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Wikipédia, média de la connaissance démocratique? Quand le citoyen lambda devient encyclopédiste

Wikipédia, média de la connaissance démocratique? Quand le citoyen lambda devient encyclopédiste

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La première page de résultats, celle qui compte, vous renverra presque
invariablement à un article de Wikipédia. Comment cette encyclopédie
d’un nouveau genre s’est-elle installée comme une source universelle
de connaissance, et désormais comme un réflexe intellectuel ?
Quelles sont les nouvelles tendances sociétales révélées par Wikipédia ?
S’agit-il d’un modèle qui préfigure la manière dont nous allons étudier,
travailler, et même vivre ensemble ? Qu’y a-t-il derrière cette « ONG de
la connaissance » ? Peut-on parler d’une « génération Wikipédia » ?
Wikipédia est-elle l’expression du soft power américain, une percée libérale
dans le monde de la connaissance, ou bien un authentique système
collectiviste ? Faut-il comprendre son fonctionnement comme celui d’une
organisation politique ? Peut-on soumettre la production et la diffusion
des connaissances à une nouvelle forme de démocratie ?
L’utilisation de Wikipédia est devenue si courante qu’il était nécessaire de
faire le point sur les chances et les risques liés à ces nouvelles pratiques.
Il est indispensable de mesurer leur impact sur la recherche d’information,
la propriété intellectuelle ou l’économie de la connaissance, d’en retracer
les bouleversements encore récents, et d’esquisser ceux qui se préparent.
Par une approche philosophique et sociologique, l’ouvrage vise une analyse
impartiale de l’encyclopédie collaborative, et dévoile l’un après l’autre
les enjeux de ce phénomène émergent, le rattachant
aux tendances de fond de la modernité. Le phénomène
Wikipédia, innovation majeure dans la production
et la diffusion du savoir, permet également d’éclairer
d’autres évolutions de la société contemporaine.
Philosophe, ancien élève de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, agrégé et docteur
de l’université Paris-I Sorbonne, Marc Foglia a enseigné la littérature et la philosophie à
l’université, la culture générale en prépa HEC. Il exerce également ses talents littéraires
comme « plume » en cabinet ministériel et comme rédacteur en chef d’un site web européen.
Rejoignant le modèle innovant de l’encyclopédie collaborative, l’ouvrage se compose de la trame active de l’auteur,
et de contributions d’experts, une manière de stimuler la réflexion et de rompre avec le traditionnel monologue de l’auteur :
avec la participation de Florence Devouard, Valérie Chansigaud, Marc Chevrier, Jacques Dufresne, Nicolas Floury,
Martine Groult, Cécile Hussehrr, Chang Wa Huynh, Philippe Lacour et Gaëll Mainguy.
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invariablement à un article de Wikipédia. Comment cette encyclopédie
d’un nouveau genre s’est-elle installée comme une source universelle
de connaissance, et désormais comme un réflexe intellectuel ?
Quelles sont les nouvelles tendances sociétales révélées par Wikipédia ?
S’agit-il d’un modèle qui préfigure la manière dont nous allons étudier,
travailler, et même vivre ensemble ? Qu’y a-t-il derrière cette « ONG de
la connaissance » ? Peut-on parler d’une « génération Wikipédia » ?
Wikipédia est-elle l’expression du soft power américain, une percée libérale
dans le monde de la connaissance, ou bien un authentique système
collectiviste ? Faut-il comprendre son fonctionnement comme celui d’une
organisation politique ? Peut-on soumettre la production et la diffusion
des connaissances à une nouvelle forme de démocratie ?
L’utilisation de Wikipédia est devenue si courante qu’il était nécessaire de
faire le point sur les chances et les risques liés à ces nouvelles pratiques.
Il est indispensable de mesurer leur impact sur la recherche d’information,
la propriété intellectuelle ou l’économie de la connaissance, d’en retracer
les bouleversements encore récents, et d’esquisser ceux qui se préparent.
Par une approche philosophique et sociologique, l’ouvrage vise une analyse
impartiale de l’encyclopédie collaborative, et dévoile l’un après l’autre
les enjeux de ce phénomène émergent, le rattachant
aux tendances de fond de la modernité. Le phénomène
Wikipédia, innovation majeure dans la production
et la diffusion du savoir, permet également d’éclairer
d’autres évolutions de la société contemporaine.
Philosophe, ancien élève de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, agrégé et docteur
de l’université Paris-I Sorbonne, Marc Foglia a enseigné la littérature et la philosophie à
l’université, la culture générale en prépa HEC. Il exerce également ses talents littéraires
comme « plume » en cabinet ministériel et comme rédacteur en chef d’un site web européen.
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et de contributions d’experts, une manière de stimuler la réflexion et de rompre avec le traditionnel monologue de l’auteur :
avec la participation de Florence Devouard, Valérie Chansigaud, Marc Chevrier, Jacques Dufresne, Nicolas Floury,
Martine Groult, Cécile Hussehrr, Chang Wa Huynh, Philippe Lacour et Gaëll Mainguy.

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éditions
éditions
Présence / Société
9 782916 571065
ISBN 978-2-916571-06-5
www.fypeditions.com
19,50 € TTC
Illustrations : Nicolas Curtelin
Couverture : Réalisation IGS
Distribution : Pearson Education France
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la connaissance » ? Peut-on parler d’une « génération Wikipédia » ?
Wikipédia est-elle l’expression du soft power américain, une percée libérale
dans le monde de la connaissance, ou bien un authentique système
collectiviste ? Faut-il comprendre son fonctionnement comme celui d’une
organisation politique ? Peut-on soumettre la production et la diffusion
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L’utilisation de Wikipédia est devenue si courante qu’il était nécessaire de
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Il est indispensable de mesurer leur impact sur la recherche d’information,
la propriété intellectuelle ou l’économie de la connaissance, d’en retracer
les bouleversements encore récents, et d’esquisser ceux qui se préparent.
Par une approche philosophique et sociologique, l’ouvrage vise une analyse
impartiale de l’encyclopédie collaborative, et dévoile l’un après l’autre
les enjeux de ce phénomène émergent, le rattachant
aux tendances de fond de la modernité. Le phénomène
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et la diffusion du savoir, permet également d’éclairer
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?Wikipédia
Quand le citoyen lambda devient encyclopédiste
Média de la connaissance démocratique ?
Marc Foglia
Philosophe, ancien élève de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, agrégé et docteur
de l’université Paris-I Sorbonne, Marc Foglia a enseigné la littérature et la philosophie à
l’université, la culture générale en prépa HEC. Il exerce également ses talents littéraires
comme « plume » en cabinet ministériel et comme rédacteur en chef d’un site web européen.
Rejoignant le modèle innovant de l’encyclopédie collaborative, l’ouvrage se compose de la trame active de l’auteur,
et de contributions d’experts, une manière de stimuler la réflexion et de rompre avec le traditionnel monologue de l’auteur :
avec la participation de Florence Devouard, Valérie Chansigaud, Marc Chevrier, Jacques Dufresne, Nicolas Floury,
Martine Groult, Cécile Hussehrr, Chang Wa Huynh, Philippe Lacour et Gaëll Mainguy.
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Wikipédia
Média de la connaissance démocratique ?
001-014-Intro-Wiki 13/03/08 9:02 Page 1
Copyright © 2008 FYP Éditions
Wikipédia
Média de la connaissance démocratique
(Quand le citoyen lambda devient encyclopédiste)
de Marc Foglia
Avec la collaboration de
Valérie Chansigaud, Marc Chevrier, Nicolas Curtelin, Florence Devouard,
Jacques Dufresne, Nicolas Floury, Martine Groult, Cécile Hussherr, Chang Wa Huynh,
Philippe Lacour, et Gaell Mainguy.
Collection Présence / Société
dirigée par Philippe Bultez Adams
Édition : Séverine David, Florence Devesa
Photogravure : IGS
Fabrication : imprimerie Chirat
Diffusion-Distribution : Pearson Education France
© 2008, FYP Éditions, Limoges (France)
ISBN : 978-2-916571-06-5
www.fypeditions.com
contact@fypeditions.com
Le Code de propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation
ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou ses ayants cause,
est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
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Péditions Présence / Société
Wikipédia
Quand le citoyen lambda devient encyclopédiste
Média de la connaissance démocratique ?
