient sans doute à se plaindre du régime almoh'ade ou tout au moins de ses gouverneurs. D'ailleurs les guerres fraticides et acharnées qui s'éternisaient entre princes de la même famille aussi bien en'Afrique qu'em Espagne finirent par lasser les peuples et désagréger le pouvoir. Outre les intrigues de cour et les ambitions individuelles qui désorganisaient le royaume, l'intransigeance des théories religieuses des Unitaires dut finir par indisposer contre ces derniers plus d'un groupe berbère. En Espagne, la compromission de la politique Àlmoh'ade avec les Chrétiens achevait d'ébranler l'unité de l'empire dont le gâchis administratif provoquait les plaintes les plus justifiées tant de la part du peuple que des gouverneurs des provinces. Dans ce mécontentement général qui régnait dans tout le royaume, le Moghreb central se trouvait livré à ses propres moyens, c'est-à-dire à l'anarchie. Pendant que les princes africains et andalous se disputaient la suprématie et les prérogatives du Gouvernement, nous avons vu que les Bnou-R'ania survinrent et menacèrent de s'emparer de l'Ifrikia et des provinces du centre. La prise de Bougie et d'Alger par Yahia IbnR'ania né laissa aucun doute sur le danger qui menaçait les princes almoh'ades, gouverneurs de cette partie de l'Afrique.

— 53 — Si grave qu'elle fut, une intervention énergique médiate s'imposait ; et, les circonstances aidant, de Tunis prit à cet effet ses responsabilités et aussitôt de se dégager du gouvernement, central et imla cour décida de Fez.

Cette scission ne put certes qu'affaiblir la puissance des Almoh'ades, mais poussée par les événements, la famille des Il'afsides qui commandait, la partie orientale du vaste empire almoh'ade, ne tarda pas, en effet, à annoncer bientôt son indépendance ; elle déclara ouvertement qu'elle entendait gouverner librement clans ses états et que l'administration de la cour de Fez n'avait plus à s'immiscer dans les affaires du Moghreb central et de ITfrikia. L'annonce de cette décision fut le signal dans l'empire d'un soulèvement général/ C'était inévitable, le régime politique des Almoh'ades ne pouvait amener d'autre résultat ; mais la création de la nouvelle dynastie fut une chose décidée et bientôt réalisée. / Pendant que le Maroc et l'Espagne s'agitaient, la faI mille régnante en Ifrikia pensa, elle, aux moyens de ; s'organiser en mettant de l'ordre dans son administrai tion. s Dès son arrivée au pouvoir, un prince H'afside, l'émir Abou-Zakaria, mettant à exécution les projets arrêtés de commun accord avec les membres de sa famille, se déclara le premier indépendant, en se faisant publiquement reconnaître comme souverain de toute l'Ifrikia. A la suite de cet événement qui eut. lieu en 1226, les bases de la dynastie des H'afsides avec Tunis comme capitale, furent dès lors nettement posées et acceptées de la dynastie proclapar le peuple. La"souveraineté mée, il ne restait aux princes qui étaient chargés du

— 54 pouvoir qu'à rétablir la sécurité dans leur royaume, que les incursions des Ibnou-R'ania avaient un moment du moins au plus grave livré, sinon à l'anarchie, désordre. Les Arabes, occupant les riches terres des plaines, agitaient le pays. Livrées à leurs propres moyens de défense les tribus suivant les moeurs des nouveaux venus, guidés par l'amour du butin, se razziaient et s'entretuaient sans répit, ni pitié. — Mais ces moeurs de rapine et de brigandage, ce régime de l'arbitraire et de la force ne pouvait durer sans compromettre la vie même des tribus et du royaume. L'avènement de l'émir Àbou-Zakaria fut précisément marqué du côté de la Kabylie par la reprise de Bougie. ; Ibn-R'ania, traqué et refoulé vers le Sud, le prince h'afside fit de Bougie le centre politique et administratif d'une province qui comprenait les territoires d'Alger, du Zab, de Constantine et de Bône.

f Mais la grande Kabylie bien qu'englobée dans le vaste ; territoire de la province de Bougie, continua, comme '. par le passé, de rester aussi indépendante qu'invio; lable. Quoique vivant toujours insoumise, la Kabylie n'oubliera pas cependant que Bougie est sur son terridu toire et qu'à ce titre, elle ne peut se 'désintéresser sort qui pourrait lui être réservé par les événements. Nous venons de voir que dès le commencement du XIII' siècle la déchéance de la dynastie Almoh'ade a mis en état d'anarchie toute l'Afrique du Nord. Durant cette période d'agitation politique et religieuse, des princes

— 55 — africains et andalous essayaient d'usurper le pouvoir; des gouverneurs de provinces se déclaraient indépendants, des familles Cheurfa ou de simples guerriers le droit de commandement et soumets'arrogeaient taient par les armes des familles ou des tribus qui n'avaient pas les moyens de leur opposer la force. Pendant chie dans Atlas, il désordre touie cette longue et pénible période d'anarles tribus des Hauts-Plateaux et du Grand est probable que tout le bruit de ce grand ne fut pas sans écho dans les montagnes du des Arabes d'Ibn-Ghania et le : Djurdjura. L'expulsion retour en Kabylie des H'afsides de Tunis, princes déjà connus et appréciés depuis longtemps des montagnards, ne purent être interprétés par les Zouaoua avec les H'af-: que comme des événements heureux,car sides à Bougie, le Djurdjura n'ignorait pas qu'il pouvait vivre sans inquiétude sur le sort de ses libertés présentes et futures. Grâce à cette influence politique et aussi à la symnous verrons pathie de la plupart des montagnards, plus d'une fois, ceux-ci ralliés sincèrement à la cause des H'afsides, prendre les armes pour aider à repousser les agressions des princes du Maroc ou d'Espagne, adversaires des princes tunisiens. dans leur que les H'afsides s'organisaient de Tunis, il arriva qu'un gouverneur de royaume Tlemcen se déclarant également indépendant chercha, lui aussi, à l'aide de quelques tribus arabes, à se tailler, dans le Moghreb central, un autre domaine. Pendant Comme décadence en pareilles la toujours, circonstances, et la chute d'une dynastie procurent à cer-

— 56 — tains ambitieux politiques, l'occasion de s'agiter et d'essayer par ce moyen de s'approprier une part du pouvoir; lorsque ces audacieux se sentent tant soit faisant prévaloir peu favorisés par les circonstances, leurs titres plus ou moins authentiques, leurs qualités plus ou moins réelles, ils ne manquent pas, en agitateurs, de tout risquer pour que leurs projets de domination se réalisent. Etant donné l'état de désorganisation, dans lequel les Almoh'ades laissaient leur vaste empire, toutes les tentatives d'usurpation du pouvoir restaient possibles et pouvaient permettre à un prétendant audacieux d'arriver à ses fins. Ce fut, en effet, au commencement de l'avènement de la dynastie mêrinide qu'une tribu berbère de Tlemcen, les Benou-Zaïan, trouva le moyen de déclarer, elle aussi, son indépendance. Une famille Zaïanile, les Abd-el-Ouad, ayant déjà-. exercé le pouvoir dans le Moghreb central, soutenue par des tribus araoes, en prit le commandement et fil de Tlemcen la capitale de son royaume (1). Dès.lors, Tunis, mise en concurrence par sa voisine, ne pouvait espérer vivre longtemps en paix avec une rivale aussi ambitieuse que belliqueuse. Tlemcen voulait avoir non seulement sa part dans le Moghreb central, mais surtout Bougie, qui était depuis longtemps une capitale fort enviée. Ces prétentions furent difficiles à réaliser, parce que la Kabylie, la première intéressée, s'opposa au retour, dans ses parages, d'une domination étrangère. (11 Voir Histoire des Rois de Tlemcen les Abd-el-Ouadites,par Ibn-Khaldoun-Abou-Zakaria, traduction de Bel.

— 57 Les princes zaïanites Abou-ITammou et ses succès- i seurs, dès leur- avènement, commencèrent donc la lutte et disputèrent longtemps aux H'afsides cette belle et riche province de Bougie. Aussi la Kabylie fut-elle souvent le théâtre des luttes acharnées que les H'afsides eurent à soutenir pour défendre et garder Bougie contre les incursions des princes de Tlemcen souvent soutenus par ceux de Fez. Sans parler de Dellys, qui subissait le même sort que Bougie, le Djebel-Ezzan, massif boisé, situé à l'Est de Thamgout' des Aïth-Djennad, entre l'assif El-H'emmam et le col d'Akfadou, fut souvent l'arène où les assailet lants et les défenseurs de Bougie se rencontraient réglaient à coups de lances et de yataghans leurs querelles suscitées et animées par la Haine et la cupidité. Mis en présence de conflits aussi graves se déroulant sur leurs territoires, les Zouaoua ne pouvaient, certes, rester témoins indifférents et inactifs de pareilles scènes; leur participation à tous ces événements fut au contraire des plus sérieuses. se Quand, en l'an 683 de l'hégire, Abou-Zakaria déclara indépendant, le sultan mérinide Abou-Yaq'oubYovssej lui déclara la guerre; et, après s'être emparé de son audace de Tlemcen, il envoya pour châtier l'émir Abou-Zakaria,une armée à la conquête des villes du Moghreb central, particulièrement d'Alger et de. Bougie. La situation devint des plus critiques pour les dit Ibn-Khaldoun, princes h'afsides, qui ressentirent, une certaine inquiétude même pour leur propre vie. Ce fut alors que l'émir Abou-Zakaria, directement menacé, alla-se réfugier en Kabylie et prendre, pour

— 58 — aux environs plus de sûreté, d'Azeffoun. position Bientôt après, les troupes mérinides arrivèrent et entrèrent en conflit avec les partisans des H'afsides, près du Djebel-Ezzan. La bataille, qui fut terrible, donna la victoire aux troupes du gouverneur de Tlemcen. Dans cette mémorable rencontre, qui eut lieu en l'an 699 de l'hégire, l'armée du prince de Bougie fut taillée en pièces et « pendant plusieurs années les ossements des morts continuèrent à blanchir le champ de bataille » (1). battu, se réfugia dans Bougie, où Abou-Zakaria, malgré tout, il tint tête aux assauts multiples des ; partisans des Mérinides. Fatigués par des efforts inuet Bougie fut \ tiles, les TIemcenniens se retirèrent sauvée. ? ' Mais, dans cette affaire, il faut rappeler que les troupes h'afsides prirent d'abord position en avant de Dellys, c'est-à-dire sur l'un des contreforts de Thamgout'; le chemin suivi pour se rendre aux postes assignés dans cette région, ne pouvait être ailleurs qu'en passant sur les territoires d'un grand nombre dé triet Iâbus, entre autres Aïth-Djennad 1, Aïth-R'oubri zouzen (2). Pour que cette manoeuvre ait pu se réaliser, il faut croire que la plupart de ces tribus et leurs alliés du (1) Voir Ibn-Khaldoun, traduction de Slane, Tome IV, p. 149, et Tome II, p. 408 (2) Ces trois tribus sont celles qui, de nos jours, cadrent le pic de Thamgout sur les quatre points cardinaux. Azeffoun, l'antique Rus-Uzus, est au pied et au Nord de Thamgout ; c'est aux environs de ce point que la concentration des troupes d'Abou-Zakaria a dû être faite pour attendre que l'armée dès Mérinidesdécide et marque la direction de ses attaques, mouvement qui ne pouvait s'effectuer que;,par l'Ouest ou par le Sud de la Kabylie, ayant pour objectif soit Dellys soit Bougie.

— 59 — Haut-Sebaou étaient alors sincèrement le h'afside. cause d'Abou-Zakaria, gagnées à la

l'émir jugea Se sentant ainsi soutenu par l'arrière, sans doute plus prudent de quitter la région d'Azeffoun et de se porter sur le Djebel-Ezzan, d'où il lui était facile de surveiller en même temps et Dellys et Bougie. L'amitié des Zouaoua lui ayant été assurée, il alla donc prendre cette position stratégique, d'où, en cas d'un échec éventuel de ses troupes, il aurait ainsi une soit chez les retraite solide et sûre, sur l'arriére, soit à Bougie, ville fortiZouaoua, dans le Djurdjura, fiée. à noter un autre fait, non Nous avons également Il s'agit du progrès de pénétration moins important. réalisé en pays kabyle par le gouvernement de Bougie; grâce à une sage et patiente politique, il est à remarquer en faveur de ce dernier, que.son action se fait sentir de plus en plus sur les Zouaoua, particulièrement sur les tribus maritimes du Djurjura. Dès le vu" siècle de l'hégire, une alliance morale des Zouaoua avec les princes de Tunis, semble être un fait acquis. La suite des événements relatifs à la , défense de Bougie ou d'Alger nous fixera sur la sin- ; cérité et la portée des sentiments des montagnards à cet égard. Placée entre ces deux centres, maintenant pleins de vie et d'activité, la Kabylie ne peut mieux faire que de s'intéresser plus intimement à la vie politique, militaire et administrative des deux villes qui, dans l'ordre et dans la paix, vont retrouver toutes les deux leur prospérité et leur splendeur d'an tan. La fine et belle

— 60 — civilisation andalouse introduite en Afrique, fera bientôt d'Alger et de Bougie les deux plus beaux bijoux des côtes barbaresques. Les heureux effets sur les montagnards d'un pareil En s'adonnant au provoisinage étaient inévitables. à la civilisation, la Kabylie dans! grès, cii s'ouvrant son évolution ne pouvait aller vers le progrès sansj naturellement, perdre quelque chose de sa personna-; lité, et ce fut là une des circonstances qui amena le vieux Djurdjura, devenu maintenant plus abordable et et l'obliger ainsi plus sociable, à se laisser humaniser, •à se dépouiller, chaque jour un peu, de son cachet national et de son caractère primitif. territoriale ne souffrit Quoique son indépendance pas le moindre empiétement de la part de l'étranger, il ne put s'empêcher de s'arabiser, tant cependant dans son parler que dans ses institutions sociales et religieuses. En fait d'influence nous verrons que religieuse, cette influence ne sera efficace par le maraboutisme dans ces effets qu'à partir du xviie siècle. Mais d'après les faits réellement historiques, nous pouvons dire que cette arabisation de la Kabylie a eu des causes mulsemble être, tout au moins tiples, dont la principale dans ses débuts, d'ordre purement politique et militaire. Nous avons vu qu'un nouveau royaume avait été formé à Tlemcen par les Zaianites Abed-el-Ouadites. Par leurs ambitions, ces princes ne tarderont pas à dans les groupes provoquer de nouvelles agitations berbères du Moghreb central.

— 61 — Leurs interminables avec, les H'afsides, guerres leurs voisins de l'Est, achèveront la ruine et l'anéanautochtones tissement des peuplades déjà ébranlées et plus des Beni-Hilal par l'oeuvre de destruction récemment par les multiples incursions des Beni-Ghania; lé Zab, le Hodhma, le Chélif et la Mitidja seront définitivement envahis et occupés par l'élément arabe. il leurs luttes iratricides et sanguinaires, arriva, en effet, que les uns et les autres se servirent souvent d'éléments arabes pour se combattre ou pour asseoir leurs conquêtes, aussi bien dans les HautsPlateaux que dans le Tell. A ce point de vue, Tlemcen, aveuglée par l'ambition, fut particulièrement coupable d'avoir encouragé l'introduction des Arabes dans des régions où ils n'avaient que faire, surtout en ce qui concerne la Kabylie. Dans le premier soin des Abd-elavènement, Ouadil.es, l'ut évidemment de chercher à consolider par les armes leur autorité et agrandir leur royaume naissant. Dans ce dernier cas, il n'y avait d'extension possible de Tlemcen que du côté de FEst, pour les princes partie du Moghreb où, dès leur avènement, la province de Bougie attirait leurs regards et excitait leurs cupidités. Pour réaliser ses projets, l'un d'eux, le nommé Abou-lïammou, déclara la guerre aux H'afsides et organisa aussitôt une expédition ayant pour but principal l'attaque et la prise de possession du territoire de Bougie. Voici à CP eujet ce que dit Ibn-Khaldoun : « Vers J'vua 707 (1307-08), Abou-H'ammou étendit Dès leur

— 62-— son royaume jusqu'au delà du Chélif. Encouragé par ses succès et voulant aussi profiler de l'appel de quelques chefs de tribus, mécontents des H'afsides, AbouH'ammou orgainsa une expédition contre Bougie. Après s'être emparé de la Mitidja et d'Alger, en l'an 712 (1312-13), il'se rendit maître de Tedelles » (1). Ici, j'attaque et la prise du petit, port de la Kabylie s'étant effectuée par l'ouest, il n'est pas douteux qu'après ce coup de main, la plaine des Isser et le basSebaou durent, par la suite tomber sous le pouvoir d'Abou-H'ammou; la cavalerie arabe "du roi de Tlemcen ne dut y avoir rencontré aucune difficulté pour s'emparer et rester maîtresse des basses terres de ces n'avaient d'ailleurs légions que les montagnards jamais pu mettre à l'abri d'une surprise de ce genre. Quant au corps expéditionnaire envoyé contre Bougie, après avoir mis à feu et à sang toute la région de Conslantine, il revint vers le Nord-Ouest et tenta de s'emparer de Bougie. Mais les troupes fatiguées et éprouvées par de rudes combats soutenus en cours de route, ne purent guère approcher et assiéger la Aille. Cette tentative ayant échoué, les colonnes se retirèrent pour aller, dans la vallée de l'Oued-Sahel, prendre position et se fortifier en un point situé près de Tiklat (2). (lj Ibn-Khaldoun, Histoire des Berbères, traduction de Slane, Tome IV, p. 207. (2) Tiklat, située près d'El-Kseur, dans l'Oued-Sah'el, a été, à l'époque romaine, un poste important, dans la vallée de la Soummam. qui communiquait par Kebbouchet Chebel avec Bida, Djema'a-Sahridj dans le Sebaou. Le nom de Thimzizd'egth,filtre, qui lui est donné de nos jours, semble être une épithète qui lui aurait été attribuée à cause de ses pressoirs avec lesquels on obtenait une huile bien pure. — Le nom ancien Tubusuptusque portait ce centre y est complètement oublié. Cependant dans la toponymie kabyle, nous trouvons dési-

— 63 — Pour rendre une autre attaque contre Bougie plus efficace, la ligne de l'Ouest, celle de Dellys fut, dit-on, avancée de plus de cinquante kilomètres vers l'Est. La défense e.i le ravitaillement des 'premières lignes furent assurés par an château-fort que les trouves Abd-elOuadites élevèrent à Azeffoun. Gelte forteresse, où furent entassés de grands approvisionnements, servit en même temps de résidence au nommé Ibn-Berhoum, d'Abou-H'ammou (2). général et représentant Ces renseignements que nous tenons du grand historien berbère, ne manquent pas d'intérêt; ces faits nous obligent à reconnaître que dès le commencement du xiv° siècle de J.-C. (1300-1) les tribus maritimes de la Kabylie, les Iflissen, les Aïth-Djennad et autres furent effectivement amenées à se soumettre successivement aux princes des différentes dynasties qui dominèrent, soit à Dellys, soit à Bougie. Dès cette époque, on voit donc que ces deux centres du littoral kabyle étaient sûrement reliés entre eux- par une voie terrestre, dont le poste d'Azeffoun devint dès lors l'étape intermédiaire, un relai où le voyageur gnant des lieux, le terme Bouzoufcnfréquemment employé (région d'Adni et d'Abizar). Ce mot, qui nous paraît avoir la même origine berbère que le terme Tubusuptus des latins, peut se décomposer en deux parties : Bou + zoufeu ; la désinence finale en est. en berbère, la marque du pluriel et peut, par conséquent, être éliminée sans difficulté; il reste donc zouf = souf = assif = rivière ; quant au préfixe Bou = abou, il nous donne un terme au sens assez connu ; il signifie le père de, le possesseur de, le pourvu de. — Bouzouf (en) signifie donc le pourvu de rivière, le lieu baigné daine rivière. — Tabouzouft serait la forme du diminutif dont les Romains avait fait Tubusuptus. A propos du mot berbère sif = souf, les Romains en ont fait mais qui n'est Sévus, nom donné par eux à la rivière du Sebaou — lui-même qu'une forme altérée de assif = assouf souf, rivière. Cf. Oued Seybouse,Oued Sebbon, et blad Souf, ete (2) Ibn-Khaldoun, Histoire des Berbères, traduction de Slane, Tome II, page 443; et Tome III, page 394,

— 64 — allant dans un sens ou dans l'autre, trouvait refuge et protection. Malgré cette main-mise sur la côté, le coeur de la Kabylie, le Djurdjura, pays réellement Zouaoua reste conservant ses libertés et son indépendance, indiscutablement inabordable. Outre les témoignages d'ibn-Khaldoun signalés dès le début de ce chapitre, d'autres faits rapportés par le même historien vont confirmer et appuyer notre opinion sur la force et l'inviolabilité de la liberté kabyle. Se faisant les champions de cette liberté, les Aïthentre autres, eurent mainLes fois l'occasion Irathen, de la faire respecter, même auprès de grands et puissants monarques. Voici, à ce sujet, une histoire assez édifiante : « Les Beni-lrathen dit Ibn-Khaldoun, reconnaissent, « aux Beni-Abd-es-Samed, une de leurs familles, le « droit de leur fournir des chefs. A l'époque où le sultan « (méridine) Abou-el-Haçen conquit le Moghreb cen<( tral, ils eurent pour « Chikh » une femme appelée (( Chimci. — Elle appartenait à la famille Abd-es« Samed; elle s'était assuré l'autorité avec l'aide de ' « ses enfants qui étaient au nombre de dix. <c En l'an 739 ou 740 (1338-39) Abou-Abd-er-Rah'« man-Yacoub s'enfuit de Milidja, où son père était « campé; mais il fut ramené bientôt par des cavaliers <( envoyés à sa poursuite. Son père le mit aux arrêts, (( et, quelque temps après, il le fit mourir. « Ce fut alors qu'un boucher, officier de la cuisine du « Sultan, passa chez les Beni-lrathen et se fit passer <( pour Àbou-Abd-Errah'man il ressemblait auquel « beaucoup. Chimci s'empressa de lui accorder sa « protection et engagea toute la. tribu à reconnaître

— 65 — <(•l'autorité « Sultan. du prétendant et à le seconder contre le

« Alors, ce dernier offrit des sommes considérables « aux fils de Chimci et aux gens de la tribu, afin de « se faire livrer l'aventurier. Chimci rejeta tout « d'abord. cette proposition:. Mais ayant découvert « ensuite qu'elle avait donné son appui à un imposai leur, elle lui retira sa protection et le renvoya dans « le pays qu'occupaient les Arabes-» (i). : toutefois, il est à remarquer ici qu'Ibn-Hidour (c'était le nom de l'aventurier) couvert par l'A'naïa. deChimsi, fut chassé de la tribu et conduit hors du territoire zouaoua, mais non livré au Sultan Abou-el-H'assan, qui n'aurait certes pas manqué de lui ôter la vie. Livrer le malheureux serviteur au Sultan, aurait été une lâcheté de la part de Chimsi, Chimsi ne Or, si YAnaïa repoussait l'imposteur, pouvait, devant sa responsabilité engagée à l'égard de l'individu, se dédire sans faillir; aussi, en retirant sa protection au faux prince, Chimsi, dans sa grande sagesse ne continua pas moins à protéger l'homme pour qui l'a'naïa kabyle demeurait avec tous ses effets clans toute la zone d'influence, irrévocable et sacrée. Durant les longues guerres que les H'afsides eurent à soutenir pour la défense du Moghreb central, qui fut un certain temps, l'apanage glorieux des Abd-elOuadites de Tlemcen, la Kabylie ne cessa donc pas un seul instant de maintenir son indépendance intacte. Aux nombreuses preuves historiques citées et qui toutes confirment l'inviolabilité du sol zouaoua, nous (1) Voir Ibn-Khaldoun, traduction de Slane, Tome I, page 257, Sans commentaire

— 66 — ajoutons une autre, où, avec l'esprit d'indépendance, se manifeste la force de résistance que les montagnards opposèrent de tous temps aux régimes autocraies auxquels de nombreux sultans et autres seigneurs laïcs ou religieux, essayèrent de les soumettre. du fisc était pour les institutions catégorique de la part des légendaire. L'opposition Zouaoua de se soumettre à la moindre imposition demandée au profit du trésor des princes de Bougie ou dans le témoid'Alger, se remarque particulièrement gnage suivant : Leur aversion « En 1352, le Sultan mérinide Abou-Inan, ayant bousculé quelques partisans d'Abd-el-Ouadites, -qui essayaient de lui barrer la vallée du Chélif, arriva à Médéa où il eut le plaisir de voir venir au devant de lui le prince de Bougie. Dans cette entrevue qui eut lieu, dit Ibn-Khaldoun, dans le mois de Chàban 753 (septembre-octobre 1352), Abou-Abd-Allah Moh'ammed, fils de l'émir Abou-Zakaria et seigneur de Bougie, trouva auprès d'Àbou-Inan l'accueil le plus empressé. Il lui exposa ensuite, dans un entretien secret « la\ grande difficulté qu'il éprouva à gouverner un Etat] dont les habitants, toujours portés au désordre, refu-\ soient d'acquitter les impôts » (1). Cet aveu montre que les tribus, soi-disant soumises, ne continuaient pas moins à vivre selon leurs traditions dans l'indépendance la plus complète et que les collecteurs du Makhsen qui se hasardaient dans leurs territoires pour faire rentrer les impôts, risquaient (1) Voir Ibn-Khaldoun, traduction de Slane, Tome IV, page 295.

— 67 — d'être gardés prisonniers ou chassés main par les montagnards. les armes à la

Telle fut la réalité des choses en cette Kabylie du ! XÏV°siècle. Cependant, des faits cités, il se dégage que ; cette Kabylie n'a pas échappé à la violence et que son ; sol avec ses libertés a été profané parfois, dans ce ' même siècle.

En effet, que penser du passage en plein territoire kabyle des troupes d'Abou-Zakaria, parties de Dellys ou de Bougie et de l'installation du général Ab'd-elOuadite Berhoum au pied de Tamgout' à Azeffoun, où il se serait fait construire un palais avec une forteresse ? — Ces quelques faits qui pourraient, en «"autres lieux, être considérés comme des indices de mainmise sur le pays, ne pouvaient être pris pour tels avec les Zouaoua. Si certains princes Almoh'ades venus de l'Est ou de l'Ouest avaient réellement suivi le chemin terrestre de Dellys à Bougie et vice-versa, ceci ne put se réaliser, comme cela a été déjà dit, qu'avec l'assentiment et la protection des habitants. Autrefois, comme aujourd'hui, il n'était pas possible de supposer que l'a'naïa pouvait se refuser. Les nouveaux venus se présentaient dans le pays, non en conquérants, mais en amis et alliés et comme tels ils pouvaient sans difficulté suivre la voie terrestre et circuler entre Dellys et Bougie. D'autre part, si les tribus de la banlieue de Bougie se refusaient de payer le moindre impôt, à plus forte raison celle des environs de Dellys, où l'influence poli-

— 68 — tique et administrative du gouverneur ne devait guère, surtout au début, s'étendre au delà des remparts. Or, la partie principale de la chaîne qu'atteignirent les troupes d'Abou-Zakaria ou celles de Berhoum, est à 30 ou 40 kilomètres de la ville de Dellys. Cette distance ajoutée à la difficulté de viabilité pour atteindre le territoire des Aïth-Djennad, protégé du côté de nous l'Ouest par les Iflissen et les Aïth-Ouagenoun, permet de supposer que ces Aïth-Djennad ne furent H'afsides pas plus soumis au joug des gouverneurs ou Àbd-el-Ouadites que leurs voisins du Sud', les ÀïthR'oubri, les Aïth-Irathen. D'ailleurs, la leçon donnée par Chimsi au Sultan à mérinide Abou-el-H'assen suffisamment, rappelait tous ceux qui feignaient de l'oublier, le respect qu'il des montagnards. fallait avoir pour l'indépendance des tribus Iflissen, AïthOuagenoun, Aïth-Djennad et Ia'zouzen, situées toutes sur la chaîne de Thamgout', reste donc douteuse. De Bougie ou d'Alger, les gouverneurs n'ont exercé sur cette partie de la Kabylie qu'une influence passaen pays gère et bien superficielle. Leur administration kabyle ne pouvait avoir d'autorité que celle que les montagnards eux-mêmes voulaient lui reconnaître. effective Mais, entraînés par les événements extérieurs, obliles Kabyles ne gés de subir le contact de l'étranger, purent s'empêcher d'en subir les influences directes. Ce M ainsi que, durant toutes les guerres fratricides almoh'ades' se livrèrent que les différentes branches entre elles, les Zouaoua ne restèrent pas sans entrer dans l'arène des combats ; selon leurs intérêts et leurs La soumission

— 69 — sympathies, nous les voyons accorder volontiers concours à l'un ou à l'autre des compétiteurs. leur

Sans parler de l'appoint moral qu'ils donnaient au parti du gouvernement, qui avait l'heur de plaire, il arrivait de voir que, dans maints combats, leur intervention changeait souvent le résultat de la bataille. accidentés, Agiles et infatigables, surtout en terrains courageux et braves, ils devenaient de terribles adversaires quand ils se voyaient attaqués dans leurs libertés ou menacés dans leurs foyers. On rapporte qu'en l'an 767 (1336), l'émir Abou-AbdAllah, seigneur de Bougie, fut tué par son cousin ÀbouEl-A'bbas, gouverneur de Constantine. le Voulant venger son beau-père, Abou-H'ammoun, sultan de Tlemcen, prépara une expédition et se présenta devant Bougie avec une forte armée (1). L'assaut allait être donné contre la ville qu'AbbouH'ammou voulait châtier, lorsque, dès les premières escarmouches de l'attaque, devant une résistance énergique des Bougiot.es, il se produisit un certain flotteLe moral des ment dans les rangs des assaillants. troupes du Sultan de Tlemcen, ébranlé, quelques défections se produisirent aussitôt; à la. suite du désordjre qui en résulta, un certain nombre de mécontents passèrent dans le camp des adversaires. Craignant une catastrophe, Abou-H'ammou chercha à faire donner la cavalerie, la meilleure troupe de son armée, mais les démoralisés refusèrent chefs des cavaliers arabes d'avancer ; ce refus, qui produisit un certain désordre dans leurs rangs, encouragea les assiégés ; et, par (1) Voir Ibn-Khaldoun, traduction de Slane, Tome III, page 450

— 70 — une poussée des plus vigoureuses, ceux-ci refoulèrent aisément l'ennemi, non sans lui infliger de sérieuses . pertes. Devant cet échec, les Arabes, pris de panique, dondans une nèrent alors le signal, du sauve-qui-peut; les cavaliers arabes, débandade affolés, générale, entraînèrent le reste de l'armée. Grâce à la bravoure et au courage de ses défenseurs, la ville fut ainsi sauvée. Profitant de ce désarroi, tous les assiégés sortirent et se lancèrent à la. poursuite des fuyards. Dans cette affaire, les Bougiotes rappelant et montrant ironiquement le « Djebel Ezzan », infligèrent aux Tlemcéniens un échec des plus humiliants. Dans la débâcle, la panilui-même ne que fut telle, dit-on, qu'Ahou-H'ammou put sauver sa tète que grâce à la vitesse de son coursier. Ses tentes et ses bagages restèrent entre les mains de ses ennemis. Son armée disloquée et coupée par les montagnards, « les démons et les singes » du Djurjura, fut pillée et massacrée (1). Ce fut là un désastre des plus terribles que put subir une armée en déroute. Cet échec fut un souvenir bien amer que Tlemcen et ses Arabes ne purent de longtemps oublier. Le grand Ibn-Khaldoun, parlant de cette journée mémorable,' nous en fait connaître le désastre par les termes suivants : « Tout à coup, la garnison fit une sortie, chassa la (1) « Démonset singes » désignant les Zouaoua sont les propres termes employés par l'historiographe des Princes Abd-etOuadites. Voir Histoire des Abd-el-Ouad, rois de Tlemcen, par Abou-Zakaria Ibn-Khaldoun, frère du grand écrivain, page 228, traduetipn de Bel.

— 71 — garde de ses tentes et les abattit à coup d'épée. Les Arabes, voyant de loin ce qui se passait, tournèrent dans leur fuite les restes de l'arbride et entraînèrent mée. « Le Sultan se hâta de faire charger ses bagages, mais il dut les abandonner à l'ennemi avec son h'arem. Pendant que son armée s'éloignait dans le plus grand se précipitèrent désordre, des bandes de montagnards sur elle de chaque vallée : attaquée de tous côtés, elle ne put ni avancer ni reculer et bientôt la route fut obstruée par la foule et encombrée de cadavres. « Ce fut là un événement en paria pendant si extraordinaire longtemps. » (i) . que l'on

Ce fut là, certes, une leçon bien dure pour les ambitieux et vaniteux Àbd-el-Ouadites, dont le seul mérite les était d'avoir livré, par leurs guerres incessantes, plaines et vallées du Moghreb central aux tribus arabes du Sud. Si les razzias d'Ibnou-Ghania avaient déjà montré aux nomades de leur cavalerie les riches butins du en partie composées Tell, les troupes d'Abou-Iï'ammou, d'Arabes nomades commirent dans leurs multiples incursions les ravages les plus irréparables dans les pays envahis. Par leur pillage et leur système de destruction, il ne restait derrière elles ni habitation, ni récolte, ni arbre; leur passage ne laissait que la désolation à la suite de les habitants sédentaires se virent souvent laquelle les basses et riches terres des obligés d'abandonner (1) Ibn-Khaldoun, Histoire des Berbères, traduction de Slane, « Tome III, page 452.

- n — plaines où leur vie et leurs biens étaient constamment en danger. Débordés par le nombre et partout battues et refoulées, les tribus agricoles, toutes généralement d'origine berbère, ne purent que fuir pour aller se réfugier sur les hautes régions moins accessibles : les unes sur le massif de l'Ouarsenis ou sur celui du Zakar, les autres sur les chaînes du Babor ou du Djurdjura. Ce fut particulièrement à cette époque que: les plateaux fertiles du Titri (Sersou), les plaines de la Melidju et du li'amza, les vallées du CliéliJT, de lisser, du Sebaou et même de l'oued Sah'el furent envahis el, occupés par l'élément arabe, laissé derrière elles par les troupes Abd-el-Ouadites. Toutes ces vastes régions reçurent définitivement, au détriment des tribus berbères refoulées, des colonies arabes destinées à soutenir l'influence et le prestige des gouverneurs de Tlemcen. Dans ces bouleversements profonds, comme autrefois, le Djurdjura se montra inflexible et inabordable; et, pendant toutes les guerres des dynasties rivales, ni les Mérinides, ni les Àbd-el-Ouadites, ni les H'afsides ne purent subjuguer le montagnard. Toutes les tentatives faites dans ce sens n'aboutirent à aucun résultat. La Kabylie, depuis longtemps le point de mire de leurs convoitises et de leurs vains efforts, restait indomptable et indépendante. Les luttes que le Djurdjura dut livrer en ces différentes circonstances ne firent que fortifier et raffermir les tribus dans leur organisation en petites républiques. Le fameux, Abou-H'ammou, depuis son échec de

— 73 — Bougie, pensa avec raison que le souvenir du désastre infligé à son prestige lui défendait à tout jamais d'avoir quelques velléités de conquête sur le pays des Zouaoua. Àùssi,; lorsque, dix ans après les événements de Bougie, on vint un beau jour annoncer à Abou-R'ammou lui-même, que le 30 janvier 1375, Tadellès avait été prise d'assaut par ses partisans, et que toute la population l'y avait reconnu comme roi, le Sultan, joyeux de cette nouvelle inespérée, se réjouit et ordonna d'illuminer. Pour fêler cet heureux événement, toute la cour <:n liesse organisa aussitôt des réjouissances à l'occasion desquelles furent débitées, selon l'usage, de nombreuses pièces de poésie chantant la victoire remportée. les minisDans ce jeu d'esprit et de congratulation, tres et les courtisans ne manquèrent pas, en cette circonstance, d'adresser en vers leurs compliments à leur maître. Voici, à titre de curiosité, un des poèmes, composé et récité par le nommé Abou-El-Fadhel, juriste et secrétaire d'Etat à la cour de Tlemeen (1) : « Une heureuse nouvelle pareille à l'aurore du matin, ' « ou encore au vent d'Est, a apporté (avec'elle) une « odeur d'ambre. « Le parfum qu'elle répand te salue. On dirait que « c'est (la ville de) Darin qui offre le parfum pénétrant « du musc. Noble (nouvelle) qui est venue t'informer <( (ô roi) de la conquête, ennoblissant celui qui vient et « qui l'apporte. Elle a annoncé la prise de Tedellis en (1) Voir les détails dans l'Histoire des Abd^el-Ouad ou Histoire des Rois de Tlemeen, page 381, par Abou-Zakaria Ibn-Khaldoùri, traduction de Bel.

- 74 — « ton nom, ô maître. Sois félicité de ta royauté « favorise la victoire. qui

(La prise de) Tedellis assure la conquête de Bougie; « marche (contre cette ville) soit avec La puissance, « soit avec ta chance, tu réussiras. « Désaltère-toi à l'eau du fleuve; (à Bougie) promène« toi dans ses jardins magnifiques qui s'étaient en ces « lieux pittoresques. (< Monte à ses citadelles, fouiile-les à « Allah te donnera un heureux succès. » l'intérieur.

Cette fête, ces réjouissances accompagnées des compliments les plus élogieux et les plus flatteurs adressés à cette occasion à Àbou-H'ammou, touL cela semblerait exagéré et hors de proportion avec l'objet qui les avait provoquées, si les visées intimes des Abd-el-Ouadites ne s'étendaient pas au delà de Dellys. En effet, la prise du petit port kabyle avait aux yeux des Abd-Ël-Ouadites, outre la satisfaction morale qu'elle leur procurait, une grande portée politique et militaire en même temps. Pour eux, le sens de l'événement était que : 1° L'entrée des partisans d'Àbou-H'ammou à Dellys échec de Bougie (en réparait en partie l'humiliant 1336-37); proclamation comme roi par les habitants de Dellys eux-mêmes signifiait que son prestige allait être rehaussé auprès des Zouaoua qui, dix ans auparavant, avaient si affreusement maltraité son armée et sa 2°'Sa majesté;

- 75 — 3" Enfin, la grande importance de la prise de Dellys résidait surtout dans la position militaire du point occupé, position stratégique que le poète définit de la façon suivante : « La prise de Dellys assure la conquête de Bougie. » les flatteries de côté, il convient cependant de rappeler que la position du petit port kabyle ne pouvait devenir réellement menaçante et dangereuse pour Bougie qu'à condition de disposer librement de l'une des voies, ou de celle de la mer avec une forte flotte, ou de celle du continent avec l'assentiment et la protection des Zouaoua, ces .« singes et démons » du Djurjura. n'avaient aucun de ces Or, les Abd-El-Ouadites moyens à leur portée. Le passage à travers le Djurdjura était particulièrement impossible à réaliser..' La joie exubérante, manifestée à J'annonce de la chute de Dellys, par les courtisans d'Abou-lî'ammou nous paraît sinon déplacée, du moins exagérée. Les ambitions des Abd-El-Ouadil.es lurent bien éphémères et leurs projets, des chimères. les visées de conquêLe des princes de D'ailleurs, Tlemeen n'eurent d'autres suites que celles d'user leurs auteurs et de provoquer en l'activant la déchéance de leur dynastie déjà fort ébranlée dans, ses fondements. l'administration de leur royaume, nous ne voyons que désordre et anarchie. Déjà, certaines familles arabes, appelées par eux pour les soutenir dans leur cause, commencent à les trahir ; pendant que les unes, se déclarant indépendantes, sèment le désordre dans le royaume, d'autres, habituées à ne vivre Dans Laissant

— 76 — que de rapines, n'acceptent à servir le trône qu'en vidant à leur profit le trésor public (1). Dès lors, Tlemeen bientôt épuisée et sans ressources ne pouvait devenir que la proie facile des désorganisateurs professionnels et traditionnels, les Arabes, qui, avec leurs appétits déchaînés, n'attendaient qu'une sa occasion pour se jeter sur elle et se partager dépouille. Tlemeen, aveuglée par son ambition, paya chèrement son imprudence et sa cupidité! Si elles avaient été prévoyantes, Tlemeen comme Bougie, ces deux villes berbères, auraient pu, suivant l'exemple de leurs aînées, Fez et Marrakech, vivre et prospérer sans se détruire. Unissant leurs efforts pour le bien commun, elles auraient dû, dès leur naissance, combattre et refouler les turbulentes tribus arabes vers le Sud Algérien d'où elles avaient été amenées. et de Débarrassées de ces cohortes de désordre . rapine, les deux villes, avec leurs propres • moyens, auraient peut-être pu arriver à organiser et asseoir dans le Tell du Moghreb central un second royaume berbère plus stable et plus prospère. L'élément berbère,, jusque-là en partie maintenu dans les riches vallées du Tell, aurait été mieux conservé, aussi bien dans son sang que dans ses moeurs et dans son langage; cet élément autochtone, de par ses qualités laborieuses, aurait surtout contribué à développer les richesses naturelles du pays et à restaurer les ruines qu'avaient laissées derrière eux les premiers flots des Benou-Hilal (2). (1) Voir Histoire de l'établissement des Arabes dans l'Afrique Septentrionale par E. Mercier. (2) Voir, pour plus de détails sur les désastres de l'invasion

- 77 — Tandis qu'avant le xive siècle, l'Algérie et la Tunisie n'élaieiiL encore peuplées en partie que de Berbères, de nos jours, nous n'en voyons que quelques groupes épars dans les hautes régions où ils vivent isolés et sans ressources sur leurs rochers souvent stériles comme de pauvres épaves refoulées et abandonnées là par la vague arabe. Si ce malheur irréparable est dû dans ses débuts au Khalil'a d'Egypte, El-Moustancer, qui a provoqué l'invasion du xr siècle, les princes berbères Almoh'ades (H'afsides et Abd-El-Ouadites) qui ont commis l'impruleurs ambitions personnelles, dence, pour satisfaire d'appeler les arabes et de les lancer dans les régions du Tell, sont, vis-à-vis de l'Histoire et de leurs frères de race, disparus de l'Algérie et de la Tunisie, les seuls coupables ; toutefois, nous estimons que cette culpabilité doit aussi s'étendre à tout le peuple berbère, dont le premier défaut est de n'avoir jamais su rien organiser de durable par lui-même. D'un caractère trop indiscipliné, le berbère n'a pas compris dans sa vie sociale que l'abus de la liberté conduit à l'oligarchie, et que cette l'orme de gouvernement ne fait, s'il ne la détruit pas, que rapetisser en lui l'idée de patrie et de nation, deux mots sur lesquels il n'a d'ailleurs conservé que le sens primitif. Manquant de cet esprit national, qui. embrasse dans sa conception un horizon plus vaste de sympathie et de solidarité, le berbère a de tout temps travaillé à sa perLe, car encerclé dans son amour borné du 'foyer, arabe du XIe siècle, un aperçu donné par G. Marçais dans son remai-quable ouvrage intitulé : « Les Arabes en Berbèrie ». Cf. Histoire de Vétablissementdes Arabes dans l'Afrique Septentrionale de Mercier.

— 78 il n'a jamais su, dans son idéal social, s'organiser définitivement pour composer par l'union et la solidarité une force susceptible d'être éventuellement opposée à l'envahisseur du patrimoine commun. Avec les Arabes comme avec les Romains, nous ïe voyons, à l'heure du danger, n'opposer qu'une faible force; ici comme là, la tribu seule a cherché à présenter quelque résistance à la domination étrangère; et si le Djurdjura comme le grand Atlas ont échappé au ils le doivent, en partie, à ia joug des conquérants, configuration de leur sol dont les difficultés d'accès renforcées par la bravoure innée de leurs habitants, rendaient inabordables les flancs abrupts de ces hautes régions. * -te * Après ces réflexions suggérées par l'état de décadence de Tlemeen, nous reprenons l'examen des évédirectement nements ou faits historiques intéressant la Kabylie. Nous sommes vers la fin du xive siècle, époque où le secours du grand historien berbère pour notre documentation nous abandonne (783 = 1381-2). Dès lors,, privés des- lumières du remarqualhe érudit et savant Ibn-Khaldoun, nous retombons encore dans les ténèbres et durant tout le xv 6 siècle, la Kabylie nous reste ainsi fermée et inconnue. Mais la postérité, ne pouvant la laisser plus longtemps dans l'oubli, de et nous la font voir nouvelles lumières l'éclairent vivante et active. La sachant intimement liée au sort d'Alger et de Bougie, l'arrivée des Espagnols dans ces parages la

- 79 — ranime ; et, son activité nous permet de la retrouver telle que nous l'avons vue et connue dans les siècles précédents, c'est-à-dire toujours palpitante de patriotisme et d'indépendance. En nous quittant, Ibn-Khaldoun ne manque pas de nous laisser l'impression que la déchéance complète de l'empire d'Occident approchait à grands pas et que l'anarchie qui régnait dans toute la Berbérie allait permettre aux Chrétiens, non seulement de libérer l'Espagne de la domination des Musulmans, mais aussi d'essayer de porter la guerre en Afrique même, particulièrement sur les côtes barbaresques. Dès lors, menacés directement dans leurs propres Etats, certains princes africains, feignant de faire trêve à leurs querelles intestines, essayèrent de tourner leurs efforts contre la Chrétienté qui les menaçait d'une nouvelle invasion. Mais le manque, d'union dans leurs moyens de défense, ajouté à la mauvaise organisation de leurs gouvernements et l'absence de discipline' clans les rangs de leurs armées, tout cela laissa beau jeu aux Chrétiens qui, pendant plus de cinq siècles (de 1380 à 1830) allaient sans répitfaire une guerre acharnée aux Musulmans d'Afrique. chrétienne n'ayant, pas réussi dans sesf\ L'Europe Croisades précédentes contre l'Orient, tourna sa colère et ses visées, de conquête sur la Berbérie, région depuis longtemps déclarée pays d'infidèles par la Papauté et / tous ses monarques. Dans cette guerre de religion que la Chrétienté a déclanchée dès le XIe siècle, la très catholique et apostolique Espagne, animée d'une haine féroce, fut de

— 80 — toutes les nations de l'Europe du Moyen-Age, celle qui mit le plus d'acharnement dans ses multiples agressions contre les Infidèles d'Afrique. la République Secondée par l'Autriche, le Portugal, de Gênes et le royaume de Naples, elle employa tous ses efforts pour essayer de débarquer et de s'implanter en un point de l'Afrique, où depuis longtemps elle voulait mener Ja guerre. Le seul obstacle qui paraissait retarder l'entreprise de ses projets, c'étati la sécurité de traversée dans la Méditerranée. A cet effet, la maîtrise de la mer qui s'imposait fut par elle et ses alliés chaudement disputée aux souverains de Tunis et de Fez, princes dont les moyens de défense maritime étaient alors bien limités. Ceux-ci, obligés cependant de se défendre, armèrent non sans difficultés quelques vaisseaux et essayèrent ainsi de répondre aux agressions ot des nombreuses flottes chrétiennes. puissantes Quelques succès rempar les marins musulmans, portés encouragèrent ceux-ci dans leur résistance et leur donnèrent le temps de mieux s'organiser. Tunis et Tripoli, d'un côté, Salé, Tanger et Ceuta de l'autre, furent, dès le xive sièlce, les principaux ports d'où partaient les flottilles qui permirent aux Musulmans d'Afrique de résister aux attaques répétées des armadas espagnoles, portugaises et génoises. En présence d'une coalition aussi formidable, les Africains, menacés clans leurs foyers, luttèrent avec acharnement. La lutte fut longue et pénible. Dans cette guerre de course sur mer, la sécurité des royaumes de Fez et de

.*- 81 — encore d'un certain prestige Tunis, qui jouissaient et de force, était relativement protégée d'organisation contre une agression directe de la part des Chrétiens. Seules, les côtes du Moghreb central, qui allaient être le théâtre de nouveaux événements, restaient sans défense. Dans cette partie de l'Afrique, les querelles intestines, le manque d'entente entre Musulmans (H'afsides et Mérinides) livraient Bougie et Tlemeen. à l'a la plus complète - ; et, leurs deux désorganisation royaumes livrés à l'anarchie devenaient, dès lors, une proie facile. Au courant de cet état de choses, la Chrétienté pensait, avec juste raison, qu'un coup de main de la part des flottes européennes sur un point quelconque de 5a côte barbaresque restait des plus aisées. La guerre sérieusement portée en Afrique, les côtes algériennes, qui en furent souvent le théâtre, subirent de nombreux assauts. Des principaux événements, qui s'y déroulèrent, nous ne retenons que ceux relatifs à la Kabylie, pays dont le passé est aussi difficile à démêler que le sol à conquérir. Nous verrons que ses habitants, les « Azuagues » (D leurs coups sur les nouveaux agresseurs dirigeant seront en partie les auteurs directs des différents désastres infligés aux Espagnols sur les côtes kabyles; avec leur concours, qui commence, dès le xvf siècle, à être des plus actifs, Alger prend du relief et s'illustre dans les guerres de course sur terre comme sur mer, le Zouaoui se fit redoutable. (I) Les habitants du Djurdjura, les « Igaouaouen », que les Arabes appellent Zouaouasont désignés par les écrivains espagnols sous le terme d « Azuagues . »

— 82 — Nous avons déjà vu que la Kabylie, malgré son indépendance, liberté qu'elle a su se donner et conserver intacte à travers les siècles, a été souvent obligée, directecontrainte par les événements, à s'intéresser ment ou indirectement aux mouvements politiques ou militaires, qui se manifestaient autour d'elle, soit à propos de Bougie, soit au sujet d'Alger, deux cités au sort desquelles le Djurdjura restait intimement lié. Nous avons également fait constater que son point de contact avec les civilisations (phéniétrangères cienne, romaine et arabe) a été, de tous temps, Dellys, porte du « Mont Ferratus » point stratégique admirablement situé entre les antiques cités de Saldea et d'Icossium. Si les Arabes des Abd-El-Ouadites ont essayé de mettre la main sur la Kabylie et de s'y infiltrer par cette porte, nous verrons également que c'est par la même voie que les Turcs, après les Espagnols, tenteront d'attaquer le Djurdjura et d'étouffer la liberté kabyle; et comme le futur n'est que le renouvellement du passé, les événements se répétant, nous constatons, , que c'est, par Dellys enfin, que le maréchal Randon, en 1857, a lancé ses colonnes d'attaque à la.conquête du Djurdjura, conquête d'autant plus glorieuse qu'elle est la première que l'histoire ait, jusqu'à ce jour, à enregistrer dans les fastes de l'indépendance kabyle. Quant aux tentatives espagnoles du xvi* siècle, • elles furent sans résultats. momentanée de L'occupation Bougie ne fit, ainsi qu'il sera dit plus loin, que réveiller et exciter le sentiment national des montagnards auprès desquels des aventuriers turcs, Aroudj et ses frères, trouvèrent l'aide la plus sérieuse pour se créer et asseoir leur autorité en Algérie pendant trois siècles.

_83des Espagnols de Bougie et Lorsque, débarrassés d'Alger, les Turcs, se croyant assez forts pour imposer leur hégémonie, en Kabylie, essayeront de toucher aux libertés du Djurdjura, ils seront plus que désillusionnés. Durant les trois siècles de leur règne, ils vont se trouver aux prises avec l'esprit d'indépendance des montagnards prôné par Koukou et Guela'a, deux citadelles qui étaient, alors le refuge inviolable de cette liberté kabyle. Dans ces luttes, le montagnard sera épuisé, mais non vaincu; sa ténacité clans sa résistance au joug du Turc mérite, pour la mieux définir et la bien asseoir dans l'histoire de l'Indépendance des peuples, non seulement une plume mieux autorisée et plus fine, mais une érudition plus étendue que la nôtre ; l'histoire de la Kabylie reste l'image en miniature du passé de ce grand peuple, le Berbère, que les grands écrivains arabes mettent au rang des Grecs et des Romains.

IV.

PERIODE

TURQUE

SOMMAIRE

Bougie et Alger tombées en décadence, les Zouaoua étaient directement intéressés à l'existence de ces deux villes. — L'arrivée des Espagnole inquiéta toute la Kabylie et la prise de Bougie en 1510poussa tout le Djurdjura à prendre les armes pour aller se mettre sous les ordres du gouverneur Abou-Belier chassé de sa ville. — Demande de secours aux derniers princes li'afsides de Tunis. — Les espagnols assiégés résistent aux assauts multiples des Kabyles. En 1512, des pirates turcs dont A'roudj et Khaïr-Eddin déjà réputés parleurs exploits de marins arrivent devant Bougie. Dans une attaque combinée par terre et par mer, A'roudj blessé suspend les hostilités et se retire à Tunis. — Les Espagnols inquiets recherchent l'alliance des Beni-Abbas. — Le secours de Guela'a empêche la garnison de; Bougie de succomber par la famine. — Pendant ce temps, Gênes se met de la partie ; et en 1513, André Doria s'empare de Dji• djelli. — Gette nouvelle conquête des Chrétiens irrita fortement les Montagnards qui firent, de nouveau, appel au gouvernement dé Tunis. — Retour de A'roudj et de Khaïr-Eddin avec leurs cheq'efs munis de pièces d'artillerie. — Soulèvement général de toute la Kabylie orientale. — Le gouverneur tunisien de la province de Bône, le nommé Sidï Alïmed ou El-K'adJii, fut officieusement chargé de prètter main-forte aux « Raïes » turcs. — Djidjelli repris aux Génois devint, une base d'opérations pour les Barberousse; mais une deuxième attaque contre Bougie n'eut pas plus de succès

— 86 — que la précédente. — Cet échec lia d'amitié les deux chefs turc et kabyle. — Sidi-Ah'med ou El-K'adM, rentré dans son pays d'origine les Aïlh-R'oubri, encouragea A'roudj à ne pas quitter la côte kabyle. — Suivant les conseils du chef kabyle, A'roudj se décida à faire diversion sur Alger où sa présence était réclamée. Bel-K'addhi leur ayant préparé le terrain, les Turcs dans Alger où ils ne tardèrent entrèrent triomphalement pas à s'emparer du gouvernement de la ville. — Placé à la tète du pouvoir, A'roudj eut le bonheur d'écraser les Espa. gnols dans une de leurs tentatives de débarquement à Babel-Oued. — Profitant de son succès, il organisa son nouveau dont celle de royaume et le divisa en deux provinces, l'Est fut attribuée à son compagnon et ami Bel-K'adlii. — Fidélité du Djurdjura aux triomphes des Turcs, qui firent d'Alger la capitale de leur royaume naissant.

Reprenant le cours des événements historiques relatifs à la Kabylie, nous constatons qu'à partir du xv° siècle, les deux villes Alger et Bougie, si longuement de Tunis, de disputées par les différents souverains Tlemeen et de Fez, vont être délaissées et abandonnées à leurs propres malheurs, c'est-à-dire à l'anarchie, à la déchéance de leur grandeur des temps passés. •De cet abandon, Bougie sera la ville qui en souffrira le plus, car, la sachant sans influence ni force, les ronces du Djurdjura, débordant par dessus ses remsur elle et l'étoufferont. parts, s'étaleront Quant aux autres cités tombées également en décadence et livrées à elles-mêmes, ces villes au passé glorieux vont toutefois essayer de vivre encore, en formant des princimais bien appauvries, car leur pautés indépendantes,

— 87 — née du désordre et de l'anarchie indépendance, qui rongeaient d'ailleurs tout le Moghreb central, ne préparaît, que leur perte prochaine. Affaiblies, réduites à leurs propres moyens de défense, elles devenaient une proie facile à saisir, et pour s'en rendre maître, un simple coup de main, une attaque par mer bien menée, suffirait pour en assurer le succès aux agresseurs. De cet état de choses, toute la Chrétienté en était depuis longtemps informée ; seule, la crainte de complications diplomatiques entre certaines nations européennes, retardait la réalisation de ses visées. D'ailleurs, si la force de l'Islam, brisée en Espagne, commençait à être également disloquée en Afrique, l'Orient restait encore solide et menaçant., L'influence de Constantinople se faisait sentir jusqu'en Pologne. La Papauté qui ne pouvait se consoler des échecs subis durant ses précédentes croisades, exploitant encore la crédulité de l'Europe chrétienne, ne restait pas moins inquiète devant les progrès inquiétants de Constantinople, qui débordaient sur les Etats balkaniques et sur le Danube. En Occident, de la presqu'île ibérique jusqu'aux Iles la haine chrétienne, dans sa réaction Britanniques, ' succès de refoulement des musulencouragée par ses mans d'Espagne déborde et menace l'Afrique islamique. En attendant, la guerre de course en Méditerranée y rendait la sécurité de la navigation fort précaire pour tout le monde. Pendant que les Portugais s'attaquaient par l'Océan au Moghreb occidental, les Espa-

— 88 — gnols, dans la Méditerranée , portaient la guerre sur les côtes barbaresques. Oran, Bougie et Tripoli tombèrent successivement en leur pouvoir (1509-10)'. Alger menacée d'un bombardement et fut obligée de se dépouiller des quelles se trouvait son port. A la cieux coup de main, Alger, l'antique na «, resta, dès lors, à la merci Bougie. déposa les armes Iles, derrière lessuite de cet audacité des « Mezr'adu conquérant de

Le victorieux Pierre de Navarro représentant de l'autorité espagnole, la prise de possession des « Iles » assurée, s'abstint pour le moment d'exercer la moindre pression sur les Algérois ; ne voulant pas sans doute brusquer les choses, il se contenta donc de s'emparer des Iles où les Espagnols élevèrent aussitôt une forteresse (le Pefion) à laquelle la destinée réserva le rôle le plus fameux dans l'histoire d'Alger. Pendant que la marine espagnole prenait possession de ces différents points de la côte, les petits ports de Ténès et de Dellys, craignant sans doute l'arrivée et le châtiment des Chrétiens, s'empressèrent, eux aussi, d'adresser leur soumission aux nouveaux venus. La dextérité avec laquelle cette expédition fut menée, permit donc aux Espagnols d'oBtenir des résultats aussi inattendus que précieux. En moins de deux ans, les armées de Ferdinand le et débarquées par une flotte Catholique, transportées imposante, purent obtenir sur lès Africains ces brillants succès. Mais, par suite de la mauvaise politique du gouvernement et l'incapacité ou l'incurie de la plupart de ses ministres, les gouverneurs espagnols aban-

— 89 — donnés à eux-mêmes, ne purent pas conserver longtemps leurs nouvelles conquêtes. (1) Revenus de la stupeur que leur avait causé l'audace des Chrétiens, qu'ils ne croyaient pas capables de venir les attaquer chez eux, les Africains se ressaisirent, et, devant le danger commun qui les menaçait, ils pensèrent aux moyens d'y remédier en repoussant l'envahisseur. Tous les musulmans de l'Afrique finirent donc par se rendre compte de la gravité de leur situation. La réalité des faits fit frémir d'horreur toute la Berbérie ; et, bientôt la menace d'un danger aussi imminent secoua les populations qui coururent qu'effroyable aux armes. Ne serait-ce que par le souvenir -des récits atroces rapportés par ceux-là mêmes qui avaient échappé par leur fuite, lors de la prise de Grenade, en 1492, aux tortures de l'Inquisition (2), bientôt les vieilles haines réveillées se développèrent et les cris de vengeance se (1) Voir Histoire des Abd-el-Ouadites,traduction de Bel; Epo(7UB militaire de la grande, Kabylie, par Berbrugger, et aussi Histoire de l'Afriqueseptentrionale, par E. Mereier, et Les Rois d'Alger, d'après Haëdq, par Gvammont, etc... Ce sont là les principaux auteurs consultés par nous pour essayer d'arriver, à travers les obscurs événements de l'époque (XVesiècle), à dégager tout ce qui se rapporte à la Kabylie. Comme il s'agit d'histoire, nous ne relevons, à ce sujet, que les faits oui nous paraissent authentiques ou reconnus comme tels par d'autres écrivains. (21 Les persécutions, les horreurs commises par l'Inquisition en Andalousie, et ailleurs, restent unetâcbeineffaçable dansl'Histoire de la Chrétienté et de l'Humanité. Il est certain que les échos de gémissements des milliers de victimes musulmanes, martyrs du plus abominable fanatisme ne purent être empêchés de se répercuter en Afrique et jusqu'en Orient. Ce qui en résulta, l'Histoire le connaît. L'eclosion du fanatisme papal qui a existé et soulevé le peuple musulman contre lui, a replongé tout le monde occidental dans l'ignorance et lebarbarisme. Si l'Europe latine, avec'ses guerres de religion du MoyenAge, a

- 90 — propagèrent jusqu'aux tribus les plus reculées. Déjà les habitants, Berbères et Arabes du Tell et des Hautstrêve de leurs quePlateaux, faisant momentanément cherchaient à se concerter et à relles personnelles, s'unir dans leurs efforts pour se défendre et repousser l'ennemi commun. et Mais les Espagnols se sachant mieux organisés mieux armés, ne s'inquiétèrent pas outre mesure de toutes ces menaces : l'artillerie de leur flotte et clés positions acquises sur terre leur semblait suffisante pour maintenir en respect les cohortes des tribus soulevées. Cependant depuis l'Atlantique jusqu'aux Syrtes, une de toute la Berbérie. Les grande agitation s'emparait menaces, suivies d'effets, de la Chrétienté provoquèrent la proclamation du « Djihad », cri d'alarme qui ne pouvait manquer d'être entendu. Comme la « Croisade ». le djihad enrôla et arma des masses de fidèles. Dans ce mouvement de réaction générale et inévitable, les Zouaoua ne restèrent pas indifférents. Sans doute, informés par leurs marabouts et même par les quelques exilés andalous réfugiés dans leurs des atrocités commises par les Chrétiens montagnes, contre la foi, les personnes et les biens des Musulmans les Zouaoua, directement menacés par la d'Espagne, main mise sur. Dellys et Bougie, durent être les premiers à vouloir prendre les armes et à marcher contre retardé de plusieurs siècles l'éclosion d'une nouvelle et vraie civilisation, les Torquemadà torsionnaires. qui maniaient le fer rouge et dressaient les bûchers, infernaux au nom de .T.-Christ, ont terni et sali devant l'Univers entier et devant la Morale Universelle, les belles et saintes paroles de l'Evangile.

— 91 — contre les Espagnols, les Infidèles, particulièrement qui osèrent débarquer et prendre pied dans leur pays.. Mais ici plus qu'ailleurs, il manquait aux montagnards, comme aux Algériens en général, une tête, un homme, un chef capable de prendre avec le commandement des contingents, la direction générale du mouvement. Si des ambitions personnelles, guidées par l'égoïsme, empêchaient le peuple d'exprimer ses préférences et de,fixer son choix sur un chef déterminé, le manque d'organisation et de discipline mettait l'Africain dans l'impossibilité de prendre ses responsabilités et d'entreprendre quoi que ce fut avec ses propres moyens. Dans cette circontance, l'initiative des Zouaoua fut cependant assez prompte, et donna les résultats les des moins attendus. Pendant que les Arabo-Berbères villes, les Maures, se livraient, à ce sujet, à des discussions interminables et stériles, les Zouaoua, sans palabre, se mirent en mouvement et allèrent droit au but. Accourus au premier signal d'alarme, ils avaient déjà bravement donné de leur personne, en essayant de s'opposer au débarquement des Espagnols. Après avoir disputé chaudement la prise de Bougie, ils s'entendirent, sous la direction d'un prince h'afside, nommé Abou-Bekr, pour organiser le siège de cette ville; mais, tous les efforts tentés dans ce sens furent vains, car le front de mer n'étant pas également fermé aux Chrétiens:,; le siège restait inefficace. D'ailleurs, même du côté du continent, quelques batteries espagnoles, installées à l'intérieur des remparts, rendaient l'approche de la ville fort difficile.

— 92 — Aussi, pour que les futures tentatives d'assauts eussent quelque chance de réussite, le gouverneur Abou-Bekr sollicita de son souverain de Tunis l'envoi de quelques navires d'urgence qui inquiéteraient Bougie par mer. Tunis, inquiète sans doute, mais soucieuse dé" sa propre sécurité, fit la sourde oreille. Les secours demandés n'arrivant pas, les Espagnols, enfermés dans la ville, eurent alors largement le temps d'améliorer leurs fortifications et d'augmenter leurs approvisionnements. Pour défendre la place, les deux ans d'occupation permirent dès lors aux Espagnols de s'armer solidement en y amenant de l'artillerie et des munitions en quantité. Ce laps de temps, pendant lequel il n'y eut que quelques escarmouches sans importance, permit encore aux occupants cle Bougie d'organiser solidement leur défense. Ce ne fut seulement qu'en 151% que les Espagnols commencèrent à être sérieusement inquiétés dans leur forteresse. Les deux plus fameux corsaires cle l'époque dans la Méditerranée, les nommés A'roudj et Khair-Eddin, venant de la région de Tripoli, se présentèrent brusaussitôt ; quement devant Bougie qu'ils attaquèrent après avoir capturé deux navires chrétiens qui se trouvaient dans le port, ils jetèrent l'ancre et débarquèrent vers la partie orientale de la rade. Combinant leurs efforts avec ceux de quelques montagnards laissés de garde autour de la ville assiégée, ils repoussèrent les Espagnols qui avaient tenté une sortie. Leurs attaques se poursuivant par la plage, permirent à A'roudj et Khair-Eddin de s'approcher de la ville. Après quelques travaux d'approche, ils tentèrent le coup suprême; placés à la tête de quelques

— 93 janissaires soutenus par des contingents Kabyles, ils essayèrent de pénétrer clans la place par le port. Mais ce point dominé par l'artillerie cle la citadelle, permit aux Espagnols cle repousser aisément leurs ennemis. les des assiégés, Devant la résistance héroïque assaillants se virent obligés de suspendre leurs assauts, dont certains furent des plus meurtriers. L'attaque cessa en laissant aux Espagnols toutes les apparences d'une victoire due au courage et à la ténacité dans la résistance de toute la garnison dont le commandant fit preuve de sang-froid et d'intelligence remarquables. Toutefois, il est à remarquer que si cette première tentative pour reprendre Bougie aux Espagnols échoua, cet échec est dû en partie à l'artillerie cle la place, qui, tirant à bout portant, causa cle grands ravages clans les rangs des assaillants ; clans ces différents ne engagements la valeur guerrière des janissaires fut pas sans étonner les montagnards. Ayant pour la première fois l'occasion d'admirer le courage et la bravoure des Turcs, dont le chef A'roudj eut un bras fracassé dans un des assauts, les kabyles ne purent s'empêcher cle leur accorder toutes leurs sympathies. Le combat arrêté à la suite de cette grave blessure, reçue- par leur chef, les Turcs très peines de leur échec reprirent la mer ; et, Khair-Eddin, voulant aller soigner son frère blessé, le ramena à Tunis. Ce départ qui laissa Bougie encore esclave des Espagnols, chagrina beaucoup la Kabylie, mais ne la désarma pas. Ce succès encouragea les Espagnols h persister et la perspective d'une noudans leur résistance,

— 94 — velle attaque l'es incita à développer tous les moyens de défense pour assurer entre leurs mains le maintien de leur conquête. des Turcs, les Espagnols cle Bougie, toujours inquiétés et assiégés par les Kabyles, cherchèrent alors, par l'intermédiaire à réd'émissaires, tablir quelques relations avec certains chefs cle tribus de l'intérieur, particulièrement avec l'« amr'ar » des et même Beni-Abbas, chef dont l'origine nobiliaire princière était très connue d'eux. Etant donné les sentiments de sympathie que cette tribu professait depuis longtemps à l'égard des Espagnols, la démarche donna des résultats les plus satisfaisants. Secrètement, la diplomatie espagnole s'était déjà employée par des insinuations répétées à laisser entendre aux derniers descendants des princes hemmadites de Guela'a que l'Espagne pourrait, le cas le royaume de leurs échéant, les aider à reconstituer ancêtres, et que son arrivée à Bougie ne serait que le commencement cle la mise en pratique du projet. En attendant, la réalisation d'une promesse aussi aléatoire que chimérique, Guelaa' alléchée par l'or espagnol promit une aide immédiate à Bougie, qui commençait à avoir grand besoin de renouveler ses En réalité, suivant le vieux prinapprovisionnements. cipe de tous les conquérants, pour qui la loyauté est un vain mot, les Espagnols ne cherchaient qu'à tromper et diviser la Kabylie pour mieux y régner. Au sujet de Bougie assiégée, malgré la vigilance des Zouaoua, des provisions de toutes sortes y arrivaient eh abondance de Guela'a ; les communications Débarrassés

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ainsi rétablies avec les Beni-Abbas, Bougie, rassurée sur les moyens de son existence, respira ; ce nouvel état de choses enleva bientôt toute inquiétude au commandement de la place. En effet, grâce aux secours cle ravitaillement fournis par les Beni-Abbas, le danger de mourir de faim devenait, pour le moment, moins menaçant pour les assiégés sur le sort desquels le Gouvernement cle la Métropole semblait se désintéresser. À ce titre, l'aide cle Guela'a était donc pour la garnison espagnole des plus appréciables. Désormais, Bougie, vivant tranquille et se sachant ainsi protégée, n'avait plus d'inquiétude à éprouver sur le sort de son avenir. L'extension de son Influence directe sur toute la vallée de l'Oued-Sahel lui paraissait même possible et prochainement réalisable. Sur ces entrefaites, encouragés sans doute par les succès des Espagnols en Afrique, les Génois, sous la direction d'André Doria, vinrent à leur tour en 1513 insulter les côtes barbaresques et cherchèrent eux aussi à y prendre pied. Par un coup de main habilement mené, ils arrivèrent à quelques milles à l'Est de Bougie, à s'emparer de Djidjelli où une garnison fut aussitôt installée. Les habitants, chassés de leurs demeures et refoulés sur les montagnes firent appel environnantes, contre ce nouvel empiétement à leurs frères de l'intérieur. Il n'en- fallait pas davantage pour rallumer l'incendie et ranimer la haine et la colère des deux Kabylies. Se souvenant de A'roudj et de son frère, les montagnards réunis leur envoyèrent, après délibération, des délégations pour les supplier de revenir les aider à se débarrasser des Chrétiens dont les entreprises de

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96 —

Conquête devenaient trop évidentes. L'appel adressé aux Turcs l'ut entendu et A'roudj rétabli, prépara en secret une nouvelle expédition contre Bougie. Ce fut alors qu'un certain chef d'origine kabyle, serviteur du gouvernement h'afside de Tunis, nommé « Sidi Ah'med ou El-K'adhi » l'ut, en même temps et officieusement, autorisé par le sullan de Tunis à intervenir pour aider à délivrer Bougie. D'une famille connue et estimée dans les deux Kabylies, Sidi-Ah'med parLiL de la Région de Borne où il de province. exerçait les fonctions de gouverneur Arrivé dans les Babor, les contingents des différentes tribus s'empressèrent de venir en masse se mettre sous sa bannière. Grâce à son influence» et surtout au vif désir des montagnards de combattre contre les chrétiens, il leva une armée forte de 20.000 hommes qu'il mena participer avec les Turcs, d'abord à la reprise de Djidjelli. La petite garnison génoise chargée d'assurer la défense du port, essaya bien de se défendre; mais attaquée par mer et par terre à la fois, prise entre deux feux et débordée par le nombre, elle ne put guère ' résister plus longtemps. Sans approvisionnements et sans défense, Djidjelli se rendit aux Turcs qui en prirent possession. Débarrassé des Génois, le petit port kabyle retrouva, avec sa liberté, son activité d'antan; bien plus, dégagé et armé par A'roudj, il devint, dès lors, tant par sa position géographique que par la richesse de ses de première imporessences, une base d'opérations tance pour la guerre de course que Chrétiens et Musulmans se livraient avec acharnement dans toute la Méditerranée.

— §1 — s Mais le but d'A'roudj ne devait pas s'arrêter à cet heureux succès; voulant profiter du précieux appoint que lui donnaient les contingents de Sidi-Ah'med ou contre Bougie fut El-Iv adhi, une nouvelle attaque décidée. Les Espagnols que la reprise de Djidjelli ne pou-' de leur propre vait laisser indifférents , s'inquiétèrent sort ; avisés par leurs espions de la décision prise contre eux, sans perdre de temps, ils doublèrent leurs et leurs approvisionnements efforts pour augmenter assurer la défense de la place du côté de la mer. Aussi, quand les Turcs arrivèrent, ils trouvèrent ville solidement fortifiée et bien armée. la

Après les manoeuvres d'approche nécessaires devant une place forte, les Turcs commencèrent l'attaque. Des tentatives d'abordage, par nier ou par terre mainrestèrent sans tes fois engagées par les assaillants, résultats. Tous les assauts, aussi intrépides les uns Les repoussés. que les autres, furent régulièrement Espagnols luttant à la mort se firent inabordables. Finalement, se voyant sans artillerie de siège, les Turcs pensèrent, avec juste raison, que Bougie, par son armement, était pour le moment imprenable. En attendant, ils ne purent s'empêcher de constater, non sans amertume, que leur tentative de reprendre Bougie avait piteusement échoué. Les pertes en hommes avaient été sérieuses ; et, ce qui était encore plus grave pour les Turcs clans cette malheureuse expédition, ce'fut la perte de leurs principaux « eheqefs », vaisseaux, qui, enlisés dans l'embouchure de la Souml'artillerie espamam, furent criblés et^î-geJiësNpar ' ' " -'X\ gnole. /V>

— 98 — Ce second échec subi devant Bougie leur parut plus qu'un désastre. Privés de leurs vaisseaux, les turcs se crurent donc perdus pour toujours. Mais la destinée voulut que l'étoile des Barberousse ne s'éteignit pas de sitôt. La sainte matronne de Bougie LaUa Gouraya, témoin du courage et de la bravoure des défenseurs de sa liberté, ne pouvait se désintéresser du malheureux sort de ces étrangers .musulmans sans se montrer ingrate ! Sa bonté était grande et ses miracles nombreux ! fatalité contre de la l'acharnement Malgré de ce leurs entreprises, qui aurait pu répondre que l'avenir réservait aux deux guerriers turcs ? L'enlisement de leurs vaisseaux dans les eaux du Djurdjura, était peut-être un signe des temps qui indiquait que leurs maîtres ne devaient pas, eux non plus, quitter le confinent Kabyle avant qu'ils ne fussent largement dédommagés de leurs pertes et de leurs revers. Aussi, malgré ses échecs successifs devant Bougie, ville maudite où il était venu perdre inutilement son sang et sa renommée, A'roudj ne désespéra pas de ré-i lablir sa fortune et son prestige quoique fortement ébranlés. Dieu est grand et les Kabyles, puissants ! !; Ayant pour la première fois approché la Kabylie d'assez près, le turc A'roudj fut émerveillé des qualités du montagnard ; l'ayant vu à l'oeuvre, il. guerrières en apprécier sut, en connaisseur, l'intelligence, la/ bravoure et la ténacité. Les sentiments de dévouement et de reconnaissance que le montagnard lui manifesta en maintes occasions, le charmèrent ; d'ailleurs, il n'ignorait pas que, dès

— 99 — ses premiers malheurs, les sympathies des Zouaoua lui étaient largement acquises. L'ensemble de tous ces sentiments était pour son coeur uni réconfort. D'ailleurs Sidi-Ah'med ou El-K'adhi, tout le premier, devenu leur chef, ne cessa pas dès lors de l'entourer de son amitié et de sa protection. Cette amitié, née à la suite d'un malheur commun, fut de la part du montagnard, sincère et durable. On peut dire que ce sentiment de sympathie si bien partagé fut pour le turc éprouvé par les revers de la Fortune, une consolation pour le présent et un gage pour l'avenir. « Après s'être juré amitié réciproque », dit M. Berbrugger, ils lèvent le siège de Bougie (1514) et vont se réfugier à Gigelli » (1), non sans promettre aux montagnards de revenir sous peu avec des moyens plus formidables pour les aider à libérer leur ville de ses maudits espagnols. Le séjour de Djidjelli ne fit que consolider cette (( amitié jurée ». C'était donc un pacte d'alliance signé entre les deux chefs. Le Turc, secondé par le Kabyle, allait être l'auteur de grandes choses qui durant trois siècles allaient se dérouler sur la scène de la petite ville d'Alger. L'aide des Zouaoua lui étant ainsi assurée, A'roudj, doué par la nature et admirablement favorisé par les ne tarda pas à revoir son étoile briller circonstances, d'un nouvel éclat. Les prouesses du raies turc, devant Bougie bientôt embellies et propagées par les gens de Bel-K'adhi, sa réputation de grand capitaine ne tarda (]) Berbrugger, Epoques militaires de la Grande Kàbylie, page 59, et Mercier, Histoire de l'Afrique septentrionale, Tome II, page 426 et suivantes, avec de nombreuses références relatives aux deux frères Barberousse et aux Bel-K'adhi. Voir aussi Féraud, Histoire de Bougie, et de Grammont, Rois d'Alger, S

— îoo —. ÎKJI pas à se répandre dans tout le Tell, à tel point qu'A'roudj devint bientôt, tant dans les villes que d'ans les campagnes, l'homme du jour, le «moul essa'a » qui, envoyé eu Afrique, devrait délivrer l'Islam de la menace chrétienne. La victoire de Djidjelli et les. manoeuvres d'attaque contre Bougie qu'il tenait encore assiégée, donnaient, déjà au raies A'roudj, la réputation d'un grand chef en militaire. Bel-K'adhi l'ut le premier à reconnaître lui, outre l'énergie et l'intrépidité, toutes les qualités de mérile. voulues pour un organisateur Mai;; les Espagnols, don! ia garnison résistai!. a\ec succès à Bougie, parlaient de l'aire une diversion sur Alger. D'ailleurs, cette menace pesait sur celte ville depuis leur installation sur le Potion. Cherchant depuis - longtemps à. mettre un terme à une situation aussi inquiétante, les Algérois s'agitaient et demandaient à leur gouverneur les moyens d'assurer leur sécurité. Profitant de cet état d'esprit, les Kabyles qui étaient, ceux qui faisaient, sans cloute, parmi, les habitants, une propagande des plus actives en faveur d'une intervention immédiate, décidèrent la population algéroise à abonder dans leur sens. Dans des réunions publiques, le voeu présenté aux notables fut partout adopté. Devant cette opinion publique, l'autorité locale ne put et soutenir les desiderata du peuple. qu'approuver A la suite de cette décision, le roi d'Alger, le nommé Salim. Elloumi se décida à'dépêcher lui-même une députation chargée d'obtenir le concours immédiat d'A'roudj contre les Espagnos du Penon, dont les menaces devenaient des plus inquiétantes pour la ville comme pour ses habitants. Ceci se passait en l'an 1516.

