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Réda Benkirane, Quelle démocratie dans le monde arabo-musulman?

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Réda Benkirane, Quelle démocratie dans le monde arabo-musulman?

Communication pour le colloque international La démocratisation dans le monde arabe. Alternance pour quelle alternative ? (Institut du Monde Arabe, Paris, 15 et 16 décembre 2011) sous la direction de Rahim Kherad et Dominique Maillard Desgrées du Loû, organisé par le Centre Maurice Hauriou (Université Paris Descartes), à paraître aux éditions Pedone.
Réda Benkirane, Quelle démocratie dans le monde arabo-musulman?

Communication pour le colloque international La démocratisation dans le monde arabe. Alternance pour quelle alternative ? (Institut du Monde Arabe, Paris, 15 et 16 décembre 2011) sous la direction de Rahim Kherad et Dominique Maillard Desgrées du Loû, organisé par le Centre Maurice Hauriou (Université Paris Descartes), à paraître aux éditions Pedone.

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Quelle démocratie dans le monde arabo-musulman?
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Réda Benkirane

De ses origines athéniennes jusqu’à nos jours, la notion de démocratie a traversé les
âges et les cultures et nous savons que depuis ses débuts, cette idée d’une souveraineté du
peuple persiste à cheminer le long de l’histoire de l’humanité. Mais son mode de
fonctionnement dans la Cité et dans l’Etat a toujours fait problème, notamment pour tous ceux
que la démocratie a longtemps exclu : les métèques, les esclaves, les femmes, les pauvres.
Aujourd’hui, la démocratie, dans ses aspects les plus pratiques et les plus opératifs, est
pervertie par des déterminismes d’économie marchande et par une culture de la domination.
Ainsi même dans les pays socialement les plus avancés du Nord, les démocraties dites
libérales connaissent une crise majeure, avec une désaffection constante de la participation
populaire aux scrutins électoraux et des résultats qui mettent en avant des populismes du repli
sur soi et du rejet de l’autre. Mais la démocratie – et c’est bien là sa portée heuristique et son
actualité – se cherche et se réinvente sous nos yeux. L’élection au suffrage universel n’est
plus la panacée, de nouvelles formes de combat et de mobilisation sont en train de voir le jour.
Ainsi dans des dictatures et des régimes autoritaires, c’est la peur qui a été vaincue et cela va,
à n’en pas douter, libérer une énergie psychique créatrice. Mais pareillement dans les
démocraties libérales, le plus grand nombre n’en peut plus d’être soumis à la tyrannie des
marchés financiers et des banques, au traitement grégaire d’un bétail cognitif dont les médias
de masse conditionnent le « temps de cerveau disponible », tandis que la crise a entrainé des
dizaines de millions de chômeurs. Depuis le déclenchement de ce que l’on a appelé le
« printemps arabe » (nous utiliserons cette expression par souci de commodité), on a pu
observer un peu partout dans le monde que la démocratie se réinvente aujourd’hui par des
multitudes qui pour des raisons congruentes et diverses ne veulent plus être des masses
moutonnières. L’Emeute est un phénomène de meutes qui ne s’accommode plus des conduites
de troupeaux et de leurs croyances. Du printemps arabe au printemps érable, en passant par le
mouvement des Indignés ou celui de Occupy Wall Street, les jeunesses éclairées du monde
manifestent pour l’avènement démocratique d’autres formes de gestion économique, politique
et sociale.
Aussi pour traiter de la question « quelle démocratie pour le monde arabo-musulman? »
encore faut-il également traiter de la question « quelle démocratie opérative sur le plan local
et global pour des sociétés sophistiquées, complexifiées, pour le monde multipolaire du 21
e

siècle ? ». Nous sommes en présence d’un différentiel double entre la reterritorialisation des
formes de la démocratie et les transformations sociales propres au monde arabo-musulman. Il
est difficile de traiter du premier différentiel sans aborder le second.

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Communication pour le colloque international La démocratisation dans le monde arabe. Alternance pour
quelle alternative ? (Institut du Monde Arabe, Paris, 15 et 16 décembre 2011) sous la direction de Rahim Kherad
et Dominique Maillard Desgrées du Loû, organisé par le Centre Maurice Hauriou (Université Paris Descartes), à
paraître aux éditions Pedone.