Marc Foglia
001-014-Intro-Wiki 13/03/08 9:02 Page 3
Introduction 8
À l’origine de ce livre 11
Chapitre 1
Les grands principes wikipédistes 15
Le principe de la surveillance mutuelle 16
• Sécurité molle, contrôle mutuel 16
• Méthodologie collaborative 18
• Wiki versus Wikipédia 19
Le mix philosophique de Wikipédia 22
• Une inspiration libérale et communautariste 22
• Individualisme ou collectivisme ? 25
• Un cocktail de philosophies 27
• Sabotage « intelligent » et schizophrénie 33
Chapitre 2
La révolution wikipédia 35
Le citoyen lambda s’engage 36
• De la légitimité du manque d’expertise 37
• Du « public qui lit » au « public qui écrit dans le dictionnair e qu’il lit » 41
• Le pluralisme linguistique 45
Je pense, donc je le dis 49
• Les médias citoyens 51
• Des blogs à l’encyclopédie collaborative 52
• Scandales, tests comparatifs et notoriété 55
• Stylos et claviers 60
Réactivations 62
• La technologie passe, le rêve demeur e 62
• L’idéal des Lumières revisité 66
• Bientôt l’âge de raison 71
001-014-Intro-Wiki 13/03/08 9:02 Page 4
Chapitre 3
Une nouvelle économie de la connaissance 73
De l’abondance et de la pauvreté... 74
Knowledge airport 74
Wikipédia et les publications scientifiques 75
Une nouvelle économie éditoriale 81
L’ordre mendiant de la connaissance 83
Eppur si muove... 84
Les dilemmes de la propriété intellectuelle 87
Le problème de la responsabilité 87
Une double logique juridique 90
Chapitre 4
Faire savoir et savoir-faire 93
Questions de politique 94
• Un collectivisme qui marche ? 94
• Dilettantisme citoyen et sérieux des experts ? 96
• La création d’un bien commun 99
• Libéraux contre conservateurs, 103
propriétaires contre communistes
• Les affres de la démocratie participative 105
• L’amendement collectif 108
• Réputation et fiabilisation 109
Questions de pédagogie 111
• La fin du socratisme 111
• La grande fondue de connaissances 118
• Quel rôle pédagogique ? 120
• La nouvelle matrice de l’esprit humain 123
• Le tandem technologique Google-Wikipédia 127
• Du tandem à la rivalité ? 129
• Wikipédia n’est pas Wikia ! 132
• Wikipédia entre le rêve et la réalité 133
• Le potentiel de l’encyclopédie collaborative 138
| Sommaire |
001-014-Intro-Wiki 13/03/08 9:02 Page 5
6
Chapitre 5
Faire connaissance 141
L’esprit et les règles de la communauté 142
• L’esprit internet 142
• L’écriture comme hobby 144
• Wikipédia ou le solipsisme grégair e 146
• Loin des contraintes de la vie réelle et du mar ché 149
• Les règles de la communauté 152
• Agents solitaires et associations souterraines 155
• Lobbying versus transparence 157
• Conflit de générations 158
Connaissances sur Internet 162
• La médiatisation des connaissances immédiates 163
• La réduplication créatrice 165
• Intelligence collective et élitisme 168
• Faut-il regretter l’organisation en système ? 172
• Wikipédia et la Constitution du savoir 174
• Le projet encyclopédique en question 177
• Corps vivant 181
• En quoi Wikipédia reste proche de la télévision 182
• Le bal masqué 184
• La construction du consensus ? 187
La question de l’avenir 190
• L’avenir d’un bien commun 190
• Diversité et concurrence 193
Chapitre 6
Conclusion 197
Chapitre 7
Sondage 203
Notes 220
Wikipédia, média de la connaissance démocratique ?
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Biographie
des contributeurs
Valérie Chansigaud
Docteur en sciences de l’environnement.
Auteur de Histoire de l’ornithologie,
Delachaux & Niestlé, 2007.
Marc Chevrier
Master of Law de l’université de Cambridge.
Docteur en sciences politiques de l’IEP
Paris. Professeur à l’université du Québec
à Montréal (UQAM), département
de sciences politiques.
Nicolas Curtelin
Chargé d’études Opinionway, département
d’études politiques et d’opinion. Diplômé
DESS Progis de l’Institut d’études politiques
de Grenoble. Master en marketing
de l’École supérieure des affaires
de Grenoble. Graphiste illustrateur.
Florence Devouard
Diplômée de l’École nationale supérieure
d’agronomie et des industries
agroalimentaires (ENSAIA), DEA en
génétique et biotechnologies, ancienne
chercheuse à l’INRA et au CNRS, présidente
de la Wikimedia Foundation.
Jacques Dufresne
Docteur, éditeur et fondateur avec Hélène
Laberge de L’Encyclopédie de l’Agora,
auteur de Après l’homme, le cyborg ?
Sainte-Foy, Québec, Multimondes, 1999.
Marc Foglia
Ancien élève de l’ENS Ulm, agrégé de
philosophie et docteur de l’université Paris-I
Sorbonne. Ancien conseiller en cabinet
ministériel (ministère de l’Agriculture et de
la Pêche, discours et études).
Nicolas Floury
Doctorant en philosophie à l’université
Paris-X Nanterre, Clinique et philosophie
du doute, de Descartes à Lacan,
étudiant en master de psychopathologie
à Paris-V Descartes.
Martine Groult
Docteur ès lettres en philosophie, habilitée
à diriger des recherches. Rédactrice en chef
de la revue Dix-Huitième Siècle.
Coordinatrice de l’atelier Encyclopédies
du CNRS (UPR 76, Centre Jean Pépin)
et à l’université de Chicago. Auteur de
D’Alembert et la mécanique de la vérité
dans l’Encyclopédie, Paris, Éditions
Champion-Slatkine, 1999.
Cécile Hussherr
Ancienne élève ENS Ulm, agrégée de lettres,
docteur de l’université Paris-Est,
maître de conférences à Paris-Est
et membre de l’équipe de recherche LISAA,
EA 4120. Membre de l’association
Renaissance Numérique.
Chang Wa Huynh
Étudiant en mathématiques.
Philippe Lacour
Ancien élève de l’ENS Ulm, agrégé de
philosophie et docteur de l’université
Aix-Marseille I. Chercheur au centre Marc
Bloch (Berlin), à l’université de technologie
de Troyes et à l’université de Francfort.
Gaell Mainguy
Ancien élève de l’ENS Ulm, docteur
en neurobiologie de l’université Paris-VI,
directeur des publications scientifiques
de l’Institut Veolia Environnement.
Ancien chercheur au CNRS et au Center
for Biomedical Genetics (Utrecht) et
à l’INSERM.
001-014-Intro-Wiki 13/03/08 9:02 Page 7
8
Wikipédia, média de la connaissance démocratique ?
Introduction
001-014-Intro-Wiki 13/03/08 9:02 Page 8
9
Créée en 2001, Wikipédia (dont on francisera ici l’orthographe) a
déjà toute sa place dans l’histoire de l’encyclopédie et de ses usages.
Chaque jour, environ 6,5 % des internautes dans le monde visitent
l’encyclopédie, pour un peu plus de cinq pages chacun, ce qui place
Wikipédia au sixième rang mondial pour le nombre de pages
consulté. Le sondage que nous avons pu réaliser en France, en
janvier 2008, montre que plus de 80 % des Français connaissent
Wikipédia, et en ont une bonne opinion
(1)
. L’encyclopédie en français
a franchi la barre des 500 000 articles en mai 2007.
L’outil éditorial à l’origine de ce succès, le wiki, représente une
rupture technologique considérable : ce type de site web permet en
effet à tout lecteur de devenir auteur et éditeur s’il le souhaite, en
modifiant lui-même le contenu de l’article. Sur Wikipédia, chacun
peut créer lui-même le contenu de l’article qu’il est en train de lire !
Voilà, en peu de mots, le principe d’une révolution en train de s’ac-
complir. La production de l’information, de la culture et de la
connaissance, autrefois confiée à des experts et centralisée, est
désormais confiée aux usagers eux-mêmes. Il est étrange d’écrire
« usager » comme s’il s’agissait de transports en commun ; sans
doute faudrait-il inventer un mot pour désigner celui qui n’est ni
lecteur, ni auteur, ni éditeur, ni usager, et tout cela à la fois.
L’inadéquation de notre langage est le signe que quelque chose de
nouveau est apparu. C’est le signe qu’Internet modifie en profon-
deur nos sociétés modernes. Notre activité évolue, qu’il s’agisse de
la manière dont nous allons chercher l’information ou de nos modes
de socialisation. La technique change nos manières d’être et de pen-
ser. Il se pourrait que nos principes et nos valeurs s’en trouvent
modifiés. Bien sûr, une technologie ne suffit pas à déterminer une
| Introduction |
(1) Voir en fin d’ouvrage, l’enquête réalisée par Opinionway le 28 janvier 2008.
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10
Wikipédia, média de la connaissance démocratique ?
structure sociale : l’invention de l’imprimerie en Chine au IX
e
siècle
et sa réinvention en Corée au XIII
e
siècle n’ont pas déclenché une
réforme religieuse semblable à celle qui s’est produite en Europe au
début du XVI
e
siècle. Les thèses de Luther, qui furent distribuées très
vite à 300 000 copies, n’auraient pas eu un retentissement compara-
ble sans l’imprimerie. La propagation de la Réforme en Europe du
Nord a suivi largement les circuits de l’imprimerie. La technologie
crée ainsi des espaces de faisabilité, auxquels peuvent correspondre
ou non des pratiques sociales, des schèmes idéologiques et des
groupements d’intérêt. Cette interaction entre les possibilités ouver-
tes par la technique et les usages sociaux, c’est ce que nous exami-
nerons ici. Quelles sont les pratiques sociales nouvelles issues du
travail collaboratif sur Wikipédia ? Quelle est la création de valeur
qui permet d’expliquer le succès de Wikipédia, et qui modifie la
manière dont nous pensons la culture, le travail, la société ? Le
succès de l’encyclopédie était inattendu aux yeux des fondateurs
eux-mêmes, et de la quasi-totalité des observateurs ; le phénomène
a débordé les attentes, ses créateurs ont gagné rétrospectivement
une réputation de visionnaires.
Dans le contexte numérique qui est le nôtre aujourd’hui, l’image
que nous nous faisons de l’homme et de son activité ne correspond
plus à la réalité. Le wiki fait émerger des paradoxes qui nous obli-
gent à sortir des sentiers battus.
001-014-Intro-Wiki 13/03/08 9:02 Page 10
À l’origine
de ce livre...
001-014-Intro-Wiki 13/03/08 9:02 Page 11
12
Ce livre est un essai collectif de réflexion sur le phénomène
Wikipédia, sa signification, et sa destination éventuelle. Très peu
d’études ont été conduites depuis six ans, phénomène d’autant plus
étonnant que la quasi-totalité du monde universitaire se sert de
Wikipédia, parfois en cachette. Le développement du wiki – proces-
sus d’édition qui permet une collaboration plus rapide que tous
les systèmes éditoriaux existants, en vue de parvenir à un texte
commun – ressemble furieusement à d’autres percées éditoriales
comme celle que réalisa Gutenberg, dans les années 1450. Nous res-
tons désemparés intellectuellement face à une révolution économi-
que, culturelle et médiatique, d’une ampleur semblable à celle de
l’humanisme.
