You are on page 1of 4

BARBEY D'AUREVILLY

Barbey d'Aurevilly vient de publier un nouveau livre : Une histoire sans nom . Et ce livre, le
plus beau et le plus puissant et le plus petit de ses livres qui comptent pourtant Le Chevalier des
Touches, La Vieille maîtresse, L’Ensorcelée, Les Diaboliques, Brummel , est un chef-d'œuvre.
Naturellement – j'excepte Le Figaro – la critique retenue ailleurs et solennellement occupée à
tresser des couronnes aux épiciers et menus détaillants de la littérature courante, a laissé passer,
même sans la saluer, Une histoire sans nom . Le gros public qu'émoustille M. Alexis Bouvier, que
M. Cherbuliez enivre , que Mme Gréville enthousiasme, qui croit au dieu Sarcey et au prophète
Lapommeraye, a fait de même . Le gros public qui va aux succès grossiers est logique. Le livre de
Barbey d'Aurevilly n'est pas écrit pour lui. On ne peut pas s'extasier, trois cent soixante-cinq fois par
an, devant les imbécillités, platitudes et pitreries qui grimacent quotidiennement aux devantures des
libraires, et s'extasier, en même temps et du même coup, devant une œuvre magnifique et sévère,
dominant les autres comme un chêne domine les fougères et les brins d'herbes pâlissant dans son
ombre. C'est consolant d'ailleurs pour un artiste de la taille et de la trempe de Barbey d'Aurevilly,
car ce dédain ou cette ignorance lui donne exactement la mesure de supériorité de son talent. Il y a
des suffrages qui déshonorent, et je sais tels compliments, signés de tels noms, qui feraient rougir de
honte des écrivains qui, comme l'auteur du Prêtre marié ont le cœur et le cerveau placés aux
endroits qu'il faut.
Il existe encore une autre raison – plus humaine et par conséquent plus odieuse – à cette sorte
d'oubli stupide dans lequel on semble vouloir enterrer, de son vivant, Barbey d'Aurevilly avec ses
œuvres. Je dis “de son vivant”, car, plus tard, quel est celui, parmi ses éphémères et tristes
croquemorts de maintenant, qui pourra l'empêcher de soulever le couvercle mal fermé de son
tombeau, et d'en sortir, comme Lazare, dans la gloire d'une résurrection éclatante ? Cette raison,
c'est sa grande, impeccable et implacable honnêteté littéraire.
Barbey d'Aurevilly, en ce temps de camaraderie qui ne distingue plus entre M. Burani et
Molière , qui accouple dans la même dithyrambe M. Déroulède et Leconte de Lisle, qui , dans la
même immortalité réunit Shakespeare et M. Barbier a, durant sa vie de lutte, blessé beaucoup de
petites vanités, froissé beaucoup de petits amours-propres, dégonflé beaucoup de petites gloires
bouffies, jeté bas beaucoup de petites statues, en plâtre et en marbre, élevées – et mal élevées – par
la toute puissance de la réclame unie à la toute puissance de la bêtise. Il a passé à travers les choses
et les hommes de son temps, incorruptible et farouche, bataillant comme un chevalier, la plume au
poing, sans se soucier que le sang des blessures qu'il avait faites, vînt rougir l'encre dont elle était
armée. Elles restent encore sur bien des visages, les balafres que ses coups de plumes et ses coups
de mots y ont incrustées, et bien des livres sont marqués de l'estampille de sa haute ironie et de sa
belle colère. On ne lui pardonne pas, au milieu des écroulements de cette fin d'un siècle, au milieu
des idolâtries qui mettent agenouillé, au pied de la mode – cette divinité des gens qui ne croient plus
à rien – tout un peuple d' imbéciles et d'athées ; on ne lui pardonne pas, au milieu des scepticismes
gouailleurs et des irrespects de la Blague qui font – comme disent les Goncourt – « que le titi, au
Jardin des Plantes, crache sur la majesté des bêtes et la royauté des lions » ; on ne lui pardonne pas
d'avoir gardé entières ses croyances, défendu courageusement sa foi et préservé d'impurs contacts la
beauté de son rêve et la virginité de son idéal. Ah ! si Barbey d'Aurevilly, comme beaucoup de
médiocres et de peureux, du haut de ses fonctions et de ses livres, au lieu de répandre sur les plaies
l'acide qui brûle et qui purifie, avait distribué à tous le miel des paroles menteuses, s'il avait flatté
les faux artistes, les faux écrivains, les journaux et les foules, s'il avait élevé ce qui est bas et petit,
s'il avait rapetissé ce qui est sublime et grand, combien riche et combien populaire il serait
aujourd'hui ! Mais aussi comme il ne serait plus notre Barbey d'Aurevilly, celui que nous nous
plaisons tant à admirer, dans sa pauvreté noble et sa fière obscurité.
Je ne prétends point que toutes ses opinions soient articles de foi, et volontiers je concède
que ses jugements furent souvent injustes et parfois cruels. Il a sacrifié au despotisme brutal de ses
idées, avec un emportement regrettable, de réels talents pleins de promesses, et qui ont tenu ces
promesses, j'en conviens. Mais il avait des excuses : sa conviction, sa sincérité et son violent amour
de la littérature, un amour qui, comme l'autre, vous fait souvent commettre bien des erreurs et bien
des folies .
C'est qu'il l'aime, la littérature, ainsi qu'on aime une femme – mais quelle femme ! –, une
femme en qui on a mis toutes les espérances, tous les bonheurs, toutes les fiertés, tous les respects
de sa vie, une femme dont on est jaloux jusqu'à la férocité, de laquelle on écarte le moindre souffle
du dehors qui la peut ternir, la moindre parole qui peut la salir, le moindre effleurement qui peut la
blesser, et près de qui on se repose, comme en un port céleste, des tempêtes qui grondent au loin.
Rappelez-vous l'article – ou plutôt la magnifique défense – qu'il consacra, lui catholique, catholique
irrégulier il est vrai, et d'une orthodoxie contestée, à Baudelaire poursuivi et athée ; article que M.
Schérer, cet Allemand gonflé de haine française, eût bien dû relire avant d'accabler le poète des
Fleurs du mal de sa lourde prose.