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Les projets de Bel-K'adhi en faveur de son protégé turc allaient se réaliser, car A'roudj, supplié, ne put de promettre aux Algérois soin prochain s'empêcher concours. Après avoir sans doute discuté et-arrêté en commun leur plan d'action dans le présent comme dans l'avenir, les deux amis doublèrent les postes de surveillance autour de Bougie et prirent la direction d'Alger, A'roudj par mer et Bel-K'adhi par terre. Dès lors, l'histoire d'Alger commence à prendre un nouvel aspect avec la fortune des Barberousse, fils d'un potier levantin, qui parviendront sous la protection de la Providence et des Zouaoua aux plus hautes les Barberousse dedignités. De simples aventuriers, viendront les plus fameux rois d'Alger ! * *# À propos du voyage qu'A'roudj effectua de Djidjelli à Alger, nous ne pouvons nous empêcher d'émettre quelques réflexions sur le sens politique d'un pareil déplacement, qui se fit, nous l'avons dit, par mer. En répondant à l'appel des Algérois, A'roudj n'ignorait pas que la non réussite de sa nouvelle mission serait sa perle définitive et qu'il lui fallait, en conséoù son avenir était quence dans cette entreprise engagé, faire jouer tous les ressorts de son intelligence pour atteindre le but désiré. — Son sort placé entre les mains de la Kabylie, A'roudj, fin diplomate, ne put mieux faire que dé manifester à celle-ci, la premère, les honneurs de ses cajoleries. Nous avons vu qu'en 1510, Dellys avait adressé à l'espagnol Navarro, dès son arrivée à Bougie, une sou-

— 102 — mission appuyée sans doute de quelques cadeaux offerts par les citadins et commerçants. A'roudj qui n'ignorait pas l'estime que les Zouaoua avaient pour lui, et aux yeux desquels il ne voulait pas paraître autre chose qu'un défenseur de ta cause nationale, ne manqua sans doute pas, en passant, de faire, avec sa petite flotte, une démonstration de sympathie devant les côtes du Djurdjura et d'inviter les habitants de Dellys, si cela n'était déjà fait, à se dégager de leur engagement de soumission envers les Chrétiens. Pareille démarche ne pouvait d'ailleurs qu'augmenter et fortifier son prestige auprès des montagnards, dont la plus grande partie, à commencer par les Aïth-Djennad, Échappait encore à l'influence effective du nouveau chef kabyle Sidi-Ah'med ou El-Kadhi. De sorte qu'en se montrant à Dellys, A'roudj accomplissait là une démarche nécessaire et politique assez adroite et dont le moindre résultat ne pouvait que lui rallier les hésitants ou indifférents du Djurdjura. D'autre part, son passage à Dellys était le meilleur moyen de faire connaître officiellement le but de sa croisière ; la nouvelle d'une prochaine attaque contre le Pcîïon, déjà lancée dans la montagne par les émissaires de Bel-K'adhi, se confirmant, ne pouvait donc que réjouir le coeur de tous les musulmans ; dans cet enthousiasme général, il ne restait plus de doute pour Ile Kabyle que l'intervention; d'A'roudj allait sûrement s débarrasser Alger de la présence des Chrétiens que la ; réputation de sectaires et de tortionnaires avait rendus exécrables à tout le Djurdjura, comme à tout le monde I islamique. Dans ce cas, ne pas assister, ne pas participer à la réalisation de cette entreprise pieuse et patriotique serait pour tout bon musulman un vrai sacrilège.

— 103 { et autres Tel était le langage que les marabouts aux émissaires devaient tenir, en cette circonstance montagnards, qui jaccoururenit en masse, se mettre sous les bannières de Bel-K'adhi et des Turcs, devenus champions de l'Islam, dont Alger, par le hasard allait devenir pour les Algériens un des événements, des loyers de patriotisme des plus ardents. dans cette entreL'intervention de Lalla-Khedidja, prise, porta bonheur aux Baberousse qui, avant d'entrer à Alger, allèrent s'emparer d'abord de Cherchell le la possession en supprimant dont ils s'assurèrent nommé Kara H'assan, son gouverneur. Toujours soutenu par les Zouaoua, A'roudj revint sur ses pas et fit une entrée triomphale à Alger, où il ne tarda pas à s'emparer également du pouvoir et à se faire proclamer roi, en lieu et place du malheureux Salem-Ettoumi dont il s'était débarrassé, dit-on, en l'étranglant dans son bain. Voulant la fin, le Turc sans tous les moyens, scrupule n'hésita pas d'employer même criminels pour se faire la situation nette. Devenu maître et roi d'Alger, A'roudj pensa immédiatement après son installation aux moyens d'assurer la défense de la ville ; ses premiers soins furent pour la marine où des services spéciaux devaient particulièrement s'occuper de la sécurité de sa flotte naissante. Après avoir nettoyé et déterminé le port, il entreprit et acheva des travaux de première nécessité ; sous sa des ouvrages offensifs et défensifs s'élesurveillance vaient chaque jour. Grâce à son esprit d'organisation et à son énergie, A'roudj parvint à rétablir l'ordre dans la rue et à donner à la ville, avec la sécurité, l'aspect fli'une florissante cité. Sous l'impulsion du Turc, l'antique cité des Mezr'ana rajeunissait et reprenait de la vigueur et de l'activité.

— 104 — de son port naissant, qui croissait à L'importance vue d'oeil, l'incita plus que jamais à activer les moyens nécessaires pour mettre en sécurité ses « cheq'efs.» et les embarcations de ceux jqui y venaient demander l'hospitalité à. Alger, sa capitale. Sans perdre de temps, la défense du port commença bientôt ; sur des bastions solidement bâtis des battetraries dominant la mer furent installées, d'autres vaux défensifs contre une attaque éventuelle venant des « Iles », furent également effectués et achevés sans tarder. Fortifiée et armée, Alger ne larda pas à se montrer arrogante et même agressive. Dès lors, les Espagnols du Penon, vivant isolés dans leur forteresse, commencèrent, à leur tour, à éprouver de réelles inquiétudes. Le danger pour leur sécurité devenait chaque jour plus -menaçant. De nombreux appels de secours furent adressés à la Métropole; mais les ministres, absorbés par des difficultés intérieures, . faisaient la sourde oreille; les rapports des gouverneurs, aussi bien de Bougie cpie du Penon, qui sollicitaient des secours immédiats, restaient sans réponse. Depuis longtemps mis au courant de leur situation critique, le gouvernement espagnol, vers la fin de l'année 1516, se décida enfin à envoyer des renforts à ses compatriotes, menacés. Une flotte, avec de l'artillerie et 3.000 hommes d'infanterie, arriva bientôt devant Alger. Voulant tout de suite châtier les Turcs, les Espagnols décidèrent d'attaquer sans délai ; sous le commandement de Diego de Vera, des troupes furent aussitôt débarquées sur la plage de Bab-el-Oued ; sous la protection des feux de leurs vaisseaux, les Espagnols devaient, par des manoeuvres d'approché, prendre position sur des points déterminés, et puis, en colonnes serrées, s'élancer à l'assaut général des remparts. La pre-

— 105 — mière partie de leur plan d'attaque ayant réussi, les à se réjouir de leur succès. Espagnols commençaient Mais, à la suite d'une tempête qui survint brusquement, il arriva que toute cette flotte, qui avait jeté l'ancre trop près de la côte, se brisa contre les rochers du ni hommes ne rivage et- fut anéantie ; ni vaisseaux, furent épargnés par la fureur des flots. Quant à la colonne expéditionnaire débarquée à Bab-el-Oued, elle fut cernée et massacrée par les Algériens ; le désastre fut compôt. La nouvelle de ce malheur désola l'arrogante Espagne, qui, nous le verrons, n'était pas à la fin de ses misères dans ses entreprises d'Afrique (1). Au point de vue moral, les conséquences de ce désastre furent pour elle des plus néfastes ; on pourrait dire la politique espagnole en qu'à partir de cette.époque, condamnée ; la défaite Afrique était irrémédiablement de Diego de Vera fut le point de départ qui permit à aux yeux des Algériens, son preA'roudj d'acquérir, (1) Haëdo, qui fait allusion au désastre des Espagnols à Babel-Oued, dit textuellement : «Quand l'Armée fut arrivée à Alger, elle fut en butte à la mauvaise forlune qui frappa plus l'Empereur Charles-Quint de glorieuse mémoire ; une tempête subite jeta presque toute la flotte à la côte, lit périr la plupart des vaisseaux et des équipages, dont le reste gagna la rive à la nage. Ceux-ci furent pris ou tués par Aroudj qui était sorti de la ville à la tête de ses Turcs ; son poiivoir et sa réputation s'en accrurent d'autant... etc.» M. de Grammont ajoute, en note, que, selon les documents consultés par lui, l'armada envoyée à Alger se composait d'une trentaine de bâtiments, montés par trois mille hommes et que l'insuccès fut dû, non JHXS la tempête, mais aux mauvaises dispositions du à général commandant Diego de Véra ; qu'il y ait eu tempête ou non, l'échec ne fut pas moins terrible pour les Espagnols, surtout pour la garnison du Pènon, qui assistait impuissante à l'anéantissement des moyens de délivrance envoyés à son secours. (Histoire des Rois d Alger, -par Frey Diego de Haëdo, trad. de Grammont, page 25. notes 1, 2 et 3.)

— 106 — mier titre de gloire ; s'attribuanl sans doute les lauriers d'une victoire sur terre brillamment remportée sur les Chrétiens, il ne put que s'en servir pour raffermir son prestige et asseoir définitivement son autorité, non seulement sur les Algérois, mais sur toute la côte de la Berbérie centrale, dont Alger allait devenir le point de ralliement, la. capitale d'un nouvel Etat turc. Si l'homme se juge par ses oeuvres, on peut dire que le fils du potier de Mitylène a été le premier à poser les bases d'un bloc africain contre lequel les visées ambitieuses de certaines puissances européennes vont, dès lors, se briser pour "toujours, car ni les Espagnols, ni les Génois, ni les Portugais ne pouvaient, avec leur politique de race et de religion, se maintenir plus long-; temps en Afrique. D'ailleurs, le fanatisme, de quelque religion qu'il soit, ne conduit qu'à des résultats néfastes ; les tyrannies religieuses du Moyen-Age ne menèrent les peuples, tant en Europe qu'en Afrique, qu'à la barbarie, dont les effets n'ont pu qu'être néfastes au progrès et à la civilisation. J Le fanatisme, qui est une folie, religieuse incurable, \ conduit le peuple qui en est atteint à une déchéance certaine. Si l'histoire des Religions nous confirme par ses conclusions dans cette idée, cette science, par son esprit critique, nous conduit à conclure, à notre tour, que la Foi n'est pas toujours vérité et qu'une croyance et au sectarisme, aveugle ne mène qu'à l'intolérance de la décrépitude et de l'avilissesignes précurseurs ment de la pensée ; moralement et intellectuellement, une pensée enchaînée ne peut se développer, ni s'épanouir. Un peuple qui era serait animé ne pourrait sur-* / vivre à sa dégénérescence inévitable.

— 107 — fanatique et décadente du XVI* siècle, ne L'Espagne, pouvait donc, sans prestige ni influence, se maintenir plus longtemps en Afrique où la volonté morale de la majorité des habitants était plus forte et plus saine que la sienne.

V.

EVENEMENT DES

ET

PUISSANCE

BEUODH1

KZo-u.fe.OTJ.

et

Giiela/a,

SOMMAIRE

Relations et. liens des Bel-K'adhi avec les Zouaoua. — Leur avènement et leur puissance en Kabylie. — Leurs résidences successives dans le Haut-Sebaou. — Aourir et Koukou. — Origine de la famille et de son nom patronymique. — Passage d'Ibn-Khatdoun relatant l'assassinat du cadi Abou-Bl-Âbbas El-Glvoibrini (XIV0 siècle). — Influence des Bel-K'adhi en Kabylie au XVIe siècle. Expédition de Tlemcen et mort d'A'roudj. — Intrigue de Guela'a contre Kouliou. —. Bel-K'adhi se brouille avec Khaïr-Eddin, qui prend la succession de son frère défunt et déclare la guerre aux Zouaoua. En 1520, Khir-Eddin organise une expédition contre SidiAh'med ou El-Kadlii. — Défait dans une rencontre dans la plaine des Isser, Khaïr-Eddin n'eut la vie sauve que par la fuite. Bel-K'aclM victorieux s'installa à Alger, où il garda le pouvoir pendant sept ans : 1520-1527.— Les Zouaoua,. maîtres d'Alger, indisposèrent tes citadins algérois ; ;les. Maures: et les Turcs intriguèrent pour ramener Khaïr-Eddin de l'Est où, après sôït échec des Isser, il alla se réfugier,

— 110 — A Pimproviste, un beau jour Khaïr-Eddin débarque à l'embouchure du Sebaovi, remonte la vallée, refoule quelques contingents kabyles qu'il attaque et défait à Bougdoura, près de Dra'-ben-Khedda (Mirabeau). Bel-K'adhi apprenant le retour de son ennemi arrive avec une forte armée et se prépare à la bataille. — Campé au col de Beni-Aïcha (Mênerville), Bel-K'adhi tenant toutes les hauteurs environnâmes mettait son adversaire dans une mauvaise position ; cernés dans la plaine des Isser, KhaïrEddin et ses partisants allaient être anéantis ; mais une main criminelle soudoyée par l'or turc vint délivrer le Barberousse de la terrible menace des Zouaoua. — La veille du combat, Sidi-Ah'med ou El-K'adhi fut, la nuit, assassiné dans son propre camp. — Cette effroyable nouvelle désorganisa l'ennemi et le Barberousse, profitant de la panique et du découragement des Zouaoua, rentra triomphalement à Alger. Ce succès inattendu disposa cependant les Turcs à traiter avec les Zouaoua. — Les Turcs reprenant le pouvoir dans Alger s'y organisèrent. — La prise du Penon augmenta leur prestige aux yeux de tous les Algériens. — Les Espagnols de Bougie fort inquiets de ce succès intriguèrent pour maintenir leur alliance avec les Beni-Abbas et semèrent leur or pour entretenir la division entre Koukou et Guela'a. — Extension de la guerre de course à l'Orient où les marins algérois ne tardèrent pas à se faire remarquer. Khaïr-Eddin devient la terreur de la Méditerranée. — Bougie, isolée, se sent de plus en plus menacée. — Abandonnés à leurs propres moyens, les Espagnols de Bougie sollicitent tour à tour ou la protection de Koukou ou celle de Guela'a. — En 1540, Charles-Quint prépara une grande expédition pour châtier les pirates algérois. — Le concours des Bel-K'adhi était dit-on, assuré aux Espagnols. — Tempête et désastre d'octobre 1541. — Le Bel-K'adhi SidiEl-H'aoussin un peu confus prit le parti de se retirer dans ses montagnes. En 1542, Hassan Agha, voulant punir les Zouaoua qui s'étaient compromis avec les Espagnols, organisa une colonne et s'attaqua à la Kabylie, mais le sultan de Koukou demanda l'aman et signa un traité de paix avec les

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Turcs. — Importance de ce traité tant au point de vue économique que politique et militaire. — Les Zouaoua fidèles à leurs engagements devinrent pour les Turcs de précieux auxiliaires aussi bien dans les expéditions loin taines que dans les entreprises locales. Alger jouit dès lors d'une grande prospérité, SalalV Raïes revenu du Maroc pensa aux moyens de déloger les Espa- ' gnols de Bougie. Secondé par les Zouaoua, le chef Turc s'empara de Bougie et permit aux Bel-K'adhi d'étendre leur royaume vers l'Est. Inquiétudes de Guela'a. — Sidi-ElJFaoussin et AM-El-A'ziz ou bassesse et noblesse. Le vénérable Abd-El-A'ziz resta l'ennemi irréconciliable des Turcs. — Siège de Guela'a par les Turcs (1560). La bravoure et la résistance des Beni-Abbas eurent raison de l'artillerie et des arquebuses des Turcs qui furent — Diplomatie des obligés de se retirer sans aucun résultat. Turcs avec les Zouaoua ; H'assan Khaïr-Eddin pour réparer son échec se rabat sur les Bel-K'ahdi par l'intermédiaire desquels ils voulaient s'attacher définitivement l'amitié des Zouaoua. 11demanda et obtint en mariage une princesse de Koukou (1561). Calomnies des Maures algérois et agitations des Janissaires. — H'assan Khaïr-Eddin se montrantferme et énergique dans ses décisions eut vite raison desagitateurs. — L'ordre et la paix régnant dans les services publics comme dans les rues de la capitale, Alger devint une cité de premier choix. Bienfait du contact des montagnards avec les Maures. — Aptitudes d'assimilation du Kabyle. Son activité et son. intelligence font d'Alger une ville forte et riche. Marine et infanterie. — Ere de prospérité qui dure jusque vers la fin du XVIe siècle. Mais le désordre reparait bientôt et le départ du dernier des Barberousse va livrer le gouvernement de la Régence à la rapacité des Aglias et des Raïes. H'assan dès 1567 quittant définitivement l'Algérie, les Zouaoua commencent à déserter Alger. —Haédo nous apprend que la princesse de Koukou n'est pas allée en Orient avec son mari. Dès lors, que devient cette épouse, mère d'un garçon encore au sein ? Est-elle rentrée comme l'exigent les hanouns kabyles dans son pays d'origine? Quel sort est-il réservé au jeune Barbarousse parmi ses oncles et ses cousins Koukou ? — N'est-

— 112 — „ il pas la cause et le personnage, d'une des légendes de Thamgout? — Confusion de la tradition avec les Tunisiens, fils et. arrière petit-fils du cadi Abou-El-Abbas El-Ghobrini du xive siècle dont Sidi-Ah'med ou El-Kadhi se trouve être un des descendants. — h'Atlwunsi du commencement du xvn° siècle en Kabylie. Point d'histoire généalogique difficile à éclaircir. Malgré leur réserve les Zouaoua ne semblent pas avoir définitivement rompu tout contact avec les Pachas d'Alger. — En 1575, Koukou offrit aux Turcs mille hommes pour une expédition à Fez où ils furent d'ailleurs gardés pour servir de garde de corps au nouveau Sultan. — En 1590, Koukou usant de son influence auprès du Pacha fit de nouveau attaquer Guela'a par les Turcs qui n'arrêtèrent les hostilités que grâce à l'intervention d'un Marabout. — Importance de cette intervention, événement notable dans l'histoire de la vie sociale et politique de la Kabylie.

Après ces quelques événements, dont Alger fut le théâtre, un nouveau régime administratif, tant pour la ville que pour les territoires qui en dépendaient, s'imposa au nouveau Conquérant d'Alger. Maître de la situation que son activité lui assura, A'roudj, sans perdre de temps, chercha les moyens d'organiser son nouveau royaume, qu'il étendit, avec le prise de Telles, jusqu'à la vallée du Chélif. Cet empire naissant fut, dès le début, divisé en deux provinces : celle de l'Est et celle de l'Ouest. L'administration de chacune d'elles fut confiée aux personnages influents et les mieux acquis à la cause turque. Ce fut ainsi que la province orientale, y compris la Grande Kabylie, fut, en récompense des services rendus, confiée à Si-Ah'med ou El-K'adhi, qu'il ne cessa,

— 113 — d'honde-combler par sympathie et reconnaissance, neurs ; après l'avoir traité en prince, durant tout son séjour à Alger, A'roudj le ramena pompeusement en Kabylie, où le chef zouaoui, rentrant dans son pays d'origine, fixa désormais sa résidence. Cette manifestation flatta beaucoup la Kabylie et surtout Bel-K'adhi. Sa tribu d'origine, les Aïlh-Roubri, reçut celui-ci avec enthousiasme et l'installa à Aourir, berceau de ses ancêtres (1). La visite de Dellys par la flotte de Khair-Ecldin, Visite qui eut lieu en juin 1517, ne fit que confirmer cette nomination et décida certaines tribus kabyles à reconnaître officiellement l'autorité du « chikh Bel-K'adhi, amr'ar des Aïlh-R'oubri ». La soumission nominale des Aïlh-Djennad et des tribus voisines du littoral à son activité et à son influence' date probablement de cette époque. L'influence de Bel-K'adhi prenant ainsi de l'extension, lui donna aussitôt une grande force politique et militaire, qui mit sous son autorité directe toute la Kabylie maritime, depuis Djidjelli jusqu'à Alger. Usant de son prestige maraboutique et de son passé Sidi Ah'med ou El-K'adhi raffermit sa administratif, (1) Aourir est un petit village de la tribu des Aïlh-R'oubri, situé sur une crête dominant toute la vallée du Sebaou. Aourir n'a pu être choisi comme résidence par les Bel-K'adhi qu'à cause de sa position stratégique. Protégé sur l'arrière par le gros massif de l'Altfadou, le petit village n'est abordable que par la vallée ; et le chemin qui y conduit devient, à partir du village d'Ifira, dés plus difficiles.!— Cependant, malgré cette grande difficulté d'accès, la piste romaine qui reliait les centres de Djemâa-Sahridj et de Chebel ne suivait d'autréjvoie pour atteindre les villages de Moq'niâa et de Chebelque le passage d'Aourir. Le village d'Aourir n'est connu qu'avec les Bel-K'adhi du XVI0 siècle. Noiis n'avons aucun renseignement pouvant nous permettre de supposer que l'ancêtre, le cadi Abou-La'bbas du XIVesiècle, dont il sera question plus loin, était du même village, ou plutôt, si le village de ce dernier portait le même nom.

— 114 — sous puissance militaire en se mettant particulièrement la protection directe des Zouaoua. Ceux-ci, pour pouvoir, sans doute, rendre leur protection plus effective, l'autorisèrent à se fixer au sein de leur territoire et à se construire une nouvelle résidence qui pourrait, le cas échéant, lui servir de refuge. Suivant leur avis et avec leur concours matériel, une bâtisse peut-être cligne de loger sa seigneurie fut alors édifiée et installée non loin d'Aourir sur le piton de « Koukou », petit village situé sur la rive gauche du Boubhir (Haut-Sebaou) au milieu des puissantes tribus : Aïth-llsourer', Àïth-Yah'ia et AïLh-Bou-Cha'ïeb. Cette protection ne fut naturellement accordée et maintenue que sous rengagement formel cle Bel-K'adhi de respecter les traditions et les « Kanouns » des tribus qui lui donnaient l'hospitalité ; les Zouaoua lui défendant de s'immiscer dans leurs affaires intérieures ou extérieures, se réservèrent donc tous les droits et prérogatives de leur indépendance ; en un mot, il lui était défendu en toute circonstance d'exercer la moindre pression politique sur l'organisation et l'administration des populations situées sur la rive gauche.du Sebaou. Telles sont les conventions probables établies entre Sicli Ah'med ou El-K'adhi et les Zouaoua. D'ailleurs, sans l'assentiment des Zouaoua et l'acceptation formelle des conditions imposées, il n'est guère possible d'expliquer les voies et moyens employés par les Bel-K'adhi pour atteindre et prendre position sur le rocher de Koukou, situé sur le territoire d'une tribu étrangère à la leur. Originaires des Aïth-R'oubri, les nouveaux seigneurs dé Koukou, suivant leur engagement, durent respecter scrupuleusement tout ce qui était sur la rive gauche du

— 115 —i Sebaou ; ainsi que nous le verrons, leur zone d'action restera donc limitée à la région: orientale de la Kabylie. Durant des siècles, nous ne verrons jamais la famille soulever la moindre prétention à vouloir exercer une influence administrative sur les tribus quelconque zouaoua du centre de la Kabylie." L'autorité des BelK'adhi, coïncidence bizarre, restera limitée aux seuies tribus assujetties par les Romains et par quelques princes de Bougie. Outre le droit d'asile qui lui était accordé, le seigneur de Koukou fut assez heureux d'obtenir, en même temps, un traité d'alliance par lequel les Zouaoua couvraient sa famille et ses descendants de leur « a'na'ia ». Mais, la protection accordée, la faire respecter est le premier devoir du protecteur ; en engageant sa responsabilité, celui-ci n'ignore pas les nouvelles obligations qu'il s'impose et nous verrons plus lard que ces devoirs de l'Anaïa entraîneront forcément les Zouaoua à épouser la cause des Bel-K'adhi, leurs protégés, et les obliles Aïth-Bougeront à devenir avec les Aïth-Ilsourer', Cha'ïb, les Aïth-Klielili et les Aïlh-Fraoussen, les soutiens directs de l'honneur et de la gloire de cette famille. Les seigneurs de Koukou, usant d'une situation aussi privilégiée, s'en serviront soit pour dompter certaines tribus réfractaires à leur prépondérance ou hégémonie, soit pour lutter contre les étrangers, surtout contre les Turcs dans leurs tentatives de conquête en Kabylie. Le rôle joué par Bel-K'adhi dans le passé est peu connu même des Zouaoua ; c'est dans la chronique générale de la Kabylie du Djurdjura qu'il faut glaner pour relever et noter les faits historiques relatifs aux 9

— 116 — seigneurs de Koukou, dont la puissance sera plus d'une lois contrariée par ceux de Guela'a, leurs adversaires, qu'eux. gens aussi ambitieux et intraitables L'influence effective de la domination des Bel-K'adhi, dont les traditions locales ont encore conservé le souvenir, 'était donc limitée, dès le XVI" siècle, aux régions comprises entre, d'une part, le Sebaou montagneuses et l'Oued-Sah'el, d'autre part le Sebaou et la mer. Pour assurer directes avec Alger, la des communications plaine des Isser devait leur être également ouverte. Dellys, Azefl'oun, Bougie et Djidjelli étaient les ports compris dans leur zone d'influence. Outre Koukou, en Kabylie, les mêmes traditions nous des Belcomme résidences successives présentent, K'adhi, la Tunisie el le Ziban. D'autres, qui nous paraissent très vraisemblables, affirment, au contraire, que l'origine des. Bel-K'adhi a été purement Kabyle et que le pays natal de leurs ancêtres a été le village d'Aourir des Aïlh-R'oubri, dans la commune près cl'lfir'a, d'Azazga. Le pic,de Thamgout' des Aïth-Djennad, lui-môme souvent mêlé à l'histoire cle cette famille, aurait abrité, à une certaine époque et pendant un certain temps, un des membres des Bel-K'adhi surnommé « Athounsi » le Tunisien. L'exercice du pouvoir el des question d'héritage qui, entre eux des divià un moment donné, provoquèrent sions et des haines fratricides, furent, sans doute, une des causes cle la dispersion de là famille. Si, de nos jours, la trace des Bel-K'adhi se retrouve encore à Tunis, clans le Zab et dans la Kabylie, nous n'avons sur cette famille aucun document, aucun renseignement précis. La raison même du nom patronymique que porte la famille n'a pu jusqu'à présent être expliquée.

— ut — Quelle pouvait donc être l'origine exacte de cette famille qu'on.dit Kabyle et dont l'ancêtre avait dû exercer sûrement la fonction de cadi ? S'il faut en croire les renseignements qui nous ont été fournis à Aourir même, l'ancêtre serait un habitant du village des Aïth-R'oubri. d'origine maraboutique, Comme ce personnage, était un savant ajoute-t-on, juriste, justement apprécié par le public et remarqué par un sultan de son temps, il parvint aux plus hautes fonctions dans l'administration du gouvernement cle l'époque. Intelligent et actif, sa grande science juridique lui à la haute dignité de cadi. Depuis permit d'atteindre celte époque, la renommée du père rejaillissant sur sa celle-ci ne fut désignée que par le nom descendance, de « fils du cadi » ou Aïlh-EI-K'adhi. patronymique Celte information prise sur place et qui nous paraît des plus plausibles, nous incite à établir quelque anade cet logie d'identité entre l'aïeul ou le grand-père Ah'med ou El-K'adhi, qui, au XVIe siècle, profite de l'arrivée des Turcs pour rentrer dans son pays d'oriet uia certain autre cadi, gine, chez les Aïth-R'oubri, savant et diplomate, le nommé également kabyle, Abou-El-Abbas El R'oubrini, personnage qui vivait à du XIVe siècle, et au sujet Bougie au commencement duquel Ibn-Khaldoun nous donne, entre autres, les rensuivants (1). seignements c< Ces deux envoyés (Abou Zakaria le h'afside et le à Bougie après avoir «. cadi El R'oubrini) revinrent « accompli leur mission, mais, pendant leur absence, « les courtisans avaient réussi à indisposer le sultan (1) Voir Mission et mort du Cadi El-Ghobrini, Ibn-Khaldoun, traduction de Slane, Tome II, pages 418 et 419.

— 118 — « Abou-el-Baca contre El-Ghobrini; ils firent même c< répandre le bruit que ce cadi avait concerté un pro« jet avec le sultan de Tunis, afin de renverser l'auto« rite du souverain de Bougie. Djafer, grand officier <( de la cour, fut le principal agent de cette intrigue. « Il récapitula au Sultan les débits du cadi et lui « donna à entendre que la trahison des Beni-Gho-, « brin (1) envers le sultan Abou-Ishac, avait été our« dis par ce même personnage. Le sultan ajouta foi « à ces accusations et ressentit une telle méfiance « qu'en l'an 104 (1304-5) il le fit arrêter. Dans le cours « cle la même année, il céda aux instances de son « entourage et permit à El-Mançour le turc de se ren« dre à la prison, el cle lui ôler la vie. » Voilà une notice relative à la mort tragique du Cadi Abou-El-Abbas Abou-El-Abbas des plus instructives. Zouaoui dt originaire de la était incontestablement tribu dont il portait le nom, c'est-à-dire de la tribu dès Aïth-R'oubri. L'accusation dont il est fait ici mention, est relative à l'arrestation par cette tribu d'AbouIsh'aq' qui, fuyant de Bougie avec son fils, commit cle vouloir traverser sans « A'naïa » le l'imprudence le pays des Zouaoua. Arrêté par les montagnards, malheureux sultan fut ramené à Bougie où le gouverneur h'afside le fit aussitôt mettre en prison, puis juger et condamner à mort (fin juin 1283). C'est de ce fut rendu responsable. meurtre qu'El-R'oubrini (1) Tribu Zouaoua,située au Sud-Est de Thamgout, entre la tribu des Aïtn-Djennad et celle des Aïth-Idjer. A noter, d'après ce passage, toute, l'influence des tribus Zouaouasur les intrigues de cour et de dynasties qui se tramaient alors à Bougie et à Tlemcen. Les sympathies des Zouaoua pour les H'afsides semblent avoir été la cause réelle de l'accusation portée contre le cadi kabyle. (Voirsur la trahison des Aïth-R'oubri, dont le cadi Abou-el-Ahbas est rendu responsable, l'Histoire des Berbères,par Ibn-Khaldoun, trad. de Slane, Tome II, page 394).

— 119 — Ce grief, invoqué par ses adversaires, était donc la preuve même de la grande influence dont jouissait déjà le Cadi Abou-El-A'bbas auprès de ses compatriotes, les Aïlh-R'oubri; ce grief nous prouve également que si la tribu Aïth-R'oubri avait refusé de prendre sous sa protection le malheureux sultan détrôné et chassé de Bougie, cela ne put être fait qu'à l'instigation de son vénérable compatriote, le cadi Abou-ElA'bbas, dont les sentiments politiques étaient notoirement connus comme des plus favorables au sultan de Tunis. Ce seul chef d'accusation contre le Cadi suffisait les autres .calomnies et pour rendre vraisemblables soulever contre lui les colères du sultan cle Bougie, Abou-el-Baka, qui se décida non sans regret, à se priver d'un homme aussi savant qu'influent. nous apprend que El R'oubri mort, Ibn-Khaldoun sa malheureuse femme, mère d'un jeww garçon n'a pu trouver de refuge qu'à Tunis. Reçue par le prince 'h'afside, la pauvre veuve trouva auprès cle la famille royale, aide et protection. Quant au jeune Bel-Kadhi, il fut confié aux personnes chargées de l'éducation des jeunes princes avec lesquels il fut élevé, entouré des sympathies de tout le monde. Rappelons-nous 1304-5, c'est-à-dire que ceci se passait vers l'année au commencement du XIV" siècle.

La lâcheté du sultan Abou-EI-Baka, qui livra au bourreau la tête d'Abou-El-A'bbas, ne manqua pas de soulever d'horreur le coeur de tous les honnêtes gens. ne devait pas La cour de Tunis, particulièrement, ignorer que le distingué Cadi n'a été sacrifié que pour ses sympathies,, ses sentiments politiques et que dans ces conditions, le devoir des princes h'afsides était de garder aux Zouaoua, ses frères, toute leur reconnais-

— 120 — du dit Cadi, nous versanee; quant aux descendants rons ce que fit pour eux la famille royale de.Tunis. L'amitié el la protection des H'afsides pour les Belen génération, mainteK'adhi, seront, cle génération nues intactes et ininterrompues pendant des siècles. En perdant le meilleur des siens, la tribu Aïth-R'oubri, humiliée et brisée par la douleur, ne put qu'attendre patiemment l'heure de la vengeance. Pour le moment et par manière cle protestation contre cet assassinat, tous les habitants réunis ont dû jurer respect et fidélité à la famille du malheureux et regretté Cadi, dont les descendants furent, dès lors, en souvenir du : grand juriste, désignés sous le nom patronymique Aïlh-El-K'adhi. Tels sont les conjectures possibles que l'histoire nous permet cle faire sur l'origine des Aïth-EI-K'adhi cle Koukou, dont les noms des ascendants, jusqu'au XIV 0 siècle et au-delà, restent perclus clans la nuit clés temps. Le premier personnage dont la tradition kabyle a. conservé le souvenir et le nom est ce fameux Sidi Ah'med ben El-K'adhi que nous retrouvons avec les Barberousse. Fonctionnaire au service des derniers H'afsides de Tunis, il était, dès le début du XVI 6 siècle, cle la province cle Bône. Sa zone d'ingouverneur alors jusqu'à fluence, du côté de l'Ouest, s'étendait Bougie, où la venue des Chrétiens en 1510 ne manqua pas d'inquiéter les princes de Tunis, car Bougie et son territoire n'avaient pas cessé du moins nominalement de faire partie de leur royaume. Aussi le Sultan h'afside de l'époque ne pouvant intervenir ouvertement pour protester contre cet empiétement chargea-t-ij officieusement son gouverneur de

— 121 — Bône de faire le nécessaire pour aider A'roudj à chasser les Espagnols de Bougie, capitale de, la province de l'Ouest. Ce lui là une heureuse circonstance, puisqu'elle permit au Bel-K'adhi de rentrer définitivement dans le. pays de ses ancêtres, où il savait, sans cloute, qu'en souvenir de sa famille, il jouirait de l'estime générale Les sympathies ses compatriotes. des montagnards, du Djurdjura étant sincères et profondes, il se décida, de retour dans le pays, à ne plus le quitter. Installé définitivement en Kabylie, il ne chercha plus à revoir ni Bône, ni Tunis'. Ajoutons, avant de finir, qu'une des légendes relatives au pic de Thamgout' dit « qu'un certain personnage parmi les ancêtres des Bel-K'adhi, père d'un jeune garçon, mourut assassiné. La mère, devenue veuve, craignant de voir son enfant subir le même sort, se réfugia sur le Thamgout' où, pendant quelque temps, les ennemis la tinrent assiégée. Tin soir, à la faveur de l'obscurité de la nuit, elle trouva le moyen de tromper la vigilance des assiégeants pour fuir et quitter avec son enfant la Kabylie; arrivée à Tunis, elle fut, accueillie par le Sultan, auprès de qui elle ne cessa de solliciter le châtiment des meurtriers de son mari. » (!). (1) Les quelquesrenseignementsque nous possédonssur le passé de cette famille nous incitent a conclureque le malheur s'est acharné contre les Bel-K'adhi de kabylie. La fatalité a voulu que tous ceux d'entre eux qui ont été appelés à la tête du pouvoir, ont fini leurs jours par une mort violente. La jalousie et la question d'intérêt entre parents étaient généralement le mobile qui poussait le criminel, frère ou neveu, à supprimer par le poignard le parent gênant ; s'il y avait un héritier direct, il ne devait pas être ménagé. D'où l'affolement de la malheureuse mère obligée de fuir et de se réfugier avec son enfant sur la Thamgout. Pour sauver son fils, elle ne trouva rien de mieux que de chercher par n'importe quel moyen à s'éloigner de la Kabylie. — Voicile moyen ingénieux que son amour de mère lui inspira : «Par une nuit très obscure, elle fit venir un mulet sur lequel elle devait monter avec son enfant BU

— 122 — La légende ne nous dit pas ce qu'est devenu le fils sauvé et mis sous la protection du souverain de Tunis. Il peut se faire que le jeune homme, instruit par sa mère el. animé plus tard du vif désir de venger la mort de son père, ait pu revenir en Kabylie où il a dû séjourner quelque temps. Le souvenir de cette personnalité, sous le vague nom à'Athoumi « le Tunisien » s'est encore conservé jusqu'à nos jours dans les traditions des Aïlh-R'oubri et même des Aïth-Djennad. D'autre part, abstraction faite, des lieux où la légende place la scène de la tragédie, cette épouse bien être la dévouée, cette mère sublime, pourrait femme même d'Abou-El-Abbas El-R'oubrini, qui, à. la veille de l'assassinat de son mari, craignant tout de la haine des ennemis de son regretté époux et de la férocité du Sultan de Bougie, avait, par la fuite, quitté la Kabylie pour aller chercher refuge et protection auprès du Sultan de Tunis, pour lequel son mari dévoué s'était sacrifié. Plus de deux siècles se sont écoulés depuis la mort d'El-R'oubrini; mais ce Bel-K'adhi que nous retrouvons au XVIe siècle, gouverneur de Bône, ne serait-il pas un descendant du Gadi de Bougie ? Nous n'en savons rien, si ce n'est qu'il était Zouaoui et qu'il jouissait auprès des princes h'afsides d'une grande estime. sein pour fuir ces lieuxmaudits oùla haine acharnéede sesennemis la tenait emprisonnée. — Pour éviter une poursuite et détourner l'attention de ses adversaires, elle eut la précaution de faire ferrer sa bête à l'envers, c'est-à-dire que chaque fer était fixé sur le sabot de l'animal de façon que la partie arrière soit en avant, de sorte que les traces laissées par la bête sur la piste suivie ne révélaient le lendemain aux guetteurs que l'entrée et non le départ d'une personne, d'un cavalier dans le lieu assiégé. Par ce moyen fort habile, l'intelligente et courageusemère a pu ainsi sauvéson enfant et son honneur, « Ferrer à l'envers» est resté depuis dans le langagepopulaire comme un proverbe rappelant une grande habileté dans les moyens employéspour tromper ses adversaires.

— 123 — En revanche, il est à noter que son pays d'origine, le Djurdjura, ne manquait pas d'avoir des sympatines marquées pour les Souverains de Tunis. Le souvenir sympathique laissé par le prince AbouZakaria en Kabylie, d'un côté; l'estime des H'afsides pour le cadi EI-R'oubrini et les siens, de l'autre, ce fut là autant de sentiments qui ne purent qu'être favorables au Bel-K'adhi du XVIe siècle revenu dans le Djurdjura.. C'est sur ce prestige dont l'origine remonte, peutêtre, au Cadi El-B'oubrini du XÏV° siècle, c'est sur ce senl.iir.ent d'estime et de respect populaires que restent basées la politique et l'autorité de la famille des Bel-K'adhi en Kabylie. Ainsi titrés, les nouveaux BelK'adhi pouvaient prélendre dams leur pays d'origine, à l'exercice du pouvoir et à la noblesse de leur ascendance. Leur élévation clans la puissance et la noblesse de leur origine leur susciteront plus d'une jalousie, mais leur alliance sera recherchée, aussi bien par les diplomates que par les princes, car maîtres du Djurdjura, les Bel-K'adhi joueront longtemps le rôle d'arbitres dans les nouvelles deslinées d'Alger et de Bougie.

Avec un passé historique aussi glorieux, Sidi Ah'med ou-El-K'adhi ne pouvait donc qu'acquérir une grande fluence en Kabylie. Sa puissance prenant de l'extension inquiéta les Beni-Abbas et leurs protégés les Espagnols ; ses ennemis ne ménagèrent à son égard ni la calomnie ni la médisance. En Kabylie comme à Alger, il eut des adversaires et des envieux; jaloux de son prestige, on essayait déjà de le déconsidérer auprès des Barberousse. Brouillé finalement avec les Turcs, après l'affaire

— 124 — de Tlemcen, où A'roudj perdit la vie et où les contingents Zouaoua étaient accusés de trahison, Bel-K'adhi se sentant ouvertement menacé par Khair-Eddin, va se défendre. Ses moyens de défense sont tellement sûrs et solides qu'il pourrait, sans crainte, engager l'offensive. Pour montrer à ses ennemis que leurs calomnies ne l'intimident pas, nous le verrons descendre fièrement dans l'arène et engager, le premier, le combat. Dans cette lutte qui sera longue et meurtrière, le succès final sera pour Bel-lCadhi soutenu par la Kabylie et, parfois aussi, par Tunis. Avec le concours des troupes tuniSidi-Ah'med ou El-K'adhi, à la tête des siennes, Zouaoua, battra le chikh des Beni-Abbas, l'adversaire irréconciliable qu'il refoulera dans sa Guela'a et chassera Khair-Eddin d'Alger. Devenu maître du royaume naissant des Barberousse, Bel-K'adhi limitant ses ambitions, se contentera du succès momentané remporté sur son adversaire de -Guela'a. Quant à Khair-Eddin, la terrible leçon qu'il lui aura infligé aux User doit suffire pour rapet peler aux Turcs ce que valent et leur ingratitude leurs calomnies; la politique de fourberie à l'égard des dans • Zouaoua, qu'il est toujours imprudent d'atteindre leur honneur et leurs libertés, ne produit que des conséquences néfastes pour ses auteurs. A la suite donc de l'affaire de Tlemcen, où A'roudj trouva la mort en 1518, Bel-K'adhi, accusé publiquement de trahison par les Turcs, se vit obligé de se retirer dans ses montagnes. Le coeur brisé de cet affront, il y attendit, avec calme et dignité, l'occasion de tirer une vengeance éclatante de ses vils calomniateurs. Sachant que la haine de ses adversaires le poursuivrait jusque dans le Djurdjura, il se prépara à la lutte et chercha sans tarder à assurer la défense des fron-

— 125 — tières de sa province, du côté de l'Ouest contre KhaïrEddin, du côté de l'Est contre son rival de la Guela'a des Beni-Abbas, devenu alors ami et allié des Turcs. Les Zouaoua fortement irrités de l'insulte faite à n'attenleur chef et blessés dans leur amour-propre, daient que l'occasion de se venger de l'ingratitude insolente des Turcs dont la mentalité commençait à désill'honnête Kabylie. lusionner désagréablement Pendant ce temps, la brouille des Zouaoua avec Alger, ajoutée à la défaite écrasante de Tlemcen infligée aux Turcs, donna quelque espoir aux Espagnols de Bougie et du Penon, de gagner les bonnes grâces Leur situation devenant du Djurdjura. chaque jour plus critique, ils n'ignoraient pas que la protection dé la Kabylie serait, pour l'avenir de leur sécurité, une sérieuse garantie. Par des démarches secrètes et pressantes, ils essayèrent donc d'entamer des pourparlers d'alliance avec Bel-K'adhi. Dans l'intervalle, Khair-Eddin ayant eu vent des intrigues qui se tramaient dans l'ombre, se prépara à eut le bonla lutte et,, favorisé par les circonstances, la grande heur de remporter contre les Espagnols victoire de 1518 (1). Voici en deux mots les péripéties de cette victoire : Une flotte qui portait plus de 5.000 hommes, commandée par le grand 'capitaine Don Hugo de Moncade, vint entreprendre une seconde expédition contre Alger; cette flotte, surprise encore par une tempête, fut anéantie et les hommes jetés sur la côte, furent tous noyés ou massacrés (2); (1) Voir Epoques militaires de la Grande Kabylie, par M. Berbrugger, et les R'azaouat ou Histoiredes Barbcrousscs,trad. par Sander Rang et Ferdinand Denis. (2) Haëdonarrant ce nouveaudésastre, qu'il attribue également au déchaînementbrusque d'une tempête, ne manque pasd'ajouter ceci: « Toutefois, Paul Joyeraconte que Don Hugo débarqua son armée, la-

— 126 — Ce succès vint fort à propos pour dédommager les Turcs de leur échec de Tlemcen où leur chef Aroudj perdit la vie. Débarrassé pour quelques temps de la menace des tourna ses foudres de guerre Chrétiens, Khair-Eddin contre les montagnards; de l'enthousiasme profitant du triomphe, il leva et arma aussitôt une colonne composée de Janissaires qu'il envoya en Kabylie, pour attaquer Bel-K'adhi clans son propre pays. Les Turcs secondés par les contingents d'Abd-EIAziz « roi de La'bbes », obtinrent bien quelques succès dans la région de Collo ; mais le secours attendu de Tunis étant arrivé, se Sidi-Ah'med-ou-El-K'adhi trouvant plus fort, reprit alors la lutte et après une offensive des.plus énergiques cle la part de ses hommes, les contingents des Beni-Abbas et les troupes turResté seul maître ques furent battus et dispersés. du champ de bataille, Bel-K'adhi eut la joie de constater que dans cette région sa victoire fut complète. AbdEl-Aziz y fut particulièrement châtié. Quittant alors la petite Kabylie et continuant sa marche triomphale vers l'Ouest, Bel-K'adhi accompagné des Tunisiens arriva clans le Djurdjura où, avec le désir de poursuivre la lutte, il lança une proclamation. Dans son appel, tous les Zouaoua étaient invités à prendre les armes et à se joindre à lui pour marcher sur Alger. L'appel ne fut pas vain ; la sympathie pour le chef, ajoutée à l'amour du combat et l'appât d'un riche butin mirent en armes tous les montagnards. forma en bataille et qu'elle fut battue par Barberousse, qui en fit un grand carnage et la força à se rembarquer ; il ajoute que ce fut après ce rembarquement que survint la tempête .., etc. ». — M. de Grammont, dons un renvoi, précise l'événement en disant : «Le combat fut livré le 20 août 1518 ; la tempête régna le 21 et le 22 du même mois et vint compliquer le désastre ». *—Voir Histoire des Rois d'Alger, d'Haèdo,. page 37, trad. de Grammont.

— 127 — En présence d'un danger aussi menaçant pour les ; Khair-Eddin, Turcs, il.n'y avait plus à tergiverser sans hésiter, réunit toutes ses forces, et, sans larder, vint au-devant de l'ennemi qu'il rencontra dans la plaine des Isser. Un combat sérieux y fut aussitôt engagé. Les Tunisiens, qui reçurent les premiers le choc des reculèrent et se replièrent à gauche, sur Janissaires, les hauteurs des Ftissa-Ournm-Ellil, où les troupes turques les poursuivirent. Engagées imprudemment dans un terrain des plus accidentés, celles-ci s'exposèrent aux coups mortels des montagnards. Sidi Ah'med-ou-El-K'adhi, qui connaissait bien la topographie de son pays et l'ardeur de ses guerriers, ne manqua pas l'occasion ; et, donnant des ordres en conséquence, il parvint, par une habile manoeuvre, à cerner et mettre.en déroule les troupes turques. Dans la débâcle, les Turcs débordés furent en partie massacrés. « Ce fut, dit-on, au prix de grands dangers que Khair-Eddin lui-môme parvint à sauver sa tête et à atteindre la mer pour aller se réfugier à Djidjelli. » (1). L'ingrat châtié. La fois à ses ment à sa mémorable et calomniateur Turc fut ainsi durement Kabylie injuriée apprenait pour la première diffamateurs qu'on ne touchait pas impunédignité et à son honneur. Cette journée ne se termina pas là.

Profitant de. son beau succès, Bel-K'adhi, à la tête de ses troupes victorieuses, traversa le col de BeniAïcha et déborda sur la Metidja d'où il se dirigea directement sur Alger. Sans rencontrer de sérieuse résis(1) Voir De Grammont, Histoire d'Alger, sous la domination turque, ehap. III.

— 128 — sans tance, il entra dans la ville, dont il s'empara coup férir. Devenu le maître absolu de la grande cité, il l'occupa, dit-on, pendant près de sept ans consécutifs et sans difficultés. Notons que le Gouvernement de Bel-K'adhi s'est accompli avec ses propres moyens et sans se compromettre par une alliance quelconque soit avec les Espade l'Est, les « Lagnols, soit avec ses coreligionnaires bèz ». Sans compromission d'aucune espèce, restant libre et indépendant, il fut en droit de se donner le titre de « roi » d'Alger. Son règne, si éphémère soit-il, dura sept ans, période notable dans l'Histoire d'Alger. Cet événement extraordinaire eut lieu de 1520 à 15'27. Si à ce moment le souverain de Tunis s'était occupé de ce qui se passait à Alger pour y organiser de l'ordre et installer son autorité, c'en était fait de l'hégémonie des Turcs ; leur ingérence clans les affaires d'Algérie aurait pris fin sans bruit, ni grande secousse. Quant à la réserve des Espagnols, leur abstention reste inexplicable, à moins que cette réserve ne leur fut inspirée que par l'expérience des leçons re; dans ce cas, cette abstention çues précédemment se trouve être la sagesse même (1). (1) Il est étonnant que cet événement, qui est des plus importants dans l'Histoire d'Alger, Haëdo n'en fasse même pas allusion dans son «Epiiame de los Rcijcs de Argcl». — Cependant la retraite, la • fuite de Rhaïr-Eddin et la prise du pouvoir à Alger par les Zouaoua étaient là des faits d'une importance capitale qui ne pouvait passer inaperçue que devant l'indolence et l'incapacité des Espagnols. — On ne s'explique pas, en effet; la raison pour laquelle ceux-cin'aient pas cherché à profiter de cette occasion pour donner un peu plus d'air à leurs malheureuses garnisons emprisonnées dans les forteresses de Bougie et du Penon de Argel. — Le caractère espagnol reste toujours le même, emballé ou apathique. Dans cette circonsttnce leur réserve ne s'explique guère. Ce qui est certain, c'est que pendant les « sept ans de règne » de Bel-Kadhi, Alger nJa éprouvé aucune inqxiiétude de la part des Espagnols du Penon ou d'ailleurs.

— Iè9 — Cependant, Khair-Eddin, réagissant contre son malheur, loin de perdre courage, employa tous ses efforts pour rétablir sa situation morale et matérielle. A Djerba, où il s'était retiré en dernier lieu, il réorganisa sa flotte ; et, en compagnie de quelques pirates renommés, il arriva bientôt à rétablir sa fortune. Quelques coups d'audace en Méditerranée orientale lui perde marin mirent- de reconquérir bientôt sa réputation redoutable et de chef habile. Riche et entouré d'hommes des plus intrépides, Khair-Eddin pouvait, avec sa nouvelle flottille, tout oser dans ses entreprises. Se sentant alors assez fort et mieux armé, il pensa que sa nouvelle situation sa lui permettait de reprendre place de chef d'Alger. Vers 1527, sans faire part à personne de ses projets, il quitta Djerba ; et, avec une bande de janissaires habitués aux coups d'audace de leur maître, après avoir navigué en pleine mer, il se présenta soudainement devant la Kabylie. Khair-Eddin accosta sans tarder et, profitant des ténèbres de la nuit, débarqua, du Sébaou. près de Dellys, à l'embouchure Puis, le lendemain, dès la pointe du jour, il se mit des terres ; en route dans la direction de l'intérieur remontant la vallée avec sa troupe, il rencontra bientôt quelques contingents kabyles accourus pour essayer de lui barrer le chemin ; mais, fonçant sur eux, il les repoussa et les défit, sans trop d'efforts, à Bougdoura (Mirabeau) (1). (1) M. Mercier, dans son «Histoire de l'Afrique Septentrionale », donne comme date du combat de Bougdoura l'année 1525. — KhaïrEddin, débarqué en Kabylie, la même année, aurait donc mis deux ans pour atteindre le col de Beni-Aïcha, où était venu l'attendre Bel-Kadhi. Or, entre Bougdoura et Beni-Aïcha, il y a à peine une quaran-

— 130 — Après ce premier succès, la petite armée de Khaïrà atteindre Alger, se Ecidin, cherchant naturellement dirigea sans perdre de temps vers l'Ouest et s'engagea bientôt dans la plaine des Isser. averti de l'arrivée audacieuse Ah'med-ou-Ei-K'adhi, accourut pour chercher à réparer de son adversaire, les effets du petit échec subi à. Bougdoura. Ralliant ses hommes, il prit ses dispositions et se prépara à engager un sérieux combat avec les Turcs, que la destinée ramenait encore dans celte plaine des Isser ! Mais qui sait ? Le hasard est si capricieux ! !.. A cet effet, voulant sans doute renouveler sa méthode d'encerclement qui lui avait si bien réussi sept ans Bel-K'adhi alla se placer au col des Beniauparavant, Aïcha (Ménerville) dont il voulait, au moment voulu, Sûr disputer le passage à ses audacieux adversaires. taine de kilomètre qu'il est facile, pour une colonne légère, de parcourir, même en combattant, en moins de'2ji.urs. D'autre part, si Khaïr-Eddin a débarqué en 1525 en Kabylie où s'est-il retiré pour séjourner, en attendant sa marche en avant vers le col de Beni-Aïcha ? Notre avis est que le retour de Khaïr-Eddin, l'assassinat de BclKadhi et le triomphe du Turc, tout cela s'est produit la même année, c'est-à-dire en 1527,sans cela le coup de main du pirate aurait eu beaucoup de chance de ne pas réussir, car le temps aurait alors sûrement permis aux montagnards d'accourir en masse et de l'encercler dans une des deux cuvettes pour l'écraser soit dans la vallée du Sebaou, soit dans celle de l'Isser, où il y a sept ans, il avait failli y perdre si tragiquement sa tête. La conclusion est que ni la date 1521 pour le retour de KhaïrEddin, ni celle de 1525pour le combat de Bougdoura, ne peuvent être admises par la critique, à moins que le Turc ait an!érieurement à 1527 fait deux autres tentatives de retour, supposition gratuite, car il n'existe, selon nous, aucune trace, aucun renseignement précis sur dès débarquements différents de Berberousse en Kabylie. — Pour une simple razzia en territoire Kabyle les risques et les peines étaient trop grands pour tenter inutilement l'intrépidité de Khaïr-Eddin, habitué à n'agir que dans un but déterminé et sérieux.

— ±3i — du succès, il était dans sa tente où il venait d'entrer pour prendre un peu de repos. Selon les ordres donnés, le lendemain matin devait être le jour de combat, jour qu'il espérait ,êlre celui d'une nouvelle victoire. Mais, trahi par l'or de Khaïr-Eddin, ou peut-être par la jalousie et l'ambition d'un des siens, la veille de l'attaque projetée, Sidi-Ah'med ou El-K'adhi, surpris dans sa tente à la lombée de la nuit, fut traîtreusement assassiné dans son camp des Beni-Aïcha. La nouvelle de la mort du chef, qui atterra son entourage, fut d'abord tenue cachée ; mais des langues intéressées ne tardèrent pas à la répandre, à tel point que les ennemis eux-mêmes en furent bientôt informés. Ce crime abominable fut un grand malheur pour la Kabylie ; l'effet voulu par les ennemis ne manqua pas de se produire ; dès le premier choc, les contingents démoralisés et sans chef furent facilement bousculés et mis en déroute. La poignée de Turcs décidés et disciplinés eut donc les honneurs de la journée. La défaite écrasante des Zouaoua au col des BeniAïcha permit à Khaïr-Eddin de poursuivre sa route et de rentrer en triomphateur dans Alger, où le retour du Barberousse fut célébré par de grandes réjouissances, tant par les Turcs que par les Maures. Les Kabyles traqués et partout humiliés ne pouvaient mieux faire que de se retirer dans leurs montagnes et d'y attendre le moment propice pour réparer, avec leur prestige ébranlée, la forte brèche faite dans le rempart de leur indépendance. Tous ces événements eurent lieu vers 1527, date doublement mémorable qui marque la disparition regrettable d'un grand chef kabyle et l'instauration définitive, en Algérie, du pouvoir Jure. 10

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En effet, après le succès des Turcs au col des BeniAïcha, la route d'Alger, dégagée des montagnards,'redevenait complètement libre. Aussi, Khaïr-Eddin, soutenu par sa flotte, qui louvoyait déjà dans la baie, n'éprouva aucune difficulté pour reprendre possession de la ville et du pouvoir. Sa rentrée dans Alger fui, disons-nous, fêtée par les Maures ; son retour était une délivrance pour celte ville que les manières rustiques et souvent trop rudes des montagnards, avaient indisposée depuis longtemps contre le gouvernement de Bel-K'adhi. Les Zouaoua, devenus indésirables, chassés d'Alger rentrèrent donc dans leurs montagnes où la mort de Sidi-Ahmed-ouEl-Kadhi ne manqua pas de provoquer les plus grandes dissensions parmi lès tribus dont certaines se déclarèrent nettement contre le nouveau chef des BelK'adhi, Sidi-el-H'aoussin. Parmi les révoltées, étaient sans cloute celles qui accusaient ce dernier d'avoir été, sinon l'auteur, du moins le complice, l'instigateur de l'assassinat de SidiÀh'med, homme respecté et aimé de tous. Pendant ce temps, les Turcs, tout en réorganisant les services intérieurs pour asseoir et consolider leur autorité, ne pensaient pas moins au moment de pouvoir châtier durement les Zouaoua qui avaient failli . les chasser définitivement de l'Algérie. En attendant, sachant que seule la Barberousse, maîtrise sur mer était un des principaux moyens d'assurer sa fortune, porta particulièrement, ses efforts sur l'amélioration et le développement de la marine qu'il allait rendre des plus redoutables ; l'organisation d'une milice bien choisie et bien disciplinée ne fut pas non plus négligée;

- 133 — Lorsque toutes ces questions d'ordre administratif et militaire furent réglées et que son autorité sur tout le territoire qui dépendait d'Alger fut rétablie, KhaïrEddin, pour un motif insignifiant, s'attaqua donc de nouveau à la Kabylie. Sidi-el-U'aoussin, frère de feu Sidi-Ah'med, qui s'attendait à une pareille agression, intervint et opposa une résilance énergique et ferme aux multiples attaques des Turcs ; mais le janissaire plus discipliné arriva finalement à avoir raison de la bravoure et du courage du montagnard. Pendant deux ans consécutifs, les montagnards furent contraints à lutter sans cesse pour repousser et briser les tentatives turques. Las de guerroyer inutilement contre l'indépendance kabyle, Khaïr-Eddin, ayant «d'autre projets en vue, arrêta les hostilités et proposa au Bel-K'adhi un traité d'alliance, aux termes duquel si la Kabylie gardait sa liberté entière, son chef devait se reconnaître tributaire des Turcs. En Turcs ficiel de la revanche, par cette paix signée vers 1529, les reconnaissaient en Sidi-El-H'aoussin le chef ofde Koukou et le maître incontesté et indépendant Kabylie du Djurdjura. Quant à la clause du traité, exigeant du chef kabyle le versement d'un tribut annuel, elle resta, cela va sans dire, lettre morte. La non-exécution de cette partie de la convention signée avec les Turcs, n'a rien de surprenant, car les Bel-K'adhi, qui refusèrent de payer cet impôt, ne firent en cela que suivre et respecter les traditions de leur pays ; dans tous les cas, ce simulacre de soumission sauvant les apparences, les Zouaoua, de retour à Alger, trouvèrent auprès des habitants un accueil assez bienveillant ; car, la Kabylie, intelligente et active,

— 134 — avec elle que des produits et des bras, la n'apportant présence de ses enfants dans la capitale turque ne pouet vait être que de bon augure pour les commerçants artisans algérois qui allaient enfin retrouver avec la main-d'oeuvre kabyle, les peaux, les huiles, les figues, les raisins, le miel et la cire du Djurdjura. des Zouaoua réglée, Khaïr-Eddin, poussé par l'opinion publique et aussi par le désir de raffermir son prestige aux yeux du monde musulman, songea de mettre en exécution le projet qui consistait à se débarrasser des Espagnols du Penon. Bien qu'assiégés et isolés clans leur forteresse, ceux-ci ne restaient pas moins un danger permanent pour les Algérois et pour le Gouvernement turc. Employant les grands moyens, les Turcs se mirent donc au travail et préparèrent une attaque en .règle de la gênante forteresse. pour s'emparer En mai 1529, une sommation de se rendre, adressée au gouverneur de la place, ayant été dédaigneusement Khaïr-Eddin fit ouvrir le feu de ses batterepoussée, ries sur les ouvrages du fort ; moins puissante, l'artillerie espagnole, fut bientôt qui essaya de répondre, mise hors d'usage. La forteresse, écrasée sous le feu du canon turc, l'ut réduite en ruines et presque sans défenseurs valides; à la suite d'un assaut, les Turcs se rendirent enfin maîtres du Penon. Ainsi finit l'histoire clés ambitions chimériques, échafaudées sur Alger et ses territoires par les disciples de Don Quichotte. Abattant les ruines du fort démantelé, les Turcs se servirent des déblais comme matériaux pour combler le bras de mer qui séparait le Penon de la terre ferme. Dès lors, les « Iles » ou El-Djazaïr se trouvèrent, par cette jetée artificielle, définitivement rattachées au continent. L'affaire

— 135 — Cette digue permit à Alger d'avoir dès lors un port mieux conditionné pour assurer la sécurité de ses flottes. L'armement des « Iles » où furent élevés de soliacheva de rendre des bastions flanqués d'artillerie Alger, le port le plus redoutable de la côte barbares-que, et où sous l'égide de Khaïr-Eddin se forma bientôt loule une pléiade de corsaires. Par leur nombre autant que par leur valeur, ces terribles marins ne tardèrent pas à devenir la terreur de toute la Chrétienté, tant dans la Méditerranée que sur les côtes de l'Océan. La prise du . Penon, gros événement, joyeusement fêtée par les Algérois, fut un réel succès pour la polimilitaires de Khaïr-Eddin, tique turque: les talents passant de bouche en bouche, rehaussèrent grandement le prestige des Turcs en Algérie, et surtout en ceux de particulièrement Kabylie. Les montagnards, l'Est, qui ne cessaient de nourrir l'espoir de reprendre un jour Bougie, leur unique port, furent enthousiasmés du succès d'Alger. les Si, pour eux, les Musulmans, et particulièrement Kabyles, cette nouvelle était de bon augure, la chute du Penon ne pouvait certes qu'être un mauvais présage pour l'avenir des Espagnols de Bougie. Il était certain abandonnée à ses propres que Bougie, désormais, moyens, ne pourrait plus vivre; sans les marchés kabyles pour assurer ses approvisionnements, elle mourrait d'inanition. Livrés à eux-mêmes, les Espagnols raient pas que l'aide et la protection Koukou pourraient, seules, assurer les sauver de la mort. de Bougie n'ignode Guela'a ou de leur existence et

Or, en ce moment, les Kabylies qui vivaient toujours en mésintelligence, étaient loin d'être en bons termes avec les Turcs, Coïncidence heureuse que ce désac-

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cord ! Les Espagnols, profitant de cette circonstance, firent l'impossible pour le maintien de cet état de choses, mais, malheureusement pour eux, pareille situalion ne pouvait durer. Intelligent et fin diplomate, Khaïr-Eddin qui voulait compléter ses succès, s'aperçut bien vite de tous les inconvénients de son désaccord avec les Kabyles. Il pensa que cette mésentente ne faisait en somme que le jeu des. Espagnols et que, dans son intérêt, il était de son devoir de sacrifier les questions d'amour-propre. Sa brouille avec Koukou et Guela'a lui paraissant donc au premier chef, il chercha à la faire impolitique cesser. Dans ces conditions, un rapprochement quelconque avec les Kabyles s'imposait ; à cet effet, il intervint, et faisant agir la. diplomatie, il chercha, le premier avant d'entreprendre quoi que ce soit contre Bougie, à s'entendre avec les montagnards. Des pourparlers d'enentre les Turcs et les tente, sinon de rapprochement Zouaoua, furent alors engagés dans ce sens. Mais, dès de ces que le cheikh des Beni-Abbas eut connaissance projets d'alliance avec les Bel-K'adhi, passant dans !e camp adverse, il se déclara par dépit et aussi par intérêt, ouvertement pour les Espagnols de Bougie. L'or des infidèles qui déchira une fois de plus corrupteur le coeur de l'indépendance kabyle, permit à Bougie de contrebalancer Alger et d'assurer pour quelque temps encore sa malheureuse existence. donc le jour fatal, la intrigues reculèrent duplicité de Guela'a souleva bien des colères. La conduite des Beni-Abbas en. pareille circonstance était traités de lâche et d'impie, car la majeure partie du locale était peuple pour qui la question d'adversité Si ces

— 137 — du pays, n'aspirait, sans valeur pour l'indépendance d'accord sur ce point avec-les Turcs, qu'aux moyens de libérer le sol natal de la domination chrétienne. Il était évident que pour atteindre ce but d'intérêt général, des sacrifices matériels et moraux s'imposaient. Déjà, certaines tribus, guidées par ce sentiment patriotique, tout en prêchant l'union entre elles, faisaient ouvertement des avances aux Turcs qu'elles voulaient engager contre Bougie ; d'autres, surmontant leurs rancunes personnelles faisaient trêve de leurs querelles et. s'alliaient entre elles pour s'unir et en masse se joindre au mouvement de solidarité nationale. Fixé sur le but à atteindre, le Djurdjura était particulièrement décidé, pour en finir, à employer tous les moyens dont il disposait; dans la. discussion de la question soumise à l'examen de ses notables, tous les « imr'aren » et « amins » prêchèrent l'entente a.vec les Turcs. Les Djema'as, elles-mêmes, réunies en assemblée . nationale, demandaient aux Bel-K'adhi d'employer leurs efforts pour obtenir, à la suite d'un traité, le concours de .Khaïr-Eddin; d'aucuns même conseillaient d'accorder à Guela'a, si elle acceptait de faire cause commune avec le Djurdjura, les concessions les plus larges. Tel fut l'état d'esprit du peuple kabyle au lendemain . de la reprise du Penon, qui agita d'un frisson de joie tout le Djurdjura. Ce succès ranima dans le coeur du de montagnard l'espoir de délivrer prochainement l'étreinte espagnole sa chère ville de Bougie. H n'y avait pas de doute que si les pourparlers d'alliance avaient réussi à unir les deux Kabylies, avec l'appoint de Koukou d'un côté et celui de Guela'a de l'autre, les Turcs, à l'aide de ces forces combinées avec la leur, auraient facilement achevé d'asseoir leur autorité et de rester les seuls maîtres sur toute la

— 138 — côte de la Kabylie, car les Espagnols de Bougie, livrés à eux-mêmes, auraient, été sûrs de subir, sans tarder, le même sort que celui de leurs frères d'Alger. Mais l'entente préconisée n'ayant pas pu se réaliser, Khaïr-Eddin qui n'ignorait pas la force de la place de Bougie, renonça, pour le moment, à l'attaque de cette forteresse.

En attendant une heure plus propice pour la réalisation de cette entreprise, le sort des maîtres de Bougie ne restait pas moins gravement compromis. Dès le lendemain de la prise du Penon, la situation des assiégés de Bougie devenant des plus critiques, le commandant la. place pensa qu'il était gouverneur urgent d'agir et d'agir par tous les moyens pour obtenir du secours contre l'orage qui menaçait d'anéantir sa ville et sa garnison. Il fallait non seulement renforcer sa troupe et son artillerie, mais aussi renouveler ses munitions et ses approvisionnements. Pendant que des appels répétés, adressés à Madrid, restaient sans réponse, il eut le bonheur de voir que ses démarches auprès du prince de Guela'a produisirent d'excellents résultats. De riches présents 'et des armes, envoyés au cheikh des Beni-Abbas, lui permirent, en effet, de reconquérir et de s'assurer les sym-. de leur vieil allié. pathies et la.protection Dans celle circonstance, les Espagnols, plus diplomates que les Turcs et sachant mieux exploiter l'inimitié et la division qui existaient entre les deux chefs kabyles, purent ainsi, grâce à leur or et à leurs intrile dénouement la gues, retarder fatal, c'est-à-dire chute de Bougie, d'un quart de siècle, temps durant

— 139 — lequel les défenseurs firent, il faut le reconnaître, admirables. preuve d'une volonté et d'une bravoure La conduite de son gouverneur en cette circonstance fut particulièrement des plus héroïques. Cependant, dès les premiers succès de Khair-Eddin à Alger, les colonies espagnoles de la côte barbarescelle de Bougie, ne se sentaient que, particulièrement guère en sécurité. Des appels, adressés à la Métropole pour l'envoi de secours, restaient sans réponse. Cependant, l'Espagne, où la nouvelle de la perte du Peilon n'ignora pas la provoqua un profond retentissement, gravité du danger qui menaçait ses compatriotes d'Afrique. L'empereur Charles-Quint, occupé alors à défendre l'Autriche menacée par le grand sultan Soleiman, ne put lancer contre les Turcs d'Alger que l'amiral Doria, qui essaya de faire la chasse aux Corsaires, à ceux du Capitan Pacha. Khaïr-Eddin, particulièrement dont les raies semaient déjà la terreur dans toute la Méditerranée. Alors que sur terre, Khair-Eddin voyait sa dominalion prendre de l'extension, pour s'étendre, en 1534, jusqu'à Tunis, le puissant pirate ne cessait pas de caresser l'espoir de s'emparer de Bougie, dont le port serait un excellent point d'appui pour ses flottes. Mais le temps lui faisant défaut, il renvoya donc à plus tard le moment de réaliser cette nouvelle conquête. En attendant l'heure propice pour son coup de main, il employa ses efforts pour obtenir des Kabyles l'isolement de ce port. La ville, ainsi boycottée et sans provisions, ne pouvait vivre plus longtemps-. Bougie isolée, séparée du continent, était perdue. Abandonnée à elle-même et sans secours possible, Bougie devenait, chaque jour, une proie de plus en plus facile. Le Gouverneur de la ville réduit à ses pro-

— HO — près moyens pour proléger la colonie et assurer l'existence de la garnison, se vit dans l'obligation de rechercher, de solliciter, presque, la protection des tribus environnantes : les traités de paix ou d'alliance avec les princes de Koukou ou de Guela'a lui étaient particude la lièrement précieux, car les approvisionnements ville ne pouvaient dès lors se faire que par leur intermédiaire. En présence d'une situation aussi délicate que complexe, le gouverneur, poussé par les événements, ne put mieux faire que de s'élancer dans l'arène de la vie kabyle pour prendre une part active dans la politique locale du pays. La question des «• çofs » attira son attention; et, ses interventions plus spécialement auprès des chefs de « clan » ne lui donnèrent jusqu'à présent que d'excellents résultats. Tout en cultivant la haine des montagnards contre le Turc, les efforts de la politique des Espagnols de à exploiter, ainsi qu'il a été dit Bougie consistaient la rivalité ancestrale et inconciliable précédemment, qui existait entre les deux grands chefs kabyles : le Zouaoui Bel-K'adhi et le A'bassi Abd-El-A'ziz. Exploitant l'ambition et la cupidité de ces deux personnages, les Espagnols, guidés par l'intérêt du jour, aucun scrupule à changer leur fusil n'éprouvaient d'épaule. Menacés d'être abandonnés par l'un, se présentant avec les mains pleines, ils trouvaient vite à s'appuyer sur l'autre. Le jeu de ces sortes d'alliance était pratiqué, il est vrai, de la même manière et dans les mêmes conditions par le Gouvernement turc. Le jeu se faisant sur la tête du Kabyle, les scrupules d'honnêteté, n'étaient point de mise pour les conquérants et envahisseurs.

— 141 — Tel était le système d'équilibre très fragile, mais nécessaire, qui permit aux Espagnols .de se maintenir aussi longtemps à Bougie, te la Bahdja » des montagnards, la perle qui fut l'orgueil des princes h'emmaclites. Triste et humiliée de cet état d'esclavage auquel elle se voyait réduite, Bougie, manquant d'air, ne demandait cependant qu'à changer de situation. En attendant, sa vie d'esclave et de prisonnière affaiblissait chaque jour ses forces. Si la jalousie, la désunion des deux chefs kabyles assuraient le maintien des Espagnols à Bougie, ceux-ci ne se faisaient cependant aucune illusion sur le sort que l'avenir leur réservait. Leur influence morale et politique déclinait chaque jour auprès des montagnards dont ils n'avaient d'ailleurs jamais su s'attacher les sympathies; aussi, dès que le moindre incident se produisait, c'était la. menace d'une révolte et l'arriavoisinantes qui prevée des contingents des tribus naient les armes et. qui venaient les provoquer au pied même de leurs remparts. Les défaites successives, subies à Alger par les armées de leur nation, ne pouvaient évidemment que diminuer le prestige de leur force et rendre leur position à Bougie des plus intenables. Sans l'intervention d'un secours immédiat, un nouveau désastre restait ; donc inévitable. ni ressources La place, sans approvisionnements d'aucune sorte, la garnison menacée de la famine, ne pouvait tenir plus longtemps.

Cependant, de l'autre côté dé la mer, la situation lamentable des colonies espagnoles d'Afrique et particulièrement de Bougie préoccupait, bien des esprits,

— 142 — Pour remédier à cet état de choses, on pensa, en Europe et surtout en Espagne, qu'une grande expédition contre les côtes barbaresques s'imposait. *On ne larda pas, en effet, à apprendre qu'un événement important, préparé de longue main, allait se produire. La papauté en tête prêchait, tout en ramassant de l'argent par des quêtes faites à travers l'Europe, la guerre sainte; c'était une nouvelle croisade déclarée contre les Infidèles et Barbares d'Afrique. Voulant être sûrs du résultat, les Espagnols, les premiers intéressés à la réussite de l'entreprise, ne ménagèrent ni leur argent, ni leurs intrigues pour atteindre leur but. Semant l'or à pleines mains en Afrique, ils achetèrent des neutralités, intriguèrent, signèrent des traités dont la plupart ne furent pour eux que des alliances aléatoires et onéreuses. Aveuglé par sa richesse et le fanatisme, l'arrogante Espagne croyait qu'avec son or et sa croix elle pouvait tout oser pour obtenir satisfaction des peuplades de la Berbérie. Pendant cinq années consécutives, une propagande effrénée fut faite clans toute la Chrétienté. Sur les places publiques, dans les églises, on priait, on faisait des quêtes, on enrôlait pour la grande expédition que l'empereur Charles-Quint allait lui-même entreprendre contre les barbares et infidèles d'Afrique. Les Algérois, signalés particulièrement à la colère du public et de l'Empereur, devaient être les premiers châtiés dans cette grande entreprise de « purification et de châtiment ». De tout cela, les Turcs d'Alger, tout en prenant les ne s'effrayaient précautions nécessaires, pas outre mesure; de son côté, le montagnard, fasciné par les richesses offertes, recevait et attendait' avant de se prononcer, la suite des événements. Dans tous les cas, il ne voulait être la dupe de personne.

— 143 — Toutefois, dès l'arrivée des escadres dans la taie, Bel-K'adhi, selon la promesse faite aux Espagnols, se tint, dit-on, prêt à participer à la prise d'Alger; on ajoute même qu'une armée de 2.000 fantassins kabyles escortée d'une nombreuse cavalerie, devait, sur un signal donné, prêter son concours; selon le plan prévu, Bel-K'adhi devait, débouchant par le col des BeniAïcha, se jeter sur la Melidja et, continuant sa manoeuvre, aller menacer la ville en l'attaquant par les hauteurs du Sahel (1). (1) Haèdo qui relate tous ses détails, extraits sans doute d'un document écrit, ne se doute pas de toutes les erreurs contenues dans ces quelques lignes : Tout d'abord, le rôle attribué, ici, à Bel-K'adhi, lors de l'expédition de Charles-Quint contre Alger, nous parait plus que fantaisiste. Il n'est pas admissible qu'en effet le Djurdjura, qui lutte depuis des années pour délivrer Bougie des mains des Espagnols, ait en pareille circonstance, acceptéà verser le sang de ses enfants pour ces mêmes Espagnols pour lesquels il n'avait, d'ailleurs jamais eu que du mépris et de la haine ; avec son intervention en faveur d'ennemis depuis longtemps abhorrés, il serait donc en contradiction catégorique avec ses propres sentiments. Haëdo, de qui nous tenons les renseignements cités ci-dessus, a eu tort de prendre à la lettre ce qu'il a, peut-être, lu dans quelque document. Que Bel-K'adhi,acheté, ait pris l'engagement, même par écrit, de fournir son concours au moment voulu, c'est possible et c'est même indispensable pour toucher la prime promise en paiement de son intervention. Mais Bel-Kadhi, qui n'était pas LeDjurdjura, ne pouvait se présenter au col de Beni-Aïcha avec 3.000 fantassins et presque autant de cavaliers kabyles. En l'occurence Bel-K'adhi s'était joué de la naïveté espagnole, en lui soutirant, par supercherie, son or. Le Djurdjura ne pouvait être complice de cette malhonnêteté. ' Haëdo s'est abusé, à son tour, en croyant que l'exécution de la promesse de Bel-K'adhi, a été effectivementréalisée dans toutes ses parties, car si les montagnards étaient réellement au moment du désastre, aux environs de Matifou, à la vue de taut de richesse, rien ne les aurait empêché de s'approcher de la plage de l'Harrach et de recueillir et piller les riches épaves des escadres échouées sur la côte de Fort-de-1'Eau et d'Hussein-Dey. Cependant selon l'opinion générale des êvrivains la compromission de Bel-K'adhi avec les Espagnols ne présente aucun doute. — Nous verrons, après le départ des Espagnols, Alger diriger une colonne expéditionnaire contre la Kabylie accusée d'avoir pactisé avec ces derniers. Bel-K'adhi apparemment coupable, abandonné par la masse kabyle, sera châtié et vaincu, obligé de s'humilier devant les Turcs.

— Î44 — Ce fut le 20 octobre 1541, qu'une imposante escadre vint jeter l'ancre dans la baie d'Alger; et le 23, le débarquement d'une trentaine de mille hommes s'effectua sans encombre sur la plage d'El-Harrach. Ce qu'il advint de cette affaire, nous le savons : les et leur Empereur, près du succès final, Espagnols subirent l'échec le plus terrible. La flotte la plus importante qu'on n'eût jamais vue, fut anéantie par une horrible tempête qui dura deux jours (24-25 octobre). L'Empereur, qui assista impuissant à la déroule de son armée et au pillage des épaves de son escadre, s'embarqua à Matifou; le 26 octobre, il fil mettre à la voile et s'éloigna de la côte maudite. À la nouvelle de ce désastre, le prudent Bel-K'adhi, dont l'arrière-garde des contingents campait, dit-on, au col des Beni-Aïcha, se retira précipitamment dans ses montagnes, d'où il aurait, paraît-il, envoyé quelaux débris de l'armée expéques approvisionnements ditionnaire, réfugiés à Bougie. Ce secours, accordé en pareil moment, aux Chrétiens, ne pouvait évidemment qu'irriter les Turcs contre les Zouaoua (?) déjà compromis. Le vainqueur des Espagnols Il'assan Àgha, qui n'ignorait rien de toutes ces compromissions, ne pouvait mieux faire que de demander à la Kabylie de lui rendre compte de sa conduite. Il leva donc une colonne avec laquelle il se préparait à aller lui-même châtier le « roi de Koukou ». Voici les renseignements que le franciscain Haëdo nous fournit sur cette campagne, qui amena sans combat la sou' mission de Bel-K'adhi : .