En 2006, j’avais remarqué que nous étions confrontés à l’impos-
sibilité de comprendre ce phénomène contemporain en ayant
recours à des critères établis et reconnus de tous. Fallait-il pour
autant parler de renversement de toutes les valeurs, de crépuscule
de la culture et d’effondrement de l’ordre moral du monde ? Ou
bien, à l’inverse, parler de rêve de Diderot
(1)
, de démocratie partici-
pative, de partage universel du savoir dans une ambiance eupho-
rique ? Nous sommes totalement débordés par le phénomène
Wikipédia sans pouvoir assurer notre jugement. Cette absence de
notions établies m’apparaissait comme un défi important à relever.
Une réflexion d’Hannah Arendt
(2)
indique clairement que la présence
d’un phénomène donnant lieu à des interprétations catastrophistes
Wikipédia, média de la connaissance démocratique ?
(1) Le rêve de Diderot est une expression qui fait référence à l’ouvrage de Diderot, Le Rêve de d’Alembert, 1769.
(2) « La perte des critères, qui détermine effectivement le monde moderne [...] n’est catastrophique pour le monde moral
que si l’on admet l’idée que les hommes ne seraient pas du tout en mesure de juger les choses par eux-mêmes, que
leur faculté de juger serait insuffisante pour poser un jugement originel, et qu’on ne pourrait attendre d’elle rien de plus
que l’application correcte de règles connues et la mise en œuvre adéquate de critères préétablis ». Hannah Arendt,
Qu’est-ce que la politique ? Paris, Éditions du Seuil, 1995. Hannah Arendt (1906-1975), universitaire allemande, exilée
en France puis naturalisée américaine en 1951, philosophe et ancienne élève de Heidegger et Jaspers, a laissé une
œuvre unique sur les thèmes de l’antisémitisme et du totalitarisme.
001-014-Intro-Wiki 13/03/08 9:02 Page 12
13
| À l’origine de ce livre... |
(ou inversement à une foi aveugle) met le jugement au défi de tracer
sa voie, et que c’est à l’acceptation de ce défi que l’on reconnaît la
modernité. L’absence de règles et de critères bien établis, loin de
paralyser le jugement moderne, est la condition la plus favorable à
son entrée en action.
Au regard de la place qu’occupe aujourd’hui l’encyclopédie col-
laborative dans notre vie quotidienne, il m’apparut donc urgent de
développer une réflexion informée et indépendante. De quelles
valeurs l’encyclopédie collaborative est-elle l’expression ? Quels
seront ses effets sur l’économie de la connaissance et sur la société
en général ? On devrait trouver dans Wikipédia des clés pour la com-
préhension de l’avenir proche de nos sociétés. Ma décision de tra-
vailler sur Wikipédia remonte en février 2006, alors que je conver-
sais au Québec, dans une ferme de l’Estrie
(1)
, avec Jacques Dufresne
pendant le dur et bel hiver canadien. Un premier article écrit en col-
laboration avec Chang Wa Huyng, informaticien et mathématicien,
fut publié sur L’Encyclopédie de l’Agora, encyclopédie francophone
en libre accès sur Internet depuis 1997
(2)
. Cet article suscita de nom-
breuses réactions, qui nous poussèrent à publier un second article
en juin 2006. Florence Devouard, présidente de la Wikimedia
Foundation, répondit aux wikipédiens qui lui avaient signalé la
tonalité critique de cet article qu’elle appréciait l’existence de points
de vue extérieurs, et souligna avec humour : « Je crois que quatre
ans de Wikipédia m’ont contaminée. » Ce premier travail atteint son
objectif, qui était de tracer la voie d’un discours indépendant par
rapport aux réactions spontanées d’adhésion ou d’exécration, et de
faire apparaître le phénomène Wikipédia dans sa vraie dimension.
(1) L’Estrie est une province du Québec, située près de la frontière avec les États-Unis.
(2) L’Encyclopédie de l’Agora a été créée en 1997 par Jacques Dufresne et Hélène Laberge, et a bénéficié d’un soutien
financier important du gouvernement québécois à ses débuts.
001-014-Intro-Wiki 13/03/08 9:02 Page 13
14
Comme l’encyclopédie libre s’imposait comme un outil universel
de vulgarisation de la connaissance, il fallait pouvoir porter sur elle
un regard à la fois libre et informé. À l’idée de parler tout seul pen-
dant toute la durée de ce livre-ci, j’éprouve la même gêne que celui
qui s’aperçoit qu’il monologue dans la rue, et j’ai décidé d’ouvrir le
manuscrit – ou plutôt le tapuscrit – à d’autres auteurs. Ce sentiment
est-il un effet de Wikipédia ? À la différence d’un système éditorial
en wiki, toutefois, les contributeurs qui ont accepté de participer à
ce livre n’ont pas eu la possibilité de modifier ce qu’ont écrit les
autres. La résistance du texte à l’expertise du lecteur est un avan-
tage qu’offre encore le livre.
Wikimedia France a organisé récemment le premier colloque
francophone sur Wikipédia. J’y ai vérifié l’intuition selon laquelle
c’est une illusion de penser que l’encyclopédie collaborative suivrait
une direction réfléchie. Les discussions ont montré que la plupart
des auteurs, qui sont des contributeurs occasionnels et non des
wikipédiens actifs, ont une compréhension très superficielle du
phénomène, et s’accrochent volontiers à quelques convictions sim-
ples. Cela ne facilite pas la tâche de celles et ceux qui exercent des
fonctions d’administration. Comme l’a souligné Kelson
(1)
lors de ce
colloque : « C’est une croyance de penser que Wikipédia évolue dans
un sens voulu. Il y a plutôt une logique de système. C’est en grande
partie incontrôlable et cela ne va pas forcément dans le bon sens. »
La description du système a donc une légitimité qui lui est propre,
quelles que soient les orientations prises par la Fondation et les
règles de gouvernance mises en place.
Wikipédia, média de la connaissance démocratique ?
(1) Kelson est le pseudo d’Emmanuel Engelhart.
La citation est transcrite du premier colloque de la Fondation Wikimedia France.
001-014-Intro-Wiki 13/03/08 9:02 Page 14
| Chapitre 1 |
Les grands principes
wikipédistes
015-034-Chap1-Wiki 13/03/08 9:06 Page 15
16
Le principe de la
surveillance mutuelle
Sécurité molle, contrôle mutuel
Les frontières qui séparaient autrefois le lecteur de l’auteur et
celles qui le séparaient de l’éditeur sont devenues poreuses. Avec le
wiki, un seul clic permet de jouer au passe-muraille, grâce au bou-
ton « modifier » qui se trouve en haut à droite de chaque article. Le
lecteur peut devenir auteur, ou si l’on préfère, « l’usager » peut deve-
nir « contributeur ». Dès lors, on peut espérer qu’une erreur intro-
duite par mégarde ou par malveillance dans l’encyclopédie ne survi-
vra pas longtemps : un lecteur, l’ayant repérée, se transformera en
auteur, et la corrigera. L’encyclopédie collaborative en
ligne est régie par le principe de la surveillance
et de l’incitation mutuelles. Il n’y a pas de
contrôle central. Au-delà du contrôle, le sys-
tème collaboratif repose sur l’idée que cha-
cun possède une parcelle de savoir, et que
si chacun partage ce qu’il sait avec tous, on
obtient une somme de connaissances gigan-
tesque, riche de pépites ignorées jusqu’à pré-
sent, entraînée par un rythme de croissance qui
susciterait la jalousie de la Chine. La production et la
diffusion du savoir, confiées aux individus, doivent aller plus loin
que les performances des experts.
Comment un tel système peut-il fonctionner ? En effet, le désir
de faire partager ce que l’on sait et de transcrire un savoir dont on
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pense disposer n’est pas immédiatement motivé par la gloire per-
sonnelle, dans la mesure où les articles ne sont pas signés. Le
dévouement des contributeurs, soumis au régime du bénévolat, n’a
pas de contrepartie matérielle. L’idée la plus difficile à accepter pour
les élites traditionnelles est celle de l’avantage qui pourrait prove-
nir de la participation du plus grand nombre, pour autant que l’im-
pact des imperfections et des dégradations possibles reste minime.
En premier lieu, Wikipédia met en place une sécurité « molle » (je
traduis de l’anglais soft security) à l’opposé des systèmes informa-
tiques sécurisés qui instaurent une barrière à l’entrée, avec un login
et un mot de passe, réservant l’accès à des membres choisis. Une
fois entré, chacun a le droit de faire à peu près tout ce qui lui tra-
verse l’esprit, sans être forcément surveillé. Ici, tout le monde a le
droit de participer à la fête, mais sous l’œil attentif des autres.
Le fondateur Jimmy Wales a toujours refusé de mettre en place
des formes de contrôle top down (« de haut en bas ») parce que
l’instauration d’un contrôle centralisé risque, à ses yeux, de tuer le
type d’esprit communautaire propre à Wikipédia. « Nous pourrions
prendre des mesures draconiennes de sécurité sur le site, mais c’est
comme si l’on punissait de prison les moindres fautes, dans la
société réelle. [...] Nous préférons construire un environnement sain
et positif, dans lequel les gens se sentent encouragés à contribuer de
manière responsable. » Le système fonctionne si des individus
acceptent de jouer selon les règles du jeu, et s’ils ne l’acceptent pas,
certains se chargent de le leur faire comprendre, voire de leur refu-
ser l’accès s’ils se montraient récalcitrants. Le fonctionnement de
Wikipédia est fragile, mais le résultat époustouflant ; créée aux
États-Unis, l’encyclopédie a connu un succès à peu près comparable
dans de nombreux pays.
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Méthodologie collaborative
Le langage utilisé pour décrire les articles de
Wikipédia fait partie d’une famille de langages
informatiques, dérivés du SGML, qui utilise
notamment des balises pour délimiter les zones de
texte sur lesquelles l’utilisateur veut appliquer une mise en forme,
par exemple pour signaler une citation. Les pages ont une structure
minimale, comme le titre ou des informations sur les modifications
effectuées. La structure de données adaptative procure aux utilisa-
teurs une grande souplesse dans la modélisation du contenu de l’en-
cyclopédie. Après tout, les livres n’ont pas de structure canonique
non plus : tous les livres sont loin de comporter systématiquement
dix chapitres, avec des notes et des annexes.