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La grande leçon démocratique de ces révolutions sociales qui ont vu le jour dans le
monde arabe est qu’elles ont révélé un niveau d’éveil et de conscience de sociétés que l’on a
largement sous-estimé dans les sphères académiques, politiques et médiatiques. Le printemps
arabe est d’abord et surtout une révolution mentale : quelque chose comme un déplacement de
plaques tectoniques s’est opéré au sein de la psyché collective. Un socle que l’on croyait
inébranlable s’est soudainement fracturé. Le verrou de la peur a sauté. Nous affirmons pour
notre part que le printemps arabe marque l’événement le plus important de l’histoire sociale
de l’islam (très précisément depuis la fin de sa phase prophétique). La libération sociale et
politique en cours tourne enfin la page coloniale, ce qui devait survenir au moment des
indépendances politiques, et qui a été détourné un demi-siècle durant est finalement en train
d’advenir. Ce qui se joue, c’est une nouvelle phase historique qui va déterminer l’évolution
des prochaines décennies.
Trois despotes, en Tunisie, Égypte et Lybie, sont tombés en quelques mois de l’année
2011, un quatrième, yéménite, a été violemment dirigé vers la sortie. La Syrie est en proie à
une guerre qui a provoqué en deux ans la mort de plusieurs dizaines de milliers de civils.
Même en Égypte et en Tunisie, les nouvelles équipes dirigeantes, à dominante islamiste, sont
confrontées à l’esprit de la révolution, à la fronde contestatrice d’une population qui ne veut
d’aucun retour en arrière possible. Les analyses pleuvent pour tenter d’expliquer tout ce qui
survient, mais nous sommes comme pris de court, toujours en décalage face à la vitesse et à la
densité d’un réel subversif qui fomente, percole et se répand comme un défi à l’interprétation
et à la signification. « Entre l’ordre et le désordre règne un moment délicieux » disait Paul
Valéry. Entre le rêve et la révolution, c’est toute la puissance de la réalité qui révèle la
rencontre du virtuel avec l’actuel. Si le printemps arabe est survenu comme une soudaine
transition de phase entre le règne ancien et celui qui est porteur d’avenir, son métabolisme
social et politique n’est pas la production d’une génération spontanée de jeunes, de digital
natives « facebookés », «tweeteurs», spectateurs d’Aljazeera et autres journalistes citoyens.
En effet, des décennies de combat pour les droits de l’homme et de la femme, la liberté
d’expression et la lutte contre la corruption ont fait que les sociétés civiles sont devenues
mures pour un soulèvement généralisé. Face à ces révolutions jaïllissantes, il n’y pas de place
au pessimisme ou à l’optimisme, car ce qui advient possibilise des alternatives. Car c’est cela
la nouveauté : le fait que l’avenir n’est plus hypothéqué par la captation et la
patrimonialisation de l’État au profit d’un clan dirigeant ; le fait que plusieurs scénarios
d’évolution sont désormais envisageables pour la transformation de l’État et de la
Constitution au service du plus grand nombre, pour le renforcement de ses droits mais aussi
de ses devoirs. Encore une fois ces possibilités demanderont du temps pour se déployer et
aboutir en réalités opératives.
Bien entendu, dans les court et moyen termes, toutes sortes de régressions, de violence,
de conflits armés entacheront l’embellie sociétale mondialisée du printemps arabe, freineront
son universalité, sembleront contrarier les promesses de libération sociale et politique. Mais
ces régressions transitoires sont, somme toute, prévisibles ; il s’agit de les anticiper pour
mieux les assumer en tant que passages obligés et déterminants de l’émancipation révélée par
les révolutions arabes. Certains observateurs, se disant spécialistes confirmés de géopolitique
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ou d’islamologie, considèrent ces régressions comme des points de bifurcation du printemps
arabe, comme s’ils voyaient à travers certains épisodes des révolutions sociales des
cheminements durables, en marche arrière vers une loi de conservation légitimée par le Coran
et la voie religieuse des aïeuls (Salafiya). Nous divergeons de ces analyses sans hauteur ni
profondeur, car, pour nous, ce sont les horizons des peuples concernés qui se dégagent, même
si, à court terme, le conservatisme social semble l’emporter par des partis islamistes, mieux