— m « Le printemps venu, il (H'assan Agha) partit d'Alger, « à la fin d'avril 1542, avec trois mille Turcs, armés « de mousquets, deux mille cavaliers mores et arabes, <( mille fantassins mores et douze canons montés sur « affût, la plupart de petit calibre. « Le roi de Koukou, se voyant inférieur en force, « n'osa pas accepter le combat et fit sa soumission ; « il donna une grosse somme d'argent et une grande « quantité de boeufs, de chameaux et de moutons ; il « s'engagea en outre à payer un tribut annuel, ce que « ni lui, ni ses prédécesseurs n'avaierit iamais voulu « faire et donna en otage son fils et héritier âgé de <( quinze ans, nommé Sidi-Ah'med ben El-Cadi, de « sorte que Ïïassan-Agha revint à Alger sans avoir « combattu. (1) ». ' Abandonné par les Zouaoua et humilié par les Turcs, Bel-K'adhi paya donc bien cher son imprudente politique.

Mais arrêtons-nous un instant sur les passages du traité ci-dessus : ils sont des plus intéressants, quant à l'état d'âme de la Kabylie, tant à l'égard des Turcs que des Bel-K'adhir. Tout d'abord remarquons que cette démonstration ne manqua pas d'importance,, non seulement par le résultat obtenu, mais par l'effectif engagé. Les batteries d'artillerie emmenées avec la colonne, ne pouvaient que produire sur les montagnards l'effet voulu; la perspective de voir leurs villages détruits et incendiés de loin ne pouvait, en effet, leur inspirer que de l'inquiétude et de la frayeur. (I) Voir «Histoire des Rois d'Alger », page 65, par Haëdo, traduction de Grammont.

— 146 — •D'autre part, malgré son tempéramment belliqueux, la Kabylie, se sachant fautive et même coupable, eut dans cette circonstance la sagesse de conserver son calme, en manifestant ses réserves devant les Turcs. Sans doute impressionnée par une force aussi imposante que celle de l'armée turque, reconnaissant ses torts et confuse de s'être compromise avec les Espagnols, elle ne put que baisser les armes et se désintéresser du sort de Bel-K'adhi. Bel-K'adhi lui-même, dont la conscience ne devait pas être tranquille, loin d'opposer de la résistance, ne chercha qu'à se faire pardonner ses errements. Accompagné des principaux notables des tribus menacées, il se présenta aux Turcs et demanda à voir le dey HassanÀgha. Introduit auprès du chef turc, il plaida sa cause et regretta sa' faute ; il sollicita « l'Aman » ; le pardon, qui lui fut accordé, le mit dès lors, sous la tutelle directe des Turcs. Dans le traité signé, un tribut annuel et une contribution de guerre, payables en espèces el en nature, furent imposés à Bel-K'adhi, comme amende qu'il devait payer pour s'être gravement compromis avec les Espagnols, ennemis acharnés des musulmans. Outre le tribut, signe de soumission, dans la clause qui fixe le genre d'amende qui lui a été infligée, nous trouvons que, parmi les animaux livrés, il y avait un certain nombre de chameaux dont l'habitat est généralement limité aux Hauts-Plaleàux. Cette mention de ce genre de ruminant est une preuve que la Kabylie en possédait et que l'élevage de cet animal était, en effet, depuis très longtemps, pratiqué par les parties basses du Djurdjura (H'amza,

— 147;— Isser et Sebaou). Connue et utilisée, jusqu'à nos jours, cette excellente bête de somme par les montagnards, n'a disparu de ces régions qu'avec l'arrivée en Kabylie de la locomotive (1884-1886). L'intérêt ne s'arrêta du document signé par Bel-K'adhi en 1542, pas à ce petit détail économique.

La clause du traité qui spécifie le nom et les litres 'du jeune personnage livré comme otage mérite également d'être retenue, car cela intéresse la famille des princes de Koukou. D'autre part, si le vrai nom du chef de Koukou, que certains écrivains désignent encore faussement sous le nom « d'Ah'med ben El-K'adhi », n'est pas mentionné, particulièrement par Haëdo, il y a lieu de. croire que ce personnage ne pouvait être que celui dont nous avons déjà parlé, c'est-à-dire Sidi El-H'aoussin, frère et successeur de Sidi-Ah'med, mort assassiné, en 1527 (1). (1) Sur cette date, comme sur bien d'autres, les auteurs algériens ne sont pas d'accord. M. Berbrugger, en outre, porte l'assassinat de Bel-K'adbi à la date de 1523. Cependant, si Khaïr-Eddin est tenu loin d'Alger, après sa défaite des Isser, qui a lieu en 1520, pendant sept ans, son retour de Tripoli n'a pu s'effectuer qu'en 1527, année pendant laquelle Sidi-Ah'mcd ou El-K'adhi a clé assassiné.La date de 1523ne pourrait donc être acceptée, ni pour noter le départ des Zouaoua d'Alger, ni pour marquer l'année de débarquement de Khaïr-Eddin en Kabylie, Le retour de Khaïr-Eddin, la mort de Sidi-Ah'med ou El-K'adhi et la fin du règne des Zouaoua à Alger sont des événements qui se sont produits à quelques jours d'intervalle. La date de 1523, que nous donne Berbrugger, est donc fausse, à moins que les Bel-K'adhi n'aient séjourné à Alger que trois ans, au lieu de sept ans. Ce qui est peu probable, car la date 1527, marquant le retour de KhaïrEddin à Alger semble indiscutable pour tous les historiens de Barberousse. Quant au nom à'Âhmed, donné au fils de Sidi-El-H'aoussin, il n'y a là qu'une similitude de formes et non de personnages. — Commetous ceux qui ont écrit sur les Bel-K'adhi ne parlent que à'Ahmed ou El-K'adhi, la confusiondes deux personnages, quoique H

— 148 — Le « jeune homme, fils et héritier », emmené à Alger comme otage et qui porte également le nom de son oncle le défunt, devait en réalité se dénommer Sidi Ah'med ou El-Haoussine naïih El-K'adhi. Il y a donc dans l'esprit des différents auteurs une confusion de noms qu'il convient de faire disparaître. Préciser les noms des personnages de Koukou est un point qui nous paraît primordial dans l'histoire de Bel-Kaclhi. Pour ce faire nous proposons, pour plus de précision, de désigner les principaux princes connus jusqu'à présent, de la famille Bel-K'adhi : Ah'med I, El Haoussin et Ah'med II, ce dernier restant le jeune homme actuellement en otage à Alger. Ces désignations mnémoniques, qui aident à l'intelligence de notre étude, pourraient, un jour, être utiles à la composition de l'arbre généalogique des Bel-K'adhi, qu'il serait intéressant d'arriver à déterminer dans tous ses éléments. En attendant que des recherches plus scientifiques et plus fructueuses soient faites dans ce sens, nous sommes heureux de dire à ce sujet que le résultat de nos propres efforts nous a permis cle combler quelques vides qui étaient de sérieuses lacunes dans l'histoire généalogique et politique des princes de Koukou. ReA'enons.mai.ntena.nl à l'expédition militaire de H'assan-Agha. À ce sujet, il aurait été bien intéressant pour nous, ne serait-ce que pour l'histoire locale, d'avoir un peu plus de détails et de précisions sur : vivant à des époques différentes, est permise, Un lecteur non avisé pourrait aisément conclure qu'il y a eu un premier Bel-K'adhi qui aurait vécu près de deux siècles! Ce qui serait naturellement une absurdité. —^ C'est cependant ee que nous constatons dans tous les écrits relatifs aux Bel-K'adhi, où tous les princes sont indistincter ment désignés sous l'unique nom à'Ah'med ou El-K'adhi.

— 149 —^ 1° L'itinéraire suivi par la colonne turque envoyée en Kabylie, au mois d'avril 1542. 2° Le nom du lieu où H'assan-Agha avait dressé son camp pour recevoir la soumission de la délégation kabyle, accompagnée de Sidi-el-If aoussin ou El-K'adhi. Il est sans doute facile, par des conjecturés, de donner une réponse plausible aux questions posées. La large plaine des Isser étant facilement abordable, soit par le littoral, soit par le col des Beni-Àïcha, il peut se faire que des Isser le dey H'assan-Agha ait pu déboucher sur le bas Sebaou et atteindre la région de Dellys, situé sur l'éperon occidental de la chaîne « Aïlh Djennad ». Dès cette époque, toute cette partie de la Kabylie maritime semble faire partie du domaine des seigneurs de Koukou. Les vallées du Sebaou et de Tisser étaient, d'autre pari, des régions bien connues des Turcs pour leur viabilité. On se souvient, en effet, que c'était là le chemin qu'avait pris Khaïr-Eddin en 1527, lorsque, revenu de Tripoli et débarqué à Dellys, il se dirigea sur Alger, tout en bataillant avec Bel-K'adhi. Les difficultés d'accès ainsi évitées, la voie suivie par H'assan-Agha pour pénétrer en Kabylie ne pouvait être que la bonne, celle-là qui conduisait directement dans les régions de Dellys. Ce dernier point facilement abordable par terre ou par mer, sa prise de possession, par un coup de main, ne put que produire l'effet voulu ; aussi l'apparition soudaine de H'assan avec ses fortes colonnes impressionna la Kabylie et obligea Bel-K'adhi, directement menacé, à déposer les armes et sans combat à solliciter cel'aman ».

Les Turcs ayant obtenu pleine satisfaction levèrent le camp et s'en allèrent sans abuser de leur victoire. Ce départ de l'étranger fut sûrement un soulagement pour le coeur du Kabyle. Le prestige de son indépendance a été une fois de plus sauvé, car les humiliations du traité imposé ne louchaient en somme que les BelKadhi et quelques-uns de leurs partisans, car dès la mort de Sidi-Ah'med, la Kabylie était déjà divisée en deux clans ou çofs. à Alger fut Cependant le retour de H'assan-Agha joyeusement fêté par tout le monde. La soumission de la Kabylie, obtenue sans effusion de sang, produisit un effet moral des plus considérables. Le traité qui resfut habipecta les biens et les libertés du montagnard le et considéré comme une oeuvre politique assez adroite pour l'influence turque en Kabylie. L'adversaire qui n'abuse pas de sa force n'est pas un ennemi. En attendant, les effets immédiats de la paix avec le Djurdjura ne tardèrent pas à se faire heureusement sentir clans l'activité commerciale de la ville d'Alger. D'autre part, les Bel-K'adhi étant momentanément muselés, les Turcs, délivrés de la menace kabyle, eurent toute liberté d'action pour diriger leurs efforts sur d'autres points de l'Algérie, particulièrement sur la Hodna et le Zab, ensuite sur Tlemcen et même sur Fez, contre le Sultan du Maroc. Dans toutes ces expéditions, tant que Bel-K'adhi resta l'allié des Turcs, le concours des contingents kabyles fut des plus précieux pour la réussite de leurs Le gouvernement d'Alger, satisfait de leurs entreprises. services, ne manqua pas, chaque fois, de leur accorder en récompense tous les encouragements moraux et matériels qu'ils méritaient. Par leur bravoure et leur et raffermissaient fidélité, les Zouaoua se distinguaient ainsi l'autorité du pouvoir central.

— 161 — La Régence, ainsi soutenue et énergiquement admimalsains nistrée, ne souffrit pas trop des troubles qui l'agitaient. A Alger, la discipline imposée par H'assan-Agha aux différents services de la Marine. et de la Milice empêchait le moindre de l'administration désordre de se produire dans la rue, comme dans les marchés de la Cité. Le bon esprit régnant partout, bientôt les bienfaits 1 de l'ordre et du travail se firent sentir dans tout le royaume. Les tribus gnaient se trouvé pour le Pjurdjura caime et de qui les éteidégagées de l'oppression Les montagnards, ayant développèrent. exercer leur activité à s'employer ailleurs, lui-même semble avoir eu un moment de prospérité.

Dans ce bien-être général, le gouvernement turc, heureux de! cet état de choses, ne put que se fortifier et asseoir définitivement son autorité. Offrant toutes les garanties voulues pour la sécurité des biens et des personnes, Alger devint le débouché par excellence de la Kabylie, qui y apporta, avec ses excellents produits, ses bras vigoureux et habites. Ce fut alors pour la capitale des Barberousse une ère nouvelle de prospérité et de grandeur dont les bienfaits ne manquèrent pas de rejaillir sur les Bel-K'adhi, devenus maintenant les conseillers et amis intimes du pacha d'Alger'.

Profitant de cet état de choses, les Bel-K'adhi, qui étaient alors bien en cour, auprès du gouvernement d'Alger, ne perdirent pas l'occasion d'étendre et de

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— 152 — raffermir leur autorité sur la Kabylie du Djurdjura ; mais leurs ambitions ne s'arrêtaient pas là. Il y avait pour eux, outre des ambitions à satisfaire, des rivaux à vaincre. dans Voyant leur influence toujours contrebalancée, l'Oued-Sah'el et jusque dans le Guergour, par celle des seigneurs des Beni-Abbas, ils cherchèrent à briser une fois pour toutes, cette résistance qui s'entêtait à s'opposer à l'extension de leur autorité. Grâce à leurs intrigues, ils décidèrent les Turcs à porter la guerre dans le pays de leur concurrent et adversaire, Abd-elAziz, accusé publiquement d'être « l'allié et le soutien des chértiem » de Bougie. Vers 1553, la guerre fut virtuellement déclarée au cheikh des Beni-Abbas, qui, depuis longtemps, s'attendait à cette agression. revenu de En 1554, après le retour de Salah'Raïes, Fez, où il était allé remettre sur son trône un prince méniride, la question de la reprise de Bougie fut de nouveau agitée. La présence des Espagnols dans cette ville restait, en face du développement de la puissance des Turcs en Berbérie, une gêne, une anomalie que les montagnards, les premiers, ne demandaient qu'à faire disparaître. Aussi, lorsqu'en juinjL557^ la nouvelle de l'expédition contre' Bougie fut connue, toute la Kabylie en liesse prit les armes et sous les ordres de Bel-K'adhi, se déversa sur la région "de la 'Soummam, tandis que des galères turques, transportant de l'artillerie et des bientôt munitions, partaient d'Alger et mouillaient dans le golfe de Bougie (1). (1) La flotte d'Alger absente n'a pas, en réalité, participé à la prise de Bougie ; jointe à celle de -l'amiral français Paulin de la Garde et de Drngut, elle faisait, en ce momennt, la chasse dans la Méditerranée aux navires de Philippe II, roi d'Espagne. Pendant l'expédition de Bougie, le gros de la flotte algéroise était en effet occupée ailleurs ; faisant une croisière dans le golfe du

— 153 -Descendu à terre, Salah'Raïes se mit aussitôt à orgad'inles préparatifs niser , avant l'attaque générale, et la.mise vestissement de la place. Le débarquement en batterie de l'artillerie qu'il fallut traîner et bisser sur les hauteurs dominant la ville, prirent un temps infini. v Le 15 satisfaits des posiles assiégeants septembre, enfin à ouvrir le feu tions acquises, commencèrent dT'réponessayèrent auquel les batteries espagnoles des batdre; mais, devant le tir plongé et meurtrier teries turques, dominant la place, la résistance y devint bientôt impossible. . Par des brèches largement des assauts ouvertes, contre la ville furent donnés. Après avoir pris successivement le Bordj-Moussa et le Bordj-Abdr-El-K'ader, les Turcs s'attaquèrent à la Casba où les derniers défenseurs de la place s'élaienl réfugiés et barricadés. Le canon des assaillants y eut brèches et un autre assaut allait Don Luis de Péralta, gouverneur toute résistance inutile, se rendit bientôt pratiqué des être donné,"lorsque de la placé, jugeant (27 septembre 1555).

Le siège, avec un feu d'enfer et des corps à corps dura donc une douzaine de jours. Mais, de terribles, en agonie, ses nouveaux longtemps Bougie depuis maîtres ne trouvèrent qu'un cadavre au corps mille fois déchiqueté. Lion, elle participait à l'attaque de la Corse pour le compte du roi de France, Henri II. H ne restait donc à Salah'Raïes guère de bâtiments à sa disposition. Durant son expédition contre Bougie il ne put disposer que de a deux galères, d'une barque et d'une caravelle on Saëtic française», pour transporter « 12 canons de gros calibre, 2 très gros pierriers et beaucoup de vivres et de munitions y>. ^'(VoirïHaëdo, « Rois d'Alger », traduction et annotations par de Grammont, page*93).

— 154 — et 120 Le commandant, son officier d'état-major hommes de leurs compagnons, les seuls survivants qui restaient de la malheureuse garnison, eurent les honneurs de la guerre : ils furent mis en liberté et renvoyés en Espagne, où, nous dit de Grammont, le brave Louis de Pôralta et ses compagnons, injustement accusés de lâcheté par le Gouvernement espagnol, furent reçus avec mépris par leurs coreligionnaires (1). Ainsi se termina la domination espagnole à Bougie, dont l'illustre capitaine Pedro de Navarro avait, dès l'année 1510, fait la conquête. Pendant les 45 ans de possession espagnole, la pauvre ville, constamment maintenue en état de siège et sur le qui-vive, ne put guère se développer et prospérer. Déjà affaiblie par une longue période de souffrances de toutes sortes, la dernière épreuve, qu'elle venait de subir, lui enleva le peu de souffle qui lui restait : les douze jours de lutte infernale ne laissèrent de la ville que le nom. Aussi, quand les Turcs y entrèrent, ils n'y trouvèrent que la mort et des ruines. Mais, sous le baume vivifiant qu'est la liberté, Bougie, débarrassée de ses (1) Voir les détails sur l'attaque et la prise de Bougie dans l'« Histoire des Rois d'Alger », par de Grammont, et dans Revue Africaine, 1877, page 279 et suivantes. La perte de Botigie, due à l'incurie du Gouvernement espagnol «coûta, dit Haëdo, bien cher à Don Alonzo de Péralta, auquel le Roi d'Espagne fit couper la tête» Ce crime abominable, commis sur {a personne du dévoué et brave de Péralta, marque nettement le degré d'aberration de la très catholique Espagne, qui ne trouva rien de mieux que de faire expier, au plus honorable de ses capitaines, une foute commise par ses gouvernants. Mais l'Histoire qui n'admet pas de pareil déni de Justice, innocente et honore de Péralta, qui, malgré des privations et des embûches de toutes sortes, a su pendant 40 ans, au milieu des tribus les plus belliqueuses, tenir ferme et.haut le drapeau de son pays.

— 155 — chaînes d'esclave, allait, grâce à l'activité de ses habitants, grâce à sa situation géographique et à la beauté de ses sites, renaître et retrouver sa vie de liberté et de prospérité. Bougie, effaçant les ravages de la guerre et de noude son veau embellie, saura se faire aimer.L'excellence port el les richesses de son pays lui permettront facileavec sa beauté, sa réputation de ment de reconquérir, sera telle cité florissante : Sa prospérité grandissante qu'elle formera un solide appoint pour le développement et de la puissance du Gouvernement de la richesse d'Alger. L'année 1555 reste donc une date mémorable qui marque la conquête la plus sérieuse que les Turcs aient faite non seulement sur les Espagnols, mais aussi sur le Djurdjura dont le moral a été agréablement impressionné au profil, du prestige turc. L'expédition qui dura deux mois et qui donna les résultats que l'on connaît, étant terminée, les Turcs en partant, laissa quittèrent Bougie où Salah'Raïes, \400 hommes de garnison, sous le commandement "d'un Turc nommé Ali Sardou, qui fut chargé de rétablir l'ordre et la sécurité dans la ville. Bougie régénérée, tout en restant sous la domination turque, ne perdit point, avec ses oliviers et ses chemins dans sa restauration, montants, son caractère et son originalité de cité purement kabyle, cachet qu'elle conserva à travers les siècles jusqu'à nos jours. * ** La nouvelle de la victoire de Bougie fut d'une joie générale dans toute la Berbérie, de reconnaître et d'admirer s'empêcher des Turcs. Si la guerrière et organisatrice l'occasion qui ne put la valeur délivrance

— 156 — de Bougie permit aux Turcs de s'attribuer de nouveaux titres de gloire, la reprise de ce port dégagé de l'étreinte espagnole ,provoqua clans tout le Djurdjura le plus grand des enthousiasmes. Bougie reconquise, le montagnard délivré du cauchemar du voisinage des chrétiens se sentit plus à l'aise. La profonde blessure qu'il portait sur son flanc depuis 45 ans allait bientôt se fermer. La plaie cicatrisée, sa robuste santé retrouvée sera une garantie sérieuse pour l'avenir de sa liberté et de son indépendance. Ce succès fut donc, pour la Kabylie entière, un heureux événement que les Bel-K'adhi ne manquèrent pas d'exploiter, eux aussi,' pour rehausser leur prestige et consolider leur fortune. Ce fut à eux, en effet, que l'administration des territoires de Bougie fut confiée. L'attribution de nouvelles tribus à l'allié, « au collaborateur de la délivrance », ne pouvait, certes, qu'augmenter la toute-puissance du «Sultan de Koukou » et mettre, dès lors, son rival des Beni-Abbas, dans l'impossibilité d'opposer la moindre résistance au débordement, à l'envahissement par les Zouaoua, des riches et vastes régions de l'Oued-Sah'el. Le domaine des Bel-K'adhi, soutenus par les Turcs, se. trouva donc, dès le milieu du XVIe siècle, tant par l'étendue de sa superficie que par la densité de sa population, assez important pour exercer désormais u-ne influence directe sur les destinées d'Alger ou de Bougie. Guela'a humiliée, Koukou régna. Les Bel-K'adhi furent, dès leur avènement, en Kabylie, de puissants et redoutables seigneurs avec lesquels il fallait compter. Leur pouvoir s'exerçait effectivement sur toute la Kabylie maritime, y compris ses vallées. Les Turcs n'y avaient de représentants qu'à Dellys et à Bougie, et

— 157 encore, l'autorité de ces agents ne dépassaient guère les portes de leur cité. Sur tout le reste du territoire kabyle, Bel-K'adhi restait le seul maître des tribus soumises à son influence. Du fait de cette extension, il était certain que les d'un responsabilités qui incombaient à l'administrateur tel territoire ne pouvaient être que des plus lourdes. Pour exercer une autorité effective sur le Sebaou et c'est-à-dire sur les deux Kabylies, et l'Oued-Sah'el, pour se maintenir à la tête d'un tel pouvoir, il fallait certes non seulement de l'intelligence, mais des qualités administratives et diplomatiques toutes spéciales; imposer l'ordre sans provoquer la révolte, rendre la justice et faire respecter le principe de l'autorité sans froissement, sans tyrannie, c'était une tâche, une ambition à laquelle le premier Ah'med ou El-K'adhi pouvait seul prétendre. Outre les difficultés d'administration que présentaient les turbulentes tribus kabyles, il fallait aussi veiller sur les embûches et turpitudes de la politique turque contre laquelle il convenait de se tenir constamment en garde pour ne pas être culbuté à la première occasion. sans Or, au point de vue kabyle, Sidi-el-Haoussin, tact, grisé par le succès, ne sut pas toujours être à la bailleur de sa tâche, de son rôle de grand chef du Djurdjura. Dans ses relations avec la population, il oubliait que ses allures de Beiglierbey ne pouvaient convenir au caractère susceptible et fier du montagnard. Manquant de souplesse et de tact, il lui arriva souvent, par des gestes maladroits, de froisser l'amourpropre et la fierté de ses administrés. L'individu ainsi brusqué se cabrait et de toute son âme en révolte, s'ap-

— 158 — prêtait à riposter. Mais, dans ce, conflit avec l'autorité, c'est-à-dire avec la force, le lésé, se sachant trop faible pour se défendre contre les menaces de la coercition, faisait alors appel à la protection des siens et de ses amis. Sa famille intervenait et bientôt c'était le c'était tout le « Toufiq » qui village, la communauté, se trouvait entraîné à prendre fait et cause pour celui de ses membres offensés. L'autorité du seigneur répondant par un coup de force, c'était enfin la tribu entière, blessée dans sa dignité, qui se soulevait et prenait les armes contre le tyran. qu'un pareil conflit, souvent provoqué par le manque de tact, n'entraînait pour le prestige de BelK'adhi que des conséquences fâcheuses. Avec son régime autoritaire, la famille des Bel-K'adhi ne pouvait conserver longtemps l'estime et les sympathies des populations soumises à son administration. Le caractère fier et indépendant du Zouaoui ne pouvait évidemment se plier devant les exigences d'un régime féodal auquel Sidi- El Haoussin cherchait à imposer à l'esprit éminemment républicain du vieux Djurdjura. D'où le conflit dont les conséquences ne pouvaient que nuire au prestige des Bel-K'adhi. Pendant que le seigneur de Koukou, commettait "dans l'administration des tribus toutes ces maladresses, celui de Guela'a, moins arrogant, mais plus habile, aussi que rusé, n'attendait prudent qu'une occasion pour montrer aux Turcs qu'il n'était pas homme à se laisser éclipser et, encore moins, dominer par leur u suppôt de Koukou ». Le portrait que les écrivains espagnols font du prince de Guela'a est des plus élogieux. Tandis que les bassesses et les intrigues grossières des Bel-K'adhi révoltaient ses sentiments comme ceux de tous les vieux Il arrivait

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— 159 — les profits matériels de leurs compromontagnards, missions avec les Turcs et dont ses rivaux tiraient vanité, ne faisaient, nous disent-ils, qu'exciter le mépris de qu'il avait toujours eu pour ses vils adversaires Koukou. Insensible aux flatteries comme aux honneurs mal acquis, il restait l'ennemi irréductible des Turcs; leurs menaces ne faisaient que le raffermir davantage dans son énergie et dans sa volonté de résister, par tous.les moyens à leur tentative de corruption et de domination. Digne descendant de ses ancêtres, le vieux Abd-El-Aziz et indomptable. resta, jusqu'à sa mort, incorruptible « Fier et brave, ajoutent les mêmes auteurs, tout acte d'honneur seul le réjouissait; s'il ne réservait son admiration que pour ce qui était glorieux, en revanche, le moindre signe de lâcheté ne manquait pas de le révolter. En vrai guerrier et en homme, ayant conscience à de sa dignité, les vanités malséantes l'exaspéraient l'extrême. » (1). (1) Portrait sûrement exagéré.— Nous rappelons à propos de la probité et de l'honneur des princes de Guela'a, que leur conduite avec les Espagnols de Bougie, leur a été souvent dictée par l'intérêt et l'ambition ; mais ce n'est là qu'un son d'une cloche connue. L'histoire, qui a d'autres témoignages que ceux de Haëdo, de Marin ol et de Léon l'Africain, tous Espagnols, a le droit et le devoir d'y porter une appréciation plus conforme à la vérité et à la justice, et, de déclarer, à ce sujet, que le chef de Guela'a aussi bien que son collègue de Koukou, ne s'est pas toujours montré insensible aux gentillesses des Espagnols ni même à celles des Turcs. Les imprécations du.vieil Abd-el-Azizcontre,ces derniers s'expliquent, lorsqu'on pense que leur venue en Afrique, a nettement contrecarré et interrompu ses projets chimériques relatifs à une restauration possible d'un royaume hemmadite en Algérie. S'il était réellement animé de sentiments d'honneur et de patriotisme, il aurait dû, dès lés débuts lutter jusqu'à la mort pour dégager de la griffe espagnole : Bougie, ville capitale, construite et habitée par ses ancêtres. Aveuglé par Penvie et l'orgueil, fasciné par les promesses espagnoles, le vieux chef de Guela'a n'a été, en somme, que le jouet de la diplo.matie trompeuse et perfide des agents de Madrid. Grâce à ses complaisances coupables, la glorieuse et fière Bougie, le foyer des illustres princes hemmadites a, pendant près d'un demi-siècle, subi le joug et les humiliations du plus grand tyran de l'époque.

— 16Ô On rapporte de lui cette apostrophe cinglante adressée, en 1550, devant Tlemcen, à H'assan Corso, général turc, qui, au moment d'une forte action, hésitait à s'engager : « Seigneur H'assan, lui dit-il sèchement, est-ce ainsi que vous payez le bon traitement que vous fait le prince, sous l'ombre que vous n'êtes pas à Alger, à vous promener avec du brocart d'or ? » (1). La plupart des auteurs appelés à exprimer opinions sur son caractère, constatent que ses ments de grand seigneur, fier et indépendant, rent éloigné du faste trompeur et dégradant des des pachas d'Alger. leurs sentile tincours

Pendant que les Bel-K'adhi s'humiliaient et signaient des traités de servage, le chef des Beni-Abbas soutenu par une dignité ancestrale, irréprochable et glorieuse, affectait d'ignorer le gouvernement d'Alger. Tout en méprisant^.ses rivaux de Koukou, il n'oubliait pas en cela qu'il avait tout à craindre des meurtriers de Salim-Ettoumi; pour plus de sécurité, il s'éloigna d'Alger et alla s'enfermer et se fortifier dans sa Guela'a. Après y avoir placé les siens et mis en sécurité ses richesses, se croyant inabordable, sans déclarer ouvertement la guerre, il travailla et lutta par tous les moyens contre le développement de l'influence des usurpateurs d'Alger. Dans sa haine contre les Turcs, il ne put s'empêcher d'y comprendre la vieille et honorable famille des Bel-K'adhi dont les succès devenaient de plus en plus menaçants. (1) Voir Berbrugger : Epoques militaires de la grande Kabylie, page 80.

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Mais la fatalité aidant, les événements ne lardèrent pas à lui démontrer l'inutilité de ses efforts et la fragilité de ses projets. Quand la chute de Bougie se proses illusions s'évanouiduisit, ses plans s'écroulèrent, rent ; la nouvelle de la prise de possession de ceLle ville par les Turcs et les Bel-K'adhi lui brisa le coeur, car il rêvait sans doute de rétablir le royaume des H'emmadites ses ancêtres, qui avaient fait de Bougie non seulement leur capitale, mais une ville de beauté « !a et d'enchantement que les poètes surnommaient perle » de la Kabylie. Une restauration possible du royaume de Bougie fui de même une idée que la diplomatie machiavélique l'Espagne exploita habilement pour obtenir une alliance avec Guela'a. Bougie perdue pour ses alliés comme pour lui, il ne restait au « Roi des Labbès » plus d'espoir possible sur la réalisation de ses ambitions. Déçu par l'effondrement brusque de ses espoirs, le vieux Àbd-El-Aziz de Guela'a, el s'enferma, dit-on, dans sa forteresse attendit sans crainte, mais avec vigilance, la suite des événements. Il n'ignorait pas que, malgré sa retraite voulue, ses faits el gestes étaient étroitement surveillés par ses ennemis de Koukou et qu'à la moindre implacables sur occasion, ceux-ci ne manqueraient pas d'attirer lui la colère des pachas d'Alger. La perspective d'une guerre inévitable l'obligea donc à tout prévoir ; ne laissant rien à l'imprévu, il garnit il conses magasins de nouveaux approvisionnements; solida les ouvrages de défense de sa forteresse et installa sur tous les points faibles de ses frontières des (Bibaii), il postes de garde. Maître des Portes-de-Fer obligea les Turcs à n'avoir de relations avec Constanline que par Àumale et Rou-Saâda.

— 162 — De la Medjana à l'Oued-Sah'el, loute la confédération était sous les armes, prête à répondre, au premier signal d'alarme, à l'appel de son chef, qui était en vérité aimé et respecté de toute la population des Aïth-Àbbas. Après s'être assuré de la force et de l'armement de ses contingents, satisfait de ses préparatifs, il attendit sur son « rocher », avec calme, l'orage dont il se savait menacé.

En juin 1557, le pacha H'assan, fils et successeur de Khaïr-Eddin, arriva de Constantinople avec mission de rétablir l'ordre dans le gouvernement de la Régence où, depuis quelque temps, se manifestait un certain malaise. Remis à la tête du pouvoir pour la deuxième fois, H'assan chercha à dégager l'Algérie du joug des chrétiens. Dès son arrivée, ses premiers jours furent consacrés à guerroyer avec les Espagnols d'Oran. Ceuxci, finalement battus à Mostaganem, en 1558, les Turcs triomphants rentrèrent à Alger. Ce fut alors, que H'assan Pacha tourna ses regards vers la Kabylie, où le sultan de « Labbas » continuait ,à se montrer récalcitrant et même agressif. Dans ces les conditions, une expédition de répression contre Beni-Abbas devenait inévitable. Koukou en fut avisé pour se tenir prêt à marcher avec ses contingents. Dès l'année 1559, la guerre fut officiellement déclarée au seigneur de Guela'a. À cet effet, H'assan pacha leva une forte armée qui, secondée par les contingents de Koukou, devait aller châtier les Beni-Abbas, s'emforteresse. parer de leur chef et détruire.leur

— 163 — Le chikh Abd-El-Aziz, qui avait repoussé toutes les tentatives d'alliance avec le gouvernement d'Alger — et qui avait même refusé une demande en mariage de sa fille avec le pacha — s'attendait depuis longtemps à cette agression turque; il n'ignorait pas que Té refus opposé au fils de Barberousse, qui lui avait demandé la main de sa fille, était une grande offense que les Turcs ne pouvaient oublier. Aussi, prévoyant le danger et avant l'arrivée de l'armés turque, il pensa aussitôt aux moyens d'assurer sa défense. Dans un ordre de mobilisation lancé aux chefs, il demanda en même temps l'aide de toutes les tribus amies. Répondant en masse à son appel, les contingents accoururent nombreux, et, quelques jours . après, il eut, dit-on, à sa disposition plus de neuf mille hommes, dont quatre mille fantassins furent armés de mousquets. Les fortifications les commandements organisées, des différents fièrement postes désignés, il attendit l'arrivée de ses adversaires qui ne tardèrent pas à se montrer dans la vallée de l'Oued-Sahel. Bientôt des rencontres, dans la vallée, entre Turcs et Beni-A'bbas, se produisirent, et, dès les premiers chocs, obligèrent ceux-ci, débordés par le nombre, à reculer sur leurs montagnes. Àbd-El-Aziz intervint, et ranimant ses troupes, il parvint, par des manoeuvres habiles, à échapper à l'ennemi; accompagné des plus -braves de ses guerriers, il alla se retrancher dans sa forteresse de Guela'a où les Turcs vinrent bientôt le tenir assiégé. Installé sur son rocher inaccessible, AbdEl-Aziz, profitant des nombreux accidents du pays, employa, dès lors, la « guérilla » ou guerre d'emb'uscade, genre de combat destiné à décourager et épuiser les forces des assiégeants,. 12

— 164 — Dans cette guerre de surprise et d'usure, la lutte autour de Guela'a; les s'engagea avec acharnement deux adversaires luttant de courage et de bravoure, chaque rencontre ne manqua pas d'être des plus meurtrières, surtout pour les Janissaires, peu habitués à ce genre de combat. Toujours à la tête de ses contingents, le brave et fier Abd-El-Aziz résistait à toutes les attaques turques; bien plus, le succès final allait couronner ses efforts, lorsque, dans une charge à la tête de sa cavalerie, une arquebusacle lui perforant la poitrine, l'abattit pour toujours. Ce fut donc les armes à la main que le vénérable vieillard trouva la mort qui eut lieu en octobre 1560. Biais les Turcs, qui croyaient, à la suite d'un léger fléchissement dans les rangs des Kabyles, déjà tenir la victoire, ne purent, malgré ce malheur, avoir raison de la bravoure et de la ténacité des montagnards. La perspective de perdre leur liberté et de tomber sous le joug de leurs ennemis, les rendit intraitables. Sous la conduite de « Sidi Amok'ran », frère de leur aimé et respecté chef, ceux-ci ralliés, entraînés et admirablement retranchés dans leur forteresse, résistèrent aux assauts multiples des assaillants. Finalement, les Turcs, fatigués par une campagne aussi dure et se voyant également menacés par les intempéries de l'hiver, se virent obligés d'abandonner le siège et de retourner à Alger, non sans avoir commis dans leur retraite, quelques ravages sur les territoires: des tribus traversées. Vers décembre 1560, la colonne expéditionnaire, rappelée, fut de retour à Alger. (1). (1) Voir Haëdo « Histoire desRois d'Alger», trad. de Grammont page 119 et suivantes. Au sujet de la date 1560 que noas donnons pour marquer et

— 165 — En somme, cette campagne, qui coûta tant de vies et d'argent, ne donna aux Turcs aucun résultat, puiscomme par le passé, que les Beni-Abbas conservèrent, leur liberté el leur indépendance. B|en. plus, outre le si généreusement sang répandu pour la défense de leur montagnes, les avanies commises par le Turc sur les personnes et sur les biens leur rendirent son souvenir et son nom plus exécrables que jamais. Comme on le verra, cette haine fit le jeu de la politique des Zouaoua et plus spécialement des princes de Koukou. des Beni-Abbas terminée, le fils de L'expédition voulant réparer, pour le moins, l'affront Khaïr-Eddin, et l'échec politique que venait de lui infliger la famille des Abd-El-Aziz, il ne trouva rien de mieux, pour se laver de celte insulte, que de se rabattre sur les BelK'adhi, dont il sollicita el obtint, la main d'une de leurs filles. Dès lors, Koukou, perdant son prestige d'indépendance , devenait un objet de méfiance pour la plupart des tribus Zouaoua. Les Bel-K'adhi ainsi liés ne pouvaient, en effet, qu'être les vassaux serviles ' des Turcs, dont, la Kabylie n'ignorait pas les visées. l'année de l'expédition et la mort du chef de Guela'a, Haëdo, qui relate en détail les différentes phases de cette expédition, dit textuel-i lemeut : «Au mois de Septembre de l'année suiiiantc 1559,'le roi de Labès, averti de son arrivée, descendit de la montagne avec pins de6.000 cavaliers, 10.000fantassins et plus de 1.000 "arquebusiers" etc. . . ». Malgré l'équivoque de l'expression! de Haëdo, la mort d'Abd-el-Aziz a, bel et bien, eu lieu.en 1560. Les Turcs n'ont donc quitté les Beni-Abbas que vers fin Novembre ou commencement de Décembre de la même année. ou L'expédition aurait donc duré d<>ux trois mois, c'est-à-dire Septembre, Octobre et Novembre. L'approche des froids de l'hiver, qui ne se font généralement sentir qu'a partir de décembre, a chassé les Turcs de Kabylie, et Guela'a put, une fois de plus échapper à l'étreinte de l'envahisseur.

— i66 — Le Ûjurdjura, se tenant sous ses réserves et presque laissa le mariage se réaliser et attendit, indifférent, de ce pour en juger, les effets et les conséquences lien établi entre Koukou et Alger. En accomplissant cette alliance de sang, le pacha, en Turc bien avisé, se rendait parfaitement compte de toute la portée de son acte. Il n'ignorait pas, pour le bien de sa politique générale, qu'une paix d'une certaine durée avec les Zouaoua s'imposait, qu'une bonne entente avec le Djurjura était indispensable, tant pour la sécurité du gouvernement que pour la prospérité commerciale et industrielle de la capitale; la Kabylie, excellent débouché pour les produits algérois, était, en même temps, non seulement une des plus riches régions où la marine turque pouvait aisément se procurer des matériaux de construction, mais aussi de bons fournisseurs de beurre, de miel, de cire, d'huile, de figues, de raisins et de bétail. Guidé par ce double sentiment d'intérêt économique et politique, le pacha eut donc raison de chercher à s'attacher par un lien solide l'amitié de celte Kabylie, pépinière de rudes guerriers et de bons producteurs. Aussi, pour rendre plus solide et plus durable son alliance avec les Bel-K'adhi, dont les services lui étaient, si précieux, il combina et réalisa sans difficulté son mariage avec la fille du roi de Koukou. "^ En 1561, les fiançailles furent célébrées en grandes pompes. Dans la même occasion, il fit également épouser, dit-on, une cousine de sa femme, nièce du même roi de Koukou, par le fils de son grand ami, le nommé ATdjali (Â'ouldj-Ali), renégat et marin des plus réputés d'Alger. Haëdo, qui nous donne ces précieux renseignements, ajoute ; « H'assan envoya chercher ces princesses par

— 167 — « une nombreuse escorte de cavaliers mores et turcs « et les reçut à Alger avec pompes, célébrant les noces « par de grandes fêtes. » (1). Cette alliance, dont la portée politique échappait au surtout public, fut l'objet de bien des commentaires, de la part des Maures algérois; parmi les plus malveillants, d'aucuns allaient jusqu'à annoncer qu'il n'y avait là que le prélude d'un complot pouvant permettre au pacha H'assan d'accomplir un coup d'Etat et de se rendre maître du Divan; ils laissaient même entendre que H'assan ben Khaïr-Eddin, ainsi soutenu par les Zouaoua, ne manquerait pas de se déclarer indépendant du gouvernement de Constantinople. Ces bruits de complot et de trahison, habilement répandus, finirent par prendre consistance et inquiéter les esprits les plus pondérés de la population. L'opitravaillée et excitée comnion publique, habilement mença à s'agiter et à créer un certain désordre. /Waiït que H'assan et les Bel-K'adhi eussent le temps de démentir de pareilles calomnies, les Janissaires, avec leurs chefs militaires en tête, se soulevèrent et forcèrent le Divan à prononcer la déchéance de H'assan pacha. Celui-ci, accusé de trahison fut arrêté et renvoyé de force à Constantinople. Les conjurés, maîtres de la ville, .s'emparèrent du pouvoir. Le Divan, rendu impuissant, ne put que confirmer les exactions commises par la soldatesque sur la population paisible de • la cité. (1) Haëdo dit que H'assan.a fait épouser la soeur de sa femme, mècc du roi Kpnkoû. Il y a là une erreur, car la femme donnée à ce Allouch-Ali ne pouvait être qu'une cousine delà princesse, à moins que la femme épousée par H'assan Kaïr-Eddin ne fut ellemême qu'une nièce et non une Elle du roi de Koukou. (Voir «Rois d'Alger» page 121, traduction par de Grammont),

— 168 — Dans cette affaire, les Zouaoua, accusés évidemment d'être les complices du soi-disant complot, se trouvèrent là dans une mauvaise passe. Après avoir été un moment malmenés par les Turcs, ils furent obligés en partie de rentrer dans leurs montagnes où. ils n'avaient alors ni à subir les avanies des Janissaires, ni à supporter les quolibets grossiers des Maures. rien de la lâcheté el de la bassesse des N'ignorant Algérois, ils s'effacèrent, en s'éloignanl de la capitale, non sans espoir de retrouver sous peu l'occasion propice pour châtier les uns et confondre les autres de leur vilenie el de leur mensonge.

Sa mauvaise humeur passée, Alger, revenue de son erreur, ne tarda pas à regretter son geste malheureux, car Constantinople ne fut pas de son avis, et le coup de force perpétré par les Janissaires y fut sévèrement .pjgi'Quelque temps après, H'assan lavé des calomnies répandues sur son compte, revint donc à Alger où le avec peuple, revenu à. de meilleurs sentiments,attendait impatience l'arrivée annoncée de son pacha. Aussi, la nouvelle de son retour ne manqua pas de provoquer une grande joie, tant chez la population algéroise que chez celle de l'intérieur (1).

(1) «En arrivant à Alger, dit Haëdo, au commencementde Septembre 1562. sa venue inespérée causa un tel contctement à tout le monde que les femmes elles-mêmes, qui, dans ce. pays, sont enfermées, montèrent sur les terrasses pour lui souhaiter la bienvenue par leurs cris joyeux ». (Histoire des Rois d'Alger», page 127, trad. de Grammont).

— 169 — Soutenu par ces manifestations de sympathie rale, le pouvoir de H'assan pacha reprit bientôt son autorité; les meneurs châtiés ou embarqués, dre reparut aussitôt dans Alger comme dans le du royaume. génétoute l'orreste

Dès lors, l'influence des Bel-K'adhi auprès du pouvoir central fut incontestablement des plus grandes ; dans ces conditions, les seigneurs de Koukou eurent la fière satisfaction de voir leur prestige tant à la cour du pacha qu'à l'intérieur du pays s'épanouir dans toute sa splendeur. Les Zouaoua, dont les délégations venues pour féliciter le pacha de son retour, étaient honorablement reçues et par les ministres et par le Pacha lui-même qui leur promit de l'aire respecter désormais leurs personnes et leurs biens, furent très sensibles à l'accueil sympathique et bienveillant qui avait été fait à leurs représentants. réellement contre les Aussi, se sachant protégés exactions de la soldatesque, les Kabyles, heureux de la nouvelle situation qui leur était réservée dans la capitale, revinrent en masse à Alger pour reprendre les places et exercer les métiers qu'ils occupaient dans les différentes corporations de la ville. Dès lors, ayant une notion exacte de la situation honorable qui leur avait été faite par la force des événements, ils se sentirent, étant dans une atmosphère meilleure, plus dégagés et moins timides; dans leurs relations, tout en restant affables et serviables, ils \ devinrent plus entreprenants et plus mordants; par 1leurs ripostes souvent spirituelles aux insinuations I malveillantes des Maures, ils ne manquaient pas de < faire valoir toute la-portée de leur intelligence.

— 170 — D'ailleurs, par leurs aptitudes naturelles, jointes à leur activité, les montagnards, doués d'une facilité d'assimilation remarquable, ne tardèrent pas à se débarrasser des allures et des manières un peu rustiques de la vie primitive de la montagne. Perfectionnant leur tenue et leur langage, conformément aux usages et m'oeurs des citadins, ils arrivèrent bientôt à avoir raison du pédanlisme des Maures et de la morgue des Turcs. D'une urbanité irréprochable, ils parvinrent, grâce à leur conduite et a leur intelligence, à se faire accepter partout et à acquérir une place honorable et honnête dans tous les milieux de l'activité sociale de la grande cité. Aussi habiles que braves ,ils s'adaptèrent à fous les métiers où ils devinrent bientôt d'excellents maîtres. Sans parler de l'industrie et du commerce qu'ils renia marine turque trouva en eux dirent si prospères, des marins dont la vaillance et l'intrépidité avaient largement contribué à faire la réputation des fameux Raïes des côtes barbaresques (1). Dans la guerre de course, conséquence des Croisades et riposte aux agissements des fameux Chevaliers de Malte et de Saint-Jean de Jérusalem (2), la Berbérie

(1) Il ne faut pas oublier, en effet, que. les frégates qui parlaient en course, soit de Djidjelli, soit de Bougie, ne devaient avoir comme équipage que des kabyles. — Connus pour leur intrépidité et leur endurance, les montagnards durent fournir une large part au recrutement des beh'ria pour l'armement de la marine algérienne. — A la suite d'un échange de prisonniers entre Alger et. l'Espagne, nous ferons remarquer plus loin que la plupart des esclaves musulmans, libérés par les chrétiens, étaient des kabyles Zouaoua capturés dans la Méditerrannée. (2) Voir Vertot, Histoire des Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, (Paris 1726, 4 volumes in-4°).

— 171 — directement menacée ne put faire mieux que de se défendre. Guidée par le Turc, elle ne ménagea pour sa sécurité morale et matérielle, ni sa bourse, ni son sang. En Afrique, l'enrôlement de l'élément berbère dans les armées de terre et de mer, comme le fit jadis Cartilage, permit aux Barberousse et à. leurs successeurs de se rendre redoutables. La flotte d'Alger n'acquit son grand développement que le jour où les services de la marine purent, avec l'aide de la Kabylie, se procurer sur place, outre de la main-d'oeuvre et de la matière première, des hommes pour son armement (1). Sous l'initiative des Turcs, dé nombreux ateliers de construction furent ainsi créés sur toute la. côte. Grâce aux chantiers de Cherchell, de Djidjelîi et d'Alger, où l'on trouvait tous les spécialistes voulus, les corsaires arrivaient sans peine, sinon à y construire toutes leurs frégates de course, du moins à. réparer sur place les perles que la marine de guerre chrétienne leur infligeait. Telles furent, en résumé, les ressources inépuisables et précieuses que la Kabylie fournissait aux Turcs qui, pendant plus de trois siècles se firent très redoutables. (1) La forêt de Tamgout des Aïth-Djennad, dont l'essence principale est le chêne, zéen, dut envoyer ces excellents matériaux directement aux chantiers de construction de la Marine de Bougie et d'Alger.Par l'intermédiaire des Bel-K'adhi, l'exploitation de cette forêt parles Turcs pourrait bien dater de l'époque de Khaïr-Eddin, le premier qui donna toute l'extention voulue aux attliers de Djidjelîi et de Cherchell ; ces deux ports kabyles jouirent pendant longtemps d'une certaine réputation qui leur permit d'atteindre par celte industrie une grande prospérité; outre les nombreuses galères de course qui sortaient de leurs chantiers, leurs positions géographiques furent, pour les raies, deux magnifiques postes de guet et de refuge dans la Méditerrannée. Aussi ces deux ports furent parmi les nids de pirates, ceux que les marines européennes redoutaient le plus.

__ 172 — que cette situation exceptionnellement aux marins des côtes barbaavantageuse permettra resques de posséder et d'armer des flottes avec leurs 0 propres moyens. Dès le XVI siècle, Alger ainsi souteet dévient le point de ralnue, prend de l'importance liement de tous les Raies de la Méditerranée. Suivant toute une pléiade de mal'exemple des Barberousse, rins aussi réputés les uns que les autres, s'y est formée et a su par son activité et. sa bravoure, répondre avec honneur et gloire aux haines et aux ambitions des ennemis de l'Islam et de ses alliés. ainsi que la marine algérienne, presque à l'apogée de sa puissance, porta de rudes coups aux successeurs Suivant le mot d'ordre de Charles-Quint. de Conslantinopie, alors amie de la France, elle se fil; et active désintéressée plus d'un siècle la protectrice de la marine française souvent, menacée par les formidables flottes de ses ennemis. Auréolée de gloire et gorgée de richesses, la capitale des Barberousse ne put dès lors que se féliciter de la collaboration active et intelligente de la Kabylie. Sous l'énergique el. habile administration de Iïassan tout apprécier Khaïji-Ecklin, qui sut particulièrement ce que ce petit peuple Zouaoua avait d'énergie et de la paix, devint bientôt une valeur, Alger, retrouvant cité des plus enviées : sa richesse et sa force milîîaire furent telles que son crédit; prit une grande extension. Devenue maîtresse de la Méditerranée, elle exigeait de la plupart des marines européennes le payement d'une espèce de droit de péage sans lequel l'Orient et l'Afrique restaient fermés pour elles. Outre la route des Indes, dont il fallait s'assurer la commerciales avec les côtes sécurité, des relations n'étaient pas, pour la plupart d'entre barbaresques Ce fut Nous verrons

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qui elles, à dédaigner. Aussi certaines puissances avaient grandement besoin des blés, des peaux, des cires et autres produits africains furent les premières à chercher à lier de bonnes relations avec Alger. Poussés par la politique et guidés par un esprit d'intérêt bien compris, des gouvernements chrétiens, suivant l'exemple de la France, sollicitèrent et obtinrent d'Alger, des traités de commerce. Si parfois ces traités étalent onéreux pour ceux qui les signaient, leur signature leur permettait de jouir, dès lors, en Méditerranée, de la sécurité de navigation et de la liberté de commerce. Avec sa marine, forte et redoutable, Alger, très riche en certaines matières premières les dédommageait largement par l'offre à un prix dérisoire de ses produits et aussi par 3a protection que leurs vaisseaux marchands, trouvaient sur toutes les côtes babaresques.

En résumé, sous l'énergique et intelligente administration de H'assan Pacha, Alger devint une ville des plus belles et des plus, florissantes de la Méditerranée. Celte ère de prospérité, amenée par l'ordre et surtout par la discipline imposée aussi bien aux Janissaires qu'aux Haïes, ne sera malheureusement pas de longue durée. Dès le départ de H'assan Pacha., appelé à d'autres fonctions en Orient, l'Algérien, comme atteint d'un mal endémique, retomba dans l'anarchie et se laissa aller aux pires folies. Ce fut ainsi qu'Alger, jeune et opulente, livrée à elle-même, crut dans ce relâchement pouvoir se payer, impunément quelques excès caractérisés par l'abus du bon plaisir. Dans ce caprice, plein de désordre, retom-

— 174 — bant aussitôt sous le joug des Yoldachs ou des Raïes, sa population ne tardait, pas à se voir de nouveau désorganisée et déchirée par l'indiscipline et l'insécurité. En présence de pareilles calamités, il ne pouvait, certes, en résulter pour les Algérois que de la gêne et de la misère. La sécurité devenant de plus en plus précaire dans une cité, hier encore active et laborieuse, Alger fut bientôt abandonnée par les meilleurs de ses habitants; la crise se faisant sentir sur le commerce et l'industrie, les ateliers se vidèrent, les boutiques et les magasins se fermèrent; les riches et verdoyantes propriétés de la banlieue, privées de leur main-d'oeuvre, se desséchèrent ou se couvrirent de broussailles. Privées du jardinier kabyle, les tonnelles de rosiers et de jasmin restaient envahies par les ronces. Tous les gens de travail et d'ordre s'empressèrent de s'éloigner de ses parages comme des lieux malsains; la plupart des commerçants et artisans kabyles, menacés dans leur vie et leurs biens, quittant leurs méla ville et sa banlieue pour se tiers, abandonnèrent retirer dans leurs montagnes\L'exode kabyle, provoqué par les exactions et les injustices des Maures et ne laissa derrière lui que la ruine et des Janissaires, la misère. Telles furent les conséquences fâcheuses que provoqua le rappel précipité du fils de Khaïr-Eddin, départ la Kabylie que toute la Régence et particulièrement sincèrement. regrettèrent La guerre dé course, se continuant plus forte que jamais, l'Islam ne put mieux faire que de se défendre. Voyant sa marine sérieusement menacée par celle des chrétiens, le sultan de Constantinople, Soliman, fit appel au dévouement et à la bravoure de ses marins d'élite.

— 175 — C'était à ce propos que H'assan reçut en même temps que son rappel d'Alger, sa nominal-ion de capiiainepacha dans la marine du sultan, où il fut adjoint au fameux amiral Darghoul (Dragut) (1). A ce dernier point de vue, Alger ne put que se glorifier d'un tel honneur accordé à un de ses meilleurs pachas. Elle ne pouvait souhaiter qu'une chose : retrouver dans son remplaçant un administrateur aussi habile que ferme pour faire taire en les ramenant à la raison les fauteurs de désordre. Espoii's bien vains, hélas ! Alger, livrée définitivement aux caprices souvent sanguinaires des Janissaires et des Raïes, ne vivra que dans l'inquiétude et la douleur. Outre ses rues qu'elle verra souvent ensanglantée par le sang de ses fils, tous ses pachas ou deys, désormais condamnés par le Destin, mourront d'une mort violente. Ce fut donc au commencement de 1S67, que le nommé Moh'ammed Pacha, fils de Salah'-Raies, chargé par le sultan de gérer les affaires de la Régence, arriva à Alger, où il fut aussitôt installé dans ses nouvelles fonctions. Nous avons dit que H'assan', après avoir liquidé ses affaires, quitta Alger et partit définitivement pour où il mourut en 1570. Constantinople, (1) L'ordre de rappel de H'assan pacha parvint à Alger le 8 Janvier 1567. Son départ, comme l'a été celui de son illustre père Khaïr-Eddin, fut pour lui l'occasion de montrer au peuple sa bonté et sa générosité ; ses largesses faites particulièrement à la ville d'Alger ou à l'Etat, lors de son départ, furent assez importantes ; car H'assan, qui jouissait d'une fortune personnelle considérable, ne put se débarrasser des nombreux immeubles (palais, villas et bains maures) qu'il possédait à Alger, qu'en les léguant à la ville, son pays natal. De cette fortune, une grande partie dut naturellement être léguée à sa femme et à son jeune fils, neveu des seigneurs de Koukou. (Voir à ce sujet pour plus de détails, l'Histoire des Rois d'Alger, de Haedo, traduction de Grammont, page 131 et suivantes).

— 176 Mais lors de ce déplacement, il est à remarquer que la princesse de Koukou. sa femme, ne le suivit, pas en Orient. Seule, jeune et sans soutien ni parent à. Alger, celle-ci dut sans doute, conformément aux usages et coutumes des montagnards, regagner le foyer paternel et. aller vivre avec les siens en Kabylie. Voici, à ce sujet-, les seuls renseignements que Haëdo nous donne sur cette épouse, mère délaissée par son mari : « Il n'emmena pas avec lui ia fille du roi' de Koukou, « sa femme, avec laquelle il vivait depuis longtemps, « quoi qu'il eu eut un fils alors tout enfant. » (:1). Gomme il y a là un point d'histoire qui intéresse au premier chef la Kabylie du Djurdjura, nous demandons au lecteur de nous accorder toute sa bienveillante attention pour l'examiner avec nous. Cette séparation forcée devant laquelle le Pacha ne mérite d'être soulignée. Les lois put que s'incliner, kabyles, qui règlent les devoirs de la femme mariée, n'obligent pas celle-ci à s'expatrier malgré elle pour suivre son mari ; d'autre pari, la. femme qui se sépare de son mari ne doit pas rester livrée à elle-même ; son devoir est de se mettre sous la protection d'un des siens: la moralité publique exige qu'il en soit ainsi.; agir autrement en cherchant à vivre seule, la femme, surtout si elle est, encore jeune, risquerait, de compromettre son honneur et celui de sa famille dont elle porte et conserve toujours le nom (2)., (1) Haëdo, Histoire des Rois d'Alger, traduction de Grammont, page 131. (2) Voir la notice intitulée « Etude sur la Femme Berbère >J, clans le Recueil de Poésies Kabyles, de Boulifa, Alger, 1904.

— 177 — <(L'épouse, abandonnée par le mari ou devenue veuve doit rentrer chez ses parents, disent les kanouns kabyles, qui ajoutent que « l'enfant encore au sein doit être « laissé à la mère. » 11est certain qu'à la suite de. cette séparation forcée, la situation matérielle de l'épouse et du fils « alors tout enfant » a dû être réglée par H'assan, qui savait sans doute qu'il ne reviendrait plus en Algérie. D'autre part, il n'est pas admissible, ainsi que nous venons de le faire remarquer, que les Bel-K'adhi aient, accepté de laisse!' vivre leur fille seule à Alger; leur dignité et les moeurs de leur pays s'opposent catégoriquement à l'abandon de cet Le femme dans une ville où ils n'avaient eux-mêmes que faire. Dès lors, une question se pose : si la mère est rentrée en Kabylie avec ses parents, qu'est devenu son enfant, le pel.il-fil s de Barberousse ? Gel enfant, sans doute héritier d'une grosse fortune, et qui n'avait pour le défendre que sa mère, n'était, il ne faut pas, l'oublier, après tout que « turc » ; comme tel le jeune orphelin ne pouvait espérer trouver dans le coeur de son entourage de réelles sympathies. Au ses titres, ses richesses et son origine contraire, n'avaient-ils pas excité contre lui les appétits et les jalousies de ses oncles ou cousins de Koukou ? Dans tous les cas, la situation de cette mère avec un lits tout jeune et une grosse fortune comme succession, ne .pouvait être qu'inquiétudes et tracas pour elle et même pour son fils. Pour défendre l'un et l'autre., elle. a dû endurer'bien des persécutions et subir, bien dès assauts de la part, des parents devenus pour elle,, par . cupidité, ses plus terribles ennemis.

- 178 — Comme mère traquée et poursuivie par l'acharnement de ses ennemis, sa situation de mère abandonnée et sans défense se trouve, rappelons-nous-ie, être à peu près identique à celle de la veuve d'A'oou-el.-Abbas; avec cette différence que celle-ci avait donné naissance à un Bel-K'adki, tandis que l'autre se trouvait 'avoir un fils qui, tout en ayant du sang kabyle dans les veines, ne: restait pas moins turc. Ce dernier a-t-il vécu ? Est-il allé en Kabylie avec sa. mère ? Gomment a-t-il été élevé et considéré par ses oncles ? Etranger et riche, son origine et sa fortune ne pouvaient être qu'un danger pour lui comme pour sa malheureuse mère abandonnée par le port:. Mais là. s'arrêtent, nos conjectures ; de la destinée, de la vie de ce prince turc, nous n'avons aucun renseignement ; nous ne connaissons aucune tradition, aucune légende qui en ait conservé le moindre souvenir. A moins que ce fait si intéressant, s'il avait été éclairci, pour l'histoire locale, ait quelque rapport avec la légende déjà signalée, légende relative à cette mère qui se serait réfugiée sur le pic de « Tamghouf » pour sauver son enfant du poignard des oncles et cousins. Ici comme là, nous ne nous basons que sur des probabilités, des suppositions que l'histoire n'admet pas, — nous le savons — pour essayer de découvrir quelque chose de précis sur ce passé si obscur de la dynastie des Aït-El-K'adhi « rois de Koukou », dont l'avène| ment en Kabylie ne remonte pas, nous l'avons déjà dit, i au delà du XVIe siècle. D'après tout ce que nous venons de dire sur « Koukou », il se dégage que l'histoire des seigneurs kabyles, les Bel-K'adhi, sur le passé desquels quelques écri'

- 179 — vains espagnols (1) nous ont seuls donné quelques rendisonsseignements, il se dégage que cette histoire, nous, reste donc intimement liée avec celle des Turcs d'Algérie. Dans ces conditions, nous ne pouvons mieux faire que. de reprendre en les analysant l'examen de tous les événements importants de la période turque intéressant la Kabylie.

Nous sommes parvenus avec nos éphémérides kabyles vers la fin du XVIe siècle, époque où l'histoire locale se perd dans la nuit, des temps ; nos sources tarissant, nous perdons encore nos faibles moyens de renseignements. La relation de Haëdo intitulé « Epitome de los reys de argel », source où nous avons largement puisé, s'arrête vers septembre 1596, avec Mustapha Pacha, « son 31° roi d'Alger ». L'auteur ayant quitté Alger vers 1581, ne dit presque plus rien, ni de « Koukou », ni de « La'bez », d'eux principautés avec lesquelles les Turcs semblent vivre encore quelque temps en assez bonne intelligence. Comme par le passé, les Zouaoua continuent à prêter leur concours pour participer à toutes les entreprises même lointaines des Turcs. Voulant donner de l'ex(1)_Marmol, Léon l'Africain, Cervantes et Haëdo furent les principaux auteurs espagnols qui écrivirent sur les Etats barbaresques. La possession de Bougie et des « Iles » de la ville des Mezrana (Alger),pendant un certain temps avait permis aux gouverneurs des deux colonies de connaître et d'établir quelques relations aussi bien avec les Zouaoua qu'avec les Beni-A'bbas. Ce fut là une des principales circonstances qui permit à leurs écrivains de dire quelque chose sur Koukou et Guela'a du XVIe siècle. ?3

— iso — tension à leur domination, ceux-ci ont jugé sans doute plus prudent de- ne pas trop brusquer cette fière Kabylie dans ses sentiments de liberté et que la politique la de d'entretenir plus sage est celle qui recommande bonnes relations avec le Djurdjura. La politique de collaboration a l'ail qu'en 1569, lors-de son expédition contre Tunis, le Pacha A'ouldj-Ali a pu obtenir du roi de « Koukou » et de celui de « La'bez » le respectable contingent de 6.000 cavaliers. (1) L'auteur des « Rois d'Alger » nous apprend encore qu'en 1575, Bel-K'adhi fournit mille hommes armés de mousquets à Rabad'luin (Ramdhan ?) qui leva une armée pour aller à. Fez remettre le sultan Moulay Malek en possession de son trône. Notons en passant que la plupart de ces Zouaoua enrôlés et envoyés au Muroc ne sont pas, dit-on, revenus en Algérie. Certains auteurs rapportent que Moulay Malek ayant eu l'occasion d'apprécier leur dévouement et leur valeur militaire, demanda et obtint l'autorisation de conserver auprès de lui ces braves et fidèles serviteurs ; le sultan, qui eut en eux une grande confiance, en fit d'abord sa garde d'honneur et ensuite un corps d'élite pour aider à. la pacification de son royaume. (2) (1) Rois d'Alger, de Haëdo, par de Grammont, page 141. Ce A'ouldj-Aliparvenu à la haute fonction de pacha ne serait-il pas le père même de celui que H'assan Khaïr-Eddin a fait marier avec une princesse de Koukou? Dans l'affirmative, le concours des Zouaoua contre les Tunisiens n'a rien qui puisse nous étonner, car nous n'ignorons pas que les liens du sang imposent des devoirs plus impérieux que ceux d'une simple sympathie ; dans le cas contraire, on conçoit difficilement les raisons pour lesquelles les Zouaoua rompant leur vieille amitié avec Tunis aient, de concert avec les Beni-À'bbès, participé à cette expédition commandée par les Turcs d'Alger. (2) Haëdo dit à ce sujet; «Et pour s'affermir davantage sur ce trône, nouvellement conquis, il obtint de Rabadan pacha qu'il lui laisserait les "Mille Azuages" qu'il avait amenés et environ trois cents Turcs ». (Histoire des Rois d'Alger, traduction de Grammont, page 162).

— 181 — ne Haëdo, de qui nous tenons ces renseignements, nous dit pas si les contingents du roi de « La'Bez » avaient également participé à cette expédition marocaine. Ce silence nous autorise à croire que les BelK'adhi continuant à être bien en cour à Alger, la famille des Abd-El-Aziz de Guela'a tenue à l'écart, ne pouvait évidemment que se désintéresser des entreprises turques. Cet effacement, que d'aucuns traduisaient par du mépris et de l'antipathie servit de prétexte aux intrigues des Bel-K'adhi qui parvinrent sans peine à réveiller et à exciter la défiance et la colère du Pacha contre les Beni-Abbas.Bientôt avec des relations plus que froides, une rupture officielle entre la principauté de Guela'a et la Régence devint inévitable. La résolution de pareille situation ne pouvait se régler aux yeux des Turcs que sur le champ de bataille. En 1590 la guerre ainsi déclarée, le Dey d'Alger, le nommé Khaïder pacha, de connivence avec les BelK'adhi, envoya contre les Beni-A'bbas une forte colonne expéditionnaire. La colonne, munie de mousquets et d'artillerie, arriva bientôt chez les Beni-A'bbas ; elle envahit le pays où elle fit beaucoup de mal. Voyant que l'ennemi échappait au châtiment difficile à réaliser dans un pays aussi accidentelle Pacha se vengea sur ses biens en rasant des villages, en brûlant, des récoltes et en coupant des arbres fruitiers. Mais, malgré la vue du désastre accompli, le montagnard ne fut guère intimidé: Par ces actes barbares le Turc ne fit au contraire qu'inciter les habitants à la résistance et à la vengeance. La rage au coeur, les Beni-A'bbas en masse se soulevèrent et'accoururent se rallier autour de leur chef,

*- 182 — Sidi-Amok'ran; celui-ci, bousculé de nouveau, recula et ne put, dans sa retraite, que manoeuvrer pour aller avec ses contingents se retrancher sur le rocher de Guela'a. Les Turcs, encouragés par leur succès, le poursuioù ils le tinrent virent, juqu'au pied de sa forteresse assiégé pendant près de deux mois, au bout desquels les hostilités cessèrent, car une armistice conclue entre les deux adversaires, obligea les Turcs à interrompre leur agression et accepter la paix qui leur était offerte. Par suite de Yinlervenlion d'un marabout local, les deux belligérants en effet, à signer la consentirent, paix, après quoi les Turcs se retirèrent, non sans avoir obtenu toutes les satisfactions morales que leur victoire leur permettait d'exiger. Gomme contribution de guerre, une amende impo sée à la Confédération de 30.000 écus fut payée par les Beni-Abbas (i). Mais, durant cette campagne, les Turcs ne purent s'empêcher de constater qu'un nouvel élément de résistance à. leurs idées de conquête leur était opposé par l'indépendance kabyle. Cet élément qui ranimait la résistance du montagnard était purement morale. C'était une force qui émanait des sources mêmes de l'Islamisme. (1) Cette campagne qui a duré deux mois, ayant commencé en Décembre 166Q, se termina en Janvier 1561, par une paix. La cessation delThostilités fut, dit Haëdo, imposée aux belligérants par un «-Moretrès influent qu'on appelait le Marabout, (et qui) se posa en médiateur entre les deux rois, représentant que c'était une grande honte et un énorme péché envers Dieu de se faire la guerre entre princes musulmans. Le roi de « Labcz » paya 30.000 écus à celui d'Alger». (Haëdo, Histoire des Rois d'Alger, page 208, trad. de Grammont).

— 183 — Cette force morale puisée dans le Coran, un homme éducateur vénéré, s'en servit et c'était le marabout, homme de science et de bien, apôtre de l'Islam, juge dont les décisions, dictées ou inspirées par l'esprit et la lettre du « Livre », ne pouvaient être violées sans parjure. La Justice et le Droit étaient son guide et son but; accorder sa protection aux faibles et son aide aux malheureux était pour lui un devoir sacré. Ami des humbles, la bonté, la charité, la confraternité dictaient les faits et gestes de ses actes. Son prestige grandissant, l'influence d'un tel homme ne pouvait être que considérable auprès de tous les opprimés. Sa parole devait être respectée, car elle était, dans cette circonstance, pour la paix et la concordé entre tous les musulmans ; dans ce cas, les Turcs et les Kabyles ne devaient, sous peine de sacrilège et de parjure, que la respecter. Et les Turcs, les premiers, ne pouvaient méconnaître que ces principes de confraternité découlaient de la bonne et saine morale dictée par le Coran même ; mais aussi, quel bel argument, quelle heureuse intervention pour la liberté et l'indépendance kabyles ! Ce prestige, basé sur ce lien moral, habilement insinué par les chefs religieux, puis cultivé et répandu par tout le clergé musulman, va permettre au marabout kabyle de jouer un rôle des plus importants clans la vie sociale et politique des montagnards. Au point de vue social, son action sera des plus bienfaisantes., Développer les idées de justice et de droit, éclairer les ignorants et soutenir les faibles, c'est travailler à l'émancipation des opprimés, à la libération du peuple et à la suppression de ses tyrans.

— 184 — C'est toute une vie nouvelle que cette conception nouvelle va donner à la Kabylie, dont l'enthousiasme pour l'Islam ne sera qu'un moyen pour assurer sa libération et se dégager du joug des oppresseurs. A la suite de cette petite révolution politique et religieuse, le régime féodal de Koukou et de Guela'a sera bientôt abattu et supplanté par un autre pouvoir, apparemment plus égalitaire et plus juste, puisqu'il ne s'inspire, dans ses actes, que des principes moraux émanant du « Koran », ce Livre de morale universelle. Les propagateurs zélés, les serviteurs sincères de la « bonne parole », s'appelleront en Kabylie « Marabouts », qui, avec leur rôle de pionniers dévoués à l'Islam, seront, dès leur apparition dans le Djurdjura les protecteurs et sérieux, les dirigeants intelligents énergiques de l'Indépendance kabyie.

VI. ET

LES

MKRftBOUTS KftBYLE

L'INDÉPENDftNCE

SOMMAIRE

Apparition de l'influence maraboutique en Kabylie. — Le rôle religieux et social du Marabout. — Paix et concorde Justice et droit. Respect de la liberté individuelle et collective. — Appel des cités et des tribus épuisées par les querelles intestines et surtout par la persécution des princes ou seigneurs locaux. — En tripolitaine comme dans le Sous, des marabouts ou ehéiïfs se mettent à la tète du peuple berbère, qui se révolte contre les dynasties régnantes. Dans le Djurdjura comme ailleurs, des missionnaires religieux suivent le môme mouvement. Dans le Hàut-Sébaou différentes tribus se soulèvent contre le régime féodal de Koukou ; et, pour se débarrasser des exactions et des tyrannies des Bel-K'adhi, elles feront appel aux conseils et à la protection des Marabouts qui se déclareront ouvertement les défenseurs des faibles. Rôle du Maraboutisme : Education et émancipation. — Alliance entre le Marabout et la TlûiddartU. — L'ermitage de Thizi-Berlli et les quatre saints du principaux Itaul-Sëbaou. — Sidi-Mançour délivre les Aïtli-Bjennad de l'oppression de «Amar ou El-K'adM» pendant que Sidi-Ali'med ou Maleli et Sidi Abd-Errali'man mettent sous leur protection, l'un, une partie des Aïtli-R'oubri et des AUh-IdJer et l'autre, les Illoulen et les Aitli-Itsourer\

— 187 — — Reconstitution de la tribu et les derniers Bel-K'adhi. — Turcs et Espagnols châtiés se trouvent finalement refoulés par les Zouaoua: ces derniers marquent à travers l'histoire leur force de. résistance contre les empiétements étrangers. Réaction et faculté d'absorption du montagnard dans son milieu politique et social.)

du « marabout », suivie d'un règleL'intervention dans l'affaire de ment heureux entre les belligérants, Guela'a, reste donc, dans l'histoire de la Kabylie, un événement politique de haute importance. La manifestation, par l'influence de ce personnage religieux, loin d'être un fait local et accidentel, marque qu'une évolution se préparait dans la démocratie kabyle ; contre le régime autoritaire qui opprimait le peuple, une nouvelle force naissait et, dans toutes les classes de la société, un nouvel état d'esprit régnait et incitait, dans l'intérêt général, les uns et les autres à s'y soumettre. Ranimé par le souffle de la liberté, le peuple réveillé réclama l'émancipation. Désormais, étant donné la nouvelle mentalité qui animait particulièrement la Kabylie, les Turcs, comme les seigneurs de Koukou et de Guela'a, devaient, sous peine d'un heurt dangereux pour eux, compter avec cette force morale, le pouvoir spirituel dont les marabouts étaient les représentants qualifiés et autorisés. Pour la première fois, peut-être, depuis qu'elle est\ sous le régime de la foi islamique, la Kabylie démocra-j tique et laïque, menacée clans ses libertés d'indépen-'j des Turcs et des! dance par l'autorité autocratique « seigneurs féodaux », se met ouvertement sous la pro-/ lection du Koran.

— 188 — Dans ce refuge salutaire, elle se refait et se fortifie, à tel point que, bientôt, le peuple apeuré et terrorisé, mais encore conscient de sa vigueur, reprend toute sa force morale pour réagir contre la tyranie. des résultats déjà obtenus poussa ce L'expérience peuple, plein d'ardeur dans sa foi nouvelle, à se soumettre avec reconnaissance au nouveau régime qui lui fut inspirée par ces doctes traitants. C'est en quelques! mots, la crainte de perdre sa liberté qui a poussé laj démocratie Kabyle à se servir du bouclier maraboutique pour repousser et combattre l'autocratie des Bel-1, Kadhi de Koukou. Conservant ses idées et ses principes séculaires sur la forme de gouvernement qui lui convenait, la démocratie kabyle, légèrement nuancée de religiosité, changea donc de guides et dé chefs dans l'administration de ses intérêts moraux et politiques. Prenant sa cause en mains, le Marabout, dont le genre de vie et la science forcent déjà l'admiration de tous les musulmans, finira par devenir, en Kabylie, une puissance de premier ordre. Amateur de la justice et du droit, défenseur sincère du faible et de l'opprimé, sa conduite désintéressée l'imposera à l'estime générale de tous les montagnards ; soutenu par la foi de! son sacerdoce et encouragé par la confiance générale; des masses, il consacrera au bien public toute son intelligence et tous ses eftorts. Connaissant le mal qui 1 ronge le pays, il essayera de guérir et de régénérer cette pauvre.société de montagnards, troublée et désorganisée par des guerres incessantes et fratricides. La plupart des tribus étaient, en effet, réduites aux abois et dans leur détresse, elles ne cherchaient qu'un guide, un sauveur. En partie disloquées dans leur or-

— 189 — ganisation, fatiguées, épuisées par des luttes intestines, elles ne demandaient depuis longtemps qu'à sortir du désordre et de l'éfat d'anarchie auxquels elles se trouvaient réduites. La société ayant trop souffert de la guerre et de l'insécurité avait vraiment besoin de repos ; pour se refaire et essayer de se remettre de son épuisement, elle n'aspirait plus qu'à une chose : à la paix ; et, dans cet état d'esprit, sa décision était prise : désormais elle ne voulait plus avoir de chefs guerriers à la tête de ses destinées. Ayant abusé de son tempérament belliqueux, ceux-ci l'avaient épuisée et ruinée. D'ailleurs ses tyrans eux-mêmes n'étaient que le produit de cette malheureuse agitation entretenue dans son sein. Le peuple, réveillé et ayant une notion bien nette de cet état1- de choses, réclamait la paix et pour ce faire allait bientôt prendre comme chef, directeur de ses intérêts moraux et politiques, des marabouts, hommes généralement calmes, bienfaiteurs et pacifiques par excellence. Cet état d'âme, qui demandait une nouvelle organisation dans la société, provoqua comme une espèce de révolution en Kabylie, car pareil changement d'ans la forme d'un gouvernement, consacré par des siècles, ne put se réaliser sans secousses. Avant la période du Koukou et de « La'bez nus en Kabylie, comme rent d'abord guère de montagnards. régime féodal des Seigneurs de », les quelques Marabouts veapôtres de l'Islam, ne s'occupèla vie politique et sociale des

\ Amateurs de la paix et de l'ordre, partisans sincères |de ce pacifisme qui ne prêche que la concorde, la conen éducateurs i fraternité d'entre tous les musulmans, \ avisés, ces pionniers de l'Islam ne manquaient pas ce-

— 190 — pendant,. tout en vivant en marge de la société, d'instruire le peuple et de développer et raffermir en lui [ l'amour inné de la liberté, du droit et de la justice. Au début, dans les premiers temps de leur arrivée en Kabylie, ces gens de bien et de bonté, se consacrant exclusivement à l'exercice de leur sacerdoce, étaient là au milieu de la société où ils vivaient retirés comme désintéressés des choses profanes et des ambitions humaines. Venus d'un peu partout, et à des époques différentes, pour enseigner et vulgariser les principes de l'Islam, il arriva plus tard que leurs efforts intelligents ne s'arrêtèrent pas uniquement à l'exercice du culte et du prosélytisme. La question morale et politique du peuple les intéressa au premier chef. i Elargissant leurs influences sacerdotales, ils furent ainsi amenés à s'intéresser à plus particulièrement ceux qui souffraient, aux faibles qu'ils cherchaient à soulager et à protéger contre les forts. Méprisant la richesse et la puissance, avec leur vie modeste et leur conduite toute dévouée à la cause commune, ils arrivèrent à s'imposer à l'estime générale ; leur ascendant moral devint tel qu'ils s'imposèrent et dominèrent bientôt les masses. Aussitôt, usant de leur prestige et.de leur influence dans la société, nous voyons « ces serviteurs d'Allah » entrer carrément pour lutter clans l'arène de la vie profane des laïcs. Devenant plus actifs, ils vont s'immiscer d'abord comme arbitres et ensuite comme juges et maîtres des affaires politiques et sociales du pays. Dès lors, conscients de leur rôle de justiciers et de libérateurs, ils n'hésitent pas à se mettre à la tête des tribus pour combattre et détrôner leurs oppresseurs.