L’informatique exploite l’information et la classe : le titre, l’au-
teur ou la date de dernière mise à jour sont les informations qui peu-
vent servir à la recherche ou au classement. Les systèmes organi-
sés d’information forment ce que l’on appelle des bases de données.
Les données particulières, servant de marqueurs pour d’autres
informations, sont appelées des méta-données et ne sont pas pro-
pres à l’informatique.
Ainsi, dans la base documentaire d’une bibliothèque, trouve-t-on
le nom de l’auteur, de l’éditeur, la collection de l’ouvrage, l’ISBN ou
encore le nombre de pages. Le dispositif qu’utilise Wikipédia permet
à l’auteur de signaler facilement ces méta-données. Il existe en
particulier un système de catégories qui permet de regrouper les
articles entre eux. Tous ces marqueurs participent à l’amélioration
de l’encyclopédie parce qu’ils permettent un accès plus aisé à
l’information – quand ils ne sont pas la condition de cet accès, tout
simplement. De nouvelles méthodologies ont été développées afin
d’exploiter au mieux les méta-données. L’auteur est incité à les
Wikipédia, média de la connaissance démocratique ?
Chang Wa Huynh
Étudiant en
mathématiques
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apposer à son travail de la manière la plus soigneuse et la plus
pertinente possible.
Le problème réside dans l’application d’une méthodologie com-
mune à tous les utilisateurs, ce qui requiert un niveau d’explication
élevé de la méthodologie, voire une formation des contributeurs
pour les coordonner. Ce problème d’organisation des articles est
sans doute la première condition du progrès de l’encyclopédie.
Comme le wiki ne prévoit aucune classification ni unification stricte
des travaux, la méthodologie documentaire utilisée reste très artisa-
nale. Les règles de fonctionnement ne sont pas des impératifs du
système d’information lui-même, mais des exigences implicites,
devant être adoptées personnellement par les utilisateurs. Le papier
n’imposait pas non plus de contraintes aux systèmes d’informations
classiques. La force du wiki est peut-être alors de proposer une plas-
ticité comparable en sus d’autres caractéristiques d’origine informa-
tique ou collaborative. Par exemple, certaines règles peuvent être
appliquées arbitrairement par un agent, mais celui-ci n’a aucune
assurance qu’elles seront partagées par les autres. La structure de
Wikipédia est une proposition de collaboration.
Wiki versus Wikipédia
Il est important de bien distinguer entre
« wiki » et « Wikipédia ». Le premier terme dési-
gne un outil technique, et le second un projet
scientifique (une encyclopédie universelle multi-
lingue et consensuelle) qui fonctionne sur un support de publication
de type wiki. Un wiki est un site web édité collectivement, et selon
des conditions restrictives modulables
(1)
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Philippe Lacour
Université
de technologie
de Troyes
(1) On distingue également le wiki comme site web et la « fonction wiki », qui désigne, dans un site web,
une fonctionnalité collaborative adjacente. Il ne sera ici question que du premier cas.
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Au lieu d’avoir un seul webmestre travaillant sur une seule
machine, un nombre défini de personnes – et de machines – peuvent
participer à sa rédaction, et à son organisation. Par ailleurs, rien
n’empêche de restreindre la lecture d’un wiki, en utilisant un sys-
tème de mot de passe qui en limite l’accès, en masquant certaines
pages à certains membres, voire en ne le rendant pas public et/ou en
bloquant la recension du wiki par les moteurs de recherche – le wiki
est alors placé dans une sorte de « trou noir » du Web
(1)
. Enfin, le
contenu du wiki (textes, images, sons, vidéos) peut être régi par un
régime de propriété intellectuelle variable, allant du copyright à la
gratuité pure et simple, en passant par différentes nuances intermé-
diaires, bien décrites notamment dans les licences Creative
Commons. Les wikis ne fonctionnent donc pas tous selon les princi-
pes éditoriaux de Wikipédia d’un accès public (en mode lecture),
d’une édition universelle (en mode écriture) et de la mise à disponi-
bilité d’un contenu libre de droit (licence juridique dite de documen-
tation libre GNU/GFDL). On comparera par exemple le portail du
droit de Wikipédia et le wiki Jurispedia, en accès libre mais d’écri-
ture restreinte, et sous licence spécifique
(2)
. Les wikis reposent sur
certaines fonctionnalités interactives des langages de programma-
tion utilisés. Il existe de très nombreux moteurs wikis, pour la plu-
part disponibles gratuitement, en open source. Ceux-ci sont soit des
machines qu’il faut soi-même installer et configurer, ce qui nécessite
un minimum de programmation, soit des outils qui sont fournis clé
en main, moyennant une procédure d’inscription très simple.
Wikipédia, média de la connaissance démocratique ?
(1) Beaucoup de wikis « de travail » fonctionnent ainsi, comme des brouillons destinés à être jetés une fois la tâche
collaborative accomplie (par exemple, la constitution en commun d’un glossaire d’une œuvre littéraire).
(2) Creative Commons : Paternité - Pas d’Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l’Identique.
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Ces derniers sont en général disponibles dans des incubateurs à
wikis, également appelées « fermes à wikis », où chaque wiki peut
se voir attribuer un sous-domaine au sein du domaine général cor-
respondant à l’adresse électronique (l’URL) de la ferme.
L’hébergement des wikis dans la ferme peut être financé de différen-
tes manières ; le plus souvent la gratuité d’utilisation ( freeware) est
compensée par de la publicité en ligne, selon un modèle économi-
que fréquent dans le nouveau Web.
Outre Wikipédia, les plus gros wikis en accès libre du monde vir-
tuel sont Wookiepedia, consacré à Star Wars, et Memory Alpha,
consacré à la série télé Star Trek. Les internautes y écrivent dans les
moindres détails l’histoire de ces mondes imaginaires, allant jusqu’à
étoffer le profil des personnages les plus secondaires, voire à conti-
nuer l’aventure intergalactique au gré de leur imagination… Ces
deux wikis, hébergés dans la ferme Wikia utilisent le moteur
MediaWiki, qui est aussi celui employé par Wikipédia – et donc le
plus utilisé du monde virtuel. Il existe une multitude de wikis diffé-
rents, traitant des sujets les plus variés. Les wikis peuvent consti-
tuer un support pédagogique apprécié du monde enseignant.
L’écriture sur les wikis se fait de deux manières, soit de façon
« intuitive », selon un mode dit Wysisyg (acronyme de what you see
is what you get
(1)
), soit, plus fréquemment, en appliquant les règles
d’un langage de programmation. Cette syntaxe wiki peut être plus
ou moins complexe selon la taille et les propriétés du wiki – possi-
bilité d’y insérer des photos, des vidéos, des fils de syndication…
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(1) Littéralement, « ce que vous voyez (écrit ici, de l’autre côté du miroir) est (exactement) ce qui sera affiché
(sur la page publique du wiki) ».
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Sur Wikipédia, la syntaxe, simplifiée par des icônes a toutefois
tendance à devenir de plus en plus compliquée. Tous les wikis
n’utilisent pas la même syntaxe et, même si celle de MediaWiki est
largement répandue, il n’existe pas de standard, ce qui rend l’inter-
opérabilité entre wikis particulièrement délicate.
Le mix philosophique
de Wikipédia
Une inspiration libérale et communautariste
Seule une culture profondément libérale et civique pouvait don-
ner naissance à un système comme Wikipédia. En effet, l’exigence
de qualité n’est pas garantie par une instance centrale, mais confiée
avec optimisme aux ressources de chacun, à l’interaction de tous
avec tous et aux résolutions décentralisées des conflits. Jamais un
tel projet n’aurait pu germer en France par exemple – cela me peine
de le dire, mais j’en suis profondément convaincu – la France étant
un pays dont les structures sociales et mentales sont imprégnées de
centralisme, d’élitisme et de méfiance réciproque entre groupes
sociaux. À l’évidence, Wikipédia est à l’opposé du système social et
politique français. Il n’y a ici pas d’instance centrale et intervention-
niste, les X-Mines
(1)
n’y bénéficient pas de places réservées, et il ne
viendrait pas à l’idée d’un groupe de discussion de demander un sta-
tut privilégié.
Wikipédia, média de la connaissance démocratique ?
(1) Élèves de l’École Polytechnique ayant intégré le corps des Mines, corps d’État où se font les carrières
dans l’industrie française, souvent en relation étroite avec les cabinets ministériels.
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Croire que la liberté de penser, de s’exprimer et d’agir est un fac-
teur de progrès avant d’être une menace pour l’ordre en place et les
valeurs établies, est un trait authentique du libéralisme. La philoso-
phie libérale reconnaît l’existence de tendances déviantes ou per-
verses, voire d’un mal irréductible, mais la participation de tous
minimise ce risque par la contribution de ce que l’on appelle cou-
ramment la société civile. Le risque que de mauvaises décisions
soient prises au sommet, par des mauvais dirigeants, est jugé bien
plus important. Ce que les pères fondateurs du libéralisme (David
Hume, Adam Smith, Alexis de Tocqueville, John Stuart Mill)
auraient confié à la société, sous la forme d’un pouvoir d’initiative,
Wikipédia le confie à des « communautés », qui n’ont peut-être de
communautés que le nom tant elles sont informelles et parfois éphé-
mères
(1)
. Le développement du système repose en partie sur des
principes généraux et des règles de jurisprudence, qui ne seraient
rien sans le dévouement d’individus à un projet commun ; loin tou-
tefois de se faire confiance par principe en vertu d’une identité par-
tagée, les lecteurs surveillent mutuellement leurs travaux. Chacun
est invité à compléter le travail commencé, à formuler des proposi-
tions et à s’expliquer sur son comportement. Les conflits sont
décentralisés : ils se règlent dans un espace prévu à cet effet, entre
participants, et non par des règles préétablies et décidées d’en haut.
