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EUGENE DELACROIX Dans quelques jours, s’ouvre aux Beaux-Arts, une expo- sition des wuvres de Delacroix. Je ne sais ce que sera cette exposition, ni quels tableaux y figureront. Quand méme elle serait és mal organisée, ce sera toujours pour nous un régal de l’esprit, une vraie fete des yeux. Et puis, elle arrive en un moment opportun, car Victor Hugo, enlevé dans Papothéose par Padimiration moutonniére des naifs qu’exalte encore le banquisme [sic] des spéculateurs, menace d’accaparer pour lui seul ce que ce siécle com- porte de gloire et d’immortalité. Certes le poéte est grand et son génie nous est une consolation, au milieu de l’ceuvre chétive de ce temps. On a raison de Phonorer magnifi- quement, mais ces honneurs ont quelque chose d’exclu- if qui choque, car ils sont faits de beaucoup d injustices et de beaucoup d’oublis. La lumitre, tout entiére proje- tée sur un seul sommet, rend l’ombre plus épaisse autour des autres. Et pourtant ne sont-ils pas aussi beaux et aussi fiers que lui? Depuis un mois, en parlant du XIX¢ sit- cle, on ne l’appelle que le sitcle de Victor Hugo!, comme si Victor Hugo était, seul, assez fort pour en porter le poids, Pourquoi Victor Hugo seul? Et pourquoi pas aussi le sitcle de Lamartine, de Balzac, de Michelet ? Pourquoi pas le sitcle d’Eugene Delacroix? Victor Hugo et Delacroix ! N’a-t-on pas déja fait le rap- prochement de leurs deux génies? Mais Delacroix a le vol plus superbe encore. Ses a:uvres ot, sous la splendeur 1. Victor Hugo allait mourir le 22 mai 1885. Dans La France, Miv- beau écrira un article éblouissant le 24 mai. 67 \OTHEG. re de la forme, resplendit la pensée humaine, ont une por- tée plus haute que celles de Victor Hugo qui, souvent, sacrifie la pensée & la forme. Si ses tableaux ont la beauté du grandissement épique, ils ont aussi la passion, le mou- vement, le geste de |’humanité. Delacroix met entre Phomme et le milieu ot l’homme s’agite une corrélation intime, un accord violent. Chez le poéte, le paysage absorbe homme, ou l’homme absorbe le paysage. II n’y a pas dans ses imaginations |’intensité dramatique et l’har- monie implacable qui sont en celles du peintre. On sent en Delacroix une pensée plus profonde, une Ame plus altérée d’émotions, une vision plus large, car il embrasse du méme coup d’ceil, la scéne et les acteurs ; et les banniéres qui flottent, le vent qui mugit, la mer qui gronde, les chevaux qui hennissent ne lui font pas oublier un seul instant le drame intime qui se joue dans la déco- ration éclatante ou se méle aux éléments déchainés de la nature. Dvailleurs, la peinture moins accessible 4 l’esprit de Vhomme que la poésie, parce qu’elle est moins explica- ble et plus suggestive, dispose de moyens plus puissants dans l’expression d’un sentiment ou d’une sensation. Elle pénétre plus avant au cceur de l’humanité, dont elle évo- que l’me, en méme temps qu’elle en rétablit la forme matérielle. I] faut au peintre qui ne peut se servir du vague des mots et de la musique des phrases, une précision plus impitoyable, et une généralisation plus large qu’au poéte. C’est pourquoi, a effet égal, un grand peintre sera plus grand qu’un grand poéte. Je n’ai point l’intention d’écrire la biographie d’ Eugéne Delacroix, qui est connue. Sa correspondance, publiée 68 assez récemment?, nous montre aussi l’homme qu’il était. Le grand artiste, en ces pages rapides od I’on sent la griffe du maitre et qui révélent des qualités rares d’écri- vain, s’est livré tout entier, avec ses enthousiasmes, ses croyances, ses inquiétudes, ses rancceurs, les admirables opinions qu’il avait de toutes choses et jusqu’a ces belles coléres qui, 4 1’exposition des tableaux de Mme la duchesse d’Orléans, lui arrachérent ce cri de révolte : « Voila plus de trente ans que je suis jeté aux bétes! »3 Cette corres- pondance nous montre surtout a quelles nobles préoccu- pations il obéissait et vers quelles aspirations élevées il poussait son génie. Ah! il fait bon marché de l’opinion de ses contemporains et, aprés quelques contractions ner- veuses bien vite dominées, il a pris son parti des injures des uns et de l’aveuglement des autres. I] se demande seu- lement ce qu’on pensera de lui aprés sa mort et quelle place il occupera dans la postérité. Il a vraiment soif d’immortalité. Toutes ses pensées, tous ses efforts, toutes ses espérances se tendent vers ce but-de gloire définitive et il demeure insoucieux des tristesses du présent et de ses miséres, les yeux tournés, tout grands vers |’avenir. Il faut lire et relire quelques-unes de ses lettres et de ses notes, qui devraient rester comme le bréviaire de l’artiste, car il y puisera, avec les magnifiques lecons d’art dont elles sont remplies, la sérénité et le renoncement qui con- viennent & ces sacrifiés, que sont les vrais artistes. Quel admirable esprit, souple, impressionnable et vibrant! Et comme il raisonne de tout en perfection. Méme dans ses parti-pris injustes contre M. Ingres, avec lequel les critiques du temps l’accablaient, on se sent réel- 2. Philippe Burty, Lettres d’Eugene Delacroix, 1878. Nouvelle édition en 1880. Voir aussi Jules Guiffrey, Lettres inédites de Eugene Delacroix, sin L’Art, 1877. 