-- 191 — Déjà, au Maroc et en Tripolilaine, nous trouvons, dès la fin du XV" siècle, des marabouts, des chérifs sortant de leur rôle spirituel dans lequel ils s'étaient jusqu'alors confinés, se lancer dans la vie politique pour prendre la direction morale et matérielle des sociétés soumises à leur action. Prenant les rênes du gouvernement, ils réorganisent, les cités, rallient les tribus et arrivent, avec succès, à rétablir chez elles, avec l'ordre et la paix, la Justice, ce baume fortifiant de la conscience humaine. L'écho des exploits des Chérifs du Sous et de Tafilalet ne fait que rehausser le prestige de ces marabouts qui ,partout fortement appuyés sur le pouvoir spirituel, arrivent sans difficultés à s'emparer du temporel, c'està-dire de l'administration directe et effective des trice fut un boulebus. Ce mouvement se propageant, versement général dans tous les groupes de la société berbère. Souffrant depuis longtemps de l'anarchie ou de le la tyrannie de quelques seigneurs qui l'opprimaient, peuple pensa que son salut était dans le maraboutisme; quoique sans foi ni conviction, le berbère se laissa facilement mener vers le régime théocratique enseigné et vulgarisé par les différents chefs d'ordres religieux en ce moment si nombreux en Afrique. Dans les basses comme dans les hautes régions, pour d'un marales villages, pour les tribus, l'apparition bout était considérée comme une action divine, une annonce pour les habitants d'une délivrance prochaine de leurs souffrances et de la fin de leurs misères. Dès lors, dans toute la Berbérie, le régime autocratique des dynasties africaines ou berbères, tombées en dôcrépitude; ,se trouva nettement supplanté par l'insoutenus par fluence théocratique du maraboutisme

— 192 — la propagande déjà ancienne de la Khouanerie dans toute la Berbérie ,les « Mrabfin » se firent les champions actifs de l'Islam et de l'Indépendance. .Au Maroc, les derniers princes Mérinides furent impuissants à arrêter une telle l'évolution dont les échos ne manquèrent pas évidemment de se répercuter sur les rochers du Djurdjura. Quoique pour des raisons et des buts un peu différents, nous voyons, en Kabylie, le même mouvement se du pays ; dessiner nettement dans l'administration l'autorité politique de la tribu a des tendances à échapà ses j per quelque peu à ses chefs traditionnels, 1« imfaren » ou à ses « amins » élus, pour passer entre lies mains des marabouts, qui ont déjà acquis le droit \ de cité. Les sachant plus habiles à gouverner et à dé • fendre les intérêts publics, les montagnards font ouvertement appel à leur aide et à leur protection. Soit pour organiser les tribus, soit pour diriger la défense des libertés menacées, nous remarquons que l'intervention des Marabouts, en Kabylie, se manifestera des plus actives toutes les fois qu'il s'agira de sauvegarder l'intérêt public de la cité ou de la tribu dont ils ont assumé la direction morale. Nous verrons à ce sujet que la décadence de la puissance politique et. militaire des Bel-K'adhi en Kabylie n'a pas eu, en réalité, d'autre origine. C'est l'histoire des Communes soutenues par le Clergé contre la Féodalité du Moyen-Age en Europe. Dès le commencement du XVIIe siècle, la direction des affaires publiques de la cité ou de la tribu semble donc échapper petit à petit aux chefs laïcs, aux sei-i gneurs locaux, pour tomber entre les mains de nou-j < veaux maîtres : tes marabouts et les chérifs.

— 193 — Avant de prendre les responsabilités du gouvernement, ceux-ci préparent le terrain, s'essayent et ne donnent l'assaut final que lorsqu'ils se sentent sûrs du succès final. Connaissant les aspirations et les besoins du peuple, les chefs religieux, en bons diplomates, veilledans leur système de restauraront scrupuleusement lion et de défense de la société berbère, à ce que les vieilles institutions du pays, certaines coutumes de bon dans le Djurdjura, soient remialoi, particulièrement ses en pratique et respectées. Sous leur impulsion, nous verrons toutes les traditions locales, surtout celles qui ne sont pas contraires à la morale et à la « Sounna » reprendre toute leur vigueur. Dans cet esprit nouveau, la famille berbère se sachant protégée se réforme et se fortifie; la cité s'organise, et la tribu retrouvant ses forces et ses libertés se développe ; bientôt, sous la direction bienveillante et habile des marabouts, l'ordre et la prospérité reparaissent ; et, la paix régnant dans le pays comme dans les coeurs, l'influence bienfaisante des marabouts, en Kabylie, devient aux yeux du montagnard, qui avait trop souffert de la guerre et de ses tyrannies, comme une bénédiction divine. Dans ce bien-être moral et matériel, sa reconnaissance envers ce bienfaiteur, plus ou moins désintéressé, reste des plus sincères. La protection d'un marabout devient pour l'individu ainsi que pour la collectivité, comme une action directe émanant d'Allah. Aussi chaque tribu, chaque village de Kabylie se ferat-il un honneur, une gloire même, d'avoir dans son sein, sur son territoire, tel personnage, telle famille maraboutique qui sera considérée par les générations futu-

— 194 — res comme une bienfaitrice, une protectrice miraculeuse de leurs villages et de leurs pays. Celle-ci aimée et écoutée de tous, jouissant d'un réel prestige et du respect de toute la population, tiendra longtemps entre ses mains toutes les forces vives du pays. ou Dans ces conditions, cette famille maraboutique son cher peut aisément, avec tant soit peu d'activité et d'intelligence, prétendre à toutes les ambitions du pouvoir et du commandement ; il peut, disposant à la fois des moyens matériels et spirituels, tout espérer, tout tenter vers le domaine de la puissance. et le régime traditionnel Mais, ici plus qu'ailleurs, séculaire ne pouvait cependant être impunément méen Kabylie, ne vouconnu; car l'esprit démocratique, drait pas d'autre puissance que celle qui émanait du peuple, de pouvoir que celui qui était exercé par la « djema'a », assemblée de tous les citoyens. Jaloux de sa liberté, le montagnard ne se livrait pas aveuglément aux .caprices ou ambitions de ses dirigeants sur les actes desquels un contrôle minutieux ne cessait de s'exercer. Un geste de partialité, une injustice, un abus de pouvoir de la part du chef, suffirait pour retirer à celui-ci et la confiance et l'estime des masses. Soumis à la surveillance et à la critique de tous ses subordonnés, le chef qui serait ainsi reconnu serait vite détrôné de son commanderépréhensible, ment et chassé du pouvoir qu'il détenait du peuple luimême. Etant donné l'esprit égalitaire qui l'anime, la djema'a ne pourrait tolérer le moindre geste dé favoritisme ou de spoliation sans se déconsidérer elleet politique est une même. La probité administrative des vertus de la race berbère, vertu qui a fait l'admiration de tous ceux qui ont approché et observé dans leurs fonctions les « imr'aren » kabyles.

— 195 Dans une société où le peuple conserve toutes les du pouvoir absolu entre ses mains, un prérogatives ou despotique qui essayerait de régime autocratique se développer dans son sein, ne serait guère de longue durée. Malgré leur organisation primitive, la cité et la tribu ont été les deux cellules vivifiantes de l'agglomération berbère ; mais, dès leurs origines, chacune d'elles a tenu à conserver entre les mains la souveraineté de sa de la personnalité. L'esprit et la force démocratiques race étant la raison même de cette réaction, l'engouement religieux du peuple en celte circonstance n'a pu avoir d'autres conséquences que de libérer les masses opprimées par le régime féodal créé et imposé par l'anarchie. Nous savons particulièrement que dans le Djurdjura, des tentatives de transformation à cet état de choses ont piteusement échoué. Dans sa ténacité, la cité qui a proclamé « l'égalité de droits civiques pour tous ses citoyens », n'oublie pas en se livrant au maraboutisme de conserver entre ses mains la faculté de disposer d'elle-même et gérer ses intérêts comme elle l'entend. La nécessité de confier l'exercice du pouvoir à un de ses citoyens a obligé la cité à en déterminer la portée et en fixer les limites ; par l'expérience, elle en a fixé l'usage avec un sens et une sagesse des plus remarquables. Son génie social que lui a inspiré son esprit républicain, se retrouve dans ses Kanouns qui ne sont, nous le savons, que le squelette de sa Charte primitive où le peuple est proclamé et reste le maître absolu et souverain de ses destinées. «Je conserve le contrôle du pouvoir confié à nos chefs qui ne sont que des agents chargés d'exécuter les décisions et volontés de nos djema'a », ajoute la 14

— 196 — tribu, qui par cet. article, se réserve la faculté de rester seule maîtresse et souveraine de sa puissance. Disposant d'elle-même et se réservant pour elle-même, elle ne veut pas que dans son sein, aussi bien que dans celui de ses cités, il y ait d'autre puissance que la sienne ; elle n'admet pas que l'on se serve d'elle pour favoriser des intérêts spéciaux d'une famille ou de quelques individualités. Le bien public reste, ici comme là, le but principal vers lequel doivent tendre tous ses efforts et toute sa pensée. La puissance de tout chef, choisi et agréé par elle, laïc ou religieux, qui oublierait ses principes, ou feindrait de passer outre, serait vite brisé. La tribu ou « toufiq », collectivité qui transmet ses pouvoirs, sa force à l'individu son délégué, n'autorise, n'admet l'usage de cette force que dans un but ayant caractère d'intérêt général nettement déterminé. C'est pourquoi elle ne peut tolérer que son activité ou son influence, par exemple, soit accaparée et mise au profit d'une personnalité ou d'une seule famille. Cependant, n'oubliant pas que toute sa vitalité réside dans l'union des efforts de ses membres, elle préconise en faveur de tous ses citoyens les principes de solidarité et de mutualité dans toutes leurs formes. « Chacun pour tous, tous pour chacun », tel est, en résumé, la formule du principe fondamental sur lequel et exest basée la cité berbère. Et chose surprenante traordinaire, pendant que l'Europe dégagée de la féodalité, du moyen-âge, s'agite et fait des révolutions en vue d'atteindre, guidée par un idéal, une nouvelle forme de société plus démocratique, le Djurdjura a trouvé le moyen, depuis des siècles, de vivre libre et indépendant sous un régime social qui satisferait sous bien des points les rêves de nos socialistes modernes. « C'est

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l'idéal du régime démocratique, a dit Renan, et qui ne peut s'accommoder dans son sein à aucune autre forme de gouvernement que la sienne. » Ce régime social et politique, base de la charte kabyle, ne pouvait donc s'allier avec la nouvelle forme •de gouvernement que les Bel-K'adhi cherchaient, à imposer aux tribus soumises à leur influence. Oubliant l'origine de leur fortune et surtout le caractère essentiellement démocratique de leurs corn patriotes, jouant « aux petits rois » et gouvernant « à la turque », les seigneurs de Koukou se firent, dès le début du XVIIe siècle, les petits tyrans d'une partie de la Kabylie, particulièrement des pauvres tribus du massif de Thamçjout'. Les tfisles souvenirs de celle époque malheureuse, se retrouvent encore clans les tradilions et les légendes locales de la région (1). Les luttes que les villages du Haut-Sebaou eurent à soutenir contre le despotisme des Bel-K'adhi furent terribles. Les tribus opprimées, à commencer par les Aïlh-R'oubri, les Aïth-Djennad et les Aïlh-Idjer, ne purent reconquérir leurs libertés que vers la fin du XVIIe siècle, époque qui marque la chute définitive de la puissance des. Bel-K'adhi. Il semble cependant que les tyrannies de Koukou sur les populations du HautI Sebaou cessèrent de s'exercer le jour- où l'influence de I certains personnages religieux commença à se faire j sentir dans ces régions. Cette intervention contre Kouj kou n'émanait pas d'une secte ou d'un ordre religieux fortement, organisés, mais de simples individualités, hommes d'élite qui cherchaient à employer et consacrer leur vie pour le bien de l'Islam et de l'humanité. fy (1) Voir Revue Africaine n° 280 de 1911: « Nouveaux,document archéologiquesdu Haut-Sebaou» par Boulifa.

— 198 — i/ L'arrivée de Sidi-Ahmed-ou-Dris et de Sidi-Mançour \ [dans le Haut-Sebaou, ainsi que celle de Sidi Abd-Erralïman et de Sidi-Ah'med-ou-Malek (2), marque-1:-elle réellement l'époque de libération pour ces malheureuses tribus ? — A la suite de quels événements, quelles révoltes, ces marabouts ont-ils été appelés à interve-, nir ? (1) Ces quatre personnages religieux sont, paraît-il, arrivés en même temps dans la région kabyle où le souvenir de leur rôle bienfaisant s'est conservé jusqu'à nos jours. Venus de l'Ouest, ils se sont rencontrés à Thizi-Bcrth, près du col de Cliellat'a, lieu désert et élevé de la chaîne orientale du Djurdjura ; là, loin des hommes et près de Dieu, ils décidèrent de de s'y fixer ; en ce lieu isolé de Thizi-Berth, qui devint leur « rebai' », ils se livrèrent à la dévotion et à la science. Cet ermitage, qui servit de refuge aux quatre saints kabyles est encore de nos jours un but de pèlerinage des plus vénéiés ; quoiqu'il ne reste aucune ruine de leur refuge ou bâtisse, certaines excavationscreusées dans le roc passent pour être les traces des cellules qu'occupèrent nos ermites durant leur séjour à Ïliizi-Berth. Lorsqu'ils se virent suffisamment préparés pour exercer le rôle auquel ils se destinaient, quittant leur ermitage, ils se séparèrent et allèrent s'installer sur des points d'où ils leur était aisé, par une attaque concertée et simultanée, de menacer Aourir et Koukou, les deux résidences officiellesdes Bel-K'adhi. Ce siège en règle étant ainsi organisé autour des châteaux-forts des tyranneaux kabyles, nos marabouts, chacun dans sa zone, se livrèrent alors à une propagande effrénée contre le joug des seigneurs de Koukou. Leurs efforts bientôt couronnés de succès passèrent, aux yeux des pauvres tribus libérées, comme de vrais miracles dont les auteurs ne pouvaient être que des saints, élus de Dieu. Aimés, vénérés de tous les montagnards, nos quatre marabouts vécurent entourés de l'estime générale dans le pays jusqu'à leur mort. À proximité de chaque tombe et en souvenir du maître protecteur et bienfaiteur, une zaouïa ou établissement d'éducation fut, par les soin» de la tribu, édifiée pour instruire et éduquer la jeunesse. L'hospitalité et l'instruction y sont gratuites et offertes à tous les jeunes gens, sans distinction d'origine ni de race. La zaouïa de Sidi Abd-Errak'man, chez les Illoula fut, pendant tout le XIXe sièclela plu's réputée de toute la Kabylie. (Voir sur cette zaouïa une monographie complète par le savant regietté et vénéré ïbn-zekri, chikh Saïd, ex-muphti malékite d'Alger).

— 199 — Nous n'en savons rien ; mais il est permis de supposer que ces marabouts, accueillis et adoptés vers cette époque par les tribus opprimées, ne ménagèrent dans leur oeuvre d'émancipation ni leurs efforts, ni leurs influences, « même divines », pour détrôner et détruire la puissance néfaste des Bel-K'adhi. La hagiographie, la vie légendaire des santons kabyles en conserve les traces. Il n'est pas un montagnard du Haut-Sebaou qui n'ait à raconter quelques traits traditionnels relatifs à l'oppression des princes de Koukou et aux miracles des quatre Saints. Les quatre Saints de Tizi-Berth, qui ont été les libérateurs et les organisateurs des tribus du Haut-Sebaou, ont laissé dans le pays un souvenir ineffaçable de respect et de reconnaissance pour leur dévouement à la cause de l'indépendance kabyle. L'intervention de Sidi-Mançour, en Djennad est un exemple frappant de que le vénérable saint déploya pour la tyrannie des derniers seigneurs de faveur des Aïthl'autorité morale abattre et briser Koukou.

La même action bienfaitrice ayant été exercée ail, ; leurs par les autres marabouts, les opprimés délivrés : des griffes des tyrans, la sainteté de nos quatre per] sonnages religieux se confirma ; bientôt, le respect plein d'amour des montagnards envers Sidi-Mançour et ses condisciples ne put être dans le coeur des humbles ' ou des puissants que sincère et durable. Dès lors, leur rôle de simples missionnaires religieux ne tarda pas à se raffermir et à s'étendre sur la vie sociale et politique de leurs protégés. , Dans ce double résultat, il convient de noter autre \ chose qu'une simple coïncidence de faits ; prenant les Vên'as du commandement dans leurs tribus respectives

— 200 — et en apôtres de la liberté, nos marabouts, témoins des misères et des malheurs de leurs fidèles, durent, tout en exerçant leur sacerdoce, lutter de pied ferme tant des Bel-K'adhi que pour pour terrasser l'oppression repousser la domination des Turcs, leurs complices. devenu patron des que Sidi-Mançour, Aïlh-Djennad, consacra toute sa science et son énergie à la restauration de la tribu qui l'avait si généreusement accueilli dans son sein. Voici, d'après « Daoui » Sidi Ah'med ben Moh'ammed, cheikh de la Zaouïa de Thimizar, des faits relatifs à l'intervention personnelle et effective de Sidi-Mançour, faite en faveur de la tribu des Aïth-Djennad que le seimaingneur cle Koukou, le nommé Amar-ou-El-ICadhi, tenait sous son joug de tyranneau sur le compte duquel la tradition locale a conservé de si tristes souvenirs : « A cette époque, c'est-à-dire au début du XI 0 siècle « de l'hégire (1) (et non au IXe siècle, ainsi que le croit (1) Voir plus loin en appendice la notice du Cheikh Sidi-Ah'mcd sur le marabout «Sidi-Mançour» et les «Bel-K'adhi». Amar ou El-K'adhi serait, d'après certains auteurs, mort en l'an 1618 de l'ère chrétienne, date correspondant à peu près à l'année 1027 de l'hégire. Sidi-Mançoiir contemporain de A'mar ou ElK'adhi serait donc arrivé chez les Aïth-Djennad vers le commencement du XI° siècle de l'hégire. Ceci permet de corriger l'erreur de date commise par le cheikh de la Zaouïa qui suppose que SidiMançour vivait au IXe siècle de l'hégire. D'ailleurs, on peut dire, d'une façon générale, que l'apparition du maraboutisme en Kabylie ne remonte pas au delà du XVIe siècle. Si le vocable «Mrabet» qui remonte à la dynastie Almoravide est connu depuis longtemps, le nouveau personnage qu'il désigne,avec le sens que nous lui attribuons de nos jours ne paraît pas s'être montré en Kabylie avant le XVIe siècle, époque vers laquelle le rôle politique du maraboutisme s'est réellement manifesté dans la vie sociale du montagnard. On peut dire que le maraboutisme est né à la suite d'une réaction islamique provoquée par les Croisades, il est la contre-partie de l'esprit fanatique déchaîné chez les chrétiens par les Pierre l'Hermite et les Boniface ; comme plus tard, les haines inquisitoCe fut ainsi

« « « « « l'auteur

201 -

de la notice d'où sont extraits ces renseiétait exercé par un nommé gnements) le pouvoir Amar Ben El-K'adhi, sultan qui commandait sur tout le pays Zouaoua. L'administration de ce prince était très dure.

« En été, ce monarque avait l'habitude de réquisi« tionner toutes les bêtes de somme, mulets et ânes « de notre tribu, qu'il employait au transport de ses « récoltes et autres services de son administration, « empêchant ainsi les habitants de vaquer en temps « utile à leurs propres travaux. Pour faire exécuter « ces corvées, le dit sultan venait, avec ses troupes, « dresser son camp au cemarché de Lekhmis » (marché « qui, à cette époque, se tenait le jeudi, alors qu'.au<( jourd'hqi il a lieu le dimanche). Durant son séjour, « il obligeait la tribu à lui fournir la « mouna », c'estcc à-dire à l'héberger lui et sa suite et à fournir beau« coup d'orge pour les chevaux de ses cavaliers. '« « « « « « Un jour donc, Amar ben Al-K'adhi vint camper au marché de Lekhmis. Déjà, la plupart des habitants de la tribu s'apprêtait, comme d'habitude,. à aller lui porter des vivres, lorsque Sidi-Mançour, intervenant, leur dit : « N'allez pas au-devant de lui ; c'est à lui de venir nous trouver. »

Conformément à cet ordre, toute la tribu s'abstint donc de répondre à toute réquisition. En présence de se fâcha ; mais, à la suite ce refus, Amar-ou-El-K'adhi riales des Portugais et des Espagnols contré les musulmans d'Espagne et d'ailleurs ne manquèrent pas de provoquer en Berberie un mouvement de réaction dont le maraboutisme n'était qu'une conséquence du fanatisme chrétien. En Afrique les « Moudjahadin » n'était qu'une réplique aux Chevaliers de. Malte et de S'-Jean qui s'étaient déclarés, les ennemis jurés de l'Islam, et qui dans leur haine acharnée, avaient provoqué les tristes guerres de Course.

— 202 — de son entrevue avec Sidi-Mançour, il s'aperçut que son prestige était bien bas, puisque le vénérable marabout n'avait même pas daigné lui souhaiter la bienvenue, ni lui offrir l'hospitalité, deux choses qui, d'après les usae ges, ne peuvent être refusées qu'à un <.( nnemi » ou à une « personne méprisable ». Le roitelet de Koukou, fixé sur la portée et la signification de ces différents gestes, ne se fit certes plus d'illusion sur les sentiments qu'on avait pour lui. D'ailleurs, le ton narquois du langage parabolique employé par Sidi-Mançour dans le petit entretien qu'il venait d'avoir avec lui, indiquait nettement le mépris que le saint homme professait pour sa personne et son rang. Traité de « naïf » et d'.« ignorant », Bel-K'adhi, directement touché par l'injure, interrompit la conversation et quitta brusquement le Marabout. Cettre entrevue, que la légende a ornée à sa façon pour l'auréole de Sidi-Mançour, dut être orageuse élue put se terminer que par des menaces réciproques. Entre les deux hommes, une haine à mort était déclarée ; la lutte qui allait être engagée paraissait inégale et même impossible à soutenir, car Amar-ou-El-K'adhi était fort et puissant. Mais Sidi-Mançour, plus avisé, usant de son « influence miraculeuse », en sortit vainqueur, en faisant fout simplement assassiner, quatre jours après cette scène, son terrible adversaire (i). Cette mort, aussi inattendue que violente, ne manqua qui ne pas de frapper l'imagination des montagnards de ce crime que la réalisavirent dans la perpétration (1) Selon une tradition conservée chez les Aïth-Yah'ia Amar on El-K'adhi aurait été tué à Koukou même, et par un habitant de cette tribu exaspérée depuis longtemps par la tyrannie du seigneur, dont le château se trouvait précisément sur son territoire.

— 203 tion immédiate des prédictions de leur redoutable protecteur, aux volontés duquel il était dangereux, même et peu pour les puissants, de se montrer récalcitrant respectueux. Ainsi se termina le règne du despote de Koukou, Amar-ou-El-K'adhi, qui, dans son « ignorance », crut qu'on pouvait impunément et longtemps porter atteinte à la Justice et au Droit ; son oppression, qui soulevait des colères et engendrait de la haine, ne pouvait décemment s'exercer plus longtemps dans ce pays de fierté et de liberté sans soulever contre lui l'indépendance kabyle,, consacrée, pour échapper au joug des tyrans, par des milliers d'années de lutte et de résistance. des Bel-K'adhi A partir de ce moment, l'arrogance brisée, les Aïth-Djennad, dégagés et libérés par SidiMançour, surent conserver et défendre leurs libertés et leurs biens. L'émancipation complète de cette tribu date donc de"\ la mort de cet « Amar-ou-El-K'adhi », dont l'autorité \ morale fut supplantée par celle de Sidi-Mançour, deve- \ ' vénéré et respecté du pays où, nu, dès lors, le patron le culte du saint personnage par les nabi- : par tradition, tants s'est conservé jusqu'à nos jours. Cet événement dut, sans aucun doute, se produire vers le commencement du XVII° siècle. Un passage d'un écrivain anglais, cité par M. Berbrugger et se rapporen fixe la date. tant à la mort (YAmar-ou-El-K'adhi, — « Dapper, dit Berbrugger, prétend qu'en 1618 le roi de Koukou, Hamart (sic) étant mort, son frère le remplaça sur le trône. » (1). (1) Berbrugger, «Epoque Militaire de la Grande Kabylie-*> page 109,

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Si les renseignements de l'auteur anglais sont exacts, tout au moins en ce qui concerne la date du décès du roi de Koukou, c'est donc en 1618 que cet « Amar » (ou El-K'adhi) est mort assassiné et que les Aïth-Djennad ont été délivrés de la tyrannie de Koukou. De plus, cette date mémorable fixe que l'arrivée, en Kabylie, de Sidi-Mançour et de ses condisciples ne remonte pas audelà du commencement du XVII 0 siècle. Notons également que la charge du pouvoir parmi les princes de Koukou va être dès ce moment entre les mains d'un frère du défunt, nouveau seigneur sur le compte duquel nous n'avons pu découvrir aucun renseignement précis, digne d'être mentionné dans cette étude.

Ce point de l'histoire locale déterminé, reprenons, d'après l'ordre chronologique, certains événements exceux d'Alger, auxquels les térieurs, particulièrement -Kabyles ne cessèrent d'être mêlés ; ceux-ci, depuis longtemps connus et appréciés par la valeur de leur énergie et de leur fidélité, il se trouva que ni les pachas, ni les deys ne purent se passer de leur concours et le calme de la capitale, souvent pour assurer'l'ordre de la Kabylie furent agitée. L'aide et l'intervention dans ce cas même des plus précieuses pour le respect et le maintien du pouvoir du chef de la Régence. Mais la qualité d'hommes énergiques braves et loyaux ne fut clans l'exercice de pas sans créer aux montagnards, leurs fonctions à Alger, de gros ennuis de la part des Algérois, Maures et Turcs. Contrebalancés et souvent menacés par l'insolence des Janissaires, maîtres du Divan et aussi par l'arrogance de la puissante Taïfa des Raïes, les pachas d'Al-

— 205 — ger virent, en effet, leur autorité devenir de plus en plus précaire. Pour des raisons souvent futiles, les rues d'Alger étaient constamment agitées ; le désordre régnant partout, les émeutes se multipliaient et le sang coulait. Les pachas eux-mêmes payaient souvent de leur tête la fin de ces agitations. Embarquant les uns et étranglant les autres, les Yoldachs et les Raies se dispurant le pouvoir, livraient Alger à fa terreur et à l'anarchie. Dans ces querelles et coups de force entre Janissaires et Raies, les Kabyles furent souvent appelés .soit pour rétablir l'ordre, soit pour veiller sur.la sécurité du gouvernement turc. Ce fut ainsi qu'en 1595, Haïder pacha fit appel à leur concours pour réprimer une tentative de révolte, provoquée par la tyrannie que la soldatesque exerçait sur les Kourour'lis. L'intervention énergique des Kabyles aussitôt matés appelés par le Pacha, les Janissaires par les montagnards, l'ordre se rétablit. Mais ces moyens de répression ne firent que ranimer les passions et exciter les jalousies ; les sympathies du exPacha pour le montagnard lurent particulièrement ploitées par les gens de mauvaise foi pour réveiller dans l'esprit du soldat et du marin turcs la crainte de se voir eux-mêmes finalement supplantés par les Zouade oua dans la direction des affaires gouvernementales Dès lors, une guerre sourde avec YOudjak d'Alger. toutes ses lâchetés fut menée contre les « q'baïel », que les Turcs, soutenus par les Maures, voulaient écarter et éloigner d'Alger. des services de l'administration Jalousés et tracassés par les soldats qui les poursuide leur haine, les Kabyles, pivaient particulièrement ne voulurent céder la qués dans leur amour-propre, place que les armes à la main.

— 206 — Ce fut ainsi qu'en 1596 les Zouaoua civils ou militaires habitant Alger, se voyant trop opprimés par l'arrogance turque, décidèrent de remédier à cet étal de choses ; ils convinrent dans un complot que le moyen radical de' faire cesser les injustices haineuses et les humiliations blessantes dont ils étaient constamment l'objet, était de s'emparer par un coup de main de la ville d'Alger. A cet effet, des émissaires envoyés secrètement vers l'intérieur firent appel à. leurs frères de la montagne. Accourant au secours des leurs, des milliers de montagnards prirent les armes et se dirigèrent vers la capitale. Bientôt, en colonne serrée, les contingents réunis traversèrent la Mitidja et s'emparèrent du Sah'el. Après avoir pillé les campagnes et les villas des citadins de la banlieue, ils assiégèrent Alger, qu'ils tinrent bloquée pendant il jours. (1) La ville, surprise et inquiète, fut obligée de s'humilier et de demander à traiter avec les Kabyles ; ceuxci, ne voulant rien perdre de leur succès, ne consentirent à se retirer clans leurs montagnes qu'après avoir obtenu une réparation morale et matérielle des dommages causés à leurs compatriotes algérois. Celle leçon montra aux Turcs que la liberté et la dignité du Zouaoui devaient être partout respectées et surtout à Alger que le Djurdjura n'avait jamais cessé de considérer comme une cité fondée par une de ses anciennes tribus, appelée « les Mezrana » (2). (1) Mercier, «Histoire de l'Afrique Septentrionale», volume III page 170et références citées. (2) TJIcosium des Romains était, en effet sur le territoire d'une tribu berbère qui portait le nom de Mezrana ou Mizrana, terme conservé et employé de nos jours pour désigner la région forestière située entre Makouda et Thigzirth, sur le territoire des Aïth-

— 20f — Cet épisode nous montre qu'à cette époque les BelK'adhi, c'est-à-dire les Zouaoua, avaient rompu toute relation d'amitié avec les Turcs, et que les tentatives de rapprochement écrivains signalées par certains entre les Bel-K'adhi et les Espagnols devenaient alors parfaitement possibles et même explicables, quant à leur but et à leur sens. Les Espagnols, qui ne demandaient pas mieux, évidemment, que de: s'attacher le « Chef des Azouagues », ne surent pas garder dans celte circonstance toute la prudence diplomatique désirable dans une pareille entreprise. Si l'affaire ébruitée échoua, il n'en l'ut pas moins vrai que l'écho de ces démarches ne fit qu'exciter la méfiance du gouvernement de la Régence. Ouagucùoun. La toponymie nous montre que le souvenir de cette antiquité berbère n'est pas complètement effacé et qu'un certain nombre de lieux d'Alger ou de sa banlieue portent encore, de nos jours, des mots purement berbère ; nous citons, entre autres, les noms de Mezr'ana (quartier de Fontaine-Fraîche, Casa-Blanca V) Télemly, mis pour Thala-Mellal (Fontaine blanche), Tagarin : Thigrin pluriel de Thigerth : Petit champ ; Maiifou (cap) altération de Thaina Taifousth, (côté droit, vil d'Alger), etc. Quant au terme Mezrana, c'est un mot qui peut se décomposer en Mis Rana : filsde Rana; ce dernier vocable est encore conservé jusqu'à nos jours. Une source située sur le versant sud du pic de Lalla-Khedidja, au-dessus de Maillot, est désigné sous le nom. de Thala-R'ana, source de R'ana. Cette étymologie peut-être contredite par cette autre qui ferait dériver Mezr'ana, forme arabisée du : pluriel berbère Jmazirien, mot obtenu du singulier Amazir, terme ^avec lequel la plupart des Berbères se désignaient autrefois et dont le sens est «l'homme noble, libre, indépendant», équivalent de Imochchar, imoh'h'ar des Touareg. En Ghelh'a du Sous et du Grand Atlas le vocableamazir' pluriel imazir'en, signifie habitant du pays berbère ; tamazirt est le mot qui désigne dans leur parler le dialecte de leur pays. Près, du confluent de l'oued La'bid et de l'oued Ab'ensal dans le Grand Allas marocain, se trouve une tribu, située entre les Aïth-At't'a d'Oumalou et les Aïth-lsh'aq", qui porte le nom Imazir'en. Citons enfin les noms des centres connus au Maroc et dans l'Oranie : Mazagran,Mazaghan = Mazar'an = Imazir'en forme réelle qu'il est aisé de reconstituer malgrés les altérations subies.

— 20c! — Parvenues aux oreilles des Turcs, ces tentatives d'alliance du Djurdjura avec les chrétiens, ainsi éventées, ne manquèrent pas de mettre les Bel-K'adhi en mauvaise posture avec Alger. Aussi, dès que le renégat vénétien Soleiman, nouvellement, arrivé comme pacha à Alger, fut installé, une expédition contre la Kabylie fut organisée. Mais, s'élant le mépris sur la valeur guerrière, des montagnards, pacha eût bientôt la douleur de voir sa colonne battue et contrainte de retourner au plus vite à Alger (1600). Cet échec ne le découragea pas dans ses ressentiments contre le Djurdjura et, voulant prendre sa revanche, il se mit aussitôt, à armer une nouvelle colonne qui, l'année d'après, fut dirigée en expédition contre la Kabylie ; animée du vif désir de châtier les Kabyles, la colonne, poussant une pointe dans l'intérieur du (1). pays, parvint, dit-on, jusqu'à Djema'a-Sahridj Cette fois, l'affaire, qui dut être dans ses débuts très grave pour les Kabyles, se termina par un grand désastre pour les Turcs, qui eurent l'audace de s'attaquer à l'une des plus puissantes confédérations du Djurdréunis. jura : les Àïth-Irathen et les Aïth-Fraoussen Touchant aux tribus les plus belliqueuses et les plus . indépendantes de la Kabylie, les Janissaires, qui s'adans l'intérieur du pays, vancèrent si imprudemment battus dans la furent bientôt cernés et piteusement vallée même du Sebaou. Malgré les maigres renseignements que nous possédons sur cette campagne, le nouvel échec de la colonne était à prévoir. La manoeuvre, à laquelle les Turcs ne (1) Mercier, «Histoire de l'Afrique Septentrionale-», Volume III page 174.

— 309 — s'attendaient probablement pas, dut s'exécuter de la u façon suivante : les Aïlh-Iralhen d'un côté et les Aïlh- j Ouaguenoun, appuyés sans doute par les Aïth-Djennad de l'autre, laissèrent d'abord les colonnes turques ' s'engager à fond dans le pays ; puis, par une manoeuvre simultanée, les guerriers de ces différentes tribus, entraînés par leurs chefs, se déversèrent tous ensemble sur la vallée pour menacer et attaquer l'arrièregarde turque, pendant que les Aïth-Fraoussen et, probablement, les contingents de Bel-K'adhi leur tenaient tête sur l'avant ; les Turcs ainsi attaqués ne lardèrent pas à se-voir cernés et perdus. En effet, harcelée et menacée à l'a fois sur tous les flancs, la colonne encerclée et débordée dans la vallée y fut entièrement- massacrée. A là suite de ce nouveau désastre, qui eut lieu en l'année 1601, les Turcs finirent, pour quelque temps, par laisser les Kabyles tranquilles dans leurs montagnes ; quant aux Aïth-EI-K'adhi, avec qui Soleiman pacha semble avoir repris de bonnes relations, cette victoire dont ils s'attribuèrent, sans doute, les lauriers ne put qu'enfler-leur orgueil et aggraver leur insolence. Grisés par une puissance toute factice, ils ne voyaient pas que les moindres effets de leur fatuité ne pouvaient que les discréditer davantage dans le coeur des braves montagnards. Contaminés par les moeurs turques, les princes de Koukou, vivant dans l'opulence et la débauche, ne pouvaient évidemment espérer conserver les sympathies de la sobre et austère Kabylie. Pendant ce temps, l'Espagne encore dominée par sa fièvre de conquête ne cessait pas" de s'agiter; malgré

—1.2ÎÔ— échecs répétés sur les côtes barbaresques, les leurs projets sur Alger, Espagnols voulant reprendre de réaliser leurs ambitions chimériques. essayèrent îSe basant sans doute sur les antipathies que les des I (Zouaoua ne cessaient de manifester à l'égard >iTurcs, ils pensèrent que la Kabylie pourrait facilement |se prêter à leur jeu ; dans ce but, ils ne ménagèrent.de \ aucun des moyens qu'ils supposaient susceptibles favoriser la réussite de leur entreprise. En un mot, il s'agissait d'obtenir une entente avec les Bel-K'adhi dont ils sollicitaient la protection pour un débarquement possible dans les parages d'Azeffoun, d'où, avec l'aide de la Kabylie, ils tenteraient une nouvelle attaque contre Alger. donnés par un Trompés par les faux renseignements religieux chrétien, qui avait séjourné comme prisonnier à Koukou, ils essayèrent, fascinés par ce mirage, de forcer la main aux Bel-K'adhi dont ils espéraient, leur or, obtenir la protection et le conmoyennant cours. A cet effet, une délégation envoyée des Baléares tenta en 1603, de se mettre en relations directes avec les chefs kabyles ; leurs efforts pour obtenir une entrevue sérieuse dans ce sens furent inutiles. Bernés d'un Bel-K'adhi nullement quapar les fanfaronnades lifié pour parler au nom de la Kabylie et traiter une d'effectuer pareille affaire, ils essayèrent cependant aux environ A'Azeffoun sur un terun débarquement ritoire soi-disant dépendant de Koukou. Il va sans dire que cette équipée de gens insensés échoua et que tous les Espagnols, qui avaient commis cette dangereuse imprudence de mettre pied à terre sur la côte kabyle, y laissèrent leur vie. leurs

~ 211 — Voici, en résumé, les péripéties de cette aventure, également relatée par M. Mercier (1) : « En 1603, dit-il, une nouvelle tentative fut faite à l'instigation d'un religieux, le père Mathieu, qui avait été longtemps détenu à Koukou où il s'était créé des relations. Ce fut vers le port de Mers-El-Fh'em (près d'Azeffoun) qu'il mena l'expédition composée de quatre galères, sous le commandement du vice-roi de 'Majorque. Là, s'étant fait mettre à terre, il espérait retrouver ses anciens amis et notamment Abd-Allah, neveu du roi de Koukou ; mais trahi par ceux dont il avait les promesses, il se vit bientôt entouré de gens hostiles et fut massacré sans que ses compagnons restés sur les galères, osassent lui porter secours. » M. Berbrugger qui rapporte le fait avec plus de détails, ajoute, que le père Mathieu était descendu à terre « avec quatre-vingt des personnes principales des galères ». (2) (lf Voir «Histoire de l'Afrique Sejrtentrionale», avec les références citées, tome III, page 174. Michel Cervantes, en écrivant son roman «Don Quichotte», n'avait en vue que de faire, en la livrant à la postérité, la peinture exacte et réelle du caractère ridicule, fou et emballé de ses compatriotes atteints par la manie des grandeurs. Sans parler de la fragilité des promesses faites par un certain neveu du «Roi de Koukou», le simple bon sens aurait pu rappeler aux Espagnols , que la Kabylie avait une âme toute autre que celle des Bel-K'adhi et que-toujours fière de son honneur et de son indépendance, elle ne pouvait se livrer aussi facilement à un vice-roides Baléares et moins encore à un moine esclave. La naïveté et la bêtise se touchent et les ëpées des chevaliers espagnols battant l'air se brisent contre les moulins à vent de leur folle imagination. Si l'assertion de Dapper, citée par les auteurs est exacte, AbdAllab sans doute soudoyé pas les Aïth-Djennad, n'aurait été qu'un agent providentiel qui se chargea de réaliser les voeuxet les intrigues de Sidi-Mançour, en tuant son oncle Amar, terrible ennemi du Saint Marabout. La perpétration de ce nouveau crime, en faisant massacrer 80 Espagnols, ne pouvait être pour ce triste personnage qu'une nouvelle félonie à son actif. (2) Berbrugger,«Epoque militaire de la Grande Kabylie», p. 108. 15

— 212 — , Cette affaire où les Espagnols furent si naïvement joués, ne manqua pas de gravité. Les quatre-vingts vies- sacrifiées inutilement, rappela aux Espagnols que la Kabylie n'était pas à vendre et que nul ne pouvait d'elle-même sans son assentiment. disposer D'autre part, Abd-AUah, neveu.du roi de Koukou, qui avait comploté avec le religieux père Mathieu, cet ne serait-il pas le neveu que Abd-Allah, disons-nous, d'Amar ou Dapper nous signale comme' le meurtrier El-K'adhi ? Celui-là même qui, après avoir été perfide et traître n'hésita pas, étant déjà habitué à l'infamie, à se faire en 1618, le meurlrier.de son oncle, Amar ou El-K'adhi ? La famille était atteinte de décrépitude ; sa déchéance morale pourrait seule expliquer la conduite si lâche et si peu honorable cle son rejeton. Sans prestige ni la plupart de ses membres se voyaient réressources, duits à vivre d'expédients plus ou moins propres. La fortune des Bel-K'adhi commençait donc à être fortement des montagnards tant auprès ébranlée, des étrangers. Dans l'affaire d'AzelToiïn le qu'auprès rôle joué par un des leurs, finalement, connu et apprécié clans tous ses détails par l'opinion publique, n'était guère à leur avanlage; le mobile cle celle lâche et perfide conduite avec le père Mathieu, dévoilé et commenté, ne put certes que les avilir. [ Aussi, méprisés par les uns et délestés par les auf très, nous voyons les Aïth-El-K'adhi déchus, finir leurs ! derniers jours, en attendant le châtiment final, dans ; la honte et l'humiliation. I. * ** La réaction des montagnards contre le régime corrompu, décadant des Bel-K'adhi, fut donc le point cle départ du grand mouvement social qui, pendant près

— 213 — d'un siècle, allait bouleverser toute la Kabylie. Déjà., les Zouaoua, reprenant leur liberté d'action en retirant leur protection et leur confiance aux Bel-K'adhi, commençaient à s'agiter. Blessée dans sa dignité et sa probité, la vieille Kabylie ne voulait plus se laisser conduire par des gens indignes de sa confiance et permettre d'engager sa responsabilité sans compromettre son honneur. Koukou méprisé et détesté par le peuple et ses dirigeants ne pouvait dès lors vivre plus longtemps et sa destruction s'annonçait bien proche. L'influence des princes de Koukou déclinait chaque jour ; le ferment cle haine que leur tyrannie avait fait naître dans toutes les tribus, soumises à leur pouvoir à la incitait celles-ci, pour activer leur libération, désobéissance et à la révolte. Dans ce mécontentement général, le Djurdjura ne manqua pas d'accuser les Bel-K'adhi d'avoir favorisé l'introduction dans son sein des influences étrangères nuisibles à la bonne entente des triparticulièrement bus : celles entre autres, des intrigues dissolvantes des agents de la police turque dont les moeurs sociales et administratives ne pouvaient, en effet, que semer la division et l'anarchie parmi les montagnards. La Kabylie intelligente, ayant conscience de ses intérêts moraux et de sa situation politique et matérielle, était avertie sur le genre de danger qui la menaçait ; elle sentait bien que si elle ne réagissait pas contre le mal intérieur qui la rongeait, sa perte était irrémédiable. Si, réellement elle voulait conserver intactes ses moeurs, ses traditions et son indépendance, elle devait, sans tarder, unir ses forces et organiser ses moyens de défense. Affaiblie par. l'anarchie, la Kabylie menacée .ne pouvait retrouver et assurer sa sécurité que par la discipline et l'entente.

— .214 — La dernière tentative des Tuijcs sur Djemâa-Saharidj était un exemple récent et saisissant pour rappeler aux Zouaoua que leurs libertés séculaires étaient fortement menacées et que pour les conserver intactes, il fallait, réagir contre tout, système de corruption et cle division introduit dans leurs tribus et leurs « djemâas ». Devant ce péril national, nous voyons, dès le XVII" sous la direction morale de siècle, les montagnards leurs marabouts, se ressaisir pour se soumettre à une à la vigueur de discipline nécessaire et indispensable leurs confédérations. Réveillés cle leur torpeur par leurs marabouts, ceux-ci les poussèrent, à essayer de! s'organiser et de s'armer contre les Turcs et leurs aco-i lyles les Bel-K'adhi. Dans ce réveil qui va leur permettre d'assainir leurs moeurs politiques et de reconles montagnards, conseillés quérir leur indépendance, et guidés par les marabouts, finiront par comprendre que la cohésion et l'entente entre eux sera la seule et de unique condition cle leur salut. Le rétablissement la paix et de l'union entre les tribus sera donc la tâche à laquelle les dignes et vénérables marabouts ne manqueront pas cle consacrer tous leurs efforts. Cependant la division semée par les Bel-K'adhi était tellement profonde que cette entente ne put se réaliser de sitôt. Les tribus du Ilaut-Sebàou qui eurent particulièrement de beaucoup' à lutter contre l'oppression l'autorité des Bel-K'adhi, ne purent se dégager assez vite des fluctuations cle la politique locale où les seigneurs de Koukou jouaient le principal rôle. Par la corsouvent les deux à la ruption ou par les intrigues, fois, ceux-ci ranimant la haine des clans divisaient les familles, brisaient la cohésion des « toufiq » et agitaient les djemâas.

— 215 — Dans cette oeuvre néfaste, leur but consistait à semer lé""désaccord et à maintenir la mésentente dans les tribus où des agents soudoyés par eux cultivaient l'esprit de çof, vieille plaie cle la Kabylie. Vrais suppôts des Turcs, il leur arrivait, pour imet par poser leur hégémonie, aidés par les Janissaires leurs propres partisans, cle tenter cle subjuguer par les armes quelques tribus récalcitrantes. Le concours des pachas d'Alger, en pareille circonstance, ne leur était naturellement avec désintéressepas accordé ment. Etendre leur domination sur la Kabylie était évidemment le principal but de leurs sacrifices et cle leurs interventions. Dès 1618, nous voyons que l'appui des Turcs fut d'abord réservé au « jeune fils » d'Amar ou El-K'adhi, qui eut a lutter contre un cle ses oncles pour essayer de rentrer en possession des biens laissés par son père défunt. Cette question cle règlement fut un. d'héritage beau prétexte pour justifier leur intervention clans les affaires kabyles où par leurs conseils pernicieux le poignard devint le meilleur argument, de la justice et du droit. Le prétendant et héritier, soutenu par les Turcs, parvint après avoir assassiné son oncle (1), à (1) Malgré nos recherches, nous n'avons pu arriver à connaître exactement le nom de ce neveu assassin, ni celui de l'oncle tué. Il est regrettable que les noms propres des fils ou neveux de cette famille, qui prennent la succession de leurs pères ou oncles, ne soient pas toujours clairement mentionnés par les chroniques ; car, outre l'arbre généalogique des Bel-K'adhi qu'il aurait' Clé alors facile de reconstituer, on aurait eu, par une désignation claire, une liste complète des principaux personnages qui ont régné à Koukou. De cette façon on aurait rendu tout équivoque et confusion impossibles dans la venue successive des princes de Koiikou siir lesquels nous n'avons que de vagues renseignements. Notons que le fils d'Amar était à la mort de son père à Alg^r. L'oncle qui avait usurpé le pouvoir, était sans doute, cet Abd-

- 216 — s'emparer au pouvoir et à rétablir quelques relations avec Alger. Mais, quelque temps après, une rupture s'étant produite entre celui-ci et ses protecteurs, la Kabylie recommença ses agitations contre les Turcs. En 1624-, le pacha nommé Khosrou (?) à la tête d'une colonne attaqua la Kabylie où il pénétra, dit-on, jusque dans le Haut-Sebaou. Brisant toutes les résistances, sa victoire fut complète et ce succès lui aurait permis de s'emparer même de Koukou, résidence des Aïlh ou El-K'adhi (2). Ce résultat ainsi obtenu nous paraît si extraordinaire que cette expédition turque, parvenue au coeur même du Djurdjura, nous laisse un peu sceptique. Mais le fait, étant mentionné par les chroniqueurs, nous ne pouvons mieux faire que cle rappeler le châtiment infligé aux Bel-K'adhi dans leur nid d'aigle. Nous n'avons aucun renseignement précis sur cette campagne, mais nous estimons que si sa réussite miraculeuse est telle que mous la présentent les chroniques, elle n'a pu se réaliser sans la complicité ou l'assentiment des grandes et puissantes tribus situées en amont de Tizi-Ouzou, sur les deux rives du Haut-Sebaou. Sans parler de la terrible leçon infligée, en 1601, aux colonnes turques qui s'étaient imprudemment aventurées dans la vallée du moyen Sebaou jusqu'à Allah compromis dans l'Affaire d'Azeffoun. Le Bel-K'adhi «Algérois », fils d'Amar ou El-K'adhi, semble le dernier rejeton de la famille dans la descendance directe des Bel-K'adhi. Après lui, l'exercice du pouvoir en Kabylie paraît passer entre les mains d'une autre branche, celle de «Tunis», sur laquelle nous n'avons, d'ailleurs également rien dé précis. (Voir sur notre chapitre intitulé : Avènement et Puissance des Bel-K'adhi). (2) Mercier, «Histoire de l'Afrique Septentrionale», tome III, page 208.

— 217 -= nous estimons que Kouhoû, situé Djema'a-Sahridj, encore plus en amont et sur un piton inaccessible, devenait plus inabordable à cause des nombreuses tribus qu'il fallait traverser pour y arriver. . Dans leur attaque, la manoeuvre des colonnes turques ne put certes se faire sans toucher aux AïthKhelili, Aïth-"Yahia, Aïth-Bouchaïeb, Aï'th-Itsourer', IIloulen et aux Aïth-Idjer au milieu desquels se trouvait la forteresse de Koukou. Empiéter de gré ou de force sur les territoires de ces différentes tribus, c'est supposer gratuitement que les Zouaoua avaient purement et simplement déposé les armes devant le pacha d'Alger. Cependant si les Turcs ont atteint leur but cle châtiment contre Bel-K'adhi, c'est que des circonstances exceptionnelles ont cfû leur être plus favorables. La Kabylie a dû vouloir et encourager leur entreprise. Mais alors que dire de l'abstention'de toutes ces tribus dans celte affaire ? Leur non intervention dans cette grave affaire n'indique-t-elle pas suffisamment que les Bel-K'adhi, sciemment livrés à la vengeance des Turcs, ne jouissaient plus de leur estime ? Honnis et. méprisés par leurs compatriotes, les BelK'adhi vont être dès celle époque les jouets des Turcs. 1 Sans se faire trop d'illusion sur les sentiments que les montagnards professent à leur égard, les seigneurs de Koukou tels qu'ils nous paraissent, résistent à tous les malheurs et se cramponnent au pouvoir ; ils essayent malgré tout, de maintenir sous leur autorité quelques tribus encore trop faibles pour secouer leur joug. Pour se faire maintenir par les Turcs comme, représentants officiels des Zouaoua, désormais, ils acceptetoutes les bassesses ront toutes les compromissions,

-218^qui leur seront dictées ou demandées par Alger. Aveuglés par les ambitions du pouvoir qu'ils sentent chaque jour leur échapper des mains, détestés de leurs compatriotes et méprisés des Turcs, nous les voyons réduits à jouer le rôle de vulgaires agents des Pachas avec lesquels pour être sûrs de leur appui, ils cherchent déjà à établir toutes sortes d'alliances. et ambiAcceptant les avances des orgueilleux tieux Bel-K'adhi, le Pacha nommé Ali-Bilchinine, un renégat d'origine italienne et le plus riche des raies, devenu alors chef du gouvernement, encouragea cette politique ; loin de mépriser l'occasion qui lui était offerte de rétablir quelques relations amicales avec les Zouaoua, il employa clans ce sens lotis ses efforts, qui finalement aboutirent à la conclusion d'un traité de Le Pacha Ali-Bilchinine, se paix avec le Djurdjura. rappelant sans doute qu'Alger ne pouvait vivre sans les Zouaoua, fit tout ce qu'il put pour consolider et rendre durable une paix aussi précieuse pour sa capitale. S'inspirant des leçons du passé, il se souvint qu'Alger ne vécut pas de meilleurs moments que ceux de l'époque de H'as s an Khaïr-Eddin ; et, voulant sans doute suivre la politique cle collaboration et cle sympathie adoptée par son illustre prédécesseur avec les Zouaoua, il chercha par des liens plus solides à s'assurer l'amitié de ces derniers. Dans ce but, à la suite des pourparlers engagés par ses conseillers intimes, il demanda et obtint la main de la fille du roi de Koukou. (1) (1) Nous avons déjà vu que deux mariages politiques dans le genre de celui qui se contracte ici ont lieu avec H'assan-Agha, fils de Khaïr-Eddin et avec le nommé Aoiddj-Ali. Toutes les princesses de Koukou, mariées à ces différents personnages turcs, ont laissé des enfants. Ces Kourour'lis n'ont-ils pas eu des démêlés avec leurs onclesou cousins de Koukou ou d'Aourir ? — Quoique

— 219 — Pour les Turcs bien avisés, ce mariage était une bonne aubaine pour l'extension de leur influence en Kabylie. Exploitant évidemment tous les avantages de cette double alliance, leurs efforts tendront, dès lors, et par fous les moyens, à asseoir leur autorité tout au moins sur quelques points cle la basse Kabylie. Pour commencer, ils chercheront par une politique d'infiltration à s'implanter dans la vallée du Sebaou. De là, soutenus par les Bel-K'adhi, ils vont essayer d'étendre leur influence vers l'Est, sur les tribus maritimes du Djurdjura. ; les territoires du littoral et des vallées du Sebaou et cle rOued-Saliel conquis, leur projet fendra à établir à. travers la Kabylie une nouvelle voie de communication directe entre Bougie et Alger en passant par Tizi-Ouzou. Dès 1638, suivant le chemin déjà existant, clés postes de relais qui devinrent plus lard des centres cle colonies militaires, furent créés clans les vallées des Isser et du Sebaou. Mais des postes, souvent isolés et sans moyens de défense suffisants, étant trop avancés et isolés dans le pays kabyle, n'offrirent d'autre intérêt, ainsi que nous le verrons, que leur impuissance ; en fait cle sécurité et cle protection, les passants n'auront que celles que voudraient bien leur accorder les montagnards ; les voyageurs étrangers quels qu'ils fussent qui chercheraient à traverser l'es régions soit disant soumises à l'action turque n'y parviendraient l'affirmative soit la seule réponse possible à la question, le voile qui couvre le piton de ïhamgout', pic autour duquel pivote l'histoire des Bel-K'adhi, nous empêche de répondre plus nettement en y apportant quelques éclaircissements à la question si ténébreuse du règne des Bel-K'adhi, surtout à celle des «Tunisiens» et de leur orageux séjour en Kabylie.

— 220 — pas sans 1' « anaïa » des Kabyles. Avec le respect dû à leurs libertés les montagnards ne transigeaient guère ; maîtres d'eux-mêmes, ils ne pouvaient admettre une profanation quelconque du sol de leur pays. D'ailleurs, ainsi que nous l'avons dit, ceux-ci reprenant leur indépendance traditionnelle, et décidés à ne tolérer aucun empiétement de quelque nature qu'il soit sur les territoires de leurs tribus, s'apprêtent à opposer la plus grande résistance à toute ingérence de non seulement dans l'administration étrangère, leurs tribus, mais aussi et surtout, dans les affaires intérieures de leurs cités. Devant cet esprit nouveau d'émancipation qui animait toute la Kabylie clans son élan d'indépendance, les projets de domination des Turcs n'avaient donc guère quelques chances cle réussir.

\

Nous sommes à une époque pendant laquelle les Zouaoua fixés sur la conduite équivoque des seigneurs cle Koukou, décidèrent cle rompre toutes relations avec ces derniers, obligés par la suite de regagner leur tribu d'origine, c'est-à-dire les Aïth-R'oubri. La fortune des Bel-K'adhi, chassés de Koukou, sans cloute refoulés par les Aïlh-Yahia, les Aïlh-Itsourer' et les Aïth-Bouchaïeb, commença, dès lors, à être fortement ébranlée. Sans prestige ni autorité, divisés par les intérêts matériels, ses membres allaient bientôt s'entre-tuer du maigre patrimoine pour le partage laissé par les ancêtres. Repassant sur la rive droite du Sebaou, ils furent donc obligés cle rentrer clans leur tribu d'origine, où les Aïth-R'oubri leurs compatriotes ne purent mieux faire que de les recevoir et de continuer à. les soutenir.

— 221 — Ce retour forcé vers Aourir où se trouvait la résidence effective de la famille, semble avoir été la cause principale du désaccord qui régna parmi les derniers descendants de la famille. Devant une ration, de jour en jour réduite, les loups ne pouvaient, en se la dispude tant, que se déchirer et s'entre-tuer. L'usurpation pouvoir et d'héritage fut certes le point initial de leurs démêlés avec leurs parents de Tunis. C'est vers cette époque que les chroniqueurs de Koukou placent, en effet, l'arrivée en Kabylie d'un BelK'adhi surnommé « Athounsi », qui se serait installé à Aourir des Aïth-R'oubri. L'existence de ce personnage paraissait, indéniable, il reste cependant une question difficile à élucider, à savoir si réellement cet « Athounsi » était un neveu ou un fils d'Amar ou El-K'adhi, mort assassiné en 1618. La succession, comme nouveau chef de famille, aux lieu et place du défunt a dû sûrement provoquer de la discorde entre les différents héritiers, oncles, fils, neveux et cousins du disparu. D'autre part, nous avons vu précédemment que vers 1623-1624 un fils d'Amar ou El-Khadi, soutenu par les de son Turcs d'Alger, fut, après s'être débarrassé oncle, remis sur le trône de Koukou (1). L'épithète de « Tunisien » ne pouvait donc s'appliquer à. ce dernier prince que l'on pourrait, à cause de son séjour h Alger, 5)urnommer 1' « Algérois » et non le « Tunisien » comme le croient certains auteurs qui le confondent avec un autre Bel-K'adhi venu de Tunis. Il est certain que l'épithète de « Tunisien » ne pourrait être appliqué qu'au second fils d'Amar ou ElK'adhi, fils % posthume, exilé avec sa mère à. Tunis. (1) Mercier, «Histoire de l'Afrique Septentrionale», tome III, page 208.

— 222 Mais le « Tunisien », revenu en 1633, en Kabylie, c'est-à-dire sept ans après l'avènement de son frère aîné, venait-il pour réclamer à ce dernier la part d'héritage qui lui revenait, ou venait-il revendiquer contre des oncles, des neveux ou des cousins son droit de succession au pouvoir ? Le seul. souvenir transmis par la tradition est que l'arrivée du « Tunisien » fut le signal de luttes acharnées livrées depuis entre les Bel-K'hadi de Kabylie et ceux de Tunis qui, avant la fin du XVIIe siècle, finirent par avoir gain de cause et s'installer en Kabylie pour jouir des titres et biens de leurs ancêtres. En dehors de ces vagues renseignements on ne trouve plus rien sur les motifs réels qui mirent aux prises les membres d'une même famille. Il y a là un point d'histoire locale difficile à élucider. Malgré nos efforts tendant à obtenir quelques éclaircissements sur cette dernière période de la vie des BelK'adhi, nous n'avons abouti à aucun résultat satisfaisant, car la vérité historique veut, on le sait, autre chose que les arguments et les faits souvent amplifiés de la tradition. Puisque nous sommes dans le domaine de la légende, voici sur ce chapitre spécial, ce que dit M. Mercier, qui rapporte, en résumé dans son « Histoire de l'Afrique Septentrionale », tout ce qui a été dit et écrit sur la Kabylie. ceVers 1633, un fils -posthume de cet Àmar (ou Amor), « roi de Koukou, dont nous avons relaté l'assassinat, « arriva dès régions de l'Est où sa mère exilée l'avait « mis au monde. Il se nommait Ahmed-Thounsi (1) et (1) Il y a un Ah'med Tonnsi qui selon l'opinion générale ne serait pas de la famille des Bel-K'adlû, mais un simple partisan, des Bei-K'adhitunisiens. A ce propos il convient défaire remarquer que celui-ci ne doit pas être confondu avec le Fils des Bel-K'adhi

— 223 — « était appuyé par un groupe de partisans. Il parvint, « selon la tradition, à reconquérir la puissance, mais « renonça à la résidence de Koukou pour s'établir a « Aourir, chez les Beni-R'oubri. Cette famille ne tarda « pas à se fractionner et on désigna généralement ses v<membres sous le nom d'Aoulad-bou-Khottouche. Un « de leurs groupes, établi clans la région d'Akbou et « qui émigra plus tard en partie à Batna, a conservé <f le vocable traditionnel de Ben El K'adhi jusqu'à nos « jours. Tels sont les renseignements que les souve« nirs, conservés sur place, fournissent. » (2). 11 y a là tous les principaux éléments qui ont servi de l'héroïne de à la légende pour édifier l'histoire Thambout', histoire qui ne nous paraît qu'une amplification du thème relatif à l'épisode tragique de la veuve du cadi Abou El A'bbas. appelé également Tounsi. Toute la confusion est dans ce vocable «Tunisien»; c'est qu'Aourir a vu, en effet, au moins deux «Tunisiens» d'époques différentes, autrement dit, deux Bel-K'adhi arrivés de Tunis : 1° Ah'med 1erarrière petit-fils du cadi El-R'obrini, assassiné à Bougie au XIVesiècle ; 2» Ah'med Tounsi surnommé Ahou-Khthouch,- qui serait un des fils d'Amar ou El-K'adhi, mort assassine en 1618. Le premier contemporain de Barberousse, vivait au XVI0 siècle» tandis que le second était du XVIIesiècle. D'autre part, selon les dires de la tradition rapportée par Mercier, nous sommes également en présence de deux mires de situation identique, puisque toutes deux furent obligées de fuir avec leur enfant vers Tunis, la première de Bougie, et la seconde de Thamgout. Avec le temps, le souvenir de la première mère se confondant avec celui de la seconde, la légende locale ne parle plus que d'une mère, celle qui adonné naissance au dernier «Thouiïsi», le surnommé Sidi-Ahmed Abou-Khthouch dont quelques descendants sont encore vivants à Djema'a-Sahridj. (2) Mercier, «Histoire de l'Afrique Septentrionale», tome III, page 234 avec toutes les références relatives aux Aïtll-Bou-Oukhthouch, dont les descendants se . trouvent encore à Souama', Djema'a-Sahridj et à Aourir des Aïth-B'oubri en Kabylie. (Voir aussi notre mémoire intitulé « Nouveaux documentsarchéologiques», Revue Africaine, 1ertrimestre 1911).

— 224 — D'autre part, si la version de M. Mercier nous donne les Aïlh-Bou Klîetouch comme étant les derniers descendants des Aïth-El-K'adhi, il existe une autre version qui refuse à Sidi Ah'med « Athounsi », ancêtre des Aïth-Boukhetouch tout lien de parenté avec les BelK'adhi. Partisans ardents du Bel-K'adhi tunisien, les Aïth-Boukhetouch n'ont pris le pouvoir qu'à, l'extinction, en Kabylie, de la famille Bel K'adhi, branche tunisienne. Cette version est, de l'avis général, celle qui se rapproche le plus de la vérité. Pour en finir avec cette légende, nous persistons à croire que les principaux événements retenus et trans. mis par la tradition remontent au X1V° siècle, à l'époque des premiers princes H'afsides; et, que les ruines d'Aourir et de Thamgout', en partie à attribuées 1' (( Athounsi » du XVII" siècle, nous paraissent, tant par leur structure que par leur aspect, bien antérieures à l'époque turque. Dans ce dernier cas, notre première version émise ci-dessus sur l'origine des Bel» resterait K'adhi descendants du Cadi « El-R'oubrini seule vraisemblable. Quant aux souvenirs confus transmis par la tradition, il convient de rappeler qu'ils concernent des événements qui se sont déroulés à différentes époques avec plus de deux siècles d'intervalle, et que le pays natal de l'ancêtre des Bel-K'adhi, ayant été Àïth-R'oubri, c'est-à-dire Aourir, le village de Koukou situé sur la rive gauche du Sebaou, n'a pu devenir la Métropole des Bel-K'adhi que par tolérance et esprit de protection et de solidarité, événement imposé aux tribus voisines par les circonstances de la politique du jour. Après un siècle de célébrité, Koukou, repris par ses premiers maîtres les Zouaoura ,tombera dans l'oubli et ne conservera de sa gloire et de sa splendeur qu'un

— 225 — vague souvenir, dans la mémoire du peuple kabyle qui, se croire le ignorant tout de son histoire, pourrait peuple le plus heureux.

Avant d'en finir avec la famille des Bel K'adhi, qui pendant plus d'un siècle, parvint, au milieu de l'indépendance kabyle, à se créer un petit royaume, nous nous demandons la raison pour laquelle l'esprit popun'a conservé qu'un vague soulaire des montagnards 11 semble, en venir d'une époque aussi' tourmentée. effet, extraordinaire qu'un régime aussi féodal qu'autel que nous le présente les chroniqueurs, tocratique, n'ait pas laissé plus de traces dans le pays démocratique kabyle. 'Seul le fait d'avoir été soumis à un joug aussi tyrannique, le souvenir d'un régime aussi odieux aurait dû suffire, ce nous semble, pour rester gravé à jamais dans la mémoire des masses et être par la tradition de génération en génération. Notre étonnetransmis ment est d'autant plus grand que la tradition kabyle, d'ordinaire si vivace et si prolifique n'ait pas conservé aussi imporplus de précision sur des événements tants. Bien plus, le rôle joué par Koukou, le nom même de la famille qui l'avait rendu si célèbre durant près de deux siècles, semblent être de nos jours complètement ignorés de la plupart des Kabyles. faites par nous sur place, Quelques investigations, ne nous ont permis que de constater l'oubli général dans lequel les Bel-K'adhi sont tombés. A part quelques tribus riveraines du Haut-Sebaou, la célébrité que les Aïth-El-K'adhi eurent pendant le XVI° et le XVII 0 siècle en Kabylie, s'est complètement effacée de la mémoire des montagnards.

— 226 — De nos jours la masse des Zouaoua ignore l'origine et la noblesse guerrière de cette famille kabyle qui a eu cependant avec les Turcs sa part de gloire dans l'histoire d'Alger et de Bougie; quant à l'origine et à la filiation des descendants, i! existe diverses opinions qui se contredisent. Dans la région de Koukou, aux Aïtli-Idjer et même aux Aïlh-R'oubri, le personnage Abou-Oul;hthouch (l'homme à la lance) y est représenté de nos jours comme un Khalifa des Aïth El K'adhi, guerrier vivant à une époque relativement récente. Quant à « l'Athounsi », la légende populaire, particulièrement chez les Aïlh-R'oubri et autres tribus de l'Akfadou, le considère, au contraire, comme un puissant monarque qui, avec ses forteresses .de Taingoul', d'Aourir et de Moq'nia'a, a imposé à une époque déjà lointaine sa domination à toute cette partie de la Kabylie. Avec son pouvoir despotique, sa puissance ne semble avoir, été contrariée par aucune opposition ni intérieure, ni extérieure. C'est supposer, dans ce cas, que ce seigneur vivait à une époque antérieure à celle de nos « quatre marabouts », c'est-à-dire, avant le XVI 0 siècle. La crainte de son autorité était telle que ses nombreux troupeaux partant d'Iffir'a allaient, dit-on sans gardien, pâturer en toute liberté jusqu'aux limites des territoires des Aïth-Fraoussen et des Aïth-Irathen, sans que personne eût jamais osé les repousser ou les contrarier dans.leur pâturage. À Thamgout' où le seigneur avait son château-fort, on montre encore le rocher du haut duquel les condamnés à mort étaient précipités dans le vide. La frayeur que ce tyran répandait autour de lui ne tarda pas à faire du massif de Thamgout' un lieu désert, la plein de terreur. Abandonnée par les habitants,

— 227 région autrefois riche et peuplée, se couvrit bientôt de forêts impénétrables où seules les bêtes féroces trouvaient refuge et vivaient en paix. A travers cet épais manteau de verdure qui s'étendait sur la vaste et large chaîne qui sépare Bougie du car, avec le lion Sebaou, nul n'osait s'y aventurer, et la panthère, le banditisme lit de ces régions, un pays des plus dangereux et partant des moins hospitaliers. Ce sont ces différentes versions, ce sont ces éléments divers que la légende nous transmet, non sans confusion, et qui nous font dire que le sultan d'origine tunisienne de Thamgout' était d'une époque bien antérieure au XVIIe siècle et peut-être au XVIe siècle. Rappelons, à cet effet, que déjà du temps d'ibnKhaldoun, la Kabylie des Zouaoua « était un pays inac» cessible et couvert de forêts impénétrables... Cependant, il n'est pas douteux qu'à une époque donnée, sur ce pays riche et indépendant, ont vécu de •nombreuses tribus que les guerres seules ont pu faire disparaître. Pour ne citer qu'un exemple, les agitations portées en Kabylie par les Abd-el-Ouadites de Tlemcen pour la possession de Bougie et de Dellys ne purent qu'y causer de grands désastres. Insoumise et indomptable, pour la châtier la Kabylie fut sans doute livrée au pillage et au feu des colonnes volantes lancées contre elle par les princes zianites. des forêts et les ruines de la Fuyant l'incendie guerre, des tribus entières furent disloquées et leurs habitants dispersés. La région maritime, qui avait particulièrement souffert de ces dévastations, ne se reconstitua tant dans sa flore que dans sa population que plus tard ; car, aidé par la nature, le Kabyle tena1G

—^228 — ce dans ses efforts, résistant, à toutes les bourrasques, finit toujours par se retrouver d'aplomb sur sa barque ébranlée. La tempête calmée, il se refait et dans sa renaissance, il devient plus actif et plus vigoureux dans les luttes de sa vie nouvelle ; grâce à l'expérience acquise, le montagnard n'oublie pas de prendre toutes les précautions nécessaires à sa sécurité. Ce sont ces sentiments de sécurité qui ont poussé le Kabyle, depuis des siècles tourmenté par des gueres, à faire de ses villages de vrais nids d'aigles. Une réorganisation se progénérale des tribus,'qui duisit vers le commencement du XVIIe siècle, ne se lit certes pas sans efforts ni secousses. Mais la paix et la; concorde instaurée parmi les tribus par le clergé ka-i byie ne tardèrent pas à ramener le bien-être et la pros-; surtout dans la basse péritô dans tout le Djurdjura, Kabylie, seule région où les terres sont relativement fertiles. Nous verrons que grâce à l'intervention et la protection des marabouts Sidî-Alv Sidi-Abd-Errah'man, med-Ou-driss., Sidi-Mh'and-Ou-Malek et Sidi-Mançour, la vie et la richesse renaîtront dans cette partie de la Kabylie trop longtemps livrée à l'oppresion et la tyranie des Bel-K'adhi ; la nature aidant, le pays désolé par la guerre se repeuplera et ses nouveaux habitants agglomérés unissant leurs efforts créeront de nouvelles cités et formeront cle nouvelles tribus. Antérieurement à l'intervention maraboutique, il faut dire que l'arrivée des Bel-K'adhi en Kabylie ne fut cependant pas toujours néfaste, malheureuse pour les tribus Kabyles. Sous la direction des premiers BelK'adhi, les Zouaoua qui eurent de belles heures cle gloire parvinrent aussi à jouir cle tous les bienfaits d'une bonne et heureuse administration.

— [229 — Ce fut ainsi que grâce à la concorde patriotique inspirée et rétablie entre les tribus, nous voyons, sous de Sidi-Ahl'énergique et intelligente administration la sécurité et la prospérité repamed-Ou-El-K'adhi, raître et régner dans les régions forestières de Thamgout' et du Djebel-Ezzan, parages jusqu'alors réputés comme lieux mal famés. Sous l'égide du Bel-K'adhi, l'ordre et la paix réd'autres, gnant, les anciennes cités se repeuplèrent; selon leurs intérêts et leurs aspirations purent se créer et se reconstituer sur leurs anciens territoires. Des tribus se reformèrent et s'organisèrent sur de nouvelles bases. Pour assurer la défense de leur existence, les faibles s'unirent aux fortes et dans ce bel esprit de fraternité, les forts protégeant les faibles, dans une sécurité parfaite, la paix régna. Le résultat de cet élan de solidarité sociale, inspiré et encouragé par Bel-K'adhi, assurant à tous la sécurité, ne tarda pas à ramener l'ordre et la prospérité. Leurs territoires, renfermant de beaux pâturages, l'élevage des troupeaux leur permit de vivre dans l'aisance et l'abondance. Plus tard, lorsque ces tribus reconstituées clans leurs éléments vitaux, se sentirent, ainsi que nous l'avons déjà noté, assez de conscience et de force pour évoluer et se développer avec leurs propres moyens, elles cher' chèrent à s'émanciper et à revivre cle leur vie traditionnelle, dans l'indépendance et la liberté. C'est l'histoire de la tribu des Aïth-Djennad, qui comme celle des autres tribus, n'aboutit malgré ses revers et ses souffrances qu'à l'émancipation, c'est-à-dire :k la fin du régime d'oppression et de terreur exercé sur elle par les derniers princes cle Tamgout' ou de Koukou, celte tribu délivrée par Sidi-Mançour avait pu dès lors vivre librement.

— 230 — Ici comme ailleurs, la tyranie ne pouvant mener qu'à la révolte, l'heure cie ia délivrance sonnée, le montagnard se dégage du joug et reprend sa liberté. Que celui-ci ait eu à faire à cet Athounsi, personnage obscur, arrière petit-fils du « Cadi El-R'oubrini » du XIVe siècle, ou encore à l'un de ses derniers rejetons des Bel-K'adhi du XVIIe siècle, le phénomène de résistance et de révolte, qui anime l'esprit Kabyle contre tout régime d'oppression, reste le même ; contre la tyrannie, sa réaction est constante; mais ses goûts versatiles l'empêchent souvent d'atteindre tous les bienfaits de cette liberté qu'elle aime tant et pour laquelle depuis des siècles il ne cesse de lutter r C'est un caractère bizarre que celui du montagnard, qui, capricieux et changeant, passe en effet son temps à édifier et à démolir. Le manque de stabilité dans son organisation, provient, sans doute, de son amour excessif pour le régime démocratique. Il est à reconnaître dans la nature du berbère que chez elle l'individu se plie mais ne se brise pas ; celle souplesse extraordinaire explique sa résistance comme elle explique aussi ses facultés d'assimilation el d'évolution. Cet être paradoxal est comme un ressort qui se replie et se délend à volonté. Si le respect de l'autorité impose au montagnard une discipline à laquelle, malgré son tempérament de frondeur, il s'y soumet volontiers ; mais le moindre abus cle pouvoir deviendrait car si l'injustice l'ofpour lui un joug insupportable, fusque et le blesse, la tyrannie le révolte. Admirateur sincère cle l'honneur et de la gloire, il de tous les héa, courageux et brave, l'enthousiasme roïsmes ; si pour l'honneur et la dignité il ne recule devant aucun sacrifice, même celui de sa vie, il est très sensible à la louange ; en revanche, l'humiliation

— 331 — et l'injure qu'il ne pardonne pas lui brisent le coeur ; vindicatif, tous les moyens pour se venger lui paraissent bons ; il est haineux et dans sa colère déchaînée, il se rend capable de tous les excès ; mais sa vengeance exercée et son amour-propre satisfait, il oublie tout, et le passé reste pour lui lettre morte. L'histoire de sa vie se résume à vivre au jour le jour sans trop s'écarter des principes ancestraux transmis par la tradition. Amoureux cle son terroir, il se déracine et se dénaturalise difficilement. Si l'adversaire terrassé et vaincu ne manifeste pas de velléités de le provoquer de nouveau, sa confiance lui est acquise, car l'imprévoyant montagnard, grisé de ses succès du jour, s'endort sur ses lauriers, et, dans son insouciance, oublie facilement les risques et les dangers de la veille. En un mot, l'expérience du passé clans les luttes de la vie n'est pour le kabyle d'aucun profit. Au contraire, écartant cle sa mémoire tout souvenir susceptible cle lui rappeler clans l'histoire de sa vie son temps d'humiliation ou de tristesse, enterrant le passé et s'inquiétant à peine de l'avenir, le de Kabyle reprend par atavisme la vie traditionnelle ses pères. Instinctivement démocrate, il essaye, selon ses goûts, cle s'organiser en conséquence. Mais avec son état d'âme d'homme primitif, il ne peut y avoir dans son genre de vie sociale de moyen terme ; excessif à l'extrême, du régime de liberté, il passe facilement, s'il ne tombe pas clans l'anarchie, au régime de l'autorité absolue ; mais dès que le poids de ce dernier régime commence à peser sur ses épaules, il le secoue et le rejette loin, de lui ; dégagé de son et d'avoir fardau, il se félicite d'en être débarrassé ainsi reconquis toute sa liberté d'action. En un mot, malgré cette instabilité de caractère plus

— 232 — apparente que réelle, sa vitalité soutenue par une certaine souplesse cle caractère, lui donne plus de vigueur et plus cle résistance. Naturellement doué, avec ses facultés d'assimilation il s'adapte à remarquables, tous les milieux comme à foutes les circonstances, sans toutefois rien perdre cle sa personnalité ; son amour inné de la liberté, ses conceptions sur les droits de l'homme et de la société, ses idées sur la solidarité, sur la formation et sur l'organisation de la vie sociale, tout cela explique en partie pourquoi le berbère a survécu à. tous les cataclysmes et résisté à tous les bouleversements des temps passés. Dans l'histoire de la plus reculés, nous ne ments ou révolutions taurations successives Berbèrie et depuis les temps les trouvons, à. travers les mouvedu passé qu'une série de resdu régime Berbère.