L’appel à la responsabilité individuelle est une condition de possibi-
lité du système, qui s’effondrerait si chacun faisait n’importe quoi,
ou se croisait les bras, en attendant que la participation de tous amé-
liore la qualité de l’ensemble.
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(1) Voir plus loin Chapitre 4, « Questions de politique » et Chapitre 5, « Connaissances sur internet ».
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Wikipédia, système libéral, n’en présente pas moins des traits
typiquement communautaristes. L’étroite imbrication de l’engage-
ment privé avec un idéal public, qui s’exprime dans le besoin
qu’éprouvent les individus d’échanger, de se rassembler et de ren-
forcer par leurs liens réciproques la force de cet idéal, compte parmi
les aspects les plus visibles. « Aucune communauté ne pourra long-
temps perdurer si ses membres ne consacrent une partie de leur
attention, de leur énergie et de leurs ressources à des projets com-
muns. La poursuite exclusive d’intérêts privés fragilise l’environne-
ment social dont nous dépendons tous, et détruit la capacité, que
nous partageons, à nous gouverner nous-mêmes, démocratique-
ment
(1)
. » Cette déclaration communautariste, il se trouverait plus
d’un wikipédien pour l’approuver. L’existence d’une instance cen-
trale serait justifiée, de ce point de vue, non pour se substituer à l’ac-
tivité des communautés locales, mais pour conforter leur existence
à travers une politique d’assistance technique, de partage des res-
sources et de soutien ciblé de projets. C’est d’ailleurs le plus sou-
vent la façon dont la Fondation Wikimedia et ses déclinaisons natio-
nales conçoivent leur rôle. Comme le souligne Florence Devouard,
présidente de la Fondation : « Je m’occupe de la partie plus straté-
gique – m’assurer que le site fonctionne au quotidien et que l’on par-
vient à gérer les problèmes légaux, trouver les fonds, etc. Les gens
de la Fondation ne s’impliquent pas dans le fonctionnement même
des projets. C’est toujours la communauté qui produit le contenu,
qui règle ses problèmes existentiels et modalités de fonctionne-
ment. »
Wikipédia, média de la connaissance démocratique ?
(1) Déclaration communautariste, (The Communautarian Network), préambule : « Nor can any community long survive
unless its members dedicate some of their attention, energy, and resources to shared projects. The exclusive pursuit of
private interest erodes the network of social environments on which we all depend, and is destructive to our shared
experiment in democratic self-government. » [http://www.gwu.edu/~ccps/platformtext.html]
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Individualisme ou collectivisme ?
Wikipédia tient sa spécificité de ce nouvel outil éditorial qu’est le
wiki. Ce que chacun écrit étant susceptible d’être modifié par
quelqu’un d’autre, on est obligé de penser sa contribution dans un
cadre collectif. La dimension collective du projet me semble authen-
tique : chacun a plus ou moins conscience d’œuvrer à la création
d’un bien commun, car les autres types de motivation sont beau-
coup moins évidents. Les ressources personnelles étant mises à dis-
position de tous, chacun pourra y puiser selon ses besoins. Il règne
autour de l’encyclopédie un parfum capiteux de collectivisme et
d’idées marxistes « enfin rendues applicables par les avancées tech-
nologiques
(1)
». L’individualisme ambiant, que chacun dénonce et
pratique aujourd’hui avec la même assiduité, se verrait dépassé
dans une force collective, capable de produire un bien collectif pro-
fitable à tous. Sur l’encyclopédie collaborative, ce dépassement s’ef-
fectue sans violence, sans porter atteinte au primat de la raison indi-
viduelle, et sans menacer la liberté de choix. C’est un paradoxe
plutôt amusant, au regard de l’Histoire : le système de coopération
de Wikipédia illustre les succès que peut obtenir une société libé-
rale, tout en reposant aussi sur une inspiration et des idéaux col-
lectivistes. Pourquoi n’accepterait-on pas ce brouillage de lignes
idéologiques ? Le projet stimule l’initiative privée, valorise les res-
sources de chacun et donne à l’action un sens collectif. Les indivi-
dus peuvent continuer à vivre, à travailler et à s’amuser comme ils
l’entendent, tout en se consacrant à une tâche commune quand ils le
jugent opportun.
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(1) L’expression est retranscrite d’un débat réel. Les guillemets marquent le fait que je n’y adhère pas.
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À la question : « Comment réussir aujourd’hui l’articulation de
l’individuel et du collectif ? » Wikipédia fournit une réponse exem-
plaire. Chacun gère lui-même son implication dans le projet, tout en
se projetant dans une communauté virtuelle. Cette philosophie
étonnante n’a pas été à l’origine du projet, mais l’analyse peut en
extraire à posteriori la formule. Différents courants philosophiques
se recoupent, se contredisent et s’entremêlent de manière implicite
sur Wikipédia, de telle sorte que l’encyclopédie est animée par un
bouillonnement intellectuel bien plus profond que ne le laisse pen-
ser la seule accumulation des articles.
Le relativisme culturel, le libéralisme, le rationalisme et l’anar-
chisme font de l’encyclopédie un véritable « cocktail de philoso-
phies
(1)
», dont nous présentons ici brièvement les ingrédients.
Wikipédia, média de la connaissance démocratique ?
(1) L’imaginaire collectif y associera volontiers la connotation militaire du « cocktail Molotov ».
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Un cocktail de philosophies
- Relativisme
L’idée que les experts n’ont pas le monopole de la parole se rat-
tache ainsi au relativisme. Les individus sont les meilleurs juges de
ce qui leur convient. Le philosophe Paul Feyerabend soutient cette
thèse dans Adieu la raison, en se revendiquant de la démocratie
grecque contre Platon, qui souhaitait confier le pouvoir à « ceux qui
savent
(1)
». Or, le mérite de la démocratie consiste précisément à
donner libre cours au jeu effectif des opinions, face à la croyance
que certains individus, plus savants que d’autres, seraient davantage
aptes à décider. Le relativisme prétend ainsi aller jusqu’au bout de
l’idée démocratique, à laquelle les élites ne rendent d’ordinaire que
des honneurs superficiels. Dans l’interprétation relativiste de la
démocratie, chacun est juge de ce qui lui convient, de ce qui lui sem-
ble vrai et de ce qui lui semble juste. C’était sans doute, selon
Feyerabend, le sens de la maxime de Protagoras le sophiste :
« L’homme est la mesure de toutes choses
(2)
. » Il n’y a pas de norme
qui vaudrait indépendamment de ceux qui choisissent de la mettre
en œuvre. La connaissance est ramenée à l’idée que nous nous en
faisons et reste soumise à l’approbation des autres. Si des individus
considèrent comme connaissance ce qui n’est pas réputé comme tel
auprès des experts, ils font bien d’en décider ainsi. Le discours pro-
pre au courant du relativisme culturel contemporain est très présent
sur Wikipédia. Les possibilités éditoriales ouvertes par le wiki, qui
donne à chacun le droit de corriger ce que pense son voisin, oriente
la pensée vers le relativisme et le contrôle démocratique de la
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(1) Paul Feyerabend, Farewell to Reason, Londres, Verso, 1969 / Adieu la raison, Le Seuil, 1998.
(2) Voir Platon, Théétète, 151-152.
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connaissance. Chacun semble bénéficier des mêmes prérogatives :
pourquoi aurions-nous encore besoin d’experts, pourquoi devrions-
nous par principe nous soumettre à leur autorité ?
- Positivisme
L’influence du positivisme sur la ligne éditoriale de Wikipedia est
évidente, et bienvenue. Le positivisme entretient historiquement des
liens étroits avec l’encyclopédisme. Il exige à s’en tenir aux faits,
oblige à faire référence à ce qui existe déjà, et proscrit les inventions
ou les prises de positions originales. Cette exigence est visible dans
les trois principes qui forment la ligne éditoriale officielle de l’ency-
clopédie : « pas de point de vue
(1)
», « vérifiabilité » et « pas de recher-
che originale ». Ici, le relativisme ambiant n’est plus de mise. « Ces
trois lignes de conduite ne sont pas négociables, et ne pourront être
renversées par des éditeurs ou par consensus
(2)
. » Les fondateurs
avaient précisé que ces principes étaient au service de la liberté de
penser – l’affirmation d’une ligne de conduite non-négociable aurait
pu froisser les membres de la collectivité libérale. « Il deviendra
clair pour nos lecteurs que nous ne cherchons pas à leur faire adop-
ter telle ou telle opinion, ceux-ci se sentiront libres de former leur
jugement et de développer leur indépendance intellectuelle. Ainsi,
les gouvernements totalitaires et les institutions dogmatiques ont
raison de s’opposer à Wikipédia, si nous parvenons à maintenir
notre politique de neutralité. Le fait que de nombreuses théories
soient en concurrence sur une large gamme de sujets, montre bien
que nous, créateurs de Wikipédia, nous faisons d’abord confiance à
la capacité des lecteurs à former leur propre jugement par eux-
mêmes
(3)
. » L’insistance sur le rôle du jugement individuel peut se
Wikipédia, média de la connaissance démocratique ?
(1) Wikipedia, « Neutral Point Of View ». [http://en.wikipedia.org/wiki/Wikipedia:Neutral_point_of_view]
(2) « The three policies are also non-negotiable and cannot be superseded by other guidelines (…) by editors or by consensus. »
(3) Richard Waters, Financial Times, « Wikipedia founder plans rival », 16 octobre 2006.
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comprendre à partir d’un manque de fiabilité des process, dont les
wikipédiens sont tout à fait conscients. On lit en effet dans les
recommandations : « En définitive, Wikipédia n’offre aucun outil
permettant d’évaluer la validité des arguments qui sont avancés
dans un article. » Afin de rendre les informations vérifiables et d’ai-
der le jugement individuel du lecteur dans sa tâche, l’auteur doit
« citer ses sources » et privilégier les « sources de qualité », idéale-
ment les plus fiables. Une grande partie du travail des wikipédiens
aguerris consiste à former les nouveaux venus au positivisme ency-
clopédique.