organisés, mieux mobilisés et probablement aussi mieux financés, mieux médiatisés grâce au
concours de pétromonarchies qui usent de toute leur influence diplomatique et idéologique.
Les chancelleries occidentales, quant à elles, au-delà des déclarations de principe en faveur de
la liberté et du pluralisme, se soucient moins de l’esprit démocratique (si l’on considère le
soutien dont ont bénéficié et bénéficient encore bon nombre d’autocrates des républiques et
monarchies arabes) que de la non remise en cause de consensus autour d’enjeux économiques
primordiaux. Ainsi il est vital pour les grandes puissances occidentales de maintenir au prix le
plus bas la fourniture et l’acheminement des énergies fossiles. Ces chancelleries, empêtrées
dans leurs propres crises financières, économiques, sociales et politiques, ne sont plus tant
opposées à ce que des partis d’inspiration religieuse accèdent au pouvoir en Afrique du nord
et au Moyen-Orient tant que ceux-ci resteront orientés vers le libéralisme économique, et
qu’ils ne remettent pas en cause la main invisible et la théologie du marché.
Petite parenthèse sur la dimension économique de la démocratisation : tant que les pays
du monde arabe (dé)penseront l’économie de rente au lieu de la (re)penser en culture de la
production, du travail et de l’innovation, il n’y aura aucune objection des grandes puissances à
l’accès au pouvoir par le suffrage électoral des héritiers des Frères musulmans. Mais une
démocratisation véritable à longue échéance entraînera inéluctablement la volonté des
citoyens de non seulement percevoir les dividendes de l’économie des hydrocarbures du
Maghreb et du Machreq – dividendes détournés et spoliés durant un demi-siècle – mais que
les prix du pétrole et du gaz soient revus à leurs niveaux réels. Tout processus démocratique
véritable impliquera à terme que les prix des énergies fossiles soient corrélés au pic
énergétique mondial (c’est-à-dire qu’ils soient en fait quadruplés ou quintuplés). Il n’est pas
du tout acquis que l’Europe et les États-Unis soient prêts à endosser et donc accepter les
conséquences d’une telle éventualité issue de la pleine souveraineté des peuples. Sur ce point
central – car les ressources énergétiques sont l’or et le sang de l’économie mondiale – il n’est
pas possible d’évoquer la démocratisation à l’échelle du monde arabe sans la relier à la
démocratisation des débats et des prises de décision à l’échelle globale, sachant que pèsent sur
le local comme le global un certain nombre de contraintes psychologiques mais aussi
géophysiques telles que le capitalisme financier et cognitif, la crise économique, le chômage
des jeunes, l’empreinte écologique, le dérèglement climatique, l’urgente nécessité d’élaborer
une alternative au mode de vie consumériste.
Si le plus symbolique a été accompli par la jeunesse éclairée du printemps arabe – la
sortie du tyran –, le plus dur reste à accomplir – changer de système, construire l’État de droit
– et c’est un processus d’effectuation des révolutions sociales qui se déploie dans le temps
long. Aussi les effets-retours de l’extrémisme religieux, du conservatisme social, de
l’autoritarisme sont peut-être l’occasion de voir se préciser les expressions des mouvements
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d’émancipation en termes d’organisation, de pensée politique, de formulation de projet de
société articulant les relations sécularisées entre État et Religion. Mais pour le moment, ce
n’est pas tant ce qu’expriment encore les jeunes révoltés : ils affirment ce qu’ils ne veulent
plus. C’est le primat du « non », du rejet et de la contestation qui pour le moment semble être
la chose qui importe. Il faut ici rappeler combien le printemps arabe exprime un mouvement
de contestation en même temps que d’ouverture qu’irriguent toutes les composantes de la
société. Ces explosions populaires sont remarquables par la manière dont elles fédèrent les
différences, le désespoir mais aussi l’espoir autour d’un même constat d’échec des régimes
politiques postcoloniaux. Ces explosions court-circuitent les habituelles luttes de partis : pas
d’idéologie, de leader charismatique dans les nouvelles formes de lutte démocratique.
Quelle démocratie pour le monde arabo-musulman ? Ses formes diffèreront d’une
société à une autre selon des histoires propres, des rythmes d’évolution qui prennent en
compte les revenus nationaux, la croissance économique, le niveau d’urbanisation, le taux