Pour ne parler que cle l'époque turque, il est à noter leur que du jour où les Pachas tentèrent d'imposer joug aux tribus soumises à leur influence, les Kabyles se sentant menacés dans leurs libertés ne cessèrent pas un seul instant cle protester et lutter contre le régime autoritaire des Turcs, en partie maîtres des basses régions de la Kabylie. se libérer d'une tyrannie à laquelle elles ne pouvaient se faire, nous voyons les tribus s'unir et se pour le combattre et le religuer contre l'envahisseur jeter hors cle leurs territoires. Pour Dans ce mouvement de défense, les tribus animées La conpar leur esprit de solidarité se confédérèrent. fédération devint dès lors la barrière la plus sérieuse opposée à l'extension du pouvoir turc. Mais l'indépendance Kabyle étant moins bien outillée et surtout peu

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disciplinée, la résistance pour la tribu comme pour la confédération fut souvent pénible et parfois peu efficace. Nombreuses étaient les tribus qui ne purent, malgré des luttes acharnées, empêcher les Turcs de violer leurs territoires. Ces luttes durèrent parfois des dizaines d'années consécutives. Des misères, des épidémies, des calamités de toutes sortes, provoquées par ces longues périodes d'agitation, amenait sans cloute plus d'une tribu à déposer les armes et à s'incliner devant le conquérant. Mais aussitôt qu'un relâchement, une faiblesse quelse manifestait, les tribus, conque de leurs adversaires à jamais domptées et anéanties, requi paraissaient naissaient toujours de leurs cendres, et, comme par comme auparavant, ausmiracle, elles se retrouvaient, si actives qu'organisées ; toujours animées du vif désir et de reprendre de s'affranchir leur liberté, sous le couvert d'un prétexte quelconque, elles se révoltaient contre le joug de leurs despotes. Loin d'être stériles, souleurs coups combinés et bien dirigés abattaient vent leurs ennemis. Soutenues par le souffle de cette liberté qu'elles aimaient autant que leur vie , acceptant volontiers tous les sacrifices et unissant tous leurs efforts pour fondre sur l'ennemi commun, elles arrivaient souvent à repousser et à abattre le pouvoir turc. Dès que l'intégrité de leur sol était assurée, les tribus, rentrées en postoute leur vigueur, session de leurs biens, reprenaient elles arrivaient sans et, avec leur activité débordante, peine à réparer leurs brèches et à consolider leur libération et assurer leur indépendance. Douées d'une force morale et physiologique remarvite le terrain quable, ces tribus libérées regagnaient perdu ; bien plus, avec leur sève débordante, prolifi-

- 234 — que et active, il arrivait que les quelques éléments introduits, et laissés clans le pays ne tarétrangers daient pas à être noyés ou absorbés. Cette vitalité, soutenue par la force de réaction de la cellule berbère en général, est la raison pour laquelle, on ne trouve en Kabylie, quant aux caractères aujourd'hui généraux du montagnard, que du Kabyle et rien que du Kabyle. Si au point de vue ethnographique notre assertion reste contestable, la sociologie et la linguistique la confirment hautement. Celte force d'absorption est telle que tout ce qui tombe dans le creuset social du berbère où l'esprit égalitaire et républicain nivèle tout et efface vite les équivoques et préjugés de naissance et d'origine, finit par se fondre et s'adapter aux formes et caractères du moule kabyle. D'autre part, maintenant que l'on commence à être mieux renseigné sur l'indigène de l'Afrique du Nord, chez les quel esprit, quelle mentalité trouvons-nous différents groupements berbères cle nos jours ? Malgré l'apport cle l'élément étranger, qui a été considérable, il ne semble guère que le sang et le caractère berbères affectés au point d'altérer les soient profondément traits et caractères généraux du type primitif. Si le célèbre historien grec, Hérodote, ressuscitait et examinait la. Kabylie, il retrouverait aisément dans le Djurdjura avec les mêmes caractères tous les types berbères entrevus par lui, il y a plus cle deux mille ans, dans l'antique Libye. (1) (1) Parmi les noms de Tribus Kabyles, nous trouvons Igoujdhal i et Tjcvnidhanen qui ne sont, sans doute, que Gélules et Garla- / manies signalés par les auteurs anciens, comme noms de certaines / peuplades vivant dans les Hauts-Plateaux de la Tripolitaine.

— 235 — Le sel du sol africain ne peut être dénaturé; sorti de son sein et nourri de sa sève, le berbère reste le produit naturel et spontané du pays. D'après les résultats donnés par les différentes expériences du passé, on peut conclure que la Berbérie est vraiment peu propice au développement de l'exotisme. Aussi, reprenant milalion indigène, que : de Bugeaud sur l'assi-x dire avec l'histoire pourrions-nous la boutade

ce Si, dans une chaudière, on avait mis successivement une tête de Phénicien, une de Romain, une de Vandale, une d'Arabe et une autre de Turc, avec une tête de Berbère au milieu, toutes ces têtes auraient fini ; la dernière seule, sans doupar fondre et disparaître te plus résistante et plus dure, serait restée intacte. » Une force de résistance avec une faculté d'assimilation extraordinaire, telle est, en effet, la caractéristique de la race qu'aucune civilisation n'a pu amolir Cette et affaiblir dans ses caractères primordiaux. force morale et physiologique semble assurer au peuple berbère qui en est animé, l'immortalité dans l'éternité de ce monde, car comme on l'a dit : « Si la race » (1) elle est très persistante. est peu résistante,

(1) Gaston Boissier : Afrique romaine.

VIL CORTRE' M

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pBYliIE TURQUE

BOWATHqt

LA LES TENTATIVES'DE COLONISATIONURQUE T EN KABYLIE(ï65o-fS3o)-

SOMMAIRE

Dès le milieu du XVIIe siècle les Turcs sont à peu près maîtres de la basse Kabylie : — Bordj-Menaïel, BordjSébaou et Bouïra. — Le pouvoir des Gaïeds turcs et les tribu Confédérations. — Politique des Çofs : A'mraoua makhzen et la réaction Kabyle. Les Aïth-Bou-khthouch, derniers représentants des AïthEl-K'adhi. — Création du poste de commandement de Tizide Boghni.-Ouzou.-^- Colonies nègres des A'bid-Chamlatet Expéditions et férocités du bey Moh'ammed dans le moyen Sebaou, Sa mort et la débâcle des Turcs à Boghni (1755). Soulèvement général contre l'autorité turque depuis Bouïra jusqu'à Sètif. — Le Dey inquiet organise une.forte expédition et après quelques succès chèrement payés ses colonnes sont repou-ssêes et les montagnards se déversent sur la Metidja et le Sali'el qu'ils livrèrent au pillage. Pendant ce temps, Alger perd chaque jour un peu de son prestige. En 1763, un traité de paix fut signé avec l'Espagne. — Libération et Arrivée à Alger d'esclaves musulmans (1768-69). — Cet événement fut important pour la Ka-

— 238 — bylie. — Un point d'histoire sociologique : Origine de de la femme kabyle. — Sens du mariage l'éxhérédation aux yeux du montagnard. — Le foyer base de la société ne peut être méprisé au profit de l'intérêt individuel. — Famille et propriété. — Bouleversement général provoqué par des guerres entre tribus. — Paix et nouvelle convention relative à la transmission des biens. — Pierre sali— En 1775, la Kabylie semble que de Djema'a-Saliridj. vivre en bonne intelligence avec Alger. — Après avoir participé à repousser une expédition espagnole contre Alger, des Zoûaoua, rentrant chez eux, furent en cours de route molestés par des Turcs jaloux de leurs succès. L'événement de 1769 oblige les tribus à se réorganiser sous de nouvelles bases. — Alger dans l'anarchie fait des concessions a l'indépendance kabyle. — Rôles de BenKanoun et de Za'moum dans la vallée de l'Isser ou les Flissa et les Turcs.— Intervention d'une nouvelle force en faveur de l'Indépendance kabyle. Le mohaddem rah'mania Bel-Ah'recli provoque l'insurrection et menace Gonstantine. — Massacre du Bey Osman et de sa colonne dans — Succès réjouissant lès montagnes des Béni-Fergan. pour les montagnards des deux Kabylies. — Le mouvement de révolte contre le Gouvernement turc s'étend à toute l'Algérie. — Les Molirani coupent la route des Biban et battent le bey de Médéah. — Intervention de Vaglia O'mar qui rétablit un peu d'ordre dans la province de Gonstantine. — Construction du pont des BéniHenni à jeter sur Pisser occupa PAgha O'mar qui n'osa pour le moment s'attaquer aux Kabyles du Djurdjura dont les menaces devenaient de plus en plus graves pour l'autorité du Dey. En 1816, le bombardement de lord Exmouth, obligea Tripoli, Tunis et Alger à s'humilier devant les puissances d'Europe. — Soulèvement des Janissaires. Assassinat du Dey O'mar agha et du bey de Gonstantine, tous deux exécrés par leur tyrannie. — Ali-Khouâja chef du complot s'empare du pouvoir et va s'installer à la Gasba avec une garde composée de 2-000 Zouaoua. — Des Turcs mécontents furent arrêtés et renvoyés en Orient. — Les villes et les casernes furent nettoyées de toutes les femmes de mauvaises moeurs. — Les amateurs d'immoralité

— 239 — essayèrent bien de s'insurger, mais le châtiment exemplaire infligé aux agitateurs remit tout en ordre; Alger livrée à l'anarchie touche à sa lin. — La famine et la peste éprouvèrent péniblement les Algériens. Le Dey luimême fut emporté par la terrible épidémie.. Le Klioudjel-El-KMl Houssaïn fut appelé à lui succéder. — La misère dans les provinces sévit atrocement et les tribus se soulèvent. — Le Maraboutisme s'agite depuis l'Oraiiie jusqu'au Zab. — L'Europe exige le respect des traités et menace de nouveau Alger. — Le nouveau Dey tiraillé de tous les côtés n'échappe au couteau des mécontents qu'en s'en fermant sous la garde de ses Zouaoua dans la Casba d'où par des ordres des plus énergiques, il arriva à rétablir un peu d'ordre aussi bien dans l'administration centrale que dans le gouvernement des provinces.

Dans le chapitre précédent, notre étude s'est particulièrement attachée, à propos cle l'intervention effective du maraboutisme dans la société kabyle, à dégager et délinir le génie et le caractère de la vie sociale du montagnard. Nous allons, dans le présent chapitre, pour mieux étayer notre argumentation par des faits, essayer de dégager des maigres renseignements historiques que nous possédons sur la fin de la période des Bel-K'adhi, les principaux événements politiques ou militaires à la suite desquels la Kabylie acheva de se libérer du joug des derniers seigneurs de Koukou ; tout en réagissant contre l'oppression des Bel-K'adhi, celle-ci pensa avec juste raison que la concorde et la paix dans son sein étaient son seul et unique moyen de salut, et que selon la politique d'entente et d'union préconisée par ses marabouts, toutes ses tribus, faisant trêve de

— 240 — leurs querelles intestines, devaient s'unir pour combattre et repousser l'ennemi commun, le Turc. vital est gravement atCelui-ci, dont l'organisme teint par tous les maux de l'anarchie, ne peut espérer conserver plus longtemps toutes ses forces. Les crises chroniques auxquelles il est assujetti ne peuvent que son corps si fragile. D'ailleurs, ces cuises détraquer elles-mêmes ne sont que les indices de faiblesse et dans sa machine organique ; usé, sans d'impuissance force, ni vigueur, sa chute est fatalement inévitable. Ce diagnostic établi et prononcé par « le vieux Uakouch berbère » n'a pu, avec l'espoir d'une prochaine libération, que réjouir la Kabylie, dont les tribus, ses filles, commençaient à se plaindre amèrement de leur promiscuité avec un voisin aussi taré que honni. Mais celui-ci, réfusant de s'éloigner, persiste dans ses importunilés et veut s'imposer même par la force. La Kabylie encore affaiblie par ses querelles de famille, ses moyens actuels ne lui permettent pas d'engager ouvertement la lutte. Profitant de cette situation, le Turc, loin de lâcher prise, cherche par tous les moyens à conserver la position acquise. De la querelle ainsi engagée, depuis plus d'un siècle, qu'en est-il résulté ? La Kabylie épuisée, trahie par ses tyranneaux locaux, va-t-elle déposer les armes et. se livrer impuissante au joug de la domination turque ? L'histoire nous répond que l'énergie kabyle, loin d'être brisée va se réveiller, et par une réaction raisonnée et méthodique, le montagnard saura bientôt reprendre ses droits et ses libertés. La main mise par l'ennemi sur les riches terres de ses vallées n'est qu'un accident passager que sauront réparer, avec le temps, son activité et sa persévérance dans la lutte. :; La jouissance de la vallée du Sebaou, dès le milieu

— 241 — du XVIIe siècle, fut âprement disputée à la Kabylie par les deys d'Alger. Avec les postes avancés de TiziUuzou et de Boghni, la caïdal du Sebaou, prenant chadevenait certes une menace que jour de l'extension, touchaient à réelle pour les tribus dont les territoires la vallée v Ce voisinage était pour elles un réel danger. malgré ses désordres intéCependant le Djurdjura, rieurs, continua la lutté et résista de son mieux ; toutefois l'ingérance turque dans les affaires du pays l'indes Cette immixtion quiétait plus que tout le reste. Turcs dans la vie sociale et politique des tribus devenant plus qu'évidente, l'indépendance kabyle risquait de perdre toute sa liberté d'action jusque dans l'organisation et l'administration de ses villages. de l'étreinte des seigneurs Mais bientôt, débarrassées se liguèrent et'forde Koukou, les tribus reconstituées mèrent dès oonfédéra lions assez puissantes, pour résister et lutter contre l'empiétement des envahisseurs autour du Djurdjura dont le cercle d'investissement se resserrait cle plus en plus. La zone la plus menacée, dès cette époque, était la vallée du Sebaou, renforcée du côté naturellement de l'Ouest par celle des Isser. Ces deux points déjà occupés par les Turcs, mettaient les Kabyles dans la nécessité de se confiner dans leurs montagnes el de veiller nuit et jour à la sécurité de leurs troupeaux et à la conservation de leurs récoltes que d'incessantes incursions turques menaçaient de leur ravir. Cet état de choses ne pouvait pas durer indéfiniaussi inquiétante ment. Pour sortir d'une situation déclarèrent ouverteque gênante, les montagnards ment la guerre aux Turcs. La lutte fut longue et sans répit, car le Kabyle ne voulait déposer les armes qu'à la libération complète de son territoire.

- 242 — et d'usure que les guerre de surprise les tribus livraient aux Turcs, la vicconfédérations, toire restait souvent aux montagnards, à tel point que vers la fin du XVIII 0 siècle, le caïd turc du Bordj-Sebaou se vit, maintes fois, obligé de renoncer à l'administration des tribus soumises à sa juridiction. Des oppositions manifestes de la part des influences locales rendaient la situation du caïd des plus délicates. Si parfois il essayait, pour faire acte d'autorité, la manière forte, il n'arrivait, avec ses sévérités et ses un mécontentement menaces, qu'à provoquer général dont les effets se manifestaient parfois jusque dans son poste cle commandement. Sans prestige ni force, sentant son entourage et les Mekhaznia de garde des plus hostiles, il ne lui restait, pour sauver sa tête et garder le commandement, que la perspective de se mettre du côté des plus forts qui étaient précisément les récalcitrants et mécontents de son administration. Manoeuvre voulue ou forcée, le délit devenait un aveu de faiblesse ou de complicité. Cette défection ou abdication finalement acceptée et reconnue de tout le monde, se traduisait devant l'opinion publique comme un échec des plus humiliants pour l'autorité et le prestige turcs. turc pouvait-il Cependant, le pauvre représentant ? Livré à ses propres moyens de défaire autrement avec l'adfense, isolé et presque sans communication ministration centrale, le fonctionnaire des postes avancés de l'intérieur se trouvait impuissant à réagir contre le flot débordant des tribus; devant une pression la digue turque ne pouvait aussi forte que constante, résister. instituées En Kabylie, malgré ces colonies-makhzen dans la vallée de Tisser, à Bordj-Ménaïel et à Bouïra, à Tiziet dans celle du Bas-Sebaou, à Bordj-Sebaou, Dans cette

- 243 — Ouzou et à Boghni (1), l'influence trouva dès lors nettement arrêtée kabyle. A la suite de cette"réaction effectivement constante, il arrivait que les éléments étrangers, introduits en Kabylie pour soutenir la cause turque, ne pouvaient de subir eux-mêmes l'ambiance du mis'empêcher lieu, attirés et entraînés par le courant kabyle. Ce fut ainsi que des défections dans ce sens se manifestèrent un peu partout. Déjà une bonne partie des son affranA'mraoua, arabes ou berbères, proclamant chissement et se mettant ouvertement du côté des Kabyles, passa dans le clan des Mih-ou-K'aci (2) qui comprenaient dans leur çof les Aïlh-Djennad et les Aï'thOuaguenoun, alors alliés des Àïth-Irathen et dés AïthFraoussen. La défense du Djurdjura reconstituée sur cle nouvelles bases, l'entente et l'union entre confédérations devenaient une force morale des plus réconfortantes pour les tribus menacées par la politique dissolvante des Turcs. Bien plus, les quelques succès locaux obtenus par l'opposition kabyle furent de sérieux symptômes pour la délivrance prochaine du pays ; dès lors, la domination turque ne pouvait espérer résister plus longtemps. Les effets cle la réaction kabyle devenant c'est l'annonce d'une fin prochaine donc indéniables, pour l'influence turque en Kabylie. " (1) Revue africaine n» 101, page 304 et suivantes : Notes sut l'organisation des Turcs dans la Grande' Kabylie ", par Robin. (2) Voir plus loin un chapitre spécial relatant le rôle ioué par celte famille guerrière. Nous verrons comment les Aïtb-ou-K'aci, en se mettant à la tête, d'une partie des A'mraoua, arrivèrent sans peine, à se déclarer indépendants et comment, par suite, d'une politique des plus habiles, ils s'opposèrent à l'infiltration de l'influence turque dans le Haut-Sebaou. 17 du pouvoir turc se par cette. offensive

— 244 — Dans moins d'un siècle de lutte, nous verrons cette influence turque, qui a failli étouffer l'indépendance kabyle, réduite à l'impuissance et complètement refoulée. La victoire finale assurée, la Kabylie sera bientôt affranchie et pourra, dès lors, reprendre sa vie de liberté complète et se préparer à faire face honorablement aux derniers assauts qui seront lentes contre son indépendance séculaire. Mais ici une marque s'impose à nos réflexions : la survivance de la société kabyle aura, une lois cle plus, démontré que la force de la liberté est. seule durable, parce que, comme la vie qu'elle anime, elle est d'essence naturelle et divine. Ainsi comprise, la liberté devenant aussi sacrée que la vie, le montagnard, menacé d'en être privé par l'hégémonie turque, va faire appel à tous ses moyens d'action pour reconquérir ses terres et faire respecter son indépendance, deux choses sans lesquelles la vie ne serait, pour le montagnard qu'un lourd fardeau. Mais reprenons les faits et voyons, d'après les événements, ce que la domination turque essaya, dès le et s'implanter ,, XVD? siècle, de faire pour s'introduire en Kabylie. La période des grandes expéditions passée, il s'agissait maintenant pour elle d'asseoir son autorité en pays kabyle et d'administrer les territoires conquis. Depuis la chute des Bel-K'adhi, l'histoire semble se du pays Zouaoua ; les quelques renseidésintéresser gnements qu'elle nous en donne sont souvent vagues et paraissent n'établir aucun enchaînement dans l'ordre des événements auxquels ils se rapportent. Malgré cette absence de documents, nous croyons, avec les quelques faits enregistrés par les chroniqueurs, pouvoir dégager des principaux événements connus la force cl'éner-

- 245 — gie que la Kabylie déploya pour résister à l'emprise turque ; nous pensons, en effet, que, deux siècles durant (de 1630 à 1830), les Turcs ne ménagèrent aucun de leurs efforts pour essayer d'imposer, même avec la force, leur autorité aux montagnards du Djurdjura. De leur côté, ceux-ci, selon leur ténacité traditionnelle, ne manquèrent pas de tenir tête el de développer, en cette circonstance, toute leur activité guerrière afin de repousser les agressions multiples de l'envahisseur. Devant les menaces pressantes du joug turc, il ne restait aux Kabyles qu'une ressource : inviter les tribus dans leur révolte à s'unir pour la défense de leur patrimoine commun. En présence d'un péril aussi grave, ce fut, en effet, l'union prêchée et réalisée par les marabouts entre chefs de tribus, qui permit à la Kabylie d'organiser ses forces el de préparer sa défense contre les visées turques, dont la possession de la vallée du Sebaou restait le principal objectif. Se liguant contre l'ennemi commun, les confédérades Beni-Djennad', tions des Flissa, des Guecht'oula, des Aïlh-Iraten, etc., prirent les armes et engagèrent la lutte, en commun ou séparément, contre les auh> rités locales que les deys d'Alger cherchaient à leur imposer. Dans ces soulèvements répétés, les colonies turles ques des Isser et du Sebaou furent naturellement premières exposées à subir les effets cle la colère des tribus révoltées, « En 1137, dit Mercier, un certain Moh'amed ben Ali, qui devait mériter plus tard le surnom à'Eddebbah (l'égorgeur), vint occuper le caïclat du Sebaou relevant alors du beylick de Titeri. Cet homme énergique, allié par un mariage aux Bou-Kettouche d'Aourir, descendant des Ben-El-K'adhi, exerça bientôt une action considérable dans la'contrée et fortifia les établissements

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turcs de Bougheni, de Sébaou et de Ménaïel, où des redoutes furent établies et des zemala placées. » (1) Ces titres ou plutôt ces qualités attribuées au caïd turc nous paraissent exagérées. L'action « considérable » que put exercer ce fonctionnaire dans le Sébaou devait être attribuée — selon noire avis — non pas au mérite personnel du caïd, mais surtout à l'influence des Aïlh-Bou-Oukhlhouch, ses beaux-parents, qui, avec l'aide de leurs partisans (les gens de leur çof), lui avaient facilité la lâche dans l'exercice de ses fonctions. Guidé par leurs conseils et soutenu par un concours des plus actifs de leur goum, le futur bey fut, sans doute, le premier chef turc qui eût pu établir un peu d'ordre dans le Sébaou ; profilant de sa situation lui assurèrent dans privilégiée, que ses beaux-parents le pays kabyle, il employa ses efforts à asseoir et à faire respecter, pour le moment du moins, l'autorité dans sa caïdat. " Avènement des Bel-K'adhi ", ce que (1) Voir au chapitre nous avons dit sur le personnage Abou-Oukhlhouch que Mercier considère comme un membre descendant de la famille des BelK'adhi. Nous répétons, selon la version généralement admise par les mieux informés, que le nommé Sidi-Ahmed-Abou-Oukhlhouch n'aurait été que le khnlifa de 1' " Athounsi ", Bel-K'adhi qui était venu guerroyer longtemps contre d'autres parents de Kabylie. A la mort de son chef, Abou-Or.khtouch aurait pris, au lieu et place du défunt, le pouvoir, et peut-être l'héritage, mais sans avoir, pour cela, aucun titre de parenté avec le disparu. Les Aïlh-Bou-Oukhhouch, amis dévoués des Bel-K'adhi tunisiens, étaient alliés à ces derniers par des mariages, mais ils n'étaient pas de la. branche des Bel-K'adhi descendant de l'ancêtre Abou-El-AbbaS du xive siècle. En résumé les Aïtb-El-K'adhi et les Aïth-Bou-Kbthouch étaient deux familles d'origine différente. Notons aussi que les alliances avecles Bel-K'ahdi parle mariage étaient depuis H'assan KUaïr-Eddin vraiment recherchées par les personnages turcs. Le dernier connu est celui que signale Mercier dans le passage que nous citons. Ce "boucher " Mohammed, allié aux Aïlh-Bou-Àkhthouch est le personnage dont il sera question " plus loin et que l'on désignera sous le nom de Bey Moh'ammed "\ (Histoire de l'Afrique septentrionale), Tome III page 374 et références citées.

— 247 — Pour contre-balancer l'influence kabyle et consolider les éléments de défense des territoires soumis à son il créa de nouveaux postes militaires administration, et donna en même temps foute l'extension voulue aux colonies nègres des Abid-Chamlal (1) et de Boghni. Le soldat-colon était connu des Turcs... Mais l'emploi de l'élément nègre, qui donna quelques résultats air point de vue agricole, ne fui d'aucune utilité quand il s'agissait de l'opposer comme force pour endiguer le flot kabyle ; au point de vue militaire, le soldat nègre une était, de par ses facultés morales et intellectuelles, machine dont le rendement était souvent peu satisfaisant ; ainsi, j'apalhique et poltron soudanais fut facilement reconnu incapable d'une résistance soutenue pour faire face à la persévérance et à l'intrépidité du montagnard. Avec des facteurs de. force aussi inégale, le résultat ne pouvait être que désastreux pour la colonisation turque. Jouissant d'une force morale et d'une intelligence le Kabyle arrivait sans difficulté, par son supérieures, (1) Colonie nègre installée en amont du col Tizi-Ouzou près du confluent de l'oued-Aïssi et du Sébaou pour exploiter les riches terres de Chamlal et alimenter en céréales, légumes et fruits le nouveau poste de Tizi-Ouzou où les Aïth-bou-Khthouch vinrent fixer leur nouvelle résidence. Le centre de Tizi-Ouzou créé dès 1640 devint dès lors un poste de commandement de premier ordre. Après avoir servi de simple poste d'observation aux agents turcs et de résidence aux Aïth-BouXhthouch, il passera plus tard entre les mains des Aïth-Kassi qui en feront le centre de leur zone d'action. L'importance du poste tant au point de vue militaire que politique date donc du milieu du XVIIIe siècle, Devenu le point de ralliement pour les A'mraou-cheraga, un village autour du Bord.j se créa. Ce fut alors que le dey d'Alger, le nommé Ali-Khoudja, voulant donner toute l'extension voulue au nouveau centre autorisa, pour le placer à Tizi-Ouzou- même, le transfert du marché dn Scblh,. qui primitivement se tenait près de Dra-bel-Khedda (Mirabeau) en aval de Bou-Khalfa (Guynemer). Ce marché, qui est le plus important de Kabylie et qui se tient tous les samedis est encore appelé de nos jours " Essebth-El" Klioudja (le marché d'El-Klloudja).

— 248 — ascendance, à dominer son adversaire et à rester maître de la situation. Bien plus, les charmes de sa vie sociale étant d'un attrait irrésistible pour tous les l'offre de sa protection devenait une déliopprimés, vrance pour l'esclave mercenaire qui ne demandait pas mieux que de s'affranchir et d'aller, de l'autre côté de la barrière, vivre libre et indépendant. Dans ce cas, les défections, sinon effectives, du moins morales, se précisaient et s'effectuaient chaque jour dans les camps turcs. La conquête des coeurs étant faite, celle des hommes blancs ou noirs était inévitable. Dès lors, le succès final étant assuré, la Kabylie, joyeuse de son triomphe, ne pouvait mieux faire que continuer à. se montrer plus généreuse et plus accueillante clans son hospitalité. L'apport moral et matériel de cet. appoint ne put, certes, que raffermir la force Yivace et traditionnelle de la liberté kabyle. Cette jolie et captivante fille du Djurdjura, qui combattit et dompta tant, de princes de toutes races comme de toutes religions,, avait des charmes si attrayants, qu'elle n'eut qu'un geste à. faire pour voir à ses pieds le pauvre nègre mercenaire, heureux de pouvoir la servir. Accueilli et affranchi par elle, il ne put se faire que l'adorateur et le défenseur de sa bien-aimée, sa libératrice ! L'introduction de l'élément étranger, noir ou blanc, des plus en Kabylie ne fut donc pas une entreprise heureuses pour la politique turque ; nous verrons sous de la part des peu que les tentatives de pénétration Turcs, dans le Djurdjura, ne firent que donner au montagnard l'occasion de renforcer et fortifier ses éléments de défense. Dans sa force de résistance ou d'absorption, l'esprit kabyle obligea le Turc, qui s'était imprudemment embourbé dans la politique du montagnard, à' beaucoup se dépenser sans autre profit que celui

— 249 — d'épuiser ses propres forces ; ce fut ainsi que ces entreprises de colonisation dans la vallée du Sébaou'ou de Tisser n'aboutirent finalement qu'à des résultats diamétralement opposés à ses aspirations. Le poste de Tizi-Ouzou, créé vers 1640, fut agrandi et embelli par le dey Ali—Khoudja, pour permettre aux AïLh-Bou-Oukhlouch d'y séjourner quand ils venaient, turc pour une raison de service, voir le représentant en résidence au Bordj-Sebaou. D'ailleurs, l'administration effective des tribus-makhzen, celle des A'mraoua du Moyen et du Haut-Sebaou, était, depuis Bou-Khalfa jusqu'à Fréh'a, entre les mains des Aïth-Bou-Ouklitouch qui résidaient alors, non pas à Aourir des Aïth-R'oubri, mais à Djema'a-Sahridj ou à Souama'a, village des BeAourir des Aïth-R'oubri, ni-Bou-Cha'ïeb. qui avait été la demeure familiale des Aïtb-El-K'adhi, dejusqu'alors vint depuis, pour les Aïth-Bou-Oukhtouch, un poste, de tout garde, de sûreté, d'où il était aisé de surveiller leur domaine situé dans la vallée du Sébaou ; c'était aussi un excellent point de refuge et d'appui en cas de retraite sur l'arrière du pays, dont les Aïth-R'oubri les principaux des restaient naturellement partisans Aïfli-Bou-Oukhtouch. En résumé, si le Caïd Moh'ammed avait réussi à se faire accepter par un parti zouaoua, ce n'était pas « par la fermeté de son énergie » ou la crainte de sa férocité, restée légendaire dans le pays, mais par.la protection et la complicité d'une des puissantes familles Zouaoua, Il y avait donc là une quesles Aïth-Bou-Oukhtouch. tion de politique purement locale dont tous les avantages furent, en ce cas, mis au profit des Turcs. Gomme avec les Bel-K'acïïïi, les nouveaux pachas ou deys d'Alger ne manquèrent pas d'exploiter l'amitié des AïthBou-Oukhtouch en pays pour essayer de s'implanter kabyle.

— 250 — Toutefois, la pacification des tribus dépendant exclusivement de l'influence et de la fidélité des grandes familles, il était évident que celte pénétration ou soumission restait aléatoire, et que son maintien ne pouvait durer qu'autant que les agents locaux, qui l'avait Sous ces réserprovoquée et assurée le permettraient. ves, les partisans et tribus amies des Aïth-Bou-Oukhtouch conservaient donc pour l'avenir toute leur liberté d'action. Pour le moment, la cause des Aïth-Bou-Oukhtouch était pour les Kabyles la seule intéressante. En donnant toute la force voulue par leur soumission à l'autorité des Aïth-Bou-Oukhtouch, les tribus n'eurent en vue, par ce moyen, que de supplanter l'influence turque. Sans trop se préoccuper des surprises de l'avenir, le Caïd Moh'ammed, favorisé par les circonstances et le concours de ses beaux-parents qu'il fit combler d'honneurs, se contenta des lauriers du présent en imposant la soumission aux tribus dissidentes de la vallée. Fortement secondé clans l'administration de sa caïdat il ne put que triompher. par les Aït-Bou-Oukhtouch, Ses succès remportés sur les Zouaoua lui permirent de se faire distinguer et apprécier par le Gouvernement d'Alger. Nommé aussitôt bey de Tiieri, il eut la satisfaction de voir passer, en même temps dans sa circonscription, la direction des colonies turques de Kabylie pour lesquelles il s'était tant dépensé. Outre le bénéfice des succès remportés dans son administration du Sébaou, le lien de son mariage obligeait le caïd à ne pas se séparer de la Kabylie. Mais ce rattachement, inspiré par un autre sentiment que celui de la sympathie, n'eut d'autres conséquences que de livrer la pauvre Kabylie à la férocité innée de son allié, le bey.

— 351 — Arrivé à cette haute fonction en 1746, le nouveau Bey commit, dans la gestion de sa province, plus d'une maladresse. Ce fut ainsi que son imprudence le poussa jusqu'à négliger et mépriser les agents et les facteurs ; qui l'avaient aidé dans ses débuts de commandement voulant donner une nouvelle orientation à ses fonctions de sous-préfet turc, il crut devoir, dans sa nouvelle administration en Kabylie, se passer de l'aide et des Dans la caïdat du Séconseils de ses beaux-parents. baou, qu'il maintint ainsi sous son autorité directe, il chercha donc à imposer la soumission à quelques triet qu'il pensait pouvoir réduire bus encore réfraclaires à l'obéissance par la manière forte. Bien grande était son erreur et méprisables sa force et son orgueil. Si ce procédé lui avait donné quelques résultats ailleurs, l'emploi de la brutalité était ici plus qu'impruet vexaloire qu'il dente. Aussi, le régime autoritaire voulait imposer aux tribus kabyles, ne tarda pas à provoquer un mécontentement général dans toute la Kabylie. Les esprits irrités, une agitation se déclara dans le pays qui se mit en insurrection. Le bey, confiant dans sa force et donnant libre élan à son tempérament autoritaire et batailleur, chercha, pour commencer, à vouloir plier à ses volontés les tribus voisines du Sébaou. Pour toute réponse aux exigences et injonctions insolentes du bey, celles-ci, pour se défendre, prirent les armes. Pour les châtier, le bey arriva bientôt dans la région avec une forte colonne et fit quelques razzias, jusqu'à Azazga, dans la vallée du Haut-Sebaou. Durant cette manoeuvre de répression, les tribus Aïthet Aïth-IraOuaguenoun, Àïth-Djennad, Aïth-Fraoussen ten furent successivement attaquées et subirent de gros à la suite desquelles les dommages. Ces incursions,

— 252 — récolles furent piétinées ou brûlées, les fermes rasées et les arbres fruitiers coupés, suffirent pour exciter et soulever toute la Kabylie contre les Turcs ; la colère fut telle qu'elle entraîna les Aïth-Boudes montagnards Oukhlouch ,eux mêmes, qui, devant de pareilles sauvageries, ne purent que prendre les armes pour combattre le bey sanguinaire qui ne respectait même pas les femmes et les vieillards. Le poursuivant de leur haine, les Aïth-Irathen particulièrement, après l'avoir chassé de leur territoire de Thaq'sebth, où il était venu dresser son camp pour menacer le village d'Aclni (1), le tinrent sous leurs coups durant toute sa campagne de Kabylie. L'heure d'exercer leur vengeance se présenta bientôt. En 1755, dans un combat engagé aux environs de Boghni, le bey Moh'ammed, surpris par un contingent des Aïlh-Iraien, fut tué par ceux-là mêmes qui avaient 'juré sa perte (2). Le bordj Boghni pris et livré aux flammes, les tribus maltraitées et humiliées furent ainsi vengées. Le fait d'armes accompli par les Aïth-lralhen en cette circonstance resta un des plus glorieux épisodes dans l'histoire de la tribu. Battue et privée de son chef, la colonne turque, fortement meurtrie, demanda Yaman et se retira, non sans maudire ce Djurdjura qui l'avait si mal accueillie. Ainsur si, s'est terminée la vie de ce tyran sanguinaire lequel la Kabylie a conservé de si tristes souvenirs. Boucher devenu bey, il a trop versé de sang pour que sa mémoire ne soit pas maudite et exécrée pour toujours par Lalla-Khediclja et tous les montagnards. (1) Voir "sur cet événement local notre notice historique pi-éKanon d'Adni '' dans le recueil de Mémoires et de cëdant le Textes publié par l'Ecole des Lettres à l'occasion du xiv° Congrès des Orientalistes à Alger, 1905, page 154. (2) Mercier, Histoire de l'Afrique septentrionale, tome III, page 374 et références citées.

— 253 —g Inutile de dire que les atrocités commises par ce bey ne firent que raffermir l'indépendance kabyle et développer dans le coeur du montagnard la haine de l'autorité turque. Les crimes et les exactions de l'administration turque se multipliant, cette haine fut bientôt partagée par toute l'Algérie, déjà fort éprouvée et aigrie par les terribles calamités de la famine. Les désastres du tremblement de terre de 1755, l'épidémie de peste qui sévissait sur le pays depuis des an' la misère dans laquelle vivaient les malheureuses nées, l'incurie et l'oppression du populations de l'intérieur, gouvernement turc, tout cela fut plus que suffisant pour affoler les masses et causer de graves désordres dans toute la Régence. Les Kabyles accusant, souvent avec juste raison, les Turcs d'être les auteurs de leurs maux, étaient constamment en état d'insurrection ; leur désir de vengeance entretenait leur audace dans les razzias qu'ils ne cessaient d'effectuer dans les vallées du Sébaou et de Tisser, où ils saccageaient tout ce qui appartenait aux Turcs et à leurs partisans. Devant une agitation aussi constante, les colonies, manquant complètement de sécurité et d'air, périclitaient. Dès lors, la vie pour les agents de l'autorité turque devenait intolérable. Harcelés par les tribus, les caïds, devenus impuissants, ne parvenaient à se maintenir dans leur poste de commandement qu'en faisant appel à 1' « Anaia » kabyle. Le maintien de l'autorité turque clans le pays devenait donc une simple tolérance, car le caïd du BordjSebaou lui-même, pour s'assurer une tranquillité relativement calme, se voyait obligé d'acheter la protection ou la paix des tribus limitrophes de son territoire. du représentant Malgré les intrigues ou corruptions turc, l'agitation des tribus restait de plus en plus me-

— 254 — naçante. En plaines comme en montagnes, la révolte grondait. Déjà, les Guechtoula, les Flissa et autres tribus des environs de Boghni prirent ouvertement les armes et attaquèrent les postes turcs qui se trouvaient sur leurs territoires. Ce fut. ainsi que, le 16 juillet 1757, les Guechtoula et les Aïl-Seclk'a, en révolte, s'emparèrent de nouveau du Bordj-Boghni, où, après un combat sanglant, le caïd du Sébaou fut tué. Dans le courant du mois d'août de la même année, le Bordj-Bouïra, menacé par d'autres tribus, ne put que déposer les armes et solliciter la paix ; et, jusqu'à la fin de l'année suivante, toutes les colonies turques débordées furent pillées et dévastées par les Kabyles révoltés. Il fallut une campagne en règle de toute une armée pour dégager les territoires envahis par les insurgés et forcer les montagnards à rentrer dans leurs limites territoriales (1). Cette expédition coûta de lourdes pertes aux Turcs ; mais le Bordj-Boghni fut reconquis et reconstruit. L'ordre apparemment rétabli et la paix signée, les colonnes se retirèrent, ainsi que les beys de Conslantine et de à Titeri, qui, la campagne terminée, s'empressèrent leur tour de rejoindre leur résidence respective. Mais la soumission pour un pays jaloux de son indépendance ne pouvait être de longue durée. En 1767, les Flissa-Mellil ayant refusé catégoriquement de payer le faible tribut qui leur avait été imposé à la fin de la précédente campagne, le dey Moh'ammed ben A'ousman envoya contre eux une troupe dont le commandement fut confié à l'agha, général en chef (1) Mercier, Histoire de l'Afrique septentrionale, tome III, page 387 et références. De Grammont, Histoire d'Alger, page 313,

— 255 — de la Milice. Mais cette tentative d'intimidation ne fit qu'aggraver la mauvaise posture dans laquelle se trouvait l'autorité turque. Le Djurdjura attaqué se souleva et riposta avec énergie contre les menaces turques. Battu et mis en déroute, le général turc, poursuivi par les rebelles, fut contraint, les armes dans les reins, de rentrer au plus vite à Alger. Accusé de lâcheté, le malheureux agha eût la tête coupée, mais cette exécution injuste ne ramena guère de calme en Kabylie. Remplacé par le Khoudjet-El-Khil nommé Si-Oua'li, il fut décidé que, pour l'honneur et le prestige des Turcs, cet échec devait être réparé le plus tôt possible. Dans ce but, le nouveau chef s'apprêta à aller bientôt tirer vengeance de l'audace des Zouaoua. Lorsque sa colonne fut organisée, il arriva en Kabylie ; mais, dès les premières rencontres avec les contingents des Flissa, les Turcs furent de nouveau battus et refoulés vers la plaine des Isser. Celle nouvelle victoire remportée par les Flissa enflamma toute la Kabylie ; les montagnards, qui n'atde l'étreinte turque, tendaient, pour se débarrasser qu'une occasion favorable, pensèrent que le moment était des plus propices. Sous le commandement d'un — les de leurs marabouts — Sidi-Ah'med-ou-Saa'di Zouaoua prirent les.armes et, en masse, accoururent se mettre sous sa bannière ; bientôt, le feu de la révolte se communiquant de tribu en tribu, il arriva que depuis Bouïra jusqu'à Sétiî le soulèvement devint général. Devant l'extension d'un pareil mouvement, les petites garnisons de certains postes de l'intérieur étaient dès lors rendues impuissantes et risquaient d'être prises d'assaut et massacrées dans leurs fortins. Les appels de secours des tribus-makhzen et, la. défection de quelques autres indiquaient alors tout le péril

— 256 — qui menaçait les possessions turques situées dans ces des différentes régions. Connaissant le tempérament d'Alger révoltés, la situation pour le Gouvernement devenait certes des plus inquiétantes. Mis en présence d'un danger aussi- grave, le Dey oraux beys de Conslanline et de donna immédiatement Titeri de lever et organiser de fortes colonnes qu'ils devaient diriger sur les deux Kabylies pour y combattre l'un par l'Est et l'autre par le les tribus insurgées, Sud, pendant que l'agha Si-Oua'li, prenant le commandement des troupes d'Alger, essaierait d'y pénétrer en attaquant par l'Ouest. Les colonies des Isser et du Sébaou, serrées de trop près, sollicitaient, en effet, une intervention immédiate pour les dégager des griffes des Zouaoua. Dans le courant de l'année 1768, une rencontre saneut lieu entre Kabyles et Turcs. glante et meurtrière On dit que, dans ce combat, les Turcs ne perdirent, avec l'agha tué sur le champ de bataille, que 1.200 hommes, alors que les Kabyles •— qui sortirent finalement victorieux de cette chaude affaire — payèrent leur succès de 3.000 hommes tués (1). Ce sacrifice, dont le chiffre de tués nous paraît un peu exagéré, ne fut pas inutile pour le prestige de l'indépendance kabyle, car, déles montagnards, malgré ces perles considérables, sireux sans doute de venger leurs morts, se firent terDevant la 'furie débordante de la ribles et intraitables. Montagne, les Turcs furent encore piteusement battus. de toutes les propositions Les Zouaoua, repoussant les Turcs paix que le Dey leur faisait, et poursuivant en retraite, se déversèrent bientôt dans la Métidja, d'où ne tarda pas à se présenter déleur flot envahissant fi) Mercier, «Histoire de l'Afrique Septentrionale», tome III, page 396.

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vant les portes d'Alger. Pendant près de deux ans, la ville fut, pour ainsi dire, assiégée par eux ; pendant tout le temps que dura ce blocus avec la présence et le dans la Métidja et le Sah'el, séjour des montagnards bien des dégâts furent commis ; les fermes de la plaine et un grand nombre de propriétés et de villas, situées et furent saccagées dans la banlieue de la capitale, pillées par les terribles montagnards. Enfin, vers la fin de 1769, la plupart des contingents — fatigués d'une si longue campagne — ayant déjà une sortie de la milice turregagné leurs montagnes, que, conduite avec prudence, fit la chasse aux pillards à se retirer de et obligea le restant, des montagnards eux aussi, dans leur pays. Mais la plaine et rentrer, leur retraite du Sah'el et de la Metidja ne délivra pas de leurs mains les colonies de l'intérieur où la plupart des terres domaniales, des « Mkhaznia » détenteurs profitant de ce désarroi pour se libérer du joug de leur bientôt se déclarèrent administration, indépendants d'Alger et passèrent dans le camp kabyle. Ces défections inévitables et attendues montrèrent que la cellule kabyle, forte et saine, ne pouvait manquer de reprendre ses droits et d'absorber bientôt, tous les élémentsdans sa constitution qui la menaçaient hétérogènes fédérale et démocratique. Les tribus fi ères et flattées de leur acquisition promirent à ces néo-kabyles, nouvellement adoptés, aide et protection. Les importantes comme agglomérations, les « A'mraoua », formèrent ainsi de nouvelles tribus semjouissant d'une autonomie et d'une organisation de la monblables à celles de leurs soeurs protectrices tagne. Ce fut là un appoint qui ne put que grossir et fortifier le bloc kabyle.

— 260 — pris par les corsaires européens; en cette qualité, ses biens devenaient vacants et si le prisonnier était marié, sa femme, reprenant toute sa liberté, pouvait si elle le -voulait convoler à de nouvelles noces. Or, à cette époque, la femme kabyle, conformément au droit musulman et aux vieilles coutumes berbères, héritait d'une part de la succession laissée par son mari. Malgré les inconvénients de ce droit, dont la société kabyle commençait à souffrir, le fait par luimême admis par les Kanouns, était jusqu'alors purement légal; le principe dans son application restait la famille, la société s'en plaidonc incontestable; gnaient, mais la soumission à la loi s'imposait à tous et il fallait, malgré certains inconvénients de son application, la respecter. La clause spéciale des Kanouns qui admettait alors la -femme comme l'homme à participer à la succession, restait respectée dans son esprit comme dans sa forme (1). One veuve héritière légale de son mari devenait donc, conformément à la Cherva'a, libre de disposer d'elle-même et d'une partie des biens qu'elle détenait de son époux défunt. 2°. Or, il arriva qu'un traité signé avec l'Espagne, dès l'année 1767 remit en liberté tous les esclaves algériens dont certains d'entre eux étaient Kabyles. Ramenés en Afrique et rentrés chez eux dans leur montagne, ceux-ci, considérés comme morts, se retrouvèsans logis, ni farent parmi leurs coreligionnaires mille. Non seulement leurs femmes s'étaient remariées, mais leurs biens étaient en partie partagés et passés entre les mains d'étrangers (2). (1) Voir dans notre « Recueil de poésies », l'Etude sur la femme Kabyle, Page XVII. (2) De Grammont Histoire d'Alger, p. 321 et Mercier « Histoire de l'Afrique Septentrionale », Tome III p. 396 et nombreu-

— 261 — Triste situation pour le pauvre esclave qui ne revenait à la liberté que pour se voir dépossédé de son bien et chassé de son foyer ! Cette liberté dut lui paraître une chose peu précieuse, bien amère même, si elle ne lui réservait que la faculté de mieux voir fouler aux pieds et saccager ses droits les plus sacrés ! Lui vivant, sain de corps et d'esprit, se voir ainsi dépossédé de son petit champ de figuiers que lui-même avait peut-être planté, de ses oliviers séculaires qu'il être détenait sans cloute de son arrière grand-père, obligé de partager sa cahute pour laquelle il avait tant peiné pour l'édifier, avec un étranger qui, non content de lui enlever son épouse, venait lui disputer son pauvre logis, tout cela put paraître plus que despotique au malheureux esclave, qui, là-bas, clans les fers, ne rêvait cependant que de son foyer, de sa compagne et du lieu de sa naissance ! Ironie que cette liberté qui lui permettait tout juste de venir voir l'étendue de son malheur ! — Que lui restait-il maintenant que tout lui était ravi ? •— La vie devenant pour lui sans sens, sans but, le coeur bondissant lui criait : « Justice et vengeance ! » Vibrant de tout son être, il bondit et se révolta en protestant énergiquement contre une pareille ! « Justice et droit sont pour toi ! Vengeusurpation toi, lui criait sa pauvre âme meurtrie. Voyant rouge et assoiffé cle vengeance, il se fit juge et défenseur cle sa cause; aussi, foulant aux pieds, à son tour toute cette justice boîteuse et ses conventions ineptes, méprisant cette société qui portait atteinte à sa liberté, à son bien et à sa vie, usant de son droit cle légitime défense, il se redressa terrible contre les et, comme une bête fauve traquée dans usurpateurs, ses références citées par l'auteur qui, tout en enregistrant ce fait, se contente de mentionner en deux lignes cet événement imporr tant dont les conséquensesne manquèrent pas cependant d'ébranler profondément la vie sociale des Kabyles,

— 262 — son terrier, il fonça sur l'ennemi, sur l'intrus qu'il chassa et poursuivit comme un malfaiteur. Bien plus, suivant le cri du coeur, le bras armé frappa et tua le coupable. Dans la défense de ce droit naturel, droit sacré du foyer, la Justice ne pouvait mieux faire que d'approuver sa conduite et de l'absoudre des conséquences fâcheuses de sa révolte. Aussi, la raison humaine étant conforme à la raison sociale de la famille, de la cité et cle la tribu, on s'aperçut que le respect dû au foyer était en effet violé et que le malheureux individu lésé dans ce qu'il avait de plus sacré ne pouvait certes qu'inciter la société elle-même à lui accorder aide et protection. Responsable d'elle-même, cette société ne put que reconnaître que sa culpabilité clans le déni de justice commis était trop flagrante. Dès lors, la réparation du préjudice causé, devenant évidente et nécessaire, pour faire respecter la personnalité tant morale que matérielle de l'individu, la collectivité, en la circonstance la tribu, intervient et exige la restitution intégrale des biens immeubles de son citoyen lésé ; ce jugement suivi de son exécution immédiate devient dès lors, un article de loi. Désormais, la propriété, comme l'individu étant sacrée, la cité, la première intéressée dans la solidité et la vitalité cle la famille, promulguera cette loi qui reconnaît et rend: les biens de familles inviolables. D'après ce principe, la cité rectifiant ses Kanouns édictera'de nouvelles clauses par lesquelles elle éliminera les nouveaux éléments qui sont la cause principale du morcellement du bien familial. La famille étant la base de son organisation sociale, la cité espère par cette réforme la rendre forte et inébranlable. Repoussant donc la division qui n'engendre que la

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faiblesse, elle s'efforcera par l'intérêt aussi bien que par le sang de maintenir aussi solides que possible les liens de famille. La propriété familiale étant le trait d'union entre ses différents membres, la cité veillera désormais à ce que celte propriété soit indivisible et inles voies violable ; elle la protégera en réglementant non seuelment par droits et moyens de sa transmission, d'héritage, mais aussi par voie d'échange, de vente ou d'achat. Le droit de préemption réservé aux proches parents et l'élimination de la femme du droit de succession seront les principaux résultats de ces décisions, peutmais nécessaires à l'intérêt public, être draconiennes, à la prospérité et à la sécurité de la famille, base fondamentale de la cité et de la tribu. Le patrimoine commun assuré contre le morcellement permettra à la famille d'être plus unie, et le foyer plus solide. La femme n'étant plus pour l'homme un objet d'intérêt et de dans la vie sociale n'en sera que plus' spéculation estimée et plus libre. La conséquence la plus heureuse de la décision est que le mariage, cessant, d'être la cause de tant de discordes entre les familles alliées, va retrouver dans ses buts sacrés, sa forme primitive et naturelle ; devenu plus aisé à accomplir, il reste aux yeux de montagnards l'acte fondamental de la société où l'union de deux êtres s'effectue par raison humaine et sociale et non par intérêt particulier de l'un des conjoints. Si un apport quelconque peut être demandé à l'occasion d'un mariage, il ne doit logiquement être exigé que du chef responsable du nouveau foyer, de l'homme naturellement et physiquement mieux doué que la femme. Envisagé sous cette forme, le mariage kabyle devient plus que moral; il est d'une grande prévoyance sociale et d'une sagesse remarquable :

1° Parce

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qu'il ne s'effectue que par raison sociale et nunume, i'union étant la condition nécesshirc à !a conservation et à la multiplication de l'espèce humaine, l'union étant la base fondamentale de la famille et de la société. 2° Cet acte étant un événement naturel à la suite duquel se crée une nouvelle famille, reste pour la famille-mère la meilleure façon cle se fortifier clans l'union et la concorde de ses fils. Sa cohésion et sa vitalité font la force cle la cité et cle la société entièreDans sa conception d'homme simple, mais pratique et sensé, le montagnard ne peut admettre que 1' « union » puisse être une cause de faiblesse clans le rendement de sa machine sociale. Les exigences matérielles qui sont imposées à l'homme, à l'occasion de son mariage, sont des faits qui sont clés plus flatteurs pour la femme qui n'ignore pas qu'en se mariant elle est prise comme épouse.pour elle-même et non pour la dot qu'elle pourrait avoir. N'ayant à faire prévaloir que ses charmes et ses qualités morales, l'épouse aimée et écoulée peut donc être fière de son prestige et cle ses conquêtes dans la société. L'exhérédation dont elle est frappée ne fait que fortifier en elle le sentiment de famille que devenue mère elle cherchera à transmettre aussi pur que solide à ses enfants en leur recommandant de le conserver aussi longtemps que possible. Cette remarquable décision des montagnards, prise vers la fin du XVIII 0 siècle, ne manque donc pas de bon sens et de prévoyance sociale ; en restreignant le droit de transmission cle la propriété, le kabyle n'a pensé qu'à défendre son bien et fortifier sa famille.. Le mobile de l'exhérédation cle la femme étant connu, on ne peut nier que cette décision reste dans ce cas un geste plutôt louable que blâmable. Toutes les criti-

— 265 — ques qu'il a provoquées viennent de ce qu'on oublie que la meilleure loi est celle qui sauvegarde l'intérêt général de la collectivité qu'elle régit; dans son esprit, l'individu ne lui paraît intéressant que par sa participation directe dans la composition de la famille ; c'est pourquoi dans la société kabyle nous voyons toujours l'intérêt particulier de l'individu, en toutes circonstances, primé par celui de la collectivité; la famille solidaire de la cité est chez elle, comme dans toutes sociétés d'essence patriarcale, la cellule par excellence de son organisme social (1). Après ces réflexions faites en réponse aux critiques multiples, mais très superficielles, que provoque l'état de la femme dans la société kabyle, nous disons : Il est à souhaiter, quoique la Kabylie soit le pays où la propriété est le plus morcelée, que le régime un peu arbitraire et tout de circonstance, qui lèse la femme clans ses droits naturels, disparaisse et que les Kabyles, revenant à leur ancienne conception sur l'égalité, conformément à l'esprit de justice mopermettent, derne, à leurs soeurs de jouir des mêmes droits d'héritage que leurs frères. La Kabylie vivant maintenant en pleine sécurité et aspirant au progrès moderne peut sans crainte effacer de ses Kanouns l'article relatif h l'exhédération de la femme. La justice et le droit respectés, sa famille n'en sera que plus fortifiée (2). (1) Voir notre étude sur In femme Kabyle dans le « Recueil de poésies », page XIX et « la Kabylie et les costumes kabyles » de MM. Hanotau et A. Letourneux, Tome III page 451. (2) Une intéressante étude quoiqu'incomplète sur la femme Kabyle vient d'être publiée; traitée seulement au point de vue juridique, elle aboutit à une conclusionsemblableà celle que nous formulons ici par un simple voeu: ce travail présenté sous forme de thèse est. intitulé : Etude sur l'évolution des coutumes kabyles spécialement en ce qui concerne VExhérédationdes femmes et la pratique dit Habous », par M. Camprcdon,Alger 1921. La date de 1748donnée par l'auteur pour l'époque vers laquelle les tribus réunies ont d'un commun accord prononcé l'élimination

— 266 — Telle est, en deux mots, l'origine avec toutes ses conséquences, de cette guerre civile qui éclata en 1769 entre les Flissa et les Maa'thka et qui empêcha les Zouaoua de tirer de leurs avantages sur les Turcs, tous les profits voulus dont le moindre aurait été l'expulsion définitive des Turcs de la Kabylie. * Ce point de la vie sociale qui nous paraît d'une la sociologie grande importance historique pour kabyle étant déterminé, quant à sa date et à sa signification, nous arrivons à l'époque où se produisirent les événements que provoqua la nouvelle tentative de des Espagnols à Alger. L'intérêt débarquement que présente pour nous cette affaire est clans le concours aux que les Zouaoua ne refusèrent pas cle prêter Turcs clans cette circonstance. En 1775, lors cle l'expédition d'O'Reilly, nous revoyons les Zouaoua, faisant trêve cle leurs querelles intestines, accourir en masse se joindre aux troupes du bey de Tileri, campées au Cap-Matifou. Quand les Espagnols essayèrent cle débarquer à l'embouchure de l'Hàrrach, les Kabyles furent les premiers à les repousser et à leur infliger cle terribles pertes. de la femme du droit de succession est erronée; l'entente à ce sujet n'a pu se produire entre les confédérations qu'après le traité de 1767 signé avec l'Espagne, c'est-à-dire 1769-70.—Dans l'intervalle, dès la rentrée des prisonniers libérés, la Kabylie pendant près de trois ans de suite n'a cessé de s'enire-déchirer pour cette question d'béritage. Le souvenir de cette époque est peut-être une des raisons pour Inquelle la plupart des pères éprouvent de nos jours, une certaine répugnance,à accorder la main de leur fille à un individu étranger à la tribu. Dans tons les cas, l'exbérédalion de la femine lhibyle, qui fait tache clansles Kanouns, est une question de paix sociale devant laquelle le vieux droit berbère a été obligé de s'incliner. Quant à la pratique du H'abous adoptée de nos jours par les montagnards, il ne faut voir là qu'un moyen détourné inspiré par l'esprit égalilaire du berbère dans le partage des biens.

- 267 Cette participation des contingents kabyles nous indique qu'à cette époque le Djurdjura ne vivait pas en mauvaise intelligence avec Alger, dont la conduite n'était pas cependant des plus irréprochables aussi bien avec les étrangers qu'avec les gens du pays. Mais la Kabylie appelée par le dey marcha et se battit bravement contre les chrétiens. Après l'échec infligé le 9 juillet aux Espagnols débarqués sur la plage de l'Hàrrach (El-H'amma), le dey Moh'amnied ayant eu l'occasion d'apprécier le; concours des Zouaoua dans celle circonstance, ne manqua pas cle leur en manifester publiquement sa plus grande satisfaction. En leur honneur, Alger illumina et les fêla pendant huit jours. Fiers de la victoire remportée, les Zouaoua s'apprêtaient à retourner dans leur pays, lorsqu'on leur fit savoir que le dey voulait les voir et les remercier de leur concours. Avant cle regagner leurs montagnes, leurs chefs furent, en effet, reçus au Palais, félicités et comblés de cadeaux. Il est vrai que certains auteurs ne voient clans ce geste du cley qu'un moyen détourné pour éloigner encombrants et même inquiéd'Alger ces auxiliaires . tants pour l'ordre et la sécurité de la capitale ; ils ajoutent même qu'un contingent kabyle des Aïth-Oukoufi dont les exigences avaient été remarquées, ne les saput rentrer sain et sauf clans ses montagnes; chant gorgés de cadeaux et chargés de butin, 'les Turcs les auraient fait tomber dans une embuscade où ils auraient tous péri avant d'atteindre leur pays (1). Selon cette version, les Kabyles auraient donc, avant (1) Mercier « Histoire de l'Afrique Septentrionale», Tome III page 409 et références citées.

— 268 de se retirer, commis des déprédations dans la capitale et ses environs. Le châtiment infligé aux pillards semble en être une preuve.Cependant une réserve s'imde celte pose en ce qui concerne les conséquences affaire. Malgré notre ignorance sur ce qui advint à la suite de cet incident, si le fait relatif à ce guet-apens est exact quant à ses auteurs, il est plus que probable que cette trahison ne resta pas impunie et que les Aïth-Oukoufi par esprit de vengeance durent exercer de terribles représailles sur les Turcs meurtriers cle leurs frères; leur « H'orma » exigeait une pareille réparation; ni la dignité de la cité, ni l'honneur de la tribu ne pouvait d'ailleurs admettre qu'il en fût autrement. C'était là une question cle « lhamgert », une dette de sang au sujet de laquelle la « vendetta kabyle » ne transigeait pas, surtout à cette époque où la loi du talion sévissait dans toutes ses rigueurs et désolait toute la Kabylie. Mais dans cette affaire, nous pensons que les Turcs n'y étaient pour rien et qu'il n'y eut là qu'une histoire de voleurs volés, histoire pour laquelle ni la tribu, ni la Kabylie ne pouvaient s'y intéresser sans compromettre leur dignité et manquer au respect dû à la justice. D'ailleurs, nous sommes à une époque où la pauvre Kabylie était affreusement tourmentée par des préoccupations autrement graves : le désordre et l'anarchie menaçaient d'étouffer ses tribus. Soumises au régime de l'arbitraire et de la force, celles-ci ébranlées dans leur organisme, s'agitaient et provoquaient la terrible vendetta qui sévissait dans toutes ses horreurs aussi bien entre collectivités, villages ou tribus, qu'entre familles. Durant cette longue période d'agitation et de guerre

- 269 — intestine, les tribus dans la lutte pour leur existence et pour la défense de leurs prérogatives, résistèrent et ne cédèrent aucune de leurs libertés. Bien mieux, tenues en éveil par la crainte de perdre leur indépendance, aguerries par le malheur, les tribus dans cet entraînement acquérirent plus de cohésion et plus d'expérienFermes et énergiques dans ce dans leur résistance. leur volonté, elles purent, résistant à leur propre dislocation , former bloc et empêcher ainsi les Turcs de pour imposer leur profiler des désordres intérieurs joug. Pour des caractères bien trempés comme ceux des le malheur est bon. La menace de se montagnards, voir subjuguer par l'étranger a été pour eux un heureux stimulant. La guerre civile qui déchira la Kabylie pendant des années, a. fini par ranimer celle-ci et secouer sa torpeur en donnant à son corps plus cle santé et à ses forces plus de vigueur. Réagissant contre ses malheurs, elle se reconstitue et met plus d'ordre et de discipline dans son organisme social. A la suite de celte réorganisation des tribus, il arriva que certaines collectivités isolées, auparavant sans consistance ni force, parvinrent à s'unir et former une personnalité capable de faire prévaloir ses droits à l'émancipation avec la faculté de vivre en « toufiq » Dans formant une communauté libre et indépendante. celte nouvelle cellule, la vie cle l'individu comme celle cle la famille resta libre sans qu'il fût cependant permis à l'une ou à l'autre des unités de vivre dans l'isolement. Entraînés par cet esprit cle fédéralisme et par leur amour de liberté, cle nouveaux groupements avec comme base le principe de pouvoir toujours disposer d'eux-mêmes, purent donc librement se former et s'organiser, soit en cités, soit en tribus.

— 270 —. Ce fut un réveil général que cette nouvelle réaction A la du XVIIP siècle, qui secoua tout le Djurdjura. suite de ce mouvement de solidarité et d'organisation, la mise en activité de toutes les forces locales ajoutées à l'énergique volonté des principales tribus de maintenir intacte leur indépendance, sauva définitivement la Kabylie du joug de l'envahisseur. Dès lors, le gouvernement d'Alger, conscient de sa faiblesse et de son incapacité à s'imposer par la force, à se chercha, par une politique plus conciliante, faire seulement tolérer par les montagnards. Si cette nouvelle tactique était, certes, habile et sage, l'indépendance kabyle ne fut nullement dupe de cette politique insinuante et perfide. Doublant de vigilance et d'efforts, la Kabylie sans se laisser faire accroire continua sans relâche de travailler, pour la libération cle son sol et le maintien du régime de ses libertés. Etant donné cet état d'esprit, il était certain que les possessions turques en Kabylie ne pouvaient espérer dès lors vivre en paix avec des tribus animées du vif désir cle se libérer et cle reconquérir leurs terres occupées par la coloniation turque. Pendant tout le dix-huitième siècle, la politique turque consista en effet à préserver cle la tourmente de la réaction kabyle ses positions avancées des Isser et du SebaôU. Ce fut, sans doute pour prévenir ou contrebalancer les effets de celte poussée que les postes de commandement de Kabylie prirent, tant au point de vue militaire qu'administratif, une certaine importance ; les caïedats y furent non seulement dédoublées, mais de nouvelles colonies y furent également créées. Autour du poste de Tizi-Ouzou avec les A'bid Chamtal, les centres de Tazar'arth et Mekla reçurent de nouveaux coloris, éléments généralement recrutés ou pris parmi les fils d'anciens mekhàznis ou de coloris.

— 271 — et cet armement préventif Malgré celle organisation furent les chefs de postes chargés de l'administration invités à être prudents. Ce tuf ainsi que les Caïeds de Bordj-Ménaïel et du Sébaou reçurent la consigne d'éviter le moindre conflit avec les Zouaoua. Cette décision ne manqua pas cle sagesse, mais hélas, sous la pression constante du flot kabyle, nous verrons que l'autoà se maintenir dans ces régions rité turque n'arrivera que par des concessions constantes faites aux exigences kabyles. Déjà, les tribus placées dans la zone d'insans doute leur lifluence turque, voulant reprendre berlé, ne cessent de s'agiter et de tenir continuelllementen haleine les « goums » du Bordj—Ménaïel et du Sébaou. des Flissa, depuis longEn 1799, la confédération ne consentit à déposer les artemps en insurrection, mes qu'après avoir obtenu des Turcs l'engagement formel de respecter les libertés et les privilèges cle ses sujets habitant ou fréquentant la plaine des fsser; ils demandèrent également que l'accès des marchés turcs leur fût accordé. Dans le cours de celle même année, une paix dans ce sens fut signée entre Moh'ammed Ben-Kanoun, caïd des Isser, délégué du Dey d'Alger, et El H ad]. Moh'ammed ben Za'moum, chef des Flissa (1). Avec la Kabylie imposant ses exigences, il était évident que le Gouvernement d'Alger touchait "à la période finale de son règne ; son impuissance devenait visible. Epuisé et sans prestige, le Turc détesté n'arrivait même pas à se faire respecter dans les rues de sa capitale où le désordre ne cessait de régner. Aussi pour conserver encore le pouvoir, son gouvernement avec le Djurdjura évitant toutes complications se vit (1) Mercier, « Histoire de l'Afrique Septentrionale», Tome III page 449 avec nombreuses références.

272 contraint d'accorder dans cette affaire des Flissa toutes les concessions demandées par les montagnards. Malgré cet esprit cle conciliation, la paix et le calme désirés ne furent pas de longue durée. La Kabylie portail dans ses flancs trop cle plaies turques pour conserver son calme et supporter plus longtemps le joug Aussi le conflit des Flissa à peine réde l'oppresseur. glé, voilà que cle nouvelles complications surgissaient clans la Kabylie orientale, région soumise à l'influence de l'ordre des Rah'mama; une formidable insurrection éclata et faillit dans son élan emporter d'assaut la. ville de Constantine. Voici en quelques mots les péripéties de ce terrible événement : En 1804, sous le commandement du marabout BelAh'rech secondé par le Moq'addem de la confrérie, le nommé Zeb'bouchi, les Kabyles des Aïfh-Forgan et des Aïfh-A'.mran se soulevèrent et menacèrent Constantine ; mais les colonnes d'Osman bey, alors en expédition, d'abord chez les Righa et puis aux environs de Sétif, rappelées en toute hâte, purent aisément délivrer la ville et refouler les montagnards vers le nord. Poursuivant les assaillants, le bey atteignit El-Milia où il entra sans encombre. Des soumissions furent reçues, mais Bel-Ah'rech, blessé dans l'un des combats contre Constantine et réfugié clans la montagne, était encore vivant. Comme les tribus qui lui avaient accordé refuge et protection ne voulaient pas le livrer, le bey Osman voulant les châtier commit l'imprudence de s'engager avec son armée dans leurs montagnes. Avertis de l'audace des Turcs, les Kabyles attendirent les colonnes aux passages les plus difficile pour fondre sur elles et en faire un terrible massacre. En effet, on dit que les Turcs éprouvèrent là une des plus cruelles défaites que les Kabyles leur eussent in-

— 273 — fligées. Prises dans un défilé, les colonnes turques furent cernées et anéanties par des guerriers parmi lesun bon nombre quels se remarquait particulièrement de femmes qui prirent une large part au combat où le bey Osman, le premier, trouva la mort (1). Nous relatons cette affaire, qui fut un vrai désastre pour le prestige turc, pour noter que l'arrogance et la lâcheté du Yoldach furent payés en retour par un adversaire dont la fierté et la bravoure traditionnelle montrèrent une fois de plus qu'il n'était pas toujours aisé de violer impunément ses sentiments de dignité sacrée de et de liberté résumés par la formule Y « À'naïa ». La tribu qui avait accordé sa protection à Be!-Ah'rech ne pouvait faire autrement, que de lutter jusqu'à la mort pour faire respecter son honneur endes femmes gagé par 1' « A'naïa ». La participation au combat livré aux Turcs indiquait suffisamment toute l'importance que l'affaire prenait aux yeux des montagnards. (2). Ce terrible échec ne fut pas sans produire des échos sur les cimes du Djurdjura où la nouvelle du succès du Ghérif Bel-Ah'rech ne- put que rehausser le près tige de la Khouanerie mise sous la protection des Kabyles. Il advint donc qu'à l'ouest comme à l'est de la Kabylie les affaires turques étaient partout en baisse ; le mouvement de la réaction kabyle se faisant plus entreprenant, il était à prévoir qu'une débâcle générale de l'autorité des beys'et de leurs caïeds dé l'intérieur ne (1) Mercier, « Histoire de l'Afrique septentrionale » Tome III, page 460 ; Berbrugger,« Epoques militaires de la grande Kabylie » page 127 ; De Grammont : « Histoire d'Alger i> pages 364-365; Revue Africaine, Féraud, (Histoire de Djidjelli) N° 59, page 209 : N» 69 page 24, N»70 page 249. (2) Voir sur « l'À'naia kabyle « La Kabylie et les Coutumes kabyles » Tome III, pages 77 et 162 par Hanoteau et Letourneux.

— 274 — larderait pas à se produire. En attendant l'heure de du gouverrecevoir le coup de grâce, les représentants nement turc devenaient le jouet des tribus entre les mains desquelles était passé, sinon effectivement du de tout le pouvoir administratif moins moralement, dans leur poste de comleurs caïedats. Emprisonnés mandement, leur séjour, parmi elles, ne semblait être qu'une simple tolérance. Sans force, ni prestige, leur présence au milieu des tribus devenait pour celles-ci un prétexte de révoltes successives à la suite desquelles les colonies turques subissaient inévitablement les conséquences fâcheuses des colères kanyles. L'entrée du XIX 0 siècle marquait donc le déclin réel en Kabylie où de la puissance turque, particulièrement son autorité était fortement ébranlée. Les échecs successifs infligés par les tribus aux expéditions militaires des Turcs ne pouvaient évidemment que diminuer le prestige du pouvoir central. D'ailleurs avec sa politique d'oppression et de concussion, le gouvernement de YOudjak ne pouvait obtenir d'autres résultats que l'insubordination et l'anarchie des sujets soumis à son autorité. Bientôt la famine qui sévissait déjà sur tout le pays de l'intérieur ne tarda pas à se faire sentir clans la la capitale même ; contre l'incurie de l'administration, population algéroise, qui souffrait de rétal de misère auquel était réduite la capitale, aigrie par le marasme de son commerce, fut excitée par certains meneurs qui annonçaient à tout le monde que le Trésor public, livré par le Dey et lapidé par certains favoris, usuriers juifs, était vide ; les Algérois affamés et ruinés se soulevèrent et dans leur colère n'hésitèrent pas dès lors à rendre tous les Juifs responsables de cette calamité, Les fa-

— 275 — meux Bacri et Busnach, qui avaient, en effet, le monodes grains, passaient pour être pole de l'exportation les vrais auteurs, sinon de la ruine de quelques commerçants, mais de la disette générale dont tout le monde souffrait. Le 25 juin 1805, le janissaire YaWia se faisant l'interprète de la colère publique, accostant Busnach qui sortait du parais, le tua d'un coup de pistolet en disant : « Salut, ô roi d'Alger ». Les conséquences de ce geste criminel, qui fut en ville le signal de l'émeute et du pillage, furent encore Bacri, l'autre soi-disant affameur plus désastreuses. des Algérois, prenant la fuite, échappa à la mort, mais le dey Moustafa, accusé d'être le complice des accapareurs et des usuriers, ne tarda pas à subir le même sort ; lardé de coups de poignard, son corps livré à la populace fut traîné dans les rues. Cette scène macabre ne s'acheva pas sans bris ni sac des boutiques et magasins du quartier juif. Pendant que ces tristes événements se déroulaient à Alger, dans la province de l'ouest en Oranie, les affaires n'allaient pas mieux. Dans la même année, nous voyons des religieux, prenant la cause du peuple opprimé, descendre dans la rue et prêcher ouvertement la révolte contre le gouvernement turc. Un moq'addem des Derkaoua, après avoir pris les armes et infligé une défaite au bey, s'empara du pouvoir et s'installa en maître à Mascara. Religieux ou laïc, arabe ou kabyle, l'indigène en avait assez du régime turc. À Constanliné, à Alger, à Oran, partout le même esprit, la.même agitation ; la tyrannie des deys et des janissaires provoquait des et le prestige de l'autorité ébranlée soulèvements, dans ses fondements, subissait successivement des 19

— 276 — échecs irréparables. Tout ce désordre, tous ces malheurs qui désolaient les populations -paisibles de l'Algérie indiquaient suffisamment le degré de décrépitude auquel le gouvernement turc était arrivé. L'indiscipline des Janissaires, le peu de respect que ceux-ci professaient à l'égard du chef de l'Etat et de son administration vénale, l'amour du lucre, la facilité avec laquelle le Dey faisait passer au « Cordon de soie » les beys trop avares, l'influence corruptrice du « bakchich », tout cela ne pouvait naturellement provoquer chez le peuple que mépris et révolte. Se servant de son arme habituelle, il se jetait dans l'insurrection, et dans sa colère déchaînée, pour exercer sa vengeance, il se livrait aux excès les plus abominables ; des chefs, beys ou caïds et autres tyrans locaux, se trouvaient être ses premières victimes. Il va sans dire que les tribus, en s'attaquant aux individus, ne manifestaient par là avec la satisfaction de vengeance directe que le vif désir de se débarasser du régime qui les opprimait. Ce fut là certes la manière de voir les Zouaoua dont l'état d'insurrection depuis deux siècles restait la meilleure arme pour eux dans leur lutte contre les Turcs qui, malgré leur impuissance avérée ne se décidaien! pas à quitter les régions occupées de la basse Kabylie. Vers la fin, il convient de remarquer cependant que pour du gouvernes'y maintenir encore, les représentants ment se voyaient comme d'habitude obligés d'acheter la paix, soit en renonçant au recouvrement des faibles impôts exigés des tribus, soit en abandonnant des territoires de colonisation compris dans leur zone de commandement. C'était inévitable, le menaçant orage de la montagne kabyle, en crevant,- ne pouvait que grossir les multiples et rapides torrents qui, en se

— 277 — déversant sur la plaine, y provoquaient des crues irrésistibles. Le Sebaou débordant, aucun barrage, aucune digue ne pouvait empêcher les flots de son courant impétueux de submerger et d'emporter le Turc et les siens pour les rejeter à la mer. En 1807, pendant que le bey de Titteri guerroyait contre les Oulad-Naïel dans le sud, les A'rib sous le commandement d'un certain Rabah'-Ben-Taléb se soulevèrent et prirent le bordj de Sour-El-R'ouzlan (Aumale). Entraînés par cet exemple, les Flissa, à leur tour, prirent les armes et menacèrent de nouveau la Metidja ; mais le dey fut assez habile pour négocier et arrêter ce mouvement. Faisant de larges concessions aux montagnards, il fut assez heureux de rétablir de bonnes relations avec le Djurdjura ; cette paix lui permit même de demander et d'obtenir le concours des contingents Zouaoua, d'abord contre l'intraitable et insaisissable Bel-Ah'rech qui inquiétait Bougie et Sétif, et ensuite conte H'amouda, bey de Tunis, qui, de son côté, menaçait la province de Constantine {!). Mais cette réconciliation de façade, établie entre Alger et le Djurdjura, ne put être évidemment de longue durée. La paix, sans la libération complète de son sol, était pour la Kabylie une ironique comédie dont le montagnard n'avait jamais été dupe. Enfin, il arriva que l'agitation qui régnait dans l'Est gagna bientôt toute la Kabylie. Le déclanchement du mouvement insurrectionnel fut causé par une maladresse politique du gouvernement turc. (1) - Voir dansT« Histoire de l'Afrique Septentrion;ile », tome III pages 467 et 469 avec références sur les mouvements d'insurrection provoqués par le chérif Bel-Ah'rech et par H'amouda, bey de Tunis.

— 278 — Les Mokrani, descendants des seigneurs de la Guela'à des Beni-Abbas étaient une grande et puissante famille dont l'influence s'étendait de la Medjana, sur tout le Hoclna et même sur le Zab. Les Mokrani étaient naturellement les seuls maîtres de la Medjana ; quoique divisés entre eux sur l'attitude à prendre, à l'égard des Turcs, ceux des membres de cette famille, qui étaient partisans des Turcs, avaient jusqu'alors maintenu leurs frères dans l'ordre et la neutralité ; mais ceci ne put durer longtemps ; bientôt certains d'entre eux, mécontents du gouvernement d'Alger poursuivant de leur mépris et de leur haine les Turcs qu'ils considéraient comme des intrus, finirent par se soulever et se déclarer ouvertement ennemis du Dey d'Alger. Les premiers effets de celle révolte devenue inévitable, ne fardèrent pas à. rendre les communications entre Alger et Constantine des plus précaires. Le passage des caravanes par les Biban était rendu, du fait des brigandages, inabordable. Cette route coupée, toutes les possessions turques de l'est et du sud-est se trouvaient isolées et leur existence fortement menacée. En présence d'une situation aussi critique le gouvernement les d'Alger ne pouvait mieux faire que de rechercher moyens de faire disparaître le danger. Vers 1813, une colonne turque envoyée par le bey de Constantine dégagea la voie et arriva jusque clans la haute vallée de l'oued Sah'el; là voulant poursuivre et châtier une bande de pillards commandés par des Mokrani dissidents, elle se laissa entraîner dans une et lui tuèrent près gorge où les Kabyles l'entourèrent de 200 hommes. Pendant ce temps, le bey de Médéa qui guerroyait dans le H'odna chercha à attaquer les mêmes Mokrani par le Sud; après y avoir remporté quelques succès, il '

— 279 — fut finalement défait et ne sauva sa tête que par la fuite. Ce nouvel échec permit à l'insurrection cle prendre de inl'extension et de causer aux Turcs de sérieuses quiétudes. Ce fut alors que le dey d'Alger donna, l'ordre à O'mar une expédition et Agha, chef de la milice, d'organiser de se rendre au plus vite à Bou-Sa'acla, lieu fixé comme point cle ralliement avec les troupes cle l'Est. La colonne partie d'Alger, ayant décidé, pour rejoindre le de passer par la Kabylie, arripoint cle concentration, va bientôt au col des Beni-Aïcha d'où elle s'apprêtait à remonter la vallée des Isser en passant par Palestro et Bouïra. La Kabylie déjà en état d'effervescence était, prête à faire face à toutes les éventualités ; la venue des colonnes lui donna l'occasion d'intervenir ; et prenant les armes, elle coupa le chemin cle Palestro et chercha à empêcher les troupes turques d'aller plus loin. En effet, dès que les premiers goumiers cle Moh'animcdr-ben-Kanoun, caïd des Isser, se mirent en mouvede ment, le feu commença ; envoyés en avant-garde la colonne, clans la direction de Bouïra, les Mkhaznia avancèrent, mais dès qu'ils touchèrent à la montagne, ils furent sérieusement attaqués et obligés de se replier. Cette première agression, qui eut lieu dans le territoire des Aïth-Khalfoun, eut pour auteurs principaux les Flissa, ces terribles guerriers que les turcs connaissaient depuis si longtemps pour la rudesse de leurs coups. Après ce premier choc qui 'fut très meurtrier, Ben-Kanoun et quelques survivants de son goum, parvinrent, en battant en retraite, à se réfugier à Bordj-' Ménaïel, où l'agha Omar, accourant à son secours, vint le délivrer des mains des montagnards. Jouant de.pru-

— 280 — dence et de diplomatie, le général turc arriva, non sans peine, à dégager la route de Bouïra et à rétablir un peu de calme et d'ordre dans la vallée de Tisser, depuis Bordj-Mér.aïel jusqu'à la plaine du H'amza. (1). Le commandant en chef, pressé d'arriver dans la province cle Constantine, et négligeant pour le moment la Kabylie, alors en étal d'effervescence complète, continua donc son chemin vers l'est où il lui tardait d'arriver, non seulement pour rétablir la paix, mais surtout pour y exercer une vengeance personnelle sur un cle ses ennemis, le Bey de Constantine. Dès son arrivée, il fit en effet arrêter celui-ci, mettre aux fers, puis étrangler et remplacer par un certain Tchaker, son ami personnel. Suivant l'exemple de son protecteur, le nouveau bey abusant du pouvoir ne put dans l'exercice de ses fonctions qu'être tyrannique et sanguinaire. Cependant la révolte se rallumait en Kabylie. Alors les caïeds et leurs que les autres tribus maintenaient partisans assiégés clans leurs bordjs, les Flissa selon leurs habitudes, non contents de piller les colonies des Isser, débordaient sur la Metidja où, avec leurs rapines, ils répandaient la terreur. Maîtres de la plaine, ils devenaient bientôt un danger terrible et immédiat pour la capitale. Aussi, dès que la présence des montagnards dans le Sah'el fut connue, les campagnes cle la banlieue se vidèrent, et l'arrivée des « Fehsi » en fuite fut bientôt le signal d'une grande agitation dans la ville-d'Alger. La population effrayée par l'approche des Kabyles s'ameuta et causa beaucoup de désordre. La situation était grave. Le gouvernement rendu responsable de cet état de choses, des complots se nouèrent contre le Dey El H'adj-A'li ; la conspiration ayant fl^ Histoire,de.l'Afriav Septentrionale, Tome III, page 483 et de Grammont, Histoire d'Alger, page 374.