- Libéralisme
Le fait que Wales ait baptisé originellement Wikipédia « encyclo-
pédie libre », en référence au mouvement du logiciel libre, est élo-
quent. Jimmy Wales a toujours été hostile à la réintroduction de
figures classiques de l’autorité, comme le réclamait l’autre co-fonda-
teur, Larry Sanger, étudiant en philosophie. Lorsque l’on demande
davantage d’ordre dans Wikipédia, Wales répond positivement, mais
en fait le moins possible. Sanger, s’expliquant sur le type de mana-
gement mis en œuvre par Jimmy Wales au sein de Wikimedia, a évo-
qué « la quintessence même du patron non-interventionniste (hands
off manager) et qui applique cette conception de l’administration à
l’ensemble des individus ». Il s’agit, plus que d’un style de manage-
ment, d’une conviction philosophique, car il ne faut « rien retirer
aux droits individuels et au respect de la raison [...]. Chaque individu
a la responsabilité entière de penser, de juger et de décider. Nous ne
devons jamais abdiquer cette responsabilité, ni devant l’encyclopé-
die Britannica, ni devant Wikipédia, ni devant un individu ou un pou-
voir collectif quelconque. » Le libéralisme collectif est une forme de
rationalisme avant d’être un collectivisme. La raison, la liberté et la
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responsabilité individuelles sont des valeurs intangibles, que l’on ne
peut, ni ne doit, aliéner au profit du groupe, et tellement intangibles
qu’elles semblent exister en soi, et ne pas avoir besoin d’une éduca-
tion. L’article « Libéralisme » que l’on peut lire actuellement sur
Wikipédia reflète assez bien ce que l’on entend aujourd’hui par là :
« Le libéralisme repose sur l’idée que chaque être humain possède
des droits naturels sur lesquels aucun pouvoir ne peut empiéter. […]
Au sens large, le libéralisme prône l’établissement d’une société
caractérisée par la liberté de penser des individus, le respect du
droit naturel, le libre-échange des idées, l’économie de marché et
son corollaire, l’initiative privée, ainsi qu’un pouvoir politique légal
et transparent garantissant les droits des minorités. » Wikipédia se
veut une société numérique libérale : la communauté, respectueuse
des individus, met en œuvre ses projets, sans dépendre d’une auto-
rité centrale ou extérieure. Suivant la vulgate libérale, l’État ne doit-
il pas intervenir le moins possible dans la société civile, en limitant
son intervention aux fonctions de justice et de police ? Relégué au
rôle d’arbitre, l’État ne doit sortir de sa réserve que dans des
circonstances où la protection des libertés l’exige, et selon des
modes prévus et circonscrits par des règles de droit. C’est ce rôle
strictement limité d’un État conforme aux théories libérales que
remplit la Fondation Wikimedia et ses déclinaisons nationales, avec
un si petit nombre d’employés qu’il ferait pâlir d’envie les libéraux
les plus durs.
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Pour comprendre le fonctionnement de l’encyclopédie, on pour-
rait alors évoquer la théorie de la « main invisible
(1)
» d’Adam Smith,
censée harmoniser les intérêts des uns et des autres dans un
contexte ouvert de marché, ou bien le postulat de John Stuart Mill,
suivant lequel tout le monde doit profiter de l’expression, de la cir-
culation et de l’esprit critique de tout le monde. L’encyclopédie
serait une sorte de marché libre de la connaissance : la concur-
rence
(2)
des idées doit conduire à l’élimination progressive des
erreurs, l’offre doit correspondre le plus adéquatement possible à la
demande, etc. L’expression d’une erreur n’est pas un mal pour les
fondateurs du libéralisme, parce qu’elle permettra de saisir la vérité
avec davantage de clarté. Héritier de la pensée des Lumières, John
Stuart Mill a ainsi montré que les esprits sont capables de s’éclairer
et de se former mutuellement, pourvu qu’ils aient la liberté de
concevoir, d’exprimer et d’échanger. Nul besoin de censurer, nul
besoin d’identifier et de bannir le mal : la libre concurrence des
idées fait disparaître les indésirables. Le corollaire de ce principe
est qu’il faut compter avec un certain nombre de « ratés », et que sur
une encyclopédie aussi libérale que Wikipédia, personne ne peut
garantir une protection totale contre le sabotage. L’optimisme reste
toutefois de mise, chez les libéraux : plus les idées sont nombreuses
à circuler et plus elles circulent vite, plus on a de chances de pro-
grès. Le résultat est fonction du nombre et de la vitesse des échan-
ges. Cette théorie est en grande partie justifiée par la supériorité de
l’encyclopédie de langue anglaise, animée par le plus grand nombre
Wikipédia, média de la connaissance démocratique ?
(1) Voir Adam Smith, 1759, Théorie des sentiments moraux, Paris, coll. Léviathan, PUF, 1999.
Une interprétation de cette théorie popularisée par l’école néo-classique veut que les individus, en recherchant leur
intérêt personnel, concourent sans le vouloir à l’intérêt général. Le marché s’autorégule, si bien que l’intervention du
gouvernement en économie n’est pas souhaitable.
(2) J’entends ici « concurrence » des idées au double sens du terme, soit le fait que les idées affluent au même endroit,
et celui qu’elles soient en compétition pour leur survie.
015-034-Chap1-Wiki 13/03/08 9:06 Page 32
33
de contributeurs réguliers. Les saboteurs sont rares, malgré le
caractère spectaculaire de certains incidents. L’optimisme libéral de
Wikipédia semble donner un nouveau souffle à l’ambition portée
par la philosophie des Lumières.
Sabotage « intelligent » et schizophrénie
Je pense que le sabotage est un phénomène
plutôt fréquent qu’on ne le dit. Tout dépend de l’in-
telligence avec laquelle l’acte de sabotage est com-
mis et l’endroit où il a lieu. Il est particulièrement
dangereux lorsqu’il intervient de manière subtile, dans un article
peu fréquenté. Un sabotage qui exige de vraies compétences criti-
ques pour être débusqué a de grandes chances de rester invisible. Si
je crée par exemple un article sur un zoologiste hongrois n’ayant
jamais existé, mais présentant toutes les formes de la respectabilité
encyclopédique, qui osera le supprimer ? Il est difficile d’avoir des
statistiques sur le nombre d’actes de vandalisme ou de fantasmago-
ries. D’après certains témoignages – et une expérience récente ren-
due publique – certains enseignants ou étudiants s’amuseraient à
écrire n’importe quoi, afin de démontrer que Wikipédia n’est pas fia-
ble
(1)
. On en arrive à une situation paradoxale et schizophrénique,
car l’encyclopédie serait plus fiable sans ces interventions malheu-
reuses ! Les cas spectaculaires sont effectivement rares, ce qui lais-
serait plutôt supposer que le plus grand nombre de sabotages passe
inaperçu... Il reste que le fait de ne pouvoir les comptabiliser rend
impossible une estimation de leur impact.
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Valérie
Chansigaud
Wikimedia France,
membre du conseil
d’administration
(1) Ce principe a été utilisé par des étudiants en journalisme de Sciences Po, et condamné par Wikimedia France.
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34
Wikipédia, média de la connaissance démocratique ?
015-034-Chap1-Wiki 13/03/08 9:06 Page 34
| Chapitre 2 |
La révolution
Wikipédia
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Le citoyen lambda
s’engage
Wikipédia, média de la connaissance démocratique ?
035-072-Chap2-Wiki 13/03/08 9:07 Page 36
37
Les questions de l’identité, du travail, de la langue et de l’œuvre
ne sont-elles pas vouées à disparaître comme non-pertinentes, au
profit de collaborations anonymes et de dénominateurs communs
destinés à les rendre compatibles ? L’analyse de Wikipédia doit met-
tre à l’ordre du jour de nouvelles notions, dont celle de citoyen
lambda, qui se trouve à la racine de l’auteur-contributeur-éditeur-
usager. Le citoyen sans qualités n’est pourtant pas totalement nou-
veau, puisqu’il fait renaître, au XXI
e
siècle, l’idéal de l’honnête
homme.
De la légitimité du manque d’expertise
En permettant à n’importe qui de s’impliquer dans la production
et la diffusion des connaissances, Wikipédia se présente comme une
réponse appropriée à la forte demande de participation et d’implica-
tion personnelle du citoyen dans la vie publique. L’encyclopédie col-
laborative est une réponse immédiate à la demande de participation
accrue, qu’émettent aujourd’hui les citoyens face aux institutions.
Sur Wikipédia, chacun peut en effet constater intuitu proprio le
résultat de son activité, approuver l’impact de sa contribution sur
la société en général, etc. Le modèle entériné par le wiki signifie la
fin de l’auteur, au sens classique du terme, au profit d’une figure par-
ticipative du citoyen. Le wikipédien est un citoyen lambda, au sens
d’un citoyen ordinaire, de base, sans qualités particulières revendi-
quées ou visibles, mais pour qui l’absence de qualification apparente
n’est plus un handicap, bien au contraire. Selon un slogan pêché sur
le Web, « les gens ordinaires font des choses extraordinaires ». La
mutation de la société vers une communauté de citoyens lambda est
bien plus profonde que ne le laisse supposer la seule possibilité de
modifier ce qu’ont écrit les autres.
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Le citoyen lambda n’est plus un numéro parmi d’autres, celui que
vous attribuait l’administration triomphante de l’État moderne.