d’alphabétisation, les indicateurs démographiques tels que taux de fécondité et recul de l’âge
au mariage. Mais fondamentalement, ce qui se joue est une redéfinition du rapport au pouvoir
et au savoir qui n’est plus l’objet d’une transcendantalisation de ce que j’appellerais « l’esprit
tribal » et de son mode « génétique » ou « spermatique » de perpétuation. Ainsi la filiation
dynastique « du père de » au « fils de » va être probablement déracinée ou, à tout le moins,
désincarnée des pouvoirs exécutif et législatif. La « transmission » du savoir ne va plus aller
du « maître de » au « disciple de »… Aujourd’hui, un pouvoir héréditaire, surtout quand il se
légitime au nom d’un droit divin, ne peut être qu’autoritaire et il correspond à un certain type
de savoir.
L’arborescence hiérarchique de l’ancien et immémorial mode de rapport au savoir et au
pouvoir voulait exprimer de la transcendance, c’est-à-dire qu’elle donnait l’illusion d’une
transcendance. Cette illusion d’un « vertical sacré » dans la chose politique a été mise en
avant dès la mort du Prophète qui n’a pu camoufler le meurtre politique de trois des quatre
premiers califes dit « bien-guidés » et l’établissement de la dynastie califale des Omeyades
consacrée par un coup de force. C’est que le modèle califal, donc étymologiquement modèle
de substitution à Dieu sur terre, a été pris à la lettre dans une instrumentalisation de la
légitimation religieuse du pouvoir politique. Nous avons d’immenses intelligences
philosophiques et mystiques telles qu’Ibn ‘Arabi qui réprouvent toute révolte contre le Calife
fut-il despote, cruel, injuste du moment qu’il maintient la prière collective du vendredi. Avec
les révolutions sociales, ce modèle-là de rapport au dirigeant est définitivement enterré.
Avec les nouvelles formes de révolutions sociales en cours, nous sommes en train de
nous diriger vers des modes plus horizontaux de rapport au pouvoir et au savoir, plus
réticulaires, plus rhizomatiques (dans le sens deleuzien du terme) qui traduisent moins la
permanence de l’être que la puissance d’agir et la puissance du devenir. Cette démocratisation
en cours aura pourtant – c’est là notre prédiction propre – un socle de sécularisation de plus en
plus élargi. La relation entre pouvoir et religion va être redéfinie selon la trajectoire historique
propre à l’histoire de l’islam, où l’autorité religieuse est inféodée au pouvoir politique (à
l’exception de la tradition chiite) comme source de légitimation. C’est cela qui va être revu
complètement : la distinction entre l’Etat et la Religion. Il vaut la peine de noter que la
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mouvance dite de l’islam politique ou islamisme est en première ligne de cette sécularisation.
Il est probable qu’émergera à moyen terme une forme de « démocratie musulmane », inspirée
du modèle turc de l’AKP, un peu comparable aux mouvements politiques de démocratie
chrétienne ayant régné en Europe et façonné sa social-démocratie.
Quelle démocratie pour le monde arabo-musulman ? Remarquons que l’aspect
rhizomatique des nouvelles relations au pouvoir et au savoir n’est aucunement en
contradiction avec le plan doctrinal islamique. Rappelons – car on a tendance à l’oublier, avec
la prédominance des Émirs, Sultans, Cheiks et Imams – que le dogme islamique n’admet ni
royauté de droit divin, ni clergé et que le Prophète était un orphelin qui, s’il fut marié à de
nombreuses femmes, n’a enfanté aucun fils qui lui ait survécu, et qu’il n’a donc pas créé de
dynastie en son nom. A sa mort, il n’a laissé aucun testament politique sur la conduite de la
première communauté musulmane, laissant le choix aux croyants eux-mêmes de choisir parmi
eux leur dirigeant. Dans le cadre bédouin et tribal de l’époque, la figure sociale du Prophète
était révolutionnaire et complètement en-dehors des normes et valeurs qui prévalaient. La
communauté fondée par le Prophète s’éloigne de « l’esprit tribal » quand elle ne connaît pas
de « père de » ni de « fils de ». Les musulmans n’ont pas de père ni de fils, mais une seule
mère (Oum), la communauté des croyants (la Oumma) qui n’admet en son sein que des frères
et des sœurs. Si les hommes et les femmes en islam sont frère et sœurs, le modèle horizontal
de rapport au pouvoir et au savoir ne pose aucun problème de compatibilité théologico-
politique avec le rapport de fraternité que les hommes et les femmes se doivent d’entretenir