— 281 — le malheureux pacha ne tarda gagné son entourage, pas à être étranglé par un jeune nègre ; mais ce crime, loin de ramener le calme, ne changea rien à l'état d'aintérieure de narchie qui régnait dans l'administration rOudjak. Le 7 avril 1815, c'est-à-dire quinze jours après, son remplaçant subit le même sort. La fonction de dey à mort ,les candidats se devenant une condamnation firent rares. Omar-Agha qui devait être pour quelque chose dans toutes ces intrigues criminelles, prié de prendre la direction de l'Oudjack d'Alger qu'il feignait de refuser depuis longtemps, se décida enfin à accepter le pouvoir. Pendant que ces tristes événements se déroulaient à Alger, Omar-Agha, de retour cle la région de Constantine, se trouvait en Kabylie ; tout en dirigeant cle loin à Alger, il les intrigues -de cour, qui se trafiquaient aiguisait ses armes et se préparait à châtier les Aïthtrahi lors de son précédent Khalfoun qui l'avaient des événements l'ayant passage. Mais la précipitation ses projets de vengeance contre obligé à interrompre la Kabylie, il rentra à Alger. Son rappel précipité à Alger ne lui donna donc pas le temps d'obtenir la soumission complète des Flissa ; niais la construction du pont des Beni-Henni, jeté par lui sur Tisser durant cette campagne, put être achevée. Large et solide, ce pont construit sur plusieurs arches en toute saison, permit dès lors aux Turcs d'assurer, d'une part, leurs relations directes avec la province de consl'est, d'autre part d'établir des communications tantes entre Bouïra et Bordj-Ménaïel ; ce fut là, au point de vue stratégique et commercial, une 'oeuvre de première importance; Boùïra, devenant dès lors le débouché de la belle et riche plaine de H'amza, ne put que

— 282 — prospérer dans son rôle de poste de relai de premier ordre sur la route cle Bougie et de Constantine. En somme tous ces succès ne purent que servir le parti militaire qui, avec Omar-Agha, s'empara du pouvoir. Le général turc rappelé et mis à la tête du gouvernement, son installation de nouveau chef se fit sans difficulté. Quelques exécutions données comme exemple aux fauteurs de troubles, Alger, 'épuisée et rengorgée de sang, se calma. Mais étant donné la nature cle son mal, la pauvre ville profondément contaminée par la gangrène turque n'était plus faite pour vivre clans l'ordre et la paix. Avec un corps au sang vicié, l'ablation d'un de ses membres ne pouvait que prolonger son agonie et retarder l'heure fatale de sa destinée. Pendant que se déroulaient tous ces événements qui firent couler tant cle sang, il est à noter que dans leur politique extérieure, les Turcs selon leurs instincts cle rapine et d'arbitraire, loin cle respecter les conventions et lois internationales clans leurs relations avec les nations étrangères, ne manquaient pas d'exaspérer également par la multiplicité de leurs forfaits les puissances européennes. L'année de 1816 fut une période cle nouveaux malheurs pour les côtes barbaresques ; la croisière de lord Exmouth, entre autres, vint humilier et châtier durement Tripoli, Tunis et Alger. La flotte cle cette dernière ville, surprise clans le port, y fut entièrement détruite par le bombardement des navires de guerre anglais. Ces désastres, qui ruinèrent bien des Raïes, ne furent certes pas faits pour relever le prestige des Turcs auprès des Algériens, leurs sujets. Cependant, dès son arrivée à la tête du pouvoir, O'mar-Agha aussi fin diplomate que bon administra-

— 283 — teur, essaya de panser les blessures ; l'ordre un peu rétabli dans la police d'Alger, il s'appliqua de son mieux à réparer les dégâts causés par les Anglais et calmer la douleur que les Raïes éprouvèrent par la perte de leurs frégates endommagées ou coulées. Voude lant rétablir un peu d'ordre dans l'administration l'Oudjak, des ordres en conséquence furent adressés aux différents chefs de l'intérieur. Quant à la Kabylie toujours turbulente, le nouveau dey recommanda à ses agents appuyés d'une colonne de n'y rechercher qu'à ramener un peu de calme. Ce fut ainsi que la révolte des Flissa se termina enfin par une paix qui fut signée avec leur chef BenrZamoum. Les Flissa, qui étaient, une grande confédération, s'engageaient par ce traité à payer aux Turcs un tribut annuel de 500 boudjouh (cle 900 à 1.000 francs environ). En revanche, les marchés turcs de la plaine des Isser et ceux même d'Alger devaient être largement ouverts aux montagnards. Malgré ce succès local et momentané, le malheur ne s'éloigna guère des gouvernants turcs ; la fatalité voulut qu'ils mourussent tous d'une mort violente. C'étaient là, peut-être, un des effets de la justice immanente qui veut que « l'on soit châtié par où l'on a péché ». Les décisions cle la Providence, étant immuables, les 'faits qui vont se dérouler vont, ici plus qu'ailleurs, confirmer les arrêts de cette fatalité qui fit, pendant trois siècles, cle la malheureuse cité d'Alger une ville cle bourreaux et cle rapine. L'année de 1817 ne va donc pas finir sans voir encore une nouvelle série de spoliations et cle crimes. La séance sanguinaire débute par l'exécution du bey d'Oran, accusé cle vouloir frustrer le Trésor du Beylek. Invité à se rendre à Alger pour verser le « dennouche » (part d'impôts revenant au dey), le bey, sans mê-

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fiance se mit en route; mais étant d'avance condamné, les chaouchs envoyés à sa rencontre ne lui donnèrent la capitale. Suivant les inspas le temps d'atteindre tructions reçues, le malheureux bey fut étranglé et abandonné au pont du Chélif. Cette nouvelle lâcheté révolta bien des consciences et excita contre le dey des colères qui ne purent se contenir. Dans l'ombre, une et ne tarda pas à mettre en conspiration s'organisa exécution ses funestes projets contre le chef de l'Etat. Le 8 octobre 1817, le dey contre lequel se tramait ce complot de haine et de vengeance se vit tout à coup cerné par ses ennemis et étranglé à son tour, dans son propre palais. Son protégé et ami Tchaker, le bey de Constantine, qui, souvent sans raison, avait fait couler aussi tant de sang-, ne tarda pas, trois mois après, à subir le même sort. La nouvelle de sa mort, de la disparition d'un gouverneur aussi vulgaire que sanguinaire fut. un soulagement pour toute la province de l'est. Ces deux exemples étaient un terrible avis pour les tyrans qui oubliaient que la Justice et le Droit étaient seuls durables. Mais la suppression d'un tyran ne débarrassait pas le peuple opprimé d'un régime aussi exécrable, comme de même, l'ablation d'un membre ne guérissait un corps corrompu ; le peuple algérien ne pouvait espérer quelà son état malheureux que amélioration que par un radical dans la forme de son gouvernechangement ment. En attendant, les despostes qui payaient de leur tête les tyrannies qu'ils exerçaient sur le peuple, n'empêchaient pas les calamités de s'abattre sur les malheu- reuses populations, se liqui, réduites au désespoir, vraient à toutes sortes d'excès. Ces crises de rage et de folie qui ne semaient évidemment autour d'elles que

— 285 — la ruine situation

'

ne faisaient qu'aggraver et la désolation, générale de la Régence d'Alger.

la

Le meurtre du dey Omar eut lieu à la suite d'une effervescence de la population algéroise effrayée par la réapparition de la peste. Le nommé Ali-Khoudja, du précédent complot à la suite principal instigateur duquel il s'empara du pouvoir, pensa, après ce coup de force, aux moyens cle donner à sa personne toute la sécurité voulue. Comme il savait par expérience que la tête du dey était toujours l'enjeu des crises chroniet ques provoquées par les caprices des Jannissaires des Raïes, il chercha, dès lors en prenant les rênes du pouvoir, à se dégager de l'étreinte directe et brutale exerçait sur la personne du Dey. que la soldatesque il alla donc Pour plus de sécurité et d'indépendance, s'installer avec ses bureaux à la Kasba; suivant l'exemcomposée ple cle certains deys, une garde d'honneur de 2.000 Zouaoua fut chargée de veiller aussi bien sur sa personne qu'à l'exécution stricte de ses décisions. il fit anAvec l'aide des Kabyles et des Kourour'lis, de noncer aux Yoldachs son intention bien arrêtée eux les prefaire respecter la loi, de les soumettre, miers,- à une obéissance absolue, au respect dû à la faite par majesté du trône. Après cette proclamation l'intermédiaire cle ses chaouchs soutenus par les du 2.000 Zouaoua, tous les partisans ou amateurs désordre furent, sans tarder, ; éloignés ou exécutés pour assainir la situation morale du pays, il permit aux autres Turcs mécontents de sa sévérité de rentrer en Orient. Continuant son 'oeuvre de purification et cle moil fit chasser des casernes toutes les femralisation, mes non mariées; les tavernes et autres lieux de mauvaises moeurs furent fermés sur son ordre. Mais si ces saines mesures furent joyeusement accueillies par ton-

- 286 — te la population honnête de la ville d'Alger, l'élément agitateur avec sa lie fut mécontent ; et les Zebentoies, soldats célibataires, habitués à la débauche et aux vices de la vie cle garnison, furent les premiers à se révolter contre ces saines réformes. Une tentative d'insurrection de la part des Yoldachs soutenus par le ramassis de la populace fut vigoureusement réprimée et dans cette juste répression les soldats kabyles chargés du coup de balai y donnèrent, de bon coeur. Chassés d'Alger, la plupart des perturba- . teurs expulsés ne trouvèrent rien de mieux que d'aller se joindre aux troupes envoyées en expédition dans l'intérieur pour les inciter à se soulever contre l'autorité du Dey. Bientôt ces agitateurs entraînant, tous les mécontents et la colonne cle l'est mutinée, se dirigèrent en force et menaçants contre la capitale. Le 29 novembre 1817, ils se présentèrent en ennemis sous les murs cle la ville; mais lorsqu'ils apprirent que la force de la garnison qui défendait celle-ci, était assez sérieuse, les chefs des mutinés, se montrant moins agressifs, essayèrent de parlementer pour se faire ouvrir les portes. Pour toute réponse, le Dey donna Tordre aux forts d'ouvrir le feu, tandis que l'agha Yah'ia, commandant en chef de la garnison, effectuait une sortie furieuse contre les rebelles ; ceux-ci surpris et débordés furent presque tous massacrés : plus de 1.200 Yoldachs et 150 de leurs chefs restèrent sur le carreau ; là encore, les Zouaoua, chargés de repousser les assaillants, exécutèrent les ordres reçus non sans trop faire sentir la rudesse de leurs coups. Cette leçon fut certes des plus dures pour l'orgueil et l'arrogance des janissaires ; exécrés de tous, leurs adversaires n'eurent pour eux aucune pitié ; ceux qui, échappés du carnage

— 287 — de la bataille, essayèrent par la fuite de sauver leur ou tués. vie lurent rattrapés, faits prisonniers Le succès de cette affaire qui fut célébré par trois jours de réjouissance permit au dey Ali-Khoudja d'asseoir son autorité en détruisant dans sa source cet élément de désordre et d'immoralité qu'ont toujours été les Yoldachs des côtes barbaresques (1). Nous sommes d'ailleurs, à une époque de l'histoire où il ne restait des Turcs, venus en Afrique au temps des Barberousse, que le déchet de cette race dégénérée. D'autre part, le métier de Janissaire, ou soldai du aux Turcs d'odey, n'était pas réservé exclusivement dire que l'enrôlement rigine ; on peut, au contraire, pour le métier de militaire ne trouvait d'éléments pour le recrutement des bataillons que clans la basse classe composée elle-même du rebut cle toutes les races, vivant en Algérie. La moralité cle cette armée turque était donc plus que douteuse ; aussi avec ses moeurs déchues et son sang corrompu, le soldat turc ne laissait, en effet, derrière lui que vices et tares. La caserne turque était l'école de corruption par excellence, et ce fut dans les garnisons turques que la jeunesse kabyle apprit les plaisirs empoisonnés de la débauche et contracta dès lors le « grand mal » qui lui laissa dans le sang le maladie inconnue germe de la syphilis, jusqu'alors clans le Djrudjura (2). Malgré les mesures énergiques prises par le dey

(1) Mercier, « Histoire de l'Afrique Septentrionale », tome III, page 499 et suivantes, et Berbrugger « Epoques militaires de la grande Kabylie », page 130. (2) Hanoteau et Letourneux, « La Kabylie et les coutumes Kabyles », Tome 1, page 459.

— 288 — tant contre les corrupteurs que contre les accapareurs, la vie morale et matériellle de la population devenait de plus en plus critique. La disette menaçait, la peste sévissait. Dans les premiers jours du mois de mars 1818, le dey lui-même fut morielllement atteint par la fut vivement terrible épidémie. Sa mort prématurée regrettée par toute la population honnête de la ville d'Alger. Ali Khoudja disparu, le désordre ne pouvait que se manifester dans tout le royaume où l'autorité turque était déjà fort discutée par les tribus de l'intérieur. Avant de mourir, le dey désigna, comme son succesnommé H'oussaïn. Au moseur, le Khoudjel-El-Khil, ment où celui-ci fut appelé à la tête du pouvoir, la situation matérielle et morale de l'Oudjak était loin d'être satisfaisante. Dans l'intérieur une grande agitation régnait dans toutes les tribus ; en Oranie l'étendard de la révolte fut publiquement levé par certains marabouts locaux; des chefs de confréries incitaient, le peuple à se déclarer indépendant ; un des plus influents d'entre eux, Sid El Uadj Mohi-Eddin, le père de Sid El Hadj Abd-el-K'ader que nous verrons plus tard s'illustrer dans ses luttes contre les Français, soulevant toute la région de Mascara, se déclara contre le régime turc. Les Tidjania cle Aïn-Ma'dhi, renforcés par l'arrivée de leurs frères du Maroc, se mirent en mesure de déclarer ouvertement la guerre à l'autorité turque avec laquelle leurs adeptes, les Oulad-Naïel, étaient en lutte de cette dernière indepuis longtemps. L'importance surrection, par son extension, inquiéta tout particulièrement les Turcs qui furent mis en demeure d'envoyer des secours urgents aux garnisons menacées des Hauts-Plateaux. La province de Constantine n'était pas plus calme ; le Hodna et la Medjana causaient depuis quelque temps

— 289 — les plus gros ennuis par leurs agitations continuelles, La faiblesse du gouverneaux beys cle Constantine. ment restait donc évidente ; et, cet état de choses qui de régner en au désordre et à l'anarchie permettait final l'écroulement ne pouvait qu'activer permanence du régime turc en Algérie. Telle était, en quelques mots, la situation du gouvernement d'Alger au moment où le nouveau dey H'oussain prit le pouvoir. Dès lors, la direction et le règlement des affaires intérieures de l'Oudjak n'étaient pas sans difficultés. Quant aux affaires extérieures la question de la Course que les puissances chrétiennes voulaient à toute force régler, en exigeant le respect des Irai tés signés avec les Turcs, était une question plus 11 s'agissait d'une mise en demeure qu'embarassanfe. de se déclarer pour ou contre la piraterie, dilemne qui mettait dans toutes les tortures le gouvernement "d'Alle Dey n'ignorait pas que ger. Dans cette alternative, s'il se soumettait aux injonctions des puissances étranAlger se prêterait gères et même de Constantinople, difficilement à renoncer à la Course et à se dépouiller ainsi de ses seuls moyens d'existence. dans l'exercice de la piraDéjà un ralentissement terie provoquait des faillites et rendait la vie intenable aux Raies algériens qui ne pouvaient se consoler de se voir privés de cette source de richesse et de bienet poliêtre. De sorte que ces entraves diplomatiques ou d'ailleurs souletiques venant de Constantinople du vaient des colères terribles contre le gouvernement accusaient de faiDey, que « Behria » et commerçants blesse et de poltronnerie. Dès les premiers jours de son règne, le nouveau et malheureux Dey faillit même, tomber deux fois sous Se sachant sérieusement le couteau des, mécontents.

— 2902— menacé, et ne voulant pas s'exposer davantage,' il s'enferma dans la Kasba entouré comme son prédécesseur d'une garde composée de Zouaoua. Comme soutien de son trône et cle son pouvoir, le dey confia le commandement en chef des troupes à YAghaYahia, qui fit ses preuves d'énergie et de fidélité dans la précédente sédition. Cet énergique officier fut en même temps chargé de la haute direction de toutes les affaires civiles cle l'Oudjak et prit à cet effet le titre à'Agha des Arabes, Dans l'exercice cle ses fonctions aussi bien militaires que civiles, l'Agha-Yahia essaya cle rétablir l'ordre en au pouvoir imposant le respect dû particulièrement central; grâce à ses qualités guerrières et administratives, il parvint non sans peine à ramener un peu de confiance et de calme dans l'esprit des Algérois et des tribus mekhzen de l'intérieur; par son intelligence et son énergie, il rétablit les finances et organisa l'armée. En imposant partout le respect cle l'autorité, il put rendre ainsi les services les plus signalés à son gouvernement en agonie en reculant de quelques années l'heure fatale de la fin du régime turc en Algérie (1).

(1) Voir référencessur VAgha- Yah'ia, dans l'Histoire de l'Afrique septentrionale, Tome III page 504.

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ZA'MOUM' MH'AMMEDAITH-KASSI ET LES DERNIERS CAIEDS TURCS

SOMMAIRE

Sentiments du Kabyle au service du Turc. — Emploi de l'activité berbère à travers les siècles. L'amour de la bataille, de la gloire et du butin fait du montagnard kabyle un excellent soldat. — Le dey Houssaïen fait des Zouaoua clesa garde, un corps d'élite.— Le désordre régnant dans l'intérieur, le dey se prépare à organiser une colonne d'expédition et lance des appels cle mobilisation aux différents zemouls. — Les A'mraoua kabylisés refusent, sous de vagues prétextes, de répondre à l'appel du Makhzen. — Rébellion symptomatique contre l'autorité turque. — Intervention de Yahia-Agha et la politique kabyle. — Jeux des Çof : Aïlh Mohï-Eddin et Aïtli-Kassi ou Çof d'en-bas et Çof d'enhaut. — Avec les Amraoua partisans des Aïfch-Kassi, les tribus Aïtli-Ouaguenoun et Aïtli-Djennad étaient les plus menaçantes pour la sécurité du Bordj-Sébaou et même de Dellys. — Après avoir poussé une pointe sur Thamda qu'il livra aux flammes, Yaîiia s'attaqua aux Aïtli-Ouaguenoun sur les quels il remporta de vagues succès. — Vers la. fin. de 1819 l'agita termina la campagne en signant la paix avec ies tribus dissidentes et Mh'ammed Aïtli-K'assi investi du titre de Gaïed des « Amraoua Cheraga». — Gouvernement et fourberie des agents turcs. Complot et assassinat de Mh'ammed Aïth-Kassi au Bordj-Sebaou (1820). — 20

— 392 — Colère et soulèvement des tribus : Bordj-Sébaou et Boghni furent de nouveau très menacés. — En guise de représailles, les Kabyles habitant Alger furent lâchement molestés par les Turcs, ce qui provoqua de la part du corps consulaire une protestation énergique contre de pareils procédés. — Le Dey Houssaïen inquiet et impuissant essaie vainement par des concessions de ramener les tribus soulevées à l'obéissance et au calme. — En Kabylie les Za'moum et les Aïth-Kassi se firent les pivots de l'émancipation et les champions de l'indépendance kabyle. Situation critique tant au point de vue politique qu'économique de l'àudjah d'Alger. — Avec un trésor vide, le Dey essaya cependant de réprimer les révoltes qui se multipliaient chaque jour à l'intérieur. — Une campagne contre les Beni-Abbas fut 'organisée : intervention du marabout Beni-Ali-Clidrif pour y rétablir la paix. — Selon les conventions arrêtées, SaM ou liabah' eut le commandement de l'Oued-Sahel (1824). Tandis que les tribus du Sébaou conservaient encore quelques apparences de se déclarèrent nettement soumission, les Aïlh-Dj'ennad indépendants et hostiles. Affaire de la goélette américaine « The Harriet » à la suite de laquelle le dey d'Alger reconnut son impuissance. — Mais au printemps 1825, une nouvelle expédition fut organisée contre la Kabylie. — Aïth-Ouaguenoun et AïthDjeïmad menacés prirent les armes. — Yah'ia agha attaqua séparément les deux tribus qui ne surent pas unir leurs efforts pour se défendre. — De son Camp des Isiail dirigea le combat de façon à avoir hhen-Ou-meddour raison de l'une et de l'autre des tribus qu'il voulait châtier. Se servant de la politique locale il put aisément pénétrer dans le Haut-Sébaou jusqu'au pied cle Thamgout' où il incendia les villages de Freh'a et de Thimizar des Aïth-Djennad. Une Paix signée livra à l'influence turque les tribus du massif occidental de Thamgout'. — La politique turque avec les populations soumises à leurs influences : Cajoleries turques à l'égard des Marabouts ou chefs laïcs de Confédérations. — Traces et souvenirs du passage du gouvernement turc. Les Aïth-K'assi choyés n'oublient pas la tradition et restent Kabyles, c'est-à-dire libres et indépendants.

— 293 — On a vu précédemment que le corps des Zouaoua formé par El-H'adj Ali-Khoudja avait su réprimer toude la populace et même étouftes les insubordinations fer les mutineries de la milice et que, grâce à ce corps d'élite renforcé de Kourour'lis, l'Agha-Yahia put aisément dégager et sauver Alger menacée par des bandes de janissaires en révolte. Etant donné le genre cle sentiments du montagnard à l'égard du Turc, le concours du montagnard pour servir et soutenir un gouvernement qu'il détestait pourrait paraître paradoxal. Cependant, le sens de ce concours était tout autre qu'on serait tenté de croire. Du fait de l'enrôlement des Zouaoua comme fantassins dans les casernes turques, de l'offre de leurs services au profit du gouvernement turc, de leur dévouement dans l'accomplissement de leur tâche pendant'la durée de leur engagement, il ne faut pas déduire de tout cela que les Kabyles étaient acquis au régime des Turcs et qu'ils étaient alors bien soumis à leur autorité. Les exigences de la vie, les aptitudes d'activité du montagnard avaient largement contribué à ce contact forcé. Il ne faut voir là, avec toute sa loyauté et son respect de la parole donnée, qu'une preuve de l'activité débordante de la race; habitué à la lutte, le montagnard est naturellement porté vers les choses cle la guerre ; . d'un tempérament ardent et belliqueux, le rôle de guerrier l'a toujours fasciné et attiré. Révolutionnaire clans l'âme, toute l'histoire cle sa vie s'est écoulée dans le désordre et l'agitation. Dès les temps les plus reculés, ne trouvons-nous pas en effet le Berbère mêlé à toutes les civilisations, à fous les mouvements de conquête, à toutes les expéditions guerrières en Afrique et même ailentreprises leurs. Libyen avec les Grecs, Numide avec les Phéni-

— 294 ciens et les Romains, Berbère avec les Arabes, Kabyle avec les Turcs, c'est tout un; sa vaillance et son activité le mettent au premier rang des facteurs des civilisations d'Occident. et aventureux batailleur qui poussa le montagnard à vendre ses services militaires aussi bien aux généraux phéniciens qu'aux empereurs romains, aux émirs arabes qu'aux pachas d'Alger. amateur intéGuerrier actif et fier par tempérament, ressé des richesses d'ici-bas, il est partout où l'on se bat, partout où l'on peut plier et s'enrichir. Si l'amour du butin et de la gloire le fascine et le pousse au combat, le choc des lances, le bruit de la poudre, les cris de rage et de mort de la mêlée, le grisent' et font de lui un terrible adversaire, tant par sa bravoure et son mépris de la mort que par son endurance, sa vaillance et sa ténacité dans le combat. Aussi brave, mais plus le Zouaoua, par ses quadiscipliné que le janissaire, lités natureles, a de tout temps fait un excellent soldat et un vaillant guerrier. Fidèle et loyal, il est d'un dévouement sans limite pour son chef comme pour sa cause. C'était son caractère Ces qualités morales et guerrières des Zouaoua reconnues et appréciées depuis longtemps, le dey Houssaïen conserva donc parmi ses troupes le corps de Kabyles créé par son prédécesseur. Yah'ia-Agha l'ordes engagements ganisa et le fortifia en provoquant qu'il encourageait par tous les moyens. De ce corps auquel il donnait tous ses soins, l'agha en avait, en effet, grand besoin pour rétablir et maintenir le principe de l'autorité du pouvoir central fortement ébranlé en ce moment. De tous les côtés, de l'intérieur rieur, les nouvelles s'annonçaient de l'extési les mauvaises; comme

— 295 — se trouavec les étrangers relations diplomatiques se vaient des plus tendues, en Algérie les insurrections tribus-makhzen Pendant que certaines multipliaient. même se déclaraient ouvertement en révolte, d'autres ne répondaient que mollement à l'ordre d'appel qui leur était adressé; c'était dans tout l'Oudj'ak un désordre général contre lequel il était urgent de réagir. Pour cela, une armée forte et bien disciplinée s'imposait; et le brillant organisateur qui poursuivait l'Agha-Yah'ia, son plan, consacra tous ses efforts à la 'formation définitive du corps des Zouaoua, corps avec lequel, soutenu par une cavalerie de choix, il allait dans l'intérieur du pays pour rétablir un peu d'ordre dans le et avec les tribus récalcitrantes royaume, guerroyer l'emporter sur elles plus d'une victoire (1).

Nous avons dit, vers la fin du chapitre précédent que sous l'influence d'agents religieux l'état d'insurrection devenait presque général en Algérie et que les Tidjani révoltés menaçaient particulièrement de soulever contre le gouvernement turc toutes les tribus des HautsPlateaux et du Sud Algérien. Ce mouvement d'insuborc'inaMon de la Confrérie des Tidjania était sûrement le plus inquiétant de tous. Dès son arrivée, le nouveau Dey, informé de la gravité de la situation, pensait donc aux moyens de réprimer cette insurrection et de ramener à l'ordre les Tidrégulier qui avait (11 En 1830. le corps d'infanterie réellement " participé à la bataille de Staouéli était celui des Zouaoua ". L'origine de notre corps de f* Zouaves ", remonte donc à cette époque. Au point de vue linguistique, le terme Zouave n'est d'ailleurs qu'une altération du mot Zouaoua dont les modifications vocaliques et orthographiques effectuéestant par les Arabes que par les Français se présentent de la façon suivante : Zouav = Zouaou = Zouaoua, pluriel de Zouaoui = Gaouaoui = Agaoua, nom ethnique spécial qui'tlésigne l'habitant du Djurdjura.

— 296 — jania révoltés. Il leva des troupes et chargea le généet refoulant, leurs ral Yah'ia d'aller, en combattant et insoumarabouts turbulents châtier.les partisans, mis dans leur fief même de A'ïn-Madhi. Pour effectuer cette lointaine expédition, l'agha dans son ordre de mobilisation adressé à tous les Zemoul, Iribus-makhzen, n'oublia pas cle faire appel également aux Mekkaznia des colonies voisines de la Kabylie. Mais chose étonnante, il arriva que certains de ces Zemoul, partide répondre à culièrement les A'mraoua,. refusèrent pour l'appel qui leur avait été lancé; Ils prétendirent, leur refus, que le-contrat justifier qui les liait, au « Beylik » ne leur imposait pas les charges que le gouvernement leur réclamait et qu'ils ne devaient le service militaire que clans les régions cle limitrophes leurs colonies; dans ces conditions, leur place de surveillance étant en Kabylie, ils refusaient de participer aux expéditions lointaines (1). Le refus était catégorique, la rébellion était évidente et les motifs invoqués étaient plus que dérisoires, car l'éloignement des lieux où se trouvait l'ennemi à combattre n'avait jusqu'alors jamais fait hésiter les contingents Zouaoua. à se joindre aux colonnes expéditionnaires envoyées par les Turcs pour aller guerroyer en pays étranger, soit du côté de l'Ouest, soit du côté de l'Est. Ce refus de la part d'une tribu makhzen était un exemple frappant sur le degré de crépitude du régime turc en Algérie vers la fin du XVIIIe siècle. Depuis trois siècles que jamais pareil argument ne kabyle qui, au service des battre tant au Maroc qu'en les. Turcs étaient en Algérie, fut invoqué par le fantassin Turcs, put ainsi aller comTunisie. La raison réelle du

(1) Mercier « Histoire de l'Afrique septentrionale », Tome III page 504.

- 297 refus opposé par les A'mraoua était que ceux-ci étaient kabyle, et que, subissant l'inpris dans l'engrenage fluence morale et sociale de leurs frères du Djurdjura, ils voulaient, comme eux, reprendre leur liberté d'action et leur indépendance. L'amour du pays natal, les attraits de la liberté, les de leurs tribus d'adoption, souvenirs et traditions l'honneur et l'intérêt de leurs çofs, les mariages et les sympathies formaient autant de liens qui les rivaient et les fixaient au Djurdjura; cette attraction morale qu'ils subissaient avec douceur les incitait depuis longtemps du Turc. à se détacher moralement et politiquement C'était cet état d'âme qui leur fit dire, prétexte aussi ingénieux que sincère, que leur tribu avait besoin de leurs bras, de leurs cavaliers et de leurs aimes pour assurer sa défense. était nette. La rupture tendant à une séparation Dans cette réponse où leurs sentiments intimes étaient à peine déguisés, les A'mraoua ne firent qu'exprimer la plupart des ouvertement la pensée qui animait Zemoul ou colonies installées autour de cette Kabylie enchanteresse. des A'mraoua, Après la manifestation il ne pouvait plus rester d'espoir à l'autorité turque de s'exercer plus longtemps sur ces « Cailloux de bronze » et « mangeurs de glands » de Lalla-Khelidja. Dès le commencement du XIXe siècle, l'indépendance kabyle, sa réparant ainsi ses brèches, va tenter de reprendre revanche sinon par un refoulement général de l'endu moins par une résistance vahisseur, énergique contre les nouvelles et dernières attaques qui allaient encore être dirigées contre elle. La rébellion des A'mraoua ne laissait aucun doute aux Turcs sur la triste situation que leur réservait la Kabylie. D'ailleurs, leur influence depuis quelque temps ne s'y exerçait

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plus; sous la pression des tribus voisines leurs postes encerclés étaient partout avancés de commandement menacés de succomber. Dès 1818, le bordj-Boughni fut pris et démantelé et la garnison qui eut la vie sauve, grâce à la protection de quelques « marabouts », l'ut chassée par les Guelchoula et les Aïth-Sedq'a. Les colonies du moyenSebaou subissaient à. peu près le même sort. Celle des A'bid-Chamlal, soumise aux chocs des Aïth-Irathen et des Àïth-Aïssi, arrivait à peine à se maintenir; le poste avancé de Tamda, menacé par quelques contingents des Aïth-Djennad et des Aïth-Fraoussen, ne tarda pas à tomber entre les mains de ces deux tribus. Tout le moyen Sebaou, de Ïizi-Ouzou jusqu'à Mekla, fui repris du çof d'En-Haut, c'est-à-dire les par les partisans Kabyles. du BordjQuant aux postes de commandement Sebaou et du Bordj-Ménaïel où se réfugièrent les repréils sentants turcs et quelques-uns de leurs partisans, furent bientôt cernés, l'un par les principales confédéet rations du Haut-Sebaou unies aux Aïth-Ouaguenoun les Afith-Irathen el l'autre par les Flissa-Oumellil et leurs alliés. Dans ces conditions, il ne restait aux pauvres tribus makhzen, qui voudraient encore conserver leur fidélité, qu'à se soumettre pour éviter la perspective d'être « mangées » par les dissidentes; dans cette alternases. droits, la voie à tive, le parti kabyle reprenant suivre pour les «• Mekhaznia » et « Abid » était tout indiquée. Isolés et sans force ni moyens de résistance possible pour assurer leur vie et sauver leurs quelques biens, ils ne pouvaient mieux faire, livrés à euxmêmes et à cette force de l'ambiance du milieu, que de se plier et de n'opposer aucune résistance au flot débordant et tumultueux du torrent kabyle.

— 299 — De sorte que la plupart de ces colonies, minées par la défection et privées bientôt des principaux éléments et furent réduites à s'étiolèrent qui les composaient, leur influence morale annihilée, elles l'impuissance; locale plutôt une gêne devinrent pour l'administration qu'une force; au point de vue militaire, leur concours de ne présentait guère toutes les garanties nécessaires fidélité; si certaines d'entre elles étaient encore fortes et à peu près sûres, leurs sentiments de fidélité et leur force étaient souvent neutralisées par des considérations locales. Sans passer ouvertement dans l'autre camp, les réautres tribus, hésitantes et indécises, entendaient server leur force pour l'employer, non pas au profit exclusif de leurs maîtres les Turcs, mais à leur proelles atten.pre avantage; sans trop se compromettre, daient que les circonstances leur donnassent, à elles leur indépendance aussi, l'occasion pour reconquérir et reprendre leur autonomie administrative. de l'étreinte libres, Dégagées turque, redevenues devenait dès lors comleur cause toute d'émancipation mune avec celle de leurs frères et alliés, les montagnards. C'était fatal; l'opération était lente, le résultat final lointain, mais le virus de la démocratie kabyle contaminé les éléments qui avait depuis longtemps des Zemoul, ne pouvait donner d'autres hétérogènes résultats. S'affranchir, reprendre toute leur liberté d'action et tel a été le mobile qui avait disposer d'elles-mêmes, poussé les A'mraôua, les premiers, à répondre à l'aprefus sur la pel du Dey par un refus d'obéissance, portée et le sens duquel il n'y avait plus d'illusions possibles. C'était la rébellion, la révolte contre le joug du pouvoir turc. La Kabylie, instigatrice morale de la

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conduite des A'mraoua, excita la colère du Dey, qui, son foudre de guerre, pour la châtier, lui dépêcha l'Agha-Yah'ia (1).

Revenu de l'expédition du Sud, Yah'ia-Agha se dirigea vers la Kabylie, où, nous l'avons dit, l'autorité ' turque était également ébranlée. Le but principal de cette opération était d'essayer de rappeler à l'obéissance les A'mraoua dont les manifestations d'indiscipline et de séparatisme ne manquaient pas d'inquiéter le Yah'ia devait pouvoir central; dans cette entreprise, aussi profiter de cette mission administrative pour châtier quelques tribus indépendantes qui avaient" osé empiéter sur le territoire du bled-Makzen, particulièrement dans la vallée du Sebaou. Dans la vallée du Sebaou, les Aït-Ouaguenoun et les être les plus compromis Aïth-Djennad se trouvaient dans la rébellion des A'mraoua. Cette dernière tribu, soumise depuis longtemps aux fluctuations de la politique locale, était divisée en deux çofs : le « çof d'en bas », ayant à sa tête la famille des Aïth Moh'i-Eddm de Thaourga, chez les Beni-Thour, et le « çof d'en haut » dont la direction était entre les mains de la famille Aïth-Kassi (2). Le col de Tizi-Ouzou marquait la ligne de séparation des territoires occupés par les deux clans. Pour le « çof d'en bas » resté gouvernemental, les A'mraoua qui en faisaient partie, portaient le nom de « R'ouraba » (occidentaux); le caïd turc en était le (1) Voir sur l'agha Yah'ia les notices publiées dans la " Revue Africaine^" n° 103 pages 62, 68, 73 et suivantes ; n° 104 pages 89, 112 et suivantes, etc... etc.. .par M. Robin. (2) Robin : Organisation des turcs dans la Kabylie, *' Revue Africaine " n° 98 page 140, n° 99, pages 68 et suivantes- etc...

— 301 — chef politique et le Bordj-Sebaou se trouvait donc être leur point de concentration; tandis que le centre de ralliement des A'mraoua-Cheraga (orientaux) se trouvait être Thamda qui était sur la rive droite .du Sebaou sur le territoire même des Àïth-Djennad et des Aïthformaient Ouaguenoun. Rappelons que ces derniers une puissante tribu et que leur territoire occupant la partie occidentale de la chaîne de Thamgout' s'étendait jusqu'aux portes de Dellys et qu'un certain nombre de leurs villages dominaient du Nord le Bordj-Turc et toute la moyenne et basse vallée du Sebaou. Toute la chaîne maritime qui s'étend de Dellys jusqu'au pic des de Thamgout' était donc fermée aux empiétements Turcs, tant par les Aïth-Ouaguenoun que par les AïthDjennad. Malgré des tentatives de toutes sortes pour atteindre le petit massif de Thamgout' par mer ou par les efforts terre, à cause de cette barrière naturelle turcs furent vains. ces deux puissantes tribus parvinrent Jusqu'ici, donc, grâce à leur union, à résister vaillamment aux assauts répétés de la domination turque. Mais au cours des événements, il arriva que la question de çof s, habi, lement exploitée, l'ennemi, parvenant à briser leur entente, ces deux tribus, comme toutes les autres, 'furent à deux doigts de leur perte. La dernière campagne menée exclusivement et contre les Aïtli-Ouaguenoun les Aït-Djennad, fut un des plus malheureux exemples donnés aux tribus qui ne voulaient pas comprendre dans leur union. que leur force résidait uniquement La mésentente entre les différentes Confédérations composant le çof d'En-Haut, faisant le jeu des Turcs, les partisans restaient des A'mraoua-Cheraga donc seuls à faire face aux menaces de FÀgha-Yah'ia. Ce fut en l'an 1819 que Yah'ia-Agha, à la tête d'une forte colonne, arriva donc en Kabylie. La colonne, com-.

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posée en partie de cavalerie et renforcée d'une batterie d'artillerie de campagne, atteignit, sans encombre le Sebaou. Du bordj-Sebaou qu'il prit comme centre d'opératioiii il commença sa campagne. Employant plutôt l'intrigue que le canon, il fit cependant une démonstration dans la direction du Haut-Sebaou, razzia et brûla quelques villages et fermes de la vallée: A Thamda où se trouvait la résidence principale des Aïth-Kassi, rien ne fut ménagé; tout fut détruit et livré aux flammes. Les A'mraoua-Oufella châtiés, il revint ensuite sur ses pas pour aller camper à Zaouia (Litama) située sur la rive droite du Sebaou au pied de Makouda, important village des Aïth-Ouaguenoun dont les chefs étaient depuis quelque temps en lutte ouverte avec le caïed du Sebaou. Cette affaire où se dessina une provocation nettement marquée inquiéta la Kabylie et surtout les tribus compromises dans la rébellion des A'mraoua. Les AïthKassi, les premiers insultés et humiliés, se préparèrent à la résistance ; faisant appel à leurs partisans pour venir les aider à tirer vengeance de l'insulte qui leur avait été faite, ils s'armèrent et attendirent qu'une occasion propice se présentât pour fondre sur l'agres- . seur. tenu au courant de ce qui se tramait L'agha-Yah'ia, autour de lui, ne perdit pas de temps. Cherchant à profiter du manque de cohésion, de la division qui existait au sein de la tribu sur le territoire de laquelle il campait, sans tarder il attaqua les Aïth-Ouaguenoun ; parti des Beni-Thour et de Thaourga, secondé par les Mahiddin, partisans des Turcs, il refoula les contingents des Aïth-Ouaguenoun et eut sur eux quelques succès ; mais un retour offensif, mené énergiquement par les habitants, massés sur les hauteurs de la Mizrana, repoussa en leur infligeant de lourdes pertes, les Turcs et leurs

— 303 — goums. Reconduits jusque dans la vallée du Sebaou, les Turcs fortement bousculés se réfugièrent dans leur bordj. Par la force des armes, les Aïth-Ouaguenoun restaient donc vainqueurs. Cet échec qui pouvait se répéter et provoquer un désastre plus grand, incita les Turcs et leurs partisans à la prudence. Changeant de lactique, ceux-ci convinrent d'arrêter toute offensive de front par la crête contre la tribu qui s'apprêtait à se défendre avec énergie. L'agha Yah'ia, voyant en effet que d'autres contingents alliés arrivaient à l'aide des Aïth Ouaguenoun, alors que ses propres effectifs étaient relativement faibles, feignit d'être satisfait des quelques premiers résultats obtenus. Affectant de prêcher la réconciliation et l'oubli, il lit dire à la tribu Ouaguenoun qu'il accepterait les conditions de paix proposée. Le traité signé avec les chefs kabyles du « çof d'en haut », il ordonna à ses troupes et partisans de cesser, les hostilités. La menace turque momentanément arrêtée, l'effervescence qui agitait les tribus parut se calmer ; mais, au fond, ce règlement précipité du conflit ne satisfit ni l'un ni l'autre des adversaires. Connaissant le caractère vindicatif des Turcs et la méfiance des Kabyles, ce traité de paix de l'année 1819 ne pouvait donc être qu'une espèce de trêve momentanée, signée entre les Turcs et la Kabylie. Cependant, ces vagues résultats obtenus en Kabylie, Yah'ia rentra aussitôt à Alger, non sans avoir recommandé à ses agents d'employer tous leurs efforts au maintien de l'ordre et au rétablissement des relations amicales avec les Aiïth-Ouaguenoun et particulièrement avec la famille des Aïth-Kassi, le pilier et l'âme du <( çof d'en haut ». L'esprit de réconciliation sinon sincère, du moins politique, préconisé par Yah'ia, ne

— 304 — tarda pas, en effet, à donner tous les résultats attendus. Peu après sa rentrée à Alger, l'agha eut la. satisfaction de recevoir par l'intermédiaire de Za'moum représentant des Flissa-Oumellil et de BenrKanoun, caïed des Isser, la soumission officielle des Aïth-Kassi. En réponse à ce geste de loyauté, leur chef M'hamed Aïih-Kassi fut nommé cdied, des A'mraoua-Cheraga, c'est-à-dire du Haut-Sebaou. Du même coup, rassurées par cette investiture, la plupart des familles-makhzen qui s'étaient réfugiées dans la montagne revinrent aussitôt reprendre leur poste de Mekhaznia et payèrent, pour la forme, les faibles amendes qui leur avaient été infligées à la suite de leur désertion. Les Aïth-Ouaguenoun sous l'influence des Aïth-Kassi renouvelant leur soumission livrèrent des ôlages. Sous la protection des Aïth-Kassi le poste de Boughni fut rétabli. Avant la fin de 1819, l'ordre dans cette partie de la Kabylie semblait donc rétabli. (1) Mais la perfidie turque, qui,, malgré tout, n'arrivait la vigilance des loyaux montaguère à surprendre gnards, vint une fois de plus rappeler aux Zouaoua que la mauvaise foi et la fourberie de grands criminels ainsi dévoilées ne pouvaient attirer sur leurs auteurs que le mépris et la haine de tout le Djurdjura. Connaissant la traîtrise traditionnelle des gouvernants turcs, les chefs kabyles qui avaient quelques relations avec eux n'oubliaient pas 'd'être sur leur gar> et de prendre en conséquence les précautions nécessaires pour faire face aux dangers d'une trahison toujours posible. Dans cette atmosphère de duplicité, le Turc se trompait s'il croyait par des fourberies de cette nature surprendre la vigilance prudente des Kabyles. Les Aïth-Kassi, malgré les honneurs et les cajoleries (1) Voir références dans Mercier « Histoire de l'Afrique Septentrionale», tome III, page 504.

— 305 — dont on les entourait, ne se fiaient guère aux représentants turcs avec qui leur fonction les mettaient en relation constante. Moh'ammed-n-Aïth-Kassi investi du titre de Caïed du Haut-Sebaou n'ignorait pas la rancune qui couvait dans le coeur des Turcs contre lui ; mais se sachant sans reproche et sans peur, il ne reculait jamais devant leurs embûches. Fier et courageux, il était prêt à répondre à toute lâcheté. Vers 1820, Yah'ia-Agha qui ne pouvait oublier l'échec que lui avaient l'ait subir les Aïth-Ouaguenoun soutenus par les Aïth-Djennad devant Makouda, cédant alors à ses sentiments de vengeance, chercha à châtier par une lâche trahison la tribu qui l'avait humilié. Pour mieux réussir dans ses noirs desseins, il fallait surprendre la tribu en endormant sa méfiance et celle de ses principaux personnages dont il fallait avant tout se débarrasser en mettant ces derniers hors de combat. toujours entouré des prinMoh'ammed-n-Aïth-Kassi, cipaux notables du « çof d'en haut » devaient être les premiers frappés. A cet effet, de connivence avec le Caïed du Sebaou, un complot fut ourdi contre eux. Pour ne pas éveiller la méfiance des victimes désignées devait être le la Kabylie, choisie par les conspirateurs, ' lieu d'exécution de leurs sinistres projets. Le Caïed du Bordj-Sebaou fut donc secrètement le plan de ce guetchargé d'organiser et d'exécuter apens. En effet, dans le courant de l'année 1820, Moh'ammed-n-Aïth-Kassi, le chef du « çof d'en haut », fut convoqué un jour à se rendre au « Bordj » pour affaire urgente et secrète ». Le chef kabyle, accompagné de ses principaux amis alla au rendez-vous. La rencontre assez cordiale. Un moment après fut apparemment la réception, le caïed turc, sous prétexte d'entretien intime et particulier entre lui et le chef kabyle, se leva

— 306*— et invita Moh'ammed-n-Aïth-K'assi des salles du bordj. à le suivre dans une

Aussitôt entré et à l'improviste, Moh'ammed-n-A'ïlhK'assi qui passait devant fut, par derrière, abattu d'un coup de pistolet lire par le caïed lui-même, cependant .que d'autres assassins cachés dans le bordj se montraient et cherchaient à cerner et massacrer ses comséparé. Quoipagnons dont, il avait été traîtreusement le chef kabyle, plein d'énerque blessé mortellement, gie, fit face à l'ennemi et se servant de ses armes eut la consolation, avant de rendre l'âme, de faire mordre la poussière à son lâche agresseur qui, touché au coeur, mourut sur le coup. La disparition imprévue du chef des conspirateurs causa un certain désarroi parmi les conjurés qui ne purent avoir raison de l'énergique résistance de leurs victimes. Le bruit de l'attentat répandu par les échos des multiples coups de feu échangés permit aux tribus voisines où l'alarme fût aussitôt donnée, de prendre les armes et de se tenir sur leur garde pour empêcher les Turcs et leurs partisans de mettre à exécution leur plan de surprise et de razia dans la région du Haut-Sebaou (1). Il a été convenu, en effet, que ce guet-apens devait être immédiatement après suivi d'un coup de main ayant pour but la destruction de Thamda et de ses dépendances. Mais la nouvelle de ce crime odieux.s'étant rapidement répandue dans toute la Kabylie, les tribus s'agitèrent, et, prenant les armes, les Aïlh-Djennad, les premiers descendus clans la vallée du Sebaou, brûlèrent le poste avancé de Mekla et chassèrent le nommé « Oubadji » qui venait d'y être installé comme caïed au lieu (1) Voir références dans Mercier, Tome III page 509. Consulter aussi, une note détaillée relative à ce guet-apens du Bordj-Sebaou dans l'ouvrage intitulé " Chants populaires de la Kabylie du Djurdjura ", par Hauoteau, page 454-458.

— 307 — et place d'un Mth-Kassi. A ce signal, tout le « çof d'en haut » se mit en mouvement et menaça de déborder sur les possession turques de la région. Les colonies des de la Zaouia, du Bordj Sebaou et de A'bid-Chamlal, Boughni furent de nouveau mises en danger. Devant ce soulèvement général des tribus kabyles, le Makhzen s'irrita et les Turcs d'Alger furieux d'avoir rien de mieux, en manqué leur coup, ne trouvèrent pour les jeter en que d'arrêter guise de représailles, prison, les quelques kabyles dénoncés ou rencontrés en ville. Avec des mesures aussi ineptes qu'arbitraires, prises contre de pauvres innoncents dont la plupart étaient depuis longtemps employés soit dans les maisons de commerce, soit dans les consulats européens, le Turc ne faisait qu'exciter les colères et activer sa déchéance ; avec de pareils procédés tolérés par l'administration, il était aisé de noter combien étaient gradu gouvernement d'Alves le désarroi et l'impuissance ger à cette époque ! arbitraires et en violation des Aussi, ces arrestations de la part de tous droits des gens provoquèrent-elles accrédités à Alger une les représentants européens protestation énergique auprès de l'Oudjak ; mais fasciné et aveuglé par le malheur qui l'attirait vers l'abîturc devenu insensible aux conme, le gouvernement seils les mieux avertis ne changea rien à sa politique et d'exaction. Un régime qui ne se distind'oppression et sa félonie ne pouvait guait que par sa scélératesse vivre plus longtemps. Fixée depuis longtemps sur les sentiments des Turcs, la Kabylie ne s'étonna pas outre mesure des actes de lâcheté commis à rencontre des siens ; déjà lasse du joug qui pesait sur elle, les exactions répétées des Turcs ne purent que l'inciter à doubler ses efforts qui, 21

- 308 — avec une résistance soutenue, lui permettrait d'arriver se dégager définitivement de leur étreinte. Dans sa colère déchaînée, la Kabylie allumant ses feux d'alarme appela aux armes toutes ses tribus, et bientôt dans tout le Djurdjura un soulèvement général turéclata. Dès lors, la situation de l'administration que devint réellement critique ; les nouvelles arrivant de l'intérieur s'annonçaient des plus mauvaises ; partout, aussi bien clans la vallée de l'Oued-Sah'el que. dans celle du Sebaou, le vent de la révolte menaçait de balayer les Turcs et de les rejeter eux et leurs chaouechs hors des territoires kabyles (1). Se sentant impuissant à contenir dans ses débordements la tourmente kabyle, le dey chercha à en retarder les effets en parlementant avec les montagnards ; à cet effet des ordres nécessaires furent envoyés aux différents caïeds de ces régions pour leur recommander la plus grande prudence ; ils devaient non seulement se montrer moins exigeants dans le règlement de certaines affaires, mais accorder aux tribus toutes sortes de concessions et promettre aux familles mécontentes les satisfactions morales et matérielles qu'elles désiraient obtenir du Makhzen ; dans leurs démarches, ne del'appui de certains personnages maraboutiques vrait pas être négligé pour obtenir la réconciliation souhaitée. L'intervention de l'influence maraboutique en faveur de l'autorité turque fut de la part du dey une des conceptions des plus heureuses; appelés à jouer le rôle de ces marabouts réussirent d'arbitres, quelques-uns en effet à ramener un peu de calme dans l'esprit de certaines tribus. (1) "Epoques Militaires de la Grande Kabylie" par Berbrugger pages 132 et suivantes.

— 309 — créée- à la Dans la vallée du Sebaou, l'effervescence était suite cle l'assassinat de Moh'ammed-n-Àïth-Kassi tellement. grande que les Turcs furent obligés, pour calmer cette agitation menaçante, de solliciter l'aman, la protection des A'mraoua, même des dissidents à qui, avec une amnistie entière et complète les concernant, ils promirent cle satisfaire également aux exigences des autres tribus, leurs alliées. A celles d'entre elles qui.se d'être lésées dans leurs intérêts, Yah'iaplaignaient agha promit de leur rendre justice et de les faire dédommager. Selon les clauses de la « réconciliation », pour médes et respecter l'amour-propre nager les intérêts morales ou chefs du te çof d'en haut », des réparations acmatérielles leur furent sur-le-champ publiquement cordées par le Gouvernement d'Alger. La famille des Aïth-Kassi, après avoir obtenu 1' « aman », rentra en possession de ses domaines de Mekla' et de Thamda. La « Diya », prix du sang, ayant été repoussée avec mépris par elle (i), il restait à trouver le moyen moral de la dédommager de la perte de son chef. Lui reconnaissant la grande influence qu'elle exerçait sur les tribus du Djurdjura, elle fut remise à la tête des « A'mraouaCheraga » ; un des fils de Moh'ammecl-n-Àïth-Kassi, le nommé Belkassem, fut, en lieu et place d'Oubadji, nommé caïed du Haut-Sebaou et réinstallé officiellement à Thamga (1823). Dès lors les A'mraoua et leurs alliés étant en partie satisfaits cle leur nouvelle situaLa " Diya " prix du sang versé, recommandée par le droit (1) musulman est formellement défendue en pays berbère. Les Kanouns kabyles entre autres n'admettent dans la réparation à\i sang versé que le moyen prévu par la loi du talion ; le seul cas de rachat permis est celui qui consiste à donner en mariage à un fils ou parent de la victime, la fille du coupable qui doit renoncer à la dot exigée de tout marié. La dette sera complètement effacéele jenr où l'épouse aura donné naissance à un garçon, appelé dès lors à remplacer dans l'ordre de la famille le membre disparu,

\—'J310 — tjon, la caïedat du Sebaou ne tarda pas à reprendre vie relativement, calme et presque indépendante. sa

Vers la même époque, le caïed des Isser, Ben-Katurc en Kabylie, put, par l'internoun, le représentant médiaire des « Ben-Za'moum et des Aïth-Kassi, arriver à faire déposer les armes à quelques tribus récalcitrantes; ce fut ainsi que, la réconciliation étant rétablie avec les chefs du « çof d'en haut », les turbulents Aïih-Sedqa et les Guetchoula qui en faisaient partie, furent ainsi amenés à composition." Un arrangement l'oubli du passé étant promettant signé entre Kabyles et Turcs permit à Yah'ia-Agha, venu clans la contrée avec une petite colonne, de relever, avec le concours cle quelques tribus, le BordjBoughni détruit lors de la précédente révolte (1). Dans ce fort reconstruit à quelque distance de l'ancien, l'Agha laissa une garnison et un caïd. Mais ici comme dans toute la Kabylie, le pouvoir du représentant turc assujetti par les influences locales restait bien éphémère; dans l'exercice de sa fonction, il ne lui était guère possible de manifester d'autre autorité que celle du « çof kabyle », qui, en fait, restait seul maître dans la région. Le fonctionnaire turc se sachant n'être là que « pour la forme », sa tactique était de se créer le moins d'histoire possible. Mis sous la protection de la tribu des Amraoua, il n'avait de pouvoir direct que sur les colonies installées dans sa zone de commandement. Ainsi . placé sous la tutelle de 1' « Ànaïa » kabyle, il ne pouvait évidemment prétendre exercer une autorité effective sur les populations kabyles qui l'entouraient. Obligé de s'astreindre au rôle presque passif que lui imposaient (1) Voir Mercier, « Histoire de YAfrique septentrionale », Tomç III, page 515.

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les circonstances, conscient de son impuissance pour il du montagnard, réagir contre l'activité débordante de vivre autant que s'efforçait dans son administration possible en bonne intelligence avec les tribus voisines de sa circonscription.

Le jeu des « çoîs » restant le seul moyen permettant aux Turcs de se maintenir encore en Kabylie, Yah'iaAgha, mieux au courant sur les choses et les hommes du pays, n'hésita pas un seul instant à s'en servir; si les il résultats de sa campagne furent assez satisfaisants, le devait certes aux sages directives que lui inspirait cette politique locale. de cette campagne qui fut plutôt diplomatique que militaire, furent, étant donné la gravité de la situation générale de l'Oudjak clés plus précieux aux gouvernants turcs. La paix ainsi achetée aux Zouaoua allait leur permettre, en effet, de porter leurs efforts ailleurs et d'essayer cle faire face aux mille difcle tous côtés à ficultés qui, en ce moment-surgissaient la fois devant leur gouvernement. Alger, déchirée et épuisée par le désordre, et l'anarchie, perdait chaque jour un peu de son prestige et de sa force; ses relations avec les puissances étrangères devenaient de plus en plus mauvaises; son port désert causait les plus grandes inquiétudes au monde commercial de la ville. Dans cette gêne générale, le Trésor public, livré à la rapacité d'agents d'affaires et d'administrateurs véni contrôle, se vidait à vue reux, sans responsabilité d'oeil. Les richesses de l'Etat étant ainsi dilapidées, la ruine générale devenait inévitable; déjà tout le royaume Les résultats

— 312 — souffrait cle la disette. Le peuple torturé par la faim et tourmenté par le fisc commençait à gronder, à tel point que la sécurité des biens et des personnes devedes plus nait bientôt, par l'incurie cle l'Administration, aléatoires. Les vols et les crimes qui se commettaient un peu partout, aussi' bien dans la ville que dans sa banlieue, désolaient toute la population. A l'intérieur comme à l'extérieur la mauvaise politique des deys ne sut donc faire de la glorieuse et opulente capitale qu'une ville de ruines, une cité de forbans délaissée et détestée de tous. et méprisé par les puissances étrangères, le gouvernement d'Alger, avec ses turpitudes et sans prestige, ne pouvait certes inspirer du respect. La des foncdésobéissance des Raies, les insubordinations tionnaires civils ou militaires, les révoltes constantes des tribus étaient des preuves plus que suffisantes pour indiquer le degré de crépitude auquel était tombée la Régence. Sans prestige ni force, Alger ne pouvait évidemment maintenir dans l'ordre et le calme un royaume livré à l'anarchie la plus profonde. Dans le Tell comme sur les Hauts-Plateaux, Kabyles et Arabes, les tribus de l'intérieur n'aspirant plus qu'à recouvrer leur indépenleurs agitations et créaient un dance, continuaient meuvement nettement hostile au pouvoir turc. Nous sommes à une époque où cette hostilité devient une manifestation tellement sérieuse, grave même, que la réaction prévue, arrivant à son apogée, il ne reste aux Turcs aucun espoir cle reprendre les guides dans la direction clés tribus. En Kabylie, si l'insurrection momentanément' qui couvait clans le Sebaou s'était calmée, l'esprit de révolte ne tarda pas à se ranimer Humilié

— 313 — bientôt bylie. Dans Vêlé de 1823, les Beni-Abbès qui n'aspiraient qu'au moment où il leur serait possible de reprendre leurs terres de l'Oued-Sah'el et de la Medjana, profitant d'un incident soulevé par le Makhzen, prirent les armes; après s'être rendus maîtres de Mansoura, ils occudéfendirent aux Turcs l'accès des Portes-de:Fer; pant le passage des Bibans, ils coupèrent ainsi la route de Constantine à Alger, « sous prétexte, dit M. Mercier, que le bey de l'Est ne leur avait pas servi la redevance de 500 moutons qu'il leur donnait habituellement (1) » leur « anaïa » et le droit de passage .pour s'assurer sur leurs territoires. Comme il fallait s'y attendre, cette révolte des BeniAbbès se propagea et gagna tout l'Oued-Sah'el jusqu'à tribus cle la SoumBougie; dès lors, les nombreuses et se mam entraînées par l'exemple, se soulevèrent déversèrent, elles aussi, dans la vallée où les colonies turques débordées furent emportées d'assaut et pillées; descendant la vallée, leurs contingents réunis et mis sous la conduite d'un des leurs, le nommé Saïd-ouRabah' se présentèrent en masse devant Bougie1- cédant à la pression de cette formidable poussée, la ville fut à son tour prise d'assaut. Le chef de la garnison qui cherchait à fuir, fut arrêté et massacré avec son escorte. La prise cle Bougie et la fermeture des Bibans devenaient un grave danger qui risquait par des complications éventuelles d'ébranler définitivement dans ses fondements l'autorité chancelante des Turcs en Algérie. (1) Mercier, .« Histoire de l'Afrique septentrionale », Tome III, page 515. ailleurs, particulièrement dans la petite Ka-

_ 314 — sur les moyens Il n'y avait donc pas à tergiverser il fallait, pour énergiques exigés par les circonstances; réprimer ou plutôt étouffer cette terrible insurrection, avant qu'elle ne s'étendit, la lactique et le doigté de Yah'ia-Agha, le grand diplomate qui avait précédemsuccès dans le Sebaou ment obtenu de si remarquables et ailleurs. Au mois à'août 1824, Yah'ia-Agha, à la tête d'une forte colonne expéditionnaire, accourut et arriva dans la Petite Kabylie où il marcha contre les rebelles. Les furent châtiés et Beni-Abbès, les premiers attaqués, 1' « aman » et de fournir des obligés de demander otages. Revenu dans la vallée de l'Oued-Sah'el, l'infati-. gable agha, soutenu dans sa diplomatie par le vénérable et influent marabout de ChelSid-ben-Ali-Chêrif lata, parvint également à faire déposer les armes à Saïd-ou-Rabah', qui, d'après la convention signée entre lui et Yahia-Agha, fut investi du haut commandement dans toute la vallée de la Soummam. Celui-ci, chargé officiellement de maintenir l'ordre, n'éprouva aucune difficulté à faire rentrer les contingents dans leur comme les Aïth-Kassi 'dans foyer; les Aïth-ou-Rabah', le Sebaou, étaient une famille influente et très écoutée dans toute la Soummam. D'ailleurs, la faculté de disposer d'elles-mêmes, laissée aux tribus, ajoutée h la promesse de respecter leurs biens et leurs usages ne tardèrent pas à ramener le calme dans toute la région. La conclusion est que Zouaoui ou Sah'ili, le Kabyle aimant être maître chez lui, 'ne se révoltait que parce qu'il se sentait menacé dans ses libertés. Vers la fin du mois de septembre rentra à Alger, non Yah'ia-Agha l'ordre et réorganisé la défense de dont l'administration fut confiée à de la même année, sans avoir rétabli la ville de Bougie un nouveau foncr

— 315 tionnaire cette turc. Ainsi se temina heureusement où le fin diplomate Yah'ia-Agha dépensa campagne plus d'éloquence que de poudre et versa plus d'or que de sang. Il convient de noter en passant que le succès du géen faveur néral turc était en partie dû à l'intervention de la paix du vénérable marabout kabyle Sid Ali-Chrii dont l'influence tant sur les Beni-Abbas que sur les ne manqua pas de Aïth-ou-Rabah' de l'Oued-Amzour, s'exercer efficacement pour ramener le calme et l'ordre dans la vallée de l'oued Sahel.

Mais toujours logique avec lui-même, le Djurdjura ne veut reprendre son calme complet que le jour où il se sentira dégagé de l'étreinte de l'étranger. Tant que les Turcs restent accrochés à ses flancs, énervé par ce contact, il ne saurait s'empêcher de se débattre et de s'insurger contre les intrus. N'ayant jamais accepté leur chaîne avec laquelle ils tentaient de l'entraver, le Djurdjura restait pour les Turcs l'éternel méAussi l'incencontent; d'où ses agitations périodiques. die, qui avait éclaté dans la Petite Kabylie et qui venait à peine d'être éteint, ne manqua pas de s'étendre vers l'Ouest et d'enflammer bientôt les chaînes voisines occupées par les Zouaoua. A la suite de cette effervesvence dans les hautes régions de la Kabylie, la vallée du Sebaou retombait dans le désordre. Les Aïth-Ouaguenoun et les Aïthincursions. Dans Djennad y faisaient de fréquentes toute la basse Kabylie le prestige turc piétiné s'évanouissait chaque jour; l'autorité du caïed du BordjSebaou, souvent foulé aux pieds par les montagnards né s'exerçait sur les Mkhaznia de qu'imparfaitement la Gaïedat.

— 316 — La majeure partie des A'mraoua redevenue kabyle, ainsi que nous l'avons fait remarquer précédemment, se mit ouvertement du côté des Aït-Ouaguenoun et des ces et agressives, Aïth-Djennad. Devenues puissantes deux tribus tendaient à se déverser dans la vallée leurs terres; leurs agressions pour reprendre chaque jour répétées devenaient une terrible menace pour les colonies et postes turcs. Dellys même commençait à souffrir de leur pression; suivant leur exemple, les leur petites tribus soumises du littoral reprenaient liberté d'action et bientôt toutes, les unes après les autres proclamaient La situation leur indépendance. des Turcs en Grande Kabylie était donc en ce moment plus que précaire. A Alger même, l'indépendance des indomptable Zouaoua créait aux Turcs toutes sortes d'embarras ; l'état d'insubordination des terribles montagnards des reobligea plus d'une fois, et en présence - présentants des puissances le gouverneétrangères, ment de l'Oudjak d'Alger, à faire d'humiliants aveux sur son impuissance; pour s'éviter des ennuis et pour maintenir dans l'ordre certaines tribus du Djurdjura, le gouvernement était souvent obligé d'acheter leur obéissance. Ces « têtes de bronze » étaient vraiment difficiles à dompter, surtout dures à cuire et à accommoder à la sauce turque ! Dans le courant du mois de novembre 1824-, il arriva The Harriet fit naufrage que la goélette américaine sur la côte kabyle, en face de Thamgout' (environs recueilli d'Azeffroun). L'équipage par la population riveraine fut gardé prisonnier. Le consul américain, le •nommé Shaler, résidant à Alger, averti de l'accident, fut en. même temps invité par les montagnards (AïthDjennad) à leur faire parvenir 6.000 francs, montant

— 317 — de la rançon qu'ils exigeaient pour la libération de ses compatriotes. Voici ce que Shaler, qui relate lui-même cet événement dans son ouvrage, intitulé « Esquisse de l'état d'Alger », à la page 293, dit sur cette affaire qu'il avait vainement essayé de faire régler par l'intermédiaire du Gouvernement d'Alger : « Le consul s'est donc rendu chez le ministre de la « Marine (d'Alger) pour offrir la rançon exigée et faire « prendre des mesures promptes pour rendre ses « compagnons à la liberté. Le Ministre a assuré qu'on « n'avait rien négligé pour les délivrer, que les Kaby« les au pouvoir desquels ils étaient en ce moment ne « reconnaissaient du ni la juridiction, ni l'autorité « Gouvernement algérien; et que même, si les prison« niers étaient des Turcs, il faudrait ow payer la ran« çon ou les abandonner à leur destinée. » (1). Le dey Houssaïen que le consul américain avait été obligé d'entretenir pour le mettre au courant de la fâcheuse affaire de The Harriet et des prétentions kabyles, en fut très mortifié. Blessé dans son amourpropre, furieux de voir son autorité méprisée, il pensa qu'une pareille insolence de la part des montagnards ne pouvait se pardonner. Une expédition fut donc décidée et bientôt envoyée contre la Kabylie. Dès les premiers beaux jours du printemps de Vannée 1825, Yah'ia-Agha, avec une colonne de 500 à 600 renforcée de nombreuses janissaires troupes de goumiers, se dirigea sur la Kabylie. Avec l'appui des BeniThour et des Thaourga, il attaqua les Aïth-Ouaguenoun et les Aïth-Djennad qui, depuis quelque temps, ne cessaient les tribus-makhzen des Benid'inquiéter (1) ' Cité par Berbrugger dans son ouvrage " Epoques Militaires (le la Grande Kabylie ", page 305.

— 318 — Thour et Dellys. Malgré les difficultés d'accès de leurs les rebelles furent, dit-on, repoussés et montagnes, eurent 300 tués. Les pertes des Turcs dans cette première rencontre, qui eut lieu en pleine montagne, ne devaient pas être moins sensibles. Mais voyant que les territoires des deux tribus étaient difficilement abordables par l'Ouest ou par le décida de ne rien lâcher avant Nord, l'Agha-Yah'ia d'avoir sérieusement châtié les deux tribus. Changeant son plan d'attaque, il essaya alors de les aborder par le sud de leurs territoires. Parti du Bordj-Sebaou, il remonta la vallée du Sebaou et, débouchant par le col de Tizi-Ouzou, il arriva bientôt au confluent de l'OuedAïssi, chez les A'bid-Chamlal où il dressa son camp. dont Quelques jours plus tard, les Aïth-Ouaguenoun, le territoire se trouvait facilement accessible de ce certains villages de la fraction côté, furent attaqués, des Aïth-Aïssa-Mimoun, situés sur le versant sud de leur crête et à proximité de la vallée du Sebaou, furent raziés et brûlés; leur grand village de Tiq'ouba'in faillit même succomber des goums, ; mais l'indicipline ayant mis du désordre dans les rangs des assaillants, . obligea les Turcs arrêtant leur élan de battre en retraite pour essayer de regagner la vallée. A ce moment, profitant de la faute de cette manoeuaidés par leurs voisins de vre, les Aïth-Ouaguenoun accourus à leurs secours, dél'est, les Aïth-Djennad clanchèrent une vive contre-attaque. Cette offensive inattendue dans les provoqua aussitôt du désordre rangs des troupes turques et obligea Yah'ia-Agha à rappeler sa colonne en désordre et à subir un nouvel échec. Ce choc en retour qui fut des plus durs rappela une fois de plus au général turc que la méthode de violence n'était celle qui convenait le pas toujours mieux pour avoir raison de la résistance kabyle;

— 319 — Changeant alors de lactique et de procédés, il pensa faire appel aux intrigues de la politique kabyle ; dans se mirent en mouce but des agents de renseignements vement et semèrent, appuyée d'or, la bonne parole de l'intrigue et cle la fourberie. Se servant des influences locales et des divisions de çofs, Yah'ia-Agha parvint avec quelques concessions et des promesses à détacher les Aïth-Ouaguenoun des autres groupes rebelles. Affaiblis par cet isolement les imprudents Aïth-Ouaguenoun devinrent dès lors une proie facile; aussi malgré leurs premiers succès, ils se virent bientôt obligés de déposer les armes et d'implorer l'aman. Le (( çof d'en haut » ainsi ébréché, Yah'ia-Agha ses. intrigues de dislocation, arriva, non poursuivant les Aïth-Kassi sans peine, à détacher complètement des Aïth-Djennad. Cette victoire diplomatique dans son remportée le général turc, se sencamp des Isiakhen-ou-Meddour, tant libre de disposer de tous ses moyens militaires, s'empressa dès lors cle tourner ses armes contre d'autres rebelles. Sans perdre de temps, il attaqua les AïthDjennad, terribles guerriers dont la résistance indomptable s'était de tout temps opposée comme une barrière infranchissable à l'extension de l'influence turque dans lé Haut-Sebaou. Evitant scrupuleusement de donner le moindre préV texte d'intervention aux Aïth-Irathen et Aïth-Fraoussen, en touchant à leur terres, Yah'ia-Agha passa sur la rive droite du Sebaou et attaqua directement les Thamda et GuenAïth-Djennad, par Thala-A'outhman, doul. Comme le territoire des Aïth-Ouaguenoun, celui de la tribu des Aïth-Djennad est encore plus accessible quand on l'aborde du sud, c'est-à-dire par la vallée du. Sebaou. Thala-Othman, Thamda, Guendoul et Fréh'a

— 320 — sont des étapes successives qu'un bon cavalier peut aisément parcourir en très peu de temps. Pour un coup de main à y exécuter, l'emploi de la cavalerie peut y jouer un grand rôle et rendre de réels services dans l'attaque des principaux villages échelonnés sur les pentes douces et peu ravinées de la chaîne qui se faufilent en une crête régulière vers l'Est pour aller se souder au pic de Thamgout. Yah'ia-Agha s'étant nettement rendu compte de la topographie des lieux, divisa donc ses troupes en deux colonnes d'attaque. Le gros de son armée composée de fantassins s'avança contre Abizar, le premier village des Aïth-Djennad, situé sur la frontière occidentale de la tribu. Partant d'Ia'skren, en passant près de Thiq' oub'ain chez les Aïth-Ouaguenoun, il essaya de contourner et d'attaquer le village d'Abizar par la crête marquée par des hauteurs rocheuses dominant le dit village. L'attaque déclanchée du nord, il arriva un moment où les colonnes arrêtées par des accidents de terrain, eurent de la peine à avancer. Les difficultés d'accès présentés par la nature du sol se compliquèrent bientôt par la résistance acharnée des habitants qui opposèrent un obstacle assez sérieux. Fortifiés dans leur village, solidement retranchés derrière les rochers, les Aïth-Djennad tinrent tête et repoussèrent tous les assauts des troupes turques. Devant cette résistance inattendue, Yah'ia-Agha, qui avait amené avec lui quelques pièces d'artillerie, braqua ses canons sur le village; mais ces pièces sans portée firent plus de bruit que de dégâts. Cependant quelques bombes parvinrent au but et éclatèrent au milieu du village où certaines habitations couvertes en chaume ne tardèrent pas à être incendiées. L'effet moral produit par cet engin incendiaire que les montagnards voyaient et entendaient pour la pre-

— 321 — mière fois, fut assez grand; effrayés par les détonations du canon et l'éclatement des bombes en flammes, les habitants, voyant le feu gagner leurs maisons, abandonnèrent le village. de l'ennemi, Yah'iaProfitant de ce fléchissement Agha pensa qu'une diversion clans l'attaque ne pourrait que donner d'excellents résultats. Faisant alors avancer la deuxième colonne, il chargea Ben-Kanoun de remonter le Sebaou avec cle la cavalerie et d'attaquer par le Sud, en passant par Thamda. Dans celle sorte de razia qui fut ainsi effectuée sur les territoires des villages Izarazen et Thimizar, les récolles furent piôtinées et les arbres fruitiers coupés; les fermes de Guendoul et de Fréh'ia furent pillées el brûlées. En présence des dégâts causés dans leurs récoltes el dans leurs villages, les Aïth-Djennacl démoralisés sollicitèrent et obtinrent 1' « aman ». Le traité signé, Yah'ia-Agha jugea prudent cle s'en tenir là et, sans tarder, il rentra à Alger satisfait d'avoir obtenu de si précieux résultats dans cette campagne (1). semCette expédition et celle d'El-Bey-Moh'ammed blent être les seules à la suite desquelles les troupes turques parvinrent à fouler le territoire des Aïth-Djennacl. Dans cette campagne comme clans l'autre, cette tribu toujours livrée à elle-même, c'est-à-dire avec ses propres moyens, eut la fierté de ne céder que les armes à la, main. Par ce traité, toute la chaîne maritime de la Kabylie tomba sous l'influence des Turcs; dès lors, les AïthDjennad, amenés pour la première fois depuis les Bel-K'adhi, à se soumettre effectivement à une autorité étrangère, ne purent que s'incliner et exécuter les (1) Voir références dans «.Histoire de l'Afrique Septentrionale», Tome III, page 516, par M. E. Mercier.

— 322 — volontés du Dey, qui, voulant sans doute saper l'ordre social établi depuis des siècles, ne trouva rien de mieux que d'imposer à la tribu un cadi fonctionnaire chargé d'organiser le nouveau régime. Mais le Turc frappé de la malédiction de Sidi-Mançour,. comme le Bel-K'adhi, n'aura pas longtemps à jouir de sa conquête; il sera à son tour, bientôt abattu et chassé d'Alger et de Kabylie. Quant au changement de régime entrevu, le sol kabyle ne se prête guère à la culture de plantes exotiques; à côté de l'olivier séculaire et du chêne vigoureux qui couvrent les flancs rocheux du Thamgout', le frêle palmier de l'arabe ne peut y vivre. Le souvenir d'intronisation du cadi des Aïth-Djennad conservé dans les annales des Kanouns kabyles est un petit fait qui nous rappelle les efforts multiples et inutiles employés par les Turcs dans leur politique de pénétration en Kabylie. Le montagnard s'assimile, mais ne s'altère pas.