* * *

Barbey est plus connu par l'étrangeté de ses costumes et l'affectation de son dandysme, que
par la magistrale beauté de son œuvre. À quoi bon revenir sur une bizarrerie de détails, qui n'a rien à
voir en réalité, avec l'homme et l'écrivain ? Dans tout grand homme et tout grand écrivain, il y a de
ces enfantillages, de ces puérilités, et, disons le mot, de ces ridicules dont les badauds s'amusent et
auxquels ils attachent une importance excessive, qui finit par déborder sur le caractère de l'homme
et de l'écrivain et le caricaturer dans l'esprit du public. D'ailleurs, on les a souvent décrites, ces
redingotes à jupes plissées et ces cravates à dentelles d'or. Je veux seulement rappeler deux incidents
de la vie de Barbey d'Aurevilly, qui le montrent armé de ce masque sous lequel le littérateur
intrépide aime à cacher l'homme privé.
Barbey d'Aurevilly et Gustave Flaubert se détestaient. Pourquoi ? On ne le sait pas
exactement. Le surent-ils bien eux-mêmes ? Quoique de tempéraments et de génies différents, ils
étaient faits pour s'entendre et se comprendre, car tous deux avaient, à un degré égal, l'ardente et
sincère passion des lettres. Mais Flaubert reprochait à Barbey d'être un romantique, et Barbey en
voulait à Flaubert d'être un bourgeois.
– Bourgeois, bourgeois, disait Flaubert, mais il l'est plus que moi, avec toutes ses manières.
Au fond, bien qu'il en plaisantât, Flaubert enviait les redingotes et les pantalons de Barbey, et
Barbey eût donné beaucoup pour posséder les terrifiantes moustaches et la carrure d'Hercule de
Flaubert : petites faiblesses assez communes chez de grands artistes.
Naturellement ces deux sincères et ces deux violents se reconnaissaient du talent, mais dans
leurs discussions, que Barbey surtout ponctuait de mots étincelants, ils cherchaient à ne s'en point
reconnaître.
– Oui, monsieur, avait coutume de dire Barbey, oui, monsieur vous faites admirablement la
fioriture et le détail joli, mais vous ne faites que cela. Au lieu d'un soufflet de forge qui allume les
grands brasiers et met les lourds marteaux en branle, vous possédez un petit soufflet de rien du tout,
avec lequel vous soufflez de menus et invisibles filigranes de verre teinté, de verre de Venise. C'est
joli, cela s'enroule bien le long des coupes, et puis après, quand on les prend, ça casse.
– Et vous, les romantiques, s'écriait Flaubert, comme les peintres, vous n'êtes que les arrière-
vitriers du Moyen Âge.
Une phrase qu'il affectionnait, qu'il répétait souvent et qui lui semblait un argument décisif
contre le romantisme.
Un jour ils se fâchèrent tout net, et plus jamais ils ne se revirent . Vers la fin de sa vie
pourtant, Flaubert, très découragé, dont la maison se vidait peu à peu de ses anciens amis et
s'emplissait de figures nouvelles qu'il eût mieux aimé ne pas y voir, désira se rapprocher de Barbey
d'Aurevilly. Le comte d'Osmoy , ce délicat esprit, qui souffrait beaucoup de la séparation de ces
deux amis, voulut bien tenter la réconciliation, Mais ce fut en vain. Barbey refusa de telle façon que
M. le comte d'Osmoy n'insista pas et parla d'autre chose.
J'arrive à l'autre incident.
Dans l'année de 1869, l'Empereur cédant aux réclamations de la presse libérale et
républicaine, autorisa la représentation de Lucrèce Borgia . Ce fut un beau jour pour les hugolâtres