C’est un modèle ironique à l’égard de l’identité même, un existant
farfelu et superficiel, exprimé par le pseudo. Pourquoi Wikipédia
est-elle l’outil approprié aux aspirations du citoyen lambda, c’est-à-
dire de l’individu interchangeable mais imprégné de conscience civi-
que ? Le citoyen lambda n’apporte pas son identité, ses diplômes ou
son expertise. Aucune caractéristique spéciale ne vient déterminer
à l’avance son identité, qu’il pourra donc créer lui-même, à travers
sa participation volontaire. À l’instar des sites du Web 2.0 sur les-
quels se développe l’appartenance générationnelle et communau-
taire – mais bien plus intensément dans la mesure où l’activité est
guidée par le sérieux de la connaissance – Wikipédia est un lieu de
seconde naissance pour le citoyen lambda. Chacun peut désormais
être le fruit de ses œuvres, ce qui annule toutes les déterminations
antérieures, y compris celles que les autres (la Nation, l’État, l’entre-
prise, les syndicats, les partis politiques, etc.) viendraient revendi-
quer pour nous. La participation à l’encyclopédie vaut, peut-être en
premier lieu, comme le lieu d’une expérience sociale radicale, com-
parable à celle qu’a pu être la fondation de monastères. La création
de comportements, d’habitus, de modes de sociabilité à la fois ori-
ginaux et caractéristiques d’une époque, indique le chemin que
prendront nos sociétés modernes. L’émergence d’une communauté
citoyenne sur Wikipédia remet à plat tous les éléments de stabilité
que la modernité avait encore épargnés. Leurs manières de penser,
de sentir et d’agir, seront à la base des pratiques sociales de demain.
Wikipédia, média de la connaissance démocratique ?
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Faut-il le regretter ? Nous verrons que l’identité décalée n’est pas
incompatible avec la responsabilité, que le dilettantisme se retourne
souvent en assiduité, et que l’attitude décontractée est aussi le
cache-sexe d’un nouvel élan missionnaire. La banalité de la condi-
tion de citoyen lambda est le contraire d’une qualification quelcon-
que, mais c’est précisément en cela qu’elle remplit une fonction légi-
timante et fondatrice sur l’encyclopédie collaborative.
Autour de la science, de l’enseignement et de toute institution en
général, le citoyen est aujourd’hui prompt à déceler un halo de pou-
voirs abusifs. La société actuelle apparaît ainsi comme une gangue
de contraintes, avec une auréole de mensonges et un parfum de
manipulation dont les gens ordinaires se pensent les victimes. La
lettre lambda à laquelle se rattache le citoyen contemporain est le
symbole d’un état antérieur à toutes les déformations. C’est un nom
qui permet au citoyen de n’en porter aucun, par conséquent précé-
dant toutes les compromissions. La liberté conférée par la lettre
lambda nous fait responsable du bon fonctionnement de mécanis-
mes démocratiques, qui devraient permettre à nos semblables de
bénéficier des lumières de tous. Les partis politiques, les syndicats,
et même les groupes sociaux structurés autour d’un métier ou d’un
statut (les enseignants, les patrons, les fonctionnaires, les politi-
ciens, etc.) auraient confisqué le pouvoir de décision. N’étant subor-
donné à aucune institution, sans fonction et sans autorité particu-
lière, le citoyen lambda serait, de fait, seul habilité à devenir un
citoyen authentique. L’individu sans éclat, « l’homme sans qualités »
suivant l’expression de l’écrivain Robert Müsil, l’homme à qui aucun
mérite particulier n’a été reconnu, et à qui aucune distinction parti-
culière ne serait due, est paradoxalement le mieux placé pour par-
ler de ce que tout le monde devrait savoir. Le wikipédien devient
ainsi la figure moderne de « l’honnête homme » : celui-ci s’opposait
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au début XVII
e
siècle au savant, au clerc, au pédant. L’honnête
homme, modèle de l’homme de cour sous la monarchie, se voit
confier un rôle social prééminent, celui de reproduire les bonnes
pratiques tout en les légitimant grâce à l’examen impartial qu’il est
censé leur faire passer. Ce paradoxe de l’homme de cour, à la fois
courtisan et homme cultivé, se retrouve chez l’encyclopédiste du
XXI
e
siècle, tiraillé entre esprit critique et nouveau conformisme
social.
La force de la condition de citoyen lambda est qu’elle ne fait pas
d’exception. C’est une véritable condition, comme peuvent l’être la
mort ou le désir. L’homme que le savoir peut rendre prétentieux et
incivil, aujourd’hui normalien ou ingénieur X-Mines, professeur
d’université ou haut fonctionnaire, doit se couler dans les habits du
citoyen lambda et faire usage d’un pseudo pour écrire sur
Wikipédia. Aux yeux des partisans de l’ancien système, l’encyclo-
pédie collaborative sera le lieu d’un conformisme pernicieux, du
dilettantisme méprisable ou encore des compromissions inaccep-
tables avec l’actualité technologique. Aux yeux du citoyen lambda,
c’est le lieu d’expression d’une version des choses plus authentique,
plus légitime car plus collective, en contradiction – dans ses méthodes
et ses valeurs – avec celle que diffusent les institutions et les médias
officiels, contrôlés seulement par quelques-uns. L’encyclopédie col-
laborative apparaît tantôt comme l’expression des idées dominan-
tes, tantôt comme une alternative aux règles qui régissent ou
influencent le monde malgré lui. Ce n’est pas le moindre de ses para-
doxes...
Wikipédia, média de la connaissance démocratique ?
035-072-Chap2-Wiki 13/03/08 9:07 Page 40
41
Du « public qui lit » au « public qui écrit dans le dictionnair e qu’il lit »
Le Discours préliminaire des éditeurs de
l’Encyclopédie se termine par un appel au « public
qui lit » que d’Alembert distinguait de celui qui
parle (p. 45, XLV). Nous en sommes aujourd’hui au
lecteur qui écrit dans ce qu’il lit. Peut-on considérer cet aspect
comme un changement de perspective ? La suite du temps appor-
tera une réponse – en attendant, cela signe une réelle parenté de
Wikipédia avec les Lumières.
On ne saurait disconvenir qu’il est fort difficile de faire une ency-
clopédie sans évoquer l’Encyclopédie ou Dictionnaire Raisonné
des Sciences, des Arts et des Métiers de d’Alembert et Diderot,
écrite au siècle des Lumières (28 vol., 1751-1772). Ceci pour deux
raisons : d’une part parce que ses auteurs ont réalisé un renverse-
ment de perspective du savoir dans lequel la première place a été
attribuée à l’homme au lieu de l’être au divin – ce qui a permis de
remplacer l’exposition chrétienne du monde par le système du
monde – et, d’autre part, parce qu’ils étaient animés par la volonté
de transférer le savoir. Ce dernier aspect contient la philosophie du
projet exposée par d’Alembert dans le Discours préliminaire.
L’Encyclopédie est un dictionnaire compliqué que d’Alembert, à
l’article « Dictionnaire de Sciences et d’Arts », compare à une
machine qu’on aurait démontée pour « en faire voir séparément &
distinctement toutes les pièces, &ensuite on expliquerait le rapport
de chacune de ces pièces à ses voisines ; & en procédant ainsi, on
ferait entendre clairement le jeu de toute la machine, sans même
être obligé de la remonter ». Là est le transfert du savoir. Dans le
transfert est renfermée, en plus de la diffusion, l’idée d’acquérir par
soi-même la capacité d’aller à la connaissance. C’est ce que Kant a
résumé par l’expression sapere aude.
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Martine Groult
Responsable
de l’atelier
Encyclopédies
du CNRS
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L’homme n’est plus un récepteur passif, il fait usage de son pro-
pre entendement, ce qui veut dire simplement qu’il a appris la
méthode pour analyser et comprendre. Le projet philosophique de
l’Encyclopédie consiste dans l’apport de la méthode, n’importe
laquelle, le but étant d’acquérir un comportement méthodique, par-
fois apparenté à une véritable mécanique de l’esprit. Cette diffé-
rence entre transférer et diffuser le savoir constitue une des études
de l’atelier Encyclopédies du CNRS.
Le moteur du transfert est l’esprit systématique. Sur ce point, il
y a peu de rapport avec Wikipédia, sinon qu’il fallait avoir ouvert
cette route pour que celle-ci naisse un jour dans l’alliance du pro-
grès de la technique et des idées. Quelques mots cependant sur la
systématique, car elle montre, entre autres, que le positivisme est
opposé à l’épistémologie de l’Encyclopédie. L’esprit de système
génère des recherches dans une seule science, d’où le savant ne sort
jamais. En revanche, l’esprit systématique signifie grosso modo que
pour faire une découverte, la démarche consiste à associer avec
méthode un principe d’une science avec un principe d’une autre
science. Cette méthode issue directement des Règles pour la direc-
tion de l’esprit de Descartes et mise en pratique dans la Dioptrique,
les encyclopédistes ne s’en sont jamais séparés. Une association ou
une analogie sans méthode relève de l’imagination, pendant que
l’exposition d’une application d’un point à un autre avec méthode
constitue le cheminement de l’invention. Mais il est normal que ce
cheminement soit étranger à Wikipédia puisque Wikipédia est déjà
dans le monde ouvert du progrès. Pareillement, les encyclopédistes
étaient déjà dans la nature, donc ne se posaient pas la question de la
causalité. Par voie de conséquence, Wikipédia ne se pose pas la
question de la systématicité de la connaissance. Elle est dans la
connaissance en progrès.
Wikipédia, média de la connaissance démocratique ?
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43
On l’a dit, du point de vue du bouleversement opéré, Wikipédia
pourrait être un sectateur
(1)
de l’Encyclopédie comme les encyclo-
pédistes l’ont été de Francis Bacon et de Descartes. En effet, selon
l’expression de Diderot, l’esprit de l’Encyclopédie peut se résumer
à « changer la façon commune de penser » ; celui de Wikipédia,
selon Marc Foglia, à « modifier la manière dont nous pensons la cul-
ture, le travail, la société ». Il est également intéressant de noter
qu’on reprochait aux dictionnaires la même chose qu’à Wikipédia.