Le Dey pour qui cette soumission fut un joyeux événement ne manqua pas, pour faire oublier aux habitants les malheurs de la guerre, de manifester ses bonnes intentions-aux tribus soumises; s'attacher les sympathies de la population kabyle par une politique pleine de sollicitude, c'était l'unique but de ses faits et gestes. La vie matérielle et morale des tribus l'intéressa au premier chef. Tout en réparant les fontaines des villages, un certain nombre de travaux présentant un intérêt public comme les chemins et les maisons communes furent exécutés; ce fut ainsi que son attensur tout ce tion bienveillante se porta particulièrement qui présentait un caractère religieux; avec la construction de mosquées et de zaouias, des mausolées

— 323 — avec coupoles sur les tombes de certains marabouts de Sidi-Manvénérés, furent édifiés. Le sanctuaire restauré et emçour de Thimizar fut particulièrement belli. Les Zerer'faoua, les Ia'zouzen et les Mlh-Iflik, famille maraboutique de Tamgout' eurent leurs fonà la taines arrangées et leurs mosquées reconstruites et même Cherfa des mauresque. Thifrilh-Aïth-El-H'adj Àïlh-R'oubri eurent leur part dans les largesses du avec la Dey, dont le but principal était de s'assurer, sympathie des chefs religieux et laïcs, la libre exploitation de la riche forêt de Thamgout' et d'Akfadou. La soumission de Beni-Djennad qui ouvrait une voie sur Bougie fut donc des plus appréciables pour les Turcs qui s'abstinrent dans leur administration de ne pas trop s'immiscer clans les affaires locales; quoique les tribus soumises à leur influence eurent leurs caïds, les cités continuèrent à s'administrer comme par le passé. Les effets de cette sage politique ne manquèrent pas de se faire sentir dans leurs relations avec les montagnards qui ne demandaient, en somme, qu'à de conserver leur liberté d'action dans l'organisation leurs cités. Dès lors, se voyant respectée et même honorée, la Kabylie flattée rentra dans l'ordre. Profitant de cette accalmie, l'administration turque pensa à organiser et consolider ses colonies du Sebaou. Les Zemoul turcs furent donc tous renforcés de nouveaux éléments en partie recrutés sur place; la colonie de Boughni, grâce à son alliance avec les Àïth-Sedq'a et les Guechtoùla, retrouva sa paix perdue; celle des A'bid-Chamlal, y compris le poste de Thazar'arth situé sur la rive droite du Sebaou et en aval des « gorges du pont de Bougie », fut renforcée et organisée de façon à former avec le bord] de Thizi-Ouzou un poste d'avant-garde de premier ordre dans le Moyen-Sebaou. Thamda et

— 324 — Thala-Othman furent réservés comme postes d'honneur destinés à recevoir des Makhaznia détachés et mis, au service particulier de la famille des Aïth-Kassi, dont. la résidence et les biens se trouvaient toujours au vieux Mekla. Tout que en tes ces dit, de ger les le pouvoir de l'autorité turKabylie, Yah'ia-Agha qui prit l'initiative de touentreprises n'oublia pas, ainsi que nous l'avons penser qu'il était de bonne politique de ménaAffectant de ressuceptibilités du montagnard. pecter l'indépendance kabyle, il laissa libres de disposer d'elles-mêmes toutes les tribus soumises par les armes. Les relations administratives entre elles et le pouvoir local du Makhzen furent nettement déterminées par les traités signés particulièrement avec les Aïth-Ouaguenoun et les Aïth-Djennad. Si le caïed du Bordj-Sebaou garda la haute main sur la direction générale du Makhzen du Sebaou et de Boughni, la famille des AHh-ou-Kassi de Thamda fut et conserva maintenue avec toutes ses prérogatives dans tout le donc ses privilèges de commandement à Haut-'Sebaou ; sa zone d'influence qui commençait Tizi-Ouzou s'étendait jusqu'au col d'Akfadou. Il en fut de même pour cette autre famille des Flissa-Mellil, les Za'mpam qui furent officiellement reconde autorisés des tribus nus comme représentants l'ouest de la Kabylie. Leur zone d'influence depuis Si les Dra-el-Mizan. s'étendait jusqu'à longtemps Aïth-Kassi tenaient le Haut-Sebaou, les Za'moum avec les Beni-Khalîoun compris, restaient les maîtres incontestés du passage des gorges de Tisser (Païestro). et excellent militaire, Yah'iaBon administrateur Agha parvint, grâce à son énergie et sa diplomatie, à rétablir un peu d'ordre dans cette circonscription en raffermissant

— 325 — du Sebaou dont les habitants, les particulièrement se firent reconnaître définitivement A'mraoua, acquis au service de l'autorité locale. Toutefois cette influence locale étant uniquement exercée par les chefs Kabyles, les Aïth-ou-Kassi et les Za'moum, il était évident que les Mkhaznia ne pouvaient eux-mêmes s'empêcher de se laisser entraîner par les fluctuations des çofs qui agitaient les tribus voisines de Tisser ou du Sebaou. Dans toute cette politique, la Kabylie obtint gain de cause puisque son administration resta, en définitive, confiée à des chefs kabyles, ses fils, champions de sa liberté.

lente et C'est, comme nous l'avons dit, l'opération inévitable de « kabylisation » que les éléments hétéroen Kabylie étaient obligés de subir. gènes introduits La pacification des Aïth-Ouaguenoun et des Àïth-Djennad obtenue, la politique turque ne se doutait pas qu'à la suite de la paix qui ouvrait les barrières, le flot kabyle allait se déverser sur la plaine .et l'y submerle montagnard, ger. En attendant, dégagé de toute contrainte et de toute menace, se sentant libre dans ses ébats, ne s'agita plus et suivant les directives de la politique générale de son pays, il se mit au travail. Depuis la dernière paix, les Aïth-ou-Kassi, reconn.ua officiellement comme chefs et représentants de l'autorité, il arriva que dans cette partie de la Kabylie soumise à leur influence, les querelles entre A'mroua el d'elles-mêmes. Les « têtus montagnards s'éteignirent » Aïth-Ouaguenoun batailleurs et Aïth-Djennad, étant les premiers intéressés à voir de Tordre régner dans

— 326 — le territoire confié à l'administration de Tune de leurs familles, cessèrent toute agitation dans la vallée du Sebaou où alors quelques cavaliers des Aïth-ou-Kassi suffisaient pour en faire la police. D'ailleurs, si des désordres fréquents se produisaient dans la circonscription du Sebaou, on peut dire que ces désordres étaient en partie voulus, provoqués par des divisions intestines entre certaines tribus, entre différents çofs que la politique intéressée des Turcs se faisait un malin plaisir d'entretenir. Mais lorsque la cohésion, l'entente- furenl rétablies, les çofs mieux éclairés sur leurs vrais intérêts cessèrent de faire le jeu des Turcs en mettant fm aux désordres qui déchiraient, et affaiblissaient depuis des siècles leur pauvre patrie. En préconisant l'entente qui leur permit d'unir leurs forces, les chefs de « clans » pensèrent avec juste raison que c'était là la meilleure façon de servir utilement et leurs propres causes et les intérêts généraux de leurs pays. Ce réveil du sentiment national poussa les Aïth-Kassi par leur politique de ralliement à faire des Aïth-Ouaguenoun et des des Aïth-Djennad des tribus alliées formant une importante confédération. En conséquence, les résultats de la campagne de 1823 ne furent pas en somme bien malheureuses pour la Kabylie. L'accord régnant dans son sein, elle allait enfin pouvoir avec ses propres moyens faire comprendre à l'étranger pris dans ses filets que le moment pour lui de se soumettre et de s'adapter, était arrivé. Comme le pouvoir, instrument de domination était l'enjeu de toutes les intrigues turques, les Aïth-Kassi une fois investis par les Turcs eux-mêmes n'oublièrent de travailler pas que leur intérêt leur recommandait pour leur propre compte; et, en gens avisés, ils manoeuvrèrent dans ce sens de façon à exercer une in-

- 327 — fluence directe, sur tous les Mkhaznia des colonies, tant sur les A'mraoua que sur les A'bid; le résultat de leurs efforts dans ce but ne se fit pas longtemps attendre. vu que par la force des choses une grande partie des Mkhaznia gagnés par les passions de la politique kabyle se sont nettement déclarés pour le parti des montagnards et que leur défection suivie bientôt de leur admission dans le camp du « çof d'en haut )), n'a pu être pour la réaction kabyle qu'un solide appoint. Sans parler du point de vue moral que la cavalerie des A'mraoua présenta cette acquisition, dissidents fut pour les Aïth-Kassi l'auxiliaire par excellence qui leur permit dès le début de tenir tête à leurs adversaires, les Aïlh-Mh'iddin qui disposaient des A'mraoua du Bas-Sebaou, souvent secondés par la brillante cavalerie des Isser. Si dans les Isser et le Ben-Kanoun régnait, Bel-Kassem-n-AïthBas-Sébaou, Kassi, à la tête des « A'mraoua Cheraga » fortement soutenus par les Aath-Ouaguenoun et les Àïth-Djennad, car malgré l'invesgouvernait en maître indépendant, ne se titure officielle d'Alger, Bel-Kassem-n-Aïth-Kassi turc. considérait nullement fonctionnaire avons Dans le dernier traité signé par ces deux tribus avec les Turcs ,1e maintien de la famille Aïth-Kassi à la tête des A'mraoua-Oufella fut une des conditions de la paix. Les revendications essentielles politiques et territoriales des tribus étant reconnues, il ne restait donc aux Turcs d'autres moyens de maintenir leur autorité en Kabylie que de l'appuyer par les Kabyles euxmêmes. La zone d'influence livrée à leur contrôle direct a été officiellement limitée aux basses terres de la vallée du Sebaou. Pour protéger les colonies des A'bid-Chamlal et de Nous

— 328 — des postes de relai et en même temps de Thazar'arth, garde furent créés à Thala-Othman et à Ysiakhen-ouMeddour. Ce dernier poste situé au confluent de TOued-Aïssi et du Sebaou était chargé de veiller sur les faits et gestes de Irathen avec qui les agents turcs s'abstinrent depuis l'affaire du bey Moh'ammed d'avoir le moindre conflit. Comme le chemin qui conduisait vers le Haut-Sébaou passait sur la rive droite du Sesitué sur la rive gauche baou, le poste de Thazar'arth et non loin de l'entrée des Gorges du Sebaou, fut pourvu d'un bordj où résidait un détachement chargé de la surveillance de cette partie de la vallée où se trouvait installée la colonie agricole de Chamlal. Ce blockauss situé à mi-chemin entre Thamd'a et Tizi-Ouzou était également destiné à servir de refuge et à repousser des incursions possibles de la part dés C'était Aïlh-A'ssaïmoun, fraction des Aïth-Ouaguenoun. aussi un poste-vigie destiné à surveiller le confluent de TOued-Aïssi et à donner l'alarme en cas de menace de la part des Aïlh-Irathen dans la plaine des Isiakhenou-Meddour. Depuis le châtiment infligé au bey Moh'ammed, les Aïth-Irathen respectés dans leurs biens comme dans leurs personnes ne semblent pas avoir eu de graves affaires nécessitant une sérieuse prise d'armes contre les Turcs. A part quelques razzias que les cavaliers arabes échangeaient en guise de représailles, de temps à autre, avec les fantassins des montagnards, particulièrement avec les habitants à'Adni (1), les Turcs, disons-nous, depuis l'échec infligé, à Taq'sebeth (Bou-

(1) Voir « Kanoim d'Adni » par Boulifa dans le Recueil de Mémoirescl de Textes publié par les professeurs de l'Ecole Supérieure, à l'occasion du X1YCCongrès des Orientales à Alger 1905.

— 329 — zoufen), au XVIIIe siècle, au fameux sanguinaire bey, de provoquer le moindre par les. Irdjen, s'abstinrent conflit avec cette tribu. furent alliés des Aïth-Irathen, Les Aïth-Fraoussen, eux-mêmes respectés. Ce fut d'ailleurs là une des raisons principales pour laquelle la voie de communication entre Thamda et Tizi-Ouzou était maintenue sur la rive droite du Sebaou, dont le lit de la rivière marquait à la la limite extrême des territoires, appartenant Les AïthConfédération des Aïth-Irathen. puissante Kassi, qui avaient besoin de la sympathie de tous, ne à empiéter sur le prestige de pouvaient, se hasarder leurs puissants voisins, grands partisans de l'indépendance kabyle. D'une façon générale, depuis le confluent de TOuedAïssi (Isiakhen-ou-Meddour) jusqu'à Fréh'a, les terres situées sur la rive gauche restaient incontestablement la propriété inviolable et des Aïthdes Aïth-Irathen Fraoussen; les Aïth-Kassi qui tenaient à l'amitié de ces deux puissantes tribus veillaient à ce que leur turbulente cavalerie ne fut jamais autorisée à dépasser dans ses mouvements une zone déterminée. Faisant partie du clan des Igaouaouen dit « çof d'en haut », Belkassem-n-Àïth-Kassi aurait manqué à son devoir de « chef politique » en laissant molester les tribus Zouaoua pour la liberté desquelles sa famille était fière d'être le avec les Turcs, champion. Dans toutes ses tractations la famille n'oubliait pas qu'elle représentait le Djurdjura. Suivant la tradition, l'esprit et le caractère de leur race, les Aïth-Kassi, comme autrefois les. Aïth-El-K'adhi ou les A'ïth-Bou-Oukhthoueh, ne pouvaient oublier que le sang kabyle coulait dans leurs veines et que l'amour et de la liberté était toujours leur de l'indépendance unique idéal. La libération de leur pays restant le but

— 330 — de leurs efforts, les Aïth-Kassi ne tardèrent pas à voir •eurs aspirations se réaliser et à devenir bientôt euxmêmes les véritables maîtres de la vallée du Sebaou; quant aux Isser, Za'moum, animés des mêmes sentiments et dominant également la situation, n'attendait qu'une occasion pour donner le signal d'assaut contre Bordj-Ménaiïei, dernier rempart du gouvernement turc dans cette région,

Nous voici à la veille de 1830, c'est-à-dire vers la fin de la domination turque en Algérie. Pendant les trois sans siècles que dura leur règne, nous constatons peine que les Turcs furent impuissants, malgré leurs multiples efforts, à subjuguer la Kabylie; si des Beygliergbeys, des pachas ou des deys ont parfois réussi à faire accepter à certaines tribus leur alliance et leur hégémonie, la force de leur influence fut sans portée. Même avec des soumissions prolongées, ils furent incapables de dominer l'esprit kabyle; ce fut ainsi que dans Tisser comme dans le Sebaou, leurs efforts pour y implanter d'une façon définitive leurs lois et leurs moeurs, furent bien vains. D'ailleurs, la conquête morale étant la seule durable, les Turcs, qui ne régnèrent derrière eux que par la force brutale, ne laissèrent que la haine et le mépris dans le coeur des populations algériennes. La fin cle leur régime fut un soulagement général pour toutes les tribus de l'intérieur. Les Turcs partis, les deux vallées Isser et Sebaou, qui furent les plus contaminées par la domination des deys d'Alger, redevinrent ce qu'elles étaient : les boulevard naturels du Djurdjura ; donnant toute liberté d'allure à leurs instincts et à leurs facultés, les monne tardèrent avec leurs tagnards pas à reprendre,

- 331 — droits de maîtres naturels du sol, toute leur force d'acleur race gloritivité et de vitalité, qui caractérisent fiée par des milliers de siècles de lutte, sinon pour la de son sol, mais pour le resliberté et l'indépendance pect, avec le maintien de son parler et de ses moeurs, de son idéal social et moral.

CONCLUSION

En résumé, les trois siècles de domination turque en Algérie ne parvinrent nullement à ébranler l'indépendance morale des Kabyles. A l'instar de leurs ancêtres, ceux-ci ont su résister à l'envahisseur en défendant leurs libertés, en protégeant leurs moeurs et leur sang contre toute ingérence étrangère. Si certaines tribus des régions basses du Djurdjura ont subi l'influence politique des conquérants Turcs, aucune d'elles n'a définitivement accepté leur loi et encore moins adopté leur langue. L'institution d'une juridiction municipale aux lieu et place des vieilles lois traditionnelles, que l'administration essaya d'introduire dans la législation kabyle, par l'intermédiaire de marabouts ou d'autres agents, n'eut guère de succès. Le légendaire Cadi des Aïth-Djennad, appelé à appliquer le code de Sidi-Khellil aux justiciables de la tribu, ne laissa dans le pays qu'un vague souvenir. Cependant, cette tentative d'islamisation qui menaça de désorganiser, par la dislocation de la famille, la cité kabyle, ne manqua pas d'être, pour la Confédération des Aïth-Djennad, comme pour toute la Kabylie, la cause d'une période d'agitation profonde dans la vie du montagnard. Après le régime féodal des princes de Koukou, le montagnard faillit, sous l'influence du maraboutisme, perdre ce qu'il détenait de ses ancêtres depuis des siècles, c'est-à-dire la solidité par l'homogénéité et l'inviolabilité par l'indivision de son patrimoine;

— 334 — heureusement que son amour des vieilles traditions et son esprit démocratique le mirent en garde contre les tentatives du nouveau danger qui le menacèrent aussi bien dans sa vie privée que dans son régime familial ou social. Réagissant contre une situation aussi critique, il eut bientôt raison des innovations des réformateurs 0 religieux du XIV et du XVIP siècles, qui tentèrent, surtout ceux de la dernière époque, de transformer, fort active, l'organisme de la par une - islamisation vieille société berbère. Si, au point de vue confessionles efforts tentés pour nel, il y eut quelques résultats, amener une modification quelconque dans Tordre du régime politique du Kabyle furent bien vains. Bien assises sur un fondement social des plus solides, satisfaites de leurs façons d'être clans une orga, nisation librement choisie par elles, ni la famille, ni ! la cité ne voulurent prêter l'oreille aux innovations I qu'on leur proposait d'adopter. Un islam spécial adapté ' à leurs conceptions fut le seul résultat obtenu dans ce ! prosélytisme religieux et social. Ce fut ainsi que les décisions du « medjalès » du fameux Cadi, installé chez les Aïth-Djennad au début du XIX* siècle, n'eurent auprès du montagnard aucun effet juridique et que seules furent, au contraire, respectées ou suivies par lui toutes celles qui étaient conformes à l'esprit et à la lettre des sanctions prévues par les Kanouns et approuvées par la Djema'a. Son droit coutumier lui donnant pleine satisfaction, il continua à méconnaître les exigences juridiques du Koran. Devant une opposition aussi catégorique, la loi cora; nique se trouva donc impuissante à s'implanter dans la cité kabyle ; le caractère théocratique de la législation musulmane ne pouvait s'allier avec l'esprit, essen! tïellement républicain de la population kabyle. Les survenus en Berbérie dans grands bouleversements,

— 335 — les premiers temps de l'islam en Afrique, n'ont été, sans doute, provoqués par les schismaliques berbères de ce principe. qu'à la suite de la méconnaissance Pour nos Kabyles du Djurdjura, celte méprise, ou plutôt cette confusion de pouvoir, ne se produisit pas, ne toléra, dès le puisque la loi laïque du montagnard sur son domaine social et début, aucun empiétement politique. des Fiers de leurs kanouns séculaires, respectueux principes de leur vieille charte, sur laquelle était basée leur société d'essence démocratique et laïque, les AïthDjennad, comme les autres tribus appelés à se prononcer sur la revision de leur constitution, décidèrent de n'accepter de la « Cheria'a», dont le peuple ne comprenait d'ailleurs ni le sens ni les termes, que les articles avec leur qui n'étaient pas en opposition catégorique 'statut personnel. ' ~ : Ni le régime féodal, ni le régime théocratique, régimes auxquels les Turcs et les Marabouts essayèrent tour à tour de les soumettre, d'abord par l'intermédiaire des ; Bel-K'adhi et ensuite sous le couvert de l'Islam, par l'influence de quelques personnages religieux ou de ne purent supplanter leurs \ familles maraboufiques, vieilles coutumes et leurs traditions ; bien plus, basées toutes sur l'esprit démocratique et sur l'amour de Tindépendance, ces traditions permirent au Djurdjura de survivre aux dures et longues périodes d'agitation *l d'anarchie qui le secouèrent. Malgré des secousses aussi vives que répétées, le montagnard ne se laissa pas ébranler ; conservant toute sa force morale et vitale intacte, il put aisément résister à toute ces influences néfastes qui essayèrent vainement de le désagréger dans son organisation sociale. à toute sujétion et voulant D'un esprit réfractaire jouir dans sa vie sociale du maximum de sa liberté,

— 336 — son génie animé par une volonté de fer, l'attacha au régime républicain légué par ses ancêtres. Les influences d'essence autocratique ou théocratique qui se constatent dans la vie sociale des Kabyles, sont des accidents dont l'histoire n'ignore pas les raisons et les origines. Le Kabyle n'a pris de l'Islam que ce qui est conforme à l'esprit de ses Kanouns et de ses traditions ; il s'est islamisé sans s'altérer. Qant aux tentatives de conquêtes matérielles du pays, les résultats furent en partie inefficaces ; et Ton peut dire des Turcs que leurs efforts en Kabylie, efforts qui durèrent pendant trois cents ans, n'ont abouti qu'à une occupation exclusivement militaire du cours du BasSebaou et de la plaine des Isser. Les régions comme celles de Boughni, de Tizi-Ouzou et de Thamda, étaient des conquêtes plutôt nominales qu'effectives ; l'installation de ces colonies dans les valiifres à Tizîlées, la présence même des représentants Ouzou et à Boughni, ne semblaient être qu'une tolérance de la part des tribus Guechtoula et Sedka d'un côté, Ouaguenoun et Djennad de l'autre. Ce fut la raison pour laquelle les Turcs, qui n'ignoraient pas toute leur impuissance dans ces postes avancés, se contentèrent d'investir, pour y gouverner, des personnages influents et originaires des tribus soi-disant soumises à leur influence. Dès lors, ces chefs, quoique au service du Turc, n'oubliaient pas, dans l'exercice de leurs fonctions, de réserver toutes leurs sympathies aux intérêts de leur pays d'origine, le Djurdjura. La Kabylie reprenant ses droits et ses libertés, nous voyons vers 1830 ces tribus Makhzen, avec des chefs aussi indépendants, presque dégagées de l'étreinte de l'Administration centrale d'Alger. Le tribut, droit de suzeraineté ou impôt de soumission, exigé des tribus à la suite de la campagne de TAgha-Yah'ia, n'était plus

— 337 payé ni par les Gechtoula, ni par les Aïth-Djennad Les Aïth-Kassi et les Za'moum régnèrent dans la basse Kabylie en seigneurs libres et indépendants ; bien plus les A'bid et les A'mroua changeant de camp devinrent, plus tard, la base principale de leur force et les soutiens réels de leurs fiefs. Cette reprise de liberté, cette rentrée en possession des terres envahies par l'étranger, se trouva une fois de plus conforme aux prévisions et destinées historiques de la Kabylie. Les Turcs impuissants et épuisés furent donc obligés de céder le pas aux montagnards en s'effaçant devant l'influence morale et politique des tribus et des familles régnantes dans le Blad-Makhzen. Le cercle se refermant sur la faillite des efforts turcs, la Kabylie redevient ce qu'elle a toujours été, c'est-à-dire libre et indépendante.

Partant de l'époque la plus ancienne jusqu'à la fin du règne turc en Algérie , notre aperçu historique embrasse un espace de temps d'environ vingt siècles et comprend, dans cet immense cycle, deux grandes civilisatons dont les effets ont' profondément transformé et remué le monde occidental. Malgré les siècles do lumière et malgré les bouleversements multiples qui secouèrent les peuplades de l'Afrique du Nord, nous constatons, non sans étonnement, que'l'antique Djurdjura est resté immuable parce que «' invulnérable ». c Pendant ce long intervalle, dit M. Garette, qui vit ,« tomber l'empire romain, naître et mourir l'empire « arabe, naître et grandir l'Europe chrétienne, un « pauvre petit peuple, exposé sur l'une des grandes - « routes de l'Ancien Monde, à tous les regards, à tou« tes les injures, brave les uns et les autres et conserve dans ses montagnes, avec la civilisation tradi<,<

— 338 — « tionnelle qui lui est -propre, le génie et le langage de « ses pères. » (1) C'est là tout l'intérêt et en même temps la conclusion de l'Histoire du Djurdjura, histoire sur laquelle peuvent également s'exercer les réflexions des érudits en ethnographie et en philologie berbères. La résistance que le peuple kabyle a de tout temps opposée au joug de l'envahisseur, est un des épisodes des plus intéressants dans l'histoire des peuples billont pour leurs libertés. Si l'esprit de conservation est une des vertus des races humaines, dont la résistance kabyle donne un bel exemple, la force de vitalité des montagnards de l'antique « Mons Ferratus » ne manque pas, dans ce En effet, pendant cas, d'être des plus surprenantes. un long espace de temps, le Djurdjura, témoin de belles et tristes choses, a trouvé le moyen, après ries sucinvasions, des révolutions et des bouleversements cessifs et souvent violents, de rester indomptable et immuable. Dans son invulnérabilité, il a assisté impassible aux plus grandes scènes de l'histoire de ["Occident. Dans ses eaux, il a>vu arriver et disparaître les pacifiques Phéniciens; à ses pieds il a assisté impassible au défilé des légions romaines et aux multiples combats que ses fils soutinrent pour défendre leur patrimoine et leurs libertés. Si dans ces luttes d'indépendance, certains de ses imfants furent domptés et soumis, le Géant de ?a légende menacé, fut tout d'abord inquiet de cette agresu'on, mai3 reprenant son calme, il se consola bien vite de cette défaite par les belles et grandes choses que les nouveaux venus introduisirent dans son pays. D'abord méfiant, puis intrigué par leur genre de vie (1) Carette, « Etudes sur la Kabylie proprement dite » Tome I, page 469,

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et les merveilles de leur génie, il s'intéressa bientôt à tout ce que les conquérants firent de grand et de beau durant leur séjour sur ses flancs. Ce voisinage ne fut pas pour lui sans profit; au contact d'une grande civilisation il commençait à s'humaniser. Mais un beau joui' une tempête soufflant de l'ouest se leva et emporta tout; la violence de la tourmente vandale fut telle, que les Romains et leurs palais disparurent. Le Géant retrouvant toutes ses libertés "d'action reprit ses biens et, tournant le dos à la foudroyante laissa passer l'orage qui détruisit et embourrasque, porta les oeuvres consacrées par cinq siècles d'une des grandes civilisations du monde. Dès lors, reprenant ses habitudes traditionnelles, seul et isolé, il vécut quelque temps dans la solitude, ignoré du reste de l'humanité. Malheureusement, ce calme ne.fut pas pour lui de longue durée; de nouveaux éléments d'agitation se préparaient et allaient bientôt, l'obliger à interrompre son sommeil et son repos. Déjà, depuis quelque temps, un vague bruit de sabots se faisait entendre du côté de l'Est; bientôt lé trot des chevaux, le cliquetis des lances et des cimeterres résonnant plus clistinctivement à ses oreilles réveillé- . . rent notre Géant. Levant la tête et d'un regard inquiet, celui-ci vit derrière lui, assez loin dans le Sud, une nuée de cavaliers rapides filer droit devant eux dans la direction de l'Ouest. C'était la cavalerie arabe devant de cette laquelle tout cédait. Cependant, l'apparition chevauchée, les frayeurs qu'elle causa et les houles '! qu'elle provoqua jusque dans les vallées avoisinantes ! de sa chaîne ne l'inquiétèrent pas outre mesure, car ' sûr de sa force il savait et. lier de sa constitution, d'avance que ses flancs n'étaient pas accessibles aux vagues et assauts de ces nouveaux envahisseurs. Mais un événement aussi imprévu et aussi considé23

— 340 — rable que celui de l'apparition rapide des cohortes araEn bes, ne put que causer de grandes pertubations. effet, leur venue inattendue et leur passage brutal dans les régions qu'elles traversèrent en ouragan, ne manun fort remous dans les quèrent pas de provoquer masses profondes de toute la Berbérie. La poussée hilalienne du XIe siècle fut, on le sait, terrible dans ses effets pour les vieilparticulièrement les souches berbères qui, déracinées furent disloquées et jetées aux quatre vents de l'Afrique du Nord. Dans celle tempête comme dans les précédentes, notre GéanL solidement campé, tenant toute sa vigilance en éveil, attendit avec calme la fin de la bourrasque. La tourmente, quoique de courte durée, fut dans ses effets des plus désastreuses. Contre ces calamités afles habitants, refoulés par la vague envahissante, folés, ne savaient où trouver refuge. Dans les vallées le désarroi et l'affolecomme sur les Hauts-Plateaux, ment furent, généraux. Autochtones ou étrangers, chrétiens ou païens, tout le monde cherchait du secours. Bientôt s'intéressant aux événements qui se déroulaient à ses pieds, il ne vil que désolation et souffrance. Devant tant de calamités, il ne put s'empêcher do comaffolés et sans abri patir au sort des malheureux qui fuyaient devant, l'orage. Dans sa bonté traditionnelle, et selon ses habitudes hospitalières, il donna sans distinction de race ou de religion, aide et protection à tous ceux que, comme des épaves, la houle avait refoulés et abandonnés sur ses flancs. Mis à l'abri de tout danger et bientôt adoptés par leur protecteur, les réfugiés dans leur nouveau genre de vie vécurent heureux et prospérèrent; ils créèrent des cités, ils formèrent des tribus dont la plupart vécurent indépendantes alors que aux anciennes. d'autres s'agglomérèrent Après l'apport de la chute de l'empire romain, après

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celui de l'arrivée des Vandales, la venue des Arabes • provoqua de nouveau, au Djurdjura, l'occasion de faire de nouvelles acquisitions; ainsi enrichi de tous ces éléments formant, avec le temps, un tout homogène et bien unifié, il prospéra. Avec l'arrivée de nouvelles familles, les nouvelles cités qui se créèrent, et les tribus qui se formèrent ne purent s'y implanter que par les armes, et la force resta leur premier titre. Dans une cité née de la guerre, l'organisation définitive de la société, avec la forme démocratique que nous lui connaissons, ne se réalisa que plus fard, après la chute de l'antique régime patriarcal qui régissait la famille; l'autorité du chef, guerrier lui-même, et dont, le pouvoir était absolu sur les siens et sur Ions ceux qui s'étaient mis sous sa protection, ne fut que momentanée, juste le temps nécessaire pour déterminer et consolider les> intérêts matériels et moraux de la collectivité, c'est-à-dire la famille. La guerre terminée, la cité, après la famille, instruite par l'expérience sur les nombreux avantages que lui procurait la vie commune, ne pensa qu'à fortifier les moyens de rapprocher et d'unir ses différents membres en mettant sur le et protégés. même pied d'égalité sociale, protecteurs Ayant horreur de la tyrannie, la cité dans son organisation se réserva, tout en respectant les libertés individuelles, la faculté de disposer d'elle-même comme elle l'entendait. La totalité de ses guerriers qui lui assura la sécurité de ses frontières et le respect de ses biens, lui parût être également le vrai moyen, le seul instrument pour garantir sa force et sa prospérité à l'intérieur; elle s'en servit et pleine de confiance clans la réussite de sa conception, elle se laissa gouverner et administrer par la réunion de tous les citoyens, par la « djema'a », assemblée nationale qui eut à s'occuper de tous les intérêts moraux et matériels de la commu-

— 342 — naulé. Dans cette assemblée qui se tenait en plein air, loutes les affaires intéressant la collectivité devaient être discutées publiquement. Ce fui là un éclatant exemple du régime vraiment républicain, conçu dans sa forme la plus simple et la plus pure : « Je n'en sais pas d'exemple plus éclatant, dit « M. Masqueray (1), que la Djema'a kabyle, qui n'ad« met pas même la prépondérance d'une majorité, « grave défaut sans doute, mais preuve évidente de (( l'égalité essentielle de tous les hommes qui la cons« Muent. Dans la plus petite de ses cités, le barbare « oubliera par instants ses liens de sang, les droits et. « les devoirs que lui imposent les haines et les vente geances de ses frères naturels; il concevra un étal. « définitif dans lequel il puisse être affranchi de leurs <( exigences et de leur intervention continuelle; il sente tira qu'il est maître de lui-même; enfin, il parlera » librement des hommes qui n'auront d'autorité que « celle qu'il leur sera accordée, et ne pourront lui « imposer silence que s'il a consenti. La cité est par « essence, si libérale qu'elle recevra quelquefois dans. « son étal la femme même, quand F âge l'aura délivrée « de la tutelle pénible que la maternité lui impo. « sait » (2). Cette forme de constitution que beaucoup d'auteurs supposent empruntée à la Rome antique dans l'organisation de ses « pagi », ses « vici » et ?r;s « curies » (3) (1) M. Masqueray « Formation des cités chez les populations sédentaires de VAlgérie» page 24. (:2) Voir noire étude déjà citée sur la femme kabyle, donnée comme préfaceau « Recueildepoésies kabyles» Editeur A. Jourdan, Alger 1904. (3) Masqueray « Formation des cités berbères » pages 252 et suivantes

— 343 — nous paraît, n'être qu'une conséquence logique du caractère berbère qui est essentiellement républicain et démocratique <t Pour n'avoir qu'un rang humble dans l'échelle du <t génie, a dit Renan, la race berbère n'en est pas te moins importante dans l'histoire de l'humanité... Le tt monde berbère nous offre ce spectacle singulier d'un tt ordre social très réel maintenu sans une ombre de et gouvernement distinct du peuple lui-même. C'est t< l'idéal de la démocratie (1)... » que le régime social du Berbère. L'amant passionné de la liberté ne peut être que démocrate. La liberté et la démocratie se complétant, qui aime Tune, aime l'autre. C'est pourquoi le régime autocratique n'a jamais pu s'ancrer clans le coeur du Berbère. ! : L'histoire qui confirme nos dires nous apprend que ni Carthage, ni Rome n'y ont trouvé en arrivant une forme de gouvernement réellement autocratique réunissant entre ses mains le pouvoir absotu. Toujours et partout, c'était des groupements isolés ou compacts, des tribus, des cités même qui vivaient libres et indépendantes. Les titres de t< rois » ou de «• sultans » accordés à certains personnages berbères par les historiens anciens ou modernes étaient des titres bien factices; ils n'avaient de valeur qu'auprès de ceux qui. les leur avaient, bénévolement attribuées, pour la seule raison qu'eux-mêmes étaient soumis à des autocrates. Les Syphax et les Massinissa n'ont été, à leur début, que des chefs de\tribus. En Kabylie particulièrement où le caractère de la race s'est le mieux conservé, le pouvoir absolu qu'exige le régime autocratique aurait été un non sens, une ("Il La société berbère par Renan « Revue des Deux Mondes » 1erSeptembre 1873,

— .344 hérésie sociale, que n'auraient supportée ni le culte de la liberté des montagnards, ni les droits de la cité, ni les prérogatives de la tribu. En réalité, la Kabylie n'a jamais connu d'autre pouvoir, d'autre souveraineté que celle de son peuple. Quant aux personnages que certains écrivains ont dénommés pompeusement sous les titres de rois ou de en eux que des 7'etne, le peuple kabyle ne reconnaissait chers de tribus, des représentants délégués par la Confédération, c'est-à-dire des chefs qui n'avaient d'autre pouvoir que celui qu'ils détenaient de leurs mandants. Chemsi, comme la Kahina dans TAurès, ne fut qu'une Cheikha déléguée par les Aïth-Irathen pour parler et traiter en leur nom. Incompatible avec le caractère de la race, l'institution du régime autocratique ou théocralique en pays berbère devenait certes une anomalie qu'il est aisé d'expliquer. Si, à différentes époques, des envahisseurs de l'Afrique du Nord l'y avaient introduit et imposé aux habitants, les terribles secousses que subirent ces et montrèrent empires africains furent significatives que le vieux fonds berbère s'était de tout temps refusé à se soumettre à une forme de gouvernement qui n'émanait pas du peuple. Pour avoir méconnu ce principe, il arriva que sous des prétextes différents et parfois inattendus, les berbères provoquèrent contre les régimes du pouvoir absolu des empereurs ou sultans des révoltes d'une violence inouïe. Sans parler des révoltes de Firmus, on sait de quelle manière les soulèvements du Donatisme dont les meilleurs agents étaient des berbères, •ibranlèrént clans ses fondements l'autorité tyrannique ries empereurs ou proconsuls romains, comme fut également secoué et abattu plus tard par TIbadhisme et le Mara,bovlism.e berbères celle des Emirs d'Occident, non

— 345 — sans avoir au préalable khalifes d'Orient. repoussé et renié celle des

"Donalisme ou maraboulisme étaient des conceptions d'essence purement politique, employées comme armes de guerre; elles n'étaient, dans l'âme du berbère, que des moyens de manifester et de lutter contre l'autorité en même temps, ses aspirarégnante et d'exprimer, tions d'indépendance et l'émanpour l'affranchissement cipation de ses libertés. Sous le manteau de religiosité pour l'amour de la liberté, il n'hésita pas à se jeter dans le fanatisme le plus féroce./ réfractaire aux idées autocratiques, Naturellement la Berbérie avec son caractère indépendant et frondeur fut de tout temps la terre de prédilection de tous les réformateurs le religieux ou politiques. Le Judaïsme, Christianisme comme l'Islamisme n'ont souvent été embrassés par le Berbère que comme argument dans son opposition. Libre penseur, la liberté de penser et d'agir à sa guise a été seule sa vraie religion. A la recherche de sa voie, il devenait excessif en tout; dans sa foi nouvelle, sa croyance quoique bien fragile encore, le rendait facilement intolérant et fanatique dans son culte comme dans ses relations. Les multiples schismes religieux dans lesquels il tomba, ne furent pour lui que d'excellents prétextes des tyrans païens ou pour se dégager de l'étreinte orthodoxes, aussi bien de l'Afrique chrétienne que de Ainsi dans leurs conséquences l'Afrique musulmane. de politiques, le Donatisme et TIbadhisme d'essence autre chose pour religions philosophiques, furent-ils, ce berbère avide de liberté qu'une arme à" double tranchant pour revendiquer et faire prévaloir ses droits, sinon traditionnels du moins naturels dans l'organisation et l'administration de sa société ?

— 346 — Pouvoir disposer de soi-même, tel était le mobile réel du berbère dans ses oppositions et ses révoltes politiques ou religieuses. Adversaire inné de toute oppression, la contrainte ne fit de lui qu'un révolté fanatique et farouche. Sur l'état d'âmé du berbère, question un peu délicate, voici ce que dit notre auteur préféré, l'écrivain exquis, l'historien et psychologue remarquable du passé berbère : tt La ressemblance intime du schisme chrétien des tt Circoncellions des et de la doctrine musulmane tt Ouahbiies, dit M. Masqueray, est facile à. saisir. Avec » quelle joie les petits-iils des Circoncellions ne de« vaient-ils pas entendre des musulmans venus d'Oee rient, disciples des plus grands Mchèkh de Tlslatt misme, enseigner qu'il n'y d'autre droit que le droit tt émané d'Allah, que tout homme recommandable par « ses vertus, peut être élu Commandeur des croyants « sans préjugé de race ni de naissance, que les lieule« nants des Khalifes qui dépouillent les musulmans tt sont des mécréants, que le luxe est impie, que les « femmes et les pauvres doivent être respectés » (1). Si ces théories égalitaires, basées sur la souveraineté du peuple, furent.maintes J'ois foulées aux pieds par des autocrates arabes ou berbères, l'intégralité du principe qui ne reconnaissait d'autre autorité que celle qui émanait du peuple, ne resta pas moins le pivot social sur lequel oscilla, pendant des siècles, toute la politique administrative de la Berbérie. Si, selon l'histoire, le Moglireb nous est représenté comme un pays de désordre et d'agitation par excellence, la méconnaissance de ce principe fut souvent la cause princiLXXI (1) Introduction de «La Chroniqued',-ibou-Zakafia », page? de.M. Masqueray.

— 34-7— pale des révoltes constantes de ses habitants contre leurs tyrans, les gouvernants. Dans le Djurdjura où la famille kabyle a su conserver intacte, avec sa physionomie primitive, son indépendance antique, le régime autoritaire et féodal des Bel-K'adhi ne doit présenter aux yeux de l'historien, qu'un incident sans valeur dans l'ensemble de la vie sociale du montagnard. Etant dans le passé celui qui a le moins subi le joug de la domination, le Kabyle a su conserver toute la fierté et la vigueur de sa race; aussi, animé par son amour de la liberté et guidé par son génie démocratique, il a vite fait de détrôner les seigneurs de Koukou et de rétablir la. suprématie de sa cité et de sa tribu. La Kabylie, comme le reste de la Berbérie, a eu dans son histoire, des périodes d'agitation les plus terles qualiribles; mais à travers ces bouleversements, tés de sociabilité du montagnard empêchèrent celuici de s'anéantir clans l'anarchie, de s'avilir dans l'esclavage en étouffant les bienfaits de la vie de famille. Conscient de ses devoirs d'homme libre, il n'oublia pas que sa société idéale ne pouvait vivre sans l'esprit de sa «thaddarth », vraie rusolidarité qui caractérisait che humaine (1), dont la raison sociale est basée sur le principe suivant : te Chacun pour tous et tous pour chacun », devoirs qui lient aussi bien les membres de la famillle que ceux de la.cité et de la tribu. Dès lors, avec la cité, la première cellule de son organisation sociale, ses forces concentrées, dirigées vers un but commun, il fut, grâce à cet esprit de soli(X) Le mot « Thaddarth » signifie selon les dialectes, village, maison, famille, est lin ces termes où se manifestele génie berbère dans sa conception sur la façon d'organiser sa vie. Le mot thaddarth auquel on peut rattacher thàdonirth, ruche, dérive,du verbe \edder, vivre, et donne l'idée de quelque chose où la vie doit se t développer libre et indépendante de toute contrainte.

— 348 — darilé suffisamment fort pour résiste] 1 avec succès, aux multiples tentatives de domination ou de dislocation de sa famille et de sa société. Toute force de source étrangère, qui n'émanerait pas de l'esprit démocratique de sa collectivité, pour protéger et fortifier ses lui paraîtrait libertés et son indépendance, suspecte et par conséquent un danger social, capable d'étouffer ou de désagréger l'organisme moral et politique de sa cité, protectrice du foyer et de la famille. La cité resta donc pour le berbère la vraie fortede laquelle il resse, la citadelle dans les souterrains se réfugia et se conserva jusqu'à nos jours. L'oeuvre justifiant l'auteur, il est aisé de s'apercevoir, après l'étude de son histoire, que la force de résistance de la cité s'identifie exactement avec celle que nous avons constatée chez l'individu, son organisateur. Aussi tenace que son promoteur et défenseur, la cité a su, à travers les siècles et les bouleversemnts sociaux, se conserver dans sa forme primitive, sauvage, arriérée, mais libre et indépendante. La forme démocratique, son orgaqui caractérise nisation sociale, ne fut pas certes créée d'une seule pièce et adoptée sans travail ni efforts. Dès la première phase de sa constitution, avant de brider les appétits et dompter l'orgueil et l'égoïsme de la famille, il lui a fallu ainsi qu'il a été dit précédemment, d'abord faire l'éducation des masses et restreindre les prétentions du patriarche, premier tyran de la société humaine. Dans cette opération de nivellement moral et social l'intérêt général resta pour la.cité le but commun! vers lequel les efforts de ses citoyens devaient tendre. Pour donner plus de cohésion et plus d'homogénéité à ses actes, elle n'hésita pas à s'arroger des droits supérieurs à. ceux de l'individu. La « Dje-

— 349 — ma'a », assemblée composée de tous ses membres, ainsi déclarée seule souveraine. fut

Cette union d'action et d'intérêt obtenue, la cité fière de son autorité confia la direction de ses destinées comme la surveillance de sa fortune à sa « Djema'a ». Toutefois, cette assemblée de tous les citoyens réunis, ne pouvait que discuter et légiférer, mais non administrer un patrimoine aux intérêts si multpiles et si complexes. Le pouvoir exécutif était donc à prévoir. Un chef, un gérant autorisé, chargé de veiller à l'apdes plication des lois aussi bien qu'à la sauvegarde malde la collectivité intérêts généraux s'imposait; de ce directeur ne fut la désignation heureusement, des diverpas une chose aisée, le choix provoquant gences de vues et d'opinions, l'élection de ce chef ne put être qu'une occasion de trouble et cre division pour la communauté. au sein de l'asA la suite des divisions produites semblée, divisions qui ne pouvaient être évitées, des les çofs qui se formèpartis adverses s'organisèrent; rent mirent, animés par les viles passions politiques, un acharnement de lutte tel, que la pauvre cité fut bientôt déchirée et mise en miettes. Le clan vainqueur, du pouvoir, ne manqua pas d'exercer tous'emparant tes ses tyannies. Quoique fortement mutilée, la cité n'en mourait pas. Si la guerre intestine ne la tua pas dès sa naissance, ce fut grâce à sa constitution robuste la et saine. Malgré les brutalités du clan vainqueur, cité conservait l'intégrité complète de son sol et de sa constitution; sa loi organique restait immuable. Cependant, les débuts de sa formation ont dû être des plus tourmentés. L'esprit égalitaire et même libertaire du Berbère ne pouvait, en cette circonstance, manquer de se manifester par son mauvais côté. La rébellion contre la règle commune devait être, dès les

— 350 — débuts, la plaie la plus grave portée à la cité; dès lors, ébranlée dans ses parties vives de son organisme, celle-ci ne put se guérir de son mal presque incurable. L'indiscipline, tel fut le mal endémique, qui empêcha d'ailleurs le sentiment national de la race, de se préciser et de se raffermir en un tout homogène, formant une 'force capable de permettre à celle-ci de se développer et de s'épanouir librement pour le bien général. Par ce manque de discipline sociale et de sacrifices dans son égoïsme moraux, le Berbère s'enfermant étroit, n'a jamais su travailler pour le bonheur de sa race, par des vues larges et partant plus profitables, à l'avenir et à l'organisation de la nation entière. Cette étroilesse d'esprit ajoutée, sans doute, à la complexité géographique des régions si dissemblables de son habitat ,se trouve être une des causes principales de ce que le Berbère n'a guère su, par une solidarité large et bien comprise, s'organiser et former un état homogène, grand, solide et stable. L'éfroitesse de son horizon politique a fait que le Berbère n'a jamais pu réaliser dans son pays une forme de gouvernement vraiment durable et conforme à son esprit. La vie des royaumes berbères fut des plus factices et celle de leurs chefs bien éphémère. Les Massinissa, les Syphax, les Jugurtha de l'époque phénicienne et romaine; les Aboulogguin, les Ben-Toumerth et les Abou-Tachfm des premiers temps du moyen-âge n'ont été que des chefs de tribus qui avaient pu rallier autour d'eux, en les intéressant un moment à la cause commune, quelques grandes familles berbères animées, avant tout, par leurs propres intérêts. Les tentatives d'organisation du grand domaine berbère par les Almoravides et les "Almoh'ades ne donnèrent aucun résultat durable. Leurs dynasties nées de

— 351 — doctrines religieuses ont été plutôt néfastes à l'unité berbère. r Les royaumes mérinides, H'emmadiles ei. Zianiles, livrés à des compétiteurs sans nom, furent, par suite d'ambitions bientôt déchirés par des personnelles, guerres fratricides; affaiblis par des divisions intestines, leurs malheureux élaLs rongés par l'anarchie devinrent, la proie facile de nouveaux envahisseurs. Pendant, que les Portugais et, les Espagnols, forteen Berbérie, ment secondés par Rome débarquaient certains territoires de leur vaste empire, s'arrogeaient les derniers princes mérinides ou h'afsides ne songeaient, n'ayant aucune idée de la « pairie en danger », qu'à s'enlre-luer, pour se disputer réciproquement, quelques lambeaux de celle malheureuse pairie depuis longtemps bien meurtrie par l'incurie et l'anarchie. Déjà chassé d'Espagne, le Berbère, aveuglé par les querelles locales, ne put s'apercevoir du danger extérieur qui le poursuivait et le menaçait dans son propre pays. D'ailleurs, dans sa conception d'homme déchu, après la famille, la cité et la tribu, le mot « patrie •» n'avait qu'un sens, sinon bien vague, du moins très restreint. 11 est donc nettement établi que dès l'antiquité, avec son esprit, borné, le caractère 'frondeur et indiscipliné de l'autochtone, empêcha les peuplades de l'Afrique du Nord de s'unir entre elles et de former, pour la gloire et la prospérité de la race, un état viable et durable. L'adage populaire qui dit « tout bien A pris en excès devient un mal », se confirme pour le H ' Berbère. Son amour excessif de la liberté et de l'indépendance ne l'a, en somme, conduit qu'à l'incohérence et à l'anarchie. v L'indiscipline sociale, une des causes principales de /celte incohésion ne peut qu'être néfaste à la nation qui

— 352 — en est animée, parce que le progrès et la civilisation Un ne se font qu'avec de l'ordre et de la solidarité. peuple qui ne se soumet pas à cette loi sociale est fatalement condamné à la désagrégation, à l'impuissance el à la déchéance. Or, les idées du Berbère sur l'apil arriva plication de ce principe étant fort restreintes, que sa nation ne put guère avec ses propres moyens se développer et se maintenir dans ses élans de progrès et de civilisation. Si le Berbère avait intimement connu le progrès el participé au développement des civilisations anciennes, ses retours brusques à la barbarie ne furent pas moins des plus désolants. Non seulement il ne conserva rien des brillants passés de Cartilage, de Rome et de Coril doue, mais guidé par ses instincts de demi-barbare, prit dans ses réveils de sauvage, un malin plaisir à détruire et à anéantir même ses propres oeuvres. Ce fut ainsi que les grandes et magnifiques cités de Tahert et de Sidjelmassa furent réduites en cendres; des forteresses-capitales d'Achir et de Guela'a-AbiTaouil, le Berbère n'en conserva que le nom. Si d'autres cités rivales, telles que Fez et Merrakech, Tlemcen et Bougie, purent se développer et jouir d'une splendeur momentanée, leur prospérité né fut qu'éphémère; jalouses les unes des autres, elles s'entre-déchirèrent par des guerres sans fin. Dans l'Ifrikia et le Moghreb central, Tunis et Féz, après avoir été longtemps jalousées et enviées par les princes andalo'us, devinrent deux capitales ennemies qui, pour Bougie et Alger, ne cessèrent de se quereller qu'après leur épuisement réciproque. Cette lonlutte entre H'afsides et Mérinigue et meurtrière des, tous aveuglés par la haine et guidés par des ambitions personnelles, n'eut d'autre résultat que dé réduire leurs deux royaumes à l'impuissance et à la

— 353 — constante qui régna pendant la dernière période de ne manqua pas d'être une des l'état d'anarchie auquel fut réd'Abd-el-Moumen L'indiscipline, qui caractérise le tempérament du Berbère, reste la base de toutes les raisons qui ont empêché, dès l'antiquité, l'autochtone de constituer, avec les moyens d'une des civilisations connues de lui, un état durable, pour l'honneur et la gloire de sa permanent, race. Le manque de tout sentiment national a empêché le peuple d'entreprendre el de réaliser quelque chose, par ses propres moyens, de viable el de durable, pour à venir. le bien des générations D'un esprit borné, le peuple comme l'individu, a son intelligence ne lui manqué de souffle patriotique; ii jamais permis de se faire une idée exacte du sentiment de sacrifice pour le bien de la nation. La jalousie en lui, malgré ses plus belles el l'envie annihilèrent de la patrie. vertus, l'amour et la grandeur la rivalité En Kabylie, n'est-ce pas la mésentente, de Koukou et de Guela'a qui ont fait la force et la for! tune des Barberous.se, et qui ont permis à une poignée de s'y maintenir débarqués à Bougie, \ d'Espagnols, : pendant près d'un demi-siècle? L'attiude du prince de Guela'a dans cette circonstance nous rappelle un peu celle de Syphax qui aurait préféré mieux voir son ancienne épouse Sophonisbe captive entre les mains des Romains que de la savoir heureuse entre les bras de son compatriote mais rival Massinissa. Oui, certes, clans une région plus restreinte comme la Kabylie du Djurdjura, l'esprit d'insubordination et de rivalité semble être plus manifeste encore. Le montagnard, qui a conservé dans leur pureté les instincts d'une race à. peine dégrossie par le contact de Enfin, désorganisaton. entre Fez et Merrakech la dynastie mêrinide, causes de principales duit le grand empire la rivalité

— 354 civilisations anciennes, ne sut guère comprendre dans son organisation sociale que les divisions intestines qui régnaient au sein de ses groupements ne pouvaient qu'affaiblir ses forces et désorganiser sa société. Cependant sans discipline, ni esprit de sacrifices tant individuels que collectifs de la part des membres de la cité, la vitalité et la prospérité de la collectivité restaient sinon impossibles du moins chimériques. Si l'union fait la force, il est, certain que la cité ne pouvait jouir de toute sa force vitale et aspirer à. la prospérité que dans l'union de ses énergies, dans une . entente solidaire de fous ses membres. t)r, cette entente si nécessaire à la vie, au développement de la communauté ne l'ut pas toujours chose aisée à obtenir avec des gens aussi peu policés que les Kabyles; cependant, la cité après la famille ne put vivre et se maintenir dans la paix qu'en se soumettant à une loi commune à une réglementation des plus sévères dans ses relations intérieures et extérieures. Sa souveraineté reconnue, la soumission aux lois décrétées par elle, fut la première condition et la. base de sa constitution. sur les devoirs sociaux que la .. Malgré l'éducation cité ne cessait de prodiguer à. l'homme dès sa naissance, malgré la sévérité de sa police, la « thacldarth » ne souffrit pas moins de l'abus des libertés laissées à. ses concitoyens. Encore demi-barbares, certains, parmi ses chefs de famille, emportés par leur tempérament et souvent. guidés par l'ambition et l'intérêt, ne surent faire de leur cité qu'un foyer d'agitation et de désordre. Ici comme ailleurs, l'élément dissolvant, et désqrganisateur fut l'esprit de cof, l'éternel ver rongeur de la société kabyle. Nous avons vu que pour veiller sur sa destinée comme sur sa fortune, la cité en confia la garde à I'ensem-

— 355 — ble de tous ses citoyens. Avec cette « Djema'a » souveraine, elle eut encore assez de sagesse pour penser que la délicate fonction de directeurs ou présidents ne pouvait être exercée que par les plus honorables et les plus sages de ses membres. Pour veiller à l'exécution de ses décisions, il lui fallait, en effet, des hommes de choix s'imposant par leur honorabilité et par leurs vertus sociales. La fonction de directeur moral et matériel, réclamée par la grande collectivité de la cité était, certes, une mais les charge assez lourde par ses responsabilités, réveillaient et excitaient honneurs qui s'y attachaient, bien des ambitions. Des compétitions naissantes, inspirées le plus souvent, par de vils égoïsmes, ne tardaient pas à s'emparer de tous les coeurs des candidats el de leurs partisans. L'intérêt personnel ou la vanité devenant le mobile de leurs actes, pour atteindre leur but et satisfaire leurs ambitions, les compétiteurs engageant la lutte ne reculaient devant aucun moyen. L'intrigue, la cala trahison, la lomnie, la corruption, l'intimidation, menace et même la force, tout était bon et largement employé en période électorale, car le choix du président, du chef de l'Assemblée, ne devait se réaliser que par élection. Aussi, tous ces ambitieux avec leurs agitateurs sous prétexte d'exercice de leurs droits profitaient-ils, civiques de citoyens, de l'élection d'un chef pour intriguer et diviser la cité. Sous leurs influences néfastes, étant donné la diversité des opinions et des intérêts, des clans se formaient et, les çofs naissant, la cité se trouvait bientôt livrée à la plus terrible des agitations. Aveuglés par la passion et l'égoïsme, poussés par une haine habilement semée par les meneurs, les membres de la même cité, ceux souvent de la même famille, en 24

— 356 — Quand ce venaient aux mains et s'entre-déchiraient. combat fratricide était terminé, la malheureuse « thaddarlh » affaiblie et souvent réduite en loques, essayait de végéter et de se refaire dans ses propres ruines ou devenait alors la proie facile de l'ambitieux qui, restant maître de la situation, faisait d'elle ce qu'il voulait; abattue el sans force, il ne lui restait pour vivre que l'esclavage el, pour s'administrer, que les caprices de son seigneur et maître. Mais ce régime de l'arbitraire bientôt repoussé par la masse, il arriva que la minorité torturée ne larda pas à se ressaisir et à réclamer ses droits à la vie et à la justice, contre la tyrannie de la majorité. Telle fut en quelques mois l'histoire politique et administrative de la cité berbère où, l'esprit particularisle et étroit, de l'autochtone, empêcha le développement naturel de la solidarité qui mène à la forma- v tion d'une société homogène, d'un étal stable et solide \ avec un gouvernement réunissant sous son égide tous S les groupements vitaux de la race. La politique régionale, la seule connue et pratiquée • dans en Berbérie, empêcha la race de s'agglomérer • ses différentes parties et de disposer de ses forces pour composer un tout homogène et former ce qu'on appelle une nation. Encerclée clans la cité avec un horizon qui ne dépassa pas les frontières de la tribu, ne l'esprit du Berbère énervé de cette claustration, put que se débattre et s'épuiser clans les querelles stériles des luttes de clocher. Son champ d'action étant ainsi limité, il resta comme figé dans la forme primitive que nous lui connaissons. Son évolution, sociale est presque nulle. Le mal endémique du Berbère réside, ainsi que nous l'avons fait remarquer, clans la mauvaise application qu'il fait de l'application de la liberté. Dans ses ten-

— 357 — talives d'organisation sociale, son esprit d'indépendance ou plutôt son caractère de frondeur, loin de le servir, le fit souvent sombrer dans la démagogie, régime qui ne fut pour lui qu'une entrave sérieuse dans la réalisation d'une société meilleure, guidée et consolidée par des liens de la solidarité nationale. Plulûl le Berbère n'a qu'une démagogue que démocrate, vague idée du souffle social qui l'anime, car le principe 'démocratique qu'il fait prévaloir, principe souvent mal compris et partout mal appliqué par lui, ne peut conduire sa société insuffisamment éduquée sur les buis généraux de son rôle social, qu'à l'oligarchie ou à la sociale Les tares de son organisation ploutocratie. proviennent de ce que l'individu, dans son évolution morale et intellectuelle, ne reçoit aucune culture. Nous avons dît les désordres que suscite l'élection d'un amr'ar ou amin> chef chargé de l'administration d'un « toufiq » ou de la présidence d'une « djema'a ». Qu'il s'agisse de la cité ou de la tribu, le phénomène d'étroitesse d'esprit chez l'individu comme dans la collectivité reste le même. Le manque de discipline provenant en partie de la mauvaise interprétalion de la liberté individuelle, l'égoïsme, la restriction de l'idée de patrie sont là, autant de défauts et de vices qui ne pouvaient permettre à l'esprit républicain de l'autochtone de.se développer et de s'épanouir dans foutes ses beautés. Les Franklin et les Washington berbères ne furent que de vulgaires ambitieux, de dangereux charlatans, sous l'autorité desquels* le peuple finissait toujours par se voir réduit au régime tyrannique des autocrates. D'ailleurs, l'accaparement du pouvoir rendu héréditaire par tous ces princes, détenteurs de l'autorité, dénotait, avec leur état d'esprit, que la forme de leur Même avec ; gouvernement n'avait rien de républicain.

— 358 — | le système électif, le choix du chef par le peuple n'était souvent qu'une parodie où les premiers acteurs, SOJ; mis à l'appréciation des électeurs, étaient précisément les favorisés de la fortune. Les divergences politiques et sociales, les opposiles conceptions tions d'intérêts matériels, religieuses se troumises au service des ambitions personnelles, vaient souvent être le point de départ des luttes sanglantes que les berbères se livrèrent dès leur origine sociale. D'un tempérament excessif et impulsif, ceux-ci ne craignaient pas d'aller dans leurs opinions, comme dans leurs actes, d'une extrémité à l'autre. Lors des mouvements par le Christianisme ,grands provoqués eu par l'Islamisme, leurs excès furent prutôt regrettables. Brûlant facilement ce qu'ils adoraient la veille, c'était par esprit d'opposition plutôt que par conviction, que les Berbères se firent ainsi les partisans du Donatisme des doctrines schismatiques, acharnés et de l'Ibadhisme.

Si la Berbérie, qui était vers la fin de l'empire roque la main, au moins aussi avancée en civilisation définitive Ça nie et l'Espagne, échappa à l'empreinte du conquérant déchu, la raison de cette résistance et même de sa régression ne peut être justifiée, expliquée que par le caractère spécial de l'habitant dont l'amour atavique pour son terroir le maintient figé à son sol natal, et le ramène toujours à ses traditions séculaires, à la vie, aux moeurs et aux parlers de ses ancêtres. « Si, dit Gaston Boissier, ce peuple berbère a mieux « conservé que beaucoup d'autres ses usages et sa « langue, ce ne sont pas seulement les circonstances « extérieures qui en sont cause, c'est aussi qu'il y était

— 359 — « » « « et sa nature. On plus disposé par son tempérament a remarqué chez lui, quand on étudie son histoire, des contradictions singulières qu'on a peine à. expliquer. « C'était assurément un peuple énergique, obstiné, nous « très épris de son indépendance; et pourtant, « avons vu qu'après l'avoir vaillamment défendue, il <( paraît s'être accommodé assez aisément à la dominait tion étrangère. Massinissa, ennemi acharné de Car« thage, essaya de propager parmi les Numides, la « civilisation des Carthaginois et y réussit. Juba fit « de sa capitale, Césarée, une ville grecque. Quand « les Romains ont été les maîtres, une grande partie « du pays est devenue tout à fait romaine. Mais voici « ce qui est plus extraordinaire : sous toutes ces transie formations, l'esprit national s'était conservé. Ce'peu(i pie, si mobile en apparence, si changeant, si prompt « à s'empreindre de toutes les civilisations avec les« quelles il était en contact, est un de ceux qui ont » le mieux conservé son caractère primitif et sa na« ture propre. « Nous le retrouvons tel que les écriaujourd'hui « vains anciens nous l'ont dépeint; il vit à peu près « comme au temps de Jugurtha; et, non seulement il « n'a pas été modifié au fond par toutes ces popula« lions étrangères qui s'étaient flattées de se l'assimiK 1er, mais il les a siïbmergés et recouvertes comme « une épave. Je me suis souvent dit, quand j'assistais « à une réunion d'indigènes, à quelque marché ou à » quelque fête, que j'avais là, devant mes yeux, le res« te de ceux qui, depuis les temps les plus reculés, ont «. peuplé l'Afrique du Nord. « Evidemment, les Carthaginois n'ont pas disparu « en corps, après la ruine de Carthage. Ce flot.de Rôti mains qui, pendant sept siècles, n'a pas "cessé d'abor-

— 360 — « « « « « « « « « « « « « « « der dans les ports africains, n'a pas repris la mer un beau jour, à l'arrivée des Vandales, pour retourner en Italie. Et les Vandales qui étaient venus avec leurs femmes et leurs enfants, pour s'établir solidement dans le pays, personne ne nous dit qu'ils en soient jamais sortis. Les Byzantins aussi, ont dû laisser plus d'un de leurs soldats dans les forteresses bâties par Salomon, avec les débris des monuments antiques. De tout cela-, il n'est resté que des Berbères; tout s'est absorbé en eux. « Il y avait donc dans cette race, un lilés contraires qu'aucune autre n'a me degré : elle paraissait se livrer pas entièrement; elle s'accommodait vivre des autres et au fond gardait mot, elle était peu résistante et très mélange de quaréunies au mêet ne se donnait de la façon de la sienne; en un persistante. » (i)

Dans cet ordre d'idées nous retrouvons plus tard les Berbères engagés dans des luttes religieuses, dont le peuple ne prévoyait pas les conséquences désastreuses. Entraînés par les passions fanatiques du sectarisme, ils se firent les agents inconscients des partisans du désordre qui, devenus maîtres, n'hésitèrent pas, pour satisfaire leurs ambitions personnelles, à mettre toute la pauvre Berbérie à feu et à sang. Dans ces heu-, res de folie et d'anarchie profonde, la Kabylie, malgré' son isolement ne fut guère épargnée. Religieuses ou '; I politiques, toutes les agitations qui bouleversèrent clans le' l'Afrique du Nord, eurent leurs répercussions Djurdjura. Si l'histoire n'en a pas enregistré tous les événements, elle nous permet d'en constater quelques effets (1) G. Boissier : Afrique Romaine.

— 361 — et de dire que la Kabylie a eu, comme les autres pays, ses révolutions sociales, politiques ou religieuses;, peutêtre plus qu'ailleurs,, car cette pauvre Kabylie a souffert horriblement des guerres civiles; ses luttes intestines ont été, particulièrement pour elle, des plus désode ses tribus lantes, car la formation et l'organisation et môme de certaines de ses cités, ne se sont pas effectuées sans qu'elle eût à verser le meilleur de son sang. Si les haines religieuses ne l'ont pas trop tourmentée, ses passions politiques l'ont de tout temps affreusement, déchirée. Suivant le sort de son évolution sociale el de son histoire, on peut dire que l'âge de l'état de la plupart des tribus de actuel "de l'organisation la Kabylie date du XVIe siècle ou du commencement du-XVII 0 siècle. Après avoir étouffé Te régime aristodes cratique, ou plutôt féodal, avec l'anéantissement Bel-K'adlïi el éloigné, en la bridant, la tentative de domination de la théocratie maraboutique-, la Kabylie ainsi libérée, clans un calme relatif, se remit à vivre de sa vie traditionnelle et démocratique de ses ancêtres. Ayant décrété que le peuple était le seul souverain, elle reconnut à. chaque citoyen le droit de discuter publiquement les affaires de la collectivité; elle laissa à la cité et à la tribu le droit et le devoir de choisir librement leurs chefs. Sous ce régime républicain et laïque, la tribu, au point de vue politique, pouvait provoquer el conclure des alliances offensives ou défensivse avec d'autres tribus voisines ou éloignées. Ses représenchoisis et munis de leur mandat, iants, régulièrement avaient seuls le droit de déclarer la guerre ou de traiter la paix. Il est vrai que leurs décisions ne devenaient valables, qu'après avoir été discutées et ratifiées par le Conseil supérieur de la tribu ou de la confédération. La tribu qui était primitivement déterminée par la communauté d'origine de tous ses habitants, est deve-

— 363 — nue plus tard une simple unité politique dont les limites sont déterminées par les intérêts moraux et matériels, géographiques et historiques; d'une façon générale, la question économique est la prédominante dans la détermination des frontières de la tribu. Aussi, selon les intérêts du moment et les événements du jour, la tribu se développe, grandit et forme une confédération où elle se désagrège, s'éparpille et se rétrécit en une simple communauté. Vers le XIV0 siècle ,l'influence de la Confédération des Aïlh-Irathen, selon le témoignage dlbn-Khaldoun, élendait ses frontières jusqu'à Bougie; de nos jours, le territoire de la dite tribu est limité et réduit à la super. ficie de la crête de Fort-National. Les Aïth-Fraoussen eux-mêmes, qui étaient des plus puissants dans l'antiquité, sont actuellement fort réduits, tant en densité de leur population qu'en étendue de leur territoire; la naissance, la formation de nouvelles tribus dans leur sein a réduit leur territoire et diminué leur influence. a conservé sa Seule, leur capitale Djema'a-Sahridj vieille réputation de cité belle et riche. Malgré ces oscillations auxquelles la tribu se trouva exposée de tout temps, celle-ci qui fut la force vive du à Djurdjura, ne cessa pas un seul instant d'assurer, travers les siècles, l'indépendance kabyle .Par son action énergique et constante, son pays fut protégé et resta longtemps fermé aux grands conquérants de l'Afrique du Nord. On sait qu'à partir du XVII 0 siècle, les Turcs, comme les- Romains, ne rencontrèrent pas d'autre résistance dans leur tentative de domination en Kabylie, que celle que la tribu leur opposa. Comme force de résistance, comme barrière à opposer à l'envahisseur, c'était plutôt faible, et par cette faiblesse, le Djurdjura faillit plus d'une fois perdre ses libertés '- et son honneur.

— 363 — La source de tout ce mal résidait uniquement dans la désunion et la mésentente qui régnaient entre tribus; le manque de cohésion entre les différents groupements du Djurdjura, l'étroilesse d'esprit du montagnard, que les querelles de çoîs aveuglaient et rendaient incapable d'élargir son horizon au-delà de son village et de sa tribu, tout cela faillit, plus d'une fois, livrer le vaillant et" fier habitant au joug de l'étranger. Ce fut cette division des Zouaoua, cette absence de cohésion et, le manque d'esprit de solidarité entre triaux envahisseurs, bus, qui permirent particulièrement aux Turcs, d'attaquer el, de battre les uns après les autres, les Fliss'a, les Guechtoula, les Aïfh-Ouaguenoun et les Aïlh-Djennad' el de s'emparer des riches terres des lsser et du bébao». r Si, à l'heure du danger, animés par un esprit national, les Zouaoua avaient uni leurs moyens de défense el d'un commun accord, avaient tous pris les armes à il est probable la fois pour repousser les agresseurs, que ceux-ci n'auraient jamais pu arriver à porter atteinla te à leurs libertés et à profaner leur territoire; cuvette de Boghni et le couloir du Sébaou n'auraient sans doute, dès leur première incursion en Kabylie, que servi de fosses naturelles aux cadavres des soldats turcs. La leçon donnée en 1520 à Khaïr-Eddin dans la plaine des lsser, était un exemple frappant, pour fixer les Turc sur ce que pouvaient l'union et la solidarité kabyles. Formant, bloc, le Djurdjura restait pour eux, comme pour les Romains et les Arabes, inabordable et indomptable.

le montabrave jusqu'à l'intrépidité, Courageux, gnard a de la patrie une idée des plus bornées. Tourmenté par la vie matérielle, épuisé par les querelles

— 364 — intestines, il n'aspire, vivant au jour le jour, qu'à se créer une famille; limitant ses goûts et ses ambitions, de son foyer, s'arrête donc aux j sa patrie, partant I limites de son village, aux biens de ya famille, aux ' figuiers de son lopin de terre; il ne voit de danger que dans le cri d'alarme de sa cité menacée; il n'éprouve d'inquiétude que dans le péril de son çof, d'angoisse que clans la destruction de son foyer. L'esprit de çof l'a rendu égoïste et haineux; aveuglé el aigri par l'adversité locale, vindicatif à l'excès, le malheur de ses ennemis politiques réjouit sa vue et réconforte son coeur. Il est dans ce sens presque à l'état de l'homme des grottes! Son intellect d'homme primitif, encerclé dans ses rochers, ne lui permet pas de concevoir ce que peut être une nation, encore moins :. une race. étroitesse le d'esprit qui, desservant aux surtout montagnard, permit aux envahisseurs, Turcs, d'avoir beau jeu dans leur politique de pénétration en Kabylie. Yah'ia-Agha, dans ses campagnes du Sébaou, ayant découvert le côté faible de la société kabyle, ne trouva rien de mieux que de se servir du jeu des çofs comme arme principale, pour briser ia cohésion kabyle et dompter les tribus les unes après les autres. Pour atteindre son but, il flatta, en leur accordant tous les honneurs, les Aïth-Irathen dont il respecta ostensiblement le territoire; affectant d'être très conciliant, il traita avec les Aïth-Ouaguenoun qu'il poussa ensuite contre les Aïth-Djennad à qui il voulait prendre leur forêt de Thamgout (1). Depuis longtemps, les Turcs recherchaient Tamgout, non seulement à cause (1) Curette « Étude sur la Kabijlie proprement dite » Tome I, page 24. Ce fut cette

— 365 — de ses richesses végétales, mais aussi pour fortifier et étendre leur influence de pénétration; selon leurs visées politiques, avec la possession du massif, il leur aurait été loisible d'établir dans le coeur de la Kabylie de nouveaux postes avec toutes les voies de communications voulues entre leurs colonies de l'OuedSah'el et du Sebaou . Si pareil projet avait été réalisé, le col d'Akfadou atteint, les possessions turques dans le Djurdjura auraient été, certes, aussi vastes et aussi importantes que celles qui furent occupées il y a quinze siècles » par les Romains, leurs autour du « Mons-Ferratus Mais Ellah, maître de toutes choses, las, prédéceseurs. sans doute, de voir souffrir la pauvre Kabylie, décréta que les Turcs, touchant au terme de leur existence en Algérie, ne devaient plus aller plus loin. La Kabylie bientôt délivrée de leur étreinte, allait, dans la paix et la justice, reprendre toute sa vigueur et aspirer à de nouvelles destinées.' Tel est, en 1830, l'état de corps et d'esprit du montagnard; il va sans dire que les trois siècles de lutte soutint contre l'ingérence turque, ne que le Djurdjura furent pas sans laisser de profondes cicatrices sur le flanc du brave montagnard. Si la perfidie de l'administration turque n'a pas eu d'effet sur Te moral et les moeurs des Zouaoua, dont les vertus sociales et politiques ont, depuis longtemps, attiré sur le Djurdjura l'admiration de tous les écrivains anciens et modernes, le passage des janissaires et ta turcs en Kabylie, ne laissèséjour des fonctionnaires rent pas moins, derrière eux, des tares qui sont pour de tristes souvenirs. les montagnards Les traces de leurs débauches et de leurs dépravations sont encore faciles à constater dans les moeurs relâchées des basses régions de la Kabylie. Malgré la

— 366 — sévérité des Kanouns, les pratiques du vice introduit par eux se développèrent et, à travers le pays, se propagèrent; et par contamination, le sang pur et sain du montagnard ne tarda pas à en être ainsi empoisonné: du germe provoquant la « grande ; par l'introduction maladie » ou le chancre, les Turcs ne laissèrent aux populations qui étaient en contact avec eux que l'infection et la. perversion. Au point de vue moral, l'infection fut encore plus grave : l'emploi du « bakchich » ou achat des consciences, qui était un système de corruption fréquemment, employé par les fonctionnaires turcs et que les moeurs des montagnards repoussaient avec dégoût (1). 11 s'ensuit donc que certaines tares physiques et morales, qui se constatent parmi certaine population de quelques régions kabyles, ne nous paraissent pas avoir d'autre origine que celle que d'autres écrivains, mieux autorisés, ont signalé avant nous. De nos jours, dans le langage féminin, une « thaa'mraouith », une (1) Sur ce point, l'Histoire nous rappelle bien des faits relatifs à l'honneur et à la probité du Berbère. Sans parler de l'anathcme devenu classique que lança Jugurtha contre Rome, pour la fragilité de la consciencede ses sénateurs et du mépris de Chemsi à l'égard du sultan mérinide qui avait cru, moyennant finance, arriver à ébranler sa conscience de protectrice, nous rappelons la réponse que fit il y a une cinquantaine d'années un fellah' à qui l'on proposait à l'occasion d'une électionde céder, moyennantune récompense, sa voix pour un candidat désigné : « Avecde l'argent, dit-il, on achète chez nous une chèvre, mais jamais une conscience». Des faits de ce genre où se manifeste nettement la grandeur d'âme du Kabyle se rencontrent fréquemment dans la vie commune du montagnard. Cependant si le Berbère a de l'honneur et de la dignité le sentiment le plus élevéet le plus noble, il ne reste pas moins sensible aux richesses d'ici-bas. La corruption a autant de ;. prise sur lui que sur les autres êtres humains. Les princes de i Koukou et de Guela'a, pour ne citer que ceux-là, ont été les jouets i des Turcs et des Espagnols dont ils se laissaient fasciner par leur | or. Une société facilement corruptible est celle qui connaît le luxe set la richesse.— Le Djurdjura ayant toujours été un pays bien [ pauvre, son habitant aux moeurs simples mais honnêtes, pourrait bien se scandaliser et se révolter contre les effetsdu «bakchich»turc.

— 367 — Â'mraouia, est une épilhète injurieuse, en même temps qu'un surnom donné à une femme aux moeurs légères, à une « prostituée ». Il a fallu aux montagnards, pour se préserver contre la contagion de la perversité et de la débauche turques, faire appel à toute la sévérité de leurs Kanouns. La moralité publique menacée dans ce qu'elle avait de plus sacré pour protéger la pureté de ses moeurs, il arriva qu'elle fût obligée de se montrer très sévère et de ne tolérer aucune licence dans sa société. Dans sa réaction d'honnêteté et de pudeur, le moindre geste indécent, devait être réprimé sévèrement. Il advint qu'à, la suite de celle oeuvre de purification et de moralisa lion, .de nouvelles clauses insérées dans les anciens Kanouns se montrèrent intraitables et tout ce qui était immoral ou simplement licieux devait être réprimé avec sévérité. Une femme de mauvaise vie ne pouvait être qu'expulsée du village, si elle n'était pas châtiée par ies siens ou condamnée par la Djema'a à être publiquement lapidée. Les sévérités des Kanouns ne se montraient pas plus tendres pour l'homme : « Tout individu coupable d'adultère ou de viol devait payer de son sang la faute commise; les actes contre natuie, comme la pédérastie, entraînaient pour le coupable avec une amende une déchéance morale et civique, peine rnfâmanle à la suite de laquelle il lui était interdit, pendant longtemps, de prendre parole en public et de servir de témoin, Le désir de purifier les moeurs fut tel que l'accès des lieux réservés aux femmes, comme les fontaines par exemple, fut défendu aux hommes. Une femme qui dépose^ une plainte relative à son honneur est crue sur parole et doit être protégée. Grâce à ces mesures préventives et très énergiques, la société kabyle arriva, non sans peine, à se proté-

— 368 — ger contre l'influence corruptive des moeurs turques dont, les effets néfastes ne purent que faiblement, atteindre les hautes régions du pays. Les Kabyles, par une réaction des plus énergiques, défendirent donc leur moralité avec la même ardeur que celle qu'ils déployèrent pour s'assurer de leur liberté et l'indépendance la protection de leur territoire. Ce fut un vrai barage sanitaire que celui qu'établirent les Zouaoua lorsque, d'un commun accord, ils de contracprirent, l'engagement moral de s'interdire ter une alliance matrimoniale avec une famille de la plaine, à moins que les conjoints intéressés, après leur union, eussent pris la décision formelle de venir résider en montagne el de vivre de la vie kabyle, c'est-à-dire se soumettre à la moralité kabyle, en organisant sa vie aux usages et domestique et sociale, conformément coutumes du pays. Ainsi neutralisés et repoussés dans les vallées, les éléments malsains, ne trouvant pas assez de terrain de leur développement, ne pouculture, pour assurer vaient, certes, que végéter et dépérir. C'est ce qui arriva à toutes lés colonies turques installées en Kabylie. De nos jours, il ne reste des A'bid et des A'mraoua que le nom; le torrent kabyle a tout noyé, tout emporté et, chaque jour qui passe, les fonds vaseux et pestilentiels de la plaine se comblent et s'assainissent par l'apport de nouveaux éléments, plus robustes et plus sains, qui descendent de la montagne. L'appétit traditionnel du grand Géant se trouve une fois de plus confirmé; le Djurdjura est comme l'antre du fabuliste où « il est aisé de distinguer la trace de ceux qui y entrent, mais jamais celle de ceux qui en sortent ». Les attraits de sa machine sociale qui transforme et unifie tout, lui permettent d'avoir cette force d'absorption. Nous y avons vu arriver du Phénicien, du

— 369 — Romain, du Vandal,- de l'Arabe, du Turc et même du nègre du Soudan; de tout cela qu'en reste-f-il? Des igaouaouen que les Arabes appellent Zouaoua el qui, malgré leurs défauts, ne restent pas moins, par leurs de talents et leurs qualités, les dignes représentants leur race. Admirablement doués par la nature, les Zouaoua, sortis moralement intacts et victorieux après tant de siècles de lutte, peuvent espérer, par leurs titres du passé que l'avenir ne leur fera pas défaut, et que ils seront bientôt, dans le progrès et la civilisation et leur activité, largement grâce à leur intelligence dédommagés des peines endurées et, des efforts dépensés pour l'amour de la Liberté.

des du débarquement La première des conséquences Français à Alger fut, pour la Kabylie, la joie d'être de la domidébarrassée définitivement du cauchemar nation turque. Mais à peine rentrée en possession de ses biens comme de sa liberté, la Kabylie ne fui. pas longtemps sans être de nouveau menacée par les nouveaux maîtres d'Alger el de Bougie; toujours animée elle essaya de résispar l'amour de son indépendance, ter à l'influence de pénétration que la France exerçait sur elle; serrée de près, bloquée dans ses rochers, fut bientôt la Kabylie, malgré son ardeur guerrière, obligée de déposer les armes. C'est, en effet, vingt-sept ans après la prise d'Alger, en 4857, que la terrible Kabylie fut enfin consuccessives, campagnes quise.. Epuisés par quatorze traqués .dans leurs rochers par une politique persévéincessants qui déchiraient rante, fatigués des-troubles à la misère la plus leurs tribus et qui les réduisaient à bout de force, se noire, les farouches montagnards,

- 370 — rendirent en déposant les armes devant l'armée française à qui, en-1857, fut réservé l'honneur d'être la vierge et jusqu'arors première à fouler le soi'resté sacré du Djurdjura! Icherridhen fut le dernier combat où fut brisé pour toujours l'orgueil du vieux et indomptable Géant. Cette victoire remportée sur l'antique Djurdjura, l'Histoire ne doit pas la méconnaître, tant les efforts dépensés en celle circonstance ont été, de part et d'autre, des plus considérables. Avant d'atteindre les sommets élevés el les ravins l'armée française dans profonds de Lalla-Khedidja, cette campagne eut à surmonter des obstacles très pénibles. Mais, guidée par son génie et soutenue par le Destin, elle parvint à avoir raison de tout, des hommes et de la nature, deux éléments contre lesquels s'épuisèrent les puissances romaine, arabe et turque. Tant par sa bravoure que par sa science, l'armée de Randon qui dompta la terrible et légendaire Kabylie fut simplement prodigieuse el admirable! Quant aux Kabyles, « ils se sont, dit M. Carrey, «i défendus malgré tout, avec la bravoure habituelle de » leur race, mais sans le fanatisme furieux des pre» miers jours de notre conquête africaine, par devoir « national plutôt que par passion. : comme un homme « qui se bat en duel d'honneur, mais sans haine mor<i telle. » (1) Ces quelques mots assez élogieux pour la Kabylie dépeignent bien, en effet, le caractère fier et noble du montagnard chez lequel se trouvent, naturellement réunies, les qualités morales et intellectuelles, qui empêchent l'être qui en est doué de tomber dans l'aveuglement du fanatisme. Si le Kabyle est courageux et brave, travailleur et prévoyant, honnête et intelligent, ses ver(1) Carrey. Campagne de Kabylie de 1857, page^lâ,

— 371 —

'

tus sociales indiquent les sentiments d'amour et de dévouement qu'il a pour son pays natal et son foyer. Sa société jouit d'une moralité qui la rehausse au rang des sociétés policées el depuis longtemps organisées. Quoique sans culture, ses sentiments sur les choses de l'honneur sont fins et multiples; sans parler de l'acharnement qu'il met dans les question du « nif », il ne tolère, pour rien au monde, même au prix de sa vie, que sa parole soit « brisée », que son « Anaia » soit violée. D'une nature ardente, il est capable de tous les dévouements comme de tous les sacrifices que les devoirs de l'hospitalité lui imposent. Ayant le respect de sa dignité, la parole donnée est, pour lui, chose sacrée; y manquer serait non seulement une trahison, mais encore une lâcheté. Le souvenir d'une défaillance de ce genre lui fait éprouver du regret et de la honte. Aussi, les vieillards qui n'ignoraient pas les engagements de fidélité pris par la Kabylie en 1857 se trouvent-ils actuellement embarrassés et même blessés dans leur amour-propre, quand on leur rapelle leur folle équipée de 1871. ; Les « anciens », étant plus instruits par l'expérience - de la vie, et les jeunes, étant mieux renseignés sur les buts de la France que tous commencent h connaître et à aimer, il se forme une opinion publique où se manifeste une mentalité des. plus favorables à l'égard de leur Protectrice. Ce résultat, sur l'importance duquel il est ici inutile d'insister, est dû à la sagesse prévoyante de la politique de la France. Les Jules Ferry, les Rambaucî, les Combes, les Rozet et les Jeanmaire ont, par l'école, achevé l'oeuvre de conquête militaire commencée par les Bugeaud et les Randon; ils ont, en s'adressant à l'âme indigène, définitivement conquis cette Kabylie 25

— 372 — qui, hier encore, paraissait rébarbative et réfractaire à toute idée moderne. Par les résultats obtenus, on peut déjà conclure que Cécoledes tribus, citadelle de civilisation et de progrès, est la seule machine de guerre — combien pacifique et bienfaisante — qui ail rendu la paix et l'ordre à une population autrefois si belliqueuse et si turbulente. Mieux éclairée sur ses intérêts moraux et matériels, avec son intelligence cultivée, elle ne manque pas, la première, de se rendre compte de tous les dangers de l'ignorance et du fanatisme. Avides de la vérité et du progrès, les jeunes générations sorties de nos. écoles sont, étant mieux éclairés que leurs frères, sûrement à l'abri des influences néfastes de la Khouanerie, car elles n'ignorent pas que c'était l'esprit fanatique des des masses, Rah'mania, exploitant l'ignorance qui avait seul provoqué le déchaînement des folies de l'insurrection de 1871. Payant les conséquences de sa coupable entreprise, la Khouanerie, le maraboutisme qui exerçait une si ne jouit grande influence auprès des montagnards, de nos jours que du mépris ou de l'indifférence générale. Les ITaddad, les Moq'ram sont oubliés; et le souvenir de leur fol emballement ne fait éprouver aux nouvelles générations que d'amers regrets. Rien ne peut mieux donner une idée exacte de la nouvelle mentalité du montagnard, que la pensée exprimée devant nous, par un vieillard interrogé sur les mobiles du soulèvement de 1871 : « Honte, dit-il, à ceux qui nous ont fait manquer à notre parole et jeter dans l'abîmé!! Nous étions des fous et pour nous punir de notre aveuglement, Dieu nous a fait battre comme des ânes et rançonner comme des esclaves! » — Oui, lui répond-on, ton repentir, cri du coeur, est bien sincère.. Si « le péché avoué est à moitié par-

— 373 — donné », la reconnaissance de la faute commise est déjà un signe de sagesse et de loyauté; la sincérité de les sentiments en cette circonstance t'honore et justifie l'anallième que tu jettes sur les imposteurs qui ont trompé le pays, eu abusant de son ignorance et de sa crédulité. Cependant, vous, gens de l'époque, vous ne de votre fol emballerestez pas moins responsables ment. Autant ki {.; : aspirée par le noble geste de défense nationale était digne et honorable, autant la révolte de 1871, dictée par l'ambition et le fanatisme, "se trouvait ainsi par ces mobiles revêtir tous les caractères d'une action laide et bien vile. D'ailleurs, la violation de « la parole donnée » et les suffisamexcès commis par votre folie, marquaient ment la portée de votre aveuglement dans cette tri s ce affaire. Devant Dieu comme devant les hommes, votre révolte était une trahison et une lâcheté; et,.si tu penses qu'une mauvaise action, aussi réprouvée que cellelà, ne pouvait qu'être réprimée, le châtiment qui vous a été infligé à la suite de cette révolte était donc la sanction logique et méritée de vos actes. Cependant, au règlement de compte, la France triomphant de votre aveuglement, s'est bien gardée d'abuser de sa victoire et d'appliquer à la malheureuse Eabylie l'exécrable et despotique loi du vainqueur, le « Voe vio-\ tis » des tyrans; Ne perdant pas de vue son rôle de civilisatrice et n'ignorant pas non plus les. raisons de votre égarement, la France, dans sa clémence, se montra indulgente dans ses rigueurs; les effets de sa répression, si durs fussent-ils, né furent, la paix rétablie, en somme que matériels. La preuve est que la contribution de guerre acquittée, la Kabylie ménagée dans son âme et son corps, ne tarda pas à reprendre force et vigueur. Retiré de l'abîme et placé sous l'égide de la France, ton pays prospère et ses libertés respectées se développent dans la voie d'une vie meilleure.

