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COULISSES Aprés deux années d'étude et de titonnements, !Opéra sest décidé enfin a nous donner Henri VIII, Yoewvre de M. Armand Sylvestre (sic) et Léonce Détroyat pour les paroles, de M. Camille Saint-Saens pour la musique. Ceest chose si rare dentendre dans la maison de M. Vaucorbeil autre chose que Les Huguenots et Guillaume Tell, que tout dabord on se trouve comme désorienté, et que chacun se regarde, surpris. Depuis pas mal d'années, on s'est habitué a penser quil n'est aucun musicien en dehors de Meyerbeer et de Rossini, et on a la ferme conviction qu’au fond existence des autres est pure fantasie, ou faux bruit. ‘Aussi, dés les premiéres notes dun opéra nouveau, il sensuit une certaine méfiance. Je niai malheureusement pas la place de rendre compte comme je le voudrais de Yoeuvre ‘considérable de M. Camille Saint-Saens. Il mest impossible de raconter, a la maniére des critiques sérieux et bien informés, que les duplicités amoureuses dun roi, par exemple, se traduisent ‘généralement par le contrebasson "et par les dessins cauteleux des cordes” et quil faut un air de flate bien senti pour exprimer comme il convient des serments d'amour. ‘Mon role se borne a un réle de simple constatation, et non point & nomenclaturer toutes les ‘quintes diminuées, les arpéges de la harpe, les symphonies mimiques, accompagnantes, psychologiques, les accords plaqués, la matigre lyrique, mélodique, et autres balivemnes auxquelles les critiques sérieux et bien informés n'entendent rien, dailleurs, vous pouvez mien croire. Je dirai seulement ceci : cest que le livret est infiniment moins béte et moins mirlitonesque que les autres livrets d'opéra ; quil se trouve, par-ci par-la, des vers jolis, autant que peut le permettre Fexigence des livrets; et que, sur ce livret ob on reconnait la main d'un poéte qui sait son art, M. Camille Saint-Saens a écrit une partition superbe, d'un talent et d'une inspiration soutenus, dune langue claire, élégante, charmeresse et savante, au milieu de laquelle éclatent parfois des coups de génie. Disons encore que la mise en scéne est fort brillante, les costumes riches, Finterprétation suffisante, llorchestre mal conduit, et que les applaudissements ont éclaté au baisser de rideau, consacrant oeuvre nouvelle de M. Camille Saint-Saens M. Saint-Saens est, sans contredit, notre premier compositeur francais ; et pour cette raison, sans doute, il n'avait pu encore vainere la routine et les parts-pris des directeurs de !Opéra. Espérons que, maintenant que le voila de la maison, il nous donnera une suite de ses oeuvres, si attendues, Le ballet est délicieusement écrit et tout plein de ravissantes choses, mais, ce n'est un secret pour aucun des spectateurs qui assistaient hier a la représentation, fort mal réglé. Il est temps que M. ‘Vaucorbeil se préoccupe sérieusement de cette partie si intéressante - la plus intéressante - de nos ‘opéras et si compromise par tous les Mérante qui a drigent Mlle Subra, si justement nommée la Divine, a été dun charme exquis et d'une beauté non pareile. La voila maintenant la reine incontestée du corps de ballet. Je ne sais rien de jol, rien d'élégant, rien d'émouvant méme, comme cette jeune femme qui ‘méle a toutes les gréces naturelles de la femme toutes les graces surnaturelles de la fée, et qui semble tune vision idéale de podte dans un réve d'amoureux. Paris-Midi Paris-Minuit, 6 mars 1883