Ils contribuaient, écrit d’Alembert à l’article « Dictionnaire de
Sciences et d’Arts », « à étendre les connaissances en superficie, &
à diminuer par ce moyen le véritable savoir » Autre aspect pratique
commun : les encyclopédistes signaient par des signes (A/O/ etc.) et
dans Wikipédia on utilise des pseudos. À l’époque, écrire dans
l’Encyclopédie comportait un vrai risque (aller en prison ou voir sa
carrière brisée). Aujourd’hui, on cherche encore les noms des
auteurs de certains articles de l’Encyclopédie. Avec les pseudos,
sommes-nous parvenus à la fin des auteurs ? La raison n’en est pas
qu’on ne pourra pas retrouver qui se cache derrière tel ou tel
pseudo, mais parce que le texte n’arrête pas d’être modifié, et ce par
une pluralité d’auteurs. Qui a écrit quoi n’a donc plus de sens. On est
bien dans le savoir, au lieu de porter sur lui le regard extérieur d’un
homme qui lit un texte signé.
Reste l’éducation. Si Wikipédia peut être un instrument utile
pour éduquer à la culture, c’est parce qu’elle suit des règles, mais
pas les mêmes que celles énoncées dans le Discours préliminaire et
mises en tableau dans le Système figuré des connaissances humai-
nes. En effet, ces dernières avaient un autre but : celui de faire voir
la liaison des sciences entre elles.
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(1) Sectateur : personne adepte professant les opinions de quelqu’un d’autre, d’un philosophe, d’une secte.
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Mais s’il n’est pas inconséquent d’avancer que son point de
départ appartient aux Lumières, c’est au regard, dans ce même
tableau, de la position offerte au lecteur. L’Encyclopédie a changé la
place de l’homme et Wikipédia a changé la place du lecteur. On peut
dès lors se demander si l’idée du lecteur qui est le maître, tant pré-
sente dans l’Encyclopédie, n’aurait pas été poussée jusqu’au bout,
en provoquant un renversement du métier d’auteur ? Avec
Wikipédia, « le public qui lit » écrit dans le livre. Pour bien compren-
dre cela, il faut revenir sur l’ordre du savoir. Pour effectuer un chan-
gement de perspective, les encyclopédistes ont établi un ordre du
savoir arbitraire, et Wikipédia des règles du bazar. Avant
l’Encyclopédie, l’ordre n’était pas arbitraire puisqu’il était divin.
Tout avait été fait ou créé et l’homme devait se contenter d’admirer
au lieu d’agir. Au siècle des Lumières, l’homme va observer, prati-
quer des expériences et les exposer « autant qu’il est possible » de
le faire. Bacon écrivait dans les Cogitata et Visa : « L’empire de
l’homme réside tout entier dans le savoir : il ne peut qu’autant qu’il
sait. » Comprenons ce pas immense : il peut quelque chose. Diderot
confirme à l’article « Encyclopédie » (page 641a) : « C’est la présence
de l’homme qui rend l’existence des êtres intéressante ; &que peut-
on se proposer de mieux dans l’histoire de ces êtres, que de se sou-
mettre à cette considération ? Pourquoi n’introduirons-nous pas
l’homme dans notre ouvrage, comme il est placé dans l’univers ?
Pourquoi n’en ferons-nous pas un centre commun ? »
On peut conclure que l’introduction des conditions de possibili-
tés humaines constitue la porte ouverte au progrès et que le fait,
pour Wikipédia, d’avoir donné au lecteur la possibilité d’être un
auteur représente la suite de cette ouverture. L’origine d’une
conception ouverte du savoir revient à Bacon, et Diderot s’en
empare pour mettre la société en marche ou, selon la très belle
Wikipédia, média de la connaissance démocratique ?
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45
expression de Pierre Caye
(1)
, pour faire « un chantier sans maître ».
Le divin est remplacé par une multiciplicité d’acteurs dont chacun
transgresse sa propre discipline et entre dans le processus de l’ac-
croissement du savoir, pour revenir à Bacon. Se positionner dans le
livre du monde comme les encyclopédistes se positionnaient dans
le système du monde, c’est opèrer obligatoirement un changement
global de perspective sur la culture. Cette radicalité d’un boulever-
sement réel constitue pour Wikipédia un point commun avec le siè-
cle des Lumières. Dans les deux cas, l’homme est le lieu de passage
pour diriger le processus de production. Sur les deux entreprises,
on a porté la considération du désordre ou du bazar. Peu importe,
pour l’une comme pour l’autre de ces entreprises, une machine a été
et est mise en marche. Faut-il ajouter que les deux suscitent l’envie ?
Le pluralisme linguistique
On aurait pu penser qu’une encyclopédie à
vocation universelle s’orienterait délibérément
vers un plus petit dénominateur commun linguis-
tique. Il n’en est rien : l’encyclopédie en anglais a
de l’avance sur les autres, mais cette suprématie n’est nullement
exclusive
(2)
. Le projet Wikipédia s’accompagne d’une véritable pro-
lifération de créations en de multiples idiomes. Le nombre de pages
hors anglais dépasse aujourd’hui le nombre de pages en anglais, et
les revendications des militants pour les langues régionales, autour
du globe, s’investissent souvent dans la création d’une nouvelle ver-
sion de Wikipédia. Cette diversité est due au choix initial des fon-
dateurs en faveur du multilinguisme et à la souplesse du projet en
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(1) Pierre Caye est directeur de recherche au CNRS à L’UPR 76 (Unité Propre de Recherche fondée en 1969 par Jean Pépin),
où il dirige en collaboration avec Serge Trottein un groupe de recherche sur les théories de l’art et la technique (THETA).
(2) Il resterait à se demander de quel anglais il s’agit (pas forcément le globish) tant les contributions en langue anglaise
peuvent mélanger différentes sources lexicales (irlandais et néo-zélandais par exemple) selon les sujets.
Philippe Lacour
Université
de technologie
de Troyes
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wiki. Reste qu’une telle décision en faveur de la diversité culturelle
aurait pu rester lettre morte, et qu’il n’était nullement évident que
les utilisateurs s’en empareraient avec enthousiasme pour exprimer
leur préoccupation du « local » ou du « régional », leur désir de s’ex-
primer dans leur langue, et leur volonté de valoriser une part déci-
sive de leur héritage culturel. Peut-on imaginer meilleur exemple de
« glocalisation
(1)
» que le multilinguisme de Wikipédia ? Si la noto-
riété d’un sujet présente un intérêt commercial, on peut certes rédi-
ger en anglais pour toucher rapidement le plus grand nombre de
personnes possibles, et éventuellement continuer en allemand, en
français, en italien, etc., afin de toucher les différentes aires linguis-
tiques. Cette logique commerciale est en tout cas beaucoup moins
visible que le caractère « multilingue » et « local » du projet, qui se
décline dans un nombre important de langues locales. N’est-ce pas
une tendance fondamentale du monde virtuel ? La déclinaison
locale rejoint le mouvement de fonds du nouveau Web participatif,
dit 2.0. L’universalisation et la fragmentation, loin de s’opposer, sont
des aspects complémentaires. Que l’anglais soit consacré comme
échangeur multilingue universel n’est nullement incompatible avec
la multiplication d’autres interfaces linguistiques, à des niveaux plus
modestes de notoriété et d’usage.
Wikipédia n’est pas forcément un rêve de linguiste, mais pour
l’amoureux des langues rares, l’encyclopédie ressemble bel et bien
au Palais de dame tartine
(2)
. Outre des pages sur des langues étran-
gères (portail des langues), on y trouve des pages en langues étran-
gères, des langues mortes qui ressuscitent (le latin), des langues
régionales (le basque, le breton), des langues plus proches du dialecte
Wikipédia, média de la connaissance démocratique ?
(1) Glocalisation : terme lancé par Roland Robertson (Globalization, Londres, 1992) et synonyme de couplage entre
pensée globale et action locale.
(2) Palais de dame tartine : pays de cocagne évoqué dans une chanson et apprécié des enfants. C’est le palais
comestible du conte Hansel et Gretel des frères Grimm.
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(le frison, le napolitain) et dont l’unité pose elle-même problème,
des langues diasporiques (l’allemand amish, le basque, le manda-
rin), des langues simplifiées (le Simple English), des langues artifi-
cielles (Esperanto, Interlingua), etc. Citons quelques chiffres pour
tenter d’appréhender les formes de cet étonnant polype linguistique :
plus de 2 millions d’articles pour l’anglais ; autour de 500 000 articles
en allemand, français, polonais, japonais, italien, néerlandais ; entre
350 000 et 250 000 articles pour le portugais, l’espagnol et le suédois.
On en trouve seulement 160 000 en chinois, à peine 100 000 en turc
(moins qu’en catalan, alors que le turc est parlé par 75 millions de
personnes, dont une diaspora importante), et moins de pages en
arabe qu’en hongrois. Beaucoup d’articles renvoient à la version
anglaise et beaucoup sont traduits de l’anglais, mais ces décalques
maladroits sont eux-mêmes rapidement transformés par le butinage
des contributeurs. Le reproche de contamination par l’anglais et de
disparition des langues n’est guère pertinent à l’aune de l’évolution
d’ensemble du projet. Cette originalité incontestable du multilin-
guisme au regard des autres grandes encyclopédies papier
(Britannica, Universalis, Brockhaus), fait de Wikipédia un très beau
lieu de découverte, en même temps qu’un étonnant espace de
réflexion sur la politique des langues. Le feuilletage de l’encyclopé-
die entre le local, le régional, le national et l’international donne lieu
à toutes les combinaisons possibles, susceptibles de créer des liens
linguistiques multiples et forts tout autour du globe.
Une telle fragmentation linguistique menace-elle l’unité du pro-
jet encyclopédique ? De nombreuses rubriques n’ont pas d’équiva-
lent dans les autres langues, sans parler des asymétries de contenu
sur un même sujet d’une page à l’autre. On trouvera plus de rensei-
gnements sur un philosophe allemand en allemand qu’en espagnol,
ce dont les germanophones espagnols pourront tirer profit.
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