— 374 — La France, qui la première a combattu r'esciavage, ne veut, certes, te mener avec tes enfants que vers le Progrès et la Civilisation. En châtiant sévèrement les égarés, surtout les meneurs de 1871, elle ne voulait que faire rétablir l'ordre et la discipline dans ta société encore primitive et fortement viciée par l'ignorance et le fanatisme. Pour faire ton éducation d'abord et celle de tes entants ensuite, la généreuse France, confiante dans son génie et sa clairvoyance* elle laissa faire le temps, car elle n'ignorait pas que « l'apaisement par l'équité indulgente est .< plus efficace que l'apaisement par res rigueurs. (( C'est que le raisonnement est plus puissant que ia « force. C'est que, tôt ou tard, les clémences répan« dues apaisent les colères, désarment les haines, « émoussent les convictions, (et que d'elles) ger« ment des dévouements; comme des semences savam« ment répandues, germent des blés vivaces, qui étouf« lent les ivraies et mûrissent en riches moissons. » (1) Dans l'accomplissement de sa tâche d'éducation, la France suivant la même méthode dans son entreprise de régénération kabyle, a déjà obtenu d'excllents résu!-\ tats. L'efficacité de son influence- bienfaitrice sur l'es-! prit du montagnard, ne s'est-elle pas nettement dévoilée!, pendant les cinq ans de Guerre européenne? La con- ', duite du peuple kabyle en cette circonstance a été à l'arrière et admirable sur le front. irréprochable Suivant ses qualités ancestrales de bravoure et de courage, il a partout noblement rempli son devoir. Par sa loyauté et son dévouement envers la France, la Kabylie de 1914-1918 a donc honorablement racheté sa faute de 1871. Répondant à l'appel de la France menacée, la jeunesse kabyle a, pendant toute la durée £1) Carrey. Campagne de la Kabylie en 1857,page 321.

— 375 — : de la Terrible Guerre, bravement accompli sa tâche. Toujours face à l'ennemi, des « Dardannelles à la mer du Nord », elle a hardiment participé aux combats les plus sanglants; elle a connu les boues de l'Yser et les tranchées des forêts de FArgonm; elle a revu le Rhin que ses aînés les « Turcos » avaient déjà glorieusement teint de leur sang; toujours sur la brèche, elle s'est partout dignement comportée. Charleroi! La Marne! Verdun! forment pour la brave , ; Kabylie une trilogie lugubre et glorieuse et au souvenir de laquelle des milliers de mères, de soeurs et même de verser de jeunes épouses ne peuvent s'empêcher des larmes en pensant à leurs chers disparus! ; Mais la. France est sauvée et à sa délivrance la KabyIie peut se flatter d'y avoir glorieusement participé; ses sanglantes et cruelles pertes sont des sacrifices que _Ia France ne peut oublier! conviction, que la brave et loyale Kabylie, pansée et soutenue par la France recouvrera bientôt toute sa vigueur et, reconnaissante, que dans un avenir prochain et plein de promesses, elle atteindra une prospérité morale et matérielle digne de son intelligence et de son activité. Il- est aussi dans notre Comme pour préciser et confirmer ces voeux, voilà des nues dominant qu'une voix douce et consolante, se fait entendre et dit : Lalla-Khedidja, Salut ! Gloire à la jeune et belle mutilée A celle dont le voile exalte encor les charmes .. Allons 1 Ne pleure plus ; sèche vite tes larmes. La grande Mutilée accourt te consoler... Va vers elle ; ouvre-lui les bras pour recevoir gloire. L'hommage qui t'est dû, d'imprescriptible

— 376 — Mais elle veut aussi que s'orne ton esprit De tous les dons joyeux dont le coeur s'ennoblit Et qu'ainsi par les biens qu'on te dispensera Tu puisses à jamais honorer sa pensée... Pour toi et pour tous ceux que la guerre a blessés Le printemps du bonheur un jour refleurira ..

Les jours se sont passés : le miracle est venu (i) ; Dans un élan joyeux de profonde tendresse, La Kabylie souHt et toute sa jeunesse Vers le ciel lumineux où, flotte un vent menu, En un geste soudain plein de reconnaissance, Clame aux échos lointains et purs «.Vive la France !» Tels sont les voeux les plus chers que nous ayons à' formuler pour l'oeuvre de civilisation que la France a, plus que jamais, le devoir de réaliser en cette Kabylie. L'expérience est faite; l'excellence des résultats obtenus démontre, une fois de plus que l'école reste, ici comme : ailleurs, le meilleur instrument de progrès et de civilisation. •Le terrain berbère est encore aussi riche et aussi fertile qu'à l'époque de Rome; que la France défriche et sème dru, la récolte n'en sera que plus belle! L'avesi l'on pense que la nir est plein cle promesses, 33erbérie a été cle tous temps le berceau de régénération pour les civilisations du passé. L'Europe épuisée, et le foyer cle lumière déplacé, l'avenir reste à l'Afrique où de futurs Etats-Unis ne tarderont pas à se former. (1) Loi du h Février 1919 qui, reconnaît à la population indigène de l'Algérie certains droits politiques, entre autres, la participation de ses élus à l'élection du maire et de ses adjoints dans les communes de plein exercice.

— 377 — La vieille France, maîtresse de l'Afrique du Nord, réservoir d'énergie et d'intelligence, peut, dans cet avenir éventuel, jouer un beau rôle. Le Berbère soutenu, guidé par elle, suivant l'esprit traditionnel de sa race, pourra porter haut et loin le drapeau du progrès et de la civilisation et ce, pour l'honneur de la France, comme pour la gloire cle l'humanité, qui ne veut pas que les génies des vieilles et belles races s'anémient et disLa Berbérie, devenue la Grande République paraissent. fédérative, saura par sa sève débordante, par son activité et son intelligence, régénérer et garder dans son sein le souvenir du génie libérateur de la Tutrice bénie. Le Berbère de nos jours, quoique peu ou mal connu, est aussi jeune, aussi vigoureux et actif qu'aux temps des Massinissa et des Juba; il peut faire pour le génie de la France, sa mère adoptive, ce que ses aînés ont fait pour les civilisations carthaginoise, romaine '«if. faire cle la civilisation française, le arabe, c'est-à-dire flambeau de lumière, le foyer de Justice et de Vérité dans les futurs Etats libres et indépendants de l'Afrique civilisée et affranchie de l'avenir.

FIN

APPENDICE

1

Tribus

et

dynasties

Berbères

de l'Afrique

Septentrionale

a) "Notice sur l'origine

des Berbères

(1)

Depuis les temps les plus anciens, cette race d'hommes habite le Moghreb dont elle a peuplé les plaines, les montagnes, les plateaux, les régions maritimes, les campagnes et les villes. Ils construisent leurs demeures soit de pierres el d'argile, soit de roseaux et broussailles, ou bien encore de toiles faites avec du crin ou du poil de chameau. Ceux d'entre les Berbères qui jouissent cle la puissance et qui dominent les autres, s'adonnent à la vie nomade et parcourent, avec leurs troupeaux, les pâturages auxquels un court voyage peut les amener; jamais, ils ne quittent l'intérieur du Tell pour entrer dans les vastes plaines du Désert. Ils gagnent leur vie à élever des moutons et des boeufs, se réservant ordinairement les chevaux pour la selie et pour la propagation cle l'espèce. Une partie des Berbères nomades fait aussi métier d'élever des chameaux, se donnant ainsi une occupation qui est plutôt celles des Arabes. Les Berbères de la classe pauvre tirent leur subsistance du produit de leurs champs et des bestiaux qu'ils élèvent chez eux; mais la haute classe, celle qui vit en nomade, parcourt le pays avec ses chameaux, (1) Cette notice est extraite de l'Histoire des Berbères de l'Afrique Septentrionale d'Ibn-Khaldoun, tradviction de Slaue, tome I, pages 167, 169, 173, 180 et 182.

— 380 — et toujours la lance en main, elle s'occupe également à multiplier ses troupeaux et à dévaliser les voyageurs. Leurs habillements et presque tous leurs autres effets sont en laine. lis s'enveloppent de vêtements rayés dont ils rejettent un des Bouts sur l'épaule gauche, et, par dessus tout, ils laissent flotter des burnous noirs. Ils vont, en général, la tôle nue, et de temps à autre ils se la font raser. Leur langage est un idiome étranger, différent de tout autre : circonstance qui leur a valu le nom de Berbères Voici comment on raconte la chose : Ifricos, fils de CaïsIbn-Saïfi, l'un des rois [du Yémen appelés] Tobba, envahit le Moghreb et l'Ifrîkïa; il y bâtit des bourgs et des villes après avoir tue le roi, El-Djerdjis. Ce fut môme d'après lui, ace que l'on prétend ,que ce pays fut nommé l'Ifrîkia. Lorsqu'il eut vu ce peuple de race étrangère et qu'il l'eut entendu parler un langage dont les variétés et les dialectes frappèrent son attention, il céda à l'élonnement et s'écria : « Quelle berbera est la vôtre! » On les nomma Berbères pour cette raison. Le mot berbera signifie, en arabe, un mélange de cris inintelligibles; de là on dit, en parlant du lion, qu'il berbère, quand il pousse des rugissements confus. Les hommes versés dans la science des généalogies s'accordent à. rattacher toutes les branches de ce peuple à. deux grandes souches : celle de Bernés et celle de Madghis Comme ce dernier était surnommé El-Abter, on appelle ses descendants El-Botr, de môme que l'on désigne par le nom de Beranès, les familles qui firent leur origine de Bernés. Madghis et Bernés s'appelaient chacun fils de Berr; cependant, les généalogistes ne s'accordent pas tous à les regarder comme issus d'un même père. Ibn-Hazm, par exemple, dit, sur l'autorité de Youçof-elOuerrac, qui tenait ses renseignements d'Aïoub, fils d'AbouYezîd (l'homme à l'âne), qu'ils étaient fils du même père, mais les généalogistes du peuple berbère, tels que SabecHani-Ibn-Masdour Ibn-Soléiman-El-Matmati, (ou Isdour) el-Koumi et Kehlan-Ibn-Abi-Loua déclarent que les Beranès sont enfants d'un Berr qui descendait d'un Mazlgh, fils de Canaan, tandis que les Botr ont pour aïeul un autre Berr qui était fils de Caïs, et petit-fils de Ghailan. Quelque' fois, même, on donne ce dernier renseignement sur l'autorité d'Aïoub, fils d'Abou-Yezld; mais la déclaration d'Aïoub

— 381 — lui-môme, telle qu'Ibn-Hazm nous l'a transmise, doit être accueillie par'préférence, à cause de l'exactitude bien reconnue de cet auteur. Maintenant, si l'on aborde la question de savoir jusqu'à quel peuple des temps anciens, il serait possible de faire remonter les Berbères, on remarquera une grande diversité d'opinion, chez les généalogistes, classe de savants qui ont consacré, à ce sujet, des longues études. Les uns les regardent comme les descendants de Yacsan, fils d'Abraham,, le même dont nous avons fait mention en parlant de ce patriarche. D'autres les considèrent comme Yéménites, et d'autres comme une population mélangée, venue du Yémen. Voici un récit provenant des généalogistes berbères et reproduit par El-Bekri et. d'autres auteurs : , » Moder avait deux fils, El-Yas et Ghailan. Leur mère, « er-Rebab, était fille cle Hîda-Ibn-Amr-Ibn-Mâdd-Ibn'-Ad« nan. Ghailan, fils cle Moder, engendra Caïs et Dehman. « Les enfants de Dehman sont peu nombreux et forment « une famille caïside à laquelle on donne le nom de Beni» Amama. Dans cette, maison naquit une fille qui porta 'e « nom d'El-Beha, fille de Dehman.' Quant à Caïs, fils de « Ghailan, il engendra quatre fils : Sâd, Amr, Berr et To« mader, dont les deux premiers naquirent de Mozna, fille « d'Aced-Ibn-Rebiâ-Ibn-Nizar, et les deux derniers de » Tamzigh, fille cle • Medjdel-Ibn-Medjdel-Ibn-Ghomar-Ibn« Masmoud. '« A celte époque, les tribus berbères habitaient la Syrie, « et ayant les Arabes pour voisins,.ils partagaient avec eux « la jouissance des eaux, des pâturages, des lieux de par« cours et s'alliaient à eux par des mariages. Alors, Berr, « fils de Caïs, épousa, sa cousine, El-Beha, fille de Dehman. « et encourut ainsi la jalousie de ses frères- Tamzigh, sa « mère, femme d'une grande intelligence, craignant qu'ils « ne le tuassent, avertit secrètement ses oncles maternels « et partit avec eux ainsi que son fils et son mari, pour la « terre des Berbères, peuple qui habitait alors la Pales« tine et les frontières de la Syrie. El-Beha donna à Berr« Ibn-Caïs deux enfants, Alouan et Madghis. Le premier

— 38? — « mourut en bas-âge, mais Madghis resta. Il portait le suret nom d'EÎ-Abter et était père des Berbères, Botr. Toutes « les tribus zenatiennes descendent de lui. » Sachez maintenant que toutes ces hypothèses sont erronées et bien éloignées de la vérité. Prenons d'abord celk qui représentent les Berbères comme enfants d'Abraham, et nous en reconnaîtrons l'inadmissibilité en nous rappelant qu'il n'y avait entre David (qui tua Goliath, contemporain des Berbères) et Isaac, fils d'Abraham et frère de Yacsan, le prétendu père des Berbères, qu'à peu près dix générations, ainsi que nous l'avons dit dans la première partie de cet ouvrage. Or, on ne saurait guère supposer que dans ce laps de temps, les Berbères eussent pu, à tel point, se multiplier. L'opinion qui les représente comme les enfants de Goliath ou Amalécites, et qui les fait émigrer de la Syrie, soit de bon gré, soit de force, est tellement insoutenable qu'elle mérite d'être rangée au nombre des fables.. Une nation comme celle des Berbères, formée d'une fouie de peuples et 'Couvrant une partie considérable de la terre, n'a pu y être transportée d'un autre endroit, et surtout d'une région très bornée. Depuis une longue suite de siècles avant l'islamisme, les Berbères ont été connus comme habitants du pays et des régions qui leur appartiennent de nos jours, et ils s'y distinguent encore aux marques spécifiques qui les ont toujours fait connaître- Mais pourquoi nous arrêter aux sornettes que l'on a ainsi débitées au sujet des origines berbères? II nous faudrait donc subir la nécessité d'en faire autant, chaque fois que nous aurions à traiter d'une race ou, d'un peuple quelconque, soit arabe, soit-étranger? L'on a dit qu'Ifricos transporta les Berbères (en Afrique); puis ils racontent qu'il les trouva déjà dans ce pays, et qu'étant étonné de leur nombre et de leur langage barbare, il s'écria : « Quelle berbera est la Vôtre? » Comment donc aurait-il pu les y transporter? Si l'on suppose qu'ils y avaient déjà été transportés par Abraha-Dou1-Menar, ainsi que quelques-uns l'ont dit, on peut à cela • répondre qu'il n'y avait pas entre ce prince et Ifricos assez de générations pour que ce peuple eut pu se multiplier au point d'exciter l'étonnement de ce dernier.

— 383 — Quant à l'hypothèse de ceux qui les prennent pour des Himyerites, de la famille des Nôman, ou pour des Moderites de la famille de Caïs-Ibn-Ghailan, elle est insoutenable, et a déjà été réduite à néant, par le chef des généalogistes et des savants, Abou-Mohammed-Ibn-Hazm, qui a. consigné dans son Djemhera l'observation suivante : « Quelques » peuplades berbères veulent faire accroire qu'elles vien« nent du Yemen et qu'elles descendent de Himyer; d'autres » se disent descendues de Berr, fils de Cars; mais la faus« selé de ces prétentions est hors de doute : le fait de Caïs » ayant eu un fils nommé Berr, est absolument inconnu » à tous les généalogistes; et les Himyerites n'eurent jamais » d'autre voie pour se rendre en Moghreb que les récits « mensongers des historiens yemenites ». Passons à l'opinion d'Ibn-Coteiba. Cet auteur les déclare enfants cle Goliath el il ajoute que celui-ci était le fils de CaïsJbn-Gbailan : grave erreur! En effet, Caïs (fils de) Ghailan descendait de Mâdcl lequel était contemporain de Nabuchodonosor, comme nous l'avons constaté ailleurs, et avait été emmené en Syrie par le prophète Jérémie. auquel la volonté divine avait révélé l'ordre de le sauver des fureurs cle ce conquérant, qui venait de subjuguer les Arabes. Ce Nabuchodonosor est le môme qui détruisit le temple cle Jérusalem bâti par David et Salomon, environ quatre cent cinquante ans auparavant. Donc, Mâdd a dû être postérieur à David, d'environ ce nombre d'années; comment, alors, son fils Caïs aurait-il pu être le père de Goliath, contemporain de David? Cela est une erreur si flagrante que je la considère comme un trait de négligence ou d'inattention de la part d'Ibn-CoteibaLe fait réel, fait qui nous dispense de toute hypothèse, est le suivant : les Berbères sont les enfants de Canaan fils de Cham, fils de Noé, ainsi que nous l'avons déjà énoncé, en traitant des grandes divisions de l'espèce humaine. Leur aïeul se nommait Mazigh; leurs frères étaient )es Gergéséens (Agrikech); les Philistins, enfants de Casluhim, fils de Misraïem, fils de Cham, étaient leurs parents. Le roi, chez eux, portait le titre de Goliath (Bjaloui). Il y eut r:n Syrie, entre les Philistins et les Israélites, des guerres rapportées par l'histoire, et pendant lesquelles les descendants de Canaan et les Gergéséens soutinrent les Philistins cou-

— 384 — Ire les enfants d'Israël. Cette dernière circonstance aura probablement induit en erreur la personne qui représenta Goliath comme Berbère, tandis qu'il faisait partie des Philistins, parents des Berbères- On ne doit admettre aucune autre opinion que la nôtre; elle est la seule qui soit vraie et de laquelle on ne peut s'écarter.

b) Talents

ei qualités

de la race berbère

(1)

En traitant de la race berbère, des nombreuses populations dont elle se compose, et de la multitude de tribus et de peuplades dans laquelle elle se divise, nous avons fait mention des victoires qu'elle l'emporta sur les princes de la terre, et de ses luttes avec divers empires pendant des siècles, depuis ses guerres en Syrie avec les enfants d'Israël et sa sortie de ce pays pour se transporter en l[rîkïa al en Maghreb (?) Nous avons raconté les combats qu'elle livra aux premières armées musulmanes qui envahirent l'Afrique; nous avons signalé les nombreux traits de bravoure qu'elle déploya sous les drapeaux de ses nouveaux alliés, et retrace l'histoire de Dihyat-el-Kahna, du peuple nombreux et puissant qui obéissait à cette femme, et de l'autorité qu'elle exerça dans l'Auras, depuis les temps qui précèdent immédiatement l'arrivée des vrais croyants, jusqu'à sa défaite par les Arabes. Nous avons mentionné avec quel empressement, la tribu de Miknaça se rallia aux musulmans; comment elle se révolta et chercha un asile dans le Maghreb-el-Acsa, pour échapper à la vengeance d'Ocba.-Ibn-Nafâ, et comment les troupes du Khalife Hicham la subjuguèrent plus tard, dans le territoire du Maghreb, ceLes Berbères, dit Ibn-Abi-Yeizd, apostasièrent jusqu'à « douze fois,, tant en Ifrîkïa qu'en Maghreb; chaque fois, <(ils soutinrent une guerre contre les Musulmans, et ils « n'adoptèrent définitivement l'islamisme que sous le Gouu vernement de Mouça-lbn-Noceir »; ou quelques temps après, selon un autre récit. (1) Ibn-Klialdoun, traduction de Slance, tome I, page 198.

— 385 — Ayant indiqué les régions du Désert habitées par les Berbères, ainsi que les châteaux, forteresses et villes qu'ils s'étaient bâtis, tels que Sidjilmessa, les bourgades cle Touat, de Tigourarîn, de Figuig, de Mozab, de Ouargla, du Righa, du Zab, de Nei'zaoua, d'El-Hamma et de Ghadems; ayant parlé des batailles et de grandes journées dans lesquelles ils s'étaient distingués; des empires et royaumes qu'ils avaient fondés; de leur conduite à l'égard des Arabes hilaliens, lorsque ceux-ci envahirent l'Ifrîkïa au V° siècle de l'hégire; de leurs procédés envers les Beni-Hammad d'El-Galâ, et de leurs rapports avec les Lemtouna de Tlemccn et de Téhert, rapports tantôt amicaux, tantôt hostiles; ayant mentionné les concessions de territoire que ;es Beni-Bâdin obtinrent des Almohades dans le Maghreb, et raconté les guerres que firent les Beni-Merîn aux successeurs d'Abd-el-Moumen, nous croyons avoir cité une série de faits qui prouvent que les Berbères ont toujours été un peuple puissant, redoutable, brave et nombreux; un vrai peuple comme tant d'autres dans ce monde, tels que les Arabes, les Persans, les Grecs et les Romains. Telle fut, en effet, la race berbère; mais, étant tombés en décadence, et ayant perdu son esprit national, par l'effet du luxe que l'exercice du pouvoir et l'habitude de la domination avaient introduit dans son sein, elle a vu sa population décroître, son patriotisme disparaître et son esprit cle corps et de tribu s'affaiblir au point cjue les diverses peuplades qui la composent sont maintenant devenus sujets d'autres dynasties et ploient, comme des, esclaves, sous le fardeau des impôts. Pour cette raison, beaucoup de personnes ont eu de la répugnance à se reconnaître d'origine berbère, et cependant, on n'a pas oublié la haute renommée que les Aurôba et leur chef Koceila s'acquièrent à. l'époque de l'invasion musulmane. On se l'appelle aussi la vigoureuse résistance faite par les Zenata, jusqu'au moment où leur chef Ouezmar-Ibn-Soulat fut conduit prisonnier à Médine, pour être présenté au Khalife Othman-Ibn-Offan. On n'a pas oublié leurs successeurs, les Houara et les Sanhadja, et comment les Ketama fonUàrenl ensuite une dynastie qui subjugua l'Afrique occidentale et Orientale, expulsa les Abbacides de ce pays et gagna encore d'autres droits à une juste renommée. Citons ensuite les vertus qui font honneur

— 386 — à l'homme et qui étaient devenues pour les Berbères, une seconde nature : leur empressement à s'acquérir des qualités louables, la noblesse d'âme qui les porta au premier rang parmi les nations, les actions par lesquelles ils méritèrent les louanges de l'univers, bravoure et promptitude à défendre leurs hôtes et clients, fidélité aux promesses, aux engagements et aux traités; patience dans l'adversité, fermeté dans les grandes afflictions, douceur de caractère, indulgence pour les défauts d'autrui, éloignement pour la vengance, bonté pour les malheureux, respect pour les vieillards et les hommes dévots, empressement à soulager les infortunés, industrie, hospitalité, charité, magnanimité, haine de l'oppression, valeur déployée contre les empires qui les menaçaient, victoires remportées sur les princes de la terre, dévouement à. la cause de Dieu et de sa religion; voilà, pour les Berbères, une foule d.e litres à une haute illustration, titres hérités de leurs pères et dont l'exposition, mise par écrit, aurait pu servir d'exemple aux nations à venir. Que l'on se rappelle seulement les belles, qualités qui les portèrent au faîte de la gloire et les élevèrent jusqu'aux hauteurs cle la domination, de sorte que le pays entier leur fut soumisi et que leurs ordres rencontrèrent partout une prompte obéissance. Parmi les plus illustres Berbères de la première race, citons d'abord Bologguin-lbn-Ziri le sanhadjien, qui gouverna lTfrîkià au nom des Fatemides; nommons ensuite Mobammed-Ibn-Ivhazer et son fils El-Kheir, Arouba-IbnYouçof-el-Ketami, champion de la cause d'Obeid-Allah-esChii, Youçof-Ibn-Tachefïn, roi des Lemtouna du Maghreb, et Abd-el-Moumen-Ibn-Ali, grand cheikh des Almohades et disciple de l'iman El-Mehdi. Parmi les Berbères de la seconde race, on voit figurer plusieurs chefs ôminents qui, emportés 'par une noble ambition, réussirent à fonder des empires et à conquérir le Maghreb central et le Maghreb-el-Acsa. D'abord, YacoubIbn-Abd-el-HacK, sultan des Beni-Merln; puis, Yaghmoracen-Ibn-Zîan, sultan des Beni-Abd-el-Ouad; ensuite, Mohammed-Ibn-Abd-él-Caouï-Ibn-Ouzmar, chef des Beni-ToudjlnAjoutons à cette liste le nom de Thabet-Ibn-Mendîl, émir des Maghraoua établis sur le Chélif, et celui d'Ouzmar-IbnIbrahîm, chef des Beni-Rached; tous princes contempo-

— 387 — rains, tous ayant travaillé, selon leurs moyens, pour la prospérité de leur peuple et pour leur propre gloire. Parmi les chefs berbères, voilà ceux qui possèdent au plus haut degré les brillantes qualités que nous avons éntimérées, et qui, tant avant qu'après l'établissement de leur domination, jouirent d'une réputation étendue, réputation qui a été transmise à la postérité, par les meilleures autorités d'entre les Berbères et les autres nations; de sorte que le récit de leurs exploits porte tous les caractères d'une authenticité parfaite. Quant au zèle qu'ils déployèrent à faire respecter les prescriptions de l'islamisme, à se guider par les maximes de la loi et à soutenir la religion de Dieu, on rapporte, à ce sujet, des faits qui démontrent la sincérité de leur foi, leur orthodoxie et leur ferme attachement aux croyances par lesquelles ils s'étaient assurés la puissance et l'empire. Ils choisissaient d'habiles précepteurs pour enseigner à leurs enfants le livre de Dieu; ils consultaient les casuistes pour mieux connaître les devoirs de l'homme envers son créateur; ils cherchaient des imans pour leur confier le soin de célébrer la prière chez les nomades et d'enseigner le Coran aux tribus; ils établissaient dans leurs résidences des savants juriconsultes, chargés de remplir les fonctions de cadi; ils favorisaient les gens de piété et de vertu, dans l'espoir de s'attirer la bénédiction divine en suivant leur exemple; ils demandaient aux saints personnages le secours de leurs prières; ils affrontaient les périls de la mer pour acquérir les mérites de la guerre sainte; ils risquaient leur vie dans le service de Dieu, et ils combattaient avec ardeur contre ses ennemis. Au nombre de ces princes, on rémarque au premier rang Youçof-Ibn-Tachefln et Abd-el-Moumen-Ibn-Ali; puis viennent leurs descendants et ensuite, Yacoub:Ibn-Abd-el-Haek et ses enfants.. Les traces- qu'ils ont laissées de leur administration attestent le soin qu'ils avaient mis. à faire fleu- . rir les sciences, à maintenir la guerre sainte à fonder des écoles, à élever des Zaouïa et des ribal, à fortifier les frontières de l'empire, à risquer leur vie'pour soutenir la cause de Dieu, à dépenser leurs trésors dans les voies de la charité, à s'entretenir avec les savants, à leur assigner la place d'honneur aux jours d'audience publique, à les. consulter sUr les obligations de la religion, à suivre leurs conseils 26

— 388 — dans les événements politiques et dans les affaires de la justice, à étudier l'histoire des prophètes et des saints, à faire lire ces ouvrages devant eux dans leurs salons de réception, dans leurs salles d'audience et dans leurs palais, à consacrer des séances spéciales au devoir d'entendre les plaintes des opprimés, à protéger leurs sujets contre ta tyrannie des agents du gouvernement, à punir les oppresseurs, à établir au siège du Khalifat et du royaume, dans l'enceinte même cle leurs demeures, des oratoires où l'on faisait sans cesse des invocations et des prières, et où des lecteurs stipendiés récitaient une certaine portion du Coran tous les jours, matin et soir. Ajoutons à cela, qu'ils avaient couvert les frontières musulmanes de forteresses et de garnisons, et qu'ils avaient dépensé des sommes énormes pour le bien public, ainsi qu'il est facile de le reconnaître à l'aspect des monuments qu'ils nous ont laissés. Faut-il parler des hommes extraordinaires, des personnages accomplis qui ont paru chez le peuple berbère? Alors, on peut citer des saints traditionnistes à l'âme pure et à Pesprit cultivé; des hommes qui connaissaient par coeur les doctrines que les « Tabès » et lés imans suivants avaient transmis à leurs disciples; des devins formés par la nature pour la découverte des secrets les plus cachés. On a vu chez les Berbères 'des choses tellement hors du commun, des faits tellement admirables, qu'il est impossible de méconnaître le grand soin que Dieu a eu de cette nation, l'extrême bonté qu'il lui a toujours témoignée, la combinaison de vertus dont il l'a dotée, les nombreux genres de perfection auxquels il l'a fait atteindre et toutes les diverses qualités propres à l'espèce humaine qu'il lui a permis de réunir et cle s'approprier. A ce sujet, leurs historiens rapportent, des circonstances qui remplissent le lecteur d'un profond étonnement. Au nombre de leurs savants les plus illustres, on compte Sâfou, fils de Ouaçouf, ancêtre de la famille midraride dont la dynastie régna à Sidjilmessa. Il avait vu plusieurs des « Tabès » el étudié sous Ikrima, esclave d'Ibn-Abbas. Arîb-Ibn-Homeid fait mention de lui dans son ouvrage historique. On peut nommer aussi Abou-Ye'zîd-Makhled-IbnKeidad l'Ifrénite, surnommé l'homme à l'âne, qui professa la doctrine des kharedjites et se révolta, contre les Fatemides, en J.'im 332. Il avait étudié à Touzer sous les

— 389 — Cheikhs cle cette ville et s'était distingué par ses connaissances comme juriconsulte- Ayant adopté le système professé par.les kharédjites-eibadites, iî y devint très habile, et s'étant ensuite mis en. relation avec Ammar-el-Ama, sofrile-nëkkarien, il embrassa, à son grand malheur, les principes enseignés par ce vieillard. Quoi qu'il en soit, il est impossible de méconnaître la haute renommée que ce savant avait acquise parmi les Berbères. Un au Ire de leurs hommes célèbres était Monder-IbnSaid, grand-cadi de Cordoue et membre de la tribu des Soumata, l'une des fractions nomades de la tribu d'Ou:iiaça. Il naquit l'an 310 (922-3) et mourut en 383 (993-4), sous le règne d'Abd-er-Rahman-en-Nacer. Il faisait partie des Botr, descendants de Madghis. Parmi les hommes d'origine berbère, on remarque aussi |Aliou]-Mohamined-Ibn-Àbi-Zeid [Yezîd], flambeau de la foi et membre de la tribu de Nefza. Il y avait aussi chez eux des hommes versés dans la généalogie, l'histoire et les autres sciences, et dont l'un, Mouça-lbn-Saleh-el-Ghomeri, personnage illustre de la tribu de Zenata, a laissé une grande réputation parmi les Berbères. Nous avons déjà parlé de lui dans notre notice sur les Ghomert, tribu zenatienne. Bien que nous n'ayons trouvé aucun renseignement certain sur les croyances religieuses d'Ibn-Saleh, nous pouvons, néanmoins, le regarder comme un des ornements de sa nation et une preuve que la sainteté, l'art de la divination, le savoir, la magie et les autres sciences particulières à l'espèce humaine existaient à son époque chez les Berbères. Au nombre des récits qui ont couru parmi ce peuple est celui relatif à la, soeur du célèbre chef Yala-IBn-Mohammcd-el-Ifréni. Selon les Berbères, cette jfemme donna le jour à un fils sans avoir eu commerce avec un homme. Ils l'appellent Kelman, et ils racontent de lui plusieurs traits de bravoure tellement extraordinaires que l'on est obligé de regarder ce haut courage comme un don que Dieu lui avait fait à l'exclusion de tout autre individu. II. est vrai que la plupart des chefs, parmi eux, nient l'existence de ce phénomène, méconaissant ainsi la faculté que la puissance divine peut exercer afin de produire des choses: surnaturelles. On raconte que cette femme devint grosse après s'être baignée dans une source d'eau chaude

— 390 — où les bêles féroces avaient l'habitude d'aller boire en J'absence des hommes. Elle conçut par l'effet de la bave qu'un de ces.animaux y avait laissé échapper après s'être abreuvé, et l'on nomma l'enfant lbn-el-Aced (fils du lion) aussitôt qu'il commença à manifester son naturel courageux- Les Berbères racontent un si grand nombre d'histoires semblables que si l'on se donnait la peine de les mettre par écrit, on remplirait des volumes. Telles furent les habitudes et le caractère des Berbères jusqu'à ce qu'ils parvinrent à fonder les dynasties et les empires dont nous allons raconter l'histoire.

cl Notice

sur Les Zouaoua

(1)

Les Zouaoua et les Zouagha, tribus sorties de la souche berbère d'El-Abler, sont les enfants de Semgan, lils de Yahya, lits de Dori,' fils de Zeddjlk (ou Zahhîkj, fils de Madghîs-el-Abter. De toutes les tribus berbères, les parents les plus proches de celles-ci sont les Zenata, puisque Djana, l'ancêtre de ce peuple, fut frère de Semgan et fils de Yahya. C'est pour cette raison que les Zouaoua et les Zouagha se considèrent comme liés aux Zenata par le sang. Hm-Hazm dit que la tribu des Zouaoua est une branche de celle de Kelama, mais les généalogistes berbères la comptent au nombre des familles qui tirent leur origine de Semgan, ainsi que nous venons de le rapporter. Nous devons cependant faire observer que la déclaration d'IbnHazm nous parait avoir plus d'autorité que la leur; d'ailleurs,, la proximité du territoire des Zouaoua à celle des Ketama, ainsi que leur coopération avec cette tribu dans le but de soutenir la cause d'Obeid-Allah (fondateur de la dynastie fatemide), est un fort témoignage en faveur de cette opinion. Selon les généalogistes berbères, les Zouaoua se partagent en plusieurs branches telles que les Medfesta, les Melfkichi les Beni-Koufi, les Mecheddala, les Beni-Zerîcof, (1) Fallait d'ïbn-Khaldouw, traduction de Slane, tome I,' ? B pages 255 et 298,

— 391 les Beni-Gouzit, les Keresfina, les Ouzeldjia, les Moudfa, les Zeglaoua et les Beni-Merana. Quelques personnes disent, et peut-être avec raison, que les Mellkich appartiennent à la race des Sanhadja. De nos jours, les tribus zoaviennes les plus marquantes sont les Beni-Idjer, les Beni-Manguellat, les Beni-Itroun, les Beni-Yanni, les Beni-Bou-Ghardan, les Beni-Itourgh, les Beni-Bou-Youçof, les Beni-Chaîb, les Beni-Eïci, les BeniSadca, les Beni-Ghobrin et les Beni-Guechtola. Le territoire des Zouaoua est situé dans la province de Bougie et sépare le pays des Ketama de celui des Sanhadja. Ils habitent au milieu des précipices formés par des montagnes, tellement élevées que la vue en est éblouie, et tellement boisées qu'un voyageur ne saurait y trouver son chemin. C'est ainsi que les Beni-Ghobrm habitent le Ziri, montagne appelée aussi Djebel-ez-Zan, à cause de la grande quantité de chênes-zan dont elle est couverte, et que les Beni-Feraoucen et les Beni-Iraten occupent celle qui est située entre Bougie et Tedellis. Cette dernière montagne est une de leurs retraites les plus difficiles à aborder et les plus faciles à défendre; de là, ils bravent la puissance du gouvernement (de Bougie), et ils ne payent l'impôt qu'autant que cela leur convient. De nos jours, ils se tiennent sur cette cime élevée et défient les forces du sultan, bien qu'ils en reconnaissent cependant l'autorité- Leur nom est même inscrit sur les registres de l'administration comme tribu soumise à l'impôt (kharradj). Sous la dynastie sanhadjienne (des Zlrides), ce peuple tenait un rang très distingué, tant en temps de guerre, que pendant les intervalles de paix. Il avait mérité cet honneur en se montrant l'allié fidèle de la tribu de Ketama depuis le commencement cle l'empire fatemide. Badts, fils d'El-Mansour, ôta J.a vie à leur chef Ziri-Ibn-Adjana, l'ayant soupçonné d'avoir entretenu des intelligences avec H'ammad. Les descendants de H'ammad bâtirent ensuite la ville de Bougie sur le territoire des Zouaoua et les obligèrent à faire leur soumission. Depuis ce temps, ils sont toujours restés dans l'obéissance excepté quand on leur réclame le paiement 'de l'impôt; alors seulement, ils se laissent aller à la révolte, étant bien assurés que dans leurs montagnes, ils n'ont rien à Graindre.

-392

Les Beni-Iraten reconnaissent aux Beni-Abcl-es-Samed, une de leurs familles, le droit de leur fournir des chefs. A l'époque où le sultan (mérinide) Abou-1-IIacen conquit le Maghreb central, ils eurent pour cheik une femme appelée Chimci. Elle appartenait à la famille Abd-es-Samed et s'était assurée l'autorité avec l'aide de ses ifils, au nombre de dix. En l'an 739 (1338-9)ou 740, Abou-Abd-er-Rahman-Yacoub. fils du sultan Àbou-el-Hacen, s'enfuit de Metidja où son père était campé, mais il y fut ramené par Clés cavaliers envoyés à sa poursuite. Son père le mil aux arrêts, et quelque temps après, il le fit mourir, ainsi que nous le raconterons dans l'histoire de la dynastie mérinide. Ce fut alors qu'un boucher, officier de la cuisine du sultan, passa chez les Iraten et se donna pour le prince Abou-Abd-er-Rahman auquel il ressemblait beaucoup. Chimci s'empressa de lui accorder sa protection et engagea toute la tribu à reconnaître l'autorité du prétendant et à le seconder contre le sultan. Alors, ce dernier offrit des sommes considérables aux fils de Chimci et aux gens de la. tribu, afin de se faire livrer l'aventurier. Chimci rejeta d'abord cette proposition, mais ayant ensuite découvert qu'elle avait donné son appui à un imposteur, elle lui retira sa protection et le renvoya dans le pays qu'occupaient les Arabes. Ensuite, elle alla se présenter devant le sultan avec une dépulalion composée de quelques-uns de ses fils et de plusieurs notables de sa tribu. Le monarque lui fit l'accueil le plus honorable, et l'ayant comblé de dons, ainsi que les personnes qui l'avaient, accompagnée, il les renvoya fous chez eux. La famille d'Abd-es-Samed conserve encore le commandement de la tribu. Les Zouaoua (1), grande tribu berbère, habitent, comme on le sait, les montagnes et les collines escarpées qui s'étendent depuis les alentours cle Bougie jusqu'à Tedellès. Ils se partagent en plusieurs branches et occupent un territoire qui. avoisine celui des Ketama. La. véritable origine des Zouaoua n'est connue que d'un petit nombre de personnes : la plupart des généalogistes berbères les font descendre de Semgan-Ibii-Yahya-Ibn-Darîs, les représentant ainsi (1) Note supplémentaire sur les Zouaoua, tome I, page 298.

— 393 — copime frères des Zouagha; mais les généalogistes les plus exacts, tels quTbn-Ha'zm, les comptent au nombre des peuples ketamiens. Cette opinion est plus conforme à la vérité que la précédente, et la localité occupée par les Zouaoua en est la preuve; car, autrement, on ne saurait expliquer pourquoi ils se trouvent établis sur le territoire des Ketama, bien loin de Tripoli et du Maghreb-el-Acsa, provinces où les Zouagha font leur demeure. L'erreur que l'on a commise en ne leur reconnaissant pas une origine ketamienne provient, sans aucun doute, de la ressemblance qui existe entre leur nom et celui des Zouaza, frères des Zouagha : quelque lecteur ayant pris le second z du mot Zouaza pour un ou, aura dit que les Zouaoua et les Zouagha sont frères. Cette faute d'orthographe n'ayant pas élé relevée, on aura fini par regarder Semgan comme père des Zouaoua et dés Zouagha-

APPENDICE

11

Zaouïa des Rjlh

de Sidi-Mançour Djennad (Kabylie)

TRADUCTION

Au nom de Dieu le Clément et le Miséricordieux. Il n'y a de durable que l'image de Dieu, 3e Noble. Louange à Dieu qui a ouvert pour les saints la voie du salut et qui les a détournés du chemin de la perdition et du repentir. Tous ceux qui ont honoré les Saints ont été, de tous temps, payés en retour, c'est-à-dire honorés et secourus par eux; celui qui recherche leur protection et qui les aime, parvient au bonheur et à la réalisation de ses désirs; quiconque se déclare leur ennemi et cherche à altérer leurs lois, ou recommandations, tombe clans, l'humiliation et l'avilissement; celui "qui espère du bien en eux l'Obtient, qu'il soit musulman, chrétien ou juif. Dieu, — qu'il soit exal:té, — a donné à ses favoris, ses élus, le pouvoir de s'occuper en secret des choses de ce monde; pour le bien comme pour le mal, ce sont eux qui rendent compte de notre conduite au Seigneur et qui nous font récompenser selon nos oeuvres et nos efforts. Dieu a également donné aux Saints 1le pouvoir d'assister avec douceur et bonté les créatures qui se trouvent dans les" situations difficiles ou dans le malheur.' Le: haut mérite des saints ne peut passer inaperçu aux, yeux des hommes intelligents. C'est ainsi que les plus mar-

— 396 — quanls d'entre eux ont créé et patronné des « Zaouias >:, écoles où viennent s'instruire des étudiants qui se fixent dans le pays en vue de l'acquisition d'une bonne éducation et de l'instruction. Appelé nous-môme à accomplir celte lâche, tous nos efforts tendent à diriger nos élèves pendant la. durée de leurs études vers ce but; c'est là particulièrement le but vers lequel tend le genre d'enseignement qui se donne clans notre établissement de Sidi-Mançour. Après avoir fait la connaissance d'un homme distingué et érudit qiii nous a demandé de rédiger pour lui le Kanoun de la Zaouia et le règlement intérieur de celte institution, nous nous empressons, animé par notre sympathie pour lui, cle répondre à son désir. Nous disons donc : Sidi-Mançour s'est fixé chez nous au IXe siècle de l'hégire. C'était un des plus grands saints de son temps. Les gens recherchaient, sa protection, car ses prières étaient exaucées; il était d'une grande dévotion et aimait la solitude; il avait le don de pénétrer les secrets et n'avançait que ce qui ne pouvait être démenti. Aussi, tous les notables de la. tribu s'en rapportaient à lui; en fidèles serviteurs, ils ne manquaient jamais de suivre strictement ses conseils; ils le consultaient dans le règlement de toutes les affaires importantes-

a). Vie el "Miracles de Sidi-Mançour

(1)

Les vertus de Sidi-Mançour ne-peuvent être limitées à telle ou telle qualité; et les prodiges réalisés par lui ne peuvent, être dénombrés, car si le pouvoir des saints est, en toutes circonstances et durant leur vie, à même de se révéler, après leur mort, l'influence de ce pouvoir se main(1) NOTA. — Dans le texte arabe que nous donnons ci-dessus, la notice relative à la Vie et Miracles de Sidi-Mançourse trouve à la fin du petit manuscrit. Notre désir de faire connaître l'homme avant son oeuvreest la seule raison qui nous a guidé pour effectuer cette transposition dans l'exposé de notre traduction.

— 397 — tient, et peut encore se manifester dans d'autres occasions; et cela, jusqu'au jour du Jugement Dernier. Citons quelques-uns des miracles réalisés par le Saint depuis son arrivée dans notre pays et disons, d'autre part, un mot sur les « manifestations évidentes » qui lui sont attribuées, miracles dont les gens parlent encore de nos jours. Nous disons : Sidi-Mançour, après avoir accompli la période d'ascétisme dans la solitude lointaine de Thizi-Berlh dans les Iloula-Oumalou, entre Akbou et Sidi-Abd-Errahman (1), pensa aller se fixer dans un pays où il vivrait respecté et vénéré de ses habitants. Ce fut alors qu'il vint s'établir tout d'abord au village à'Akour (2), en un lieu appelé « Jedjiga », clans la commune du Haut-Sébaou. Aussitôt, le monde afflua, pour le visiter, si bien que le lieu qu'il avait choisi pour demeure devint bientôt un centre de dévotion et de pèlerinage ; les fidèles y venaient entendre et cueillir la bonne parole : recommandant de faire le bien et d'éviter le mal. Le saint séjourna à Jedjiga une ou deux années. Cependant, les habitants du village incommodés par le nombre croissant de pèlerins, ne tardèrent pas à se plaindre cle celle affluence; aussi demandèrent-ils au Saint de ne plus désormais laisser pâturer ses bêtes ni celles des (1) La Marnera de Sidi-Mançour a été de tous temps, une école de second ordre. Celle de Sidi-Abd-Errahman des Illoulen est un établissement scolaire beaucoup plus important. La plupart des lettrés kabyles en langue arabe ont été formés jusqu'à ses derniers temps par elle. Elle est actuellement, vu le genre et le degré d'enseignement qui s'y donnent, la mieux recherchée de toutes les Za.ouiasKabyles. (Voir Hanoteau et Letourneux, La Kabylie et les Coutumes Kabyles, Tome II page 834 et Tome III page 441). Voir aussi sur cette Zaouia une monographie complètedéjà signalée du regretté savant M. Ibn-Zekzi Cheikh Said, ancien mupliti d'Alger mort en avril 1914. (2) Le village d'Akour est celui que l'on désigne plus communément sous le nom d'Yakouren, village situé à une douzaine de kilomètres à l'est d'Azazga. Le vocable Yakouren est un mot qui n'est que le pluriel de Akour. Ce mot employé comme nom propre d'homme, de famille et même de tribu est très ancien. Une stèle découverte en 1911, près de Clierfa dans le Haut-Sebaou, nous a permis de retrouver nettement tracé en caractères libyques, le nom à'Akouren = Ya'kouren de nos jours (Voir BoulifaRevue Africaine n° 280,1911, Alger).

-

398 —

Dès lors, Sidi-Mançour, visiteurs sur leur territoire. froissé dans son amour-propre, décida de quitter ces lieuxLorsque les femmes du village eurent connaissance de celle décision, elles vinrent, toutes le trouver et pleurant, le supMais le Saint refusa plièrent de ne pas quitter le pays. d'acquiescer à leur désir et leur dit : « J'ai juré de ne plus rester ici, mais j'adresse à, Dieu le Très-Haut, une invocation qui vous sera, à vous, femmes d'Akour, bien profitable ». 11 prononça, en effet, les paroles suivantes : Que Dieu fasse, leur dit-il, que vous, femmes soyez honorées et que les hommes, vos maris, soient humiliés; que vos avis soient toujours pris en considération, tandis que ceux de vos hommes restent méprisés et sans valeur; et cela, pour les deux Eternités; Die\i fasse que cette décision ne soit jamais altérée, ni atténuée dans ses effets. Sidi-Mançour quitta le territoire d'Akour, et les effets de sa malédiction (contre les hommes d'Yakouren) subsistent jusqu'à, nos jours d'une façon tangible. (1) Lorsque Sidi-Mançour arriva dans notre village, les habitants, déjà prévenus sur les effets de la « Baraka » du saint, se réjouirent de sa venue; et flattés de sa sollicitude, ils lui souhaitèrent la bienvenue. Descendu chez nous, il s'arrêta en un lieu appelé « El H'ammam » où il dressa aussitôt une petite tente pour s'y abriter et se livrer librement à l'exercice de la dévotion. Bientôt, des masses de Kabyles de la région vinrent le visiter et tous les Aïth-Djennad, tant ceux du nord que ceux de l'est et de l'ouest se mirent à. son entière disposition. Lorsque le saint fut convaincu que leurs intentions étaient pures, qu'ils étaient tous de braves et honnêtes gens, que le respect qu'ils lui témoignaient était sincère, il décida de se fixer définitivement dans leur terri(1) On sait, en Kabylie, que dans cette fraction des Aïth-R'oubri, à Yakouren particulièrement, les femmes jouissent d'une grande influence sur leurs maris. Aussi quand le règlement d'une affaire avec ces derniers se présente, les initiés ne peuvent s'empêcher de dire « Oh! Avec les gens d'Yakouren, sans l'assentiment de leurs femmes aucune décision définitive ne peut être prise, car chez eux, selonla malédictionde Sidi-Mançour,les femmesseules commandent et leur engagement personnel dans une affaire quelconque est des plus aléatoires ».

- 399 — loire où il se maria et laissa de la progéniture (1). Tous Jes grands du pays, « sultan » et chefs de la tribu vinrent le visiter et se soumettre à son autorité; en fidèles et dévoués serviteurs, ils ne manquaient jamais dans toutes les affaires importantes de venir le consulter ou l'en aviser. Le pouvoir à cette époque était exercé par un nommé Amar ou El ICadhi, sultan qui commandait tout le pays zouaoua. L'administration de ce prince était lyrannique. En été, ce seigneur avait l'habitude à. tout moment de réquisitionner toutes les bêles de somme, mulets et ânes de notre tribu qu'il employait au transport de ses récoltes, soit aux autres usages à son service, empochant ainsi les habitants de vaquer à. leurs propres travaux. Pour faire exécuter ses corvées, le sultan venait avec ses troupes dresser son camp au marché de « Lekhmis » des Aïth-Djennad, marché qui, à l'époque, se tenait le jeudi (alors qu'aujourd'hui, il a lieu le dimanche). Durant son séjour, il obligeait la tribu à lui fournir la « mouna », c'est-à-dire à l'héberger, lui et sa troupe, et à fournir l'orge nécessaire à la nourriture des chevaux de ses cavaliers. Un jour donc, » Amar ou El K'adhi » arriva au marché en question; quelques habitants de la tribu s'apprêtaient déjà à aller, selon l'usage, lui rendre visite et lui fournir des provisions. Mais Sidi-Mançour intervint et leur dit : « N'allez pas au devant de lui, c'est à lui de venir nous trouver ». Conformément à cet avis, les habitants s'abstinrent de le visiter et de lui fournir la moindre » mouna ». Le sultan, désespérant de ne pas voir celle-ci arriver, fut bien surpris de cette nouvelle façon d'agir de la part de la tribu. (1) Cette assertion ne nous paraît pas exacte. De tous les renseignements que nous avons essayé de recueillir sur ce dernier point, il résulte que Sidi-Mançour n'a jamais eu d'enfant, du moins, il n'en a point laissé dans le pays ; et la tradition populaire affirme que ni Sidi-Mançour, ni Sidi-Ali-Moussa n'ont eu de descendants directs. La même tradition ajoute que Sidi-AbdErrah'man et Sidi-Ali'med ou Idris, paraît-il, n'ont laissé également aucune postérité en pays kabyle. Les familles maraboutiques, qui sont de nos jours à la tête des Zaouias de Sidi-Mançour et SidiAbd-Errah'man et qui jouissent des «Ziarias» offertes par les fidèles sont complètement étrangères aux deux saints qui en mourant, s'étaient contentés de leur léguer léur« baraka » dont certaines de ces familles ne cessent depuis de tirer le plus gros de leurs revenus.

— 400 — 11 s'enquit du motif qui avait empêché les gens de venir le recevoir comme d'habitude. « C'est Sidi-Mançour, lui apprit-on, qui leur a conseillé de s'abstenir et de désobéir à vos ordres. » Le souverain en ressentit une violente colore; aussitôt, il se dirigea, vers le lieu habile par le saint, c'est-à-dire à El-U'ammavi dont il a été question. Sidi-Mançour averti alla à sa rencontre, plein de prévenances: il lui adressa des paroles assez aimables, mais sans cependant lui offrir l'hospitalité de sa demeure. Au cours de leur entretien, le saint interpellant le seigneur, lui dit : <(Qu'est-ce qui te plaît le mieux à. Alger, ô sultan? » — Tout ce que j'y vois me plait et me charme. » — Quant à. moi, répliqua Sidi-Mançour, rien n'y relient mon attention,- si ce n'est celui qui, dans la rue, crie : « Prends garde, ô ignorant! Attention, ô étourdi!!!» Lorsque le sultan, levant le camp, quitta le pays et qu'il s'en était un peu éloigné, le saint lui dépêcha un messager pour lui annoncer, de sa. part, que le terme de son existence était échu. Effrayé par cet avertissement, le sultan eut peur et son visage se décomposa. Il rentra, chez lui et qua-. tre jours après il mourut assassiné par un de ses ennemis qui le tua d'un coup de feu (1). (1) Voir an sujet de cet intéressant passage, nos annotations et réflexions données ci-dessus au chapitre intitulé « Marabouts cl Indépendance kabyle ». Amar ou Ël-K'adhi a été assassiné en Kabylie en cours de route, avant d'entrer chez lui, c'çst-?i-direà Alger où Bel-K'adhi semble avoir fixé sa résidence. Il existe une version d'après laquelle le sultan Amar ou ElK'adhy aurait été tué par les A'ith-Yahia sur le territoire desquels se trouvait la forteresse de Koukou. Exaspérés par les tyrannies du seigneur, les Aïth-Yahia, influencés sans doute par les funestes s prédictions de Sidi-Mançour, 'empressèrentde s'en débarrasser par un coup de feu qui permit de réaliser ainsi ce qu'avait prédit, et souhaité le saint homme devenu depuis le patron vénéré des Aïth-Djennad. A propos de la famille des Bel-Kadhi nous avons dit tous nos regrets sur l'insuffisance de renseignements recueillis sur Koukou. Voici, à litre documentaire, une petite notice intéressante, tirée du dernier ouvragepublié récemment par M. Fagnan et que le savant et érudit orientaliste a intitulé « Extraits inédits relatifs an Maghreb (Djennabi, page 333) ». « Parmi les princes Zouaoua qui gouvernèrent les environs « d'Alger il y eut (la dynastie) Ibn-el-Kadhi. Le premier d'entre « eux fut Ahmed, sousle nom d'Ibn-el-Kadhi, homme savant et

— 401 — Aussitôt une agitation se déclara dans le royaume des Bel-K'adhi. Ceux-ci furent longtemps impuissants à rétablir l'ordre et imposer leur autorité. Dès lors, les tribus vécurent indépendantes; le peuple réglait lui-même ses affaires et portail ses différends devant les savants et les saints du pays, qui jugeaient avec douceur et équité et non avec tyrannie et oppression. Cet état de choses dura jusqu'au moment où les Turcs partis d'Alger arrivèrent chez nous et demandèrent à notre tribu la permission de couper des arbres dans la forêt de Thamgout; Cette autorisation leur ayant été refusée par la tribu, une guerre éclata entre celle-ci et les Turcs, qui furent, à la suite d'une rencontre, vaincus et contraints de regagner Alger; ainsi repoussés, les Turcs ne purent imposer leur autorité aux gens du pays. Lors de ces événements qui se sont produits postérieurement à la mort de Sidi-Mançour, on raconte qu'un jour à la suite d'un combat qui eut lieu entre Beni-Djennad et Turcs, ceux-ci s'étaient avancés dans l'intérieur de notre territoire et se trouvaient déjà à une distance d'environ un K kilomètre » de Thimiz-ar- Après avoir coupé les figuiers, lâché les chevaux clans les moissons et causé un grand ravage dans les récoltes du village, le commandant turc vil partir de la « Kheloua », ermitage du saint, trois coups de canon mystérieux. S'étant informé de ce lieu, il « pieux à qui la population se soumit et qui régna environ trois « ans. Il fut à sa mort remplacé par son frire Moh'ammcdben el« Kadhi, qui gouverna une trentaine d'années et qui fut, à sa mort, « remplacé par son neveuAhmed ben Ahmed dont le gouverne« ment dura une dizaine d'années et qui mourut en 991 (25 Jtril« let Ï5S3J. Il eut pour successeur son fils Moh'ammcd ben « Ahmed ben Ahmed, connu sous le nom dTbn-el-Kadhi. « Ces chefs avaient pour ville principale Koukou, qui était un « vaste chateau-fort dans une position très forte. » L'importance de cette notice se porte sur la mention qu'elle fait de ces noms propres, car la plupart de ces personnages ont été jusqu'à présent inconnus des écrivains qui ont eu à parler des seigneurs de Koukou. Il faut remarquer, en revanche, que le chroniqueur arabe,le nommé Djcnnabi, mort en 999 (30 Octobre 1590), ne dit rien de Sidi el Haoussin, ni de l'assassinat de Sidi Ahmed qui a eu lieu en 1527, alors qu'il le fait mourir en 1520. Cette confusion provient selon notre avis de ce que Djennabi n'a eu connaissance, sans doute, que des Bel-Kadhide la branche tunisienne, dont la plupart d'entre eux ont sûrement régné à Koukou.

— 402 — lui fut répondu que c'était là Je réduit où Sidi-Mançour se livrait à. la dévotion. De plus, dès le point du jour, une épidémie de '-pasle, châtiment envoyé par Dieu, se déclara les troupes turques; beaucoup d'entre eux mouru- parmiet leur chef fut rent obligé de faire lever le camp et de regagner Alger. Quant à. la vision du chef turc, ce ne fut là. qu'une manifestation extérieure du pouvoir occulte du saint, et que la canonnade ne fut qu'une perception psychique et non corporelle. Entre autres faits relatifs au pouvoir miraculeux du Saint et dont je fus moi-même témoin, ainsi que tous mes contemporains, je cite le fait suivant : Un jom% un individu de notre village alluma du feu qu'il laissa se propager sur un bois qui se trouvait audessous de l'ermitage de Sidi-Mançour; l'incendie se développant, toute lu forêt fut bientôt consumée et la « Kheloua » de Sidi-Mançour, qui se trouvait, entourée d'arbres, allait subir le même sort; mais lorsque les flammes atteignirent ces arbres, le feu s'éteignit de lui-même et les arbres et la retraite du Saint furent ainsi épargnés. Peu de temps après, le coupable lût châtié : Dieu fil tomber sur lui la foudre qui la tua sur le coup. Ce fait, qui est une des preuves de la puissance du Saint, est connu de tout le monde (1).

Règlement

Scolaire

de la Z&ouïa de Sidi-Mançour

Sidi-Mançour destina cette Zaouia à. l'instruction des enfants du pays, en vue de leur apprendre le « Koran » et de leur donner une bonne éducation. Pour lui permettre d'atteindre ce but, les gens de la tribu l'aidèrent dans son oeuvre en fournissant les matières nécessaires à l'alimentation des étudiants. (1) Il existe d'autres miracles de Sidi-Mançourrelatifs aux moeurset aux usages des gens du pays ; certains d'entre eux sont conservésjusqu'à nos jours sous forme d'interdictions ou malédictions prononcéespar le Saint. (Voir pour plus de détails « Les Kabyles du Djnràjnra » page 340 par Devaux). (

— 403 —• Le fondateur établit pour la Zaouia un règlement intérieur, un » Kanoun » rigoureux mais équitable, puisqu'on effet, il n'y est établi aucune différence de traitement entre une personne âgée et un enfant, entre le riche et le pauvre, le haut placé et l'individu de condition humble. Ce Kanoun.qui nous est transmis par la tradition est. authentique; et, celui d'entre nous qui essaierait de le modifier ou de l'altérer, serait voué au malheur. Les signes évidents et décisifs du châtiment qui ne manquerait pas de se manifester aussitôt sur le coupable, seraient la perle de sa vie ou celle de sa- liberté, le détraquement de son esprit ou bien la perte d'un de ses enfants. Dès lors, l'application de ce règlement est unanimement respectée par tout le monde aussi .bien par nous, les dirigeants chefs de la Zaouia, que par les serviteurs, les « tolba »>. Ceci dit, nous établissons un classement parmi les tolba en deux catégories : 1° La catégorie de ceux qui dirigent et commandent; 2° La catégorie de ceux qui sont commandés, qui exécu lent les ordres et font les travaux. Nous devons faire connaître que le nombre total des étudiants à la Zaouia est, la plupart du temps, de 60 à 85. Nous en faisons quatre divisions : a) Première division ou 'division supérieure. Elle est formée de tous les élèves d'âge mûr, élèves sérieux et posés qui administrent et gèrent tous les biens de l'établissement; ils veillent à ce que les comptes soient bien établis, que les ressources de la Zaouia ne soient pas gaspillées. Leur nombre dans cette division varie entre iO et 75; il pourrait être inférieur. Ce sont des étudiants qui portent le nom de « Moq'addeni ». Us prennent le service à tour de rôle et conservent leurs fonctions pendant un mois exactement. Le ci t'aleb » de service a un pouvoir général sur tous ses condisciples âgées et jeunes- Iï fait payer les amendes à ceux qui en sont frappés, fait exécuter les peines infligées qui sont en proportion de l'infraction commise. , Voici les fautes et contraventions passibles d'une amende. ARTICLEREMIER.'— P Quiconque tient des propos grossiers et indécents paiera 2 fr. 50. 27

— 404 — ARTI IL -—Celui qui joue ou se montre turbulent dans la mosquée (salle d'étude ou de prière) paiera 1 fr. 25. ART. lit. — Celui qui aura gaspillé du grain, de l'huile ou du pétrole, remplacera à ses frais les quantités perdues. ART.IV. — Ceiui qui adresse la parole à une femme dans un lieu autre que clans la Zaouia, dans une autre occasion que pendant la cérémonie de la « Ziara », sera sévèrement puni et exclu pour toujours de l'Ecole. ART. V. — Si deux élèves se battent, ils sont tous les deux renvoyés de l'établissementART. VI. — Tout élève qui se battrait avec un habitant du village serait exclu; quant à ce dernier, il serait frappé d'une amende de 5 réaux seulement dans le cas où il serait démontré qu'il avait été provoqué et que tous les torts seraient du côté de l'étudiant, son adversaire (1). ART. VII. — Tout étudiant convaincu d'adultère, était autrefois chassé de l'Ecole et ses différents objets étaient confisqués et brûlés (sur la place publique) tandis que de nos jours, la peine se réduit à l'expulsion seulement du coupable. ART. VIII. — À l'appel de rassemblement des étudiants, celui qui arrive en retard paie 0 fr. 25 d'amende. ART. IX. — Quiconque n'exécute pas l'un des travaux qui peuvent lui être assignés par le tour de rôle, comme par exemple le ramassage des olives ou le transport de pierres de construction, paiera un franc pour chaque jour d'absence. ART. X- — Celui qui injurie, insulte un autre, paie 2 fr. 50. (1) Cet article semble établir une restriction au sujet du montant de l'amende infligé à l'habitant. Dans le cas où les torts seraient de son côté, l'habitant se verrait frappé d'une amende plus forte et l'étudiant se trouvant dans un cas de légitime défense échapperait à l'exclusion et ne serait frappé que d'une faible amende. Cet article est inspiré par le principe que les membres du clergé sont des habitants qui vivent presque en marge de la cité, et comme tels, ils ne doivent pas, en quoi que ce soit, être la cause d'un désordre quelconque pour cette cité qui les héberge et les protège. C'est pourquoi le règlement intérieur d'une Zaouia n'admet pas qu'un de ses membres ait la moindre discussion aVec un laïc quel qu'il soit. Si un taleb est lésé, le cheik-directeur dépose une plainte contre le coupable et le village punit.

— 405 —

ART. XL — Tout élève qui dégaine un couteau pour en frapper un de ses camarades sera exclu. ART. XII. — La. même peine est infligée à tout étudiant qui prend une pierre pour frapper; au cas où il s'en serait servi, il sera exclu sans possibilité pour lui de formuler appel contre son renvoi. ART. XIII. — Celui qui aura volé, même une chose de peu d'importance, sera également exclu. ART. XIV. — Quiconque se promène sur le chemin du village, sans nécessité de service, paiera 6 francs. ART. XA?-— Celui qui, dans une réunion ou assemblée, aura pris la parole sans être autorisé par le moq'addem, paiera 0 fr. 25. ART. XVI. •— La décision d'exclusion ne peut être prononcée que par le Cfïikh-Direcleur, assisté, à cet effet, de quatre notables choisis parmi les habitants du village. ART. XVII. — Sauf le cas d'exclusion, le montant des amendes citées ci-dessus est perçu par le «. moq'addem » de service. Lorsque le coupable s'acquitte de l'amende dont il a été frappé, l'incident est clos; mais, en cas de refus de la part du délinquant, le surveillant de service réunit les autres moq'addem qui sont appelés à examiner l'affaire du récalcitrant. Si, après la délibération, une nouvelle décision prise à l'unanimité est prononcée, il n'est formulé à. ce sujet aucune opposition ni objection; mais si, au sujet de l'arrêt, certains arbitres sont d'un avis différent, les membres du tribunal procèdent alors au vote, opération à, la suite de laquelle la minorité devra s'incliner devant, l'avis exprimé par la majorité. En cas de partage égal de voix, l'affaire est portée devant le Chikh-Birecteur assisté de quatre notables, pris parmi les marabouts du village; devant ce conseil où la voix du Chikh est prépondérante, la présence de l'inculpé, du moq'addem et des témoins est obligatoire. Les témoins seront spécialement entendus pour savoir si Vafaute a été bien commise et pour préciser dans quelles circonstances elle a été commise, déterminer si elle est intentionnelle ou involontaire; dans ce dernier cas, établir

- 406 — s'il y a, dans son accomplissement, un cas de force majeure, ou simplement un cas d'ignorance ou d'erreur de la part de l'auteur. Tels sont les principaux traits concernant la première division.

b) Deuxième divisionLes élèves de cette division sont également « moq'addem », mais leur rôle consiste à pousse)' leurs condisciples au travail intellectuel et à l'exercice des pratiques religieuses, à veiller à ce que la prière soit faite aux heures réglementaires et en commun dans les rangs. Leur nombre varie entre 5 à 70 et quelquefois davantage, selon les années. Ils ont le commandement sur tous les étudiants; la durée de leur service, qu'ils exercent à tour de rôle, est d'un mois. A'"oic:i n quoi consiste la. fonction e de chacun d'eux : Après l'appel et la prière di; « Dhohour », le t'aleb-moniteur, précédant les autres étudiants, entre le premier dans la mosquée (salle d'étude); il repasse un « h'izeb » (1) cl quatre fois le contenu de sa planchette; puis (il va), dans la salle d'étude où il passe en inspection, un à un, tous les étudiants. S'il constate dans les groupes qu'un élève est absent, celui-ci est puni d'une corvée consistant, à aller chercher de l'eau à la fontaine, ou à être occupé à la cuisine pour faire cuire le couscous ou la galette. Il en est de même pour une absence constatée clans les rangs aux heures de la prière. Une corvée est également imposée à. quiconque n'aura pas récité le « h'izeb » en même temps que ses camarades; nonobstant la punition qui lui est infligée, l'étudiant, quel que soit son âge, grand ou jeune, est obligé d'apprendre et de réciter sa leçon. (I) Le Koran est divisé en 60 chapitres ou h'izeb. Le H'izeb à repasser de mémoire est le dernier appris. La possession du Koran s'obtient avec la dernière do.urate intitulée " El Be.gra" qu'elle seule compte 5 H'izeb. Voir Bel, " Histoire des 'Abd-El-Ound "', " page275 et Mareais, Dialecte de Tlemcen ", page 243. explications détaillées sur les étapes successives que doit parcourir un étudiant avant d'arriver à la "• taouçila " ou la possession jeune complète du Koran.

— 407 Tel est l'emploi du temps qui s'écoule entre la prière du « dhohour » et celle de F » a'açer ». De 1' « a'açer » au coucher du soleil, les élèves sont libres et restent en récréation jusqu'à l'heure du « mor' reb »; celle dernière prière faite, chacun des étudiants reprend la récitation de son « H'izeb ». Ceci terminé, ils se remettent tous ensemble sous la surveillance du moq'addem-monileur, à l'étude de leurs leçons, en procédant à une répétition générale jusqu'à l'heure de 1' « a'icha ». Aussitôt après le dîner, les étudiants rentrent de nouveau dans la mosquée pour étudier à la lumière des lampes; tout retardataire est puni d'une corvée, comme -cela a été dit précédemment. Le bavardage dans les rangs ou groupes pendant la lecture ou récitation doit être également réprimé, sauf si la parole prise est relative à l'explication d'un mot ou d'un passage du Koran ou d'une autre science. Telle est l'organisation de la deuxième division.

c) Troisième division. Nous avons également, un troisième groupe dont les élèves sont « oukils »• Le nombre de ces derniers pourrait atteindre jusqu'à 10 unités; contrairement à ce qui a lieu pour les deux précédentes divisions dont les membres sont désignés sous le nom de « Moq'addemin », les « oukils » sont plus nombreux et leurs fonctions différentes. Leur service de surveillance est assuré à tour de rôle et à raison d'un mois pour chaque élève. Le rôle de l'oukil est de veiller sur les approvisionnements, l'alimentation (du personnel de l'Etablissement); il doit déterminer et procurer la quantité de nourriture nécessaire aux t'olbas et aux hôtes; il s'occupe de toutes les provisions alimentaires : eau, huile et sel, etc. A tout moment, il doit se rendre compte de l'augmentation ou de la diminution du nombre des personnes qui ont à prendre leur repas clans la Zaouia; il veilleg également à ce que le repas de jour ou de nuit soit prêt à l'heure. Si l'oukil commet une négligence ou une faute, le moq'addem de la première division est ' en droit de lui en demander raison.

— 408 — L'oukil a sous sa-direction les jaunes élèves chargés des petits travaux intérieurs de l'établissement. C'est lui qui les désigne et les emploie pour les différents services : balayer, garder et couvrir les plats renfermant des aliments; conduire à l'abreuvoir et faire paître les mulets; appeler et charger du service celui qui doit l'aire la cuisine, celui qui, aux heures des repas, doit Uisiribuer le bouillon ou servir les plats. Il peut également les employer pour faire des courses, les envoyer en cas de besoin, faire une commission au village, précisément à cause de leur jeune âge, étant tous impubères. Au moment du repas de midi ou celui du soir, l'heure de se mettre à. table est annoncée par un des élèves, qui lance, à haute voix et trois fois, l'appel par le mot : « t'ala ». (Aussitôt après, les élèves arrivent et s'installent par groupes pour manger. Nul ne doit, toucher aux aliments avant que l'oukil n'ait donné le signal par la formule :« Bism Ellah! » Pendant la durée du repas, un silence absolu doit être observé, à moins que l'oukil ait permis de le rompre; quiconque prend la parole sans autorisation est puni d'une corvée.

d) Quatrième division. Tous ces élèves -chargés du service intérieur composent une quatrième division. Dans notre Zaouia,. le délai de stage dans la fonction de servant ou novice, est de un à deux ans. Si le débutant est déjà âgé, il peut, au bout d'une année de stage, changer de fonction et de grade et passer dans la division suivante où il acquiert alors le titre de « t'aleb »; si, au contraire, le nouvel arrivé est encore jeune, il reste « servant » pendant deux ans. Quelque soit leur nombre, les servants sont spécialement occupés au service de propreté, comme le balayage; il en est parmi eux qui sont chargés d'aller au village faire des commissions. Quelques-uns s'occupent des visiteurs et de leur hébergement; certains sont préposés à la garde des locaux ou magasins renfermant les provisions de bouche de la Zaouia.

— 4Ô9— Tel est le ceKanoun » qui est depuis longtemps en vigueur dans la « Zaouia de Sidi-Mançour » des Aïth-Djennad. En résumé, les prodiges de Sidi-Mançour sont nombreux: mais vu le peu de temps dont je dispose, j'ai borné cet exposé aux principaux signes évidents de la puissance occulte du Saint. Quant aux « Kanouns » de la Zaouia-Ecole, nous les avons exposés aussi complets que possible. Pour ce qui concerne les us et coutumes du village, nous avons cherché à nous en renseigner. Nous avons interrogé des gens dignes de confiance et nous n'avons rien de remarquable à. dire, pour le moment du moins. Rédigé par Daoui Sid -Ah'med Ben Moha'mmed, Chikh-Directeur de la Zaouia de Siâi-Mançour-El-Djennadi. Douar Izarazen à TMmizar, le 22 Avril 1911.

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DÈS

MZmÈRESoe

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Pages I 1 10 35 85 109 186

-^MnsTAntiquité — Période arabe — Période berbère — Période turque — a) Avènement — b)

et Puissance des Bel-Kadhi.--Koukou et Guela> Les Marabouts dance kabyle et l'Indépen-

— c) La Kabylie contre la domination — Tentatives de la turque. colonisation turque en kabylie de 1650 à 1830 — d) Libération de la Kabylie : Z'aNaith-Kassi moum, Mh'ammed, . et les derniers Gaïeds turcs. I. — a) Notice b) Talents berbère c) Notice II. —

237

— VIII.

291 333

Conclusion Appendice sur les Berbères. et qualités de . . . la race

379 384

sur les Zouaoua. de Sidi-Mançour ...

. . . .

390 395 396 40S

Appendice

Zaouia

a) Vie et miracles

de Sidi-Mançour.

b) Règlement scolaire de la Zaouia de Sidi Mançour ..'-...,.

(1} Le développement de chaque chapitre est précédé d'un sommaire détaillé. \

Texte

détérioré

reliure

défectueuse

N F Z 43-120-11

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