qui tous étaient à leur poste – cela va de soi. Barbey d'Aurevilly, en sa qualité de critique au journal
Le Pays , assistait à la représentation, placé au premier rang des fauteuils de balcon. La pièce
marchait tant bien que mal, plutôt mal, car à peine les acteurs savaient leurs rôles, Mme Marie
Laurent , qui jouait Lucrèce, s'embrouillait, bredouillait, confondait les répliques ; néanmoins les
applaudissements éclataient, forcenés, de minute en minute. Soudain, à l'une des scènes les plus
palpitantes du drame, un coup de sifflet aigu, déchirant, retentit. On s'indigne. Toute la salle est
debout, frémissante. On eût dit qu'un blasphème venait de profaner un temple. Second coup de
sifflet plus perçant que le premier.
– À la porte ! crie M. Lockroy .
– À la porte ! répète, d'une même voix formidable la salle tout entière déchaînée.
Au balcon un homme s'agite. La taille cambrée, le buste en avant, l'œil brillant, il gesticule et
riposte à des spectateurs qui l'insultent. C'est Barbey d'Aurevilly.
– À la porte ! hurle la foule.
– À la porte ? s'écrie Barbey furieux, dont la voix domine le bruit des autres voix, vous
voulez me jeter à la porte ? Comment je n'aurais pas le droit de la protestation ! Je n'aurais pas le
droit de siffler M. Hugo, quand M. Hugo m'a fait mamelouker par tous ses séides.
Et du doigt, il désigne MM. Vacquerie*, Lockroy, Meurice*, Paul Foucher*.
– Je sifflerai, messieurs, je sifflerai.
Pendant ce temps, on avait baissé le rideau, au milieu de l'acte. On menaçait Barbey. Les
insultes pleuvaient sur lui, il fallut néanmoins l'entremise de quelques-uns de ses amis pour le
décider à quitter la salle devenue dangereuse pour sa vie. Mais il la quitta lentement, avec un air de
défi superbe et le poing sur la hanche .

* * *

On croirait, n'est-ce pas en le voyant ainsi, rodomont et bravache comme un reître du


seizième siècle ; on croirait, n'est-ce pas, en lisant ses articles où les phrases vont frapper, en pleine
poitrine, comme des coups de rapières, ce qu'il appelle les malfaiteurs, les aventuriers et les pieds-
plats des lettres, que Barbey d'Aurevilly, dans la vie est un farouche et un haineux. Aucun homme
n'est plus doux, n'est plus tendre, n'est plus aimant, n'est plus généreux que lui. Aucun ne possède
une sensibilité plus exquise, plus affinée, une indulgence plus inépuisable et, ce qui surprendra
beaucoup de gens, une simplicité plus charmeuse. Un de ses grands bonheurs, à ce vieillard, est de
rencontrer, chez des jeunes gens, des enthousiasmes de poète, des ardeurs de croyant et l'oubli des
intérêts matériels. Et avec quelle joie il leur dit :
– Ah monsieur, vous avez mangé la même mandragore que moi.
À ceux qui s'étonneraient de voir ce grand écrivain presque pauvre, et presque obscur, et qui
seraient tentés de le plaindre, je répondrai : « Ne le plaignez pas, car en attendant la gloire qui naîtra
de lui, pendant toute sa vie, il a marché au milieu de rêves heureux. Au fond de sa petite chambre à
peine meublée de la rue Rousselet, comme un visionnaire et comme un sage, il s'est bâti des palais
merveilleux, il s'est créé de surnaturelles richesses, et il a aimé des femmes idéales et vierges, auprès
desquelles les plus belles et les meilleures ne sont que de hideuses goules . »
Le Figaro, 9 octobre 1882

Related Interests