3. L’exposition eut lieu au milieu de janvier 1853, & I’ Hétel des Ventes de la rue des Jedneurs. Voir Théophile Silvestre, La Galerie Bruyas, 1876, p. 337. 69 lement troublé, tant il met d’ardeur, de conviction et d’habileté littéraire en ses discussions. Ses jugements por- tent tous l’empreinte d’un génie qui ne se cantonne pas dans une spécialité, mais qui va, partout, fouillant avec passion le fond et le tréfonds des choses. J'ai, d’ailleurs, remarqué que les peintres sont de trés bons juges en lit- térature, et que leur critique est bien supérieure 4 celle des gens de lettres, tandis qu’ il est trés rare qu’un écri- vain parle correctement, ou méme avec une impression juste, de la peinture. Théophile Silvestre’, qui fut l’ami de Delacroix, son défenseur éloquent et acharné, nous a laissé un portrait du grand peintre : «Son maintien, écrit-il, est élégant et supérieurement aisé; gestes sobres, fort expressifs et une langue d'or. Il a Vhabileté, les manieres caressantes, les insinuations, les graces et les caprices de la femme. Ses petits yeux vifs, clignotants, enfoncés sous Varcade de ses sourcils noirs et rudes ; Vabondance magnifique de sa chevelure, me rappellent les plus vivants portraits é Veau-forte que Rembrandt nous ait laissés de lui-méme... Son humeur est spirituelle et sarcastique plutét quienjouée. Il a le sourire profond et mélancolique. La coupe carrée de ses méachoires inégales et proéminentes, la mobilité de ses nartnes, largement ouvertes et frémissantes, expriment d outrance Vardeur de ses passions, et de sa volonté. Par) is ses airs de téte sont d’une fierté et d’un cynisme souverains. Son front carré s‘avance en bosses intelli- gentes ; sa bouche, d’un dessin redoutable, lendue comme un arc, lance des flaches acérées sur ses contradicteurs, et porte des jugements exquis. Il n'est pas beau, dans les conditions bourgeoises, et sa physionomie rayonne, Toutes ses figures ont quelque chose de lui : Vai poussif et souffrant; mais il donne d Uhomme énormément de muscles par amour pour la force et Vactivité. Les femmes surtout lui ressemblent, par la noblesse, Vélégance des attitudes, Vardeur du tempérament et la fatale beauté de Vexpression. La fréle constitution de Vartiste est 4. Critique et ami de Delacroix. Auteur notamment de Eugéne Dela- croix, Documents nouveaux, 1864. Il a fait un portrait de Delacroix dans Histoire des Artistes vivants, Blanchard éd., p. 45. 70 relevée par la vigueur de ses nerfs ; il a la résistance et la souplesse de lacier fin, il respire feu et flamme comme ce petit cheval cabré du Massacre de Scio, sublime ouvrage de sa jeunesse. Il parle avec mesure, mats, a ses attitudes impatientes, on voit qu’tl refréne son impétuostté. Il étonne par tant de fougue mélée & tant de sang, et par cette surexcitation de l’esprit qui pétille toujours en lut comme de la flamme. » Et comme il parle de |’artiste, car c’est & Théophile Silvestre qu’il faut toujours revenir, quand il s’agit de Delacroix. «L’homme est toujours poursuivi par le malheur d’un bout a Vautre de l’eeuvre de Delacroix ; il trempe la terre de sueur, de sang, de larmes, et marche toujours en avant sous le fouet de la Desti- née. Rarement il prend un moment de repos; ce nest guere que dans le tableau de la Noce juive qu’il semble se réjoutr. Les insur- gés de la Barricade s’enivrent de poudre et de soleil au fond d’un quartier notr et tortueux de la vietlle Cité, entre |’Hétel de Ville qui les mitraille, 1’Hétel-Dieu qui les‘repousse et la Morgue qui les attend, hommes et chevaux sont précipités du haut des parapets du pont de Taille-Bourg; Hamlet proméne ses tourments, Lady Macbeth ses épouvantes, Othello ses fureurs, et le cadavre d’Ophélie flotte dans la riviére aux longs herbages. Voici Faust, Marguerite, Méphistophélés, la Mort de Valentin, Marino Valiéro, Sardanapale, |’Evéque de Liége, le Prisonnier de Chillon, Lara, le Giaour, Boissy- d’Anglas, les Croisés 4 Constantinople, les Convulsion- naires de Tanger’; les passions, les crimes, les malheurs de Uhistotre, les sombres réves des poétes. Non seulement le peintre exalte a l’infini la phystonomie de ses héros, mais il nous les fait voir, je ne sais par quelle magie, a travers des couleurs dont cha- _cune rappelle d la fois un trait de la nature et une aspiration de 5. Sur tous ces tableaux, on peut se reporter 4 E.Moreau-Nélaton, Delacroix raconté par lui-méme, H. Laurens éd., 1916. 71