entre eux. En revanche, une relecture critique de l’histoire sociale et politique de l’islam aurait
beaucoup à dire sur l’émergence de la figure califale, figure monarchique, seigneuriale et
dynastique que rien ne légitime dans l’esprit et dans la lettre du texte coranique…
Depuis 30 ans, triomphe un islam profane, fait de bric et de broc, mais aussi de
clinquant ostentatoire, diffusé grâce à la richesse des sous-sols et aussi par la portée des ondes
satellitaires. C’est plus la mystique du marché que la rationalité de l’État qui s’est imposée. Il
serait possible de recourir à la grille de lecture de Max Weber, car il en est des sectes
islamiques comme il en fut des sectes protestantes. Notre crainte personnelle viendrait moins
de l’islam politique, qui est une forme endogène et paradoxale de la sécularisation en cours,
que du salafisme et du wahabisme, qui sont l’expression d’un intégrisme et d’un radicalisme
non pas politique mais religieux. Leur orientation inquisitoriale et matérialiste contribue à une
désacralisation dont on peut trouver les stigmates par exemple dans la transformation
architecturale des lieux saints de l’islam en temples marchands et consuméristes sur le modèle
de l’urbanisme factice de Las Vegas. Dubaï, plus que la Mecque ou Médine, est le nouveau
paradis infernal de certains existentialistes musulmans…
Pour en revenir aux révolutions arabes porteuses d’avenir, elles nous projettent bien en
avant, et ce serait une fatale erreur que de croire qu’elles seraient « islamistes », « libérales »
ou d’une autre couleur idéologique. Elles propulsent les individus et les sociétés dans une
configuration sociétale nouvelle, de grande modernité en ce qu’elles rassemblent toutes sortes
de classes sociales, d’origines culturelles, religieuses diverses, qu’elles s’affranchissent de la
différenciation entre hommes et femmes. Il nous faut être à la hauteur, car ce nouveau cadre
sociopolitique est au-delà de l’islamisme, du libéralisme, et de tout autre « isme » forcément
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réducteur. Ceci veut dire que des individus de différentes sensibilités politiques, religieuses,
idéologiques prennent part à ces révolutions sociales, mais il faut toujours garder présent à
l’esprit que la force de ces mouvements est le fait qu’ils embrassent le plus grand nombre
pour transcender ces différences. Ce serait une grave erreur qui nous ramènerait 20 ans en
arrière, que des victoires électorales en Tunisie, en Égypte ou ailleurs dans le monde arabe
signifient quelque chose sur le plan théologico-politique. Les nouveaux élus sont attendus sur
la construction d’un espace démocratique, l’éducation et la formation, la gestion de la chose
publique, la lutte contre l’injustice sociale, le développement économique, la gestion des
ressources nationales, etc.
La question de la démocratie dans le monde arabo-musulman ne va donc point
déterminer une finalité théologique, mais préciser une sécularisation possible, pleinement
assumée et qui se doit d’être pensée. Si la religion a un rôle structurant dans les sociétés
contemporaines, la question de l’Etat et du fonctionnement démocratique est l’occasion de
revoir de manière critique tout ce qui s’est légitimé – mais aussi tout ce qui a été commis – au
nom de la religion. Nous ne ferons pas l’économie d’une pensée critique et reconstructrice,
d’une pensée éclairée et créative sur les relations à venir entre l’État et la Religion.

Réda Benkirane*












Réda Benkirane, est un sociologue, chercheur associé au Centre Jacques Berque, Rabat. Expert international à
Genève depuis une vingtaine d’années, il a notamment été secrétaire de l’ancien Président algérien Ahmed Ben
Bella, responsable de l’information au sein du Conseil Œcuménique des Églises basé à Genève, chercheur au
Musée d’Ethnographie de Genève, chercheur et membre fondateur du Centre d’Études d’Al Jazira à Doha,
Qatar. En 1996, il a créé le portail de connaissance archipress.org et a lancé en 2013 l’atelier de recherche Iqbal
(iqbal.hypotheses.org) consacré à la pensée critique en islam. Il est l’auteur de Le Désarroi identitaire. Jeunesse,
islamité et arabité contemporaines (Paris, Cerf, 2004, Casablanca, La Croisée des Chemins, 2012), La
Complexité, vertiges et promesses. Dix-huit histoires de sciences (Pommier, 2002, 2006).

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